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+The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+étrangers: espagnols, anglais, flama, by Jules Dumesnil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire des plus célèbres amateurs étrangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes.
+
+Author: Jules Dumesnil
+
+Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DES PLUS CÉLÈBRES
+AMATEURS ÉTRANGERS
+
+_Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands_
+
+ET DE LEURS RELATIONS
+AVEC LES ARTISTES
+
+PAR
+
+J.-G. DUMESNIL
+
+Membre du conseil général du Loiret, de la Société archéologique de
+l'Orléanais, de la Société de l'Histoire de France et de la Légion
+d'honneur.
+
+Vitam excoluere per artes.
+
+TOME V
+
+MINKOFF REPRINT
+GENÈVE
+1973
+
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+1500-1543
+
+Philippe II;--Gio. Bat. Castaldi;--Franc. Vargas;--Ant. di Leva;
+Le duc d'Albe;--les marquis de Pescaire et del Vasto;
+Les cardinaux de Granvelle et Pacheco.
+Don Diego Hurtado de Mendoza.
+Le comte-duc d'Olivarès et Philippe IV.
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+1585-1646
+
+Thomas Howard, comte d'Arundel;
+Georges Villiers, duc de Buckingham;
+Le roi Charles 1er.
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+1560-1666
+
+Nicolas Rockox et Gaspar Gevaërts,
+Amis de Pierre-Paul Rubens.
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+1596-1700
+
+Constantin Huygens;
+Utenbogard;--le bourgmestre Jean Six.
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+1470-1768
+
+Bilibalde Pirckheimer, Érasme et Albert Durer.
+Jean Winckelmann.
+
+M. de Hagedorn;--le comte de Brühl;--Auguste III;--M. de Heinecken;
+Le cardinal Passionei;--Raphaël Mengs;--le cardinal Albani;
+Le baron Stosch;--le comte Firmian.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+PHILIPPE II
+
+GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA;
+LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO;
+LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.
+
+
+DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA
+
+1500-1575
+
+
+CHAPITRE Ier.--La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux
+grands seigneurs espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école
+vénitienne.--Philippe II, G. Perez et le Titien.--Tableaux de ce maître
+pour G.-B. Castaldi.--F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis
+de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et
+Pacheco.--1500-1564.
+
+CHAPITRE II.--Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son
+éducation.--Son ambassade à Venise; sa liaison avec le Titien, l'Arétin
+et le Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son
+altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne, tombe en
+disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle dans le palais
+de Philippe II.--Son exil à Grenade.--Ses travaux dans cette ville.--Ses
+relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à Madrid.--Examen de ses
+œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza.--1503-1575.
+
+
+
+LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS
+
+1587-1645
+
+
+CHAPITRE III.--Naissance, éducation, caractère du comte-duc
+d'Olivarès.--Il devient le favori du prince des Asturies, fils et
+héritier présomptif du roi Philippe III.--1587-1621.
+
+CHAPITRE IV.--Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des
+lettres et des arts, son goût et son talent pour la peinture, qu'il
+avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665.
+
+CHAPITRE V.--Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de
+Tolède, Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+Nardi, peintres ordinaires du roi.--1621-1665.
+
+CHAPITRE VI.--Naissance de Velasquez[586].--Il entre dans l'atelier de
+Francisco Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son
+livre sur l'_Art de la peinture_.--1599-1650.
+
+CHAPITRE VII.--Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de
+Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.--1622-1623.
+
+CHAPITRE VIII.--Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son
+mariage avec l'infante Marié.--Divertissements à la cour.--Principaux
+amateurs de peinture.--Olivarès et le _Buen Retiro_.--Représentation
+d'_Autos sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres
+d'art.--1623.
+
+CHAPITRE IX.--Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre
+l'Angleterre et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par
+Velasquez.--Son succès.--Sonnet de Pacheco à cette occasion; honneurs et
+récompenses accordés à Velasquez.--Portrait d'Olivarès.--Tableau de
+l'expulsion des Maures.--1623-1628.
+
+CHAPITRE X.--Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de
+son temps pendant son séjour; portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et
+autres peintures.--1628-1629.
+
+CHAPITRE XI.--Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à
+Rome.--Tableaux qu'il exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du
+roi à son retour.--Indication de quelques-uns de ses
+ouvrages.--1629-1631.
+
+CHAPITRE XII.--Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan
+Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen
+Retire.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna et
+Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de Philippe
+IV.--1621-1665.
+
+CHAPITRE XIII.--Principaux artistes espagnols du temps de Philippe
+IV.--José Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco
+Collantès, Alonso Cano, D. Bartolomè Estevan Murillo, Juan Martinès
+Muntañès.--1621-1665.
+
+CHAPITRE XIV.--Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils
+naturel Julien, d'après le père Camille Guidi.--Velasquez reste fidèle
+au comte-du--Portrait inachevé de Julien.--1643-1645.
+
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL
+
+1585-1646
+
+
+CHAPITRE XV.--Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier
+siècle.--Règne de Charles 1er, la plus brillante époque pour les arts
+en Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, à
+la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait du
+comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard Chandler,
+d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du comte, ses voyages
+en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.--Sa liaison avec Rubens et
+Van Dyck.--Ses portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs
+artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.--1585-1630.
+
+CHAPITRE XVI.--Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1er et
+de Charles 1er.--Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords
+Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers duc de Buckingham.--Sa
+liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il se sert des
+ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour se procurer des
+objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans les
+Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes
+1er.--Buckingham est assassiné par Felton.--1590-1628.
+
+CHAPITRE XVII.--Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et
+son traité _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
+ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres achetés
+par le comte d'Arundel.--Leur explication par Selden.--Opinion de
+Rubens.--Collection d'antiques à _Arundel-House_.--1589-1636.
+
+CHAPITRE XVIII.--Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de
+l'empereur Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission publié
+par W. Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à
+Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce
+général.--Représentation donnée en l'honneur du comte parles jésuites de
+Prague.--Il fait l'acquisition, à Nuremberg, de la bibliothèque de
+Pirckheimer.--Retour du comte en Angleterre.--1636.
+
+CHAPITRE XIX.--Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte
+d'Arundel, et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de
+Manfre, célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par
+Hollar.--Jérôme Lanicre, les deux Van der Borcht.--1636-1646.
+
+CHAPITRE XX.--Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il
+quitte sa patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
+collections.--Renommée attachée à sa mémoire.--1637-1646.
+
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS
+
+1560-1666
+
+CHAPITRE XXI.--Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses
+artistes.--Réputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et
+de Hans Holbein.--Culture des sciences et des lettres à
+Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
+négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous Philippe
+II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.--1454-1598.
+
+CHAPITRE XXII.--Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il
+part pour l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et retourne
+à Rome, où il trouve son frère Philippe.--Il travaille avec lui aux deux
+livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes.--1577-1608.
+
+CHAPITRE XXIII.--Rubens revient à Anvers, en apprenant la maladie de sa
+mère.--Il se fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit
+une maison.--Origine de son tableau de _la Descente de Croix_, et part
+de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'œuvre.--Notice sur cet
+ami de Rubens.--Tableaux que le peintre exécute pour lui.--Autres
+amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.--1608-1640.
+
+CHAPITRE XXIV.--Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa
+famille, son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire
+aux relations de Peiresc avec Rubens.--1595-1620.
+
+CHAPITRE XXV.--Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie
+de Marie de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès
+et les frères Dupuy, et entretient avec eux une active
+correspondance.--1621-1627.
+
+CHAPITRE XXVI.--Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour
+Gevaërts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à
+l'Escurial.--Intelligence supérieure de Rubens.--Passage d'une de ses
+lettres à Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort
+d'Isabelle Brant.--1628-1629.
+
+CHAPITRE XXVII.--De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour
+l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce pays.--Lettre
+à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.--Il
+déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses relations avec les
+familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.--1629-1630.
+
+CHAPITRE XXVIII.--Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec
+Héléna Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout
+son temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés dans
+ses lettres à Peiresc.--1630-1636.
+
+CHAPITRE XXIX.--Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par
+Rubens pour l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et
+vers latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description
+de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa
+direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+goutte.--1633.
+
+CHAPITRE XXX.--Dernières années de Rubens: il travaille tant que la
+goutte le lui permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa
+manière de diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts, peint par
+Rubens et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Gevaërts et Rockox
+lui survivent.--Son épitaphe par Gevaërts.--Règle de conduite observée
+par Rubens, Rockox et Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du
+beau.--1633-1666.
+
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+CONSTANTIN HUYGENS
+
+UTENBOGARD, LE BOURGMESTRE JEAN SIX
+
+1596-1700
+
+
+CHAPITRE XXXI.--Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées
+centre sa vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les
+hommes les plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses
+portraits par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la
+première partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de
+Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric
+Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur Utenbogard,
+ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.--1596-1700.
+
+CHAPITRE XXXII.--Gloire de la Hollande à la paix de Munster.--L'hôtel de
+ville d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille et son
+éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
+tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
+bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de Six,
+et la _Leçon d'analomie_.--Gravures de tableaux modernes dédiées à J.
+Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années de
+Rembrandt.--Mort de Six.--1618-1700.
+
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+BILIBALDE PIRCKHEIMER
+
+1470-1530
+
+
+CHAPITRE XXXIII.--Illustration ancienne, à Nuremberg, de la famille
+Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son retour
+et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à l'armée de
+l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre les
+Suisses.--1470-1499.
+
+CHAPITRE XXXIV.--Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne
+des affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les
+manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec un
+grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son intimité
+avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les derniers
+moments de la femme de son ami.--1500-1505.
+
+CHAPITRE XXXV.--Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à
+Pirckheimer.--Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son
+ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de
+Théophraste_, et les dédie à Durer.--1506-1527.
+
+CHAPITRE XXXVI.--Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage
+d'Albert dans les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et
+Holbein.--Amour d'Érasme pour l'indépendance.--1518-1526.
+
+CHAPITRE XXXVII.--Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa
+patrie.--Sa retraite définitive des affaires publiques.--_Le char
+triomphal de l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et
+décrit par Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de
+Bilibalde.--1512-1527.
+
+CHAPITRE XXXVIII.--Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer,
+sentiments d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de
+Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de
+Pirckheimer.--1528-1530.
+
+
+
+JEAN WINCKELMANN
+
+1717-1768
+
+
+CHAPITRE XXXIX.--Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses
+parents.--Ses études à Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin
+et retour à Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en
+France.--Il est admis co-recteur à Seehausen.--1717-1748.
+
+CHAPITRE XL.--Le comte de Bunau et son Histoire de
+l'Empire.--Winckelmann demande à être attaché à son service.--Il est
+admis à travailler dans sa bibliothèque à Nöthenitz.--Son
+collaborateur Franken.--Travaux à Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le
+nonce Archinto.--Conversion de Winckelmann au catholicisme.--1748-1754.
+427
+
+CHAPITRE XLI.--Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire
+Lippert.--M. de Hagedorn.--Christian Gottlob Heyne.--Le comte de Brühl,
+Auguste III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites
+en Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs
+restaurations.--1754-1755.
+
+CHAPITRE XLII.--Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier
+ouvrage de Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs
+dans la peinture et la sculpture_.--1755.
+
+CHAPITRE XLIII.--Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise
+et Bologne, et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps
+dans celle ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et
+visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la villa
+Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les
+malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de son _Histoire de
+l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome.--1753-1758.
+
+CHAPITRE XLIV.--Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de
+Firmian.--Retour à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses
+collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses pierres
+gravées.--1758-1759.
+
+CHAPITRE XLV.--Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce
+prélat, sur sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de
+Raphaël Mengs; portraits de Winckelmann.--1759-1762.
+
+CHAPITRE XLVI.--Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton,
+d'Hancarville, le baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules
+composés à Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de
+distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
+comte de Bunau.--1762.
+
+CHAPITRE XLVII.--Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et,
+plus tard, _Scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican--Il publie
+son _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
+ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres
+ouvrages de Winckelmann.--1763-1767.
+
+CHAPITRE XLVIII et dernier.--Bonheur et liberté dont Winckelmann
+jouissait à Rome.--Ses _villégiature_ à Castel-Gandolfo et
+Porto-d'Anzio.--Son admiration passionnée de la nature.--Le roi de
+Prusse essaye de l'attirer à Berlin.--Son désir de revoir
+l'Allemagne.--Il se met en route pour ce pays.--Sa tristesse en
+s'éloignant de Rome.--Il abrège son voyage et revient de Vienne à
+Trieste.--Il est assassiné dans cette ville par un repris de
+justice.--Ses dispositions testamentaires.--Monument qui lui est érigé à
+Rome.--Appréciation de son influence.--1767-1768.
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Il y a dix ans, me trouvant à Rome pour y passer l'hiver, l'idée me
+vint, en admirant les fresques de Raphaël, de faire des recherches sur
+sa vie intime. Je fus ainsi amené à étudier ses relations avec Balthasar
+Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqué ce travail à quelques
+artistes, aussi distingués par le talent que par leur connaissance de
+l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager à le continuer; et
+c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publié
+l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens et français_.
+
+Aujourd'hui, j'offre au public le cinquième et dernier volume de cette
+histoire, contenant celle des plus célèbres amateurs _espagnols_,
+_anglais_, _flamands_, _hollandais_ et _allemands_.
+
+Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour être à la hauteur d'un si
+vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les véritables amis de l'art, tant
+en France qu'à l'étranger, en considération de ce que j'ai le premier
+ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions
+que j'ai pu commettre.
+
+Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces
+recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que
+soit le sort réservé à cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir
+envoyé l'idée; car je dois à ces attachantes études de mieux comprendre
+les œuvres de l'art, de connaître les hommes qui, depuis la Renaissance,
+les ont aimées et encouragées, et d'estimer le caractère des principaux
+maîtres à l'égal de leur génie.
+
+Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859.
+
+
+
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+PHILIPPE II
+
+GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES
+MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.
+
+DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA[1]
+
+1500-1575
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux grands seigneurs
+espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école vénitienne.--Philippe
+II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce maître pour G. B. Castaldi,
+F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del
+Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco.
+
+1500--1564
+
+
+Si la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, exposés à Milan, suffit
+pour inspirer à François Ier la résolution d'attirer en France
+l'illustre peintre de la Cène, les voyages de Charles-Quint dans la même
+ville, en Toscane, à Bologne et dans les États de Venise, ne furent pas
+moins favorables à l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le
+puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce
+qui nous paraît plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que
+céder à un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il
+s'attacha désormais à rehausser la gloire de son règne par l'éclatante
+protection qu'il accorda aux artistes et à leurs œuvres. Restés maîtres
+de l'Italie après la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux
+chefs de l'armée et du gouvernement espagnol à Milan, à Naples, en
+Toscane, furent bientôt aussi gagnés aux arts par la vue des œuvres
+merveilleuses des différentes écoles italiennes. Mais parmi ces écoles,
+il en est une que les grands seigneurs espagnols, à l'imitation de leur
+roi, prirent en une affection singulière, c'est celle des coloristes
+vénitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier,
+c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut
+conserver son indépendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes
+aux conquérants. Néanmoins, bien que Milan, Florence et Rome étalassent
+des fresques et des peintures approchant peut-être encore plus de la
+perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conquérants
+espagnols, et l'on peut dire de l'école vénitienne, par rapport à
+l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize siècles auparavant, de la
+Grèce envahie par les soldats grossiers de Mummius:
+
+ Græcia capta ferum victorem coepit, et artes
+ Intulit agresti Latio.
+
+D'où vint cette prédilection de Charles-Quint et des nobles Castillans
+en faveur de l'art vénitien, qui leur fit préférer les maîtres de la
+couleur, et en particulier le grand Titien, à Léonard de Vinci,
+Michel-Ange, Raphaël, André del Sarto, et tant d'illustres artistes des
+autres écoles? En étudiant l'histoire de l'art à cette époque, on est
+amené à reconnaître que cette admiration presque exclusive accordée par
+les Espagnols aux peintres de Venise est due à une seule cause: le
+crédit dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint et des principaux
+seigneurs de sa cour. On sait que le _Fléau des rois_ n'omit aucun
+éloge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grâces du
+tout-puissant monarque. Lié avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et
+beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur ménagea l'accès des faveurs
+impériales. Nous avons raconté ailleurs[2] cette influence de l'Arétin
+et les services qu'il rendit au grand Titien lui-même. Il l'introduisit
+à la cour de l'empereur, l'accrédita par ses lettres auprès de sa
+personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui
+l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans
+l'intimité de ce prince, le peintre eut bientôt gagné lui-même ses
+bonnes grâces et celles de ses courtisans.
+
+Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien
+exécuta pour Charles-Quint, a raconté, avec un patriotique orgueil, les
+honneurs extraordinaires que le maître absolu des Espagnes, des
+Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duché de Milan, rendit
+publiquement à l'artiste. Mais ce qui est peut-être moins connu, et ce
+qui mérite tout autant d'être signalé, c'est l'amour véritable, nous
+oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible César, le
+sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conçut également et
+conserva pour les œuvres du chef de l'école de Venise. Le Titien avait
+fait son portrait, alors qu'il n'était encore que l'héritier présomptif
+du trône d'Espagne, et un poëte du temps, ami de l'artiste, qui avait
+changé sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus
+classique de Partenio, célébra ce portrait dans le sonnet suivant:
+
+ Quel intento di magno e di sincero,
+ Che al gran Filippo in l'aere sacro splende,
+ Mentre il valore il di lui petto accende
+ Col fasto de la gloria, e del'impero.
+
+ Quel non so che terribilmente altero
+ Che natura, che 'l fa sol vede e intende
+ Nel guardo, che gli affige v'si comprende
+ Il mondo esser minor del suo pensiero.
+
+ Quel proprio in carne di color vitale
+ Tiziano esprime, e da l'esempio move
+ In gesto bel di maesta reale.
+
+ Pare che'l ciel con maraviglie nove
+ Gli sparga intorno ogni poter fatalo
+ Come a nato di Cesare et di Giove[4].
+
+Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de
+Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidèlement l'expression
+singulière de cette physionomie impénétrable, qui cachait si bien, comme
+le dit le poëte, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la
+fatalité des anciens.
+
+Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son
+père, il s'empressa de rechercher ses œuvres, en lui confirmant
+l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs
+et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour
+Philippe II, après l'abdication de Charles-Quint, fut _Jésus-Christ dans
+le jardin des Oliviers_, et, peu après, _le même descendu de la croix et
+reposant sur le sein de sa mère_. Il reçut ensuite du roi plusieurs
+commandes, tant de sujets de dévotion, que de compositions tirées de la
+mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _poésies_. À l'occasion
+de ces tableaux, Philippe II écrivit de sa main, à l'artiste, la lettre
+suivante[5]:
+
+«Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de
+Jérusalem, etc.
+
+«Notre amé, j'ai reçu votre lettre du 19 du mois passé, et j'ai été
+satisfait d'apprendre que vous aviez terminé les deux _poésies_: l'une
+de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas à
+ces tableaux le même accident qui est arrivé à votre peinture du Christ,
+j'ai consenti à ce qu'ils soient dirigés sur Gênes, pour que de là ils
+me soient envoyés en Espagne. J'en donne avis à Garcia Hernandès: vous
+les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon état dans
+leurs caisses, et qu'ils soient emballés de manière qu'ils ne puissent
+pas être abîmés en route. À cet effet, il sera bien que vous, qui vous y
+entendez, vous les arrangiez vous-même de votre main; car ce serait une
+grande perte s'ils venaient à être endommagés. Bien que je me sois
+beaucoup réjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ
+dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _poésies_ que vous me
+dites avoir commencées, je serais encore plus satisfait si vous
+consentiez à me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_,
+semblable à celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas être
+privé d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence
+que vous avez mise à exécuter ces œuvres, que je tiens, comme de raison,
+pour être de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas exécuté l'ordre
+que j'avais donné de vous en payer le prix, soit à Milan, soit à Gênes.
+Je viens présentement de faire écrire de nouveau à ce sujet, et je me
+tiens pour assuré que cette fois on ne manquera pas de se conformer à ma
+volonté.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus
+bas, G. Perez.»
+
+Lorsque ces tableaux furent parvenus à Philippe II, il en fut si
+satisfait, qu'il fit écrire le 25 décembre 1558, du couvent de
+Grunendal, près de Gand, où il se trouvait alors, au gouverneur du duché
+de Milan, pour lui ordonner de faire immédiatement payer à Titien les
+deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyées, l'une en 1541, et
+l'autre en 1548. Par le même ordre, il recommande que le service des
+arrérages de ces pensions soit fait dorénavant très-exactement chaque
+année. Et pour que cet ordre ne fût pas considéré par le gouverneur de
+l'État de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II
+ajouta de sa propre main les lignes suivantes:
+
+«Vous savez déjà la satisfaction que j'éprouverai à être agréable à
+Titien; c'est pourquoi je vous charge spécialement de le faire payer de
+suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir à moi pour
+l'exécution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G.
+Perez.»
+
+Avec l'impression que donne l'histoire du caractère de Philippe II, et
+ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine à croire que
+ce soit le même prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge
+implacable de son propre fils, qui ait écrit ces deux lettres. Comment
+ce souverain, absorbé en apparence par la politique et la dévotion,
+pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les œuvres de
+Titien, mais de descendre à des détails tels que ceux que nous venons de
+rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour
+les tableaux de ce grand maître? L'histoire, qui nous révèle ces faits,
+nous montre en même temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutôt
+elle nous montre la puissance de l'art, même sur les hommes qui
+paraissent, à première vue, devoir rester le plus rebelles à son empire.
+Au milieu des plus fortes préoccupations d'un immense gouvernement,
+l'art, l'amour du beau s'était ouvert une place dans cette âme ardente
+et sombre, à côté du fanatisme religieux et de la politique, et le
+pinceau de Titien avait subjugué le monarque le plus puissant et le plus
+absolu qu'il y eût à cette époque.
+
+Indépendamment des peintures que nous venons de citer, le maître
+vénitien exécuta pour Philippe II, à son grand contentement, le _Martyre
+de saint Laurent_ destiné au château de l'Escurial; le _Tribut de
+César_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ déposé au tombeau par Joseph
+et Nicodème_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand éloge.
+«Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la
+représenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa
+noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son
+visage, dans la vérité de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes,
+comment se lamente un cœur touché du céleste amour, et qui exprime le
+plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien
+dire que c'est la nature même qui se montre sur la toile, et que cette
+figure doit, à l'avenir, servir de modèle à la symétrie de l'art, comme
+image du beau, comme exemple aux âmes pénitentes, et enfin comme le
+témoignage le plus éclatant de ce que peut produire un habile pinceau,
+dirigé par une savante main. Cette figure, d'une beauté véritablement
+surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....»
+Après avoir rapporté une octave du cavalier Marini en l'honneur de
+Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'idée de cette
+peinture lui fut inspirée par une statue de femme de marbre antique.
+Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme
+modèle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rôle
+de Madeleine au sérieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les
+larmes lui tombaient des yeux, exprimant en même temps sur son visage ce
+repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en
+outre que pendant qu'il était occupé à la peindre, le Titien était
+tellement absorbé par la contemplation de son modèle, qu'il oubliait de
+prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant
+cette figure au roi d'Espagne, le peintre écrivit à Philippe II «qu'il
+lui envoyait Madeleine, à cette fin qu'avec ses larmes elle intercédât
+pour l'expédition des pensions qui lui avaient été assignées, et dont le
+payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majesté.»
+Le roi répondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conservé que la
+lettre de son secrétaire G. Perez, qui est ainsi conçue:
+
+«Très-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa
+Majesté comme vous avez été servi, et les ordres que le roi m'a prescrit
+de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient à
+vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez
+toujours disposé à vous servir en toute circonstance. Il est juste que
+tout le monde s'empresse de venir en aide à un homme qui sert le roi
+avec tant de zèle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute
+satisfaction de Sa Majesté. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il
+le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564.»
+
+Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intérêts: comme son
+maître, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir
+en échange des services qu'il rendait à l'artiste. Dans un
+_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa
+pensée la plus chère, il ajoute discrètement:--«Quant à la figure de la
+très-sainte Vierge que vous dites tenir à ma disposition, je vous baise
+les mains; et lorsque arrivera la _Cène_ (destinée au roi), je
+m'arrangerai de manière que Sa Majesté fasse en faveur de Votre
+Seigneurie la démonstration telle que de raison. Au service de Votre
+Seigneurie.--G. Perez.»
+
+Ce tableau de la _Cène_ fut terminé par Titien dans le courant de
+l'année 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son
+génie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses
+contemporains, la _Cène_ ne le cédait à aucun de ses chefs-d'œuvre, et
+lui-même l'estimait à l'égal de son immortelle _Assomption_, qui est
+restée à Venise. Il apprit au roi catholique l'achèvement de cette
+grande composition, en ces termes: «De Venise, le 5 août 1564.--La _Cène
+de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise à Votre Majesté,
+est maintenant, grâce à Dieu, entièrement achevée, après sept années,
+depuis que je l'ai commencée, d'un travail sans relâche, ayant voulu
+laisser à Votre Majesté, à l'extrémité si avancée de ma vie, cette
+dernière marque, et la plus grande, de mon très-ancien dévouement.
+Plaise à Dieu qu'elle semble au jugement si sûr de Votre Majesté telle
+que je me suis efforcé de l'exécuter avec le plus vif désir de la
+satisfaire!...»--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui
+étaient pas payées, nonobstant tous les ordres du roi, restés sans
+exécution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce
+qu'il devait à la munificence de l'empereur Charles-Quint son
+père.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le passé. Philippe
+II, à la réception du tableau de la _Cène_, fut tellement transporté
+d'admiration, qu'il lui envoya immédiatement, grâce sans doute aux bons
+offices de son secrétaire G. Perez, deux mille écus de gratification, et
+il donna des ordres si précis à ses ministres de Milan et de Naples
+qu'ils s'empressèrent de lui faire payer les années arriérées de ses
+pensions[7].
+
+Ce tableau de la _Cène_, destiné au monastère de l'Escurial, y fut placé
+dans le réfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est resté
+dans ce palais à peu près le seul ouvrage de Titien, dont les autres
+tableaux ont été transportés récemment au musée royal de Madrid. Mais,
+soit que l'humidité du local ait nui à cette grande peinture, soit que
+la fumée et la vapeur des mets aient contribué à obscurcir et gâter ses
+brillantes couleurs, ou qu'il ait été volontairement lacéré, toujours
+est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette
+œuvre de premier ordre.
+
+Avant d'achever la _Cène_, Titien avait envoyé à Philippe II _Vénus et
+Adonis_; _Andromède attachée au rocher et délivrée par Persée_; _Europe
+enlevée par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il
+avait aussi composé pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui
+de _Prométhée_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlèvement d'Europe_.
+Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ à la colonne_. Tous ces
+tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au musée royal de
+Madrid[8]. C'est là qu'il faut aller admirer le génie de ce grand
+artiste, non moins remarquable dans ses _poésies_, comme disait Philippe
+II, que dans ses compositions tirées de l'Évangile ou de l'Écriture
+sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous
+les genres; sa verve est inépuisable, et la variété de ses compositions
+n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. À la
+vue de tant de chefs-d'œuvre, dus à l'imagination et à la main d'un seul
+artiste, il faut reconnaître que Charles-Quint eut bien raison de le
+choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas
+moins bien inspiré en lui conservant cette préférence. Ces deux
+souverains ont donné, par ce choix, la preuve éclatante qu'ils se
+connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient
+discerner le vrai génie. Depuis près de trois siècles, la postérité a
+commencé pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et
+l'histoire les a jugés; mais tant que dureront les toiles où le maître
+vénitien, avec un art qui n'appartient qu'à lui, a caractérisé leurs
+physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit
+Ridolfi dans l'épigraphe qu'il a inscrite à la tête de ses _Meraviglie
+dell'arte_, quoiqu'ils aient vécu pour mourir, ils ne sont morts que
+pour revivre[9]!
+
+À l'exemple de leurs maîtres, la plupart des grands seigneurs espagnols
+qui étaient employés en Italie et en Allemagne, soit au commandement des
+armées, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent à honneur
+d'être dans les bonnes grâces de l'illustre chef de l'école vénitienne,
+et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapporté, dans
+l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_[10], qu'à son retour
+d'Allemagne à Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des
+maîtresses de Gio. Battista Castaldi, général espagnol, l'un des
+protecteurs de l'Arétin. En 1553, il exécuta celui de Francesco Vargas,
+ambassadeur de Charles-Quint, que le poëte Partenio a célébré dans un
+sonnet. Il représenta également Antonio di Leva, général des armées de
+l'empereur, vêtu d'un pourpoint à l'antique, et avec une large toque sur
+la tête; le duc d'Albe; Ferdinand-François d'Avalos, marquis de
+Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aimée de Michel-Ange, et
+Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux généraux de
+Charles-Quint[11]. Le musée du Louvre possède ce dernier portrait, l'un
+des plus beaux de Titien.--«Avalos, debout, tête nue, revêtu d'une
+armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui
+tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. À droite, un
+Amour apportant un faisceau de flèches; une femme vue de profil, la tête
+couronnée de myrte, la main droite posée sur sa poitrine, dans une
+attitude respectueuse; par derrière, une figure dont on ne voit que la
+tête en raccourci et les mains élevées, qui soutiennent une corbeille de
+fleurs[12].»
+
+Le Titien représenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant
+ses soldats à la manière de Jules César. Le jeune homme placé près de
+lui, qui tient son casque, est son fils aîné, qui remplissait les
+fonctions de lieutenant général des armées de Charles-Quint en
+Italie[13]. C'est à l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino
+écrivait de Venise, le 15 septembre 1551, à son ami l'Arétin: «Si je
+voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une
+armure et quelque peu tremblant, sur cette toile où Titien, qui pour
+vous est plus qu'un frère, a peint au naturel le marquis Alphonse
+d'Avalos del Vasto, qui parle à son armée avec le costume et à la
+manière de Jules César. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en
+vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous
+contempler comme une effigie très-digne et divine.»
+
+Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier
+monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard à la pourpre romaine, prit le
+nom de cardinal de Granvelle. «Il fit, dit Mariette[14], grande figure à
+la cour de Philippe II, comme son père avait fait à celle de
+Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande
+dépense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Dioclétien, par
+Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur
+cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des
+antiquités de Rome, est le plus rare, le plus intéressant et le plus
+curieux. Il a été imprimé à Anvers, chez Girolamo Coch en l'année
+1558.»--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il
+le traita dans sa maison de Venise en véritable grand seigneur. Après
+avoir raconté qu'à son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi
+Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit généreusement
+plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demandé le prix, Ridolfi
+ajoute: «Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manières,
+entretenant chez lui un nombreux domestique, vêtu d'une brillante
+livrée, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit à la
+cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes
+dépenses. On dit qu'il reçut à l'improviste à dîner chez lui les
+cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse à ses
+serviteurs, il leur dit: «Préparez le repas, car je me trouve tout un
+monde chez moi.» Et, en attendant que le dîner fût prêt, il lia
+conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs
+portraits[15].»
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son éducation.--Son
+ ambassade à Venise.--Sa liaison avec le Titien, l'Arétin et le
+ Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son
+ altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne,
+ tombe en disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle
+ dans le palais de Philippe II.--Son exil à Grenade, ses travaux
+ dans cette ville.--Ses relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à
+ Madrid.--Examen de ses œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza.
+
+1503--1575
+
+
+De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vécut
+aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui
+fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, à Venise. La vie de
+cet homme d'État est curieuse à étudier, en ce qu'elle se trouve mêlée
+aux événements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle
+donne une haute idée de l'instruction aussi profonde que variée, et des
+rares qualités qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle
+n'est pas moins intéressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza
+fut lié avec le Titien, l'Arétin, le Sansovino et beaucoup d'autres
+artistes.
+
+«Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'édition
+qu'il a donnée à Valence, en 1776, de la _Guerre de Grenade_, présentant
+les exemples les plus efficaces pour exciter à imiter leurs actions, je
+me suis déterminé à écrire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza,
+excellent écrivain et très-habile politique, afin qu'en parcourant son
+histoire de Grenade, on puisse en même temps avoir sous les yeux une
+notice sur ses études, et sur le soin et l'application qu'il apporta
+dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le
+préparèrent à écrire d'une manière si remarquable.»--Mais, pour que sa
+biographie fût complète, le savant auteur aurait dû ajouter à ses
+recherches des détails sur les relations de son héros avec les artistes
+vénitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la
+politique, ont, en effet, occupé une notable place dans l'existence de
+don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don
+Gregorio Mayans, nous essayerons de la compléter par les renseignements
+puisés dans les _Maraviglie dell'arte_, de Ridolfi, dans la vie de
+Sansovino par le _Temanza_, et dans les lettres publiées par Bottari.
+
+Don Diego Hurtado de Mendoza naquit à Grenade, à la fin de l'année 1503,
+ou au commencement de 1504. Son père, l'un des plus célèbres généraux
+qui servirent les rois catholiques dans la conquête du royaume de
+Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et
+premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frère
+germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et
+tous deux fils du célèbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de
+Santillana. Sa mère était doña Francisca Pacheco, seconde femme du
+marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc
+de Escalona. Il fut le cinquième des fils issus de ce mariage, qui tous
+se firent remarquer par les services rendus à leur pays: le premier, don
+Luis, fut capitaine général du royaume de Grenade, et depuis président
+du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amériques; don
+Francisco, évêque à Jaen, et don Bernardino, général des galères de
+l'Espagne.
+
+Rien ne prouve qu'il naquit à Tolède, comme on l'a prétendu; car on sait
+que ses parents restèrent à Grenade pendant les années qui suivirent la
+conquête de cette ville. Leur présence était nécessaire dans cette cité
+turbulente qui, par suite du zèle excessif déployé par le cardinal
+Ximenès pour la conversion des Mahométans, se révolta vers la fin du
+mois de décembre 1499, et dont les troubles durèrent presque pendant
+deux années. Il n'est pas à supposer que, pour éviter ce péril, la
+marquise, femme d'un caractère héroïque, se soit réfugiée à Tolède. On
+doit croire plutôt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albaïcin,
+lieu que le marquis choisit pour apaiser la sédition, et qu'elle
+s'établit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant à la grande
+mosquée, comme si elle eût été livrée en otage.
+
+Don Diego reçut une éducation très-soignée. On croit qu'il eut pour
+principal maître Pierre Martir de Angleria, qui vivait à Grenade, avait
+de grandes obligations à la famille Mendoza, et devait au premier comte
+de Tendilla d'être venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commença par
+étudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il
+alla terminer ses études à Salamanque, où il apprit le grec et le latin,
+la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes études étaient
+une excellente préparation à la vie politique et au maniement des
+affaires, carrières réservées alors à la haute noblesse espagnole. La
+découverte de l'Amérique, la conquête de Grenade, la réunion des
+royaumes de Castille et de Léon sous un même sceptre, la compétition de
+l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie,
+ouvraient à cette époque un large champ à l'ambition des grands
+seigneurs de la péninsule. Les principales familles de ce pays
+comprenaient l'importance d'une éducation solide, et la nécessité
+d'acquérir des connaissances variées, qui les missent à la hauteur des
+fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour à exercer.
+Aussi, tandis que la noblesse française continuait, en général, à vivre
+dans une grossière ignorance, méprisant les lettres et ne connaissant
+d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans être moins
+braves, ne dédaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus
+habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette
+différence d'éducation des deux peuples n'a peut-être pas été assez
+remarquée. En mettant tout amour propre national de côté, on peut dire
+qu'elle contribua plus qu'on ne le pense généralement à établir et
+consolider, pendant tout le seizième siècle, la prédominance des armes,
+de l'administration et des idées espagnoles tant en Allemagne, dans les
+Pays-Bas, en Italie, à Naples et en Sicile, que dans les deux Amériques.
+
+Pendant le séjour de don Diego à l'université de Salamanque, il aurait
+composé, selon quelques auteurs, _la vie de Lazarille de Tormes_, roman
+dans lequel notre Lesage a puisé plus d'un caractère et plus d'une scène
+de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question très-controversée;
+d'autres écrivains attribuant cet ouvrage au frère Juan de Ortega,
+religieux hiéronimite.
+
+Après l'achèvement de ses études, notre écolier, attiré comme tant
+d'autres de ses compatriotes par le désir de la gloire, passa en Italie,
+où il combattit longtemps contre les Français. On n'est pas fixé sur les
+campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'après un
+passage de son histoire de la guerre de Grenade, où il parle des
+nombreuses armées dans lequelles il a servi sous les ordres de
+l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au siège de Marseille,
+et qu'il se trouva également à la bataille de Pavie où, suivant
+l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se
+distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce
+temps, il y avait à l'armée plusieurs Espagnols de ce nom.
+
+Il est également vraisemblable qu'il prit part à la guerre faite à
+Lautrec, à l'occasion du duché de Milan; qu'il assista, en 1522, à la
+bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en
+1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des
+préoccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente
+inclination pour les lettres. Dès que l'armée avait pris ses quartiers
+d'hiver, temps ordinairement consacré aux plaisirs et à l'oisiveté, il
+quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus célèbres
+universités, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre,
+des professeurs les plus renommés, les mathématiques, la philosophie et
+les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leçons d'Augustin Nifo
+et de Juan Montedosca, fameux philosophe sévillan, qui était en grande
+réputation dans les universités d'Italie, et qui mourut en 1532.
+
+Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer
+par Charles-Quint. Ce prince conçut la plus haute idée des qualités de
+don Diego; il apprécia beaucoup ses services pendant toute la durée de
+son règne, et lui confia les négociations les plus difficiles: dès 1538,
+il était ambassadeur à Venise. Nous n'avons pas à suivre ici don Diego
+de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de
+sa vie appartient à l'histoire générale de son pays. Nous devons nous
+borner à faire connaître l'existence qu'il menait à Venise, et les
+relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes.
+
+Au milieu des négociations les plus épineuses, le comte n'abandonna
+jamais le goût qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il
+aimait particulièrement à se procurer des manuscrits grecs, à les faire
+copier à grands frais, ou à les faire chercher et rapporter des
+extrémités les plus éloignées de la Grèce. C'est ainsi qu'il envoya
+jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou,
+pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi
+les anciens auteurs grecs. Il se servit également de Arnoldo Ardénio,
+Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dépense,
+beaucoup de manuscrits de diverses bibliothèques, et principalement de
+celle du cardinal Bessarion. Grâce à ces recherches, l'Europe, dit son
+biographe, put connaître beaucoup d'ouvrages ignorés jusqu'alors, des
+plus célèbres auteurs grecs sacrés et profanes, tels que saint Basile,
+saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimède tout
+entier, Héron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothèque que l'on
+publia les œuvres complètes de Josèphe.
+
+Mais, ce qui est surtout digne d'être transmis à la postérité, c'est le
+cadeau qu'il reçut du sultan Soliman, auquel il avait renvoyé libre et
+sans rançon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don
+Diego l'eût racheté à grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier.
+Le Grand-Seigneur voulait lui témoigner sa satisfaction par un don en
+rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit à recevoir qu'un
+présent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et
+fait pour montrer le désintéressement d'un ministre de l'empereur. La
+république de Venise se trouvait alors dans une extrême pénurie de blé.
+Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au
+Grand-Seigneur qu'il permît aux vaisseaux vénitiens d'acheter librement
+du froment dans ses États, et de l'apporter dans ceux de la république.
+Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable à
+une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don
+Diego préférait aux plus riches trésors. Les auteurs ne sont pas
+d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en
+ait envoyé à l'ambassadeur un navire entièrement chargé; d'autres disent
+qu'il n'en reçut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un
+terme moyen, croit plus probable, d'après Ambrosio Moralès et don
+Nicolas Antonio, qu'il en reçut du sultan six caisses entièrement
+remplies.
+
+La passion que don Diego apportait à rechercher et réunir des manuscrits
+l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir dérobé une partie de ceux que
+le cardinal Bessarion avait légués à la république de Venise. Il les
+aurait rapportés en Espagne, et on ne se serait aperçu que plus tard de
+la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux
+manuscrits qu'il aurait enlevés. Cette accusation est réfutée avec
+indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant
+plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a
+faite des _bibliothèques grecque et latine_, ont démontré l'existence de
+ces manuscrits à la bibliothèque de Saint-Marc[16].
+
+Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint à Venise était le
+rendez-vous de la société lettrée de cette ville. Les étrangers de
+passage, cardinaux, évêques, nobles, savants, tant Espagnols
+qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter.
+On aimait à s'instruire dans sa conversation et à écouter ses
+explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait à fond,
+et qu'il étudiait tous les jours. En considération de son savoir et de
+sa bienveillance, Paul Manuce lui dédia les œuvres philosophiques de
+Cicéron, corrigées avec le plus grand soin; «encore bien, dit-il, dans
+son épître dédicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa
+sagacité, don Diego les possède encore plus correctes.» On voit par
+cette dédicace, qu'il s'appliquait principalement à la philosophie;
+qu'il prit chez lui une de ses sœurs, fort instruite dans la langue
+latine et également distinguée, et que l'opinion de don Diego, dans la
+méthode de l'enseignement de la jeunesse, était que l'on gâte les
+longues années destinées à l'étude de la langue latine, en apprenant aux
+jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui
+avait inspirée le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison.
+
+La bonté de son caractère, sa générosité, son amour pour les lettres,
+le portèrent à venir en aide à un grand nombre de Grecs, qui s'étaient
+réfugiés à Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. À cette occasion,
+Lazaro Bonamico lui adressa une épître en vers latins[17], dans
+laquelle, décrivant sa manière de vivre et les études auxquelles il se
+livrait, il l'engage à s'abandonner à son génie, c'est-à-dire à l'étude
+et à la contemplation de la nature; il vante son application à la
+philosophie, sa vigilance à défendre les droits de l'empereur, ses
+efforts pour résister au Turc, l'ennemi commun; il loue son éloquence,
+rappelle l'estime que le sénat vénitien faisait de sa personne et le
+secours de blé qui, par son intervention, évita une horrible famine à la
+sérénissime république; il loue la libéralité avec laquelle il envoyait
+dans la Grèce, à ses frais, des savants chargés d'en rapporter des
+monuments anciens; il termine en montrant le crédit dont il jouissait
+auprès de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile,
+soit pour obtenir la grâce des uns, soit pour favoriser l'avancement des
+autres[18].
+
+Vivant ainsi à Venise dans l'étude, avec les savants et les lettrés,
+tout en dirigeant des négociations qui le mettaient en rapport avec les
+personnages les plus influents de cette république, don Diego ne
+pouvait manquer de prendre bientôt goût aux beautés de l'art, et de
+rechercher l'amitié des principaux maîtres de la brillante école de la
+couleur. L'art, l'amour et la politique étaient alors les seules
+occupations dignes d'un habitant de Venise, fût-il même étranger. Mais
+l'aristocratie du livre d'or, par ses priviléges et par ses richesses,
+était seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la
+vie vénitienne. Elle dominait dans le sénat, au Conseil des Dix, dans
+les élections; commandait les flottes et les armées, gouvernait Chypre
+et les États de terre ferme; ce qui ne l'empêchait pas de céder aux
+attraits de ces beautés faciles célébrées par Le Bembo, l'Arioste et
+tant d'autres poëtes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait
+compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs siècles, il s'était
+établi entre les principales familles comme une rivalité publique, pour
+construire les plus beaux édifices, églises, palais et autres monuments,
+et pour les faire décorer des fresques et des mosaïques les plus belles
+et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le
+milieu du seizième siècle, alors que l'école vénitienne dans tout son
+éclat, vit briller à la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup
+d'autres peintres éminents. Mais au milieu de cette pléïade, il manquait
+un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan
+Sansovino, qui chassé de Rome, à la suite du sac de cette ville par les
+bandes du connétable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses
+lagunes, et décora sa patrie d'adoption des chefs-d'œuvre de la
+sculpture et de l'architecture.
+
+Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux
+merveilleuses peintures exposées alors, non-seulement dans l'intérieur
+des palais et des églises, mais sur les murs extérieurs des monuments et
+des maisons particulières? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas
+de lutter de génie dans ces fresques fameuses, peintes sur les
+différentes façades _du fondaco de' Tedeschi_, qui sont aujourd'hui
+détruites, mais dont Zanetti nous a conservé une idée par ses
+gravures[19]? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'étaient-ils
+pas ornés à la fois des œuvres les plus remarquables de la peinture, de
+la sculpture, de la ciselure et de la mosaïque? L'ambassadeur de
+Charles-Quint, admirablement préparé par ses études pour comprendre et
+aimer les belles choses, ne pouvait donc pas échapper à l'influence de
+l'art vénitien.
+
+L'Arétin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte établit
+avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'écrivain avait
+besoin de l'appui de l'ambassadeur du César pour obtenir et conserver
+les bonnes grâces, c'est-à-dire les pensions et les gratifications du
+puissant empereur, en échange de ses flatteries outrées et de ses
+impudentes bassesses. Il s'attacha donc à gagner la faveur de don
+Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais
+surtout en lui inspirant le désir de posséder des œuvres du Titien, dont
+il était a peu près certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son côté,
+avait intérêt à ménager le représentant du souverain dont il cherchait à
+devenir le peintre. Quant à don Diego, il était déjà sous le charme du
+génie véritablement irrésistible du chef de l'école vénitienne. Avec ces
+dispositions réciproques, une étroite intimité s'établit entre l'homme
+d'État, l'écrivain et les deux artistes. Cette intimité ne fut point
+inutile à Titien pour le soutenir à la cour de Charles-Quint et
+l'accréditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout
+favorable au Sansovino, et l'aida efficacement à se tirer d'une
+situation difficile, ainsi qu'on va le voir.
+
+Depuis longtemps, l'ancien bâtiment de la Monnaie (Zecca), sur la place
+Saint-Marc, menaçait ruine, et on avait reconnu qu'il n'était pas
+possible de le réparer. Il fut résolu, en l'année 1535, d'en construire
+un autre à la même place, et trois architectes furent chargés d'en
+préparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui
+fut ensuite exécuté. Ce magnifique édifice est tout entier en pierres
+d'Istria. Les salles attenant à la fonderie du rez-de-chaussée ont des
+voûtes qui s'élèvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas
+exact, ainsi que l'a écrit Francesco Sansovino[20], fils de
+l'architecte, de dire qu'il n'est pas entré de bois dans la construction
+de ce bâtiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet événement
+arriva pendant le jour. La façade sur la _Pescheria_ est très-noble. La
+grande cour du milieu est entourée de vingt-cinq ateliers dans lesquels
+étaient distribuées autrefois les différentes industries nécessaires à
+la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entrées, l'une sur
+l'eau, du côté du canal qui règne derrière les _Procuraties neuves_;
+l'autre sur la place Saint-Marc, qui débouche sur un petit espace
+correspondant à une arcade du portique de la Bibliothèque de Saint-Marc.
+
+Cette bibliothèque est elle-même une œuvre remarquable du Sansovino. Le
+motif qui la fit construire fut de placer convenablement les précieux
+manuscrits et les livres qui avaient été légués à la république, en
+partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet
+édifice ne se compose que de deux ordres, un dorique très-orné, et un
+gracieux ionique dont l'entablement présente une frise d'une remarquable
+exécution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttière au toit, règne
+une balustrade, sur les piédestaux de laquelle sont disposées des
+statues fort belles, ouvrages des plus célèbres élèves du Sansovino. À
+l'entrée est un portique élevé de trois marches au-dessus du niveau de
+la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres
+correspondant à l'intérieur. Celle du milieu donne accès à un magnifique
+escalier divisé en deux branches, qui conduit à une grande salle
+consacrée à un très-précieux musée de statues antiques données, pour la
+plus grande partie, à la république par les deux prélats Grimani,
+c'est-à-dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche
+d'Aquilée. De cette salle, on passe à la bibliothèque, située au levant,
+et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino
+ne construisit entièrement que la partie qui comprend l'escalier, le
+musée et la bibliothèque: le surplus fut terminé treize ans après sa
+mort.
+
+Comme cette construction dura plusieurs années, il y arriva un accident
+qui mit en péril non-seulement la réputation de l'architecte, mais même
+sa liberté et sa fortune. C'est dans cette circonstance que
+l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut
+très-secourable. On doit croire que cet homme d'État prenait un grand
+intérêt à cette entreprise, puisque, dans le mois de février 1540,
+l'Arétin l'invita par un billet à venir en masque, sur la place
+Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino[21]. Vers la
+fin de 1545, les cintres étaient posés, et l'on murait la grande voûte
+qui devait recouvrir la bibliothèque. Pour que les murs latéraux pussent
+résister à la poussée de cette voûte, l'architecte avait disposé, de
+cinq pieds en cinq pieds, des chaînes de fer qui, comme la corde d'un
+arc, traversaient toute la longueur de la bibliothèque, d'un mur à
+l'autre. Cette opération traînant en longueur plus que le Sansovino ne
+l'avait supposé, la gelée arriva, et néanmoins on continua le travail.
+La voûte fut terminée vers la mi-décembre; mais le 18 du même mois, vers
+une heure du matin, elle s'écroula tout à coup, entraînant avec elle les
+murs situés du côté du palais ducal. Cet événement causa une grande
+rumeur et une stupéfaction générale dans la ville; et il y eut un
+fonctionnaire trop zélé qui, de sa propre autorité, se hâta de faire
+incarcérer le malheureux artiste.
+
+Dès quatre heures du matin, L'Arétin avait appris la mésaventure du
+pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui était
+alors à Rome, afin qu'il intervînt et fit intervenir, auprès du sénat et
+du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur
+ami commun et compère. Si le Sansovino, comme tous les hommes
+supérieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient à exploiter
+contre lui cet événement, il trouva de chauds défenseurs parmi ses amis
+et ses élèves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par
+l'ardeur de son zèle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier à agir; il
+était alors à Sienne, dont Charles-Quint l'avait nommé gouverneur, tout
+en lui conservant son ambassade de Venise. Dès qu'il eut reçu la
+nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer à Venise une personne
+de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il
+pourrait avoir besoin. Bien qu'il fût interdit aux ambassadeurs
+étrangers de se mêler des affaires du gouvernement de la sérénissime
+république, il est à croire que, par ses relations avec les principaux
+membres du sénat et du Conseil des Dix, l'envoyé de Charles-Quint ne fut
+pas étranger à l'heureuse issue de la négociation entreprise pour tirer
+l'architecte du mauvais pas dans lequel il était tombé. Grâce aux
+démarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit
+enfermer à sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se
+disculpa pas facilement auprès des procurateurs _di sopra_[22], de son
+défaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son
+traitement suspendu, et d'être condamné à une amende de mille ducats,
+qui devaient être employés à refaire les parties écroulées de l'édifice.
+L'artiste supporta ce malheur avec résignation; car à quoi bon, dit un
+de ses biographes, en citant un vers du Dante[23], se révolter contre sa
+destinée?
+
+On abandonna alors le projet de faire la voûte en pierre, et il fut
+décidé, avec raison, qu'on établirait une toiture, et qu'on placerait,
+au-dessous une voûte en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme
+un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui répare
+ce qu'il a mal fait, prit part à la reconstruction des parties tombées.
+Les procurateurs voulurent bien consentir à lui prêter mille ducats,
+mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqués
+aux statues de bronze de la _Logetta_; et trois cents aux bas-reliefs,
+également de bronze, placés dans le haut, à gauche de la chapelle ducale
+de Saint-Marc.
+
+Dès le mois d'octobre 1546 la reconstruction était très-avancée, car le
+cardinal Bembo écrivait de Rome: «Magnifique et excellent messire Jacopo
+Sansovino, mon très-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en
+m'apprenant que vous aviez amené la réédification du bâtiment que vous
+faites pour l'illustrissime seigneurie à un tel degré d'avancement, que
+sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a été aussi agréable que
+m'avait été pénible, par divers motifs, mais surtout par l'amitié que je
+vous porte, l'écroulement de cette construction, arrivé l'année
+dernière. Maintenant qu'elle est arrivée au degré que vous dites, je
+m'en réjouis avec vous, autant qu'il convient à l'attachement que je
+vous porte, et qui me fait désirer de trouver l'occasion de vous montrer
+par ses effets qu'il n'est pas médiocre. Je n'ai rien autre chose à vous
+dire, si ce n'est que vous fassiez attention à conserver votre
+santé.--De Rome, le 23 octobre 1546; prêt à satisfaire à vos désirs.--P.
+card. BEMBO.[24]»
+
+Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'était écroulé avait été
+reconstruit, et l'édifice entier était complétement terminé au
+commencement de l'année suivante, c'est-à-dire, suivant l'usage alors
+adopté à Venise, en mars 1548. Dès le mois de février précédent, le
+Sansovino avait été rétabli dans ses fonctions d'architecte, avec le
+même traitement qu'auparavant. On lui restitua même la portion de ses
+appointements, dont le payement avait été provisoirement suspendu.
+
+La voûte de la bibliothèque fut alors divisée en plusieurs espaces,
+destinés à être décorés de peintures par les principaux maîtres de
+Venise. Les procurateurs voulant donner une récompense d'honneur à celui
+dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de
+Titien et de Sansovino pour décider la question. Mais ces derniers,
+désirant éviter le reproche de partialité, voulurent savoir de chacun
+des concurrents, séparément, quelle était l'œuvre qui, après la sienne
+propre, lui paraissait préférable. Ils désignèrent tous la composition
+de Paul Véronèse, et les deux arbitres rendirent leur décision en faveur
+de ce grand peintre[25].
+
+Nous ignorons si ce fut à cette époque que le Titien fit le portrait en
+pied de don Diego de Mendoza, célébré par le Partenio dans le sonnet
+suivant:
+
+ Chi vuol veder quel Tiziano Apelle
+ Far dell'arte mia tacita natura,
+ Miri il Mendoza si vivo in pittura
+ Che nel silenzio suo par che favelle.
+ Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle
+ Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura:
+ Talche il ritratto esprime quella cura
+ Che hanno di lui le generose stelle.
+ Dimostra ancor nella sembianza vera
+ Non pur il sacro illustre animo ardente,
+ E delle sue virtù l'eroica schiera,
+ Ma i pensier alti della nobil mente
+ Che in le sue gravità raccolta e intera
+ Tanto scorge il futur quanto il presente[26].
+
+«Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature
+muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son
+silence, il paraît parler. Le pinceau qui l'a représenté en pied lui a
+donné mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que
+ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses étoiles qui ont
+présidé à sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre
+encore, non pas seulement son âme illustre et ardente, avec
+l'accompagnement de ses vertus héroïques; mais il révèle aussi les
+pensées profondes que son esprit scrutateur examine et médite, afin de
+pénétrer et le présent et l'avenir.»
+
+Si don Diego, comme le prétend son biographe[27], «était un Démosthènes
+devant le sénat vénitien, et un Socrate dans sa maison,» au moins il
+aurait dû reconnaître que ce n'était pas un Socrate insensible aux
+charmes des Laïs vénitiennes, de tout temps renommées pour leur beauté.
+Ridolfi raconte[28] que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de
+ses maîtresses (_una sua favorita_), et que le même Partenio a chanté
+ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspirée
+au grave ambassadeur:
+
+ Furtivamente Tiziano e Amore
+ Preser 'ambi i penelli e le quadrella;
+ Due esempi han fatto d'una donna bella,
+ E sacrati al Mendoza, aureo signore.
+ Onde egli altier di si divin favore,
+ Per seguir cotal dea, come sua stella,
+ Con cerimonie appartenenti a quella,
+ L'uno in camera tien, l'altro nel core.
+ E mentre quell'effigie e questo imago
+ Dentro à se scopre e fuor cela ad altrui;
+ E in cio, che più desia, meno appar vago.
+ Vanta il secreto, che si asconde in lui,
+ Che s'ogn'un è del foco suo presago,
+ Ardendo poi non sà verun di cui.
+
+«Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la
+palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chère au Mendoza,
+chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant
+suivre cette déesse comme son étoile, et la traiter avec les honneurs
+qu'elle mérite, ce seigneur a placé l'un des portraits dans sa chambre
+et fait entrer l'autre dans son cœur. Et, tandis qu'il admire en
+lui-même ces deux images, il les cache avec soin à tout autre, se
+montrant ainsi, en apparence, peu désireux de ce qu'il souhaite le plus.
+Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si
+l'on peut présumer qu'il brûle du feu de l'amour, au moins ne sait-on
+pas quel est l'objet de sa flamme.»
+
+Les sonnets de Partenio ne restèrent sans doute pas sans récompense; car
+les poëtes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'écrire
+seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego était généreux.
+Tiraboschi[29] rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre écus d'or à
+Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoyé la description de la gravure
+du portrait de Charles-Quint, par Énea Vico Parmigiano. Cette
+description, imprimée d'abord à Venise en 1550, par le Marcolini, fut
+plus tard dédiée de nouveau par l'auteur, qui cherchait à tirer profit
+de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[30].
+
+Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa
+mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade à Rome,
+qui le contraignit, à son grand regret, de quitter définitivement
+Venise. Sa carrière politique ressemble à celle de tous les hommes
+d'État de son siècle. Il recevait de ses maîtres, Charles-Quint et
+Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en
+les faisant exécuter avec le zèle et même le fanatisme ardent qui
+dominait alors à la cour d'Espagne. Le comte paraît avoir eu en partage
+un caractère violent et passionné qui, dans l'âge mûr et même dans la
+vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrémités regrettables.
+C'est ainsi, qu'étant ambassadeur à Rome, il eut une véritable
+altercation avec le pape Paul III (Farnèse), à l'occasion de la
+translation à Bologne des Pères du concile de Trente, qu'il convenait
+mieux à la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernière
+ville[31]. Le pape, irrité des remontrances de l'ambassadeur, voulut le
+consigner dans son palais, mais don Diego lui répondit avec hauteur:
+«Qu'il était cavalier, et que son père l'avait été; qu'en cette qualité,
+il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son
+maître, sans aucune crainte de Sa Sainteté, quoique conservant toujours
+le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'étant ministre de
+l'empereur, sa maison était là où il voulait qu'il mît les pieds, et que
+là où il se trouvait, il se trouvait en toute sûreté.»
+
+Il paraît qu'il rentra en Espagne vers l'année 1554, qu'il fut maintenu
+dans le conseil d'État, et qu'il accompagna Philippe II à la grande
+journée de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus
+auprès de ce prince de la même confiance qu'il avait pendant si
+longtemps inspirée à son père, soit que sa conduite en Italie eût
+déplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dût naturellement perdre de
+son crédit.
+
+Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et
+c'est à cette époque qu'il composa deux épîtres critiques, vives,
+éloquentes et remplies, suivant l'appréciation de son biographe[32], des
+plus délicates beautés de la langue castillane, sur l'histoire de la
+guerre de Charles-Quint contre les luthériens, que venait de publier
+in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier
+Arcade: dans la première lettre, il critique ouvertement cet ouvrage;
+dans la seconde, sous prétexte de le défendre, il relève ses erreurs
+avec encore plus d'acrimonie. Ce caractère ardent avait besoin d'action,
+et n'étant plus absorbé par le maniement des grandes affaires, il
+cherchait un autre aliment à son activité encore toute juvénile.
+
+Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulière, qui découvre
+l'emportement de son humeur et peint bien les mœurs de ce siècle. Se
+trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle
+avec un autre grand seigneur. Après un échange d'invectives, ils en
+vinrent aux mains, et don Diego ayant arraché le poignard de son
+adversaire, le précipita par la fenêtre. Don Gregorio Mayans ne dit pas
+si ce seigneur fut tué ou blessé; mais c'est fort probable, si l'on
+réfléchit qu'il fut jeté du balcon d'un des étages élevés du palais.
+Cet événement fit beaucoup de bruit et déplut extrêmement à Philippe II,
+qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exilé de
+la cour, après avoir employé presque toute sa vie à rendre d'importants
+services à la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui
+passaient alors pour acceptables. Il écrivait à don Diego de Espinosa,
+évêque de Sigüenza et président du conseil de Castille: «...Je pourrais
+citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a
+feint d'ignorer la conduite, et qui ont été promptement rétablis dans
+leurs honneurs et leur crédit, sans avoir été, pour ce qu'ils avaient
+fait, considérés comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est obligé
+d'aller en exil, parce que, revenant par ici, à l'âge de soixante-quatre
+ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans
+qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une réprimande proportionnée. Et
+afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler
+beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation
+qui me rend muet parlera partout.»
+
+Ces explications hautaines n'apaisèrent point le ressentiment du roi. Il
+fut donc obligé de se retirer à Grenade, où il vécut dans le calme de
+l'étude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prévît les troubles qui ne
+tardèrent pas à s'élever dans cette province, et qui se prolongèrent de
+1568 à 1570. Don Diego vit éclater, en effet, la révolte de la
+population moresque, persécutée dans ses croyances par le zèle outré des
+conquérants. Il écrivit alors sa célèbre _Histoire de la guerre de
+Grenade_, composée à la manière de Salluste, remplie de maximes et de
+réflexions dignes d'un homme d'État, et présentée dans un style vif,
+concis et profond qui n'a pas été surpassé en espagnol. Ce soulèvement
+ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa
+beauté, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il
+continua d'y résider en cultivant les lettres, et en particulier la
+poésie, comme on le voit par l'épître en vers ou hymne qu'il adressa à
+don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal
+que le pape Pie V lui avait envoyé, en mars 1568. Dans cette pièce, il
+traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'être
+exilé de la cour.
+
+Don Diego était consulté par ses compatriotes les plus instruits sur les
+sciences et, en particulier, sur les antiquités de l'Espagne, dont il
+avait fait une étude approfondie. Il n'avait jamais cessé d'entretenir
+la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues
+hébraïque, arabe et grecque. Il se mit donc à faire des recherches sur
+les antiquités arabes; il fut déterminé à entreprendre ce travail par le
+grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait à Grenade.
+Malheureusement, ces recherches n'ont pas été publiées; c'est fort
+regrettable, car elles jetteraient une vive lumière sur l'origine et la
+destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui
+entièrement détruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait réuni plus
+de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jérôme de Zurita,
+auquel il en communiqua quelques-uns pour être insérés ou cités dans ses
+_Annales de l'Aragon_.
+
+Notre personnage touchait alors à sa soixante-dixième année, et les
+infirmités lui étaient venues avec la vieillesse. Ses idées tournèrent à
+l'extrême dévotion; il se mit en correspondance avec sainte Thérèse et
+avec son directeur, le frère Jérôme Gracian, qui l'avait assistée dans
+l'établissement de la réforme de son ordre (des Carmélites). Don Diego
+lui écrivit de fixer un jour pour le recommander à Dieu d'une manière
+toute spéciale. La sainte répondit que, le jour indiqué, elle et ses
+sœurs communieraient à son intention et qu'elles rempliraient cette
+journée le mieux qu'elles pourraient[33].
+
+Cette ferveur dévote n'empêchait pas le comte de faire des démarches
+pour obtenir de rentrer à la cour. Philippe II lui permit enfin, au
+commencement de 1575, de se rendre à Madrid, soit pour se justifier,
+soit pour terminer quelques affaires. En témoignage de sa
+reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit
+en route pour Madrid. Mais à peine arrivé, il fut pris d'un mal de jambe
+et mourut en avril 1575[34].
+
+En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, chapelain et
+musicien de chambre du roi d'Espagne, le frère Jean Diaz Hidalgo,
+publia, en un volume petit in-4º imprimé à Madrid, quelques-unes des
+poésies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre:
+_Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del
+emperador Carlos Quinto en Roma_[35]. Il a dédié ce volume à don Inigo
+Lopez de Mendoza, quatrième marquis de Mondejar. L'éditeur n'a pas voulu
+publier les autres œuvres de don Diego, tant, dit son historien[36], à
+cause de la singularité des matières qui s'y trouvent traitées, que
+parce qu'elles ne sont pas faites pour être mises entre les mains de
+tout le monde. D'un autre côté, le frère Jean Diaz nous apprend, dans
+son avertissement à ses lecteurs, que les autres poésies de don Diego
+consistaient en satires et pièces burlesques qu'il avait composées pour
+son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer à
+l'impression par respect pour la mémoire de leur auteur.--Nous ignorons
+dans quel dépôt public ou privé peuvent se trouver aujourd'hui les
+manuscrits de tous ces ouvrages.
+
+Quant au volume publié à Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de
+pièces dans tous les rhythmes: il y a des églogues, des _villanzicos_,
+espèces de pastorales, des _canziones_, des épîtres, des stances, des
+sonnets, des _quintas_, ou suite de cinq vers, des _redondillas_,
+morceaux qui répètent les mêmes rimes, comme le refrain de nos
+chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis,
+Hypomène et Atalante; l'Hymne à la louange du cardinal de Espinosa, etc.
+La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le goût
+des Italiens du temps. On trouve cependant des épîtres qui se
+distinguent par des pensées plus sérieuses, et par quelques remarquables
+descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie
+et de la Sicile. Il n'appartient pas à un étranger de parler du style:
+les Espagnols le trouvent vif, élégant et pur.
+
+Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont
+été inspirées à don Diego par les suites de la scène que nous avons
+rapportée, et après laquelle il fut arrêté et mis en prison. Il a
+déploré, en _redondillas de pie quebrado_ (rimes à vers inégaux et
+brisés), son emprisonnement et sa disgrâce, et ses vers[37] peignent
+bien l'état violent de cette âme ardente et fière, dont l'orgueil était
+si cruellement humilié sous cette punition. À la suite, on trouve des
+_quintillas_ (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans
+l'entendre. On voit aussi, par plusieurs épîtres en _redondillas_ à sa
+dame (p. 126, 132, 134, 139 vº), que la querelle fatale, dans laquelle
+il s'était laissé emporter jusqu'à jeter son adversaire par une des
+fenêtres du palais de Philippe II, avait été causée par la jalousie, et
+pour venger l'honneur outragé de sa belle. Ce n'est pas là le trait le
+moins singulier de notre personnage, qui était alors parvenu, ainsi
+qu'il le dit lui-même dans sa lettre au cardinal de Espinosa, à l'âge de
+soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait
+encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses _quintas_ à sa
+maîtresse, qu'il était obligé de quitter pour se rendre en exil à
+Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive[38]. Il est bien à
+regretter que l'éditeur des poésies de don Diego, ou son biographe,
+n'ait pas expliqué l'énigme de cette aventure; mais ils ont sans doute
+été retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille,
+dont le nom aurait été mêlé à cet événement.
+
+L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion à cette
+histoire, dans le sonnet suivant, composé en l'honneur de don Diego de
+Mendoza et de sa renommée[39]:
+
+ En la memoria vive de las gentes,
+ Varon famoso, siglos infinitos,
+ Premio que le merecen tus escritos,
+ Por graves, puros, castos, y excelentes.
+ Las ansias en honesta llama ardientes,
+ Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos,
+ Que en ellos suavemente van descritos,
+ Mira si es bien (ô fama) que los cuentes?
+ Y aunque los lleves en ligero buelo
+ Por quanto cine el mar, y el sol rodea,
+ Y en laminas de bronce los escultas.
+ Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo,
+ Que el renombre immortal, que se dessea,
+ Tal vez le alcançan araorosas culpas.
+
+«Vis dans la mémoire des nations, homme illustre, pendant une longue
+suite de siècles, récompense due à tes écrits graves, purs, corrects,
+excellents. Les soupirs brûlants d'une honnête flamme, les Etnas, les
+Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agréable description, considère,
+ô Renommée, si ce sont bien là réellement des fables! À l'aide de tes
+ailes légères, répands-les partout où s'étend la mer, et où le soleil
+darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le
+monde saura ce que savait déjà le ciel, que l'immortel renom dont il
+brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.»
+
+Parmi les poésies imprimées de don Diego, il n'y en a pas sur les arts,
+et aucune de ses épîtres n'est adressée à ses amis de Venise. Si l'on
+eût publié ses autres poésies légères, ainsi que ses lettres en prose,
+on aurait sans doute trouvé sa correspondance avec le Titien et le
+Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza
+restera toujours attaché à ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a
+prédit Cervantès, sa mémoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement
+comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup
+préférable, comme celle d'un poëte illustre, d'un grand historien, et
+d'un amateur éclairé des beautés de l'art[40].
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS
+
+1587--1645
+
+ Naissance, éducation, caractère du comte-duc d'Olivarès.--Il
+ devient le favori du prince des Asturies, fils et héritier
+ présomptif du roi Philippe III.
+
+1587--1621
+
+
+Le long règne de Philippe IV[41], si funeste à la grandeur de la
+monarchie de Charles-Quint, peut être considéré comme l'âge d'or de la
+peinture, des lettres et de la poésie en Espagne. Pour ne citer que les
+plus illustres parmi les poëtes et les artistes, il vit naître ou
+fleurir à la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon
+Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano
+et Murillo. Cet éclat extraordinaire des lettres et des arts, qui
+aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas dû seulement à un
+concours de circonstances favorables; comme Léon X à Rome, et les
+Médicis à Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le
+comte-duc d'Olivarès, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir
+élevé l'art et la littérature espagnole à son plus haut degré de
+splendeur. Le ministre contribua plus encore que son maître à cet
+avancement; non que le roi ne fût porté vers le beau par d'heureuses
+dispositions: mais, d'un caractère naturellement apathique et porté à
+l'ennui et à la tristesse, cette maladie héréditaire des descendants de
+Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilité,
+d'être excité par le favori auquel il abandonnait complètement les rênes
+de l'État. Le pouvoir d'Olivarès était si absolu, qu'il est réellement
+vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux années, Philippe IV se
+contenta de régner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans
+contrôle la vaste monarchie espagnole.
+
+Nous n'avons point à considérer ici le comte-duc d'Olivarès du côté de
+la politique; fidèle au plan que nous nous sommes imposé, nous nous
+attacherons exclusivement à retracer les services qu'il rendit aux arts,
+la protection qu'il accorda aux artistes, et particulièrement celle dont
+il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez.
+
+La vie du favori de Philippe IV a été racontée de diverses manières par
+plusieurs de ses contemporains, selon que l'intérêt personnel ou la
+haine de l'écrivain le portait à dire du bien ou du mal du ministre et
+de son gouvernement. Voiture[42], envoyé de Gaston d'Orléans à Madrid,
+où il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc,
+ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a tracé d'Olivarès un portrait
+que Plutarque ne désavouerait pas pour un de ses hommes illustres de
+l'antiquité. Mais l'habitué de l'hôtel de Rambouillet exagère, de parti
+pris, les qualités du ministre, et amoindrit ses défauts. Représentant à
+la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander à
+Olivarès l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince,
+chef de mécontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter
+le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait
+à encourager les troubles en France, et à caresser ceux qui en étaient
+les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible à la
+louange, en sa qualité de poëte, paraît donc, dans cette circonstance,
+avoir été la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe
+IV. Néanmoins, sous la réserve de la vérité, qui ne se trouve point dans
+le portrait d'Olivarès, ce morceau est, peut-être, ce que le précurseur
+des grands écrivains du siècle de Louis XIV a laissé en prose de plus
+remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet éloge,
+elle ne doit pas néanmoins rendre injuste envers la mémoire
+d'Olivarès. Nous n'admettrons donc pas complètement avec Voiture que:
+«Pour ce qui est de son esprit, il ne peut être mis en doute de
+personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il
+s'étend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en
+Occident, et conduit seul en même temps les plus importantes affaires de
+l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connaître, il est merveilleusement
+prompt, actif, pénétrant, subtil, charmant et agréable, plein de feu et
+de lumières.» Mais nous conviendrons avec lui: «Qu'il entra dans les
+affaires en un temps où il semblait que le génie de l'Espagne commençait
+à se lasser, et que cette monarchie, qui avait été mise au dernier point
+de sa grandeur par Charles-Quint, et subsisté à peine sous Philippe
+second, semblait vouloir décliner sous les autres rois.»
+
+Un autre écrivain, le comte de la Rocca, a publié[43] sous ce titre:
+«_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premières années
+de sa faveur,_» une histoire d'Olivarès, qui est un véritable
+panégyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modèle
+accompli, à imiter en toutes choses, et l'exagération de la louange doit
+faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a
+probablement présentés à sa manière.
+
+Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins
+flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivarès, à faire partie du
+conseil suprême de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop
+s'étonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son
+ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle
+cet écrivain raconte les choses les plus simples, et les réflexions,
+plus que naïves, mais visant à l'effet, dont il accompagne les faits les
+plus ordinaires[44].
+
+Si la vérité historique ne se trouve guère dans ces trois ouvrages, elle
+ne paraît pas mieux respectée dans le roman de Gil Blas, où Le Sage nous
+représente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45];
+tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout opposé à celui de
+Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prétention de mettre l'histoire
+dans son admirable roman de mœurs qui peint si bien le cœur humain. Il
+faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il
+dit des relations du ministre avec Santillane.
+
+Ce qui a tout l'intérêt d'un roman, c'est le récit passionné de la chute
+du comte-duc par le père Camillo-Guidi, religieux dominicain, résident à
+la cour d'Espagne pour le duc de Modène. Ce bon père, nous ne savons
+pour quel motif, se montre l'ennemi acharné du favori de Philippe IV,
+soit qu'en cela il ait obéi aux instructions ou aux tendances de son
+prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes:
+
+ ...Tantæ ne animis cœlestibus iræ!
+
+Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tombé que haine et mépris. Ce
+moine dit quelque part[47]: «_Uno che sia ingiustamente perseguitato, e
+che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e
+una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,»--«Celui qui est injustement
+persécuté, et qui peut justement se venger, a toute l'énergie dans les
+paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.»--Il fallait
+que le favori de Philippe IV eût bien vivement offensé le prêtre, pour
+qu'il savourât ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit,
+son libelle, rapproché des louanges excessives du comte de la Rocca et
+du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une expérience
+chimique, à analyser et à rechercher la vérité.
+
+Don Gaspar de Gusman, troisième comte d'Olivarès, était le second fils
+de don Henri de Gusman, ambassadeur à Rome pour Philippe III, et de dame
+Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mérite. Il naquit à Rome en
+1587, et pendant l'espace de douze années il suivit son père, toujours
+chargé de négociations importantes, et qui devint successivement
+vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentré en Espagne avec son père, il
+fut, en sa qualité de puîné, destiné à l'Église, et commença ses études
+par le droit canonique, alors la base de toute éducation solide. Sa
+naissance et le crédit de son père lui firent bientôt obtenir le grade
+de recteur de l'université de Salamanque, la plus célèbre alors de
+l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrière
+ecclésiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignités
+de l'église, si la mort de son frère aîné n'était pas venue changer sa
+destinée. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut
+mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au
+premier, que de naître dans cette condition. L'histoire d'Olivarès
+prouve la vérité de cette réflexion. Il devait à la place que lui
+assignait sa naissance l'instruction sérieuse qu'il avait acquise: la
+mort de son frère aîné, don Girolamo, et bientôt après celle de son
+père, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes
+affaires de l'État, le mirent à même d'ajouter à l'influence de sa
+famille et de sa fortune les avantages d'une éducation aussi brillante
+que sérieuse. Au dire même de ses ennemis les plus impitoyables, le
+comte-duc parlait et écrivait la noble langue castillane avec la plus
+rare perfection: il était versé dans les idiomes anciens, et savait
+également bien le français et l'italien. Il se présenta donc à la cour,
+non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que
+donnent des connaissances nombreuses et variées à un esprit vif et
+pénétrant.
+
+Son mérite le fit bientôt distinguer; et, soit qu'on voulût utiliser les
+dons de son intelligence, soit que ses envieux désirassent l'éloigner
+pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'était
+alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la
+rivalité de la France et de l'Espagne rendait encore plus délicat.
+Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus
+prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'expérience des négociations
+avec la cour de Rome, il était rare qu'on ne les y laissât pas
+longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la
+conscience de sa valeur, et visant déjà, peut-être, à vivre dans la
+familiarité de l'héritier présomptif de la couronne, il refusa les
+hautes fonctions qui lui étaient offertes, bien qu'on lui eût promis
+qu'elles le mèneraient à la _Grandesse_. Mais il considérait cette
+ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrêt dans sa
+carrière[49].
+
+Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui
+offrir bientôt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport
+avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter.
+
+Dès 1612, le prince des Asturies, fils et héritier présomptif de
+Philippe III, quoiqu'à peine âgé de sept ans[50], avait été fiancé à la
+fille aînée de Henri IV, la princesse Élisabeth, que les Espagnols
+nommèrent Isabelle. En même temps, le mariage de Louis XIII avait été
+arrêté avec l'infante Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III. Il
+entrait alors dans la politique des deux cours de chercher à se
+rapprocher par des alliances: après les luttes si longues et si
+acharnées qui, depuis le règne de François Ier jusqu'à la fin de
+celui de Henri IV, c'est-à-dire pendant près d'un siècle, avaient
+ensanglanté presque toutes les parties de l'Europe, il était naturel que
+les deux principaux antagonistes cherchassent à se donner des gages de
+paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en
+novembre 1615, les cours d'Espagne et de France résolurent d'échanger
+les deux jeunes princesses, livrées, pour ainsi dire, comme des otages
+de paix. Cet échange eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa.
+Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus à son rang, on
+avait donné au prince des Asturies une maison composée de l'élite de la
+noblesse espagnole. Olivarès en faisait partie, comme gentilhomme de la
+chambre; il avait alors vingt-huit ans. Marié dès 1607 avec Agnès de
+Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'héritier présomptif
+avec le double appui de son mérite personnel et l'influence de deux
+puissantes familles. La différence d'âge lui permettait d'ailleurs
+d'acquérir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus
+irrésistible, que don Philippe était naturellement apathique. Aussi, la
+pénétration d'Olivarès, son habileté à flatter les goûts de son maître,
+lui assurèrent bientôt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se
+démentit pas pendant plus de vingt-cinq années.
+
+Ce ne fut pas toutefois sans éprouver une vive résistance de la part de
+ses rivaux, qu'il acquit une telle prépondérance. La vengeance et
+l'assassinat étaient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi,
+le comte fut-il plusieurs fois en butte à des attaques imprévues qui le
+mirent à deux doigts de sa perte.
+
+Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivarès n'eût offensé
+personne, il courut deux fois le danger d'être tué. La première, par
+quatre assassins qui l'attendaient à sa rentrée chez lui; la seconde,
+par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait
+seul. «Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement préservé, sans
+qu'il s'aperçût du péril qu'il venait de courir.»
+
+En supposant que les rivalités politiques et les rancunes de l'ambition
+déçue aient pu inspirer ces vengeances, il est également permis de
+croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-être pas restés étrangers
+à ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de
+cette énigme, lorsqu'il dit d'Olivarès[52]: «Étant jeune,... il fut sans
+doute le plus galant de la cour, jusqu'à ce qu'il en fût le plus
+puissant.» On ne doit donc pas s'étonner de voir le plus galant cavalier
+espagnol, exposé aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous
+expliquera plus tard quelles furent les conséquences de ces galanteries
+sur la carrière politique du comte-duc.
+
+C'est sans doute à son désir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut
+rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers.
+«Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et très-bien.
+Mais il eut honte après les avoir faits, les brûla, et condamnait, dans
+un âge plus avancé, les premières saillies d'un esprit faible et
+surpris. Il ne pouvait même souffrir qu'avec tant d'ambition il eût logé
+tant d'amour, et que la gloire eût succédé si tard à sa tendresse.....
+D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce
+que l'une excite l'autre, si l'on se tempère, et s'il est vrai que
+l'amour délasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes
+choses[53].» Quoi qu'il en soit de cette théorie, Olivarès ne paraît
+l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion
+dominante de sa vie. Exposé, dans la maison du prince des Asturies, à
+l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres
+et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et
+d'Uzède, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assuré de son
+influence sur l'héritier présomptif, attendit patiemment la mort du roi.
+Elle arriva le 31 mai 1621, et, dès ce moment jusqu'en 1643, Olivarès
+fut le véritable souverain de l'Espagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des lettres et
+ des arts.--Son talent et son goût pour la peinture, qu'il avait
+ apprise de don Juan Bautista Mayno.
+
+1621--1665
+
+
+Le jeune monarque, qui venait de succéder à son père, n'avait encore que
+seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au
+pouvoir, déjà rompu aux intrigues de la cour, et connaissant à fond le
+caractère et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que
+la paresse de ce prince, son apathie, son éloignement des affaires,
+habilement entretenus à dessein, exercèrent la plus fâcheuse influence
+sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de
+reconnaître, qu'il ne manquait d'aucune des qualités essentielles qui
+rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV était brave,
+judicieux, prudent, persévérant dans ses entreprises, modéré en toutes
+choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilité apparente
+n'étaient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en
+public, pour ne pas déroger à la dignité, à la majesté royale. Mais,
+rentré dans ses appartements particuliers, la gravité du descendant de
+Philippe II faisait place à l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait
+les arts avec passion, composait des pièces de théâtre, et jouait
+lui-même des comédies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la
+réplique au grand Calderon. Si ce prince eût appliqué aux affaires
+publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement
+occupé dans l'histoire une autre place que celle où il s'est laissé
+reléguer. Mais sans prétendre excuser son indifférence, l'explication de
+sa conduite se trouve naturellement dans l'âge auquel il parvint à la
+couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu éloigné des choses
+sérieuses pendant toute la durée du règne de son père, aurait-il pu
+entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne?
+Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du
+monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer à la fois en
+Portugal, dans le Milanais, à Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les
+Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comté, une partie
+de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne.
+Le vaste génie, l'activité dévorante de Charles-Quint, la sombre
+politique, le travail incessant de Philippe II avaient succombé sous cet
+écrasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas même de le soulever; il
+en laissa le poids à Olivarès, et lorsqu'une fois l'habitude eut été
+prise d'abandonner entièrement au ministre la direction suprême de
+toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entièrement à
+son goût pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se
+réveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux années.
+
+Pour assurer la durée de son pouvoir, le ministre n'eut qu'à flatter les
+goûts de son jeune maître, et à lui procurer sans cesse des distractions
+nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts
+tenaient la première place. Ce prince aimait la peinture avec passion.
+Selon la coutume établie depuis Charles-Quint, il avait eu pour maître
+de dessin un artiste distingué, le frère Jean-Baptiste Mayno, religieux
+dominicain, l'un des meilleurs élèves du Greco, peintre, sculpteur et
+architecte, lequel, suivant Palomino[54], était lui-même élève du
+Titien.
+
+Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr à Tolède;
+il fut également employé à Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour
+un des salons du _Buen Retiro_, son principal tableau, _la Conquête
+d'une province de Flandres_, maintenant au musée royal de Madrid[55]. Le
+frère tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal élève,
+qu'il en fit un amateur des plus distingués, et aussi fort que beaucoup
+d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas
+été aussi respectés que sa tragédie du comte d'Essex, et que ses
+comédies[56], qui ont été imprimées, et sont restées au répertoire du
+théâtre espagnol. Les guerres qui ont désolé la Péninsule, tant avant
+l'avénement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont détruit ou
+dispersé les œuvres dues au crayon et au pinceau du troisième descendant
+de Charles-Quint. Le mérite de ces ouvrages est attesté par des artistes
+et des connaisseurs. «Butron[57], dit M. William Stirling, dans son
+livre sur Velasquez et ses ouvrages[58], qui publia ses discours
+apologétiques sur la peinture en 1626, rend témoignage du mérite des
+nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, à la
+plume, esquisse d'un _Saint Jean-Baptiste avec l'agneau_, ayant été
+envoyé à Séville, en 1619, par Olivarès, tomba entre les mains du
+peintre Pacheco, et devint le sujet d'un poëme élogieux, par Jean de
+Espinosa, qui prédisait, dans le règne du peintre royal, un nouvel âge
+d'or:
+
+ Para animar la lassitud de Hesperia.
+
+Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal,
+une Vierge peinte à l'huile, qui était exposée de son temps dans le
+salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux
+portant la signature de Philippe IV, et placés par Charles II à
+l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans
+un oratoire, près la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquissé
+dans un style franc et spirituel, fut la dernière relique du talent de
+Philippe IV qui frappa l'œil scrutateur de Cean Bermudez.»
+
+On le voit, le royal élève du Mayno faisait honneur à son maître;
+heureux si son goût pour le dessin et la peinture ne l'avait pas
+détourné du gouvernement de son vaste empire. Olivarès, qui connaissait
+depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination à vivre en homme
+privé plutôt qu'en roi, et à passer ses journées entières à dessiner et
+à peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prépondérance, de
+combattre cette disposition. Dès que le prince fut monté sur le trône,
+le favori s'empressa d'attirer à Madrid les artistes de quelque renom,
+soit espagnols, soit étrangers, afin de pouvoir procurer à son jeune
+maître, en lui montrant leurs œuvres, la distraction qu'il préférait à
+toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des
+vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armées, le
+sort lui réserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un
+peintre, dont le génie, en illustrant l'école espagnole, devait, pendant
+plus de trente années, charmer le roi et sa cour.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de Tolède,
+ Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+ Nardi, peintres ordinaires du roi.
+
+1621--1665
+
+
+Madrid, érigée par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'était pas
+encore, à l'avénement de Philippe IV, la métropole de l'art dans ce
+pays. Tolède, Valence, et surtout Séville, avaient conservé leurs
+anciennes écoles de peinture, et les artistes, nés ou élevés dans ces
+villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y
+continuer les traditions qu'ils avaient reçues de leurs maîtres. De son
+côté, le clergé, tant séculier que régulier de ces grandes cités,
+siéges d'archevêchés, de couvents nombreux et d'autres établissements
+religieux aussi riches que puissants, cherchait à y retenir les
+peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'était établi entre les
+corporations religieuses des principales églises et des couvents comme
+une pieuse rivalité: c'était à qui, de Séville ou de Tolède, aurait la
+plus magnifique cathédrale; les Dominicains de Tolède opposaient aux
+Chartreux de Séville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se
+vantaient de posséder les plus belles œuvres du Becerra, de Pablo de
+Cespedès, de Luis de Vargas. Valence n'était pas moins fière de son
+Juanès, auquel elle avait décerné le nom de Divin[59]. La translation de
+la cour et son établissement permanent à Madrid avaient bien fait
+construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des églises;
+mais il est à remarquer que ce furent des artistes étrangers, italiens
+pour la plupart, qui dirigèrent ces travaux, et en décorèrent
+l'intérieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que
+Titien envoya de Venise à Philippe II d'immenses toiles, destinées à
+garnir les murs du réfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est
+ainsi que, dans le même couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du
+Panthéon, ou nécropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le
+Napolitain Luca Giordano vint décorer les voûtes de l'église vieille de
+ses fresques immenses, mais sans caractère religieux.
+
+À l'avénement du jeune Philippe IV, les plus célèbres parmi les peintres
+qui vivaient ordinairement à Madrid, étaient, avec Mayno: Vicencio
+Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres
+ordinaires du roi, étaient Italiens soit de naissance, soit d'origine.
+
+Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de _gentilhombre Florentino_,
+est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais
+parce qu'il a composé un traité, sous forme de dialogue entre le maître
+et ses élèves, _De l'excellence de la peinture et du dessin_, qu'il
+publia, in-folio, à Madrid en 1633. Cet ouvrage, écrit en espagnol,
+donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est
+précieux par les renseignements qu'on y trouve sur les œuvres de
+beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considéré comme peintre,
+Vicencio Carducho était élève de son frère Barthélémy. «Dans le temps de
+l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci[60], on fit, par
+ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de
+sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les exécuter, un
+grand nombre d'excellents maîtres dans l'un et l'autre de ces arts.
+Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indépendamment des autres
+jeunes gens qui l'avaient aidé à peindre la grande coupole de Florence,
+il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune,
+mais déjà vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, à Florence, il avait étudié
+la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris à
+peindre à fresque. Arrivé à Madrid, et voyant les grandes occasions
+qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frère
+Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de
+temps, il en fit un peintre tellement distingué, que sous les règnes de
+Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes très-importantes
+pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-même dans son
+livre[61] la description des peintures, tant à fresque qu'à l'huile,
+qu'il exécuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles,
+salles et autres lieux du palais de Madrid. Le musée royal d'Espagne a
+hérité en partie de ses œuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mérite,
+elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il était
+meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus
+profonde admiration pour le grand[62] Michel-Ange, qu'il s'efforçait de
+prendre pour modèle.
+
+Eugenio Caxes, bien que né à Madrid, était également Florentin
+d'origine. Son père, Patricio Cacci, était venu en Espagne appelé par
+Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il
+traduisit en espagnol le traité d'architecture de Vignola, et peignit à
+fresque, au Pardo, la galerie de la reine, où il exécuta l'histoire de
+Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en
+1604, ces ouvrages furent presque entièrement détruits[63]. Son fils,
+Eugenio, paraît avoir cultivé seulement la peinture: il jouissait de son
+temps d'une grande réputation, et Palomino vante, comme l'honneur de
+l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit
+de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'église de
+Saint-Bernard à Madrid[64]. Telle était sa réputation, que le comte-duc
+lui commanda de retracer sur la toile «le débarquement hostile des
+Anglais sous Cadix en 1625, et leur défaite par Diego Ruiz,» le seul
+tableau d'Eugenio qui soit au _real museo_[65].
+
+Italien comme les précédents, Angelo Nardi était, dit-on, élève de Paul
+Véronèse. Ses compositions à Madrid et à Alcala de Henarès, firent
+l'admiration de son siècle. Palomino[66] indique les églises, les
+chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaillé. On
+doit supposer qu'il peignit beaucoup à fresque, puisqu'aucun de ses
+ouvrages ne figure sur le catalogue du _real museo_ de Madrid.
+
+Si le Valencien Giuseppe Ribera eût vécu à la cour d'Espagne, il eût
+sans doute effacé et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le
+considère, par sa naissance et par son style, comme un peintre
+espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie à Rome, et surtout à
+Naples; il ne contribua donc que de loin à rehausser l'éclat des arts
+sous le règne de Philippe IV.
+
+La fortune réservait à ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le
+plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux
+plus grands artistes de l'Italie, avec une originalité, une perfection
+de style tout espagnole.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Naissance de Velasquez.--Il entre dans l'atelier de Francisco
+ Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son livre
+ sur l'art de la peinture.
+
+1599--1650
+
+
+Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco[67],
+son beau-père, Diego de Silva Velasquez, naquit à Séville en 1599. Ses
+ancêtres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille
+noble et très-ancienne; mais ils avaient, à ce qu'il paraît, perdu leur
+fortune, et s'étaient réfugiés à Séville, où le père de Velasquez se
+maria. Cette grande cité était alors l'entrepôt d'un commerce immense
+avec l'Amérique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait
+introduit le goût des arts. Aussi, depuis plus d'un siècle, l'école de
+peinture de Séville se vantait d'être la première des Espagnes. Soit que
+le jeune Diego eût montré, dès son enfance, des dispositions
+extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y eût été poussé par la seule
+volonté de son père, toujours est-il qu'il était entré de bonne heure
+dans l'école de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors à Séville
+d'une grande considération[68]. Cet artiste n'avait pas seulement appris
+à manier le pinceau, mais il avait reçu en même temps, dans sa patrie,
+une très-forte éducation classique, dont il avait beaucoup profité.
+Son oncle, chanoine de la cathédrale de Séville, était un des lettrés
+qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des
+inscriptions ou des éloges, à l'occasion des ouvrages d'art exécutés à
+Séville. Pacheco rapporte[69] ceux que le savant chanoine avait faits,
+pour être placés au-dessous d'un tableau de _saint Christophe_ peint par
+Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathédrale. Cet oncle,
+en destinant Pacheco à la peinture, voulut qu'il allât l'étudier en
+Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino[70] dit seulement
+qu'il y séjourna plusieurs années, et qu'il étudia beaucoup les œuvres
+de Raphaël. Mais, d'après son livre sur la peinture et d'après ses
+propres œuvres, nous croyons que Pacheco dut préférer Michel-Ange au
+Sanzio; car il revient souvent, dans son traité[71] sur les œuvres du
+grand Florentin, qu'il appelle: _el divino, clarissima luz de la pintura
+y escultura_; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, où
+il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du
+cloître de la _Merced Calzada_[72]. Mais comme c'était un peintre, _muy
+especulativo_, suivant l'expression de Palomino, qui réfléchissait
+beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en négligea peu à
+peu la pratique pour la théorie; soit qu'il ne fût pas satisfait de ses
+tableaux, dont le dessin était pur et remarquable, mais dont le
+coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considérant,
+d'après les succès de Velasquez son élève, comme un des premiers maîtres
+de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un
+écrit contenant ses préceptes et ses leçons.
+
+Le traité sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 à Séville, peu
+connu de ce côté des Pyrénées, mérite de fixer l'attention des amateurs
+et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide
+analyse.
+
+Comme il le dit lui-même dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est
+proposé, en le composant, d'écrire des notices sur les hommes éminents,
+tant anciens que modernes, qui ont exercé l'art de la peinture; de
+traiter du dessin et du coloris; de la manière de peindre à la détrempe
+et à l'huile; de l'enluminure; de la peinture des étoffes, de celle à
+fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin,
+d'enseigner la manière de composer toutes les peintures sacrées.
+
+Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divisé en trois livres qui
+contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur
+l'exécution des tableaux tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament et de
+la Vie des saints.
+
+Le premier livre, qui traite de l'antiquité et de la grandeur de la
+peinture, nous paraît le plus intéressant. Après avoir remonté à
+l'origine de cet art, qu'il raconte à sa manière, et après avoir
+reproduit le débat, tant de fois agité en Italie, de la supériorité de
+la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre VI, à
+rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reçues des princes
+et des maîtres de ce monde. Son sujet le conduit à décrire, dans le
+chapitre VII, les honneurs funèbres rendus, à Florence, aux restes
+mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le génie
+extraordinaire. On sait que ce service fut célébré dans l'église de San
+Lorenzo, en présence du grand-duc Cosme II, par l'Académie du dessin,
+sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges
+Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato,
+sculpteurs. Dans le chapitre VIII, Pacheco donne des notices sur les
+peintres célèbres de son temps, que les rois et les princes traitèrent,
+à cause de leur art, avec une faveur toute particulière. C'est dans ce
+chapitre, qu'après avoir parlé de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort
+oublié maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a écrit une
+biographie de son élève et gendre Velasquez. Elle est malheureusement
+trop abrégée, et ne s'étend pas au delà de 1638. Les renseignements
+qu'on y trouve, les seuls véritablement authentiques, font vivement
+regretter que Pacheco n'ait pas donné plus d'étendue à la vie du premier
+peintre de Philippe IV. Mais il paraît avoir voulu se borner à
+revendiquer la part du maître dans les éclatants succès de l'élève;
+car après avoir réclamé pour lui seul, ainsi que nous l'avons
+rapporté, la gloire d'avoir formé un tel disciple, il ajoute, avec un
+orgueil que sa bonhomie fait excuser: «Je ne crois pas me faire tort en
+faisant honneur au maître de l'élève, n'ayant dit que la vérité. Léonard
+de Vinci ne perdit rien à avoir Raphaël pour disciple, non plus que
+Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et
+Platon, maître d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin.
+J'écris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je
+parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la
+peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majesté
+notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues années,
+puisque, de sa main généreuse, il a reçu et reçoit encore tant de
+faveurs[73].» Malgré la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper
+ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renfermée dans le
+chapitre VII de _l'Arte de la Pintura_, ne nous est parvenue de la
+composition de Pacheco.
+
+Le chapitre IX du premier livre, _des Nobles et des Saints qui ont
+exercé la peinture_, _et de quelques effets merveilleux produits par
+elle_, est fort curieux. On y trouve[74] des documents précieux, sur les
+grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultivé cet
+art en Espagne.
+
+Dans le chapitre X, Pacheco revient sur les différentes espèces de
+noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilité universelle
+qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait à l'exercice de sa
+profession le porte à s'indigner d'un impôt spécial qu'on avait mis sur
+la vente des tableaux, considérés comme une pure marchandise. Il ne
+cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho[75], de réclamer
+l'abolition de cette taxe, nommée _la alcavala_, que Velasquez finit par
+obtenir plus tard du comte-duc d'Olivarès.
+
+On remarque, dans le chapitre XI, ce que dit l'auteur, de la peinture
+des tableaux de dévotion, de l'avantage qu'on en retire, et de
+l'autorité que leur accorde l'Église catholique.
+
+Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intérêt que de profit le
+dernier chapitre (XII) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les
+trois états des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont
+arrivés au milieu de leur carrière, et de ceux qui finissent. Ils y
+pourront voir de quelle manière il démontre, en s'appuyant sur la lettre
+de Raphaël à Balthasar Castiglione[76], «comment la perfection consiste
+à passer de l'idéal à la nature, et de la nature à l'idéal, en cherchant
+toujours le meilleur, le plus sûr et le plus parfait[77].»
+
+Le livre second est un traité didactique de la théorie de la peinture et
+des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le
+coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont
+pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde
+étude de la théorie de son art. À l'appui de ses raisonnements, il cite
+souvent les ouvrages de Léonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo
+Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespedès, chanoine de
+Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors
+autorité en Espagne[78]. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les
+exemples des grands maîtres pour établir ses préceptes.
+
+Dans le troisième livre, l'art de la peinture est envisagé au point de
+vue de sa pratique, de quelque manière qu'on veuille l'exercer: soit à
+l'aide de dessins, de modèles et de cartons, soit à la détrempe, en
+enluminure sur étoffes, à fresque, à l'huile, sur toile, sur bois, sur
+métaux. L'auteur passe ensuite à la peinture des fleurs, des fruits; à
+celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes
+(_Bodegones_), et aux portraits d'après nature. Pacheco s'étend sur ce
+dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespedès, Albert
+Durer et autres maîtres; il trace, pour bien faire les portraits, des
+préceptes que son élève Velasquez mit en pratique avec le plus grand
+succès. Dans le chapitre IX, il explique comment la peinture éclaire
+et excite l'intelligence, apaise la colère et la dureté de l'âme, rend
+l'homme aimable et communicatif, et il démontre qu'il est difficile de
+s'y connaître et de la juger. Enfin, dans le chapitre X, il revient sur
+les raisons qui en font le plus noble des arts.
+
+Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco
+s'efforce d'expliquer de quelle manière les peintres doivent représenter
+les sujets sacrés, afin de se conformer à l'autorité de l'Écriture
+sainte et des docteurs de l'Église.
+
+Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a été
+composée par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou
+censeur des tableaux des choses sacrées. Cette fonction était alors fort
+recherchée; Pacheco en fut investi par décret du Saint-Office du 7 de
+mars 1618, dont il rapporte le passage suivant[79]: «Eu égard à la
+satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant
+de cette ville, excellent peintre et frère de Jean Perez Pacheco,
+familier de ce Saint-Office, et prenant en considération sa droiture et
+sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et
+visiter les peintures des choses sacrées qui seront exposées dans les
+boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons
+telle commission que de droit.» Cette fonction consistait, ainsi que
+Pacheco l'explique lui-même, à vérifier s'il y avait quelque chose à
+changer dans les peintures sacrées, comme n'étant pas conforme à la foi
+catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire séquestrer les
+tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui
+décidaient de leur sort[80].
+
+Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'étendait sur les œuvres
+de l'art aussi bien que sur celles de la pensée; et tandis qu'en Italie,
+et à Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une liberté qui,
+dans leurs œuvres, dégénérait souvent en licence, et dépassait les
+limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition réglait tout, même
+les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco,
+en compagnie d'un théologien de ses amis, don Francesco de Rioja,
+examine longuement la question de savoir si Jésus-Christ a été attaché à
+la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes
+l'avaient représenté[81]. Il résout cette question avec grands renforts
+d'autorités et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'à
+Plaute qu'il n'invoque[82], pour démontrer que les Romains avaient
+coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds
+appuyés séparément sur un morceau de bois, _scabellum_, attaché à
+l'arbre principal de la croix[83].
+
+Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des
+choses sacrées, Pacheco ne paraît avoir fait brûler aucun artiste, même
+en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septième
+siècle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son séjour en Italie
+lui font mêler le sacré avec le profane. Tout en expliquant la manière,
+approuvée par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinité, les anges,
+les saints, les mystères, les scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau
+Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la _Danse
+d'amours_, le _Bain de Diane_, la _Vénus et Adonis_, la _Vénus et
+Cupidon_, et autres compositions très-profanes du Titien[84]. À l'appui
+de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les poëtes et les
+écrivains de l'antiquité, et il n'a pas moins recours aux grands poëtes
+italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les
+quatre clous du crucifiement, en faisant l'éloge d'Homère, et en citant
+ce vers que Pétrarque, dans le troisième chapitre du triomphe de la
+Renommée, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse:
+
+ Primo pittore delle memorie antiche.
+
+En parcourant avec attention l'_Arte de la pintura_, nous avons été
+frappé de l'extrême modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-même
+et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de
+lui que deux tableaux: l'un, la _Présentation de la sainte Vierge Marie
+au Temple_, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de
+Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un _Saint Sébastien_, qu'il exécuta
+en 1616, pour l'hôpital de Saint-Sébastien de Alcala de Guadeira. Il
+donne la description[85] de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec
+une réserve qui lui fait honneur. Il parle aussi[86] de la part qu'il
+prit à la peinture décorative du tombeau que Séville érigea, en 1598, à
+la mémoire de Philippe II; mais en se bornant à dire que ce travail
+devait être exécuté très-rapidement.
+
+Le musée royal de Madrid possède de ce maître quatre tableaux: deux
+_saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Inès avec la
+palme du martyre_. Tous ces tableaux sont sur bois[87]. Ces
+compositions, dessinées avec pureté, pèchent par le coloris qui est dur
+et sec, et ne sont, après tout, que les productions d'un artiste de
+second ordre.
+
+Pour donner une idée de la difficulté de l'art, Pacheco cite ces quatre
+premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange.
+
+ Non ha l'ottimo artista alcun concetto,
+ Che un marmo solo in se non circoscriva
+ Col suo soverchio, e solo a quello arriva
+ La mano che ubbidisce all'intelletto[88].
+
+Le peintre espagnol est lui-même un exemple remarquable de la justesse
+de cette appréciation de l'auteur du Moïse et du jugement dernier.
+L'invention, la théorie, la connaissance approfondie de toutes les
+parties de l'art ne manquaient pas à Pacheco; mais sa main n'a pas obéi
+à son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conçoit
+et le pinceau qui exécute, il est resté confondu dans la foule des
+peintres d'un talent ordinaire.
+
+Tel qu'il était, néanmoins, le maître de Velasquez paraît avoir exercé
+une grande influence sur son élève. Palomino dit que Velasquez avait
+étudié toutes les sciences nécessaires à son art, et qu'il aimait et
+s'était rendu familiers les poëtes et les orateurs[89]: il avait donc
+autant profité de l'instruction profonde que des leçons du savant auteur
+de l'_Art de la peinture_. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que
+l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en
+petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traités. Pacheco faisait
+de ces sujets son étude de prédilection presque exclusive. Son élève, au
+contraire, semble n'avoir peint que malgré lui des compositions tirées
+de l'Écriture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, où
+il s'abandonne à toute sa verve, et il excelle dans la reproduction
+des scènes de la vie ordinaire, même commune et de bas étage, et dans la
+peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des étoffes;
+enfin dans les portraits, où il est l'égal des plus habiles. Dans tous
+ces genres, on voit qu'il a profité des leçons et des préceptes de son
+judicieux maître, tout en conservant son originalité propre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de Gongora, de
+ Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.
+
+1622--1623
+
+
+Velasquez avait atteint sa vingt-troisième année; il venait d'épouser
+Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il résolut
+d'aller étudier à l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les œuvres des
+maîtres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient
+contribué à l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Séville
+dans le mois d'avril 1622, et après s'être arrêté quelque temps à
+l'Escurial, il se rendit à Madrid. Il y fut amicalement accueilli par
+les deux frères don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes,
+et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau[90], grand
+amateur de peinture. À ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la
+permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'eût sollicitée:
+mais, à la demande de son beau-père Pacheco, il fit celui de Louis
+Gongora, qui eut beaucoup de succès[91]. Le personnage était bien choisi
+pour attirer l'attention sur l'artiste à ses débuts. Louis de Gongora
+était un poëte bizarre, à force de vouloir trouver l'originalité:
+affectant de mépriser les poëtes et les écrivains espagnols qui
+l'avaient précédé, il avait conçu l'idée de créer un nouveau style
+poétique qu'il appelait _Estilo culto_, style visant à l'effet,
+précieux, guindé, violant toutes les règles reçues. C'est dans cette
+manière qu'il écrivit ses _Solitudes_, _Soledades_, son _Polyphème_ et
+plusieurs autres ouvrages[92]. Bien que ces poëmes fussent plutôt
+composés de mots pompeux que de pensées, ils excitèrent, comme tout ce
+qui est nouveau, la curiosité du public, et firent naître des imitations
+encore plus déraisonnables. On appelait ce genre _le nouvel art_, et
+Gongora, qui l'avait créé, passait alors pour un homme de génie.
+Philippe IV, ou plutôt Olivarès, l'avait nommé chapelain titulaire du
+roi, et il était dans tout l'éclat de sa renommée, à l'époque où
+Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son
+personnage. Cependant, soit qu'il eût épuisé ses ressources, soit
+qu'il désirât revoir sa femme, qu'il avait laissée à Séville, il ne
+voulut pas prolonger son séjour dans la capitale; il reprit donc le
+chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps.
+
+Dès le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivarès, qui avait entendu
+Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute,
+avait pu en juger par le portrait du poëte à la mode, donna l'ordre à
+l'huissier du rideau de le faire revenir à Madrid. Velasquez se hâta
+d'obéir, et reçut de nouveau, à son retour, l'hospitalité la plus
+bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui témoigner sa
+reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Dès le soir du jour
+où il fut terminé, un fils du comte de Peñaranda, camérier du
+cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer à
+toute la cour. «Au bout d'une heure, raconte Pacheco[93], toutes les
+personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui était
+la plus grande épreuve qu'il eût à supporter. Le roi ne se trompa point.
+L'œuvre du jeune Sévillan lui plut; il augura bien de son talent, et de
+suite, il voulut qu'il fît le portrait du cardinal-infant. Mais, en y
+réfléchissant, il parut plus convenable que le peintre commençât par
+celui du roi, bien qu'il fût obligé, à cause de ses grandes occupations,
+de faire attendre l'artiste. Le 30 août 1623, le portrait royal était
+terminé à la satisfaction de Sa Majesté, des infants et du comte-duc,
+qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas été peint; jugement qui
+fut confirmé par tous les seigneurs qui vinrent voir l'œuvre de
+Velasquez[94]
+
+Tel est le récit que le bon Pacheco fait du succès de son élève et
+gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on
+n'y aperçoit pas la moindre trace de jalousie. Ce début menait tout d'un
+coup le jeune artiste à la gloire et à la fortune. Avec l'approbation du
+roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un
+talent médiocre, il eût été certain de réussir; mais possédant déjà,
+malgré sa grande jeunesse, tous les dons du génie, la promptitude dans
+l'invention, la facilité dans l'exécution, un coloris égal aux Vénitiens
+les plus éclatants, une sûreté de main incroyable, quel devait être son
+avenir! Sa route était toute tracée; il n'avait qu'à la suivre en
+s'élevant à la perfection par le travail, sans se laisser détourner par
+les plaisirs de la cour, les désirs de l'ambition, ou les mauvaises
+pensées de l'envie. Dès ce moment, jusqu'à la fin de sa carrière,
+Velasquez prouva, par son application soutenue à son art, que si la
+fortune avait favorisé ses débuts, sa conduite, sa dignité personnelle
+et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la
+faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre.
+
+Cette bienveillance ne tarda pas à se manifester d'une manière
+éclatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la première fois
+qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection,
+faisant l'éloge de son talent, qu'il considérait comme l'honneur de
+l'école espagnole, et lui promettant que, désormais, il aurait seul,
+parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui
+ordonna de venir se fixer à Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit
+expédier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement
+par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins
+gratuits du médecin et de l'apothicaire de Sa Majesté. Peu de temps
+après, Velasquez étant tombé malade, le comte-duc, de l'ordre du roi,
+lui envoya ledit médecin le visiter[95]. Tels furent, à la cour, les
+débuts de l'élève de Pacheco.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son mariage avec
+ l'infante Marie.--Divertissements à la cour.--Principaux amateurs
+ de peinture.--Olivarès et le _Buen-Retiro_.--Représentations
+ d'_Autos Sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres
+ d'art.
+
+1623
+
+
+Dans le même temps que Velasquez quittait Séville pour se rendre à
+Madrid sur l'ordre d'Olivarès, le prince de Galles, second fils de
+Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles
+Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait à l'improviste, et avec
+le dessein, d'abord arrêté, de garder le plus strict incognito. Son but
+était d'activer, et de faire aboutir par sa présence, les négociations
+depuis longtemps commencées pour son mariage avec l'infante Marie
+d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui épousa plus tard
+l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire
+en personne la cour à sa princesse, et montrer, par sa présence dans la
+capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait à
+cette alliance. Charles était accompagné, dans cette aventure, par son
+fidèle Steenie, duc de Buckingham, aussi avancé dans les bonnes grâces
+du roi Jacques, son père, que dans les siennes, et fort capable de
+lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins
+et les plus madrés négociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage était
+depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans
+les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et
+d'Espagne, ne devait être que l'appoint de plusieurs combinaisons
+politiques. D'abord, en donnant sa sœur à l'héritier protestant de la
+couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidèle à la politique
+traditionnelle de ses ancêtres, voulait obtenir pour la religion
+catholique, persécutée en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et
+une sorte d'émancipation, que les protestants anglais et écossais de
+toutes sectes n'auraient pas consenti à lui laisser accorder. Sur ce
+point, Philippe IV était soutenu et excité par tout son entourage. Son
+premier ministre lui-même, qui avait le mot de la cour de Rome, était
+bien décidé à ne rien céder sur une question aussi capitale. De son
+côté, l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid, Digby, comte de Bristol, qui
+avait, dès 1617, entamé cette négociation, en même temps que la main de
+l'infante, voulait obtenir en faveur de l'électeur palatin, gendre du
+roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occupé alors par les
+armées de la maison d'Autriche, alliée de l'Espagne. L'infante, objet du
+débat, n'était pas, à ce qu'il paraît, disposée à ce mariage: en bonne
+catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme
+descendante de Charles-Quint, elle préférait le trône de l'empire
+d'Allemagne à celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prétendu[96]
+qu'elle avait fait connaître ses véritables sentiments au premier
+ministre de son frère, en l'invitant à user de tous les moyens en son
+pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivarès était déjà disposé, par
+des considérations personnelles, à amener cette rupture, s'il est vrai,
+comme on l'a écrit, qu'il ait eu à se plaindre de la conduite de sa
+femme avec le séduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant
+l'occasion d'une rupture que chacun désirait peut-être, mais n'osait pas
+brusquer, les fêtes, les spectacles, les courses de taureaux, les
+chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succédèrent à
+Madrid, pendant les cinq mois du séjour du prince Charles.
+
+La cour d'Espagne était alors la plus brillante de l'Europe: les grands
+seigneurs castillans, comblés d'honneurs et de dignités, chargés de l'or
+du Mexique et du Pérou, enrichis des dépouilles du duché de Milan, des
+vice-royautés de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un éclat
+faits pour éblouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le goût des
+arts s'était répandu en Espagne, à la suite des guerres et des conquêtes
+de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II
+avait attiré à Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en
+fallait de beaucoup, à l'avénement de Philippe IV, que les travaux de
+cet immense monument, à la fois palais, couvent et sépulture des rois
+d'Espagne, fussent entièrement terminés. Le jeune roi, nous l'avons dit,
+aimait et cultivait la peinture; à son exemple, ou par inclination
+naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient à l'exercice
+de cet art, et s'appliquaient à en réunir les œuvres les plus
+remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand
+éloge: Don Geronimo de Ayança si connu, dit-il, pour son talent et ses
+excellentes qualités; don Geronimo Muñoz, digne des plus grandes
+louanges à cause de la place qu'il occupe dans la théorie et la
+pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de
+Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, père du marquis de Orellana,
+professeur et chanoine de Séville, et depuis huissier du rideau de
+Philippe IV, lequel, avec son esprit pénétrant et une grande érudition,
+n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.--
+
+«J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre
+de cavaliers et d'hommes haut placés, qui possédaient un talent
+remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco
+Duarte, qui fut président de la contractation[98], et sa sœur doña
+Mariana, très-habile en l'art d'écrire, desquels j'ai vu de merveilleux
+dessins à la plume; Diego Vidal, et son cousin du même nom, tous les
+deux prébendiers (_rationeros_) de cette église (_de Séville_); don
+Estevan Hurtado de Mendoça, chevalier de Santiago, qui, dans sa
+jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis
+del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place
+avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont
+l'esprit élevé doit faire, comme de raison, espérer d'illustres œuvres.»
+
+Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: «Notre
+duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de
+Barcelone, qui a joint à l'exercice des lettres et des armes celui de la
+peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume,
+comme celui d'un véritable Mécènes. Il raconte que, dans son ambassade
+extraordinaire à Rome, où il fut envoyé en 1625, pour faire acte
+d'obédience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le
+duc s'était fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo
+Cincinnato, né à Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe
+II, et qui était originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne
+n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui
+d'Urbain VIII, et le pontife en avait été tellement satisfait, qu'il
+avait conféré à l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait
+donné une chaîne d'or avec une médaille à son effigie. «Mais, dit
+Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! À peine venait-il de
+recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua,
+commis par le pape à cet effet, que le jeune homme mourut le 14 décembre
+1625, et fut enterré dans l'église de San-Lorenzo, de Rome, avec les
+insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101].»
+
+Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie
+un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentré en
+Espagne à protéger les artistes, ses compatriotes. Il avait formé à
+Séville une belle galerie et une riche collection de livres rares et
+curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes
+affaires et l'amour des lettres et des arts.
+
+Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la poésie avec
+succès, comme Xauregui, n'était pas moins amateur des œuvres de la
+peinture, dont il possédait de remarquables spécimens. Le duc d'Alba se
+faisait également remarquer par le même goût; il en était ainsi d'un
+grand nombre de nobles qui avaient rapporté ce goût d'Italie, et parmi
+lesquels on doit citer, d'après Pacheco[102]: don Francisco de Castro,
+ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille
+ducats d'un tableau du Corrège au cardinal Sforza, sans pouvoir
+l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, à Madrid,
+un grand tableau de Raphaël, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_,
+l'_Enfant Jésus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui
+avait offert lorsqu'il était vice-roi de Naples, et qui fut payé par don
+Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes,
+vice-roi du duché de Milan.
+
+Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de
+Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements
+qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu
+son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothèque était une des plus
+nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait
+beaucoup de manuscrits et de livres rares. À l'une des portes de Madrid,
+il avait fait bâtir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu
+de temps après son avénement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une
+petite maison qu'il avait nommée _Galinera_, parce qu'il y avait mis des
+poules fort rares qu'on lui avait données. «Comme il allait les voir
+assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui
+est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est très-agréable,
+l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre grands corps
+de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au
+milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui
+jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les
+contr'allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce
+bâtiment a le défaut d'être trop bas. Ses appartements en sont vastes,
+magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de
+couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont ornés. Je
+remarquai dans une grande galerie l'entrée de la reine Élisabeth, mère
+de la feue reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au
+cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries
+avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et
+très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour
+les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture
+et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des
+grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de
+champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la
+campagne et qui plaît infiniment.»
+
+Telle est la description du _Buen Retiro_, donnée par une personne qui
+l'avait vu quelques années après la mort du comte-duc. Ce ministre y
+avait employé les artistes les plus renommés de son temps, tels que le
+Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte
+Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des
+bâtiments. Le système des eaux, le dessin des jardins ainsi que la
+disposition de la salle de spectacle, furent confiés au florentin Cosimo
+Lotti, peintre et ingénieur, au service de Philippe III, et sur lequel
+nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la durée du
+règne de Philippe IV, la résidence préférée par ce prince. Il s'y
+retirait souvent, et s'y livrait avec passion à son goût pour les pièces
+de théâtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pièces
+improvisées sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les
+ressources de son esprit vif et piquant.
+
+L'arrivée inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne
+pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les
+plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner à
+l'héritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute idée de
+l'Église catholique et de ses pompeuses cérémonies, on fit défiler en sa
+présence les processions de tout le clergé régulier et séculier de
+Madrid, dans tout l'éclat de leur magnificence; on lui prépara des
+parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_, à la
+manière espagnole, décrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le
+roi et les invités, montés sur de magnifiques andalous, forçaient le
+sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une
+enceinte entourée de toiles, où ils venaient le percer de leurs lances
+et de leurs épieux, en présence de la reine et des dames de la cour,
+dans leurs carrosses, ainsi que l'a représenté Velasquez, dans un de ses
+tableaux du _real museo_[106].
+
+Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de
+Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosité que les
+représentations des pièces du théâtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'eût
+assisté, sans doute, à Londres ou à la cour de son père, aux comédies,
+aux drames et aux tragédies du grand Shakespeare. Mais les compositions
+de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue à Madrid, différaient
+essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du poëte de
+Roméo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur
+espagnol, ou pièces en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi
+catholique, n'ont aucun rapport avec le répertoire du théâtre du vieux
+William. Ainsi, dans la comédie de _Saint-Antoine_, «lorsque le saint
+disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un
+témoin oculaire[107], se mettaient à genoux et se donnaient des _Mea
+culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac.» Les
+décorations n'étaient pas moins curieuses que les pièces elles-mêmes.
+«On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel
+dans une robe parsemée d'étoiles. Au moment où il quittait la terre, un
+rocher se fendait, et on en voyait sortir les âmes de son père et de sa
+mère, qu'il avait délivrées du purgatoire, et qui s'élevaient avec lui
+vers les cieux au bruit de la musique.»
+
+Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mérite de la
+nouveauté: mais il ne paraît pas qu'il ait produit sur son esprit
+d'autre effet que celui de la curiosité satisfaite. Ce qui frappa le
+plus vivement l'héritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand
+nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer,
+non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents
+et les églises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de
+la cour. Depuis quelques années, Buckingham s'était efforcé de diriger
+l'attention de son jeune maître du côté des arts. Il cherchait à lui en
+inspirer le goût, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi
+que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour détourner le futur roi
+d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement
+à cœur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut monté sur le
+trône, il réunit en peu de temps des collections aussi belles que les
+plus renommées d'Italie ou d'Espagne. Déjà, pendant son séjour dans ce
+dernier pays, il avait cherché à réunir des tableaux. C'est ainsi qu'il
+acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana,
+et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit à don Andres Velasquez mille
+couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrège, mais sans pouvoir
+l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel
+il avait demandé de lui céder les deux précieux volumes de dessins et de
+manuscrits de Léonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent
+cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse
+_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son père, qui avait été sauvé
+de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlèvement d'Europe
+et Danaé_, ouvrages du même maître. Néanmoins, ces œuvres capitales ne
+sortirent pas d'Espagne, et, bien que déjà emballées et encaissées à
+destination de l'Angleterre, elles furent oubliées à Madrid, dans le
+départ précipité du prince et de son favori[110].
+
+Ce départ fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le
+portrait de Charles, qu'il avait commencé. Néanmoins, selon le
+témoignage de Pacheco[111], il reçut du prince cent écus pour cette
+ébauche. Devenu roi d'Angleterre quelques années après, Charles dut
+regretter de n'avoir point à exposer à White-Hall ou Hamptoncourt, entre
+ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par
+Velasquez.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre
+ et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par
+ Velasquez.--Son succès: sonnet de Pacheco à cette
+ occasion.--Honneurs et récompenses accordés à Velasquez.--Portrait
+ d'Olivarès.--Tableau de l'expulsion des Maures.
+
+1623--1628
+
+
+Après plus de cinq mois de séjour à Madrid, Charles et son écuyer
+partirent à l'improviste, comme ils étaient venus, à la grande
+satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. À l'occasion
+de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante
+catholique, ce dernier reçut du pape Urbain VIII, une lettre qui le
+félicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui
+promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-siége. Cette
+lettre, dont la traduction du latin en italien est donnée par le marquis
+Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accordé, ainsi
+qu'on l'a prétendu, des dispenses pour le mariage.
+
+L'orgueil britannique, blessé par ce dénoûment, chercha bientôt à se
+venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne
+formidable, dans laquelle entrèrent la France, l'Angleterre, la Hollande
+et le duc de Savoie, unis par le traité d'Avignon. Le comte-duc
+s'attendait à cette levée de boucliers: il opposa, dans ces graves
+conjonctures, des forces imposantes à celles des ennemis de l'Espagne,
+et pendant quelque temps, au moins, les succès furent balancés.
+
+Ces graves événements n'empêchèrent pas le jeune roi de continuer sa vie
+de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau
+tout entier de ces grandes affaires. Il avait été si satisfait du
+premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa
+main. Mais, cette fois, il décida que le peintre le représenterait monté
+sur un des plus beaux chevaux de ses écuries. Philippe excellait dans
+l'art de l'équitation, et se livrait souvent à son goût pour la chasse à
+courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextérité, les
+plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivarès, qui était
+également un cavalier remarquable, s'était fait nommer grand écuyer du
+roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans
+toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son traité de la
+chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il forçât un sanglier
+de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrières
+et des marécages, soit qu'il poursuivît un cerf ou un lièvre avec les
+lévriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur
+des sentiers escarpés, bordés de précipices, et dans les passages les
+plus dangereux. Mais le peintre de Séville saurait-il représenter le
+noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe, à l'œil
+de feu, à la crinière épaisse et flottante, à la noble encolure, aux
+jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'élève de Pacheco
+avait suivi, dans le cours de ses études, les conseils de son maître,
+qui s'étend avec complaisance sur la représentation du noble animal
+destiné à porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au musée
+de Madrid le portrait équestre de Philippe IV, que Velasquez ne devait
+pas être à son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi
+galope à travers une campagne accidentée: il est couvert d'une armure
+d'acier avec filets d'or; une écharpe cramoisie flotte sur sa poitrine,
+et il tient dans sa main droite le bâton de commandement[114]. «Le
+tout, dit Pacheco[115], est peint d'après nature, même le paysage.»
+
+Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner à la cour la
+plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus
+d'effet. Son succès fut si grand, que les amis de l'artiste demandèrent
+au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui
+flattait le goût du prince, fut facilement accordée, et l'on vit ce
+portrait exposé dans la _calle mayor_ de Madrid, vis-à-vis de saint
+Philippe, à l'admiration du public tout entier, et au vif
+désappointement des envieux du jeune artiste; «ce dont, dit
+Pacheco[116], j'ai été témoin.» Raphaël Mengs place ce portrait au
+nombre des meilleurs de Velasquez:--«Ce qui est surtout extraordinaire,
+dit-il, c'est la manière facile et franche avec laquelle est peinte la
+tête, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux
+qui sont très-beaux, est exécuté avec la plus grande légèreté[117].»
+
+Plusieurs beaux esprits de la cour composèrent, en l'honneur de ce
+portrait, des pièces de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste,
+ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don
+Geronimo Gonzalès de Villanueva, poëte distingué de Séville, qui fit,
+dans cent vingt-deux vers ampoulés, l'éloge emphatique du roi, qu'il
+appelle:
+
+ «Copia felix de Numa o de Trajano.»
+
+«Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118].» Pacheco, alors à
+Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi féliciter son élève et
+gendre de son éclatant succès, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il
+le fit dans le sonnet suivant, où éclatent à la fois l'attachement du
+père, la satisfaction du maître, l'admiration de l'artiste et
+l'enthousiasme d'un fidèle Espagnol:
+
+ «Vuela, o joven valiente, en la Ventura
+ De tu raro principio, la privança
+ Onre la possesion, no la esperança
+ D'el lugar que alcançaste en la pintura.
+ Animete l'Augusta alta figura
+ D'el monarca mayor qu'el orbe alcança,
+ En cuyo aspecto teme la mudança
+ Aquel que tanta luz mirar procura.
+ Al calor d'este sol tiempla tu buelo,
+ I veras cuanto estiende tu memoria
+ La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles.
+ Qu'el planeta benigno a tanto cielo,
+ Tu nombre illustrara con nueva gloria
+ Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119]»
+
+«Vole, ô vaillant jeune homme, soutenu par le succès de ton rare début:
+la faveur et non l'espérance honore maintenant la place que tu as su
+conquérir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste
+monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien
+changer à la ressemblance du prince qui t'accorde la grâce de
+contempler un si grand astre. Élève ton vol à la chaleur de ce soleil,
+et tu verras comme la Renommée étendra ta mémoire, à l'aide de ton génie
+et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera
+ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et
+que tu es son Apelles.»
+
+Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en
+témoigna sa satisfaction à Velasquez en lui donnant, d'abord une
+gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille
+somme et un logement évalué deux cents ducats par an. Mais, comme la
+pension était assignée sur un bénéfice ecclésiastique, et qu'il fallait,
+pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put
+commencer à en jouir qu'en 1626.
+
+Il est probable qu'après avoir exécuté le portrait équestre du roi,
+Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son
+protecteur. Le musée de Madrid en possède un[120] d'une grande beauté,
+qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait même qu'il a été
+composé pour lui servir de pendant. Le comte-duc est également monté sur
+un magnifique cheval lancé au galop; il tient dans sa main droite le
+bâton de commandement, il est revêtu d'une armure sur laquelle se
+détache une écharpe cramoisie, et sa tête est couverte d'un large
+sombrero à bords rabattus.
+
+Bientôt, le roi voulut mettre Velasquez à une épreuve plus sérieuse.
+Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonnée par son
+père, événement qui, pour le dire en passant, dépeupla plusieurs
+provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants à l'Espagne,
+Philippe IV décida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la
+cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez
+peignit: «une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et
+l'expulsion inespérée des Maures, en concurrence avec trois peintres du
+roi[121].» Il est probable que ces artistes étaient Eugenio Caxes,
+Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parlé précédemment.
+Les juges de ce concours furent le frère Juan Mayno, que nous avons
+également fait connaître, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi,
+chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux,
+dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges décidèrent en
+faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu
+jusqu'à nous; soit qu'il ait été perdu, soit qu'il ait été détruit dans
+un incendie, ou pendant les guerres qui ont désolé l'Espagne: Palomino,
+qui l'avait vu, en a donné une description détaillée[122].
+
+C'est à la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge,
+très-recherchée alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y
+attaché. En outre, le roi lui donna une pension de douze réaux par
+jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123].
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de son temps
+ pendant son séjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et
+ autres peintures.
+
+1628--1629
+
+
+Après la rupture du mariage projeté entre le prince de Galles et
+l'infante Marie, la guerre avait éclaté avec violence, non-seulement en
+Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France,
+la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait
+subir à la monarchie espagnole plus d'un revers, compensés néanmoins par
+quelques succès. Les trésors des combattants étaient à sec, les
+populations épuisées lorsqu'elles commencèrent à songer à la paix. La
+France, la première, s'était détachée du traité d'Avignon, et avait
+conclu séparément une trêve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livrée au
+gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait
+traîner à la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaissé
+l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Néanmoins, dès 1625,
+elle penchait vers un accommodement honorable. C'est à cette époque que
+le peintre Rubens avait fait, à Paris, la connaissance du favori de
+Charles Ier. Employé depuis longtemps dans des négociations secrètes
+par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne,
+Rubens, à ce qu'on croit, avait reçu à Paris les confidences du duc de
+Buckingham, et les avait transmises à l'archiduchesse Isabelle, restée,
+après la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures
+communiquées au roi d'Espagne par l'infante, avaient déterminé ce
+prince, ou plutôt le comte-duc, à autoriser Rubens à continuer, avec les
+agents du duc, les relations commencées à Paris. Rubens fut donc chargé
+par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui
+représentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles
+pouvaient être les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les
+conditions que l'Espagne mettrait à un accommodement. Mais, comme ces
+négociations traînaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son
+ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en
+Espagne, afin qu'il lui fût plus facile de donner toutes les
+explications désirables. Philippe IV et Olivarès s'empressèrent
+d'adhérer à cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils
+avaient pu juger déjà de sa supériorité comme artiste; et en véritables
+amateurs, ils désiraient le voir à l'œuvre à Madrid même. Ils
+autorisèrent donc l'archiduchesse à l'envoyer en Espagne, afin de mieux
+connaître le véritable état des choses, et de lui donner ensuite les
+instructions secrètes dont il devait se servir à la cour d'Angleterre
+pour ramener, s'il était possible, le bienfait de la paix en
+Europe[125].
+
+Rubens était à la hauteur d'une pareille mission: connaissant à fond la
+docte antiquité, ainsi que nous l'expliquerons, il écrivait et parlait
+également bien presque toutes les langues de l'Europe, et son génie
+d'artiste lui assurait la bienveillance et même la familiarité des plus
+grands seigneurs, des princes et des rois.
+
+Il partit d'Anvers dans le mois d'août 1628; il passa par Paris, sans
+s'y arrêter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence
+possible[126], et dut arriver à Madrid dans le courant du même
+mois[127].
+
+Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son
+ministre, il eut bientôt gagné leur confiance entière, et donné de son
+esprit et de son intelligence supérieure une idée égale à celle qu'avait
+fait concevoir son génie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite
+les instructions nécessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa
+mission, le roi et son favori voulurent profiter du séjour en Espagne
+d'un des plus grands peintres qu'il y eût alors en Europe, pour occuper
+son pinceau à décorer de ses œuvres leurs églises et leurs palais.
+
+Rubens, dans ses lettres, ne paraît pas trop contrarié de ces retards,
+qui lui permettaient d'étudier et même de copier à l'Escurial, celles
+des peintures de Titien, son modèle de prédilection, qu'il ne
+connaissait pas encore. «Rien de certain au sujet des affaires
+d'Angleterre, écrivait-il de Madrid, le 29 décembre 1628, à son meilleur
+ami, Jean Gaspar Gevaërts, secrétaire de la ville d'Anvers[128], depuis
+le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de
+nouveau chercher à se réunir, et tout fait concevoir plus d'espérance
+que de crainte. Mais ces affaires-là sont encore incertaines, comme ce
+qui dépend de l'avenir, et, d'après le train des choses de ce monde, je
+n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est passé.» Dans cette
+même lettre, après avoir rendu compte de l'impression produite à Madrid
+par la prise opérée le 20 septembre précédent, par les Hollandais, près
+de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur énorme de cent
+soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: «Vous seriez étonné de voir ici
+presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent à
+bon droit accuser de cette calamité publique les honteuses jalousies qui
+animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine,
+qui va jusqu'à négliger, et même oublier ses propres maux, pour le
+plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai pitié que du roi. Doué par la
+nature de toutes les qualités de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu
+me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce
+prince serait assurément capable de gouverner dans toute espèce de
+fortune, s'il ne se défiait pas de lui-même, et s'il n'avait pas trop de
+déférence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine
+de la crédulité et de la folie des autres, et il est victime d'une haine
+qui ne s'adresse pas à lui: ainsi l'ont voulu les dieux.»
+
+Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en
+écrivant que ce prince avait trop de déférence pour ses ministres, il
+appréciait très-judicieusement le caractère de ce monarque. Pour lui, il
+n'avait qu'à se féliciter de l'accueil qu'il avait reçu du roi et de son
+favori. D'abord, quelque temps après son arrivée à Madrid, Philippe,
+oubliant la promesse qu'il avait faite à Velasquez, de ne se faire
+peindre par aucun autre artiste, avait commandé son portrait au maître
+d'Anvers. Dans un mot, écrit à la hâte de Madrid, le 2 décembre 1628, à
+son ami Peiresc, Rubens, après s'être excusé de ne l'avoir pas vu à Aix,
+en allant en Espagne, lui apprend: «qu'il avait déjà commencé le
+portrait du roi à cheval, en quoi Sa Majesté prenait un si singulier
+plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait
+déjà fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de
+l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilité, en leur présence. Il
+termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie
+à son retour, si les affaires le permettaient[129].»
+
+Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser
+plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of
+spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut
+voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. André Van
+Hasselt a publié à la suite de son histoire de Rubens[130].
+
+À l'exemple de son maître, Olivarès voulut aussi se faire _pourtraire_
+par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses
+biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel
+motif, car le coloris est la qualité dominante du chef de l'école
+d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le même que celui qui a été
+gravé par Cornelius Galle. Le comte-duc y est représenté à mi-corps,
+dans un médaillon, la tête nue, avec la cuirasse et l'écharpe sur ses
+épaules. Dans le haut, on voit l'étoile du soir entourée d'un serpent
+mordant sa queue, symbole de l'éternité, avec cette devise:
+
+ Hespere quis cœlo lucet felicior ignis?
+
+À droite du médaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier représentant
+la tête de Méduse; à gauche, la massue d'Hercule soutenant la dépouille
+du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec
+l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique:
+
+ «Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus,
+ Moli ornandæ orbis dat comitem atque ducem.»
+
+Le comte-duc offrit à Rubens une occasion plus importante de développer
+la fécondité de son imagination, et la prodigieuse habileté de son
+pinceau. Ce ministre était alors occupé à faire agrandir et décorer le
+couvent des Carmélites de Loëches, à quelques lieues de Madrid, petite
+ville qui dépendait de son duché d'Olivarès, et où il possédait un
+palais. Il voulut que Rubens représentât dans l'église du couvent le
+triomphe de la loi nouvelle, de l'Église et de l'Évangile, le
+renversement du paganisme et de tous les rites et cérémonies de
+l'antiquité. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui
+furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve
+maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132].
+D'après Palomino[133], Rubens avait également peint pour cette église
+les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette
+composition était remplie d'imagination et de science, comme on pouvait
+encore, de son temps, en juger dans l'église des Carmélites de Loëches.
+
+Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pâris_,
+destiné au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au musée royal
+de Madrid. Dans ce tableau, où brille au suprême degré l'éclatant
+coloris du maître, l'Amour couronne Vénus d'une guirlande de roses,
+tandis que Mercure lui présente la pomme, que vient de lui adjuger le
+jeune berger qui contemple la déesse d'un air émerveillé de sa
+beauté[134].
+
+Palomino énumère un grand nombre d'autres tableaux que Rubens exécuta,
+soit pour le roi, soit pour les églises et corporations religieuses, ou
+pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en
+particulier: l'_Enlèvement des Sabines_, le _Martyre de l'apôtre saint
+André_, l'_Immaculée Conception_, exécutée pour les religieuses de la
+ville de Fosaldana, près de Valladolid, dont la beauté, dit-il, est
+aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est étonnante, et qui
+coûta soixante-dix mille réaux.
+
+Pacheco, qui vivait à Madrid avec son gendre, à l'époque du séjour de
+Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus
+authentiques sur les œuvres que le peintre flamand exécuta pendant son
+voyage. «Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et
+arriva dans le mois d'août 1628. Il apportait à Sa Majesté notre roi
+catholique Philippe IV, huit tableaux de différents sujets et de
+diverses grandeurs, qui furent placés dans le salon nouveau, parmi
+d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta à Madrid,
+sans négliger les négociations importantes pour lesquelles il y était
+venu, et quoiqu'il eût été indisposé pendant quelques jours de la
+goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant
+étaient grandes son adresse et sa facilité. Premièrement, il fit le
+portrait du roi et des infants, à mi-corps, pour envoyer en Flandre; il
+fit de Sa Majesté cinq portraits, et, entre autres, un à cheval, avec
+d'autres figures, très-remarquable. Il fit le portrait de madame
+l'infante Carmélite, plus qu'à mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il
+fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du
+Titien que le roi possède, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_);
+l'_Europe_, l'_Adonis et Vénus_, la _Vénus et Cupidon_, l'_Adam et Ève_,
+et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de
+Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vénitien_, et beaucoup
+d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possède. Il copia le
+portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea
+quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est
+au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la
+_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frère du
+duc de Maqueda, un _Saint Jean évangéliste_, de grandeur naturelle. Il
+paraît incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de
+temps, et avec de si grandes préoccupations. Il fréquenta peu les
+peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait
+échangé des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et
+sa modestie, et ils allèrent ensemble voir l'Escurial.»
+
+Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid énumère soixante et un ouvrages
+de Rubens, et cette collection ne possède pas tous les tableaux de ce
+maître qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu
+exécuter ces œuvres si nombreuses, et dont quelques-unes présentent une
+énorme dimension, pendant son séjour en Espagne. Malgré sa prodigieuse
+facilité et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si
+l'on en croit Palomino[136] par ses deux élèves Sneyders et Pierre de
+Vos, qu'il aurait amenés avec lui en Espagne, sa prodigieuse activité
+n'aurait pu suffire à tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de
+Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre
+d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. «Lorsqu'il fut
+de retour à Anvers, dit-il, il eut à peindre pour le roi Philippe IV
+beaucoup de tableaux, qui devaient servir à décorer le palais de la
+_Torre della Perada_, éloigné de trois lieues de Madrid. À cet effet, le
+roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et
+les fit envoyer au peintre à Anvers. C'est chose digne d'admiration de
+voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables,
+métamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on
+pouvait joindre un tableau à un autre, ayant fait disposer dans quelques
+intervalles ménagés entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints
+par Sneyders, excellent peintre en ce genre.» Suivant Baldinucci, ce
+serait également à Anvers que Rubens aurait peint les cartons des
+tapisseries, exécutées ensuite en Flandre, pour l'église des Carmélites
+de Loëches. Cette version paraît plus probable que celle de Palomino,
+qui veut que ces cartons aient été exécutés par Rubens lorsqu'il était à
+Madrid.
+
+On a raconté deux aventures qui seraient arrivées à Rubens pendant son
+séjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine
+peintre, nommé Collantès. On trouvera la première dans l'histoire de
+Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, après l'avoir répétée,
+raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit
+l'artiste flamand à Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni
+de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront été
+inventées à plaisir. Nous nous bornerons à remarquer, en ce qui concerne
+la première, que l'avarice reprochée au duc de Bragance n'est nullement
+dans le caractère que l'histoire attribue à ce seigneur, qui devint
+quelques années plus tard roi de Portugal. Quant à la seconde aventure,
+la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collantès, elle
+ne paraît pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom,
+Francisco Collantès, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe
+ne dit qu'il ait été moine. Nous croyons donc que l'on doit révoquer en
+doute l'authenticité de ces deux récits.
+
+Après avoir passé près de neuf mois en Espagne, Rubens réussit enfin à
+recevoir les instructions secrètes qu'il attendait pour entamer les
+négociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son
+séjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui
+avaient témoigné toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de
+son talent, il reçut, au moment de son départ, des marques encore plus
+éclatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une
+lettre adressée à l'infante Isabelle, et dont Rubens était porteur,
+autorisait cette princesse à lui faire payer tout ce qu'il réclamerait
+pour les dépenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un
+office de secrétaire du conseil privé de la cour de Bruxelles, pour
+toute sa vie, avec la survivance à son fils Albert, ce qui vaut, dit
+Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'après ce
+que rapporte Baldinucci[142], que le maître flamand emporta un grand
+nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que
+pour des cartons de tapisseries.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à Rome, tableaux qu'il
+ exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du roi à son
+ retour.--Indication de quelques-uns de ses ouvrages.
+
+1629--1631
+
+
+La liaison qui s'était établie entre Velasquez et Rubens, pendant le
+séjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter à l'élève de
+Pacheco. À cette époque, le peintre d'Anvers était dans toute sa gloire:
+la fécondité de son imagination, la facilité prodigieuse de son pinceau,
+l'éclat de son coloris, frappèrent, sans nul doute, son jeune émule, non
+moins que la variété de ses connaissances et la supériorité de son
+esprit. Comme Rubens avait fait un très-long séjour en Italie, et qu'il
+admirait avec passion les œuvres des maîtres de ce pays, et surtout
+celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre
+espagnol à visiter cette contrée, pour y étudier, à la source même de la
+peinture chez les modernes, toutes les beautés de cet l'art. Depuis
+longtemps Velasquez, avait formé le projet de faire ce voyage; mais il
+lui fallait l'agrément du roi qui, après le lui avoir promis plusieurs
+fois[143], ne pouvait se décider à le laisser s'éloigner. Après le
+départ de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par
+consentir. Il lui donna même pour son voyage quatre cents ducats
+d'argent (_en plata_), lui faisant payer deux années de son traitement.
+Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre congé, ajouta deux
+cents autres ducats d'or, une médaille avec le portrait du roi, et un
+grand nombre de lettres de recommandation[144].
+
+Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de
+Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans
+le duché de Milan. Il gagna Barcelone, où il s'embarqua le jour de
+Saint-Laurent (10 août) 1629, et vint aborder à Venise. Il y fut logé
+dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit à sa table, et le
+fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la
+ville et ses environs, à cause des troubles qui agitaient alors
+l'Italie. Après un court séjour à Venise, il prit la route de Rome, par
+Ferrare, où, selon Palomino[145], il ne s'arrêta que deux jours pour
+admirer les œuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se présenta dans
+cette ville, chez le cardinal Sachetti, légat du pape, et autrefois
+nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivarès.
+Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il
+lui fit beaucoup d'instances pour qu'il logeât dans son palais, pendant
+le temps qu'il étudierait à Ferrare, et pour qu'il mangeât à sa table.
+Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux
+heures ordinaires; mais que, néanmoins, si Son Éminence désirait être
+obéie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reçu cette
+réponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui était à son service, avec
+ordre de se mettre à la disposition du peintre, de le faire servir de la
+même manière que s'il eût mangé à sa table, et de lui montrer les choses
+les plus curieuses de la ville. Informé que le départ de Velasquez
+devait avoir lieu le lendemain, le prélat ordonna de commander des
+chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu'à un pays
+nommé Cento (la patrie du Guerchin). De là, Velasquez se dirigea, en
+toute hâte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorète, mais sans s'y
+arrêter, et même sans se donner le temps de remettre aux cardinaux
+Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la première de ces villes, les
+lettres de recommandation qui leur étaient adressées.
+
+Arrivé à Rome, le peintre de Philippe IV fut reçu avec beaucoup de
+distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui
+lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les
+clefs de plusieurs pièces, dont la principale était entièrement peinte à
+fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirés de
+l'Écriture sainte, parmi lesquels on voit Moïse devant Pharaon.
+Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas être seul; il se
+contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux
+gardiens qu'on le laissât entrer sans difficulté, toutes les fois qu'il
+le voudrait, pour dessiner le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou les
+ouvrages de Raphaël; et il vint étudier souvent ces peintures, avec
+grand profit. Plus tard, charmé par la situation du palais ou Vigne des
+Médicis, sur la Trinité des Monts, et croyant ce site très-favorable à
+l'étude pendant le printemps, parce qu'il s'étendait sur la partie la
+plus élevée et la plus aérée de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand
+nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de
+Florence, par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de
+Monterey, de s'y établir. Il y passa deux mois, jusqu'à ce qu'une fièvre
+tierce l'eut obligé à chercher un refuge dans la maison du comte.
+Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frère d'Olivarès, prit
+le plus grand soin du peintre favori du roi son maître, et de son
+premier ministre. Il lui envoya son médecin le visiter, et voulut
+supporter seul toutes les dépenses occasionnées par sa maladie. En
+outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander,
+vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel
+est le récit que Pacheco[146] fait du premier voyage de son gendre et de
+son séjour à Rome. À part les études faites par Velasquez dans le
+Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son
+propre portrait, donné à Pacheco lui-même, et un portrait sur toile de
+la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit à Naples,
+où il alla s'embarquer, et qui était destiné au roi d'Espagne[147].
+Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit à Rome le
+tableau de _Joseph vendu par ses frères_, et celui de _Vulcain averti
+par Apollon de l'infidélité de Vénus_[148]. Palomino ajoute[149] que
+Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, où il les offrit au roi,
+à son retour à Madrid, au commencement de 1631, après une absence de
+dix-huit mois. Le roi les reçut avec une grande satisfaction, et les fit
+placer au _Buen Retiro_, d'où le _Joseph_ fut bientôt transporté à
+l'Escurial dans la salle du chapitre.
+
+C'était d'après le conseil d'Olivarès que Velasquez s'était présenté
+chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la
+promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser _pourtraire_
+par aucun autre artiste pendant son absence. «Philippe IV, dit
+Pacheco[150], se réjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi
+que la générosité avec lesquelles le traita un si grand monarque sont à
+peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda
+la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui
+dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque
+l'artiste le peignit à cheval, posa, dans une seule séance, trois heures
+de suite, de son plein gré et avec une véritable bienveillance.»
+
+Parmi les nombreuses récompenses que ce prince lui donna dans l'espace
+de six mois, Pacheco compte trois offices de secrétaires de la ville de
+Séville, qui furent octroyés au père de Velasquez, et dont chacun valait
+mille ducats par an. En moins de deux années, le peintre de Philippe IV
+reçut un office de garde-robe (_guarda-ropa_), et celui d'aide de la
+chambre (_ayuda de camara_), en 1638; l'honorant de la clef de
+chambellan, distinction fort enviée de beaucoup de cavaliers de l'habit
+(de Santiago et de Calatrava). «Pour moi, ajoute Pacheco[151], à qui
+revient une si grande part de son bonheur, j'espère que, grâce au soin
+et à la ponctualité qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majesté,
+il augmentera et améliorera son art, ainsi qu'il le mérite; et qu'il
+recevra les prix et les récompenses dus à son heureux génie, dont les
+qualités supérieures sauront le maintenir, sans aucun doute, à la
+hauteur où il s'est élevé maintenant.» Ces souhaits du bon Pacheco, qui
+terminent sa trop courte notice sur son élève et gendre, ont été
+pleinement réalisés. C'est à partir du retour de son premier voyage
+d'Italie, que Velasquez a exécuté ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses
+portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols;
+ensuite, ses tableaux de scènes intérieures du palais, comme ses
+_Meninas_[152], où les usages, les costumes et les personnages du temps
+sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions _di mezzo
+carattere_, comme son tableau de _Las hilanderas_[153], délicieuse scène
+d'un naturel exquis, relevée par les plus charmants détails, et par une
+admirable disposition de la lumière; enfin, ses tableaux d'églises, ses
+paysages et ses _Bodegones_, scènes vulgaires dans le genre d'Adrien
+Brawer ou de Van Ostade, mais traitées, comme celles de Ribera, dans un
+style tout espagnol. L'ensemble de ces œuvres si diverses, mais toutes
+également remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne
+s'étaient point trompés, lorsqu'à l'apparition du portrait de Gongora,
+ils avaient deviné le génie d'un grand maître.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista
+ Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen
+ Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna
+ et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de
+ Philippe IV.
+
+1621--1665
+
+
+Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie était en possession de
+fournir un grand nombre d'artistes à la cour d'Espagne. Parmi ceux qui
+furent employés avec honneur sous les règnes de Philippe III et de son
+fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons déjà indiqué, mérite une
+mention particulière. Il était d'une noble famille romaine, et frère du
+cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manière remarquable
+des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son
+temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute idée de son
+talent dans ce genre. Mais sa réputation, comme architecte, était
+beaucoup plus assurée, et c'est à cet art que son nom doit d'être
+parvenu jusqu'à nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155],
+rapporte qu'après avoir été fait, par Paul V, surintendant de la belle
+chapelle Pauline, à Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres
+travaux exécutés par ordre de ce pontife, il fut emmené en Espagne, en
+1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III.
+Ayant présenté à ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut
+admis à concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois
+d'Espagne à l'Escurial. Le modèle de Crescenzi fut exposé avec les
+autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jugé le
+meilleur, le chargea de l'exécuter. Mais, comme il n'y avait sur les
+lieux ni matériaux de bonne qualité, ni ouvriers assez capables,
+Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adressées à
+différents princes. À Florence, il engagea Francesco Generino,
+sculpteur; à Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci
+et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici,
+Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit
+la main à l'œuvre de la sépulture royale, qu'on a nommée Panthéon. C'est
+une chapelle souterraine, à laquelle on descend par soixante degrés:
+elle est entièrement privée de la lumière du jour. Sa forme est
+sphérique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de
+bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientôt; tout autour, de
+magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis
+Charles-Quint. Chaque tombeau est séparé du plus rapproché par des
+doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placés des
+anges qui tiennent des torchères, au nombre de trente, comme les
+tombeaux. L'œuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du
+Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent.
+
+Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en médailles et sculpteur, Leone
+Leoni, d'Arezzo, dont nous avons raconté ailleurs[156] la vie
+aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un
+grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait également travaillé pour
+des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant
+partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'église de
+Saint-Paul, à Valladolid[157].
+
+Le Panthéon de l'Escurial, commencé vers 1619, ne fut achevé qu'en 1654.
+Sa consécration fut faite le 15 mars de cette année, avec la plus grande
+pompe, en présence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de
+Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient
+continué cette race royale, eurent été descendus dans la chapelle, et
+déposés, chacun à sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre,
+un frère hiéronimite prononça une éloquente oraison funèbre, sur ce
+texte tiré d'Ézéchiel: «_Ô vous, ossements desséchés, écoutez la parole
+du Seigneur_[158].»
+
+Pour récompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de
+l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma
+surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le
+Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre
+dorique, que le comte-duc fit bâtir et qu'il offrit au roi, presque
+aussitôt après son avénement à la couronne. Ce prince fit à ce palais
+quelques augmentations, et il éleva en outre, au milieu des agréables
+jardins qui l'entourent, les deux pavillons appelés les Hermitages de
+Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit décorer de fresques.--Nous
+ignorons si Crescenzi fut également l'architecte de l'église de
+Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore
+aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon
+Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, à l'âge de
+soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterré en
+grande pompe dans l'église _del Carmine_.
+
+Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingénieur, était un Florentin,
+élève de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employé par le grand-duc
+Cosme II, à restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et
+spécialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il
+exécuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une
+barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses
+inventions à cette époque. En 1628, Philippe IV désirant ajouter un
+théâtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste
+capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction
+de cet édifice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les
+décorations et les machines nécessaires aux représentations. Le
+grand-duc, après avoir consulté Giulio Parigi, architecte alors en
+grande réputation à Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se
+rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui
+quelques-unes de ses inventions. Dès qu'il fut arrivé à Madrid, le roi
+s'empressa de lui faire commencer la construction du théâtre. Cosimo le
+disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi,
+on avait la vue de toute la scène, et que l'on pouvait également bien
+voir et entendre les comédies. Comme le fond de la scène s'ouvrait sur
+la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les
+gradins pour manœuvrer les machines. Il réussit tellement bien, que pour
+faciliter après lui les changements de décorations, il composa un livre
+orné de dessins et contenant toutes les explications nécessaires. Le roi
+lui avait accordé un traitement considérable, et lui avait donné un
+logement dans les dépendances du palais[159].
+
+Carducho[160] décrit en ces termes une représentation donnée par Cosimo
+Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut témoin d'une des plus
+singulières inventions de cet ingénieur.--«Devant les fenêtres des
+voûtes de l'appartement du roi, on avait disposé, dit-il, un théâtre
+portatif en planches, pour donner une représentation des machines, dans
+laquelle Cosimo Lotti, fameux ingénieur florentin, envoyé par le
+grand-duc de Toscane au service de Sa Majesté, a donné une exhibition de
+ses étonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent,
+lorsqu'il fut arrivé, il fit une tête de satyre, d'un travail
+remarquable, laquelle avec un air féroce, remue les yeux, les oreilles,
+les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel
+cri, qu'elle épouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas été averti
+à l'avance. C'est ainsi, qu'en ma présence, un homme qui ne s'attendait
+pas à cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se précipita
+d'un bond à plus de quatre pas. On ignore si la tête qu'avait fabriquée
+Albert le Grand était aussi étonnante que celle-ci. Cosimo donna une
+représentation au palais, où l'on voyait la mer agitée d'une telle
+manière, et avec un tel effet, que ceux qui en étaient témoins furent
+obligés de sortir avec le mal de cœur (_collo stomaco alterato_), comme
+s'ils eussent été réellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs
+dames, de celles qui assistèrent à cette fête.»
+
+Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tête de satyre,
+la reine la fit voir à quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la
+crainte que cette tête ne fût une invention surnaturelle, qui avait la
+faculté d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour
+tout rapporter au roi ou à elle-même. Cette explication leur inspira une
+telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer à parler, afin de
+n'être point entendues par cette tête[161].
+
+Philippe IV fut tellement satisfait des représentations données par
+Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employés
+dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public à juger de
+ses étonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entrée, et gagna, dit
+Baldinucci[162], plus de deux mille écus. Cosimo ne se bornait pas à
+diriger les représentations théâtrales: il composait des pièces
+burlesques, et jouait lui-même, avec beaucoup de succès, les personnages
+les plus ridicules de ses pièces. Il conserva longtemps l'emploi
+d'ingénieur du roi d'Espagne, et mourut à Madrid dans un âge avancé.
+
+Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au
+grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, élève de Jean
+Bilivert, peintre, ingénieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il
+dessinait très-facilement à la plume, et réussissait à faire des charges
+ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le
+grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 décembre 1650, et
+s'achemina par Gênes, où il fut reçu avec honneur par les Spinola, qui
+le logèrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le
+temps lui permît de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce séjour à
+profit, en dessinant à la plume sur parchemin, pour ses illustres hôtes,
+une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme
+de hauteur. À son départ, il reçut de nombreux cadeaux, entre autres du
+velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arrivé à Madrid, il eut
+bientôt gagné les bonnes grâces du roi, par son talent à disposer les
+décorations de son théâtre, et à faire mouvoir les machines. S'il faut
+en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne
+dédaignaient pas de l'aider eux-mêmes à faire marcher, et à changer les
+décorations à son coup de sifflet. Une comédie représentée à l'aide de
+ces auxiliaires, eut un tel succès, qu'il fallut la répéter trente-six
+fois de suite, et le roi, en témoignage de toute sa satisfaction,
+s'empressa d'offrir à Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du
+palais de Madrid, notre ingénieur se distingua par sa présence d'esprit,
+et sauva les bâtiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi
+l'ayant chargé de reconstruire ce qui avait été brûlé, il poussa les
+travaux avec une grande activité, en sorte qu'au bout de six mois, tout
+était complètement réparé. Il dessina aussi pour le roi des jardins,
+dans le goût de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, près de
+Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui
+était alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne dédaigna
+pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit à
+Madrid. Après avoir passé six années au service de Philippe IV, Baccio
+mourut des suites d'une saignée, et l'on crut alors que cette opération
+avait été faite avec un fer empoisonné, à l'instigation d'un de ses
+ennemis[164].
+
+Palomino rapporte[165], qu'à son second voyage en Italie, exécuté en
+1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec
+Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager à venir en
+Espagne. Passeri[166], qui a consacré à ces deux artistes une notice
+détaillée, et qui a dû être mieux informé, attribue au prince-cardinal,
+Jean-Charles de Médicis, la conduite de la négociation qui attacha ces
+deux artistes au service de Philippe IV. Ils étaient tous deux Bolonais,
+et liés de la plus étroite amitié, à ce point qu'ils travaillèrent toute
+leur vie ensemble et aux mêmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli
+peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y
+disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils
+préparaient de concert et exécutaient en commun, et bientôt leur
+réputation s'étendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord à
+Bologne, ensuite à Modène, à Florence et à Rome, à Forli et dans
+beaucoup d'autres lieux, églises, cloîtres, couvents, palais, villas.
+Dans toutes ces entreprises, ils montrèrent quelle puissance pouvait
+avoir une si complète union. Mitelli en a laissé un touchant témoignage
+à Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la
+maison de son camarade Colonna, et qui représentaient des perspectives
+et des ornements dus à la fantaisie de son imagination[167]. Le même
+artiste peignit également un grand nombre de décorations pour les pièces
+représentées à Bologne: comme aussi des tableaux à la gouache, dont les
+figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans
+ce genre.
+
+Lorsque Mitelli et Colonna furent entrés au service du roi d'Espagne, la
+première œuvre qu'ils entreprirent fut une façade dans le jardin de ce
+prince, avec trois perspectives peintes à la voûte, dans le palais même
+à Madrid. Dans la première, ils représentèrent la _Chute de Phaéton_;
+dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisième, la _Nuit_. Ils
+peignirent ensuite dans le même palais une grande salle octogone avec
+tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie
+d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charmé de ce beau travail,
+allait les voir à l'œuvre deux fois par jour, et quelquefois même
+montait sur l'échafaudage où ils peignaient, et causait avec eux
+familièrement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur
+et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut terminé,
+le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette
+salle sa première audience de réception à l'ambassadeur de France, le
+duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de
+l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Protégés par le marquis d'Heliche,
+fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employés ensuite au
+_Buen Retiro_, où ils peignirent la voûte d'une loge. Ils en décorèrent
+les murailles latérales avec des ornements d'architecture, qu'ils
+disposèrent en perspective fuyante, selon les règles de l'art, avec les
+proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et
+de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et différents
+ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la
+voûte, où ils avaient peint une vue du ciel, ils représentèrent
+l'_Aurore enlevant Céphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour
+le même marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage créé par son
+ingénieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas à
+succomber à Madrid, en 1660, à l'âge de cinquante et un ans, laissant
+dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a gravé à
+l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises
+et autres ornements d'architecture, estimé des maîtres en cet
+art[168].
+
+Un autre artiste italien, plus célèbre que les précédents, Pietro
+Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut également occupé par les rois
+Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut élève de
+Jean de Bologne, et après le départ pour la France, en 1601, de son
+camarade Pietro Francavilla, il occupa la première place dans l'atelier
+de son maître, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services.
+Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas à
+acquérir une grande habileté pour le dessin, le modelé, le moulage et
+surtout la fonte des métaux; car Jean de Bologne aimait à exécuter ses
+ouvrages en bronze. Après sa mort, arrivée à Florence le 14 août 1608,
+le Tacca fut jugé digne de le remplacer, comme statuaire en titre du
+grand-duc Cosme II, emploi dont il reçut le brevet officiel l'année
+suivante. À partir de cette époque, il put à peine suffire aux commandes
+qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les
+parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commencé, en 1604, le cheval
+sur lequel devait être placée la statue de notre roi Henri IV: ce fut le
+Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage était entièrement
+achevé en 1611; il fut envoyé en France, par Livourne, le 30 avril 1613,
+mais il ne parvint à Paris que vers la fin de juin 1614. Le piédestal en
+marbre, destiné à recevoir la statue, avait été décoré de bas-reliefs
+exécutés par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les
+dessins du Cigoli. La reine Marie de Médicis, dans une lettre du 10
+octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de
+la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, «laquelle était
+digne, disait-elle, de celui qu'elle représentait.»--Cette statue, l'une
+des meilleures du statuaire, après avoir fait l'ornement du Pont-Neuf
+pendant cent soixante-dix-huit années, n'a pas trouvé grâce devant la
+barbarie révolutionnaire de 1793.
+
+Le Tacca fut également chargé de terminer la statue équestre de Philippe
+III, que son maître avait laissé inachevée. Elle fut envoyée en Espagne
+en 1616, mais sans que le Tacca quittât Florence; il la confia aux soins
+d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait déjà conduit en France
+celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivarès ayant voulu faire
+couler en bronze une statue équestre colossale de Philippe IV, auquel il
+avait décerné le nom de Grand, fit écrire par ce prince à madame de
+Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger
+le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais
+il voulut faire lui-même les frais de cette statue, qu'il se réserva
+d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reçut donc l'ordre de cesser tout
+autre travail, et de mettre la main à ses modèles. Il les avait déjà
+fort avancés, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui représenta
+qu'il serait fort agréable au roi, de ne point voir le cheval dans la
+pose de ceux de toutes les autres statues équestres; c'est-à-dire, non
+comme s'il marchait au pas, mais comme s'il était lancé au galop et se
+cabrait. Avant d'étudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait
+pour impossible à exécuter, le Tacca voulut avoir un modèle en petit du
+cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens était
+alors à Madrid, il écrivit dans cette ville, pour qu'il lui fût envoyé
+de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa
+une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle étaient
+représentés le cheval et la personne du roi, peints, d'après nature, de
+la main même de Rubens. Non satisfait de ce premier modèle, le Tacca,
+pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un
+nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du même
+artiste, portrait qui lui fut également envoyé[170].
+
+Restait l'exécution du cheval et de la statue, de grandeur colossale.
+Nous avons déjà dit qu'on regardait alors comme impossible de faire
+tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrière, un cheval
+portant le poids énorme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus
+grande que nature. Les gens du métier étaient unanimes pour dire que,
+dans cette attitude, le cheval portant à faux, ne pourrait se tenir en
+équilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette appréhension,
+car, pour résoudre la difficulté, il n'hésita pas à s'adresser au
+célèbre Galilée, le plus savant mathématicien et géomètre de sa patrie
+et de son siècle. Cet homme illustre suggéra au sculpteur un moyen
+facile de résoudre le problème, sans qu'il y parût, et sans nuire à la
+beauté de l'œuvre: il fit poser les jambes de derrière du cheval sur un
+plan carré, établi de biais, à l'un des côtés duquel il fixa une poutre
+ou forte barre de fer, qui s'étendait dans presque toute la longueur du
+cheval, et s'enfonçait en terre, pour empêcher que la tête et les pieds
+de devant n'entraînassent et ne fissent renverser la partie postérieure
+du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son côté, combina le
+poids des diverses parties de son groupe, de manière à en équilibrer
+l'assiette. La statue, étant heureusement terminée, fut exposée à
+Florence dans la maison de l'artiste, au grand étonnement de ses
+envieux, et à l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur
+ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitôt après
+l'achèvement de son œuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne à
+entendre que sa fin fut hâtée par les contrariétés qu'il éprouvait
+depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut
+inhumé avec honneur à l'_Annunziata_, dans la même chapelle et dans le
+même lieu que son maître Jean de Bologne[173].
+
+Ce fut son fils aîné Ferdinand, qui avait étudié la sculpture et la
+fonte sous la direction de son père, qui fut chargé de conduire la
+statue équestre de Philippe IV à Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne,
+au nom du grand-duc, et la plaça, en 1641, sur le piédestal qui lui
+avait été préparé devant la façade principale du Buen Retiro, d'où elle
+a été éloignée en 1844, pour être reportée sur la place spacieuse, en
+face du palais de Philippe V. À cette époque, on a ajouté deux
+bas-reliefs, disposés sur les principaux côtés du piédestal. L'un
+représente Philippe IV donnant une médaille à Velasquez; l'autre
+rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174].
+
+Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'étonnement
+que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier porté sur un
+cheval qui se cabre, elle mérite encore de fixer l'attention des
+amateurs, à cause de ses belles formes et du fini de son exécution. Que
+ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donné le modèle au statuaire
+florentin, toujours est-il que celui-ci à parfaitement rendu l'idée du
+maître. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre,
+que les modernes aient coulé en bronze jusqu'à ce jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.--José
+ Ribera.--Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco
+ Collantès; Alonso Cano; don Bartolomè Estevan Murillo; Juan
+ Martines Muntañès.
+
+1621--1665
+
+
+Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes
+étrangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils
+encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus
+marquée, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'éclat
+de ce règne. Velasquez est un exemple frappant de la protection
+extraordinaire que le roi et son favori aimaient à répandre sur les
+hommes d'un véritable mérite; mais cet exemple n'est pas le seul à
+citer.
+
+Ribera, bien qu'il ne vécût pas en Espagne, et que son caractère
+fougueux semblât le tenir éloigné de la faveur royale, ressentit
+néanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivarès. On
+sait qu'il s'était fixé à Naples, où son talent le mit bientôt en grande
+réputation. Le comte de Monterey, beau-frère d'Olivarès, vice-roi, le
+logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son maître,
+et lui procura dans Naples même des travaux considérables. Ribera
+exécuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer
+ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, à
+Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une très-belle _Conception_,
+un _Saint Augustin_ et un _Saint Janvier_[175]. Mais, ce qui fait encore
+plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait à Ribera
+ne l'empêcha pas de prendre sous sa protection spéciale le timide
+Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger,
+par leurs menaces, l'artiste bolonais à laisser inachevée la coupole du
+trésor de Saint-Janvier, qu'il s'était obligé d'achever dans un délai
+fixé, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs[176]. Mais, après le
+remplacement de Monterey par le duc de Médina de las Torres, le
+Zampieri, persécuté et dominé par la peur d'être assassiné, s'enfuit
+furtivement de Naples, et laissa le champ libre à ses ennemis[177].
+Lanfranc, qui le remplaça en 1641 dans les travaux de la coupole de
+Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grâces du duc, fit le portrait de
+sa femme[178]; mais bientôt Ribera reprit le dessus et régna en maître à
+Naples, jusqu'à sa mort, arrivée dans cette ville en 1656. Cet artiste
+excellait à rendre les scènes vulgaires à la manière du Carravage, son
+maître. Mais, lorsqu'il voulait s'élever jusqu'à la représentation de
+sujets tirés de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait
+trop les types grossiers qui lui servaient de modèles. Aussi, malgré
+l'éclat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent
+complètement d'idéal, défaut à peu près général à toute l'école
+espagnole.
+
+Francisco de Herrera, surnommé le Vieux, peintre, architecte et
+statuaire en bronze, naquit à Séville, et, selon Palomino[179], fut
+élève de Pacheco; il a beaucoup travaillé dans cette ville, où il resta
+jusqu'en 1640. On a raconté[180] qu'il avait été accusé de fabrication
+de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considération de son
+tableau de _Saint-Hermenegildo_, dans l'église de ce nom, à Séville, lui
+avait fait grâce, dans une excursion qu'il fit en 1624 à travers
+l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Séville en 1640, et
+vint se fixer à Madrid, où il travailla beaucoup pour les églises, les
+couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication détaillée de ses
+œuvres. Il peignait à fresque avec une facilité singulière, qui rappelle
+quelquefois la manière du Tintoret. Herrera empâtait tellement ses
+toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la
+couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute idée de
+son talent[181]. Il a gravé lui-même quelques-unes de ses compositions.
+Herrera le Vieux mourut à Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut
+peintre du roi, architecte et inspecteur principal (_maestro mayor_),
+des œuvres royales.
+
+Ce fils était un artiste d'un grand talent, comme son père; il avait
+étudié à Rome, et il excellait à peindre des sujets de pêche, ce qui lui
+avait fait donner dans cette ville le surnom de l'_Espagnol aux
+poissons_. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement,
+comme les autres artistes de ce pays, à la peinture des sujets
+religieux. En sa qualité d'architecte, il fit un grand nombre de
+retables pour les principaux autels des églises de Séville et de Madrid,
+et les ornements dont il les décora furent extrêmement admirés. Il les
+enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur
+ouvrage, _Saint-Hermenegildo_, fut peint et placé par lui dans le
+retable du maître-autel des Carmélites déchaussées de Madrid[182].
+
+Il ne paraît pas que Herrera le Jeune ait été dans les bonnes grâces du
+comte-duc, si l'on ajoute foi à l'anecdote suivante, racontée par
+Palomino[183]. Olivarès l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses
+tableaux, et lui avait demandé d'exposer les meilleurs, afin qu'il pût
+en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'était empressé de faire.
+Cependant, le comte-duc étant venu, se mit à les critiquer, et en
+choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Blessé de cette
+manière d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au
+milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques
+roses, préfère cueillir une tête de chardon qui le rend fier et joyeux.
+L'artiste avait composé ce tableau dans l'intention de l'offrir au
+comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui était
+fort prudent, dit Palomino, lui représenta les fâcheuses conséquences
+qui pourraient en résulter pour lui; il résolut donc de garder cette
+toile, et d'offrir à Olivarès un autre ouvrage. Suivant Palomino,
+Herrera le Jeune mourut à Madrid, en 1685, à l'âge de soixante-trois
+ans[184].
+
+Francisco Collantès, né à Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses
+vues de la campagne ne se bornaient pas à la représentation de la nature
+morte: il savait les animer par des scènes tirées de l'Écriture sainte.
+C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une _Résurrection des
+Morts_, traitée d'une manière vigoureuse, et dans laquelle il s'est
+inspiré de la vision d'Ézéchiel. «On y voit, dit le Catalogue du musée
+de Madrid, où ce tableau est maintenant exposé[185], sur un fond tout
+couvert de grandes fabriques en ruine, dont les débris sont semés sur le
+sol, la terrible scène de la fin du monde et de l'anéantissement de
+l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs sépulcres, enveloppés
+de leurs linceuls, et dirigent leurs regards étonnés vers l'éclat
+sinistre qui apparaît dans le ciel.» Ce tableau, selon Palomino[186],
+rempli d'imagination, est exécuté avec une grande habileté. Suivant le
+même biographe, Collantès peignait aussi des scènes familières de
+boutiques et de cabarets (_bodegoncillos_); et il déclare en avoir vu
+plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collantès
+mourut à Madrid, en 1656, à l'âge de cinquante-sept ans.
+
+Parmi les artistes espagnols qui vécurent du temps de Philippe IV,
+Palomino cite encore Pedro Obregon, élève de Carducho, Bartolommeo
+Roman, Juan Van der Hamer y Léon et Juan de la Curte, tous de Madrid.
+Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est exposé au _Real Museo_,
+nous nous bornerons à indiquer leurs noms, en renvoyant à Palomino
+pour avoir quelques explications sur leurs travaux.
+
+Nous nous arrêterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte,
+et l'une des gloires de l'école espagnole, dont le nom et les œuvres ne
+sont point ignorés de ce côté des Pyrénées.
+
+Alonso Cano naquit à Grenade, en 1600, et apprit les éléments
+d'architecture de Michel Cano, son père; plus tard, il étudia la
+peinture à Séville, dans l'atelier de Pacheco, peut-être avec Velasquez,
+où il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses études dans
+l'école de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Dès
+l'âge de vingt-quatre ans, il peignit à Séville plusieurs tableaux pour
+des couvents et des églises. Il fit, à la même époque, pour la ville de
+Nebrijà, dans la cathédrale, un grand retable, pour lequel il exécuta de
+sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent
+beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier
+celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays[187]. Sa
+réputation parvint bientôt à la cour, et le comte-duc le fit venir à
+Madrid. C'est alors que, placé sur un plus vaste théâtre, il donna des
+preuves d'un génie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers
+ouvrages, fut le célèbre tableau du _Miracle du puits de Saint-Isidore_,
+placé dans le second compartiment du maître-autel de l'église
+paroissiale de cette ville; «peinture, dit Palomino, exécutée avec
+tant de grâce, dessinée et coloriée avec tant de beauté, qu'elle est
+elle-même un vrai miracle.» Voulant lui témoigner sa haute satisfaction,
+Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivarès,
+inspecteur ou architecte principal (_maestro major_) des œuvres royales,
+et bientôt après il lui conféra le titre de peintre du roi, en le
+choisissant comme maître de dessin de l'infant don Balthazar Carlos.
+Palomino[188] raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine _minor_
+de la cathédrale de Grenade, canonicat qui valait une prébende ou
+bénéfice ecclésiastique, et qu'il répondit au chapitre qui lui faisait
+des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: «Si ce peintre
+était un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevêque de
+Tolède? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plaît; mais
+Dieu seul peut faire un Alonso Cano.» Les œuvres de ce maître étaient
+répandues dans toute l'Espagne, particulièrement dans l'Andalousie, à
+Valence, à Tolède, Alcala de Henarès et à Grenade où il mourut, en 1676,
+à soixante-seize ans. Le musée de Madrid en possède un certain nombre,
+qui donnent une haute idée de son génie. Moins fougueux que Ribera,
+moins suave que Murillo, il brille par une grande pureté de dessin, une
+naïveté toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop
+admirer.
+
+Don Bartolomeo Estevan Murillo, est également au nombre des artistes qui
+rendirent célèbre le règne de Philippe IV. Il naquit en 1613 à Pilas,
+ville éloignée de cinq lieues de Séville, et fut élève de Juan de
+Castillo. Ayant appris de ce maître tout ce qu'il pouvait enseigner,
+pour s'exercer la main[189] et s'habituer aux grandes compositions, il
+se mit à peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux
+destinés, comme cargaison, à l'Amérique. Il passa ensuite à Madrid, où,
+avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes
+les peintures remarquables, alors en très-grand nombre, que renfermait
+l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et
+dans les collections particulières. Il copia beaucoup d'ouvrages de
+Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour améliorer
+son coloris: il ne dédaigna pas non plus de dessiner les statues que
+renfermaient les palais royaux. Enfin, il étudia sous la direction de
+Velasquez, dont la grande manière et la correction lui furent
+très-profitables. Il retourna ensuite à Séville, où il passa la plus
+grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses débuts,
+comme ceux de Velasquez, aient été encouragés soit par le roi, soit par
+Olivarès. Murillo n'a jamais visité l'Italie; c'est donc, comme notre
+Lesueur, un artiste entièrement de son pays. Aussi, Palomino, très-fier,
+en bon Espagnol, du génie du chef de l'école de Séville, fait
+remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas
+besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques,
+les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, à l'aide
+desquels il leur était facile d'acquérir toutes les connaissances qu'un
+artiste peut désirer.--Nous n'avons point à faire ici l'éloge de
+Murillo: son génie brille d'un vif éclat au-dessus de presque tous les
+peintres, ses compatriotes. On peut même dire qu'il n'a pas d'égal en
+Espagne, dans les grandes compositions tirées de la Bible, de l'Évangile
+ou de la Vie des saints, telles que son _Moïse frappant le rocher_; sa
+_Multiplication des pains dans le désert_, et son _Extase de saint
+Antoine de Padoue_[190]. Il est incomparable pour rendre l'état
+extatique qu'il prête à plusieurs de ses saints, comme aussi pour
+éclairer et représenter les scènes de visions miraculeuses. L'ordre de
+ses compositions, l'harmonie qui règne dans toutes leurs parties, la
+douceur, la suavité, la transparence de son pinceau, font des tableaux
+de ce grand artiste des œuvres à part dans l'art espagnol, où l'on
+rencontre quelquefois l'idéal exprimé avec la sublimité des Italiens les
+plus purs. Mais ce n'est pas cette qualité qu'il faut chercher dans ses
+ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique
+ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux représentés par ses
+compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans
+toute sa vérité. Murillo exécuta ses œuvres les plus remarquables de
+1660 à 1685, alors qu'il était dans toute la maturité de l'âge et du
+talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au règne de
+Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a
+donné les plus grandes marques de son génie.
+
+Sans vouloir établir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et
+rabaisser l'un aux dépens de l'autre, ce que nous croirions indigne du
+respect que l'on doit à deux hommes d'une si prodigieuse supériorité,
+nous ne pouvons nous empêcher de dire que le talent de Murillo fut
+beaucoup moins varié que celui de son maître.--Tandis que Velasquez
+excelle à la fois dans le portrait, le paysage, les scènes familières et
+triviales, les représentations de sujets _di mezzo carattere_, tels que
+ses _Hilanderas_ et ses _Meninas_, enfin les tableaux de sainteté,
+Murillo a concentré presque tout son génie à peindre des sujets
+chrétiens, entraîné sans doute à la recherche de l'idéal, qui
+l'éloignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec
+justesse[191]: «que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le
+peintre du ciel.» Mais quelle gloire, pour un seul règne, d'avoir
+possédé ces deux artistes, accompagnés de Ribera et d'Alonzo Cano, et
+d'avoir également profité du génie de Rubens! Il faut remonter aux
+plus grandes époques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable
+réunion d'hommes de génie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne
+créèrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Médicis à Florence,
+comme Jules II et Léon X à Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en
+France, ils contribuèrent puissamment, par des encouragements donnés à
+propos, au développement extraordinaire que l'art de la peinture prit en
+Espagne pendant la première moitié du dix-septième siècle, et à l'éclat
+qu'il répandit sur ce pays.
+
+Bien que la statuaire ne brillât pas au même degré, il ne faut pas
+oublier néanmoins que la sculpture en bois fut également très-cultivée
+sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques
+retables des cathédrales, des églises et des couvents, permettaient aux
+artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des
+statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres œuvres
+de cet art particulier à l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs
+de ce pays appellent la _Talla_. Parmi les artistes qui se livraient
+avec un véritable talent à ce genre de sculpture, on doit citer en
+première ligne Juan-Martinès Muntañès, de Séville. Si l'on en croit la
+tradition, ce _tallador_ ne se bornait pas à travailler le bois; il
+était également fondeur en bronze, et c'est à lui qu'on attribue, ainsi
+que nous l'avons rapporté, les modèles en petit de la statue équestre de
+Philippe IV, que le Tacca exécuta en grand à Florence, comme on l'a vu
+plus haut[192]. Palomino[193] cite de Muntañès une statue de
+Jésus-Christ, nommée la _Passion_, qui se trouvait de son temps
+(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Séville, «laquelle,
+dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle réchauffe la dévotion
+des cœurs les plus tièdes...» Il cite également d'autres figures de ce
+maître, dont il fait un si grand éloge. Mais nous devons faire
+remarquer, qu'il en est de Muntañès comme de tous les autres statuaires
+espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspiré soit par la mythologie, soit
+par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berruguète travailla bien
+à Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier
+modèle en cire qui ait été fait du Laocoon pour le jeter en bronze[194];
+mais, rentré en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquité,
+pour traiter exclusivement des sujets autorisés par la religion
+catholique, et cet exemple a été suivi par tous les sculpteurs espagnols
+jusque vers le milieu du dernier siècle. Muntañès mourut à Séville en
+1640.
+
+Tels étaient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV,
+et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une
+faveur toute spéciale, ils ne repoussaient point les autres, et se
+montraient disposés à protéger tous ceux qui donnaient des marques d'un
+véritable talent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils naturel
+ Julien, d'après le père Camillo Guidi.--Velasquez reste fidèle au
+ comte-duc.--Portrait inachevé de Julien.
+
+1643--1645
+
+
+Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des
+inimitiés irréconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprême, et qu'on
+est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre
+d'années. Indépendamment des causes naturelles qui font que l'homme est
+disposé à considérer son maître comme son ennemi, les événements qui se
+succèdent avec le cours des années, l'imprévu qui joue un si grand rôle
+dans ce monde, sont autant d'éléments qui conspirent contre la durée de
+toute puissance humaine. À une époque et dans un pays où l'influence des
+grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalités,
+d'autant plus à craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en
+amortir le choc, s'ajoutaient à ces causes générales d'opposition. Sous
+un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la
+faveur du prince: de là les intrigues, les menées, les influences
+souterraines qui assiégeaient les rois d'Espagne, depuis que
+Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes cortès. Olivarès le
+savait bien; aussi, pour assurer son crédit, avait-il pris soin
+d'éloigner de Philippe IV toutes les personnes, même la reine
+Isabelle, qu'il soupçonnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur.
+Depuis qu'il avait épargné au roi tout embarras, toute préoccupation de
+gouvernement, le comte-duc, engagé dans des guerres difficiles et
+placées sur des théâtres éloignés, avait vainement lutté contre les
+attaques de ses ennemis. Il avait laissé perdre successivement à
+l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et
+tous les pays adjacents à cette vaste côte; de plus, tout le Brésil,
+l'île de Terceira, le royaume de Portugal, la principauté de Catalogne,
+le comté de Roussillon, toute la Comté de Bourgogne, de Dôle et de
+Besançon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le
+Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de
+Sicile et le duché de Milan, pressurés par des exactions intolérables,
+ne tenaient plus à l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole
+n'avait pas été mieux traitée, et l'on estimait à plus de deux cents le
+nombre des navires, galions et autres, enlevés et détruits, dans l'Océan
+et la Méditerranée, par les Hollandais, les Anglais et les Français.
+L'Espagne était accablée d'impôts de toutes sortes, et les populations,
+fatiguées de tant de désastres, aspiraient à un changement de
+maître[195]. Cependant, toutes ces causes réunies d'impopularité
+n'auraient peut-être pas amené la chute du favori, s'il ne s'était pas
+compromis lui-même aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et
+particulièrement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils
+légitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse.
+Voici en quels termes le Père Camille Guidi, religieux dominicain,
+résident à la cour de Madrid pour le duc de Modène, raconte cette
+histoire, qui a tout l'intérêt d'un roman[196]: «.....Le troisième et
+peut-être le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrâce
+inattendue, est la misérable condition dans laquelle reste son bâtard
+légitime, lequel avait été jugé indigne de cette grandeur à laquelle son
+père putatif l'avait élevé. Et, parce que cette histoire est un
+événement qui excite la plus grande curiosité qui puisse parvenir
+jusqu'à un esprit désireux d'anecdotes singulières, il m'a paru
+convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un
+livre tout entier, pour pouvoir en faire connaître exactement toutes les
+circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se
+trouvant à Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang
+parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant à la
+noblesse, ne fut pas exempte des persécutions qu'endurent sans relâche
+dans cette cour les personnes d'une éclatante beauté. Pour obtenir, à
+Madrid, la possession des belles, même des plus grandes dames, on ne
+connaît d'autre moyen que l'emploi de l'or. À cette époque, don
+Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce
+qu'on peut désirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce
+pays, jouissait d'une grande autorité et d'immenses richesses. Quoique
+marié, il entretint à ses frais la maison et la personne de la dame, et,
+à l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes
+sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait
+alors le tribut à la fragilité humaine, eut un caprice pour cette femme.
+Un fils naquit, lequel fut réputé fils de l'alcade, par la raison que la
+plante avait poussé sur le terrain qu'il avait acheté avec son argent.
+Mais, parce qu'il s'était aperçu que d'autres que lui labouraient son
+champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en
+conscience, il ne considérait pas comme sien. À son baptême, le garçon
+fut nommé Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de
+la mère, et très-mal élevé. Arrivé à l'âge de dix-huit ans, sa mère
+étant morte, il se trouva aussi sans père. Désespéré du malheur de sa
+naissance, il supplia l'alcade de le reconnaître pour son fils, afin
+qu'il ne restât pas dans le monde privé de père et sans nom, protestant
+qu'il n'avait aucune prétention à sa succession, mais qu'à l'aide du
+seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'épée.
+L'alcade ne consentit à cette proposition qu'au moment de mourir, pour
+donner satisfaction à l'opinion du monde, plutôt qu'aux réclamations de
+sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait
+être attribuée non-seulement au comte, mais à beaucoup d'autres.
+
+«Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garçon passa aux Indes, où, par
+suite d'un grand nombre de méfaits commis au Mexique, il fut condamné
+aux galères. Mais, parce que le vice-roi était très-liè avec l'alcade
+qui s'était reconnu son père, il obtint facilement grâce. Il revint à
+Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en
+Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne à
+l'âge de vingt-cinq ans. Son esprit était vif, mais sa manière de vivre
+était si dégradée que, fréquentant les cabarets, il ne put jamais
+oublier le mauvais lieu où il était né.
+
+«Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des héritiers de
+son nom[197]. Il se souvint alors que Julien était né à l'époque où il
+courait après les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader
+qu'il était son fils. Le bruit s'en répandit dans Madrid; c'est pourquoi
+Julien étant sur le point d'épouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les
+portes n'étaient jamais fermées, même aux plus vils taverniers, elle
+protesta... qu'il fît bien attention à ce qu'il allait faire, parce
+qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivarès, et qu'elle
+ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionné à sa position.
+Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage
+fut célébré par le curé de la paroisse, dans la maison de la mère
+d'Isabelle.
+
+«En 1641, dans le mois de novembre, à l'improviste et à la stupéfaction
+du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte
+public et authentique Julien pour son fils. Dans le même acte, il ne le
+nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, héritier du comté
+d'Olivarès, et, en outre, du duché de San-Lucar, quand il plairait au
+roi, en considération de ses services, de l'en investir; car le titre de
+duc de Castille ne se confère pas sans l'investiture.
+
+«Le comte fit part de cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands
+d'Espagne. Cette base établie, non sans dégoût et mortification de la
+part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec
+une des principales héritières d'Espagne. Il jeta les yeux sur la
+première dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du connétable
+de Castille, lequel ne le cède à personne en noblesse, puisqu'il se
+vante de compter parmi ses ancêtres cinq quartiers royaux.
+
+«Pour conclure ce mariage, il était nécessaire de rompre le premier, et
+déjà on avait rempli toutes les formalités à Rome, auprès du pape,
+lequel donna tous pouvoirs à l'évêque d'Avila, pour conduire cette grave
+négociation. La femme réclama, et fit, par protestations et
+assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient démontrer que
+son mariage était parfaitement valable. Mais le bon évêque fut d'une
+opinion contraire, par cette seule raison que le curé (qui avait béni le
+mariage), n'était pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant été
+célébré dans la maison de la mère, qui dépendait d'une paroisse
+différente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, séparée du
+domicile de sa mère.
+
+«À ces raisons, les théologiens d'une conscience nette répondirent que
+la fille n'ayant pas été émancipée par sa mère, parce qu'on ne les
+considère jamais comme émancipées à moins qu'elles ne soient établies,
+on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mère fût différent de
+celui de la fille; c'est pourquoi le curé très-légitime de la mère,
+était également celui très-légitime de la fille; d'où la conséquence que
+le mariage était très-valable. Néanmoins, l'autorité du favori prévalut
+sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu.
+
+«Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur à négocier le
+mariage de son bâtard reconnu avec la fille du connétable, et,
+finalement, en dépit du père et de tous ses parents, il l'obtint.
+
+«On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des âmes adulatrices,
+puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les
+nobles allèrent donner la bienvenue à don Enrique, le traitèrent
+d'Excellence, et lui présentèrent tous ces compliments qui appartiennent
+plutôt aux rois qu'à des vassaux. Mais le personnage paraissait
+tellement ridicule, que n'étant pas accoutumé aux grandeurs, il allait
+se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus
+abjectes; d'où les Italiens disaient que don Enrique était un Matassin
+habillé en roi d'Espagne.
+
+«Le connétable devint fort triste de s'être fait des ennemis de tous ses
+parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna à don Enrique une
+maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait
+jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux affluèrent de tous les
+royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du
+duc de Médina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dépassa la
+valeur de deux cent cinquante mille écus. À Saragosse, on donna l'habit
+d'Alcantara à don Enrique, avec une commande de dix mille écus. Il fut
+nommé gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la
+présidence du conseil des Indes, arrachée à cette fin au comte de
+Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire
+précepteur de l'héritier présomptif de la couronne. Au milieu de toutes
+ces flatteries, la haine contre don Enrique était si véhémente, qu'on
+n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait
+publiquement de lui:
+
+ «Enrique de dos nombres, y dos mugeres,
+ Hijo de dos padres, y de dos madres,
+ Y diables, que mas[198].»
+
+«La reconnaissance de sa filiation et son mariage exaspérèrent la
+famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession
+d'Olivarès au véritable héritier déjà reconnu, don Luis de Haro,
+cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacité
+supérieure.»
+
+Tel est le récit du père dominicain; et bien que nous ayons retranché
+plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur français qui veut être
+respecté, on voit que le bon moine ne brille pas précisément par la
+charité chrétienne.
+
+Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la
+légitimation de Julien privait de l'héritage de cet oncle, se ligua avec
+la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la
+camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne paraît pas que
+Philippe IV ait fait grande résistance; il céda, et envoya en exil le
+ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux années. Mais, comme ce
+prince était incapable de porter lui-même le fardeau du gouvernement, il
+le remit immédiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le
+conserva jusqu'à la mort du monarque.
+
+Olivarès avait d'abord été exilé à Loëches, petite ville de sa
+juridiction, à quelques lieues de Madrid, où la duchesse, sa femme,
+avait bâti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari
+avaient décoré de magnifiques tapisseries, exécutées, ainsi que nous
+l'avons dit, d'après les cartons de Rubens. Renversé du pouvoir d'une
+manière aussi éclatante qu'inattendue, Olivarès, dont la volonté ne
+connaissait pas de résistance quelques jours avant, se vit entièrement
+abandonné de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidèle,
+et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hésita point
+à l'aller voir et à l'assurer de sa reconnaissance et de son dévouement.
+Il ne paraît pas que cette démarche ait nui à la faveur dont l'artiste
+était en possession auprès du roi. Il gagna même bientôt celle du
+nouveau favori, qui aimait et admirait son génie. Il continua donc à
+faire les portraits des personnages les plus éminents de la cour, et à
+représenter les scènes d'intérieur du palais. En 1648, il fut envoyé
+pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des
+tableaux, statues et autres œuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne;
+enfin, il jouit jusqu'à sa mort, arrivée à Madrid le 6 août 1660, de la
+vogue et de la faveur la plus marquée.
+
+Quant au comte-duc, bientôt ses ennemis trouvèrent, qu'à Loëches, il
+était trop près de Madrid, et ils le firent exiler à Toro, petite ville
+ruinée sur le Douro. C'est là qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ
+deux années après sa disgrâce. On raconte que ses ennemis, le
+poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accusé de s'occuper,
+dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considérées alors comme des
+crimes, et sévèrement punies par les lois de l'Église. Mais le grand
+inquisiteur, qu'il avait comblé de places et de bénéfices, prit sa
+défense et détourna cette accusation.
+
+Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence,
+la suite de ses adulateurs et la protection du roi, «et c'était une
+chose digne de pitié, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un
+instant, d'une idole adorée, il avait été transformé en le plus méprisé
+des hommes.» Un des derniers portraits exécutés par Velasquez pour le
+comte-duc avait été celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie
+supérieure seule est terminée; le reste n'a pas été achevé, probablement
+par suite de la disparition du personnage qui, après la disgrâce de son
+père, alla sans doute cacher loin de Madrid son désespoir et sa misère.
+Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de
+lord Ellesmère[201], est resté dans son état incomplet, comme une
+médaille peinte des vicissitudes humaines.
+
+Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort d'Olivarès, et le
+temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les
+désastres du long règne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi
+et de son favori a été fatal à la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne
+ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une
+compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles
+incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au goût
+éclairé du prince et de son ministre?
+
+
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL
+
+1585--1646
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier siècle.--Règne
+ de Charles Ier, époque la plus brillante pour les arts en
+ Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie à
+ la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait
+ du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard
+ Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du
+ comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets
+ d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses
+ portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs
+ artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+ Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.
+
+1585--1630
+
+
+De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au
+commencement du siècle dernier, n'ait pas produit de peintre
+remarquable. Tandis qu'à la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande,
+les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux siècles,
+plusieurs artistes d'un véritable génie, et un grand nombre d'autres
+d'un talent distingué, l'Angleterre seule, en était encore réduite à
+faire venir des peintres étrangers pour représenter les grands
+événements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses
+souverains et de ses principaux citoyens. À part quelques portraitistes
+obscurs, nés sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a
+possédé, avant 1700, aucun artiste réellement digne de ce nom.
+
+Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le goût du
+portrait, lorsqu'il se présenta, en 1526, à Thomas Morus, avec une
+lettre et le portrait d'Érasme, leur ami commun. Le savant et ingénieux
+écrivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier
+d'Angleterre que Holbein était capable de rivaliser avec Albert Durer
+dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le
+peintre de Bâle fut bientôt admis dans les bonnes grâces du roi Henri
+VIII, qu'il a représenté nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous
+les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait également pour ce
+prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette
+époque, plutôt par orgueil et ostentation que par amour de l'art,
+s'empressèrent d'imiter l'exemple de leur maître, et il n'est guère de
+famille anglaise un peu ancienne, qui ne possède quelque portrait de
+Holbein.
+
+L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a été très-grande
+en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne paraît
+avoir hérité même d'une faible partie de son génie.
+
+Après lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent
+se fixer à Londres, et y exercèrent leur talent médiocre pour le
+portrait, de la fin du seizième au commencement du dix-septième siècle.
+Le dernier, attaché à la cour de la reine Élisabeth, était entretenu à
+son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse.
+Un autre peintre étranger, plus célèbre que les précédents, Frédéric
+Zucchero, d'Urbin, travailla également pour elle, et l'on voit à
+Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages
+toutefois ne donnent qu'une idée fort imparfaite du talent de cet
+artiste qui, en compagnie de son frère Taddeo, a peint, d'une manière si
+vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola,
+près de Viterbe, qui appartenait alors à la puissante maison Farnèse.
+
+À Rubens, et à Van Dyck, son élève, était réservé l'honneur d'exercer en
+Angleterre une influence égale, supérieure même à celle de Holbein. Les
+nombreux portraits et les grandes toiles exécutés par ces deux artistes,
+et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie à
+Londres, ne servirent néanmoins à former aucun peintre de quelque
+talent; car il est à remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus
+habile de Van Dyck, bien qu'il ait vécu en Angleterre, était né en
+Allemagne, où il avait appris les premiers éléments de son art[202].
+
+Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le
+génie littéraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille
+depuis longtemps d'un si vif éclat, grâce à l'immortel Shakespeare;
+comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avancée en
+toutes choses, soit restée presque entièrement étrangère à l'art, jusque
+vers le quart du dernier siècle? Nous ne croyons pas être injuste envers
+elle, en avançant que cet état de choses doit être attribué, avant tout,
+au peu de goût du peuple anglais pour le beau; ensuite aux révolutions
+politiques et religieuses, et surtout à l'austérité des mœurs
+puritaines, qui écarta pendant longtemps des temples et des monuments
+publics les tableaux et les statues, les considérant avec horreur comme
+des œuvres de la superstition papiste.--D'un autre côté, l'encouragement
+exclusif que la noblesse anglaise a donné pendant deux siècles à la
+peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui
+beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que
+l'atmosphère humide, et presque toujours chargée de brouillards de la
+«Reine de l'Océan,» n'a jamais été favorable à un art, qui emprunte à la
+lumière du soleil ses rayons les plus purs, pour éclairer et animer
+ses brillantes œuvres.
+
+Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au siècle dernier, l'apparition
+de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent,
+William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture
+anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi
+nouvelle qu'originale[203].
+
+Mais si, jusqu'au dix-huitième siècle, l'Angleterre n'a produit aucun
+peintre remarquable, elle peut néanmoins se vanter d'avoir possédé un
+certain nombre d'hommes distingués, véritablement amis des arts, et
+ayant su dignement les encourager.
+
+À ce point de vue, aucune époque ne peut être comparée, dans l'histoire
+d'Angleterre, au règne du brillant et infortuné Charles Ier.
+
+Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son
+royaume, et s'il ne réussit pas à former une école de peinture anglaise,
+il fut assez heureux pour attirer à sa cour les maîtres les plus
+éminents, en différents genres, tels que les peintres Rubens et Van
+Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et
+Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'éducation que ce prince avait
+reçue, et une inclination naturelle, le poussaient à aimer et
+rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement à cette
+disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements
+donnés aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les
+biographes qui ont raconté son règne, font honneur de cette tendance du
+roi Charles à son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui,
+lui-même, en cela, obéissait plutôt à un sentiment d'ambition et
+d'orgueil, qu'à un véritable penchant pour les productions de l'art.
+Rival implacable du célèbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey,
+grand-maréchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser
+à ce seigneur la gloire d'avoir le premier créé en Angleterre un musée
+de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de
+dessins, de peintures, de médailles, de livres et de gravures. Il excita
+son maître à suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et
+lui-même il s'efforça de l'imiter et de l'égaler. «Ce fut par l'exemple
+et à la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et à cause de
+la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, doué
+d'ailleurs par la nature d'un goût sûr et délicat, aima les arts et leur
+donna de l'encouragement.»--C'est donc au comte d'Arundel que revient
+l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le goût de
+l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mêle à toutes
+choses dans ce pays, ne soit pas restée étrangère à ce résultat, le
+comte ne mérite pas moins d'être considéré comme le plus illustre
+amateur anglais du dix-septième siècle.
+
+Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rébellion et des
+guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rétablissement de
+Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du
+beau, mais même toute aptitude à pouvoir le comprendre:
+
+.....«Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et
+vain. Il conversait avec très-peu de personnes de sa nation; il vivait
+comme s'il avait été dans un autre pays. Sa maison était le rendez-vous
+de tous les étrangers et de ceux qui affectaient de le paraître... Il
+passait une grande partie de son temps à voyager. Il demeura plusieurs
+années en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait
+extrêmement l'humeur et les manières de cette nation, et affectait de
+les imiter... Il voulait qu'on le crût fort savant, surtout en ce qu'il
+y avait de plus curieux dans l'antiquité, sous prétexte qu'il avait
+dépensé des sommes immenses à faire un amas de médailles les plus rares,
+et à acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il
+n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de
+faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les eût payées bien cher. Il
+était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il
+y eût d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle,
+à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de réputation. Il avait
+dans son port, dans sa contenance, et dans ses manières, toutes les
+apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits
+semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus
+illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le
+monde, et le respect de plusieurs, comme représentant l'origine et la
+gravité des anciens nobles, dans le temps où ils étaient plus
+vénérables. Mais tout cela n'était qu'extérieur. Naturellement, il était
+la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfants et les
+divertissements les plus méprisables. Il ne paraissait pas fort
+affectionné pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de
+penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il
+pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la
+quitta-t-il aussitôt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en
+Italie, où il est mort avec les sentiments équivoques pour la religion
+dans lesquels il avait vécu.»
+
+Certes, voilà un portrait peu flatté: nous laissons aux Anglais le droit
+de décider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le
+règne de Charles II, n'a pas jugé le comte d'Arundel plutôt avec ses
+rancunes politiques, qu'avec l'impartialité exigée d'un historien. Sans
+doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-maréchal
+d'Angleterre, d'avoir quitté sa patrie, en 1642, au commencement de la
+lutte engagée entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi
+l'infortuné Charles 1er à sa malheureuse destinée. Son devoir
+d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait à rester,
+afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son expérience des
+affaires, de son influence, et, s'il eût été possible, d'une
+intervention modérée. Mais, en admettant que le jugement de lord
+Clarendon soit mérité, si on l'applique à l'homme public, au
+grand-maréchal d'Angleterre, il nous paraît tout à fait injuste,
+lorsqu'il cherche à déprécier les qualités de l'homme privé, surtout son
+amour et son admiration véritable pour l'art et l'antiquité. Les faits
+et les témoignages les plus authentiques, donnent un démenti formel à
+cette appréciation du caractère, des goûts et du savoir du comte
+d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dépenser beaucoup
+d'argent et de réunir des collections de statues, de médailles et de
+tableaux, pour être considéré comme un amateur éclairé: mais l'homme qui
+passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des
+chefs-d'œuvre que ce pays renferme; qui découvrit le génie
+d'Inigo-Jones, qui fut lié avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et
+conserva tant qu'il vécut, pour son bibliothécaire, le savant Junius,
+auquel il fit composer le traité _De Pictura Veterum_; qui pensionna le
+mathématicien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly,
+les premiers sculpteurs qui exercèrent leur art en Angleterre; qui
+attacha à son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le
+graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme
+devait nécessairement ne pas être insensible aux beautés de l'art, non
+plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, à l'égal des sciences
+et des lettres.
+
+Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'idée
+de les initier à la connaissance des œuvres de l'antiquité, en
+introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des
+inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attesté par ses
+contemporains, et reconnu par les écrivains les plus recommandables.
+
+Le docteur Richard Chandler, dans sa préface des _Marmora
+Oxoniensia_[207], reconnaît que le comte d'Arundel a rendu ce service à
+sa patrie. «Sous les règnes de Jacques Ier et de Charles Ier,
+dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on
+considère ses ancêtres, sa vie et son caractère, doit être
+nécessairement compté parmi les hommes les plus illustres et les plus
+magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie à Rome, retenu dans
+cette ville par les mœurs si polies des Italiens, et par la douceur du
+climat. Là, contemplant chaque jour les vénérables restes de l'art, de
+l'élégance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous
+sachions, il résolut d'enrichir sa patrie de ces précieuses dépouilles_.
+Son opulent patrimoine lui permettait de mettre à exécution cette pensée
+royale. Il acheta donc à Rome, n'importe à quel prix, les plus
+excellentes œuvres que recommandait l'antiquité. Il aurait fait plus, si
+le souverain pontife ne s'était opposé à ce qu'il fît passer en
+Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgré tous ses
+efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trésor
+admirable, et comme il n'en aurait existé nulle part de semblable. C'est
+pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettœus (Petty), savant d'un
+jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des œuvres
+de l'art antique. Pettœus partit, on le pense bien, avec une somme
+considérable; il parcourut l'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure; visita
+les ruines des plus nobles cités, et n'hésita pas à revoir plusieurs
+fois ces vénérables monuments, au péril de ses jours, bravant les
+avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquités de tous genres qu'il
+avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur,
+coûtaient au comte des sommes énormes, principalement à cause du mauvais
+état des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi,
+elles devaient exciter, au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration
+des amateurs de l'antiquité.»
+
+Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208],
+attribue également au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier,
+fait connaître les œuvres de l'art antique à l'Angleterre.--«Thomas
+Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme
+public, par cet admirable portrait qu'en a donné lord Clarendon. Vivant
+surtout avec lui-même, mais dans tout l'éclat de l'ancienne noblesse,
+son unique récréation était sa collection d'objets d'art, dont les
+restes dispersés font aujourd'hui encore le principal ornement de
+plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commença à réunir publiquement
+dans ce pays des collections d'objets d'art, et à montrer cet exemple au
+prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de
+Buckingham.--«Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de
+respect du très-honorable Thomas Howard, lord grand-maréchal
+d'Angleterre, aussi distingué par le noble patronage qu'il accordait aux
+arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est à
+sa munificence, ainsi qu'aux dépenses qu'il fit avec tant de générosité,
+que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la
+première fois les statues grecques et romaines, dont il a commencé à
+décorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ
+vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprimé en 1634),
+et qu'il a constamment continué depuis à faire transporter de l'antique
+Grèce en Angleterre.»
+
+Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, à Berlin,
+n'est pas moins explicite, dans son très-précieux ouvrage: _Treasures of
+art in Great-Britain_[210]. Après avoir donné un aperçu des principales
+acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il
+ajoute: «Au milieu de cet amour général pour les œuvres les plus pures
+de l'art, le roi avait un digne émule dans la personne du comte
+d'Arundel, dont nous avons déjà fait mention; et même ce fut ce seigneur
+qui inspira le premier ce goût au roi. Il collectionnait aussi avec le
+sentiment le plus éclairé, le goût le plus sûr et une munificence
+princière, des peintures, des dessins, des pierres gravées, mais avant
+tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs
+voyages sur le continent, il fit lui-même beaucoup d'acquisitions, et il
+employa ensuite des agents très-connaisseurs en cette partie dans les
+différentes contrées de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un
+savant, John Elwyn[211], furent très-heureux dans les acquisitions
+qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser
+aux sources originales (en Grèce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent
+que ce grand connaisseur avait un esprit extrêmement cultivé.»
+
+Enfin, nous ajouterons l'autorité d'un artiste éminent, contemporain du
+comte, et non moins remarquable par la supériorité de son esprit et de
+ses connaissances, que par son brillant génie comme peintre. Pierre Paul
+Rubens, informé à Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble
+lord, de son désir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme,
+aurait répondu de la manière suivante: «Quoique j'aie refusé d'exécuter
+les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout
+du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis
+prêt à accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le
+regardant comme un évangéliste pour le monde de l'art, et comme le grand
+protecteur de notre état_.»[212]
+
+On voit par ces différents témoignages combien lord Clarendon s'est
+montré sévère et même injuste envers la mémoire du comte d'Arundel,
+considéré comme homme de goût et de savoir.
+
+Mais avant d'entrer dans des explications détaillées sur les
+acquisitions faites par ce célèbre amateur, sur ses différentes
+collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son
+temps, nous croyons nécessaire de donner un abrégé très-succinct de sa
+vie. Nous l'avons extrait de «l'histoire des antiquités du château et de
+la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la
+conquête (des Normands) jusqu'au temps présent[213], par le révérend
+Tierney, chapelain du duc de Norfolk,» qui est aujourd'hui l'héritier
+des comtes d'Arundel.
+
+Thomas Howard naquit à Finchingfield, comté d'Essex, en 1585. Il était
+le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne
+Dacre, sa femme. À l'âge de dix ans, il perdit son père, qui lui laissa
+une fortune très-embarrassée. Sa mère était, à ce qu'il paraît, une
+femme remarquable: elle voulut que son fils reçût la meilleure
+éducation, et la surveilla elle-même avec la tendresse la plus
+attentive.
+
+En 1606, à peine âgé de vingt et un ans, il épousa Alatheia, troisième
+fille et seule héritière éventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury.
+L'année suivante, il fit son entrée à la cour, et le roi Jacques
+1er servit de parrain à son fils aîné. Ce prince aimait beaucoup le
+jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de
+l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le
+comte avait été élevé par sa mère, et sa mauvaise santé ne s'y fussent
+opposés[214].
+
+Ces motifs ne l'empêchèrent pas néanmoins d'être créé, en 1611,
+chevalier de la Jarretière, distinction qui prouve la faveur dont il
+jouissait auprès du monarque.
+
+Mais sa santé délicate et chancelante s'accommodait difficilement du
+climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rétablir ses
+forces, il se décida, vers la fin de 1611, à transporter sa résidence
+dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit
+donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en
+1612, et, à la fin de cette année, il était de retour en Angleterre.
+Nous le trouvons, le 14 février 1614, au mariage de la princesse
+Élisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frédéric, comte palatin du
+Rhin. Mais son séjour dans sa patrie fut alors de peu de durée; chargé
+de conduire cette princesse à son mari, à peine eut-il rempli cette
+mission, qu'il se hâta de regagner l'Italie, où il resta plus d'une
+année, et d'où il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre
+1614.
+
+C'est pendant ce second séjour qu'attiré vers les belles choses que
+Venise, Florence et Rome offraient à sa vue et à ses études, il résolut
+de former une collection des spécimens les mieux choisis de tout ce que
+l'art antique et l'art moderne présentaient de plus remarquable. Il fit
+donc alors en Italie, soit par lui-même, soit par des agents
+très-intelligents qu'il entretenait à cet effet dans les principales
+villes, de nombreuses acquisitions payées au poids de l'or, et destinées
+à orner sa résidence d'_Arundel-House_, à Londres.
+
+Rentré dans sa patrie, et bientôt élevé au rang de lord du conseil
+privé, et de membre de la commission des six pairs chargés d'exercer en
+commun l'office de comte grand maréchal d'Angleterre, dont il fut plus
+tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses énormes
+traitements à augmenter ses collections. C'est alors qu'étendant le
+cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, à la
+découverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres
+antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses
+nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde à sauver
+sa vie au milieu d'une affreuse tempête. Il perdit tous les objets qu'il
+avait pu réunir, et, à peine à terre, il fut mis en prison par les
+Turcs, comme espion des chrétiens. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa
+liberté, il se remit à poursuivre sa mission, et nous verrons plus
+tard qu'il fut assez heureux pour faire passer à Londres, en 1627, ce
+qu'il était parvenu à trouver dans le Levant.
+
+Les acquisitions d'antiquités réunies par le comte avaient stimulé
+quelques-uns de ses compatriotes à entrer dans cette noble voie. Le
+comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencèrent alors à faire de
+semblables collections, et il est amusant, dit le révérend M. Tierney,
+d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforçait de prévenir ses
+nouveaux émules dans l'acquisition de leurs curiosités favorites. La
+lettre suivante, bien que sans date, doit avoir été écrite par le comte,
+vers l'année 1619. «Je désire, écrit-il à la comtesse sa femme, que vous
+puissiez présentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Roë
+(c'était l'agent du duc de Buckingham) a rapporté d'antiquités: dieux,
+vases, inscriptions, médailles et telles autres choses. Je pense que sir
+Robert Cotton ou M. Dikes sont disposés à les acheter. Je désire que
+cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne
+(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216].»
+
+En Europe, le comte employait à ses acquisitions d'œuvres d'art un grand
+nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte
+des lettres[217], nous voyons figurer à Bruxelles W. Trumbull; à Anvers,
+envoyé près de Rubens, un autre dont le nom est resté inconnu; à
+Venise, sir John Borough; à Madrid, Arthur Hopton; à la Haye, le peintre
+Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur
+l'acquisition des tableaux des plus célèbres maîtres, parmi lesquels
+nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphaël, Léonard de Vinci, le
+Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte
+n'hésitait pas à payer fort cher les œuvres qui lui étaient signalées
+comme dignes de décorer sa galerie.
+
+L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'œuvre des maîtres du
+seizième siècle ne l'empêchait pas de rendre hommage au talent des
+artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le
+premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le célèbre
+Pierre-Paul Rubens, dont la réputation remplissait l'Europe entière.
+Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur
+anglais du peintre d'Anvers, mais la réponse de Rubens, que nous avons
+rapportée, à l'envoyé du comte qui venait le solliciter de faire son
+portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste
+tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et
+voici ceux que M. André Van Hasselt indique, dans le catalogue placé à
+la suite de son _Histoire de Rubens_[218].
+
+«Nº 948. Lord Arundel, ouvrage indiqué dans le catalogue de la vente de
+Rubens, nº 97.
+
+«Nº 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut
+peint, en 1627, pour le noble lord. Après la confiscation des biens de
+ce seigneur, en 1649, le tableau fut transporté à Anvers et vendu à
+l'électeur de Bavière. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale
+de Munich.
+
+«Nº 950. Le même, revêtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la
+collection du comte de Carlisle, en Angleterre; gravé par J. Houbraken,
+dans un cadre ovale orné.
+
+«Nº 951. Le même, revêtu d'une armure. Dans la collection du comte de
+Warwick, en Angleterre.»
+
+En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne à Londres, où il se
+trouvait au commencement d'août 1629, il peignit, pendant son séjour,
+pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219].
+
+Notre amateur ne fut pas moins lié avec Van Dyck. M. Carpenter[220]
+incline à croire, d'après les documents authentiques qu'il a découverts,
+que le comte avait cherché, dès 1620, à attirer Van Dyck en Angleterre
+pour l'y retenir à son service; mais il est certain que plus tard,
+pendant le long séjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il
+vécut avec le lord-maréchal d'Angleterre dans une complète
+intimité.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier
+Digby, résident à Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII,
+ce fut le comte d'Arundel «très-grand amateur des arts du dessin, qui
+introduisit Van Dyck dans les bonnes grâces du roi d'Angleterre: ce
+peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme,
+et ils sont, dit-il, plutôt vivants que peints.»
+
+Voici, d'après le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui
+existent encore aujourd'hui à Arundel-Castle, résidence du duc de
+Norfolk... et qui ont probablement été exécutés par lui pour le comte et
+d'après ses commandes:
+
+«Le portrait de Charles Ier, à mi-corps, que M. Waagen attribue à
+l'un des élèves du maître;
+
+«Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le même
+connaisseur;
+
+«Thomas Howard, revêtu de son armure, à mi-corps, peint avec soin, et
+d'un ton brun vigoureux;
+
+«Le même, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont représentés assis,
+jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe placé près de lui:
+la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vêtus.
+La composition est naturelle, et l'exécution soignée d'un ton
+entièrement brun;
+
+«Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore
+jeune. Le père est revêtu de son armure, avec le bâton de
+commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux
+genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est
+pas moins remarquable par son coloris bruni; l'exécution en est
+réellement magistrale;
+
+«Henri Howard, en costume noir, peint à peu près jusqu'aux genoux,
+admirablement modelé, d'un ton chaud comme celui de Titien.»
+
+L'authenticité de ces portraits, attribués à Van Dyck, n'est pas
+contestée par le savant appréciateur de Berlin; il n'en est pas de même
+de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considère
+comme un Van Dyck à Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce
+maître.
+
+En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de
+lord Clarendon[223].
+
+Nous ignorons si le célèbre tableau qui représente le comte, et dans
+lequel Van Dyck a placé le fameux bronze de la tête d'Homère, se trouve
+parmi ceux énumérés ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut
+largement employé par le grand-maréchal d'Angleterre et les siens. Si
+l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces
+portraits de famille, on doit également admettre que la supériorité de
+l'artiste ne fut pas étrangère au choix que fit de son pinceau l'un des
+plus grands connaisseurs de l'Angleterre.
+
+Un autre peintre moins célèbre, mais cependant bien connu dans la
+Grande-Bretagne, où il a longtemps travaillé, non sans talent, le
+hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte
+d'Arundel. M. Waagen cite de lui, à Arundel-Castle, deux tableaux: l'un,
+représentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits
+sont de bons spécimens du talent de cet artiste de second ordre[224].
+Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore
+deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les
+voyait, de son temps (vers 1800), au château de Worksop. Ils sont datés
+de 1618; le lord est représenté assis, vêtu de noir, portant à son cou
+le collier de l'ordre de la Jarretière; il désigne avec son bâton de
+maréchal quelques statues qui sont près de lui[225].
+
+Daniel Mytens, peintre hollandais, attaché au service de Charles Ier,
+fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on
+voit par une lettre de cet artiste, adressée de Londres, le 18 août
+1618, à sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à La Haye, et
+rapportée par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait exécuter par
+cet artiste des réductions de ces portraits, et qu'il les envoya à
+Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux.
+
+Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Académie du très-noble art
+de la peinture_[226], ayant accompagné, en Angleterre, son maître,
+Gérard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reçut les
+encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227].
+
+Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre
+amateur. Dès 1623, il fit pour lui quatre dessins à la plume, d'après
+Léonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est à la comtesse
+d'Arundel que Vosterman a dédié sa gravure, en six planches, de la
+bataille des Amazones, d'après Rubens.
+
+Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la
+mémoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le
+premier, découvrit le génie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway
+«les embellissements des bâtiments de Westminster avaient été confiés à
+lord Arundel et à Inigo Jones (Rymer Fœdera, vol. XVIII, p. 97); et, en
+1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et
+l'uniformité de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's
+inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229],
+sont présentement chez le lord Pembroke, à Wilton.»
+
+Il paraît que le roi Jacques avait résolu de réparer la cathédrale de
+Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaçait
+de tomber en ruine. Il avait résolu également de remplacer les
+constructions ébranlées de l'ancien palais de White-Hall par le bâtiment
+actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collègues furent
+chargés de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succès. M.
+Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 août 1620,
+adressée au noble lord, dans laquelle, après l'avoir entretenu des
+logements préparés pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de
+Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions à
+Saint-Paul est entièrement terminé, et que les maçons doivent se mettre
+à refaire la partie située à l'extrémité ouest, qu'ils avaient démolie.
+
+Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel
+employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui
+exercèrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons
+indiquer les travaux qu'ils exécutèrent pour leur protecteur. Peut-être
+Nicolas Stone, qui était à la fois sculpteur et architecte, fut-il
+occupé, avec ses deux compatriotes, à bâtir et à décorer l'hôtel du lord
+à Londres, sur les bords de la Tamise, ses châteaux d'Arundel et
+d'Albury, dans le comté de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth,
+près de Londres. Quant à Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur,
+il est l'auteur de la statue en bronze, érigée aujourd'hui à
+Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar
+prouve que cette statue fut exécutée aux frais du comte d'Arundel. M.
+Carpenter, dans ses mémoires inédits sur Rubens et Van Dyck[232], cite
+une pétition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il
+termine par: «Son très-humble, obéissant et indigne _Praxitèle_.»
+
+Indépendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons,
+le comte avait également une magnifique collection de pierres gravées et
+de médailles. Mais ce qu'il possédait peut-être de plus remarquable,
+c'était sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu
+réussir à se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les
+Pays-Bas, des œuvres des principaux maîtres des différentes écoles.
+Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte
+avait acheté à Venise une _Lucrèce_ du Titien, violée par Tarquin,
+représentée d'une autre manière que celle du même maître, acquise pour
+le roi Charles, et dont parle le même auteur[234]. On voyait dans la
+galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses écoles
+d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il
+paraît avoir préféré, au moins si on en juge par le grand nombre de
+tableaux de ce maître, gravés par Hollar comme faisant partie de la
+collection d'Arundel. Cette préférence était peut-être due,
+indépendamment de la supériorité de cet artiste, à ce qu'il avait peint
+presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, à la cour
+duquel il avait longtemps vécu. Le comte, très-fier de sa haute
+naissance, s'était attaché à réunir, non-seulement les portraits de ses
+ancêtres, mais aussi ceux des hommes et des femmes célèbres dans les
+annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit
+publique, soit particulière, n'a pu réunir autant d'ouvrages de ce
+peintre; car, à côté de ses tableaux, le comte possédait une
+très-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait
+avec Holbein la prédilection de l'illustre amateur. Il avait réussi à se
+procurer bon nombre de dessins de l'éminent artiste; il les avait
+achetés, en partie, à la vente de la célèbre collection Imhoff, à
+Nuremberg[235], collection qui avait été formée du vivant même d'Albert
+Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami.
+
+Mariette raconte[236], «qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une
+très-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier
+Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ à Paris, se flattant d'en
+faire aisément l'acquisition. Il ne put y réussir, et se faisant
+connaître pour lors à M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui
+avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du
+Parmesan que possédait M. Delanoue, il paraît, ajoute Mariette, qu'il
+s'en était procuré beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721,
+les débris de sa collection, Zanetti, qui était alors à Londres, acheta
+un magnifique recueil de dessins de ce maître, au nombre de cent trente,
+dont il publia depuis, en 1743, à Venise, des estampes gravées, partie
+en cuivre, et partie en bois, à la manière d'Ugo da Carpi, qu'il remit
+en honneur[237].--«De tous les cabinets particuliers, dit encore
+Mariette[238], le plus abondant en dessins de Léonard a été, je pense,
+celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait épargné ni soins
+ni dépenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis
+dans tous les genres. Mais il était surtout passionné pour les dessins,
+et il en avait formé un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais.
+En particulier, il avait conçu une si forte estime pour ceux de Léonard,
+que, non content de ceux qu'il possédait, il avait offert, au nom de
+Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu'à trois mille pistoles d'Espagne
+(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la
+bibliothèque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de têtes (au
+nombre d'environ deux cents, à la même bibliothèque) peut avoir
+appartenu à cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que...
+près de quatre-vingts de ces têtes ont été gravées par Venceslas Hollar,
+qui était au service du comte.»
+
+La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre
+amateur, qu'elle lui inspirait des préjugés certainement déraisonnables.
+Horace Walpole raconte, d'après Evelyn[240], «que le comte croyait que
+celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais être un
+honnête homme.» L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relève cette
+opinion comme devant donner, si elle était prouvée, une triste idée de
+celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapportée. Il a raison
+assurément; car il n'est pas besoin de démontrer qu'on peut être un fort
+honnête homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau.
+Peut-être la pensée du grand amateur anglais était-elle semblable au
+sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses
+élève l'âme, la fortifie dans l'adversité et la console[241]. Peut-être
+aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord
+grand maréchal d'Angleterre, lui inspiraient le dégoût des stériles
+agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port
+de refuge, à l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa sérénité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de
+ Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords
+ Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de
+ Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il
+ se sert des ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour
+ se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans
+ les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour
+ Charles Ier.--Buckingham est assassiné par Felton.
+
+1590--1628
+
+
+À côté du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand
+chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son goût
+pour les arts et l'antiquité que par la protection qu'il accordait aux
+artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie à ses
+frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission chargée
+de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on
+voulait ajouter à Westminster. Il possédait, à Wilton, un grand nombre
+de statues et de marbres antiques, et il avait, à Londres, des
+médailles, des peintures et des dessins de maîtres. Ce fut lui qui
+échangea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de
+quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint
+Georges par Raphaël, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242].
+Après lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert
+Montague, qui se faisaient également remarquer par leur goût pour les
+arts, et qui cherchaient aussi à réunir des dessins et des
+peintures[243].
+
+Mais tous ces seigneurs étaient effacés par le brillant favori de
+Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham.
+Lorsqu'il avait à cœur de se procurer soit pour lui-même, soit pour ses
+maîtres, les œuvres les plus rares, il n'était arrêté par aucune
+considération de dépense, et il écartait tous ses concurrents par des
+offres qui devenaient de véritables prodigalités. Le duc s'était lié
+avec Rubens pendant le séjour que ce peintre fit à Paris, en 1621,
+époque où il entreprit les compositions allégoriques de la galerie du
+palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Médicis. Georges Williers
+se trouvait également à la cour de France, où il était venu à la suite
+des négociations entamées pour le mariage de Henriette-Marie, fille de
+Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut à Paris, à ce qu'on
+prétend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit à servir
+d'intermédiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et à
+essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, régente des
+Pays-Bas, de rétablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les
+considérations politiques qui avaient déterminé le favori de Charles
+Ier à faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le décidèrent pas
+également à lui proposer l'acquisition de son cabinet, composé de
+peintures, d'antiquités et d'autres objets rares et curieux qu'il avait
+réunis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait
+fait construire dans sa maison, à Anvers, une salle ronde éclairée par
+une seule ouverture au centre dans le haut, à l'imitation de la rotonde
+(le Panthéon) de Rome, pour obtenir une lumière égale. C'est là qu'il
+avait disposé son précieux musée, composé de marbres, de statues, de
+bronzes, de médailles, de camées, de pierres gravées, de livres et de
+tableaux. Ces derniers étaient en partie de sa main, en partie des
+copies faites par lui, à Venise et à Madrid, d'après le Titien, Paul
+Véronèse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites
+des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun
+étranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de
+visiter son cabinet[244].
+
+Le duc de Buckingham avait probablement vu le musée de Rubens, et c'est
+ce qui le décida sans doute à en négocier l'acquisition. Il fit d'abord
+à Rubens cette proposition par lettre, à la fin de 1622, et il lui
+envoya bientôt après, à Anvers, le sieur Blondel, Français, grand
+connaisseur, lequel, après examen de cette collection, en offrit à
+Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens
+hésita, malgré l'élévation de cette offre: il avait de la peine à se
+défaire d'une collection réellement royale, qu'il n'avait réunie
+qu'après nombre d'années de voyages et de grandes dépenses. Cependant,
+pressé par les instances du duc, il finit par accepter les propositions
+de son agent. Il n'y consentit toutefois qu'à la condition que les
+statues, bustes et bas-reliefs seraient moulés, afin qu'il ne restât pas
+complétement privé de ses modèles et de ses études sur l'antique. Il fit
+mettre des copies aux places précédemment occupées par les originaux,
+et, selon l'un de ses biographes[246], plaçant d'autres tableaux dans
+les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en
+apparence, le même cabinet.
+
+Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Roë, ambassadeur
+d'Angleterre à Constantinople, de 1621 à 1623, à chercher et acheter
+pour le roi Charles des manuscrits, des médailles et des marbres.
+L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait déterminé son
+rival à se servir de sir Thomas Roë pour le même objet. La
+correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a
+été publié[247], rend compte des dangers et des difficultés éprouvés,
+tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux désirs des deux
+nobles lords.
+
+À Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait
+également ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des maîtres
+de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux
+Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize
+Paul Véronèse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma
+jeune. À ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les
+précédents, sont indiqués dans le catalogue de la vente faite après sa
+mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois
+compositions de Léonard de Vinci, une d'André del Sarto, trois de
+Raphaël, une de Jules Romain, deux du Corrège, deux d'Annibal Carrache,
+trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio
+Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures
+n'avaient pas sans doute le même mérite; mais il y avait parmi elles des
+toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce maître a
+introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de
+Soliman, et dont le duc avait refusé sept mille livres sterling (175,000
+francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'œuvre du Corrège,
+_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV,
+pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus
+précieux ornements du grand salon carré du Louvre. Rubens avait donc
+raison d'écrire à Peiresc, de Londres, le 9 août 1629: «....On est loin
+de rencontrer dans cette île la barbarie que le climat pourrait y faire
+supposer, éloignée qu'elle est de la délicieuse Italie; il faut même
+l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part
+une aussi grande quantité de tableaux de maîtres que dans le palais du
+roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248].»
+Toutes ces richesses artistiques avaient été placées par le duc dans sa
+résidence de York-House, dans le Strand, à Londres. Après sa mort, elles
+furent vendues et dispersées. Le roi Charles, le duc de Northumberland
+et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acquéreurs
+de ces magnifiques ouvrages réunis avec tant de dépenses.
+
+Le favori de Charles Ier apportait la même ardeur à procurer à son
+maître les œuvres les plus rares. Il employa quelquefois à ces
+négociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre,
+dessinateur, enlumineur, écrivain de troisième ordre, et, de plus, agent
+secret mêlé à la politique et à la diplomatie[250]. Attaché au service
+du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoyé
+plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrète de négocier la paix
+entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans
+son Histoire de Rubens[251], l'artiste était dans la confidence de cette
+négociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, après la
+mort de sa première femme, Isabelle Brant, motivé en apparence sur la
+nécessité de se distraire, aurait eu, en réalité, pour cause, une
+mission du duc de Buckingham auprès des généraux et négociateurs
+espagnols, dans l'intérêt du rétablissement de la paix, qu'il parvint
+plus tard à faire accepter par les deux parties.
+
+Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins
+considérable à l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept
+cartons de Raphaël, placés aujourd'hui au palais de Hampton-Court; à
+l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, où ils étaient restés
+depuis le temps de Léon X, pour le compte du roi Charles Ier.
+
+Le duc réussit également dans la négociation qu'il ouvrit avec le duc de
+Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son maître, de la célèbre galerie
+de tableaux créée dans cette ville et augmentée, pendant plus d'un
+siècle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle coûta
+au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme
+énorme pour le temps, et qui en représenterait aujourd'hui plus du
+triple. Depuis la fin du quinzième siècle, cette famille des Gonzague,
+portée naturellement vers le beau, s'était appliquée à s'entourer des
+artistes les plus éminents, et à les retenir à Mantoue. C'est ainsi que
+le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirés à leur cour, et
+décorèrent leurs palais d'œuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son
+fameux Triomphe de Jules César, et Jules Romain la Guerre des Titans
+contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son
+génie. La collection achetée pour le roi Charles comprenait, entre
+autres chefs-d'œuvre, la _Vierge à la perle_, de Raphaël, maintenant au
+musée de Madrid; l'_Éducation de Cupidon_, du Corrège, aujourd'hui à la
+_National Gallery_, à Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au musée
+du Louvre; les _Douze Césars_, du même maître, et beaucoup d'autres
+ouvrages des plus célèbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne
+put admirer ces chefs-d'œuvre dans le palais de son royal maître, s'il
+est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux
+n'arrivèrent en Angleterre que dans l'année 1629, car il était tombé
+sous le poignard de Felton le 28 août 1628.
+
+On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son
+maître, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le
+caractère et les qualités du cœur, mais le premier, peut-être, à citer
+pour son amour véritable du beau, son goût aussi sûr qu'éclairé, et la
+protection généreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et
+encouragea les artistes venus à sa cour. Rubens, pendant son séjour en
+Angleterre, dans le courant de l'année 1629, fut frappé de la prospérité
+dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes
+sortes qu'il renfermait dès lors au point de vue des arts.--«Cette île,
+écrit-il à P. Dupuy, de Londres, le 8 août 1629[255], me semble un
+théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un homme de goût,
+non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la beauté de la
+nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure qui m'a paru
+d'une richesse extrême, et qui annonce un peuple riche et heureux au
+sein de la paix, mais encore par la quantité incroyable d'excellents
+tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans
+cette cour.»--Horace Walpole a donc bien jugé Charles Ier, lorsqu'il
+dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus nécessaires pour faire le
+bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: «Plût à Dieu qu'il n'eût pas été
+convaincu que lui seul, connaissant les moyens à employer pour le rendre
+heureux, devait lui seul posséder le pouvoir d'assurer la félicité
+publique[256]!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et son traité
+ _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
+ ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+ Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres
+ achetés par le comte d'Arundel.--Leur explication par
+ Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques à Arundel-House.
+
+1589--1636
+
+
+Parmi les hommes célèbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirés
+par la renommée du roi Charles Ier, et par la liberté dont on
+jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257],
+l'un des savants du dix-septième siècle qui ont le mieux étudié et le
+mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquité. Son père, Franciscus
+Junius, de Bourges, n'était pas moins recommandable, selon le témoignage
+de Jean-Georges Grævius[258], par la modération de son caractère que par
+la pureté de ses mœurs. Après avoir embrassé la religion réformée, et
+s'être fait ministre, il avait quitté la France, et s'était réfugié en
+Allemagne pour éviter les persécutions. Établi d'abord à Heidelberg,
+c'est là que naquit, en 1589[259], l'auteur du traité _De pictura
+veterum_. Junius père, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait
+quitté Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les
+états des Provinces-Unies lui envoyèrent une députation d'une des
+provinces, pour l'engager à se fixer à Leyde, afin d'y enseigner la
+théologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta à la grande
+satisfaction de l'Église et de la célèbre université de cette ville,
+jusqu'en 1602, année dans laquelle il mourut.
+
+Son fils grandissait et s'appliquait à l'étude des mathématiques, avec
+le projet arrêté de suivre la carrière des armes, sous les ordres du
+prince d'Orange. Mais, en 1609, une trêve de douze ans ayant été conclue
+avec l'Espagne, il changea de résolution, et se livra entièrement à
+l'étude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des
+saintes Écritures. Il commença par réunir, mettre en ordre et publier
+les écrits de son père; il se rendit ensuite en France, et, en 1620,
+passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honnêtes gens
+pour l'élévation de son esprit, la profondeur de son savoir, et
+l'extrême aménité de son caractère. Charmé par l'agrément que lui
+offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui
+témoignaient les hommes distingués qui l'y avaient si bien accueilli, il
+y fixa son séjour, et passa trente années, comme bibliothécaire, dans la
+famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa
+son traité _De pictura veterum_, qui fut envoyé par Guillaume Blavius à
+Amsterdam, vers 1636, pour y être imprimé.
+
+Cet ouvrage, modèle d'une véritable érudition, n'empêcha pas Junius de
+se livrer à des travaux beaucoup plus arides, et qui épouvanteraient
+aujourd'hui l'imagination du savant le plus déterminé. Possédant à fond,
+comme tous les lettrés de son siècle, les langues grecque et latine,
+Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe
+occidentale. Il se mit donc d'abord à étudier la langue anglo-saxonne,
+et démontra qu'elle avait été la source des langues allemande, anglaise
+et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le
+franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il
+s'assura, par ces études, qu'un grand nombre de mots en usage
+aujourd'hui, en français, en italien et en espagnol, sont tirés de ces
+dialectes primitifs. Il donna le premier spécimen de sa profonde
+connaissance de ces anciennes langues en publiant à Amsterdam, en 1655,
+ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abbé
+Willeram, publiée par Paul Merula, en 1598, à Leyde. Nous ne suivrons
+pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande,
+et qu'il reprit en Angleterre, où il revint en 1674, pour n'en plus
+sortir. Il nous suffira de renvoyer à sa vie par Grævius, et de dire
+que, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, il consacra à ces recherches
+si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif,
+et toutes les heures d'une vie entièrement livrée à l'étude. Après avoir
+passé deux ans à l'université d'Oxford, où il avait sous la main les
+matériaux de ses recherches, il vint mourir à Windsor, chez son neveu,
+Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du
+chapitre de l'église de Windsor, nonobstant sa qualité d'étranger.
+
+Junius, pour payer à l'Angleterre la dette de l'hospitalité qu'elle lui
+avait accordée pendant plus de trente années, légua tous les manuscrits
+de ses ouvrages à l'université d'Oxford, où il avait longtemps
+travaillé. On peut en voir la liste à la suite de sa Vie par Grævius. Ce
+savant fait le plus grand éloge de l'auteur du traité de la _Peinture
+des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse à Amsterdam, et il
+raconte qu'il fut reçu par cet éminent interprète de tant d'anciennes
+langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la
+bibliothèque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des
+nouvelles de la république des lettres. Grævius le représente au
+physique comme étant d'une taille peu élevée, d'une figure maigre, mais
+comme doué d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on
+peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff,
+admirablement gravé par P.-A. Gunst, et qui est placé en tête du traité
+de la _Peinture des anciens_. Junius y est représenté en buste, dans un
+médaillon que deux génies s'efforcent de fixer à une pyramide entourée
+d'ifs. Il paraît dans la force de l'âge, il est vu de trois quarts,
+porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un
+mélange de sérieux, de finesse et de pénétration qui révèle bien son
+origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la
+sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout à fait
+au bas, la trompette de la Renommée entourée d'une couronne de lauriers.
+On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants:
+
+ «FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260].
+ Hic dedit æternam claris pictoribus umbram
+ Quod dare pictorum non potuere manus;
+ Vincit Appellœos hac Junius arte colores,
+ Junius ingenio nobilis, arte, domo.»
+
+Un autre portrait de Junius avait été fait par Van Dyck; il est
+aujourd'hui à l'université d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le
+même que celui qui a été gravé par Hollar, et dans lequel Junius est
+représenté à mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert,
+avec l'indication qu'il a été peint _Ætatis XXXXIX_.
+
+Bien que le corps de Junius eût été déposé dans l'église de Windsor,
+l'université d'Oxford voulut lui élever au milieu d'elle un monument
+funèbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait.
+L'épitaphe, rapportée par Grævius, en est attribuée à Isaac Vossius, qui
+a pu, en toute vérité, dire de son illustre parent:
+
+ .....Per omnem ætatem.
+ Sine querela aut injuria cujusque
+ Musis tantum et sibi vacavit.
+
+Nous n'avons point à nous occuper des nombreux ouvrages que Junius
+composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'Écriture sainte;
+mais nous donnerons une analyse succincte de son traité de la _Peinture
+des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publiés en
+Angleterre.
+
+Dans sa dédicace à Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre
+et les encouragements qui l'ont déterminé à le composer. «Grand prince,
+dit-il au roi, il y a dix-sept années que je me suis réfugié dans la
+Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et à l'abri des orages, au
+milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les
+recommandations de Lancelot, alors évêque de Winton, et de Guillaume,
+évêque de Methuen[261], aujourd'hui archevêque de Cantorbéry, dans la
+noble famille d'Arundel, je me suis appliqué dès lors, selon le désir de
+l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, à réunir et examiner tous les
+passages des auteurs anciens les plus accrédités, non-seulement dans la
+vue d'écrire l'histoire des artistes, mais pour pénétrer à fond et
+découvrir la nature même des arts d'imitation.......
+
+...«La matière s'étendant à mesure que j'entrais plus avant dans mon
+sujet, j'entrepris une tâche plus large que celle qui m'avait été
+imposée, d'abord pour témoigner toute ma gratitude à l'illustre
+personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me
+traîner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque
+j'en suis à ces détails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage
+de ma profonde reconnaissance à la divine Providence, aussi bien qu'à
+Votre Majesté, dont le gouvernement s'applique à maintenir la paix
+publique, et permet ainsi à chacun de se livrer dans une heureuse
+sécurité à l'étude des belles-lettres........
+
+...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude à
+encourager les arts et les sciences, à l'aide de laquelle Votre Majesté
+a dissipé, comme l'astre le plus lumineux, les épaisses ténèbres des
+siècles précédents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix.
+De là le calme régnant dans toute la Grande-Bretagne, de là cette
+renaissance des beautés primitives de l'art... C'est pourquoi nous
+n'avons rien à envier, dans ce siècle, à l'antiquité, cette mère féconde
+des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un
+Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-être, parce qu'on trouve plus
+rarement encore un Mécène; car les maîtres de la terre sont, en général,
+peu disposés à encourager ces rares génies. Les grands esprits, les
+intelligences supérieures seraient puissamment excités si, au milieu des
+soins incessants que réclament le maintien de la paix, la conduite de
+la guerre et les autres nécessités du gouvernement, les souverains ne se
+contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les
+arts, mais s'ils se décidaient à les cultiver avec nous. L'exemple de
+Votre Majesté montre à tous, combien il est agréable et même utile de se
+délasser du souci des affaires les plus sérieuses par un repos
+intelligent, qui occupe à la fois les yeux et l'esprit.
+
+...Quant à moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les
+beautés de l'art que l'antiquité révèle à ceux qui savent la comprendre,
+je me suis appliqué à les décrire et à les expliquer, en suivant les
+indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait à ma
+disposition. C'est pourquoi je me suis laissé entraîner à réunir les
+anciennes règles éparses et dispersées parmi les écrits que nous a
+laissés la docte antiquité, et à les rédiger en corps de doctrine, afin
+qu'étant parvenu à percevoir dans mon esprit comme une image de
+l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me fût
+plus facile d'apprécier toute la beauté de cet art précieux... Sous les
+auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc
+respectueusement à Votre Majesté la peinture des anciens. C'est un
+hommage assez faible, si l'on s'arrête à mon style; mais il est grand
+par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majesté par le
+choix du sujet. Je ne me laisserai point émouvoir par l'ignorance et la
+lâcheté de certains esprits dépravés de ce siècle qui, ne pouvant
+comprendre la sublimité de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit
+de l'élever au delà des forces humaines. L'art, il est vrai, peut
+s'élever jusqu'au sublime, et de cette hauteur défier tous les faibles
+efforts des hommes: il méprise les esprits grossiers et barbares qui ne
+sont attachés ici-bas qu'à leur ignorance obstinée; ou bien il éblouit,
+par son brillant éclat, leurs yeux obscurcis par les ténèbres d'une nuit
+profonde. L'art est une grande chose; il demande à rencontrer un
+connaisseur, un appréciateur qui soit au niveau de sa beauté. Alors il
+se soutient en honneur auprès de tous... Avec un tel Mécène, la peinture
+triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mépriser, lorsqu'on
+saura en quelle estime elle a été tenue par un si grand prince?...»
+
+Junius, lorsqu'il écrivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait guère
+que, bientôt, d'affreuses dissensions civiles amèneraient la chute et la
+mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs
+anglais, dont il vante, dans sa dédicace, l'amour éclairé pour les
+arts[262], seraient les premiers à ordonner, par acte du Parlement, la
+vente aux enchères publiques de l'admirable collection de tableaux, de
+dessins, de statues et d'autres objets précieux réunis en Angleterre,
+avec tant de peines et de dépenses, par l'infortuné monarque!
+
+Le traité de Junius est divisé en trois livres, qui sont eux-mêmes
+subdivisés en chapitres. Comme il se propose de suivre le développement
+de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le
+premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont été
+les causes de ses progrès; dans le troisième, comment elle est parvenue
+à sa perfection[263].
+
+Après avoir présenté des considérations générales sur la faculté innée
+chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de démontrer, dans
+son premier livre, que cette faculté peut être surtout développée par
+l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop
+emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les écarts déréglés du
+caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intempérance d'imagination
+est commune aux poëtes et aux peintres, il profite de l'occasion pour
+examiner ce que la poésie et la peinture ont entre elles de semblable;
+il ajoute, en passant, quelques conseils à l'usage de ceux qui veulent
+considérer avec attention les œuvres de la peinture.
+
+Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature
+qui a donné à l'homme le désir de tout imiter, et que, si l'imagination
+le pousse à produire et à créer, il y est excité encore par beaucoup
+d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout
+bien, comme l'auteur de cette faculté donnée à l'homme. La bonté divine
+a voulu que l'enfant reçût ses premières impressions de ses parents,
+dont les préceptes l'initient d'abord aux règles des arts. Livré ensuite
+à ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, était disposé
+à se laisser aller à de mauvais penchants, il était retenu par la
+crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au
+contraire, étant doué d'un jugement sain, il était décidé à ne pas
+s'écarter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas à
+trouver des encouragements dans une utile émulation et dans les conseils
+des maîtres. Bientôt, son esprit était attiré par cette admirable
+douceur de l'art, jouissant d'une émulation naturelle, par cette force
+qui sait réunir et s'approprier, à l'aide d'un exercice constamment
+répété, tout ce qui est utile à la pratique de l'art. L'honneur que les
+hommes de tout rang rendaient aux arts, l'espérance du succès et de la
+gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de
+confiance en lui-même et rempli d'une heureuse audace, il n'hésitait pas
+à entreprendre de grandes choses. La félicité publique, dont, selon
+l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux siècles, favorisait
+beaucoup cette ardeur et ce désir de gloire. En outre, les succès
+particuliers contribuaient à entretenir l'émulation générale et l'espoir
+de réussir.
+
+Après avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez
+les anciens, Junius, dans son troisième livre, examine les effets de
+cette force imitatrice qui réside dans l'intelligence de l'homme; il
+suit les progrès qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su
+atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties
+capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symétrie; la couleur,
+et, avec elle, la lumière et l'ombre, le clair et l'obscur; le
+mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou
+disposition économique de tout l'ouvrage. Les quatre premières parties,
+c'est-à-dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement,
+étaient observées avec soin par les anciens dans toute peinture, soit
+qu'elle ne représentât qu'une seule figure, soit qu'elle en contînt
+plusieurs. Quant à la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les
+tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversité du jeu
+de la lumière, l'ordonnance fît mieux ressortir la différence des corps
+et des objets représentés sur la même surface. Les anciens ne faisaient
+pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de
+ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grâce, semblable
+à celle répandue sur toute la personne de Vénus, se fît remarquer dans
+chacune des parties du tableau, et les fît toutes également admirer.
+Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grâce, sans
+laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne
+saurait jamais se flatter d'arriver à la perfection.
+
+Telle est la théorie du savant auteur du traité de la peinture des
+anciens. Il procède, on le voit, avec les formes pédantesques du
+seizième siècle, et son ouvrage, bourré à chaque page de citations
+grecques et latines, est un véritable prodige de science et d'érudition.
+Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le même
+honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en réputation de
+son temps, tels que Budée, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise,
+Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet étalage d'érudition était dans
+le goût de l'époque, où dominait encore, parmi les lettrés, l'usage
+habituel du grec et du latin. Cette manière de procéder paraît
+fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps.
+Il est certain néanmoins qu'en dépouillant le traité de Junius de son
+enveloppe par trop hérissée de grec, et en laissant de côté ses
+déductions, qui sentent trop l'école et la scolastique du moyen âge, on
+y trouve une connaissance approfondie de l'antiquité, accompagnée de
+considérations qui dénotent un esprit aussi juste que cultivé. On ne
+doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialité, que, depuis la
+Renaissance, Junius est le premier qui ait cherché à expliquer l'origine
+de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Léonard de Vinci,
+Vasari et d'autres biographes italiens, mais en véritable philosophe,
+qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par conséquent des
+arts d'imitation, jusqu'à Dieu lui-même.
+
+Pour donner une idée du style et de la manière de raisonner de l'auteur,
+nous citerons le passage suivant, dans lequel il développe cette
+thèse[264].
+
+«L'excellent, le très-grand créateur de l'univers, a fait ce monde de
+telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont
+appelé χοσμος, c'est-à-dire ornement, et les Latins
+_mundus_, à cause de l'élégance et de la perfection de toutes ses
+parties. Quant à ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas créé à son image
+pour qu'il vécût semblable à une vile brute; mais pour que, se rappelant
+son origine, il s'avançât vers une éternité de gloire, en suivant le
+droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion
+réside au fond de l'âme de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours
+chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit à elle seule
+pour élever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi
+dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensité des choses de
+ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une
+autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'étendue du monde
+lui-même, calcule, le compas à la main, la circonférence du globe, et
+livrant à la postérité le catalogue des étoiles, révèle les lois des
+astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en
+héritage à tous. Cet autre, non sans une terreur causée par la majesté
+du spectacle, s'efforce de découvrir et de pénétrer les secrets les plus
+profondément cachés dans le sein de la nature; il s'étudie à comprendre
+et à expliquer les nuées, les tonnerres, les tempêtes, les mers et les
+autres phénomènes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont
+agités. L'homme qui aime à contempler le spectacle de la nature examine
+toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait
+qu'il a été placé lui-même sur cet immense théâtre comme spectateur et
+admirateur de l'œuvre sublime de la création. Qu'est-ce, en effet, autre
+chose que l'homme, si ce n'est l'être se rapprochant le plus de Dieu, et
+créé pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrogé
+pourquoi il avait été mis au monde, répondit: «Afin de contempler le
+ciel, le soleil et la lune.» «L'homme, dit Cicéron (_De Naturâ Deorum_,
+lib. II), est né pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je
+crois que les dieux immortels, dit le même Cicéron (_In Catone Majore_),
+ont introduit les âmes dans les corps des hommes afin d'établir des
+êtres qui pussent considérer la terre, et qui, contemplant l'ordre
+établi dans le ciel, s'efforçassent de l'imiter par leur manière de
+vivre et par leur constance.»
+
+Ce n'est que longtemps après avoir plané à ces hauteurs métaphysiques,
+que Junius se décide à aborder son sujet au point de vue historique et
+critique. Il le fait, dans le troisième livre de son traité, avec une
+grande richesse d'érudition, et une force non moins remarquable de
+raisonnement. Néanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son
+œuvre, et ne croit pas qu'elle soit à la hauteur du sujet qu'il avait
+entrepris de traiter.
+
+«Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait à croire que j'ai pu
+épuiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait
+gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'étendue de la
+matière. Je me suis proposé seulement d'indiquer aux artistes, ainsi
+qu'aux amateurs de ces attachantes études, les sources où ils pourraient
+puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la
+présomption de m'offrir comme un guide; ce qui eût été de ma part une
+preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt où
+étaient les sources.»
+
+C'est là, en effet, le mérite principal du traité de Junius. Ce mérite
+est encore plus appréciable dans le catalogue des peintres, des
+architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquité et de leurs
+œuvres, qu'il a composé, et qui a été imprimé après sa mort, dans la
+seconde édition de son ouvrage, donnée par Grævius à Rotterdam, en 1694.
+Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages,
+grand in-4º, est certainement le plus complet qui ait jamais été dressé
+sur les artistes égyptiens, étrusques, grecs et romains, et sur leurs
+œuvres. Tout ce que les modernes ont écrit depuis sur ce sujet, a été
+puisé à cette source.
+
+Il ne faudrait pas croire que Junius se soit borné à comprendre dans ce
+catalogue les seuls artistes; il y admet également, ainsi qu'il
+l'exprime à l'article de M. Agrippa, _ob eximium ergà hasce artes amorem
+et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquité, se sont montrés favorables
+aux arts. La notice consacrée à cet ami d'Auguste donne, sur la
+construction et la décoration du Panthéon, à Rome, des renseignements
+qu'il serait fort difficile de trouver réunis ailleurs. Les articles
+consacrés à Apelles, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Parrhasius, Xeuxis,
+ne sont pas moins précieux. Il en est de même des indications que
+rapporte Junius, d'après un grand nombre d'auteurs anciens, sur des
+artistes de second ordre.
+
+Le traité de la peinture des anciens, dont la première édition parut en
+1636, eut un grand succès en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le
+savant auteur du _Mare liberum_ et du traité _De jure belli et pacis_,
+qui n'était pas moins versé dans la connaissance des lettres et des
+beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa
+de féliciter Junius de cette importante publication. Ils se
+connaissaient presque depuis l'enfance, étant à peu près de même
+âge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoyé à l'université de Leyde
+pour y terminer ses études, avait été reçu dans cette ville par le père
+de Junius, chez lequel il demeura pendant trois années[267]. Après une
+enfance et une jeunesse consacrées entièrement à l'étude des sciences et
+des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire
+Barneveldt, éprouva, comme cet homme célèbre, les mécomptes de la vie
+politique. Condamné, à la suite de l'exécution du grand pensionnaire,
+qui eut lieu le 13 mai 1619, à la confiscation de ses biens et à une
+détention perpétuelle, Grotius parvint, grâce au dévouement de sa femme,
+au bout de plus de deux années de captivité, à s'échapper de prison et à
+se réfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 à la fin
+de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats,
+ce fut dans la maison de campagne du président de Mesmes, à Balagny,
+près de Senlis, qu'il prépara la publication de son fameux traité _De
+jure belli et pacis_. À l'époque où parut l'ouvrage de son ami Junius
+sur la peinture des anciens, Grotius était revenu à Paris, en qualité
+d'ambassadeur de la reine de Suède, fonctions qu'il devait à la
+bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le
+mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, à l'abri de nouvelles
+persécutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des
+négociations les plus épineuses, trouvait encore le temps de cultiver
+les lettres et d'admirer les œuvres de l'art. L'érudition profonde,
+l'austérité de mœurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies,
+n'excluaient pas alors le goût des belles choses, et c'est à cet heureux
+mélange de savoir, de vie régulière et de fantaisie, que l'école
+hollandaise doit, en grande partie, ses œuvres les plus admirables.
+Grotius était lié avec les principaux artistes flamands et hollandais de
+son temps, particulièrement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait
+été peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il était à peine âgé
+de quinze ans. Il figure en tête de son ouvrage sur _Martianus Capella_,
+publié à la Haye à cette époque. On l'y voit décoré de la chaîne d'or,
+présent de Henri IV à son premier voyage en France. Grotius ne pouvait
+pas rester indifférent à l'ouvrage de son ami sur la peinture des
+anciens. Il avait reçu le livre de Junius vers le commencement de 1638;
+voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268].
+
+«Je t'adresse mes remercîments les plus vifs, très-savant Junius, pour
+ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui
+reflète l'image la plus vraie de ton esprit et de ton érudition.
+J'admire l'étendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as
+emprunté à tous les autres arts pour orner celui-là. Cet ouvrage me
+paraît de tous points comparable à ces tableaux composés de pierres de
+diverses couleurs, tels que celui que Satureius célèbre dans une
+épigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au
+roi des Goths Théodoric. La variété charme, et plus encore l'admirable
+ensemble qui résulte de cette variété même. Donne-nous, je t'en prie,
+beaucoup d'œuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous
+donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs
+ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entièrement convaincu que j'ai
+bien lu réellement toutes les parties de ton livre, je te demande de
+m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hébraïques
+(_vela hebraïca_). Tu sais qu'il n'était pas permis aux Juifs de
+représenter l'image d'aucun être animé, même sur des voiles: réfléchis
+s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis quæ pingitur India velis_, ou toute
+autre variante qui te paraîtra préférable. De cette manière, tu
+dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant
+d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de
+m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le
+permets, une prière: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus,
+Patritius, ton homonyme Pettœus et d'autres encore, avec lesquels je
+suis lié d'une étroite amitié.--Tout à toi de cœur.--H. Grotius.--Paris,
+31 mai 1638.»
+
+Junius s'empressa de déférer au désir de son savant ami, et lui écrivit
+de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouvé sa lettre.
+Voici la réponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de
+la même année 1638:
+
+«Je t'aime à beaucoup de titres, très-savant Junius, et j'attache un
+grand prix à ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais
+combien est ancienne cette amitié qui existe entre nous, et quelles
+profondes racines elle a jetées. Garde-toi de croire, néanmoins, que les
+observations qui m'ont été suggérées par la lecture de ton ouvrage sur
+la peinture des anciens, aient été influencées par notre vieille amitié.
+De même que les juges, dans les causes qui leur sont soumises,
+s'attachent à prononcer leurs sentences d'après les faits et les titres,
+sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de même
+j'ai l'habitude d'en user à l'égard des écrits des autres. En ce qui
+concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jugé,
+que mon sentiment est tout à fait conforme à celui des hommes les plus
+instruits que j'ai consultés. Dès lors, quel doute pouvait-il me
+rester sur le mérite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en
+m'apprenant que tu m'avais rappelé au souvenir de Selden et de Patritius
+Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, à cause des ouvrages
+qu'ils ont publiés dans l'intérêt de l'humanité, et, en mon particulier,
+parce que j'ai souvent éprouvé les marques de leur bienveillance....»
+
+Si les éloges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de
+l'érudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il
+n'était pas moins désireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges
+plus compétents des questions traitées dans son ouvrage. Cette
+approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'était lié
+en Angleterre, mais qui était alors retourné en Flandre, lui écrivit de
+Desen, le 14 août 1636, la lettre suivante[271]:
+
+«Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoyé par mer un exemplaire de votre
+ouvrage _De pictura veterum_, qui lui paraît d'un grand mérite, et qu'il
+considère comme un travail des plus érudits. Je suis certain qu'il
+recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publié
+jusqu'à ce jour, et que les arts recevront de nombreux éclaircissements
+d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit évidemment avancer leur
+réhabilitation, et assurer une grande réputation à son auteur. Je l'ai
+récemment communiqué à un homme très-instruit qui venait me visiter,
+et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla
+de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond
+qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe désire en recevoir un
+exemplaire aussitôt qu'il sera mis en publication, persuadé qu'il est
+que chacun le lira avec un intérêt particulier, et il est impatient de
+l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du
+chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie
+humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir
+d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand
+honneur. La présente ne tendant qu'à vous offrir mes respectueux
+services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant.
+Van Dyck.»
+
+L'illustre chef de l'école flamande, Rubens, ne tarda pas à suivre
+l'exemple de son élève: il écrivit à Junius dans le mois d'août 1637,
+d'Anvers, où il était alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede
+in uno._ Sa lettre, commencée et terminée en flamand, et probablement
+interrompue et reprise plusieurs fois, est écrite, pour la plus grande
+partie, en latin, langue que l'éminent artiste connaissait à fond, comme
+tous les hommes distingués de son époque. En voici la traduction pour la
+première fois en français[273]:
+
+«Vous aurez été très-étonné que je n'aie pas jusqu'ici accusé réception
+de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze
+jours que je l'ai reçue. Elle m'a été remise par un homme de cette
+ville, nommé Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excusé de ce retard.
+Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt. Je
+désirais aussi de la lire avant de vous répondre, comme je l'ai fait
+avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vérité, que vous avez
+extrêmement honoré notre art, par ce trésor immense recueilli dans toute
+l'antiquité avec un si grand soin, et communiqué au public dans un si
+bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est véritablement le
+plus riche en exemples, sentences et préceptes, épars jusqu'alors dans
+les ouvrages des anciens, réunis aujourd'hui à l'honneur et gloire de
+l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je
+trouve, monsieur, que vous avez atteint complètement le but que vous
+vous étiez proposé par le titre et la matière de ce livre _De la
+peinture des anciens_. Vos conseils et vos règles, vos jugements qui
+jettent tant de lumière sur les points les plus obscurs, une érudition
+vraiment admirable, relevée par tous les agréments du style le plus
+élégant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes
+les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je
+connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent
+être suivis plus ou moins que selon le degré d'imagination et
+d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la même
+application, il vous fût possible de composer un traité semblable sur
+les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme
+des types, et peuvent être montrés du doigt, en disant: Les voilà! Car
+les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus
+profondément dans l'esprit, réclament un examen plus attentif, et
+profitent plus à ceux qui veulent les étudier, que les objets qui ne se
+présentent à nous que par la seule force de notre imagination, comme
+dans un songe. Ces objets, décrits par un texte obscur, échappent
+souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqués, comme l'image
+d'Eurydice échappe à Orphée, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de
+les comprendre. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même, je dois l'avouer. En
+effet, quel est celui d'entre nous qui, entraîné par les descriptions de
+Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essayé, séduit par la
+beauté de l'entreprise, de se représenter devant les yeux un des
+chefs-d'œuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu
+qu'à imaginer quelque pensée indigne de la beauté, de la majesté de
+l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre génie,
+et compose volontiers une sorte de mélange qui ne ressemble en rien aux
+chefs-d'œuvre des anciens, et qui même est une injure envers leurs
+illustres mânes. Comme je fais profession de la plus grande vénération
+pour leur mémoire, je préfère, je l'avouerai franchement, suivre les
+traces de ceux qui existent encore, plutôt que de m'efforcer en vain de
+refaire, par la seule pensée, les ouvrages des maîtres anciens. Je vous
+prie de prendre en bonne part, ce que, en considération de notre amitié,
+je prends la liberté de vous écrire. Je me flatte qu'après un si
+excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le
+commencement même du repas (_ipsum caput cœnæ_), que nous désirons tous
+avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici
+ont traité de cette matière, aucun n'a satisfait notre appétit; car il
+faut en venir séparément à chaque œuvre en particulier, ainsi que je
+l'ai dit. Je me recommande du fond du cœur à votre bienveillance, et
+après vous avoir remercié de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant
+votre amitié et votre livre, j'ai l'honneur d'être pour toujours votre
+dévoué P.-P. Rubens.»
+
+Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand
+peintre, et à l'aide des comparaisons et des images poétiques dont son
+imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurément, de
+préférer la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange,
+de Raphaël, du Corrège et des autres grands Italiens, à l'explication,
+toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquité. On doit
+regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils
+du chef de l'école flamande, et qu'il n'ait point composé, ainsi que
+le désirait Rubens, un second traité _De pictura Italorum_. Peut-être,
+le savant bibliothécaire du comte d'Arundel était-il trop porté vers les
+recherches de pure érudition, pour réussir également bien dans l'examen
+et l'appréciation des œuvres de la Renaissance, que tous les amateurs
+pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu,
+pour mener cette entreprise à bonne fin, que Junius abandonnât
+l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, à laquelle il
+était fort attaché, s'opposait à ce voyage.
+
+Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquité, l'ouvrage
+de Junius mérite les éloges qu'il a reçus de Grotius, de Rubens et de
+Van Dyck. S'il ne présente pas méthodiquement une histoire de l'art
+proprement dite, comme Winckelmann l'a composée plus tard, il renferme
+les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des
+artistes anciens et sur leurs œuvres. C'est une mine féconde qui a été
+souvent exploitée: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imité et
+quelquefois même copié Junius sans le dire. Il est à peu près le seul
+qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail
+indique combien étaient profondes et consciencieuses les études
+consacrées, par les savants et les amateurs du dix-septième siècle, à la
+recherche du beau depuis l'origine de l'art.
+
+Dans son épître dédicatoire à Charles Ier, Junius déclare qu'il a
+entrepris le traité _De la peinture des anciens_ pour obéir à la volonté
+du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspiré des monuments de l'art
+ancien que son patron avait réunis dans sa demeure. Ce ne fut point sans
+des difficultés infinies et des dépenses énormes que le comte réussit à
+faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les
+inscriptions enlevés par lui à la Grèce et à l'Italie. Ces précieux
+restes ont été les premiers monuments de l'antiquité introduits en
+Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de
+l'université d'Oxford, leur histoire et leur description ont été
+plusieurs fois publiées. Nous empruntons à l'avertissement donné par le
+docteur Richard Chandler, en tête de l'ouvrage intitulé _Marmora
+oxoniensia_[274], l'historique de leur arrivée à Londres dans le palais
+d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitèrent chez les savants, les
+amateurs et les artistes.
+
+Après avoir expliqué que le comte avait fait choix de Guillaume Pettæus
+(Petty) pour chercher et acquérir, en Italie, en Grèce, en Turquie et
+dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les
+restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquité,
+Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres était parvenue à
+Londres en 1627. Déposés dans la maison et les jardins du comte
+d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les
+plus distingués accouraient de toutes parts pour les voir.--«On
+remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller
+trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car
+il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces
+arcanes enlevés à la Grèce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de
+s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il préférait
+s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un célèbre par la découverte
+qu'il avait faite de l'épître de saint Clément aux Corinthiens, qu'il
+publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possédant une profonde
+érudition, acquise par un travail opiniâtre, et alors occupé à colliger
+les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothèque Cottonienne.
+
+«Le lendemain matin, à la pointe du jour, ces doctes investigateurs des
+monuments de l'antiquité se réunirent chez le comte d'Arundel, et, après
+avoir lavé et nettoyé les marbres, découvrirent le pacte de l'alliance
+conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnésie, dont ils
+restituèrent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientôt, la
+renommée répandit la nouvelle de la découverte de cette inscription, et,
+de toutes parts, se manifesta le désir d'en avoir des reproductions.
+Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des
+copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine à rétablir dans
+toute sa pureté, ne fût bientôt altéré de nouveau. Il promit donc à ses
+amis, qui désiraient avoir cette inscription, de la publier avec
+quelques autres. Il tint parole l'année suivante[275], à la satisfaction
+de tous les érudits, et particulièrement du célèbre Peiresc[276]. Ce
+personnage, auquel nul sacrifice ne coûtait lorsqu'il s'agissait
+d'acheter des raretés, apprit avec le plus vif intérêt, que
+quelques-unes de ces inscriptions avaient été acquises par un homme dont
+il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-même, avait déboursé
+autrefois à Smyrne cinq cents pièces d'or pour les obtenir, sans avoir
+pu se les procurer, son chargé de pouvoirs, Sampson, ayant été jeté en
+prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis à Pettæus de les
+racheter pour le comte d'Arundel, mais à un prix beaucoup plus
+élevé.--Le livre de Selden obtint un si grand succès, qu'au bout de
+quelques années, on ne trouvait plus à l'acheter, à quelque prix que ce
+fût.»
+
+Rubens, qui se trouvait à Londres en 1629, écrivait à Peiresc, le 9 août
+de cette année: «Le duc d'Arundel possède une infinité de statues
+antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se
+trouvent publiées par Jean Selden et sont savamment commentées par le
+même auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand
+talent. Vous aurez sans doute vu son traité _De Diis Syris_, qu'on vient
+de réimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien
+qu'il se renfermât dans les bornes de la science, sans aller se mêler à
+tous ces désordres politiques qui l'ont privé de sa liberté, ainsi que
+plusieurs autres membres du Parlement, accusés d'avoir agi contre le roi
+dans la dernière session[277].»
+
+Le comte d'Arundel avait adopté l'ordre suivant pour l'arrangement de
+ses marbres: les statues et les bustes étaient placés dans la galerie
+_d'Arundel-House_, à Londres; les marbres chargés d'inscriptions étaient
+appliqués contre les murs du jardin de cet hôtel, et les statues d'un
+ordre inférieur, ou celles qui étaient mutilées, décoraient le jardin
+d'été que le lord avait à Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que
+la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent
+vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres écrits, sans compter
+les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux
+antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la
+munificence de son illustre patron, qui n'avait reculé devant aucun
+sacrifice pour enrichir sa patrie de ces précieux trésors.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de l'empereur
+ Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publié par W.
+ Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à
+ Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce
+ général.--Représentation donnée en l'honneur du comte par les
+ Jésuites de Prague.--Acquisition de la bibliothèque de Pirckheimer
+ à Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre.
+
+1636
+
+
+En 1636, l'année même où Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel,
+fut envoyé par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade
+extraordinaire près Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou,
+pour parler plus exactement, le journal itinéraire de cette mission nous
+a été conservé. Il a été écrit, jour par jour, par un gentilhomme
+anglais, William Crowne, attaché à la suite du comte[279].
+
+L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer
+à Margate et se diriger vers La Haye, afin de présenter, en passant, les
+compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina
+ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence,
+Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, où il trouva
+l'empereur et l'impératrice qui étaient venus à sa rencontre. Il eut son
+audience de réception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours à Lintz,
+pour y mener à fin les négociations qui l'y avaient amené, et dont
+l'objet principal était le rétablissement de la paix dans l'Allemagne,
+troublée depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout
+son séjour à Lintz, l'ambassadeur anglais fut logé et entretenu aux
+frais de l'empereur, et des fêtes furent données en son honneur.
+L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces
+fêtes.
+
+Après s'être rendu à Vienne et à Augsbourg, où le comte visita plusieurs
+établissements des Jésuites, qui le reçurent avec les plus grands
+honneurs, il se dirigea vers Prague, où il arriva le 6 juillet, «Étant
+entrés dans le château qui servait de résidence au roi de Bohême....
+après avoir traversé trois belles cours, dans l'une desquelles il y
+avait une statue de saint Georges, à cheval, en bronze, et une fontaine,
+ils arrivèrent à une grande salle où il y avait de nombreuses et belles
+boutiques, comme à Westminster. Ils traversèrent ensuite un grand nombre
+de salles ornées de peintures, dont l'une était décorée de portraits
+de nobles anglais, et montèrent au second étage, où était la chambre du
+conseil. Les seigneurs bohémiens s'y trouvaient réunis avec les
+conseillers de l'empereur. Mais là, s'éleva un tel tumulte, que les
+Bohémiens jetèrent ces conseillers par les fenêtres, élevées de plus de
+quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirèrent sur eux des coups
+de pistolet... Alors nous descendîmes dans une salle basse,
+véritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqués. Son plafond
+est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle
+est décorée de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux
+représentant des chevaux indiens, qui étaient alors à Prague. À côté, se
+trouve une grande salle à manger, dont la table est en mosaïque, et à
+l'extrémité de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le
+_Schant-hamber_ que se trouvent le trésor et les superbes collections de
+l'empereur Rodolphe.
+
+«Dans la première salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adossés
+aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en
+porcelaine; le troisième, en nacre de perle; le quatrième, des feuilles
+de cuivre curieusement gravées; les cinquième et sixième, des
+instruments de mathématiques; le septième, des bassins, des aiguières et
+une coupe d'ambre; le huitième, des vases d'or et de cristal; le
+neuvième, de cristal de roche; le dixième, des ouvrages de mosaïque; le
+onzième, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un
+_yard_ de long; le douzième, des ouvrages en relief; le treizième, en
+émail; le quatorzième, d'objets antiques, jetés en argent; le quinzième,
+des cabinets de diamants de Bohême, et quelques petites boîtes de perles
+du même pays; le seizième, d'objets relatifs à l'astronomie; les
+dix-septième et dix-huitième, des objets indiens; le dix-neuvième, des
+choses venant de la Turquie; le vingtième, une statue de femme de
+grandeur naturelle, vêtue de soie. Au milieu de la salle, sont des
+horloges; le chroniqueur en décrit sept de différentes sortes, à
+sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort
+curieuses, à ce qu'il paraît, pour le temps, et devant lesquelles il
+resta en admiration.--«Nous entrâmes alors dans une petite pièce fermée,
+dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiquées dans l'épaisseur
+du mur, et renfermant les présents envoyés à l'empereur, comme des
+casques dorés et des statues.--Dans la troisième salle, quatre dressoirs
+le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets
+antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit
+la guerre[280], et une machine qui servait autrefois à imprimer les
+livres. La quatrième salle renferme des armoires remplies de raretés
+anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une
+Bible in-folio de la plus grande beauté.....»--Après avoir visité les
+églises de Prague, et s'être promené dans le parc, hors de la ville,
+le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'était
+fait construire.... «Son Excellence traversa d'abord une immense salle
+longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous
+montâmes ensuite à des galeries où des tableaux étaient exposés, et où
+l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond
+diverses compositions tirées d'Ovide. Dans la salle d'audience, les
+quatre Éléments sont peints au milieu du plafond. À la suite, se
+trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit
+cinq fontaines avec de grandes statues qui les décorent, et la fontaine
+de Neptune, surmontée de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les
+eaux ne coulèrent pas. Nous allâmes ensuite visiter l'écurie, pouvant
+contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont
+entièrement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune
+d'elles a coûté vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent
+le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein
+était le seul général en chef de l'empire, sous les ordres de
+l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte à
+l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considère les complots que
+Wallenstein avait tramés contre sa couronne. Mais, pour en prévenir
+l'explosion, l'empereur donna l'ordre à quelques officiers irlandais
+qu'il entretenait à son service, de le surveiller la nuit et de le
+mettre en pièces, ce qui arriva le soir même. Un de ces officiers étant
+entré à l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit:
+«Vive Ferdinand, mais meure le traître Wallenstein!» Ce dernier,
+étendant les bras, se mit à crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de
+hallebarde. Cela fait, ils lui coupèrent la tête, et, sur-le-champ, la
+portèrent à l'empereur, lequel les récompensa largement, et continua à
+leur accorder sa faveur.»--Telle est la morale que l'honorable gentleman
+tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'être obligé
+d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel
+écossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du
+meurtre du duc de Friedland.
+
+Bien qu'attaché à l'un des plus grands connaisseurs du dix-septième
+siècle, il ne paraît pas que William Crowne ait compris la beauté des
+statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit
+plus d'intérêt aux fêtes et aux spectacles donnés en l'honneur de son
+noble patron. Il nous a conservé le programme d'une pièce allégorique,
+composée par les Jésuites de Prague, représentée dans leur collège, et
+faisant allusion aux espérances que la mission du comte d'Arundel avait
+fait naître en Allemagne.
+
+«.....Son Excellence, dit-il[282], fut invitée à assister à une
+représentation au collège des Jésuites, dont le supérieur est un
+Irlandais, qui le reçut comme un prince. D'abord, un discours lui fut
+adressé par un jeune élève; il fut ensuite salué, à son passage, par une
+garde de soldats qui déchargèrent leurs mousquets en son honneur. Son
+Excellence arriva ensuite à la salle où la comédie fut jouée à sa grande
+satisfaction, non-seulement eu égard au sujet de la pièce, mais surtout
+à cause du talent des acteurs, de la beauté des costumes, au nombre de
+plus de cinquante, et des rôles joués par les jeunes écoliers et par
+plusieurs fils de nobles barons. La représentation terminée, ils
+désirèrent être admis à baiser la main de Son Excellence, à genoux, en
+témoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur,
+l'argument de la pièce[283].
+
+«La Paix, qui habite l'Angleterre, exilée depuis longtemps de la
+Germanie, se prépare à rentrer dans ce pays.
+
+«Drame représenté à Prague, en 1636, par les élèves du collège des
+Jésuites, à l'occasion de la visite faite à ce collège par le
+très-illustre et très-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de
+Surrey, ambassadeur extraordinaire du très-puissant roi d'Angleterre
+Charles Ier, près l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de
+l'empire.
+
+«PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occupé à préparer le théâtre, rencontre
+une troupe de jeunes enfants, désireux de voir l'ambassadeur du roi
+d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le
+voir du théâtre, à moins qu'ils ne lui adressent leurs félicitations sur
+son arrivée. Ne pouvant les lui présenter en latin, à cause de leur
+extrême jeunesse, il les invite à le faire en diverses langues.
+
+«PREMIÈRE PARTIE.--Scène première.--Mercure reçoit les dieux et les
+déesses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes
+qui les distinguent, et il assigne à chacun sa place.
+
+«Scène deuxième.--Astrée se plaint à Jupiter et aux dieux des crimes des
+mortels. Jupiter, après avoir recueilli les opinions, livre la Terre à
+Mars et à Vulcain, afin qu'ils la punissent.
+
+«Scène troisième.--La Paix, désolée, cherche un lieu où elle puisse
+échapper à la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque
+marine et la conduit en Angleterre.
+
+«Scène quatrième.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre
+et le distribue à Bellone, aux Furies et à ses autres compagnes.
+
+«SECONDE PARTIE.--Scène première.--Cérès, Apollon, Bacchus déplorent,
+auprès de Jupiter, les calamités dont ils ont à souffrir de la part de
+Mars. Jupiter les renvoie à Neptune.
+
+«Scène deuxième.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer à
+Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent
+rendre la paix au monde.
+
+«Scène troisième.--Mercure ordonne à Cérès et à Phœbus d'avoir bon
+espoir, car bientôt le roi Charles aura rétabli la paix, par les soins
+de son envoyé, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera
+pas à revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se félicitent et
+adressent leurs compliments au noble comte.
+
+«Épilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par
+lequel on souhaite et on prédit à l'ambassadeur toute sorte de
+prospérités; et après l'avoir salué avec respect, un des acteurs, tant
+en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des
+remercîments.--Applaudissez.»
+
+Ce n'était pas la première fois que les jésuites avaient montré, à
+l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une représentation
+allégorique en son honneur. Déjà, pendant son séjour à Lintz, ils lui
+avaient offert le même divertissement. Mais William Crowne ne nous a
+conservé que l'argument de la pièce jouée à Prague.
+
+Malgré les assurances données par les anciennes divinités de l'Olympe,
+évoquées par les jésuites, la paix ne fut pas alors rétablie en
+Allemagne d'une manière durable. L'accord conclu momentanément le 4
+septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empêcha pas
+des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues
+années. Le célèbre traité de Westphalie, signé en 1648, en reconnaissant
+la liberté de conscience comme un principe de droit public désormais
+inattaquable, put seul mettre un terme à ce conflit sanglant, qui
+avait ravagé l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus
+de trente années. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, à
+cette époque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi
+que Mercure l'avait annoncé, et la laissa livrée à son tour aux fureurs
+de Mars et de Bellone. L'infortuné roi Charles Ier, que les Allemands
+invoquaient, en 1636, presque comme une divinité arbitre de la paix,
+renversé alors de son trône par ses ennemis acharnés, présenta le
+premier exemple d'un roi mis à mort par ses sujets, à la suite de la
+plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, où les
+fortunes de certains hommes ne s'élèvent si haut que pour être
+renversées, aux yeux de tous, par une chute plus éclatante:
+
+ .....Tolluntur in altum,
+ Ut lapsu graviore ruant.
+
+Après avoir assisté, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de
+Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte
+d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrêta quelques jours à
+Augsbourg, où il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des
+peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit
+William Crowne, par Raphaël; probablement une copie des fresques de la
+Farnésine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, où il
+fit l'acquisition de la bibliothèque de Bilibalde Pirckheimer, vendue
+par ses héritiers. On dit que cette collection faisait partie dans
+l'origine de celle formée à Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de
+Hongrie, et qu'à sa mort, en 1490, elle était passée en la possession du
+père de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort,
+Hanau, et le Rhin jusqu'à La Haye, le comte d'Arundel était de retour à
+Londres le 28 décembre 1636, et le lendemain il avait, à Hampton-Court,
+son audience du roi Charles Ier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte d'Arundel,
+ et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre,
+ célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par
+ Hollar.--Jérôme Laniere.--Les deux Van der Borcht.
+
+1636--1646
+
+
+C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance
+du graveur Hollar, qu'il attacha à sa personne, et ramena avec lui en
+Angleterre. On croit que ce fut à Cologne qu'il rencontra cet artiste;
+mais la relation de Crowne n'en parle pas.
+
+Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes éminents que le travail
+le plus opiniâtre, joint à un talent remarquable, ne purent préserver
+des atteintes de la misère. Il naquit à Prague en 1607, et il paraît
+qu'il appartenait à une famille noble, qui fut complétement ruinée
+pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessiné et
+gravé par lui-même, en 1647, il s'est représenté au milieu d'un
+cartouche ou écusson avec ses armes, à quatre quartiers, et une montagne
+surmontée de deux fleurs de lis[286]. La légende d'un autre portrait de
+Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar «était fort
+enclein à l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il
+fut beaucoup retardé par son père; qu'en 1627 il partit de Prague,
+parcourut l'Allemagne s'adonnant à pratiquer l'eau-forte, et partit de
+Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague
+vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et
+que, par suite de la guerre civile, il se retira à Anvers, où il
+résidait encore en 1647.» Nous ajouterons, pour terminer cet aperçu de
+la vie de Hollar, qu'après un long séjour à Anvers, où il s'était fixé
+lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se décida à
+rentrer en Angleterre, à l'époque du rappel du roi Charles II, et qu'il
+mourut à Londres en 1677. Cet artiste était naturellement travailleur,
+et le stimulant de la misère, contre laquelle il lutta souvent, surtout
+après son retour en Angleterre, lui fit composer un très-grand nombre de
+planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier siècle, en
+Angleterre, et, récemment, M. L.-G. Parthey[288], à Berlin, ont rédigé
+un catalogue complet de son œuvre.
+
+La manière de Hollar est, généralement, un peu molle; ses contours sont,
+quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop à du crayon. Ces
+défauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches,
+représentant des sujets de sainteté, des vues de villes et des
+batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes,
+ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excède
+pas vingt centimètres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une
+largeur proportionnée, Hollar atteint souvent la perfection par la
+finesse du burin, la délicatesse de tous les détails, le rendu,
+l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des
+lumières. Le faire de cet artiste est véritablement original, et donne
+un cachet tout particulier à la plupart de ses œuvres, fort recherchées
+des amateurs, principalement en Angleterre. La réputation que Hollar
+s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de
+Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait
+pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent,
+avec un empressement tout national, les œuvres de l'art qui se
+rapportent à leur histoire, à leurs traditions, à leurs mœurs, à leur
+pays. À cet égard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un
+compatriote, car les pages les plus remarquables de son œuvre,
+non-seulement ont été composées à Londres, mais rappellent les
+personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre.
+
+Le comte d'Arundel, en sa qualité d'Anglais et de grand maréchal du
+royaume, s'était attaché à réunir, dans sa collection, les tableaux qui
+pouvaient offrir un intérêt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il
+possédait les plus beaux portraits de Holbein, représentant le roi Henri
+VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clèves, Catherine Howard, Jeanne
+Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'œuvre de Hollar,
+qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la même feuille, les
+gravures exécutées par cet artiste de ces différents portraits. S'il est
+curieux, au point de vue historique, de pouvoir considérer la figure de
+boucher de ce roi Barbe-Bleue, à côté de celles des malheureuses
+victimes de ses passions désordonnées, il n'est pas moins intéressant,
+au point de vue de l'art, de voir avec quelle habileté le graveur a su
+rendre la finesse, la fermeté, l'expression qui caractérisent les
+portraits du grand peintre de Henri VIII.
+
+Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait
+exécutées des dessins de Léonard de Vinci, faisant partie de la
+collection d'Arundel. «C'est peut-être, dit-il, ce que nous avons de
+mieux d'après ce peintre. Il serait cependant à souhaiter que Hollar eût
+imité avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les
+yeux; qu'il les eût rendus trait pour trait et avec la même touche;
+qu'il n'y eût point ajouté un travail qui n'y met que de la propreté
+sans goût... Toutes ces planches de Hollar ne passent guère trois pouces
+de haut sur deux à cinq pouces de large. Elles sont distribuées en
+quatre ou cinq suites, à la tête desquelles sont autant de frontispices.
+Il y en a environ soixante-quinze qui ont été gravées à Anvers dans les
+années 1645 et suivantes.»
+
+Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de
+son protecteur; lorsque ce dernier fut obligé de quitter sa patrie, et
+qu'il se fut réfugié à Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles
+peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que
+Hollar continuât de graver ses planches. C'est à cette époque, qu'arrivé
+à toute la maturité de son talent, il reproduisit au burin le portrait
+d'Albert Durer, d'après celui peint par ce maître, en 1498, à l'âge de
+vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'œuvre, digne de
+rivaliser avec l'original, pour la beauté, l'expression, la _maestria_;
+elle porte la date de 1648.
+
+Un autre portrait, non moins remarquable, gravé par Hollar, d'après un
+dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur
+de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de
+cette époque. Il est représenté[290], dit la légende qui accompagne la
+gravure, _ætatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet âge, qu'il se
+donnait peut-être pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan à
+gauche, il est à mi-corps, vu de trois quarts, vêtu à l'espagnole, avec
+de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'œil, une vraie figure de
+Scapin, la main droite posée sur une table, les épaules appuyées
+légèrement au fût d'une colonne ornée de draperies. Dans le fond, au
+troisième plan, on l'aperçoit debout sur un théâtre, les deux poings sur
+les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un
+nombreux public, composé de cavaliers à chapeaux à plumes et à petits
+manteaux, placés au second plan, son jet intarissable. Près de lui, sur
+le bord du théâtre, on voit une quantité de fioles, de bouteilles, de
+paniers. Au-dessus de sa tête, plane une Renommée avec la devise _Fama
+volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons,
+au-dessus desquels est écrit: _solus sicut sol_; devise que les
+charlatans de nos jours n'ont pas encore osé adopter. La bouteille
+inépuisable de Robert-Houdin n'était que renouvelée du jet intarissable
+du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes à côté de ce que
+promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des
+rois et devant l'Empereur. Lisez plutôt les vers qui sont peut-être de
+sa façon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'à-propos pour les besoins
+de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularités caractéristiques
+du dix-septième siècle de trouver un charlatan qui rédige son programme,
+s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins élégants que
+les autres poëmes en latin moderne dus aux plus savants écrivains de son
+temps. Le latin était encore la langue universelle; de nos jours, cette
+érudition en plein vent aurait peu de succès. Peut-être ces distiques
+sont-ils de Hollar lui-même, qui avait reçu dans son enfance une
+éducation classique, et qui paraît avoir cultivé la poésie latine, si
+l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses
+portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du
+Sicilien de Manfre.
+
+ Seu veterum similis non conscia sæcula facti,
+ Seu tua te ratio credere tanta vetet,
+ Visa tamen mea gesta probant cum Cæsare reges,
+ Myriadumque oculi, quos stupor attonuit.
+ Ille ego, purarum grandis potator aquarum,
+ Qui prius undiferis vina refundo cadis,
+ Et quæcumque tibi, seu rubra aut candida poscas
+ Veraque de largo gutture dona paro.
+ Quinetiam, si præ reliquis optaris ad haustum,
+ Id tibi de sumpto gurgite munus erit:
+ Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores,
+ Insuper angelici poscar odoris opes;
+ Omnia miriparo salientia gutture promo,
+ Ac demum altivolam jacto potenter aquam.
+ Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes,
+ Unde queas larga credere dona Dei.
+
+«Bien que les siècles passés n'aient rien produit de pareil, et encore
+que votre raison vous défende de le croire, cependant il n'y a pas moyen
+d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs
+ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, à leur stupéfaction générale.
+C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, après avoir
+tiré du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage à faire couler de mon
+large gosier, à discrétion, tous les vins qu'on me demandera, soit
+rouges, soit blancs. Bien plus, si vous préférez autre chose, je vous
+promets de vous le distribuer de mon réservoir inépuisable: du lait, de
+l'huile, de la bière, des liqueurs faites avec des fleurs,
+particulièrement de l'eau parfumée d'angélique: car je puis tout tirer
+de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un
+puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux
+que vos yeux soient témoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus
+que c'est un véritable don du ciel.»
+
+Hollar a gravé beaucoup de portraits d'après Van Dyck: il nous a
+transmis, d'après ce maître, les traits de la comtesse d'Arundel,
+Anne-Alathea Talbot. C'est également d'après le même artiste qu'il a
+reproduit le portrait du comte, à cheval, en costume de grand maréchal
+d'Angleterre. Il l'a gravé, en outre, toujours d'après Van Dyck, à
+mi-corps, dans un médaillon. Enfin, il l'a représenté siégeant à sa
+place de grand maréchal dans la Chambre des lords, à la séance du 22
+mars 1641, dans laquelle fut jugé et condamné le comte de Stafford.
+Cette dernière gravure, exécutée par Hollar d'après son propre dessin,
+est fort curieuse, en ce qu'elle donne la représentation exacte de ce
+grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes
+d'État de l'Angleterre à cette époque. Une autre planche de Hollar, mais
+moins bien réussie, montre l'exécution du malheureux comte, le 22 mai
+1641, à Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs.
+
+Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitté
+l'Angleterre et s'était retiré à Anvers. Nous ne pouvons pas préciser la
+durée du séjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans
+l'œuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravés par lui
+à Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date
+de 1643. Ce serait donc à partir de cette année, jusque vers 1650, que
+l'artiste aurait continué de graver les tableaux de cette collection.
+Mais ce travail ne l'empêcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il
+fut probablement réduit, pour vivre, à s'occuper d'œuvres bien
+au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des
+oiseaux, des animaux, des instruments de pêche et de chasse, d'après
+Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette époque qu'il
+grava, d'après le Titien, les portraits de Daniel Barbaro,
+Bindo-Altoviti et Johanna Véronèse; d'après le Giorgione, un Allemand de
+la famille Fuscher; d'après Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et
+quelques autres portraits tirés de la collection de deux amateurs
+anversois, Jean et Jacob Van-Verle.
+
+Hollar était très-lié avec Jérôme Laniere, Italien, qui paraît avoir été
+employé par le comte d'Arundel à l'achat de tableaux de peintres
+italiens[291]. Il lui a dédié la gravure de _la Vierge avec saint
+Joseph, l'Enfant-Jésus et le petit saint Jean_, d'après Perino del Vaga,
+et, dans cette dédicace, il le qualifie des titres de protecteur et
+grand admirateur des arts.
+
+Il n'était pas moins attaché à Henri Van der Borcht, père,
+collectionneur de raretés, et, comme ou disait alors, _omnium
+elegantiarum amator_. Il était né à Bruxelles en 1583; mais par suite
+des troubles qui désolaient les Pays-Bas, il fut emmené en Allemagne à
+l'âge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh,
+et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa à
+Fanckendaël jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, où
+il se mit à former une collection de médailles, de peintures et de
+toutes sortes d'antiquités. C'est là que le comte d'Arundel le connut,
+en 1636, et lui acheta plusieurs pièces importantes. C'est également à
+son passage par cette ville que le comte attacha à son service Henri Van
+der Borcht, peintre et graveur, fils du précédent. Il l'envoya d'abord
+en Italie rejoindre Pettœus (M. Petty), qui était à la recherche de
+statues antiques et de tableaux pour son maître. Ils revinrent ensemble
+en Angleterre, et Van der Borcht y resta attaché au service du comte
+d'Arundel pendant quelques années. Une notice, mise au bas de son
+portrait gravé par Hollar en 1648, d'après Jean Meyssens, nous apprend,
+qu'à cette époque, il était serviteur, c'est-à-dire probablement, selon
+la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar
+a gravé beaucoup de sujets d'après ce peintre, et ils paraissent avoir
+vécu et travaillé ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht
+dessinait beaucoup. Un amateur français du dernier siècle, M. Quentin de
+Lorangère, avait réuni la suite de ses dessins, au nombre de 567 pièces.
+Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, après un
+long séjour à Londres, revint mourir à Anvers.
+
+Après le rétablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre,
+espérant y être bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir
+fut à peu près déçu, et l'artiste, toujours poursuivi par la misère, se
+vit contraint de travailler à la merci des libraires et des marchands
+d'estampes. C'est alors qu'il exécuta un grand nombre de vues
+d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'après John Overton et
+Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'après François Barlow.
+Hollar fut aussi employé par William Dugdale à _illustrer_ les
+_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont
+dans cet ouvrage, représentent des vues de villes et de châteaux; mais
+la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries
+servant à distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le
+portrait de Dugdale, le même qui est à la tête de la description, donnée
+par cet éditeur, de l'église de Saint-Paul de Londres, et plusieurs
+planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces différents travaux
+ne procurèrent au graveur aucune aisance, et il mourut à Londres, en
+1667, dans un grand dénûment.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa
+ patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
+ collections.--Renommée attachée à sa mémoire.
+
+1637--1646
+
+
+Pendant près de deux années après son retour d'Allemagne, le comte
+d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'était
+procurées avec tant de soins et de dépenses. Mais, dans le cours de
+1638, il fut obligé de rentrer dans la vie publique, en prenant le
+commandement des troupes destinées à combattre les Écossais, révoltés
+contre le roi Charles 1er[294]. Après des alternatives de succès et
+de revers, il fut nommé, en 1640, capitaine général de l'armée royale.
+Dans le mois de mars 1641 commença le procès du malheureux comte de
+Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualité de grand dignitaire de la
+couronne, fut obligé de faire partie de la commission nommée par le roi,
+pour déclarer l'assentiment royal donné au bill d'_attainder_, décerné
+contre l'infortuné ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait représenté
+siégeant à la Chambre des lords, à la place de lord Steward
+d'Angleterre. Mais le comte ne paraît pas avoir approuvé le tragique
+dénoûment de ce mémorable procès; car il se hâta de donner sa démission
+de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter
+la Grande-Bretagne. Bientôt, en effet, vers la fin de février 1642, il
+adressa un dernier adieu à sa terre natale, et s'embarqua pour les
+Pays-Bas. Son historien, le révérend M. Tierney, dit qu'il y fut
+déterminé par l'état de sa santé qui allait sensiblement en
+déclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait
+clairement l'issue fatale de la lutte acharnée engagée entre le
+parlement et la royauté, et qu'il avait voulu se mettre à l'abri de
+l'orage.
+
+Quoi qu'il en soit, après un court séjour dans les Pays-Bas, le comte
+alla s'établir à Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa
+soixante-deuxième année. Son corps fut rapporté en Angleterre, déposé
+dans la chapelle du château d'Arundel, et Junius composa son épitaphe;
+mais le monument qu'il avait demandé par son testament n'a jamais été
+exécuté[296].
+
+Après le départ du comte, les biens qu'il avait laissés en Angleterre
+furent mis sous le séquestre. Ses collections d'objets d'art ne furent
+point épargnées: ses marbres antiques restèrent longtemps abandonnés
+dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevés furtivement, d'autres
+mutilés, d'autres employés à construire ou réparer des maisons. Cette
+perte serait moins à regretter, si la plus grande partie des
+inscriptions eût été publiée antérieurement; mais il n'y en avait eu
+qu'un fort petit nombre de donné par Selden, et moins encore par Priæus,
+qui voulut recommander son édition d'Apulée, en y insérant quelques
+fragments de ces anciennes inscriptions. À peine la moitié de ces
+marbres, c'est-à-dire cent trente inscriptions, survécurent à ces
+désastres.
+
+Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien
+digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-maréchal d'Angleterre
+et duc de Norfolk, donna tous ces marbres à l'université d'Oxford,
+d'après le conseil de Jean Evelyn, auquel le sénat académique décerna
+des remercîments publics, pour le soin qu'il avait pris de les réunir et
+de les conserver. Transportés à Oxford, ils furent déposés au
+rez-de-chaussée du théâtre Sheldonien, ou attachés au mur qui l'entoure,
+et marqués de l'initiale du nom de Howard. Dans le même temps, on fit
+graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et
+les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire également
+mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible à ces
+éloges de l'académie, qu'il avait résolu de lui faire cadeau d'une belle
+statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette
+statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en
+d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard à l'académie, avec les
+antiques achetés des héritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron
+de Lempster, et donnés, en 1753, à l'université d'Oxford, par
+Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297].
+
+Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'hôtel et des
+jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire
+une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe
+bronze, représentant la tête d'Homère, que Van Dyck a placée dans l'un
+des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople,
+passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingué, médecin de
+Georges III, et fut achetée, à sa mort, par lord Exeter, qui en fit don
+au musée Britannique.
+
+L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la
+description de tous les marbres appartenant à l'université d'Oxford,
+et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces
+derniers sont désignés, dans les tables des trois divisions de
+l'ouvrage, par la lettre A, placée dans le haut des gravures. Ces
+planches ont été dessinées et gravées par J. Miller, et l'on est forcé
+de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet
+artiste, son burin indécis, ses contours arrondis rendent assez mal la
+pureté de l'antique. Un grand nombre de statues ont été restaurées fort
+maladroitement, à en juger même par les gravures. Ces restaurations,
+faites sans aucun goût, défigurent les morceaux et leur enlèvent leur
+véritable caractère. Cependant, on remarque quelques belles statues qui
+paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se
+compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux,
+d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, gravées sur des
+marbres recueillis dans la Grèce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le
+savant Junius avait à sa disposition, par ces marbres, la base,
+l'élément (_cœleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquité. Car
+le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit
+s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-même, à tous les arts
+d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa
+dédicace à Charles Ier, que son traité _De pictura veterum_ ait été
+composé pour obéir aux désirs de son noble patron, il faut convenir que
+le comte d'Arundel n'aimait pas moins à être instruit par l'histoire
+de l'art que récréé par la vue de ses œuvres les plus belles et les plus
+rares.
+
+Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectées que ses
+marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas,
+ambassadeur d'Espagne près de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il
+s'empressa d'envoyer à Madrid, avec les chefs-d'œuvre achetés pour
+Philippe IV à la vente aux enchères de la magnifique galerie de Charles
+Ier[298].
+
+Les camées et les pierres gravées de la collection d'Arundel, parmi
+lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psyché, avaient été
+conservés par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passèrent au duc
+de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et
+Bartolozzi.
+
+Quant à ce qui restait de la bibliothèque du comte, M. Tierney nous
+apprend[299] qu'après l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut
+offert par le duc de Norfolk à la Société royale (des sciences), qui,
+obligée de cesser ses réunions dans le local de _Gresham-College_, avait
+accepté l'hospitalité dans les appartements d'_Arundel-House_.
+
+Indépendamment de tous les objets que nous venons d'énumérer, et qui
+provenaient du premier lot attribué par le comte d'Arundel à son fils
+aîné, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les
+choses de ce monde, fut vendu à Londres en 1720 par les héritiers de
+son second fils, William Howard, l'infortuné comte de Stafford[300].
+Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le
+détail des objets vendus et leur prix, qui s'éleva au chiffre de 8,552
+livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des
+dépenses énormes que le comte avait faites pour former sa collection
+d'antiques, de dessins, de tableaux, de médailles, de pierres gravées et
+de livres.
+
+Bien qu'elle ait été dispersée, les objets qui la composaient sont
+restés, en grande partie, en Angleterre, où ils attestent encore
+aujourd'hui le goût éclairé, la munificence, les efforts constants,
+employés pendant plus de quarante années, par le premier Anglais qui ait
+voulu, selon l'expression de Peacham, «transporter l'ancienne Grèce dans
+la Grande-Bretagne.» Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux
+siècles, de très-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs
+anglais qui ont rivalisé de faste pour acheter et réunir, à tout prix,
+les productions de l'art cherchées soit en Italie soit ailleurs, quel
+est celui qui peut être comparé au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici,
+entre tous, contrairement aux idées de ses compatriotes, a préféré
+l'art à la politique; aussi, son nom, indissolublement lié à ceux de
+Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo
+Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa
+propre renommée.
+
+
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS
+
+1560--1666
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses artistes.--Réputation
+ des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans
+ Holbein.--Culture des sciences et des lettres à
+ Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
+ négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous
+ Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.
+
+1454--1598
+
+
+«C'est un fait notoire qu'Anvers a vu naître ou fleurir, depuis un
+siècle, un plus grand nombre de peintres distingués par leur talent, que
+toute autre ville. Rome elle-même n'a pas brillé d'un semblable éclat et
+ne peut lui être comparée, puisqu'il est vrai que presque tous les
+peintres qui ont décoré de leurs œuvres cette ancienne capitale du
+monde, ont été des étrangers nés à Urbin, à Florence, à Venise et
+surtout à Bologne. Anvers peut donc lever la tête, et se glorifier de
+l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.»
+
+Telle est l'introduction que Sandrart a placée en tête de sa vie de
+Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de
+l'Académie du très-noble art de la peinture_, nous conviendrons
+volontiers qu'Anvers peut être comparée, dans une certaine mesure, à
+Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnaîtrons même que, du temps
+de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur
+toutes les villes situées de ce côté des Alpes[303]. Paris ne pouvait
+pas encore se vanter d'avoir vu naître Eustache Lesueur et Charles Le
+Brun; il n'était pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art
+moderne en Europe, et le chef de l'école d'Anvers venait de laisser dans
+ses murs, en témoignage irrécusable de sa supériorité, les nombreuses et
+magnifiques toiles de la galerie de Marie de Médicis. Les choses ont
+bien changé depuis: Paris est devenu la cité la plus célèbre, comme le
+dit Sandrart: «_In proferendis enutriendisque pictoribus singulari
+artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les
+artistes les plus distingués.» Anvers, comme Venise, Rome, Florence et
+Bologne, est reléguée au second rang. Mais son histoire atteste que,
+pendant plus de deux siècles, elle a produit un grand nombre de
+peintres le plus heureusement doués dans tous les genres. Son école de
+gravure, due, en grande partie, aux leçons et aux exemples de Rubens,
+n'a pas été moins brillante, et ses œuvres, répandues dans le monde
+entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont été
+en honneur dans cette intelligente et riche cité.
+
+Dès le milieu du quinzième siècle, les peintres anversois étaient réunis
+en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes
+inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette
+académie était fort recherchée, non-seulement par les artistes nés ou
+fixés à Anvers, mais également par les étrangers[304].
+
+Albert Durer, dans le journal écrit par lui-même de son voyage aux
+Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup à Anvers,
+où il séjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita.
+Il y fut l'objet, aussitôt après son arrivée, d'une sorte d'ovation de
+la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il
+raconte cette circonstance de son voyage:
+
+«Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invité à leur maison,
+avec ma femme et ma servante: ils avaient préparé un dîner excellent,
+avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements précieux. Leurs
+femmes aussi étaient toutes présentes, et lorsqu'on me mena à table,
+les spectateurs se dressèrent de chaque côté, comme si l'on conduisait
+un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des
+hommes qui me saluèrent de la manière la plus humble, et se montrèrent
+très-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire
+leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je
+fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec
+deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre
+pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-là et me
+témoigner leur bonne volonté. Je leur fis mes humbles remercîments et je
+leur offris mes services. Après, vint maître Pierre, le charpentier de
+la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son
+service. Après avoir été joyeusement attablés ensemble jusque fort avant
+dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manière
+très-honnête et polie, et me prièrent d'user de leur bonne volonté pour
+tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les
+remerciai et allai me coucher[305].»
+
+On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reçu à Anvers; on voit
+aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois était alors
+très-considérée et très-riche, puisqu'elle possédait une maison, ou
+lieu de réunion, et qu'elle pouvait offrir à un confrère étranger un
+repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et décoré d'autres
+ornements précieux.
+
+Peu après, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison,
+où ils préparaient les cartons de l'entrée triomphale de l'empereur
+Charles-Quint, qui devait bientôt venir visiter Anvers. «Cet ouvrage,
+dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds
+de long. Il sera déployé de chaque côté de la rue, bien arrangé avec
+deux gradins. Là-dessus, on fera les pièces. Le tout ensemble coûte,
+tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins.
+Toute cette chose est faite très-précieusement.» Durer n'oublie pas
+d'aller aussi dans la maison de «maître Quentin (Messis ou Matsys),»
+l'un des peintres d'Anvers les plus célèbres à cette époque[306].
+
+Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint également visiter
+Anvers, lorsqu'il se rendit de Bâle en Angleterre. Nous avons
+rapporté[307] la lettre qu'Érasme lui avait donnée pour Petrus Ægidius,
+et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer également à Holbein la
+maison de Quentin Matsys.
+
+Ces faits prouvent quelle était, dès le commencement du seizième siècle,
+la réputation d'Anvers et de ses artistes.
+
+Les sciences et les lettres n'y étaient pas moins cultivées que la
+peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que
+Florence, n'a donné naissance à aucun poëte illustre, elle peut
+revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces
+savants, communs à l'époque de la Renaissance, qui s'attachaient à
+l'étude de l'histoire et de l'archéologie chez les Grecs et chez les
+Romains. Parmi les plus célèbres, on doit citer particulièrement Hubert
+Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'étrangers à Anvers, choisirent
+cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes
+recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne
+Rome[308].
+
+Vers le milieu du seizième siècle, une circonstance heureuse attira les
+écrivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Français,
+Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, était venu se
+fixer dans la capitale du Brabant, et y avait porté l'art de la
+typographie au plus haut degré de perfection. Ami de Juste Lipse et
+d'autres érudits, et possédant lui-même une instruction profonde, il fut
+bientôt cité, à l'égal de Robert Estienne, pour la correction et la
+beauté des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les
+plus considérables par leur importance et leur étendue, tels que la
+Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les
+auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il était le premier
+imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas à la seule
+impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de
+planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du
+savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres.
+
+Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait
+manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intérêt aussi
+vif aux œuvres des différents arts du dessin qu'aux sciences et aux
+lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de
+l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cité les principaux
+négociants de l'Europe. La douceur des mœurs flamandes, l'abondance et
+la facilité de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes
+du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents
+bourgeois d'Anvers étaient souvent employées en constructions de vastes
+et magnifiques habitations, décorées avec le plus grand soin des
+chefs-d'œuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte
+qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: «Elle est vaste et bien
+ordonnée, dit-il, avec une infinité de grands et beaux salons, une cour
+richement ornée et des jardins fort étendus. En somme, c'est une demeure
+tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en
+Allemagne.»
+
+L'orfévrerie d'Anvers était en grande réputation, et l'art de tailler
+les diamants, importé de Bruges où il avait été découvert dans le
+seizième siècle, était devenu, pour cette ville et pour Anvers, une
+nouvelle source de richesses. Tous les corps d'état, orfévres, peintres,
+marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y étaient, depuis le
+moyen âge, réunis en associations aussi riches que puissantes. Ils
+rivalisaient de luxe, et ne négligeaient aucune occasion de décorer de
+tableaux et de peintures leurs lieux de réunions, ainsi que les
+chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut traité
+magnifiquement par les orfévres d'Anvers, au carnaval de 1521... «Les
+orfévres, dit-il, nous ont invités, ma femme et moi. Il y avait dans
+l'assemblée beaucoup de braves gens qui m'ont préparé un repas exquis,
+et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de
+la ville m'a invité à un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli.
+Il y avait là de drôles de masques.... Le lundi soir, on m'a invité au
+carnaval et au grand banquet, qui était délicieux.»[310]
+
+La prospérité de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apogée,
+depuis le commencement jusque vers la moitié du seizième siècle. Mais, à
+partir de l'avènement de Philippe II, la guerre étrangère, les discordes
+civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers
+en particulier, l'arène ouverte, pendant plus d'un demi-siècle, aux
+plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et
+d'Isabelle, à qui Philippe II avait cédé les Pays-Bas, en 1598, essaya
+de guérir les blessures que ce malheureux pays avait reçues. Si ces
+princes ne réussirent pas à rétablir l'ancienne prospérité des provinces
+belgiques, l'histoire doit néanmoins leur tenir compte de leurs efforts
+et de leur bon vouloir.
+
+Ils furent plus heureux ou mieux récompensés par les arts; c'est sous
+leur administration que la peinture flamande a brillé de son plus vif
+éclat, et il serait injuste de méconnaître la part qui revient à
+l'archiduc et à l'infante dans la brillante auréole qui entoure l'école
+d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut à leur
+protection l'éclat qu'il répandit dans sa patrie à son retour d'Italie;
+en le retenant à Anvers, ils l'honorèrent d'une protection, ou plutôt
+d'une considération dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et
+lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre
+l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence supérieure
+et sa renommée d'artiste au rétablissement du plus grand bien qu'il soit
+possible de faire aux hommes.
+
+Anvers, depuis l'époque où Rubens revint s'y fixer jusqu'à sa mort, fut
+réellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, était-elle alors
+remplie, non-seulement d'artistes distingués en tous genres, mais en
+outre de véritables amateurs.
+
+Parmi ceux qui vécurent dans une étroite et constante intimité avec le
+grand maître anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa
+correspondance signalent comme méritant une notice particulière: nous
+voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevaërts,
+secrétaire de la ville d'Anvers.
+
+Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'école
+flamande, il nous paraît nécessaire de rappeler, très-sommairement, les
+principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu'à l'époque de
+son retour dans sa patrie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+ Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il part pour
+ l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+ Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et
+ retourne à Rome, où il trouve son frère Philippe, et travaille avec
+ lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes.
+
+1577--1608
+
+
+On croit généralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, à Cologne[311]
+où son père, Jean Rubens, l'un des conseillers du sénat d'Anvers,
+s'était réfugié en 1568, selon les uns, à cause de ses opinions
+religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa
+patrie[313]. Jean Rubens était un savant jurisconsulte; il avait fait de
+très-fortes études tant en Flandre qu'en Italie, où il avait passé sept
+années, et où il s'était fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au
+collège de la Sapience, à Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de
+l'éducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut à Cologne le
+1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa
+dixième année. Rentrée à Anvers l'année suivante, Marie Pypeling, mère
+de Pierre-Paul, résolut de lui donner une éducation brillante. Elle le
+plaça au collège des Jésuites d'Anvers, établissement renommé pour la
+bonne direction et pour la force de ses études classiques. C'est aux
+leçons de ces Pères que Rubens puisa la connaissance approfondie de
+l'antiquité, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des
+langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste à part
+entre les autres artistes. À sa sortie du collége, sa mère le fit entrer
+comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairière de
+Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait
+convenir à l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se
+sentait attiré vers la peinture par un instinct naturel et invincible.
+Au moins, n'eut-il pas à lutter, comme tant d'autres, contre les
+obstacles apportés à sa vocation par la volonté de ses parents. Sa mère
+céda facilement à son désir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et
+elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements à
+son fils. Les œuvres de cet artiste sont inconnues en France; le
+catalogue du musée d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre
+présentant au Sauveur, à Capharnaüm, le poisson qui contient la pièce
+d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'église de
+Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de
+son premier maître; il passa ensuite le même temps dans celui d'Otho
+Vœnius, qui était considéré alors comme le premier des peintres
+flamands. On ne voit pas néanmoins que cet artiste élégant, mais froid,
+ait exercé une influence sensible sur la manière de Rubens.
+
+Après avoir achevé ses études, Pierre-Paul fut reçu, en 1598, à l'âge de
+vingt et un ans, franc-maître peintre de la corporation de Saint-Luc,
+d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cité
+par le Catalogue du musée d'Anvers[315]. Du jour de sa réception jusqu'à
+l'époque de son départ pour l'Italie, Rubens continua d'habiter
+Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle,
+l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jubé de l'église
+des Carmes: «C'est Notre-Seigneur étendu mort sur les genoux de son
+père; les anges y portent les instruments de la Passion.» Ce tableau se
+trouvait encore, en 1768, dans l'église des Carmes chaussés d'Anvers, et
+il a été gravé par S.-A. Bolswert[317].
+
+Avant de partir, Rubens pria son maître de le présenter à l'archiduc
+Albert et à l'infante Isabelle. Otho Vœnius (Otho Van Veen), issu d'une
+famille noble, et doublement distingué par son talent comme peintre et
+par ses publications érudites et poétiques, était attaché au service de
+ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur présenter son
+élève, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'élégance, à en juger
+par ses portraits, devaient prévenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul
+plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des
+lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie.
+
+Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contrée en passant
+par la France: ce fut à Venise qu'il se rendit d'abord. Cette préférence
+s'explique naturellement par le goût du peintre anversois pour l'école
+coloriste. Il ne se borna pas à l'admirer; il voulut s'initier par une
+étude approfondie aux secrets des maîtres de la couleur, et, pour y
+parvenir, il se mit à copier, avec autant de fougue que de bonheur, les
+principales œuvres de Titien, de Paul Véronèse et des autres artistes
+vénitiens.
+
+On raconte, qu'au milieu de ses études, il fit la connaissance d'un
+gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui,
+ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, à son retour, que le duc
+invita le jeune Flamand à se rendre à sa cour. Rubens n'ignorait pas que
+Jules Romain avait décoré les palais de Mantoue de ses étonnantes
+peintures; il désirait les voir et les étudier; il s'empressa donc
+d'accepter l'offre qui lui était faite. Il fut parfaitement accueilli
+par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientôt à son service, lui donna
+toutes facilités pour travailler, et lui permit de faire des excursions
+tantôt à Venise, tantôt à Bologne, Florence et Rome, afin d'y étudier
+les œuvres des diverses écoles italiennes. Les biographes de Rubens ne
+sont pas d'accord sur les époques de ses visites dans ces différentes
+villes, non plus que sur l'itinéraire qu'il suivit dans ses courses en
+Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il
+séjourna plusieurs fois à Mantoue, à Rome et à Venise[318].
+
+Notre artiste était si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce
+prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un
+magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains
+au roi Philippe III, et d'autres présents d'un grand prix au duc de
+Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se ménager
+l'appui[319]. On a raconté que, pendant ce premier séjour à Madrid,
+Rubens y aurait exécuté les portraits du roi et de plusieurs seigneurs
+de la cour, et qu'il y aurait même fait les copies si célèbres des trois
+tableaux de Titien: _Vénus et Adonis_, _Diane et Actéon_, et
+l'_Enlèvement d'Europe_. Mais cette assertion est complètement réfutée
+par Pacheco, le beau-père de Velasquez, qui prouve clairement, dans son
+traité _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont été faites par
+Rubens à l'époque de son second voyage à Madrid. Il ne paraît pas,
+d'ailleurs, que Rubens ait fait cette première fois un long séjour en
+Espagne: tout porte à croire qu'il se hâta de revenir à Mantoue, sans
+doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientôt après
+la permission de retourner à Rome, en s'arrêtant à Florence, Bologne et
+Venise.
+
+Dans la ville des Médicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule,
+placé entre Minerve et Vénus, et secouru par le Temps_; les _Trois
+Grâces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des
+Satyres_[321]. À Bologne, il étudia les ouvrages des Carraches, et se
+sentant de nouveau attiré vers Venise par sa prédilection pour les
+grands coloristes, il se remit à faire, dans cette ville, les copies des
+tableaux qu'il préférait.
+
+À peine âgé de vingt-sept ans, il était revenu à Rome avec une
+réputation déjà faite et méritée. Aussi le pape Clément VIII
+s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de
+Monte-Cavallo, un tableau représentant la _Vierge et sainte Anne adorant
+l'enfant Jésus_, dont il se montra très-satisfait. Les cardinaux, les
+principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les
+connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frappés du talent supérieur du
+jeune Flamand, et bientôt Rubens se vit surchargé de commandes.
+Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux
+Vénitiens ses modèles, il exécuta en peu de temps, pour la _Chiesa
+Nuova_ des pères de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal
+Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les
+_Douze Apôtres_; pour le connétable Colonna, une _Orgie de soldats_;
+pour la princesse de Scalamare, _Protée et les Dieux marins à table,
+servis par trois Néréides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans
+lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le
+paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322].
+
+Rubens était trop instruit, il aimait trop l'antiquité, pour laisser
+écouler le temps de son séjour dans l'ancienne capitale du monde sans
+étudier l'art et l'archéologie romaine. Il dessina un grand nombre de
+statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments
+d'architecture, et, grâce à la connaissance approfondie des langues
+grecque et latine, il pénétra dans ces recherches beaucoup plus avant
+qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance
+particulière contribua probablement à l'attacher avec une plus grande
+ardeur à ces études. En arrivant à Rome, il y avait trouvé son frère
+Philippe, qui, après avoir visité cette ville une première fois avec le
+fils aîné du président Richardot dont il était secrétaire, y était
+revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer,
+en toute liberté, à son goût pour l'étude des langues anciennes et de
+l'archéologie. Philippe, plus âgé que Pierre-Paul de quelques
+années[323], avait fait ses études au gymnase d'Anvers, et suivi plus
+tard à Louvain, avec les fils du président Richardot, les leçons de
+Juste-Lipse. Chargé par le président de conduire en Italie son fils aîné
+Guillaume, qui devait terminer ses études à l'université de Padoue,
+Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate
+la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un séjour d'environ deux
+ans à Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leçons des
+professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine
+avec Juste-Lipse, et lui adressa même plusieurs pièces de vers[325]. On
+voit par ses lettres, également en latin, à son frère Pierre-Paul, qu'il
+lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de
+reprendre sa première et complète indépendance: «_Animum obfirma, et
+aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere
+libertatem_[326].» Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au
+peintre, et ils le déterminèrent sans doute à visiter les principales
+villes d'Italie, pour y étudier les maîtres en toute liberté. Pendant
+son premier voyage à Rome, en 1603, Philippe Rubens s'était fait
+recevoir docteur à l'université de la Sapience; à peine de retour dans
+les Pays-Bas, il se hâta de remettre au président le précieux dépôt
+qu'il lui avait confié, et, faisant de nouveau ses adieux à
+Juste-Lipse, il revint à Rome, où le cardinal Ascagne Colonna le choisit
+pour bibliothécaire.
+
+C'est à cette époque qu'il retrouva dans cette ville son frère
+Pierre-Paul, tout occupé de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de
+recherches sur l'antiquité romaine. Les deux frères, unis d'une étroite
+amitié, possédant une égale instruction classique, ayant la même ardeur
+pour le travail, le même amour pour les monuments et l'histoire de la
+langue des anciens Romains, résolurent de consigner leurs recherches
+dans un ouvrage composé en commun, qui parut à Anvers, in-4º, en 1608,
+sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus,
+emendationes censuræ_, et fut publié sous le nom de Philippe seul. Mais
+la part que prit Pierre-Paul à sa composition est rappelée par Philippe
+lui-même dans le préambule en prose de l'élégie _Ad P.-P. Rubenium
+navigantem_, dont nous avons parlé, où il déclare que Pierre-Paul ne l'a
+pas peu aidé:--«_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum
+in Electis me juvit_.»--Cet aveu n'étonnera aucun de ceux qui ont étudié
+avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir
+bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composés d'après des
+sujets empruntés à l'histoire, à la religion et aux usages des anciens
+Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des
+_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur
+grec ou latin: loin de là. Ces deux livres ne se composent que
+d'explications de difficultés ou passages obscurs tirés de différents
+auteurs, de restitutions de textes que Philippe considérait comme
+falsifiés, et de dissertations sur certaines parties du vêtement des
+anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre
+plus claires les explications de son frère, Pierre-Paul a dessiné des
+coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vêtements
+ou d'autres objets, d'après l'antique, et ces dessins ont été gravés
+dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde
+connaissance des langues anciennes, et il est à la hauteur des
+dissertations ou gloses des érudits du dix-septième siècle; mais,
+aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosité des
+bibliophiles[328].
+
+Après un long séjour à Rome, notre peintre voulut visiter Milan et
+Gênes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connût pas
+encore. Il se rendit d'abord à Milan, où il peignit plusieurs tableaux
+et où il dessina la fameuse _Cène_ de Léonard de Vinci. Ce dessin a été
+gravé par Pierre Soutman; à en juger par l'épreuve qui fait partie de
+l'œuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothèque
+impériale[329], cette reproduction n'a rien gardé de la pureté du maître
+florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre à Rubens ou à Soutman
+d'avoir transformé les Apôtres en d'épais paysans flamands sans aucune
+expression; mais cette gravure ne donne aucune idée de la beauté sublime
+de l'original.
+
+Rubens quitta Milan pour Gênes, où il se fixa pendant quelques mois. Il
+y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des églises,
+et fit plusieurs portraits; il trouva même le temps de dessiner les
+palais anciens et modernes qui décoraient alors cette belle ville. Leur
+architecture bizarre et tourmentée avait sans doute fait une forte
+impression sur son esprit, puisqu'il se décida, quatorze ans plus tard,
+en 1622, à publier ce travail à Anvers, sous ce titre: «_Palazzi antichi
+e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+ Rubens revient à Anvers en apprenant la maladie de sa mère.--Il se
+ fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit une
+ maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part
+ de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'œuvre--Notice sur
+ cet ami de Rubens: tableaux que le peintre exécute pour
+ lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.
+
+1608--1640
+
+
+Pendant que Rubens s'occupait à Gênes de préparer les éléments de cet
+ouvrage, il y reçut la nouvelle de la maladie de sa mère. L'éloignement
+et une absence de plus de huit années n'avaient point affaibli la
+tendresse que le peintre portait à celle qui lui avait prodigué tant de
+soins, depuis son enfance jusqu'à son départ d'Anvers. Il se hâta donc
+de quitter Gênes au commencement de novembre 1608; mais quelque
+diligence qu'il fît, il arriva trop tard pour revoir cette mère chérie:
+il apprit en route qu'elle avait cessé de vivre le 14 du même mois. On
+raconte qu'à son arrivée à Anvers, Rubens fut tellement accablé de
+chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps à l'abbaye de
+Saint-Michel, dans l'église de laquelle sa mère avait été enterrée.
+C'est là que, d'accord avec son frère Philippe, sa sœur Blandine et ses
+neveux, il lui fit élever un monument dont il composa lui-même en latin
+l'inscription funéraire[330].
+
+Après les premiers moments donnés à sa douleur, Rubens parut hésiter à
+se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouvé des parents
+et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et
+les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tiède
+et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la
+considération dont il avait été entouré dans les principales villes
+d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la
+renommée qui l'avait précédé faisait désirer à ses compatriotes, non
+moins qu'à l'archiduc Albert et à l'infante Isabelle, de le retenir en
+Flandre. Informés de l'intention que l'artiste avait manifestée de
+retourner en Italie, ces princes le mandèrent à Bruxelles, où ils le
+reçurent avec la plus grande distinction, lui commandèrent leurs
+portraits, et l'attachèrent à leur service par une patente du 23
+septembre 1609, par laquelle ils le nommèrent peintre de leur hôtel.
+
+Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en février de cette même
+année, circonstance trop peu remarquée par les biographes, contribua,
+peut-être autant que la faveur des archiducs, à retenir notre artiste à
+Anvers. Bientôt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il épousa
+Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrétaire de la ville d'Anvers. À
+l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un
+épithalame, dans lequel il adressa ses félicitations, _animo et stylo_,
+à son frère et à sa jeune épouse, louant les vertus et les charmes
+d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul:
+
+ ...Cui Phœbi cortina patet, cui carmine digno
+ Et vis ingenii mirabilis et polygnoti
+ Sive et Apelleæ manus æmula decantetur[331].
+
+Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attaché à Anvers par
+les liens les plus étroits, et il ne songea plus à le quitter.
+
+Pour s'y installer selon ses goûts et d'une manière définitive, il
+résolut d'y bâtir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait
+faire à la fois un atelier et un musée.
+
+Pendant son long séjour en Italie, Rubens avait copié pour lui-même un
+grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Véronèse, Tintoret,
+Jules Romain et autres maîtres. En outre, avec le produit de la vente de
+ses propres tableaux, il avait acheté des statues, des bustes, des
+bas-reliefs, des vases antiques, des médailles, des gravures et d'autres
+objets précieux. Il désirait vivre au milieu de ces belles choses qui
+lui rappelaient ses voyages, ses études archéologiques, et les œuvres
+qu'il préférait parmi celles dues à l'art moderne. Il fit donc
+construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison;
+et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il éleva un
+bâtiment en rotonde, percé de grandes fenêtres cintrées, et éclairé par
+le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition
+du Panthéon de Rome. Ce fut là qu'il établit son atelier et qu'il
+disposa tous ses objets d'art.
+
+Si l'on s'en rapportait au même biographe[333], la construction de ce
+bâtiment aurait occasionné l'exécution par Rubens de la fameuse
+_Descente de Croix_, de la cathédrale d'Anvers. D'après cet auteur, en
+creusant les fondations d'un mur de clôture, Rubens aurait anticipé sur
+le terrain du _serment_ ou confrérie des arquebusiers, ses voisins.
+Ceux-ci, s'en étant aperçus, députèrent leurs principaux chefs à Rubens
+pour lui déclarer qu'il empiétait sur leur terrain. Mais le peintre,
+fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accéder à la réclamation.
+«À la fin, continue Michel, le différend devint si sérieux, qu'il allait
+prendre le train de la procédure. Mais le bourgeois Rockox, chef du
+serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que
+sa prétention sur ce peu de terrain était mal fondée. Sur quoi Rubens
+demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des
+intentions de Rubens, les confrères résolurent que leur chef
+retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable
+accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers céderait à Rubens le
+peu de terrain dont il s'était déjà emparé, à condition qu'il donnerait
+au serment une pièce d'autel et ses volets, travaillés de sa main, pour
+leur chapelle à la cathédrale d'Anvers, représentant quelque passage
+de la vie de saint Christophe, patron du serment.
+
+«Cette offre parut à M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M.
+Rockox au mot, promettant de satisfaire à cette amiable transaction au
+plus tôt possible. Entre-temps, le génie docte de Rubens ne fit que
+ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son étymologie grecque,
+signifie _portant le Christ_; et dans cette spéculation, il recorda que
+l'Écriture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est
+pourquoi il adopta, par de saintes allégories, l'exécution de son
+projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe,
+mais plusieurs; ce qu'il établit de la manière suivante:
+
+«Il représenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la
+croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des échelles, détachent
+le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir
+le poids du sacré corps; au bas, d'autres prêtent leurs épaules et leurs
+mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le
+Christ, ou christophes.
+
+«En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allégorie
+dans le même sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite
+à sa cousine Élisabeth.
+
+«Il plaça sur le volet gauche le prêtre Siméon, portant le jeune Christ
+sur ses bras, lorsqu'il fut présenté au temple par la sainte Vierge et
+saint Joseph; de manière que, par ces saintes allégories, il trouva de
+quoi former des _christophes_, et d'étaler ses ingénieuses idées et les
+fruits de ses études sur l'histoire sacrée.
+
+«Quand ce grand ouvrage fut achevé, le peintre fit avertir les
+arquebusiers: mais à peine furent-ils entrés dans son laboratoire
+que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimèrent leur
+mécontentement, et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de ces prétendus
+_christophes_, mais leur véritable patron, à l'exemple des autres
+serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus à son
+accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur
+véritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne à la main,
+et un hibou sur un arbre.»
+
+Telle est l'anecdote que le naïf historien de Rubens raconte, dans un
+style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu à Rubens
+de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'œuvre.
+
+Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son récit. Il
+déclare, en effet, dans la dédicace de son livre, au duc
+Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: «qu'il a nouvellement découvert
+des anecdotes relatives à son sujet, dans le sein des cabinets de ceux
+de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays.» On doit
+donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consignés dans
+des papiers de famille. Cependant, les rédacteurs du Catalogue du musée
+d'Anvers révoquent en doute le récit de Michel et le traitent de
+roman, «dans lequel Rockox joue son personnage.»
+
+«L'estime particulière de Rockox pour les œuvres de Rubens, dit ce
+catalogue[334], prenait sa source dans l'amitié qui régnait entre eux,
+et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve à
+l'illustre maître. Rockox était, à cette époque, chef-homme (hoofdman)
+du serment des arquebusiers. Les confrères ayant résolu de remplacer,
+par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils
+possédaient dans la cathédrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne
+demeura pas étranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'œuvre
+du maître, car il ne s'agissait de rien moins que de la célèbre
+_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette année, dans la
+chambre des arquebusiers, et en présence de leur chef-homme. L'année
+suivante vit l'achèvement d'une des merveilles de la peinture
+d'histoire, qui orna, dès 1614, le nouvel autel du serment. Rubens
+donna, le 13 février 1621, une quittance générale de ce qui lui revenait
+(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme).
+Toutes ces particularités sont authentiques et tirées du registre même
+des arquebusiers, où l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de
+terre du serment dont Rubens se serait emparé de bonne foi, et en
+compensation de laquelle il aurait promis à Rockox de peindre, pour
+l'autel des confrères, la _Descente de croix_ et ses volets.»
+
+Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion à Rubens de peindre
+la _Descente de croix_, toujours paraît-il certain que la commande de ce
+tableau peut être attribuée à Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au
+souvenir de la postérité, cet ami de Rubens mériterait de vivre dans la
+mémoire de tous ceux qui s'intéressent aux merveilles de l'art. Mais
+d'autres documents démontrent que Rockox aimait passionnément le peintre
+et ses ouvrages. L'intimité qui les unissait était ancienne dans leurs
+familles. Le père de Nicolas Rockox avait été trois fois bourgmestre
+d'Anvers, alors que Jean Rubens, père de Pierre-Paul, remplissait les
+fonctions de premier conseiller de la même ville. Cette position devait
+d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partagé les mêmes
+opinions religieuses, ayant été accusés l'un et l'autre[335] de s'être
+montrés favorables à la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, né à Anvers
+le 14 décembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il
+avait épousé, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand
+d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande
+considération, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville
+natale, en qualité d'échevin, dès 1588, et qu'il fut créé chevalier, le
+8 décembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur
+joyeuse entrée à Anvers. Le catalogue du musée de cette ville, auquel
+nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit
+les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore élevé
+huit fois depuis.
+
+Rockox, comme Rubens, était très-attaché aux jésuites d'Anvers. Il
+voulut donner à l'église de leur maison professe un autel en marbre, et
+une _Sainte famille_, peinte par Rubens. Étant bourgmestre, en 1620, il
+dota l'église des Récollets d'un maître-autel en marbre et d'un _Christ
+en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du même
+artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux
+avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient
+l'entablement de l'autel:
+
+ Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram;
+ Expressit tabulam Rubeniana manus.
+ Dextram artificis, seu dantis pectora cernas,
+ Nil genio potuit nobiliore dari.
+
+La chapelle sépulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'église
+des Récollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette
+église, la chapelle de l'Immaculée-Conception, et voulut que le tombeau
+de sa femme, qui devait être un jour le sien, y fût placé. Pour le mieux
+décorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y
+peignit une composition en trois parties, ou triptyque, représentant
+l'_Incrédulité de saint Thomas, auquel Jésus-Christ apparaît après sa
+résurrection_. L'église des Récollets d'Anvers ayant été détruite après
+la révolution française, cette composition se trouve maintenant au musée
+de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue:
+
+«Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est enveloppé
+d'une draperie rouge. Il occupe la moitié de droite du tableau, et
+montre ses plaies à saint Thomas, à saint Pierre et à saint Jean, debout
+du côté opposé.--Fond uni.
+
+«Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre.
+Il est représenté la tête nue, les cheveux ras, la moustache légèrement
+retroussée et la barbe en pointe. Il est vêtu d'un justaucorps de
+velours noir, d'où se dégage la fraise, et que recouvre un manteau noir
+doublé de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche,
+il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intérieur, partie d'un
+portique.
+
+«Revers du volet précédent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une
+tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche.
+
+«Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les
+cheveux retroussés et maintenus par une coiffe de velours noir, se
+terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'où sort la fraise, est
+rehaussée par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains
+un chapelet de corail.--Fond orné d'une draperie pourpre, suspendue
+au-dessus du personnage.
+
+«Revers du volet précédent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas,
+une tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338].»
+
+Ces tableaux n'étaient pas les seuls que Rubens eût faits pour Rockox.
+D'après le témoignage de Mariette[339], le peintre avait composé pour
+son ami: «_Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi
+sur ses genoux_, gravé au burin par Jacques Matham, et dédié par lui à
+Rockox, qui possédait le tableau.»
+
+Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a
+sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages
+historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le
+portrait dont nous venons de donner la description, d'après le catalogue
+du musée d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est
+celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp
+d'Aveschoot, à Gand[340]. Mais Van Dyck, qui était également lié avec
+notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a été gravé par Paul
+Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 décembre 1640,
+environ six mois après son ami Rubens.
+
+Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit
+mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la
+_Communion de Saint-François d'Assise_[341]; l'abbé de Saint-Michel,
+nommé Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et à la demande
+duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'église de cette
+abbaye; les Pères Jésuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le
+doyen des confrères de Saint-Roch, à Alost; les familles
+Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son
+confesseur Ophovius, plus tard évêque de Bois-le-Duc; le président
+Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et
+beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+ Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille,
+ son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire aux
+ relations de Peiresc avec Rubens.
+
+1593--1620
+
+
+Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une
+intimité comparable à celle qui l'unissait à Gaspar Gevaërts, secrétaire
+de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux
+hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour
+l'autre, et que, rapprochés par une conformité de goûts et de
+sentiments, une instruction classique également profonde, un amour aussi
+vif pour la vénérable antiquité, l'artiste et le philologue vivaient
+ensemble dans les plus affectueuses relations.
+
+Jules Gaspar Gevaërts naquit à Anvers, en 1593. Son père, Jean Gevaërts,
+était un savant jurisconsulte, fort versé dans l'histoire de sa patrie,
+et qui fut employé par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs
+négociations importantes. L'épitaphe de son tombeau[343], dans la
+cathédrale d'Anvers, constate qu'il fut envoyé en Hollande par
+l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la
+paix avec les états généraux. S'il ne réussit pas complétement, il
+parvint au moins à conclure une trêve de douze années, bienfait immense
+après quarante ans d'une guerre acharnée. Ayant perdu sa femme, Cornélie
+Aertz, Jean Gevaërts se retira du monde, se fit admettre au nombre des
+chanoines de la cathédrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613,
+à l'âge de soixante-dix ans. Son épitaphe, composée sans doute par son
+fils Gaspar, en rappelant l'éclatant service rendu par le négociateur
+à sa patrie, se termine par ces vers touchants, adressés au voyageur qui
+viendra visiter son tombeau:
+
+ Huic cineri pacem, requiemque precare viator;
+ Qui jacet hic paci dulce paravit iter.
+
+Jean Gevaërts fit faire à son fils Gaspar de très-fortes études, et il
+lui transmit l'amour des lettres et le goût des recherches sur
+l'antiquité ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Après avoir étudié
+successivement chez les Jésuites d'Anvers, à Louvain et à Douai, le
+jeune homme se rendit à Paris, où il se lia particulièrement avec
+plusieurs magistrats aussi savants qu'intègres, tels que Peiresc, son
+frère, M. de Valavès, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard
+conseiller d'État. C'est à ce dernier qu'il dédia ses trois livres
+d'_Electorum_, publiés à Paris, in-4º, chez Sébastien Cramoisy, en
+1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un
+commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de différents
+auteurs grecs et latins. Gevaërts y montre une connaissance approfondie
+des textes et une grande science philologique, qualités fort appréciées
+par les érudits du dix-septième siècle. Revenu à Anvers, il fut nommé
+secrétaire de la ville, et quelques années après l'empereur Ferdinand
+III le créa conseiller d'État et le nomma son historiographe. Retenu
+dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprès du conseil
+communal, Gevaërts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa
+charge lui permettait de disposer à écrire une histoire des ducs de
+Brabant, à publier une nouvelle édition des _Imperatorum romanorum
+icones_ de Goltzius, à préparer un commentaire sur les Pensées de
+Marc-Aurèle, qu'il ne publia point, enfin à composer des poésies latines
+à l'occasion d'événements importants, de fêtes et d'autres
+circonstances[345].
+
+Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable
+qu'elle remontait à leur jeunesse, car une lettre de Peiresc à Gevaërts,
+du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des démarches
+au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de
+Peiresc, le privilége de vendre en France les estampes des _Palais de
+Gênes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard.
+
+C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, «dont il estimait
+grandement, écrit-il, l'éminente vertu.» Très-curieux des objets de
+l'art antique, il pria Gevaërts de lui donner la copie de l'inventaire
+des belles antiquités que possédait l'artiste. Gevaërts la lui ayant
+envoyée, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], «de
+remercier Rubens de tant d'offres de son honnêteté, ne pouvant assez
+admirer la richesse de ses figures. «Je voudrais bien pouvoir,
+ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-là, pour en avoir la vue, et
+surtout de ces belles têtes de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippus,
+dont je lui déroberais possible un petit griffonnement sur du papier,
+s'il me le permettait.» Bientôt Rubens, allant au-devant de ce désir,
+envoya en cadeau à Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui
+promit de lui faire lui-même des dessins de ses bustes antiques. Peiresc
+se montra «fort glorieux de cette promesse; il n'appréhendait, si ce
+n'est que ce fût trop de besogne, et qu'il n'eût pas de quoi s'en
+revancher, quoiqu'il voulût bien en chercher tous les moyens à lui
+possibles à son endroit[348].»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie de Marie
+ de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès et
+ les frères Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance.
+
+1624--1627
+
+
+Peu de temps après cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il
+cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui
+connaissance autrement que par lettres. On sait qu'après avoir fait
+construire le palais du Luxembourg, sur le modèle du palais Pitti de
+Florence, la reine Marie de Médicis résolut, vers 1621, de le faire
+décorer de peintures représentant l'histoire de sa vie. Les archiducs
+Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur à la cour de France le
+baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoyé vanta le
+talent du peintre flamand, et l'éloge qu'il en fit fut chaudement appuyé
+par l'aumônier de la reine, Claude Maugis, abbé de Saint-Ambroise, grand
+amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de
+peintures, et au demeurant homme de goût et de savoir, dont Philippe de
+Champaigne a fait le portrait, qui a été gravé par L. Vosterman[349]. La
+reine résolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et
+elle pria le baron de Vicq de faire connaître son désir à l'artiste.
+Rubens s'empressa de répondre à cet appel, en se rendant à Paris au
+commencement de l'année suivante. Présenté à Marie de Médicis par
+l'ambassadeur flamand, il accepta le périlleux honneur de représenter, à
+l'aide de l'histoire et de l'allégorie, les principaux événements de la
+vie agitée de cette princesse. Pour la mettre à même d'apprécier son
+imagination et le style dans lequel il entendait exécuter son sujet,
+le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus
+tard à l'abbé de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir.
+Malheureusement, ces cartons ne sont pas restés en France: dix-huit
+d'entre eux sont aujourd'hui au musée de Munich, et on ignore ce que les
+trois autres sont devenus[350]. Dès qu'il fut de retour à Anvers, Rubens
+se mit à l'œuvre avec sa verve et son ardeur accoutumées; et quatre ans
+ne s'étaient pas écoulés, qu'il avait entièrement achevé les vingt et
+une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux
+ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625,
+selon la correspondance de Rubens, ainsi que le démontre la notice sur
+cet artiste de M. Villot[351], elles étaient disposées dans la galerie
+du Luxembourg aux places qu'elles y ont conservées jusqu'à l'époque de
+notre première révolution.
+
+L'exécution de ces grandes et brillantes toiles avait obligé Rubens à
+faire plusieurs voyages à Paris. C'est pendant l'un de ses premiers
+séjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra
+Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commencées
+par la correspondance du savant magistrat français avec Gevaërts.
+Peiresc fut tellement charmé de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put
+s'empêcher d'écrire à Gevaërts, de Paris, le 26 février 1622, la lettre
+suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et
+qui montre également quelle impression favorable Rubens laissait de sa
+personne, de son instruction et de son amabilité aux hommes les plus
+compétents pour le bien juger.--«Monsieur, la bienveillance de M.
+Rubens, que vous m'avez procurée, m'a comblé de tant de bonheur et de
+contentement, que je vous en devrai des remercîments tout le temps de ma
+vie, ne pouvant assez me louer de son honnêteté, ni célébrer assez
+dignement l'éminence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en
+l'érudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquité,
+qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du monde, non plus
+que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en
+laquelle j'ai eu le plus agréable entretien que j'eusse eu de fort
+longtemps, durant le peu de séjour qu'il a fait ici. Je vous porte une
+grande envie d'avoir la commodité que vous avez d'en jouir d'ordinaire
+comme vous pouvez, même à cette heure que vous avez acquis une charge
+nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous
+n'espériez. Je vous félicite de bon cœur l'un et l'autre bien, et prie
+Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me
+continuer les mêmes bons offices en son endroit, et me conserver en
+l'honneur de ses bonnes grâces et des vôtres[352].»
+
+C'est pendant son séjour à Paris que Rubens se lia également avec M. de
+Valavès, frère de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frères Jacques et
+Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothèque du roi, l'autre,
+conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothèque. Lorsqu'il fut
+revenu définitivement à Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces
+savants une active et très-intéressante correspondance, roulant sur des
+sujets d'érudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore
+sur des monuments de l'antiquité, tels que médailles, camées et autres
+objets d'art, dont il faisait un échange avec Peiresc et son frère, ou
+encore sur des découvertes alors récentes faites à Rome[353]. Les
+lettres de l'artiste montrent la variété de ses connaissances et
+l'étonnante activité de son esprit. Après les avoir lues, il est permis
+d'affirmer que Rubens était un savant de premier ordre, capable de
+rivaliser avec les érudits de profession les plus remarquables de son
+siècle, et l'emportant même sur eux par la facilité avec laquelle il
+parlait et écrivait les principales langues modernes de l'Europe[354].
+On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du
+pinceau, et que le temps qu'il donnait à l'art n'était pas perdu pour
+les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus
+beaux passages des principaux écrivains de l'antiquité, spécialement
+d'Homère, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc
+félicitait Gevaërts de posséder un tel ami, et lui portait envie
+«d'avoir la commodité d'en jouir d'ordinaire.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+ Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevaërts, des
+ recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à l'Escurial.
+ Intelligence supérieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres à
+ Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort
+ d'Isabelle Brant.
+
+1628--1629
+
+
+On sait que Rubens, mêlé d'abord aux négociations qui se poursuivaient
+en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut,
+en 1628, envoyé à Madrid auprès du roi Philippe IV, qui avait manifesté
+à l'infante Isabelle le désir de le voir. Gevaërts, qui préparait alors
+un commentaire sur les _Pensées de Marc-Aurèle_, voulut profiter du
+voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque
+texte inédit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la
+bibliothèque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette
+recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que
+l'artiste fût très-préoccupé de sa mission politique, principal objet de
+son voyage, et que, d'un autre côté, il fût obligé, pour satisfaire le
+roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes
+ses journées à peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa
+composition; il sut néanmoins trouver le temps de rendre ce service à
+Gevaërts. Voici la lettre qu'il lui écrivait à ce sujet, le 29 décembre
+1628, quelque temps après son arrivée à Madrid. On y voit qu'il avait
+été feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothèque de
+_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du
+traité de Marc-Aurèle Antonin.
+
+«J'ai fait, lui écrit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait
+possible de trouver dans les bibliothèques particulières quelque chose
+de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai
+encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment
+avoir vu dans le célèbre trésor de Saint-Laurent deux manuscrits portant
+le titre du divin Marcus. Mais, d'après les circonstances, d'après le
+volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire à un homme qui
+ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni
+d'important; je pense même que le tout est connu et ne compose que les
+œuvres de Marcus depuis longtemps publiées. Il ne m'appartient pas de
+rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque
+lumière ou un déluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon
+genre de vie, mes études, m'enchaînent d'un autre côté, et, de plus, mon
+génie particulier m'éloigne de ce profond sanctuaire des Muses......
+Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement
+pour votre Marcus et dans le désir de vous rendre service (ce que
+d'autres peuvent faire et même avec plus d'exactitude), mais pour
+satisfaire à mes goûts particuliers[356].»--Ainsi ce grand artiste était
+également un érudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de
+discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs
+ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais existé un artiste aussi
+profondément, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux doué
+du côté de l'intelligence. Sous ce rapport, Léonard de Vinci et
+Michel-Ange peuvent seuls être mis en comparaison avec lui; et si
+Michel-Ange est supérieur à tous, c'est parce qu'il était aussi grand
+poëte qu'artiste également éminent dans la statuaire, la peinture et
+l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, à l'éternel honneur de
+l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux génie furent
+également au nombre des plus honnêtes de leur siècle, comme Raphaël,
+Corrège, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve
+éclatante que l'amour et l'étude de l'art élèvent l'âme, la soutiennent,
+par l'idéal, à la source des sentiments vrais et désintéressés, loin des
+vils désirs que font naître l'ambition et l'amour des richesses, ces
+deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens
+consentit à servir d'agent secret à l'archiduchesse Isabelle, au roi
+d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des négociations délicates,
+on ne doit pas oublier que le but de ces négociations était d'obtenir la
+fin de la guerre qui désolait depuis si longtemps une grande partie de
+l'Europe. En plaçant sa mission sous le patronage de sa réputation
+d'artiste, les rois honoraient son génie, et Rubens rendait à son pays
+et à l'humanité un service signalé, puisqu'il faisait servir l'art à
+rétablir la paix du monde, _pax optima rerum_.
+
+Avant son départ pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre
+1626[357], sa première femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un
+très-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce
+dernier très-jeune encore au décès de sa mère. En quittant la ville
+d'Anvers, Rubens avait vivement recommandé ses enfants à son fidèle
+Gevaërts. Dans sa lettre du 29 décembre 1628, il lui dit: «Je vous
+supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-même, non pas dans
+votre sanctuaire, mais dans votre musée. J'aime cet enfant, et c'est à
+vous, le meilleur de mes amis, à vous le pontife des Muses, que je le
+recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon
+beau-père et mon frère Brant, soit pendant ma vie, soit après ma
+mort.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+ De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour
+ l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce
+ pays.--Lettre à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce
+ dernier.--Il déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses
+ relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.
+
+1629--1630
+
+
+Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrêter,
+le 12 mai, et quelques jours après il était à Bruxelles. Mais l'infante
+le fit repartir presque immédiatement pour l'Angleterre. Tout en y
+poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs
+portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands
+seigneurs, quelques grands tableaux qui excitèrent l'admiration des
+connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point
+pendant son séjour à Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens
+exécuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il résulte de
+documents authentiques, publiés récemment par M. Carpenter[359], que ces
+toiles furent peintes par Rubens à Anvers, et terminées en 1637; il
+reçut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi
+d'Angleterre lui donna en outre une chaîne et une médaille en or.
+
+La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si
+l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adressée à Pierre
+Dupuy, de Londres, le 8 août 1629:
+
+«Si j'avais, dans ma jeunesse, visité en si peu de temps des contrées et
+des cours si différentes, cela m'aurait été alors bien plus utile qu'à
+l'âge où je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les
+incommodités de la poste, et mon esprit, par l'expérience et la
+connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de
+plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume
+aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps
+de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagné que de pouvoir
+mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec délices à
+toutes les belles choses que j'ai rencontrées sur ma route. Cette île,
+par exemple, me paraît un théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un
+homme de goût, non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la
+beauté de la nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure,
+qui m'a paru d'une recherche extrême, et qui annonce un peuple riche et
+heureux au sein de la paix; mais encore par la quantité incroyable
+d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se
+trouvent dans cette cour[360].»
+
+Rubens fit à Londres un assez long séjour. Depuis son départ d'Anvers,
+Gevaërts avait perdu sa femme; précédemment, la mort lui avait enlevé, à
+l'âge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: «_Eximiæ spei
+puer_, dit son épitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium
+incomparabile reliquit_.» C'était sans doute pour combattre cette
+douleur inguérissable, que Gevaërts avait entrepris d'étudier et de
+méditer les œuvres de Marc-Aurèle. Mais Rubens, qui connaissait bien le
+cœur humain, ne paraît pas convaincu que les préceptes du prince
+philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--«Je crains, lui
+écrit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte
+de votre chère compagne; j'aurais dû le faire immédiatement; et
+maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation
+très-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur,
+puisqu'il vaut mieux engager à oublier qu'à rappeler sans cesse le
+passé. Si l'on doit espérer de la philosophie quelque consolation, il
+vous en reste une source abondante dans votre intérieur. Je vous renvoie
+au riche trésor de votre _Antoninus_, où vous avez, en conservateur
+libéral, de quoi distribuer même à vos amis. Je n'ajouterai plus que ce
+pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes à une époque où la
+vie n'est possible qu'en se débarrassant de tout ce qui accable, ainsi
+que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des tempêtes[363].» Au
+commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tardé à lui écrire
+depuis son arrivée à Londres:--«Vous avez l'habitude de me prévenir
+toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention
+à mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets à vous honorer et à
+vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque
+seulement à votre égard dans les démonstrations extérieures, et que j'ai
+toujours pour vous la même estime et la même affection cordiale, ainsi
+que je vous le prouverai par des faits dès que vous me procurerez pour
+vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espère au
+moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part à vos faveurs, et qui
+doit à la bonne instruction que vous lui avez donnée la meilleure partie
+de lui-même, sera mon héritier et s'acquittera de toutes mes obligations
+envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en
+montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le
+mien. Pourtant, j'ai toujours trouvé en lui de la bonne volonté. Il
+m'est très-agréable d'apprendre que, grâce à Dieu, il est maintenant
+rétabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi
+que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apportée en le
+visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son
+cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre
+honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre
+longtemps, mais de bien vivre: «_Neque enim quamdiu, sed quam bene
+agatur fabula refert._»
+
+Dans une autre lettre à Gevaërts, de Londres, le 23 novembre 1629,
+Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les
+négociations relatives à la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--«Nous
+aspirons maintenant après l'arrivée de don Carlos Coloma (l'ambassadeur
+d'Espagne), qui s'est fait précéder de ses bagages à Dunkerque, et nous
+n'attendons que l'avis du départ de l'ambassadeur d'Angleterre pour
+l'Espagne; il a maintenant reçu l'ordre de se mettre en route. J'espère
+donc que nous pourrons bientôt venir en personne vous servir, vous et
+nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trêve, et les avis de
+Hollande donnent presque tous l'espoir du succès. Malgré le plaisir que
+me fait éprouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois
+avouer que la nouvelle de notre paix ou trêve m'en ferait éprouver
+beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne
+m'en serait que plus agréable, et je resterais désormais dans ma
+maison.» Il termine en priant Gevaërts «de vouloir bien faire ses
+humbles et sincères salutations à M. Rockox, ainsi qu'à MM. Halmale et
+Clarisse, en leur témoignant toute son affection[365].»
+
+Hendrick Van Halmale, échevin d'Anvers[366], était sans doute parent de
+Paul Halmale, sénateur d'Anvers, que Théodore Galle appelle: _Artis
+scultoriæ cultor et patronus_, et auquel il a dédié sa gravure de
+l'_Ecce homo_, d'après Rubens[367]. Quant à la famille Clarisse, elle
+était très-liée avec celle du peintre. Philippe Rubens a célébré dans
+une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille
+Clarisse se composait de Louis Clarisse, sénateur d'Anvers, et de Marie
+Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on
+dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de
+Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut inférer de
+la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est dédiée, et qui reproduit le
+_Nolite timere_, ou l'apparition de Jésus-Christ aux saintes femmes,
+d'après Rubens. Le peintre aura sans doute représenté dans ce tableau
+les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche à
+s'envelopper dans un voile, pour éviter les rayons lumineux qui
+s'échappent du corps de Jésus-Christ; elles sont suivies d'autres
+femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agréables des
+Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beauté
+féminine, mais qui n'ont rien de l'idéal de Raphaël, ou de la grâce
+vénitienne du Titien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+ Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec Héléna
+ Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout son
+ temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés
+ dans ses lettres à Peiresc.
+
+1630--1636
+
+
+Rubens était de retour à Anvers avant le mois d'août 1630, ainsi qu'on
+le voit par une lettre du 8 de ce mois, écrite par lui de cette ville à
+Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'était pas encore
+signée, mais les bases en avaient été arrêtées de telle sorte, que sa
+conclusion n'était plus douteuse. Elle fut proclamée le 5 décembre 1630,
+et définitivement signée ou ratifiée le 17 du même mois. À cette
+occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprécier le
+génie et le caractère de l'envoyé d'Isabelle, le créa chevalier[369], et
+lui donna en même temps la magnifique épée dont il s'était servi pour sa
+réception.
+
+Ainsi comblé d'honneurs et satisfait du succès de sa mission, Rubens,
+aspirant à jouir dans sa patrie de la considération qu'il s'était
+acquise par tant de travaux, résolut de se donner une seconde compagne.
+Bien qu'âgé de cinquante-trois ans, séduit, en véritable artiste, par la
+beauté remarquable d'une de ses compatriotes, il épousa, le 6 décembre
+1630, la jeune Hélène Forment, qui atteignait à peine sa seizième année,
+et dont il a immortalisé les traits dans un grand nombre de toiles.
+
+Depuis cette époque, Rubens s'éloigna peu à peu des affaires publiques.
+À part une mission qu'il avait acceptée de l'infante, en 1633, pour
+négocier de la paix en Hollande, mission arrêtée par les états avant
+même l'entrée de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vécut, soit
+à Anvers, soit à sa terre de Steen, près de Malines, occupé, autant que
+la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses
+peintures et de ses études sur l'antiquité; jouissant de la société de
+ses amis, et avant tout de l'intimité de Rockox et de Gevaërts. Il
+continuait également d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et
+Pierre Dupuy, et à éclaircir avec eux les doutes qu'il avait sur
+certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trépieds,
+chaudrons, tables, candélabres, etc., etc. Il passait en revue les
+nouvelles découvertes d'antiquités, encourageait les dessins du jeune
+graveur Mellan, et, fidèle à son amour pour la paix, n'oubliait pas
+d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630,
+par les Impériaux, qui avaient mis à mort la plus grande partie des
+habitants: «Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien
+des années la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du séjour
+délicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370].»
+
+Dans une autre lettre du 16 août 1635, écrite en italien, Rubens, après
+avoir entretenu Peiresc d'un procès qu'il était forcé de soutenir à
+Paris, à l'occasion du privilége de la vente en France de ses gravures,
+lui fait connaître qu'il espère arriver à un arrangement avec son
+adversaire, et il ajoute:--«Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la
+peste la chicane et toute autre espèce de discussions, et j'estime que
+le vœu de tout honnête homme doit être de pouvoir vivre avec
+tranquillité d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre
+service le plus possible et de ne faire tort à personne. Je regrette que
+les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_:
+
+_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371]
+
+Dans la dernière lettre que Rubens écrivit à Peiresc, de Steen, le 4
+septembre 1636, l'artiste se montre très-reconnaissant de l'envoi que
+Peiresc lui avait fait d'un dessin colorié des _Noces Aldobrandines_,
+«peinture antique qui fut trouvée à Rome dans ma jeunesse, dit Rubens,
+et admirée, adorée même comme unique, par tous les amis de l'art et de
+l'antiquité.»--Il informe Peiresc qu'il a vu à Anvers un très-fort
+volume intitulé: _Roma sotterranea_[372], «lequel lui a paru être un
+grand ouvrage extrêmement religieux, car il représente la simplicité de
+la religion primitive, qui, si elle a surpassé le reste du monde par
+sa piété et la vérité de sa religion, le cède au paganisme antique, dont
+elle est à une distance infinie, sous le rapport de la grâce et de
+l'élégance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la
+publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis
+_Giustiniano_. On en parle comme d'un très-bel ouvrage.... Mais je ne
+doute pas que chaque fait nouveau n'arrive à votre musée dans toute sa
+fraîcheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas à vous entretenir d'autre
+sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous
+accorder longue vie et santé, avec toutes sortes de prospérité et de
+contentement.»--Ces vœux ne devaient point être exaucés: Peiresc mourut
+à Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas
+le dernier à regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium
+elegantiarum amator_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+ Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par Rubens pour
+ l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers
+ latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description
+ de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa
+ direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+ goutte.
+
+1635
+
+
+Deux années avant la mort de Peiresc, Rubens avait été obligé, sans
+s'éloigner d'Anvers, de se remettre à faire de la peinture politique.
+L'infante Isabelle étant morte à Bruxelles, le 1er décembre 1633, le
+roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son
+aïeul Philippe II n'avait cédés à l'archiduc Albert et à sa femme que
+sous la réserve de retour à la couronne d'Espagne, dans le cas où ils ne
+laisseraient pas de postérité. Par suite de cette reprise de possession,
+Philippe IV, au commencement de 1634, avait donné le gouvernement
+général de ces provinces à son frère unique, le prince Ferdinand, jeune
+homme d'une grande espérance, qui était cardinal, et que, pour ce motif,
+on appelait le cardinal-infant. On était alors au plus fort de la guerre
+de Trente ans; les Suédois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient
+avec avantage contre l'armée impériale. Le roi d'Espagne résolut
+d'envoyer l'infant au secours de son beau-frère, Ferdinand III, roi des
+Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui
+commandait l'armée impériale. Les troupes espagnoles, ayant opéré leur
+jonction avec les impériaux, et occupé une forte position près de la
+ville de Nordlingen, y furent attaquées, le 5 septembre 1634, par les
+Suédois, sous la conduite de Gustave Horn, leur général en chef. Mais
+après un grand nombre d'attaques infructueuses, les Suédois furent mis
+dans une déroute complète. On attribua, en grande partie, le succès de
+cette journée aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi,
+lorsqu'à la fin de l'année 1634 il vint à Bruxelles prendre possession
+de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus
+brillant accueil.
+
+Averti que ce prince se rendrait à Anvers au commencement du mois de mai
+1635, le conseil communal de cette ville résolut de recevoir le
+vainqueur de Nordlingen avec le plus grand éclat, et de faire dresser
+des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et
+places par lesquelles ce prince devait passer. Pour être certain de
+réussir, le sénat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments
+décoratifs, d'en surveiller la construction et d'en décorer les diverses
+parties[374]. On ignore s'il reçut un programme, ou si le sénat voulut
+s'en rapporter à son imagination si féconde. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il représenta d'une manière remarquable, à l'aide de l'histoire
+et de l'allégorie, les principaux événements contemporains, qu'il sut
+rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait à attribuer au jeune prince,
+et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les vœux et les
+espérances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait
+être comparé à Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui
+demandent une imagination pleine de ressources et une main qui exécute
+sans hésitation, et cependant d'une manière qui plaise à l'œil. Le chef
+de l'école d'Anvers possédait à un suprême degré ces deux éminentes
+qualités: jamais l'invention ne lui avait manqué; jamais l'exécution ne
+lui avait fait défaut. La galerie de Médicis, à Paris, les cartons de
+l'église de Loëches, près de Madrid, le plafond de White-Hall, à
+Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son
+génie. Le choix du sénat d'Anvers était donc très-heureux.
+
+Les gravures de Théodore de Tulden nous ont conservé la représentation
+de l'entrée solennelle de l'infant Ferdinand à Anvers, le 15 de mai
+1635[375]. À juger les compositions de Rubens par les estampes, le
+maître dut justifier le choix de ses concitoyens, et déployer un talent
+aussi remarquable que varié. Il fit élever de nombreux monuments
+décoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les
+ornements dont sa fantaisie se plut à les embellir.
+
+À cette époque, le goût des inscriptions et des devises en vers latins
+était dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au
+respect qu'elle devait au gouverneur général des Pays-Bas, au vainqueur
+de Nordlingen, si elle n'avait pas fait célébrer ses vertus et ses
+exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frère, par un de ses
+poëtes. À Gevaërts, en sa double qualité de secrétaire de la ville et
+d'historiographe du roi, échut le soin de composer cette poésie
+lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les pensées du
+peintre, faire comprendre ses allégories, et exprimer en même temps les
+vœux et les espérances légitimes de la reine de l'Escaut. Gevaërts était
+d'ailleurs un latiniste de première force, très-capable de composer,
+dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamètres et les
+distiques destinés à être inscrits à côté des dessins, cartons ou
+peintures de son ami.
+
+Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donné «la description des
+tableaux allégoriques appliqués aux arcs, temples et portiques
+triomphaux inventés et peints par l'artiste,» en citant un grand nombre
+de vers latins composés à cette occasion par Gevaërts. On jugera de
+l'importance de ces monuments éphémères, élevés en l'honneur de l'entrée
+du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois
+seulement, Rubens avait fait élever, sur ses plans, sept arcs et quatre
+portiques triomphaux, qu'il avait décorés de peintures, de statues, de
+bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns
+présentaient un développement de quatre-vingts pieds de haut sur
+soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondément
+regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit
+autrement, peints par Rubens à cette occasion, n'aient pas été
+conservés; ou, s'ils existent encore à Anvers, qu'ils ne soient pas
+exposés avec les autres œuvres du maître. Nous croyons ne pas nous
+tromper en avançant que ces compositions ne devaient pas être
+inférieures, dans leur genre, aux magnifiques allégories de l'histoire
+de la vie de Marie de Médicis. Naturellement, les événements les plus
+mémorables du règne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union
+de la maison d'Autriche à celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs
+d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion
+catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hérésie,
+avaient fourni à Rubens l'inspiration de ses principaux sujets.
+Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme.
+D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe à deux faces, dressé
+près de l'hôtel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur
+quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses
+métalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Pérou. La partie
+supérieure représentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on
+voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hespérides, avec cette
+inscription:
+
+ Prætium non vile laborum.
+
+À droite et à gauche, les colonnes d'Hercule, surmontées des disques de
+la lune et du soleil, avec cette allusion à l'immense étendue de la
+monarchie espagnole:
+
+ Ultrà anni solisque vias,
+ Oceanumque ultrà.
+
+À gauche, le principal fleuve du Pérou; à droite, le Rio de la Plata.
+
+De l'autre côté de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne
+cueillant le fruit de l'arbre des Hespérides, avec le vers de Virgile:
+
+ ...Uno avulso non deficit alter
+ Aureus.
+
+Au-dessous, de chaque côté, des ouvriers occupés à travailler aux mines,
+et Vulcain préparant les métaux; au milieu, une suite de monnaies
+espagnoles, et un médaillon avec ces mots:
+
+ Auro, argento, æri.
+
+L'idée de l'_Arcus monetalis_ convenait bien à la riche cité d'Anvers,
+que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses
+métalliques exportées par l'Espagne de ses possessions d'Amérique. Mais
+Rubens fit élever un autre monument, qui répondait mieux aux espérances
+et aux vœux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres
+qui désolèrent les Pays-Ras, les Hollandais, maîtres de la mer et jaloux
+de la prospérité d'Anvers, avaient fermé l'Escaut à l'entrée comme à la
+sortie des navires. Cette ville, qui avait été pendant plus d'un siècle
+le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui
+d'Amsterdam, se vit bientôt languir, tandis que sa rivale, grâce à la
+liberté des mers, prenait un immense développement. Le sénat d'Anvers ne
+pouvait pas rester indifférent à la décadence de la cité: il voulut sans
+doute que Rubens exprimât les plaintes de ses habitants au
+prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son
+attention d'une manière toute particulière. Que Rubens se soit inspiré
+des vœux de ses compatriotes, ou que son imagination ait été au-devant
+de leurs désirs, toujours est-il qu'il fit élever, au pont Saint-Jean,
+un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur
+soixante-dix de large, représentant, selon les expressions de
+Michel[377] «une machine marine, par la quantité de cascades paraissant
+découler des superficies et extrémités du bâtiment.» Au milieu de cet
+arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce
+dieu du négoce, posé sur un piédestal, à la manière de la statue de Jean
+de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que poétique, que si,
+d'une main, il tenait son caducéc, de l'autre il tendait une bourse vide
+à la ville d'Anvers, personnifiée à genoux aux pieds du prince
+Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevaërts:
+
+ Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas,
+ O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem
+ Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi.
+
+À la droite de la ville d'Anvers paraît un matelot oisif, endormi sur
+son ancre et sa barque renversée; à gauche, on voit l'Escaut, sous la
+figure d'un vieillard, les cheveux négligés, la tête couverte de
+roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une
+urne, pendant qu'un génie défait les chaînes dont ses jambes sont
+entravées, et qu'un navire se dispose à appareiller. Les autres parties
+de l'arc sont occupées par des divinités marines, des génies ailés, la
+Pauvreté et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevaërts, qui
+exprimaient bien les sentiments des armateurs et des négociants
+d'Anvers:
+
+ Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis,
+ Desuetas iterum pontum decurrere puppes;
+ Pauperies procul et pallens abscedit Egestas,
+ Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem.
+ Aurea securis revocabit secula Belgis
+ Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet,
+ Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus,
+ Largaque succedet fœcundo copia cornu...
+
+Ce monument, élevé à l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un
+grand succès, et les riches négociants durent remercier leur illustre
+compatriote, ainsi que son élégant traducteur latin, d'avoir si bien
+défendu leurs intérêts les plus chers.
+
+Mais aux yeux de la postérité, la plus remarquable des inventions
+exécutées par le peintre, dans cette circonstance, est certainement
+celle qui représente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, était
+l'homme de la paix; il travailla toute sa vie à la rendre à sa patrie,
+et s'il ne fut pas assez heureux pour réussir complétement à éloigner la
+guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but
+aussi utile que glorieux. La supériorité de son génie d'artiste, qui le
+fit choisir plusieurs fois comme négociateur entre les puissances
+belligérantes, sut admirablement profiter de l'entrée du prince
+Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses vœux pour la paix, qu'il
+considérait, avec Gevaërts comme le plus grand des biens[378].
+
+Rubens fit donc élever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique
+d'ordre dorique, surmonté d'un dôme, avec le buste à double visage de ce
+dieu. De l'intérieur de l'édifice, Mars, sous la figure d'un soldat
+demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une
+torche allumée dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les
+portes du temple, que, d'un côté, Tisiphone, Mégère et une Harpie
+s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la
+Religion et l'Abondance, aidées par l'Amour, font de vains efforts pour
+les tenir fermées. Entre les colonnes, le peintre a représenté, avec un
+admirable contraste, à droite, les malheurs et les cruautés
+inséparables de la guerre; à gauche, la prospérité publique que donne la
+paix. D'un côté, c'est un soldat qui traîne par les cheveux une femme
+dont l'enfant est étendu à ses pieds; il est suivi de la Pauvreté, de la
+Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la
+paix, l'Abondance, la Richesse et la Félicité publique. Les contrastes
+entre ces différentes figures sont réellement admirables, et bien qu'on
+ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Théodore de
+Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un génie d'autant
+plus grand que sa main n'a fait que rendre fidèlement les sentiments les
+plus intimes et les plus vrais de son âme.
+
+Toute cette composition est accompagnée, comme les précédentes, des vers
+de Gevaërts. Le docte commentateur des pensées de Marc-Aurèle partageait
+assurément l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses
+vers expriment avec bonheur les vœux que toute la ville d'Anvers
+adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus.
+
+ O utinam, partis terraque marique triumphis
+ Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani!
+ Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas
+ Qui premit, Harpyæque truces, Luctusque Furorque
+ Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus,
+ Paxque optata diu populos atque arva revisat.
+
+«Plût à Dieu, Prince, que, grâce aux victoires par vous remportées sur
+terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus;
+que le cruel dieu de la guerre, qui depuis près de soixante-dix ans
+opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies féroces, le Deuil et
+la Fureur, soit enfin obligé de fuir chez les Thraces et dans les antres
+de la Scythie, et qu'à sa place, la Paix, appelée depuis si longtemps
+par nos vœux, revienne consoler les peuples et présider aux travaux des
+champs.»
+
+Malheureusement, ces vœux ne furent pas exaucés de longtemps. La guerre
+et son cortége ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocités,
+désola pendant un grand nombre d'années encore les Pays-Bas espagnols;
+et lorsque la paix de Westphalie fut signée à Munster, en 1648, elle
+stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et
+acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers.
+
+Le prince Ferdinand se montra très-satisfait des inventions de Rubens.
+On raconte que l'artiste ne put assister à son entrée triomphale, parce
+qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte.
+L'infant, qui avait connu le peintre à Madrid, ayant appris la cause qui
+le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et
+prit un grand plaisir à causer avec lui et à examiner ce que Rubens
+appelait son Panthéon, c'est-à-dire sa collection de tableaux, statues,
+médailles, pierres gravées, estampes et autres objets d'art et de
+curiosité[379]. Ce n'était pas la première visite que Rubens eût reçue
+d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagnée de son
+premier ministre et généralissime, le marquis Spinola, et du prince
+Sigismond de Pologne, avait honoré Rubens de sa présence, alors qu'elle
+revenait victorieuse de Bréda, qu'elle avait réduite à se rendre après
+un siége opiniâtre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie
+de Médicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le
+peintre dont le pinceau avait si brillamment retracé les principaux
+événements de sa vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+ Dernières années de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui
+ permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa manière de
+ diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts peint par Rubens
+ et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son épitaphe par
+ Gevaërts.--Règle de conduite observée par Rubens.--Rockox et
+ Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du beau.
+
+1635--1640
+
+
+Dans les années qui s'écoulèrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai
+1640, époque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et
+privé de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais dès que la
+maladie lui laissait quelque répit, il ressaisissait ses pinceaux avec
+bonheur et se remettait à peindre avec son entrain habituel. La maladie
+contre laquelle il luttait ne paraît pas avoir affaibli son génie; car
+il a exécuté, dans cette dernière période de sa vie, des tableaux tout
+aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le
+célèbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda
+pour Jabach, et qui fut donné par ce dernier à l'église des
+Saints-Apôtres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que
+Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses
+plus beaux ouvrages. Ces mêmes lettres montrent qu'il était toujours
+accablé de commandes, auxquelles il avait peine à satisfaire. Aussi
+Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de
+Rubens[381]: «On n'en finirait pas, s'il fallait énumérer tous les
+ouvrages de ce très-ingénieux artiste, puisque, indépendamment de la
+fécondité de son esprit, il était également doué d'une habileté de main
+telle, qu'il avait achevé un tableau en moins de temps qu'un autre
+aurait mis à l'ébaucher. Il travailla de cette sorte jusqu'à ce que la
+goutte étant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux
+grandes toiles; alors il se mit à peindre des sujets profanes, sacrés et
+champêtres sur des toiles d'une dimension médiocre et même petite.»
+
+Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernières
+années, se tint complétement à l'écart de la politique, bornant ses
+distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilité, à faire,
+après avoir travaillé cinq ou six heures de suite, quelques promenades,
+soit à cheval, soit à pied, dans les faubourgs et sur les remparts
+d'Anvers, à recevoir à souper, dans la soirée, ses amis les plus
+intimes, parmi lesquels Rockox et Gevaërts n'étaient pas les derniers,
+et à passer la belle saison à sa terre de Steen, près de Malines.
+Jusqu'à ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en
+travaillant, il se faisait lire les historiens, les poëtes et les
+moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Sénèque, si
+l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le
+pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa
+correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et
+l'histoire ancienne lui étaient aussi familières que la connaissance des
+événements contemporains et des principales langues modernes. On pourra
+se faire une idée de l'étonnante fécondité d'invention et d'exécution de
+Rubens par ce fait, que le catalogue de son œuvre[383] énumère _quatorze
+cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable;
+et encore faudrait-il, pour compléter ce chiffre formidable, ajouter
+ses dessins et les planches auxquelles il a travaillé.
+
+On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses œuvres
+pendant les dernières années de sa vie. Il avait créé à Anvers depuis
+longtemps une école de graveurs, qui ne le cédaient en rien à Érasme
+Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs élèves en peinture. Il suffit de
+rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boèce de Bolswert,
+Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, Ægidius Sadler, François
+Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman,
+Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Théodore de
+Tulden, pour montrer quelle activité régnait dans cette école. Tous les
+genres de gravure, au burin, à l'eau forte, sur bois, y étaient cultivés
+et y brillaient d'un vif éclat, grâce à la direction donnée par le
+maître et à l'aptitude supérieure des élèves.--«Comme Rubens s'était
+fait d'excellentes règles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses
+tableaux réussissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se
+donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours
+fait, ses estampes ne le cédaient point à ses tableaux pour l'accord des
+ombres et de la lumière, surtout quand elles ont été exécutées par
+d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres.....
+Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont été gravées de son
+vivant, ne l'ont été d'après ses tableaux, mais d'après des dessins
+très-terminés, ou d'après des grisailles peintes à l'huile en blanc et
+noir, qu'il avait l'art de préparer et d'amener à l'effet de
+clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que
+de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a écrit, dans sa vie de
+Van Dyck, que Rubens s'était souvent servi de cet élève pour lui
+préparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort porté à le
+croire: son pinceau délicat et facile y était tout à fait propre..... Le
+beau génie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le
+moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus
+légères esquisses, ce grand maître met une âme et un esprit qui dénotent
+la rapidité avec laquelle il concevait et exécutait ses pensées. Mais,
+lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y
+ajoute tout ce qu'un homme qui possédait, dans un éminent degré, les
+différentes parties de la peinture, et singulièrement celle du
+clair-obscur, était capable d'imaginer pour en faire des ouvrages
+accomplis.»--C'est dans cette manière qu'il composa, entre autres, le
+magnifique dessin gravé par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de
+la seconde édition, publiée après sa mort par Gevaërts, des _Icones
+imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a représenté, assis dans
+une espèce de portique, les pieds appuyés sur un autel votif, Jules
+César fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une
+Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un côté, plus bas,
+Constantin, portant l'étendard du Christ, de l'autre l'empereur
+Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des
+faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et
+entourant un globe couronné, symbole de l'immortalité.
+
+Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevaërts, qui a été gravé au
+burin par Paul Pontius. Le peintre a représenté son ami assis et
+travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuyée sur une table
+recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit,
+probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurèle, dont le buste est
+placé sur la même table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de
+la pièce, on aperçoit des livres sur une tablette: à droite, l'écusson
+de ses armoiries, au-dessous duquel est écrit en grec: «εἱς εαντον συνειλου.» Il a la tête nue et porte des
+moustaches; son cou est entouré d'une énorme fraise, et il est vêtu
+d'une robe très-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chaîne et un
+médaillon. Sa figure est calme, réfléchie, pleine d'expression et de
+mélancolie, comme il convient à un homme que la perte de ses affections
+les plus chères avait obligé à chercher des consolations dans l'étude de
+la philosophie stoïcienne[385].
+
+Après la mort de Rubens, arrivée le 30 mai 1640, ce fut Gevaërts, son
+ami de cœur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription
+destinée à son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles
+ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli
+jusqu'en 1755, époque où elle fut placée, par le chanoine Van Parys,
+petit-neveu de Rubens par sa mère, sur le monument élevé à l'artiste
+dans une des chapelles de l'église de Saint-Jacques d'Anvers. À la
+différence d'un grand nombre d'autres épitaphes, qui attribuent aux
+morts des vertus et des qualités qu'ils n'ont jamais eues de leur
+vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle
+dit de cet homme illustre:
+
+...Qui, inter cæteras, quibus ad miraculum
+ Excelluit, doctrinæ, historiæ priscæ,
+ Omniumque bonarura artium
+ Et elegantiarum dotes,
+ Non sui tantum seculi, sed et omnis ævi
+ Apelles dici meruit.
+ . . .
+ Pacis inter principes mox initæ
+ Fundamenta feliciter posuit...
+
+On a vu que Nicolas Rockox ne survécut que quelques mois à Rubens, étant
+mort à Anvers le 12 décembre 1640. Quant à Gevaërts, le plus jeune des
+trois, il prolongea sa carrière jusqu'en 1666, et s'éteignit à Anvers
+en cultivant les lettres, à l'âge de soixante-treize ans.
+
+On peut dire de Rockox et de Gevaërts que pendant tout le cours de leur
+existence ils s'appliquèrent constamment à mettre en pratique cette
+règle de conduite, que Rubens s'était imposée à lui-même[388]:
+
+ Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini.
+
+Pour être juste envers l'illustre chef de l'école flamande, la postérité
+doit ajouter qu'il ne s'est pas borné à rendre service, autant qu'il a
+pu, sans jamais faire tort à personne, mais que, par les qualités de son
+cœur et de son esprit, aussi bien que par les œuvres dues à son génie
+d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire à tous ceux
+qui aiment à rencontrer chez le même homme le rare et merveilleux accord
+du bon et du beau.
+
+
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+CONSTANTIN HUYGENS,
+
+UTENBOGARD[389], LE BOURGMESTRE JEAN SIX
+
+1596--1700
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+ Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées contre sa
+ vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les hommes les
+ plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits
+ par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la première
+ partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt
+ avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric
+ Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur
+ Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop.
+
+1596--1700
+
+
+Si l'originalité dans les arts était à elle seule la marque la plus
+certaine du génie, aucun peintre ne pourrait être comparé à Rembrandt.
+Tandis que les maîtres les plus éminents des autres écoles, Léonard de
+Vinci, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Titien, Rubens, le Poussin,
+Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, même dans leurs
+chefs-d'œuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premières
+leçons, Rembrandt seul, sans aucun modèle antérieur, inaugure une
+manière à part, entièrement due à sa forte personnalité. L'idéal, tel
+que l'ont conçu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il
+copie et rend la nature comme il la voit, sans se préoccuper de la
+beauté des formes, et ses figures peintes et gravées offrent de nombreux
+types, dans lesquels le laid, et même le difforme, ne craignent pas de
+se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une poésie qui lui est
+propre, et telle est la puissance magique de son génie, qu'elle force
+d'admirer tout ce que son pinceau a touché, tout ce que la fantaisie de
+sa pointe a produit. Pour les effets tirés de l'opposition de la lumière
+et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'égal, et
+son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'œil et lui plaît.
+Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et
+l'exécution des scènes les plus opposées, telles que: la _Leçon
+d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon
+samaritain_; aussi étonnant dans ses gravures que dans ses tableaux,
+Rembrandt sera toujours considéré, tant que vivront ses ouvrages, comme
+un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses œuvres, si éloignées
+du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa variété,
+sous la main et l'imagination de l'homme, sa beauté dans tous les
+genres. Sa manière plaît surtout à notre époque, peu portée à la
+recherche du beau idéal, et peut-être trop disposée en toutes choses
+au réalisme.
+
+Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390],
+Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'éloge de son talent, ont
+beaucoup rabaissé son caractère. Copiées par leurs successeurs[392],
+sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions
+malintentionnées ont présenté l'artiste hollandais comme un homme plus
+que bizarre, irritable, avare à l'excès, menteur, et presque faussaire,
+pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu'à la folie.
+Ces accusations nous ont toujours paru très-extraordinaires; nous ne
+pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventées à plaisir pour
+faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas été
+exempt de quelques-uns des défauts qu'on lui reproche, nous croyons
+qu'ils ont été singulièrement exagérés par l'envie et la haine, ces deux
+harpies qui s'attachent toujours à faire expier au génie sa supériorité.
+Grâce aux recherches de quelques amis des arts et de la vérité, qui ont
+remonté jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumière commence à
+se faire sur la vie et le caractère de Rembrandt. De notre côté, nous
+oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes
+livré, nous permettent de réfuter, en grande partie, les tristes
+calomnies qui ont poursuivi la mémoire de l'artiste jusqu'à nos jours.
+Elles nous ont montré Rembrandt lié, jusqu'à l'intimité, avec les hommes
+les plus considérés et les plus recommandables de son temps, et
+jouissant lui-même de toute leur estime et de toute leur affection. Sans
+doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la
+véritable cause ne nous paraît pas jusqu'ici avoir été expliquée d'une
+manière satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour
+faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant à
+son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions
+contribuer, pour notre faible part, à réhabiliter la mémoire, trop
+longtemps calomniée, de ce grand artiste.
+
+Parmi les personnages dont les noms sont cités par les biographes de
+Rembrandt, nous en avons distingué trois, qui ont vécu avec lui sur le
+pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus
+honorables.
+
+Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le
+père de l'illustre physicien, et que la célébrité de son fils a un peu
+trop fait oublier. Il était cependant par lui-même remarquable à plus
+d'un titre: homme d'État distingué, il cultivait les lettres latines et
+hollandaises[393], et il réunissait l'expérience des affaires au savoir
+et au goût des belles choses. Attaché, comme secrétaire et conseiller
+intime, aux stathouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III,
+il les servit avec dévouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie.
+
+Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des
+relations avec les principaux maîtres de son temps. Van Dyck a fait son
+portrait, qui est gravé dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a
+célébré cette gracieuseté du peintre par le distique suivant:
+
+ Hugenium illustres inter mirare? Paranda
+ His umbris lucem quæ daret umbra fuit.
+
+«Pourquoi vous étonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes
+illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui fît mieux ressortir
+ces lumières?» Il a aussi célébré le génie de Van Dyck et son livre des
+portraits par deux autres distiques insérés dans ses œuvres
+latines[394].
+
+On trouve, dans le même ouvrage, l'épitaphe du peintre Mireveldt, dont
+il vante le talent, et qui, déjà mourant, avait peint son portrait,
+ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395].
+
+On voit, en outre, qu'il était lié avec le peintre jésuite Daniel
+Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les
+gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a célébrées dans
+trois petites pièces latines[397].
+
+Constantin Huygens n'était pas moins sincère admirateur des ouvrages de
+l'antiquité que des tableaux de l'École hollandaise: c'est à lui que
+Jean de Bisschop (_Episcopius_) a dédié la première partie de son
+recueil de gravures de statues antiques[398].
+
+Dans cette dédicace, l'auteur considère Constantin Huygens comme un
+grand amateur d'art, et il l'appelle: _Picturæ studiosus_. Partisan de
+l'étude de l'antiquité, qu'il préfère à celle de la nature, Jean de
+Bisschop s'efforce de démontrer, en s'appuyant sur l'exemple de
+Michel-Ange, de Raphaël et du Poussin, que l'antiquité, ayant fait
+choix, dans la nature humaine, de tous les modèles les plus beaux, doit
+être considérée comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les
+artistes.
+
+La première partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches gravées
+par lui-même, mais dessinées par différents artistes d'après les plus
+belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du
+belvédère, le Laocoon, deux des fils de Niobé, l'Antinoüs, etc. Ces
+gravures ne sont accompagnées d'aucun texte explicatif, sauf la
+dédicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait
+l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes à la connaissance et à
+l'étude des plus beaux modèles que l'antiquité nous a laissés. Mais il
+est à regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la
+pureté des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles
+et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique,
+sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un
+certain mérite.--La dédicace d'un pareil ouvrage à Constantin Huygens
+prouve qu'il connaissait bien les œuvres de l'art antique, et qu'il
+était capable d'en apprécier la beauté.
+
+D'un autre côté, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait
+dignement apprécié le génie du peintre hollandais.
+
+On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps,
+recherché les œuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique
+d'encourager celles écloses dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut
+dire que leur inclination personnelle les y portait également. Placés à
+la tête du gouvernement d'une nation qui a vu naître et fleurir un si
+grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders
+auraient-ils pu ne pas partager le goût de leurs concitoyens pour les
+œuvres si variées, si naturelles et si brillantes de l'école
+hollandaise? Aussi s'appliquèrent-ils à réunir des tableaux des
+principaux maîtres. Rembrandt était trop connu, lorsqu'il vint s'établir
+à Amsterdam, en 1630, pour ne pas être signalé à l'attention des princes
+de Nassau. Ce fut, à ce qu'il paraît, Constantin Huygens, conseiller
+intime et secrétaire du stathouder Frédéric-Henri, qui servit
+d'intermédiaire entre le prince et l'artiste. On a publié, dans ces
+dernières années[399], les lettres de Rembrandt adressées à Huygens, et
+relatives à deux des cinq tableaux que Rembrandt avait exécutés pour le
+stathouder.
+
+Ces tableaux représentent une suite de sujets tirés de la Passion de
+Jésus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_,
+l'_Ensevelissement_, la _Résurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de
+Rembrandt à Constantin Huygens n'ont rapport qu'à l'_Ensevelissement_ et
+à la _Résurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la
+première que Rembrandt espérait obtenir de Son Altesse pas moins de
+mille florins, pour chacune de ces toiles;--«mais que si Son Altesse
+pense qu'elles ne méritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant
+son bon plaisir; se fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse, il
+se contentera de cela avec reconnaissance.»
+
+Le prix demandé par le peintre fut réduit à six cents florins, pour
+chaque tableau, et la seconde lettre à Huygens, écrite, dit Rembrandt,
+sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientôt
+parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt réclamait les
+intérêts, par la raison qu'on les avait payés à d'autres.
+
+Enfin, dans la troisième lettre, la seule dont la date soit rapportée,
+et qui est écrite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit à
+Huygens: «Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme
+j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir
+encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait
+bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous
+prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux
+tableaux, et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait
+extrêmement utile en ce moment.»
+
+Ces lettres montrent, il est vrai, le désir très-vif qu'avait Rembrandt
+d'être payé promptement; mais il y a loin de là au reproche mérité
+d'avarice et de cupidité. Au contraire, on voit qu'il accepte la
+réduction du prix qu'il avait fixé, et qu'il ne réclame point contre le
+refus des intérêts.
+
+Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait à la cour, M. de Zuylichem,
+s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Dès le 17 février
+1639, et sur son attestation, il lui fit délivrer, au nom du prince, une
+ordonnance de paiement de 1244[400] florins, «pour les deux tableaux
+représentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Résurrection_ de
+N.-S. Jésus-Christ, exécutés par lui et livrés à Son Altesse.» Ainsi,
+les intérêts ne furent point alloués.
+
+Ces deux tableaux, avec les trois autres, après avoit fait partie
+pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un
+sixième du même maître, l'_Adoration des bergers_, à la Pinacothèque de
+Munich[401].
+
+Pour témoigner sans doute sa reconnaissance à M. de Zuylichem, Rembrandt
+voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il résulte du
+commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conçue:
+
+«Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable
+missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre
+affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de
+mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est
+par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la
+toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le
+premier souvenir que je vous donne.» Cette lettre suffirait à elle seule
+pour réfuter le reproche d'avarice poussée à l'extrême que l'on a
+souvent adressé au peintre; car un avare ne donne point ce dont il
+espère tirer un profit. Bien qu'il fût lié avec M. de Zuylichem, auquel
+il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont
+raconté de sa cupidité eût été vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas
+fait, même à un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre
+très-cher.--On ignore également et le sujet de ce tableau et ce qu'il
+est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent
+l'affection cordiale que l'artiste portait à Constantin Huygens, et les
+bons offices que le grand seigneur s'efforçait de rendre au peintre.
+
+Indépendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait
+gravé un charmant portrait du prince Frédéric-Henri, alors qu'il n'était
+encore qu'enfant. On croit qu'il l'exécuta par l'entremise du poëte de
+Cats, précepteur du jeune prince, avec lequel il était lié, et dont il a
+également gravé un fort beau portrait[402].
+
+Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque
+l'opinion à l'appui de sa réclamation des intérêts du prix de ses
+tableaux, et qu'il montre disposé à le payer sur sa recette, était un
+des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses œuvres que M. de
+Zuylichem. Trésorier des états de Hollande pour le territoire
+d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune à réunir des
+objets rares et précieux, et principalement des gravures et des dessins.
+C'est à lui que Jean de Bisschop a dédié la seconde partie de ses
+_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de
+cette courtoisie. La première, c'est parce que Utenbogard a mis à sa
+disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses
+qu'il possède: c'est donc un devoir pour lui de faire connaître au
+public où il a trouvé ce trésor. La seconde raison, c'est afin
+d'attester à tous que Utenbogard connaît parfaitement la valeur de
+toutes ces raretés (_elegantiarum_), et qu'il est doué d'un goût sûr,
+joint au désir de laisser voir ses collections à tous les amis de
+l'art.--Bisschop s'élève avec force contre ces collectionneurs
+soupçonneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils
+possèdent, en réservent la jouissance pour eux seuls.--«Quelle chose
+odieuse, quel aveuglement, s'écrie-t-il, n'est-ce point de moins estimer
+ce que l'on possède, par cela seul qu'un autre aura la même chose!
+Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumière du jour, de
+la douceur de l'air, de la fraîcheur d'une source, de l'usage d'une voie
+publique, parce que vous seriez appelé seul à en jouir?»
+
+Rembrandt était aussi attaché au trésorier des états de Hollande qu'au
+conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, exécuté une
+belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que
+Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a représenté une seconde fois
+dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appelé le _Peseur
+d'or_[403].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+ Gloire de la Hollande après la paix de Munster.--L'hôtel de ville
+ d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son
+ éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
+ tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
+ bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de
+ Six, et la _Leçon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes
+ dédiées à Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années
+ de Rembrandt.--Mort de Six.
+
+1618--1700
+
+
+C'était alors l'époque la plus glorieuse des annales de la Hollande:
+après une lutte acharnée de près d'un siècle, dans toutes les parties du
+monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la
+patrie et de la liberté, venait de forcer le faible et incapable
+descendant de Charles-Quint à signer une paix humiliante, dans laquelle,
+en dépit de l'inquisition espagnole, il avait été obligé d'admettre la
+liberté de conscience, la liberté du commerce maritime et l'indépendance
+absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la liberté, pour
+lesquelles cette poignée d'hommes indomptables avait combattu et
+souffert avec tant de persévérance, triomphaient enfin du despotisme uni
+à l'intolérance. Les états généraux de Hollande avaient ainsi réalisé le
+vœu de leur devise nationale: _Concordia res parvæ crescunt_.
+
+La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le traité de
+Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaités
+le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la
+fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrepôt maritime et de
+ses richesses, la cité d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir à son
+commerce, d'autant plus florissant qu'il était devenu plus sûr par suite
+de l'abaissement de la puissance espagnole.
+
+Aussi, presqu'au moment même où fut signée la célèbre paix de
+Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam résolut de faire
+construire un nouvel hôtel de ville, dont la fondation rappelât cet
+événement mémorable. Il voulut que sa grandeur et sa beauté fussent
+dignes d'une cité qui était alors considérée par toutes les autres, sans
+même en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le
+corps de ville d'Amsterdam s'était toujours distingué par son
+patriotisme. À la tête, pendant la guerre, du mouvement de résistance
+dirigé contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe,
+honorer la mémoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers,
+avaient donné le signal de la résistance à l'oppression étrangère. Le
+conseil de ville fit donc graver sur la première pierre de l'édifice
+l'inscription suivante: «Le IV des calendes de novembre de l'an 1648,
+jour auquel fut terminée la guerre qui durait depuis plus de
+quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les
+parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants
+rois Philippe d'Espagne; et après que la liberté de la patrie et la
+religion eurent été affermies sous les auspices des seigneurs
+bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre
+Schaep, cette pierre fut posée par les fils et descendants desdits
+seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet édifice[404].»
+
+Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la
+construction. On sait que cet artiste s'est illustré par ce monument,
+dont la masse imposante donne une haute idée de la richesse et de
+l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa décoration
+intérieures répondent à sa façade principale, et il a été orné de
+peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renommés
+de cette époque.
+
+Jean Six n'était encore que secrétaire de la ville d'Amsterdam, lorsque
+fut commencée l'érection du nouveau palais municipal. Mais il paraît
+certain qu'il fut chargé avec ses collègues de veiller à l'exécution des
+travaux.
+
+Il était né à Amsterdam en 1618. Son père avait fondé ou augmenté le
+patrimoine de la famille par d'heureuses spéculations commerciales, et
+il transmit à son fils une grande fortune, jointe à une considération
+méritée. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces
+avantages, et de prendre part à l'administration des affaires de sa
+ville natale. Il fit d'excellentes études, et comme la nature l'avait
+doué pour la poésie et les lettres d'une aptitude toute particulière, il
+fut bientôt cité parmi ses condisciples comme donnant les plus belles
+espérances. Il les réalisa pendant sa longue carrière, en cultivant les
+lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs œuvres.
+
+Parmi les poëtes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre
+Vondel, le véritable créateur de la tragédie hollandaise, qui a
+également laissé dans d'autres genres des œuvres très-remarquables. La
+fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les
+pays-Bas avait fait naître, comme il arrive presque toujours en pareille
+circonstance, des écrivains et des poëtes qui marchaient à la tête du
+mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprécier leur talent,
+encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue
+hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un
+pays qui comptait à la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le
+fondateur du droit des gens européens, l'éloquent défenseur de la
+liberté des mers; Vondel, le poëte inspiré de tant de tragédies, d'odes
+et de satires; Christian Huygens, l'émule de Descartes et de Newton, et
+Rembrandt, l'incomparable maître du clair-obscur, un tel pays,
+disons-nous, n'avait rien à envier à aucun autre.
+
+Le succès des tragédies de Vondel détermina sans doute Jean Six à
+composer sa pièce de _Médée_[405]; nous ignorons si elle fut représentée
+sur le théâtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu
+lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'œuvre le plus
+populaire de Vondel, dédié par lui à Grotius. Les critiques s'accordent
+à louer la pureté de style et la beauté des vers de Jean Six; quant à
+l'intérêt dramatique, basé sur l'amour dédaigné, la jalousie et la
+vengeance de Médée, il était en rapport avec les idées des amateurs de
+tragédie, vers le milieu du dix-septième siècle.
+
+Ce qui, à notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la
+tragédie de Six, c'est la part que prit Rembrandt à sa publication. Il
+composa, pour être mise en tête de cette pièce, une eau-forte,
+reproduisant à sa manière le sujet de la pièce. «Elle représente, dit M.
+Charles Blanc[406], l'intérieur d'un temple orné de colonnes et rempli
+de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la
+droite, entre deux colonnes, paraît la statue de Junon, au-devant de
+laquelle est un autel, où s'élève la fumée d'un sacrifice que le pontife
+du temple va faire à la déesse. Aux pieds du prêtre sont deux figures à
+genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on célèbre le mariage. On
+remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre,
+un escalier à double rampe, vers lequel s'avance une figure qui paraît
+être celle de Médée. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini
+avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au
+bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par
+ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt
+F._ 1648.»
+
+Cette gravure est bien dans la manière du maître; mais les costumes et
+l'architecture du lieu de la scène ne laisseraient guère deviner, si on
+ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la représentation d'un sujet tiré
+de l'histoire des temps fabuleux de la Grèce. Les personnages sont
+coiffés de cet énorme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne
+savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs
+d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux
+comme au moyen âge; un dais est suspendu au-dessus de la tête des époux;
+dans le fond à droite, deux fenêtres vitrées éclairent ce singulier
+spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachés à une
+tringle et presque entièrement ouverts, laissent voir toute cette
+cérémonie. Il paraît que Rembrandt composa cette gravure de pure
+fantaisie, et sans vouloir représenter une des scènes de la pièce de
+Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse
+n'est pas célébré sous les yeux des spectateurs.--Après tout, cette
+estampe, comme un certain nombre d'autres du maître, nous paraît plus
+curieuse que belle; mais elle prouve l'amitié que l'artiste portait à
+notre bourgmestre.
+
+Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que
+subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean
+Six, une des plus étonnantes œuvres du maître, et dont les meilleures
+épreuves, déjà très-recherchées du temps de Mariette[407], sont portées
+aujourd'hui dans les ventes à des prix fabuleux. Le bourgmestre, vêtu
+comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et
+des bas de soie noirs, est debout, tête nue, appuyé sur le soubassement
+d'une fenêtre gothique, ouverte derrière lui, de manière à présenter en
+avant ses pieds un peu écartés, tandis que son corps penché, ses épaules
+et sa tête entrent dans l'épaisseur de l'embrasure. Il tient dans ses
+deux mains un livre ou manuscrit, qu'il paraît lire avec la plus grande
+attention. Sur une table, à droite, on voit son manteau, son épée et son
+baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entassés. Un
+tableau, caché à moitié par un rideau entr'ouvert, et dont il est
+difficile de distinguer le sujet, est appendu à la muraille, au-dessus
+de la table. Un épais rideau, à sa gauche, est tiré pour laisser
+pénétrer dans la chambre, par l'ouverture de la croisée, la vive
+lumière du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands,
+une partie du bras et du poignet gauche, se détachent en clair sur tout
+le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entièrement dans
+l'ombre, à l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit
+cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, æt._ 29, _Rembrandt_,
+1647.
+
+Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux,
+Rembrandt ait représenté des personnages lisant, éclairés par la lumière
+qui entre dans une chambre par une ouverture placée derrière eux. On
+voit dans son œuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de
+portraits exécutés de cette manière, tandis que les _Deux philosophes en
+méditation_, du musée du Louvre[408], nous montrent la lumière éclairant
+l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle
+pénètre par derrière. Entrant ainsi dans la pièce où l'artiste plaçait
+ses personnages, la lumière, sous son pinceau comme sous sa pointe,
+produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions
+saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu à égaler,
+et qui sont le cachet de son génie.
+
+Nous ignorons à quelle circonstance est dû le portrait de Jean Six; la
+planche en fut-elle payée au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser à
+son ami ce témoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un
+tableau à Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point.
+Mais il est certain qu'une étroite intimité unissait l'artiste et le
+bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimité, un
+album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt.
+Ce fait confirme toute la familiarité de leurs relations.
+
+Dans le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, «Gersaint[410] raconte qu'un
+jour, Rembrandt étant à la campagne du bourgmestre, un valet vint les
+avertir que le dîner était prêt. Au moment où ils allaient se mettre à
+table, ils s'aperçurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le
+bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le
+village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et
+qui avait, lui, le caractère vif, paria avec son ami Six qu'il graverait
+une planche avant que ce domestique fût revenu. La gageure fut acceptée,
+et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prêtes au vernis,
+il en prit aussitôt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du
+dedans de la salle où ils étaient. En effet, la planche fut achevée
+avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari.» Nous ignorons où
+Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages
+gravés par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_.
+
+On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de
+la ville d'Amsterdam à la campagne du bourgmestre Six, qui inspirèrent à
+ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait également le
+receveur Utenbogard à sa maison de campagne, dont il a laissé une vue
+gravée. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reçu dans
+son habitation des champs, située au bord du canal, entre La Haye et
+Leyde, et qu'il a célébrée dans son poëme en hollandais, sous le nom de
+_Hofwyck_, c'est-à-dire _fuite de la cour_.
+
+Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses
+autres tableaux. Nous avons admiré, à l'exposition de Manchester, la vue
+d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect était saisissant de
+tristesse et de vérité. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres
+œuvres.
+
+Les lettres de l'artiste à Constantin Huygens, ses relations avec le
+receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote racontée par
+Gersaint, tout réfute de la manière la plus péremptoire ce que dit
+Descamps[412] du maître hollandais, avec une légèreté d'appréciation qui
+prouve bien qu'il ne comprenait pas le véritable génie de
+Rembrandt:--«Si ce peintre, dit-il, avait vécu avec des gens d'esprit,
+quelle différence n'aurions-nous pas trouvée dans ses ouvrages! Il
+aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de
+noblesse, il aurait perfectionné ce goût naturel, ce génie de peintre,
+dont chaque touche de pinceau et de pointe décèle en lui le caractère.
+Le bourgmestre Six a essayé, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le
+monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la
+complaisance de se plier au caractère du peintre, pour acquérir sa
+confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne
+changea point: il n'aimait que la liberté, la peinture et
+l'argent.»--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il
+se fût mis à vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manière si
+vantée au siècle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses
+œuvres seraient aujourd'hui reléguées aux derniers rangs, tandis que,
+grâce à la liberté qu'il a aimée, à la fantaisie qui a dirigé son
+pinceau et sa pointe, il est resté le chef de l'école hollandaise, et
+l'un des plus grands maîtres de l'art.
+
+On a supposé[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de
+_Siméon au temple_, qui passe pour sa première grande peinture; mais la
+date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapprochée de celle de la
+naissance de Jean Six, en 1618, réfute cette hypothèse.
+
+Le Catalogue du musée du Louvre[414] indique l'admirable tableau des
+_Pèlerins d'Emmaüs_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six,
+dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage
+avait été fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie
+cette supposition.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a composé sa célèbre _Leçon
+d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-père de notre
+bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de
+Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que
+quatorze ans à cette époque.--«Ce chef-d'œuvre, dit la description en
+français qui accompagne les principaux tableaux gravés au trait, du
+musée royal de La Haye[415], représente la _Leçon d'anatomie_ du
+professeur Tulp à Amsterdam. Il est assis, la tête couverte d'un large
+chapeau et tenant à la main un instrument de chirurgie; il enseigne
+cette science à ses amis et élèves, au nombre de sept. Il donne sa leçon
+sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du
+professeur indique qu'il instruit ses élèves, qui l'écoutent avec la
+plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, à l'âge de
+trente ans, pour le professeur Tulp, qui était son protecteur, fait voir
+qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des têtes,
+l'expression caractéristique de chaque personnage, qui tous fixent
+leur attention sur le même objet, le calme du maître, la préoccupation
+des élèves, tout est historique dans cette collection de portraits. La
+belle exécution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la
+magique puissance, la manière de grouper les figures, leur gradation par
+rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la
+teinte livide du cadavre, le style tout à la fois large et fini, le
+dessin correct du cadavre, vu en raccourci du côté droit du tableau,
+tout enfin fait de cette production le chef-d'œuvre de Rembrandt. Ce
+tableau, donné par Tulp à la corporation des chirurgiens d'Amsterdam,
+était autrefois placé au théâtre anatomique de cette ville, et
+appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration
+désira s'en défaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000
+florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un
+des principaux ornements.»
+
+Si, à La Haye, on considère la _Leçon d'anatomie_ comme le chef-d'œuvre
+de Rembrandt, on pourrait bien, à Amsterdam, lui préférer la _Ronde_ ou
+_Garde de nuit_, cette scène où la vie éclate avec autant d'entrain, de
+mouvement et de vérité, que la mort fait sentir son calme et sa gravité
+dans la démonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, où le
+même maître pouvait exécuter, dans des styles entièrement opposés, deux
+chefs-d'œuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie;
+l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise.
+
+C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura dû, selon toute apparence, de
+se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le
+beau-père aura pu rendre à la mémoire de son gendre.
+
+À la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de
+Bisschop. Après avoir publié ses planches des plus belles statues
+antiques, ce graveur voulut également faire connaître à ses concitoyens
+les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc à La Haye,
+en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'après différents
+maîtres, et il en offrit la dédicace à Jean Six, alors bourgmestre
+d'Amsterdam, en faisant précéder ce recueil du portrait de notre
+amateur. Il paraît que le graveur vivait dans la familiarité de Jean
+Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait
+d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa
+dédicace:--«De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la
+peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer à mon
+oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours
+chercher, autant qu'on le peut, à rendre le beau.»--Partant de ce point,
+Bisschop explique à sa manière ce que c'est que la beauté du corps
+humain, dans son ensemble et dans ses différentes parties. S'appuyant
+sur l'exemple des grands maîtres, tels que Michel-Ange, Raphaël et le
+Poussin qui ont le mieux réussi à l'exprimer, il conclut qu'il est utile
+d'offrir au public des modèles tirés de leurs ouvrages. Dans un passage,
+qu'on dirait dirigé contre Rembrandt, il blâme énergiquement les
+artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid
+et le difforme, dans toute leur triste réalité. Il croit que cette mode
+passera. «Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des
+fleurs nouvelles; mais la vérité, fille du temps, finit toujours par
+triompher.» En passant, le graveur fait l'éloge de Van Campen, dans des
+termes tels, qu'on peut en inférer que l'illustre architecte était lié
+avec Six, et que celui-ci avait contribué à l'érection du nouvel hôtel
+de ville d'Amsterdam.
+
+Les dernières années de la vie de Rembrandt sont enveloppées d'une
+obscurité qui n'a pas encore été éclaircie. Les uns attribuent les
+malheurs qui vinrent l'accabler à des expériences d'alchimie, dans
+lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le
+compte des difficultés du temps la diminution de ses ressources; il en
+est, enfin qui inclinent à croire que la manie qu'il avait d'acheter à
+tout prix des objets rares et précieux, a été la seule et véritable
+cause de sa ruine. Cette dernière supposition nous paraît la plus
+vraisemblable, si l'on considère l'état de son mobilier, vendu aux
+enchères par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417].
+Quoiqu'il en soit, on a accusé les amis de Rembrandt de l'avoir
+abandonné complétement, en laissant vendre tout ce qu'il possédait. Rien
+ne prouve cette allégation: en ce qui concerne Six, son caractère, sa
+bienveillance, sa conduite dans la vie privée, tout doit faire supposer,
+au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage
+son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on
+n'oblige que ceux qui consentent à recevoir un service, et Rembrandt
+était de ces natures à part, poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à
+refuser même les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer
+avec justesse, qu'après la vente de tout ce qu'il possédait, Rembrandt,
+aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa
+cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art;
+ainsi que la science, il est un ornement dans la prospérité, un refuge
+et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail
+avec une ardeur nouvelle; mais il s'éloigna tellement du monde, qu'on
+fut longtemps dans une complète incertitude sur l'époque et le lieu de
+sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, à Amsterdam, qu'il n'avait
+pas quittée[419].
+
+Lorsque l'on considère que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mémoire
+de Vondel, fit graver sur son tombeau: «_Vir Phœbo et Musis gratus,
+Vondelius hic est_;--cet homme cher à Phœbus et aux Muses, Vondel est
+là,» il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonné Rembrandt.
+
+Jean Six mourut à Amsterdam en 1700, plus de trente années après le
+peintre.
+
+L'impartiale postérité est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour
+l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir,
+grâce surtout à son portrait gravé; de Rembrandt, elle ne se lasse point
+d'admirer le génie, par lequel il revit dans ses œuvres: la mort a
+emporté et fait oublier tout le reste.
+
+
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+BILIBALDE PIRCKHEIMER[420]
+
+1470--1530
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+ Illustration ancienne à Nuremberg de la famille
+ Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son
+ retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à
+ l'armée de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre
+ les Suisses.
+
+1470--1499
+
+
+Lorsqu'en parcourant l'œuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de
+Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas
+ce personnage, que cette tête vulgaire, ces traits gros et communs,
+cette physionomie inculte représentent un des hommes les plus distingués
+du seizième siècle, un négociateur habile, un jurisconsulte éclairé, un
+savant d'une instruction profonde, un amateur délicat des beautés de
+l'art. Le nom du sénateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est
+à peu près inconnu en France; ses œuvres latines, reléguées sur les
+rayons de quelques bibliothèques publiques, ne s'y lisent plus; la part
+qu'il a prise aux événements dont sa patrie a été le théâtre à l'époque
+de Luther et de la réforme, son influence sur les lettres et sur les
+arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son
+existence, est depuis longtemps éteint et effacé de ce côté-ci du Rhin.
+Il n'en est pas de même en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg:
+la mémoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'éclat qui
+s'attache aux illustres renommées; et si l'on ne s'occupe plus de sa
+carrière politique, son souvenir, associé à celui d'Albert Durer, vit
+inséparable de celui du grand artiste, dont il a été le Mécène et l'ami.
+À Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on répète encore cette
+phrase d'Érasme:
+
+«_England hat seine Morien_; _Deutschland seine
+Pirckheimerinnen_[421].»--«L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses
+Pirckheimer.»
+
+Bilibalde Pirckheimer naquit à Nuremberg en 1470[422]; il descendait
+d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles
+patriciennes de cette ville. Un de ses aïeux, Jean, avait été, dans le
+treizième siècle, premier sénateur de cette république; il surpassait en
+richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son
+instruction, dans un siècle où toutes les connaissances étaient, à
+très-peu d'exceptions près, concentrées entre les mains du clergé.
+Conrad Pirckheimer, bisaïeul de Bilibalde, Jean, son aïeul, et Jean, son
+père, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres
+que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentées dans le
+commerce. Les relations très-étendues de leurs affaires avaient attiré
+depuis plusieurs siècles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi
+dans leur jeunesse les cours des plus célèbres universités, et nous
+trouvons dans les œuvres de Bilibalde[423] le diplôme de docteur en
+droit civil et canonique, délivré par l'université de Padoue, le 2 août
+1465, à Jean Pirckheimer, son père. Ces fortes études valurent à Jean
+Pirckheimer la faveur de l'évêque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de
+ses conseillers et l'employa dans plusieurs négociations importantes. Sa
+réputation de sagesse étant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavière, ce
+prince voulut également l'attacher à ses conseils, et bientôt l'archiduc
+Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empressé à le consulter.
+Pour donner une égale satisfaction à ces deux princes, Jean Pirckheimer
+passait six mois à la cour de Munich et six mois à celle d'Inspruck. Le
+jeune Bilibalde accompagnait son père à ces deux cours, tout en étudiant
+les langues anciennes, les mathématiques et la musique, art pour lequel,
+selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulières.
+
+Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, son père résolut de l'envoyer
+en Italie terminer ses études, commencées en Allemagne; il partit donc
+pour cette belle contrée, qui attirait alors de toutes les parties de
+l'Europe les jeunes gens désireux de puiser les sciences à leurs sources
+les plus pures. Bilibalde, guidé par les traditions de sa famille, se
+rendit d'abord à Padoue. Là, attentif aux leçons d'un Grec, nommé
+Creticus, il se sentit entraîné vers l'étude presque exclusive de la
+langue d'Homère, jusqu'à ce point de négliger le droit civil et le droit
+canonique, que son père, en homme positif, considérait comme plus utiles
+à la future carrière qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de
+quitter Padoue, et d'aller continuer ses études à l'université de
+Pavie[424], où florissaient alors les jurisconsultes les plus célèbres:
+Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit
+les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la
+langue italienne, qui lui devint bientôt aussi familière que sa langue
+maternelle. Il se livra, en outre, à l'étude de la théologie, des
+mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de l'histoire, et
+même de la médecine.
+
+Après sept années entièrement consacrées à ces travaux, Bilibalde fut
+rappelé par son père en Allemagne. Il le trouva, retiré à Nuremberg,
+ayant abandonné ses fonctions publiques, pour se livrer entièrement à
+l'administration de son immense fortune. Quant à lui, après avoir eu
+l'idée de s'attacher à la cour de Maximilien Ier, empereur
+d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises,
+réfléchissant que les richesses de son père devaient lui assurer un
+opulent héritage, il renonça bientôt à ce projet et résolut de rester
+dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins
+que réclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il
+épousa une jeune fille, nommée Crescentia, non moins distinguée par ses
+vertus que par sa beauté. Aussitôt après son mariage, Bilibalde fut
+admis au sénat de Nuremberg, dont les portes étaient fermées aux
+célibataires, d'après les lois de la ville, et il commença ainsi à
+prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les
+lettres.
+
+Il jouissait de ce repos honorable, le vœu du sage, _otium cum
+dignitate_, lorsqu'une circonstance imprévue vint l'arracher à ce calme
+philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la
+vie des camps.
+
+L'empereur Maximilien Ier, héritier des prétentions et des rancunes
+du duc de Bourgogne, croyait avoir à se plaindre des Suisses; il
+résolut de leur déclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le
+commencement du printemps de l'année 1499, il rassembla une armée sur
+les bords du lac de Constance, et fit appel à toutes les villes soumises
+à la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent à lui
+fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernière à
+répondre à cet ordre; elle s'empressa de lever et d'équiper quatre cents
+fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros
+canon, et huit chars ou équipages, pour porter les provisions et les
+bagages. Mais il fallait un chef à ce petit corps d'armée: le sénat
+nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antécédents ne semblaient
+pas désigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigué, et
+montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni à une
+prudence non moins digne d'éloges. Mais, ce qui est à noter, c'est qu'il
+écrivit en latin la relation détaillée de cette guerre[425], dont
+l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le
+récit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la
+composition des deux armées, sur leurs mouvements, sur le défaut d'ordre
+et de discipline des troupes impériales, sur la pénurie des vivres,
+manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de
+notre temps, la Confédération suisse, soutenue par le patriotisme de
+ses enfants, savait repousser, grâce à ses montagnes, à ses défilés, à
+ses lacs et à ses rivières, les attaques d'ennemis beaucoup plus
+nombreux que ses défenseurs.
+
+Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'idée de l'acharnement avec
+lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux
+jeunes filles de l'Helvétie. Comme on n'employait plus ni hérauts
+d'armes, ni parlementaires pour établir des communications entre les
+deux armées, on se servait de vieilles femmes ou de très-jeunes filles
+pour échanger des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut
+chargée par ses compatriotes de porter une lettre à Maximilien. Pendant
+que l'empereur examinait la dépêche, la jeune messagère était restée au
+milieu du camp, entourée de soldats allemands, qui lui adressèrent
+diverses questions. Les uns lui demandèrent ce que faisaient les Suisses
+dans leur camp? «Ils attendent que vous osiez les attaquer,»
+répondit-elle.--À un autre qui voulait savoir le nombre de leurs
+soldats: «Ils sont, dit-elle, assez pour vous résister et vous
+repousser.» Comme ils insistaient de nouveau pour connaître leur nombre:
+«Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance,
+ils vous ont si bien mis en fuite; à moins, ajouta-t-elle, que votre
+fuite précipitée ne vous ait obscurci les yeux.» Un des soldats l'ayant
+menacée de la tuer, et tirant son épée pour la frapper: «Tu es un homme
+bien brave, un grand héros, dit-elle sans s'émouvoir, toi qui menaces
+de mort une jeune fille sans défense. Mais puisque tu as une si grande
+envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement
+qui pourrait répondre à ton appel et rabattre ta férocité[426].»
+
+La relation de Pirckheimer, écrite chaque jour de son camp, donne une
+triste idée de la cruauté de cette guerre, des représailles exercées par
+les deux partis, en un mot, de la misère dans laquelle l'abus de la
+force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contrées des
+cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considérer le récit du
+sénateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expédition. En
+outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de
+sentiments d'humanité, encore bien rares, chez un chef militaire, à
+cette époque[427].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+ Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne des
+ affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les
+ manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec
+ un grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son
+ intimité avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les
+ derniers moments de la femme de son ami.
+
+1500--1505
+
+
+La paix conclue, Pirckheimer ramena à Nuremberg les débris de son
+contingent, et reçut les félicitations du sénat pour sa conduite pendant
+la guerre. Maximilien lui avait déjà conféré le titre de conseiller
+impérial, comme un témoignage de satisfaction de ses bons services, et
+ce titre fut plus tard confirmé par Charles-Quint. Mais l'envie, qui
+n'est pas moins vivace dans les petits États que dans les grands
+empires, s'attacha bientôt à dénigrer la conduite de Bilibalde et à lui
+susciter des ennemis. Il était jeune encore, il venait d'ajouter la
+gloire militaire à sa réputation de savant et de jurisconsulte, il avait
+conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une
+grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il
+davantage pour exciter contre lui les récriminations d'une partie de ses
+concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spécialement
+lui reprocher; son biographe ne l'a pas spécifié: toutefois, on peut
+supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir
+d'influence dans le gouvernement de la république de Nuremberg.
+Bilibalde, à ce qu'il paraît, ne tenait pas beaucoup aux emplois
+publics. Il venait de perdre son père; cette circonstance le détermina,
+contrairement à l'opinion de ses amis, à donner sa démission des
+fonctions de sénateur, et à abandonner le maniement des affaires
+publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune
+et de la culture des lettres. «_Cogitare cœpit de vita tranquilla et
+privata instituenda_,» dit simplement son biographe[428].
+
+Délivré du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau
+dans sa bibliothèque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grâce
+avec les Muses, il se remit surtout à l'étude de la langue grecque. Il
+recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui
+paraissaient imprimés dans cette langue, qu'ils sortissent des presses
+de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne négligeait ni
+soins ni dépenses pour se les procurer. Ces ouvrages étaient extrêmement
+chers, particulièrement ceux publiés par Alde Manuce le Romain,
+considéré alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie.
+Bilibalde acheta ainsi un très-grand nombre de beaux et précieux livres;
+non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour
+les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas à faire
+l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, à se
+procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprimés, et qui
+entraient très-rarement dans la composition de la bibliothèque des
+simples particuliers. Il parvint ainsi à réunir les manuscrits grecs de
+saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, avec les livres
+gnostiques de Nilus, quelques traités de Jean Damascène et de Maxime le
+Confesseur. Ces manuscrits furent imprimés et publiés aux frais de
+Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diogènes
+de Laërce, l'Euclide complet, et les huit livres de la géographie de
+Ptolomée. Bilibalde traduisit lui-même ce dernier ouvrage en latin, avec
+des notes et de savants commentaires, et il traduisit également, pour la
+première fois, dans la même langue, les œuvres de saint Grégoire de
+Naziance, à l'exception de ses poëmes. Mais cette traduction, bien que
+terminée en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'après sa mort,
+avec une préface d'Érasme, dans laquelle il vante les vertus et les
+connaissances étendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la
+première traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de
+Xénophon.
+
+Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connaître
+Bilibalde du monde lettré: aussi, entretenait-il une nombreuse
+correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de
+l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes
+admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas
+Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten,
+Mélanchthon, Pic de la Mirandole, Œcolampade, Joachim Camerarius, et le
+plus illustre de tous, l'oracle de ce siècle, Érasme de Rotterdam.
+
+Nous n'avons point à analyser la correspondance de ces hommes, célèbres
+à divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes proposé
+dans cette notice nous éloigne de ce travail. Il nous suffira de dire
+que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le
+plus souvent, sur la découverte et la publication d'auteurs grecs et
+latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y
+voit quel intérêt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces
+ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des détails très-intéressants
+sur l'état des esprits au commencement du seizième siècle, alors que les
+opinions de Luther et des autres réformateurs ébranlaient, non-seulement
+le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant.
+Pirckheimer, ami de Mélanchthon et d'Érasme, paraît s'être tenu dans une
+ligne de modération qui ne lui a évité ni les inimitiés passionnées ni
+les calomnies, mais qui, néanmoins, l'a préservé des catastrophes
+fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent échapper.
+
+La correspondance de Bilibalde et d'Érasme révèle les faits les plus
+curieux sur l'agitation qui s'était emparée de tous les esprits en
+Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des
+réformateurs, soit sous l'autorité du clergé catholique. Érasme lui
+écrivait, le 30 mars 1522[429], de Bâle, où il était occupé à surveiller
+l'impression de ses œuvres chez Froben, son ami:--«_Videmus hoc sœculum
+prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia
+mea satis confidit apud judicem Jesum._»--«Nous voyons ce siècle
+prodigieux, tellement que je ne sais à quel parti m'attacher, si ce
+n'est que ma conscience s'en remet entièrement à Jésus-Christ, notre
+souverain juge.»--Il ajoutait, le 28 août 1525[430], en parlant des
+troubles et de l'effervescence populaire:--«_Res eo progressa est, ut
+solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit
+vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu
+geritur, infelicem habet exitum._»--«Les choses en sont venues à ce
+point, que Dieu seul peut transformer en tranquillité la tempête qui
+agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit à l'abri de ce mal
+fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une
+malheureuse fin.»
+
+Pirckheimer, de son côté, se préoccupait également des maux qui
+affligeaient l'Allemagne; mais n'étant pas monté sur la brèche, comme
+Érasme, il se trouvait moins exposé aux attaques des fanatiques des
+deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il était
+entouré, le Nurembergeois se réfugiait, avec une ardeur encore plus
+vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme
+consolation la plus puissante, il appelait à son secours l'art allemand,
+parvenu, grâce au génie d'Albert Durer, à sa plus haute expression de
+force et de beauté.
+
+Ils étaient à peu près de même âge[431], nés dans la même ville et amis
+dès l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant
+des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du cœur, en
+ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accordé à Durer
+le feu sacré du génie; un esprit vaste, disposé à tout apprendre et à
+tout savoir; une imagination ardente, souple et féconde, servie par une
+main aussi sûre que délicate. Les premiers essais du grand artiste
+allemand furent encouragés par Bilibalde, qui, en apprenant le grec à
+Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Université de Pavie, avait
+été séduit par l'art des vieux maîtres italiens. Il n'avait pu voir
+aucun tableau de Raphaël; mais il avait admiré les œuvres du vieux
+Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages
+ravissantes de l'art antérieur au Sanzio. Il avait sans doute rapporté à
+Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi,
+s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste éminent que ses compatriotes
+avaient surnommé l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cédait
+à aucun autre maître de son siècle, sans excepter Raphaël et
+Michel-Ange. L'amitié d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint
+telle, qu'ils passaient leurs journées ensemble, et que le riche
+nurembergeois mit sa fortune à la disposition de son ami, afin qu'il pût
+cultiver son art plus commodément, et le porter jusqu'au plus haut degré
+de perfection. Bilibalde dut nécessairement suivre l'artiste dans ses
+essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres
+travaux, et peut-être même lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets
+pour ses compositions si nombreuses et si variées. Malheureusement, le
+biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce
+point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert
+Durer, dans ses détails, est encore entourée de nuages, et que les
+admirateurs de son génie en sont réduits à des conjectures sur beaucoup
+de faits que l'histoire de l'art aurait intérêt à bien
+connaître[432].--À défaut de détails écrits, nous serons donc obligé
+de chercher dans les œuvres de l'artiste quelles purent être ses
+relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exerça,
+peut-être, sur ses compositions.
+
+Nous avons dit, qu'éloigné de la politique et des querelles religieuses,
+Bilibalde vivait partagé entre l'étude et l'art. Heureux de sa vie de
+famille, il s'occupait de recherches tantôt sur un sujet, tantôt sur un
+autre, obéissant à sa fantaisie: il venait de terminer en latin un
+traité sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur
+comparée à celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le
+frapper. En juin 1504, il perdit sa chère Crescentia, avec laquelle il
+était marié depuis environ sept années, et qui lui avait donné cinq
+filles et un fils qui mourut avec sa mère. La douleur de Bilibalde fut
+extrême, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vécut; car,
+quoique jeune encore et jouissant d'une fortune énorme, il ne consentit
+jamais à contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa
+douleur, que le pinceau de son ami conservât les traits de Crescentia et
+les transmît à la postérité. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a
+représentée gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement
+de son âme, par sa séparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit,
+Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche à cacher son visage à sa
+compagne chérie, et s'efforce de maîtriser l'émotion et la douleur qui
+l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de
+la malade, tandis qu'à côté d'elle, des prêtres, récitant les prières
+des agonisants, se préparent à lui administrer le saint viatique.
+Au-dessous de cette peinture est l'éloge de la défunte, composé par
+Bilibalde lui-même, en ces termes qui rappellent les épitaphes des
+premières matrones chrétiennes:
+
+ Mulieri incomparabili conjugique
+ Carissimæ Crescentiæ, mest.
+ Bilibaldus Pirckheimer maritus,
+ Quem numquam nisi morte sua turbavit
+ Monum posuit. Migravit ex ærumnis
+ In Domino XVI KI. Junii, anno
+ Salutis nostræ MDIIII.
+ [image]
+
+Nous ignorons si ce tableau fut exécuté par Durer l'année même de la
+mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage où il se trouve
+aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer,
+il se voyait, à Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de
+Pirckheimer[434].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+ Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à Pirckheimer.--Portraits de
+ Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+ séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son
+ ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de
+ Théophraste_, et les dédie à Durer.
+
+1506--1527
+
+
+Deux ans après la mort de Crescentia, Durer résolut de se rendre à
+Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux
+modèles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conservé les
+lettres écrites, de cette ville, par l'artiste à son ami et
+protecteur[435]. Elles renferment, dans leur naïveté, des détails aussi
+intéressants que curieux sur la vie d'Albert, à Venise, sur ses
+relations et ses études.
+
+On y voit d'abord, que Bilibalde avait prêté de l'argent à son ami pour
+l'aider à faire ce voyage, et qu'Albert s'efforçait de le lui
+rembourser, soit en économisant sur ce qu'il gagnait par son travail,
+soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres
+précieuses, dont il paraît qu'il était fort amateur. Les sentiments de
+Durer pour Bilibalde étaient ceux d'un ami reconnaissant et dévoué. «Je
+n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde
+lettre;... vous avez été toujours, à mon égard, comme un père.»
+L'artiste allemand se félicitait de son séjour à Venise où il avait,
+disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni
+boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis.
+«Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les églises et partout
+où ils peuvent les voir; après, ils les ravalent et disent que cela
+n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a
+loué en présence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir
+quelque chose de moi; il est venu lui-même chez moi et m'a prié de lui
+faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien
+c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui.
+Il est très-vieux et est encore le meilleur dans la peinture.» Il
+paraîtrait, qu'à cette époque, l'exercice de l'art de la peinture
+n'était pas libre à Venise, puisqu'il se plaint d'avoir été obligé, par
+les peintres, de paraître trois fois devant les magistrats, et de payer
+_quatre florins à l'école_. Il exécuta un grand tableau pour les
+Allemands, probablement pour la corporation du _Fonsaco dei Tedeschi_,
+et apprend à Bilibalde, par une lettre datée du jour de Notre-Dame de
+septembre 1506, que ce tableau a bien réussi. «Je donnerais un ducat,
+lui écrit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme
+il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit.
+J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai
+refusé de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi fermé la
+bouche à tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant
+à la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. À présent, tout le
+monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le
+patriarche ont aussi vu mon tableau.»
+
+La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des détails intimes
+sur la vie que son ami menait à Nuremberg. Quelques lettres sont
+accompagnées de dessins à la plume, en forme de caricatures[436]. Dans
+la dernière, datée de quatorze jours environ après la Saint-Michel 1506,
+il déplore la nécessité qui l'obligeait à quitter Venise: «Oh! que je
+regretterai le soleil de Venise, dit-il à Pirckheimer: ici, je suis un
+seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.»
+
+Rentré à Nuremberg à la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la
+fécondité de son imagination et la facilité de sa main, se mit à
+cultiver à la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure
+dans tous ses genres, c'est-à-dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au
+milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde,
+et il s'attacha à le représenter dans plusieurs de ses compositions.
+Nous le trouvons d'abord dans le tableau du _Crucifiement_, qui est à la
+galerie impériale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est placé à côté
+de celui du peintre, qui s'y est représenté sous la figure du
+porte-enseigne. On le voit encore dans un _Portement de croix_, que le
+sénat de Nuremberg donna à l'empereur, et dans lequel Albert a peint les
+portraits des conseillers ou sénateurs de cette ville impériale.
+Bilibalde a également été placé par Durer dans le tableau de
+_Jésus-Christ sur la croix_, peint en 1511, et qui est considéré comme
+son chef-d'œuvre. Là, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui
+de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le
+portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et
+qu'il avait donné à son ami. Ce portrait est actuellement au musée
+d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplément A), et
+voici la description qu'en donne le Catalogue: «Portrait de Bilibalde
+Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tête, hauteur
+8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'où sort le bord
+plissé de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux
+grisonnants tombent en boucles sur ses épaules. Le fond est d'un vert
+tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants:
+
+ BEL-BALDI
+ MD-X-X-IV
+ [image]
+
+Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche à droite,
+quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beauté régulière,
+annoncent l'intelligence et la résolution: les yeux, grands ouverts,
+paraissent attentifs, et la bouche fermée révèle également la réflexion.
+Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du
+burin sont fines et traitées délicatement, quoique avec fermeté, à la
+manière du maître. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et
+l'oreille gauche sont particulièrement remarquables par leur finesse et
+leur légèreté. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimètres
+de hauteur, on lit:
+
+ Bilibaldi Pirkeymeri effigies,
+ Ætatis suæ anno LIII.
+ Vivitur ingenio, cœtera mortis erunt.
+ MDXXIV.
+ [image]
+
+Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les
+traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de
+ses gravures, notamment dans celle qui veut représenter la _Destruction
+du monde_. Le _Temps_, à cheval et armé de son trident, accompagné de
+trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son
+glaive, et un archer lançant ses flèches, pousse et détruit les hommes
+et les femmes renversés devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et
+préside, comme dans l'Apocalypse, à cette scène de désolation, qui
+paraît annoncer la fin du monde. On reconnaît les traits de Pirckheimer
+dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jugé
+digne de peser les actions des hommes[437]. On les revoit aussi dans
+l'_Offrande de l'agneau au grand prêtre, par la Vierge et saint Joseph_.
+Bilibalde est placé debout, à côté de l'enfant Jésus, et tient un agneau
+dans ses bras.
+
+Il paraît que Durer avait grande confiance dans le goût de son ami, et
+qu'il se soumettait volontiers à ses critiques. On sait qu'il a peint,
+et ensuite gravé saint Eustache, agenouillé devant un cerf, qui porte un
+crucifix entre ses cornes, et est entouré de chiens, disposés en
+différentes attitudes, et tels, suivant Vasari[438], qu'il serait
+impossible d'en trouver de plus beaux. À côté du saint, on voit son
+cheval de chasse, tout harnaché, d'une exécution véritablement
+merveilleuse. À l'occasion de ce cheval, Bayle[439] rapporte ce qui
+suit: «Jean Valentin André, docteur en théologie au duché de Wirtemberg,
+écrivant à un prince de la maison de Brunswick, dit: «Je me rappelle
+avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la république de
+Nuremberg, protecteur, Mécène et soutien presque unique d'Albert Durer,
+n'avait rien trouvé à reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce
+n'est que les étriers étaient trop courts pour qu'Eustache pût
+commodément monter à cheval. Ayant indiqué à l'artiste comment il
+fallait faire, pour peindre un cheval équipé à l'usage d'un cavalier,
+Albert l'exécuta merveilleusement, et j'ai souvent contemplé son œuvre
+avec le plus grand plaisir.»
+
+De son côté, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de
+l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reçu,
+en septembre 1515[440], du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il
+était en correspondance, le volume grec des _Caractères_ de Théophraste,
+que ce savant venait de publier. À l'instigation d'Albert Durer, qui ne
+savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine,
+Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya
+cette traduction à son ami, avec la dédicace suivante, également écrite
+en latin[441]:
+
+«Cet aimable petit livre, qui m'a, été donné par un aimable ami, j'ai
+résolu de te l'offrir, mon très-aimable Albert, non-seulement à cause de
+notre mutuelle amitié, mais parce que tu excelles tellement dans l'art
+de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habileté le vieux
+et sage Théophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont
+ordinairement dissimulées, et cependant, elles se laissent voir
+quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'échapper des plus
+secrètes profondeurs de l'âme. Alors, dès qu'elles se sont montrées, et
+qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois[442], elles
+brisent tout frein, et osent se découvrir ouvertement aux yeux de tous.
+Cette vérité, observée dans tous les siècles, se fait encore plus
+remarquer dans le nôtre, où la trop grande liberté engendre un trop
+grand mépris. C'est ainsi que, bien que l'on prêche partout la vérité,
+on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le règne
+de Dieu consistait plutôt en de simples préceptes que dans
+l'accomplissement des œuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous
+faibles, à ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres
+vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres,
+dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les
+habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les
+amender. Parmi ces livres, je considère celui-ci comme le meilleur, et
+comme assaisonné d'un sel piquant, qui le fait pénétrer
+très-agréablement jusqu'au fond de notre cœur. Je l'ai reçu jadis en
+grec, de très-docte et très-aimable prince, Jean-François Pic de la
+Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le dédie,
+à toi, mon très-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui
+désirent s'instruire aient également un sujet d'étude et de récréation
+dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le
+texte ait été altéré, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-être,
+par trop de recherche, je me suis efforcé de l'amender, autant que je
+l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct.
+J'aurais pu le traduire en style plus élégant, mais je n'ai pas voulu
+m'éloigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paraître, pour
+ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la
+traduction latine, il sera facile d'éclaircir ces passages...
+
+«Quant à toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette
+peinture, écrite par Théophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton
+pinceau, médite-la au moins avec attention, car elle te sera
+non-seulement très-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle
+aura pour toi d'autres avantages.--Porte-toi bien. De notre maison,
+Calendes de septembre, l'an du salut 1527.»
+
+Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le
+croire, car il était fort capable d'apprécier toute la vérité des
+peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui précède, que
+l'instruction classique de Durer était à la hauteur de son génie, et ses
+gravures si nombreuses et si variées, soit sur cuivre, soit sur bois,
+prouvent que son imagination était égale à son savoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+ Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans
+ les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et Holbein.--Amour
+ d'Érasme pour l'indépendance.
+
+1518--1526
+
+
+Nous avons dit que Pirckheimer était en correspondance suivie avec
+Érasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages
+publiés par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et
+politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y
+rencontre quelques passages qui montrent qu'Érasme n'était pas plus
+insensible que son ami aux œuvres du pinceau ou du burin du grand
+artiste de Nuremberg. Dans une lettre écrite de Bâle, le 19 juillet
+1522[443], Érasme lui dit:--«Je fais, de cœur, mes compliments à notre
+Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait
+commencé à me peindre à Bruxelles; plût à Dieu qu'il eût achevé! Nous
+avons eu, lui et moi, le même sort; étant aussi maltraités l'un que
+l'autre par la naissance et la fortune.»
+
+On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les années
+1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le
+but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait à vendre. Après un
+assez long séjour à Anvers, où il avait été fêté par tous les artistes,
+il visita Bruxelles, où il fut reçu par l'infante Marguerite, dont il
+fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entrée de
+Charles-Quint, qu'il peignit également, ainsi que le roi de Danemark,
+Christian II, qui le fit dîner avec lui. Durer a écrit le journal de son
+voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dépenses, sans
+doute pour se conformer aux désirs de sa femme, qu'il avait emmenée avec
+lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres écrites de Venise à
+Pirckheimer, «_son maître de calcul_.» Ce journal est surtout
+intéressant par les détails qu'il donne sur les ouvrages, portraits,
+tableaux, dessins, que Durer exécuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa
+réputation était très-répandue, et qu'il jouissait d'une très-haute
+considération.
+
+C'est en 1520, pendant son séjour à Bruxelles, qu'Albert avait commencé
+le portrait d'Érasme. On verra que, s'il ne l'avait pas terminé alors,
+l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, à la
+demande d'Érasme lui-même. Mais il paraît que vers la fin de 1522 Durer,
+dont le génie était universel, avait résolu de fondre un buste ou
+médaillon d'Érasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure
+de Terme antique, probablement tel que celui dont Érasme se servait
+pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble résulter de plusieurs
+lettres d'Érasme à Pirckheimer.--Dans celle datée de Bâle, le 9 janvier
+1523, après s'être plaint de la gravelle dont il souffrait depuis
+longtemps, il ajoute:--«_De fusili Erasmo rectè conjecturas: felicius
+provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a
+tergo est, obstat quòminus facies feliciter exprimatur._»--«Vos
+conjectures sont justes, à l'égard du portrait d'Érasme qu'on veut
+fondre: un mélange de cuivre et d'étain réussit ordinairement mieux que
+tout autre, et le Terme qui est par derrière s'oppose à ce qu'on puissè
+rendre heureusement l'expression de la figure[447].»--Il termine en le
+chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se réjouissant de ce
+que l'artiste ait trouvé _sutorem suum_, faisant sans doute allusion à
+des critiques que Pirckheimer avait faites de ses œuvres, et auxquelles
+l'artiste s'était probablement soumis.
+
+En novembre 1523, Érasme avait reçu un essai en plomb de son portrait;
+il l'avait envoyé à un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du
+même mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles
+(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai était
+devenu[448].
+
+Le 8 février 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou
+médaillon:--«Je vous avais écrit relativement à l'image d'Érasme que
+l'on devait peindre; mais, à ce que je vois, mes lettres ne vous sont
+pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modèle en plomb, en
+retouchant les angles, la foute réussirait mieux. Toutefois, un mélange
+de cuivre et d'étain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'Érasme
+était fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise réussirait
+mieux, car l'épaisseur de la pierre et de la masse, qui est par
+derrière, s'oppose à ce que le visage et le cou soient bien rendus. On
+pourra essayer des deux manières: s'il réussit, qu'il fonde et vende à
+son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures épreuves,
+afin que j'en fasse cadeau à mes amis, je lui compterai ce qu'il
+voudra.»
+
+Il paraît que la fonte réussit; car Érasme annonce à Pirckheimer, le 8
+janvier 1525[450], qu'il a reçu «la première épreuve de son portrait
+fondu, avec un médaillon peint par Apelles.» Il ajoute:--«Je désirerais
+être peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le
+pourra-t-il? il avait commencé à Bruxelles à tracer mes traits au
+charbon; mais cette esquisse doit être, je le crois, depuis longtemps
+détruite. S'il peut quelque chose, d'après mon médaillon fondu et de
+mémoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous
+ait donné un peu trop d'embonpoint.»
+
+Bientôt Érasme reçut le portrait fondu de Bilibalde, avec un médaillon
+peint également de la main d'Albert Durer[451].--«Je les ai placés,
+écrivait-il le 5 février 1525, sur les deux murailles de ma chambre à
+coucher, afin que, de quelque côté que je me tourne, Bilibalde se
+présente à ma vue.»
+
+On apprend par une lettre du 28 août suivant[452] combien les procédés
+les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, étaient peu répandus à
+cette époque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en plâtre le
+buste ou médaillon d'Érasme et le sien; mais Érasme lui répond:--«Je ne
+trouve ici (à Bâle) personne qui sache mouler en plâtre des figures;
+aussi aurais-je préféré que le modèle fût resté entre vos mains. Saluez
+Durer, prince de l'art d'Apelles.»
+
+L'année suivante, l'artiste combla les vœux d'Érasme, en exécutant son
+portrait de mémoire et avec le secours de son buste ou médaillon. Érasme
+avait reçu ce portrait à Bâle dans le courant de juin 1526, et il
+écrivait à Pirckheimer[453]:--«Je songe à ce que je pourrais faire pour
+Albert Durer; il est digne d'une éternelle mémoire. Si mon portrait
+n'est pas très-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en étonner, car je ne
+suis plus tel que j'étais il y a plus de cinq années. Travaillé par la
+fièvre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon
+pauvre petit corps a toujours été en s'amoindrissant, comme il arrive
+après les maladies.»
+
+D'après la gravure de ce portrait, exécutée sur cuivre par Durer
+lui-même[454], Érasme est représenté debout à mi-corps, écrivant sur un
+pupitre placé sur une table, et tenant son écritoire dans la main
+gauche. Il est coiffé d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tête, ses
+yeux sont baissés et semblent suivre ce que sa main droite écrit. Une
+ample robe de docteur l'enveloppe. À l'angle de la table on voit un vase
+rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur
+une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit
+l'inscription suivante:
+
+ Imago Erasmi Rotterodami
+ Ab Alberto Durero ad
+ Vivam effigiem delineata.
+ Την χρειττω τα συγγαμματα MDXXVI.
+ [image]
+
+Dans cette gravure, le visage d'Érasme est moins maigre que dans les
+portraits de Holbein. La lettre d'Érasme explique bien ce qui pouvait
+manquer à la fidèle ressemblance. Néanmoins, satisfait de l'œuvre du
+maître nurembergeois, Érasme avait voulu célébrer son génie dans un
+petit traité spécialement composé en son honneur; mais nous n'avons pas
+trouvé cet éloge parmi ses œuvres, et tout porte à croire qu'il n'aura
+pas été publié.
+
+Quoi qu'il en soit, Érasme aura eu la gloire d'être peint par les deux
+plus grands artistes allemands de son siècle: Albert Durer et Hans
+Holbein. Le premier n'a représenté qu'une fois sa physionomie, tandis
+que le peintre de Bâle l'a souvent reproduite. Holbein devait à Érasme
+ces nombreux témoignages de sa reconnaissance, car ce fut Érasme qui, en
+1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea à se rendre en
+Angleterre et à se présenter, avec ce portrait et une lettre de
+recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouvé
+cette lettre dans la correspondance imprimée d'Érasme, qui contient
+cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable écrivain. On
+peut supposer qu'elle devait être conçue dans le même sens que celle
+qu'Érasme avait donnée à Holbein pour le savant Pierre Ægidius
+d'Anvers:--«Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a
+peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque
+c'est un artiste remarquable. S'il désire voir Quentin (Matzis), vous
+pourrez lui indiquer sa maison. Ici (à Bâle) les arts meurent de froid
+(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots
+(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].»--On sait que, parvenu à
+Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grâce au portrait et à
+la lettre d'Érasme, son ami, avec le plus grand empressement: logé dans
+le palais du chancelier, il y passa près de deux années, occupé à
+l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire
+plusieurs répétitions du portrait de son protecteur de Bâle. Érasme y
+est ordinairement représenté à mi-corps, la tête couverte d'une sorte de
+bonnet de velours, et vêtu d'une robe de professeur, les mains placées
+l'une dans l'autre, à moitié cachées par la bordure. La figure de
+l'auteur de l'Éloge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de
+Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la
+vivacité, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la
+douceur.
+
+Presque tous les portraits d'Érasme par Holbein sont restés en
+Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de
+la reine, soit dans les principales collections particulières. Mais nous
+ignorons ce qu'est devenu le portrait d'Érasme peint et gravé par
+Durer.--L'illustre écrivain de Rotterdam, méritait bien d'exercer le
+pinceau des deux principaux maîtres de l'école allemande. Indépendamment
+de sa science presque universelle, de son érudition profonde, qui
+n'avait pas étouffé son imagination, de l'esprit qu'il déploya dans
+son _Encomium Moriæ_, en osant railler publiquement les passions, les
+vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter
+les rois et les papes, son caractère n'était pas moins recommandable que
+son talent. Il voulut rester modéré dans un temps de luttes violentes,
+s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidèle aux
+grands principes de la tolérance et de la charité chrétienne. Il donna
+l'exemple du désintéressement et de l'indépendance, bien qu'il fût
+sollicité par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume
+au service de leur cause.--«Je ferais facilement ma fortune auprès des
+princes, écrivait-il de Bâle en 1518[457] à Pirckheimer; mais pour moi
+la liberté est la chose la plus précieuse qu'il y ait au monde: tout ce
+qui s'achète à ses dépens m'a toujours paru acheté trop cher.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+ Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa patrie.--Sa
+ retraite définitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de
+ l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et décrit par
+ Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde.
+
+1512--1527
+
+
+Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la
+goutte, paraît avoir fait assez peu de cas des succès de l'ambition
+satisfaite. Après la mort de sa femme, ses amis l'avaient poussé de
+nouveau, pour le distraire, à rentrer au sénat de Nuremberg. Il y fut
+chargé de plusieurs missions importantes. En 1512, envoyé à Cologne pour
+réclamer de l'empereur le rétablissement et le maintien des priviléges
+de sa patrie, il fut assez heureux pour réussir à faire agréer sa
+requête. Dans la suite, il représenta plusieurs fois la ville de
+Nuremberg aux diètes allemandes et dans d'autres assemblées, et s'y fit
+constamment remarquer par son éloquence et sa fermeté[458]. Ces succès
+excitèrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses
+anciens ennemis. Bilibalde, dégoûté de la politique, résolut de se
+retirer définitivement des fonctions publiques. Indépendamment des
+calomnies auxquelles il se voyait exposé, il avait une autre raison,
+malheureusement trop réelle, pour désirer le repos. La goutte, à
+laquelle il était sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments
+sans douleurs. Il demanda donc au sénat de le dispenser de prendre part
+plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemblée refusa
+de faire droit à ce désir. Elle connaissait le zèle, l'intégrité de
+Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractère et son talent étaient
+fort appréciés à la cour impériale, et que son influence était puissante
+auprès de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le sénat répondit
+donc qu'il ne pouvait consentir à ce que Bilibalde privât sa ville
+natale de son savoir, de sa longue expérience des affaires et de son
+crédit: seulement, il fut décidé qu'en considération de ses infirmités,
+il serait dispensé d'aller en mission. Pirckheimer se soumit à cette
+décision, et continua, un peu malgré lui, à prendre part aux
+délibérations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son
+temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'étude
+des lettres absorbèrent presque tous ses moments. Sa maison devint le
+rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle
+était considérée comme l'asile des érudits: _Hospitium, seu diversorium
+eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empêchaient
+pas de se livrer à ses études favorites[459]. Il entretenait également
+un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait,
+non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et
+dans les Pays-Bas.
+
+C'est à cette époque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le
+char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblème allégorique des vertus
+et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des
+chefs-d'œuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en
+largeur; ils ont été gravés sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage
+avec _l'arc triomphal_ du même empereur, grand in-folio gravé sur bois
+également, sous la direction de Durer; mais l'exécution du _char_ est
+beaucoup mieux réussie, et sa composition n'est pas moins remarquable.
+Pirckheimer en fit une élégante description en latin, et la dédia, en
+son nom et au nom d'Albert, à l'empereur Maximilien, qui le remercia et
+le félicita dans une lettre latine, écrite d'Inspruck le 29 mars
+1518[460].
+
+Ce prince aimait les arts, et se délassait des plus importantes affaires
+d'État en cultivant la gravure sur bois: on lui a même attribué celles
+qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il était donc fort capable
+d'apprécier le génie de Durer; mais il est probable que, dans cette
+circonstance, il fut surtout flatté de voir son nom loué comme le modèle
+de toutes les vertus nécessaires à un grand prince. La composition de
+Durer est conçue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien
+art germanique. Cependant, elle présente, dans quelques-unes de ses
+parties, des réminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des
+arcs de Titus et de Constantin, à Rome. L'ensemble de cette œuvre révèle
+une perfection à laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue,
+et le dessin du maître s'y montre véritablement supérieur[462].
+
+La part que Bilibalde prit à cet ouvrage, dont il fournit le sujet à
+Durer, fit diversion à ses douleurs physiques et à ses inquiétudes
+d'homme d'État. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle
+s'étendait même aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle
+de Bâle, était troublée par les doctrines nouvelles de Luther et de ses
+adhérents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui
+allaient bientôt dégénérer en de sanglants combats, les partisans de la
+modération et de la tolérance, tels qu'Érasme et Pirckheimer, se
+trouvaient exposés aux récriminations et aux calomnies des deux partis.
+Érasme lui écrivait de Bâle le 19 octobre 1527[463]: «_Perit concordia,
+charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_» «La
+concorde, la charité, la foi, la discipline, les mœurs, la civilité
+périt: que reste-t-il?» Pirckheimer ne se plaignait pas moins amèrement.
+«_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, præcipuè illorum hominum
+qui populi devorant peccata, cœlique claudendi et reserandi se jus
+habere existimant._» «Vois, mon cher Érasme, ce qu'ose l'iniquité,
+principalement de ces hommes qui dévorent les péchés du peuple, et
+prétendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du
+paradis[464].»
+
+Comme il arrive presque toujours aux époques de querelles religieuses,
+la diversité des opinions pénétra dans les familles, et celle de
+Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientôt troublée.
+Bilibalde avait deux sœurs, l'une, nommée _Charitas_, était abbesse du
+couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple
+religieuse, avec une des filles de son frère. Agité par les doctrines
+des réformateurs, le couvent n'était plus la maison de l'obéissance et
+de la prière. Bilibalde avait fait l'éducation de ses sœurs, il leur
+avait appris le latin, qu'elles écrivaient fort correctement et même
+avec élégance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a été
+publiée dans ses œuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute
+idée de son instruction, et montrent qu'elle avait un goût très-vif pour
+les ouvrages de l'antiquité grecque ou latine, particulièrement pour les
+traités de Plutarque, que son frère traduisait en latin pour elle.
+Néanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait
+scrupuleusement soumise à la règle de son ordre. Bilibalde aimait
+tendrement ses sœurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur
+communauté, et plus encore dans leur conscience. Il leur députa donc son
+ami, Philippe Mélanchthon, dont la modération, la douceur, la charité
+étaient appréciées des sectes les plus violentes et les plus opposées.
+Nous ignorons le résultat de cette conférence. Ce qui paraît certain,
+c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutôt des
+passions irréconciliables, Pirckheimer se vit exposé aux attaques des
+fanatiques de toutes les opinions. Loin de répondre, il n'opposa que le
+silence et la résignation aux invectives de ses ennemis, et s'éloigna de
+plus en plus des affaires publiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+ Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments
+ d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de
+ Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de
+ Pirckheimer.
+
+1528--1530
+
+
+Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer éprouva bientôt une douleur
+beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit à
+Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son génie, et alors
+qu'il était parvenu à l'apogée de sa gloire. Il s'empressa de faire part
+de ce triste événement à leurs amis communs, et voici ce qu'il écrivait
+à Udalric ou Ulrich Hutten[466]: «Bien que, mon cher Udalric, une longue
+vie soit au nombre des plus chers désirs des hommes, je pense néanmoins
+qu'on ne peut rien imaginer de plus intolérable qu'une existence qui se
+prolonge longtemps. J'en fais moi-même la triste expérience tous les
+jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amène la vieillesse, et du
+cortége obligé de tant de maladies qu'elle traîne avec elle, que peut-il
+arriver de plus triste à un homme, que d'avoir à déplorer chaque jour,
+non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore
+celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie été déjà bien souvent
+éprouvé par la mort inévitable d'un grand nombre des miens, je crois
+cependant n'avoir jamais ressenti jusqu'à ce jour une douleur aussi vive
+que celle que m'a causée la perte subite de notre excellent ami Albert
+Durer. Et ce n'est point à tort, puisque, de tous les hommes qui ne
+m'étaient point attachés par les liens du sang, il n'en est aucun que
+j'aie plus aimé, ni que j'aie autant estimé, à cause de ses innombrables
+vertus et de sa probité. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu
+partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller,
+en ta présence, à toute l'effusion de mes regrets, afin que nous
+puissions ensemble payer à cet ami si cher le juste tribut de nos
+larmes. Il est mort, notre Albert, mon très-cher Udalric; déplorons,
+hélas! l'ordre inexorable de la destinée, la misérable condition des
+hommes, et l'insensible dureté de la mort. Un tel homme, si supérieur,
+nous est enlevé, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune
+valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur
+vie au delà des limites assignées à la plupart des hommes...»
+
+Nous n'avons pas la réponse de Hutten, mais nous trouvons celle
+d'Érasme, datée de Bâle, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et
+sèche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule
+de nouvelles qui semblent l'intéresser davantage, est formulée à l'aide
+d'un lieu commun, digne plutôt d'un sophiste grec que d'un philosophe
+chrétien. «_Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus
+mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_.» «À quoi
+sert de déplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je
+lui ai préparé une épitaphe dans mon petit livre.» (Celui dont nous
+avons parlé plus haut, et qu'Érasme devait composer pour faire l'éloge
+d'Albert).--Voilà tout ce qu'Érasme trouve à dire sur la mort d'un
+artiste qu'il comparait à Apelles.
+
+Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible à la mort de son ami; il
+lui fit ériger, à ses frais, un tombeau dans le cimetière Saint-Jean, de
+Nuremberg, et, sur une table d'airain fixée à ce monument, il fit graver
+l'épitaphe suivante[468]:
+
+ Me (Memoriæ) Alb. Dur.
+ Quidquid Alberti Dureri mortale fuit,
+ Sub hoc conditur tumulo.
+ Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII.
+
+Plus tard, il déplora sa perte dans une élégie en distiques latins, et,
+peu satisfait de la promesse d'Érasme, il lui composa dans la même
+langue, et en vers, trois épitaphes[469]. L'élégie peint bien les
+sentiments les plus intimes de son âme et sa profonde douleur:
+
+«Toi qui m'étais si attaché depuis tant d'années, Albert, la plus grande
+part de mon âme, dont la conversation m'était si agréable, et dans le
+sein duquel je pouvais verser en sûreté mes plus secrètes pensées,
+pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te hâtes-tu de
+t'éloigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas été permis de soulever
+ta tête, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers
+adieux; car, à peine la maladie t'avait-elle obligé à te mettre au lit,
+que la mort, accourant, s'est emparée de ta personne. Hélas!
+espérances vaines! Combien notre esprit est impuissant à prévoir les
+maux qui nous menacent et qui tombent sur nous à l'improviste! La
+Fortune, prodigue à ton égard, t'avait tout donné, comme tu le méritais:
+l'intelligence, la beauté, là bonne foi unie à la probité. La mort s'est
+hâtée de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta
+renommée; car le génie de Durer et son illustre nom brilleront tant que
+les astres éclaireront cette planète. Ô toi, l'honneur et l'une des
+gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la
+conduite du Christ. Là, tu jouiras à toujours de la récompense due à ton
+mérite; tandis que nous, ici-bas, nous errons à l'ombre de la mort,
+prêts à être engloutis, sur notre barque fragile, dans l'océan des âges.
+Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grâce, nous
+pénétrerons après toi dans le même chemin. En attendant, versons sur le
+sort de notre ami des larmes amères, la plus douce consolation des
+affligés. Joignons-y des prières pour apaiser le Tout-Puissant, s'il
+daigne accueillir nos vœux. Et pour que rien ne manque au tombeau
+d'Albert, répandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis,
+des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car
+l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.»
+
+La mort de l'artiste éminent avec lequel il passait la plus grande
+partie de sa vie dans une douce intimité, et le renouvellement des
+attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps
+exposé, répandirent sur les dernières années de Pirckheimer un voile de
+sombre tristesse. S'il dédaigna de répondre par des discours ou des
+écrits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut
+néanmoins laisser à la postérité un témoignage irrécusable de leur
+acharnement et de sa résignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort
+sur lui-même, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il
+composa le sujet d'un emblème, ou allégorie, faisant allusion à sa vie
+et aux traverses auxquelles elle avait été exposée. Une colonne, d'ordre
+composite, surmontée d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient
+par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carrée,
+décoré d'ornements, sculptés dans le sens de sa hauteur. Dans le champ
+de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit
+une enclume, sur la base de laquelle est représenté un bouleau, antique
+emblème de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gît étendue,
+soutenant sa tête avec sa main droite, et endurant avec calme, sans
+aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et répétés
+qui sont frappés sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, écrit à
+côté, indique, alors même que son attitude ne le ferait pas reconnaître,
+que cette femme est la _Tolérance_. À l'un des côtés de l'enclume, une
+autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre
+dans des tenailles un cœur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des
+flammes qui brûlent sur l'enclume. En face, une troisième femme, la
+_Tribulation_, tenant à deux mains un triple marteau, frappe, de toute
+la force de ses bras, sur le cœur que l'_Envie_ présente à ses coups
+redoublés. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est
+placée une quatrième femme, portant sur son visage l'expression de la
+résignation et de la sérénité; les yeux tournés vers le ciel, comme pour
+y puiser sa force et sa consolation, elle élève également la main
+droite: c'est l'_Espérance_. À sa prière, on voit descendre d'en haut
+comme une rosée céleste, qui, tombant goutte à goutte, vient rafraîchir,
+au milieu des flammes, le pauvre cœur tenaillé par l'_Envie_ et frappé
+par la _Tribulation_. Au bas du fût de la colonne, et appuyés sur sa
+base, deux petits génies ailés, tenant à la main une trompette
+recourbée, complètent cette composition, qui se distingue par une grande
+originalité[470]. «Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471],
+voulut sans doute démontrer par cette allégorie quelle était sa
+tolérance et sa résignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel
+seul il attendait son secours et sa délivrance, disant avec David:
+«_Auxilium meum a Domino, gui fecit cœlum et terram._» Mon secours est
+dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.»
+
+Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblème, par un artiste habile,
+probablement par un des meilleurs élèves de son ami Durer; il en fit
+tirer un grand nombre d'épreuves, et les plaça, comme ses armoiries, au
+frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure,
+comme un certificat de propriété, lorsque, cent ans plus tard, il acheta
+en partie la bibliothèque du sénateur de Nuremberg[472].
+
+Si la composition de cette allégorie est remarquable au point de vue
+religieux et philosophique, son exécution, comme œuvre d'art, n'est pas
+moins curieuse à étudier. Sans présenter la sûreté de traits, la
+fermeté, la netteté, la délicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a été
+évidemment inspirée par sa manière. Sous le rapport de l'idéal, la
+figure de l'_Espérance_ laisse beaucoup à désirer; mais l'_Envie_ est
+d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolérance_ est bien
+dans son rôle de patience et de résignation. Nous regrettons de ne pas
+connaître le nom de l'artiste qui a gravé cette composition: son talent
+n'était certainement pas indigne du grand maître qui lui avait enseigné
+l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il
+prit à en surveiller l'exécution prouvent qu'il aimait la gravure, cet
+art dans lequel Durer s'est montré si supérieur et si fécond.
+
+Nous trouvons dans l'œuvre sur bois de Durer[473] une composition qui
+paraît avoir été exécutée pour être placée sur les livres de
+Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer, à droite le bouleau, à
+gauche un écusson représentant une Syrène couronnée, tenant dans chacune
+de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux
+Génies, au milieu desquels est un buste en manière de Terme, avec un
+trident au-dessus de la tête; dans le haut, l'inscription suivante:
+
+ Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer.
+
+On remarque dans le même œuvre une autre composition d'Albert dont
+l'entourage seul est terminé, tandis que le milieu est resté blanc. Cet
+espace était probablement destiné à une gravure emblématique des
+armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Génies soutiennent l'écusson
+sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un
+Satyre et une cigogne entourent le cadre resté en blanc.
+
+On doit croire, d'après l'intimité qui régnait entre l'artiste et
+Bilibalde, que ce dernier possédait l'œuvre des estampes du maître et
+de ses élèves, et qu'il devait avoir également quelques-unes de ses
+peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien à ce
+sujet.
+
+Une année à peine après avoir composé et fait graver son emblème,
+Bilibalde succomba sous les étreintes de la cruelle maladie dont il
+souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 décembre 1530, et son corps
+fut déposé dans le cimetière Saint-Jean de Nuremberg, à côté de son cher
+Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, gravée sur une
+table d'airain scellée sur la pierre sépulcrale:
+
+
+ Bilibaldo Pirckheimero patritio
+ Ac senatori Nurimberg. Divorum
+ Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario,
+ Viro utique in præclaris rebus
+ Obeundis prudentiss. Græce
+ Juxta ac latinè Doctiss.
+ Cognati tanquam stirpis Pirckeimeriæ
+ Ultimo, Dolenter hoc s. p.
+ Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die
+ XXII Mens. Decemb. an christianæ
+ Salutis MDXXX.
+ Virtus interire nescit[474].
+
+
+La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: Érasme,
+dans une lettre au duc Georges de Saxe, écrite de Fribourg en mai
+1531[475], fait un pompeux éloge du sénateur de Nuremberg, et rappelle
+les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la première
+fois, ainsi que nous l'avons rapporté, un grand nombre d'auteurs grecs
+et latins. Mais encore que son épitaphe ait raison de dire que «la vertu
+ne périt pas avec la mort,» qui se rappellerait aujourd'hui le nom du
+dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'était chargé
+de le faire revivre?
+
+
+
+
+JEAN WINCKELMANN
+
+1717--1768
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+ Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses parents.--Ses études à
+ Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin et retour à
+ Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en
+ France.--Il est admis co-recteur à Seehausen.
+
+1717--1748
+
+
+Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opiniâtre
+mis au service d'une idée persévérante. Sorti des rangs les plus obscurs
+de la société, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur
+lui-même, il sut trouver dans la force de son caractère les ressources
+qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'étude,
+il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles années de sa
+jeunesse dans une condition inférieure et tout à fait indigne de son
+génie. Il fut récompensé de tant d'efforts dans son âge mûr, et les
+douze dernières années de son existence s'écoulèrent au milieu des
+jouissances les plus pures que lui procurèrent l'amour du beau et
+l'admiration la mieux sentie des œuvres de la statuaire antique. Cette
+dernière partie de sa vie passée à Rome fut si bien remplie, qu'il a pu
+dire dans une lettre à un de ses amis: «Je crois être du petit nombre
+des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et à qui il ne reste
+rien à désirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec
+vérité[476]!»
+
+Winckelmann naquit, le 9 décembre 1717[477], à Steindall, petite ville
+de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptisé le 12 du même
+mois, et reçut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptême
+retrouvé dans ses papiers après sa mort, les prénoms de _Jean-Joachim_.
+Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prénom, soit, comme on l'a
+dit, qu'il le trouvât peu harmonieux, soit qu'un seul lui parût
+suffisant[478].
+
+Il était fils d'un cordonnier que sa pauvreté condamnait à un travail
+sans relâche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que
+son enfant fût en âge de l'aider, le père l'envoya suivre les leçons de
+l'école primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices,
+dans l'espérance qu'il parviendrait peut-être plus tard à obtenir la
+place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs.
+L'enfant fit des progrès rapides sous la direction du recteur de
+Steindall, nommé Toppert. Mais l'âge et les infirmités ayant obligé son
+père à cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charité où il
+devait passer le reste de ses jours, le jeune écolier se trouva
+complétement isolé, sans aucune ressource, à un âge qui ne lui
+permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant
+à cette rude épreuve, ne l'abandonna point: elle toucha le cœur du
+recteur Toppert, et lui inspira la pensée de prendre soin de son élève.
+Frappé des dispositions de l'enfant, de sa facilité pour apprendre et
+retenir, de sa supériorité sur ses condisciples et de la douceur de son
+caractère, le recteur se chargea de pourvoir à son éducation. Il lui
+accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique
+bien jeune, à donner des leçons ou répétitions de lecture à ses petits
+camarades et à en percevoir la rétribution. Avec ces ressources si
+minimes et si précaires, le sous-maître de douze ans pouvait vivre tant
+bien que mal, en continuant ses études, et il trouvait moyen de mettre
+de côté quelques petites économies pour adoucir le sort de son
+malheureux père.
+
+Bientôt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut
+besoin des services de son élève: Toppert devint aveugle, et il
+n'hésita pas à faire appel aux sentiments généreux de Winckelmann, le
+priant de lui servir de guide et d'appui. L'élève s'empressa d'aller
+au-devant du désir de son bienfaiteur, et il fut bientôt admis dans la
+maison du recteur comme un ami et presque comme un fils.
+
+Toppert aimait les lettres et possédait une bibliothèque assez bien
+garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes éditions
+des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs
+ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de
+Winckelmann, auquel il faisait faire de fréquentes lectures, à haute
+voix, des poëtes, des historiens, des orateurs et des philosophes de
+l'antiquité. Ces lectures, accompagnées des remarques du maître,
+formaient le goût de l'élève, et le préparaient à pousser plus avant
+l'étude et l'analyse des langues grecque et latine.
+
+Dès cette époque, Winckelmann révélait son goût d'antiquaire: on raconte
+qu'à ses heures de loisir, ses récréations consistaient à explorer les
+collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques
+d'origine romaine. On dit même qu'on peut voir encore aujourd'hui, à la
+bibliothèque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouvées dans une de
+ces fouilles.
+
+En 1733, à l'âge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la
+permission d'aller à Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en
+Allemagne, les cours académiques. Adressé, avec une lettre de
+recommandation du bon Toppert, au recteur d'un établissement
+d'instruction appelé le gymnase de Kolln, il y fut admis comme
+sous-maître ou surveillant, fonctions correspondantes à celles, si
+décriées par les écoliers, de maître d'étude dans nos colléges. Il
+sortit bientôt de ce gymnase pour entrer dans un autre nommé Baaken, où
+le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de
+faire passer quelques secours à son père.
+
+Il y avait alors à Berlin, et peut-être cet usage s'y est-il conservé,
+des associations d'étudiants nommées _chœurs_, qui, après les heures des
+classes, se répandaient par bandes dans la ville, en chantant aux
+portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des
+morceaux d'opéras ou de musique d'église. Après l'exécution, ils
+faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des
+rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur président des
+antiquités à Rome, prit part à ces concerts en plein vent, et trouva,
+dans leurs recettes provenant de la générosité du public, un soulagement
+à sa gêne, bien voisine de la misère.
+
+Après un séjour d'une année à Berlin, Winckelmann fut rappelé à
+Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des
+choristes, emploi qui consistait à diriger une bande de jeunes chanteurs
+donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre années se passèrent
+ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vînt améliorer la
+position du jeune homme.
+
+Mais si la fortune échappait constamment à ses efforts, il trouvait une
+ample compensation dans les trésors de science et d'érudition qu'il
+commençait à entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mémoire. Il
+avait épuisé, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant
+aux bibliothèques de la petite ville de Steindall. Pressé par le désir
+d'augmenter ses connaissances, désir qui ne l'abandonna jamais, il
+résolut de se rendre à l'université de Halle, l'une des premières de
+l'Allemagne, afin d'y compléter ses études, et aussi dans l'espoir d'y
+trouver une occupation moins précaire et plus lucrative que celle qu'il
+remplissait à Steindall. Mais, après deux années d'un travail assidu, il
+se trouva déçu de cet espoir. Ses amis s'efforcèrent vainement de lui
+procurer un emploi; et sa position était devenue tellement malheureuse,
+pendant son séjour à Halle, qu'il fut réduit souvent à ne vivre que de
+pain et d'eau, et encore le pain lui était-il fourni par ses camarades.
+Cependant, cette cruelle situation ne l'empêcha pas d'aller visiter,
+pour la première fois, la ville de Dresde et son musée, et de conserver,
+de la vue des chefs-d'œuvre qu'il y admira, une impression ineffaçable.
+
+Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'espérance d'être admis comme
+professeur dans un établissement public, s'estima heureux d'être
+accueilli comme précepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y
+passa quelque temps; mais cet emploi allait mal à l'esprit
+d'indépendance et à l'imagination exaltée, quoique couverte sous une
+apparence de froideur, de notre jeune érudit. En étudiant les auteurs
+grecs et latins, il se transportait avec eux par la pensée dans les pays
+qu'ils décrivent, et son plus vif désir était de suivre leurs relations
+sur les lieux mêmes où se sont passés les faits qu'ils racontent. C'est
+ainsi que la lecture approfondie des commentaires de César lui inspira
+une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune
+lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de
+français, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontières de
+ce pays. Mais la guerre, qui venait d'éclater, l'empêcha de mettre son
+projet à exécution; il revint donc sur ses pas, à son grand regret, et
+se trouva trop heureux d'être admis de nouveau comme précepteur, d'abord
+chez un capitaine de cavalerie en garnison à Osterbourg, ensuite chez le
+grand bailli, à Heimersleben. C'est dans cette dernière maison qu'il fit
+la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nommé
+Buysen, ayant apprécié l'instruction aussi variée que solide du jeune
+précepteur, le prit en amitié, et en quittant son co-rectorat de
+Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre à sa place.
+
+Winckelmann faisait son entrée dans la carrière publique de
+l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son
+mérite. Son devoir consistait à donner aux enfants les premières leçons
+des langues grecque et latine, et à leur enseigner les principes de la
+religion luthérienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois à
+l'enseignement élémentaire, et il est rare qu'un professeur qui possède
+une vaste érudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son
+esprit à montrer les premiers éléments de la grammaire, et à corriger
+les règles du _liber Petri_ ou du _que retranché_[479].
+
+Dans les commencements, Winckelmann ne réussit donc que médiocrement à
+satisfaire ses élèves et surtout leurs parents. Mais sincèrement résolu
+à remplir ses fonctions en conscience, il fit bientôt deux parts de son
+temps. Dans la journée, c'est-à-dire depuis six heures du matin jusqu'à
+neuf du soir, tout entier à ses devoirs de co-recteur et armé d'une
+patience inaltérable, il expliquait à ses jeunes élèves les éléments du
+latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs
+progrès, en encourageant leur émulation pour le travail. La fin de la
+classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre récréation, consacrait
+la plus grande partie de la nuit à l'avancement de sa propre
+instruction.--«Il reprenait ses lectures favorites, méditait, écrivait,
+faisait des extraits; à minuit il s'endormait; réveillé à quatre heures,
+il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu'à six heures,
+instant auquel il retournait près de ses disciples. Décidé quelquefois à
+abréger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'après
+s'être attaché au pied une sonnette dont le moindre mouvement
+l'éveillait[480].» Comme son désir de voyager ne l'avait pas abandonné,
+il apprit à fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne,
+française et anglaise, qu'il avait commencé à étudier précédemment.
+
+Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq années et
+demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trésors
+d'érudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces études
+opiniâtres et sans relâche, et où trouver alors en Europe un autre
+savant aussi entièrement absorbé par le travail?--Néanmoins, sur la fin
+de son séjour à Seehausen, le découragement commençait à s'emparer de
+cette âme si forte et si désintéressée. Se trouvant toujours aux prises
+avec la gêne, malgré ses efforts pour améliorer sa position,
+n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indépendance,
+dégoûté de répéter tous les jours les mêmes leçons à des enfants
+presqu'en bas âge, il résolut de chercher à sortir d'une situation à la
+fois précaire et décourageante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+ Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande
+ à être attaché à son service.--Il est admis à travailler dans sa
+ bibliothèque à Nöthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux à
+ Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de
+ Winckelmann au catholicisme.
+
+1748--1754
+
+
+La Saxe possédait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur
+ami des lettres, qui, après avoir rempli avec distinction plusieurs
+fonctions publiques très-importantes, s'était retiré dans une de ses
+terres, pour consacrer sa vie à écrire l'histoire de l'empire
+d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, à
+l'élection duquel il avait contribué, le comte, après la mort de ce
+prince, était rentré au service d'Auguste III, électeur de Saxe, roi de
+Pologne, qui l'avait également admis dans ses conseils. Mais la
+politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur
+passionné de l'étude, il vivait souvent retiré dans son château de
+Nöthenitz, situé à peu de distance et au midi de Dresde. C'est là, de
+1725 à 1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire
+d'Allemagne, tirée des meilleurs historiens et des archives, et
+accompagnée d'appendices destinés à éclaircir le droit public de
+l'Allemagne et la généalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage,
+publié en quatre parties in-4º, est malheureusement incomplet, car il
+ne s'étend que jusqu'au règne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous
+ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas
+lue; mais on s'accorde à faire l'éloge du choix des documents qu'elle
+renferme, de l'ordre et de la critique éclairée avec lesquels les faits
+sont présentés et appréciés, et les écrivains allemands ont vivement
+regretté qu'elle soit restée inachevée. Pour écrire et coordonner ce
+grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il
+aimait les livres, et surtout les éditions rares et précieuses, il avait
+consacré des sommes très-considérables à l'acquisition d'un grand nombre
+de traités, écrits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore
+dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi réuni une collection
+d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient à l'Allemagne,
+à ses annales, à ses familles souveraines et féodales. Pour mettre et
+maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de
+Bunau avait établi un bibliothécaire à Nöthenitz, et il y occupait
+plusieurs jeunes gens à des recherches relatives à son Histoire de
+l'Empire. Indépendamment de son amour pour les lettres, le comte était
+doué d'une bienveillance naturelle, dont la renommée était répandue dans
+toute la Saxe. On l'a surnommé le Peiresc allemand[482], et sa conduite
+à l'égard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre
+conseiller au parlement d'Aix était méritée.
+
+Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, poussé à bout de
+patience par ses fastidieuses fonctions, se déterminait à envoyer au
+comte une sorte de supplique, écrite péniblement en un français
+barbare[483], et dans laquelle il le priait «de le placer dans un coin
+de sa bibliothèque, pour copier de rares anecdotes qui seront publiées
+dans l'Histoire de l'Empire.»
+
+Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du
+co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles études
+il avait suivies, afin de s'assurer s'il était capable de faire
+convenablement les recherches historiques dont il avait besoin.
+Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de répondre au comte le 10
+juillet 1748, en lui donnant les explications les plus précises sur sa
+vie et sur ses études. Mais cette fois, il écrivit en latin élégant,
+sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue.
+
+Après avoir rappelé ses études à Berlin, à Halle et même à Iéna, où il
+avait voulu apprendre la médecine et la géométrie, il indique plus
+particulièrement les cours d'histoire et de droit public qu'il a
+suivis depuis son séjour à Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis
+de Hanses, autrefois secrétaire de l'ambassadeur du roi de Danemark à
+Paris, d'où il avait rapporté une collection très-considérable des
+meilleurs historiens français, il s'est lancé dans le champ des annales
+de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli,
+en le parcourant, un énorme volume de mélanges. Sans négliger les
+auteurs grecs, et spécialement Sophocle, qu'il a toujours entre les
+mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux notés,
+tels que l'_Abrégé de l'Histoire de France_ du père Daniel; l'_Abrégé de
+l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et
+_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Traité de
+la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de
+Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulièrement sur les
+recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles
+princières, et de ses principaux événements, jusqu'à la paix d'Utrecht.
+Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentième année, et il
+entre, sur sa personne et même sur sa manière de se vêtir, dans des
+détails qui montrent combien il craignait de ne pas être admis chez le
+comte de Bunau[484].
+
+Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les
+explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait à
+travailler, dans sa bibliothèque, aux recherches qu'il lui indiquerait,
+aussi bien qu'à une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de
+la joie, après avoir justifié de son instruction, voulut également
+convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par
+une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant
+général de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de
+l'inspecteur de Seehausen, et le troisième du conseil de cette ville.
+«Rien ne m'oblige, ajoutait-il, à partir d'ici, où je jouis d'un honnête
+nécessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le désir
+inexprimable de m'attacher à un ministre aussi respectable et aussi
+éclairé que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et
+les beaux-arts l'emportent sur la considération de tous les agréments
+que j'ai[485].» C'est la première fois qu'on entend Winckelmann parler
+de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'où lui venait ce goût,
+quelle circonstance en avait développé le germe dans son esprit? On
+l'ignore; mais on doit être près de la vérité en supposant que la
+lecture assidue des grands poëtes de l'antiquité, tels qu'Homère et
+Virgile, avait fait naître en lui des aspirations vers le beau, et
+entretenu le désir de contempler les monuments de l'art antique, dont
+il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains.
+
+Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'août
+1748, et vint s'installer à Nöthenitz dans les premiers jours de
+septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait à faire
+des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut
+bientôt en faveur auprès du comte de Bunau, fort en état d'apprécier la
+profonde érudition de ce collaborateur.
+
+Winckelmann avait trouvé à Nöthenitz un savant modeste, Jean-Michel
+Franken, bibliothécaire du comte, chargé spécialement de dresser le
+catalogue de cette immense collection; il venait de publier le
+_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et
+Franken aient échangé de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve
+toute l'effusion d'une amitié aussi tendre que sincère, ils vécurent à
+Nöthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se
+connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre.
+Accoutumé à vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann
+avait contracté des habitudes singulières: pendant longtemps, il ne
+voulut se nourrir que de légumes et de fruits, et il fuyait la table de
+Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide
+circonspection régnât entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de
+littérature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et
+l'intimité, au moins dans un échange convenable d'égards et de
+politesses.
+
+Pendant six années, du mois de septembre 1748 jusqu'à la fin du même
+mois 1754, Winckelmann fut occupé à Nöthenitz, soit à faire des
+recherches pour le comte, soit à rédiger le catalogue des ouvrages se
+rapportant à l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de
+repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le
+dessus, et il étudiait la collection de gravures anciennes que possédait
+le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'échappant de Nöthenitz, il se
+rendait à Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'électeur
+de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues
+antiques et les nombreuses reproductions en plâtre des chefs-d'œuvre de
+Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son désir de se
+rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beauté des
+originaux.
+
+Le nonce du saint-siége près de la cour de Pologne et de Saxe était
+alors le prélat Archinto, d'une noble famille milanaise, prêtre d'un
+grand mérite, qui devint plus tard cardinal; il était lié avec le comte,
+quoique ce ministre fût luthérien, et il allait quelquefois visiter sa
+bibliothèque à Nöthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait
+rencontré Winckelmann, et facilement deviné que sa véritable vocation
+était de vivre à Rome. Allant au-devant des désirs les plus ardents de
+notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se
+rendre et de se fixer dans cette ville. Mais préalablement, il fallait
+que Winckelmann se décidât à abjurer le luthéranisme, pour entrer dans
+le sein de la religion catholique. Notre savant hésita pendant quelque
+temps, et finit par s'y déterminer. Loin de nous la pensée de mettre en
+doute la sincérité de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter
+au fond de sa conscience les véritables motifs de son changement de
+religion. Mais, sans faire injure à sa mémoire, il est permis de croire
+que le désir de voir Rome et ses monuments ne fut pas étranger à cette
+grave détermination. La lettre qu'il écrivit, le 17 septembre 1754, au
+comte de Bunau, pour lui apprendre sa résolution, loin de respirer la
+foi vive d'un néophyte, renferme des explications assez singulières sur
+son changement. D'abord, le soin de sa santé demande qu'il quitte pour
+quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche à se dissiper
+davantage. Ensuite, l'amitié qu'il a contractée avec une personne qu'il
+ne nomme pas, «non l'amitié que doivent pratiquer les chrétiens, mais
+celle dont l'antiquité nous a fourni quelques exemples aussi rares
+qu'ils seront immortels,» l'a déterminé à son changement. «D'ailleurs,
+la brièveté de la vie, et les bornes étroites de nos connaissances, sont
+deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a passé sa
+jeunesse dans la pauvreté.... et ce serait une puérilité punissable que
+d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a été donné pour
+un objet plus élevé à des choses qui ne peuvent servir qu'à exercer
+notre mémoire.» Il fait donc appel au cœur plein de bonté de son
+protecteur, et prie «le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations
+et de toutes les sectes, de faire miséricorde à son maître.» Il termine
+en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. «Quel
+est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit
+Homère, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par
+jour.»
+
+Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de
+religion; et l'on voit qu'il est tellement pénétré des maximes de
+l'antiquité, qu'il ne peut s'empêcher, même dans une question de
+controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homère prête aux
+dieux de l'Olympe.
+
+Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si précieux
+collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui
+conserva, comme par le passé, sa confiance et son amitié. Winckelmann,
+de son côté, garda le plus affectueux souvenir des bontés de son premier
+protecteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+ Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire Lippert.--M.
+ de Hagedorn.--Chrétien Gotlob Heyne.--Le comte de Brühl, Auguste
+ III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites en
+ Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs
+ restaurations.
+
+1754--1755
+
+
+Winckelmann quitta Nöthenitz au commencement de novembre 1754, pour
+venir s'établir à Dresde. Il paraît que le nonce Archinto, d'accord avec
+le père Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assuré une
+pension modique, et l'avait engagé à passer quelque temps dans cette
+ville avant de se rendre en Italie.
+
+À Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre Œser, établi dans cette
+ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi
+pendant sept ans les cours de peinture à l'Académie de Vienne, où il
+remporta le prix étant encore jeune. Plus tard, il avait étudié pendant
+deux années chez Raphaël Donner, célèbre sculpteur viennois, pour allier
+au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'étude du
+costume et de l'antique[489]. Œser jouissait à Dresde d'une grande
+réputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint
+plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors à la nouvelle
+église catholique, et qui étaient estimés des connaisseurs[490].
+
+Sous la direction d'Œser, Winckelmann commença réellement ses études sur
+l'art, études qu'il ne devait plus interrompre jusqu'à la fin de sa vie.
+Mais comme son goût et ses travaux antérieurs le ramenaient constamment
+vers les œuvres de l'antiquité, il se lia également avec un homme qui,
+dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'était
+Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres gravées
+antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, après
+avoir été obligé, pour vivre, d'exercer le métier de vitrier, s'était
+élevé, à force de travail et d'intelligence, jusqu'à la connaissance
+approfondie du grec et du latin; il apprit également le dessin et la
+peinture, et parvint à se faire nommer professeur de dessin des pages de
+l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une véritable passion pour
+les pierres gravées, dont il possédait une assez belle collection. Mais
+ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gré de ses
+désirs, il se mit à reproduire, à l'aide d'une pâte blanche et
+brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres
+qu'il pût se procurer, à Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis
+et de ses protecteurs. Avant l'arrivée de Winckelmann à Dresde, il
+venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux
+amateurs sous le titre de:--«_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum
+ex præcipuis Europæ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et
+massa quœdam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde,
+1753, in-4º._»--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia
+les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La première publication de
+Lippert ouvrait à Winckelmann un nouveau champ d'études: il s'empressa
+de le parcourir avec la sagacité qu'il apportait à tous ses travaux.
+Profitant des explications de Lippert lui-même, il ne tarda pas à
+acquérir, dans la glyptique, des connaissances précieuses, qu'il étendit
+plus tard à Florence, en rédigeant le catalogue des pierres gravées du
+baron de Stosch, et qui lui furent très-utiles pour expliquer, dans son
+_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique.
+
+À côté d'Œser et de Lippert, un autre personnage paraît avoir exercé
+alors une assez grande influence sur les idées de Winckelmann: nous
+voulons parler de Chrétien Louis de Hagedorn, frère du poëte allemand de
+ce nom. Porté par son goût vers les beaux-arts, il leur donna toujours
+la préférence sur les fonctions publiques qui lui furent conférées par
+l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrétaire de légation dans
+différentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu résident de la Saxe
+près de l'électeur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie
+de son temps à Dresde, où il s'occupait de ses recherches favorites sur
+les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publié en français
+dans cette ville: «_Sa lettre à un amateur de la peinture, avec les
+éclaircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs
+des tableaux qui le composent, ouvrage entremêlé de digressions sur la
+vie de plusieurs peintres modernes._»--Cet ouvrage est surtout curieux,
+aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes
+contemporains de l'auteur. Il n'était que le prélude de son ouvrage
+principal, intitulé: «_Réflexions sur la peinture_, qu'il publia en
+1762[491], et qui lui valut l'année suivante la place de directeur des
+Académies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.»--Les _Réflexions sur la
+peinture_ sont coordonnées avec méthode, et elles renferment
+d'excellents conseils, appuyés sur l'exemple des maîtres. On y voit que
+l'auteur connaissait à fond l'histoire de la peinture dans ses
+différentes écoles: il donne aux peintres d'histoire des préceptes qui
+méritent d'être médités. «Mais son goût particulier pour le paysage
+perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est traité avec
+prédilection. À l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une
+nouvelle carrière aux spéculations de l'observateur et aux conceptions
+du peintre; il tâche d'élever ce genre à un plus haut degré de
+perfection[492].»
+
+_Les Réflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercèrent longtemps,
+en Allemagne, une grande influence sur l'esthétique de l'art. Bien
+qu'elles n'eussent pas encore été publiées lorsque Winckelmann vint à
+Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs
+chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et
+celui de l'_Allégorie_[493], et de les rapprocher de quelques théories
+de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence
+que M. de Hagedorn a exercée sur ses appréciations et sur ses idées.
+L'auteur des _Réflexions sur la peinture_ ne se bornait pas à écrire sur
+les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publié, sous
+le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de têtes et de paysages
+gravés par lui à l'eau-forte, mais sans révéler quel avait été son
+maître.
+
+Tout en visitant le musée de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur
+la lecture et l'étude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline,
+chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il
+était en train de composer. C'est dans la bibliothèque du comte de
+Brühl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses
+recherches. Il ne tarda pas à s'y lier avec un jeune homme doué
+également des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait
+pas mieux traité du côté de la fortune, Chrétien Gotlob Heyne. Il était
+né en 1729, à Chemnitz, en Saxe, où son père était tisserand. Un de ses
+parrains, qui était ecclésiastique, s'étant chargé de son éducation, il
+avait fait des progrès remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme
+celle de Winckelmann, à lutter contre la misère. Il était alors en
+qualité de copiste, avec cent écus de traitement, attaché à la
+bibliothèque du comte de Brühl, de même que Winckelmann avait été
+attaché à celle du comte de Bunau. La conformité de positions et de
+travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientôt
+être considéré comme l'oracle du goût, et comme le révélateur le plus
+instruit et le plus sûr des beautés de l'art chez les anciens; tandis
+que l'autre, suivant une route analogue, allait s'élever au premier rang
+parmi les doctes professeurs des universités allemandes, et placer sous
+l'autorité de son nom les meilleures éditions des auteurs classiques.
+
+Le comte de Brühl, au service duquel le jeune Heyne était attaché,
+exerçait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III,
+roi de Pologne et électeur de Saxe. Nous n'avons point à tracer le
+portrait de ce favori, non plus que celui de son maître. L'histoire a
+peut-être le droit de les juger sévèrement, au point de vue de la
+politique et de l'administration: elle doit blâmer leur imprévoyance,
+leur légèreté, leur orgueil, leurs fautes, qui exposèrent la Saxe aux
+plus grands désastres et la mirent à deux doigts de sa perte. Mais ayant
+voué nos recherches à l'histoire de l'art exclusivement, il serait
+injuste de notre part de ne pas reconnaître l'amour du roi et de son
+favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus à la
+Saxe, en y introduisant les chefs-d'œuvre de l'art moderne. Nous nous
+associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son
+ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: «Si
+c'est à l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes,
+et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du musée a
+l'avantage de n'avoir à parler que des qualités les plus brillantes
+d'Auguste III. Il en est de même du célèbre comte de Brühl, son
+conseiller dévoué, l'exécuteur de sa volonté royale: il apparaît dans
+cette sphère d'activité comme un homme qui, dès qu'il s'agit de
+poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zèle non moins
+remarquable, et souvent de son propre mouvement, à accomplir d'une
+manière grandiose les vœux de son royal maître.»
+
+Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les
+beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit à cette noble
+entreprise un véritable amateur, aussi distingué par son savoir que par
+son goût délicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe
+et de Pologne, secrétaire de confiance du comte de Brühl, et son ami le
+plus fidèle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les
+préférences du roi et de son ministre, et les détermina, plus d'une
+fois, à faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets précieux.
+Il était merveilleusement propre à remplir ce rôle d'appréciateur,
+s'étant occupé toute sa vie, nonobstant ses emplois à la cour, de l'art,
+des artistes et de leurs œuvres. En 1755, il commençait à publier son
+«_Recueil d'estampes, d'après les plus célèbres tableaux de la galerie
+royale de Dresde_[496].» Il composa par la suite plusieurs autres
+ouvrages sur les arts, dont le plus estimé est celui qui a pour titre:
+_Idée générale d'une collection complète d'estampes, avec une
+Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres
+d'images_[497]. M. de Heinecken avait réuni un très-beau cabinet de
+tableaux, gravures et médailles. Le Catalogue du musée de Dresde cite
+une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et
+d'autres peintres de l'ancienne école allemande, qu'il fit, le 21 juin
+1769, de l'électeur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de
+sept mille neuf cents écus, payés d'avance[498]. Mais les dépenses
+énormes qu'il avait été obligé de faire pour la gravure des planches de
+la galerie de Dresde l'obligèrent, sur la fin de sa vie[499], à céder
+ces planches et son riche cabinet à l'électeur, moyennant une pension
+viagère, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent,
+en partie, réunis au musée de Dresde.
+
+C'est sous le règne d'Auguste III (1733 à 1763) que se sont faites les
+plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On
+peut dire, avec une entière vérité, que cette collection doit au roi et
+à son ministre la haute réputation dont elle jouit en Europe, et l'éclat
+qui la rend l'égale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans
+entrer dans les détails, et pour ne citer que des chefs-d'œuvre, il
+suffira de dire que ce fut pendant cette période, malgré les embarras
+d'argent et les revers d'une guerre désastreuse, que furent achetés, à
+Modène, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrège; le _Christ à la
+Monnaie_, du Titien; à Venise, la célèbre _Vierge_, de Hans Holbein; à
+Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphaël[500].
+
+Une tradition, très-honorable pour la mémoire du roi Auguste III, se
+rattache à l'arrivée de ce dernier tableau à Dresde. Ce prince, qui
+avait beaucoup admiré ce chef-d'œuvre en passant par Plaisance, en 1733,
+était impatient de le revoir. «Il avait ordonné qu'il fût immédiatement
+déballé et exposé au château. Lorsqu'on l'eut porté à la salle du trône,
+comme on tardait quelque peu à le placer à son jour le plus favorable,
+c'est-à-dire à la place même où se trouvait le trône royal, le roi
+éloigna précipitamment le siége de sa propre main, en disant: _Place au
+grand Raphaël_[501]!»
+
+Pour conduire à bonne fin des négociations aussi délicates que celles
+qui devaient aboutir à la cession de ces tableaux et de bien d'autres
+dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brühl se servait
+d'intermédiaires d'un esprit fin et délié, vrais diplomates de l'art,
+sachant tenter la cupidité des possesseurs par l'appât de prix
+très-élevés et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite
+l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos
+anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine
+Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art,
+mais plus encore l'argent. Les détails révélés par l'auteur du catalogue
+donnent une triste idée de la facilité avec laquelle ces intermédiaires
+se mettaient à la disposition du roi de Pologne pour dépouiller
+l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'œuvre.
+
+Mais si Modène, Plaisance, Bologne et Venise perdaient à cet échange de
+vieilles toiles et de panneaux de bois, chargés de couleurs, livrés
+contre les florins ou les thalers du roi-électeur, Dresde pouvait
+s'enorgueillir à bon droit de la munificence de son prince, et de
+l'ardeur de son ministre à exciter et servir la passion de son maître
+pour les plus belles choses. «Des dépenses qui, à cette époque, ont
+peut-être été taxées de prodigalité, par cela même qu'elles n'avaient
+pour but que de satisfaire le goût si noble et si élevé du roi,
+devinrent avec le temps, dit M. Hübner, une mesure de finance
+très-heureuse; car les sommes très-considérables qui furent dépensées
+alors pour l'acquisition de ces chefs-d'œuvre de l'art (outre que le
+capital s'en est trouvé décuplé) portent encore aujourd'hui les plus
+hauts intérêts, si l'on considère les avantages pécuniaires résultant
+pour le pays de l'affluence d'étrangers qu'y attire chaque année la
+célébrité de notre galerie.» Ces réflexions de l'auteur du catalogue de
+Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, même dans
+l'ordre économique, les œuvres d'art ont une valeur bien supérieure à
+leur prix intrinsèque, valeur qui s'accroît de siècle en siècle, et qui
+devient, pour ainsi dire, inappréciable, en attirant de toutes les
+parties du monde civilisé les hommes qui ont le sentiment du beau.
+
+Mais tout en félicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de posséder
+un des premiers musées de l'Europe, nous devons dire que, jusqu'à ces
+derniers temps, les tableaux eux-mêmes avaient eu beaucoup à souffrir de
+l'abandon dans lequel on les avait laissés, et du local où ils restèrent
+confinés pendant plus d'un siècle. Ces tableaux, avant l'heureuse
+construction du musée actuel[504], étaient exposés à des alternatives de
+chaud, de froid et d'humidité, qui exerçaient tour à tour, sur les
+toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux
+empâtés, leur influence destructive. «Ajoutons à cela une calamité,
+particulière surtout à Dresde: nous voulons parler du chauffage à la
+houille, qui devenait malheureusement toujours plus général et
+remplissait l'atmosphère d'un épais nuage de suie, pénétrant par les
+fenêtres les mieux fermées dans l'intérieur de tout bâtiment[505].»
+
+Le triste état de la plupart des tableaux appela leur restauration. En
+général, c'est une opération très-délicate, dangereuse même, et que les
+vrais amis de l'art n'admettent qu'à la dernière extrémité car qui peut
+se flatter de restaurer, c'est-à-dire de refaire Raphaël, Titien,
+Corrège, Rubens et les autres maîtres? Cependant, presque tous les
+chefs-d'œuvre qu'on admire à Dresde durent passer par les mains des
+rentoileurs et restaurateurs; et M. Hübner nous révèle un fait des plus
+tristes, mais en même temps des plus curieux: c'est que «la restauration
+de la célèbre _Nuit_ a plus rapporté à Palmaroli, que l'original n'avait
+valu au pauvre Correggio[506].» Aujourd'hui, grâce au nouveau local dans
+lequel les tableaux ont été installés, grâce surtout aux soins tout
+particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent espérer que de
+semblables nécessités ne se renouvelleront plus de longtemps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+ Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de
+ Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la
+ peinture et la sculpture_.
+
+1755
+
+
+Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux
+que la mémoire du roi Auguste III doit se recommander à la postérité: on
+sait que pendant le long règne de ce prince l'art brilla d'un vif éclat
+à sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appelés de
+toutes les parties de l'Europe, pour concourir à l'embellissement de la
+capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attaché au service du comte
+Brühl depuis l'âge de dix-huit ans, s'efforçait, comme un nouveau
+Protée, de donner à ses compositions les apparences les plus disparates,
+imitant tour à tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et
+peignant même des sujets de miniatures pour la célèbre manufacture de
+porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphaël Mengs
+s'élever dans une voie plus sérieuse, avec la prétention avouée de
+remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba décorer de ses
+délicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit
+Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des
+plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du
+roi-électeur, peindre soit à fresque, soit à l'huile, tantôt à Varsovie,
+tantôt à Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques,
+exécutées avec facilité, ainsi que les portraits des principaux
+personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'école de sculpture
+de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de
+son ministre[508].
+
+Vivant au milieu d'une cour où l'art tenait une si grande place,
+Winckelmann, pour se conformer au désir du nonce Archinto, s'était
+efforcé de jeter sur le papier les réflexions que la vue de tant de
+belles choses avait fait naître dans son esprit. Mais, conséquent avec
+ses études antérieures, tout en admirant les modernes, c'était sur les
+anciens qu'il avait concentré ses méditations. Il se décida, vers le
+milieu de 1755, à les publier à Dresde, sous le titre de _Réflexions sur
+l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais
+il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755,
+auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication,
+qu'elles n'étaient pas destinées pour cet ouvrage, «et je puis dire avec
+vérité, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arrachées des
+mains.»
+
+Les _Réflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des
+idées qu'il développa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de
+l'art. On y voit qu'il fait de l'étude et de l'imitation des ouvrages de
+la statuaire antique une règle bien préférable à l'étude de la nature,
+qui, selon lui, ne doit venir qu'après celle des modèles laissés par
+l'antiquité. Il expose, à sa manière, les causes de la supériorité des
+artistes grecs, à rendre la beauté des formes du corps humain, et loue
+ces maîtres d'avoir trouvé une beauté supérieure, en général, à celle
+que présentent les types les plus remarquables de l'espèce humaine. Il
+essaye de donner l'explication de la manière, adoptée par les anciens,
+pour dégrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux méthodes
+modernes, particulièrement à celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce
+d'expliquer d'après Vasari. Il fait un magnifique éloge «de ces grands
+traits, de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille» qui
+caractérisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphaël
+d'avoir imprimé à ses figures de vierges, particulièrement à la Madone
+de Saint-Sixte, «un mélange merveilleux de douce innocence et de majesté
+céleste.» Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modèle de l'art, et,
+avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme «le chef-d'œuvre de
+l'antiquité le plus étonnant pour l'expression.» II fait une excursion
+dans le champ de la peinture moderne, et dit «qu'on y trouve bien
+rarement les embellissements d'une imagination poétique, ou les traits
+expressifs d'une représentation allégorique.» Après avoir vanté, sans
+les connaître, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de
+la bibliothèque impériale à Vienne, peinte par Grau et gravée par
+Sedelmeyer, et critiqué, également sans l'avoir vue, l'Apothéose
+d'Hercule, peinte par Lemoine à Versailles, il termine par les phrases
+suivantes:--«Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit
+toujours être dirigé par la raison et le bon sens. Il doit présenter à
+l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre à
+leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connaît bien l'usage de
+l'allégorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui
+couvre ses idées sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible
+d'imagination poétique, s'il a du génie, son art l'inspirera et allumera
+dans son âme le feu divin que Prométhée alla, dit-on, dérober aux
+régions célestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un
+pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y
+apprendra à réfléchir.»
+
+Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale
+fut publiée sous le titre de lettre écrite par un de ses amis. Notre
+auteur crut devoir y répondre; mais plus tard, mieux instruit par
+l'étude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Réflexions_
+renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas
+voulu confirmer.
+
+Néanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le
+roi-électeur lui permit de lui en adresser l'épître dédicatoire, et
+cette publication contribua le plus à faciliter les arrangements de son
+voyage d'Italie, «qu'il devait faire aux frais du roi, avec une
+pension très-modique, mais suffisante à ses besoins pour deux ans à
+Rome, avec l'assurance de l'employer à Dresde, à son retour[510].»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+ Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne,
+ et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps dans
+ cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et
+ visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la
+ villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en
+ apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de
+ son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome.
+
+1755--1758
+
+
+Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se
+rendre à Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur
+Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: «Venise, écrivait-il à
+son ancien collaborateur de Nöthenitz, en lui faisant la relation de son
+voyage[511], est une ville dont la vue étonne au premier abord, mais
+cette surprise cesse bientôt.» Il aurait voulu visiter la bibliothèque
+de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette
+précieuse collection, notre voyageur dut renoncer à ce projet, et
+repartit presque immédiatement. Il resta cinq jours à Bologne dans la
+maison du signor Bianconi, médecin et physicien distingué[512], attaché
+comme conseiller à la cour de Saxe, qu'il représenta plus tard à Rome,
+et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux
+belles bibliothèques, celle de San Salvador, trésor d'anciens
+manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait
+qu'en livres imprimés. De Bologne, prenant par Ancône et Lorette, il
+mit, pour arriver à Rome, onze jours, «que j'ai passés, dit-il[513],
+avec beaucoup d'agrément.» Mais on ne devinerait guère, si Winckelmann
+ne nous l'apprenait lui-même, quelles étaient les distractions du grave
+antiquaire pendant ce voyage. «Les derniers jours, raconte-t-il à son
+ami Franken, nous marchâmes presque toujours cinq voitures de compagnie,
+de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes à table. Il
+y avait dans la compagnie un carme de Bohême, qui jouait fort bien du
+violon, de sorte que nous dansions, quand le vin était bon[514].» Notre
+Saxon ne haïssait pas le jus de la treille, et on retrouve fréquemment,
+dans sa correspondance avec Franken, des passages où il se vante de
+boire sec, sans eau, à la manière de la vieille Allemagne[515].»
+
+Arrivé à la porte du Peuple, à Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit
+ses livres, qu'on lui rendit quelques jours après, à l'exception des
+œuvres de Voltaire, singulier bréviaire pour un nouveau converti. Il
+descendit chez Raphaël Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet
+artiste lui rendit tous les services d'un véritable ami, et Winckelmann
+déclare qu'il n'était nulle part plus content que chez lui. La joie de
+notre admirateur de l'antiquité éclate en se voyant à Rome, le rêve de
+sa vie entière, le but constant de ses études. «Je me vois libre jusqu'à
+présent, écrit-il à Franken, et j'espère de rester libre... Je vis en
+artiste; je passe même pour tel dans les endroits où l'on permet aux
+jeunes artistes d'étudier, tels que le Capitole, où est le vrai trésor
+des antiquités de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516],
+et l'on peut y passer en toute liberté la journée; on va partout à Rome,
+sans cérémonie, car c'est la mode. Je ne dîne qu'avec des artistes
+français et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis
+quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moitié de ce qu'il y
+a à voir, et entre autres aucune bibliothèque.» Il termine sa lettre par
+une réflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mêlés
+d'écrire sur les arts et l'antiquité avant d'avoir vu Rome.
+«L'expérience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des
+anciens d'après les livres, et je me suis déjà aperçu de plusieurs
+erreurs que j'ai commises.» Il signe sa lettre: «Winckelmann, _pittore
+sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai
+obtenue pour voir le Capitole.»
+
+Au commencement de 1756, il reçut une lettre du père Rauch, confesseur
+du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension
+de cent écus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses
+recherches dans les auteurs classiques, et se mit à fréquenter la
+bibliothèque Corsini, rassemblée dans le palais de ce nom à la
+_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benoît XIII, et
+libéralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis-à-vis de
+Raphaël Mengs, _alla trinità dei monti_, où de sa chambre et de toute la
+maison il pouvait voir la ville entière, il avait trois quarts de lieue
+à faire pour aller à la bibliothèque Corsini, et autant pour revenir, ce
+qui le gênait fort. Ayant été reçu en audience par le pape Benoît XIV,
+qui lui promit de favoriser ses recherches, il espérait obtenir bientôt
+l'accès de la bibliothèque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une
+personne, qu'il ne nomme pas, le présenta au cardinal Passionei.
+
+Ce prélat, l'un des plus honnêtes, des plus instruits et des plus
+aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une réputation
+européenne. Il était en correspondance avec les écrivains les plus
+distingués, et l'on sait que Voltaire lui ayant adressé une lettre en
+italien, le cardinal lui répondit en français pour le complimenter sur
+la manière dont il écrivait dans une langue étrangère[517]. Il venait de
+succéder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de
+la bibliothèque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne
+pouvait qu'être très-utile à un étranger, qui désirait se faire ouvrir
+les armoires les plus secrètes de ce grand dépôt sacré, politique et
+littéraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des
+meilleures éditions et des plus belles reliures, possédait lui-même une
+bibliothèque aussi précieuse et aussi considérable que celle du comte de
+Bunau. Bon juge du mérite de ses interlocuteurs, le prélat comprit, à la
+première entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien
+co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-même dans sa bibliothèque,
+«et comme un abbé qui y écrivait voulait ôter son chapeau, et que le
+cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se fût couvert, Son
+Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la république
+des lettres; et pour mieux me prouver cette liberté, il parla longtemps
+avec le jeune homme, sans que celui-ci osât toucher à son chapeau. Il
+m'a accordé pleine liberté dans sa bibliothèque, où rien n'est fermé,
+et où je suis autant à mon aise qu'à Nöthenitz même[519].»
+
+Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothèque du Vatican,
+Winckelmann espérait obtenir bientôt l'accès de ses trésors; mais il
+n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succès de ses
+_Réflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait
+publié le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'étude son objet
+principal. Il venait d'arrêter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage
+sur le _goût des artistes grecs_, de sorte qu'il se considérait comme
+obligé de relire quelques écrivains grecs, tels que Pausanias et
+Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la
+compagnie de quelques artistes français et allemands, avec lesquels il
+visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire,
+toute la journée chez Raphaël Mengs, dînait chez lui tous les jours
+maigres, ne prenait le café que dans sa maison, et avait même ses livres
+et ses ouvrages dans sa chambre[521].
+
+Il paraît qu'il y a cent ans, c'était à Rome comme de nos jours; pour
+voir les galeries publiques ou particulières, il fallait payer à la
+porte. Plein de l'idée de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir
+ses entrées libres au Vatican. «J'ai payé, comme il est d'usage,
+dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le
+voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor à
+mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis
+données sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des
+méditations solitaires, et que je dois me priver de toute société. La
+description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une
+élévation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient à l'homme. Il est
+impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet
+ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il à Franken dans sa lettre du 5
+mai 1756[524], qu'on ne peut écrire sur les ouvrages des anciens sans
+avoir été à Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.»
+
+Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus
+belles statues antiques ne le détournait pas de celle de la nature, qui,
+au commencement du printemps, brille à Rome d'un éclat inconnu aux pays
+du Nord. «Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins
+de Rome et des environs. Mon ami, dit-il à Franken dans la même lettre,
+je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promène
+à l'ombre des forêts de lauriers, dans des allées de grands cyprès et
+sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long
+dans quelques _villas_, particulièrement dans la _villa Borghèse_. Plus
+on apprend à connaître Rome, plus on y trouve de beautés. Je ne cesse de
+faire des vœux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en même
+temps, que j'y trouvasse un sort assuré, ou que je pusse rester toujours
+libre[525].» Il pensait dès lors à faire un voyage à Naples; mais il ne
+voulait pas y aller seul, et il espérait avoir Mengs pour compagnon: il
+devenait de jour en jour plus intimement lié avec ce peintre, et il
+n'hésite pas à déclarer à Franken «que le plus grand bonheur dont il
+jouisse à Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526].»
+
+Le baron de Stosch, qui habitait Florence, où il possédait une
+magnifique collection de pierres gravées, lui avait écrit pour l'engager
+à venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de
+voir la ville des Médicis, avait ajourné cette excursion après celle de
+Naples.
+
+En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la
+Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en même temps la
+pratique et la théorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un
+sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succès à
+ce genre de travail, et faisait un commerce considérable de statues, de
+bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigés et augmentés de sa
+main. Le signor Cavaceppi fut employé souvent à la restauration des
+statues du Capitole et du Vatican, et il réussissait si bien à refaire
+l'antique ou à l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs
+considèrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande
+partie à ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont
+il a refait un cheval tout entier, après avoir réparé plusieurs parties
+de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi était un praticien fort
+au courant des procédés employés par les anciens sculpteurs. Il devint
+bientôt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses appréciations,
+et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en
+Allemagne, si fatalement terminé à Trieste. Cavaceppi publia, quelques
+années après, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique
+ouvrage fort utile à consulter par les praticiens qui entreprennent la
+restitution des œuvres de la sculpture antique.
+
+Winckelmann se défiait du jugement porté par les artistes sur les œuvres
+des anciens: «Il ne faut pas vous imaginer, dit-il à Franken[528], que
+les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui
+ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes.» Aussi
+voulait-il examiner par lui-même avant de formuler aucune opinion. Ayant
+obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son
+ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le piédestal, pour
+vérifier de plus près le travail de la tête, croyant que cette statue
+était retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique
+ordinairement. En descendant, la statue, remuée sans doute par quelque
+choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne fût
+écrasé sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle
+inquiétude: il ne lui était pas possible de s'en aller tout de suite,
+parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie,
+et que cet employé avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc obligé de
+chercher à fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques
+ducats. «Jamais, ajoute-t-il, je n'ai été dans de pareilles transes. Par
+bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529].»
+
+Au milieu de cette vie calme, entièrement vouée à l'étude, au culte du
+beau et véritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la
+Saxe, si tristement engagée dans la guerre de Sept ans, vint reporter
+ses pensées vers sa patrie absente. «Si, comme le prétendent les
+nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent être visibles en deux
+endroits à la fois, écrivait-il à Franken, ma figure doit certainement
+être présente à vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais
+des Césars, je m'oublie moi-même quand je pense à Nöthenitz; et, dans le
+Vatican même, je désire d'être avec vous. Tu partagerais à présent, me
+dis-je, les malheurs de ta véritable patrie, de tes compatriotes plaints
+du monde entier, et chez qui tu as goûté le bonheur[530].»
+
+Il travaillait alors à une description des statues du Belvédère, qu'il
+n'avait fait qu'ébaucher. Il avait réfléchi plus de trois mois à la
+description poétique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassemblé
+beaucoup de matériaux sur les villas et les galeries de Rome, de manière
+à pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en
+forme de lettres. Tout ce travail allait néanmoins fort lentement, parce
+qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour
+s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il
+avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins.
+
+Il s'était imposé ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il
+avait commencés, mais, comme il l'explique à Franken, par une lettre de
+mars 1757, en vue d'un autre plus considérable, savoir une _Histoire de
+l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est à
+partir de 1757 que l'idée de ce grand ouvrage lui était venue. Il se
+proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques
+sur les langues anciennes, parce qu'il se préparait à publier, avec une
+traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore été
+imprimés. Peu à peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts
+avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en
+collationnant Pausanias.
+
+Il était alors logé au palais de la chancellerie, où le cardinal
+Archinto lui avait donné un appartement. Mais il n'avait voulu accepter
+que les quatre murs, les meubles étant à lui, afin de rester libre. «Il
+avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.»
+
+Comme il lui paraissait absolument nécessaire de connaître à fond les
+meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par
+monseigneur Giacomelli, «le plus profond savant qu'il y eût à Rome,
+chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand
+mathématicien, physicien, poëte et grec, et auquel il devait céder le
+pas dans cette partie.» Pour consulter sur les antiquités, il avait deux
+autres personnes: un père franciscain, vicaire de son ordre, nommé
+Pierre Bianchi, lequel possédait un grand médaillier rassemblé
+principalement en Égypte et en Asie; et le prélat Baldani, «un de ces
+génies.... qui n'ont aucune démangeaison d'écrire, étant satisfait qu'on
+sût qu'il était en état de faire de grandes choses[532].»--Dès cette
+époque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien à notre
+savant, qui lui avait été recommandé par le baron Stosch de Florence:
+mais il ne l'avait pas encore attaché à son service.
+
+Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillité et dans
+l'étude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et
+de toutes les occasions que peut avoir, à Rome, un étranger pour
+s'instruire. Il était installé dans le palais de la chancellerie, comme
+à la campagne; car ce bâtiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du
+bruit de la ville. Tous les trésors de la littérature et du savoir lui
+étaient ouverts, à l'exception de la bibliothèque du Vatican, où il
+n'avait pu obtenir qu'on le laissât faire lui-même des recherches dans
+les manuscrits. Avec la bibliothèque du cardinal Passionei, il avait à
+sa disposition celle des pères jésuites, très-nombreuse, et où le père
+gardien lui avait confié la clef des manuscrits. Il s'était lié avec le
+père Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum
+artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commencé à
+étudier les médailles, principalement dans la vue de s'en servir pour
+connaître le style de l'art de la gravure à chaque époque, et il se
+proposait, après son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de
+pierres gravées à son ami Lippert. Bien qu'il dînât souvent en ville,
+une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le
+cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne
+voyant ni comédie, ni opéra, quoique, se trouvant attaché à la cour, on
+lui envoyât régulièrement des billets[534].
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV
+ Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour
+ à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses
+ collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses
+ pierres gravées.
+
+1758--1759
+
+
+Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin
+de continuer dans cette ville ses études et ses recherches favorites.
+Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre
+en rapport avec les savants soit napolitains, soit étrangers, fixés dans
+ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et
+secrétaire d'État, ci-devant professeur à Pise, comme «n'ayant pas son
+pareil dans le monde, et étant l'homme que cherchait Diogène[535].» Mais
+s'étant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici,
+dont le premier volume venait de paraître, et de faire d'autres
+remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite,
+à se repentir de cette franchise, et, à ses autres voyages, il se vit
+exposé à des tracasseries.
+
+À Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance
+par le comte de Firmian, ministre et envoyé de l'empereur, qui fut
+nommé l'année suivante grand chancelier du duché de Milan et
+gouverneur du duché de Mantoue. Notre antiquaire était chez ce ministre
+comme à Rome chez le cardinal Passionei: il y dînait souvent, et vivait
+dans son intimité. Il considérait le comte comme un des plus grands, des
+plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connût. Il
+lui avait communiqué par écrit les meilleurs passages de son manuscrit
+de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son
+amitié, qu'il avait formé le projet, dans le cas où la résidence de Rome
+pourrait un jour lui déplaire, ce que néanmoins il ne prévoyait pas,
+d'établir sa retraite auprès de lui[536].
+
+Il revint à Rome au commencement de l'été (1758), mais pour se rendre
+bientôt à Florence, où l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch.
+Il voulait faire ce voyage «en partie pour se dissiper, en partie pour
+s'instruire.» Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y
+examiner les antiquités Étrusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758,
+il ne trouva plus à Florence le baron de Stosch, qui était mort quelque
+temps avant son arrivée. Reçu par son neveu, chez lequel il descendit,
+on mit à sa disposition les trésors de glyptique, de numismatique, de
+cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments,
+avait exprimé le désir que Winckelmann rédigeât un catalogue raisonné
+de ses pierres gravées. Il se mit donc à l'œuvre, en français, et fut
+obligé de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le
+cours de ses fonctions publiques, un peu équivoques[537], avait profité
+de son séjour dans plusieurs pays, et particulièrement en Italie, pour
+réunir des collections de pierres gravées, de camées, de médailles, de
+cartes géographiques et de dessins. Il y avait là un vaste champ à
+exploiter, et en dressant le catalogue des pierres gravées, Winckelmann
+ne pouvait pas manquer d'acquérir de nouvelles connaissances, qu'il
+faisait servir à son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur
+deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manière employée par les
+cavaliers des anciens, pour monter à cheval. On supposait généralement
+qu'il y avait, pour cet usage, des pierres placées sur les grands
+chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient
+pas été assez hautes pour servir à cette destination; comme on peut le
+voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine à
+Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en
+plein champ et pendant une bataille?--À leur javelot, il y avait un
+crampon qui leur servait à monter à cheval, et cela ne se faisait pas
+comme chez nous, par le côté gauche du cheval, mais par le côté droit.
+C'est ce dont il put s'assurer par deux différentes pierres du cabinet
+Stosch.--«Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en étant instruit de
+ces choses-là[538]?»
+
+Cette étude constante des mœurs et des usages antiques ne l'empêchait
+cependant pas de se donner quelques distractions. Après avoir travaillé
+toute la journée au catalogue, le soir venu, il allait à l'opéra. Il
+croyait se retrouver à Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme
+dansaient à Florence; il considérait cette ville comme la plus belle
+qu'il eût vue, et lui donnait, à tous égards, la préférence sur Naples;
+il se trouvait heureux et récupérait le temps perdu.--«J'avais aussi le
+droit de le réclamer du ciel, écrivait-il à Franken[539], car ma
+jeunesse s'est passée trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma
+situation au collége.» Il avait projeté, pour le mois de mars 1759, un
+voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre
+écossais, qui possédait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde,
+il concluait qu'il était libre.
+
+Cependant cette dernière assertion n'est pas complétement exacte; ayant
+perdu pour toujours «_les secours qu'il recevait de Sion_,» c'est-à-dire
+la pension que lui faisait le père Rauch avec l'argent du roi Auguste,
+il s'était de nouveau engagé et avait accepté la place de bibliothécaire
+du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et
+d'antiquités. Mais «comme le cardinal voulait qu'il fût avec lui sur le
+pied d'ami, cela ne devait le gêner en rien[540].»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV
+
+ Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce prélat, sur
+ sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de Raphaël
+ Mengs; portraits de Winckelmann.
+
+1759--1762
+
+
+Winckelmann revint à Rome vers le commencement du printemps 1759, et il
+prit alors possession de son emploi auprès du cardinal Albani. Comme ce
+prélat fut le plus zélé protecteur de l'historien de l'art, auquel il
+rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans
+quelques détails, puisés à des sources authentiques[541], sur sa vie et
+sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrière,
+d'accorder aux savants et aux artistes.
+
+La famille Albani, originaire de l'Épire, fut obligée de quitter ce pays
+dans le seizième siècle, par suite des avanies intolérables que les
+Turcs faisaient subir aux chrétiens. Elle vint se fixer en Italie, et
+choisit Urbin pour sa résidence. Alexandre Albani naquit dans cette
+ville le 13 novembre 1692; à l'âge de huit ans, il suivit ses parents,
+qui s'établirent à Rome à l'époque où le cardinal Jean-François Albani
+fut élevé à la papauté, sous le nom de Clément XI. Protégé par ce
+pontife, il fit de brillantes études de belles-lettres et de
+jurisprudence; à seize ans, nommé commandant de la cavalerie légère, il
+fut envoyé par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes
+autrichiennes de Joseph Ier, qui s'étaient emparées de Comacchio.
+Rentré à Rome, il reprit ses études, et les termina bientôt avec une
+grande distinction. Dès cette fleur de jeunesse, il avait le goût des
+arts et de l'antiquité, et il commençait à réunir des statues et des
+bas-reliefs, encouragé par Clément XI lui-même, qui subvenait
+généreusement aux dépenses occasionnées par ces recherches. Quoique
+très-jeune encore, sa réputation s'étendait même au delà des Alpes: son
+biographe prétend que le père Montfaucon manifesta le désir de lui
+dédier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le
+savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout à cause de la parenté,
+qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de
+crédit. Après avoir rempli avec succès plusieurs missions importantes en
+Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, à l'âge de vingt-huit ans,
+par Innocent XIII, sans être encore prêtre. C'est à partir de cette
+époque (1721) qu'il reprit à Rome ses études sur l'antiquité, et qu'il
+ne discontinua pas, jusqu'à la fin de sa longue carrière[542],
+d'accroître la somme de ses connaissances archéologiques et d'épurer son
+goût, afin d'acquérir ce jugement fin et délicat que les anciens
+exigeaient d'un amateur de l'art:
+
+ Judicium subtile videndis artibus illud.
+
+Le cardinal avait une véritable passion pour les vénérables restes de
+l'antiquité: il les interrogeait, cherchant à expliquer leur
+signification; les relevait et s'efforçait de faire opérer leur
+restitution. Par exemple, ayant trouvé dans des fouilles faites sur
+l'Aventin une reproduction du célèbre Apollon Sauroctone, il le fit
+transporter et restaurer à ses frais avec le plus grand soin. Il réunit
+bientôt la plus belle collection d'antiques qu'il y eût à Rome. On
+demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on réfléchit que
+la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions
+du musée du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il
+s'appliqua également à l'étude de la numismatique et des inscriptions
+(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de médailles et de
+pierres ou marbres écrits, tant grecs que latins, et aussi bien païens
+que chrétiens. Il les offrit au pape Clément XII, qui les acheta
+moyennant soixante-douze mille écus romains (385,200 fr.) et les fit
+placer au Vatican et au Capitole.
+
+Après cette cession, le cardinal recommença ses recherches, et eut
+bientôt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et
+latines, avec une immense quantité de statues, bas-reliefs, sarcophages,
+vases, colonnes et autres objets antiques rares et précieux. Il
+rassembla également un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il
+faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grâce aux érudits et aux
+étrangers qui venaient le visiter[543].
+
+C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trésors dans son
+palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la résolution de
+construire, à un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse,
+restée encore aujourd'hui, en dépit des pertes qu'elle a subies, un
+musée antique plus précieux que la plupart des collections du nord de
+l'Europe. Il donna lui-même le plan des bâtiments, modèles de bon goût
+et d'élégance, que l'architecte Carlo Marchionni éleva sous sa
+direction. Mais ce qui ajoute un prix infini à tous les objets qui
+ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann à leur
+placement, et la description qu'il a donnée d'un grand nombre d'entre
+eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous
+n'entreprendrons pas de décrire après lui ces précieux restes de l'art,
+échappés à la barbarie des hommes plus encore qu'à la destruction du
+temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre
+antiquaire, soit aux notices spéciales qui ont été publiées sur cette
+célèbre villa[544].
+
+Elle fut commencée vers 1756, et elle était terminée au commencement de
+1758; ce qui paraîtrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la
+construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est
+dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, à côté
+de ses bassins et de ses fontaines, et à l'ombre de ses beaux arbres,
+que notre antiquaire passa, de 1758 à 1768, ses heures les plus
+heureuses et les mieux remplies. «Que ne pouvez-vous la voir?
+écrivait-il à Franken: elle paraît à tous les yeux un chef-d'œuvre de
+l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il
+produit au jour ce qui était enseveli dans les ténèbres, et le paye avec
+une générosité digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni
+d'une si grande quantité de colonnes de porphyre, de granit et d'albâtre
+oriental, qu'elles formaient une espèce de forêt avant qu'elles ne
+fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y
+rend vers le soir, et l'on s'y promène avec le cardinal comme avec le
+moindre particulier[546].»
+
+Le traitement du bibliothécaire, directeur des antiquités du cardinal,
+était de cent soixante écus romains (856 fr.) par an; somme fort
+modique, et néanmoins suffisante alors à Rome pour assurer une complète
+indépendance. «J'élève tous les matins les mains vers celui qui m'a fait
+échapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, où je jouis
+non-seulement de la tranquillité, mais encore de moi-même, et où je puis
+vivre et agir selon ma volonté. Je n'ai rien à faire, si ce n'est
+d'aller tous les après-dîners avec le cardinal à sa magnifique villa,
+qui surpasse tout ce qui a été fait dans les temps modernes, même par
+les plus grands rois. Là, je laisse Son Éminence aux personnes qui
+viennent la voir, pour aller lire et réfléchir[547].» Ces lectures, ces
+méditations dans ce beau lieu, ont inspiré plus d'un passage de
+l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait à la
+_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il
+prenait plaisir à éclaircir, par la vue des monuments, des points
+obscurs de l'archéologie grecque ou romaine. C'étaient Bianchi,
+Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans
+l'intimité du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui,
+voués au culte du beau.
+
+Il eut, également la satisfaction d'y voir son fidèle Mengs travailler à
+la composition dont il décora le plafond du cabinet du cardinal. Cet
+artiste était alors dans toute la force de son talent, et sa réputation,
+répandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait
+considérer comme le premier peintre de l'époque. On voyait en lui un
+restaurateur du goût et des belles formes; on trouvait ses inventions
+philosophiques, et son exécution était comparée à celle des plus grands
+maîtres du seizième siècle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara,
+ambassadeur d'Espagne à Rome, n'avaient pas peu contribué à élever Mengs
+au-dessus de sa véritable valeur. Mais il faut leur rendre cette
+justice, que si leurs éloges dépassaient le but, ils avaient néanmoins
+raison de préférer les ouvrages de Mengs aux compositions fades,
+maniérées et sans aucun caractère, des autres artistes alors en vogue.
+Winckelmann exerçait une assez grande influence sur les opinions de
+l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Pensées
+sur la beauté et sur le goût dans la peinture_, que Mengs avait dédiées
+à son ami, et qu'il publia chez Fuesli, à Zurich, en 1762. Selon
+Winckelmann[548], «on trouve dans ce traité des choses qui n'ont encore
+été ni pensées, ni dites.»
+
+Raphaël Mengs peignit, à la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse,
+entouré des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'œuvre, et il
+réunit en effet au mérite du dessin une très-grande habileté dans la
+pratique de la fresque, une ordonnance disposée savamment selon les
+données de la mythologie, qualité archéologique, qui en doublait le prix
+aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque à cette œuvre,
+c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compassée et froide, comme
+si le dieu du jour et les Muses eussent été dans le climat glacé des
+contrées du Nord.
+
+Avant cette époque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami;
+mais nous ignorons la date précise de cet ouvrage. Quelques années plus
+tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint à l'huile
+pour un étranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica
+Kauffmann, dont nous avons parlé ailleurs[549]. Il est représenté à
+mi-corps et assis: Angelica le grava elle-même à l'eau-forte; un autre
+artiste le reproduisit à la manière noire, et lui fit présent de la
+planche. Winckelmann, touché de cet acte de déférence, vante la beauté
+de la jeune Allemande, et compare son talent à celui des premiers
+maîtres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long
+séjour à Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI
+
+ Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le
+ baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules composés à
+ Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de
+ distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+ Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
+ comte de Bunau.
+
+1762
+
+
+En acceptant l'emploi de bibliothécaire et de directeur des antiquités
+du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliéner la liberté
+de voyager, qui était, après sa passion pour l'étude et pour
+l'antiquité, son goût le plus dominant. Il fit encore deux excursions à
+Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de
+Brühl; l'autre, deux années plus tard. Il profita de ces voyages pour
+visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des
+environs de Naples. Mais étant naturellement enclin à la critique, et à
+trouver que les autres antiquaires ne savaient rien à côté de lui, il se
+fit à Naples de puissants ennemis, en publiant à Dresde, en 1762, ses
+_Lettres au comte de Brühl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une
+_Relation des nouvelles découvertes faites dans cette ville antique_,
+avec _seize lettres_[551] écrites à Bianconi sur le même sujet.
+
+Il s'était lié à Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William
+Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de
+_Antiquités étrusques, grecques et romaines_, la description des vases
+et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagné du baron de
+Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grèce, il
+entreprit l'ascension du Vésuve, pendant une éruption terrible qui
+faisait fuir les habitants de Portici. Ils passèrent une nuit sur cette
+montagne, firent rôtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et
+Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la
+Calabre, la Sicile et la Grèce; mais sur la fin de sa carrière il
+renonça complétement à ce projet.
+
+Le catalogue des pierres gravées composant le cabinet du baron Stosch,
+imprimé en français à Florence, en 1760, avait été le premier ouvrage
+publié par Winckelmann depuis son arrivée en Italie. En 1761, il fit
+paraître à Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_;
+quelque temps après, ses _Réflexions sur le sentiment du beau dans les
+ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acquérir_; et ensuite, _De la
+grâce dans les ouvrages d'art_[553].
+
+Mais ces opuscules n'étaient que le prélude de son _Histoire de l'art_,
+à laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait
+alors le poids de sa réputation, qui lui attirait plus d'un dérangement
+désagréable. Aucun étranger de distinction ne pouvait passer par Rome
+sans avoir vu Winckelmann; et, si c'était quelque souverain, prince ou
+grand seigneur, sans s'être fait guider par le savant antiquaire,
+transformé en véritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps à ces
+promenades sans cesse renaissantes, il avait rédigé en italien une
+courte notice _de ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Rome_[554].
+Il était quelquefois l'homme le plus tourmenté qu'il y eût dans cette
+ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans
+lui; il devait rester deux heures à table, tandis que quinze minutes lui
+suffisaient pour dîner. Le prince régnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il
+sortît au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de
+cette manière le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de
+Toscane, et beaucoup d'autres. En général, il préfère les voyageurs
+anglais. «Le croiriez-vous, écrit-il à Franken[556], c'est la seule
+nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas,
+en général, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des
+Anglais!» Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort
+mécontent. «J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_ à un
+certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que
+j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'église de Saint-Pierre et
+l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller à
+Constantinople, et cela par désespoir. Il m'était devenu tellement à
+charge, que j'ai été obligé de lui déclarer nettement ma pensée, et de
+ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling à dépenser
+par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'année dernière, nous
+avons eu ici le duc de Roxborough, qui était un homme de la même
+trempe[557].» Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de
+Stosch, marchandé par des Anglais: «Ces barbares d'Anglais achètent
+tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir à voir ces trésors.»
+
+Quant aux Français, son opinion ne leur fut presque jamais favorable.
+«Cette nation, disait-il[559], n'était pas du tout faite pour
+s'appliquer au solide.» Il refusait même de reconnaître le mérite des
+savants français les plus éminents. Ainsi, en parlant du père
+Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru à la hâte, comme un
+vrai Français, tant à Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquité
+expliquée_ fourmille d'erreurs grossières[560]. Néanmoins, il se
+radoucit à l'égard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en
+compagnie du célèbre physicien Desmarets, et convient que «c'est le
+voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561].»
+
+Les nombreuses et brillantes relations que sa réputation lui avait
+attirées, obligeaient Winckelmann à entretenir une correspondance
+active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule
+de savants et de personnages distingués d'autres pays. Il était
+continuellement consulté sur des questions d'archéologie, et la
+nécessité de répondre à tant de lettres absorbait, à son grand regret,
+une partie de son temps. Ses lettres ont été précieusement recueillies
+et publiées après sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en
+général remplies d'intérêt. On y trouve souvent des explications
+savantes sur des questions qui se rattachent, soit à l'histoire de
+l'art, soit à des découvertes nouvelles de fragments de statues et
+d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme,
+c'est la simplicité, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus
+intimes sont exposés au grand jour. On y voit la pureté de son âme, son
+désintéressement, son amour pour l'indépendance, et ce culte de l'étude
+et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les pensées les plus
+élevées. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken,
+Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de
+Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres.
+Winckelmann avait inspiré à tous ces hommes, si différents par les idées
+et la condition sociale, une estime profonde pour son caractère, et une
+admiration sincère pour son goût et son érudition.
+
+Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien maître le comte de Bunau:
+«Je vous plains, mon ami, écrit-il à Franken, du fond de mon âme,
+d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible.
+Moi-même, je perds la douce satisfaction que je goûtais déjà en quelque
+sorte d'avance, de renouveler de vive voix à cet homme rare et précieux,
+le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincère et vive
+reconnaissance. Je me représentais la visite imprévue que je me
+proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions
+sont évanouies, et qui sait si je pourrai même vous embrasser un jour?
+Je songe à lui laisser un monument public de ma reconnaissance
+éternelle; mais le temps s'avance, et peut-être que mon âme sera réunie
+à la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562].»
+
+Ces tristes prévisions devaient malheureusement se réaliser.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII
+
+ Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et plus tard
+ _scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican.--Il publie son
+ _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
+ ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres
+ ouvrages de Winckelmann.
+
+1763--1767
+
+
+Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nommé à la place de Président des
+antiquités de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abbé
+Venuti. «Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et
+rapporte cent soixante écus par an; de sorte que j'ai ici mon existence
+assurée pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas
+faire à Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en
+donne autant, sans compter les autres agréments dont je jouis. Et si,
+par la suite, je puis parvenir à un emploi de _scrittore_ du Vatican, je
+ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en
+Allemagne; car je jouis ici d'une liberté entière, et personne ne
+s'ingère à me demander ce que je fais[563].»
+
+L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept écus par mois,
+lui fut donné le 3 septembre 1765, à la recommandation de son excellent
+protecteur le cardinal Albani, qui était devenu bibliothécaire du
+Vatican, après la mort du cardinal Passionei.
+
+Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait
+paraître en allemand, à Dresde, à la fin de 1763 et au commencement de
+1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau à
+sa réputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique.
+Notre auteur était de la race irritable des poëtes et des artistes; il
+fut donc vivement blessé de quelques observations dont la justesse ne
+pouvait lui échapper. Ces remarques lui étaient d'autant plus sensibles,
+qu'elles émanaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles
+avaient été publiées par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_,
+recueil fort répandu alors à Rome[564]. Il se mit incontinent à revoir
+et améliorer son œuvre. Mais il était toujours en crainte: «Que
+d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirés de mon _Histoire de
+l'art_, écrivait-il à Franken, à la fin de décembre 1763[565].» Peu à
+peu, il ajouta des passages considérables à cette histoire, et les
+publia, également en allemand et à Dresde, en 1767, en attendant qu'il
+fît paraître une seconde édition de ce grand ouvrage, à laquelle il ne
+cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie «qu'il n'était pas
+encore en état d'écrire, lorsqu'il avait commencé ce travail: ses idées
+n'y étaient pas assez liées; il manquait souvent les transitions
+nécessaires de l'une à l'autre, ce qui fait la partie essentielle de
+l'art d'écrire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force
+qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec
+plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_)
+l'avait instruit de ces défauts, et le Tout-Puissant avait répandu sur
+lui ses bénédictions et ses faveurs[566].»
+
+Mais les corrections et améliorations qu'il introduisit dans son
+_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui
+avait infligée un artiste, qu'il avait considéré longtemps comme son
+ami. Dès son arrivée à Rome, notre Saxon avait rencontré, dans l'atelier
+de Raphaël Mengs, un jeune homme nommé Jean Casanova[567], peintre
+médiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et
+s'occupant volontiers de recherches archéologiques. Winckelmann lui
+avait confié l'exécution de plusieurs dessins de monuments antiques,
+destinés à être gravés dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils
+différassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru
+avoir à se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il résolut
+de s'en venger, en l'exposant à la risée des savants de tous les pays,
+charmés de pouvoir trouver à gloser sur le Président des antiquités de
+Rome. Il l'attaqua donc par son côté sensible, en rendant suspecte cette
+finesse de tact dont Winckelmann était si fier. Pour y parvenir
+sûrement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels
+il imita, de manière à s'y méprendre, les peintures d'Herculanum. On
+informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes
+découvertes venaient d'être faites. Sa curiosité étant ainsi excitée, on
+l'amena avec mystère à venir les voir, et on les lui vanta comme de
+véritables chefs-d'œuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant
+qu'elles venaient d'être découvertes près de Rome par un gentilhomme
+français, le chevalier Diel, né à Marsilly, en Normandie, et premier
+lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui
+désirait avoir des renseignements plus précis et plus authentiques,
+chercha à s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on
+lui fit savoir, avec les mêmes précautions, que le chevalier Diel était
+mort à Rome subitement, dans le mois d'août 1761, sans avoir laissé
+aucune explication sur sa précieuse trouvaille. Il fut ainsi amené à
+donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description
+emphatique, qu'il inséra dans son _Histoire de l'art_. À peine cet
+ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se déclarer l'auteur des
+peintures, et de réclamer tout l'honneur de leur invention et de leur
+exécution. On conçoit facilement la douleur de notre savant et la joie
+de ses émules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier
+à rendre à l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait
+pas épargnées, à l'occasion de ses ouvrages sur l'archéologie, et
+particulièrement de sa publication des peintures antiques[568].
+Cependant, quelque douleur que dût ressentir notre savant ainsi
+mystifié, il n'hésita pas à reconnaître publiquement son erreur. Dans
+une lettre, du 4 janvier 1765, adressée à son ami Heyne, il le pria de
+rendre publique la déclaration qu'il faisait, d'avoir été la dupe d'un
+homme qu'il avait considéré jusque-là comme un ami[569].
+
+Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait à
+donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis
+longtemps dans son esprit, savoir: un _Traité sur la dépravation du goût
+dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet à
+exécution, et, à sa place, il publia son _Essai d'une allégorie pour
+l'art_, œuvre qui lui coûta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas
+aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit
+être considéré, néanmoins, comme un trésor d'érudition; il renferme
+d'heureuses idées, et sa lecture, nécessaire à l'archéologue, serait
+très-utile aux artistes.
+
+Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquité, jusqu'à vouloir faire
+connaître tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore été
+décrits. Il se mit donc à publier, sous le titre de: _Monumenti antichi
+inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six
+gravures, représentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets,
+qui avaient été passés sous silence par Montfaucon et les autres
+révélateurs des antiquités grecques et romaines. Il se proposait de
+compléter cet ouvrage en y ajoutant une troisième partie, mais on ignore
+ce que cette suite est devenue.
+
+Il composa encore un livre sur l'_État actuel des arts et des sciences
+en Italie_, et fit beaucoup d'additions au traité _De Pictura veterum_,
+de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle édition; mais il
+n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII
+
+ Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.--Ses
+ _villégiatures_ à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration
+ passionnée de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer à
+ Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour
+ ce pays.--Sa tristesse en s'éloignant de Rome.--Il abrège son
+ voyage et revient de Vienne à Trieste.--Il est assassiné dans cette
+ ville par un repris de justice.--Ses dispositions
+ testamentaires.--Monument qui lui est érigé à Rome.--Appréciation
+ de son influence.
+
+1767--1768
+
+
+Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire
+à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait
+une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des
+antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par
+la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail
+_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--«Le
+cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout,
+ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays
+d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille
+pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573].» Il pouvait
+donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches
+favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au
+surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat
+fort lucratif à la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le
+_Panthéon_ d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça
+volontairement à son emploi de _Scrittore_ au Vatican.
+
+Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues,
+médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa
+campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le
+remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles,
+en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et
+la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son
+_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il
+considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les
+ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les
+éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments
+restés jusqu'alors sans explications[574].
+
+Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villégiature_.
+Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études
+archéologiques, en recevant, soit à sa _villa_ près de Rome, soit à
+Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la
+plus élégante.--«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles
+maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de
+Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le
+prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu
+rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de
+prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on
+danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour
+me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les
+joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie
+pour me laisser à moi-même.»--À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait
+d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.--«C'est là le
+lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken[576], que je
+voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans
+inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et
+couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle
+est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune,
+ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil
+séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit
+le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur
+bruyant tumulte peuvent nous offrir.»--Ces réflexions révèlent les
+sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée
+entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable
+qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il
+attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps
+selon ses goûts et ses idées.
+
+Cependant, il paraît avoir hésité longtemps avant de prendre le parti de
+rester définitivement à Rome. Sa réputation, répandue en Allemagne, lui
+attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter.
+Plusieurs États allemands auraient voulu posséder Winckelmann et le
+mettre à la tête de leurs musées et de leurs bibliothèques. Le roi de
+Prusse, Frédéric II, aussi jaloux de conquérir les hommes illustres que
+les provinces voisines de ses États, fit les plus grands efforts pour
+l'attirer à Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoyé
+spécial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothécaire et
+de directeur de son cabinet de médailles et d'antiquités, vacante par la
+mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire.
+Winckelmann avait d'abord accepté cette proposition, et fait connaître
+sa détermination à Berlin et à Rome: mais une difficulté qu'il
+n'explique pas s'étant présentée, on lui témoigna, au Vatican, beaucoup
+plus d'égards qu'il n'avait osé espérer. Le Pape lui fit même faire sous
+main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal
+Stoppani, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, y ajouta une pension
+particulière de ses propres fonds, de manière qu'il résolut
+définitivement de rester à Rome. «Il se trouvait trop vieux et craignait
+de se sentir trop étranger à Berlin; d'ailleurs, il était plus content à
+Rome, en faisant lui-même son lit, que d'être décoré du titre de
+conseiller privé, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].»
+
+Bien qu'il eût refusé d'aller vivre à Berlin, Winckelmann n'avait pas
+renoncé au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nöthenitz en
+particulier. Au mois de février 1768, il croyait pouvoir annoncer à
+Franken l'époque où il comptait aller le «surprendre un beau matin.» Il
+avait même informé de son départ le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait
+également visiter. Mais il fut obligé de retirer sa parole, ayant été
+forcé de rester à Rome pour le passage du grand-duc et de la
+grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs États, après
+avoir conduit à Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commençait
+donc à craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui
+serait difficile de quitter, pour une année qu'exigeait ce voyage, son
+maître et éternel ami, le cardinal Albani, au grand âge qu'il avait. En
+outre, on prévoyait la mort du pape Benoît XIV, et comme tous les vœux
+paraissaient se réunir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de
+notre savant, il ne pouvait pas s'éloigner de Rome sans porter
+préjudice à ses intérêts[579].
+
+Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de
+résolution: mettant de côté tous les obstacles qui s'opposaient à son
+voyage, il écrivit à Franken pour lui annoncer sa prochaine arrivée à
+Nöthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la
+permission qu'il en avait obtenue de son maître et du Pape. Il se
+proposait de presser sa marche jusqu'à sa première étape, qui serait
+chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en
+courant par Dresde, pour se rendre à Dessau, où il devait attendre son
+ami Stosch, afin de gagner Brunswick, où il était attendu par le prince
+héréditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'à Berlin. Son âme
+n'avait jamais été plus satisfaite qu'en annonçant à son ami sa
+prochaine arrivée[580].
+
+Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768,
+accompagné du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par
+amitié pour lui, qu'afin de rétablir sa santé. Il prit la route du
+Tyrol, qui l'avait amené à Rome douze années auparavant. Mais, en
+s'éloignant de cette patrie d'adoption, ses idées devenaient sombres, et
+il cédait comme à un accès de noire mélancolie. Il paraissait hésiter à
+continuer son voyage, et parlait de revenir.--«_Torniamo a Roma._»
+Retournons à Rome, répétait-il à son compagnon de route, qui nous a
+conservé un journal de ce voyage, depuis leur départ de Rome, jusqu'au
+moment où ils se séparèrent à Vienne[581].
+
+La réception enthousiaste qui lui fut faite à Munich, ainsi que dans la
+capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entouré, ne purent
+triompher de sa tristesse. Ses pensées se reportaient constamment vers
+Rome, où il avait joui pendant si longtemps d'une félicité parfaite:
+agité par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette
+ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adressé à
+Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de
+retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'à le confirmer dans
+sa résolution.--«Nous ne voulûmes plus lui en parler davantage, dit-il,
+ayant remarqué qu'il avait les yeux d'un mort.» Il fut donc décidé qu'il
+renoncerait à Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'après un court séjour à
+Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassuré par cette
+détermination, qui comblait ses vœux les plus ardents, il mit à profit
+le temps qu'il dut passer à Vienne, pour examiner la bibliothèque et la
+galerie impériale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres
+collections particulières. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde
+édition de son _Histoire de l'art_, qu'il préparait depuis longtemps,
+et s'occupa de la traduction française, qui devait paraître en même
+temps que le texte.
+
+Enfin, comblé d'honneurs et de présents, il se hâta de se remettre en
+route pour sa patrie de prédilection. Il avait eu d'abord l'intention de
+se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinéraire,
+et résolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les
+premiers jours de juin 1768.
+
+À peu de distance de cette ville, voyageant à petites journées, selon
+l'usage de ce temps, il avait rencontré un Italien, qui n'eut pas de
+peine à découvrir son faible: affectant lui-même un grand amour pour les
+antiquités, il arracha bientôt au trop confiant voyageur l'énumération
+des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus, ainsi que des monnaies
+et médailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce
+misérable, nommé Francesco Archangeli, était un repris de justice,
+condamné à mort précédemment pour ses méfaits, mais dont la peine avait
+été commuée en celle du bannissement perpétuel. En arrivant à Trieste,
+il était déjà dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans
+aucun soupçon, ses médailles et autres objets précieux.
+
+Notre antiquaire voulait s'embarquer à Trieste pour Ancône, et, en
+attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il
+occupait ses loisirs, dans l'hôtellerie où il était descendu, à relire
+son vieil Homère, le seul livre qu'il eût emporté avec lui. Dans ses
+moments de méditation et de repos, il s'amusait à jouer avec un enfant
+de son hôte, qui annonçait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis
+qu'il était occupé à écrire à une petite table, Archangeli entra dans sa
+chambre. Après lui avoir exprimé ses regrets d'être obligé de le quitter
+pour se rendre à Venise, où l'appelaient des affaires importantes, il le
+pria de lui montrer une dernière fois ses médailles, afin qu'il pût en
+conserver un souvenir plus présent. Winckelmann, sans aucune méfiance, y
+consentit de bonne grâce; et comme il se tenait baissé pour ouvrir le
+coffre dans lequel elles étaient renfermées, le scélérat le pousse et le
+fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tête entre le couvercle
+et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'étrangler avec un
+lacet. La victime crie et résiste: alors, pour étouffer ses cris,
+l'assassin lui plonge, à cinq reprises différentes, un stylet dans le
+ventre. Il l'aurait certainement achevé, si l'enfant, dont nous avons
+parlé, n'était venu frapper à la porte de la chambre.
+
+Ce bruit fait fuir Archangeli, sans même lui laisser le temps de voler
+les médailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre
+blessé; mais il était frappé à mort, et il ne tarda pas à expirer, après
+sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa présence
+d'esprit, après avoir pardonné à son meurtrier, dicté ses dernières
+volontés, et reçu les sacrements de l'Église. Par son testament, il
+institua le cardinal Albani son légataire universel, et laissa 350
+sequins à son graveur Mogali, et 100 autres à l'abbé Pirani.
+
+Ainsi mourut, à cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de
+son talent, un des hommes qui ont le plus contribué à remettre en
+honneur l'étude de l'antique, si décriée dans la première moitié du
+dernier siècle.
+
+À Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut
+lui faire élever un tombeau digne de sa mémoire, mais l'exécution de ce
+projet fut empêchée par le grand âge du prélat, qui mourut en 1779, à
+près de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de
+l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui
+ériger, à ses frais, dans le Panthéon, un monument composé d'un
+médaillon en marbre, d'après son portrait par Raphaël Mengs, et d'une
+inscription latine. Dans les premières années de ce siècle, ce médaillon
+a été transféré, ainsi que presque tous ceux qui étaient à la Rotonde,
+dans le musée des hommes illustres, au Capitole.
+
+Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et
+le mieux apprécié la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire
+des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs,
+ainsi qu'il le reconnaît lui-même avec modestie[583]; bien que la
+partie consacrée aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Perses, aux
+Étrusques et aux autres peuples de la Péninsule italique, soit devenue
+fort incomplète, depuis les nouvelles découvertes faites dans ces
+contrées, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes,
+l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa
+valeur. C'est toujours à cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on
+voudra connaître à fond l'essence de l'art et l'idée du beau chez les
+anciens; les attributs et les formes de leurs divinités; le costume des
+dieux, des héros, des athlètes et des personnages célèbres; les moyens
+mécaniques employés par la statuaire antique; les progrès et le déclin
+de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'à la domination
+romaine en Grèce; chez les Romains, depuis la république jusqu'à son
+entière décadence sous les derniers empereurs.
+
+L'influence de Winckelmann sur l'esthétique de l'art a été immense; bien
+avant notre David, il dirigea souvent Raphaël Mengs dans la voie que le
+peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du
+_Léonidas_, a suivie après lui encore de plus près. En Allemagne, son
+exemple a ramené des écrivains de premier ordre au goût et à l'étude de
+l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de
+Lessing[584] a été composé, suivant les idées émises quelques années
+avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des
+artistes grecs_. C'est également dans les œuvres de Winckelmann, que le
+savant Heyne puisa l'idée de ses dissertations sur la mythologie, qui
+ont eu tant de retentissement dans le monde des érudits. L'illustre
+Gœthe lui-même n'a pas échappé à l'influence de notre antiquaire, et son
+ouvrage, _Winckelmann et son siècle_, publié en 1805, prouve
+l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus élevées,
+par les idées du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que
+l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce
+pays, dans la dernière moitié du siècle précédent, jusqu'au commencement
+du nôtre, a dû à Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585].
+
+Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminué dans sa patrie; la
+nouvelle école allemande affecte de mépriser l'art des Grecs, pour
+mettre à sa place un art purement germanique. L'avenir dira si
+l'originalité de ces tentatives aura réussi à faire oublier les
+divinités et les héros de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Quant à
+nous, sans critiquer ces œuvres nouvelles, dont quelques-unes sont
+marquées au coin d'un véritable talent, aux forêts d'Odin, aux vieilles
+forteresses féodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous
+préférons le Parnasse, le Taygète, les Ruines d'Athènes, l'Apollon du
+Belvédère, le Laocoon, la Niobé, la Vénus de Milo, l'Amazone blessée, le
+Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons à l'art des Grecs,
+ce qu'un de nos poëtes a si bien dit du vieil Homère, dans ces vers que
+Winckelmann n'aurait pas désavoués:
+
+ «Trois mille ans ont passé sur le tombeau d'Homère,
+ Et depuis trois mille ans, Homère respecté,
+ Est jeune encor de gloire et d'immortalité.»
+
+FIN.
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER
+SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A.
+À CHÊNE-BOURG (GENÈVE), SUISSE
+
+AOÛT 1973
+
+Rémipression de l'édition de Paris, 1860
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] Mariette, dans une lettre à Bottari, insérée au tome VI des _Lettere
+pittoriche_, éd. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne s'appelait pas
+Diego. Néanmoins, dans les titres de ses poésies, publiées à Madrid en
+1610, l'éditeur ne le désigne que sous ce seul prénom. Mais D. Gregorio
+Mayans, dans la vie de ce personnage, placée en tête de l'édition donnée
+à Valence en 1776, de la _Guerra de Granada_, le nomme _D. Diego Hurtado
+de Mendoza_, et c'est ainsi qu'il est désigné dans le catalogue de la
+calcographie du musée de Madrid.
+
+[2] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 211 et
+suivantes.
+
+[3] _Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano_, édit. de 1648, in-4, p.
+153 et suiv.
+
+[4] Ridolfi, _ut suprà_, p. 165-166.
+
+[5] Ridolfi, _ut suprà_, p. 168, la rapporte en espagnol: nous la
+traduisons ici pour la première fois en français.
+
+[6] _Vita di Tiziano_, p. 171.
+
+[7] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 171-173.
+
+[8] Le catalogue de cette collection indique _quarante-trois_ tableaux
+de Titien.
+
+[9] _Vivimus morituri, morimur victuri._
+
+[10] Pag. 240 et suiv.
+
+[11] Ridolfi, _ibid._ p. 154, 158.
+
+[12] _Catalogue du musée du Louvre_, écoles d'Italie, p. 228. Troisième
+édit., 1852.
+
+[13] _Catalogo de los cuadros del real Museo._ Madrid, 1850, p. 191,
+num. 821.
+
+[14] Lettre à Bottari, dans le tome VI des _Lettere pittoriche_, édit.
+di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14.
+
+[15] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 188.
+
+[16] Voy. l_'Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette, p.
+57.
+
+[17] Imprimée dans ses _Poésies_, publiées à Venise en 1552, in-8, et en
+1572, in-4.
+
+[18] _Vida de don Diego Hurtado de Mendoza_, par don Gregorio Mayans, en
+tête de l'édition qu'il a donnée à Valence en 1776, in-4, de la _Guerra
+de Granada_; réimprimée dans la même ville par don Benito Montfort,
+1830, in-12, de la p. 1re à 16, _passim._
+
+[19] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs français_. Mariette, p.
+57 et suiv.
+
+[20] Dans son ouvrage intitulé: _Venezia città nobilissima e singolare
+descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo Sansovino._ 1581.
+
+[21] _Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere dell'Aretino._
+T. II, p. 120.
+
+[22] _D'en haut_,--fonctionnaires d'un ordre supérieur, choisis dans la
+plus haute noblesse.--Voy. _la Ville et la république de Venise_, par le
+sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, petit in-18, p.
+134, 135, 136 et suiv.--Voy. aussi l'_Histoire de Venise_, par M. Daru,
+t. VII, p. 292, édit. in-18. Didot. 1826.
+
+[23] «_Che giova nelle fata dar di cozzo?_»--Inferno, c. IX, v. 97.
+
+[24] _Lettere di P. Bembo_, t. V, p. 488, dans l'édition des _Classiques
+italiens_, de Milan, in-8, 1820; t. IX des _Œuvres complètes de Bembo_.
+
+[25] _Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto chiarissimo,
+scritta da Tommaso Temanza in Venezia_, 1751. In-4, de la page 19 à la
+page 33.--Ridolfi, dans la _Vie d'Andréa Schiavone_, dit que Titien fit
+assigner à ce peintre les trois premières lunettes de la voûte (_tondi_)
+du côté du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il donne une
+description détaillée de ces peintures.
+
+[26] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 152.
+
+[27] Don Gregorio Mayans, _ut supra_, p. 14.
+
+[28] Loc. cit., p. 152-153.
+
+[29] _Storia della letteratura italiana_, t. VII, p. 1514, édit. des
+Classiques, de Milan, 1824, in-8.
+
+[30] Bottari, _Lettere pittoriche_, t. V, p. 140-146, _ad notam_.
+
+[31] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 38, 39.
+
+[32] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 46.
+
+[33] _Cartas de santa Teresa de Jesus_, T. 1er, _carta_ 11.
+
+[34] _Vida de don D. H. de Mendoza, ut suprà_, de la p. 38 à la p. 51.
+
+[35] Bibliothèque impériale de Paris, Y, n. 6256.
+
+[36] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 51.
+
+[37] Cette pièce commence ainsi (p. 114):
+
+Estoy en una prision
+En un fuego y confusion
+ Sin pensallo.
+Que aunque me sobra razon
+Para dezir mi passion
+ Sufro y callo.
+
+[38] _Quintas a una despedida_, p. 141:
+
+Yo parto, y muero en partirme,
+Yo lo procure, yo lo pago.
+No me dexcys en el trago,
+Señora, del despedirme,
+Por el servicio que os hago.
+
+[39] Il est rapporté en tête du volume publié à Madrid en 1610, et se
+trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de l'ouvrage et
+le permis d'imprimer donné par l'inquisition.
+
+[40] Dans le catalogue des meilleures estampes du musée de Madrid, on
+trouve cité le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux des cent
+quatorze personnages illustres de la nation espagnole.--P. 7.
+_Cuaderno_, 6º.
+
+[41] Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665.
+
+[42] _Œuvres de Voiture_, édit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, chez
+Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes.
+
+[43] À Cologne, chez Pierre Van Egmondt, à la Sphère, 1673; petit
+in-16.--Bibliothèque impériale, nº 1963.
+
+[44] Par exemple, après avoir dit du comte-duc: «_Andò alla corte e vi
+andò addottrinato, non vi andò ignorante_, il ajoute: _La corte non è
+una scuola di grammatica_; _ella non da i primi alimenti e non insegna e
+primi elementi_; _il di lui cibo non è latte_; _di rado produce_,
+_raffina_, etc. Telle est la manière du marquis, pleine de recherche, et
+au fond très-vide.--Le passage ci-dessus est extrait, p. 14, de son
+ouvrage intitulé: _Il ritratto del privato politico cristiano, estratto
+dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san Lucar_; dédié à
+Philippe IV, Bologne, 1635, _presso Giacomo Monti_, etc., in-8º de 135
+pag., plus l'Introduction.--Le marquis Malvezzi a composé un autre livre
+à la louange de Philippe IV et de son ministre, sous ce titre:
+_Introduttione al raconta de' principali successi accaduti sotto il
+commando del potentissimo Re Philippo quarto_.--_Roma_, 1651, in-8º de
+107 pages, plus le bref d'Innocent X, la dédicace au roi d'Espagne et
+l'avertissement. Les deux ouvrages sont à la Bibliothèque impériale,
+contenus dans le même volume, avec la _Caduta del conte Olivarès_,
+l'_anno_ 1643, du père Camillo Guidi, _in Ivrea_,
+1644,--0,388.--L'_Histoire d'Olivarès_ a encore été écrite en italien
+par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte Ferrante
+Pallavicini, _opere scelte_.
+
+[45] Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; édit. in-8º des
+_Classiques latins_, de Lefebvre.
+
+[46] _Ibid._, chap. V, p. 249-250.
+
+[47] _La caduta del conte d'Olivarès_, p. 33-4. Bibliothèque impériale,
+0,388, à la fin du volume.
+
+[48] _Il ritratto del privato politico_, etc., _ut suprà_, p. 41.
+
+[49] _Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la volle
+accettare._--_Ut suprà_, p. 15.
+
+[50] Il était né le 8 avril 1605.
+
+[51] _Ut suprà_, p. 16.
+
+[52] T. II, p. 272, édit. de M. Ubicini.
+
+[53] _L'histoire du ministère du comte-duc_, etc., p. 6-7.
+
+[54] _Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes Españoles, que
+con sus heroycas obras han illustrado la nacion_, etc. Londres, 1742, un
+vol. in-8, p. 37, nº 57.--Ce livre n'est qu'un abrégé du grand ouvrage
+de Palomino.
+
+[55] _Catalogo_, 1850, nº 27, p. 18.
+
+[56] _La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex_;--_Dar la vida por su
+dama_, etc. Voyez à ce sujet: Ochoa, _Tesoro del teatro español_, 5 vol.
+in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98.
+
+[57] Jean de Butron, _Discursos apologeticos en que se defiende la
+ingenuidad del arte de la pintura_. In-4, Madrid, 1626.
+
+[58] _Velasquez and his Works_, _London_, 1855, in-12, avec le portrait
+eau-forte de Velasquez; excellente biographie, à laquelle je ferai plus
+d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus considérable du même
+auteur: _Annals of the artists of Spain_, _London_, 1848.
+
+[59] Palomino, p. 18-19, nº 30.
+
+[60] _Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal 1600 al
+1640._ In-4, p. 313, _Vº. Vincenzio Carducci_, t. V.
+
+[61] _Dialogo_ 7.
+
+[62] Baldinucci, _ut suprà_, p. 315.
+
+[63] Palomino, p. 36, nº 55, _Vº. Patricio Caxes._ Le catalogue du _real
+Museo_ n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le nº 162, la
+_Vierge avec l'enfant Jésus_.
+
+[64] Pag. 53, nº 73, _Eugenio Caxes_.
+
+[65] _Catalogo_, nº 151.
+
+[66] Pag. 74, nº 102.
+
+[67] _Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par Francisco
+Pacheco, Vezino de Sevilla, año 1649_; petit in-4º, p. 101 et
+suivantes.--Bibliothèque impériale, V. 1737.
+
+[68] Palomino, p. 77, nº 106 (abrégé de son grand ouvrage; Londres,
+1742, in-8º) veut que Velasquez ait été d'abord élève de Francisco
+Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le même auteur, p. 66, nº 91,
+que «Francisco Herrera, nommé le Vieux, peintre, architecte et sculpteur
+en bronze, fut natif et habitant de Séville, et élève de Francisco
+Pacheco;» et, p. 68, qu'il mourut à la cour en 1656: il était donc à peu
+près de même âge que Velasquez, et par conséquent, il n'aurait pu lui
+servir de maître. Aussi, le catalogue du _real museo_ de Madrid (édit.
+de 1850) indique Velasquez seulement comme élève de Pacheco.--Ce
+dernier, de son côté, dans son _Arte de la Pintura_, réclame pour lui
+seul la gloire d'avoir formé un tel disciple. Voici le passage où il
+revendique cet honneur (p. 171, § 2): «Diego de Silva Velasquez, mon
+gendre, occupe la troisième place (parmi les artistes qui ont le plus
+honoré la peinture); c'est à lui, qu'après cinq années d'éducation et
+d'enseignement, j'ai donné ma fille, déterminé par sa vertu, sa douceur,
+ses excellentes qualités, et par les espérances que me faisaient
+concevoir son bon naturel et son grand génie: L'honneur d'avoir été son
+maître étant plus grand que celui d'être son beau-père, il m'a paru
+juste de refréner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer cette
+gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernières années.»
+
+[69] Pag. 566, _Arte de la Pintura_.
+
+[70] _Ut suprà_, p. 60, nº 84.
+
+[71] _Arte de la Pintura_, pag. 66, 611.
+
+[72] Palomino, p. 60, nº 84.
+
+[73] _Arte de la Pintura_, p. 101.
+
+[74] P. 116.
+
+[75] Palomino, p. 75, nº 102.--Une taxe semblable a existé plus
+longtemps sur la vente des livres, et le traité de Pacheco sur la
+peinture fut taxé à _quatro maravedis, cada pliego_. Voy. à la seconde
+feuille après le titre.
+
+[76] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 101.
+
+[77] _Arte de la Pintura_, p. 165.
+
+[78] Palomino, p. 27, nº 43.
+
+[79] _Arte de la Pintura_, p. 471.
+
+[80] _Arte de la pintura_, p. 471.
+
+[81] _Ibid._, pages 593 et suivantes.
+
+[82] _Ibid._, p. 605.
+
+[83] C'est ainsi que Charles Le Brun a représenté Jésus-Christ, dans son
+tableau, gravé par G. Andran et Edelinck, où il le montre adoré par les
+anges, parmi lesquels on a voulu reconnaître, dans celui qui est à
+genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallière.
+
+[84] _Ibid._, p. 100.
+
+[85] _Arte de la Pintura_, p. 492, 567.
+
+[86] _Ibid._, p. 163.
+
+[87] _Cataloge_, nos 237, 238, 333, 388.
+
+[88] Ces vers sont tirés du premier sonnet de Michel-Ange à la marquise
+de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. _Le rime di Michel-Agnolo
+Buonarroti, testo di lingua italiana_, in-8º, 1817, p. 1.
+
+[89] Palomino, p. 77, nº 106.
+
+[90] _Sumiller de cortina de su Magestad_, Pacheco; _Arte de la
+pintura_, p. 102.--C'était une sorte de chambellan, chargé de tirer le
+rideau, ou d'ouvrir et fermer les portières lorsque le roi d'Espagne
+entrait dans ses appartements ou en sortait.
+
+[91] Ce portrait est au _Real museo, catalogo_, nº 527.
+
+[92] Bouterwek, _Hist. de la littérature espagnole_, t. II, p. 91 et
+suivantes.
+
+[93] P. 102.
+
+[94] _Arte de la pintura,_ p. 102.
+
+[95] _Arte de la pintura_, p. 102.
+
+[96] _Anecdotes du ministère du comte duc d'Olivarès, tirées et
+traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory_; Paris,
+1722, in-12, p. 191:--Bibliothèque impériale, 0,700.
+
+[97] _Ut suprà_, p. 112, 113.
+
+[98] La _contractation_ était une junte siégeant à Séville, et qui était
+chargée d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette ville pour
+l'Amérique, ou venaient y aborder, et de faire payer les droits d'entrée
+et de sortie.
+
+[99] _Ibid._, p. 113.
+
+[100] Voy. Palomino, p. 24, nº 38, et p. 41, nº 59.
+
+[101] _Arte de la pintura_, p. 96-97.
+
+[102] P. 95.
+
+[103] _Voyage d'Espagne_, t. III, p. 6-7.
+
+[104] Voy. le chapitre XII.
+
+[105] _Origen y dignidad de la Caça, etc._ Madrid, 1634, petit in-4º,
+avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres VIII, IX, XXVI,
+XXVII, XXXII, etc.
+
+[106] _Catalogo_, nº 68.
+
+[107] Mme d'Aulnoy, _Voyage d'Espagne_, t. I, p. 87.
+
+[108] _Littérature espagnole_, t. II, p. 60.
+
+[109] Voy. la notice sur cet amateur, chapitre XV et suiv.
+
+[110] _Velasquez and his Works, by William Stirling_, p. 80-81.
+
+[111] P. 102.
+
+[112] P. 54, _ut supra_.
+
+[113] Voy. le chapitre IX, liv. III, _Arte de la pintura_, p. 427 et
+suivantes.
+
+[114] _Catalogo_, 299.
+
+[115] P. 102.
+
+[116] _Ibid._
+
+[117] Lettre de Raphaël Mengs à D. Antonio Ponz, dans le _Recueil de
+Bottari_, 2e édition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305.
+
+[118] P. 106-109, _Arte de la pintura_.
+
+[119] P. 110, _ibid._
+
+[120] _Catalogo_, nº 177.
+
+[121] P. 103.
+
+[122] T. III, p. 486.
+
+[123] Pacheco, _Arte de la pintura_, p. 103.
+
+[124] _Histoire de France sous Louis XIII_, par M. A. Bazin, t. II, p.
+30-34.
+
+[125] Voy. sur les négociations de Rubens, l'introduction mise par M.
+Émile Gachet en tête des lettres inédites de cet artiste qu'il a
+publiées. Bruxelles, 1840, in-8º, p. XXXV et suivantes.
+
+[126] Lettre de Rubens à Peiresc, de Madrid, 2 décembre 1628; dans les
+lettres inédites de Rubens publiées par M. Gachet, p. 220, nº LXIX.
+
+[127] Selon J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P. P. Rubens_,
+Bruxelles, 1 vol. in-8º, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de
+Gonzague, voulant envoyer à Philippe III une superbe voiture avec un
+attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour
+accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, nº 70) dit que Rubens
+vint à Madrid pendant le séjour du prince de Galles en 1623: c'est une
+erreur. Rubens vécut à la cour de Mantoue jusqu'à la fin de 1608, époque
+où la mort de sa mère le rappela à Anvers, et il ne retourna plus en
+Espagne qu'en 1628.
+
+[128] Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, 224, 227, nº LXX.
+
+[129] É. Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 220, nº LXIX.
+
+[130] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, p. 342, 343, nos 1135, 1136,
+1137, 1138, 1139 et 1140.
+
+[131] M. A. van Hasselt, p. 340, nº 1127, qui dit que ce portrait est
+aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en Angleterre. Il a
+été gravé par P. Pontius, et en petit, par Galle jeune.
+
+[132] Voy. le Catalogue du musée du Louvre, édition de 1852, écoles
+allemande, flamande et hollandaise, p. 229, nº 431, et la note p. 225
+qui accompagne le nº 426. Ces dix compositions de Rubens ont été gravées
+par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy.
+l'_Abecedario_ de Mariette, Vº _Rubens_, p. 110.
+
+[133] P. 50, nº 70, _Pedro Pablo Rubens_.
+
+[134] _Catalogo_, nº 1704.
+
+[135] _Arte de la pintura_, p. 100.
+
+[136] P. 50, nº 70.
+
+[137] _Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600_, p. 281-283.
+
+[138] P. 169.
+
+[139] P. 131-133.
+
+[140] Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans l'introduction aux
+lettres inédites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV.
+
+[141] P. 100, _Arte de la pintura_.
+
+[142] _Ut suprà_, p. 285.
+
+[143] Pacheco, p. 103.
+
+[144] _Id. ibid._, p. 103.
+
+[145] Vº Velasquez, p. 78, nº 406.
+
+[146] _Arte de la pintura_, p. 103 à 105 inclusivement.
+
+[147] Il est au _Real Museo_, _catologo_, nº 135.
+
+[148] Ce dernier tableau est au _Real Museo_, _catalogo_, nº 195.
+
+[149] _Ut suprà_, p. 78.
+
+[150] P. 105.
+
+[151] _Ibid._
+
+[152] _Real Museo_, _catologo_, nº 155.
+
+[153] Ou _Fabrique de tapis_, _ibid._, p. 355.
+
+[154] P. 76, nº 105.
+
+[155] _Le vite de' pittori, scultori, architetti ed intagliatori dal
+pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi di papa Urbano
+VIII, nel 1642_; _Roma_, in-4º, 1733, p. 251 et suiv.
+
+[156] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 250 et
+suiv.
+
+[157] Baldinucci, _vita di Vicencio Carducci_, p. 315, _Dec. III_,
+_della parte III_, _dal 1600 al 1610_.
+
+[158] Ximenès, _descripcion del Escorial_, p. 344, 353: il est cité par
+M. W. Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 55-56.
+
+[159] Baldinucci, _Dec. IV_, _della parte I_, _dal 1630_, _al 1640_; Vº
+_Cosimo Lotti_, p. 306 et suiv.
+
+[160] Traduit par Baldinucci, _ibid._, p. 309.
+
+[161] Baldinucci, _ibid._, p. 308.
+
+[162] _Ibid._, p. 310.
+
+[163] Vie de Baccio del Bianco, _ut suprà_, p. 311 à 331, et
+spécialement p. 323.
+
+[164] Baldinucci, _ut suprà_, p. 329 à 331.
+
+[165] P. 79, nº 106, vie de Velasquez.
+
+[166] _Vite de' pittori, scultori, ed architetti_, etc., in-4º. _Roma_,
+1772, p. 269 à 274, et spécialement 272, 273.
+
+[167] Passeri, _id._, p. 271.
+
+[168] Passeri, _ut suprà_, p. 273-274.
+
+[169] Voyez sa vie dans Baldinucci, _Dec. III_, _della parte III_, p.
+354 à 372.
+
+[170] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 125-126, se
+conformant à la tradition espagnole, mais sans citer aucune autorité,
+raconte que les modèles envoyés au Tacca furent peints par Velasquez, et
+moulés en outre par le sculpteur Muntañèz, de Séville; d'où il résulte
+que le Tacca n'aurait eu d'autre mérite que celui de l'exécution et de
+la fonte. Assurément, les deux artistes espagnols étaient fort capables
+de préparer tous les éléments de la statue de leur roi: mais j'ai
+préféré suivre la version de Baldinucci, dont l'affirmation ne peut
+laisser le moindre doute, et qui parle comme témoin oculaire. En effet,
+après avoir rapporté l'envoi fait au Tacca des deux modèles peints par
+Rubens, il ajoute:--«_Tanto chiese e tanto prontamente ottenne, e cosi
+venne a guadagnare le due bellissime pitture di mano di quel grand'uomo_
+(Rubens), _che rimasero nella sua eredità, e nel tempo che io queste
+cose scrivo, si conservano in casa i serrati._»--Baldinucci, vie de
+Pietro Tacca, _Dec. III_, _part. III_, p. 363-364.--Je crois toutefois
+devoir faire remarquer, que Baldinucci ne semble avoir connu ni
+l'existence ni les œuvres de Velasquez, car on ne trouve aucune mention
+de cet artiste, dans ses nombreuses _Notizie de' professori del
+disegno._ Il ne serait donc pas impossible qu'il eût attribué à Rubens
+des modèles peints par Velasquez.
+
+[171] Baldinucci, _ut suprà_, p. 364.
+
+[172] _Ibid._, p. 365.
+
+[173] _Ibid._, p. 366.
+
+[174] William Stirling, _ut suprà_, p. 127, à la note.
+
+[175] Palomino, _Ribera_, nº 88, p. 64.
+
+[176] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 408 et
+suiv.
+
+[177] Passeri, _Vite de' pittori, scultori ed architetti, etc,--Domenico
+Zampieri_, p. 33-39.
+
+[178] _Ibid._, p. 152, vie de Lanfrance.
+
+[179] P. 66, nº 91.
+
+[180] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 52.
+
+[181] On peut en juger au Louvre, en présence du tableau de cet artiste
+nouvellement acheté de la succession de M. le maréchal Soult, et
+représentant _Saint Bonaventure dictant ses commentaires._
+
+[182] Il est maintenant au _Real museo_, _catalogo_, nº 531.
+
+[183] Nº 171, p. 136.
+
+[184] Le comte-duc ayant été disgracié en 1643, Herrera devait être
+très-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre.
+
+[185] Nº 108.
+
+[186] P. 68-69, nº 93, notice sur F. Collantès. Cet artiste est
+représenté au musée du Louvre, nº 544, par un paysage, _le Buisson
+ardent_, d'un grand caractère, mais dans lequel Moïse ressemble à un
+berger d'une des _sierras_ espagnoles.
+
+[187] Palomino, p. 119 et suivantes, nº 152.
+
+[188] T. III, p. 580, cité par M. William Stirling, _Velasquez his
+Works_, p. 52-53.
+
+[189] _Para Mantenersi_, dit Palomino, p. 139, nº 173.
+
+[190] Ces tableaux sont à Séville.
+
+[191] M. Viardot, _les musées d'Espagne_, p. 145. Paris, 1843, 1 vol.
+in-12.
+
+[192] Voy. le chapitre précédent.
+
+[193] P. 52, nº 72.
+
+[194] Vasari, _Vie de Jacopo Sansovino_, p. 264-5, t. IX.--Traduction de
+M. Leclanché. Paris, 1842, in-8º.
+
+[195] Guidi, _la Caduta del comte-duca d'Olivarè, anno 1643; Ivrea_,
+1644, in-8º, à la fin du volume, Bibliothèque impériale, 0,388;--p. 5.
+
+[196] _Ibid._, p. 49 à 55.
+
+[197] Il avait perdu sa fille unique, mariée au duc de Médina de Las
+Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage.
+
+[198] Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pères et de
+deux mères, et diable, en outre.
+
+[199] C'est dans ce voyage qu'il fit le célèbre portrait d'Innocent X,
+qu'on admire à Rome au palais Doria-Pamphili.
+
+[200] _Ut suprà._
+
+[201] Selon M. W. Stirling, _Velasquez and his Works._
+
+[202] J'ai vu à l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un
+très-grand nombre de portraits exécutés par des artistes étrangers venus
+en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir
+Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les
+portraits dus à des artistes anglais, je n'ai remarqué que celui de
+Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar
+Gerbier, sur la même toile, par William Dobson.--Voy. le compte rendu de
+cette exposition, que j'ai publié dans le _Journal des Débats_, nos
+des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857.
+
+[203] Hogarth a précédé les deux autres. Ses premiers tableaux datent
+d'environ 1720.
+
+[204] Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim Sandrart,
+Polenburg, Gérard Honthorst, etc.
+
+[205] Dans son ouvrage qui a pour titre: _Anecdotes of the arts in
+England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and
+painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc._ Il a été
+traduit par Millin, 2 vol in-8º, 1807, Paris.
+
+[206] _Rebellion and civil Wars in England_, 1702. 3 vol.
+in-fº.--N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la
+traduction française, publiée à la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t.
+Ier, p. 73 et suiv.
+
+[207] _Oxford_, 1773, _e typographeo Clarendaniano_.--1 vol. in-folio,
+gravures, cabinet des estampes, nº 3242.
+
+[208] _The third ed._, _London_, 1782, 4 vol. in-8º, t. II, p. 124.
+
+[209] Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace Walpole
+invoque l'autorité, fut le précepteur des enfants du comte d'Arundel, et
+qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du _Compleat
+Gentleman_, d'une nouvelle intitulée, la Valeur d'un sou, _The Worth of
+a penny_, et de divers autres ouvrages cités dans l'avertissement de la
+2e édition de cette nouvelle.--Il a gravé, d'après Holbein, le
+portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex.
+
+[210] _London, John Murray,_ 1854, 3 vol. in-8º, t. Ier, p. 11. Le
+docteur Waagen a publié en 1857 un volume de supplément, sous le titre
+de: _Galleries and cabinets of art in England_, également chez John
+Murray.
+
+[211] Il faut lire _Evelyn_. Voy. Dallaway, _les Arts en Angleterre_, t.
+II, p. 258, et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Evelyn. Ce
+savant, dans son ouvrage intitulé _sculptura_, parle du comte d'Arundel,
+comme d'une personne qu'il avait connue.
+
+[212] William Hookham Carpenter, _Mémoires et documents inédits sur
+Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans_. Anvers,
+1845, grand in-8º, 1 vol, p. 9-10.
+
+[213] _The history and antiquities of the castle and town of Arundel,
+including the biography of its Earls from the conquest to the present
+time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace the duke
+of Norfolk. London, G. and W. Nicol_, _Pall-Mall_, 1834.--2 vol. grand
+in-8º, fig. Bibliothèque impériale, nº 433, 0.6.2.--Ces deux volumes
+n'ont qu'une seule pagination; le 2e vol. commence à la page 351. La
+biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve dans ce
+volume, de la page 414 à la page 496.
+
+[214] Tierney, p. 418-419.
+
+[215] _Anecdotes of painting._ t. II, p. 127.
+
+[216] Tierney, t. II, p. 434-435
+
+[217] Tierney, t. II, p. 488 à 495.
+
+[218] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, avec le portrait de Rubens, p. 321.
+
+[219] Nº 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce tableau
+se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de Pembroke à
+Wilton-House.--_Ibid._, p. 260.
+
+[220] _Ut suprà_, p. 11.
+
+[221] _Vita di Antonio Van Dyck_, dans ses _Vite de' Pittori, Roma_,
+1672. 1 vol. in-4º, p. 260-261.
+
+[222] _Treasures of art in Great-Britain_, t. III, p. 30, 31.
+
+[223] _Ibid._, t. II, p. 455.
+
+[224] _Ibid._, t. III, p. 30.
+
+[225] Dallaway, t. 1er. p. 264, _ad notam_ 2, traduction de Millin.
+
+[226] Nuremberg, in-folio, 1683.
+
+[227] Voy. les _Études sur l'Allemagne_ de M. Michiels, t. II, p.
+387;--et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Sandrart, t. XL, p.
+321.
+
+[228] Voy. l'_Abecedario_ de Mariette, Vº Jones Inigo, t. III, p. 8 et
+suiv.;--la _Biographie universelle_, à l'article consacré à cet
+architecte, et la notice intéressante donnée par Allan Cunyngham, dans
+ses _Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and
+architects_; _London_, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv.
+
+[229] _Loc. cit._, p. 256, _ad notam_.
+
+[230] _Ut suprà_, 436-7.
+
+[231] _Ibid._, p. 257.
+
+[232] Traduit par M. Hymans, p. 243-246.
+
+[233] _Vita di Tiziano, in-4º, Venezia_, 1648, p. 178.
+
+[234] _Ibid._, p. 177.
+
+[235] Waagen, _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.
+
+[236] _Abecedario_, t. III, Vº Léonard de Vinci, p. 142, _ad notam_ 2.
+
+[237] _Ibid._, p. 297, _ad notam 1_.
+
+[238] _Ibid._, p. 142.
+
+[239] M. Charles Blanc, dans son livre _de Paris à Venise_, p. 57, dit
+que cette offre fut faite du temps de Jacques Ier à Galéas-Arconati,
+qui possédait alors le _Livre des Machines_ de Léonard de Vinci, mais
+qui aima mieux en enrichir la bibliothèque de Milan.
+
+[240] _Sculptura_, p. 103.--Walpole, t. II, p. 129.
+
+[241] Voy. le volume consacré à Mariette dans l'_Histoire des plus
+célèbres amateurs français_, p. 226, 232.
+
+[242] Waagen, _ibid._, p. 15.
+
+[243] _Id._, _ibid._, p. 8.
+
+[244] _Bellori, Vita di P.-P. Rubens_, dans _le Vite de' Pittori, etc.
+Roma,_ 1672, in-4º, p. 245.
+
+[245] Qui représenteraient aujourd'hui plus d'un million.
+
+[246] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_, Bruxelles
+1771, 1 vol. in-8º avec le portrait de Rubens, p. 144-145.
+
+[247] En 1730, in-folio, _London_.
+
+[248] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet.
+Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8º, p. 235.
+
+[249] _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.
+
+[250] Voy. sur ce personnage les _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 94
+et suiv.
+
+[251] P. 119 et suiv.
+
+[252] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 168, 178
+et suiv.
+
+[253] _Art treasures, etc._, t. II, p. 465.--Catalogue des peintures de
+Charles Ier, d'après Vertue.
+
+[254] _Ibid._, t. Ier, p. 7-8, _ad notam_, p. 7.
+
+[255] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet, p.
+230-231.
+
+[256] _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 71.
+
+[257] Tel est le nom latin qu'il s'est donné et sous lequel il a publié
+ses ouvrages: Son nom français était Dujon, et en anglais il se faisait
+appeler Yough. Voy. la préface du docteur Chandler aux _Marmora
+oxoniensia_.
+
+[258] _Vita Francisci Junii, F. F._, après la préface de la 2e
+édition que Grævius a donnée en 1694 du traité _De pictura veterum_.
+
+[259] Le texte de Grævius porte: _Anno nonagesimo primo_; mais
+l'épitaphe de Junius, à Oxford, attribuée à Isaac Vossius, son neveu,
+indique, en chiffres romains, qu'il était né en MDLXXXIX.
+
+[260] _Francisci Filius._
+
+[261] _Menevensis_, je ne suis pas certain que ce mot latin veuille dire
+Methuen; il ne se trouve pas dans le _Dictionnaire des noms latins de la
+géographie ancienne et moderne_. Paris, 1777, in-12.
+
+[262] _Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas artes
+illas, quæ non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales
+florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque
+suscipiunt._
+
+[263] Voici le titre de la deuxième édition: _Francisci Junii de pictura
+veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis accessionibus
+aucti, ut plane novi possent videri_.--_Accedit catalogus, adhuc
+ineditus, architectorum, mechanicorum, sed præcipue pictorum,
+statuariorum, cælatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum quæ
+fecerunt, secundum seriem litterarum digestus._--_Roterodami, Typis
+Regneri Leero_, 1694, grand in-4º avec frontispice de A. Van der Werff,
+gravé par Molder, et le portrait de Junius, du même, gravé par Gunst. La
+première édition avait paru en 1636.
+
+[264] _De pictura veterum, lib. prim._, § 1, p. 2e, édition de 1694.
+
+[265] _Id._, _ibid._, p. 296.
+
+[266] Grotius est né à Delft le 10 avril 1585, et Junius à Heidelberg en
+1589.
+
+[267] Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la _Biographie
+universelle_ de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv.
+
+[268] Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la première
+fois en français, dans le traité _De pictura veterum_, immédiatement
+après la dédicace de Junius à Charles Ier.
+
+[269] Voy. cette épigramme en grec, et sa traduction en vers latins par
+Grotius lui-même, dans le catalogue des artistes anciens de Junius, p.
+194, Via _Satureius_, _sculptor_, édition de 1694 du traité _De
+pictura veterum_.
+
+[270] Qui ne parut qu'après la mort de Junius dans la 2e édition de
+son ouvrage donnée par Grævius, 1694.
+
+[271] En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction des
+mémoires publiés en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par
+Carpenter.--Anvers, 1845, p. 57-58, in-8º.
+
+[272] Voy. les notes de M. Hymans, _ut suprà_, p. 58.
+
+[273] Cette lettre est rapportée dans le recueil de Bottari, t. IV, nº
+X, de l'édition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en italien
+les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a laissé en
+latin la partie de la lettre écrite dans cette langue.
+
+[274] _Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academiæ_,
+MDCCLXIII, 4 vol. in-fº.--Cabinet des estampes, bibliothèque impériale,
+nº 3242-62.
+
+[275] _Marmora Arundeliana_, _publicavit J. Seldenus_, _Londini_, _J.
+Billius_, 1629, in-4º.
+
+[276] Voy. _la Vie de Peiresc_, par Gassendi, édition de Lyon, 1658, p.
+5.
+
+[277] _Lettres inédites de Rubens_, publiées par Émile Gachet, p. 235.
+
+[278] Dallaway, p. 260-1.
+
+[279] Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, même en
+Angleterre, et dont je dois la communication à l'obligeance de M.
+Alphonse Wyat-Thibaudeau: _A true relation of all the memorable places
+and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord
+Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall
+of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand
+the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne,
+gentleman.--London, printed for Henry Seile, and are to be sold in
+Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and
+the conduit, 1637._--Petit in-8º de 70 pages, sans la dédicace à Thomas
+Howard, fils et héritier de Henry lord Maltravers.
+
+[280] _Who went to war._--Était-ce la statue antique d'une amazone?
+
+[281] _Ibid._, p. 50, 53,
+
+[282] P. 32.
+
+[283] William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33 à 37.
+
+[284] Il fut décapité à Londres, le 30 janvier 1649.
+
+[285] Ces livres sont maintenant réunis à ceux du _Bristish museum_.
+Voy. M. Tierney, t. II, p. 472.
+
+[286] Voy. au cabinet des estampes, Bibliothèque impériale, nos
+208-323, l'_Œuvre de Wenceslas Hollar_, in-folio, 3 vol., au
+commencement du 1er vol.
+
+[287] _Id._, _ibid._
+
+[288] En allemand: _Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss sein
+Rupforsticke.--Berlin_, 1853, cabinet des estampes, nº 10109.
+
+[289] _Abecedario_, Vº Léonard de Vinci, t. III. p. 169.
+
+[290] Voy. l'œuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: ce
+portrait s'y trouve en deux états.
+
+[291] Voy. _Anecdotes of painting, the third ed._ t. II, p. 125, _ad
+notam_.
+
+[292] London, 1656, in-fº.
+
+[293] Mariette, _abecedario_, Vº Hollar, t. II, p. 373.
+
+[294] Tierney, t. II, p. 474.
+
+[295] _His health was sensibly declining_, t. II, p. 478.
+
+[296] Tierney, _ibid._, p. 481.
+
+[297] Préface du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_.
+
+[298] Dallaway, t. Ier, p. 262.
+
+[299] T. II, p. 526.
+
+[300] Décapité le 29 décembre 1680, comme complice de la conspiration
+des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les deux
+condamnations soient également iniques, avec Thomas Wentworth, comte de
+Strafford, ministre de Charles Ier, qui subit le même sort le 21 mai
+1641.
+
+[301] T. Ier, p. 267, _ad notam_.
+
+[302] _Joachimi de Sandrart a Stockav_, etc., _Academia nobilissimæ
+artis pictoriæ_, etc., etc., etc. _Noribergæ_, 1683, in-fº,
+figures.--Bibliothèque impériale, V, 555 B., p. 282.
+
+[303] Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de
+cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels
+Quentin Matsys, Otho Vœnius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E.
+Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, Ægid. Sadeler,
+Pierre de Jode le jeune, etc.
+
+[304] Voy. le catalogue du musée d'Anvers, 2e édit. 1857, préface, p.
+XII, à la note.
+
+[305] La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans les
+Pays-Bas est prise de celle publiée dans le t. Ier du _Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire_. Paris, 1842, in-8º, p. 415 et suiv.
+
+[306] Né à Anvers en 1450, mort en 1527.
+
+[307] Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-après.
+
+[308] Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, t, XVIII, p. 34,
+et tome XXIV, p. 551, les articles consacrés à ces deux savants
+explorateurs de l'antiquité.
+
+[309] Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cité plus haut.
+
+[310] _Ut suprà_, p. 492.
+
+[311] Cependant, d'après la Notice sur Rubens, insérée dans le Catalogue
+du musée d'Anvers, 2e édit, 1857, p. 190 et suiv., il paraîtrait
+résulter «de documents découverts par M. R.-C. Backhuizen van den
+Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publiés par lui en
+1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour à Siegen, dans le
+comté de Nassau.»--Que Rubens soit né à Cologne ou ailleurs, il n'en
+doit pas moins être considéré comme le plus illustre citoyen d'Anvers.
+
+[312] M. Émile Gachet, _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, Bruxelles,
+1840, in-8º, introduction XI et la note.
+
+[313] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_. in-8º,
+Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv.
+
+[314] P. 191.
+
+[315] P. 192.
+
+[316] _Vies des peintres flamands_, t. I. p. 323.
+
+[317] _Histoire de P.-P. Rubens_, par M. André Van Hasselt, in-8º.
+Bruxelles, 1840, p. 15, à la note 2.
+
+[318] Voy. Bellori, _Vita di P.-P. Rubens_; Baldinucci, id., part. v, p.
+281 et suiv.; et le Baglione, _id.,_ p. 246.--Boschini, _Carta del
+navegar pittoresco_, p. 59 et 60, fait faire à Rubens un séjour de six
+ans et demi à Rome et de trois ans à Venise; mais il se trompe, puisque
+Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la fin de mai 1600
+jusqu'au milieu de novembre 1608.
+
+[319] Ce premier voyage de Rubens à la cour de Madrid, que l'on a voulu
+révoquer en doute, est prouvé par une pièce de vers composée par
+Philippe Rubens, qui a pour titre _ad P.-P. Rubenium navigantem_, et
+dans le préambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers
+trois ans avant la publication de ses _Electorum libri II_, imprimés à
+Anvers en 1607, c'est-à-dire en 1604, alors que son frère _in Italiam ex
+Hispania trajiceret_. Ils se trouvent à la suite des _Electorum_, p. 121
+à 124.--Bibliothèque impériale, Z, 422, in-4º.
+
+[320] Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivarès qui précède, p. 113.
+
+[321] Van Hasselt, _Histoire de Rubens_, p. 21.
+
+[322] Van Hasselt, p. 22-23.--Bellori, Baldinucci et le Baglione,
+donnent une indication détaillée des peintures que Rubens exécuta tant à
+Rome qu'à Gênes.
+
+[323] Il était né à Cologne en 1574.
+
+[324] Voy. à la suite des _Electorum_ de Philippe Rubens, p. 96,
+Bibliothèque impériale, Z; 422, in-4º.
+
+[325] _Id._, _ibid._, p. 97 et suivantes.
+
+[326] Voy. ces lettres, _ibid._, p. 245, 254 et 255.
+
+[327] Voy. dans les _Electorum_ ces planches, p. 21, 30, 67, 73, 74.
+
+[328] Philippe Rubens fut rappelé de Rome en 1609 par le sénat d'Anvers,
+qui l'avait investi de la place de secrétaire d'État. Il mourut dans
+cette ville à l'âge de trente-huit ans, le 28 août 1611, laissant de
+vifs regrets, et fut inhumé dans l'église de Saint-Michel, où sa veuve
+lui fit élever un monument que Corn. Galle a gravé, et qui probablement
+a été dessiné par Rubens. Il se trouve dans l'œuvre de ce peintre, au
+Cabinet des estampes, in-fº, t. I.
+
+[329] Grand in-folio, nº 387-302, t. II.
+
+[330] Elle est rapportée par Michel dans son _Histoire de Rubens_, p.
+41.
+
+[331] Voyez cette pièce de vers à la suite des _Electorum_ de Philippe
+Rubens, p. 118 à 120.
+
+[332] _Histoire de P.-P. Rubens_, p. 46.
+
+[333] _Id._, p. 111 et suiv.--Il a été suivi par M. Émile Gachet,
+Introduction aux _Lettres inédites de Rubens_, p. XV et suiv.
+
+[334] 2e édit. 1857, p. 202-203.
+
+[335] À tort, selon Michel, _Histoire de Rubens_, p. 6 à 12.
+
+[336] P. 201.
+
+[337] Ce tableau a été gravé par B.-A. Solswert; on peut en voir une
+épreuve dans l'œuvre de Rubens au Cabinet des estampes.
+
+[338] Catalogue du musée d'Anvers, nos 275 à 279. P. 200 à 205.
+
+[339] _Abecedario_, Vº P.-P. Rubens, p. 73.
+
+[340] Nº 244 du Catalogue, cité par M. Van Hasselt, dans son _Catalogue
+de l'œuvre de Rubens_, p. 344, nº 1153.
+
+[341] Placé autrefois dans l'église des Récollets, et maintenant au
+musée d'Anvers, sous le nº 273.
+
+[342] Voy. Michel, _Histoire de Rubens_, p. 80, 83, 96, 103, 119 et 188.
+
+[343] Ce monument a été gravé par Lommelin, et se trouve dans le t.
+Ier, in-fol. de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. C'est de
+l'inscription rapportée au bas de cette gravure que nous avons extrait
+les détails qui précèdent sur Jean Gevaërts.
+
+[344] L'exemplaire de la Bibliothèque impériale, Z, 423, est celui que
+Gevaërts avait offert à son ami Pierre Dupuy, et sur la feuille en
+regard du titre on lit la dédicace latine écrite de sa main.
+
+[345] Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugurée à Paris, sur le
+Pont-Neuf, en 1614.--Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud,
+vº Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce philologue et la
+date de leur publication.
+
+[346] Dans les _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par M. Émile
+Gachet. Bruxelles, 1840, in-8º, après l'Introduction, p. 1re, nº 1.
+
+[347] _Id._, _ibid._, p. 2, nº II.
+
+[348] _Id._, _ibid._, lettre à Gevaërts, du 3 octobre 1620, p. 3, nº
+III.
+
+[349] L'abbé de Marolles, dans son _Livre des peintres et graveurs_,
+réimprimé par M. Janet, édit. elzévir., 1855, parle de l'abbé de
+Saint-Ambroise comme de _son sincère ami_, p. 19, XIVe quatrain.
+
+[350] Catalogue du Musée du Louvre, école flamande, édit. 1852, p. 231.
+
+[351] _Id._, _ibid._, p. 230, nº 434.
+
+[352] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 5, nº V.
+
+[353] Voy., entre autres, sa lettre à Peiresc du 10 mai 1628, en
+italien, sur la peinture antique des _noces aldobrandines_, découverte
+en 1606 sur le mont Esquilin.
+
+[354] Le flamand, l'allemand, l'anglais, le français, l'espagnol et
+l'italien, qu'il préférait aux autres, et dont il faisait un fréquent
+usage.
+
+[355] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 252.
+
+[356] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, nº LXI.
+
+[357] Suivant Michel, _Histoire de Rubens_, p. 154, en juin ou juillet
+de la même année, selon M. Gachet, p. XXXVII et la note. L'opinion de M.
+Gachet me paraît d'accord avec l'épitaphe d'Isabelle Brant, composée par
+Rubens lui-même, et rapportée par Michel, p. 154.
+
+[358] Voy. la notice qui précède sur cet amateur.
+
+[359] _Mémoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, traduits
+par L. Hymans._ Anvers, 1845, gr. in-8º, p. 206 et suiv.
+
+[360] Émile Gachet, p. 230, nº LXXII.
+
+[361] Au-dessous du tombeau de Jean Gevaërts, et gravée, avec ce
+monument, dans l'Œuvre de Rubens du Cabinet des estampes.
+
+[362] Émile Gachet, p. 241.
+
+[363] Ce passage et les phrases précédentes sont en latin dans la lettre
+de Rubens, écrite pour le surplus en flamand.
+
+[364] Fils de Philippe IV.
+
+[365] Émile Gachet, p. 245.
+
+[366] _Id._, _ibid._, à la note.
+
+[367] Voy. l'œuvre du maître au Cabinet des estampes, t. II.
+
+[368] Voy. cette pièce de vers à la suite des _Electorum_, p. 116 à 118.
+
+[369] Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la même distinction.
+
+[370] Lettre à Peiresc, d'août 1630; Émile Gachet, p. 251, nº LXXVII.
+
+[371] _Ibid._, p. 259, nº LXXVI.
+
+[372] _Di Antonio Bosio_, grand in-fol. _Roma_, 1632.--Se trouve au
+Cabinet des estampes de Paris.
+
+[373] _Roma_, 1640, 2 vol. in-fol.--Voy. au Cabinet des estampes.
+
+[374] Mariette, _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 112, prétend que cette
+fête coûta plus de deux cent mille écus à la ville d'Anvers, qu'elle fut
+obligée d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de son temps
+(1760).
+
+[375] Voici le titre de cet ouvrage: _Pompa introitus Honori Ser. Princ.
+Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. decreta et
+adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio equite
+inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat Gasperius
+Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpiæ, apud Theod. a Tulden,
+qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et sculpsit_,
+1642, in-fº.--Cet ouvrage se trouve dans l'œuvre de Rubens qui est au
+Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la galerie de
+Médicis.
+
+[376] P. 208 et suivantes.
+
+[377] _Histoire de Rubens_, p. 234.
+
+[378] Voy. le titre-frontispice des gravures de Théodore de Tulden.
+
+[379] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 247.
+
+[380] Rapportées par M. Émile Gachet, p. 276 et suivantes.
+
+[381] _Acad. pict. nob., etc._, p. 285, 1re colonne au bas de la
+page.
+
+[382] Dans sa _Vie de P.-P. Rubens_, publiée par le baron de
+Reiffenberg, p. 10.--«_Applicabat se operi assidente semper lectore, qui
+librum, Plutarchum vel Senecam prælegeret, ita ut lectioni et picturæ
+suæ simul intentus esset._»
+
+[383] Donné par M. Van Hasselt, après son _Histoire de Rubens_, de la p.
+227 à la fin du volume.
+
+[384] _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68.
+
+[385] Ce portrait, d'après le Catalogue de l'œuvre de Rubens, par M. A.
+Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron Roose à
+Bruxelles.--On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le tome
+1er, in-folio, de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes.
+
+[386] _Histoire de Rubens_, p. 269.
+
+[387] Elle est rapportée en entier par Michel, p. 270.
+
+[388] Voy., dans les lettres publiées par M. E. Gachet, celle de Rubens
+à Peiresc, d'Anvers, le 16 août 1635, p. 258-9, nº LXXVI.
+
+[389] En Hollandais _Wttenboogaert_.
+
+[390] _Academia nob. art. pictoriæ_, vº Rembrandt.
+
+[391] T. 1er, p. 254 et suiv.
+
+[392] Entre autres, par Descamps, la _Vie des peintres flamands et
+hollandais_, T. 1er, p. 299 et suiv., édit. de Marseille, 1840,
+in-8º.
+
+[393] Ses œuvres latines ont été publiées en 1644 par les Elzevirs, à
+Leyde, in-8º; et à la Haye en 1655, in-12.--Bibliothèque impériale, Y,
+3239.
+
+[394] Édit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77.
+
+[395] _Id._, _ibid._, p. 159.
+
+[396] _Id._, _ibid._, p. 344.
+
+[397] _Id._, _ibid._, p. 352.
+
+[398] _Signorum veterum icones_, in-4º.--Cabinet des estampes, nº
+790-158.
+
+[399] M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite aux quatre
+classes de l'institut royal néerlandais, en 1843; rapport, p. 142.--Ces
+lettres ont été reproduites par M. le docteur P. Scheltema, archiviste
+d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son discours:
+_Rembrandt, sa vie et son génie_, traduit par A. M. Willems, revu et
+annoté par W. Burger, et extrait de la _Revue universelle des arts_.
+Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv.
+
+[400] Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt lui-même, le
+remboursement de ce qu'il avait dépensé pour les cadres et la caisse
+d'emballage.--_Scheltema_, p. 67.
+
+[401] _Ibid._
+
+[402] Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans l'œuvre de
+Rembrandt.
+
+[403] M. Scheltema, p. 71.--Voy. aussi l'_Abecedario_ de Mariette, vº
+Rembrandt, t. IV, p. 358-9.
+
+[404] _Architecture, peinture et sculpture de la maison de ville
+d'Amsterdam_.--Grand in-fº, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, 1719, avec
+texte en français; les gravures sont de Hubert Quellinus.--Cabinet des
+estampes, nº 847-158.--Il existe au même cabinet un autre ouvrage en
+hollandais sur le même sujet; nº 2828-32.
+
+[405] _Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam_, 1679. Mais il doit y
+avoir une édition antérieure. M. Charles Blanc dans son _Œuvre de
+Rembrandt reproduit par la photographie_, 6e livraison, a le premier
+fait connaître la tragédie de _Médée_, dont il donne l'analyse d'après
+la traduction due au savoir et à l'obligeance de M. Koloff, employé au
+Cabinet des estampes.
+
+[406] _Ut suprà_, p. 64.
+
+[407] Voy. _Abecedario_, vº Rembrandt, t. IV, p. 357.
+
+[408] Nos 408, 409 du catalogue des écoles allemande, flamande et
+hollandaise, édition de 1852.
+
+[409] P. 20. Il ne dit pas ce que représentent ces esquisses.
+
+[410] Cité par M. Ch. Blanc, dans son _Histoire des peintres de toutes
+les écoles, Vie de Rembrandt_, 3e, 4e et 5e livraisons, p.
+18.--Librairie Renouard, in-4º.
+
+[411] M. Ch. Blanc, _ibid._
+
+[412] _La vie des peintres flamands, allemands et hollandais_, notice
+sur Rembrandt, t. 1er, p. 302, édition de Marseille.
+
+[413] M. Scheltema, _ut suprà_, p. 75.
+
+[414] Écoles flamande, hollandaise et allemande, édition de 1852, p.
+214, nº 407. Voy. aussi le nº 411 et la note qui l'accompagne, p. 216.
+
+[415] De l'imprimerie du gouvernement, à La Haye, 1826, in-8º, p. 31, nº
+100.
+
+[416] Sous ce titre: _Paradigmata graphica variorum artificum_. Cabinet
+des estampes, à la suite des _Signorum veterum icones_, dans le même
+volume.
+
+[417] Scheltema, p. 54 et suiv., nos 18 et suiv.
+
+[418] _Ut suprà_, p. 18-24.
+
+[419] _Ibid._, p. 63.
+
+[420] On trouve également écrit Pirckeimer: j'ai adopté la première
+orthographe, qui est celle d'Érasme.
+
+[421] Cette phrase sert d'épigraphe à l'ouvrage publié en 1826 à
+Nuremberg sous ce titre: _Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und
+Dichten_.
+
+[422] Les détails qui suivent sont extraits de la vie de B. Pirckheimer
+(_de vita Pirckheimeri commentarius_), par Conrad Rittershusius, en tête
+des œuvres de Pirckheimer, _cum Alberti Dureri, civis norimbergensis,
+vulgo Apellis germanici dicti, figuris æneis, adjectis opusculis
+Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc._--_Franco furti, excudebat Joh.
+Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX._--Petit in-folio;
+Bibliothèque impériale, II, 751.
+
+[423] P. 40.
+
+[424] _Ad Ticinum_, dit le texte. M. Weiss, dans l'article Pirckheimer
+de la _Biographie universelle_ de Michaud, traduit _Pisc_: mais
+l'indication des professeurs montre que c'est Pavie.
+
+[425] Sous ce titre: _Historia belli Suitensis, sive Helvetici duobus
+libris descripta_, p. 60 et suiv. de ses œuvres.
+
+[426] _Bellum Helveticum_, lib. II.
+
+[427] Voyez, entre autres, le passage rapporté page 10 de sa vie, où il
+déplore le sort des populations ruinées et manquant de tout, par suite
+de la guerre.
+
+[428] _De vita Pirckhemeri commentarius_, p. 13.
+
+[429] _Desideri Erasmi epistolæ_, dans le t. III, p. 708, nº DCXVIII, de
+ses œuvres complètes, édition de Leclerc, à Leyde, 1703, in-folio;
+Bibliothèque impériale, Z, 1978.
+
+[430] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII.
+
+[431] Pirckheimer était né le 5 décembre 1470, Albert Durer, le 20 mai
+1471.
+
+[432] Voici le texte du passage de Rittershusius, _de vita Pirckheimeri
+commentarius_, p. 16, où il rapporte les relations de Bilibalde avec
+Durer:--«Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus proximam pingendi
+artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut cum Apelle
+Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro supremo,
+Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et penè quotidianam
+vitæ consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis adjuvit ac
+promovit, quò melius atque commodius artem suam excolere et ad tantum
+fastigium perducere posset.»
+
+[433] Il ne parut qu'après sa mort. Il a été ensuite publié de nouveau
+avec ses autres œuvres, _ut suprà_, p. 223.
+
+[434] _De vita Pirckheimeri commentarius_, p. 16.
+
+[435] Elles ont été traduites et publiées dans le _Cabinet de l'amateur
+et de l'antiquaire_, t. 1er, p. 306 et suiv., 1842.
+
+[436] Voy. p. 314-320.
+
+[437] Voy. cette gravure dans l'œuvre d'Albert Durer, _bois_, Cabinet
+des estampes, in-folio, nº 154.
+
+[438] _Parte III_, p. 303, édition originale.
+
+[439] Dans son _Dictionnaire_, vº Durer, Albert, p. 1042, note D,
+édition in-folio.
+
+[440] La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du 8
+septembre 1515. Voyez les œuvres de Pirckheimer, p. 212.
+
+[441] _Ibid._, p. 212, 213.
+
+[442] Le texte dit: _Legalis illius pedagogi timore_.
+
+[443] _Epistolæ Erasmi_ dans ses œuvres complètes, édition de Leclerc,
+Leyde, 1703, in-fº, t. III, p. 721, nº DCXXXI.
+
+[444] Il a été traduit en français et publié dans le _Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire_, t. Ier, p. 415 et suiv., 1842. Voy. p.
+265 et suiv., ci-dessus.
+
+[445] Le texte dit dans plusieurs passages: _Fusilis Erasmus_.
+
+[446] Il est gravé en tête de la vie d'Érasme par Charles Patin, avant
+l'_Encomium Moriæ_, édition de 1676, à Bâle, in-8º. Ce cachet se voyait
+alors à la bibliothèque de cette ville; l'épigraphe dont il est entouré
+dans le champ est: _Cedo nulli_, et au-dessous de la tête, sur le socle,
+est écrit: _Terminus_.
+
+[447] _Erasmi epistolæ_, _ibid._, p. 743, nº DCXLVI.
+
+[448] _Ibid._, p. 773, nº DCLIX.
+
+[449] _Ibid._, p. 782, nº DCLXIX.
+
+[450] _Ibid._, p. 847, nº DCCXXVII.
+
+[451] _Ibid._, p. 848, nº DCCXXIX.
+
+[452] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII.
+
+[453] _Ibid._, p. 944, nº DCCCXXVII.
+
+[454] Cabinet des estampes, œuvre de Durer, nº 154 du catalogue, volume
+des _cuivres_, in-folio.
+
+[455] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166.
+
+[456] _Vita Johannis Holbenii_, par Charles Patin, dans son édition,
+publiée à Bâle en 1676, de l'_Encomium Moriæ_.
+
+[457] _Ibid._, p. 384, nº CCCLXXIV.
+
+[458] On peut lire dans ses œuvres, p. 197 à 199, les deux discours
+latins qu'en sa qualité de lieutenant général de la république de
+Nuremberg il adressa à Charles-Quint, contre les ennemis de cette
+république.
+
+[459] Voyez son apologie ou _Laus Podagræ_, dans ses œuvres, p. 204. Il
+composa aussi, vers le même temps, une dissertation singulière: _De
+Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa peccatrice,
+seu_ περυηπερυη; p. 220 et suiv.
+
+[460] Œuvres de Pirckheimer, p. 172-3.
+
+[461] Voy. _Disquisitio de libro poetico Theuerdank_, par Henri
+Théophile Titius, _Altdorfii_, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec
+le portrait de Pfinczig. C'est une thèse soutenue en latin sur le
+Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le
+volume de _Mariette_, p. 198.
+
+[462] Voy. au cabinet des estampes. Le _Char triomphal_ se trouve au
+milieu du volume in-fº, provenant de l'abbé de Marolles, _œuvres sur
+bois d'Albert Durer_, nº 154 du catalogue; on le voit aussi dans les
+œuvres de Pirckheimer.
+
+[463] _Epist. ut suprà_, p. 1027, nº DCCCCV.
+
+[464] _Ibid._, p. 248, nº CCXXVI.
+
+[465] P. 339 et suivantes. Cette correspondance écrite partie en latin
+partie en allemand, a été de nouveau publiée dans cette dernière langue,
+à Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12.
+
+[466] _Bilib. Pirckheimeri opéra_, p. 399, à l'appendice.
+
+[467] Epist. _ut suprà_, p. 1075, nº DCCCCLVII.
+
+[468] _Pirckheimeri opera_, p. 44.
+
+[469] Œuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de l'élégie:
+
+Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis,
+ Alberte, atque meæ maxima pars animæ:
+Quo cum sermones poteram conferre suaves,
+ Tutus et in fidum spargere verba sinum:
+Cur subito infelix mærentem linquis amicum,
+ Et celeri properas non redeunte pede?
+Non caput optatum licuit, non tangere dextram,
+ Ultima nec tristi dicere verba vale.
+Sed vix tradideras languentia membra grabato,
+ Quum mors accelerans te subito eripuit.
+Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum!
+ Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt!
+Omnia pro merito dederat fortuna secunda,
+ Ingenium, formam, cum probitate fidem.
+Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa:
+ Tollere sed laudes improba non potuit.
+Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama,
+ Splendebunt donec sidera clara polo.
+I decus, i nostræ non ultima gloria gentis,
+ Ductore et Christu cælica regna pete.
+Illic non vano gaudebis semper honore,
+ Pro meritis felix, præmia digna ferens:
+Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra,
+ Et cymba instabili labimur in pelago.
+Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi
+ Nos quoque idem te post ingrediemur iter.
+Interea mœsti lachrymas fundamus amico,
+ Nil quibus afflictis dulcius esse potest;
+Accedantque preces, summum placare tonantem
+ Quæ possint, quidquam si pia vota valent.
+Et ne quid tumulo desit, spargamus odores,
+ Narcissum, violas, lilia, serta, rosas.
+Felix interea somno requiesce beato,
+ Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur.
+
+[470] Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on croit être
+celui du graveur, et la date de l'année 1529. Voy. Bartsch, t. VIII, p.
+308-309, nº 30.
+
+[471] P. 19. _De vita Pirckheimeri commentarius._
+
+[472] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On trouve
+l'emblème de Pirckheimer dans ses œuvres, avant sa vie par
+Rittershusius; hauteur 16 centimètres sur 12 de largeur environ.
+
+[473] Cabinet des estampes. Bibl. imp. nº 154 du catalogue, vol. _des
+bois_, grand in-folio.
+
+[474] _Pirckheimeri opera_, p. 44
+
+[475] _Ibid._, p. 43.
+
+[476] _Lettres familières de M. Winckelmann avec les ouvrages de M. le
+chevalier Mengs_; _Yverdon_, 1784, 3 vol. petit in-18, t. Ier, lettre
+du 8 décembre 1762, p. 160.
+
+[477] Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par Hubert, celle
+des éditeurs viennois de son histoire de l'art, et la traduction
+italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son éloge, par Heine; l'art.
+de la _Biographie universelle_ de Michaud, vº Winckelmann, et beaucoup
+d'autres.--Mais la véritable histoire de notre amateur est écrite par
+lui-même dans ses lettres à ses amis, et c'est dans sa correspondance
+que nous l'avons surtout étudiée.
+
+[478] Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en italien,
+par Carlo Fea; _Storia delle arti del disegno, etc._, _Roma_,
+_Pagliarini_, 1783, 3 vol. in-4º, t. Ier, XL.
+
+[479] Cette dernière règle, enseignée par Lhomond et les anciens
+latinistes, a été effacée des grammaires modernes: _Grammatici certant_.
+
+[480] Article de Winckelmann, dans la _Biographie universelle_ de
+Michaud, t. LI, p. 8.
+
+[481] C'est Winckelmann lui-même qui indique le temps passé à Seehausen,
+dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. ses lettres,
+édition d'Yverdon, t. Ier, p. 44.
+
+[482] Préface des éditeurs viennois de l'_Histoire de l'art_, traduite
+en italien par Fea, t. Ier, XLIV.
+
+[483] Voici une des phrases de cette lettre: «Je ne trouve ressource
+qu'à avoir recours à la grâce d'un des plus grands hommes du siècle,
+dont l'humanité, qu'il fait éclater de tous les traits de ses écrits
+immortels, nous inspire une si haute idée qu'on ne se peut dispenser
+d'en espérer bien.» Lettres, _ut suprà_, t. Ier, p. 33 à 36.
+
+[484] «_Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, quantum
+fieri potuit, genio sæculi accommodatus est... Lipsiæ, quo iter facere
+quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste tincta, ut
+non pudeat elegantium hominum ora subire._» Lettres, t. Ier, p. 43.
+
+[485] Lettres, t. Ier, p. 45-46.
+
+[486] _Specimen catalogi bibliothecæ Bunarianæ_, Leipzig, in-4º, 1748.
+Le catalogue a été publié dans la même ville, de 1750 à 1756, 3 tomes en
+7 vol., in-4º, mais il n'a pas été terminé.
+
+[487] Dans une note qui accompagne la lettre à lui adressée par
+Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. Ier, p. 150-155-157.
+
+[488] Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. Ier, p. 46.
+
+[489] Lettres de Winckelmann, t. Ier, p. 59, _ad notam_.
+
+[490] M. de Hagedorn, dans ses _Réflexions sur la peinture_, traduction
+de Hubert, fait le plus grand éloge d'un tableau d'Œser, représentant
+Saül et la Pythonisse d'Endor, évoquant l'ombre de Samuel.--Œser exécuta
+plus tard à Leipzig plusieurs morceaux de sculpture, entre autres la
+statue de l'électeur, sur l'esplanade de la porte de Saint-Pierre, et le
+petit monument élevé à la mémoire du poëte Gellert.--Sur Raphaël Donner
+et ses œuvres, voyez les _Éclaircissements historiques_ attribués à M.
+de Hagedorn, à la suite de la _Lettre d'un amateur de peinture_; Dresde,
+1755, in-18, p. 330 et suivantes.
+
+[491] En allemand; il a été traduit en français par Hubert, Leipzig,
+1765, 2 vol. in-8º.
+
+[492] Appréciation de Moses Mendelssohn, citée dans l'avertissement de
+Hubert, en tête de sa traduction, VI.
+
+[493] T. Ier, p. 81 et suiv.; 439 à 478.
+
+[494] Elle fut achetée plus tard par l'électeur de Saxe, pour être
+réunie à celle de Dresde.
+
+[495] _Par M. Jules Hübner; traduit de l'allemand par M. Louis Grangier;
+Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, p. 8._ Ce
+catalogue, dressé avec beaucoup d'ordre et de méthode, est précédé d'une
+introduction historique, qui renferme des détails pleins d'intérêt sur
+l'origine et l'accroissement de cette admirable collection.
+
+[496] En français, 2 vol. in-fº, fig. Dresde, 1755-1757.
+
+[497] Également on français, Leipzig et Vienne, 1770, in-8º.
+
+[498] Introduction au Catalogue du musée de Dresde, p. 51.
+
+[499] M. de Heinecken mourut le 5 décembre 1792.
+
+[500] Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de Dresde,
+des détails pleins d'intérêt sur ces acquisitions et sur beaucoup
+d'autres; de la p. 8 à la p. 49.
+
+[501] _Ibid._, p. 31-32.
+
+[502] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. II,
+Mariette.
+
+[503] Introduction, p. 9.
+
+[504] Il a été ouvert le 25 septembre 1855. On commença de bâtir en
+1847, d'après les plans de M. G. Semper, alors professeur et directeur
+de l'école d'architecture de Dresde, et l'on continua ces travaux,
+depuis 1849, sous la direction des architectes Haüel et Krüger,
+puissamment secondés par M. de Benchelt.--Catalogue de Dresde,
+introduction, p. 67-70.
+
+[505] _Ibid._, p. 61.
+
+[506] _Ibid._, p. 63, _ad notam_.
+
+[507] Louis de Silvestre, né à Paris le 23 juin 1675, fut appelé en Saxe
+en 1716 par Auguste II, en qualité de son premier peintre; il fut nommé
+en 1726 directeur de l'Académie de peinture de Dresde; et décoré, en
+1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il rentra en France en
+1748, fut élu le 7 juin de la même année recteur de l'Académie royale de
+peinture de Paris, où il est mort le 12 avril 1760.--Voy. _Abecedario_
+de Mariette, vº Silvestre, p. 217-219.
+
+[508] Voy. le _Recueil d'estampes gravées d'après les tableaux de la
+galerie et du cabinet du comte de Brühl_, 1re partie, Dresde, 1754, 1
+vol. in-fº; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothèque
+impériale.--Ce recueil est composé de cinquante estampes, presque toutes
+gravées par des Français et surtout par Moitte.--Le portrait du comte,
+d'après Louis de Silvestre, figure en tête de ce recueil; il a été gravé
+en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la
+physionomie, la délicatesse du burin et le fini des accessoires.
+
+[509] _Lettres de Winckelmann_, t. Ier, p. 58.
+
+[510] Lettre au comte de Bunau, _ibid._, t. Ier, p. 59.
+
+[511] Lettre à Franken, de Rome, le 7 décembre 1755; _ut suprà_ t.
+Ier, p. 85 à 91.
+
+[512] Ses œuvres ont été publiées à Milan parmi les classiques italiens,
+en 4 vol. in-8º, 1802.
+
+[513] _Ibid._, p. 88.
+
+[514] _Ibid._, _id._
+
+[515] _Ibid._, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254.
+
+[516] À l'époque où Winckelmann écrivait cette lettre (7 décembre 1755),
+le Vatican n'avait pas encore reçu les agrandissements connus sous le
+nom de _Museo Pio-Clémentino_, qui font tant d'honneur à Clément XIV et
+à Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquités aussi
+remarquable que celle du Capitole.
+
+[517] Voy. dans les _Œuvres de Voltaire_, édition Lequien, 1823, in-8º,
+t. LVIII, nº 857, p. 357.
+
+[518] Auquel Voltaire avait écrit plusieurs fois en italien, notamment
+en lui envoyant son poëme de la _Bataille de Fontenoy_.--_Ibid._, p.
+330, 353, 364.
+
+[519] Lettre à Franken, du 29 janvier 1756, _ibid._, p. 91-96.
+
+[520] Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.--_Ibid._, p. 60-62.
+
+[521] _Ibid._, p. 94-95.
+
+[522] _Ibid._, p. 97.
+
+[523] Voy. la description de cette statue dans l'_Histoire de l'art_, t.
+1er, p. 294, édition italienne de C. Fea.
+
+[524] _Ibid._, p. 99.
+
+[525] _Ibid._, p. 100-101.
+
+[526] _Ibid._, _id._
+
+[527] _Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed altre
+sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in Roma,
+vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-fº, con figure._
+
+[528] _Lettres_, p. 104.
+
+[529] _Ibid._, p. 107.
+
+[530] _Ibid._, p. 108.
+
+[531] _Ibid._, p. 110.
+
+[532] _Ibid._, p. 114.
+
+[533] Véritable auteur, selon Winckelmann, _Monumenti inediti_, t. II,
+p. 50, de l'ouvrage intitulé: _Maschere sceniche e figure comiche de'
+antichi Romani_, publié sous le pseudonyme de _Franc. de' Ficoroni,
+Roma, 1736, in-4º; et Latinè, ibid., 1750, in-4º_.
+
+[534] _Ibid._, p. 116 à 127.
+
+[535] _Ibid._, p. 126.
+
+[536] _Ibid._, p. 129, 131, 132.
+
+[537] Il fut chargé par le gouvernement anglais de surveiller les
+derniers Stuarts à Rome, et fut obligé de quitter cette ville.
+
+[538] Le catalogue ou description des pierres gravées composant le
+cabinet du baron de Stosch ne fut publié en français, à Florence, qu'en
+1760.
+
+[539] _Ibid._, p. 127 à 130.
+
+[540] _Ibid._, p. 133, 131.
+
+[541] _De vita Alexandri Albani, cardinalis; Romæ, in typographeo
+Paleariano_, 1790, petit in-8º de 52 pages, avec dédicace au cardinal
+Giov. Franc. Albani, évêque d'Ostie et de Velletri, par Dionysius
+Strocchius (Strocchi).--Je dois la communication de cette notice
+biographique, devenue rare, à l'obligeance de M. Le Go, secrétaire de
+l'Académie de France à Rome, qui possède une très-précieuse bibliothèque
+sur les arts.
+
+[542] Il mourut en 1779.
+
+[543] En 1850-51, j'ai été admis à faire des recherches à la
+bibliothèque Albani, qui, bien que déchue, existait encore en grande
+partie au palais de ce nom, _alle quattro Fontane_. (Voy. l'_Histoire
+des plus célèbres amateurs italiens_, p. 336, à la note.) Elle a été
+vendue et dispersée en 1858, après prélèvement fait des manuscrits et
+des ouvrages les plus précieux, qui ont été réunis à la bibliothèque du
+Vatican.
+
+[544] Voy. entre autres: _indicazione antiquaria per la villa suburbana
+dell'ex. casa Albani; Roma_, 1803, in-8º de 200 pages.--Et dans _la Roma
+nell'anno_ MDCCCXXXVIII, par _Ant. Nibby_, la description de cette
+villa, p. 882 et suiv., t. II, _parte moderna_.
+
+[545] P. 115-123.
+
+[546] _Ibid._, _id._
+
+[547] _Ibid._, p. 135.
+
+[548] _Lettres_, t. Ier, p. 141.
+
+[549] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. III.
+
+[550] _Lettres_, t. Ier, p. 166.
+
+[551] Ces différentes publications ont été réunies, traduites en
+français et imprimées à Paris, chez Barrois l'aîné, 1784, in-8º.
+
+[552] Lettre à Franken du 5 décembre 1767, p. 181.
+
+[553] Ces deux dernières productions ont été traduites en français et
+publiées par Barrois l'aîné, à la suite des _Réflexions sur l'imitation
+des artistes grecs_, sous le titre de: _Recueil de différentes pièces
+sur les arts_, par M. Winckelmann; Paris, 1786, in-8º.
+
+[554] Elle est imprimée à la suite de ses lettres, t. II, p. 250;
+édition d'Yverdon.
+
+[555] _Lettres_, t. Ier, p. 170-171.
+
+[556] _Id._, _ibid._, p. 142.
+
+[557] _Ibid._, p. 143-144.
+
+[558] _Ibid._, p. 134.
+
+[559] _Ibid._, p. 104-105.
+
+[560] _Ibid._, p. 111.
+
+[561] _Ibid._, p. 212.
+
+[562] _Ibid._, p. 139-140.
+
+[563] _Ibid._ p, 145.
+
+[564] Fea, _prefazione Liij_.
+
+[565] _Ibid._, p. 149.
+
+[566] _Ibid._, p. 188.
+
+[567] Il était frère puîné de François Casanova, peintre, dont plusieurs
+tableaux de batailles sont exposés au Louvre. (Voy. le catalogue de ce
+musée, école française, p. 55 à 58, édition de 1855.) Il avait également
+pour frère Casanova de Steingalt, qui a laissé de si curieux mémoires
+sur sa vie.
+
+[568] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette,
+t. II.
+
+[569] _Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti del
+disegno_, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1er.
+
+[570] _Lettres_, p. 158.
+
+[571] Cet ouvrage fut publié à Rome, en italien, grand in-fº.
+
+[572] _Lettres_, t. 1er, p. 147.
+
+[573] _Ibid._, p. 154.
+
+[574] _Ibid._, p. 222-223.
+
+[575] _Ibid._, p. 140-141.
+
+[576] _Ibid._, p. 185.
+
+[577] C'était un nom de guerre; il s'appelait Charles-Théophile
+Guischardt, et était fils d'un réfugié français. Entré au service du
+grand Frédéric, qui l'éleva au grade de colonel, il composa de savants
+ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement soupçonné
+d'avoir pillé le château du comte de Brühl, à Dresde, lors de la prise
+de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763.
+
+[578] _Lettres_, t. Ier, p. 167-189.
+
+[579] _Ibid._, p. 184-185.
+
+[580] _Ibid._, p. 190.
+
+[581] Cavaceppi a publié ce journal au commencement de son ouvrage,
+_Raccolta d'antiche statue, etc. Roma_, 1769, in-fº.
+
+[582] Il ne tarda pas à être arrêté, fut condamné à mort et exécuté un
+mois après à Trieste.
+
+[583] _In fine_, t. II, édition italienne de Fea, p, 427.
+
+[584] _Laocoon, ou pensées sur les limites de la peinture et de la
+poésie_, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8º.--Lessing envoya ce
+livre à Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte:
+
+«J'ai reçu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien écrit et avec
+pénétration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses
+doutes et ses découvertes. Qu'il vienne à Rome, et nous causerons
+ensemble sur le lieu même.» Lettre à Franken, du 10 septembre 1766, t.
+1er, p. 175-176.
+
+[585] Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, _De l'art en
+Allemagne_, t. 1er, p. 238 et suiv.
+
+[586] C'est par erreur qu'on a imprimé _Velasquez_ dans le cours du
+volume: ce nom, en espagnol, s'écrit VELASQUEZ. [Note du transcripteur: tous
+sont corrigés.]
+
+
+
+
+
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+s étrangers: espagnols, anglais, f, by Jules Dumesnil
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs
+trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire des plus clbres amateurs trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes.
+
+Author: Jules Dumesnil
+
+Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DES PLUS CLBRES
+AMATEURS TRANGERS
+
+_Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands_
+
+ET DE LEURS RELATIONS
+AVEC LES ARTISTES
+
+PAR
+
+J.-G. DUMESNIL
+
+Membre du conseil gnral du Loiret, de la Socit archologique de
+l'Orlanais, de la Socit de l'Histoire de France et de la Lgion
+d'honneur.
+
+Vitam excoluere per artes.
+
+TOME V
+
+MINKOFF REPRINT
+GENVE
+1973
+
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+1500-1543
+
+Philippe II;--Gio. Bat. Castaldi;--Franc. Vargas;--Ant. di Leva;
+Le duc d'Albe;--les marquis de Pescaire et del Vasto;
+Les cardinaux de Granvelle et Pacheco.
+Don Diego Hurtado de Mendoza.
+Le comte-duc d'Olivars et Philippe IV.
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+1585-1646
+
+Thomas Howard, comte d'Arundel;
+Georges Villiers, duc de Buckingham;
+Le roi Charles 1er.
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+1560-1666
+
+Nicolas Rockox et Gaspar Gevarts,
+Amis de Pierre-Paul Rubens.
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+1596-1700
+
+Constantin Huygens;
+Utenbogard;--le bourgmestre Jean Six.
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+1470-1768
+
+Bilibalde Pirckheimer, rasme et Albert Durer.
+Jean Winckelmann.
+
+M. de Hagedorn;--le comte de Brhl;--Auguste III;--M. de Heinecken;
+Le cardinal Passionei;--Raphal Mengs;--le cardinal Albani;
+Le baron Stosch;--le comte Firmian.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+PHILIPPE II
+
+GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA;
+LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO;
+LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.
+
+
+DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA
+
+1500-1575
+
+
+CHAPITRE Ier.--La conqute de l'Italie inspire le got des arts aux
+grands seigneurs espagnols.--Prfrence qu'ils accordent l'cole
+vnitienne.--Philippe II, G. Perez et le Titien.--Tableaux de ce matre
+pour G.-B. Castaldi.--F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis
+de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et
+Pacheco.--1500-1564.
+
+CHAPITRE II.--Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son
+ducation.--Son ambassade Venise; sa liaison avec le Titien, l'Artin
+et le Sansovino.--Service signal qu'il rend ce dernier.--Son
+altercation avec le pape Paul III.--Il est rappel en Espagne, tombe en
+disgrce et est mis en prison la suite d'une querelle dans le palais
+de Philippe II.--Son exil Grenade.--Ses travaux dans cette ville.--Ses
+relations avec sainte Thrse.--Il meurt Madrid.--Examen de ses
+oeuvres.--Sonnet de Cervants sur Mendoza.--1503-1575.
+
+
+
+LE COMTE-DUC D'OLIVARS
+
+1587-1645
+
+
+CHAPITRE III.--Naissance, ducation, caractre du comte-duc
+d'Olivars.--Il devient le favori du prince des Asturies, fils et
+hritier prsomptif du roi Philippe III.--1587-1621.
+
+CHAPITRE IV.--Avnement de Philippe IV.--Son caractre, son amour des
+lettres et des arts, son got et son talent pour la peinture, qu'il
+avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665.
+
+CHAPITRE V.--Les arts Madrid sous Philippe IV.--clat des coles de
+Tolde, Valence et Sville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+Nardi, peintres ordinaires du roi.--1621-1665.
+
+CHAPITRE VI.--Naissance de Velasquez[586].--Il entre dans l'atelier de
+Francisco Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son
+livre sur l'_Art de la peinture_.--1599-1650.
+
+CHAPITRE VII.--Commencements de Velasquez la cour.--Portraits de
+Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.--1622-1623.
+
+CHAPITRE VIII.--Le prince de Galles Madrid.--Ngociations pour son
+mariage avec l'infante Mari.--Divertissements la cour.--Principaux
+amateurs de peinture.--Olivars et le _Buen Retiro_.--Reprsentation
+d'_Autos sacramentales_.--Got du prince de Galles pour les oeuvres
+d'art.--1623.
+
+CHAPITRE IX.--Dpart prcipit du prince de Galles.--Rupture entre
+l'Angleterre et l'Espagne.--Premier portrait questre de Philippe IV par
+Velasquez.--Son succs.--Sonnet de Pacheco cette occasion; honneurs et
+rcompenses accords Velasquez.--Portrait d'Olivars.--Tableau de
+l'expulsion des Maures.--1623-1628.
+
+CHAPITRE X.--Rubens envoy Madrid pour ngocier la paix.--Emploi de
+son temps pendant son sjour; portraits de Philippe IV, d'Olivars, et
+autres peintures.--1628-1629.
+
+CHAPITRE XI.--Voyage de Velasquez en Italie.--Ses tudes
+Rome.--Tableaux qu'il excute dans cette ville.--Accueil qu'il reoit du
+roi son retour.--Indication de quelques-uns de ses
+ouvrages.--1629-1631.
+
+CHAPITRE XII.--Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan
+Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.--Le Panthon de l'Escurial.--Le Buen
+Retire.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna et
+Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue questre de Philippe
+IV.--1621-1665.
+
+CHAPITRE XIII.--Principaux artistes espagnols du temps de Philippe
+IV.--Jos Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco
+Collants, Alonso Cano, D. Bartolom Estevan Murillo, Juan Martins
+Muntas.--1621-1665.
+
+CHAPITRE XIV.--Disgrce du comte-duc d'Olivars.--Histoire de son fils
+naturel Julien, d'aprs le pre Camille Guidi.--Velasquez reste fidle
+au comte-du--Portrait inachev de Julien.--1643-1645.
+
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL
+
+1585-1646
+
+
+CHAPITRE XV.--Infriorit de la peinture anglaise jusqu'au dernier
+sicle.--Rgne de Charles 1er, la plus brillante poque pour les arts
+en Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due, en partie,
+la rivalit du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait du
+comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard Chandler,
+d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrge du comte, ses voyages
+en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.--Sa liaison avec Rubens et
+Van Dyck.--Ses portraits.--Encouragements qu'il accorde plusieurs
+artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.--1585-1630.
+
+CHAPITRE XVI.--Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1er et
+de Charles 1er.--Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords
+Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers duc de Buckingham.--Sa
+liaison avec Rubens, dont il achte le cabinet.--Il se sert des
+ambassadeurs anglais Constantinople et Venise pour se procurer des
+objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans les
+Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes
+1er.--Buckingham est assassin par Felton.--1590-1628.
+
+CHAPITRE XVII.--Franciscus Junius, bibliothcaire du comte d'Arundel, et
+son trait _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
+ouvrage.--Approbation qu'il reoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrive des marbres achets
+par le comte d'Arundel.--Leur explication par Selden.--Opinion de
+Rubens.--Collection d'antiques _Arundel-House_.--1589-1636.
+
+CHAPITRE XVIII.--Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, prs de
+l'empereur Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission publi
+par W. Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe,
+Prague, et du palais de Wallenstein.--Rcit de la mort de ce
+gnral.--Reprsentation donne en l'honneur du comte parles jsuites de
+Prague.--Il fait l'acquisition, Nuremberg, de la bibliothque de
+Pirckheimer.--Retour du comte en Angleterre.--1636.
+
+CHAPITRE XIX.--Le graveur Wenceslas Hollar, attach au service du comte
+d'Arundel, et ses principales oeuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de
+Manfre, clbre faiseur de tours.--Autres portraits gravs par
+Hollar.--Jrme Lanicre, les deux Van der Borcht.--1636-1646.
+
+CHAPITRE XX.--Dernires annes du comte d'Arundel en Angleterre.--Il
+quitte sa patrie et se fixe Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
+collections.--Renomme attache sa mmoire.--1637-1646.
+
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVARTS
+
+1560-1666
+
+CHAPITRE XXI.--Clbrit acquise la ville d'Anvers par ses
+artistes.--Rputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et
+de Hans Holbein.--Culture des sciences et des lettres
+Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
+ngociants d'Anvers.--Dclin de la prosprit d'Anvers sous Philippe
+II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.--1454-1598.
+
+CHAPITRE XXII.--Naissance, ducation et commencements de Rubens.--Il
+part pour l'Italie.--Ses tudes Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient Mantoue et retourne
+ Rome, o il trouve son frre Philippe.--Il travaille avec lui aux deux
+livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gnes.--1577-1608.
+
+CHAPITRE XXIII.--Rubens revient Anvers, en apprenant la maladie de sa
+mre.--Il se fixe dans cette ville, y pouse Isabelle Brant et s'y btit
+une maison.--Origine de son tableau de _la Descente de Croix_, et part
+de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'oeuvre.--Notice sur cet
+ami de Rubens.--Tableaux que le peintre excute pour lui.--Autres
+amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill.--1608-1640.
+
+CHAPITRE XXIV.--Gaspar Gevarts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa
+famille, son ducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermdiaire
+aux relations de Peiresc avec Rubens.--1595-1620.
+
+CHAPITRE XXV.--Le baron de Vicq, l'abb de Saint-Ambroise et la galerie
+de Marie de Mdicis.--Rubens Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavs
+et les frres Dupuy, et entretient avec eux une active
+correspondance.--1621-1627.
+
+CHAPITRE XXVI.--Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour
+Gevarts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurle,
+l'Escurial.--Intelligence suprieure de Rubens.--Passage d'une de ses
+lettres Gevarts, o il lui recommande son fils Albert, aprs la mort
+d'Isabelle Brant.--1628-1629.
+
+CHAPITRE XXVII.--De Madrid, Rubens revient Anvers et repart pour
+l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce pays.--Lettre
+ Gevarts l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.--Il
+dplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses relations avec les
+familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.--1629-1630.
+
+CHAPITRE XXVIII.--Retour de Rubens Anvers.--Son second mariage avec
+Hlna Forment.--Il s'loigne des affaires publiques, et consacre tout
+son temps au travail et ses amis.--Ses sentiments intimes exposs dans
+ses lettres Peiresc.--1630-1636.
+
+CHAPITRE XXIX.--Monuments dcoratifs, peintures et cartons excuts par
+Rubens pour l'entre Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et
+vers latins composs par Gevarts pour cette circonstance.--Description
+de quelques-unes des inventions excutes par Rubens, ou sous sa
+direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+goutte.--1633.
+
+CHAPITRE XXX.--Dernires annes de Rubens: il travaille tant que la
+goutte le lui permet.--Il s'occupe de la gravure de ses oeuvres: sa
+manire de diriger ses lves graveurs.--Portrait de Gevarts, peint par
+Rubens et grav par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Gevarts et Rockox
+lui survivent.--Son pitaphe par Gevarts.--Rgle de conduite observe
+par Rubens, Rockox et Gevarts.--Gnie de Rubens: accord du bon et du
+beau.--1633-1666.
+
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+CONSTANTIN HUYGENS
+
+UTENBOGARD, LE BOURGMESTRE JEAN SIX
+
+1596-1700
+
+
+CHAPITRE XXXI.--Originalit du gnie de Rembrandt.--Accusations diriges
+centre sa vie et son caractre, rfutes par ses liaisons avec les
+hommes les plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses
+portraits par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui ddie la
+premire partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de
+Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frdric
+Henri.--Rembrandt donne un tableau Huygens.--Le receveur Utenbogard,
+ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.--1596-1700.
+
+CHAPITRE XXXII.--Gloire de la Hollande la paix de Munster.--L'htel de
+ville d'Amsterdam, bti par Van Campen.--Jean Six, sa famille et son
+ducation.--Le pote Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
+tragdie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
+bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-pre de Six,
+et la _Leon d'analomie_.--Gravures de tableaux modernes ddies J.
+Six par J. de Bisschop.--Obscurit des dernires annes de
+Rembrandt.--Mort de Six.--1618-1700.
+
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+BILIBALDE PIRCKHEIMER
+
+1470-1530
+
+
+CHAPITRE XXXIII.--Illustration ancienne, Nuremberg, de la famille
+Pirckheimer.--ducation de Bilibalde, termine en Italie.--Son retour
+et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois l'arme de
+l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre les
+Suisses.--1470-1499.
+
+CHAPITRE XXXIV.--Pirckheimer, la paix, rentre Nuremberg et s'loigne
+des affaires publiques.--Ses tudes: il recherche les livres et les
+manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec un
+grand nombre de savants, particulirement avec rasme.--Son intimit
+avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste reprsentant les derniers
+moments de la femme de son ami.--1500-1505.
+
+CHAPITRE XXXV.--Voyage de Durer Venise.--Ses lettres
+Pirckheimer.--Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+sparment.--Confiance de l'artiste dans le got de son
+ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractres de
+Thophraste_, et les ddie Durer.--1506-1527.
+
+CHAPITRE XXXVI.--Relations d'rasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage
+d'Albert dans les Pays-Bas.--Portraits d'rasme par Durer et
+Holbein.--Amour d'rasme pour l'indpendance.--1518-1526.
+
+CHAPITRE XXXVII.--Missions que remplit Pirckheimer dans l'intrt de sa
+patrie.--Sa retraite dfinitive des affaires publiques.--_Le char
+triomphal de l'empereur Maximilien_, dessin et grav par Durer, et
+dcrit par Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de
+Bilibalde.--1512-1527.
+
+CHAPITRE XXXVIII.--Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer,
+sentiments d'rasme.--pitaphe de Durer.--Dernires annes de
+Bilibalde.--Gravure faisant allusion ses chagrins.--Mort de
+Pirckheimer.--1528-1530.
+
+
+
+JEAN WINCKELMANN
+
+1717-1768
+
+
+CHAPITRE XXXIX.--Naissance de Winckelmann.--Pauvret de ses
+parents.--Ses tudes Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage Berlin
+et retour Steindall.--Il devient prcepteur.--Il veut se rendre en
+France.--Il est admis co-recteur Seehausen.--1717-1748.
+
+CHAPITRE XL.--Le comte de Bunau et son Histoire de
+l'Empire.--Winckelmann demande tre attach son service.--Il est
+admis travailler dans sa bibliothque Nthenitz.--Son
+collaborateur Franken.--Travaux Nthenitz.--Voyages Dresde.--Le
+nonce Archinto.--Conversion de Winckelmann au catholicisme.--1748-1754.
+427
+
+CHAPITRE XLI.--Winckelmann Dresde.--Le peintre OEser, l'antiquaire
+Lippert.--M. de Hagedorn.--Christian Gottlob Heyne.--Le comte de Brhl,
+Auguste III, M. de Heinecken.--Le muse de Dresde.--Acquisitions faites
+en Italie et ailleurs.--tat des tableaux pendant un sicle, leurs
+restaurations.--1754-1755.
+
+CHAPITRE XLII.--Artistes attachs la cour d'Auguste III.--Premier
+ouvrage de Winckelmann: _Rflexions sur l'imitation des artistes grecs
+dans la peinture et la sculpture_.--1755.
+
+CHAPITRE XLIII.--Dpart de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise
+et Bologne, et descend Rome chez Raphal Mengs.--Emploi de son temps
+dans celle ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et
+visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la villa
+Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les
+malheurs de la Saxe.--Ses tudes.--Premire ide de son _Histoire de
+l'art_.--Sa vie, ses amis Rome.--1753-1758.
+
+CHAPITRE XLIV.--Voyage Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de
+Firmian.--Retour Rome et voyage Florence.--Le baron de Stosch et ses
+collections.--Winckelmann rdige en franais le catalogue de ses pierres
+graves.--1758-1759.
+
+CHAPITRE XLV.--Winckelmann attach au cardinal Albani.--Notice sur ce
+prlat, sur sa villa et ses collections d'antiquits.--Le plafond de
+Raphal Mengs; portraits de Winckelmann.--1759-1762.
+
+CHAPITRE XLVI.--Nouveaux voyages Naples.--Sir W. Hamilton,
+d'Hancarville, le baron de Riedesel.--Excursion au Vsuve.--Opuscules
+composs Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux trangers de
+distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+Franais.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
+comte de Bunau.--1762.
+
+CHAPITRE XLVII.--Winckelmann nomm Prsident des antiquits de Rome, et,
+plus tard, _Scrittore greco_, la bibliothque du Vatican--Il publie
+son _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
+ouvrage.--Mystification laquelle il se trouve expos.--Autres
+ouvrages de Winckelmann.--1763-1767.
+
+CHAPITRE XLVIII et dernier.--Bonheur et libert dont Winckelmann
+jouissait Rome.--Ses _villgiature_ Castel-Gandolfo et
+Porto-d'Anzio.--Son admiration passionne de la nature.--Le roi de
+Prusse essaye de l'attirer Berlin.--Son dsir de revoir
+l'Allemagne.--Il se met en route pour ce pays.--Sa tristesse en
+s'loignant de Rome.--Il abrge son voyage et revient de Vienne
+Trieste.--Il est assassin dans cette ville par un repris de
+justice.--Ses dispositions testamentaires.--Monument qui lui est rig
+Rome.--Apprciation de son influence.--1767-1768.
+
+TABLE DES MATIRES.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIRES.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Il y a dix ans, me trouvant Rome pour y passer l'hiver, l'ide me
+vint, en admirant les fresques de Raphal, de faire des recherches sur
+sa vie intime. Je fus ainsi amen tudier ses relations avec Balthasar
+Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqu ce travail quelques
+artistes, aussi distingus par le talent que par leur connaissance de
+l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager le continuer; et
+c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publi
+l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens et franais_.
+
+Aujourd'hui, j'offre au public le cinquime et dernier volume de cette
+histoire, contenant celle des plus clbres amateurs _espagnols_,
+_anglais_, _flamands_, _hollandais_ et _allemands_.
+
+Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour tre la hauteur d'un si
+vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les vritables amis de l'art, tant
+en France qu' l'tranger, en considration de ce que j'ai le premier
+ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions
+que j'ai pu commettre.
+
+Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces
+recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que
+soit le sort rserv cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir
+envoy l'ide; car je dois ces attachantes tudes de mieux comprendre
+les oeuvres de l'art, de connatre les hommes qui, depuis la Renaissance,
+les ont aimes et encourages, et d'estimer le caractre des principaux
+matres l'gal de leur gnie.
+
+Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859.
+
+
+
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+PHILIPPE II
+
+GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES
+MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.
+
+DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA[1]
+
+1500-1575
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La conqute de l'Italie inspire le got des arts aux grands seigneurs
+espagnols.--Prfrence qu'ils accordent l'cole vnitienne.--Philippe
+II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce matre pour G. B. Castaldi,
+F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del
+Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco.
+
+1500--1564
+
+
+Si la vue des chefs-d'oeuvre de Lonard de Vinci, exposs Milan, suffit
+pour inspirer Franois Ier la rsolution d'attirer en France
+l'illustre peintre de la Cne, les voyages de Charles-Quint dans la mme
+ville, en Toscane, Bologne et dans les tats de Venise, ne furent pas
+moins favorables l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le
+puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce
+qui nous parat plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que
+cder un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il
+s'attacha dsormais rehausser la gloire de son rgne par l'clatante
+protection qu'il accorda aux artistes et leurs oeuvres. Rests matres
+de l'Italie aprs la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux
+chefs de l'arme et du gouvernement espagnol Milan, Naples, en
+Toscane, furent bientt aussi gagns aux arts par la vue des oeuvres
+merveilleuses des diffrentes coles italiennes. Mais parmi ces coles,
+il en est une que les grands seigneurs espagnols, l'imitation de leur
+roi, prirent en une affection singulire, c'est celle des coloristes
+vnitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier,
+c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut
+conserver son indpendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes
+aux conqurants. Nanmoins, bien que Milan, Florence et Rome talassent
+des fresques et des peintures approchant peut-tre encore plus de la
+perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conqurants
+espagnols, et l'on peut dire de l'cole vnitienne, par rapport
+l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize sicles auparavant, de la
+Grce envahie par les soldats grossiers de Mummius:
+
+ Grcia capta ferum victorem coepit, et artes
+ Intulit agresti Latio.
+
+D'o vint cette prdilection de Charles-Quint et des nobles Castillans
+en faveur de l'art vnitien, qui leur fit prfrer les matres de la
+couleur, et en particulier le grand Titien, Lonard de Vinci,
+Michel-Ange, Raphal, Andr del Sarto, et tant d'illustres artistes des
+autres coles? En tudiant l'histoire de l'art cette poque, on est
+amen reconnatre que cette admiration presque exclusive accorde par
+les Espagnols aux peintres de Venise est due une seule cause: le
+crdit dont jouissait l'Artin auprs de Charles-Quint et des principaux
+seigneurs de sa cour. On sait que le _Flau des rois_ n'omit aucun
+loge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grces du
+tout-puissant monarque. Li avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et
+beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur mnagea l'accs des faveurs
+impriales. Nous avons racont ailleurs[2] cette influence de l'Artin
+et les services qu'il rendit au grand Titien lui-mme. Il l'introduisit
+ la cour de l'empereur, l'accrdita par ses lettres auprs de sa
+personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui
+l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans
+l'intimit de ce prince, le peintre eut bientt gagn lui-mme ses
+bonnes grces et celles de ses courtisans.
+
+Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien
+excuta pour Charles-Quint, a racont, avec un patriotique orgueil, les
+honneurs extraordinaires que le matre absolu des Espagnes, des
+Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duch de Milan, rendit
+publiquement l'artiste. Mais ce qui est peut-tre moins connu, et ce
+qui mrite tout autant d'tre signal, c'est l'amour vritable, nous
+oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible Csar, le
+sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conut galement et
+conserva pour les oeuvres du chef de l'cole de Venise. Le Titien avait
+fait son portrait, alors qu'il n'tait encore que l'hritier prsomptif
+du trne d'Espagne, et un pote du temps, ami de l'artiste, qui avait
+chang sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus
+classique de Partenio, clbra ce portrait dans le sonnet suivant:
+
+ Quel intento di magno e di sincero,
+ Che al gran Filippo in l'aere sacro splende,
+ Mentre il valore il di lui petto accende
+ Col fasto de la gloria, e del'impero.
+
+ Quel non so che terribilmente altero
+ Che natura, che 'l fa sol vede e intende
+ Nel guardo, che gli affige v'si comprende
+ Il mondo esser minor del suo pensiero.
+
+ Quel proprio in carne di color vitale
+ Tiziano esprime, e da l'esempio move
+ In gesto bel di maesta reale.
+
+ Pare che'l ciel con maraviglie nove
+ Gli sparga intorno ogni poter fatalo
+ Come a nato di Cesare et di Giove[4].
+
+Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de
+Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidlement l'expression
+singulire de cette physionomie impntrable, qui cachait si bien, comme
+le dit le pote, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la
+fatalit des anciens.
+
+Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son
+pre, il s'empressa de rechercher ses oeuvres, en lui confirmant
+l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs
+et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour
+Philippe II, aprs l'abdication de Charles-Quint, fut _Jsus-Christ dans
+le jardin des Oliviers_, et, peu aprs, _le mme descendu de la croix et
+reposant sur le sein de sa mre_. Il reut ensuite du roi plusieurs
+commandes, tant de sujets de dvotion, que de compositions tires de la
+mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _posies_. l'occasion
+de ces tableaux, Philippe II crivit de sa main, l'artiste, la lettre
+suivante[5]:
+
+Don Philippe, par la grce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de
+Jrusalem, etc.
+
+Notre am, j'ai reu votre lettre du 19 du mois pass, et j'ai t
+satisfait d'apprendre que vous aviez termin les deux _posies_: l'une
+de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas
+ces tableaux le mme accident qui est arriv votre peinture du Christ,
+j'ai consenti ce qu'ils soient dirigs sur Gnes, pour que de l ils
+me soient envoys en Espagne. J'en donne avis Garcia Hernands: vous
+les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon tat dans
+leurs caisses, et qu'ils soient emballs de manire qu'ils ne puissent
+pas tre abms en route. cet effet, il sera bien que vous, qui vous y
+entendez, vous les arrangiez vous-mme de votre main; car ce serait une
+grande perte s'ils venaient tre endommags. Bien que je me sois
+beaucoup rjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ
+dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _posies_ que vous me
+dites avoir commences, je serais encore plus satisfait si vous
+consentiez me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_,
+semblable celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas tre
+priv d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence
+que vous avez mise excuter ces oeuvres, que je tiens, comme de raison,
+pour tre de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas excut l'ordre
+que j'avais donn de vous en payer le prix, soit Milan, soit Gnes.
+Je viens prsentement de faire crire de nouveau ce sujet, et je me
+tiens pour assur que cette fois on ne manquera pas de se conformer ma
+volont.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus
+bas, G. Perez.
+
+Lorsque ces tableaux furent parvenus Philippe II, il en fut si
+satisfait, qu'il fit crire le 25 dcembre 1558, du couvent de
+Grunendal, prs de Gand, o il se trouvait alors, au gouverneur du duch
+de Milan, pour lui ordonner de faire immdiatement payer Titien les
+deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyes, l'une en 1541, et
+l'autre en 1548. Par le mme ordre, il recommande que le service des
+arrrages de ces pensions soit fait dornavant trs-exactement chaque
+anne. Et pour que cet ordre ne ft pas considr par le gouverneur de
+l'tat de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II
+ajouta de sa propre main les lignes suivantes:
+
+Vous savez dj la satisfaction que j'prouverai tre agrable
+Titien; c'est pourquoi je vous charge spcialement de le faire payer de
+suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir moi pour
+l'excution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G.
+Perez.
+
+Avec l'impression que donne l'histoire du caractre de Philippe II, et
+ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine croire que
+ce soit le mme prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge
+implacable de son propre fils, qui ait crit ces deux lettres. Comment
+ce souverain, absorb en apparence par la politique et la dvotion,
+pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les oeuvres de
+Titien, mais de descendre des dtails tels que ceux que nous venons de
+rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour
+les tableaux de ce grand matre? L'histoire, qui nous rvle ces faits,
+nous montre en mme temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutt
+elle nous montre la puissance de l'art, mme sur les hommes qui
+paraissent, premire vue, devoir rester le plus rebelles son empire.
+Au milieu des plus fortes proccupations d'un immense gouvernement,
+l'art, l'amour du beau s'tait ouvert une place dans cette me ardente
+et sombre, ct du fanatisme religieux et de la politique, et le
+pinceau de Titien avait subjugu le monarque le plus puissant et le plus
+absolu qu'il y et cette poque.
+
+Indpendamment des peintures que nous venons de citer, le matre
+vnitien excuta pour Philippe II, son grand contentement, le _Martyre
+de saint Laurent_ destin au chteau de l'Escurial; le _Tribut de
+Csar_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ dpos au tombeau par Joseph
+et Nicodme_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand loge.
+Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la
+reprsenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa
+noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son
+visage, dans la vrit de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes,
+comment se lamente un coeur touch du cleste amour, et qui exprime le
+plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien
+dire que c'est la nature mme qui se montre sur la toile, et que cette
+figure doit, l'avenir, servir de modle la symtrie de l'art, comme
+image du beau, comme exemple aux mes pnitentes, et enfin comme le
+tmoignage le plus clatant de ce que peut produire un habile pinceau,
+dirig par une savante main. Cette figure, d'une beaut vritablement
+surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....
+Aprs avoir rapport une octave du cavalier Marini en l'honneur de
+Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'ide de cette
+peinture lui fut inspire par une statue de femme de marbre antique.
+Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme
+modle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rle
+de Madeleine au srieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les
+larmes lui tombaient des yeux, exprimant en mme temps sur son visage ce
+repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en
+outre que pendant qu'il tait occup la peindre, le Titien tait
+tellement absorb par la contemplation de son modle, qu'il oubliait de
+prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant
+cette figure au roi d'Espagne, le peintre crivit Philippe II qu'il
+lui envoyait Madeleine, cette fin qu'avec ses larmes elle intercdt
+pour l'expdition des pensions qui lui avaient t assignes, et dont le
+payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majest.
+Le roi rpondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conserv que la
+lettre de son secrtaire G. Perez, qui est ainsi conue:
+
+Trs-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa
+Majest comme vous avez t servi, et les ordres que le roi m'a prescrit
+de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient
+vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez
+toujours dispos vous servir en toute circonstance. Il est juste que
+tout le monde s'empresse de venir en aide un homme qui sert le roi
+avec tant de zle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute
+satisfaction de Sa Majest. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il
+le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564.
+
+Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intrts: comme son
+matre, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir
+en change des services qu'il rendait l'artiste. Dans un
+_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa
+pense la plus chre, il ajoute discrtement:--Quant la figure de la
+trs-sainte Vierge que vous dites tenir ma disposition, je vous baise
+les mains; et lorsque arrivera la _Cne_ (destine au roi), je
+m'arrangerai de manire que Sa Majest fasse en faveur de Votre
+Seigneurie la dmonstration telle que de raison. Au service de Votre
+Seigneurie.--G. Perez.
+
+Ce tableau de la _Cne_ fut termin par Titien dans le courant de
+l'anne 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son
+gnie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses
+contemporains, la _Cne_ ne le cdait aucun de ses chefs-d'oeuvre, et
+lui-mme l'estimait l'gal de son immortelle _Assomption_, qui est
+reste Venise. Il apprit au roi catholique l'achvement de cette
+grande composition, en ces termes: De Venise, le 5 aot 1564.--La _Cne
+de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise Votre Majest,
+est maintenant, grce Dieu, entirement acheve, aprs sept annes,
+depuis que je l'ai commence, d'un travail sans relche, ayant voulu
+laisser Votre Majest, l'extrmit si avance de ma vie, cette
+dernire marque, et la plus grande, de mon trs-ancien dvouement.
+Plaise Dieu qu'elle semble au jugement si sr de Votre Majest telle
+que je me suis efforc de l'excuter avec le plus vif dsir de la
+satisfaire!...--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui
+taient pas payes, nonobstant tous les ordres du roi, rests sans
+excution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce
+qu'il devait la munificence de l'empereur Charles-Quint son
+pre.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le pass. Philippe
+II, la rception du tableau de la _Cne_, fut tellement transport
+d'admiration, qu'il lui envoya immdiatement, grce sans doute aux bons
+offices de son secrtaire G. Perez, deux mille cus de gratification, et
+il donna des ordres si prcis ses ministres de Milan et de Naples
+qu'ils s'empressrent de lui faire payer les annes arrires de ses
+pensions[7].
+
+Ce tableau de la _Cne_, destin au monastre de l'Escurial, y fut plac
+dans le rfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est rest
+dans ce palais peu prs le seul ouvrage de Titien, dont les autres
+tableaux ont t transports rcemment au muse royal de Madrid. Mais,
+soit que l'humidit du local ait nui cette grande peinture, soit que
+la fume et la vapeur des mets aient contribu obscurcir et gter ses
+brillantes couleurs, ou qu'il ait t volontairement lacr, toujours
+est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette
+oeuvre de premier ordre.
+
+Avant d'achever la _Cne_, Titien avait envoy Philippe II _Vnus et
+Adonis_; _Andromde attache au rocher et dlivre par Perse_; _Europe
+enleve par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il
+avait aussi compos pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui
+de _Promthe_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlvement d'Europe_.
+Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ la colonne_. Tous ces
+tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au muse royal de
+Madrid[8]. C'est l qu'il faut aller admirer le gnie de ce grand
+artiste, non moins remarquable dans ses _posies_, comme disait Philippe
+II, que dans ses compositions tires de l'vangile ou de l'criture
+sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous
+les genres; sa verve est inpuisable, et la varit de ses compositions
+n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. la
+vue de tant de chefs-d'oeuvre, dus l'imagination et la main d'un seul
+artiste, il faut reconnatre que Charles-Quint eut bien raison de le
+choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas
+moins bien inspir en lui conservant cette prfrence. Ces deux
+souverains ont donn, par ce choix, la preuve clatante qu'ils se
+connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient
+discerner le vrai gnie. Depuis prs de trois sicles, la postrit a
+commenc pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et
+l'histoire les a jugs; mais tant que dureront les toiles o le matre
+vnitien, avec un art qui n'appartient qu' lui, a caractris leurs
+physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit
+Ridolfi dans l'pigraphe qu'il a inscrite la tte de ses _Meraviglie
+dell'arte_, quoiqu'ils aient vcu pour mourir, ils ne sont morts que
+pour revivre[9]!
+
+ l'exemple de leurs matres, la plupart des grands seigneurs espagnols
+qui taient employs en Italie et en Allemagne, soit au commandement des
+armes, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent honneur
+d'tre dans les bonnes grces de l'illustre chef de l'cole vnitienne,
+et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapport, dans
+l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_[10], qu' son retour
+d'Allemagne Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des
+matresses de Gio. Battista Castaldi, gnral espagnol, l'un des
+protecteurs de l'Artin. En 1553, il excuta celui de Francesco Vargas,
+ambassadeur de Charles-Quint, que le pote Partenio a clbr dans un
+sonnet. Il reprsenta galement Antonio di Leva, gnral des armes de
+l'empereur, vtu d'un pourpoint l'antique, et avec une large toque sur
+la tte; le duc d'Albe; Ferdinand-Franois d'Avalos, marquis de
+Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aime de Michel-Ange, et
+Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux gnraux de
+Charles-Quint[11]. Le muse du Louvre possde ce dernier portrait, l'un
+des plus beaux de Titien.--Avalos, debout, tte nue, revtu d'une
+armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui
+tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. droite, un
+Amour apportant un faisceau de flches; une femme vue de profil, la tte
+couronne de myrte, la main droite pose sur sa poitrine, dans une
+attitude respectueuse; par derrire, une figure dont on ne voit que la
+tte en raccourci et les mains leves, qui soutiennent une corbeille de
+fleurs[12].
+
+Le Titien reprsenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant
+ses soldats la manire de Jules Csar. Le jeune homme plac prs de
+lui, qui tient son casque, est son fils an, qui remplissait les
+fonctions de lieutenant gnral des armes de Charles-Quint en
+Italie[13]. C'est l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino
+crivait de Venise, le 15 septembre 1551, son ami l'Artin: Si je
+voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une
+armure et quelque peu tremblant, sur cette toile o Titien, qui pour
+vous est plus qu'un frre, a peint au naturel le marquis Alphonse
+d'Avalos del Vasto, qui parle son arme avec le costume et la
+manire de Jules Csar. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en
+vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous
+contempler comme une effigie trs-digne et divine.
+
+Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier
+monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard la pourpre romaine, prit le
+nom de cardinal de Granvelle. Il fit, dit Mariette[14], grande figure
+la cour de Philippe II, comme son pre avait fait celle de
+Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande
+dpense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Diocltien, par
+Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur
+cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des
+antiquits de Rome, est le plus rare, le plus intressant et le plus
+curieux. Il a t imprim Anvers, chez Girolamo Coch en l'anne
+1558.--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il
+le traita dans sa maison de Venise en vritable grand seigneur. Aprs
+avoir racont qu' son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi
+Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit gnreusement
+plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demand le prix, Ridolfi
+ajoute: Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manires,
+entretenant chez lui un nombreux domestique, vtu d'une brillante
+livre, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit la
+cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes
+dpenses. On dit qu'il reut l'improviste dner chez lui les
+cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse ses
+serviteurs, il leur dit: Prparez le repas, car je me trouve tout un
+monde chez moi. Et, en attendant que le dner ft prt, il lia
+conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs
+portraits[15].
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son ducation.--Son
+ ambassade Venise.--Sa liaison avec le Titien, l'Artin et le
+ Sansovino.--Service signal qu'il rend ce dernier.--Son
+ altercation avec le pape Paul III.--Il est rappel en Espagne,
+ tombe en disgrce et est mis en prison la suite d'une querelle
+ dans le palais de Philippe II.--Son exil Grenade, ses travaux
+ dans cette ville.--Ses relations avec sainte Thrse.--Il meurt
+ Madrid.--Examen de ses oeuvres.--Sonnet de Cervants sur Mendoza.
+
+1503--1575
+
+
+De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vcut
+aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui
+fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, Venise. La vie de
+cet homme d'tat est curieuse tudier, en ce qu'elle se trouve mle
+aux vnements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle
+donne une haute ide de l'instruction aussi profonde que varie, et des
+rares qualits qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle
+n'est pas moins intressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza
+fut li avec le Titien, l'Artin, le Sansovino et beaucoup d'autres
+artistes.
+
+Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'dition
+qu'il a donne Valence, en 1776, de la _Guerre de Grenade_, prsentant
+les exemples les plus efficaces pour exciter imiter leurs actions, je
+me suis dtermin crire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza,
+excellent crivain et trs-habile politique, afin qu'en parcourant son
+histoire de Grenade, on puisse en mme temps avoir sous les yeux une
+notice sur ses tudes, et sur le soin et l'application qu'il apporta
+dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le
+prparrent crire d'une manire si remarquable.--Mais, pour que sa
+biographie ft complte, le savant auteur aurait d ajouter ses
+recherches des dtails sur les relations de son hros avec les artistes
+vnitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la
+politique, ont, en effet, occup une notable place dans l'existence de
+don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don
+Gregorio Mayans, nous essayerons de la complter par les renseignements
+puiss dans les _Maraviglie dell'arte_, de Ridolfi, dans la vie de
+Sansovino par le _Temanza_, et dans les lettres publies par Bottari.
+
+Don Diego Hurtado de Mendoza naquit Grenade, la fin de l'anne 1503,
+ou au commencement de 1504. Son pre, l'un des plus clbres gnraux
+qui servirent les rois catholiques dans la conqute du royaume de
+Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et
+premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frre
+germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et
+tous deux fils du clbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de
+Santillana. Sa mre tait doa Francisca Pacheco, seconde femme du
+marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc
+de Escalona. Il fut le cinquime des fils issus de ce mariage, qui tous
+se firent remarquer par les services rendus leur pays: le premier, don
+Luis, fut capitaine gnral du royaume de Grenade, et depuis prsident
+du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amriques; don
+Francisco, vque Jaen, et don Bernardino, gnral des galres de
+l'Espagne.
+
+Rien ne prouve qu'il naquit Tolde, comme on l'a prtendu; car on sait
+que ses parents restrent Grenade pendant les annes qui suivirent la
+conqute de cette ville. Leur prsence tait ncessaire dans cette cit
+turbulente qui, par suite du zle excessif dploy par le cardinal
+Ximens pour la conversion des Mahomtans, se rvolta vers la fin du
+mois de dcembre 1499, et dont les troubles durrent presque pendant
+deux annes. Il n'est pas supposer que, pour viter ce pril, la
+marquise, femme d'un caractre hroque, se soit rfugie Tolde. On
+doit croire plutt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albacin,
+lieu que le marquis choisit pour apaiser la sdition, et qu'elle
+s'tablit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant la grande
+mosque, comme si elle et t livre en otage.
+
+Don Diego reut une ducation trs-soigne. On croit qu'il eut pour
+principal matre Pierre Martir de Angleria, qui vivait Grenade, avait
+de grandes obligations la famille Mendoza, et devait au premier comte
+de Tendilla d'tre venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commena par
+tudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il
+alla terminer ses tudes Salamanque, o il apprit le grec et le latin,
+la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes tudes taient
+une excellente prparation la vie politique et au maniement des
+affaires, carrires rserves alors la haute noblesse espagnole. La
+dcouverte de l'Amrique, la conqute de Grenade, la runion des
+royaumes de Castille et de Lon sous un mme sceptre, la comptition de
+l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie,
+ouvraient cette poque un large champ l'ambition des grands
+seigneurs de la pninsule. Les principales familles de ce pays
+comprenaient l'importance d'une ducation solide, et la ncessit
+d'acqurir des connaissances varies, qui les missent la hauteur des
+fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour exercer.
+Aussi, tandis que la noblesse franaise continuait, en gnral, vivre
+dans une grossire ignorance, mprisant les lettres et ne connaissant
+d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans tre moins
+braves, ne ddaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus
+habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette
+diffrence d'ducation des deux peuples n'a peut-tre pas t assez
+remarque. En mettant tout amour propre national de ct, on peut dire
+qu'elle contribua plus qu'on ne le pense gnralement tablir et
+consolider, pendant tout le seizime sicle, la prdominance des armes,
+de l'administration et des ides espagnoles tant en Allemagne, dans les
+Pays-Bas, en Italie, Naples et en Sicile, que dans les deux Amriques.
+
+Pendant le sjour de don Diego l'universit de Salamanque, il aurait
+compos, selon quelques auteurs, _la vie de Lazarille de Tormes_, roman
+dans lequel notre Lesage a puis plus d'un caractre et plus d'une scne
+de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question trs-controverse;
+d'autres crivains attribuant cet ouvrage au frre Juan de Ortega,
+religieux hironimite.
+
+Aprs l'achvement de ses tudes, notre colier, attir comme tant
+d'autres de ses compatriotes par le dsir de la gloire, passa en Italie,
+o il combattit longtemps contre les Franais. On n'est pas fix sur les
+campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'aprs un
+passage de son histoire de la guerre de Grenade, o il parle des
+nombreuses armes dans lequelles il a servi sous les ordres de
+l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au sige de Marseille,
+et qu'il se trouva galement la bataille de Pavie o, suivant
+l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se
+distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce
+temps, il y avait l'arme plusieurs Espagnols de ce nom.
+
+Il est galement vraisemblable qu'il prit part la guerre faite
+Lautrec, l'occasion du duch de Milan; qu'il assista, en 1522, la
+bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en
+1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des
+proccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente
+inclination pour les lettres. Ds que l'arme avait pris ses quartiers
+d'hiver, temps ordinairement consacr aux plaisirs et l'oisivet, il
+quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus clbres
+universits, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre,
+des professeurs les plus renomms, les mathmatiques, la philosophie et
+les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leons d'Augustin Nifo
+et de Juan Montedosca, fameux philosophe svillan, qui tait en grande
+rputation dans les universits d'Italie, et qui mourut en 1532.
+
+Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer
+par Charles-Quint. Ce prince conut la plus haute ide des qualits de
+don Diego; il apprcia beaucoup ses services pendant toute la dure de
+son rgne, et lui confia les ngociations les plus difficiles: ds 1538,
+il tait ambassadeur Venise. Nous n'avons pas suivre ici don Diego
+de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de
+sa vie appartient l'histoire gnrale de son pays. Nous devons nous
+borner faire connatre l'existence qu'il menait Venise, et les
+relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes.
+
+Au milieu des ngociations les plus pineuses, le comte n'abandonna
+jamais le got qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il
+aimait particulirement se procurer des manuscrits grecs, les faire
+copier grands frais, ou les faire chercher et rapporter des
+extrmits les plus loignes de la Grce. C'est ainsi qu'il envoya
+jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou,
+pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi
+les anciens auteurs grecs. Il se servit galement de Arnoldo Ardnio,
+Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dpense,
+beaucoup de manuscrits de diverses bibliothques, et principalement de
+celle du cardinal Bessarion. Grce ces recherches, l'Europe, dit son
+biographe, put connatre beaucoup d'ouvrages ignors jusqu'alors, des
+plus clbres auteurs grecs sacrs et profanes, tels que saint Basile,
+saint Grgoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimde tout
+entier, Hron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothque que l'on
+publia les oeuvres compltes de Josphe.
+
+Mais, ce qui est surtout digne d'tre transmis la postrit, c'est le
+cadeau qu'il reut du sultan Soliman, auquel il avait renvoy libre et
+sans ranon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don
+Diego l'et rachet grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier.
+Le Grand-Seigneur voulait lui tmoigner sa satisfaction par un don en
+rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit recevoir qu'un
+prsent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et
+fait pour montrer le dsintressement d'un ministre de l'empereur. La
+rpublique de Venise se trouvait alors dans une extrme pnurie de bl.
+Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au
+Grand-Seigneur qu'il permt aux vaisseaux vnitiens d'acheter librement
+du froment dans ses tats, et de l'apporter dans ceux de la rpublique.
+Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable
+une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don
+Diego prfrait aux plus riches trsors. Les auteurs ne sont pas
+d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en
+ait envoy l'ambassadeur un navire entirement charg; d'autres disent
+qu'il n'en reut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un
+terme moyen, croit plus probable, d'aprs Ambrosio Morals et don
+Nicolas Antonio, qu'il en reut du sultan six caisses entirement
+remplies.
+
+La passion que don Diego apportait rechercher et runir des manuscrits
+l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir drob une partie de ceux que
+le cardinal Bessarion avait lgus la rpublique de Venise. Il les
+aurait rapports en Espagne, et on ne se serait aperu que plus tard de
+la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux
+manuscrits qu'il aurait enlevs. Cette accusation est rfute avec
+indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant
+plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a
+faite des _bibliothques grecque et latine_, ont dmontr l'existence de
+ces manuscrits la bibliothque de Saint-Marc[16].
+
+Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint Venise tait le
+rendez-vous de la socit lettre de cette ville. Les trangers de
+passage, cardinaux, vques, nobles, savants, tant Espagnols
+qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter.
+On aimait s'instruire dans sa conversation et couter ses
+explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait fond,
+et qu'il tudiait tous les jours. En considration de son savoir et de
+sa bienveillance, Paul Manuce lui ddia les oeuvres philosophiques de
+Cicron, corriges avec le plus grand soin; encore bien, dit-il, dans
+son ptre ddicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa
+sagacit, don Diego les possde encore plus correctes. On voit par
+cette ddicace, qu'il s'appliquait principalement la philosophie;
+qu'il prit chez lui une de ses soeurs, fort instruite dans la langue
+latine et galement distingue, et que l'opinion de don Diego, dans la
+mthode de l'enseignement de la jeunesse, tait que l'on gte les
+longues annes destines l'tude de la langue latine, en apprenant aux
+jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui
+avait inspire le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison.
+
+La bont de son caractre, sa gnrosit, son amour pour les lettres,
+le portrent venir en aide un grand nombre de Grecs, qui s'taient
+rfugis Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. cette occasion,
+Lazaro Bonamico lui adressa une ptre en vers latins[17], dans
+laquelle, dcrivant sa manire de vivre et les tudes auxquelles il se
+livrait, il l'engage s'abandonner son gnie, c'est--dire l'tude
+et la contemplation de la nature; il vante son application la
+philosophie, sa vigilance dfendre les droits de l'empereur, ses
+efforts pour rsister au Turc, l'ennemi commun; il loue son loquence,
+rappelle l'estime que le snat vnitien faisait de sa personne et le
+secours de bl qui, par son intervention, vita une horrible famine la
+srnissime rpublique; il loue la libralit avec laquelle il envoyait
+dans la Grce, ses frais, des savants chargs d'en rapporter des
+monuments anciens; il termine en montrant le crdit dont il jouissait
+auprs de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile,
+soit pour obtenir la grce des uns, soit pour favoriser l'avancement des
+autres[18].
+
+Vivant ainsi Venise dans l'tude, avec les savants et les lettrs,
+tout en dirigeant des ngociations qui le mettaient en rapport avec les
+personnages les plus influents de cette rpublique, don Diego ne
+pouvait manquer de prendre bientt got aux beauts de l'art, et de
+rechercher l'amiti des principaux matres de la brillante cole de la
+couleur. L'art, l'amour et la politique taient alors les seules
+occupations dignes d'un habitant de Venise, ft-il mme tranger. Mais
+l'aristocratie du livre d'or, par ses privilges et par ses richesses,
+tait seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la
+vie vnitienne. Elle dominait dans le snat, au Conseil des Dix, dans
+les lections; commandait les flottes et les armes, gouvernait Chypre
+et les tats de terre ferme; ce qui ne l'empchait pas de cder aux
+attraits de ces beauts faciles clbres par Le Bembo, l'Arioste et
+tant d'autres potes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait
+compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs sicles, il s'tait
+tabli entre les principales familles comme une rivalit publique, pour
+construire les plus beaux difices, glises, palais et autres monuments,
+et pour les faire dcorer des fresques et des mosaques les plus belles
+et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le
+milieu du seizime sicle, alors que l'cole vnitienne dans tout son
+clat, vit briller la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup
+d'autres peintres minents. Mais au milieu de cette plade, il manquait
+un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan
+Sansovino, qui chass de Rome, la suite du sac de cette ville par les
+bandes du conntable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses
+lagunes, et dcora sa patrie d'adoption des chefs-d'oeuvre de la
+sculpture et de l'architecture.
+
+Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux
+merveilleuses peintures exposes alors, non-seulement dans l'intrieur
+des palais et des glises, mais sur les murs extrieurs des monuments et
+des maisons particulires? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas
+de lutter de gnie dans ces fresques fameuses, peintes sur les
+diffrentes faades _du fondaco de' Tedeschi_, qui sont aujourd'hui
+dtruites, mais dont Zanetti nous a conserv une ide par ses
+gravures[19]? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'taient-ils
+pas orns la fois des oeuvres les plus remarquables de la peinture, de
+la sculpture, de la ciselure et de la mosaque? L'ambassadeur de
+Charles-Quint, admirablement prpar par ses tudes pour comprendre et
+aimer les belles choses, ne pouvait donc pas chapper l'influence de
+l'art vnitien.
+
+L'Artin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte tablit
+avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'crivain avait
+besoin de l'appui de l'ambassadeur du Csar pour obtenir et conserver
+les bonnes grces, c'est--dire les pensions et les gratifications du
+puissant empereur, en change de ses flatteries outres et de ses
+impudentes bassesses. Il s'attacha donc gagner la faveur de don
+Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais
+surtout en lui inspirant le dsir de possder des oeuvres du Titien, dont
+il tait a peu prs certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son ct,
+avait intrt mnager le reprsentant du souverain dont il cherchait
+devenir le peintre. Quant don Diego, il tait dj sous le charme du
+gnie vritablement irrsistible du chef de l'cole vnitienne. Avec ces
+dispositions rciproques, une troite intimit s'tablit entre l'homme
+d'tat, l'crivain et les deux artistes. Cette intimit ne fut point
+inutile Titien pour le soutenir la cour de Charles-Quint et
+l'accrditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout
+favorable au Sansovino, et l'aida efficacement se tirer d'une
+situation difficile, ainsi qu'on va le voir.
+
+Depuis longtemps, l'ancien btiment de la Monnaie (Zecca), sur la place
+Saint-Marc, menaait ruine, et on avait reconnu qu'il n'tait pas
+possible de le rparer. Il fut rsolu, en l'anne 1535, d'en construire
+un autre la mme place, et trois architectes furent chargs d'en
+prparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui
+fut ensuite excut. Ce magnifique difice est tout entier en pierres
+d'Istria. Les salles attenant la fonderie du rez-de-chausse ont des
+votes qui s'lvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas
+exact, ainsi que l'a crit Francesco Sansovino[20], fils de
+l'architecte, de dire qu'il n'est pas entr de bois dans la construction
+de ce btiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet vnement
+arriva pendant le jour. La faade sur la _Pescheria_ est trs-noble. La
+grande cour du milieu est entoure de vingt-cinq ateliers dans lesquels
+taient distribues autrefois les diffrentes industries ncessaires
+la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entres, l'une sur
+l'eau, du ct du canal qui rgne derrire les _Procuraties neuves_;
+l'autre sur la place Saint-Marc, qui dbouche sur un petit espace
+correspondant une arcade du portique de la Bibliothque de Saint-Marc.
+
+Cette bibliothque est elle-mme une oeuvre remarquable du Sansovino. Le
+motif qui la fit construire fut de placer convenablement les prcieux
+manuscrits et les livres qui avaient t lgus la rpublique, en
+partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet
+difice ne se compose que de deux ordres, un dorique trs-orn, et un
+gracieux ionique dont l'entablement prsente une frise d'une remarquable
+excution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttire au toit, rgne
+une balustrade, sur les pidestaux de laquelle sont disposes des
+statues fort belles, ouvrages des plus clbres lves du Sansovino.
+l'entre est un portique lev de trois marches au-dessus du niveau de
+la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres
+correspondant l'intrieur. Celle du milieu donne accs un magnifique
+escalier divis en deux branches, qui conduit une grande salle
+consacre un trs-prcieux muse de statues antiques donnes, pour la
+plus grande partie, la rpublique par les deux prlats Grimani,
+c'est--dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche
+d'Aquile. De cette salle, on passe la bibliothque, situe au levant,
+et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino
+ne construisit entirement que la partie qui comprend l'escalier, le
+muse et la bibliothque: le surplus fut termin treize ans aprs sa
+mort.
+
+Comme cette construction dura plusieurs annes, il y arriva un accident
+qui mit en pril non-seulement la rputation de l'architecte, mais mme
+sa libert et sa fortune. C'est dans cette circonstance que
+l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut
+trs-secourable. On doit croire que cet homme d'tat prenait un grand
+intrt cette entreprise, puisque, dans le mois de fvrier 1540,
+l'Artin l'invita par un billet venir en masque, sur la place
+Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino[21]. Vers la
+fin de 1545, les cintres taient poss, et l'on murait la grande vote
+qui devait recouvrir la bibliothque. Pour que les murs latraux pussent
+rsister la pousse de cette vote, l'architecte avait dispos, de
+cinq pieds en cinq pieds, des chanes de fer qui, comme la corde d'un
+arc, traversaient toute la longueur de la bibliothque, d'un mur
+l'autre. Cette opration tranant en longueur plus que le Sansovino ne
+l'avait suppos, la gele arriva, et nanmoins on continua le travail.
+La vote fut termine vers la mi-dcembre; mais le 18 du mme mois, vers
+une heure du matin, elle s'croula tout coup, entranant avec elle les
+murs situs du ct du palais ducal. Cet vnement causa une grande
+rumeur et une stupfaction gnrale dans la ville; et il y eut un
+fonctionnaire trop zl qui, de sa propre autorit, se hta de faire
+incarcrer le malheureux artiste.
+
+Ds quatre heures du matin, L'Artin avait appris la msaventure du
+pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui tait
+alors Rome, afin qu'il intervnt et fit intervenir, auprs du snat et
+du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur
+ami commun et compre. Si le Sansovino, comme tous les hommes
+suprieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient exploiter
+contre lui cet vnement, il trouva de chauds dfenseurs parmi ses amis
+et ses lves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par
+l'ardeur de son zle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier agir; il
+tait alors Sienne, dont Charles-Quint l'avait nomm gouverneur, tout
+en lui conservant son ambassade de Venise. Ds qu'il eut reu la
+nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer Venise une personne
+de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il
+pourrait avoir besoin. Bien qu'il ft interdit aux ambassadeurs
+trangers de se mler des affaires du gouvernement de la srnissime
+rpublique, il est croire que, par ses relations avec les principaux
+membres du snat et du Conseil des Dix, l'envoy de Charles-Quint ne fut
+pas tranger l'heureuse issue de la ngociation entreprise pour tirer
+l'architecte du mauvais pas dans lequel il tait tomb. Grce aux
+dmarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit
+enfermer sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se
+disculpa pas facilement auprs des procurateurs _di sopra_[22], de son
+dfaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son
+traitement suspendu, et d'tre condamn une amende de mille ducats,
+qui devaient tre employs refaire les parties croules de l'difice.
+L'artiste supporta ce malheur avec rsignation; car quoi bon, dit un
+de ses biographes, en citant un vers du Dante[23], se rvolter contre sa
+destine?
+
+On abandonna alors le projet de faire la vote en pierre, et il fut
+dcid, avec raison, qu'on tablirait une toiture, et qu'on placerait,
+au-dessous une vote en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme
+un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui rpare
+ce qu'il a mal fait, prit part la reconstruction des parties tombes.
+Les procurateurs voulurent bien consentir lui prter mille ducats,
+mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqus
+aux statues de bronze de la _Logetta_; et trois cents aux bas-reliefs,
+galement de bronze, placs dans le haut, gauche de la chapelle ducale
+de Saint-Marc.
+
+Ds le mois d'octobre 1546 la reconstruction tait trs-avance, car le
+cardinal Bembo crivait de Rome: Magnifique et excellent messire Jacopo
+Sansovino, mon trs-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en
+m'apprenant que vous aviez amen la rdification du btiment que vous
+faites pour l'illustrissime seigneurie un tel degr d'avancement, que
+sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a t aussi agrable que
+m'avait t pnible, par divers motifs, mais surtout par l'amiti que je
+vous porte, l'croulement de cette construction, arriv l'anne
+dernire. Maintenant qu'elle est arrive au degr que vous dites, je
+m'en rjouis avec vous, autant qu'il convient l'attachement que je
+vous porte, et qui me fait dsirer de trouver l'occasion de vous montrer
+par ses effets qu'il n'est pas mdiocre. Je n'ai rien autre chose vous
+dire, si ce n'est que vous fassiez attention conserver votre
+sant.--De Rome, le 23 octobre 1546; prt satisfaire vos dsirs.--P.
+card. BEMBO.[24]
+
+Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'tait croul avait t
+reconstruit, et l'difice entier tait compltement termin au
+commencement de l'anne suivante, c'est--dire, suivant l'usage alors
+adopt Venise, en mars 1548. Ds le mois de fvrier prcdent, le
+Sansovino avait t rtabli dans ses fonctions d'architecte, avec le
+mme traitement qu'auparavant. On lui restitua mme la portion de ses
+appointements, dont le payement avait t provisoirement suspendu.
+
+La vote de la bibliothque fut alors divise en plusieurs espaces,
+destins tre dcors de peintures par les principaux matres de
+Venise. Les procurateurs voulant donner une rcompense d'honneur celui
+dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de
+Titien et de Sansovino pour dcider la question. Mais ces derniers,
+dsirant viter le reproche de partialit, voulurent savoir de chacun
+des concurrents, sparment, quelle tait l'oeuvre qui, aprs la sienne
+propre, lui paraissait prfrable. Ils dsignrent tous la composition
+de Paul Vronse, et les deux arbitres rendirent leur dcision en faveur
+de ce grand peintre[25].
+
+Nous ignorons si ce fut cette poque que le Titien fit le portrait en
+pied de don Diego de Mendoza, clbr par le Partenio dans le sonnet
+suivant:
+
+ Chi vuol veder quel Tiziano Apelle
+ Far dell'arte mia tacita natura,
+ Miri il Mendoza si vivo in pittura
+ Che nel silenzio suo par che favelle.
+ Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle
+ Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura:
+ Talche il ritratto esprime quella cura
+ Che hanno di lui le generose stelle.
+ Dimostra ancor nella sembianza vera
+ Non pur il sacro illustre animo ardente,
+ E delle sue virt l'eroica schiera,
+ Ma i pensier alti della nobil mente
+ Che in le sue gravit raccolta e intera
+ Tanto scorge il futur quanto il presente[26].
+
+Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature
+muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son
+silence, il parat parler. Le pinceau qui l'a reprsent en pied lui a
+donn mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que
+ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses toiles qui ont
+prsid sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre
+encore, non pas seulement son me illustre et ardente, avec
+l'accompagnement de ses vertus hroques; mais il rvle aussi les
+penses profondes que son esprit scrutateur examine et mdite, afin de
+pntrer et le prsent et l'avenir.
+
+Si don Diego, comme le prtend son biographe[27], tait un Dmosthnes
+devant le snat vnitien, et un Socrate dans sa maison, au moins il
+aurait d reconnatre que ce n'tait pas un Socrate insensible aux
+charmes des Las vnitiennes, de tout temps renommes pour leur beaut.
+Ridolfi raconte[28] que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de
+ses matresses (_una sua favorita_), et que le mme Partenio a chant
+ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspire
+au grave ambassadeur:
+
+ Furtivamente Tiziano e Amore
+ Preser 'ambi i penelli e le quadrella;
+ Due esempi han fatto d'una donna bella,
+ E sacrati al Mendoza, aureo signore.
+ Onde egli altier di si divin favore,
+ Per seguir cotal dea, come sua stella,
+ Con cerimonie appartenenti a quella,
+ L'uno in camera tien, l'altro nel core.
+ E mentre quell'effigie e questo imago
+ Dentro se scopre e fuor cela ad altrui;
+ E in cio, che pi desia, meno appar vago.
+ Vanta il secreto, che si asconde in lui,
+ Che s'ogn'un del foco suo presago,
+ Ardendo poi non s verun di cui.
+
+Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la
+palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chre au Mendoza,
+chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant
+suivre cette desse comme son toile, et la traiter avec les honneurs
+qu'elle mrite, ce seigneur a plac l'un des portraits dans sa chambre
+et fait entrer l'autre dans son coeur. Et, tandis qu'il admire en
+lui-mme ces deux images, il les cache avec soin tout autre, se
+montrant ainsi, en apparence, peu dsireux de ce qu'il souhaite le plus.
+Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si
+l'on peut prsumer qu'il brle du feu de l'amour, au moins ne sait-on
+pas quel est l'objet de sa flamme.
+
+Les sonnets de Partenio ne restrent sans doute pas sans rcompense; car
+les potes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'crire
+seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego tait gnreux.
+Tiraboschi[29] rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre cus d'or
+Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoy la description de la gravure
+du portrait de Charles-Quint, par nea Vico Parmigiano. Cette
+description, imprime d'abord Venise en 1550, par le Marcolini, fut
+plus tard ddie de nouveau par l'auteur, qui cherchait tirer profit
+de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[30].
+
+Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa
+mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade Rome,
+qui le contraignit, son grand regret, de quitter dfinitivement
+Venise. Sa carrire politique ressemble celle de tous les hommes
+d'tat de son sicle. Il recevait de ses matres, Charles-Quint et
+Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en
+les faisant excuter avec le zle et mme le fanatisme ardent qui
+dominait alors la cour d'Espagne. Le comte parat avoir eu en partage
+un caractre violent et passionn qui, dans l'ge mr et mme dans la
+vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrmits regrettables.
+C'est ainsi, qu'tant ambassadeur Rome, il eut une vritable
+altercation avec le pape Paul III (Farnse), l'occasion de la
+translation Bologne des Pres du concile de Trente, qu'il convenait
+mieux la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernire
+ville[31]. Le pape, irrit des remontrances de l'ambassadeur, voulut le
+consigner dans son palais, mais don Diego lui rpondit avec hauteur:
+Qu'il tait cavalier, et que son pre l'avait t; qu'en cette qualit,
+il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son
+matre, sans aucune crainte de Sa Saintet, quoique conservant toujours
+le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'tant ministre de
+l'empereur, sa maison tait l o il voulait qu'il mt les pieds, et que
+l o il se trouvait, il se trouvait en toute sret.
+
+Il parat qu'il rentra en Espagne vers l'anne 1554, qu'il fut maintenu
+dans le conseil d'tat, et qu'il accompagna Philippe II la grande
+journe de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus
+auprs de ce prince de la mme confiance qu'il avait pendant si
+longtemps inspire son pre, soit que sa conduite en Italie et
+dplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dt naturellement perdre de
+son crdit.
+
+Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et
+c'est cette poque qu'il composa deux ptres critiques, vives,
+loquentes et remplies, suivant l'apprciation de son biographe[32], des
+plus dlicates beauts de la langue castillane, sur l'histoire de la
+guerre de Charles-Quint contre les luthriens, que venait de publier
+in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier
+Arcade: dans la premire lettre, il critique ouvertement cet ouvrage;
+dans la seconde, sous prtexte de le dfendre, il relve ses erreurs
+avec encore plus d'acrimonie. Ce caractre ardent avait besoin d'action,
+et n'tant plus absorb par le maniement des grandes affaires, il
+cherchait un autre aliment son activit encore toute juvnile.
+
+Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulire, qui dcouvre
+l'emportement de son humeur et peint bien les moeurs de ce sicle. Se
+trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle
+avec un autre grand seigneur. Aprs un change d'invectives, ils en
+vinrent aux mains, et don Diego ayant arrach le poignard de son
+adversaire, le prcipita par la fentre. Don Gregorio Mayans ne dit pas
+si ce seigneur fut tu ou bless; mais c'est fort probable, si l'on
+rflchit qu'il fut jet du balcon d'un des tages levs du palais.
+Cet vnement fit beaucoup de bruit et dplut extrmement Philippe II,
+qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exil de
+la cour, aprs avoir employ presque toute sa vie rendre d'importants
+services la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui
+passaient alors pour acceptables. Il crivait don Diego de Espinosa,
+vque de Sigenza et prsident du conseil de Castille: ...Je pourrais
+citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a
+feint d'ignorer la conduite, et qui ont t promptement rtablis dans
+leurs honneurs et leur crdit, sans avoir t, pour ce qu'ils avaient
+fait, considrs comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est oblig
+d'aller en exil, parce que, revenant par ici, l'ge de soixante-quatre
+ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans
+qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une rprimande proportionne. Et
+afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler
+beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation
+qui me rend muet parlera partout.
+
+Ces explications hautaines n'apaisrent point le ressentiment du roi. Il
+fut donc oblig de se retirer Grenade, o il vcut dans le calme de
+l'tude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prvt les troubles qui ne
+tardrent pas s'lever dans cette province, et qui se prolongrent de
+1568 1570. Don Diego vit clater, en effet, la rvolte de la
+population moresque, perscute dans ses croyances par le zle outr des
+conqurants. Il crivit alors sa clbre _Histoire de la guerre de
+Grenade_, compose la manire de Salluste, remplie de maximes et de
+rflexions dignes d'un homme d'tat, et prsente dans un style vif,
+concis et profond qui n'a pas t surpass en espagnol. Ce soulvement
+ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa
+beaut, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il
+continua d'y rsider en cultivant les lettres, et en particulier la
+posie, comme on le voit par l'ptre en vers ou hymne qu'il adressa
+don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal
+que le pape Pie V lui avait envoy, en mars 1568. Dans cette pice, il
+traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'tre
+exil de la cour.
+
+Don Diego tait consult par ses compatriotes les plus instruits sur les
+sciences et, en particulier, sur les antiquits de l'Espagne, dont il
+avait fait une tude approfondie. Il n'avait jamais cess d'entretenir
+la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues
+hbraque, arabe et grecque. Il se mit donc faire des recherches sur
+les antiquits arabes; il fut dtermin entreprendre ce travail par le
+grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait Grenade.
+Malheureusement, ces recherches n'ont pas t publies; c'est fort
+regrettable, car elles jetteraient une vive lumire sur l'origine et la
+destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui
+entirement dtruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait runi plus
+de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jrme de Zurita,
+auquel il en communiqua quelques-uns pour tre insrs ou cits dans ses
+_Annales de l'Aragon_.
+
+Notre personnage touchait alors sa soixante-dixime anne, et les
+infirmits lui taient venues avec la vieillesse. Ses ides tournrent
+l'extrme dvotion; il se mit en correspondance avec sainte Thrse et
+avec son directeur, le frre Jrme Gracian, qui l'avait assiste dans
+l'tablissement de la rforme de son ordre (des Carmlites). Don Diego
+lui crivit de fixer un jour pour le recommander Dieu d'une manire
+toute spciale. La sainte rpondit que, le jour indiqu, elle et ses
+soeurs communieraient son intention et qu'elles rempliraient cette
+journe le mieux qu'elles pourraient[33].
+
+Cette ferveur dvote n'empchait pas le comte de faire des dmarches
+pour obtenir de rentrer la cour. Philippe II lui permit enfin, au
+commencement de 1575, de se rendre Madrid, soit pour se justifier,
+soit pour terminer quelques affaires. En tmoignage de sa
+reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit
+en route pour Madrid. Mais peine arriv, il fut pris d'un mal de jambe
+et mourut en avril 1575[34].
+
+En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jrusalem, chapelain et
+musicien de chambre du roi d'Espagne, le frre Jean Diaz Hidalgo,
+publia, en un volume petit in-4 imprim Madrid, quelques-unes des
+posies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre:
+_Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del
+emperador Carlos Quinto en Roma_[35]. Il a ddi ce volume don Inigo
+Lopez de Mendoza, quatrime marquis de Mondejar. L'diteur n'a pas voulu
+publier les autres oeuvres de don Diego, tant, dit son historien[36],
+cause de la singularit des matires qui s'y trouvent traites, que
+parce qu'elles ne sont pas faites pour tre mises entre les mains de
+tout le monde. D'un autre ct, le frre Jean Diaz nous apprend, dans
+son avertissement ses lecteurs, que les autres posies de don Diego
+consistaient en satires et pices burlesques qu'il avait composes pour
+son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer
+l'impression par respect pour la mmoire de leur auteur.--Nous ignorons
+dans quel dpt public ou priv peuvent se trouver aujourd'hui les
+manuscrits de tous ces ouvrages.
+
+Quant au volume publi Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de
+pices dans tous les rhythmes: il y a des glogues, des _villanzicos_,
+espces de pastorales, des _canziones_, des ptres, des stances, des
+sonnets, des _quintas_, ou suite de cinq vers, des _redondillas_,
+morceaux qui rptent les mmes rimes, comme le refrain de nos
+chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis,
+Hypomne et Atalante; l'Hymne la louange du cardinal de Espinosa, etc.
+La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le got
+des Italiens du temps. On trouve cependant des ptres qui se
+distinguent par des penses plus srieuses, et par quelques remarquables
+descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie
+et de la Sicile. Il n'appartient pas un tranger de parler du style:
+les Espagnols le trouvent vif, lgant et pur.
+
+Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont
+t inspires don Diego par les suites de la scne que nous avons
+rapporte, et aprs laquelle il fut arrt et mis en prison. Il a
+dplor, en _redondillas de pie quebrado_ (rimes vers ingaux et
+briss), son emprisonnement et sa disgrce, et ses vers[37] peignent
+bien l'tat violent de cette me ardente et fire, dont l'orgueil tait
+si cruellement humili sous cette punition. la suite, on trouve des
+_quintillas_ (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans
+l'entendre. On voit aussi, par plusieurs ptres en _redondillas_ sa
+dame (p. 126, 132, 134, 139 v), que la querelle fatale, dans laquelle
+il s'tait laiss emporter jusqu' jeter son adversaire par une des
+fentres du palais de Philippe II, avait t cause par la jalousie, et
+pour venger l'honneur outrag de sa belle. Ce n'est pas l le trait le
+moins singulier de notre personnage, qui tait alors parvenu, ainsi
+qu'il le dit lui-mme dans sa lettre au cardinal de Espinosa, l'ge de
+soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait
+encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses _quintas_ sa
+matresse, qu'il tait oblig de quitter pour se rendre en exil
+Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive[38]. Il est bien
+regretter que l'diteur des posies de don Diego, ou son biographe,
+n'ait pas expliqu l'nigme de cette aventure; mais ils ont sans doute
+t retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille,
+dont le nom aurait t ml cet vnement.
+
+L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion cette
+histoire, dans le sonnet suivant, compos en l'honneur de don Diego de
+Mendoza et de sa renomme[39]:
+
+ En la memoria vive de las gentes,
+ Varon famoso, siglos infinitos,
+ Premio que le merecen tus escritos,
+ Por graves, puros, castos, y excelentes.
+ Las ansias en honesta llama ardientes,
+ Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos,
+ Que en ellos suavemente van descritos,
+ Mira si es bien ( fama) que los cuentes?
+ Y aunque los lleves en ligero buelo
+ Por quanto cine el mar, y el sol rodea,
+ Y en laminas de bronce los escultas.
+ Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo,
+ Que el renombre immortal, que se dessea,
+ Tal vez le alcanan araorosas culpas.
+
+Vis dans la mmoire des nations, homme illustre, pendant une longue
+suite de sicles, rcompense due tes crits graves, purs, corrects,
+excellents. Les soupirs brlants d'une honnte flamme, les Etnas, les
+Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agrable description, considre,
+ Renomme, si ce sont bien l rellement des fables! l'aide de tes
+ailes lgres, rpands-les partout o s'tend la mer, et o le soleil
+darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le
+monde saura ce que savait dj le ciel, que l'immortel renom dont il
+brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.
+
+Parmi les posies imprimes de don Diego, il n'y en a pas sur les arts,
+et aucune de ses ptres n'est adresse ses amis de Venise. Si l'on
+et publi ses autres posies lgres, ainsi que ses lettres en prose,
+on aurait sans doute trouv sa correspondance avec le Titien et le
+Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza
+restera toujours attach ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a
+prdit Cervants, sa mmoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement
+comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup
+prfrable, comme celle d'un pote illustre, d'un grand historien, et
+d'un amateur clair des beauts de l'art[40].
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE COMTE-DUC D'OLIVARS
+
+1587--1645
+
+ Naissance, ducation, caractre du comte-duc d'Olivars.--Il
+ devient le favori du prince des Asturies, fils et hritier
+ prsomptif du roi Philippe III.
+
+1587--1621
+
+
+Le long rgne de Philippe IV[41], si funeste la grandeur de la
+monarchie de Charles-Quint, peut tre considr comme l'ge d'or de la
+peinture, des lettres et de la posie en Espagne. Pour ne citer que les
+plus illustres parmi les potes et les artistes, il vit natre ou
+fleurir la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon
+Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano
+et Murillo. Cet clat extraordinaire des lettres et des arts, qui
+aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas d seulement un
+concours de circonstances favorables; comme Lon X Rome, et les
+Mdicis Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le
+comte-duc d'Olivars, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir
+lev l'art et la littrature espagnole son plus haut degr de
+splendeur. Le ministre contribua plus encore que son matre cet
+avancement; non que le roi ne ft port vers le beau par d'heureuses
+dispositions: mais, d'un caractre naturellement apathique et port
+l'ennui et la tristesse, cette maladie hrditaire des descendants de
+Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilit,
+d'tre excit par le favori auquel il abandonnait compltement les rnes
+de l'tat. Le pouvoir d'Olivars tait si absolu, qu'il est rellement
+vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux annes, Philippe IV se
+contenta de rgner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans
+contrle la vaste monarchie espagnole.
+
+Nous n'avons point considrer ici le comte-duc d'Olivars du ct de
+la politique; fidle au plan que nous nous sommes impos, nous nous
+attacherons exclusivement retracer les services qu'il rendit aux arts,
+la protection qu'il accorda aux artistes, et particulirement celle dont
+il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez.
+
+La vie du favori de Philippe IV a t raconte de diverses manires par
+plusieurs de ses contemporains, selon que l'intrt personnel ou la
+haine de l'crivain le portait dire du bien ou du mal du ministre et
+de son gouvernement. Voiture[42], envoy de Gaston d'Orlans Madrid,
+o il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc,
+ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a trac d'Olivars un portrait
+que Plutarque ne dsavouerait pas pour un de ses hommes illustres de
+l'antiquit. Mais l'habitu de l'htel de Rambouillet exagre, de parti
+pris, les qualits du ministre, et amoindrit ses dfauts. Reprsentant
+la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander
+Olivars l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince,
+chef de mcontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter
+le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait
+ encourager les troubles en France, et caresser ceux qui en taient
+les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible la
+louange, en sa qualit de pote, parat donc, dans cette circonstance,
+avoir t la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe
+IV. Nanmoins, sous la rserve de la vrit, qui ne se trouve point dans
+le portrait d'Olivars, ce morceau est, peut-tre, ce que le prcurseur
+des grands crivains du sicle de Louis XIV a laiss en prose de plus
+remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet loge,
+elle ne doit pas nanmoins rendre injuste envers la mmoire
+d'Olivars. Nous n'admettrons donc pas compltement avec Voiture que:
+Pour ce qui est de son esprit, il ne peut tre mis en doute de
+personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il
+s'tend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en
+Occident, et conduit seul en mme temps les plus importantes affaires de
+l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connatre, il est merveilleusement
+prompt, actif, pntrant, subtil, charmant et agrable, plein de feu et
+de lumires. Mais nous conviendrons avec lui: Qu'il entra dans les
+affaires en un temps o il semblait que le gnie de l'Espagne commenait
+ se lasser, et que cette monarchie, qui avait t mise au dernier point
+de sa grandeur par Charles-Quint, et subsist peine sous Philippe
+second, semblait vouloir dcliner sous les autres rois.
+
+Un autre crivain, le comte de la Rocca, a publi[43] sous ce titre:
+_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premires annes
+de sa faveur,_ une histoire d'Olivars, qui est un vritable
+pangyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modle
+accompli, imiter en toutes choses, et l'exagration de la louange doit
+faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a
+probablement prsents sa manire.
+
+Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins
+flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivars, faire partie du
+conseil suprme de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop
+s'tonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son
+ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle
+cet crivain raconte les choses les plus simples, et les rflexions,
+plus que naves, mais visant l'effet, dont il accompagne les faits les
+plus ordinaires[44].
+
+Si la vrit historique ne se trouve gure dans ces trois ouvrages, elle
+ne parat pas mieux respecte dans le roman de Gil Blas, o Le Sage nous
+reprsente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45];
+tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout oppos celui de
+Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prtention de mettre l'histoire
+dans son admirable roman de moeurs qui peint si bien le coeur humain. Il
+faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il
+dit des relations du ministre avec Santillane.
+
+Ce qui a tout l'intrt d'un roman, c'est le rcit passionn de la chute
+du comte-duc par le pre Camillo-Guidi, religieux dominicain, rsident
+la cour d'Espagne pour le duc de Modne. Ce bon pre, nous ne savons
+pour quel motif, se montre l'ennemi acharn du favori de Philippe IV,
+soit qu'en cela il ait obi aux instructions ou aux tendances de son
+prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes:
+
+ ...Tant ne animis coelestibus ir!
+
+Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tomb que haine et mpris. Ce
+moine dit quelque part[47]: _Uno che sia ingiustamente perseguitato, e
+che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e
+una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,--Celui qui est injustement
+perscut, et qui peut justement se venger, a toute l'nergie dans les
+paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.--Il fallait
+que le favori de Philippe IV et bien vivement offens le prtre, pour
+qu'il savourt ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit,
+son libelle, rapproch des louanges excessives du comte de la Rocca et
+du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une exprience
+chimique, analyser et rechercher la vrit.
+
+Don Gaspar de Gusman, troisime comte d'Olivars, tait le second fils
+de don Henri de Gusman, ambassadeur Rome pour Philippe III, et de dame
+Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mrite. Il naquit Rome en
+1587, et pendant l'espace de douze annes il suivit son pre, toujours
+charg de ngociations importantes, et qui devint successivement
+vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentr en Espagne avec son pre, il
+fut, en sa qualit de pun, destin l'glise, et commena ses tudes
+par le droit canonique, alors la base de toute ducation solide. Sa
+naissance et le crdit de son pre lui firent bientt obtenir le grade
+de recteur de l'universit de Salamanque, la plus clbre alors de
+l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrire
+ecclsiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignits
+de l'glise, si la mort de son frre an n'tait pas venue changer sa
+destine. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut
+mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au
+premier, que de natre dans cette condition. L'histoire d'Olivars
+prouve la vrit de cette rflexion. Il devait la place que lui
+assignait sa naissance l'instruction srieuse qu'il avait acquise: la
+mort de son frre an, don Girolamo, et bientt aprs celle de son
+pre, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes
+affaires de l'tat, le mirent mme d'ajouter l'influence de sa
+famille et de sa fortune les avantages d'une ducation aussi brillante
+que srieuse. Au dire mme de ses ennemis les plus impitoyables, le
+comte-duc parlait et crivait la noble langue castillane avec la plus
+rare perfection: il tait vers dans les idiomes anciens, et savait
+galement bien le franais et l'italien. Il se prsenta donc la cour,
+non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que
+donnent des connaissances nombreuses et varies un esprit vif et
+pntrant.
+
+Son mrite le fit bientt distinguer; et, soit qu'on voult utiliser les
+dons de son intelligence, soit que ses envieux dsirassent l'loigner
+pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'tait
+alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la
+rivalit de la France et de l'Espagne rendait encore plus dlicat.
+Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus
+prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'exprience des ngociations
+avec la cour de Rome, il tait rare qu'on ne les y laisst pas
+longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la
+conscience de sa valeur, et visant dj, peut-tre, vivre dans la
+familiarit de l'hritier prsomptif de la couronne, il refusa les
+hautes fonctions qui lui taient offertes, bien qu'on lui et promis
+qu'elles le mneraient la _Grandesse_. Mais il considrait cette
+ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrt dans sa
+carrire[49].
+
+Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui
+offrir bientt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport
+avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter.
+
+Ds 1612, le prince des Asturies, fils et hritier prsomptif de
+Philippe III, quoiqu' peine g de sept ans[50], avait t fianc la
+fille ane de Henri IV, la princesse lisabeth, que les Espagnols
+nommrent Isabelle. En mme temps, le mariage de Louis XIII avait t
+arrt avec l'infante Anne d'Autriche, fille ane de Philippe III. Il
+entrait alors dans la politique des deux cours de chercher se
+rapprocher par des alliances: aprs les luttes si longues et si
+acharnes qui, depuis le rgne de Franois Ier jusqu' la fin de
+celui de Henri IV, c'est--dire pendant prs d'un sicle, avaient
+ensanglant presque toutes les parties de l'Europe, il tait naturel que
+les deux principaux antagonistes cherchassent se donner des gages de
+paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en
+novembre 1615, les cours d'Espagne et de France rsolurent d'changer
+les deux jeunes princesses, livres, pour ainsi dire, comme des otages
+de paix. Cet change eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa.
+Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus son rang, on
+avait donn au prince des Asturies une maison compose de l'lite de la
+noblesse espagnole. Olivars en faisait partie, comme gentilhomme de la
+chambre; il avait alors vingt-huit ans. Mari ds 1607 avec Agns de
+Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'hritier prsomptif
+avec le double appui de son mrite personnel et l'influence de deux
+puissantes familles. La diffrence d'ge lui permettait d'ailleurs
+d'acqurir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus
+irrsistible, que don Philippe tait naturellement apathique. Aussi, la
+pntration d'Olivars, son habilet flatter les gots de son matre,
+lui assurrent bientt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se
+dmentit pas pendant plus de vingt-cinq annes.
+
+Ce ne fut pas toutefois sans prouver une vive rsistance de la part de
+ses rivaux, qu'il acquit une telle prpondrance. La vengeance et
+l'assassinat taient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi,
+le comte fut-il plusieurs fois en butte des attaques imprvues qui le
+mirent deux doigts de sa perte.
+
+Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivars n'et offens
+personne, il courut deux fois le danger d'tre tu. La premire, par
+quatre assassins qui l'attendaient sa rentre chez lui; la seconde,
+par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait
+seul. Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement prserv, sans
+qu'il s'apert du pril qu'il venait de courir.
+
+En supposant que les rivalits politiques et les rancunes de l'ambition
+due aient pu inspirer ces vengeances, il est galement permis de
+croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-tre pas rests trangers
+ ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de
+cette nigme, lorsqu'il dit d'Olivars[52]: tant jeune,... il fut sans
+doute le plus galant de la cour, jusqu' ce qu'il en ft le plus
+puissant. On ne doit donc pas s'tonner de voir le plus galant cavalier
+espagnol, expos aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous
+expliquera plus tard quelles furent les consquences de ces galanteries
+sur la carrire politique du comte-duc.
+
+C'est sans doute son dsir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut
+rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers.
+Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et trs-bien.
+Mais il eut honte aprs les avoir faits, les brla, et condamnait, dans
+un ge plus avanc, les premires saillies d'un esprit faible et
+surpris. Il ne pouvait mme souffrir qu'avec tant d'ambition il et log
+tant d'amour, et que la gloire et succd si tard sa tendresse.....
+D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce
+que l'une excite l'autre, si l'on se tempre, et s'il est vrai que
+l'amour dlasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes
+choses[53]. Quoi qu'il en soit de cette thorie, Olivars ne parat
+l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion
+dominante de sa vie. Expos, dans la maison du prince des Asturies,
+l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres
+et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et
+d'Uzde, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assur de son
+influence sur l'hritier prsomptif, attendit patiemment la mort du roi.
+Elle arriva le 31 mai 1621, et, ds ce moment jusqu'en 1643, Olivars
+fut le vritable souverain de l'Espagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Avnement de Philippe IV.--Son caractre, son amour des lettres et
+ des arts.--Son talent et son got pour la peinture, qu'il avait
+ apprise de don Juan Bautista Mayno.
+
+1621--1665
+
+
+Le jeune monarque, qui venait de succder son pre, n'avait encore que
+seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au
+pouvoir, dj rompu aux intrigues de la cour, et connaissant fond le
+caractre et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que
+la paresse de ce prince, son apathie, son loignement des affaires,
+habilement entretenus dessein, exercrent la plus fcheuse influence
+sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de
+reconnatre, qu'il ne manquait d'aucune des qualits essentielles qui
+rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV tait brave,
+judicieux, prudent, persvrant dans ses entreprises, modr en toutes
+choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilit apparente
+n'taient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en
+public, pour ne pas droger la dignit, la majest royale. Mais,
+rentr dans ses appartements particuliers, la gravit du descendant de
+Philippe II faisait place l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait
+les arts avec passion, composait des pices de thtre, et jouait
+lui-mme des comdies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la
+rplique au grand Calderon. Si ce prince et appliqu aux affaires
+publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement
+occup dans l'histoire une autre place que celle o il s'est laiss
+relguer. Mais sans prtendre excuser son indiffrence, l'explication de
+sa conduite se trouve naturellement dans l'ge auquel il parvint la
+couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu loign des choses
+srieuses pendant toute la dure du rgne de son pre, aurait-il pu
+entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne?
+Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du
+monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer la fois en
+Portugal, dans le Milanais, Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les
+Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comt, une partie
+de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne.
+Le vaste gnie, l'activit dvorante de Charles-Quint, la sombre
+politique, le travail incessant de Philippe II avaient succomb sous cet
+crasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas mme de le soulever; il
+en laissa le poids Olivars, et lorsqu'une fois l'habitude eut t
+prise d'abandonner entirement au ministre la direction suprme de
+toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entirement
+son got pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se
+rveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux annes.
+
+Pour assurer la dure de son pouvoir, le ministre n'eut qu' flatter les
+gots de son jeune matre, et lui procurer sans cesse des distractions
+nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts
+tenaient la premire place. Ce prince aimait la peinture avec passion.
+Selon la coutume tablie depuis Charles-Quint, il avait eu pour matre
+de dessin un artiste distingu, le frre Jean-Baptiste Mayno, religieux
+dominicain, l'un des meilleurs lves du Greco, peintre, sculpteur et
+architecte, lequel, suivant Palomino[54], tait lui-mme lve du
+Titien.
+
+Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr Tolde;
+il fut galement employ Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour
+un des salons du _Buen Retiro_, son principal tableau, _la Conqute
+d'une province de Flandres_, maintenant au muse royal de Madrid[55]. Le
+frre tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal lve,
+qu'il en fit un amateur des plus distingus, et aussi fort que beaucoup
+d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas
+t aussi respects que sa tragdie du comte d'Essex, et que ses
+comdies[56], qui ont t imprimes, et sont restes au rpertoire du
+thtre espagnol. Les guerres qui ont dsol la Pninsule, tant avant
+l'avnement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont dtruit ou
+dispers les oeuvres dues au crayon et au pinceau du troisime descendant
+de Charles-Quint. Le mrite de ces ouvrages est attest par des artistes
+et des connaisseurs. Butron[57], dit M. William Stirling, dans son
+livre sur Velasquez et ses ouvrages[58], qui publia ses discours
+apologtiques sur la peinture en 1626, rend tmoignage du mrite des
+nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, la
+plume, esquisse d'un _Saint Jean-Baptiste avec l'agneau_, ayant t
+envoy Sville, en 1619, par Olivars, tomba entre les mains du
+peintre Pacheco, et devint le sujet d'un pome logieux, par Jean de
+Espinosa, qui prdisait, dans le rgne du peintre royal, un nouvel ge
+d'or:
+
+ Para animar la lassitud de Hesperia.
+
+Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal,
+une Vierge peinte l'huile, qui tait expose de son temps dans le
+salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux
+portant la signature de Philippe IV, et placs par Charles II
+l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans
+un oratoire, prs la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquiss
+dans un style franc et spirituel, fut la dernire relique du talent de
+Philippe IV qui frappa l'oeil scrutateur de Cean Bermudez.
+
+On le voit, le royal lve du Mayno faisait honneur son matre;
+heureux si son got pour le dessin et la peinture ne l'avait pas
+dtourn du gouvernement de son vaste empire. Olivars, qui connaissait
+depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination vivre en homme
+priv plutt qu'en roi, et passer ses journes entires dessiner et
+ peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prpondrance, de
+combattre cette disposition. Ds que le prince fut mont sur le trne,
+le favori s'empressa d'attirer Madrid les artistes de quelque renom,
+soit espagnols, soit trangers, afin de pouvoir procurer son jeune
+matre, en lui montrant leurs oeuvres, la distraction qu'il prfrait
+toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des
+vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armes, le
+sort lui rserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un
+peintre, dont le gnie, en illustrant l'cole espagnole, devait, pendant
+plus de trente annes, charmer le roi et sa cour.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Les arts Madrid sous Philippe IV.--clat des coles de Tolde,
+ Valence et Sville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+ Nardi, peintres ordinaires du roi.
+
+1621--1665
+
+
+Madrid, rige par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'tait pas
+encore, l'avnement de Philippe IV, la mtropole de l'art dans ce
+pays. Tolde, Valence, et surtout Sville, avaient conserv leurs
+anciennes coles de peinture, et les artistes, ns ou levs dans ces
+villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y
+continuer les traditions qu'ils avaient reues de leurs matres. De son
+ct, le clerg, tant sculier que rgulier de ces grandes cits,
+siges d'archevchs, de couvents nombreux et d'autres tablissements
+religieux aussi riches que puissants, cherchait y retenir les
+peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'tait tabli entre les
+corporations religieuses des principales glises et des couvents comme
+une pieuse rivalit: c'tait qui, de Sville ou de Tolde, aurait la
+plus magnifique cathdrale; les Dominicains de Tolde opposaient aux
+Chartreux de Sville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se
+vantaient de possder les plus belles oeuvres du Becerra, de Pablo de
+Cespeds, de Luis de Vargas. Valence n'tait pas moins fire de son
+Juans, auquel elle avait dcern le nom de Divin[59]. La translation de
+la cour et son tablissement permanent Madrid avaient bien fait
+construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des glises;
+mais il est remarquer que ce furent des artistes trangers, italiens
+pour la plupart, qui dirigrent ces travaux, et en dcorrent
+l'intrieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que
+Titien envoya de Venise Philippe II d'immenses toiles, destines
+garnir les murs du rfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est
+ainsi que, dans le mme couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du
+Panthon, ou ncropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le
+Napolitain Luca Giordano vint dcorer les votes de l'glise vieille de
+ses fresques immenses, mais sans caractre religieux.
+
+ l'avnement du jeune Philippe IV, les plus clbres parmi les peintres
+qui vivaient ordinairement Madrid, taient, avec Mayno: Vicencio
+Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres
+ordinaires du roi, taient Italiens soit de naissance, soit d'origine.
+
+Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de _gentilhombre Florentino_,
+est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais
+parce qu'il a compos un trait, sous forme de dialogue entre le matre
+et ses lves, _De l'excellence de la peinture et du dessin_, qu'il
+publia, in-folio, Madrid en 1633. Cet ouvrage, crit en espagnol,
+donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est
+prcieux par les renseignements qu'on y trouve sur les oeuvres de
+beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considr comme peintre,
+Vicencio Carducho tait lve de son frre Barthlmy. Dans le temps de
+l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci[60], on fit, par
+ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de
+sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les excuter, un
+grand nombre d'excellents matres dans l'un et l'autre de ces arts.
+Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indpendamment des autres
+jeunes gens qui l'avaient aid peindre la grande coupole de Florence,
+il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune,
+mais dj vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, Florence, il avait tudi
+la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris
+peindre fresque. Arriv Madrid, et voyant les grandes occasions
+qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frre
+Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de
+temps, il en fit un peintre tellement distingu, que sous les rgnes de
+Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes trs-importantes
+pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-mme dans son
+livre[61] la description des peintures, tant fresque qu' l'huile,
+qu'il excuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles,
+salles et autres lieux du palais de Madrid. Le muse royal d'Espagne a
+hrit en partie de ses oeuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mrite,
+elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il tait
+meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus
+profonde admiration pour le grand[62] Michel-Ange, qu'il s'efforait de
+prendre pour modle.
+
+Eugenio Caxes, bien que n Madrid, tait galement Florentin
+d'origine. Son pre, Patricio Cacci, tait venu en Espagne appel par
+Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il
+traduisit en espagnol le trait d'architecture de Vignola, et peignit
+fresque, au Pardo, la galerie de la reine, o il excuta l'histoire de
+Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en
+1604, ces ouvrages furent presque entirement dtruits[63]. Son fils,
+Eugenio, parat avoir cultiv seulement la peinture: il jouissait de son
+temps d'une grande rputation, et Palomino vante, comme l'honneur de
+l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit
+de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'glise de
+Saint-Bernard Madrid[64]. Telle tait sa rputation, que le comte-duc
+lui commanda de retracer sur la toile le dbarquement hostile des
+Anglais sous Cadix en 1625, et leur dfaite par Diego Ruiz, le seul
+tableau d'Eugenio qui soit au _real museo_[65].
+
+Italien comme les prcdents, Angelo Nardi tait, dit-on, lve de Paul
+Vronse. Ses compositions Madrid et Alcala de Henars, firent
+l'admiration de son sicle. Palomino[66] indique les glises, les
+chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaill. On
+doit supposer qu'il peignit beaucoup fresque, puisqu'aucun de ses
+ouvrages ne figure sur le catalogue du _real museo_ de Madrid.
+
+Si le Valencien Giuseppe Ribera et vcu la cour d'Espagne, il et
+sans doute effac et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le
+considre, par sa naissance et par son style, comme un peintre
+espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie Rome, et surtout
+Naples; il ne contribua donc que de loin rehausser l'clat des arts
+sous le rgne de Philippe IV.
+
+La fortune rservait ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le
+plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux
+plus grands artistes de l'Italie, avec une originalit, une perfection
+de style tout espagnole.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Naissance de Velasquez.--Il entre dans l'atelier de Francisco
+ Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son livre
+ sur l'art de la peinture.
+
+1599--1650
+
+
+Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco[67],
+son beau-pre, Diego de Silva Velasquez, naquit Sville en 1599. Ses
+anctres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille
+noble et trs-ancienne; mais ils avaient, ce qu'il parat, perdu leur
+fortune, et s'taient rfugis Sville, o le pre de Velasquez se
+maria. Cette grande cit tait alors l'entrept d'un commerce immense
+avec l'Amrique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait
+introduit le got des arts. Aussi, depuis plus d'un sicle, l'cole de
+peinture de Sville se vantait d'tre la premire des Espagnes. Soit que
+le jeune Diego et montr, ds son enfance, des dispositions
+extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y et t pouss par la seule
+volont de son pre, toujours est-il qu'il tait entr de bonne heure
+dans l'cole de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors Sville
+d'une grande considration[68]. Cet artiste n'avait pas seulement appris
+ manier le pinceau, mais il avait reu en mme temps, dans sa patrie,
+une trs-forte ducation classique, dont il avait beaucoup profit.
+Son oncle, chanoine de la cathdrale de Sville, tait un des lettrs
+qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des
+inscriptions ou des loges, l'occasion des ouvrages d'art excuts
+Sville. Pacheco rapporte[69] ceux que le savant chanoine avait faits,
+pour tre placs au-dessous d'un tableau de _saint Christophe_ peint par
+Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathdrale. Cet oncle,
+en destinant Pacheco la peinture, voulut qu'il allt l'tudier en
+Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino[70] dit seulement
+qu'il y sjourna plusieurs annes, et qu'il tudia beaucoup les oeuvres
+de Raphal. Mais, d'aprs son livre sur la peinture et d'aprs ses
+propres oeuvres, nous croyons que Pacheco dut prfrer Michel-Ange au
+Sanzio; car il revient souvent, dans son trait[71] sur les oeuvres du
+grand Florentin, qu'il appelle: _el divino, clarissima luz de la pintura
+y escultura_; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, o
+il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du
+clotre de la _Merced Calzada_[72]. Mais comme c'tait un peintre, _muy
+especulativo_, suivant l'expression de Palomino, qui rflchissait
+beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en ngligea peu
+peu la pratique pour la thorie; soit qu'il ne ft pas satisfait de ses
+tableaux, dont le dessin tait pur et remarquable, mais dont le
+coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considrant,
+d'aprs les succs de Velasquez son lve, comme un des premiers matres
+de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un
+crit contenant ses prceptes et ses leons.
+
+Le trait sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 Sville, peu
+connu de ce ct des Pyrnes, mrite de fixer l'attention des amateurs
+et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide
+analyse.
+
+Comme il le dit lui-mme dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est
+propos, en le composant, d'crire des notices sur les hommes minents,
+tant anciens que modernes, qui ont exerc l'art de la peinture; de
+traiter du dessin et du coloris; de la manire de peindre la dtrempe
+et l'huile; de l'enluminure; de la peinture des toffes, de celle
+fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin,
+d'enseigner la manire de composer toutes les peintures sacres.
+
+Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divis en trois livres qui
+contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur
+l'excution des tableaux tirs de l'Ancien et du Nouveau Testament et de
+la Vie des saints.
+
+Le premier livre, qui traite de l'antiquit et de la grandeur de la
+peinture, nous parat le plus intressant. Aprs avoir remont
+l'origine de cet art, qu'il raconte sa manire, et aprs avoir
+reproduit le dbat, tant de fois agit en Italie, de la supriorit de
+la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre VI,
+rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reues des princes
+et des matres de ce monde. Son sujet le conduit dcrire, dans le
+chapitre VII, les honneurs funbres rendus, Florence, aux restes
+mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le gnie
+extraordinaire. On sait que ce service fut clbr dans l'glise de San
+Lorenzo, en prsence du grand-duc Cosme II, par l'Acadmie du dessin,
+sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges
+Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato,
+sculpteurs. Dans le chapitre VIII, Pacheco donne des notices sur les
+peintres clbres de son temps, que les rois et les princes traitrent,
+ cause de leur art, avec une faveur toute particulire. C'est dans ce
+chapitre, qu'aprs avoir parl de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort
+oubli maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a crit une
+biographie de son lve et gendre Velasquez. Elle est malheureusement
+trop abrge, et ne s'tend pas au del de 1638. Les renseignements
+qu'on y trouve, les seuls vritablement authentiques, font vivement
+regretter que Pacheco n'ait pas donn plus d'tendue la vie du premier
+peintre de Philippe IV. Mais il parat avoir voulu se borner
+revendiquer la part du matre dans les clatants succs de l'lve;
+car aprs avoir rclam pour lui seul, ainsi que nous l'avons
+rapport, la gloire d'avoir form un tel disciple, il ajoute, avec un
+orgueil que sa bonhomie fait excuser: Je ne crois pas me faire tort en
+faisant honneur au matre de l'lve, n'ayant dit que la vrit. Lonard
+de Vinci ne perdit rien avoir Raphal pour disciple, non plus que
+Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et
+Platon, matre d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin.
+J'cris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je
+parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la
+peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majest
+notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues annes,
+puisque, de sa main gnreuse, il a reu et reoit encore tant de
+faveurs[73]. Malgr la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper
+ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renferme dans le
+chapitre VII de _l'Arte de la Pintura_, ne nous est parvenue de la
+composition de Pacheco.
+
+Le chapitre IX du premier livre, _des Nobles et des Saints qui ont
+exerc la peinture_, _et de quelques effets merveilleux produits par
+elle_, est fort curieux. On y trouve[74] des documents prcieux, sur les
+grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultiv cet
+art en Espagne.
+
+Dans le chapitre X, Pacheco revient sur les diffrentes espces de
+noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilit universelle
+qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait l'exercice de sa
+profession le porte s'indigner d'un impt spcial qu'on avait mis sur
+la vente des tableaux, considrs comme une pure marchandise. Il ne
+cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho[75], de rclamer
+l'abolition de cette taxe, nomme _la alcavala_, que Velasquez finit par
+obtenir plus tard du comte-duc d'Olivars.
+
+On remarque, dans le chapitre XI, ce que dit l'auteur, de la peinture
+des tableaux de dvotion, de l'avantage qu'on en retire, et de
+l'autorit que leur accorde l'glise catholique.
+
+Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intrt que de profit le
+dernier chapitre (XII) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les
+trois tats des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont
+arrivs au milieu de leur carrire, et de ceux qui finissent. Ils y
+pourront voir de quelle manire il dmontre, en s'appuyant sur la lettre
+de Raphal Balthasar Castiglione[76], comment la perfection consiste
+ passer de l'idal la nature, et de la nature l'idal, en cherchant
+toujours le meilleur, le plus sr et le plus parfait[77].
+
+Le livre second est un trait didactique de la thorie de la peinture et
+des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le
+coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont
+pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde
+tude de la thorie de son art. l'appui de ses raisonnements, il cite
+souvent les ouvrages de Lonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo
+Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespeds, chanoine de
+Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors
+autorit en Espagne[78]. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les
+exemples des grands matres pour tablir ses prceptes.
+
+Dans le troisime livre, l'art de la peinture est envisag au point de
+vue de sa pratique, de quelque manire qu'on veuille l'exercer: soit
+l'aide de dessins, de modles et de cartons, soit la dtrempe, en
+enluminure sur toffes, fresque, l'huile, sur toile, sur bois, sur
+mtaux. L'auteur passe ensuite la peinture des fleurs, des fruits;
+celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes
+(_Bodegones_), et aux portraits d'aprs nature. Pacheco s'tend sur ce
+dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespeds, Albert
+Durer et autres matres; il trace, pour bien faire les portraits, des
+prceptes que son lve Velasquez mit en pratique avec le plus grand
+succs. Dans le chapitre IX, il explique comment la peinture claire
+et excite l'intelligence, apaise la colre et la duret de l'me, rend
+l'homme aimable et communicatif, et il dmontre qu'il est difficile de
+s'y connatre et de la juger. Enfin, dans le chapitre X, il revient sur
+les raisons qui en font le plus noble des arts.
+
+Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco
+s'efforce d'expliquer de quelle manire les peintres doivent reprsenter
+les sujets sacrs, afin de se conformer l'autorit de l'criture
+sainte et des docteurs de l'glise.
+
+Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a t
+compose par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou
+censeur des tableaux des choses sacres. Cette fonction tait alors fort
+recherche; Pacheco en fut investi par dcret du Saint-Office du 7 de
+mars 1618, dont il rapporte le passage suivant[79]: Eu gard la
+satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant
+de cette ville, excellent peintre et frre de Jean Perez Pacheco,
+familier de ce Saint-Office, et prenant en considration sa droiture et
+sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et
+visiter les peintures des choses sacres qui seront exposes dans les
+boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons
+telle commission que de droit. Cette fonction consistait, ainsi que
+Pacheco l'explique lui-mme, vrifier s'il y avait quelque chose
+changer dans les peintures sacres, comme n'tant pas conforme la foi
+catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire squestrer les
+tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui
+dcidaient de leur sort[80].
+
+Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'tendait sur les oeuvres
+de l'art aussi bien que sur celles de la pense; et tandis qu'en Italie,
+et Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une libert qui,
+dans leurs oeuvres, dgnrait souvent en licence, et dpassait les
+limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition rglait tout, mme
+les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco,
+en compagnie d'un thologien de ses amis, don Francesco de Rioja,
+examine longuement la question de savoir si Jsus-Christ a t attach
+la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes
+l'avaient reprsent[81]. Il rsout cette question avec grands renforts
+d'autorits et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'
+Plaute qu'il n'invoque[82], pour dmontrer que les Romains avaient
+coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds
+appuys sparment sur un morceau de bois, _scabellum_, attach
+l'arbre principal de la croix[83].
+
+Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des
+choses sacres, Pacheco ne parat avoir fait brler aucun artiste, mme
+en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septime
+sicle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son sjour en Italie
+lui font mler le sacr avec le profane. Tout en expliquant la manire,
+approuve par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinit, les anges,
+les saints, les mystres, les scnes tires de l'Ancien et du Nouveau
+Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la _Danse
+d'amours_, le _Bain de Diane_, la _Vnus et Adonis_, la _Vnus et
+Cupidon_, et autres compositions trs-profanes du Titien[84]. l'appui
+de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les potes et les
+crivains de l'antiquit, et il n'a pas moins recours aux grands potes
+italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les
+quatre clous du crucifiement, en faisant l'loge d'Homre, et en citant
+ce vers que Ptrarque, dans le troisime chapitre du triomphe de la
+Renomme, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse:
+
+ Primo pittore delle memorie antiche.
+
+En parcourant avec attention l'_Arte de la pintura_, nous avons t
+frapp de l'extrme modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-mme
+et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de
+lui que deux tableaux: l'un, la _Prsentation de la sainte Vierge Marie
+au Temple_, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de
+Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un _Saint Sbastien_, qu'il excuta
+en 1616, pour l'hpital de Saint-Sbastien de Alcala de Guadeira. Il
+donne la description[85] de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec
+une rserve qui lui fait honneur. Il parle aussi[86] de la part qu'il
+prit la peinture dcorative du tombeau que Sville rigea, en 1598,
+la mmoire de Philippe II; mais en se bornant dire que ce travail
+devait tre excut trs-rapidement.
+
+Le muse royal de Madrid possde de ce matre quatre tableaux: deux
+_saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Ins avec la
+palme du martyre_. Tous ces tableaux sont sur bois[87]. Ces
+compositions, dessines avec puret, pchent par le coloris qui est dur
+et sec, et ne sont, aprs tout, que les productions d'un artiste de
+second ordre.
+
+Pour donner une ide de la difficult de l'art, Pacheco cite ces quatre
+premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange.
+
+ Non ha l'ottimo artista alcun concetto,
+ Che un marmo solo in se non circoscriva
+ Col suo soverchio, e solo a quello arriva
+ La mano che ubbidisce all'intelletto[88].
+
+Le peintre espagnol est lui-mme un exemple remarquable de la justesse
+de cette apprciation de l'auteur du Mose et du jugement dernier.
+L'invention, la thorie, la connaissance approfondie de toutes les
+parties de l'art ne manquaient pas Pacheco; mais sa main n'a pas obi
+ son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conoit
+et le pinceau qui excute, il est rest confondu dans la foule des
+peintres d'un talent ordinaire.
+
+Tel qu'il tait, nanmoins, le matre de Velasquez parat avoir exerc
+une grande influence sur son lve. Palomino dit que Velasquez avait
+tudi toutes les sciences ncessaires son art, et qu'il aimait et
+s'tait rendu familiers les potes et les orateurs[89]: il avait donc
+autant profit de l'instruction profonde que des leons du savant auteur
+de l'_Art de la peinture_. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que
+l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en
+petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traits. Pacheco faisait
+de ces sujets son tude de prdilection presque exclusive. Son lve, au
+contraire, semble n'avoir peint que malgr lui des compositions tires
+de l'criture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, o
+il s'abandonne toute sa verve, et il excelle dans la reproduction
+des scnes de la vie ordinaire, mme commune et de bas tage, et dans la
+peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des toffes;
+enfin dans les portraits, o il est l'gal des plus habiles. Dans tous
+ces genres, on voit qu'il a profit des leons et des prceptes de son
+judicieux matre, tout en conservant son originalit propre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Commencements de Velasquez la cour.--Portraits de Gongora, de
+ Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.
+
+1622--1623
+
+
+Velasquez avait atteint sa vingt-troisime anne; il venait d'pouser
+Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il rsolut
+d'aller tudier l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les oeuvres des
+matres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient
+contribu l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Sville
+dans le mois d'avril 1622, et aprs s'tre arrt quelque temps
+l'Escurial, il se rendit Madrid. Il y fut amicalement accueilli par
+les deux frres don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes,
+et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau[90], grand
+amateur de peinture. ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la
+permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'et sollicite:
+mais, la demande de son beau-pre Pacheco, il fit celui de Louis
+Gongora, qui eut beaucoup de succs[91]. Le personnage tait bien choisi
+pour attirer l'attention sur l'artiste ses dbuts. Louis de Gongora
+tait un pote bizarre, force de vouloir trouver l'originalit:
+affectant de mpriser les potes et les crivains espagnols qui
+l'avaient prcd, il avait conu l'ide de crer un nouveau style
+potique qu'il appelait _Estilo culto_, style visant l'effet,
+prcieux, guind, violant toutes les rgles reues. C'est dans cette
+manire qu'il crivit ses _Solitudes_, _Soledades_, son _Polyphme_ et
+plusieurs autres ouvrages[92]. Bien que ces pomes fussent plutt
+composs de mots pompeux que de penses, ils excitrent, comme tout ce
+qui est nouveau, la curiosit du public, et firent natre des imitations
+encore plus draisonnables. On appelait ce genre _le nouvel art_, et
+Gongora, qui l'avait cr, passait alors pour un homme de gnie.
+Philippe IV, ou plutt Olivars, l'avait nomm chapelain titulaire du
+roi, et il tait dans tout l'clat de sa renomme, l'poque o
+Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son
+personnage. Cependant, soit qu'il et puis ses ressources, soit
+qu'il dsirt revoir sa femme, qu'il avait laisse Sville, il ne
+voulut pas prolonger son sjour dans la capitale; il reprit donc le
+chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps.
+
+Ds le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivars, qui avait entendu
+Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute,
+avait pu en juger par le portrait du pote la mode, donna l'ordre
+l'huissier du rideau de le faire revenir Madrid. Velasquez se hta
+d'obir, et reut de nouveau, son retour, l'hospitalit la plus
+bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui tmoigner sa
+reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Ds le soir du jour
+o il fut termin, un fils du comte de Pearanda, camrier du
+cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer
+toute la cour. Au bout d'une heure, raconte Pacheco[93], toutes les
+personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui tait
+la plus grande preuve qu'il et supporter. Le roi ne se trompa point.
+L'oeuvre du jeune Svillan lui plut; il augura bien de son talent, et de
+suite, il voulut qu'il ft le portrait du cardinal-infant. Mais, en y
+rflchissant, il parut plus convenable que le peintre comment par
+celui du roi, bien qu'il ft oblig, cause de ses grandes occupations,
+de faire attendre l'artiste. Le 30 aot 1623, le portrait royal tait
+termin la satisfaction de Sa Majest, des infants et du comte-duc,
+qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas t peint; jugement qui
+fut confirm par tous les seigneurs qui vinrent voir l'oeuvre de
+Velasquez[94]
+
+Tel est le rcit que le bon Pacheco fait du succs de son lve et
+gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on
+n'y aperoit pas la moindre trace de jalousie. Ce dbut menait tout d'un
+coup le jeune artiste la gloire et la fortune. Avec l'approbation du
+roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un
+talent mdiocre, il et t certain de russir; mais possdant dj,
+malgr sa grande jeunesse, tous les dons du gnie, la promptitude dans
+l'invention, la facilit dans l'excution, un coloris gal aux Vnitiens
+les plus clatants, une sret de main incroyable, quel devait tre son
+avenir! Sa route tait toute trace; il n'avait qu' la suivre en
+s'levant la perfection par le travail, sans se laisser dtourner par
+les plaisirs de la cour, les dsirs de l'ambition, ou les mauvaises
+penses de l'envie. Ds ce moment, jusqu' la fin de sa carrire,
+Velasquez prouva, par son application soutenue son art, que si la
+fortune avait favoris ses dbuts, sa conduite, sa dignit personnelle
+et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la
+faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre.
+
+Cette bienveillance ne tarda pas se manifester d'une manire
+clatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la premire fois
+qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection,
+faisant l'loge de son talent, qu'il considrait comme l'honneur de
+l'cole espagnole, et lui promettant que, dsormais, il aurait seul,
+parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui
+ordonna de venir se fixer Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit
+expdier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement
+par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins
+gratuits du mdecin et de l'apothicaire de Sa Majest. Peu de temps
+aprs, Velasquez tant tomb malade, le comte-duc, de l'ordre du roi,
+lui envoya ledit mdecin le visiter[95]. Tels furent, la cour, les
+dbuts de l'lve de Pacheco.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Le prince de Galles Madrid.--Ngociations pour son mariage avec
+ l'infante Marie.--Divertissements la cour.--Principaux amateurs
+ de peinture.--Olivars et le _Buen-Retiro_.--Reprsentations
+ d'_Autos Sacramentales_.--Got du prince de Galles pour les oeuvres
+ d'art.
+
+1623
+
+
+Dans le mme temps que Velasquez quittait Sville pour se rendre
+Madrid sur l'ordre d'Olivars, le prince de Galles, second fils de
+Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles
+Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait l'improviste, et avec
+le dessein, d'abord arrt, de garder le plus strict incognito. Son but
+tait d'activer, et de faire aboutir par sa prsence, les ngociations
+depuis longtemps commences pour son mariage avec l'infante Marie
+d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui pousa plus tard
+l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire
+en personne la cour sa princesse, et montrer, par sa prsence dans la
+capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait
+cette alliance. Charles tait accompagn, dans cette aventure, par son
+fidle Steenie, duc de Buckingham, aussi avanc dans les bonnes grces
+du roi Jacques, son pre, que dans les siennes, et fort capable de
+lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins
+et les plus madrs ngociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage tait
+depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans
+les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et
+d'Espagne, ne devait tre que l'appoint de plusieurs combinaisons
+politiques. D'abord, en donnant sa soeur l'hritier protestant de la
+couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidle la politique
+traditionnelle de ses anctres, voulait obtenir pour la religion
+catholique, perscute en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et
+une sorte d'mancipation, que les protestants anglais et cossais de
+toutes sectes n'auraient pas consenti lui laisser accorder. Sur ce
+point, Philippe IV tait soutenu et excit par tout son entourage. Son
+premier ministre lui-mme, qui avait le mot de la cour de Rome, tait
+bien dcid ne rien cder sur une question aussi capitale. De son
+ct, l'ambassadeur d'Angleterre Madrid, Digby, comte de Bristol, qui
+avait, ds 1617, entam cette ngociation, en mme temps que la main de
+l'infante, voulait obtenir en faveur de l'lecteur palatin, gendre du
+roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occup alors par les
+armes de la maison d'Autriche, allie de l'Espagne. L'infante, objet du
+dbat, n'tait pas, ce qu'il parat, dispose ce mariage: en bonne
+catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme
+descendante de Charles-Quint, elle prfrait le trne de l'empire
+d'Allemagne celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prtendu[96]
+qu'elle avait fait connatre ses vritables sentiments au premier
+ministre de son frre, en l'invitant user de tous les moyens en son
+pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivars tait dj dispos, par
+des considrations personnelles, amener cette rupture, s'il est vrai,
+comme on l'a crit, qu'il ait eu se plaindre de la conduite de sa
+femme avec le sduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant
+l'occasion d'une rupture que chacun dsirait peut-tre, mais n'osait pas
+brusquer, les ftes, les spectacles, les courses de taureaux, les
+chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succdrent
+Madrid, pendant les cinq mois du sjour du prince Charles.
+
+La cour d'Espagne tait alors la plus brillante de l'Europe: les grands
+seigneurs castillans, combls d'honneurs et de dignits, chargs de l'or
+du Mexique et du Prou, enrichis des dpouilles du duch de Milan, des
+vice-royauts de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un clat
+faits pour blouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le got des
+arts s'tait rpandu en Espagne, la suite des guerres et des conqutes
+de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II
+avait attir Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en
+fallait de beaucoup, l'avnement de Philippe IV, que les travaux de
+cet immense monument, la fois palais, couvent et spulture des rois
+d'Espagne, fussent entirement termins. Le jeune roi, nous l'avons dit,
+aimait et cultivait la peinture; son exemple, ou par inclination
+naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient l'exercice
+de cet art, et s'appliquaient en runir les oeuvres les plus
+remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand
+loge: Don Geronimo de Ayana si connu, dit-il, pour son talent et ses
+excellentes qualits; don Geronimo Muoz, digne des plus grandes
+louanges cause de la place qu'il occupe dans la thorie et la
+pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de
+Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, pre du marquis de Orellana,
+professeur et chanoine de Sville, et depuis huissier du rideau de
+Philippe IV, lequel, avec son esprit pntrant et une grande rudition,
+n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.--
+
+J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre
+de cavaliers et d'hommes haut placs, qui possdaient un talent
+remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco
+Duarte, qui fut prsident de la contractation[98], et sa soeur doa
+Mariana, trs-habile en l'art d'crire, desquels j'ai vu de merveilleux
+dessins la plume; Diego Vidal, et son cousin du mme nom, tous les
+deux prbendiers (_rationeros_) de cette glise (_de Sville_); don
+Estevan Hurtado de Mendoa, chevalier de Santiago, qui, dans sa
+jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis
+del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place
+avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont
+l'esprit lev doit faire, comme de raison, esprer d'illustres oeuvres.
+
+Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: Notre
+duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de
+Barcelone, qui a joint l'exercice des lettres et des armes celui de la
+peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume,
+comme celui d'un vritable Mcnes. Il raconte que, dans son ambassade
+extraordinaire Rome, o il fut envoy en 1625, pour faire acte
+d'obdience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le
+duc s'tait fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo
+Cincinnato, n Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe
+II, et qui tait originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne
+n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui
+d'Urbain VIII, et le pontife en avait t tellement satisfait, qu'il
+avait confr l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait
+donn une chane d'or avec une mdaille son effigie. Mais, dit
+Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! peine venait-il de
+recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua,
+commis par le pape cet effet, que le jeune homme mourut le 14 dcembre
+1625, et fut enterr dans l'glise de San-Lorenzo, de Rome, avec les
+insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101].
+
+Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie
+un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentr en
+Espagne protger les artistes, ses compatriotes. Il avait form
+Sville une belle galerie et une riche collection de livres rares et
+curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes
+affaires et l'amour des lettres et des arts.
+
+Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la posie avec
+succs, comme Xauregui, n'tait pas moins amateur des oeuvres de la
+peinture, dont il possdait de remarquables spcimens. Le duc d'Alba se
+faisait galement remarquer par le mme got; il en tait ainsi d'un
+grand nombre de nobles qui avaient rapport ce got d'Italie, et parmi
+lesquels on doit citer, d'aprs Pacheco[102]: don Francisco de Castro,
+ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille
+ducats d'un tableau du Corrge au cardinal Sforza, sans pouvoir
+l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, Madrid,
+un grand tableau de Raphal, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_,
+l'_Enfant Jsus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui
+avait offert lorsqu'il tait vice-roi de Naples, et qui fut pay par don
+Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes,
+vice-roi du duch de Milan.
+
+Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de
+Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements
+qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu
+son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothque tait une des plus
+nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait
+beaucoup de manuscrits et de livres rares. l'une des portes de Madrid,
+il avait fait btir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu
+de temps aprs son avnement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une
+petite maison qu'il avait nomme _Galinera_, parce qu'il y avait mis des
+poules fort rares qu'on lui avait donnes. Comme il allait les voir
+assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui
+est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est trs-agrable,
+l'engagea d'entreprendre un btiment considrable. Quatre grands corps
+de logis et quatre gros pavillons font un carr parfait. On trouve au
+milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui
+jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les
+contr'alles par lesquelles on passe d'un corps de logis l'autre. Ce
+btiment a le dfaut d'tre trop bas. Ses appartements en sont vastes,
+magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de
+couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont orns. Je
+remarquai dans une grande galerie l'entre de la reine lisabeth, mre
+de la feue reine. Elle est cheval, vtue de blanc, avec une fraise au
+cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries
+avec des plumes et une aigrette. Elle tait grasse, blanche et
+trs-agrable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour
+les comdies est d'un beau dessin, fort grande, tout orne de sculpture
+et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des
+grottes, des cascades, des tangs, du couvert, et mme quelque chose de
+champtre en certains endroits, qui conserve la simplicit de la
+campagne et qui plat infiniment.
+
+Telle est la description du _Buen Retiro_, donne par une personne qui
+l'avait vu quelques annes aprs la mort du comte-duc. Ce ministre y
+avait employ les artistes les plus renomms de son temps, tels que le
+Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte
+Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des
+btiments. Le systme des eaux, le dessin des jardins ainsi que la
+disposition de la salle de spectacle, furent confis au florentin Cosimo
+Lotti, peintre et ingnieur, au service de Philippe III, et sur lequel
+nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la dure du
+rgne de Philippe IV, la rsidence prfre par ce prince. Il s'y
+retirait souvent, et s'y livrait avec passion son got pour les pices
+de thtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pices
+improvises sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les
+ressources de son esprit vif et piquant.
+
+L'arrive inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne
+pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les
+plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner
+l'hritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute ide de
+l'glise catholique et de ses pompeuses crmonies, on fit dfiler en sa
+prsence les processions de tout le clerg rgulier et sculier de
+Madrid, dans tout l'clat de leur magnificence; on lui prpara des
+parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_, la
+manire espagnole, dcrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le
+roi et les invits, monts sur de magnifiques andalous, foraient le
+sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une
+enceinte entoure de toiles, o ils venaient le percer de leurs lances
+et de leurs pieux, en prsence de la reine et des dames de la cour,
+dans leurs carrosses, ainsi que l'a reprsent Velasquez, dans un de ses
+tableaux du _real museo_[106].
+
+Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de
+Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosit que les
+reprsentations des pices du thtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'et
+assist, sans doute, Londres ou la cour de son pre, aux comdies,
+aux drames et aux tragdies du grand Shakespeare. Mais les compositions
+de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue Madrid, diffraient
+essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du pote de
+Romo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur
+espagnol, ou pices en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi
+catholique, n'ont aucun rapport avec le rpertoire du thtre du vieux
+William. Ainsi, dans la comdie de _Saint-Antoine_, lorsque le saint
+disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un
+tmoin oculaire[107], se mettaient genoux et se donnaient des _Mea
+culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac. Les
+dcorations n'taient pas moins curieuses que les pices elles-mmes.
+On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel
+dans une robe parseme d'toiles. Au moment o il quittait la terre, un
+rocher se fendait, et on en voyait sortir les mes de son pre et de sa
+mre, qu'il avait dlivres du purgatoire, et qui s'levaient avec lui
+vers les cieux au bruit de la musique.
+
+Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mrite de la
+nouveaut: mais il ne parat pas qu'il ait produit sur son esprit
+d'autre effet que celui de la curiosit satisfaite. Ce qui frappa le
+plus vivement l'hritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand
+nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer,
+non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents
+et les glises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de
+la cour. Depuis quelques annes, Buckingham s'tait efforc de diriger
+l'attention de son jeune matre du ct des arts. Il cherchait lui en
+inspirer le got, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi
+que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour dtourner le futur roi
+d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement
+ coeur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut mont sur le
+trne, il runit en peu de temps des collections aussi belles que les
+plus renommes d'Italie ou d'Espagne. Dj, pendant son sjour dans ce
+dernier pays, il avait cherch runir des tableaux. C'est ainsi qu'il
+acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana,
+et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit don Andres Velasquez mille
+couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrge, mais sans pouvoir
+l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel
+il avait demand de lui cder les deux prcieux volumes de dessins et de
+manuscrits de Lonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent
+cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse
+_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son pre, qui avait t sauv
+de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlvement d'Europe
+et Dana_, ouvrages du mme matre. Nanmoins, ces oeuvres capitales ne
+sortirent pas d'Espagne, et, bien que dj emballes et encaisses
+destination de l'Angleterre, elles furent oublies Madrid, dans le
+dpart prcipit du prince et de son favori[110].
+
+Ce dpart fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le
+portrait de Charles, qu'il avait commenc. Nanmoins, selon le
+tmoignage de Pacheco[111], il reut du prince cent cus pour cette
+bauche. Devenu roi d'Angleterre quelques annes aprs, Charles dut
+regretter de n'avoir point exposer White-Hall ou Hamptoncourt, entre
+ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par
+Velasquez.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Dpart prcipit du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre
+ et l'Espagne.--Premier portrait questre de Philippe IV par
+ Velasquez.--Son succs: sonnet de Pacheco cette
+ occasion.--Honneurs et rcompenses accords Velasquez.--Portrait
+ d'Olivars.--Tableau de l'expulsion des Maures.
+
+1623--1628
+
+
+Aprs plus de cinq mois de sjour Madrid, Charles et son cuyer
+partirent l'improviste, comme ils taient venus, la grande
+satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. l'occasion
+de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante
+catholique, ce dernier reut du pape Urbain VIII, une lettre qui le
+flicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui
+promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-sige. Cette
+lettre, dont la traduction du latin en italien est donne par le marquis
+Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accord, ainsi
+qu'on l'a prtendu, des dispenses pour le mariage.
+
+L'orgueil britannique, bless par ce dnoment, chercha bientt se
+venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne
+formidable, dans laquelle entrrent la France, l'Angleterre, la Hollande
+et le duc de Savoie, unis par le trait d'Avignon. Le comte-duc
+s'attendait cette leve de boucliers: il opposa, dans ces graves
+conjonctures, des forces imposantes celles des ennemis de l'Espagne,
+et pendant quelque temps, au moins, les succs furent balancs.
+
+Ces graves vnements n'empchrent pas le jeune roi de continuer sa vie
+de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau
+tout entier de ces grandes affaires. Il avait t si satisfait du
+premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa
+main. Mais, cette fois, il dcida que le peintre le reprsenterait mont
+sur un des plus beaux chevaux de ses curies. Philippe excellait dans
+l'art de l'quitation, et se livrait souvent son got pour la chasse
+courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextrit, les
+plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivars, qui tait
+galement un cavalier remarquable, s'tait fait nommer grand cuyer du
+roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans
+toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son trait de la
+chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il fort un sanglier
+de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrires
+et des marcages, soit qu'il poursuivt un cerf ou un livre avec les
+lvriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur
+des sentiers escarps, bords de prcipices, et dans les passages les
+plus dangereux. Mais le peintre de Sville saurait-il reprsenter le
+noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe, l'oeil
+de feu, la crinire paisse et flottante, la noble encolure, aux
+jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'lve de Pacheco
+avait suivi, dans le cours de ses tudes, les conseils de son matre,
+qui s'tend avec complaisance sur la reprsentation du noble animal
+destin porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au muse
+de Madrid le portrait questre de Philippe IV, que Velasquez ne devait
+pas tre son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi
+galope travers une campagne accidente: il est couvert d'une armure
+d'acier avec filets d'or; une charpe cramoisie flotte sur sa poitrine,
+et il tient dans sa main droite le bton de commandement[114]. Le
+tout, dit Pacheco[115], est peint d'aprs nature, mme le paysage.
+
+Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner la cour la
+plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus
+d'effet. Son succs fut si grand, que les amis de l'artiste demandrent
+au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui
+flattait le got du prince, fut facilement accorde, et l'on vit ce
+portrait expos dans la _calle mayor_ de Madrid, vis--vis de saint
+Philippe, l'admiration du public tout entier, et au vif
+dsappointement des envieux du jeune artiste; ce dont, dit
+Pacheco[116], j'ai t tmoin. Raphal Mengs place ce portrait au
+nombre des meilleurs de Velasquez:--Ce qui est surtout extraordinaire,
+dit-il, c'est la manire facile et franche avec laquelle est peinte la
+tte, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux
+qui sont trs-beaux, est excut avec la plus grande lgret[117].
+
+Plusieurs beaux esprits de la cour composrent, en l'honneur de ce
+portrait, des pices de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste,
+ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don
+Geronimo Gonzals de Villanueva, pote distingu de Sville, qui fit,
+dans cent vingt-deux vers ampouls, l'loge emphatique du roi, qu'il
+appelle:
+
+ Copia felix de Numa o de Trajano.
+
+Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118]. Pacheco, alors
+Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi fliciter son lve et
+gendre de son clatant succs, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il
+le fit dans le sonnet suivant, o clatent la fois l'attachement du
+pre, la satisfaction du matre, l'admiration de l'artiste et
+l'enthousiasme d'un fidle Espagnol:
+
+ Vuela, o joven valiente, en la Ventura
+ De tu raro principio, la privana
+ Onre la possesion, no la esperana
+ D'el lugar que alcanaste en la pintura.
+ Animete l'Augusta alta figura
+ D'el monarca mayor qu'el orbe alcana,
+ En cuyo aspecto teme la mudana
+ Aquel que tanta luz mirar procura.
+ Al calor d'este sol tiempla tu buelo,
+ I veras cuanto estiende tu memoria
+ La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles.
+ Qu'el planeta benigno a tanto cielo,
+ Tu nombre illustrara con nueva gloria
+ Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119]
+
+Vole, vaillant jeune homme, soutenu par le succs de ton rare dbut:
+la faveur et non l'esprance honore maintenant la place que tu as su
+conqurir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste
+monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien
+changer la ressemblance du prince qui t'accorde la grce de
+contempler un si grand astre. lve ton vol la chaleur de ce soleil,
+et tu verras comme la Renomme tendra ta mmoire, l'aide de ton gnie
+et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera
+ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et
+que tu es son Apelles.
+
+Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en
+tmoigna sa satisfaction Velasquez en lui donnant, d'abord une
+gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille
+somme et un logement valu deux cents ducats par an. Mais, comme la
+pension tait assigne sur un bnfice ecclsiastique, et qu'il fallait,
+pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put
+commencer en jouir qu'en 1626.
+
+Il est probable qu'aprs avoir excut le portrait questre du roi,
+Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son
+protecteur. Le muse de Madrid en possde un[120] d'une grande beaut,
+qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait mme qu'il a t
+compos pour lui servir de pendant. Le comte-duc est galement mont sur
+un magnifique cheval lanc au galop; il tient dans sa main droite le
+bton de commandement, il est revtu d'une armure sur laquelle se
+dtache une charpe cramoisie, et sa tte est couverte d'un large
+sombrero bords rabattus.
+
+Bientt, le roi voulut mettre Velasquez une preuve plus srieuse.
+Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonne par son
+pre, vnement qui, pour le dire en passant, dpeupla plusieurs
+provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants l'Espagne,
+Philippe IV dcida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la
+cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez
+peignit: une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et
+l'expulsion inespre des Maures, en concurrence avec trois peintres du
+roi[121]. Il est probable que ces artistes taient Eugenio Caxes,
+Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parl prcdemment.
+Les juges de ce concours furent le frre Juan Mayno, que nous avons
+galement fait connatre, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi,
+chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux,
+dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges dcidrent en
+faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu
+jusqu' nous; soit qu'il ait t perdu, soit qu'il ait t dtruit dans
+un incendie, ou pendant les guerres qui ont dsol l'Espagne: Palomino,
+qui l'avait vu, en a donn une description dtaille[122].
+
+C'est la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge,
+trs-recherche alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y
+attach. En outre, le roi lui donna une pension de douze raux par
+jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123].
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Rubens envoy Madrid pour ngocier la paix.--Emploi de son temps
+ pendant son sjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivars, et
+ autres peintures.
+
+1628--1629
+
+
+Aprs la rupture du mariage projet entre le prince de Galles et
+l'infante Marie, la guerre avait clat avec violence, non-seulement en
+Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France,
+la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait
+subir la monarchie espagnole plus d'un revers, compenss nanmoins par
+quelques succs. Les trsors des combattants taient sec, les
+populations puises lorsqu'elles commencrent songer la paix. La
+France, la premire, s'tait dtache du trait d'Avignon, et avait
+conclu sparment une trve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livre au
+gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait
+traner la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaiss
+l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Nanmoins, ds 1625,
+elle penchait vers un accommodement honorable. C'est cette poque que
+le peintre Rubens avait fait, Paris, la connaissance du favori de
+Charles Ier. Employ depuis longtemps dans des ngociations secrtes
+par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne,
+Rubens, ce qu'on croit, avait reu Paris les confidences du duc de
+Buckingham, et les avait transmises l'archiduchesse Isabelle, reste,
+aprs la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures
+communiques au roi d'Espagne par l'infante, avaient dtermin ce
+prince, ou plutt le comte-duc, autoriser Rubens continuer, avec les
+agents du duc, les relations commences Paris. Rubens fut donc charg
+par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui
+reprsentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles
+pouvaient tre les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les
+conditions que l'Espagne mettrait un accommodement. Mais, comme ces
+ngociations tranaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son
+ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en
+Espagne, afin qu'il lui ft plus facile de donner toutes les
+explications dsirables. Philippe IV et Olivars s'empressrent
+d'adhrer cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils
+avaient pu juger dj de sa supriorit comme artiste; et en vritables
+amateurs, ils dsiraient le voir l'oeuvre Madrid mme. Ils
+autorisrent donc l'archiduchesse l'envoyer en Espagne, afin de mieux
+connatre le vritable tat des choses, et de lui donner ensuite les
+instructions secrtes dont il devait se servir la cour d'Angleterre
+pour ramener, s'il tait possible, le bienfait de la paix en
+Europe[125].
+
+Rubens tait la hauteur d'une pareille mission: connaissant fond la
+docte antiquit, ainsi que nous l'expliquerons, il crivait et parlait
+galement bien presque toutes les langues de l'Europe, et son gnie
+d'artiste lui assurait la bienveillance et mme la familiarit des plus
+grands seigneurs, des princes et des rois.
+
+Il partit d'Anvers dans le mois d'aot 1628; il passa par Paris, sans
+s'y arrter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence
+possible[126], et dut arriver Madrid dans le courant du mme
+mois[127].
+
+Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son
+ministre, il eut bientt gagn leur confiance entire, et donn de son
+esprit et de son intelligence suprieure une ide gale celle qu'avait
+fait concevoir son gnie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite
+les instructions ncessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa
+mission, le roi et son favori voulurent profiter du sjour en Espagne
+d'un des plus grands peintres qu'il y et alors en Europe, pour occuper
+son pinceau dcorer de ses oeuvres leurs glises et leurs palais.
+
+Rubens, dans ses lettres, ne parat pas trop contrari de ces retards,
+qui lui permettaient d'tudier et mme de copier l'Escurial, celles
+des peintures de Titien, son modle de prdilection, qu'il ne
+connaissait pas encore. Rien de certain au sujet des affaires
+d'Angleterre, crivait-il de Madrid, le 29 dcembre 1628, son meilleur
+ami, Jean Gaspar Gevarts, secrtaire de la ville d'Anvers[128], depuis
+le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de
+nouveau chercher se runir, et tout fait concevoir plus d'esprance
+que de crainte. Mais ces affaires-l sont encore incertaines, comme ce
+qui dpend de l'avenir, et, d'aprs le train des choses de ce monde, je
+n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est pass. Dans cette
+mme lettre, aprs avoir rendu compte de l'impression produite Madrid
+par la prise opre le 20 septembre prcdent, par les Hollandais, prs
+de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur norme de cent
+soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: Vous seriez tonn de voir ici
+presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent
+bon droit accuser de cette calamit publique les honteuses jalousies qui
+animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine,
+qui va jusqu' ngliger, et mme oublier ses propres maux, pour le
+plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai piti que du roi. Dou par la
+nature de toutes les qualits de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu
+me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce
+prince serait assurment capable de gouverner dans toute espce de
+fortune, s'il ne se dfiait pas de lui-mme, et s'il n'avait pas trop de
+dfrence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine
+de la crdulit et de la folie des autres, et il est victime d'une haine
+qui ne s'adresse pas lui: ainsi l'ont voulu les dieux.
+
+Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en
+crivant que ce prince avait trop de dfrence pour ses ministres, il
+apprciait trs-judicieusement le caractre de ce monarque. Pour lui, il
+n'avait qu' se fliciter de l'accueil qu'il avait reu du roi et de son
+favori. D'abord, quelque temps aprs son arrive Madrid, Philippe,
+oubliant la promesse qu'il avait faite Velasquez, de ne se faire
+peindre par aucun autre artiste, avait command son portrait au matre
+d'Anvers. Dans un mot, crit la hte de Madrid, le 2 dcembre 1628,
+son ami Peiresc, Rubens, aprs s'tre excus de ne l'avoir pas vu Aix,
+en allant en Espagne, lui apprend: qu'il avait dj commenc le
+portrait du roi cheval, en quoi Sa Majest prenait un si singulier
+plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait
+dj fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de
+l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilit, en leur prsence. Il
+termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie
+ son retour, si les affaires le permettaient[129].
+
+Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser
+plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of
+spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut
+voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. Andr Van
+Hasselt a publi la suite de son histoire de Rubens[130].
+
+ l'exemple de son matre, Olivars voulut aussi se faire _pourtraire_
+par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses
+biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel
+motif, car le coloris est la qualit dominante du chef de l'cole
+d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le mme que celui qui a t
+grav par Cornelius Galle. Le comte-duc y est reprsent mi-corps,
+dans un mdaillon, la tte nue, avec la cuirasse et l'charpe sur ses
+paules. Dans le haut, on voit l'toile du soir entoure d'un serpent
+mordant sa queue, symbole de l'ternit, avec cette devise:
+
+ Hespere quis coelo lucet felicior ignis?
+
+ droite du mdaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier reprsentant
+la tte de Mduse; gauche, la massue d'Hercule soutenant la dpouille
+du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec
+l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique:
+
+ Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus,
+ Moli ornand orbis dat comitem atque ducem.
+
+Le comte-duc offrit Rubens une occasion plus importante de dvelopper
+la fcondit de son imagination, et la prodigieuse habilet de son
+pinceau. Ce ministre tait alors occup faire agrandir et dcorer le
+couvent des Carmlites de Loches, quelques lieues de Madrid, petite
+ville qui dpendait de son duch d'Olivars, et o il possdait un
+palais. Il voulut que Rubens reprsentt dans l'glise du couvent le
+triomphe de la loi nouvelle, de l'glise et de l'vangile, le
+renversement du paganisme et de tous les rites et crmonies de
+l'antiquit. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui
+furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve
+maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132].
+D'aprs Palomino[133], Rubens avait galement peint pour cette glise
+les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette
+composition tait remplie d'imagination et de science, comme on pouvait
+encore, de son temps, en juger dans l'glise des Carmlites de Loches.
+
+Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pris_,
+destin au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au muse royal
+de Madrid. Dans ce tableau, o brille au suprme degr l'clatant
+coloris du matre, l'Amour couronne Vnus d'une guirlande de roses,
+tandis que Mercure lui prsente la pomme, que vient de lui adjuger le
+jeune berger qui contemple la desse d'un air merveill de sa
+beaut[134].
+
+Palomino numre un grand nombre d'autres tableaux que Rubens excuta,
+soit pour le roi, soit pour les glises et corporations religieuses, ou
+pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en
+particulier: l'_Enlvement des Sabines_, le _Martyre de l'aptre saint
+Andr_, l'_Immacule Conception_, excute pour les religieuses de la
+ville de Fosaldana, prs de Valladolid, dont la beaut, dit-il, est
+aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est tonnante, et qui
+cota soixante-dix mille raux.
+
+Pacheco, qui vivait Madrid avec son gendre, l'poque du sjour de
+Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus
+authentiques sur les oeuvres que le peintre flamand excuta pendant son
+voyage. Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et
+arriva dans le mois d'aot 1628. Il apportait Sa Majest notre roi
+catholique Philippe IV, huit tableaux de diffrents sujets et de
+diverses grandeurs, qui furent placs dans le salon nouveau, parmi
+d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta Madrid,
+sans ngliger les ngociations importantes pour lesquelles il y tait
+venu, et quoiqu'il et t indispos pendant quelques jours de la
+goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant
+taient grandes son adresse et sa facilit. Premirement, il fit le
+portrait du roi et des infants, mi-corps, pour envoyer en Flandre; il
+fit de Sa Majest cinq portraits, et, entre autres, un cheval, avec
+d'autres figures, trs-remarquable. Il fit le portrait de madame
+l'infante Carmlite, plus qu' mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il
+fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du
+Titien que le roi possde, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_);
+l'_Europe_, l'_Adonis et Vnus_, la _Vnus et Cupidon_, l'_Adam et ve_,
+et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de
+Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vnitien_, et beaucoup
+d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possde. Il copia le
+portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea
+quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est
+au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la
+_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frre du
+duc de Maqueda, un _Saint Jean vangliste_, de grandeur naturelle. Il
+parat incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de
+temps, et avec de si grandes proccupations. Il frquenta peu les
+peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait
+chang des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et
+sa modestie, et ils allrent ensemble voir l'Escurial.
+
+Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid numre soixante et un ouvrages
+de Rubens, et cette collection ne possde pas tous les tableaux de ce
+matre qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu
+excuter ces oeuvres si nombreuses, et dont quelques-unes prsentent une
+norme dimension, pendant son sjour en Espagne. Malgr sa prodigieuse
+facilit et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si
+l'on en croit Palomino[136] par ses deux lves Sneyders et Pierre de
+Vos, qu'il aurait amens avec lui en Espagne, sa prodigieuse activit
+n'aurait pu suffire tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de
+Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre
+d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. Lorsqu'il fut
+de retour Anvers, dit-il, il eut peindre pour le roi Philippe IV
+beaucoup de tableaux, qui devaient servir dcorer le palais de la
+_Torre della Perada_, loign de trois lieues de Madrid. cet effet, le
+roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et
+les fit envoyer au peintre Anvers. C'est chose digne d'admiration de
+voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables,
+mtamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on
+pouvait joindre un tableau un autre, ayant fait disposer dans quelques
+intervalles mnags entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints
+par Sneyders, excellent peintre en ce genre. Suivant Baldinucci, ce
+serait galement Anvers que Rubens aurait peint les cartons des
+tapisseries, excutes ensuite en Flandre, pour l'glise des Carmlites
+de Loches. Cette version parat plus probable que celle de Palomino,
+qui veut que ces cartons aient t excuts par Rubens lorsqu'il tait
+Madrid.
+
+On a racont deux aventures qui seraient arrives Rubens pendant son
+sjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine
+peintre, nomm Collants. On trouvera la premire dans l'histoire de
+Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, aprs l'avoir rpte,
+raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit
+l'artiste flamand Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni
+de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront t
+inventes plaisir. Nous nous bornerons remarquer, en ce qui concerne
+la premire, que l'avarice reproche au duc de Bragance n'est nullement
+dans le caractre que l'histoire attribue ce seigneur, qui devint
+quelques annes plus tard roi de Portugal. Quant la seconde aventure,
+la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collants, elle
+ne parat pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom,
+Francisco Collants, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe
+ne dit qu'il ait t moine. Nous croyons donc que l'on doit rvoquer en
+doute l'authenticit de ces deux rcits.
+
+Aprs avoir pass prs de neuf mois en Espagne, Rubens russit enfin
+recevoir les instructions secrtes qu'il attendait pour entamer les
+ngociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son
+sjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui
+avaient tmoign toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de
+son talent, il reut, au moment de son dpart, des marques encore plus
+clatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une
+lettre adresse l'infante Isabelle, et dont Rubens tait porteur,
+autorisait cette princesse lui faire payer tout ce qu'il rclamerait
+pour les dpenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un
+office de secrtaire du conseil priv de la cour de Bruxelles, pour
+toute sa vie, avec la survivance son fils Albert, ce qui vaut, dit
+Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'aprs ce
+que rapporte Baldinucci[142], que le matre flamand emporta un grand
+nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que
+pour des cartons de tapisseries.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Voyage de Velasquez en Italie.--Ses tudes Rome, tableaux qu'il
+ excute dans cette ville.--Accueil qu'il reoit du roi son
+ retour.--Indication de quelques-uns de ses ouvrages.
+
+1629--1631
+
+
+La liaison qui s'tait tablie entre Velasquez et Rubens, pendant le
+sjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter l'lve de
+Pacheco. cette poque, le peintre d'Anvers tait dans toute sa gloire:
+la fcondit de son imagination, la facilit prodigieuse de son pinceau,
+l'clat de son coloris, frapprent, sans nul doute, son jeune mule, non
+moins que la varit de ses connaissances et la supriorit de son
+esprit. Comme Rubens avait fait un trs-long sjour en Italie, et qu'il
+admirait avec passion les oeuvres des matres de ce pays, et surtout
+celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre
+espagnol visiter cette contre, pour y tudier, la source mme de la
+peinture chez les modernes, toutes les beauts de cet l'art. Depuis
+longtemps Velasquez, avait form le projet de faire ce voyage; mais il
+lui fallait l'agrment du roi qui, aprs le lui avoir promis plusieurs
+fois[143], ne pouvait se dcider le laisser s'loigner. Aprs le
+dpart de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par
+consentir. Il lui donna mme pour son voyage quatre cents ducats
+d'argent (_en plata_), lui faisant payer deux annes de son traitement.
+Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre cong, ajouta deux
+cents autres ducats d'or, une mdaille avec le portrait du roi, et un
+grand nombre de lettres de recommandation[144].
+
+Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de
+Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans
+le duch de Milan. Il gagna Barcelone, o il s'embarqua le jour de
+Saint-Laurent (10 aot) 1629, et vint aborder Venise. Il y fut log
+dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit sa table, et le
+fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la
+ville et ses environs, cause des troubles qui agitaient alors
+l'Italie. Aprs un court sjour Venise, il prit la route de Rome, par
+Ferrare, o, selon Palomino[145], il ne s'arrta que deux jours pour
+admirer les oeuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se prsenta dans
+cette ville, chez le cardinal Sachetti, lgat du pape, et autrefois
+nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivars.
+Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il
+lui fit beaucoup d'instances pour qu'il loget dans son palais, pendant
+le temps qu'il tudierait Ferrare, et pour qu'il manget sa table.
+Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux
+heures ordinaires; mais que, nanmoins, si Son minence dsirait tre
+obie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reu cette
+rponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui tait son service, avec
+ordre de se mettre la disposition du peintre, de le faire servir de la
+mme manire que s'il et mang sa table, et de lui montrer les choses
+les plus curieuses de la ville. Inform que le dpart de Velasquez
+devait avoir lieu le lendemain, le prlat ordonna de commander des
+chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu' un pays
+nomm Cento (la patrie du Guerchin). De l, Velasquez se dirigea, en
+toute hte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorte, mais sans s'y
+arrter, et mme sans se donner le temps de remettre aux cardinaux
+Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la premire de ces villes, les
+lettres de recommandation qui leur taient adresses.
+
+Arriv Rome, le peintre de Philippe IV fut reu avec beaucoup de
+distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui
+lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les
+clefs de plusieurs pices, dont la principale tait entirement peinte
+fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirs de
+l'criture sainte, parmi lesquels on voit Mose devant Pharaon.
+Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas tre seul; il se
+contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux
+gardiens qu'on le laisst entrer sans difficult, toutes les fois qu'il
+le voudrait, pour dessiner le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou les
+ouvrages de Raphal; et il vint tudier souvent ces peintures, avec
+grand profit. Plus tard, charm par la situation du palais ou Vigne des
+Mdicis, sur la Trinit des Monts, et croyant ce site trs-favorable
+l'tude pendant le printemps, parce qu'il s'tendait sur la partie la
+plus leve et la plus are de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand
+nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de
+Florence, par l'intermdiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de
+Monterey, de s'y tablir. Il y passa deux mois, jusqu' ce qu'une fivre
+tierce l'eut oblig chercher un refuge dans la maison du comte.
+Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frre d'Olivars, prit
+le plus grand soin du peintre favori du roi son matre, et de son
+premier ministre. Il lui envoya son mdecin le visiter, et voulut
+supporter seul toutes les dpenses occasionnes par sa maladie. En
+outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander,
+vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel
+est le rcit que Pacheco[146] fait du premier voyage de son gendre et de
+son sjour Rome. part les tudes faites par Velasquez dans le
+Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son
+propre portrait, donn Pacheco lui-mme, et un portrait sur toile de
+la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit Naples,
+o il alla s'embarquer, et qui tait destin au roi d'Espagne[147].
+Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit Rome le
+tableau de _Joseph vendu par ses frres_, et celui de _Vulcain averti
+par Apollon de l'infidlit de Vnus_[148]. Palomino ajoute[149] que
+Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, o il les offrit au roi,
+ son retour Madrid, au commencement de 1631, aprs une absence de
+dix-huit mois. Le roi les reut avec une grande satisfaction, et les fit
+placer au _Buen Retiro_, d'o le _Joseph_ fut bientt transport
+l'Escurial dans la salle du chapitre.
+
+C'tait d'aprs le conseil d'Olivars que Velasquez s'tait prsent
+chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la
+promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser _pourtraire_
+par aucun autre artiste pendant son absence. Philippe IV, dit
+Pacheco[150], se rjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi
+que la gnrosit avec lesquelles le traita un si grand monarque sont
+peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda
+la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui
+dpasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque
+l'artiste le peignit cheval, posa, dans une seule sance, trois heures
+de suite, de son plein gr et avec une vritable bienveillance.
+
+Parmi les nombreuses rcompenses que ce prince lui donna dans l'espace
+de six mois, Pacheco compte trois offices de secrtaires de la ville de
+Sville, qui furent octroys au pre de Velasquez, et dont chacun valait
+mille ducats par an. En moins de deux annes, le peintre de Philippe IV
+reut un office de garde-robe (_guarda-ropa_), et celui d'aide de la
+chambre (_ayuda de camara_), en 1638; l'honorant de la clef de
+chambellan, distinction fort envie de beaucoup de cavaliers de l'habit
+(de Santiago et de Calatrava). Pour moi, ajoute Pacheco[151], qui
+revient une si grande part de son bonheur, j'espre que, grce au soin
+et la ponctualit qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majest,
+il augmentera et amliorera son art, ainsi qu'il le mrite; et qu'il
+recevra les prix et les rcompenses dus son heureux gnie, dont les
+qualits suprieures sauront le maintenir, sans aucun doute, la
+hauteur o il s'est lev maintenant. Ces souhaits du bon Pacheco, qui
+terminent sa trop courte notice sur son lve et gendre, ont t
+pleinement raliss. C'est partir du retour de son premier voyage
+d'Italie, que Velasquez a excut ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses
+portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols;
+ensuite, ses tableaux de scnes intrieures du palais, comme ses
+_Meninas_[152], o les usages, les costumes et les personnages du temps
+sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions _di mezzo
+carattere_, comme son tableau de _Las hilanderas_[153], dlicieuse scne
+d'un naturel exquis, releve par les plus charmants dtails, et par une
+admirable disposition de la lumire; enfin, ses tableaux d'glises, ses
+paysages et ses _Bodegones_, scnes vulgaires dans le genre d'Adrien
+Brawer ou de Van Ostade, mais traites, comme celles de Ribera, dans un
+style tout espagnol. L'ensemble de ces oeuvres si diverses, mais toutes
+galement remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne
+s'taient point tromps, lorsqu' l'apparition du portrait de Gongora,
+ils avaient devin le gnie d'un grand matre.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista
+ Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthon de l'Escurial.--Le Buen
+ Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna
+ et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue questre de
+ Philippe IV.
+
+1621--1665
+
+
+Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie tait en possession de
+fournir un grand nombre d'artistes la cour d'Espagne. Parmi ceux qui
+furent employs avec honneur sous les rgnes de Philippe III et de son
+fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons dj indiqu, mrite une
+mention particulire. Il tait d'une noble famille romaine, et frre du
+cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manire remarquable
+des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son
+temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute ide de son
+talent dans ce genre. Mais sa rputation, comme architecte, tait
+beaucoup plus assure, et c'est cet art que son nom doit d'tre
+parvenu jusqu' nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155],
+rapporte qu'aprs avoir t fait, par Paul V, surintendant de la belle
+chapelle Pauline, Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres
+travaux excuts par ordre de ce pontife, il fut emmen en Espagne, en
+1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III.
+Ayant prsent ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut
+admis concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois
+d'Espagne l'Escurial. Le modle de Crescenzi fut expos avec les
+autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jug le
+meilleur, le chargea de l'excuter. Mais, comme il n'y avait sur les
+lieux ni matriaux de bonne qualit, ni ouvriers assez capables,
+Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adresses
+diffrents princes. Florence, il engagea Francesco Generino,
+sculpteur; Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci
+et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici,
+Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit
+la main l'oeuvre de la spulture royale, qu'on a nomme Panthon. C'est
+une chapelle souterraine, laquelle on descend par soixante degrs:
+elle est entirement prive de la lumire du jour. Sa forme est
+sphrique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de
+bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientt; tout autour, de
+magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis
+Charles-Quint. Chaque tombeau est spar du plus rapproch par des
+doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placs des
+anges qui tiennent des torchres, au nombre de trente, comme les
+tombeaux. L'oeuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du
+Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent.
+
+Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en mdailles et sculpteur, Leone
+Leoni, d'Arezzo, dont nous avons racont ailleurs[156] la vie
+aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un
+grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait galement travaill pour
+des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant
+partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'glise de
+Saint-Paul, Valladolid[157].
+
+Le Panthon de l'Escurial, commenc vers 1619, ne fut achev qu'en 1654.
+Sa conscration fut faite le 15 mars de cette anne, avec la plus grande
+pompe, en prsence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de
+Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient
+continu cette race royale, eurent t descendus dans la chapelle, et
+dposs, chacun sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre,
+un frre hironimite pronona une loquente oraison funbre, sur ce
+texte tir d'zchiel: _ vous, ossements desschs, coutez la parole
+du Seigneur_[158].
+
+Pour rcompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de
+l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma
+surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le
+Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre
+dorique, que le comte-duc fit btir et qu'il offrit au roi, presque
+aussitt aprs son avnement la couronne. Ce prince fit ce palais
+quelques augmentations, et il leva en outre, au milieu des agrables
+jardins qui l'entourent, les deux pavillons appels les Hermitages de
+Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit dcorer de fresques.--Nous
+ignorons si Crescenzi fut galement l'architecte de l'glise de
+Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore
+aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon
+Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, l'ge de
+soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterr en
+grande pompe dans l'glise _del Carmine_.
+
+Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingnieur, tait un Florentin,
+lve de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employ par le grand-duc
+Cosme II, restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et
+spcialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il
+excuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une
+barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses
+inventions cette poque. En 1628, Philippe IV dsirant ajouter un
+thtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste
+capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction
+de cet difice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les
+dcorations et les machines ncessaires aux reprsentations. Le
+grand-duc, aprs avoir consult Giulio Parigi, architecte alors en
+grande rputation Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se
+rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui
+quelques-unes de ses inventions. Ds qu'il fut arriv Madrid, le roi
+s'empressa de lui faire commencer la construction du thtre. Cosimo le
+disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi,
+on avait la vue de toute la scne, et que l'on pouvait galement bien
+voir et entendre les comdies. Comme le fond de la scne s'ouvrait sur
+la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les
+gradins pour manoeuvrer les machines. Il russit tellement bien, que pour
+faciliter aprs lui les changements de dcorations, il composa un livre
+orn de dessins et contenant toutes les explications ncessaires. Le roi
+lui avait accord un traitement considrable, et lui avait donn un
+logement dans les dpendances du palais[159].
+
+Carducho[160] dcrit en ces termes une reprsentation donne par Cosimo
+Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut tmoin d'une des plus
+singulires inventions de cet ingnieur.--Devant les fentres des
+votes de l'appartement du roi, on avait dispos, dit-il, un thtre
+portatif en planches, pour donner une reprsentation des machines, dans
+laquelle Cosimo Lotti, fameux ingnieur florentin, envoy par le
+grand-duc de Toscane au service de Sa Majest, a donn une exhibition de
+ses tonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent,
+lorsqu'il fut arriv, il fit une tte de satyre, d'un travail
+remarquable, laquelle avec un air froce, remue les yeux, les oreilles,
+les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel
+cri, qu'elle pouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas t averti
+ l'avance. C'est ainsi, qu'en ma prsence, un homme qui ne s'attendait
+pas cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se prcipita
+d'un bond plus de quatre pas. On ignore si la tte qu'avait fabrique
+Albert le Grand tait aussi tonnante que celle-ci. Cosimo donna une
+reprsentation au palais, o l'on voyait la mer agite d'une telle
+manire, et avec un tel effet, que ceux qui en taient tmoins furent
+obligs de sortir avec le mal de coeur (_collo stomaco alterato_), comme
+s'ils eussent t rellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs
+dames, de celles qui assistrent cette fte.
+
+Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tte de satyre,
+la reine la fit voir quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la
+crainte que cette tte ne ft une invention surnaturelle, qui avait la
+facult d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour
+tout rapporter au roi ou elle-mme. Cette explication leur inspira une
+telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer parler, afin de
+n'tre point entendues par cette tte[161].
+
+Philippe IV fut tellement satisfait des reprsentations donnes par
+Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employs
+dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public juger de
+ses tonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entre, et gagna, dit
+Baldinucci[162], plus de deux mille cus. Cosimo ne se bornait pas
+diriger les reprsentations thtrales: il composait des pices
+burlesques, et jouait lui-mme, avec beaucoup de succs, les personnages
+les plus ridicules de ses pices. Il conserva longtemps l'emploi
+d'ingnieur du roi d'Espagne, et mourut Madrid dans un ge avanc.
+
+Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au
+grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, lve de Jean
+Bilivert, peintre, ingnieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il
+dessinait trs-facilement la plume, et russissait faire des charges
+ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le
+grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 dcembre 1650, et
+s'achemina par Gnes, o il fut reu avec honneur par les Spinola, qui
+le logrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le
+temps lui permt de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce sjour
+profit, en dessinant la plume sur parchemin, pour ses illustres htes,
+une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme
+de hauteur. son dpart, il reut de nombreux cadeaux, entre autres du
+velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arriv Madrid, il eut
+bientt gagn les bonnes grces du roi, par son talent disposer les
+dcorations de son thtre, et faire mouvoir les machines. S'il faut
+en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne
+ddaignaient pas de l'aider eux-mmes faire marcher, et changer les
+dcorations son coup de sifflet. Une comdie reprsente l'aide de
+ces auxiliaires, eut un tel succs, qu'il fallut la rpter trente-six
+fois de suite, et le roi, en tmoignage de toute sa satisfaction,
+s'empressa d'offrir Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du
+palais de Madrid, notre ingnieur se distingua par sa prsence d'esprit,
+et sauva les btiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi
+l'ayant charg de reconstruire ce qui avait t brl, il poussa les
+travaux avec une grande activit, en sorte qu'au bout de six mois, tout
+tait compltement rpar. Il dessina aussi pour le roi des jardins,
+dans le got de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, prs de
+Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui
+tait alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne ddaigna
+pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit
+Madrid. Aprs avoir pass six annes au service de Philippe IV, Baccio
+mourut des suites d'une saigne, et l'on crut alors que cette opration
+avait t faite avec un fer empoisonn, l'instigation d'un de ses
+ennemis[164].
+
+Palomino rapporte[165], qu' son second voyage en Italie, excut en
+1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec
+Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager venir en
+Espagne. Passeri[166], qui a consacr ces deux artistes une notice
+dtaille, et qui a d tre mieux inform, attribue au prince-cardinal,
+Jean-Charles de Mdicis, la conduite de la ngociation qui attacha ces
+deux artistes au service de Philippe IV. Ils taient tous deux Bolonais,
+et lis de la plus troite amiti, ce point qu'ils travaillrent toute
+leur vie ensemble et aux mmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli
+peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y
+disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils
+prparaient de concert et excutaient en commun, et bientt leur
+rputation s'tendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord
+Bologne, ensuite Modne, Florence et Rome, Forli et dans
+beaucoup d'autres lieux, glises, clotres, couvents, palais, villas.
+Dans toutes ces entreprises, ils montrrent quelle puissance pouvait
+avoir une si complte union. Mitelli en a laiss un touchant tmoignage
+ Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la
+maison de son camarade Colonna, et qui reprsentaient des perspectives
+et des ornements dus la fantaisie de son imagination[167]. Le mme
+artiste peignit galement un grand nombre de dcorations pour les pices
+reprsentes Bologne: comme aussi des tableaux la gouache, dont les
+figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans
+ce genre.
+
+Lorsque Mitelli et Colonna furent entrs au service du roi d'Espagne, la
+premire oeuvre qu'ils entreprirent fut une faade dans le jardin de ce
+prince, avec trois perspectives peintes la vote, dans le palais mme
+ Madrid. Dans la premire, ils reprsentrent la _Chute de Phaton_;
+dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisime, la _Nuit_. Ils
+peignirent ensuite dans le mme palais une grande salle octogone avec
+tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie
+d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charm de ce beau travail,
+allait les voir l'oeuvre deux fois par jour, et quelquefois mme
+montait sur l'chafaudage o ils peignaient, et causait avec eux
+familirement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur
+et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut termin,
+le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette
+salle sa premire audience de rception l'ambassadeur de France, le
+duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de
+l'infante Marie-Thrse d'Autriche. Protgs par le marquis d'Heliche,
+fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employs ensuite au
+_Buen Retiro_, o ils peignirent la vote d'une loge. Ils en dcorrent
+les murailles latrales avec des ornements d'architecture, qu'ils
+disposrent en perspective fuyante, selon les rgles de l'art, avec les
+proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et
+de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et diffrents
+ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la
+vote, o ils avaient peint une vue du ciel, ils reprsentrent
+l'_Aurore enlevant Cphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour
+le mme marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage cr par son
+ingnieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas
+succomber Madrid, en 1660, l'ge de cinquante et un ans, laissant
+dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a grav
+l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises
+et autres ornements d'architecture, estim des matres en cet
+art[168].
+
+Un autre artiste italien, plus clbre que les prcdents, Pietro
+Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut galement occup par les rois
+Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut lve de
+Jean de Bologne, et aprs le dpart pour la France, en 1601, de son
+camarade Pietro Francavilla, il occupa la premire place dans l'atelier
+de son matre, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services.
+Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas
+acqurir une grande habilet pour le dessin, le model, le moulage et
+surtout la fonte des mtaux; car Jean de Bologne aimait excuter ses
+ouvrages en bronze. Aprs sa mort, arrive Florence le 14 aot 1608,
+le Tacca fut jug digne de le remplacer, comme statuaire en titre du
+grand-duc Cosme II, emploi dont il reut le brevet officiel l'anne
+suivante. partir de cette poque, il put peine suffire aux commandes
+qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les
+parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commenc, en 1604, le cheval
+sur lequel devait tre place la statue de notre roi Henri IV: ce fut le
+Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage tait entirement
+achev en 1611; il fut envoy en France, par Livourne, le 30 avril 1613,
+mais il ne parvint Paris que vers la fin de juin 1614. Le pidestal en
+marbre, destin recevoir la statue, avait t dcor de bas-reliefs
+excuts par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les
+dessins du Cigoli. La reine Marie de Mdicis, dans une lettre du 10
+octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de
+la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, laquelle tait
+digne, disait-elle, de celui qu'elle reprsentait.--Cette statue, l'une
+des meilleures du statuaire, aprs avoir fait l'ornement du Pont-Neuf
+pendant cent soixante-dix-huit annes, n'a pas trouv grce devant la
+barbarie rvolutionnaire de 1793.
+
+Le Tacca fut galement charg de terminer la statue questre de Philippe
+III, que son matre avait laiss inacheve. Elle fut envoye en Espagne
+en 1616, mais sans que le Tacca quittt Florence; il la confia aux soins
+d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait dj conduit en France
+celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivars ayant voulu faire
+couler en bronze une statue questre colossale de Philippe IV, auquel il
+avait dcern le nom de Grand, fit crire par ce prince madame de
+Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger
+le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais
+il voulut faire lui-mme les frais de cette statue, qu'il se rserva
+d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reut donc l'ordre de cesser tout
+autre travail, et de mettre la main ses modles. Il les avait dj
+fort avancs, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui reprsenta
+qu'il serait fort agrable au roi, de ne point voir le cheval dans la
+pose de ceux de toutes les autres statues questres; c'est--dire, non
+comme s'il marchait au pas, mais comme s'il tait lanc au galop et se
+cabrait. Avant d'tudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait
+pour impossible excuter, le Tacca voulut avoir un modle en petit du
+cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens tait
+alors Madrid, il crivit dans cette ville, pour qu'il lui ft envoy
+de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa
+une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle taient
+reprsents le cheval et la personne du roi, peints, d'aprs nature, de
+la main mme de Rubens. Non satisfait de ce premier modle, le Tacca,
+pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un
+nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du mme
+artiste, portrait qui lui fut galement envoy[170].
+
+Restait l'excution du cheval et de la statue, de grandeur colossale.
+Nous avons dj dit qu'on regardait alors comme impossible de faire
+tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrire, un cheval
+portant le poids norme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus
+grande que nature. Les gens du mtier taient unanimes pour dire que,
+dans cette attitude, le cheval portant faux, ne pourrait se tenir en
+quilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette apprhension,
+car, pour rsoudre la difficult, il n'hsita pas s'adresser au
+clbre Galile, le plus savant mathmaticien et gomtre de sa patrie
+et de son sicle. Cet homme illustre suggra au sculpteur un moyen
+facile de rsoudre le problme, sans qu'il y part, et sans nuire la
+beaut de l'oeuvre: il fit poser les jambes de derrire du cheval sur un
+plan carr, tabli de biais, l'un des cts duquel il fixa une poutre
+ou forte barre de fer, qui s'tendait dans presque toute la longueur du
+cheval, et s'enfonait en terre, pour empcher que la tte et les pieds
+de devant n'entranassent et ne fissent renverser la partie postrieure
+du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son ct, combina le
+poids des diverses parties de son groupe, de manire en quilibrer
+l'assiette. La statue, tant heureusement termine, fut expose
+Florence dans la maison de l'artiste, au grand tonnement de ses
+envieux, et l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur
+ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitt aprs
+l'achvement de son oeuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne
+entendre que sa fin fut hte par les contrarits qu'il prouvait
+depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut
+inhum avec honneur l'_Annunziata_, dans la mme chapelle et dans le
+mme lieu que son matre Jean de Bologne[173].
+
+Ce fut son fils an Ferdinand, qui avait tudi la sculpture et la
+fonte sous la direction de son pre, qui fut charg de conduire la
+statue questre de Philippe IV Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne,
+au nom du grand-duc, et la plaa, en 1641, sur le pidestal qui lui
+avait t prpar devant la faade principale du Buen Retiro, d'o elle
+a t loigne en 1844, pour tre reporte sur la place spacieuse, en
+face du palais de Philippe V. cette poque, on a ajout deux
+bas-reliefs, disposs sur les principaux cts du pidestal. L'un
+reprsente Philippe IV donnant une mdaille Velasquez; l'autre
+rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174].
+
+Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'tonnement
+que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier port sur un
+cheval qui se cabre, elle mrite encore de fixer l'attention des
+amateurs, cause de ses belles formes et du fini de son excution. Que
+ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donn le modle au statuaire
+florentin, toujours est-il que celui-ci parfaitement rendu l'ide du
+matre. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre,
+que les modernes aient coul en bronze jusqu' ce jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.--Jos
+ Ribera.--Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco
+ Collants; Alonso Cano; don Bartolom Estevan Murillo; Juan
+ Martines Muntas.
+
+1621--1665
+
+
+Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes
+trangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils
+encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus
+marque, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'clat
+de ce rgne. Velasquez est un exemple frappant de la protection
+extraordinaire que le roi et son favori aimaient rpandre sur les
+hommes d'un vritable mrite; mais cet exemple n'est pas le seul
+citer.
+
+Ribera, bien qu'il ne vct pas en Espagne, et que son caractre
+fougueux semblt le tenir loign de la faveur royale, ressentit
+nanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivars. On
+sait qu'il s'tait fix Naples, o son talent le mit bientt en grande
+rputation. Le comte de Monterey, beau-frre d'Olivars, vice-roi, le
+logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son matre,
+et lui procura dans Naples mme des travaux considrables. Ribera
+excuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer
+ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom,
+Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une trs-belle _Conception_,
+un _Saint Augustin_ et un _Saint Janvier_[175]. Mais, ce qui fait encore
+plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait Ribera
+ne l'empcha pas de prendre sous sa protection spciale le timide
+Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger,
+par leurs menaces, l'artiste bolonais laisser inacheve la coupole du
+trsor de Saint-Janvier, qu'il s'tait oblig d'achever dans un dlai
+fix, ainsi que nous l'avons racont ailleurs[176]. Mais, aprs le
+remplacement de Monterey par le duc de Mdina de las Torres, le
+Zampieri, perscut et domin par la peur d'tre assassin, s'enfuit
+furtivement de Naples, et laissa le champ libre ses ennemis[177].
+Lanfranc, qui le remplaa en 1641 dans les travaux de la coupole de
+Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grces du duc, fit le portrait de
+sa femme[178]; mais bientt Ribera reprit le dessus et rgna en matre
+Naples, jusqu' sa mort, arrive dans cette ville en 1656. Cet artiste
+excellait rendre les scnes vulgaires la manire du Carravage, son
+matre. Mais, lorsqu'il voulait s'lever jusqu' la reprsentation de
+sujets tirs de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait
+trop les types grossiers qui lui servaient de modles. Aussi, malgr
+l'clat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent
+compltement d'idal, dfaut peu prs gnral toute l'cole
+espagnole.
+
+Francisco de Herrera, surnomm le Vieux, peintre, architecte et
+statuaire en bronze, naquit Sville, et, selon Palomino[179], fut
+lve de Pacheco; il a beaucoup travaill dans cette ville, o il resta
+jusqu'en 1640. On a racont[180] qu'il avait t accus de fabrication
+de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considration de son
+tableau de _Saint-Hermenegildo_, dans l'glise de ce nom, Sville, lui
+avait fait grce, dans une excursion qu'il fit en 1624 travers
+l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Sville en 1640, et
+vint se fixer Madrid, o il travailla beaucoup pour les glises, les
+couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication dtaille de ses
+oeuvres. Il peignait fresque avec une facilit singulire, qui rappelle
+quelquefois la manire du Tintoret. Herrera emptait tellement ses
+toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la
+couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute ide de
+son talent[181]. Il a grav lui-mme quelques-unes de ses compositions.
+Herrera le Vieux mourut Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut
+peintre du roi, architecte et inspecteur principal (_maestro mayor_),
+des oeuvres royales.
+
+Ce fils tait un artiste d'un grand talent, comme son pre; il avait
+tudi Rome, et il excellait peindre des sujets de pche, ce qui lui
+avait fait donner dans cette ville le surnom de l'_Espagnol aux
+poissons_. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement,
+comme les autres artistes de ce pays, la peinture des sujets
+religieux. En sa qualit d'architecte, il fit un grand nombre de
+retables pour les principaux autels des glises de Sville et de Madrid,
+et les ornements dont il les dcora furent extrmement admirs. Il les
+enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur
+ouvrage, _Saint-Hermenegildo_, fut peint et plac par lui dans le
+retable du matre-autel des Carmlites dchausses de Madrid[182].
+
+Il ne parat pas que Herrera le Jeune ait t dans les bonnes grces du
+comte-duc, si l'on ajoute foi l'anecdote suivante, raconte par
+Palomino[183]. Olivars l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses
+tableaux, et lui avait demand d'exposer les meilleurs, afin qu'il pt
+en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'tait empress de faire.
+Cependant, le comte-duc tant venu, se mit les critiquer, et en
+choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Bless de cette
+manire d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au
+milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques
+roses, prfre cueillir une tte de chardon qui le rend fier et joyeux.
+L'artiste avait compos ce tableau dans l'intention de l'offrir au
+comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui tait
+fort prudent, dit Palomino, lui reprsenta les fcheuses consquences
+qui pourraient en rsulter pour lui; il rsolut donc de garder cette
+toile, et d'offrir Olivars un autre ouvrage. Suivant Palomino,
+Herrera le Jeune mourut Madrid, en 1685, l'ge de soixante-trois
+ans[184].
+
+Francisco Collants, n Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses
+vues de la campagne ne se bornaient pas la reprsentation de la nature
+morte: il savait les animer par des scnes tires de l'criture sainte.
+C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une _Rsurrection des
+Morts_, traite d'une manire vigoureuse, et dans laquelle il s'est
+inspir de la vision d'zchiel. On y voit, dit le Catalogue du muse
+de Madrid, o ce tableau est maintenant expos[185], sur un fond tout
+couvert de grandes fabriques en ruine, dont les dbris sont sems sur le
+sol, la terrible scne de la fin du monde et de l'anantissement de
+l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs spulcres, envelopps
+de leurs linceuls, et dirigent leurs regards tonns vers l'clat
+sinistre qui apparat dans le ciel. Ce tableau, selon Palomino[186],
+rempli d'imagination, est excut avec une grande habilet. Suivant le
+mme biographe, Collants peignait aussi des scnes familires de
+boutiques et de cabarets (_bodegoncillos_); et il dclare en avoir vu
+plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collants
+mourut Madrid, en 1656, l'ge de cinquante-sept ans.
+
+Parmi les artistes espagnols qui vcurent du temps de Philippe IV,
+Palomino cite encore Pedro Obregon, lve de Carducho, Bartolommeo
+Roman, Juan Van der Hamer y Lon et Juan de la Curte, tous de Madrid.
+Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est expos au _Real Museo_,
+nous nous bornerons indiquer leurs noms, en renvoyant Palomino
+pour avoir quelques explications sur leurs travaux.
+
+Nous nous arrterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte,
+et l'une des gloires de l'cole espagnole, dont le nom et les oeuvres ne
+sont point ignors de ce ct des Pyrnes.
+
+Alonso Cano naquit Grenade, en 1600, et apprit les lments
+d'architecture de Michel Cano, son pre; plus tard, il tudia la
+peinture Sville, dans l'atelier de Pacheco, peut-tre avec Velasquez,
+o il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses tudes dans
+l'cole de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Ds
+l'ge de vingt-quatre ans, il peignit Sville plusieurs tableaux pour
+des couvents et des glises. Il fit, la mme poque, pour la ville de
+Nebrij, dans la cathdrale, un grand retable, pour lequel il excuta de
+sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent
+beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier
+celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays[187]. Sa
+rputation parvint bientt la cour, et le comte-duc le fit venir
+Madrid. C'est alors que, plac sur un plus vaste thtre, il donna des
+preuves d'un gnie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers
+ouvrages, fut le clbre tableau du _Miracle du puits de Saint-Isidore_,
+plac dans le second compartiment du matre-autel de l'glise
+paroissiale de cette ville; peinture, dit Palomino, excute avec
+tant de grce, dessine et colorie avec tant de beaut, qu'elle est
+elle-mme un vrai miracle. Voulant lui tmoigner sa haute satisfaction,
+Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivars,
+inspecteur ou architecte principal (_maestro major_) des oeuvres royales,
+et bientt aprs il lui confra le titre de peintre du roi, en le
+choisissant comme matre de dessin de l'infant don Balthazar Carlos.
+Palomino[188] raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine _minor_
+de la cathdrale de Grenade, canonicat qui valait une prbende ou
+bnfice ecclsiastique, et qu'il rpondit au chapitre qui lui faisait
+des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: Si ce peintre
+tait un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevque de
+Tolde? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plat; mais
+Dieu seul peut faire un Alonso Cano. Les oeuvres de ce matre taient
+rpandues dans toute l'Espagne, particulirement dans l'Andalousie,
+Valence, Tolde, Alcala de Henars et Grenade o il mourut, en 1676,
+ soixante-seize ans. Le muse de Madrid en possde un certain nombre,
+qui donnent une haute ide de son gnie. Moins fougueux que Ribera,
+moins suave que Murillo, il brille par une grande puret de dessin, une
+navet toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop
+admirer.
+
+Don Bartolomeo Estevan Murillo, est galement au nombre des artistes qui
+rendirent clbre le rgne de Philippe IV. Il naquit en 1613 Pilas,
+ville loigne de cinq lieues de Sville, et fut lve de Juan de
+Castillo. Ayant appris de ce matre tout ce qu'il pouvait enseigner,
+pour s'exercer la main[189] et s'habituer aux grandes compositions, il
+se mit peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux
+destins, comme cargaison, l'Amrique. Il passa ensuite Madrid, o,
+avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes
+les peintures remarquables, alors en trs-grand nombre, que renfermait
+l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et
+dans les collections particulires. Il copia beaucoup d'ouvrages de
+Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour amliorer
+son coloris: il ne ddaigna pas non plus de dessiner les statues que
+renfermaient les palais royaux. Enfin, il tudia sous la direction de
+Velasquez, dont la grande manire et la correction lui furent
+trs-profitables. Il retourna ensuite Sville, o il passa la plus
+grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses dbuts,
+comme ceux de Velasquez, aient t encourags soit par le roi, soit par
+Olivars. Murillo n'a jamais visit l'Italie; c'est donc, comme notre
+Lesueur, un artiste entirement de son pays. Aussi, Palomino, trs-fier,
+en bon Espagnol, du gnie du chef de l'cole de Sville, fait
+remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas
+besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques,
+les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, l'aide
+desquels il leur tait facile d'acqurir toutes les connaissances qu'un
+artiste peut dsirer.--Nous n'avons point faire ici l'loge de
+Murillo: son gnie brille d'un vif clat au-dessus de presque tous les
+peintres, ses compatriotes. On peut mme dire qu'il n'a pas d'gal en
+Espagne, dans les grandes compositions tires de la Bible, de l'vangile
+ou de la Vie des saints, telles que son _Mose frappant le rocher_; sa
+_Multiplication des pains dans le dsert_, et son _Extase de saint
+Antoine de Padoue_[190]. Il est incomparable pour rendre l'tat
+extatique qu'il prte plusieurs de ses saints, comme aussi pour
+clairer et reprsenter les scnes de visions miraculeuses. L'ordre de
+ses compositions, l'harmonie qui rgne dans toutes leurs parties, la
+douceur, la suavit, la transparence de son pinceau, font des tableaux
+de ce grand artiste des oeuvres part dans l'art espagnol, o l'on
+rencontre quelquefois l'idal exprim avec la sublimit des Italiens les
+plus purs. Mais ce n'est pas cette qualit qu'il faut chercher dans ses
+ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique
+ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux reprsents par ses
+compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans
+toute sa vrit. Murillo excuta ses oeuvres les plus remarquables de
+1660 1685, alors qu'il tait dans toute la maturit de l'ge et du
+talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au rgne de
+Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a
+donn les plus grandes marques de son gnie.
+
+Sans vouloir tablir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et
+rabaisser l'un aux dpens de l'autre, ce que nous croirions indigne du
+respect que l'on doit deux hommes d'une si prodigieuse supriorit,
+nous ne pouvons nous empcher de dire que le talent de Murillo fut
+beaucoup moins vari que celui de son matre.--Tandis que Velasquez
+excelle la fois dans le portrait, le paysage, les scnes familires et
+triviales, les reprsentations de sujets _di mezzo carattere_, tels que
+ses _Hilanderas_ et ses _Meninas_, enfin les tableaux de saintet,
+Murillo a concentr presque tout son gnie peindre des sujets
+chrtiens, entran sans doute la recherche de l'idal, qui
+l'loignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec
+justesse[191]: que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le
+peintre du ciel. Mais quelle gloire, pour un seul rgne, d'avoir
+possd ces deux artistes, accompagns de Ribera et d'Alonzo Cano, et
+d'avoir galement profit du gnie de Rubens! Il faut remonter aux
+plus grandes poques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable
+runion d'hommes de gnie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne
+crrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Mdicis Florence,
+comme Jules II et Lon X Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en
+France, ils contriburent puissamment, par des encouragements donns
+propos, au dveloppement extraordinaire que l'art de la peinture prit en
+Espagne pendant la premire moiti du dix-septime sicle, et l'clat
+qu'il rpandit sur ce pays.
+
+Bien que la statuaire ne brillt pas au mme degr, il ne faut pas
+oublier nanmoins que la sculpture en bois fut galement trs-cultive
+sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques
+retables des cathdrales, des glises et des couvents, permettaient aux
+artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des
+statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres oeuvres
+de cet art particulier l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs
+de ce pays appellent la _Talla_. Parmi les artistes qui se livraient
+avec un vritable talent ce genre de sculpture, on doit citer en
+premire ligne Juan-Martins Muntas, de Sville. Si l'on en croit la
+tradition, ce _tallador_ ne se bornait pas travailler le bois; il
+tait galement fondeur en bronze, et c'est lui qu'on attribue, ainsi
+que nous l'avons rapport, les modles en petit de la statue questre de
+Philippe IV, que le Tacca excuta en grand Florence, comme on l'a vu
+plus haut[192]. Palomino[193] cite de Muntas une statue de
+Jsus-Christ, nomme la _Passion_, qui se trouvait de son temps
+(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Sville, laquelle,
+dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle rchauffe la dvotion
+des coeurs les plus tides... Il cite galement d'autres figures de ce
+matre, dont il fait un si grand loge. Mais nous devons faire
+remarquer, qu'il en est de Muntas comme de tous les autres statuaires
+espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspir soit par la mythologie, soit
+par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berrugute travailla bien
+ Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier
+modle en cire qui ait t fait du Laocoon pour le jeter en bronze[194];
+mais, rentr en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquit,
+pour traiter exclusivement des sujets autoriss par la religion
+catholique, et cet exemple a t suivi par tous les sculpteurs espagnols
+jusque vers le milieu du dernier sicle. Muntas mourut Sville en
+1640.
+
+Tels taient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV,
+et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une
+faveur toute spciale, ils ne repoussaient point les autres, et se
+montraient disposs protger tous ceux qui donnaient des marques d'un
+vritable talent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ Disgrce du comte-duc d'Olivars.--Histoire de son fils naturel
+ Julien, d'aprs le pre Camillo Guidi.--Velasquez reste fidle au
+ comte-duc.--Portrait inachev de Julien.
+
+1643--1645
+
+
+Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des
+inimitis irrconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprme, et qu'on
+est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre
+d'annes. Indpendamment des causes naturelles qui font que l'homme est
+dispos considrer son matre comme son ennemi, les vnements qui se
+succdent avec le cours des annes, l'imprvu qui joue un si grand rle
+dans ce monde, sont autant d'lments qui conspirent contre la dure de
+toute puissance humaine. une poque et dans un pays o l'influence des
+grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalits,
+d'autant plus craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en
+amortir le choc, s'ajoutaient ces causes gnrales d'opposition. Sous
+un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la
+faveur du prince: de l les intrigues, les menes, les influences
+souterraines qui assigeaient les rois d'Espagne, depuis que
+Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes corts. Olivars le
+savait bien; aussi, pour assurer son crdit, avait-il pris soin
+d'loigner de Philippe IV toutes les personnes, mme la reine
+Isabelle, qu'il souponnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur.
+Depuis qu'il avait pargn au roi tout embarras, toute proccupation de
+gouvernement, le comte-duc, engag dans des guerres difficiles et
+places sur des thtres loigns, avait vainement lutt contre les
+attaques de ses ennemis. Il avait laiss perdre successivement
+l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et
+tous les pays adjacents cette vaste cte; de plus, tout le Brsil,
+l'le de Terceira, le royaume de Portugal, la principaut de Catalogne,
+le comt de Roussillon, toute la Comt de Bourgogne, de Dle et de
+Besanon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le
+Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de
+Sicile et le duch de Milan, pressurs par des exactions intolrables,
+ne tenaient plus l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole
+n'avait pas t mieux traite, et l'on estimait plus de deux cents le
+nombre des navires, galions et autres, enlevs et dtruits, dans l'Ocan
+et la Mditerrane, par les Hollandais, les Anglais et les Franais.
+L'Espagne tait accable d'impts de toutes sortes, et les populations,
+fatigues de tant de dsastres, aspiraient un changement de
+matre[195]. Cependant, toutes ces causes runies d'impopularit
+n'auraient peut-tre pas amen la chute du favori, s'il ne s'tait pas
+compromis lui-mme aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et
+particulirement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils
+lgitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse.
+Voici en quels termes le Pre Camille Guidi, religieux dominicain,
+rsident la cour de Madrid pour le duc de Modne, raconte cette
+histoire, qui a tout l'intrt d'un roman[196]: .....Le troisime et
+peut-tre le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrce
+inattendue, est la misrable condition dans laquelle reste son btard
+lgitime, lequel avait t jug indigne de cette grandeur laquelle son
+pre putatif l'avait lev. Et, parce que cette histoire est un
+vnement qui excite la plus grande curiosit qui puisse parvenir
+jusqu' un esprit dsireux d'anecdotes singulires, il m'a paru
+convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un
+livre tout entier, pour pouvoir en faire connatre exactement toutes les
+circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se
+trouvant Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang
+parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant la
+noblesse, ne fut pas exempte des perscutions qu'endurent sans relche
+dans cette cour les personnes d'une clatante beaut. Pour obtenir,
+Madrid, la possession des belles, mme des plus grandes dames, on ne
+connat d'autre moyen que l'emploi de l'or. cette poque, don
+Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce
+qu'on peut dsirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce
+pays, jouissait d'une grande autorit et d'immenses richesses. Quoique
+mari, il entretint ses frais la maison et la personne de la dame, et,
+ l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes
+sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait
+alors le tribut la fragilit humaine, eut un caprice pour cette femme.
+Un fils naquit, lequel fut rput fils de l'alcade, par la raison que la
+plante avait pouss sur le terrain qu'il avait achet avec son argent.
+Mais, parce qu'il s'tait aperu que d'autres que lui labouraient son
+champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en
+conscience, il ne considrait pas comme sien. son baptme, le garon
+fut nomm Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de
+la mre, et trs-mal lev. Arriv l'ge de dix-huit ans, sa mre
+tant morte, il se trouva aussi sans pre. Dsespr du malheur de sa
+naissance, il supplia l'alcade de le reconnatre pour son fils, afin
+qu'il ne restt pas dans le monde priv de pre et sans nom, protestant
+qu'il n'avait aucune prtention sa succession, mais qu' l'aide du
+seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'pe.
+L'alcade ne consentit cette proposition qu'au moment de mourir, pour
+donner satisfaction l'opinion du monde, plutt qu'aux rclamations de
+sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait
+tre attribue non-seulement au comte, mais beaucoup d'autres.
+
+Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garon passa aux Indes, o, par
+suite d'un grand nombre de mfaits commis au Mexique, il fut condamn
+aux galres. Mais, parce que le vice-roi tait trs-li avec l'alcade
+qui s'tait reconnu son pre, il obtint facilement grce. Il revint
+Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en
+Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne
+l'ge de vingt-cinq ans. Son esprit tait vif, mais sa manire de vivre
+tait si dgrade que, frquentant les cabarets, il ne put jamais
+oublier le mauvais lieu o il tait n.
+
+Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des hritiers de
+son nom[197]. Il se souvint alors que Julien tait n l'poque o il
+courait aprs les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader
+qu'il tait son fils. Le bruit s'en rpandit dans Madrid; c'est pourquoi
+Julien tant sur le point d'pouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les
+portes n'taient jamais fermes, mme aux plus vils taverniers, elle
+protesta... qu'il ft bien attention ce qu'il allait faire, parce
+qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivars, et qu'elle
+ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionn sa position.
+Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage
+fut clbr par le cur de la paroisse, dans la maison de la mre
+d'Isabelle.
+
+En 1641, dans le mois de novembre, l'improviste et la stupfaction
+du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte
+public et authentique Julien pour son fils. Dans le mme acte, il ne le
+nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, hritier du comt
+d'Olivars, et, en outre, du duch de San-Lucar, quand il plairait au
+roi, en considration de ses services, de l'en investir; car le titre de
+duc de Castille ne se confre pas sans l'investiture.
+
+Le comte fit part de cette dclaration aux ambassadeurs et aux grands
+d'Espagne. Cette base tablie, non sans dgot et mortification de la
+part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec
+une des principales hritires d'Espagne. Il jeta les yeux sur la
+premire dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du conntable
+de Castille, lequel ne le cde personne en noblesse, puisqu'il se
+vante de compter parmi ses anctres cinq quartiers royaux.
+
+Pour conclure ce mariage, il tait ncessaire de rompre le premier, et
+dj on avait rempli toutes les formalits Rome, auprs du pape,
+lequel donna tous pouvoirs l'vque d'Avila, pour conduire cette grave
+ngociation. La femme rclama, et fit, par protestations et
+assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient dmontrer que
+son mariage tait parfaitement valable. Mais le bon vque fut d'une
+opinion contraire, par cette seule raison que le cur (qui avait bni le
+mariage), n'tait pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant t
+clbr dans la maison de la mre, qui dpendait d'une paroisse
+diffrente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, spare du
+domicile de sa mre.
+
+ ces raisons, les thologiens d'une conscience nette rpondirent que
+la fille n'ayant pas t mancipe par sa mre, parce qu'on ne les
+considre jamais comme mancipes moins qu'elles ne soient tablies,
+on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mre ft diffrent de
+celui de la fille; c'est pourquoi le cur trs-lgitime de la mre,
+tait galement celui trs-lgitime de la fille; d'o la consquence que
+le mariage tait trs-valable. Nanmoins, l'autorit du favori prvalut
+sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu.
+
+Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur ngocier le
+mariage de son btard reconnu avec la fille du conntable, et,
+finalement, en dpit du pre et de tous ses parents, il l'obtint.
+
+On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des mes adulatrices,
+puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les
+nobles allrent donner la bienvenue don Enrique, le traitrent
+d'Excellence, et lui prsentrent tous ces compliments qui appartiennent
+plutt aux rois qu' des vassaux. Mais le personnage paraissait
+tellement ridicule, que n'tant pas accoutum aux grandeurs, il allait
+se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus
+abjectes; d'o les Italiens disaient que don Enrique tait un Matassin
+habill en roi d'Espagne.
+
+Le conntable devint fort triste de s'tre fait des ennemis de tous ses
+parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna don Enrique une
+maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait
+jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux afflurent de tous les
+royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du
+duc de Mdina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dpassa la
+valeur de deux cent cinquante mille cus. Saragosse, on donna l'habit
+d'Alcantara don Enrique, avec une commande de dix mille cus. Il fut
+nomm gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la
+prsidence du conseil des Indes, arrache cette fin au comte de
+Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire
+prcepteur de l'hritier prsomptif de la couronne. Au milieu de toutes
+ces flatteries, la haine contre don Enrique tait si vhmente, qu'on
+n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait
+publiquement de lui:
+
+ Enrique de dos nombres, y dos mugeres,
+ Hijo de dos padres, y de dos madres,
+ Y diables, que mas[198].
+
+La reconnaissance de sa filiation et son mariage exasprrent la
+famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession
+d'Olivars au vritable hritier dj reconnu, don Luis de Haro,
+cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacit
+suprieure.
+
+Tel est le rcit du pre dominicain; et bien que nous ayons retranch
+plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur franais qui veut tre
+respect, on voit que le bon moine ne brille pas prcisment par la
+charit chrtienne.
+
+Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la
+lgitimation de Julien privait de l'hritage de cet oncle, se ligua avec
+la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la
+camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne parat pas que
+Philippe IV ait fait grande rsistance; il cda, et envoya en exil le
+ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux annes. Mais, comme ce
+prince tait incapable de porter lui-mme le fardeau du gouvernement, il
+le remit immdiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le
+conserva jusqu' la mort du monarque.
+
+Olivars avait d'abord t exil Loches, petite ville de sa
+juridiction, quelques lieues de Madrid, o la duchesse, sa femme,
+avait bti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari
+avaient dcor de magnifiques tapisseries, excutes, ainsi que nous
+l'avons dit, d'aprs les cartons de Rubens. Renvers du pouvoir d'une
+manire aussi clatante qu'inattendue, Olivars, dont la volont ne
+connaissait pas de rsistance quelques jours avant, se vit entirement
+abandonn de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidle,
+et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hsita point
+ l'aller voir et l'assurer de sa reconnaissance et de son dvouement.
+Il ne parat pas que cette dmarche ait nui la faveur dont l'artiste
+tait en possession auprs du roi. Il gagna mme bientt celle du
+nouveau favori, qui aimait et admirait son gnie. Il continua donc
+faire les portraits des personnages les plus minents de la cour, et
+reprsenter les scnes d'intrieur du palais. En 1648, il fut envoy
+pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des
+tableaux, statues et autres oeuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne;
+enfin, il jouit jusqu' sa mort, arrive Madrid le 6 aot 1660, de la
+vogue et de la faveur la plus marque.
+
+Quant au comte-duc, bientt ses ennemis trouvrent, qu' Loches, il
+tait trop prs de Madrid, et ils le firent exiler Toro, petite ville
+ruine sur le Douro. C'est l qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ
+deux annes aprs sa disgrce. On raconte que ses ennemis, le
+poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accus de s'occuper,
+dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considres alors comme des
+crimes, et svrement punies par les lois de l'glise. Mais le grand
+inquisiteur, qu'il avait combl de places et de bnfices, prit sa
+dfense et dtourna cette accusation.
+
+Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence,
+la suite de ses adulateurs et la protection du roi, et c'tait une
+chose digne de piti, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un
+instant, d'une idole adore, il avait t transform en le plus mpris
+des hommes. Un des derniers portraits excuts par Velasquez pour le
+comte-duc avait t celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie
+suprieure seule est termine; le reste n'a pas t achev, probablement
+par suite de la disparition du personnage qui, aprs la disgrce de son
+pre, alla sans doute cacher loin de Madrid son dsespoir et sa misre.
+Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de
+lord Ellesmre[201], est rest dans son tat incomplet, comme une
+mdaille peinte des vicissitudes humaines.
+
+Plus de deux sicles se sont couls depuis la mort d'Olivars, et le
+temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les
+dsastres du long rgne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi
+et de son favori a t fatal la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne
+ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une
+compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles
+incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au got
+clair du prince et de son ministre?
+
+
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL
+
+1585--1646
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ Infriorit de la peinture anglaise jusqu'au dernier sicle.--Rgne
+ de Charles Ier, poque la plus brillante pour les arts en
+ Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie
+ la rivalit du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait
+ du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard
+ Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrge du
+ comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets
+ d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses
+ portraits.--Encouragements qu'il accorde plusieurs
+ artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+ Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.
+
+1585--1630
+
+
+De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au
+commencement du sicle dernier, n'ait pas produit de peintre
+remarquable. Tandis qu' la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande,
+les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux sicles,
+plusieurs artistes d'un vritable gnie, et un grand nombre d'autres
+d'un talent distingu, l'Angleterre seule, en tait encore rduite
+faire venir des peintres trangers pour reprsenter les grands
+vnements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses
+souverains et de ses principaux citoyens. part quelques portraitistes
+obscurs, ns sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a
+possd, avant 1700, aucun artiste rellement digne de ce nom.
+
+Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le got du
+portrait, lorsqu'il se prsenta, en 1526, Thomas Morus, avec une
+lettre et le portrait d'rasme, leur ami commun. Le savant et ingnieux
+crivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier
+d'Angleterre que Holbein tait capable de rivaliser avec Albert Durer
+dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le
+peintre de Ble fut bientt admis dans les bonnes grces du roi Henri
+VIII, qu'il a reprsent nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous
+les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait galement pour ce
+prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette
+poque, plutt par orgueil et ostentation que par amour de l'art,
+s'empressrent d'imiter l'exemple de leur matre, et il n'est gure de
+famille anglaise un peu ancienne, qui ne possde quelque portrait de
+Holbein.
+
+L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a t trs-grande
+en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne parat
+avoir hrit mme d'une faible partie de son gnie.
+
+Aprs lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent
+se fixer Londres, et y exercrent leur talent mdiocre pour le
+portrait, de la fin du seizime au commencement du dix-septime sicle.
+Le dernier, attach la cour de la reine lisabeth, tait entretenu
+son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse.
+Un autre peintre tranger, plus clbre que les prcdents, Frdric
+Zucchero, d'Urbin, travailla galement pour elle, et l'on voit
+Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages
+toutefois ne donnent qu'une ide fort imparfaite du talent de cet
+artiste qui, en compagnie de son frre Taddeo, a peint, d'une manire si
+vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola,
+prs de Viterbe, qui appartenait alors la puissante maison Farnse.
+
+ Rubens, et Van Dyck, son lve, tait rserv l'honneur d'exercer en
+Angleterre une influence gale, suprieure mme celle de Holbein. Les
+nombreux portraits et les grandes toiles excuts par ces deux artistes,
+et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie
+Londres, ne servirent nanmoins former aucun peintre de quelque
+talent; car il est remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus
+habile de Van Dyck, bien qu'il ait vcu en Angleterre, tait n en
+Allemagne, o il avait appris les premiers lments de son art[202].
+
+Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le
+gnie littraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille
+depuis longtemps d'un si vif clat, grce l'immortel Shakespeare;
+comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avance en
+toutes choses, soit reste presque entirement trangre l'art, jusque
+vers le quart du dernier sicle? Nous ne croyons pas tre injuste envers
+elle, en avanant que cet tat de choses doit tre attribu, avant tout,
+au peu de got du peuple anglais pour le beau; ensuite aux rvolutions
+politiques et religieuses, et surtout l'austrit des moeurs
+puritaines, qui carta pendant longtemps des temples et des monuments
+publics les tableaux et les statues, les considrant avec horreur comme
+des oeuvres de la superstition papiste.--D'un autre ct, l'encouragement
+exclusif que la noblesse anglaise a donn pendant deux sicles la
+peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui
+beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que
+l'atmosphre humide, et presque toujours charge de brouillards de la
+Reine de l'Ocan, n'a jamais t favorable un art, qui emprunte la
+lumire du soleil ses rayons les plus purs, pour clairer et animer
+ses brillantes oeuvres.
+
+Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au sicle dernier, l'apparition
+de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent,
+William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture
+anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi
+nouvelle qu'originale[203].
+
+Mais si, jusqu'au dix-huitime sicle, l'Angleterre n'a produit aucun
+peintre remarquable, elle peut nanmoins se vanter d'avoir possd un
+certain nombre d'hommes distingus, vritablement amis des arts, et
+ayant su dignement les encourager.
+
+ ce point de vue, aucune poque ne peut tre compare, dans l'histoire
+d'Angleterre, au rgne du brillant et infortun Charles Ier.
+
+Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son
+royaume, et s'il ne russit pas former une cole de peinture anglaise,
+il fut assez heureux pour attirer sa cour les matres les plus
+minents, en diffrents genres, tels que les peintres Rubens et Van
+Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et
+Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'ducation que ce prince avait
+reue, et une inclination naturelle, le poussaient aimer et
+rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement cette
+disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements
+donns aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les
+biographes qui ont racont son rgne, font honneur de cette tendance du
+roi Charles son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui,
+lui-mme, en cela, obissait plutt un sentiment d'ambition et
+d'orgueil, qu' un vritable penchant pour les productions de l'art.
+Rival implacable du clbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey,
+grand-marchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser
+ ce seigneur la gloire d'avoir le premier cr en Angleterre un muse
+de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de
+dessins, de peintures, de mdailles, de livres et de gravures. Il excita
+son matre suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et
+lui-mme il s'effora de l'imiter et de l'galer. Ce fut par l'exemple
+et la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et cause de
+la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, dou
+d'ailleurs par la nature d'un got sr et dlicat, aima les arts et leur
+donna de l'encouragement.--C'est donc au comte d'Arundel que revient
+l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le got de
+l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mle toutes
+choses dans ce pays, ne soit pas reste trangre ce rsultat, le
+comte ne mrite pas moins d'tre considr comme le plus illustre
+amateur anglais du dix-septime sicle.
+
+Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rbellion et des
+guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rtablissement de
+Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du
+beau, mais mme toute aptitude pouvoir le comprendre:
+
+.....Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et
+vain. Il conversait avec trs-peu de personnes de sa nation; il vivait
+comme s'il avait t dans un autre pays. Sa maison tait le rendez-vous
+de tous les trangers et de ceux qui affectaient de le paratre... Il
+passait une grande partie de son temps voyager. Il demeura plusieurs
+annes en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait
+extrmement l'humeur et les manires de cette nation, et affectait de
+les imiter... Il voulait qu'on le crt fort savant, surtout en ce qu'il
+y avait de plus curieux dans l'antiquit, sous prtexte qu'il avait
+dpens des sommes immenses faire un amas de mdailles les plus rares,
+et acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il
+n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de
+faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les et payes bien cher. Il
+tait fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il
+y et d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle,
+ la vrit, il y avait eu plusieurs personnes de rputation. Il avait
+dans son port, dans sa contenance, et dans ses manires, toutes les
+apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits
+semblables ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus
+illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le
+monde, et le respect de plusieurs, comme reprsentant l'origine et la
+gravit des anciens nobles, dans le temps o ils taient plus
+vnrables. Mais tout cela n'tait qu'extrieur. Naturellement, il tait
+la lgret mme, et n'aimait que les jeux d'enfants et les
+divertissements les plus mprisables. Il ne paraissait pas fort
+affectionn pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de
+penchant pour l'Angleterre, o il avait une si bonne part, et o il
+pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la
+quitta-t-il aussitt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en
+Italie, o il est mort avec les sentiments quivoques pour la religion
+dans lesquels il avait vcu.
+
+Certes, voil un portrait peu flatt: nous laissons aux Anglais le droit
+de dcider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le
+rgne de Charles II, n'a pas jug le comte d'Arundel plutt avec ses
+rancunes politiques, qu'avec l'impartialit exige d'un historien. Sans
+doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-marchal
+d'Angleterre, d'avoir quitt sa patrie, en 1642, au commencement de la
+lutte engage entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi
+l'infortun Charles 1er sa malheureuse destine. Son devoir
+d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait rester,
+afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son exprience des
+affaires, de son influence, et, s'il et t possible, d'une
+intervention modre. Mais, en admettant que le jugement de lord
+Clarendon soit mrit, si on l'applique l'homme public, au
+grand-marchal d'Angleterre, il nous parat tout fait injuste,
+lorsqu'il cherche dprcier les qualits de l'homme priv, surtout son
+amour et son admiration vritable pour l'art et l'antiquit. Les faits
+et les tmoignages les plus authentiques, donnent un dmenti formel
+cette apprciation du caractre, des gots et du savoir du comte
+d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dpenser beaucoup
+d'argent et de runir des collections de statues, de mdailles et de
+tableaux, pour tre considr comme un amateur clair: mais l'homme qui
+passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des
+chefs-d'oeuvre que ce pays renferme; qui dcouvrit le gnie
+d'Inigo-Jones, qui fut li avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et
+conserva tant qu'il vcut, pour son bibliothcaire, le savant Junius,
+auquel il fit composer le trait _De Pictura Veterum_; qui pensionna le
+mathmaticien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly,
+les premiers sculpteurs qui exercrent leur art en Angleterre; qui
+attacha son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le
+graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme
+devait ncessairement ne pas tre insensible aux beauts de l'art, non
+plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, l'gal des sciences
+et des lettres.
+
+Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'ide
+de les initier la connaissance des oeuvres de l'antiquit, en
+introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des
+inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attest par ses
+contemporains, et reconnu par les crivains les plus recommandables.
+
+Le docteur Richard Chandler, dans sa prface des _Marmora
+Oxoniensia_[207], reconnat que le comte d'Arundel a rendu ce service
+sa patrie. Sous les rgnes de Jacques Ier et de Charles Ier,
+dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on
+considre ses anctres, sa vie et son caractre, doit tre
+ncessairement compt parmi les hommes les plus illustres et les plus
+magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie Rome, retenu dans
+cette ville par les moeurs si polies des Italiens, et par la douceur du
+climat. L, contemplant chaque jour les vnrables restes de l'art, de
+l'lgance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous
+sachions, il rsolut d'enrichir sa patrie de ces prcieuses dpouilles_.
+Son opulent patrimoine lui permettait de mettre excution cette pense
+royale. Il acheta donc Rome, n'importe quel prix, les plus
+excellentes oeuvres que recommandait l'antiquit. Il aurait fait plus, si
+le souverain pontife ne s'tait oppos ce qu'il ft passer en
+Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgr tous ses
+efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trsor
+admirable, et comme il n'en aurait exist nulle part de semblable. C'est
+pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettoeus (Petty), savant d'un
+jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des oeuvres
+de l'art antique. Pettoeus partit, on le pense bien, avec une somme
+considrable; il parcourut l'Italie, la Grce, l'Asie Mineure; visita
+les ruines des plus nobles cits, et n'hsita pas revoir plusieurs
+fois ces vnrables monuments, au pril de ses jours, bravant les
+avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquits de tous genres qu'il
+avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur,
+cotaient au comte des sommes normes, principalement cause du mauvais
+tat des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi,
+elles devaient exciter, au plus haut degr, l'tonnement et l'admiration
+des amateurs de l'antiquit.
+
+Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208],
+attribue galement au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier,
+fait connatre les oeuvres de l'art antique l'Angleterre.--Thomas
+Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme
+public, par cet admirable portrait qu'en a donn lord Clarendon. Vivant
+surtout avec lui-mme, mais dans tout l'clat de l'ancienne noblesse,
+son unique rcration tait sa collection d'objets d'art, dont les
+restes disperss font aujourd'hui encore le principal ornement de
+plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commena runir publiquement
+dans ce pays des collections d'objets d'art, et montrer cet exemple au
+prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de
+Buckingham.--Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de
+respect du trs-honorable Thomas Howard, lord grand-marchal
+d'Angleterre, aussi distingu par le noble patronage qu'il accordait aux
+arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est
+sa munificence, ainsi qu'aux dpenses qu'il fit avec tant de gnrosit,
+que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la
+premire fois les statues grecques et romaines, dont il a commenc
+dcorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ
+vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprim en 1634),
+et qu'il a constamment continu depuis faire transporter de l'antique
+Grce en Angleterre.
+
+Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, Berlin,
+n'est pas moins explicite, dans son trs-prcieux ouvrage: _Treasures of
+art in Great-Britain_[210]. Aprs avoir donn un aperu des principales
+acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il
+ajoute: Au milieu de cet amour gnral pour les oeuvres les plus pures
+de l'art, le roi avait un digne mule dans la personne du comte
+d'Arundel, dont nous avons dj fait mention; et mme ce fut ce seigneur
+qui inspira le premier ce got au roi. Il collectionnait aussi avec le
+sentiment le plus clair, le got le plus sr et une munificence
+princire, des peintures, des dessins, des pierres graves, mais avant
+tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs
+voyages sur le continent, il fit lui-mme beaucoup d'acquisitions, et il
+employa ensuite des agents trs-connaisseurs en cette partie dans les
+diffrentes contres de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un
+savant, John Elwyn[211], furent trs-heureux dans les acquisitions
+qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser
+aux sources originales (en Grce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent
+que ce grand connaisseur avait un esprit extrmement cultiv.
+
+Enfin, nous ajouterons l'autorit d'un artiste minent, contemporain du
+comte, et non moins remarquable par la supriorit de son esprit et de
+ses connaissances, que par son brillant gnie comme peintre. Pierre Paul
+Rubens, inform Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble
+lord, de son dsir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme,
+aurait rpondu de la manire suivante: Quoique j'aie refus d'excuter
+les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout
+du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis
+prt accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le
+regardant comme un vangliste pour le monde de l'art, et comme le grand
+protecteur de notre tat_.[212]
+
+On voit par ces diffrents tmoignages combien lord Clarendon s'est
+montr svre et mme injuste envers la mmoire du comte d'Arundel,
+considr comme homme de got et de savoir.
+
+Mais avant d'entrer dans des explications dtailles sur les
+acquisitions faites par ce clbre amateur, sur ses diffrentes
+collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son
+temps, nous croyons ncessaire de donner un abrg trs-succinct de sa
+vie. Nous l'avons extrait de l'histoire des antiquits du chteau et de
+la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la
+conqute (des Normands) jusqu'au temps prsent[213], par le rvrend
+Tierney, chapelain du duc de Norfolk, qui est aujourd'hui l'hritier
+des comtes d'Arundel.
+
+Thomas Howard naquit Finchingfield, comt d'Essex, en 1585. Il tait
+le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne
+Dacre, sa femme. l'ge de dix ans, il perdit son pre, qui lui laissa
+une fortune trs-embarrasse. Sa mre tait, ce qu'il parat, une
+femme remarquable: elle voulut que son fils ret la meilleure
+ducation, et la surveilla elle-mme avec la tendresse la plus
+attentive.
+
+En 1606, peine g de vingt et un ans, il pousa Alatheia, troisime
+fille et seule hritire ventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury.
+L'anne suivante, il fit son entre la cour, et le roi Jacques
+1er servit de parrain son fils an. Ce prince aimait beaucoup le
+jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de
+l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le
+comte avait t lev par sa mre, et sa mauvaise sant ne s'y fussent
+opposs[214].
+
+Ces motifs ne l'empchrent pas nanmoins d'tre cr, en 1611,
+chevalier de la Jarretire, distinction qui prouve la faveur dont il
+jouissait auprs du monarque.
+
+Mais sa sant dlicate et chancelante s'accommodait difficilement du
+climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rtablir ses
+forces, il se dcida, vers la fin de 1611, transporter sa rsidence
+dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit
+donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en
+1612, et, la fin de cette anne, il tait de retour en Angleterre.
+Nous le trouvons, le 14 fvrier 1614, au mariage de la princesse
+lisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frdric, comte palatin du
+Rhin. Mais son sjour dans sa patrie fut alors de peu de dure; charg
+de conduire cette princesse son mari, peine eut-il rempli cette
+mission, qu'il se hta de regagner l'Italie, o il resta plus d'une
+anne, et d'o il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre
+1614.
+
+C'est pendant ce second sjour qu'attir vers les belles choses que
+Venise, Florence et Rome offraient sa vue et ses tudes, il rsolut
+de former une collection des spcimens les mieux choisis de tout ce que
+l'art antique et l'art moderne prsentaient de plus remarquable. Il fit
+donc alors en Italie, soit par lui-mme, soit par des agents
+trs-intelligents qu'il entretenait cet effet dans les principales
+villes, de nombreuses acquisitions payes au poids de l'or, et destines
+ orner sa rsidence d'_Arundel-House_, Londres.
+
+Rentr dans sa patrie, et bientt lev au rang de lord du conseil
+priv, et de membre de la commission des six pairs chargs d'exercer en
+commun l'office de comte grand marchal d'Angleterre, dont il fut plus
+tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses normes
+traitements augmenter ses collections. C'est alors qu'tendant le
+cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, la
+dcouverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres
+antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses
+nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde sauver
+sa vie au milieu d'une affreuse tempte. Il perdit tous les objets qu'il
+avait pu runir, et, peine terre, il fut mis en prison par les
+Turcs, comme espion des chrtiens. Mais aussitt qu'il eut recouvr sa
+libert, il se remit poursuivre sa mission, et nous verrons plus
+tard qu'il fut assez heureux pour faire passer Londres, en 1627, ce
+qu'il tait parvenu trouver dans le Levant.
+
+Les acquisitions d'antiquits runies par le comte avaient stimul
+quelques-uns de ses compatriotes entrer dans cette noble voie. Le
+comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencrent alors faire de
+semblables collections, et il est amusant, dit le rvrend M. Tierney,
+d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforait de prvenir ses
+nouveaux mules dans l'acquisition de leurs curiosits favorites. La
+lettre suivante, bien que sans date, doit avoir t crite par le comte,
+vers l'anne 1619. Je dsire, crit-il la comtesse sa femme, que vous
+puissiez prsentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Ro
+(c'tait l'agent du duc de Buckingham) a rapport d'antiquits: dieux,
+vases, inscriptions, mdailles et telles autres choses. Je pense que sir
+Robert Cotton ou M. Dikes sont disposs les acheter. Je dsire que
+cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne
+(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216].
+
+En Europe, le comte employait ses acquisitions d'oeuvres d'art un grand
+nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte
+des lettres[217], nous voyons figurer Bruxelles W. Trumbull; Anvers,
+envoy prs de Rubens, un autre dont le nom est rest inconnu;
+Venise, sir John Borough; Madrid, Arthur Hopton; la Haye, le peintre
+Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur
+l'acquisition des tableaux des plus clbres matres, parmi lesquels
+nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphal, Lonard de Vinci, le
+Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte
+n'hsitait pas payer fort cher les oeuvres qui lui taient signales
+comme dignes de dcorer sa galerie.
+
+L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'oeuvre des matres du
+seizime sicle ne l'empchait pas de rendre hommage au talent des
+artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le
+premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le clbre
+Pierre-Paul Rubens, dont la rputation remplissait l'Europe entire.
+Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur
+anglais du peintre d'Anvers, mais la rponse de Rubens, que nous avons
+rapporte, l'envoy du comte qui venait le solliciter de faire son
+portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste
+tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et
+voici ceux que M. Andr Van Hasselt indique, dans le catalogue plac
+la suite de son _Histoire de Rubens_[218].
+
+N 948. Lord Arundel, ouvrage indiqu dans le catalogue de la vente de
+Rubens, n 97.
+
+N 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut
+peint, en 1627, pour le noble lord. Aprs la confiscation des biens de
+ce seigneur, en 1649, le tableau fut transport Anvers et vendu
+l'lecteur de Bavire. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale
+de Munich.
+
+N 950. Le mme, revtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la
+collection du comte de Carlisle, en Angleterre; grav par J. Houbraken,
+dans un cadre ovale orn.
+
+N 951. Le mme, revtu d'une armure. Dans la collection du comte de
+Warwick, en Angleterre.
+
+En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne Londres, o il se
+trouvait au commencement d'aot 1629, il peignit, pendant son sjour,
+pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219].
+
+Notre amateur ne fut pas moins li avec Van Dyck. M. Carpenter[220]
+incline croire, d'aprs les documents authentiques qu'il a dcouverts,
+que le comte avait cherch, ds 1620, attirer Van Dyck en Angleterre
+pour l'y retenir son service; mais il est certain que plus tard,
+pendant le long sjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il
+vcut avec le lord-marchal d'Angleterre dans une complte
+intimit.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier
+Digby, rsident Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII,
+ce fut le comte d'Arundel trs-grand amateur des arts du dessin, qui
+introduisit Van Dyck dans les bonnes grces du roi d'Angleterre: ce
+peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme,
+et ils sont, dit-il, plutt vivants que peints.
+
+Voici, d'aprs le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui
+existent encore aujourd'hui Arundel-Castle, rsidence du duc de
+Norfolk... et qui ont probablement t excuts par lui pour le comte et
+d'aprs ses commandes:
+
+Le portrait de Charles Ier, mi-corps, que M. Waagen attribue
+l'un des lves du matre;
+
+Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le mme
+connaisseur;
+
+Thomas Howard, revtu de son armure, mi-corps, peint avec soin, et
+d'un ton brun vigoureux;
+
+Le mme, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont reprsents assis,
+jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe plac prs de lui:
+la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vtus.
+La composition est naturelle, et l'excution soigne d'un ton
+entirement brun;
+
+Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore
+jeune. Le pre est revtu de son armure, avec le bton de
+commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux
+genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est
+pas moins remarquable par son coloris bruni; l'excution en est
+rellement magistrale;
+
+Henri Howard, en costume noir, peint peu prs jusqu'aux genoux,
+admirablement model, d'un ton chaud comme celui de Titien.
+
+L'authenticit de ces portraits, attribus Van Dyck, n'est pas
+conteste par le savant apprciateur de Berlin; il n'en est pas de mme
+de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considre
+comme un Van Dyck Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce
+matre.
+
+En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de
+lord Clarendon[223].
+
+Nous ignorons si le clbre tableau qui reprsente le comte, et dans
+lequel Van Dyck a plac le fameux bronze de la tte d'Homre, se trouve
+parmi ceux numrs ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut
+largement employ par le grand-marchal d'Angleterre et les siens. Si
+l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces
+portraits de famille, on doit galement admettre que la supriorit de
+l'artiste ne fut pas trangre au choix que fit de son pinceau l'un des
+plus grands connaisseurs de l'Angleterre.
+
+Un autre peintre moins clbre, mais cependant bien connu dans la
+Grande-Bretagne, o il a longtemps travaill, non sans talent, le
+hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte
+d'Arundel. M. Waagen cite de lui, Arundel-Castle, deux tableaux: l'un,
+reprsentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits
+sont de bons spcimens du talent de cet artiste de second ordre[224].
+Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore
+deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les
+voyait, de son temps (vers 1800), au chteau de Worksop. Ils sont dats
+de 1618; le lord est reprsent assis, vtu de noir, portant son cou
+le collier de l'ordre de la Jarretire; il dsigne avec son bton de
+marchal quelques statues qui sont prs de lui[225].
+
+Daniel Mytens, peintre hollandais, attach au service de Charles Ier,
+fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on
+voit par une lettre de cet artiste, adresse de Londres, le 18 aot
+1618, sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre La Haye, et
+rapporte par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait excuter par
+cet artiste des rductions de ces portraits, et qu'il les envoya
+Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux.
+
+Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Acadmie du trs-noble art
+de la peinture_[226], ayant accompagn, en Angleterre, son matre,
+Grard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reut les
+encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227].
+
+Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre
+amateur. Ds 1623, il fit pour lui quatre dessins la plume, d'aprs
+Lonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est la comtesse
+d'Arundel que Vosterman a ddi sa gravure, en six planches, de la
+bataille des Amazones, d'aprs Rubens.
+
+Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la
+mmoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le
+premier, dcouvrit le gnie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway
+les embellissements des btiments de Westminster avaient t confis
+lord Arundel et Inigo Jones (Rymer Foedera, vol. XVIII, p. 97); et, en
+1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et
+l'uniformit de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's
+inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229],
+sont prsentement chez le lord Pembroke, Wilton.
+
+Il parat que le roi Jacques avait rsolu de rparer la cathdrale de
+Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaait
+de tomber en ruine. Il avait rsolu galement de remplacer les
+constructions branles de l'ancien palais de White-Hall par le btiment
+actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collgues furent
+chargs de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succs. M.
+Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 aot 1620,
+adresse au noble lord, dans laquelle, aprs l'avoir entretenu des
+logements prpars pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de
+Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions
+Saint-Paul est entirement termin, et que les maons doivent se mettre
+ refaire la partie situe l'extrmit ouest, qu'ils avaient dmolie.
+
+Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel
+employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui
+exercrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons
+indiquer les travaux qu'ils excutrent pour leur protecteur. Peut-tre
+Nicolas Stone, qui tait la fois sculpteur et architecte, fut-il
+occup, avec ses deux compatriotes, btir et dcorer l'htel du lord
+ Londres, sur les bords de la Tamise, ses chteaux d'Arundel et
+d'Albury, dans le comt de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth,
+prs de Londres. Quant Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur,
+il est l'auteur de la statue en bronze, rige aujourd'hui
+Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar
+prouve que cette statue fut excute aux frais du comte d'Arundel. M.
+Carpenter, dans ses mmoires indits sur Rubens et Van Dyck[232], cite
+une ptition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il
+termine par: Son trs-humble, obissant et indigne _Praxitle_.
+
+Indpendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons,
+le comte avait galement une magnifique collection de pierres graves et
+de mdailles. Mais ce qu'il possdait peut-tre de plus remarquable,
+c'tait sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu
+russir se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les
+Pays-Bas, des oeuvres des principaux matres des diffrentes coles.
+Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte
+avait achet Venise une _Lucrce_ du Titien, viole par Tarquin,
+reprsente d'une autre manire que celle du mme matre, acquise pour
+le roi Charles, et dont parle le mme auteur[234]. On voyait dans la
+galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses coles
+d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il
+parat avoir prfr, au moins si on en juge par le grand nombre de
+tableaux de ce matre, gravs par Hollar comme faisant partie de la
+collection d'Arundel. Cette prfrence tait peut-tre due,
+indpendamment de la supriorit de cet artiste, ce qu'il avait peint
+presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, la cour
+duquel il avait longtemps vcu. Le comte, trs-fier de sa haute
+naissance, s'tait attach runir, non-seulement les portraits de ses
+anctres, mais aussi ceux des hommes et des femmes clbres dans les
+annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit
+publique, soit particulire, n'a pu runir autant d'ouvrages de ce
+peintre; car, ct de ses tableaux, le comte possdait une
+trs-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait
+avec Holbein la prdilection de l'illustre amateur. Il avait russi se
+procurer bon nombre de dessins de l'minent artiste; il les avait
+achets, en partie, la vente de la clbre collection Imhoff,
+Nuremberg[235], collection qui avait t forme du vivant mme d'Albert
+Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami.
+
+Mariette raconte[236], qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une
+trs-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier
+Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ Paris, se flattant d'en
+faire aisment l'acquisition. Il ne put y russir, et se faisant
+connatre pour lors M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui
+avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du
+Parmesan que possdait M. Delanoue, il parat, ajoute Mariette, qu'il
+s'en tait procur beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721,
+les dbris de sa collection, Zanetti, qui tait alors Londres, acheta
+un magnifique recueil de dessins de ce matre, au nombre de cent trente,
+dont il publia depuis, en 1743, Venise, des estampes graves, partie
+en cuivre, et partie en bois, la manire d'Ugo da Carpi, qu'il remit
+en honneur[237].--De tous les cabinets particuliers, dit encore
+Mariette[238], le plus abondant en dessins de Lonard a t, je pense,
+celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait pargn ni soins
+ni dpenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis
+dans tous les genres. Mais il tait surtout passionn pour les dessins,
+et il en avait form un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais.
+En particulier, il avait conu une si forte estime pour ceux de Lonard,
+que, non content de ceux qu'il possdait, il avait offert, au nom de
+Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu' trois mille pistoles d'Espagne
+(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la
+bibliothque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de ttes (au
+nombre d'environ deux cents, la mme bibliothque) peut avoir
+appartenu cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que...
+prs de quatre-vingts de ces ttes ont t graves par Venceslas Hollar,
+qui tait au service du comte.
+
+La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre
+amateur, qu'elle lui inspirait des prjugs certainement draisonnables.
+Horace Walpole raconte, d'aprs Evelyn[240], que le comte croyait que
+celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais tre un
+honnte homme. L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relve cette
+opinion comme devant donner, si elle tait prouve, une triste ide de
+celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapporte. Il a raison
+assurment; car il n'est pas besoin de dmontrer qu'on peut tre un fort
+honnte homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau.
+Peut-tre la pense du grand amateur anglais tait-elle semblable au
+sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses
+lve l'me, la fortifie dans l'adversit et la console[241]. Peut-tre
+aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord
+grand marchal d'Angleterre, lui inspiraient le dgot des striles
+agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port
+de refuge, l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa srnit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de
+ Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords
+ Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de
+ Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achte le cabinet.--Il
+ se sert des ambassadeurs anglais Constantinople et Venise pour
+ se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans
+ les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour
+ Charles Ier.--Buckingham est assassin par Felton.
+
+1590--1628
+
+
+ ct du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand
+chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son got
+pour les arts et l'antiquit que par la protection qu'il accordait aux
+artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie ses
+frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission charge
+de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on
+voulait ajouter Westminster. Il possdait, Wilton, un grand nombre
+de statues et de marbres antiques, et il avait, Londres, des
+mdailles, des peintures et des dessins de matres. Ce fut lui qui
+changea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de
+quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint
+Georges par Raphal, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242].
+Aprs lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert
+Montague, qui se faisaient galement remarquer par leur got pour les
+arts, et qui cherchaient aussi runir des dessins et des
+peintures[243].
+
+Mais tous ces seigneurs taient effacs par le brillant favori de
+Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham.
+Lorsqu'il avait coeur de se procurer soit pour lui-mme, soit pour ses
+matres, les oeuvres les plus rares, il n'tait arrt par aucune
+considration de dpense, et il cartait tous ses concurrents par des
+offres qui devenaient de vritables prodigalits. Le duc s'tait li
+avec Rubens pendant le sjour que ce peintre fit Paris, en 1621,
+poque o il entreprit les compositions allgoriques de la galerie du
+palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Mdicis. Georges Williers
+se trouvait galement la cour de France, o il tait venu la suite
+des ngociations entames pour le mariage de Henriette-Marie, fille de
+Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut Paris, ce qu'on
+prtend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit servir
+d'intermdiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et
+essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, rgente des
+Pays-Bas, de rtablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les
+considrations politiques qui avaient dtermin le favori de Charles
+Ier faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le dcidrent pas
+galement lui proposer l'acquisition de son cabinet, compos de
+peintures, d'antiquits et d'autres objets rares et curieux qu'il avait
+runis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait
+fait construire dans sa maison, Anvers, une salle ronde claire par
+une seule ouverture au centre dans le haut, l'imitation de la rotonde
+(le Panthon) de Rome, pour obtenir une lumire gale. C'est l qu'il
+avait dispos son prcieux muse, compos de marbres, de statues, de
+bronzes, de mdailles, de cames, de pierres graves, de livres et de
+tableaux. Ces derniers taient en partie de sa main, en partie des
+copies faites par lui, Venise et Madrid, d'aprs le Titien, Paul
+Vronse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites
+des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun
+tranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de
+visiter son cabinet[244].
+
+Le duc de Buckingham avait probablement vu le muse de Rubens, et c'est
+ce qui le dcida sans doute en ngocier l'acquisition. Il fit d'abord
+ Rubens cette proposition par lettre, la fin de 1622, et il lui
+envoya bientt aprs, Anvers, le sieur Blondel, Franais, grand
+connaisseur, lequel, aprs examen de cette collection, en offrit
+Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens
+hsita, malgr l'lvation de cette offre: il avait de la peine se
+dfaire d'une collection rellement royale, qu'il n'avait runie
+qu'aprs nombre d'annes de voyages et de grandes dpenses. Cependant,
+press par les instances du duc, il finit par accepter les propositions
+de son agent. Il n'y consentit toutefois qu' la condition que les
+statues, bustes et bas-reliefs seraient mouls, afin qu'il ne restt pas
+compltement priv de ses modles et de ses tudes sur l'antique. Il fit
+mettre des copies aux places prcdemment occupes par les originaux,
+et, selon l'un de ses biographes[246], plaant d'autres tableaux dans
+les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en
+apparence, le mme cabinet.
+
+Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Ro, ambassadeur
+d'Angleterre Constantinople, de 1621 1623, chercher et acheter
+pour le roi Charles des manuscrits, des mdailles et des marbres.
+L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait dtermin son
+rival se servir de sir Thomas Ro pour le mme objet. La
+correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a
+t publi[247], rend compte des dangers et des difficults prouvs,
+tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux dsirs des deux
+nobles lords.
+
+ Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait
+galement ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des matres
+de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux
+Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize
+Paul Vronse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma
+jeune. ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les
+prcdents, sont indiqus dans le catalogue de la vente faite aprs sa
+mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois
+compositions de Lonard de Vinci, une d'Andr del Sarto, trois de
+Raphal, une de Jules Romain, deux du Corrge, deux d'Annibal Carrache,
+trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio
+Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures
+n'avaient pas sans doute le mme mrite; mais il y avait parmi elles des
+toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce matre a
+introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de
+Soliman, et dont le duc avait refus sept mille livres sterling (175,000
+francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'oeuvre du Corrge,
+_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV,
+pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus
+prcieux ornements du grand salon carr du Louvre. Rubens avait donc
+raison d'crire Peiresc, de Londres, le 9 aot 1629: ....On est loin
+de rencontrer dans cette le la barbarie que le climat pourrait y faire
+supposer, loigne qu'elle est de la dlicieuse Italie; il faut mme
+l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part
+une aussi grande quantit de tableaux de matres que dans le palais du
+roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248].
+Toutes ces richesses artistiques avaient t places par le duc dans sa
+rsidence de York-House, dans le Strand, Londres. Aprs sa mort, elles
+furent vendues et disperses. Le roi Charles, le duc de Northumberland
+et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acqureurs
+de ces magnifiques ouvrages runis avec tant de dpenses.
+
+Le favori de Charles Ier apportait la mme ardeur procurer son
+matre les oeuvres les plus rares. Il employa quelquefois ces
+ngociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre,
+dessinateur, enlumineur, crivain de troisime ordre, et, de plus, agent
+secret ml la politique et la diplomatie[250]. Attach au service
+du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoy
+plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrte de ngocier la paix
+entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans
+son Histoire de Rubens[251], l'artiste tait dans la confidence de cette
+ngociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, aprs la
+mort de sa premire femme, Isabelle Brant, motiv en apparence sur la
+ncessit de se distraire, aurait eu, en ralit, pour cause, une
+mission du duc de Buckingham auprs des gnraux et ngociateurs
+espagnols, dans l'intrt du rtablissement de la paix, qu'il parvint
+plus tard faire accepter par les deux parties.
+
+Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins
+considrable l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept
+cartons de Raphal, placs aujourd'hui au palais de Hampton-Court;
+l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, o ils taient rests
+depuis le temps de Lon X, pour le compte du roi Charles Ier.
+
+Le duc russit galement dans la ngociation qu'il ouvrit avec le duc de
+Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son matre, de la clbre galerie
+de tableaux cre dans cette ville et augmente, pendant plus d'un
+sicle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle cota
+au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme
+norme pour le temps, et qui en reprsenterait aujourd'hui plus du
+triple. Depuis la fin du quinzime sicle, cette famille des Gonzague,
+porte naturellement vers le beau, s'tait applique s'entourer des
+artistes les plus minents, et les retenir Mantoue. C'est ainsi que
+le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirs leur cour, et
+dcorrent leurs palais d'oeuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son
+fameux Triomphe de Jules Csar, et Jules Romain la Guerre des Titans
+contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son
+gnie. La collection achete pour le roi Charles comprenait, entre
+autres chefs-d'oeuvre, la _Vierge la perle_, de Raphal, maintenant au
+muse de Madrid; l'_ducation de Cupidon_, du Corrge, aujourd'hui la
+_National Gallery_, Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au muse
+du Louvre; les _Douze Csars_, du mme matre, et beaucoup d'autres
+ouvrages des plus clbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne
+put admirer ces chefs-d'oeuvre dans le palais de son royal matre, s'il
+est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux
+n'arrivrent en Angleterre que dans l'anne 1629, car il tait tomb
+sous le poignard de Felton le 28 aot 1628.
+
+On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son
+matre, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le
+caractre et les qualits du coeur, mais le premier, peut-tre, citer
+pour son amour vritable du beau, son got aussi sr qu'clair, et la
+protection gnreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et
+encouragea les artistes venus sa cour. Rubens, pendant son sjour en
+Angleterre, dans le courant de l'anne 1629, fut frapp de la prosprit
+dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes
+sortes qu'il renfermait ds lors au point de vue des arts.--Cette le,
+crit-il P. Dupuy, de Londres, le 8 aot 1629[255], me semble un
+thtre tout fait digne de la curiosit d'un homme de got,
+non-seulement cause de l'agrment du pays et de la beaut de la
+nation, non-seulement cause de l'apparence extrieure qui m'a paru
+d'une richesse extrme, et qui annonce un peuple riche et heureux au
+sein de la paix, mais encore par la quantit incroyable d'excellents
+tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans
+cette cour.--Horace Walpole a donc bien jug Charles Ier, lorsqu'il
+dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus ncessaires pour faire le
+bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: Plt Dieu qu'il n'et pas t
+convaincu que lui seul, connaissant les moyens employer pour le rendre
+heureux, devait lui seul possder le pouvoir d'assurer la flicit
+publique[256]!
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ Franciscus Junius, bibliothcaire du comte d'Arundel, et son trait
+ _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
+ ouvrage.--Approbation qu'il reoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+ Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrive des marbres
+ achets par le comte d'Arundel.--Leur explication par
+ Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques Arundel-House.
+
+1589--1636
+
+
+Parmi les hommes clbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirs
+par la renomme du roi Charles Ier, et par la libert dont on
+jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257],
+l'un des savants du dix-septime sicle qui ont le mieux tudi et le
+mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquit. Son pre, Franciscus
+Junius, de Bourges, n'tait pas moins recommandable, selon le tmoignage
+de Jean-Georges Grvius[258], par la modration de son caractre que par
+la puret de ses moeurs. Aprs avoir embrass la religion rforme, et
+s'tre fait ministre, il avait quitt la France, et s'tait rfugi en
+Allemagne pour viter les perscutions. tabli d'abord Heidelberg,
+c'est l que naquit, en 1589[259], l'auteur du trait _De pictura
+veterum_. Junius pre, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait
+quitt Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les
+tats des Provinces-Unies lui envoyrent une dputation d'une des
+provinces, pour l'engager se fixer Leyde, afin d'y enseigner la
+thologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta la grande
+satisfaction de l'glise et de la clbre universit de cette ville,
+jusqu'en 1602, anne dans laquelle il mourut.
+
+Son fils grandissait et s'appliquait l'tude des mathmatiques, avec
+le projet arrt de suivre la carrire des armes, sous les ordres du
+prince d'Orange. Mais, en 1609, une trve de douze ans ayant t conclue
+avec l'Espagne, il changea de rsolution, et se livra entirement
+l'tude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des
+saintes critures. Il commena par runir, mettre en ordre et publier
+les crits de son pre; il se rendit ensuite en France, et, en 1620,
+passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honntes gens
+pour l'lvation de son esprit, la profondeur de son savoir, et
+l'extrme amnit de son caractre. Charm par l'agrment que lui
+offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui
+tmoignaient les hommes distingus qui l'y avaient si bien accueilli, il
+y fixa son sjour, et passa trente annes, comme bibliothcaire, dans la
+famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa
+son trait _De pictura veterum_, qui fut envoy par Guillaume Blavius
+Amsterdam, vers 1636, pour y tre imprim.
+
+Cet ouvrage, modle d'une vritable rudition, n'empcha pas Junius de
+se livrer des travaux beaucoup plus arides, et qui pouvanteraient
+aujourd'hui l'imagination du savant le plus dtermin. Possdant fond,
+comme tous les lettrs de son sicle, les langues grecque et latine,
+Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe
+occidentale. Il se mit donc d'abord tudier la langue anglo-saxonne,
+et dmontra qu'elle avait t la source des langues allemande, anglaise
+et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le
+franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il
+s'assura, par ces tudes, qu'un grand nombre de mots en usage
+aujourd'hui, en franais, en italien et en espagnol, sont tirs de ces
+dialectes primitifs. Il donna le premier spcimen de sa profonde
+connaissance de ces anciennes langues en publiant Amsterdam, en 1655,
+ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abb
+Willeram, publie par Paul Merula, en 1598, Leyde. Nous ne suivrons
+pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande,
+et qu'il reprit en Angleterre, o il revint en 1674, pour n'en plus
+sortir. Il nous suffira de renvoyer sa vie par Grvius, et de dire
+que, jusqu' l'ge de quatre-vingt-six ans, il consacra ces recherches
+si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif,
+et toutes les heures d'une vie entirement livre l'tude. Aprs avoir
+pass deux ans l'universit d'Oxford, o il avait sous la main les
+matriaux de ses recherches, il vint mourir Windsor, chez son neveu,
+Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du
+chapitre de l'glise de Windsor, nonobstant sa qualit d'tranger.
+
+Junius, pour payer l'Angleterre la dette de l'hospitalit qu'elle lui
+avait accorde pendant plus de trente annes, lgua tous les manuscrits
+de ses ouvrages l'universit d'Oxford, o il avait longtemps
+travaill. On peut en voir la liste la suite de sa Vie par Grvius. Ce
+savant fait le plus grand loge de l'auteur du trait de la _Peinture
+des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse Amsterdam, et il
+raconte qu'il fut reu par cet minent interprte de tant d'anciennes
+langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la
+bibliothque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des
+nouvelles de la rpublique des lettres. Grvius le reprsente au
+physique comme tant d'une taille peu leve, d'une figure maigre, mais
+comme dou d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on
+peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff,
+admirablement grav par P.-A. Gunst, et qui est plac en tte du trait
+de la _Peinture des anciens_. Junius y est reprsent en buste, dans un
+mdaillon que deux gnies s'efforcent de fixer une pyramide entoure
+d'ifs. Il parat dans la force de l'ge, il est vu de trois quarts,
+porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un
+mlange de srieux, de finesse et de pntration qui rvle bien son
+origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la
+sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout fait
+au bas, la trompette de la Renomme entoure d'une couronne de lauriers.
+On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants:
+
+ FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260].
+ Hic dedit ternam claris pictoribus umbram
+ Quod dare pictorum non potuere manus;
+ Vincit Appelloeos hac Junius arte colores,
+ Junius ingenio nobilis, arte, domo.
+
+Un autre portrait de Junius avait t fait par Van Dyck; il est
+aujourd'hui l'universit d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le
+mme que celui qui a t grav par Hollar, et dans lequel Junius est
+reprsent mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert,
+avec l'indication qu'il a t peint _tatis XXXXIX_.
+
+Bien que le corps de Junius et t dpos dans l'glise de Windsor,
+l'universit d'Oxford voulut lui lever au milieu d'elle un monument
+funbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait.
+L'pitaphe, rapporte par Grvius, en est attribue Isaac Vossius, qui
+a pu, en toute vrit, dire de son illustre parent:
+
+ .....Per omnem tatem.
+ Sine querela aut injuria cujusque
+ Musis tantum et sibi vacavit.
+
+Nous n'avons point nous occuper des nombreux ouvrages que Junius
+composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'criture sainte;
+mais nous donnerons une analyse succincte de son trait de la _Peinture
+des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publis en
+Angleterre.
+
+Dans sa ddicace Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre
+et les encouragements qui l'ont dtermin le composer. Grand prince,
+dit-il au roi, il y a dix-sept annes que je me suis rfugi dans la
+Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et l'abri des orages, au
+milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les
+recommandations de Lancelot, alors vque de Winton, et de Guillaume,
+vque de Methuen[261], aujourd'hui archevque de Cantorbry, dans la
+noble famille d'Arundel, je me suis appliqu ds lors, selon le dsir de
+l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, runir et examiner tous les
+passages des auteurs anciens les plus accrdits, non-seulement dans la
+vue d'crire l'histoire des artistes, mais pour pntrer fond et
+dcouvrir la nature mme des arts d'imitation.......
+
+...La matire s'tendant mesure que j'entrais plus avant dans mon
+sujet, j'entrepris une tche plus large que celle qui m'avait t
+impose, d'abord pour tmoigner toute ma gratitude l'illustre
+personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me
+traner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque
+j'en suis ces dtails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage
+de ma profonde reconnaissance la divine Providence, aussi bien qu'
+Votre Majest, dont le gouvernement s'applique maintenir la paix
+publique, et permet ainsi chacun de se livrer dans une heureuse
+scurit l'tude des belles-lettres........
+
+...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude
+encourager les arts et les sciences, l'aide de laquelle Votre Majest
+a dissip, comme l'astre le plus lumineux, les paisses tnbres des
+sicles prcdents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix.
+De l le calme rgnant dans toute la Grande-Bretagne, de l cette
+renaissance des beauts primitives de l'art... C'est pourquoi nous
+n'avons rien envier, dans ce sicle, l'antiquit, cette mre fconde
+des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un
+Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-tre, parce qu'on trouve plus
+rarement encore un Mcne; car les matres de la terre sont, en gnral,
+peu disposs encourager ces rares gnies. Les grands esprits, les
+intelligences suprieures seraient puissamment excits si, au milieu des
+soins incessants que rclament le maintien de la paix, la conduite de
+la guerre et les autres ncessits du gouvernement, les souverains ne se
+contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les
+arts, mais s'ils se dcidaient les cultiver avec nous. L'exemple de
+Votre Majest montre tous, combien il est agrable et mme utile de se
+dlasser du souci des affaires les plus srieuses par un repos
+intelligent, qui occupe la fois les yeux et l'esprit.
+
+...Quant moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les
+beauts de l'art que l'antiquit rvle ceux qui savent la comprendre,
+je me suis appliqu les dcrire et les expliquer, en suivant les
+indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait ma
+disposition. C'est pourquoi je me suis laiss entraner runir les
+anciennes rgles parses et disperses parmi les crits que nous a
+laisss la docte antiquit, et les rdiger en corps de doctrine, afin
+qu'tant parvenu percevoir dans mon esprit comme une image de
+l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me ft
+plus facile d'apprcier toute la beaut de cet art prcieux... Sous les
+auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc
+respectueusement Votre Majest la peinture des anciens. C'est un
+hommage assez faible, si l'on s'arrte mon style; mais il est grand
+par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majest par le
+choix du sujet. Je ne me laisserai point mouvoir par l'ignorance et la
+lchet de certains esprits dpravs de ce sicle qui, ne pouvant
+comprendre la sublimit de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit
+de l'lever au del des forces humaines. L'art, il est vrai, peut
+s'lever jusqu'au sublime, et de cette hauteur dfier tous les faibles
+efforts des hommes: il mprise les esprits grossiers et barbares qui ne
+sont attachs ici-bas qu' leur ignorance obstine; ou bien il blouit,
+par son brillant clat, leurs yeux obscurcis par les tnbres d'une nuit
+profonde. L'art est une grande chose; il demande rencontrer un
+connaisseur, un apprciateur qui soit au niveau de sa beaut. Alors il
+se soutient en honneur auprs de tous... Avec un tel Mcne, la peinture
+triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mpriser, lorsqu'on
+saura en quelle estime elle a t tenue par un si grand prince?...
+
+Junius, lorsqu'il crivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait gure
+que, bientt, d'affreuses dissensions civiles amneraient la chute et la
+mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs
+anglais, dont il vante, dans sa ddicace, l'amour clair pour les
+arts[262], seraient les premiers ordonner, par acte du Parlement, la
+vente aux enchres publiques de l'admirable collection de tableaux, de
+dessins, de statues et d'autres objets prcieux runis en Angleterre,
+avec tant de peines et de dpenses, par l'infortun monarque!
+
+Le trait de Junius est divis en trois livres, qui sont eux-mmes
+subdiviss en chapitres. Comme il se propose de suivre le dveloppement
+de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le
+premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont t
+les causes de ses progrs; dans le troisime, comment elle est parvenue
+ sa perfection[263].
+
+Aprs avoir prsent des considrations gnrales sur la facult inne
+chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de dmontrer, dans
+son premier livre, que cette facult peut tre surtout dveloppe par
+l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop
+emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les carts drgls du
+caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intemprance d'imagination
+est commune aux potes et aux peintres, il profite de l'occasion pour
+examiner ce que la posie et la peinture ont entre elles de semblable;
+il ajoute, en passant, quelques conseils l'usage de ceux qui veulent
+considrer avec attention les oeuvres de la peinture.
+
+Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature
+qui a donn l'homme le dsir de tout imiter, et que, si l'imagination
+le pousse produire et crer, il y est excit encore par beaucoup
+d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout
+bien, comme l'auteur de cette facult donne l'homme. La bont divine
+a voulu que l'enfant ret ses premires impressions de ses parents,
+dont les prceptes l'initient d'abord aux rgles des arts. Livr ensuite
+ ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, tait dispos
+ se laisser aller de mauvais penchants, il tait retenu par la
+crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au
+contraire, tant dou d'un jugement sain, il tait dcid ne pas
+s'carter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas
+trouver des encouragements dans une utile mulation et dans les conseils
+des matres. Bientt, son esprit tait attir par cette admirable
+douceur de l'art, jouissant d'une mulation naturelle, par cette force
+qui sait runir et s'approprier, l'aide d'un exercice constamment
+rpt, tout ce qui est utile la pratique de l'art. L'honneur que les
+hommes de tout rang rendaient aux arts, l'esprance du succs et de la
+gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de
+confiance en lui-mme et rempli d'une heureuse audace, il n'hsitait pas
+ entreprendre de grandes choses. La flicit publique, dont, selon
+l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux sicles, favorisait
+beaucoup cette ardeur et ce dsir de gloire. En outre, les succs
+particuliers contribuaient entretenir l'mulation gnrale et l'espoir
+de russir.
+
+Aprs avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez
+les anciens, Junius, dans son troisime livre, examine les effets de
+cette force imitatrice qui rside dans l'intelligence de l'homme; il
+suit les progrs qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su
+atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties
+capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symtrie; la couleur,
+et, avec elle, la lumire et l'ombre, le clair et l'obscur; le
+mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou
+disposition conomique de tout l'ouvrage. Les quatre premires parties,
+c'est--dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement,
+taient observes avec soin par les anciens dans toute peinture, soit
+qu'elle ne reprsentt qu'une seule figure, soit qu'elle en contnt
+plusieurs. Quant la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les
+tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversit du jeu
+de la lumire, l'ordonnance ft mieux ressortir la diffrence des corps
+et des objets reprsents sur la mme surface. Les anciens ne faisaient
+pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de
+ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grce, semblable
+ celle rpandue sur toute la personne de Vnus, se ft remarquer dans
+chacune des parties du tableau, et les ft toutes galement admirer.
+Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grce, sans
+laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne
+saurait jamais se flatter d'arriver la perfection.
+
+Telle est la thorie du savant auteur du trait de la peinture des
+anciens. Il procde, on le voit, avec les formes pdantesques du
+seizime sicle, et son ouvrage, bourr chaque page de citations
+grecques et latines, est un vritable prodige de science et d'rudition.
+Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le mme
+honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en rputation de
+son temps, tels que Bude, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise,
+Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet talage d'rudition tait dans
+le got de l'poque, o dominait encore, parmi les lettrs, l'usage
+habituel du grec et du latin. Cette manire de procder parat
+fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps.
+Il est certain nanmoins qu'en dpouillant le trait de Junius de son
+enveloppe par trop hrisse de grec, et en laissant de ct ses
+dductions, qui sentent trop l'cole et la scolastique du moyen ge, on
+y trouve une connaissance approfondie de l'antiquit, accompagne de
+considrations qui dnotent un esprit aussi juste que cultiv. On ne
+doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialit, que, depuis la
+Renaissance, Junius est le premier qui ait cherch expliquer l'origine
+de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Lonard de Vinci,
+Vasari et d'autres biographes italiens, mais en vritable philosophe,
+qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par consquent des
+arts d'imitation, jusqu' Dieu lui-mme.
+
+Pour donner une ide du style et de la manire de raisonner de l'auteur,
+nous citerons le passage suivant, dans lequel il dveloppe cette
+thse[264].
+
+L'excellent, le trs-grand crateur de l'univers, a fait ce monde de
+telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont
+appel [Grec: chosmos], c'est--dire ornement, et les Latins
+_mundus_, cause de l'lgance et de la perfection de toutes ses
+parties. Quant ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas cr son image
+pour qu'il vct semblable une vile brute; mais pour que, se rappelant
+son origine, il s'avant vers une ternit de gloire, en suivant le
+droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion
+rside au fond de l'me de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours
+chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit elle seule
+pour lever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi
+dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensit des choses de
+ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une
+autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'tendue du monde
+lui-mme, calcule, le compas la main, la circonfrence du globe, et
+livrant la postrit le catalogue des toiles, rvle les lois des
+astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en
+hritage tous. Cet autre, non sans une terreur cause par la majest
+du spectacle, s'efforce de dcouvrir et de pntrer les secrets les plus
+profondment cachs dans le sein de la nature; il s'tudie comprendre
+et expliquer les nues, les tonnerres, les temptes, les mers et les
+autres phnomnes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont
+agits. L'homme qui aime contempler le spectacle de la nature examine
+toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait
+qu'il a t plac lui-mme sur cet immense thtre comme spectateur et
+admirateur de l'oeuvre sublime de la cration. Qu'est-ce, en effet, autre
+chose que l'homme, si ce n'est l'tre se rapprochant le plus de Dieu, et
+cr pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrog
+pourquoi il avait t mis au monde, rpondit: Afin de contempler le
+ciel, le soleil et la lune. L'homme, dit Cicron (_De Natur Deorum_,
+lib. II), est n pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je
+crois que les dieux immortels, dit le mme Cicron (_In Catone Majore_),
+ont introduit les mes dans les corps des hommes afin d'tablir des
+tres qui pussent considrer la terre, et qui, contemplant l'ordre
+tabli dans le ciel, s'efforassent de l'imiter par leur manire de
+vivre et par leur constance.
+
+Ce n'est que longtemps aprs avoir plan ces hauteurs mtaphysiques,
+que Junius se dcide aborder son sujet au point de vue historique et
+critique. Il le fait, dans le troisime livre de son trait, avec une
+grande richesse d'rudition, et une force non moins remarquable de
+raisonnement. Nanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son
+oeuvre, et ne croit pas qu'elle soit la hauteur du sujet qu'il avait
+entrepris de traiter.
+
+Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait croire que j'ai pu
+puiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait
+gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'tendue de la
+matire. Je me suis propos seulement d'indiquer aux artistes, ainsi
+qu'aux amateurs de ces attachantes tudes, les sources o ils pourraient
+puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la
+prsomption de m'offrir comme un guide; ce qui et t de ma part une
+preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt o
+taient les sources.
+
+C'est l, en effet, le mrite principal du trait de Junius. Ce mrite
+est encore plus apprciable dans le catalogue des peintres, des
+architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquit et de leurs
+oeuvres, qu'il a compos, et qui a t imprim aprs sa mort, dans la
+seconde dition de son ouvrage, donne par Grvius Rotterdam, en 1694.
+Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages,
+grand in-4, est certainement le plus complet qui ait jamais t dress
+sur les artistes gyptiens, trusques, grecs et romains, et sur leurs
+oeuvres. Tout ce que les modernes ont crit depuis sur ce sujet, a t
+puis cette source.
+
+Il ne faudrait pas croire que Junius se soit born comprendre dans ce
+catalogue les seuls artistes; il y admet galement, ainsi qu'il
+l'exprime l'article de M. Agrippa, _ob eximium erg hasce artes amorem
+et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquit, se sont montrs favorables
+aux arts. La notice consacre cet ami d'Auguste donne, sur la
+construction et la dcoration du Panthon, Rome, des renseignements
+qu'il serait fort difficile de trouver runis ailleurs. Les articles
+consacrs Apelles, Phidias, Praxitle, Polyclte, Parrhasius, Xeuxis,
+ne sont pas moins prcieux. Il en est de mme des indications que
+rapporte Junius, d'aprs un grand nombre d'auteurs anciens, sur des
+artistes de second ordre.
+
+Le trait de la peinture des anciens, dont la premire dition parut en
+1636, eut un grand succs en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le
+savant auteur du _Mare liberum_ et du trait _De jure belli et pacis_,
+qui n'tait pas moins vers dans la connaissance des lettres et des
+beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa
+de fliciter Junius de cette importante publication. Ils se
+connaissaient presque depuis l'enfance, tant peu prs de mme
+ge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoy l'universit de Leyde
+pour y terminer ses tudes, avait t reu dans cette ville par le pre
+de Junius, chez lequel il demeura pendant trois annes[267]. Aprs une
+enfance et une jeunesse consacres entirement l'tude des sciences et
+des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire
+Barneveldt, prouva, comme cet homme clbre, les mcomptes de la vie
+politique. Condamn, la suite de l'excution du grand pensionnaire,
+qui eut lieu le 13 mai 1619, la confiscation de ses biens et une
+dtention perptuelle, Grotius parvint, grce au dvouement de sa femme,
+au bout de plus de deux annes de captivit, s'chapper de prison et
+se rfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 la fin
+de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats,
+ce fut dans la maison de campagne du prsident de Mesmes, Balagny,
+prs de Senlis, qu'il prpara la publication de son fameux trait _De
+jure belli et pacis_. l'poque o parut l'ouvrage de son ami Junius
+sur la peinture des anciens, Grotius tait revenu Paris, en qualit
+d'ambassadeur de la reine de Sude, fonctions qu'il devait la
+bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le
+mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, l'abri de nouvelles
+perscutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des
+ngociations les plus pineuses, trouvait encore le temps de cultiver
+les lettres et d'admirer les oeuvres de l'art. L'rudition profonde,
+l'austrit de moeurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies,
+n'excluaient pas alors le got des belles choses, et c'est cet heureux
+mlange de savoir, de vie rgulire et de fantaisie, que l'cole
+hollandaise doit, en grande partie, ses oeuvres les plus admirables.
+Grotius tait li avec les principaux artistes flamands et hollandais de
+son temps, particulirement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait
+t peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il tait peine g
+de quinze ans. Il figure en tte de son ouvrage sur _Martianus Capella_,
+publi la Haye cette poque. On l'y voit dcor de la chane d'or,
+prsent de Henri IV son premier voyage en France. Grotius ne pouvait
+pas rester indiffrent l'ouvrage de son ami sur la peinture des
+anciens. Il avait reu le livre de Junius vers le commencement de 1638;
+voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268].
+
+Je t'adresse mes remercments les plus vifs, trs-savant Junius, pour
+ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui
+reflte l'image la plus vraie de ton esprit et de ton rudition.
+J'admire l'tendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as
+emprunt tous les autres arts pour orner celui-l. Cet ouvrage me
+parat de tous points comparable ces tableaux composs de pierres de
+diverses couleurs, tels que celui que Satureius clbre dans une
+pigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au
+roi des Goths Thodoric. La varit charme, et plus encore l'admirable
+ensemble qui rsulte de cette varit mme. Donne-nous, je t'en prie,
+beaucoup d'oeuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous
+donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs
+ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entirement convaincu que j'ai
+bien lu rellement toutes les parties de ton livre, je te demande de
+m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hbraques
+(_vela hebraca_). Tu sais qu'il n'tait pas permis aux Juifs de
+reprsenter l'image d'aucun tre anim, mme sur des voiles: rflchis
+s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis qu pingitur India velis_, ou toute
+autre variante qui te paratra prfrable. De cette manire, tu
+dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant
+d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de
+m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le
+permets, une prire: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus,
+Patritius, ton homonyme Pettoeus et d'autres encore, avec lesquels je
+suis li d'une troite amiti.--Tout toi de coeur.--H. Grotius.--Paris,
+31 mai 1638.
+
+Junius s'empressa de dfrer au dsir de son savant ami, et lui crivit
+de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouv sa lettre.
+Voici la rponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de
+la mme anne 1638:
+
+Je t'aime beaucoup de titres, trs-savant Junius, et j'attache un
+grand prix ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais
+combien est ancienne cette amiti qui existe entre nous, et quelles
+profondes racines elle a jetes. Garde-toi de croire, nanmoins, que les
+observations qui m'ont t suggres par la lecture de ton ouvrage sur
+la peinture des anciens, aient t influences par notre vieille amiti.
+De mme que les juges, dans les causes qui leur sont soumises,
+s'attachent prononcer leurs sentences d'aprs les faits et les titres,
+sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de mme
+j'ai l'habitude d'en user l'gard des crits des autres. En ce qui
+concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jug,
+que mon sentiment est tout fait conforme celui des hommes les plus
+instruits que j'ai consults. Ds lors, quel doute pouvait-il me
+rester sur le mrite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en
+m'apprenant que tu m'avais rappel au souvenir de Selden et de Patritius
+Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, cause des ouvrages
+qu'ils ont publis dans l'intrt de l'humanit, et, en mon particulier,
+parce que j'ai souvent prouv les marques de leur bienveillance....
+
+Si les loges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de
+l'rudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il
+n'tait pas moins dsireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges
+plus comptents des questions traites dans son ouvrage. Cette
+approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'tait li
+en Angleterre, mais qui tait alors retourn en Flandre, lui crivit de
+Desen, le 14 aot 1636, la lettre suivante[271]:
+
+Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoy par mer un exemplaire de votre
+ouvrage _De pictura veterum_, qui lui parat d'un grand mrite, et qu'il
+considre comme un travail des plus rudits. Je suis certain qu'il
+recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publi
+jusqu' ce jour, et que les arts recevront de nombreux claircissements
+d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit videmment avancer leur
+rhabilitation, et assurer une grande rputation son auteur. Je l'ai
+rcemment communiqu un homme trs-instruit qui venait me visiter,
+et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla
+de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond
+qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe dsire en recevoir un
+exemplaire aussitt qu'il sera mis en publication, persuad qu'il est
+que chacun le lira avec un intrt particulier, et il est impatient de
+l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du
+chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie
+humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir
+d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand
+honneur. La prsente ne tendant qu' vous offrir mes respectueux
+services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant.
+Van Dyck.
+
+L'illustre chef de l'cole flamande, Rubens, ne tarda pas suivre
+l'exemple de son lve: il crivit Junius dans le mois d'aot 1637,
+d'Anvers, o il tait alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede
+in uno._ Sa lettre, commence et termine en flamand, et probablement
+interrompue et reprise plusieurs fois, est crite, pour la plus grande
+partie, en latin, langue que l'minent artiste connaissait fond, comme
+tous les hommes distingus de son poque. En voici la traduction pour la
+premire fois en franais[273]:
+
+Vous aurez t trs-tonn que je n'aie pas jusqu'ici accus rception
+de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze
+jours que je l'ai reue. Elle m'a t remise par un homme de cette
+ville, nomm Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excus de ce retard.
+Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas crit plus tt. Je
+dsirais aussi de la lire avant de vous rpondre, comme je l'ai fait
+avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vrit, que vous avez
+extrmement honor notre art, par ce trsor immense recueilli dans toute
+l'antiquit avec un si grand soin, et communiqu au public dans un si
+bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est vritablement le
+plus riche en exemples, sentences et prceptes, pars jusqu'alors dans
+les ouvrages des anciens, runis aujourd'hui l'honneur et gloire de
+l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je
+trouve, monsieur, que vous avez atteint compltement le but que vous
+vous tiez propos par le titre et la matire de ce livre _De la
+peinture des anciens_. Vos conseils et vos rgles, vos jugements qui
+jettent tant de lumire sur les points les plus obscurs, une rudition
+vraiment admirable, releve par tous les agrments du style le plus
+lgant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes
+les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je
+connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent
+tre suivis plus ou moins que selon le degr d'imagination et
+d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la mme
+application, il vous ft possible de composer un trait semblable sur
+les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme
+des types, et peuvent tre montrs du doigt, en disant: Les voil! Car
+les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus
+profondment dans l'esprit, rclament un examen plus attentif, et
+profitent plus ceux qui veulent les tudier, que les objets qui ne se
+prsentent nous que par la seule force de notre imagination, comme
+dans un songe. Ces objets, dcrits par un texte obscur, chappent
+souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqus, comme l'image
+d'Eurydice chappe Orphe, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de
+les comprendre. C'est ce que j'ai prouv moi-mme, je dois l'avouer. En
+effet, quel est celui d'entre nous qui, entran par les descriptions de
+Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essay, sduit par la
+beaut de l'entreprise, de se reprsenter devant les yeux un des
+chefs-d'oeuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu
+qu' imaginer quelque pense indigne de la beaut, de la majest de
+l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre gnie,
+et compose volontiers une sorte de mlange qui ne ressemble en rien aux
+chefs-d'oeuvre des anciens, et qui mme est une injure envers leurs
+illustres mnes. Comme je fais profession de la plus grande vnration
+pour leur mmoire, je prfre, je l'avouerai franchement, suivre les
+traces de ceux qui existent encore, plutt que de m'efforcer en vain de
+refaire, par la seule pense, les ouvrages des matres anciens. Je vous
+prie de prendre en bonne part, ce que, en considration de notre amiti,
+je prends la libert de vous crire. Je me flatte qu'aprs un si
+excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le
+commencement mme du repas (_ipsum caput coen_), que nous dsirons tous
+avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici
+ont trait de cette matire, aucun n'a satisfait notre apptit; car il
+faut en venir sparment chaque oeuvre en particulier, ainsi que je
+l'ai dit. Je me recommande du fond du coeur votre bienveillance, et
+aprs vous avoir remerci de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant
+votre amiti et votre livre, j'ai l'honneur d'tre pour toujours votre
+dvou P.-P. Rubens.
+
+Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand
+peintre, et l'aide des comparaisons et des images potiques dont son
+imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurment, de
+prfrer la vue des chefs-d'oeuvre de Lonard de Vinci, de Michel-Ange,
+de Raphal, du Corrge et des autres grands Italiens, l'explication,
+toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquit. On doit
+regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils
+du chef de l'cole flamande, et qu'il n'ait point compos, ainsi que
+le dsirait Rubens, un second trait _De pictura Italorum_. Peut-tre,
+le savant bibliothcaire du comte d'Arundel tait-il trop port vers les
+recherches de pure rudition, pour russir galement bien dans l'examen
+et l'apprciation des oeuvres de la Renaissance, que tous les amateurs
+pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu,
+pour mener cette entreprise bonne fin, que Junius abandonnt
+l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, laquelle il
+tait fort attach, s'opposait ce voyage.
+
+Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquit, l'ouvrage
+de Junius mrite les loges qu'il a reus de Grotius, de Rubens et de
+Van Dyck. S'il ne prsente pas mthodiquement une histoire de l'art
+proprement dite, comme Winckelmann l'a compose plus tard, il renferme
+les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des
+artistes anciens et sur leurs oeuvres. C'est une mine fconde qui a t
+souvent exploite: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imit et
+quelquefois mme copi Junius sans le dire. Il est peu prs le seul
+qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail
+indique combien taient profondes et consciencieuses les tudes
+consacres, par les savants et les amateurs du dix-septime sicle, la
+recherche du beau depuis l'origine de l'art.
+
+Dans son ptre ddicatoire Charles Ier, Junius dclare qu'il a
+entrepris le trait _De la peinture des anciens_ pour obir la volont
+du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspir des monuments de l'art
+ancien que son patron avait runis dans sa demeure. Ce ne fut point sans
+des difficults infinies et des dpenses normes que le comte russit
+faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les
+inscriptions enlevs par lui la Grce et l'Italie. Ces prcieux
+restes ont t les premiers monuments de l'antiquit introduits en
+Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de
+l'universit d'Oxford, leur histoire et leur description ont t
+plusieurs fois publies. Nous empruntons l'avertissement donn par le
+docteur Richard Chandler, en tte de l'ouvrage intitul _Marmora
+oxoniensia_[274], l'historique de leur arrive Londres dans le palais
+d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitrent chez les savants, les
+amateurs et les artistes.
+
+Aprs avoir expliqu que le comte avait fait choix de Guillaume Pettus
+(Petty) pour chercher et acqurir, en Italie, en Grce, en Turquie et
+dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les
+restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquit,
+Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres tait parvenue
+Londres en 1627. Dposs dans la maison et les jardins du comte
+d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les
+plus distingus accouraient de toutes parts pour les voir.--On
+remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller
+trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car
+il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces
+arcanes enlevs la Grce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de
+s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il prfrait
+s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un clbre par la dcouverte
+qu'il avait faite de l'ptre de saint Clment aux Corinthiens, qu'il
+publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possdant une profonde
+rudition, acquise par un travail opinitre, et alors occup colliger
+les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothque Cottonienne.
+
+Le lendemain matin, la pointe du jour, ces doctes investigateurs des
+monuments de l'antiquit se runirent chez le comte d'Arundel, et, aprs
+avoir lav et nettoy les marbres, dcouvrirent le pacte de l'alliance
+conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnsie, dont ils
+restiturent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientt, la
+renomme rpandit la nouvelle de la dcouverte de cette inscription, et,
+de toutes parts, se manifesta le dsir d'en avoir des reproductions.
+Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des
+copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine rtablir dans
+toute sa puret, ne ft bientt altr de nouveau. Il promit donc ses
+amis, qui dsiraient avoir cette inscription, de la publier avec
+quelques autres. Il tint parole l'anne suivante[275], la satisfaction
+de tous les rudits, et particulirement du clbre Peiresc[276]. Ce
+personnage, auquel nul sacrifice ne cotait lorsqu'il s'agissait
+d'acheter des rarets, apprit avec le plus vif intrt, que
+quelques-unes de ces inscriptions avaient t acquises par un homme dont
+il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-mme, avait dbours
+autrefois Smyrne cinq cents pices d'or pour les obtenir, sans avoir
+pu se les procurer, son charg de pouvoirs, Sampson, ayant t jet en
+prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis Pettus de les
+racheter pour le comte d'Arundel, mais un prix beaucoup plus
+lev.--Le livre de Selden obtint un si grand succs, qu'au bout de
+quelques annes, on ne trouvait plus l'acheter, quelque prix que ce
+ft.
+
+Rubens, qui se trouvait Londres en 1629, crivait Peiresc, le 9 aot
+de cette anne: Le duc d'Arundel possde une infinit de statues
+antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se
+trouvent publies par Jean Selden et sont savamment commentes par le
+mme auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand
+talent. Vous aurez sans doute vu son trait _De Diis Syris_, qu'on vient
+de rimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien
+qu'il se renfermt dans les bornes de la science, sans aller se mler
+tous ces dsordres politiques qui l'ont priv de sa libert, ainsi que
+plusieurs autres membres du Parlement, accuss d'avoir agi contre le roi
+dans la dernire session[277].
+
+Le comte d'Arundel avait adopt l'ordre suivant pour l'arrangement de
+ses marbres: les statues et les bustes taient placs dans la galerie
+_d'Arundel-House_, Londres; les marbres chargs d'inscriptions taient
+appliqus contre les murs du jardin de cet htel, et les statues d'un
+ordre infrieur, ou celles qui taient mutiles, dcoraient le jardin
+d't que le lord avait Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que
+la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent
+vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres crits, sans compter
+les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux
+antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la
+munificence de son illustre patron, qui n'avait recul devant aucun
+sacrifice pour enrichir sa patrie de ces prcieux trsors.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, prs de l'empereur
+ Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publi par W.
+ Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe,
+ Prague, et du palais de Wallenstein.--Rcit de la mort de ce
+ gnral.--Reprsentation donne en l'honneur du comte par les
+ Jsuites de Prague.--Acquisition de la bibliothque de Pirckheimer
+ Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre.
+
+1636
+
+
+En 1636, l'anne mme o Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel,
+fut envoy par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade
+extraordinaire prs Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou,
+pour parler plus exactement, le journal itinraire de cette mission nous
+a t conserv. Il a t crit, jour par jour, par un gentilhomme
+anglais, William Crowne, attach la suite du comte[279].
+
+L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer
+ Margate et se diriger vers La Haye, afin de prsenter, en passant, les
+compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina
+ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence,
+Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, o il trouva
+l'empereur et l'impratrice qui taient venus sa rencontre. Il eut son
+audience de rception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours Lintz,
+pour y mener fin les ngociations qui l'y avaient amen, et dont
+l'objet principal tait le rtablissement de la paix dans l'Allemagne,
+trouble depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout
+son sjour Lintz, l'ambassadeur anglais fut log et entretenu aux
+frais de l'empereur, et des ftes furent donnes en son honneur.
+L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces
+ftes.
+
+Aprs s'tre rendu Vienne et Augsbourg, o le comte visita plusieurs
+tablissements des Jsuites, qui le reurent avec les plus grands
+honneurs, il se dirigea vers Prague, o il arriva le 6 juillet, tant
+entrs dans le chteau qui servait de rsidence au roi de Bohme....
+aprs avoir travers trois belles cours, dans l'une desquelles il y
+avait une statue de saint Georges, cheval, en bronze, et une fontaine,
+ils arrivrent une grande salle o il y avait de nombreuses et belles
+boutiques, comme Westminster. Ils traversrent ensuite un grand nombre
+de salles ornes de peintures, dont l'une tait dcore de portraits
+de nobles anglais, et montrent au second tage, o tait la chambre du
+conseil. Les seigneurs bohmiens s'y trouvaient runis avec les
+conseillers de l'empereur. Mais l, s'leva un tel tumulte, que les
+Bohmiens jetrent ces conseillers par les fentres, leves de plus de
+quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirrent sur eux des coups
+de pistolet... Alors nous descendmes dans une salle basse,
+vritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqus. Son plafond
+est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle
+est dcore de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux
+reprsentant des chevaux indiens, qui taient alors Prague. ct, se
+trouve une grande salle manger, dont la table est en mosaque, et
+l'extrmit de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le
+_Schant-hamber_ que se trouvent le trsor et les superbes collections de
+l'empereur Rodolphe.
+
+Dans la premire salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adosss
+aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en
+porcelaine; le troisime, en nacre de perle; le quatrime, des feuilles
+de cuivre curieusement graves; les cinquime et sixime, des
+instruments de mathmatiques; le septime, des bassins, des aiguires et
+une coupe d'ambre; le huitime, des vases d'or et de cristal; le
+neuvime, de cristal de roche; le dixime, des ouvrages de mosaque; le
+onzime, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un
+_yard_ de long; le douzime, des ouvrages en relief; le treizime, en
+mail; le quatorzime, d'objets antiques, jets en argent; le quinzime,
+des cabinets de diamants de Bohme, et quelques petites botes de perles
+du mme pays; le seizime, d'objets relatifs l'astronomie; les
+dix-septime et dix-huitime, des objets indiens; le dix-neuvime, des
+choses venant de la Turquie; le vingtime, une statue de femme de
+grandeur naturelle, vtue de soie. Au milieu de la salle, sont des
+horloges; le chroniqueur en dcrit sept de diffrentes sortes,
+sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort
+curieuses, ce qu'il parat, pour le temps, et devant lesquelles il
+resta en admiration.--Nous entrmes alors dans une petite pice ferme,
+dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiques dans l'paisseur
+du mur, et renfermant les prsents envoys l'empereur, comme des
+casques dors et des statues.--Dans la troisime salle, quatre dressoirs
+le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets
+antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit
+la guerre[280], et une machine qui servait autrefois imprimer les
+livres. La quatrime salle renferme des armoires remplies de rarets
+anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une
+Bible in-folio de la plus grande beaut.....--Aprs avoir visit les
+glises de Prague, et s'tre promen dans le parc, hors de la ville,
+le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'tait
+fait construire.... Son Excellence traversa d'abord une immense salle
+longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous
+montmes ensuite des galeries o des tableaux taient exposs, et o
+l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond
+diverses compositions tires d'Ovide. Dans la salle d'audience, les
+quatre lments sont peints au milieu du plafond. la suite, se
+trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit
+cinq fontaines avec de grandes statues qui les dcorent, et la fontaine
+de Neptune, surmonte de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les
+eaux ne coulrent pas. Nous allmes ensuite visiter l'curie, pouvant
+contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont
+entirement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune
+d'elles a cot vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent
+le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein
+tait le seul gnral en chef de l'empire, sous les ordres de
+l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte
+l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considre les complots que
+Wallenstein avait trams contre sa couronne. Mais, pour en prvenir
+l'explosion, l'empereur donna l'ordre quelques officiers irlandais
+qu'il entretenait son service, de le surveiller la nuit et de le
+mettre en pices, ce qui arriva le soir mme. Un de ces officiers tant
+entr l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit:
+Vive Ferdinand, mais meure le tratre Wallenstein! Ce dernier,
+tendant les bras, se mit crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de
+hallebarde. Cela fait, ils lui couprent la tte, et, sur-le-champ, la
+portrent l'empereur, lequel les rcompensa largement, et continua
+leur accorder sa faveur.--Telle est la morale que l'honorable gentleman
+tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'tre oblig
+d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel
+cossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du
+meurtre du duc de Friedland.
+
+Bien qu'attach l'un des plus grands connaisseurs du dix-septime
+sicle, il ne parat pas que William Crowne ait compris la beaut des
+statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit
+plus d'intrt aux ftes et aux spectacles donns en l'honneur de son
+noble patron. Il nous a conserv le programme d'une pice allgorique,
+compose par les Jsuites de Prague, reprsente dans leur collge, et
+faisant allusion aux esprances que la mission du comte d'Arundel avait
+fait natre en Allemagne.
+
+.....Son Excellence, dit-il[282], fut invite assister une
+reprsentation au collge des Jsuites, dont le suprieur est un
+Irlandais, qui le reut comme un prince. D'abord, un discours lui fut
+adress par un jeune lve; il fut ensuite salu, son passage, par une
+garde de soldats qui dchargrent leurs mousquets en son honneur. Son
+Excellence arriva ensuite la salle o la comdie fut joue sa grande
+satisfaction, non-seulement eu gard au sujet de la pice, mais surtout
+ cause du talent des acteurs, de la beaut des costumes, au nombre de
+plus de cinquante, et des rles jous par les jeunes coliers et par
+plusieurs fils de nobles barons. La reprsentation termine, ils
+dsirrent tre admis baiser la main de Son Excellence, genoux, en
+tmoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur,
+l'argument de la pice[283].
+
+La Paix, qui habite l'Angleterre, exile depuis longtemps de la
+Germanie, se prpare rentrer dans ce pays.
+
+Drame reprsent Prague, en 1636, par les lves du collge des
+Jsuites, l'occasion de la visite faite ce collge par le
+trs-illustre et trs-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de
+Surrey, ambassadeur extraordinaire du trs-puissant roi d'Angleterre
+Charles Ier, prs l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de
+l'empire.
+
+PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occup prparer le thtre, rencontre
+une troupe de jeunes enfants, dsireux de voir l'ambassadeur du roi
+d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le
+voir du thtre, moins qu'ils ne lui adressent leurs flicitations sur
+son arrive. Ne pouvant les lui prsenter en latin, cause de leur
+extrme jeunesse, il les invite le faire en diverses langues.
+
+PREMIRE PARTIE.--Scne premire.--Mercure reoit les dieux et les
+desses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes
+qui les distinguent, et il assigne chacun sa place.
+
+Scne deuxime.--Astre se plaint Jupiter et aux dieux des crimes des
+mortels. Jupiter, aprs avoir recueilli les opinions, livre la Terre
+Mars et Vulcain, afin qu'ils la punissent.
+
+Scne troisime.--La Paix, dsole, cherche un lieu o elle puisse
+chapper la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque
+marine et la conduit en Angleterre.
+
+Scne quatrime.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre
+et le distribue Bellone, aux Furies et ses autres compagnes.
+
+SECONDE PARTIE.--Scne premire.--Crs, Apollon, Bacchus dplorent,
+auprs de Jupiter, les calamits dont ils ont souffrir de la part de
+Mars. Jupiter les renvoie Neptune.
+
+Scne deuxime.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer
+Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent
+rendre la paix au monde.
+
+Scne troisime.--Mercure ordonne Crs et Phoebus d'avoir bon
+espoir, car bientt le roi Charles aura rtabli la paix, par les soins
+de son envoy, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera
+pas revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se flicitent et
+adressent leurs compliments au noble comte.
+
+pilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par
+lequel on souhaite et on prdit l'ambassadeur toute sorte de
+prosprits; et aprs l'avoir salu avec respect, un des acteurs, tant
+en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des
+remercments.--Applaudissez.
+
+Ce n'tait pas la premire fois que les jsuites avaient montr,
+l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une reprsentation
+allgorique en son honneur. Dj, pendant son sjour Lintz, ils lui
+avaient offert le mme divertissement. Mais William Crowne ne nous a
+conserv que l'argument de la pice joue Prague.
+
+Malgr les assurances donnes par les anciennes divinits de l'Olympe,
+voques par les jsuites, la paix ne fut pas alors rtablie en
+Allemagne d'une manire durable. L'accord conclu momentanment le 4
+septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empcha pas
+des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues
+annes. Le clbre trait de Westphalie, sign en 1648, en reconnaissant
+la libert de conscience comme un principe de droit public dsormais
+inattaquable, put seul mettre un terme ce conflit sanglant, qui
+avait ravag l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus
+de trente annes. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix,
+cette poque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi
+que Mercure l'avait annonc, et la laissa livre son tour aux fureurs
+de Mars et de Bellone. L'infortun roi Charles Ier, que les Allemands
+invoquaient, en 1636, presque comme une divinit arbitre de la paix,
+renvers alors de son trne par ses ennemis acharns, prsenta le
+premier exemple d'un roi mis mort par ses sujets, la suite de la
+plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, o les
+fortunes de certains hommes ne s'lvent si haut que pour tre
+renverses, aux yeux de tous, par une chute plus clatante:
+
+ .....Tolluntur in altum,
+ Ut lapsu graviore ruant.
+
+Aprs avoir assist, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de
+Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte
+d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrta quelques jours
+Augsbourg, o il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des
+peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit
+William Crowne, par Raphal; probablement une copie des fresques de la
+Farnsine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, o il
+fit l'acquisition de la bibliothque de Bilibalde Pirckheimer, vendue
+par ses hritiers. On dit que cette collection faisait partie dans
+l'origine de celle forme Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de
+Hongrie, et qu' sa mort, en 1490, elle tait passe en la possession du
+pre de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort,
+Hanau, et le Rhin jusqu' La Haye, le comte d'Arundel tait de retour
+Londres le 28 dcembre 1636, et le lendemain il avait, Hampton-Court,
+son audience du roi Charles Ier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ Le graveur Wenceslas Hollar, attach au service du comte d'Arundel,
+ et ses principales oeuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre,
+ clbre faiseur de tours.--Autres portraits gravs par
+ Hollar.--Jrme Laniere.--Les deux Van der Borcht.
+
+1636--1646
+
+
+C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance
+du graveur Hollar, qu'il attacha sa personne, et ramena avec lui en
+Angleterre. On croit que ce fut Cologne qu'il rencontra cet artiste;
+mais la relation de Crowne n'en parle pas.
+
+Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes minents que le travail
+le plus opinitre, joint un talent remarquable, ne purent prserver
+des atteintes de la misre. Il naquit Prague en 1607, et il parat
+qu'il appartenait une famille noble, qui fut compltement ruine
+pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessin et
+grav par lui-mme, en 1647, il s'est reprsent au milieu d'un
+cartouche ou cusson avec ses armes, quatre quartiers, et une montagne
+surmonte de deux fleurs de lis[286]. La lgende d'un autre portrait de
+Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar tait fort
+enclein l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il
+fut beaucoup retard par son pre; qu'en 1627 il partit de Prague,
+parcourut l'Allemagne s'adonnant pratiquer l'eau-forte, et partit de
+Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague
+vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et
+que, par suite de la guerre civile, il se retira Anvers, o il
+rsidait encore en 1647. Nous ajouterons, pour terminer cet aperu de
+la vie de Hollar, qu'aprs un long sjour Anvers, o il s'tait fix
+lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se dcida
+rentrer en Angleterre, l'poque du rappel du roi Charles II, et qu'il
+mourut Londres en 1677. Cet artiste tait naturellement travailleur,
+et le stimulant de la misre, contre laquelle il lutta souvent, surtout
+aprs son retour en Angleterre, lui fit composer un trs-grand nombre de
+planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier sicle, en
+Angleterre, et, rcemment, M. L.-G. Parthey[288], Berlin, ont rdig
+un catalogue complet de son oeuvre.
+
+La manire de Hollar est, gnralement, un peu molle; ses contours sont,
+quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop du crayon. Ces
+dfauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches,
+reprsentant des sujets de saintet, des vues de villes et des
+batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes,
+ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excde
+pas vingt centimtres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une
+largeur proportionne, Hollar atteint souvent la perfection par la
+finesse du burin, la dlicatesse de tous les dtails, le rendu,
+l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des
+lumires. Le faire de cet artiste est vritablement original, et donne
+un cachet tout particulier la plupart de ses oeuvres, fort recherches
+des amateurs, principalement en Angleterre. La rputation que Hollar
+s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de
+Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait
+pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent,
+avec un empressement tout national, les oeuvres de l'art qui se
+rapportent leur histoire, leurs traditions, leurs moeurs, leur
+pays. cet gard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un
+compatriote, car les pages les plus remarquables de son oeuvre,
+non-seulement ont t composes Londres, mais rappellent les
+personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre.
+
+Le comte d'Arundel, en sa qualit d'Anglais et de grand marchal du
+royaume, s'tait attach runir, dans sa collection, les tableaux qui
+pouvaient offrir un intrt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il
+possdait les plus beaux portraits de Holbein, reprsentant le roi Henri
+VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clves, Catherine Howard, Jeanne
+Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'oeuvre de Hollar,
+qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la mme feuille, les
+gravures excutes par cet artiste de ces diffrents portraits. S'il est
+curieux, au point de vue historique, de pouvoir considrer la figure de
+boucher de ce roi Barbe-Bleue, ct de celles des malheureuses
+victimes de ses passions dsordonnes, il n'est pas moins intressant,
+au point de vue de l'art, de voir avec quelle habilet le graveur a su
+rendre la finesse, la fermet, l'expression qui caractrisent les
+portraits du grand peintre de Henri VIII.
+
+Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait
+excutes des dessins de Lonard de Vinci, faisant partie de la
+collection d'Arundel. C'est peut-tre, dit-il, ce que nous avons de
+mieux d'aprs ce peintre. Il serait cependant souhaiter que Hollar et
+imit avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les
+yeux; qu'il les et rendus trait pour trait et avec la mme touche;
+qu'il n'y et point ajout un travail qui n'y met que de la propret
+sans got... Toutes ces planches de Hollar ne passent gure trois pouces
+de haut sur deux cinq pouces de large. Elles sont distribues en
+quatre ou cinq suites, la tte desquelles sont autant de frontispices.
+Il y en a environ soixante-quinze qui ont t graves Anvers dans les
+annes 1645 et suivantes.
+
+Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de
+son protecteur; lorsque ce dernier fut oblig de quitter sa patrie, et
+qu'il se fut rfugi Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles
+peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que
+Hollar continut de graver ses planches. C'est cette poque, qu'arriv
+ toute la maturit de son talent, il reproduisit au burin le portrait
+d'Albert Durer, d'aprs celui peint par ce matre, en 1498, l'ge de
+vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'oeuvre, digne de
+rivaliser avec l'original, pour la beaut, l'expression, la _maestria_;
+elle porte la date de 1648.
+
+Un autre portrait, non moins remarquable, grav par Hollar, d'aprs un
+dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur
+de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de
+cette poque. Il est reprsent[290], dit la lgende qui accompagne la
+gravure, _tatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet ge, qu'il se
+donnait peut-tre pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan
+gauche, il est mi-corps, vu de trois quarts, vtu l'espagnole, avec
+de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'oeil, une vraie figure de
+Scapin, la main droite pose sur une table, les paules appuyes
+lgrement au ft d'une colonne orne de draperies. Dans le fond, au
+troisime plan, on l'aperoit debout sur un thtre, les deux poings sur
+les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un
+nombreux public, compos de cavaliers chapeaux plumes et petits
+manteaux, placs au second plan, son jet intarissable. Prs de lui, sur
+le bord du thtre, on voit une quantit de fioles, de bouteilles, de
+paniers. Au-dessus de sa tte, plane une Renomme avec la devise _Fama
+volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons,
+au-dessus desquels est crit: _solus sicut sol_; devise que les
+charlatans de nos jours n'ont pas encore os adopter. La bouteille
+inpuisable de Robert-Houdin n'tait que renouvele du jet intarissable
+du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes ct de ce que
+promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des
+rois et devant l'Empereur. Lisez plutt les vers qui sont peut-tre de
+sa faon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'-propos pour les besoins
+de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularits caractristiques
+du dix-septime sicle de trouver un charlatan qui rdige son programme,
+s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins lgants que
+les autres pomes en latin moderne dus aux plus savants crivains de son
+temps. Le latin tait encore la langue universelle; de nos jours, cette
+rudition en plein vent aurait peu de succs. Peut-tre ces distiques
+sont-ils de Hollar lui-mme, qui avait reu dans son enfance une
+ducation classique, et qui parat avoir cultiv la posie latine, si
+l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses
+portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du
+Sicilien de Manfre.
+
+ Seu veterum similis non conscia scula facti,
+ Seu tua te ratio credere tanta vetet,
+ Visa tamen mea gesta probant cum Csare reges,
+ Myriadumque oculi, quos stupor attonuit.
+ Ille ego, purarum grandis potator aquarum,
+ Qui prius undiferis vina refundo cadis,
+ Et qucumque tibi, seu rubra aut candida poscas
+ Veraque de largo gutture dona paro.
+ Quinetiam, si pr reliquis optaris ad haustum,
+ Id tibi de sumpto gurgite munus erit:
+ Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores,
+ Insuper angelici poscar odoris opes;
+ Omnia miriparo salientia gutture promo,
+ Ac demum altivolam jacto potenter aquam.
+ Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes,
+ Unde queas larga credere dona Dei.
+
+Bien que les sicles passs n'aient rien produit de pareil, et encore
+que votre raison vous dfende de le croire, cependant il n'y a pas moyen
+d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs
+ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, leur stupfaction gnrale.
+C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, aprs avoir
+tir du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage faire couler de mon
+large gosier, discrtion, tous les vins qu'on me demandera, soit
+rouges, soit blancs. Bien plus, si vous prfrez autre chose, je vous
+promets de vous le distribuer de mon rservoir inpuisable: du lait, de
+l'huile, de la bire, des liqueurs faites avec des fleurs,
+particulirement de l'eau parfume d'anglique: car je puis tout tirer
+de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un
+puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux
+que vos yeux soient tmoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus
+que c'est un vritable don du ciel.
+
+Hollar a grav beaucoup de portraits d'aprs Van Dyck: il nous a
+transmis, d'aprs ce matre, les traits de la comtesse d'Arundel,
+Anne-Alathea Talbot. C'est galement d'aprs le mme artiste qu'il a
+reproduit le portrait du comte, cheval, en costume de grand marchal
+d'Angleterre. Il l'a grav, en outre, toujours d'aprs Van Dyck,
+mi-corps, dans un mdaillon. Enfin, il l'a reprsent sigeant sa
+place de grand marchal dans la Chambre des lords, la sance du 22
+mars 1641, dans laquelle fut jug et condamn le comte de Stafford.
+Cette dernire gravure, excute par Hollar d'aprs son propre dessin,
+est fort curieuse, en ce qu'elle donne la reprsentation exacte de ce
+grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes
+d'tat de l'Angleterre cette poque. Une autre planche de Hollar, mais
+moins bien russie, montre l'excution du malheureux comte, le 22 mai
+1641, Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs.
+
+Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitt
+l'Angleterre et s'tait retir Anvers. Nous ne pouvons pas prciser la
+dure du sjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans
+l'oeuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravs par lui
+ Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date
+de 1643. Ce serait donc partir de cette anne, jusque vers 1650, que
+l'artiste aurait continu de graver les tableaux de cette collection.
+Mais ce travail ne l'empcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il
+fut probablement rduit, pour vivre, s'occuper d'oeuvres bien
+au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des
+oiseaux, des animaux, des instruments de pche et de chasse, d'aprs
+Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette poque qu'il
+grava, d'aprs le Titien, les portraits de Daniel Barbaro,
+Bindo-Altoviti et Johanna Vronse; d'aprs le Giorgione, un Allemand de
+la famille Fuscher; d'aprs Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et
+quelques autres portraits tirs de la collection de deux amateurs
+anversois, Jean et Jacob Van-Verle.
+
+Hollar tait trs-li avec Jrme Laniere, Italien, qui parat avoir t
+employ par le comte d'Arundel l'achat de tableaux de peintres
+italiens[291]. Il lui a ddi la gravure de _la Vierge avec saint
+Joseph, l'Enfant-Jsus et le petit saint Jean_, d'aprs Perino del Vaga,
+et, dans cette ddicace, il le qualifie des titres de protecteur et
+grand admirateur des arts.
+
+Il n'tait pas moins attach Henri Van der Borcht, pre,
+collectionneur de rarets, et, comme ou disait alors, _omnium
+elegantiarum amator_. Il tait n Bruxelles en 1583; mais par suite
+des troubles qui dsolaient les Pays-Bas, il fut emmen en Allemagne
+l'ge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh,
+et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa
+Fanckendal jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, o
+il se mit former une collection de mdailles, de peintures et de
+toutes sortes d'antiquits. C'est l que le comte d'Arundel le connut,
+en 1636, et lui acheta plusieurs pices importantes. C'est galement
+son passage par cette ville que le comte attacha son service Henri Van
+der Borcht, peintre et graveur, fils du prcdent. Il l'envoya d'abord
+en Italie rejoindre Pettoeus (M. Petty), qui tait la recherche de
+statues antiques et de tableaux pour son matre. Ils revinrent ensemble
+en Angleterre, et Van der Borcht y resta attach au service du comte
+d'Arundel pendant quelques annes. Une notice, mise au bas de son
+portrait grav par Hollar en 1648, d'aprs Jean Meyssens, nous apprend,
+qu' cette poque, il tait serviteur, c'est--dire probablement, selon
+la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar
+a grav beaucoup de sujets d'aprs ce peintre, et ils paraissent avoir
+vcu et travaill ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht
+dessinait beaucoup. Un amateur franais du dernier sicle, M. Quentin de
+Lorangre, avait runi la suite de ses dessins, au nombre de 567 pices.
+Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, aprs un
+long sjour Londres, revint mourir Anvers.
+
+Aprs le rtablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre,
+esprant y tre bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir
+fut peu prs du, et l'artiste, toujours poursuivi par la misre, se
+vit contraint de travailler la merci des libraires et des marchands
+d'estampes. C'est alors qu'il excuta un grand nombre de vues
+d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'aprs John Overton et
+Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'aprs Franois Barlow.
+Hollar fut aussi employ par William Dugdale _illustrer_ les
+_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont
+dans cet ouvrage, reprsentent des vues de villes et de chteaux; mais
+la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries
+servant distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le
+portrait de Dugdale, le mme qui est la tte de la description, donne
+par cet diteur, de l'glise de Saint-Paul de Londres, et plusieurs
+planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces diffrents travaux
+ne procurrent au graveur aucune aisance, et il mourut Londres, en
+1667, dans un grand dnment.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ Dernires annes du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa
+ patrie et se fixe Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
+ collections.--Renomme attache sa mmoire.
+
+1637--1646
+
+
+Pendant prs de deux annes aprs son retour d'Allemagne, le comte
+d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'tait
+procures avec tant de soins et de dpenses. Mais, dans le cours de
+1638, il fut oblig de rentrer dans la vie publique, en prenant le
+commandement des troupes destines combattre les cossais, rvolts
+contre le roi Charles 1er[294]. Aprs des alternatives de succs et
+de revers, il fut nomm, en 1640, capitaine gnral de l'arme royale.
+Dans le mois de mars 1641 commena le procs du malheureux comte de
+Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualit de grand dignitaire de la
+couronne, fut oblig de faire partie de la commission nomme par le roi,
+pour dclarer l'assentiment royal donn au bill d'_attainder_, dcern
+contre l'infortun ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait reprsent
+sigeant la Chambre des lords, la place de lord Steward
+d'Angleterre. Mais le comte ne parat pas avoir approuv le tragique
+dnoment de ce mmorable procs; car il se hta de donner sa dmission
+de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter
+la Grande-Bretagne. Bientt, en effet, vers la fin de fvrier 1642, il
+adressa un dernier adieu sa terre natale, et s'embarqua pour les
+Pays-Bas. Son historien, le rvrend M. Tierney, dit qu'il y fut
+dtermin par l'tat de sa sant qui allait sensiblement en
+dclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait
+clairement l'issue fatale de la lutte acharne engage entre le
+parlement et la royaut, et qu'il avait voulu se mettre l'abri de
+l'orage.
+
+Quoi qu'il en soit, aprs un court sjour dans les Pays-Bas, le comte
+alla s'tablir Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa
+soixante-deuxime anne. Son corps fut rapport en Angleterre, dpos
+dans la chapelle du chteau d'Arundel, et Junius composa son pitaphe;
+mais le monument qu'il avait demand par son testament n'a jamais t
+excut[296].
+
+Aprs le dpart du comte, les biens qu'il avait laisss en Angleterre
+furent mis sous le squestre. Ses collections d'objets d'art ne furent
+point pargnes: ses marbres antiques restrent longtemps abandonns
+dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevs furtivement, d'autres
+mutils, d'autres employs construire ou rparer des maisons. Cette
+perte serait moins regretter, si la plus grande partie des
+inscriptions et t publie antrieurement; mais il n'y en avait eu
+qu'un fort petit nombre de donn par Selden, et moins encore par Prius,
+qui voulut recommander son dition d'Apule, en y insrant quelques
+fragments de ces anciennes inscriptions. peine la moiti de ces
+marbres, c'est--dire cent trente inscriptions, survcurent ces
+dsastres.
+
+Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien
+digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-marchal d'Angleterre
+et duc de Norfolk, donna tous ces marbres l'universit d'Oxford,
+d'aprs le conseil de Jean Evelyn, auquel le snat acadmique dcerna
+des remercments publics, pour le soin qu'il avait pris de les runir et
+de les conserver. Transports Oxford, ils furent dposs au
+rez-de-chausse du thtre Sheldonien, ou attachs au mur qui l'entoure,
+et marqus de l'initiale du nom de Howard. Dans le mme temps, on fit
+graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et
+les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire galement
+mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible ces
+loges de l'acadmie, qu'il avait rsolu de lui faire cadeau d'une belle
+statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette
+statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en
+d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard l'acadmie, avec les
+antiques achets des hritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron
+de Lempster, et donns, en 1753, l'universit d'Oxford, par
+Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297].
+
+Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'htel et des
+jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire
+une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe
+bronze, reprsentant la tte d'Homre, que Van Dyck a place dans l'un
+des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople,
+passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingu, mdecin de
+Georges III, et fut achete, sa mort, par lord Exeter, qui en fit don
+au muse Britannique.
+
+L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la
+description de tous les marbres appartenant l'universit d'Oxford,
+et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces
+derniers sont dsigns, dans les tables des trois divisions de
+l'ouvrage, par la lettre A, place dans le haut des gravures. Ces
+planches ont t dessines et graves par J. Miller, et l'on est forc
+de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet
+artiste, son burin indcis, ses contours arrondis rendent assez mal la
+puret de l'antique. Un grand nombre de statues ont t restaures fort
+maladroitement, en juger mme par les gravures. Ces restaurations,
+faites sans aucun got, dfigurent les morceaux et leur enlvent leur
+vritable caractre. Cependant, on remarque quelques belles statues qui
+paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se
+compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux,
+d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, graves sur des
+marbres recueillis dans la Grce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le
+savant Junius avait sa disposition, par ces marbres, la base,
+l'lment (_coeleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquit. Car
+le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit
+s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-mme, tous les arts
+d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa
+ddicace Charles Ier, que son trait _De pictura veterum_ ait t
+compos pour obir aux dsirs de son noble patron, il faut convenir que
+le comte d'Arundel n'aimait pas moins tre instruit par l'histoire
+de l'art que rcr par la vue de ses oeuvres les plus belles et les plus
+rares.
+
+Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectes que ses
+marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas,
+ambassadeur d'Espagne prs de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il
+s'empressa d'envoyer Madrid, avec les chefs-d'oeuvre achets pour
+Philippe IV la vente aux enchres de la magnifique galerie de Charles
+Ier[298].
+
+Les cames et les pierres graves de la collection d'Arundel, parmi
+lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psych, avaient t
+conservs par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passrent au duc
+de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et
+Bartolozzi.
+
+Quant ce qui restait de la bibliothque du comte, M. Tierney nous
+apprend[299] qu'aprs l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut
+offert par le duc de Norfolk la Socit royale (des sciences), qui,
+oblige de cesser ses runions dans le local de _Gresham-College_, avait
+accept l'hospitalit dans les appartements d'_Arundel-House_.
+
+Indpendamment de tous les objets que nous venons d'numrer, et qui
+provenaient du premier lot attribu par le comte d'Arundel son fils
+an, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les
+choses de ce monde, fut vendu Londres en 1720 par les hritiers de
+son second fils, William Howard, l'infortun comte de Stafford[300].
+Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le
+dtail des objets vendus et leur prix, qui s'leva au chiffre de 8,552
+livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des
+dpenses normes que le comte avait faites pour former sa collection
+d'antiques, de dessins, de tableaux, de mdailles, de pierres graves et
+de livres.
+
+Bien qu'elle ait t disperse, les objets qui la composaient sont
+rests, en grande partie, en Angleterre, o ils attestent encore
+aujourd'hui le got clair, la munificence, les efforts constants,
+employs pendant plus de quarante annes, par le premier Anglais qui ait
+voulu, selon l'expression de Peacham, transporter l'ancienne Grce dans
+la Grande-Bretagne. Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux
+sicles, de trs-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs
+anglais qui ont rivalis de faste pour acheter et runir, tout prix,
+les productions de l'art cherches soit en Italie soit ailleurs, quel
+est celui qui peut tre compar au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici,
+entre tous, contrairement aux ides de ses compatriotes, a prfr
+l'art la politique; aussi, son nom, indissolublement li ceux de
+Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo
+Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa
+propre renomme.
+
+
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVARTS
+
+1560--1666
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ Clbrit acquise la ville d'Anvers par ses artistes.--Rputation
+ des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans
+ Holbein.--Culture des sciences et des lettres
+ Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
+ ngociants d'Anvers.--Dclin de la prosprit d'Anvers sous
+ Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.
+
+1454--1598
+
+
+C'est un fait notoire qu'Anvers a vu natre ou fleurir, depuis un
+sicle, un plus grand nombre de peintres distingus par leur talent, que
+toute autre ville. Rome elle-mme n'a pas brill d'un semblable clat et
+ne peut lui tre compare, puisqu'il est vrai que presque tous les
+peintres qui ont dcor de leurs oeuvres cette ancienne capitale du
+monde, ont t des trangers ns Urbin, Florence, Venise et
+surtout Bologne. Anvers peut donc lever la tte, et se glorifier de
+l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.
+
+Telle est l'introduction que Sandrart a place en tte de sa vie de
+Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de
+l'Acadmie du trs-noble art de la peinture_, nous conviendrons
+volontiers qu'Anvers peut tre compare, dans une certaine mesure,
+Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnatrons mme que, du temps
+de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur
+toutes les villes situes de ce ct des Alpes[303]. Paris ne pouvait
+pas encore se vanter d'avoir vu natre Eustache Lesueur et Charles Le
+Brun; il n'tait pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art
+moderne en Europe, et le chef de l'cole d'Anvers venait de laisser dans
+ses murs, en tmoignage irrcusable de sa supriorit, les nombreuses et
+magnifiques toiles de la galerie de Marie de Mdicis. Les choses ont
+bien chang depuis: Paris est devenu la cit la plus clbre, comme le
+dit Sandrart: _In proferendis enutriendisque pictoribus singulari
+artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les
+artistes les plus distingus. Anvers, comme Venise, Rome, Florence et
+Bologne, est relgue au second rang. Mais son histoire atteste que,
+pendant plus de deux sicles, elle a produit un grand nombre de
+peintres le plus heureusement dous dans tous les genres. Son cole de
+gravure, due, en grande partie, aux leons et aux exemples de Rubens,
+n'a pas t moins brillante, et ses oeuvres, rpandues dans le monde
+entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont t
+en honneur dans cette intelligente et riche cit.
+
+Ds le milieu du quinzime sicle, les peintres anversois taient runis
+en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes
+inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette
+acadmie tait fort recherche, non-seulement par les artistes ns ou
+fixs Anvers, mais galement par les trangers[304].
+
+Albert Durer, dans le journal crit par lui-mme de son voyage aux
+Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup Anvers,
+o il sjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita.
+Il y fut l'objet, aussitt aprs son arrive, d'une sorte d'ovation de
+la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il
+raconte cette circonstance de son voyage:
+
+Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invit leur maison,
+avec ma femme et ma servante: ils avaient prpar un dner excellent,
+avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements prcieux. Leurs
+femmes aussi taient toutes prsentes, et lorsqu'on me mena table,
+les spectateurs se dressrent de chaque ct, comme si l'on conduisait
+un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des
+hommes qui me salurent de la manire la plus humble, et se montrrent
+trs-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire
+leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je
+fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec
+deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre
+pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-l et me
+tmoigner leur bonne volont. Je leur fis mes humbles remercments et je
+leur offris mes services. Aprs, vint matre Pierre, le charpentier de
+la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son
+service. Aprs avoir t joyeusement attabls ensemble jusque fort avant
+dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manire
+trs-honnte et polie, et me prirent d'user de leur bonne volont pour
+tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les
+remerciai et allai me coucher[305].
+
+On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reu Anvers; on voit
+aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois tait alors
+trs-considre et trs-riche, puisqu'elle possdait une maison, ou
+lieu de runion, et qu'elle pouvait offrir un confrre tranger un
+repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et dcor d'autres
+ornements prcieux.
+
+Peu aprs, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison,
+o ils prparaient les cartons de l'entre triomphale de l'empereur
+Charles-Quint, qui devait bientt venir visiter Anvers. Cet ouvrage,
+dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds
+de long. Il sera dploy de chaque ct de la rue, bien arrang avec
+deux gradins. L-dessus, on fera les pices. Le tout ensemble cote,
+tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins.
+Toute cette chose est faite trs-prcieusement. Durer n'oublie pas
+d'aller aussi dans la maison de matre Quentin (Messis ou Matsys),
+l'un des peintres d'Anvers les plus clbres cette poque[306].
+
+Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint galement visiter
+Anvers, lorsqu'il se rendit de Ble en Angleterre. Nous avons
+rapport[307] la lettre qu'rasme lui avait donne pour Petrus gidius,
+et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer galement Holbein la
+maison de Quentin Matsys.
+
+Ces faits prouvent quelle tait, ds le commencement du seizime sicle,
+la rputation d'Anvers et de ses artistes.
+
+Les sciences et les lettres n'y taient pas moins cultives que la
+peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que
+Florence, n'a donn naissance aucun pote illustre, elle peut
+revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces
+savants, communs l'poque de la Renaissance, qui s'attachaient
+l'tude de l'histoire et de l'archologie chez les Grecs et chez les
+Romains. Parmi les plus clbres, on doit citer particulirement Hubert
+Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'trangers Anvers, choisirent
+cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes
+recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne
+Rome[308].
+
+Vers le milieu du seizime sicle, une circonstance heureuse attira les
+crivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Franais,
+Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, tait venu se
+fixer dans la capitale du Brabant, et y avait port l'art de la
+typographie au plus haut degr de perfection. Ami de Juste Lipse et
+d'autres rudits, et possdant lui-mme une instruction profonde, il fut
+bientt cit, l'gal de Robert Estienne, pour la correction et la
+beaut des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les
+plus considrables par leur importance et leur tendue, tels que la
+Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les
+auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il tait le premier
+imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas la seule
+impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de
+planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du
+savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres.
+
+Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait
+manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intrt aussi
+vif aux oeuvres des diffrents arts du dessin qu'aux sciences et aux
+lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de
+l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cit les principaux
+ngociants de l'Europe. La douceur des moeurs flamandes, l'abondance et
+la facilit de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes
+du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents
+bourgeois d'Anvers taient souvent employes en constructions de vastes
+et magnifiques habitations, dcores avec le plus grand soin des
+chefs-d'oeuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte
+qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: Elle est vaste et bien
+ordonne, dit-il, avec une infinit de grands et beaux salons, une cour
+richement orne et des jardins fort tendus. En somme, c'est une demeure
+tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en
+Allemagne.
+
+L'orfvrerie d'Anvers tait en grande rputation, et l'art de tailler
+les diamants, import de Bruges o il avait t dcouvert dans le
+seizime sicle, tait devenu, pour cette ville et pour Anvers, une
+nouvelle source de richesses. Tous les corps d'tat, orfvres, peintres,
+marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y taient, depuis le
+moyen ge, runis en associations aussi riches que puissantes. Ils
+rivalisaient de luxe, et ne ngligeaient aucune occasion de dcorer de
+tableaux et de peintures leurs lieux de runions, ainsi que les
+chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut trait
+magnifiquement par les orfvres d'Anvers, au carnaval de 1521... Les
+orfvres, dit-il, nous ont invits, ma femme et moi. Il y avait dans
+l'assemble beaucoup de braves gens qui m'ont prpar un repas exquis,
+et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de
+la ville m'a invit un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli.
+Il y avait l de drles de masques.... Le lundi soir, on m'a invit au
+carnaval et au grand banquet, qui tait dlicieux.[310]
+
+La prosprit de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apoge,
+depuis le commencement jusque vers la moiti du seizime sicle. Mais,
+partir de l'avnement de Philippe II, la guerre trangre, les discordes
+civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers
+en particulier, l'arne ouverte, pendant plus d'un demi-sicle, aux
+plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et
+d'Isabelle, qui Philippe II avait cd les Pays-Bas, en 1598, essaya
+de gurir les blessures que ce malheureux pays avait reues. Si ces
+princes ne russirent pas rtablir l'ancienne prosprit des provinces
+belgiques, l'histoire doit nanmoins leur tenir compte de leurs efforts
+et de leur bon vouloir.
+
+Ils furent plus heureux ou mieux rcompenss par les arts; c'est sous
+leur administration que la peinture flamande a brill de son plus vif
+clat, et il serait injuste de mconnatre la part qui revient
+l'archiduc et l'infante dans la brillante aurole qui entoure l'cole
+d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut leur
+protection l'clat qu'il rpandit dans sa patrie son retour d'Italie;
+en le retenant Anvers, ils l'honorrent d'une protection, ou plutt
+d'une considration dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et
+lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre
+l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence suprieure
+et sa renomme d'artiste au rtablissement du plus grand bien qu'il soit
+possible de faire aux hommes.
+
+Anvers, depuis l'poque o Rubens revint s'y fixer jusqu' sa mort, fut
+rellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, tait-elle alors
+remplie, non-seulement d'artistes distingus en tous genres, mais en
+outre de vritables amateurs.
+
+Parmi ceux qui vcurent dans une troite et constante intimit avec le
+grand matre anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa
+correspondance signalent comme mritant une notice particulire: nous
+voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevarts,
+secrtaire de la ville d'Anvers.
+
+Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'cole
+flamande, il nous parat ncessaire de rappeler, trs-sommairement, les
+principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu' l'poque de
+son retour dans sa patrie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+ Naissance, ducation et commencements de Rubens.--Il part pour
+ l'Italie.--Ses tudes Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+ Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient Mantoue et
+ retourne Rome, o il trouve son frre Philippe, et travaille avec
+ lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gnes.
+
+1577--1608
+
+
+On croit gnralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, Cologne[311]
+o son pre, Jean Rubens, l'un des conseillers du snat d'Anvers,
+s'tait rfugi en 1568, selon les uns, cause de ses opinions
+religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa
+patrie[313]. Jean Rubens tait un savant jurisconsulte; il avait fait de
+trs-fortes tudes tant en Flandre qu'en Italie, o il avait pass sept
+annes, et o il s'tait fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au
+collge de la Sapience, Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de
+l'ducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut Cologne le
+1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa
+dixime anne. Rentre Anvers l'anne suivante, Marie Pypeling, mre
+de Pierre-Paul, rsolut de lui donner une ducation brillante. Elle le
+plaa au collge des Jsuites d'Anvers, tablissement renomm pour la
+bonne direction et pour la force de ses tudes classiques. C'est aux
+leons de ces Pres que Rubens puisa la connaissance approfondie de
+l'antiquit, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des
+langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste part
+entre les autres artistes. sa sortie du collge, sa mre le fit entrer
+comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairire de
+Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisivet ne pouvait
+convenir l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se
+sentait attir vers la peinture par un instinct naturel et invincible.
+Au moins, n'eut-il pas lutter, comme tant d'autres, contre les
+obstacles apports sa vocation par la volont de ses parents. Sa mre
+cda facilement son dsir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et
+elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements
+son fils. Les oeuvres de cet artiste sont inconnues en France; le
+catalogue du muse d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre
+prsentant au Sauveur, Capharnam, le poisson qui contient la pice
+d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'glise de
+Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de
+son premier matre; il passa ensuite le mme temps dans celui d'Otho
+Voenius, qui tait considr alors comme le premier des peintres
+flamands. On ne voit pas nanmoins que cet artiste lgant, mais froid,
+ait exerc une influence sensible sur la manire de Rubens.
+
+Aprs avoir achev ses tudes, Pierre-Paul fut reu, en 1598, l'ge de
+vingt et un ans, franc-matre peintre de la corporation de Saint-Luc,
+d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cit
+par le Catalogue du muse d'Anvers[315]. Du jour de sa rception jusqu'
+l'poque de son dpart pour l'Italie, Rubens continua d'habiter
+Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle,
+l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jub de l'glise
+des Carmes: C'est Notre-Seigneur tendu mort sur les genoux de son
+pre; les anges y portent les instruments de la Passion. Ce tableau se
+trouvait encore, en 1768, dans l'glise des Carmes chausss d'Anvers, et
+il a t grav par S.-A. Bolswert[317].
+
+Avant de partir, Rubens pria son matre de le prsenter l'archiduc
+Albert et l'infante Isabelle. Otho Voenius (Otho Van Veen), issu d'une
+famille noble, et doublement distingu par son talent comme peintre et
+par ses publications rudites et potiques, tait attach au service de
+ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur prsenter son
+lve, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'lgance, en juger
+par ses portraits, devaient prvenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul
+plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des
+lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie.
+
+Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contre en passant
+par la France: ce fut Venise qu'il se rendit d'abord. Cette prfrence
+s'explique naturellement par le got du peintre anversois pour l'cole
+coloriste. Il ne se borna pas l'admirer; il voulut s'initier par une
+tude approfondie aux secrets des matres de la couleur, et, pour y
+parvenir, il se mit copier, avec autant de fougue que de bonheur, les
+principales oeuvres de Titien, de Paul Vronse et des autres artistes
+vnitiens.
+
+On raconte, qu'au milieu de ses tudes, il fit la connaissance d'un
+gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui,
+ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, son retour, que le duc
+invita le jeune Flamand se rendre sa cour. Rubens n'ignorait pas que
+Jules Romain avait dcor les palais de Mantoue de ses tonnantes
+peintures; il dsirait les voir et les tudier; il s'empressa donc
+d'accepter l'offre qui lui tait faite. Il fut parfaitement accueilli
+par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientt son service, lui donna
+toutes facilits pour travailler, et lui permit de faire des excursions
+tantt Venise, tantt Bologne, Florence et Rome, afin d'y tudier
+les oeuvres des diverses coles italiennes. Les biographes de Rubens ne
+sont pas d'accord sur les poques de ses visites dans ces diffrentes
+villes, non plus que sur l'itinraire qu'il suivit dans ses courses en
+Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il
+sjourna plusieurs fois Mantoue, Rome et Venise[318].
+
+Notre artiste tait si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce
+prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un
+magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains
+au roi Philippe III, et d'autres prsents d'un grand prix au duc de
+Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se mnager
+l'appui[319]. On a racont que, pendant ce premier sjour Madrid,
+Rubens y aurait excut les portraits du roi et de plusieurs seigneurs
+de la cour, et qu'il y aurait mme fait les copies si clbres des trois
+tableaux de Titien: _Vnus et Adonis_, _Diane et Acton_, et
+l'_Enlvement d'Europe_. Mais cette assertion est compltement rfute
+par Pacheco, le beau-pre de Velasquez, qui prouve clairement, dans son
+trait _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont t faites par
+Rubens l'poque de son second voyage Madrid. Il ne parat pas,
+d'ailleurs, que Rubens ait fait cette premire fois un long sjour en
+Espagne: tout porte croire qu'il se hta de revenir Mantoue, sans
+doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientt aprs
+la permission de retourner Rome, en s'arrtant Florence, Bologne et
+Venise.
+
+Dans la ville des Mdicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule,
+plac entre Minerve et Vnus, et secouru par le Temps_; les _Trois
+Grces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des
+Satyres_[321]. Bologne, il tudia les ouvrages des Carraches, et se
+sentant de nouveau attir vers Venise par sa prdilection pour les
+grands coloristes, il se remit faire, dans cette ville, les copies des
+tableaux qu'il prfrait.
+
+ peine g de vingt-sept ans, il tait revenu Rome avec une
+rputation dj faite et mrite. Aussi le pape Clment VIII
+s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de
+Monte-Cavallo, un tableau reprsentant la _Vierge et sainte Anne adorant
+l'enfant Jsus_, dont il se montra trs-satisfait. Les cardinaux, les
+principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les
+connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frapps du talent suprieur du
+jeune Flamand, et bientt Rubens se vit surcharg de commandes.
+Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux
+Vnitiens ses modles, il excuta en peu de temps, pour la _Chiesa
+Nuova_ des pres de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal
+Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les
+_Douze Aptres_; pour le conntable Colonna, une _Orgie de soldats_;
+pour la princesse de Scalamare, _Prote et les Dieux marins table,
+servis par trois Nrides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans
+lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le
+paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322].
+
+Rubens tait trop instruit, il aimait trop l'antiquit, pour laisser
+couler le temps de son sjour dans l'ancienne capitale du monde sans
+tudier l'art et l'archologie romaine. Il dessina un grand nombre de
+statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments
+d'architecture, et, grce la connaissance approfondie des langues
+grecque et latine, il pntra dans ces recherches beaucoup plus avant
+qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance
+particulire contribua probablement l'attacher avec une plus grande
+ardeur ces tudes. En arrivant Rome, il y avait trouv son frre
+Philippe, qui, aprs avoir visit cette ville une premire fois avec le
+fils an du prsident Richardot dont il tait secrtaire, y tait
+revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer,
+en toute libert, son got pour l'tude des langues anciennes et de
+l'archologie. Philippe, plus g que Pierre-Paul de quelques
+annes[323], avait fait ses tudes au gymnase d'Anvers, et suivi plus
+tard Louvain, avec les fils du prsident Richardot, les leons de
+Juste-Lipse. Charg par le prsident de conduire en Italie son fils an
+Guillaume, qui devait terminer ses tudes l'universit de Padoue,
+Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate
+la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un sjour d'environ deux
+ans Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leons des
+professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine
+avec Juste-Lipse, et lui adressa mme plusieurs pices de vers[325]. On
+voit par ses lettres, galement en latin, son frre Pierre-Paul, qu'il
+lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de
+reprendre sa premire et complte indpendance: _Animum obfirma, et
+aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere
+libertatem_[326]. Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au
+peintre, et ils le dterminrent sans doute visiter les principales
+villes d'Italie, pour y tudier les matres en toute libert. Pendant
+son premier voyage Rome, en 1603, Philippe Rubens s'tait fait
+recevoir docteur l'universit de la Sapience; peine de retour dans
+les Pays-Bas, il se hta de remettre au prsident le prcieux dpt
+qu'il lui avait confi, et, faisant de nouveau ses adieux
+Juste-Lipse, il revint Rome, o le cardinal Ascagne Colonna le choisit
+pour bibliothcaire.
+
+C'est cette poque qu'il retrouva dans cette ville son frre
+Pierre-Paul, tout occup de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de
+recherches sur l'antiquit romaine. Les deux frres, unis d'une troite
+amiti, possdant une gale instruction classique, ayant la mme ardeur
+pour le travail, le mme amour pour les monuments et l'histoire de la
+langue des anciens Romains, rsolurent de consigner leurs recherches
+dans un ouvrage compos en commun, qui parut Anvers, in-4, en 1608,
+sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus,
+emendationes censur_, et fut publi sous le nom de Philippe seul. Mais
+la part que prit Pierre-Paul sa composition est rappele par Philippe
+lui-mme dans le prambule en prose de l'lgie _Ad P.-P. Rubenium
+navigantem_, dont nous avons parl, o il dclare que Pierre-Paul ne l'a
+pas peu aid:--_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum
+in Electis me juvit_.--Cet aveu n'tonnera aucun de ceux qui ont tudi
+avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir
+bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composs d'aprs des
+sujets emprunts l'histoire, la religion et aux usages des anciens
+Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des
+_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur
+grec ou latin: loin de l. Ces deux livres ne se composent que
+d'explications de difficults ou passages obscurs tirs de diffrents
+auteurs, de restitutions de textes que Philippe considrait comme
+falsifis, et de dissertations sur certaines parties du vtement des
+anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre
+plus claires les explications de son frre, Pierre-Paul a dessin des
+coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vtements
+ou d'autres objets, d'aprs l'antique, et ces dessins ont t gravs
+dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde
+connaissance des langues anciennes, et il est la hauteur des
+dissertations ou gloses des rudits du dix-septime sicle; mais,
+aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosit des
+bibliophiles[328].
+
+Aprs un long sjour Rome, notre peintre voulut visiter Milan et
+Gnes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connt pas
+encore. Il se rendit d'abord Milan, o il peignit plusieurs tableaux
+et o il dessina la fameuse _Cne_ de Lonard de Vinci. Ce dessin a t
+grav par Pierre Soutman; en juger par l'preuve qui fait partie de
+l'oeuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothque
+impriale[329], cette reproduction n'a rien gard de la puret du matre
+florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre Rubens ou Soutman
+d'avoir transform les Aptres en d'pais paysans flamands sans aucune
+expression; mais cette gravure ne donne aucune ide de la beaut sublime
+de l'original.
+
+Rubens quitta Milan pour Gnes, o il se fixa pendant quelques mois. Il
+y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des glises,
+et fit plusieurs portraits; il trouva mme le temps de dessiner les
+palais anciens et modernes qui dcoraient alors cette belle ville. Leur
+architecture bizarre et tourmente avait sans doute fait une forte
+impression sur son esprit, puisqu'il se dcida, quatorze ans plus tard,
+en 1622, publier ce travail Anvers, sous ce titre: _Palazzi antichi
+e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+ Rubens revient Anvers en apprenant la maladie de sa mre.--Il se
+ fixe dans cette ville, y pouse Isabelle Brant et s'y btit une
+ maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part
+ de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'oeuvre--Notice sur
+ cet ami de Rubens: tableaux que le peintre excute pour
+ lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill.
+
+1608--1640
+
+
+Pendant que Rubens s'occupait Gnes de prparer les lments de cet
+ouvrage, il y reut la nouvelle de la maladie de sa mre. L'loignement
+et une absence de plus de huit annes n'avaient point affaibli la
+tendresse que le peintre portait celle qui lui avait prodigu tant de
+soins, depuis son enfance jusqu' son dpart d'Anvers. Il se hta donc
+de quitter Gnes au commencement de novembre 1608; mais quelque
+diligence qu'il ft, il arriva trop tard pour revoir cette mre chrie:
+il apprit en route qu'elle avait cess de vivre le 14 du mme mois. On
+raconte qu' son arrive Anvers, Rubens fut tellement accabl de
+chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps l'abbaye de
+Saint-Michel, dans l'glise de laquelle sa mre avait t enterre.
+C'est l que, d'accord avec son frre Philippe, sa soeur Blandine et ses
+neveux, il lui fit lever un monument dont il composa lui-mme en latin
+l'inscription funraire[330].
+
+Aprs les premiers moments donns sa douleur, Rubens parut hsiter
+se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouv des parents
+et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et
+les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tide
+et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la
+considration dont il avait t entour dans les principales villes
+d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la
+renomme qui l'avait prcd faisait dsirer ses compatriotes, non
+moins qu' l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, de le retenir en
+Flandre. Informs de l'intention que l'artiste avait manifeste de
+retourner en Italie, ces princes le mandrent Bruxelles, o ils le
+reurent avec la plus grande distinction, lui commandrent leurs
+portraits, et l'attachrent leur service par une patente du 23
+septembre 1609, par laquelle ils le nommrent peintre de leur htel.
+
+Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en fvrier de cette mme
+anne, circonstance trop peu remarque par les biographes, contribua,
+peut-tre autant que la faveur des archiducs, retenir notre artiste
+Anvers. Bientt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il pousa
+Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrtaire de la ville d'Anvers.
+l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un
+pithalame, dans lequel il adressa ses flicitations, _animo et stylo_,
+ son frre et sa jeune pouse, louant les vertus et les charmes
+d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul:
+
+ ...Cui Phoebi cortina patet, cui carmine digno
+ Et vis ingenii mirabilis et polygnoti
+ Sive et Apelle manus mula decantetur[331].
+
+Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attach Anvers par
+les liens les plus troits, et il ne songea plus le quitter.
+
+Pour s'y installer selon ses gots et d'une manire dfinitive, il
+rsolut d'y btir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait
+faire la fois un atelier et un muse.
+
+Pendant son long sjour en Italie, Rubens avait copi pour lui-mme un
+grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Vronse, Tintoret,
+Jules Romain et autres matres. En outre, avec le produit de la vente de
+ses propres tableaux, il avait achet des statues, des bustes, des
+bas-reliefs, des vases antiques, des mdailles, des gravures et d'autres
+objets prcieux. Il dsirait vivre au milieu de ces belles choses qui
+lui rappelaient ses voyages, ses tudes archologiques, et les oeuvres
+qu'il prfrait parmi celles dues l'art moderne. Il fit donc
+construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison;
+et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il leva un
+btiment en rotonde, perc de grandes fentres cintres, et clair par
+le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition
+du Panthon de Rome. Ce fut l qu'il tablit son atelier et qu'il
+disposa tous ses objets d'art.
+
+Si l'on s'en rapportait au mme biographe[333], la construction de ce
+btiment aurait occasionn l'excution par Rubens de la fameuse
+_Descente de Croix_, de la cathdrale d'Anvers. D'aprs cet auteur, en
+creusant les fondations d'un mur de clture, Rubens aurait anticip sur
+le terrain du _serment_ ou confrrie des arquebusiers, ses voisins.
+Ceux-ci, s'en tant aperus, dputrent leurs principaux chefs Rubens
+pour lui dclarer qu'il empitait sur leur terrain. Mais le peintre,
+fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accder la rclamation.
+ la fin, continue Michel, le diffrend devint si srieux, qu'il allait
+prendre le train de la procdure. Mais le bourgeois Rockox, chef du
+serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que
+sa prtention sur ce peu de terrain tait mal fonde. Sur quoi Rubens
+demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des
+intentions de Rubens, les confrres rsolurent que leur chef
+retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable
+accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers cderait Rubens le
+peu de terrain dont il s'tait dj empar, condition qu'il donnerait
+au serment une pice d'autel et ses volets, travaills de sa main, pour
+leur chapelle la cathdrale d'Anvers, reprsentant quelque passage
+de la vie de saint Christophe, patron du serment.
+
+Cette offre parut M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M.
+Rockox au mot, promettant de satisfaire cette amiable transaction au
+plus tt possible. Entre-temps, le gnie docte de Rubens ne fit que
+ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son tymologie grecque,
+signifie _portant le Christ_; et dans cette spculation, il recorda que
+l'criture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est
+pourquoi il adopta, par de saintes allgories, l'excution de son
+projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe,
+mais plusieurs; ce qu'il tablit de la manire suivante:
+
+Il reprsenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la
+croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des chelles, dtachent
+le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir
+le poids du sacr corps; au bas, d'autres prtent leurs paules et leurs
+mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le
+Christ, ou christophes.
+
+En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allgorie
+dans le mme sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite
+ sa cousine lisabeth.
+
+Il plaa sur le volet gauche le prtre Simon, portant le jeune Christ
+sur ses bras, lorsqu'il fut prsent au temple par la sainte Vierge et
+saint Joseph; de manire que, par ces saintes allgories, il trouva de
+quoi former des _christophes_, et d'taler ses ingnieuses ides et les
+fruits de ses tudes sur l'histoire sacre.
+
+Quand ce grand ouvrage fut achev, le peintre fit avertir les
+arquebusiers: mais peine furent-ils entrs dans son laboratoire
+que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimrent leur
+mcontentement, et dclarrent qu'ils ne voulaient pas de ces prtendus
+_christophes_, mais leur vritable patron, l'exemple des autres
+serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus son
+accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur
+vritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne la main,
+et un hibou sur un arbre.
+
+Telle est l'anecdote que le naf historien de Rubens raconte, dans un
+style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu Rubens
+de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'oeuvre.
+
+Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son rcit. Il
+dclare, en effet, dans la ddicace de son livre, au duc
+Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: qu'il a nouvellement dcouvert
+des anecdotes relatives son sujet, dans le sein des cabinets de ceux
+de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays. On doit
+donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consigns dans
+des papiers de famille. Cependant, les rdacteurs du Catalogue du muse
+d'Anvers rvoquent en doute le rcit de Michel et le traitent de
+roman, dans lequel Rockox joue son personnage.
+
+L'estime particulire de Rockox pour les oeuvres de Rubens, dit ce
+catalogue[334], prenait sa source dans l'amiti qui rgnait entre eux,
+et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve
+l'illustre matre. Rockox tait, cette poque, chef-homme (hoofdman)
+du serment des arquebusiers. Les confrres ayant rsolu de remplacer,
+par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils
+possdaient dans la cathdrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne
+demeura pas tranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'oeuvre
+du matre, car il ne s'agissait de rien moins que de la clbre
+_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette anne, dans la
+chambre des arquebusiers, et en prsence de leur chef-homme. L'anne
+suivante vit l'achvement d'une des merveilles de la peinture
+d'histoire, qui orna, ds 1614, le nouvel autel du serment. Rubens
+donna, le 13 fvrier 1621, une quittance gnrale de ce qui lui revenait
+(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme).
+Toutes ces particularits sont authentiques et tires du registre mme
+des arquebusiers, o l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de
+terre du serment dont Rubens se serait empar de bonne foi, et en
+compensation de laquelle il aurait promis Rockox de peindre, pour
+l'autel des confrres, la _Descente de croix_ et ses volets.
+
+Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion Rubens de peindre
+la _Descente de croix_, toujours parat-il certain que la commande de ce
+tableau peut tre attribue Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au
+souvenir de la postrit, cet ami de Rubens mriterait de vivre dans la
+mmoire de tous ceux qui s'intressent aux merveilles de l'art. Mais
+d'autres documents dmontrent que Rockox aimait passionnment le peintre
+et ses ouvrages. L'intimit qui les unissait tait ancienne dans leurs
+familles. Le pre de Nicolas Rockox avait t trois fois bourgmestre
+d'Anvers, alors que Jean Rubens, pre de Pierre-Paul, remplissait les
+fonctions de premier conseiller de la mme ville. Cette position devait
+d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partag les mmes
+opinions religieuses, ayant t accuss l'un et l'autre[335] de s'tre
+montrs favorables la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, n Anvers
+le 14 dcembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il
+avait pous, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand
+d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande
+considration, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville
+natale, en qualit d'chevin, ds 1588, et qu'il fut cr chevalier, le
+8 dcembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur
+joyeuse entre Anvers. Le catalogue du muse de cette ville, auquel
+nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit
+les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore lev
+huit fois depuis.
+
+Rockox, comme Rubens, tait trs-attach aux jsuites d'Anvers. Il
+voulut donner l'glise de leur maison professe un autel en marbre, et
+une _Sainte famille_, peinte par Rubens. tant bourgmestre, en 1620, il
+dota l'glise des Rcollets d'un matre-autel en marbre et d'un _Christ
+en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du mme
+artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux
+avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient
+l'entablement de l'autel:
+
+ Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram;
+ Expressit tabulam Rubeniana manus.
+ Dextram artificis, seu dantis pectora cernas,
+ Nil genio potuit nobiliore dari.
+
+La chapelle spulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'glise
+des Rcollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette
+glise, la chapelle de l'Immacule-Conception, et voulut que le tombeau
+de sa femme, qui devait tre un jour le sien, y ft plac. Pour le mieux
+dcorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y
+peignit une composition en trois parties, ou triptyque, reprsentant
+l'_Incrdulit de saint Thomas, auquel Jsus-Christ apparat aprs sa
+rsurrection_. L'glise des Rcollets d'Anvers ayant t dtruite aprs
+la rvolution franaise, cette composition se trouve maintenant au muse
+de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue:
+
+Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est envelopp
+d'une draperie rouge. Il occupe la moiti de droite du tableau, et
+montre ses plaies saint Thomas, saint Pierre et saint Jean, debout
+du ct oppos.--Fond uni.
+
+Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre.
+Il est reprsent la tte nue, les cheveux ras, la moustache lgrement
+retrousse et la barbe en pointe. Il est vtu d'un justaucorps de
+velours noir, d'o se dgage la fraise, et que recouvre un manteau noir
+doubl de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche,
+il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intrieur, partie d'un
+portique.
+
+Revers du volet prcdent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une
+tte d'ange en grisaille, surmontant un cartouche.
+
+Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les
+cheveux retrousss et maintenus par une coiffe de velours noir, se
+terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'o sort la fraise, est
+rehausse par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains
+un chapelet de corail.--Fond orn d'une draperie pourpre, suspendue
+au-dessus du personnage.
+
+Revers du volet prcdent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas,
+une tte d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338].
+
+Ces tableaux n'taient pas les seuls que Rubens et faits pour Rockox.
+D'aprs le tmoignage de Mariette[339], le peintre avait compos pour
+son ami: _Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi
+sur ses genoux_, grav au burin par Jacques Matham, et ddi par lui
+Rockox, qui possdait le tableau.
+
+Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a
+sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages
+historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le
+portrait dont nous venons de donner la description, d'aprs le catalogue
+du muse d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est
+celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp
+d'Aveschoot, Gand[340]. Mais Van Dyck, qui tait galement li avec
+notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a t grav par Paul
+Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 dcembre 1640,
+environ six mois aprs son ami Rubens.
+
+Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit
+mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la
+_Communion de Saint-Franois d'Assise_[341]; l'abb de Saint-Michel,
+nomm Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et la demande
+duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'glise de cette
+abbaye; les Pres Jsuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le
+doyen des confrres de Saint-Roch, Alost; les familles
+Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son
+confesseur Ophovius, plus tard vque de Bois-le-Duc; le prsident
+Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et
+beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+ Gaspar Gevarts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille,
+ son ducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermdiaire aux
+ relations de Peiresc avec Rubens.
+
+1593--1620
+
+
+Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une
+intimit comparable celle qui l'unissait Gaspar Gevarts, secrtaire
+de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux
+hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour
+l'autre, et que, rapprochs par une conformit de gots et de
+sentiments, une instruction classique galement profonde, un amour aussi
+vif pour la vnrable antiquit, l'artiste et le philologue vivaient
+ensemble dans les plus affectueuses relations.
+
+Jules Gaspar Gevarts naquit Anvers, en 1593. Son pre, Jean Gevarts,
+tait un savant jurisconsulte, fort vers dans l'histoire de sa patrie,
+et qui fut employ par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs
+ngociations importantes. L'pitaphe de son tombeau[343], dans la
+cathdrale d'Anvers, constate qu'il fut envoy en Hollande par
+l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la
+paix avec les tats gnraux. S'il ne russit pas compltement, il
+parvint au moins conclure une trve de douze annes, bienfait immense
+aprs quarante ans d'une guerre acharne. Ayant perdu sa femme, Cornlie
+Aertz, Jean Gevarts se retira du monde, se fit admettre au nombre des
+chanoines de la cathdrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613,
+ l'ge de soixante-dix ans. Son pitaphe, compose sans doute par son
+fils Gaspar, en rappelant l'clatant service rendu par le ngociateur
+ sa patrie, se termine par ces vers touchants, adresss au voyageur qui
+viendra visiter son tombeau:
+
+ Huic cineri pacem, requiemque precare viator;
+ Qui jacet hic paci dulce paravit iter.
+
+Jean Gevarts fit faire son fils Gaspar de trs-fortes tudes, et il
+lui transmit l'amour des lettres et le got des recherches sur
+l'antiquit ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Aprs avoir tudi
+successivement chez les Jsuites d'Anvers, Louvain et Douai, le
+jeune homme se rendit Paris, o il se lia particulirement avec
+plusieurs magistrats aussi savants qu'intgres, tels que Peiresc, son
+frre, M. de Valavs, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard
+conseiller d'tat. C'est ce dernier qu'il ddia ses trois livres
+d'_Electorum_, publis Paris, in-4, chez Sbastien Cramoisy, en
+1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un
+commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de diffrents
+auteurs grecs et latins. Gevarts y montre une connaissance approfondie
+des textes et une grande science philologique, qualits fort apprcies
+par les rudits du dix-septime sicle. Revenu Anvers, il fut nomm
+secrtaire de la ville, et quelques annes aprs l'empereur Ferdinand
+III le cra conseiller d'tat et le nomma son historiographe. Retenu
+dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprs du conseil
+communal, Gevarts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa
+charge lui permettait de disposer crire une histoire des ducs de
+Brabant, publier une nouvelle dition des _Imperatorum romanorum
+icones_ de Goltzius, prparer un commentaire sur les Penses de
+Marc-Aurle, qu'il ne publia point, enfin composer des posies latines
+ l'occasion d'vnements importants, de ftes et d'autres
+circonstances[345].
+
+Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable
+qu'elle remontait leur jeunesse, car une lettre de Peiresc Gevarts,
+du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des dmarches
+au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de
+Peiresc, le privilge de vendre en France les estampes des _Palais de
+Gnes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard.
+
+C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, dont il estimait
+grandement, crit-il, l'minente vertu. Trs-curieux des objets de
+l'art antique, il pria Gevarts de lui donner la copie de l'inventaire
+des belles antiquits que possdait l'artiste. Gevarts la lui ayant
+envoye, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], de
+remercier Rubens de tant d'offres de son honntet, ne pouvant assez
+admirer la richesse de ses figures. Je voudrais bien pouvoir,
+ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-l, pour en avoir la vue, et
+surtout de ces belles ttes de Cicron, de Snque et de Chrysippus,
+dont je lui droberais possible un petit griffonnement sur du papier,
+s'il me le permettait. Bientt Rubens, allant au-devant de ce dsir,
+envoya en cadeau Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui
+promit de lui faire lui-mme des dessins de ses bustes antiques. Peiresc
+se montra fort glorieux de cette promesse; il n'apprhendait, si ce
+n'est que ce ft trop de besogne, et qu'il n'et pas de quoi s'en
+revancher, quoiqu'il voult bien en chercher tous les moyens lui
+possibles son endroit[348].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ Le baron de Vicq, l'abb de Saint-Ambroise et la galerie de Marie
+ de Mdicis.--Rubens Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavs et
+ les frres Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance.
+
+1624--1627
+
+
+Peu de temps aprs cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il
+cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui
+connaissance autrement que par lettres. On sait qu'aprs avoir fait
+construire le palais du Luxembourg, sur le modle du palais Pitti de
+Florence, la reine Marie de Mdicis rsolut, vers 1621, de le faire
+dcorer de peintures reprsentant l'histoire de sa vie. Les archiducs
+Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur la cour de France le
+baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoy vanta le
+talent du peintre flamand, et l'loge qu'il en fit fut chaudement appuy
+par l'aumnier de la reine, Claude Maugis, abb de Saint-Ambroise, grand
+amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de
+peintures, et au demeurant homme de got et de savoir, dont Philippe de
+Champaigne a fait le portrait, qui a t grav par L. Vosterman[349]. La
+reine rsolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et
+elle pria le baron de Vicq de faire connatre son dsir l'artiste.
+Rubens s'empressa de rpondre cet appel, en se rendant Paris au
+commencement de l'anne suivante. Prsent Marie de Mdicis par
+l'ambassadeur flamand, il accepta le prilleux honneur de reprsenter,
+l'aide de l'histoire et de l'allgorie, les principaux vnements de la
+vie agite de cette princesse. Pour la mettre mme d'apprcier son
+imagination et le style dans lequel il entendait excuter son sujet,
+le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus
+tard l'abb de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir.
+Malheureusement, ces cartons ne sont pas rests en France: dix-huit
+d'entre eux sont aujourd'hui au muse de Munich, et on ignore ce que les
+trois autres sont devenus[350]. Ds qu'il fut de retour Anvers, Rubens
+se mit l'oeuvre avec sa verve et son ardeur accoutumes; et quatre ans
+ne s'taient pas couls, qu'il avait entirement achev les vingt et
+une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux
+ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625,
+selon la correspondance de Rubens, ainsi que le dmontre la notice sur
+cet artiste de M. Villot[351], elles taient disposes dans la galerie
+du Luxembourg aux places qu'elles y ont conserves jusqu' l'poque de
+notre premire rvolution.
+
+L'excution de ces grandes et brillantes toiles avait oblig Rubens
+faire plusieurs voyages Paris. C'est pendant l'un de ses premiers
+sjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra
+Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commences
+par la correspondance du savant magistrat franais avec Gevarts.
+Peiresc fut tellement charm de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put
+s'empcher d'crire Gevarts, de Paris, le 26 fvrier 1622, la lettre
+suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et
+qui montre galement quelle impression favorable Rubens laissait de sa
+personne, de son instruction et de son amabilit aux hommes les plus
+comptents pour le bien juger.--Monsieur, la bienveillance de M.
+Rubens, que vous m'avez procure, m'a combl de tant de bonheur et de
+contentement, que je vous en devrai des remercments tout le temps de ma
+vie, ne pouvant assez me louer de son honntet, ni clbrer assez
+dignement l'minence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en
+l'rudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquit,
+qu'en la dextrit et rare conduite dans les affaires du monde, non plus
+que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en
+laquelle j'ai eu le plus agrable entretien que j'eusse eu de fort
+longtemps, durant le peu de sjour qu'il a fait ici. Je vous porte une
+grande envie d'avoir la commodit que vous avez d'en jouir d'ordinaire
+comme vous pouvez, mme cette heure que vous avez acquis une charge
+nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous
+n'espriez. Je vous flicite de bon coeur l'un et l'autre bien, et prie
+Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me
+continuer les mmes bons offices en son endroit, et me conserver en
+l'honneur de ses bonnes grces et des vtres[352].
+
+C'est pendant son sjour Paris que Rubens se lia galement avec M. de
+Valavs, frre de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frres Jacques et
+Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothque du roi, l'autre,
+conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothque. Lorsqu'il fut
+revenu dfinitivement Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces
+savants une active et trs-intressante correspondance, roulant sur des
+sujets d'rudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore
+sur des monuments de l'antiquit, tels que mdailles, cames et autres
+objets d'art, dont il faisait un change avec Peiresc et son frre, ou
+encore sur des dcouvertes alors rcentes faites Rome[353]. Les
+lettres de l'artiste montrent la varit de ses connaissances et
+l'tonnante activit de son esprit. Aprs les avoir lues, il est permis
+d'affirmer que Rubens tait un savant de premier ordre, capable de
+rivaliser avec les rudits de profession les plus remarquables de son
+sicle, et l'emportant mme sur eux par la facilit avec laquelle il
+parlait et crivait les principales langues modernes de l'Europe[354].
+On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du
+pinceau, et que le temps qu'il donnait l'art n'tait pas perdu pour
+les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus
+beaux passages des principaux crivains de l'antiquit, spcialement
+d'Homre, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc
+flicitait Gevarts de possder un tel ami, et lui portait envie
+d'avoir la commodit d'en jouir d'ordinaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+ Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevarts, des
+ recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurle, l'Escurial.
+ Intelligence suprieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres
+ Gevarts, o il lui recommande son fils Albert, aprs la mort
+ d'Isabelle Brant.
+
+1628--1629
+
+
+On sait que Rubens, ml d'abord aux ngociations qui se poursuivaient
+en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut,
+en 1628, envoy Madrid auprs du roi Philippe IV, qui avait manifest
+ l'infante Isabelle le dsir de le voir. Gevarts, qui prparait alors
+un commentaire sur les _Penses de Marc-Aurle_, voulut profiter du
+voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque
+texte indit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la
+bibliothque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette
+recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que
+l'artiste ft trs-proccup de sa mission politique, principal objet de
+son voyage, et que, d'un autre ct, il ft oblig, pour satisfaire le
+roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes
+ses journes peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa
+composition; il sut nanmoins trouver le temps de rendre ce service
+Gevarts. Voici la lettre qu'il lui crivait ce sujet, le 29 dcembre
+1628, quelque temps aprs son arrive Madrid. On y voit qu'il avait
+t feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothque de
+_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du
+trait de Marc-Aurle Antonin.
+
+J'ai fait, lui crit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait
+possible de trouver dans les bibliothques particulires quelque chose
+de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai
+encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment
+avoir vu dans le clbre trsor de Saint-Laurent deux manuscrits portant
+le titre du divin Marcus. Mais, d'aprs les circonstances, d'aprs le
+volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire un homme qui
+ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni
+d'important; je pense mme que le tout est connu et ne compose que les
+oeuvres de Marcus depuis longtemps publies. Il ne m'appartient pas de
+rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque
+lumire ou un dluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon
+genre de vie, mes tudes, m'enchanent d'un autre ct, et, de plus, mon
+gnie particulier m'loigne de ce profond sanctuaire des Muses......
+Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement
+pour votre Marcus et dans le dsir de vous rendre service (ce que
+d'autres peuvent faire et mme avec plus d'exactitude), mais pour
+satisfaire mes gots particuliers[356].--Ainsi ce grand artiste tait
+galement un rudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de
+discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs
+ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais exist un artiste aussi
+profondment, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux dou
+du ct de l'intelligence. Sous ce rapport, Lonard de Vinci et
+Michel-Ange peuvent seuls tre mis en comparaison avec lui; et si
+Michel-Ange est suprieur tous, c'est parce qu'il tait aussi grand
+pote qu'artiste galement minent dans la statuaire, la peinture et
+l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, l'ternel honneur de
+l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux gnie furent
+galement au nombre des plus honntes de leur sicle, comme Raphal,
+Corrge, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve
+clatante que l'amour et l'tude de l'art lvent l'me, la soutiennent,
+par l'idal, la source des sentiments vrais et dsintresss, loin des
+vils dsirs que font natre l'ambition et l'amour des richesses, ces
+deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens
+consentit servir d'agent secret l'archiduchesse Isabelle, au roi
+d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des ngociations dlicates,
+on ne doit pas oublier que le but de ces ngociations tait d'obtenir la
+fin de la guerre qui dsolait depuis si longtemps une grande partie de
+l'Europe. En plaant sa mission sous le patronage de sa rputation
+d'artiste, les rois honoraient son gnie, et Rubens rendait son pays
+et l'humanit un service signal, puisqu'il faisait servir l'art
+rtablir la paix du monde, _pax optima rerum_.
+
+Avant son dpart pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre
+1626[357], sa premire femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un
+trs-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce
+dernier trs-jeune encore au dcs de sa mre. En quittant la ville
+d'Anvers, Rubens avait vivement recommand ses enfants son fidle
+Gevarts. Dans sa lettre du 29 dcembre 1628, il lui dit: Je vous
+supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-mme, non pas dans
+votre sanctuaire, mais dans votre muse. J'aime cet enfant, et c'est
+vous, le meilleur de mes amis, vous le pontife des Muses, que je le
+recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon
+beau-pre et mon frre Brant, soit pendant ma vie, soit aprs ma
+mort.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+ De Madrid, Rubens revient Anvers et repart pour
+ l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce
+ pays.--Lettre Gevarts l'occasion de la mort de la femme de ce
+ dernier.--Il dplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses
+ relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.
+
+1629--1630
+
+
+Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrter,
+le 12 mai, et quelques jours aprs il tait Bruxelles. Mais l'infante
+le fit repartir presque immdiatement pour l'Angleterre. Tout en y
+poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs
+portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands
+seigneurs, quelques grands tableaux qui excitrent l'admiration des
+connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point
+pendant son sjour Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens
+excuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il rsulte de
+documents authentiques, publis rcemment par M. Carpenter[359], que ces
+toiles furent peintes par Rubens Anvers, et termines en 1637; il
+reut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi
+d'Angleterre lui donna en outre une chane et une mdaille en or.
+
+La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si
+l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adresse Pierre
+Dupuy, de Londres, le 8 aot 1629:
+
+Si j'avais, dans ma jeunesse, visit en si peu de temps des contres et
+des cours si diffrentes, cela m'aurait t alors bien plus utile qu'
+l'ge o je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les
+incommodits de la poste, et mon esprit, par l'exprience et la
+connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de
+plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume
+aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps
+de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagn que de pouvoir
+mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec dlices
+toutes les belles choses que j'ai rencontres sur ma route. Cette le,
+par exemple, me parat un thtre tout fait digne de la curiosit d'un
+homme de got, non-seulement cause de l'agrment du pays et de la
+beaut de la nation, non-seulement cause de l'apparence extrieure,
+qui m'a paru d'une recherche extrme, et qui annonce un peuple riche et
+heureux au sein de la paix; mais encore par la quantit incroyable
+d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se
+trouvent dans cette cour[360].
+
+Rubens fit Londres un assez long sjour. Depuis son dpart d'Anvers,
+Gevarts avait perdu sa femme; prcdemment, la mort lui avait enlev,
+l'ge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: _Eximi spei
+puer_, dit son pitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium
+incomparabile reliquit_. C'tait sans doute pour combattre cette
+douleur ingurissable, que Gevarts avait entrepris d'tudier et de
+mditer les oeuvres de Marc-Aurle. Mais Rubens, qui connaissait bien le
+coeur humain, ne parat pas convaincu que les prceptes du prince
+philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--Je crains, lui
+crit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte
+de votre chre compagne; j'aurais d le faire immdiatement; et
+maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation
+trs-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur,
+puisqu'il vaut mieux engager oublier qu' rappeler sans cesse le
+pass. Si l'on doit esprer de la philosophie quelque consolation, il
+vous en reste une source abondante dans votre intrieur. Je vous renvoie
+au riche trsor de votre _Antoninus_, o vous avez, en conservateur
+libral, de quoi distribuer mme vos amis. Je n'ajouterai plus que ce
+pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes une poque o la
+vie n'est possible qu'en se dbarrassant de tout ce qui accable, ainsi
+que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des temptes[363]. Au
+commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tard lui crire
+depuis son arrive Londres:--Vous avez l'habitude de me prvenir
+toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention
+ mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets vous honorer et
+vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque
+seulement votre gard dans les dmonstrations extrieures, et que j'ai
+toujours pour vous la mme estime et la mme affection cordiale, ainsi
+que je vous le prouverai par des faits ds que vous me procurerez pour
+vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espre au
+moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part vos faveurs, et qui
+doit la bonne instruction que vous lui avez donne la meilleure partie
+de lui-mme, sera mon hritier et s'acquittera de toutes mes obligations
+envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en
+montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le
+mien. Pourtant, j'ai toujours trouv en lui de la bonne volont. Il
+m'est trs-agrable d'apprendre que, grce Dieu, il est maintenant
+rtabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi
+que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apporte en le
+visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son
+cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre
+honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre
+longtemps, mais de bien vivre: _Neque enim quamdiu, sed quam bene
+agatur fabula refert._
+
+Dans une autre lettre Gevarts, de Londres, le 23 novembre 1629,
+Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les
+ngociations relatives la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--Nous
+aspirons maintenant aprs l'arrive de don Carlos Coloma (l'ambassadeur
+d'Espagne), qui s'est fait prcder de ses bagages Dunkerque, et nous
+n'attendons que l'avis du dpart de l'ambassadeur d'Angleterre pour
+l'Espagne; il a maintenant reu l'ordre de se mettre en route. J'espre
+donc que nous pourrons bientt venir en personne vous servir, vous et
+nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trve, et les avis de
+Hollande donnent presque tous l'espoir du succs. Malgr le plaisir que
+me fait prouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois
+avouer que la nouvelle de notre paix ou trve m'en ferait prouver
+beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne
+m'en serait que plus agrable, et je resterais dsormais dans ma
+maison. Il termine en priant Gevarts de vouloir bien faire ses
+humbles et sincres salutations M. Rockox, ainsi qu' MM. Halmale et
+Clarisse, en leur tmoignant toute son affection[365].
+
+Hendrick Van Halmale, chevin d'Anvers[366], tait sans doute parent de
+Paul Halmale, snateur d'Anvers, que Thodore Galle appelle: _Artis
+scultori cultor et patronus_, et auquel il a ddi sa gravure de
+l'_Ecce homo_, d'aprs Rubens[367]. Quant la famille Clarisse, elle
+tait trs-lie avec celle du peintre. Philippe Rubens a clbr dans
+une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille
+Clarisse se composait de Louis Clarisse, snateur d'Anvers, et de Marie
+Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on
+dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de
+Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut infrer de
+la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est ddie, et qui reproduit le
+_Nolite timere_, ou l'apparition de Jsus-Christ aux saintes femmes,
+d'aprs Rubens. Le peintre aura sans doute reprsent dans ce tableau
+les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche
+s'envelopper dans un voile, pour viter les rayons lumineux qui
+s'chappent du corps de Jsus-Christ; elles sont suivies d'autres
+femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agrables des
+Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beaut
+fminine, mais qui n'ont rien de l'idal de Raphal, ou de la grce
+vnitienne du Titien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+ Retour de Rubens Anvers.--Son second mariage avec Hlna
+ Forment.--Il s'loigne des affaires publiques, et consacre tout son
+ temps au travail et ses amis.--Ses sentiments intimes exposs
+ dans ses lettres Peiresc.
+
+1630--1636
+
+
+Rubens tait de retour Anvers avant le mois d'aot 1630, ainsi qu'on
+le voit par une lettre du 8 de ce mois, crite par lui de cette ville
+Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'tait pas encore
+signe, mais les bases en avaient t arrtes de telle sorte, que sa
+conclusion n'tait plus douteuse. Elle fut proclame le 5 dcembre 1630,
+et dfinitivement signe ou ratifie le 17 du mme mois. cette
+occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprcier le
+gnie et le caractre de l'envoy d'Isabelle, le cra chevalier[369], et
+lui donna en mme temps la magnifique pe dont il s'tait servi pour sa
+rception.
+
+Ainsi combl d'honneurs et satisfait du succs de sa mission, Rubens,
+aspirant jouir dans sa patrie de la considration qu'il s'tait
+acquise par tant de travaux, rsolut de se donner une seconde compagne.
+Bien qu'g de cinquante-trois ans, sduit, en vritable artiste, par la
+beaut remarquable d'une de ses compatriotes, il pousa, le 6 dcembre
+1630, la jeune Hlne Forment, qui atteignait peine sa seizime anne,
+et dont il a immortalis les traits dans un grand nombre de toiles.
+
+Depuis cette poque, Rubens s'loigna peu peu des affaires publiques.
+ part une mission qu'il avait accepte de l'infante, en 1633, pour
+ngocier de la paix en Hollande, mission arrte par les tats avant
+mme l'entre de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vcut, soit
+ Anvers, soit sa terre de Steen, prs de Malines, occup, autant que
+la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses
+peintures et de ses tudes sur l'antiquit; jouissant de la socit de
+ses amis, et avant tout de l'intimit de Rockox et de Gevarts. Il
+continuait galement d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et
+Pierre Dupuy, et claircir avec eux les doutes qu'il avait sur
+certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trpieds,
+chaudrons, tables, candlabres, etc., etc. Il passait en revue les
+nouvelles dcouvertes d'antiquits, encourageait les dessins du jeune
+graveur Mellan, et, fidle son amour pour la paix, n'oubliait pas
+d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630,
+par les Impriaux, qui avaient mis mort la plus grande partie des
+habitants: Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien
+des annes la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du sjour
+dlicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370].
+
+Dans une autre lettre du 16 aot 1635, crite en italien, Rubens, aprs
+avoir entretenu Peiresc d'un procs qu'il tait forc de soutenir
+Paris, l'occasion du privilge de la vente en France de ses gravures,
+lui fait connatre qu'il espre arriver un arrangement avec son
+adversaire, et il ajoute:--Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la
+peste la chicane et toute autre espce de discussions, et j'estime que
+le voeu de tout honnte homme doit tre de pouvoir vivre avec
+tranquillit d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre
+service le plus possible et de ne faire tort personne. Je regrette que
+les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_:
+
+_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371]
+
+Dans la dernire lettre que Rubens crivit Peiresc, de Steen, le 4
+septembre 1636, l'artiste se montre trs-reconnaissant de l'envoi que
+Peiresc lui avait fait d'un dessin colori des _Noces Aldobrandines_,
+peinture antique qui fut trouve Rome dans ma jeunesse, dit Rubens,
+et admire, adore mme comme unique, par tous les amis de l'art et de
+l'antiquit.--Il informe Peiresc qu'il a vu Anvers un trs-fort
+volume intitul: _Roma sotterranea_[372], lequel lui a paru tre un
+grand ouvrage extrmement religieux, car il reprsente la simplicit de
+la religion primitive, qui, si elle a surpass le reste du monde par
+sa pit et la vrit de sa religion, le cde au paganisme antique, dont
+elle est une distance infinie, sous le rapport de la grce et de
+l'lgance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la
+publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis
+_Giustiniano_. On en parle comme d'un trs-bel ouvrage.... Mais je ne
+doute pas que chaque fait nouveau n'arrive votre muse dans toute sa
+fracheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas vous entretenir d'autre
+sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous
+accorder longue vie et sant, avec toutes sortes de prosprit et de
+contentement.--Ces voeux ne devaient point tre exaucs: Peiresc mourut
+ Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas
+le dernier regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium
+elegantiarum amator_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+ Monuments dcoratifs, peintures et cartons excuts par Rubens pour
+ l'entre Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers
+ latins composs par Gevarts pour cette circonstance.--Description
+ de quelques-unes des inventions excutes par Rubens, ou sous sa
+ direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+ goutte.
+
+1635
+
+
+Deux annes avant la mort de Peiresc, Rubens avait t oblig, sans
+s'loigner d'Anvers, de se remettre faire de la peinture politique.
+L'infante Isabelle tant morte Bruxelles, le 1er dcembre 1633, le
+roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son
+aeul Philippe II n'avait cds l'archiduc Albert et sa femme que
+sous la rserve de retour la couronne d'Espagne, dans le cas o ils ne
+laisseraient pas de postrit. Par suite de cette reprise de possession,
+Philippe IV, au commencement de 1634, avait donn le gouvernement
+gnral de ces provinces son frre unique, le prince Ferdinand, jeune
+homme d'une grande esprance, qui tait cardinal, et que, pour ce motif,
+on appelait le cardinal-infant. On tait alors au plus fort de la guerre
+de Trente ans; les Sudois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient
+avec avantage contre l'arme impriale. Le roi d'Espagne rsolut
+d'envoyer l'infant au secours de son beau-frre, Ferdinand III, roi des
+Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui
+commandait l'arme impriale. Les troupes espagnoles, ayant opr leur
+jonction avec les impriaux, et occup une forte position prs de la
+ville de Nordlingen, y furent attaques, le 5 septembre 1634, par les
+Sudois, sous la conduite de Gustave Horn, leur gnral en chef. Mais
+aprs un grand nombre d'attaques infructueuses, les Sudois furent mis
+dans une droute complte. On attribua, en grande partie, le succs de
+cette journe aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi,
+lorsqu' la fin de l'anne 1634 il vint Bruxelles prendre possession
+de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus
+brillant accueil.
+
+Averti que ce prince se rendrait Anvers au commencement du mois de mai
+1635, le conseil communal de cette ville rsolut de recevoir le
+vainqueur de Nordlingen avec le plus grand clat, et de faire dresser
+des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et
+places par lesquelles ce prince devait passer. Pour tre certain de
+russir, le snat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments
+dcoratifs, d'en surveiller la construction et d'en dcorer les diverses
+parties[374]. On ignore s'il reut un programme, ou si le snat voulut
+s'en rapporter son imagination si fconde. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il reprsenta d'une manire remarquable, l'aide de l'histoire
+et de l'allgorie, les principaux vnements contemporains, qu'il sut
+rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait attribuer au jeune prince,
+et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les voeux et les
+esprances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait
+tre compar Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui
+demandent une imagination pleine de ressources et une main qui excute
+sans hsitation, et cependant d'une manire qui plaise l'oeil. Le chef
+de l'cole d'Anvers possdait un suprme degr ces deux minentes
+qualits: jamais l'invention ne lui avait manqu; jamais l'excution ne
+lui avait fait dfaut. La galerie de Mdicis, Paris, les cartons de
+l'glise de Loches, prs de Madrid, le plafond de White-Hall,
+Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son
+gnie. Le choix du snat d'Anvers tait donc trs-heureux.
+
+Les gravures de Thodore de Tulden nous ont conserv la reprsentation
+de l'entre solennelle de l'infant Ferdinand Anvers, le 15 de mai
+1635[375]. juger les compositions de Rubens par les estampes, le
+matre dut justifier le choix de ses concitoyens, et dployer un talent
+aussi remarquable que vari. Il fit lever de nombreux monuments
+dcoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les
+ornements dont sa fantaisie se plut les embellir.
+
+ cette poque, le got des inscriptions et des devises en vers latins
+tait dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au
+respect qu'elle devait au gouverneur gnral des Pays-Bas, au vainqueur
+de Nordlingen, si elle n'avait pas fait clbrer ses vertus et ses
+exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frre, par un de ses
+potes. Gevarts, en sa double qualit de secrtaire de la ville et
+d'historiographe du roi, chut le soin de composer cette posie
+lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les penses du
+peintre, faire comprendre ses allgories, et exprimer en mme temps les
+voeux et les esprances lgitimes de la reine de l'Escaut. Gevarts tait
+d'ailleurs un latiniste de premire force, trs-capable de composer,
+dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamtres et les
+distiques destins tre inscrits ct des dessins, cartons ou
+peintures de son ami.
+
+Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donn la description des
+tableaux allgoriques appliqus aux arcs, temples et portiques
+triomphaux invents et peints par l'artiste, en citant un grand nombre
+de vers latins composs cette occasion par Gevarts. On jugera de
+l'importance de ces monuments phmres, levs en l'honneur de l'entre
+du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois
+seulement, Rubens avait fait lever, sur ses plans, sept arcs et quatre
+portiques triomphaux, qu'il avait dcors de peintures, de statues, de
+bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns
+prsentaient un dveloppement de quatre-vingts pieds de haut sur
+soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondment
+regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit
+autrement, peints par Rubens cette occasion, n'aient pas t
+conservs; ou, s'ils existent encore Anvers, qu'ils ne soient pas
+exposs avec les autres oeuvres du matre. Nous croyons ne pas nous
+tromper en avanant que ces compositions ne devaient pas tre
+infrieures, dans leur genre, aux magnifiques allgories de l'histoire
+de la vie de Marie de Mdicis. Naturellement, les vnements les plus
+mmorables du rgne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union
+de la maison d'Autriche celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs
+d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion
+catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hrsie,
+avaient fourni Rubens l'inspiration de ses principaux sujets.
+Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme.
+D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe deux faces, dress
+prs de l'htel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur
+quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses
+mtalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Prou. La partie
+suprieure reprsentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on
+voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hesprides, avec cette
+inscription:
+
+ Prtium non vile laborum.
+
+ droite et gauche, les colonnes d'Hercule, surmontes des disques de
+la lune et du soleil, avec cette allusion l'immense tendue de la
+monarchie espagnole:
+
+ Ultr anni solisque vias,
+ Oceanumque ultr.
+
+ gauche, le principal fleuve du Prou; droite, le Rio de la Plata.
+
+De l'autre ct de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne
+cueillant le fruit de l'arbre des Hesprides, avec le vers de Virgile:
+
+ ...Uno avulso non deficit alter
+ Aureus.
+
+Au-dessous, de chaque ct, des ouvriers occups travailler aux mines,
+et Vulcain prparant les mtaux; au milieu, une suite de monnaies
+espagnoles, et un mdaillon avec ces mots:
+
+ Auro, argento, ri.
+
+L'ide de l'_Arcus monetalis_ convenait bien la riche cit d'Anvers,
+que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses
+mtalliques exportes par l'Espagne de ses possessions d'Amrique. Mais
+Rubens fit lever un autre monument, qui rpondait mieux aux esprances
+et aux voeux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres
+qui dsolrent les Pays-Ras, les Hollandais, matres de la mer et jaloux
+de la prosprit d'Anvers, avaient ferm l'Escaut l'entre comme la
+sortie des navires. Cette ville, qui avait t pendant plus d'un sicle
+le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui
+d'Amsterdam, se vit bientt languir, tandis que sa rivale, grce la
+libert des mers, prenait un immense dveloppement. Le snat d'Anvers ne
+pouvait pas rester indiffrent la dcadence de la cit: il voulut sans
+doute que Rubens exprimt les plaintes de ses habitants au
+prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son
+attention d'une manire toute particulire. Que Rubens se soit inspir
+des voeux de ses compatriotes, ou que son imagination ait t au-devant
+de leurs dsirs, toujours est-il qu'il fit lever, au pont Saint-Jean,
+un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur
+soixante-dix de large, reprsentant, selon les expressions de
+Michel[377] une machine marine, par la quantit de cascades paraissant
+dcouler des superficies et extrmits du btiment. Au milieu de cet
+arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce
+dieu du ngoce, pos sur un pidestal, la manire de la statue de Jean
+de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que potique, que si,
+d'une main, il tenait son caducc, de l'autre il tendait une bourse vide
+ la ville d'Anvers, personnifie genoux aux pieds du prince
+Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevarts:
+
+ Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas,
+ O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem
+ Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi.
+
+ la droite de la ville d'Anvers parat un matelot oisif, endormi sur
+son ancre et sa barque renverse; gauche, on voit l'Escaut, sous la
+figure d'un vieillard, les cheveux ngligs, la tte couverte de
+roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une
+urne, pendant qu'un gnie dfait les chanes dont ses jambes sont
+entraves, et qu'un navire se dispose appareiller. Les autres parties
+de l'arc sont occupes par des divinits marines, des gnies ails, la
+Pauvret et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevarts, qui
+exprimaient bien les sentiments des armateurs et des ngociants
+d'Anvers:
+
+ Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis,
+ Desuetas iterum pontum decurrere puppes;
+ Pauperies procul et pallens abscedit Egestas,
+ Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem.
+ Aurea securis revocabit secula Belgis
+ Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet,
+ Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus,
+ Largaque succedet foecundo copia cornu...
+
+Ce monument, lev l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un
+grand succs, et les riches ngociants durent remercier leur illustre
+compatriote, ainsi que son lgant traducteur latin, d'avoir si bien
+dfendu leurs intrts les plus chers.
+
+Mais aux yeux de la postrit, la plus remarquable des inventions
+excutes par le peintre, dans cette circonstance, est certainement
+celle qui reprsente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, tait
+l'homme de la paix; il travailla toute sa vie la rendre sa patrie,
+et s'il ne fut pas assez heureux pour russir compltement loigner la
+guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but
+aussi utile que glorieux. La supriorit de son gnie d'artiste, qui le
+fit choisir plusieurs fois comme ngociateur entre les puissances
+belligrantes, sut admirablement profiter de l'entre du prince
+Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses voeux pour la paix, qu'il
+considrait, avec Gevarts comme le plus grand des biens[378].
+
+Rubens fit donc lever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique
+d'ordre dorique, surmont d'un dme, avec le buste double visage de ce
+dieu. De l'intrieur de l'difice, Mars, sous la figure d'un soldat
+demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une
+torche allume dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les
+portes du temple, que, d'un ct, Tisiphone, Mgre et une Harpie
+s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la
+Religion et l'Abondance, aides par l'Amour, font de vains efforts pour
+les tenir fermes. Entre les colonnes, le peintre a reprsent, avec un
+admirable contraste, droite, les malheurs et les cruauts
+insparables de la guerre; gauche, la prosprit publique que donne la
+paix. D'un ct, c'est un soldat qui trane par les cheveux une femme
+dont l'enfant est tendu ses pieds; il est suivi de la Pauvret, de la
+Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la
+paix, l'Abondance, la Richesse et la Flicit publique. Les contrastes
+entre ces diffrentes figures sont rellement admirables, et bien qu'on
+ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Thodore de
+Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un gnie d'autant
+plus grand que sa main n'a fait que rendre fidlement les sentiments les
+plus intimes et les plus vrais de son me.
+
+Toute cette composition est accompagne, comme les prcdentes, des vers
+de Gevarts. Le docte commentateur des penses de Marc-Aurle partageait
+assurment l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses
+vers expriment avec bonheur les voeux que toute la ville d'Anvers
+adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus.
+
+ O utinam, partis terraque marique triumphis
+ Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani!
+ Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas
+ Qui premit, Harpyque truces, Luctusque Furorque
+ Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus,
+ Paxque optata diu populos atque arva revisat.
+
+Plt Dieu, Prince, que, grce aux victoires par vous remportes sur
+terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus;
+que le cruel dieu de la guerre, qui depuis prs de soixante-dix ans
+opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies froces, le Deuil et
+la Fureur, soit enfin oblig de fuir chez les Thraces et dans les antres
+de la Scythie, et qu' sa place, la Paix, appele depuis si longtemps
+par nos voeux, revienne consoler les peuples et prsider aux travaux des
+champs.
+
+Malheureusement, ces voeux ne furent pas exaucs de longtemps. La guerre
+et son cortge ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocits,
+dsola pendant un grand nombre d'annes encore les Pays-Bas espagnols;
+et lorsque la paix de Westphalie fut signe Munster, en 1648, elle
+stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et
+acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers.
+
+Le prince Ferdinand se montra trs-satisfait des inventions de Rubens.
+On raconte que l'artiste ne put assister son entre triomphale, parce
+qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte.
+L'infant, qui avait connu le peintre Madrid, ayant appris la cause qui
+le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et
+prit un grand plaisir causer avec lui et examiner ce que Rubens
+appelait son Panthon, c'est--dire sa collection de tableaux, statues,
+mdailles, pierres graves, estampes et autres objets d'art et de
+curiosit[379]. Ce n'tait pas la premire visite que Rubens et reue
+d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagne de son
+premier ministre et gnralissime, le marquis Spinola, et du prince
+Sigismond de Pologne, avait honor Rubens de sa prsence, alors qu'elle
+revenait victorieuse de Brda, qu'elle avait rduite se rendre aprs
+un sige opinitre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie
+de Mdicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le
+peintre dont le pinceau avait si brillamment retrac les principaux
+vnements de sa vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+ Dernires annes de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui
+ permet.--Il s'occupe de la gravure de ses oeuvres: sa manire de
+ diriger ses lves graveurs.--Portrait de Gevarts peint par Rubens
+ et grav par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son pitaphe par
+ Gevarts.--Rgle de conduite observe par Rubens.--Rockox et
+ Gevarts.--Gnie de Rubens: accord du bon et du beau.
+
+1635--1640
+
+
+Dans les annes qui s'coulrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai
+1640, poque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et
+priv de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais ds que la
+maladie lui laissait quelque rpit, il ressaisissait ses pinceaux avec
+bonheur et se remettait peindre avec son entrain habituel. La maladie
+contre laquelle il luttait ne parat pas avoir affaibli son gnie; car
+il a excut, dans cette dernire priode de sa vie, des tableaux tout
+aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le
+clbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda
+pour Jabach, et qui fut donn par ce dernier l'glise des
+Saints-Aptres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que
+Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses
+plus beaux ouvrages. Ces mmes lettres montrent qu'il tait toujours
+accabl de commandes, auxquelles il avait peine satisfaire. Aussi
+Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de
+Rubens[381]: On n'en finirait pas, s'il fallait numrer tous les
+ouvrages de ce trs-ingnieux artiste, puisque, indpendamment de la
+fcondit de son esprit, il tait galement dou d'une habilet de main
+telle, qu'il avait achev un tableau en moins de temps qu'un autre
+aurait mis l'baucher. Il travailla de cette sorte jusqu' ce que la
+goutte tant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux
+grandes toiles; alors il se mit peindre des sujets profanes, sacrs et
+champtres sur des toiles d'une dimension mdiocre et mme petite.
+
+Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernires
+annes, se tint compltement l'cart de la politique, bornant ses
+distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilit, faire,
+aprs avoir travaill cinq ou six heures de suite, quelques promenades,
+soit cheval, soit pied, dans les faubourgs et sur les remparts
+d'Anvers, recevoir souper, dans la soire, ses amis les plus
+intimes, parmi lesquels Rockox et Gevarts n'taient pas les derniers,
+et passer la belle saison sa terre de Steen, prs de Malines.
+Jusqu' ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en
+travaillant, il se faisait lire les historiens, les potes et les
+moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Snque, si
+l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le
+pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa
+correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et
+l'histoire ancienne lui taient aussi familires que la connaissance des
+vnements contemporains et des principales langues modernes. On pourra
+se faire une ide de l'tonnante fcondit d'invention et d'excution de
+Rubens par ce fait, que le catalogue de son oeuvre[383] numre _quatorze
+cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable;
+et encore faudrait-il, pour complter ce chiffre formidable, ajouter
+ses dessins et les planches auxquelles il a travaill.
+
+On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses oeuvres
+pendant les dernires annes de sa vie. Il avait cr Anvers depuis
+longtemps une cole de graveurs, qui ne le cdaient en rien rasme
+Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs lves en peinture. Il suffit de
+rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boce de Bolswert,
+Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, gidius Sadler, Franois
+Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman,
+Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Thodore de
+Tulden, pour montrer quelle activit rgnait dans cette cole. Tous les
+genres de gravure, au burin, l'eau forte, sur bois, y taient cultivs
+et y brillaient d'un vif clat, grce la direction donne par le
+matre et l'aptitude suprieure des lves.--Comme Rubens s'tait
+fait d'excellentes rgles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses
+tableaux russissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se
+donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours
+fait, ses estampes ne le cdaient point ses tableaux pour l'accord des
+ombres et de la lumire, surtout quand elles ont t excutes par
+d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres.....
+Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont t graves de son
+vivant, ne l'ont t d'aprs ses tableaux, mais d'aprs des dessins
+trs-termins, ou d'aprs des grisailles peintes l'huile en blanc et
+noir, qu'il avait l'art de prparer et d'amener l'effet de
+clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que
+de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a crit, dans sa vie de
+Van Dyck, que Rubens s'tait souvent servi de cet lve pour lui
+prparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort port le
+croire: son pinceau dlicat et facile y tait tout fait propre..... Le
+beau gnie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le
+moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus
+lgres esquisses, ce grand matre met une me et un esprit qui dnotent
+la rapidit avec laquelle il concevait et excutait ses penses. Mais,
+lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y
+ajoute tout ce qu'un homme qui possdait, dans un minent degr, les
+diffrentes parties de la peinture, et singulirement celle du
+clair-obscur, tait capable d'imaginer pour en faire des ouvrages
+accomplis.--C'est dans cette manire qu'il composa, entre autres, le
+magnifique dessin grav par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de
+la seconde dition, publie aprs sa mort par Gevarts, des _Icones
+imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a reprsent, assis dans
+une espce de portique, les pieds appuys sur un autel votif, Jules
+Csar fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une
+Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un ct, plus bas,
+Constantin, portant l'tendard du Christ, de l'autre l'empereur
+Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des
+faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et
+entourant un globe couronn, symbole de l'immortalit.
+
+Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevarts, qui a t grav au
+burin par Paul Pontius. Le peintre a reprsent son ami assis et
+travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuye sur une table
+recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit,
+probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurle, dont le buste est
+plac sur la mme table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de
+la pice, on aperoit des livres sur une tablette: droite, l'cusson
+de ses armoiries, au-dessous duquel est crit en grec: [Grec: eis
+eanton suneilon.] Il a la tte nue et porte des
+moustaches; son cou est entour d'une norme fraise, et il est vtu
+d'une robe trs-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chane et un
+mdaillon. Sa figure est calme, rflchie, pleine d'expression et de
+mlancolie, comme il convient un homme que la perte de ses affections
+les plus chres avait oblig chercher des consolations dans l'tude de
+la philosophie stocienne[385].
+
+Aprs la mort de Rubens, arrive le 30 mai 1640, ce fut Gevarts, son
+ami de coeur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription
+destine son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles
+ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli
+jusqu'en 1755, poque o elle fut place, par le chanoine Van Parys,
+petit-neveu de Rubens par sa mre, sur le monument lev l'artiste
+dans une des chapelles de l'glise de Saint-Jacques d'Anvers. la
+diffrence d'un grand nombre d'autres pitaphes, qui attribuent aux
+morts des vertus et des qualits qu'ils n'ont jamais eues de leur
+vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle
+dit de cet homme illustre:
+
+...Qui, inter cteras, quibus ad miraculum
+ Excelluit, doctrin, histori prisc,
+ Omniumque bonarura artium
+ Et elegantiarum dotes,
+ Non sui tantum seculi, sed et omnis vi
+ Apelles dici meruit.
+ . . .
+ Pacis inter principes mox init
+ Fundamenta feliciter posuit...
+
+On a vu que Nicolas Rockox ne survcut que quelques mois Rubens, tant
+mort Anvers le 12 dcembre 1640. Quant Gevarts, le plus jeune des
+trois, il prolongea sa carrire jusqu'en 1666, et s'teignit Anvers
+en cultivant les lettres, l'ge de soixante-treize ans.
+
+On peut dire de Rockox et de Gevarts que pendant tout le cours de leur
+existence ils s'appliqurent constamment mettre en pratique cette
+rgle de conduite, que Rubens s'tait impose lui-mme[388]:
+
+ Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini.
+
+Pour tre juste envers l'illustre chef de l'cole flamande, la postrit
+doit ajouter qu'il ne s'est pas born rendre service, autant qu'il a
+pu, sans jamais faire tort personne, mais que, par les qualits de son
+coeur et de son esprit, aussi bien que par les oeuvres dues son gnie
+d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire tous ceux
+qui aiment rencontrer chez le mme homme le rare et merveilleux accord
+du bon et du beau.
+
+
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+CONSTANTIN HUYGENS,
+
+UTENBOGARD[389], LE BOURGMESTRE JEAN SIX
+
+1596--1700
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+ Originalit du gnie de Rembrandt.--Accusations diriges contre sa
+ vie et son caractre, rfutes par ses liaisons avec les hommes les
+ plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits
+ par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui ddie la premire
+ partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt
+ avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frdric
+ Henri.--Rembrandt donne un tableau Huygens.--Le receveur
+ Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop.
+
+1596--1700
+
+
+Si l'originalit dans les arts tait elle seule la marque la plus
+certaine du gnie, aucun peintre ne pourrait tre compar Rembrandt.
+Tandis que les matres les plus minents des autres coles, Lonard de
+Vinci, Michel-Ange, Raphal, le Corrge, le Titien, Rubens, le Poussin,
+Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, mme dans leurs
+chefs-d'oeuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premires
+leons, Rembrandt seul, sans aucun modle antrieur, inaugure une
+manire part, entirement due sa forte personnalit. L'idal, tel
+que l'ont conu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il
+copie et rend la nature comme il la voit, sans se proccuper de la
+beaut des formes, et ses figures peintes et graves offrent de nombreux
+types, dans lesquels le laid, et mme le difforme, ne craignent pas de
+se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une posie qui lui est
+propre, et telle est la puissance magique de son gnie, qu'elle force
+d'admirer tout ce que son pinceau a touch, tout ce que la fantaisie de
+sa pointe a produit. Pour les effets tirs de l'opposition de la lumire
+et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'gal, et
+son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'oeil et lui plat.
+Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et
+l'excution des scnes les plus opposes, telles que: la _Leon
+d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon
+samaritain_; aussi tonnant dans ses gravures que dans ses tableaux,
+Rembrandt sera toujours considr, tant que vivront ses ouvrages, comme
+un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses oeuvres, si loignes
+du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa varit,
+sous la main et l'imagination de l'homme, sa beaut dans tous les
+genres. Sa manire plat surtout notre poque, peu porte la
+recherche du beau idal, et peut-tre trop dispose en toutes choses
+au ralisme.
+
+Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390],
+Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'loge de son talent, ont
+beaucoup rabaiss son caractre. Copies par leurs successeurs[392],
+sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions
+malintentionnes ont prsent l'artiste hollandais comme un homme plus
+que bizarre, irritable, avare l'excs, menteur, et presque faussaire,
+pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu' la folie.
+Ces accusations nous ont toujours paru trs-extraordinaires; nous ne
+pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventes plaisir pour
+faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas t
+exempt de quelques-uns des dfauts qu'on lui reproche, nous croyons
+qu'ils ont t singulirement exagrs par l'envie et la haine, ces deux
+harpies qui s'attachent toujours faire expier au gnie sa supriorit.
+Grce aux recherches de quelques amis des arts et de la vrit, qui ont
+remont jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumire commence
+se faire sur la vie et le caractre de Rembrandt. De notre ct, nous
+oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes
+livr, nous permettent de rfuter, en grande partie, les tristes
+calomnies qui ont poursuivi la mmoire de l'artiste jusqu' nos jours.
+Elles nous ont montr Rembrandt li, jusqu' l'intimit, avec les hommes
+les plus considrs et les plus recommandables de son temps, et
+jouissant lui-mme de toute leur estime et de toute leur affection. Sans
+doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la
+vritable cause ne nous parat pas jusqu'ici avoir t explique d'une
+manire satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour
+faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant
+son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions
+contribuer, pour notre faible part, rhabiliter la mmoire, trop
+longtemps calomnie, de ce grand artiste.
+
+Parmi les personnages dont les noms sont cits par les biographes de
+Rembrandt, nous en avons distingu trois, qui ont vcu avec lui sur le
+pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus
+honorables.
+
+Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le
+pre de l'illustre physicien, et que la clbrit de son fils a un peu
+trop fait oublier. Il tait cependant par lui-mme remarquable plus
+d'un titre: homme d'tat distingu, il cultivait les lettres latines et
+hollandaises[393], et il runissait l'exprience des affaires au savoir
+et au got des belles choses. Attach, comme secrtaire et conseiller
+intime, aux stathouders Frdric-Henri, Guillaume II et Guillaume III,
+il les servit avec dvouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie.
+
+Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des
+relations avec les principaux matres de son temps. Van Dyck a fait son
+portrait, qui est grav dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a
+clbr cette gracieuset du peintre par le distique suivant:
+
+ Hugenium illustres inter mirare? Paranda
+ His umbris lucem qu daret umbra fuit.
+
+Pourquoi vous tonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes
+illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui ft mieux ressortir
+ces lumires? Il a aussi clbr le gnie de Van Dyck et son livre des
+portraits par deux autres distiques insrs dans ses oeuvres
+latines[394].
+
+On trouve, dans le mme ouvrage, l'pitaphe du peintre Mireveldt, dont
+il vante le talent, et qui, dj mourant, avait peint son portrait,
+ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395].
+
+On voit, en outre, qu'il tait li avec le peintre jsuite Daniel
+Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les
+gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a clbres dans
+trois petites pices latines[397].
+
+Constantin Huygens n'tait pas moins sincre admirateur des ouvrages de
+l'antiquit que des tableaux de l'cole hollandaise: c'est lui que
+Jean de Bisschop (_Episcopius_) a ddi la premire partie de son
+recueil de gravures de statues antiques[398].
+
+Dans cette ddicace, l'auteur considre Constantin Huygens comme un
+grand amateur d'art, et il l'appelle: _Pictur studiosus_. Partisan de
+l'tude de l'antiquit, qu'il prfre celle de la nature, Jean de
+Bisschop s'efforce de dmontrer, en s'appuyant sur l'exemple de
+Michel-Ange, de Raphal et du Poussin, que l'antiquit, ayant fait
+choix, dans la nature humaine, de tous les modles les plus beaux, doit
+tre considre comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les
+artistes.
+
+La premire partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches graves
+par lui-mme, mais dessines par diffrents artistes d'aprs les plus
+belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du
+belvdre, le Laocoon, deux des fils de Niob, l'Antinos, etc. Ces
+gravures ne sont accompagnes d'aucun texte explicatif, sauf la
+ddicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait
+l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes la connaissance et
+l'tude des plus beaux modles que l'antiquit nous a laisss. Mais il
+est regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la
+puret des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles
+et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique,
+sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un
+certain mrite.--La ddicace d'un pareil ouvrage Constantin Huygens
+prouve qu'il connaissait bien les oeuvres de l'art antique, et qu'il
+tait capable d'en apprcier la beaut.
+
+D'un autre ct, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait
+dignement apprci le gnie du peintre hollandais.
+
+On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps,
+recherch les oeuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique
+d'encourager celles closes dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut
+dire que leur inclination personnelle les y portait galement. Placs
+la tte du gouvernement d'une nation qui a vu natre et fleurir un si
+grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders
+auraient-ils pu ne pas partager le got de leurs concitoyens pour les
+oeuvres si varies, si naturelles et si brillantes de l'cole
+hollandaise? Aussi s'appliqurent-ils runir des tableaux des
+principaux matres. Rembrandt tait trop connu, lorsqu'il vint s'tablir
+ Amsterdam, en 1630, pour ne pas tre signal l'attention des princes
+de Nassau. Ce fut, ce qu'il parat, Constantin Huygens, conseiller
+intime et secrtaire du stathouder Frdric-Henri, qui servit
+d'intermdiaire entre le prince et l'artiste. On a publi, dans ces
+dernires annes[399], les lettres de Rembrandt adresses Huygens, et
+relatives deux des cinq tableaux que Rembrandt avait excuts pour le
+stathouder.
+
+Ces tableaux reprsentent une suite de sujets tirs de la Passion de
+Jsus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_,
+l'_Ensevelissement_, la _Rsurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de
+Rembrandt Constantin Huygens n'ont rapport qu' l'_Ensevelissement_ et
+ la _Rsurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la
+premire que Rembrandt esprait obtenir de Son Altesse pas moins de
+mille florins, pour chacune de ces toiles;--mais que si Son Altesse
+pense qu'elles ne mritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant
+son bon plaisir; se fiant au got et la discrtion de Son Altesse, il
+se contentera de cela avec reconnaissance.
+
+Le prix demand par le peintre fut rduit six cents florins, pour
+chaque tableau, et la seconde lettre Huygens, crite, dit Rembrandt,
+sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientt
+parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt rclamait les
+intrts, par la raison qu'on les avait pays d'autres.
+
+Enfin, dans la troisime lettre, la seule dont la date soit rapporte,
+et qui est crite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit
+Huygens: Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme
+j'tais occup emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir
+encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait Son Altesse, il voulait
+bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous
+prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux
+tableaux, et que j'en reoive l'argent au plus tt, vu qu'il me serait
+extrmement utile en ce moment.
+
+Ces lettres montrent, il est vrai, le dsir trs-vif qu'avait Rembrandt
+d'tre pay promptement; mais il y a loin de l au reproche mrit
+d'avarice et de cupidit. Au contraire, on voit qu'il accepte la
+rduction du prix qu'il avait fix, et qu'il ne rclame point contre le
+refus des intrts.
+
+Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait la cour, M. de Zuylichem,
+s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Ds le 17 fvrier
+1639, et sur son attestation, il lui fit dlivrer, au nom du prince, une
+ordonnance de paiement de 1244[400] florins, pour les deux tableaux
+reprsentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Rsurrection_ de
+N.-S. Jsus-Christ, excuts par lui et livrs Son Altesse. Ainsi,
+les intrts ne furent point allous.
+
+Ces deux tableaux, avec les trois autres, aprs avoit fait partie
+pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un
+sixime du mme matre, l'_Adoration des bergers_, la Pinacothque de
+Munich[401].
+
+Pour tmoigner sans doute sa reconnaissance M. de Zuylichem, Rembrandt
+voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il rsulte du
+commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conue:
+
+Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agrable
+missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre
+affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de
+mon ct, je me trouve oblig de vous rendre service et amiti. C'est
+par suite de cette affection que, malgr vos rserves, je vous envoie la
+toile ci-jointe, esprant que vous ne la refuserez pas, car c'est le
+premier souvenir que je vous donne. Cette lettre suffirait elle seule
+pour rfuter le reproche d'avarice pousse l'extrme que l'on a
+souvent adress au peintre; car un avare ne donne point ce dont il
+espre tirer un profit. Bien qu'il ft li avec M. de Zuylichem, auquel
+il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont
+racont de sa cupidit et t vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas
+fait, mme un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre
+trs-cher.--On ignore galement et le sujet de ce tableau et ce qu'il
+est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent
+l'affection cordiale que l'artiste portait Constantin Huygens, et les
+bons offices que le grand seigneur s'efforait de rendre au peintre.
+
+Indpendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait
+grav un charmant portrait du prince Frdric-Henri, alors qu'il n'tait
+encore qu'enfant. On croit qu'il l'excuta par l'entremise du pote de
+Cats, prcepteur du jeune prince, avec lequel il tait li, et dont il a
+galement grav un fort beau portrait[402].
+
+Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque
+l'opinion l'appui de sa rclamation des intrts du prix de ses
+tableaux, et qu'il montre dispos le payer sur sa recette, tait un
+des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses oeuvres que M. de
+Zuylichem. Trsorier des tats de Hollande pour le territoire
+d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune runir des
+objets rares et prcieux, et principalement des gravures et des dessins.
+C'est lui que Jean de Bisschop a ddi la seconde partie de ses
+_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de
+cette courtoisie. La premire, c'est parce que Utenbogard a mis sa
+disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses
+qu'il possde: c'est donc un devoir pour lui de faire connatre au
+public o il a trouv ce trsor. La seconde raison, c'est afin
+d'attester tous que Utenbogard connat parfaitement la valeur de
+toutes ces rarets (_elegantiarum_), et qu'il est dou d'un got sr,
+joint au dsir de laisser voir ses collections tous les amis de
+l'art.--Bisschop s'lve avec force contre ces collectionneurs
+souponneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils
+possdent, en rservent la jouissance pour eux seuls.--Quelle chose
+odieuse, quel aveuglement, s'crie-t-il, n'est-ce point de moins estimer
+ce que l'on possde, par cela seul qu'un autre aura la mme chose!
+Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumire du jour, de
+la douceur de l'air, de la fracheur d'une source, de l'usage d'une voie
+publique, parce que vous seriez appel seul en jouir?
+
+Rembrandt tait aussi attach au trsorier des tats de Hollande qu'au
+conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, excut une
+belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que
+Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a reprsent une seconde fois
+dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appel le _Peseur
+d'or_[403].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+ Gloire de la Hollande aprs la paix de Munster.--L'htel de ville
+ d'Amsterdam, bti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son
+ ducation.--Le pote Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
+ tragdie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
+ bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-pre de
+ Six, et la _Leon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes
+ ddies Six par J. de Bisschop.--Obscurit des dernires annes
+ de Rembrandt.--Mort de Six.
+
+1618--1700
+
+
+C'tait alors l'poque la plus glorieuse des annales de la Hollande:
+aprs une lutte acharne de prs d'un sicle, dans toutes les parties du
+monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la
+patrie et de la libert, venait de forcer le faible et incapable
+descendant de Charles-Quint signer une paix humiliante, dans laquelle,
+en dpit de l'inquisition espagnole, il avait t oblig d'admettre la
+libert de conscience, la libert du commerce maritime et l'indpendance
+absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la libert, pour
+lesquelles cette poigne d'hommes indomptables avait combattu et
+souffert avec tant de persvrance, triomphaient enfin du despotisme uni
+ l'intolrance. Les tats gnraux de Hollande avaient ainsi ralis le
+voeu de leur devise nationale: _Concordia res parv crescunt_.
+
+La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le trait de
+Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaits
+le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la
+fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrept maritime et de
+ses richesses, la cit d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir son
+commerce, d'autant plus florissant qu'il tait devenu plus sr par suite
+de l'abaissement de la puissance espagnole.
+
+Aussi, presqu'au moment mme o fut signe la clbre paix de
+Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam rsolut de faire
+construire un nouvel htel de ville, dont la fondation rappelt cet
+vnement mmorable. Il voulut que sa grandeur et sa beaut fussent
+dignes d'une cit qui tait alors considre par toutes les autres, sans
+mme en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le
+corps de ville d'Amsterdam s'tait toujours distingu par son
+patriotisme. la tte, pendant la guerre, du mouvement de rsistance
+dirig contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe,
+honorer la mmoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers,
+avaient donn le signal de la rsistance l'oppression trangre. Le
+conseil de ville fit donc graver sur la premire pierre de l'difice
+l'inscription suivante: Le IV des calendes de novembre de l'an 1648,
+jour auquel fut termine la guerre qui durait depuis plus de
+quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les
+parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants
+rois Philippe d'Espagne; et aprs que la libert de la patrie et la
+religion eurent t affermies sous les auspices des seigneurs
+bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre
+Schaep, cette pierre fut pose par les fils et descendants desdits
+seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet difice[404].
+
+Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la
+construction. On sait que cet artiste s'est illustr par ce monument,
+dont la masse imposante donne une haute ide de la richesse et de
+l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa dcoration
+intrieures rpondent sa faade principale, et il a t orn de
+peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renomms
+de cette poque.
+
+Jean Six n'tait encore que secrtaire de la ville d'Amsterdam, lorsque
+fut commence l'rection du nouveau palais municipal. Mais il parat
+certain qu'il fut charg avec ses collgues de veiller l'excution des
+travaux.
+
+Il tait n Amsterdam en 1618. Son pre avait fond ou augment le
+patrimoine de la famille par d'heureuses spculations commerciales, et
+il transmit son fils une grande fortune, jointe une considration
+mrite. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces
+avantages, et de prendre part l'administration des affaires de sa
+ville natale. Il fit d'excellentes tudes, et comme la nature l'avait
+dou pour la posie et les lettres d'une aptitude toute particulire, il
+fut bientt cit parmi ses condisciples comme donnant les plus belles
+esprances. Il les ralisa pendant sa longue carrire, en cultivant les
+lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs oeuvres.
+
+Parmi les potes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre
+Vondel, le vritable crateur de la tragdie hollandaise, qui a
+galement laiss dans d'autres genres des oeuvres trs-remarquables. La
+fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les
+pays-Bas avait fait natre, comme il arrive presque toujours en pareille
+circonstance, des crivains et des potes qui marchaient la tte du
+mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprcier leur talent,
+encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue
+hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un
+pays qui comptait la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le
+fondateur du droit des gens europens, l'loquent dfenseur de la
+libert des mers; Vondel, le pote inspir de tant de tragdies, d'odes
+et de satires; Christian Huygens, l'mule de Descartes et de Newton, et
+Rembrandt, l'incomparable matre du clair-obscur, un tel pays,
+disons-nous, n'avait rien envier aucun autre.
+
+Le succs des tragdies de Vondel dtermina sans doute Jean Six
+composer sa pice de _Mde_[405]; nous ignorons si elle fut reprsente
+sur le thtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu
+lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'oeuvre le plus
+populaire de Vondel, ddi par lui Grotius. Les critiques s'accordent
+ louer la puret de style et la beaut des vers de Jean Six; quant
+l'intrt dramatique, bas sur l'amour ddaign, la jalousie et la
+vengeance de Mde, il tait en rapport avec les ides des amateurs de
+tragdie, vers le milieu du dix-septime sicle.
+
+Ce qui, notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la
+tragdie de Six, c'est la part que prit Rembrandt sa publication. Il
+composa, pour tre mise en tte de cette pice, une eau-forte,
+reproduisant sa manire le sujet de la pice. Elle reprsente, dit M.
+Charles Blanc[406], l'intrieur d'un temple orn de colonnes et rempli
+de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la
+droite, entre deux colonnes, parat la statue de Junon, au-devant de
+laquelle est un autel, o s'lve la fume d'un sacrifice que le pontife
+du temple va faire la desse. Aux pieds du prtre sont deux figures
+genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on clbre le mariage. On
+remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre,
+un escalier double rampe, vers lequel s'avance une figure qui parat
+tre celle de Mde. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini
+avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au
+bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par
+ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt
+F._ 1648.
+
+Cette gravure est bien dans la manire du matre; mais les costumes et
+l'architecture du lieu de la scne ne laisseraient gure deviner, si on
+ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la reprsentation d'un sujet tir
+de l'histoire des temps fabuleux de la Grce. Les personnages sont
+coiffs de cet norme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne
+savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs
+d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux
+comme au moyen ge; un dais est suspendu au-dessus de la tte des poux;
+dans le fond droite, deux fentres vitres clairent ce singulier
+spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachs une
+tringle et presque entirement ouverts, laissent voir toute cette
+crmonie. Il parat que Rembrandt composa cette gravure de pure
+fantaisie, et sans vouloir reprsenter une des scnes de la pice de
+Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse
+n'est pas clbr sous les yeux des spectateurs.--Aprs tout, cette
+estampe, comme un certain nombre d'autres du matre, nous parat plus
+curieuse que belle; mais elle prouve l'amiti que l'artiste portait
+notre bourgmestre.
+
+Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que
+subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean
+Six, une des plus tonnantes oeuvres du matre, et dont les meilleures
+preuves, dj trs-recherches du temps de Mariette[407], sont portes
+aujourd'hui dans les ventes des prix fabuleux. Le bourgmestre, vtu
+comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et
+des bas de soie noirs, est debout, tte nue, appuy sur le soubassement
+d'une fentre gothique, ouverte derrire lui, de manire prsenter en
+avant ses pieds un peu carts, tandis que son corps pench, ses paules
+et sa tte entrent dans l'paisseur de l'embrasure. Il tient dans ses
+deux mains un livre ou manuscrit, qu'il parat lire avec la plus grande
+attention. Sur une table, droite, on voit son manteau, son pe et son
+baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entasss. Un
+tableau, cach moiti par un rideau entr'ouvert, et dont il est
+difficile de distinguer le sujet, est appendu la muraille, au-dessus
+de la table. Un pais rideau, sa gauche, est tir pour laisser
+pntrer dans la chambre, par l'ouverture de la croise, la vive
+lumire du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands,
+une partie du bras et du poignet gauche, se dtachent en clair sur tout
+le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entirement dans
+l'ombre, l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit
+cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, t._ 29, _Rembrandt_,
+1647.
+
+Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux,
+Rembrandt ait reprsent des personnages lisant, clairs par la lumire
+qui entre dans une chambre par une ouverture place derrire eux. On
+voit dans son oeuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de
+portraits excuts de cette manire, tandis que les _Deux philosophes en
+mditation_, du muse du Louvre[408], nous montrent la lumire clairant
+l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle
+pntre par derrire. Entrant ainsi dans la pice o l'artiste plaait
+ses personnages, la lumire, sous son pinceau comme sous sa pointe,
+produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions
+saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu galer,
+et qui sont le cachet de son gnie.
+
+Nous ignorons quelle circonstance est d le portrait de Jean Six; la
+planche en fut-elle paye au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser
+son ami ce tmoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un
+tableau Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point.
+Mais il est certain qu'une troite intimit unissait l'artiste et le
+bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimit, un
+album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt.
+Ce fait confirme toute la familiarit de leurs relations.
+
+Dans le catalogue de l'oeuvre de Rembrandt, Gersaint[410] raconte qu'un
+jour, Rembrandt tant la campagne du bourgmestre, un valet vint les
+avertir que le dner tait prt. Au moment o ils allaient se mettre
+table, ils s'aperurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le
+bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le
+village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et
+qui avait, lui, le caractre vif, paria avec son ami Six qu'il graverait
+une planche avant que ce domestique ft revenu. La gageure fut accepte,
+et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prtes au vernis,
+il en prit aussitt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du
+dedans de la salle o ils taient. En effet, la planche fut acheve
+avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari. Nous ignorons o
+Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages
+gravs par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_.
+
+On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de
+la ville d'Amsterdam la campagne du bourgmestre Six, qui inspirrent
+ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait galement le
+receveur Utenbogard sa maison de campagne, dont il a laiss une vue
+grave. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reu dans
+son habitation des champs, situe au bord du canal, entre La Haye et
+Leyde, et qu'il a clbre dans son pome en hollandais, sous le nom de
+_Hofwyck_, c'est--dire _fuite de la cour_.
+
+Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses
+autres tableaux. Nous avons admir, l'exposition de Manchester, la vue
+d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect tait saisissant de
+tristesse et de vrit. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres
+oeuvres.
+
+Les lettres de l'artiste Constantin Huygens, ses relations avec le
+receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote raconte par
+Gersaint, tout rfute de la manire la plus premptoire ce que dit
+Descamps[412] du matre hollandais, avec une lgret d'apprciation qui
+prouve bien qu'il ne comprenait pas le vritable gnie de
+Rembrandt:--Si ce peintre, dit-il, avait vcu avec des gens d'esprit,
+quelle diffrence n'aurions-nous pas trouve dans ses ouvrages! Il
+aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de
+noblesse, il aurait perfectionn ce got naturel, ce gnie de peintre,
+dont chaque touche de pinceau et de pointe dcle en lui le caractre.
+Le bourgmestre Six a essay, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le
+monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la
+complaisance de se plier au caractre du peintre, pour acqurir sa
+confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne
+changea point: il n'aimait que la libert, la peinture et
+l'argent.--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il
+se ft mis vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manire si
+vante au sicle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses
+oeuvres seraient aujourd'hui relgues aux derniers rangs, tandis que,
+grce la libert qu'il a aime, la fantaisie qui a dirig son
+pinceau et sa pointe, il est rest le chef de l'cole hollandaise, et
+l'un des plus grands matres de l'art.
+
+On a suppos[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de
+_Simon au temple_, qui passe pour sa premire grande peinture; mais la
+date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapproche de celle de la
+naissance de Jean Six, en 1618, rfute cette hypothse.
+
+Le Catalogue du muse du Louvre[414] indique l'admirable tableau des
+_Plerins d'Emmas_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six,
+dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage
+avait t fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie
+cette supposition.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a compos sa clbre _Leon
+d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-pre de notre
+bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de
+Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que
+quatorze ans cette poque.--Ce chef-d'oeuvre, dit la description en
+franais qui accompagne les principaux tableaux gravs au trait, du
+muse royal de La Haye[415], reprsente la _Leon d'anatomie_ du
+professeur Tulp Amsterdam. Il est assis, la tte couverte d'un large
+chapeau et tenant la main un instrument de chirurgie; il enseigne
+cette science ses amis et lves, au nombre de sept. Il donne sa leon
+sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du
+professeur indique qu'il instruit ses lves, qui l'coutent avec la
+plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, l'ge de
+trente ans, pour le professeur Tulp, qui tait son protecteur, fait voir
+qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des ttes,
+l'expression caractristique de chaque personnage, qui tous fixent
+leur attention sur le mme objet, le calme du matre, la proccupation
+des lves, tout est historique dans cette collection de portraits. La
+belle excution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la
+magique puissance, la manire de grouper les figures, leur gradation par
+rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la
+teinte livide du cadavre, le style tout la fois large et fini, le
+dessin correct du cadavre, vu en raccourci du ct droit du tableau,
+tout enfin fait de cette production le chef-d'oeuvre de Rembrandt. Ce
+tableau, donn par Tulp la corporation des chirurgiens d'Amsterdam,
+tait autrefois plac au thtre anatomique de cette ville, et
+appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration
+dsira s'en dfaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000
+florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un
+des principaux ornements.
+
+Si, La Haye, on considre la _Leon d'anatomie_ comme le chef-d'oeuvre
+de Rembrandt, on pourrait bien, Amsterdam, lui prfrer la _Ronde_ ou
+_Garde de nuit_, cette scne o la vie clate avec autant d'entrain, de
+mouvement et de vrit, que la mort fait sentir son calme et sa gravit
+dans la dmonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, o le
+mme matre pouvait excuter, dans des styles entirement opposs, deux
+chefs-d'oeuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie;
+l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise.
+
+C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura d, selon toute apparence, de
+se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le
+beau-pre aura pu rendre la mmoire de son gendre.
+
+ la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de
+Bisschop. Aprs avoir publi ses planches des plus belles statues
+antiques, ce graveur voulut galement faire connatre ses concitoyens
+les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc La Haye,
+en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'aprs diffrents
+matres, et il en offrit la ddicace Jean Six, alors bourgmestre
+d'Amsterdam, en faisant prcder ce recueil du portrait de notre
+amateur. Il parat que le graveur vivait dans la familiarit de Jean
+Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait
+d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa
+ddicace:--De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la
+peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer mon
+oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours
+chercher, autant qu'on le peut, rendre le beau.--Partant de ce point,
+Bisschop explique sa manire ce que c'est que la beaut du corps
+humain, dans son ensemble et dans ses diffrentes parties. S'appuyant
+sur l'exemple des grands matres, tels que Michel-Ange, Raphal et le
+Poussin qui ont le mieux russi l'exprimer, il conclut qu'il est utile
+d'offrir au public des modles tirs de leurs ouvrages. Dans un passage,
+qu'on dirait dirig contre Rembrandt, il blme nergiquement les
+artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid
+et le difforme, dans toute leur triste ralit. Il croit que cette mode
+passera. Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des
+fleurs nouvelles; mais la vrit, fille du temps, finit toujours par
+triompher. En passant, le graveur fait l'loge de Van Campen, dans des
+termes tels, qu'on peut en infrer que l'illustre architecte tait li
+avec Six, et que celui-ci avait contribu l'rection du nouvel htel
+de ville d'Amsterdam.
+
+Les dernires annes de la vie de Rembrandt sont enveloppes d'une
+obscurit qui n'a pas encore t claircie. Les uns attribuent les
+malheurs qui vinrent l'accabler des expriences d'alchimie, dans
+lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le
+compte des difficults du temps la diminution de ses ressources; il en
+est, enfin qui inclinent croire que la manie qu'il avait d'acheter
+tout prix des objets rares et prcieux, a t la seule et vritable
+cause de sa ruine. Cette dernire supposition nous parat la plus
+vraisemblable, si l'on considre l'tat de son mobilier, vendu aux
+enchres par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417].
+Quoiqu'il en soit, on a accus les amis de Rembrandt de l'avoir
+abandonn compltement, en laissant vendre tout ce qu'il possdait. Rien
+ne prouve cette allgation: en ce qui concerne Six, son caractre, sa
+bienveillance, sa conduite dans la vie prive, tout doit faire supposer,
+au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage
+son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on
+n'oblige que ceux qui consentent recevoir un service, et Rembrandt
+tait de ces natures part, poussant l'amour de l'indpendance jusqu'
+refuser mme les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer
+avec justesse, qu'aprs la vente de tout ce qu'il possdait, Rembrandt,
+aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa
+cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art;
+ainsi que la science, il est un ornement dans la prosprit, un refuge
+et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail
+avec une ardeur nouvelle; mais il s'loigna tellement du monde, qu'on
+fut longtemps dans une complte incertitude sur l'poque et le lieu de
+sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, Amsterdam, qu'il n'avait
+pas quitte[419].
+
+Lorsque l'on considre que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mmoire
+de Vondel, fit graver sur son tombeau: _Vir Phoebo et Musis gratus,
+Vondelius hic est_;--cet homme cher Phoebus et aux Muses, Vondel est
+l, il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonn Rembrandt.
+
+Jean Six mourut Amsterdam en 1700, plus de trente annes aprs le
+peintre.
+
+L'impartiale postrit est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour
+l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir,
+grce surtout son portrait grav; de Rembrandt, elle ne se lasse point
+d'admirer le gnie, par lequel il revit dans ses oeuvres: la mort a
+emport et fait oublier tout le reste.
+
+
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+BILIBALDE PIRCKHEIMER[420]
+
+1470--1530
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+ Illustration ancienne Nuremberg de la famille
+ Pirckheimer.--ducation de Bilibalde, termine en Italie.--Son
+ retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois
+ l'arme de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre
+ les Suisses.
+
+1470--1499
+
+
+Lorsqu'en parcourant l'oeuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de
+Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas
+ce personnage, que cette tte vulgaire, ces traits gros et communs,
+cette physionomie inculte reprsentent un des hommes les plus distingus
+du seizime sicle, un ngociateur habile, un jurisconsulte clair, un
+savant d'une instruction profonde, un amateur dlicat des beauts de
+l'art. Le nom du snateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est
+ peu prs inconnu en France; ses oeuvres latines, relgues sur les
+rayons de quelques bibliothques publiques, ne s'y lisent plus; la part
+qu'il a prise aux vnements dont sa patrie a t le thtre l'poque
+de Luther et de la rforme, son influence sur les lettres et sur les
+arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son
+existence, est depuis longtemps teint et effac de ce ct-ci du Rhin.
+Il n'en est pas de mme en Allemagne, et particulirement Nuremberg:
+la mmoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'clat qui
+s'attache aux illustres renommes; et si l'on ne s'occupe plus de sa
+carrire politique, son souvenir, associ celui d'Albert Durer, vit
+insparable de celui du grand artiste, dont il a t le Mcne et l'ami.
+ Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on rpte encore cette
+phrase d'rasme:
+
+_England hat seine Morien_; _Deutschland seine
+Pirckheimerinnen_[421].--L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses
+Pirckheimer.
+
+Bilibalde Pirckheimer naquit Nuremberg en 1470[422]; il descendait
+d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles
+patriciennes de cette ville. Un de ses aeux, Jean, avait t, dans le
+treizime sicle, premier snateur de cette rpublique; il surpassait en
+richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son
+instruction, dans un sicle o toutes les connaissances taient,
+trs-peu d'exceptions prs, concentres entre les mains du clerg.
+Conrad Pirckheimer, bisaeul de Bilibalde, Jean, son aeul, et Jean, son
+pre, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres
+que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentes dans le
+commerce. Les relations trs-tendues de leurs affaires avaient attir
+depuis plusieurs sicles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi
+dans leur jeunesse les cours des plus clbres universits, et nous
+trouvons dans les oeuvres de Bilibalde[423] le diplme de docteur en
+droit civil et canonique, dlivr par l'universit de Padoue, le 2 aot
+1465, Jean Pirckheimer, son pre. Ces fortes tudes valurent Jean
+Pirckheimer la faveur de l'vque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de
+ses conseillers et l'employa dans plusieurs ngociations importantes. Sa
+rputation de sagesse tant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavire, ce
+prince voulut galement l'attacher ses conseils, et bientt l'archiduc
+Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empress le consulter.
+Pour donner une gale satisfaction ces deux princes, Jean Pirckheimer
+passait six mois la cour de Munich et six mois celle d'Inspruck. Le
+jeune Bilibalde accompagnait son pre ces deux cours, tout en tudiant
+les langues anciennes, les mathmatiques et la musique, art pour lequel,
+selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulires.
+
+Lorsqu'il eut atteint sa vingtime anne, son pre rsolut de l'envoyer
+en Italie terminer ses tudes, commences en Allemagne; il partit donc
+pour cette belle contre, qui attirait alors de toutes les parties de
+l'Europe les jeunes gens dsireux de puiser les sciences leurs sources
+les plus pures. Bilibalde, guid par les traditions de sa famille, se
+rendit d'abord Padoue. L, attentif aux leons d'un Grec, nomm
+Creticus, il se sentit entran vers l'tude presque exclusive de la
+langue d'Homre, jusqu' ce point de ngliger le droit civil et le droit
+canonique, que son pre, en homme positif, considrait comme plus utiles
+ la future carrire qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de
+quitter Padoue, et d'aller continuer ses tudes l'universit de
+Pavie[424], o florissaient alors les jurisconsultes les plus clbres:
+Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit
+les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la
+langue italienne, qui lui devint bientt aussi familire que sa langue
+maternelle. Il se livra, en outre, l'tude de la thologie, des
+mathmatiques, de l'astronomie, de la gographie, de l'histoire, et
+mme de la mdecine.
+
+Aprs sept annes entirement consacres ces travaux, Bilibalde fut
+rappel par son pre en Allemagne. Il le trouva, retir Nuremberg,
+ayant abandonn ses fonctions publiques, pour se livrer entirement
+l'administration de son immense fortune. Quant lui, aprs avoir eu
+l'ide de s'attacher la cour de Maximilien Ier, empereur
+d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises,
+rflchissant que les richesses de son pre devaient lui assurer un
+opulent hritage, il renona bientt ce projet et rsolut de rester
+dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins
+que rclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il
+pousa une jeune fille, nomme Crescentia, non moins distingue par ses
+vertus que par sa beaut. Aussitt aprs son mariage, Bilibalde fut
+admis au snat de Nuremberg, dont les portes taient fermes aux
+clibataires, d'aprs les lois de la ville, et il commena ainsi
+prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les
+lettres.
+
+Il jouissait de ce repos honorable, le voeu du sage, _otium cum
+dignitate_, lorsqu'une circonstance imprvue vint l'arracher ce calme
+philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la
+vie des camps.
+
+L'empereur Maximilien Ier, hritier des prtentions et des rancunes
+du duc de Bourgogne, croyait avoir se plaindre des Suisses; il
+rsolut de leur dclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le
+commencement du printemps de l'anne 1499, il rassembla une arme sur
+les bords du lac de Constance, et fit appel toutes les villes soumises
+ la suzerainet de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent lui
+fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernire
+rpondre cet ordre; elle s'empressa de lever et d'quiper quatre cents
+fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros
+canon, et huit chars ou quipages, pour porter les provisions et les
+bagages. Mais il fallait un chef ce petit corps d'arme: le snat
+nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antcdents ne semblaient
+pas dsigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigu, et
+montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni une
+prudence non moins digne d'loges. Mais, ce qui est noter, c'est qu'il
+crivit en latin la relation dtaille de cette guerre[425], dont
+l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le
+rcit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la
+composition des deux armes, sur leurs mouvements, sur le dfaut d'ordre
+et de discipline des troupes impriales, sur la pnurie des vivres,
+manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de
+notre temps, la Confdration suisse, soutenue par le patriotisme de
+ses enfants, savait repousser, grce ses montagnes, ses dfils,
+ses lacs et ses rivires, les attaques d'ennemis beaucoup plus
+nombreux que ses dfenseurs.
+
+Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'ide de l'acharnement avec
+lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux
+jeunes filles de l'Helvtie. Comme on n'employait plus ni hrauts
+d'armes, ni parlementaires pour tablir des communications entre les
+deux armes, on se servait de vieilles femmes ou de trs-jeunes filles
+pour changer des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut
+charge par ses compatriotes de porter une lettre Maximilien. Pendant
+que l'empereur examinait la dpche, la jeune messagre tait reste au
+milieu du camp, entoure de soldats allemands, qui lui adressrent
+diverses questions. Les uns lui demandrent ce que faisaient les Suisses
+dans leur camp? Ils attendent que vous osiez les attaquer,
+rpondit-elle.-- un autre qui voulait savoir le nombre de leurs
+soldats: Ils sont, dit-elle, assez pour vous rsister et vous
+repousser. Comme ils insistaient de nouveau pour connatre leur nombre:
+Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance,
+ils vous ont si bien mis en fuite; moins, ajouta-t-elle, que votre
+fuite prcipite ne vous ait obscurci les yeux. Un des soldats l'ayant
+menace de la tuer, et tirant son pe pour la frapper: Tu es un homme
+bien brave, un grand hros, dit-elle sans s'mouvoir, toi qui menaces
+de mort une jeune fille sans dfense. Mais puisque tu as une si grande
+envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement
+qui pourrait rpondre ton appel et rabattre ta frocit[426].
+
+La relation de Pirckheimer, crite chaque jour de son camp, donne une
+triste ide de la cruaut de cette guerre, des reprsailles exerces par
+les deux partis, en un mot, de la misre dans laquelle l'abus de la
+force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contres des
+cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considrer le rcit du
+snateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expdition. En
+outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de
+sentiments d'humanit, encore bien rares, chez un chef militaire,
+cette poque[427].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+ Pirckheimer, la paix, rentre Nuremberg et s'loigne des
+ affaires publiques.--Ses tudes: il recherche les livres et les
+ manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec
+ un grand nombre de savants, particulirement avec rasme.--Son
+ intimit avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste reprsentant les
+ derniers moments de la femme de son ami.
+
+1500--1505
+
+
+La paix conclue, Pirckheimer ramena Nuremberg les dbris de son
+contingent, et reut les flicitations du snat pour sa conduite pendant
+la guerre. Maximilien lui avait dj confr le titre de conseiller
+imprial, comme un tmoignage de satisfaction de ses bons services, et
+ce titre fut plus tard confirm par Charles-Quint. Mais l'envie, qui
+n'est pas moins vivace dans les petits tats que dans les grands
+empires, s'attacha bientt dnigrer la conduite de Bilibalde et lui
+susciter des ennemis. Il tait jeune encore, il venait d'ajouter la
+gloire militaire sa rputation de savant et de jurisconsulte, il avait
+conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une
+grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il
+davantage pour exciter contre lui les rcriminations d'une partie de ses
+concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spcialement
+lui reprocher; son biographe ne l'a pas spcifi: toutefois, on peut
+supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir
+d'influence dans le gouvernement de la rpublique de Nuremberg.
+Bilibalde, ce qu'il parat, ne tenait pas beaucoup aux emplois
+publics. Il venait de perdre son pre; cette circonstance le dtermina,
+contrairement l'opinion de ses amis, donner sa dmission des
+fonctions de snateur, et abandonner le maniement des affaires
+publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune
+et de la culture des lettres. _Cogitare coepit de vita tranquilla et
+privata instituenda_, dit simplement son biographe[428].
+
+Dlivr du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau
+dans sa bibliothque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grce
+avec les Muses, il se remit surtout l'tude de la langue grecque. Il
+recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui
+paraissaient imprims dans cette langue, qu'ils sortissent des presses
+de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne ngligeait ni
+soins ni dpenses pour se les procurer. Ces ouvrages taient extrmement
+chers, particulirement ceux publis par Alde Manuce le Romain,
+considr alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie.
+Bilibalde acheta ainsi un trs-grand nombre de beaux et prcieux livres;
+non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour
+les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas faire
+l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, se
+procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprims, et qui
+entraient trs-rarement dans la composition de la bibliothque des
+simples particuliers. Il parvint ainsi runir les manuscrits grecs de
+saint Basile le Grand et de saint Grgoire de Naziance, avec les livres
+gnostiques de Nilus, quelques traits de Jean Damascne et de Maxime le
+Confesseur. Ces manuscrits furent imprims et publis aux frais de
+Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diognes
+de Larce, l'Euclide complet, et les huit livres de la gographie de
+Ptolome. Bilibalde traduisit lui-mme ce dernier ouvrage en latin, avec
+des notes et de savants commentaires, et il traduisit galement, pour la
+premire fois, dans la mme langue, les oeuvres de saint Grgoire de
+Naziance, l'exception de ses pomes. Mais cette traduction, bien que
+termine en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'aprs sa mort,
+avec une prface d'rasme, dans laquelle il vante les vertus et les
+connaissances tendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la
+premire traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de
+Xnophon.
+
+Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connatre
+Bilibalde du monde lettr: aussi, entretenait-il une nombreuse
+correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de
+l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes
+admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas
+Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten,
+Mlanchthon, Pic de la Mirandole, OEcolampade, Joachim Camerarius, et le
+plus illustre de tous, l'oracle de ce sicle, rasme de Rotterdam.
+
+Nous n'avons point analyser la correspondance de ces hommes, clbres
+ divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes propos
+dans cette notice nous loigne de ce travail. Il nous suffira de dire
+que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le
+plus souvent, sur la dcouverte et la publication d'auteurs grecs et
+latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y
+voit quel intrt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces
+ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des dtails trs-intressants
+sur l'tat des esprits au commencement du seizime sicle, alors que les
+opinions de Luther et des autres rformateurs branlaient, non-seulement
+le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant.
+Pirckheimer, ami de Mlanchthon et d'rasme, parat s'tre tenu dans une
+ligne de modration qui ne lui a vit ni les inimitis passionnes ni
+les calomnies, mais qui, nanmoins, l'a prserv des catastrophes
+fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent chapper.
+
+La correspondance de Bilibalde et d'rasme rvle les faits les plus
+curieux sur l'agitation qui s'tait empare de tous les esprits en
+Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des
+rformateurs, soit sous l'autorit du clerg catholique. rasme lui
+crivait, le 30 mars 1522[429], de Ble, o il tait occup surveiller
+l'impression de ses oeuvres chez Froben, son ami:--_Videmus hoc soeculum
+prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia
+mea satis confidit apud judicem Jesum._--Nous voyons ce sicle
+prodigieux, tellement que je ne sais quel parti m'attacher, si ce
+n'est que ma conscience s'en remet entirement Jsus-Christ, notre
+souverain juge.--Il ajoutait, le 28 aot 1525[430], en parlant des
+troubles et de l'effervescence populaire:--_Res eo progressa est, ut
+solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit
+vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu
+geritur, infelicem habet exitum._--Les choses en sont venues ce
+point, que Dieu seul peut transformer en tranquillit la tempte qui
+agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit l'abri de ce mal
+fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une
+malheureuse fin.
+
+Pirckheimer, de son ct, se proccupait galement des maux qui
+affligeaient l'Allemagne; mais n'tant pas mont sur la brche, comme
+rasme, il se trouvait moins expos aux attaques des fanatiques des
+deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il tait
+entour, le Nurembergeois se rfugiait, avec une ardeur encore plus
+vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme
+consolation la plus puissante, il appelait son secours l'art allemand,
+parvenu, grce au gnie d'Albert Durer, sa plus haute expression de
+force et de beaut.
+
+Ils taient peu prs de mme ge[431], ns dans la mme ville et amis
+ds l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant
+des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du coeur, en
+ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accord Durer
+le feu sacr du gnie; un esprit vaste, dispos tout apprendre et
+tout savoir; une imagination ardente, souple et fconde, servie par une
+main aussi sre que dlicate. Les premiers essais du grand artiste
+allemand furent encourags par Bilibalde, qui, en apprenant le grec
+Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Universit de Pavie, avait
+t sduit par l'art des vieux matres italiens. Il n'avait pu voir
+aucun tableau de Raphal; mais il avait admir les oeuvres du vieux
+Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages
+ravissantes de l'art antrieur au Sanzio. Il avait sans doute rapport
+Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi,
+s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste minent que ses compatriotes
+avaient surnomm l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cdait
+ aucun autre matre de son sicle, sans excepter Raphal et
+Michel-Ange. L'amiti d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint
+telle, qu'ils passaient leurs journes ensemble, et que le riche
+nurembergeois mit sa fortune la disposition de son ami, afin qu'il pt
+cultiver son art plus commodment, et le porter jusqu'au plus haut degr
+de perfection. Bilibalde dut ncessairement suivre l'artiste dans ses
+essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres
+travaux, et peut-tre mme lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets
+pour ses compositions si nombreuses et si varies. Malheureusement, le
+biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce
+point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert
+Durer, dans ses dtails, est encore entoure de nuages, et que les
+admirateurs de son gnie en sont rduits des conjectures sur beaucoup
+de faits que l'histoire de l'art aurait intrt bien
+connatre[432].-- dfaut de dtails crits, nous serons donc oblig
+de chercher dans les oeuvres de l'artiste quelles purent tre ses
+relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exera,
+peut-tre, sur ses compositions.
+
+Nous avons dit, qu'loign de la politique et des querelles religieuses,
+Bilibalde vivait partag entre l'tude et l'art. Heureux de sa vie de
+famille, il s'occupait de recherches tantt sur un sujet, tantt sur un
+autre, obissant sa fantaisie: il venait de terminer en latin un
+trait sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur
+compare celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le
+frapper. En juin 1504, il perdit sa chre Crescentia, avec laquelle il
+tait mari depuis environ sept annes, et qui lui avait donn cinq
+filles et un fils qui mourut avec sa mre. La douleur de Bilibalde fut
+extrme, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vcut; car,
+quoique jeune encore et jouissant d'une fortune norme, il ne consentit
+jamais contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa
+douleur, que le pinceau de son ami conservt les traits de Crescentia et
+les transmt la postrit. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a
+reprsente gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement
+de son me, par sa sparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit,
+Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche cacher son visage sa
+compagne chrie, et s'efforce de matriser l'motion et la douleur qui
+l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de
+la malade, tandis qu' ct d'elle, des prtres, rcitant les prires
+des agonisants, se prparent lui administrer le saint viatique.
+Au-dessous de cette peinture est l'loge de la dfunte, compos par
+Bilibalde lui-mme, en ces termes qui rappellent les pitaphes des
+premires matrones chrtiennes:
+
+ Mulieri incomparabili conjugique
+ Carissim Crescenti, mest.
+ Bilibaldus Pirckheimer maritus,
+ Quem numquam nisi morte sua turbavit
+ Monum posuit. Migravit ex rumnis
+ In Domino XVI KI. Junii, anno
+ Salutis nostr MDIIII.
+ [image]
+
+Nous ignorons si ce tableau fut excut par Durer l'anne mme de la
+mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage o il se trouve
+aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer,
+il se voyait, Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de
+Pirckheimer[434].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+ Voyage de Durer Venise.--Ses lettres Pirckheimer.--Portraits de
+ Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+ sparment.--Confiance de l'artiste dans le got de son
+ ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractres de
+ Thophraste_, et les ddie Durer.
+
+1506--1527
+
+
+Deux ans aprs la mort de Crescentia, Durer rsolut de se rendre
+Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux
+modles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conserv les
+lettres crites, de cette ville, par l'artiste son ami et
+protecteur[435]. Elles renferment, dans leur navet, des dtails aussi
+intressants que curieux sur la vie d'Albert, Venise, sur ses
+relations et ses tudes.
+
+On y voit d'abord, que Bilibalde avait prt de l'argent son ami pour
+l'aider faire ce voyage, et qu'Albert s'efforait de le lui
+rembourser, soit en conomisant sur ce qu'il gagnait par son travail,
+soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres
+prcieuses, dont il parat qu'il tait fort amateur. Les sentiments de
+Durer pour Bilibalde taient ceux d'un ami reconnaissant et dvou. Je
+n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde
+lettre;... vous avez t toujours, mon gard, comme un pre.
+L'artiste allemand se flicitait de son sjour Venise o il avait,
+disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni
+boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis.
+Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les glises et partout
+o ils peuvent les voir; aprs, ils les ravalent et disent que cela
+n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a
+lou en prsence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir
+quelque chose de moi; il est venu lui-mme chez moi et m'a pri de lui
+faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien
+c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui.
+Il est trs-vieux et est encore le meilleur dans la peinture. Il
+paratrait, qu' cette poque, l'exercice de l'art de la peinture
+n'tait pas libre Venise, puisqu'il se plaint d'avoir t oblig, par
+les peintres, de paratre trois fois devant les magistrats, et de payer
+_quatre florins l'cole_. Il excuta un grand tableau pour les
+Allemands, probablement pour la corporation du _Fonsaco dei Tedeschi_,
+et apprend Bilibalde, par une lettre date du jour de Notre-Dame de
+septembre 1506, que ce tableau a bien russi. Je donnerais un ducat,
+lui crit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme
+il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit.
+J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai
+refus de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi ferm la
+bouche tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant
+ la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. prsent, tout le
+monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le
+patriarche ont aussi vu mon tableau.
+
+La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des dtails intimes
+sur la vie que son ami menait Nuremberg. Quelques lettres sont
+accompagnes de dessins la plume, en forme de caricatures[436]. Dans
+la dernire, date de quatorze jours environ aprs la Saint-Michel 1506,
+il dplore la ncessit qui l'obligeait quitter Venise: Oh! que je
+regretterai le soleil de Venise, dit-il Pirckheimer: ici, je suis un
+seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.
+
+Rentr Nuremberg la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la
+fcondit de son imagination et la facilit de sa main, se mit
+cultiver la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure
+dans tous ses genres, c'est--dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au
+milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde,
+et il s'attacha le reprsenter dans plusieurs de ses compositions.
+Nous le trouvons d'abord dans le tableau du _Crucifiement_, qui est la
+galerie impriale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est plac ct
+de celui du peintre, qui s'y est reprsent sous la figure du
+porte-enseigne. On le voit encore dans un _Portement de croix_, que le
+snat de Nuremberg donna l'empereur, et dans lequel Albert a peint les
+portraits des conseillers ou snateurs de cette ville impriale.
+Bilibalde a galement t plac par Durer dans le tableau de
+_Jsus-Christ sur la croix_, peint en 1511, et qui est considr comme
+son chef-d'oeuvre. L, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui
+de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le
+portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et
+qu'il avait donn son ami. Ce portrait est actuellement au muse
+d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplment A), et
+voici la description qu'en donne le Catalogue: Portrait de Bilibalde
+Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tte, hauteur
+8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'o sort le bord
+pliss de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux
+grisonnants tombent en boucles sur ses paules. Le fond est d'un vert
+tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants:
+
+ BEL-BALDI
+ MD-X-X-IV
+ [image]
+
+Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche droite,
+quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beaut rgulire,
+annoncent l'intelligence et la rsolution: les yeux, grands ouverts,
+paraissent attentifs, et la bouche ferme rvle galement la rflexion.
+Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du
+burin sont fines et traites dlicatement, quoique avec fermet, la
+manire du matre. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et
+l'oreille gauche sont particulirement remarquables par leur finesse et
+leur lgret. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimtres
+de hauteur, on lit:
+
+ Bilibaldi Pirkeymeri effigies,
+ tatis su anno LIII.
+ Vivitur ingenio, coetera mortis erunt.
+ MDXXIV.
+ [image]
+
+Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les
+traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de
+ses gravures, notamment dans celle qui veut reprsenter la _Destruction
+du monde_. Le _Temps_, cheval et arm de son trident, accompagn de
+trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son
+glaive, et un archer lanant ses flches, pousse et dtruit les hommes
+et les femmes renverss devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et
+prside, comme dans l'Apocalypse, cette scne de dsolation, qui
+parat annoncer la fin du monde. On reconnat les traits de Pirckheimer
+dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jug
+digne de peser les actions des hommes[437]. On les revoit aussi dans
+l'_Offrande de l'agneau au grand prtre, par la Vierge et saint Joseph_.
+Bilibalde est plac debout, ct de l'enfant Jsus, et tient un agneau
+dans ses bras.
+
+Il parat que Durer avait grande confiance dans le got de son ami, et
+qu'il se soumettait volontiers ses critiques. On sait qu'il a peint,
+et ensuite grav saint Eustache, agenouill devant un cerf, qui porte un
+crucifix entre ses cornes, et est entour de chiens, disposs en
+diffrentes attitudes, et tels, suivant Vasari[438], qu'il serait
+impossible d'en trouver de plus beaux. ct du saint, on voit son
+cheval de chasse, tout harnach, d'une excution vritablement
+merveilleuse. l'occasion de ce cheval, Bayle[439] rapporte ce qui
+suit: Jean Valentin Andr, docteur en thologie au duch de Wirtemberg,
+crivant un prince de la maison de Brunswick, dit: Je me rappelle
+avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la rpublique de
+Nuremberg, protecteur, Mcne et soutien presque unique d'Albert Durer,
+n'avait rien trouv reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce
+n'est que les triers taient trop courts pour qu'Eustache pt
+commodment monter cheval. Ayant indiqu l'artiste comment il
+fallait faire, pour peindre un cheval quip l'usage d'un cavalier,
+Albert l'excuta merveilleusement, et j'ai souvent contempl son oeuvre
+avec le plus grand plaisir.
+
+De son ct, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de
+l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reu,
+en septembre 1515[440], du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il
+tait en correspondance, le volume grec des _Caractres_ de Thophraste,
+que ce savant venait de publier. l'instigation d'Albert Durer, qui ne
+savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine,
+Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya
+cette traduction son ami, avec la ddicace suivante, galement crite
+en latin[441]:
+
+Cet aimable petit livre, qui m'a, t donn par un aimable ami, j'ai
+rsolu de te l'offrir, mon trs-aimable Albert, non-seulement cause de
+notre mutuelle amiti, mais parce que tu excelles tellement dans l'art
+de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habilet le vieux
+et sage Thophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont
+ordinairement dissimules, et cependant, elles se laissent voir
+quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'chapper des plus
+secrtes profondeurs de l'me. Alors, ds qu'elles se sont montres, et
+qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois[442], elles
+brisent tout frein, et osent se dcouvrir ouvertement aux yeux de tous.
+Cette vrit, observe dans tous les sicles, se fait encore plus
+remarquer dans le ntre, o la trop grande libert engendre un trop
+grand mpris. C'est ainsi que, bien que l'on prche partout la vrit,
+on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le rgne
+de Dieu consistait plutt en de simples prceptes que dans
+l'accomplissement des oeuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous
+faibles, ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres
+vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres,
+dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les
+habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les
+amender. Parmi ces livres, je considre celui-ci comme le meilleur, et
+comme assaisonn d'un sel piquant, qui le fait pntrer
+trs-agrablement jusqu'au fond de notre coeur. Je l'ai reu jadis en
+grec, de trs-docte et trs-aimable prince, Jean-Franois Pic de la
+Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le ddie,
+ toi, mon trs-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui
+dsirent s'instruire aient galement un sujet d'tude et de rcration
+dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le
+texte ait t altr, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-tre,
+par trop de recherche, je me suis efforc de l'amender, autant que je
+l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct.
+J'aurais pu le traduire en style plus lgant, mais je n'ai pas voulu
+m'loigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paratre, pour
+ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la
+traduction latine, il sera facile d'claircir ces passages...
+
+Quant toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette
+peinture, crite par Thophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton
+pinceau, mdite-la au moins avec attention, car elle te sera
+non-seulement trs-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle
+aura pour toi d'autres avantages.--Porte-toi bien. De notre maison,
+Calendes de septembre, l'an du salut 1527.
+
+Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le
+croire, car il tait fort capable d'apprcier toute la vrit des
+peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui prcde, que
+l'instruction classique de Durer tait la hauteur de son gnie, et ses
+gravures si nombreuses et si varies, soit sur cuivre, soit sur bois,
+prouvent que son imagination tait gale son savoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+ Relations d'rasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans
+ les Pays-Bas.--Portraits d'rasme par Durer et Holbein.--Amour
+ d'rasme pour l'indpendance.
+
+1518--1526
+
+
+Nous avons dit que Pirckheimer tait en correspondance suivie avec
+rasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages
+publis par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et
+politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y
+rencontre quelques passages qui montrent qu'rasme n'tait pas plus
+insensible que son ami aux oeuvres du pinceau ou du burin du grand
+artiste de Nuremberg. Dans une lettre crite de Ble, le 19 juillet
+1522[443], rasme lui dit:--Je fais, de coeur, mes compliments notre
+Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait
+commenc me peindre Bruxelles; plt Dieu qu'il et achev! Nous
+avons eu, lui et moi, le mme sort; tant aussi maltraits l'un que
+l'autre par la naissance et la fortune.
+
+On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les annes
+1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le
+but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait vendre. Aprs un
+assez long sjour Anvers, o il avait t ft par tous les artistes,
+il visita Bruxelles, o il fut reu par l'infante Marguerite, dont il
+fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entre de
+Charles-Quint, qu'il peignit galement, ainsi que le roi de Danemark,
+Christian II, qui le fit dner avec lui. Durer a crit le journal de son
+voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dpenses, sans
+doute pour se conformer aux dsirs de sa femme, qu'il avait emmene avec
+lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres crites de Venise
+Pirckheimer, _son matre de calcul_. Ce journal est surtout
+intressant par les dtails qu'il donne sur les ouvrages, portraits,
+tableaux, dessins, que Durer excuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa
+rputation tait trs-rpandue, et qu'il jouissait d'une trs-haute
+considration.
+
+C'est en 1520, pendant son sjour Bruxelles, qu'Albert avait commenc
+le portrait d'rasme. On verra que, s'il ne l'avait pas termin alors,
+l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, la
+demande d'rasme lui-mme. Mais il parat que vers la fin de 1522 Durer,
+dont le gnie tait universel, avait rsolu de fondre un buste ou
+mdaillon d'rasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure
+de Terme antique, probablement tel que celui dont rasme se servait
+pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble rsulter de plusieurs
+lettres d'rasme Pirckheimer.--Dans celle date de Ble, le 9 janvier
+1523, aprs s'tre plaint de la gravelle dont il souffrait depuis
+longtemps, il ajoute:--_De fusili Erasmo rect conjecturas: felicius
+provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a
+tergo est, obstat quminus facies feliciter exprimatur._--Vos
+conjectures sont justes, l'gard du portrait d'rasme qu'on veut
+fondre: un mlange de cuivre et d'tain russit ordinairement mieux que
+tout autre, et le Terme qui est par derrire s'oppose ce qu'on puiss
+rendre heureusement l'expression de la figure[447].--Il termine en le
+chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se rjouissant de ce
+que l'artiste ait trouv _sutorem suum_, faisant sans doute allusion
+des critiques que Pirckheimer avait faites de ses oeuvres, et auxquelles
+l'artiste s'tait probablement soumis.
+
+En novembre 1523, rasme avait reu un essai en plomb de son portrait;
+il l'avait envoy un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du
+mme mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles
+(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai tait
+devenu[448].
+
+Le 8 fvrier 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou
+mdaillon:--Je vous avais crit relativement l'image d'rasme que
+l'on devait peindre; mais, ce que je vois, mes lettres ne vous sont
+pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modle en plomb, en
+retouchant les angles, la foute russirait mieux. Toutefois, un mlange
+de cuivre et d'tain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'rasme
+tait fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise russirait
+mieux, car l'paisseur de la pierre et de la masse, qui est par
+derrire, s'oppose ce que le visage et le cou soient bien rendus. On
+pourra essayer des deux manires: s'il russit, qu'il fonde et vende
+son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures preuves,
+afin que j'en fasse cadeau mes amis, je lui compterai ce qu'il
+voudra.
+
+Il parat que la fonte russit; car rasme annonce Pirckheimer, le 8
+janvier 1525[450], qu'il a reu la premire preuve de son portrait
+fondu, avec un mdaillon peint par Apelles. Il ajoute:--Je dsirerais
+tre peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le
+pourra-t-il? il avait commenc Bruxelles tracer mes traits au
+charbon; mais cette esquisse doit tre, je le crois, depuis longtemps
+dtruite. S'il peut quelque chose, d'aprs mon mdaillon fondu et de
+mmoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous
+ait donn un peu trop d'embonpoint.
+
+Bientt rasme reut le portrait fondu de Bilibalde, avec un mdaillon
+peint galement de la main d'Albert Durer[451].--Je les ai placs,
+crivait-il le 5 fvrier 1525, sur les deux murailles de ma chambre
+coucher, afin que, de quelque ct que je me tourne, Bilibalde se
+prsente ma vue.
+
+On apprend par une lettre du 28 aot suivant[452] combien les procds
+les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, taient peu rpandus
+cette poque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en pltre le
+buste ou mdaillon d'rasme et le sien; mais rasme lui rpond:--Je ne
+trouve ici ( Ble) personne qui sache mouler en pltre des figures;
+aussi aurais-je prfr que le modle ft rest entre vos mains. Saluez
+Durer, prince de l'art d'Apelles.
+
+L'anne suivante, l'artiste combla les voeux d'rasme, en excutant son
+portrait de mmoire et avec le secours de son buste ou mdaillon. rasme
+avait reu ce portrait Ble dans le courant de juin 1526, et il
+crivait Pirckheimer[453]:--Je songe ce que je pourrais faire pour
+Albert Durer; il est digne d'une ternelle mmoire. Si mon portrait
+n'est pas trs-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en tonner, car je ne
+suis plus tel que j'tais il y a plus de cinq annes. Travaill par la
+fivre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon
+pauvre petit corps a toujours t en s'amoindrissant, comme il arrive
+aprs les maladies.
+
+D'aprs la gravure de ce portrait, excute sur cuivre par Durer
+lui-mme[454], rasme est reprsent debout mi-corps, crivant sur un
+pupitre plac sur une table, et tenant son critoire dans la main
+gauche. Il est coiff d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tte, ses
+yeux sont baisss et semblent suivre ce que sa main droite crit. Une
+ample robe de docteur l'enveloppe. l'angle de la table on voit un vase
+rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur
+une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit
+l'inscription suivante:
+
+ Imago Erasmi Rotterodami
+ Ab Alberto Durero ad
+ Vivam effigiem delineata.
+[Grec: Tn chreitt ta syngrammata.] MDXXVI.
+ [image]
+
+Dans cette gravure, le visage d'rasme est moins maigre que dans les
+portraits de Holbein. La lettre d'rasme explique bien ce qui pouvait
+manquer la fidle ressemblance. Nanmoins, satisfait de l'oeuvre du
+matre nurembergeois, rasme avait voulu clbrer son gnie dans un
+petit trait spcialement compos en son honneur; mais nous n'avons pas
+trouv cet loge parmi ses oeuvres, et tout porte croire qu'il n'aura
+pas t publi.
+
+Quoi qu'il en soit, rasme aura eu la gloire d'tre peint par les deux
+plus grands artistes allemands de son sicle: Albert Durer et Hans
+Holbein. Le premier n'a reprsent qu'une fois sa physionomie, tandis
+que le peintre de Ble l'a souvent reproduite. Holbein devait rasme
+ces nombreux tmoignages de sa reconnaissance, car ce fut rasme qui, en
+1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea se rendre en
+Angleterre et se prsenter, avec ce portrait et une lettre de
+recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouv
+cette lettre dans la correspondance imprime d'rasme, qui contient
+cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable crivain. On
+peut supposer qu'elle devait tre conue dans le mme sens que celle
+qu'rasme avait donne Holbein pour le savant Pierre gidius
+d'Anvers:--Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a
+peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque
+c'est un artiste remarquable. S'il dsire voir Quentin (Matzis), vous
+pourrez lui indiquer sa maison. Ici ( Ble) les arts meurent de froid
+(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots
+(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].--On sait que, parvenu
+Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grce au portrait et
+la lettre d'rasme, son ami, avec le plus grand empressement: log dans
+le palais du chancelier, il y passa prs de deux annes, occup
+l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire
+plusieurs rptitions du portrait de son protecteur de Ble. rasme y
+est ordinairement reprsent mi-corps, la tte couverte d'une sorte de
+bonnet de velours, et vtu d'une robe de professeur, les mains places
+l'une dans l'autre, moiti caches par la bordure. La figure de
+l'auteur de l'loge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de
+Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la
+vivacit, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la
+douceur.
+
+Presque tous les portraits d'rasme par Holbein sont rests en
+Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de
+la reine, soit dans les principales collections particulires. Mais nous
+ignorons ce qu'est devenu le portrait d'rasme peint et grav par
+Durer.--L'illustre crivain de Rotterdam, mritait bien d'exercer le
+pinceau des deux principaux matres de l'cole allemande. Indpendamment
+de sa science presque universelle, de son rudition profonde, qui
+n'avait pas touff son imagination, de l'esprit qu'il dploya dans
+son _Encomium Mori_, en osant railler publiquement les passions, les
+vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter
+les rois et les papes, son caractre n'tait pas moins recommandable que
+son talent. Il voulut rester modr dans un temps de luttes violentes,
+s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidle aux
+grands principes de la tolrance et de la charit chrtienne. Il donna
+l'exemple du dsintressement et de l'indpendance, bien qu'il ft
+sollicit par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume
+au service de leur cause.--Je ferais facilement ma fortune auprs des
+princes, crivait-il de Ble en 1518[457] Pirckheimer; mais pour moi
+la libert est la chose la plus prcieuse qu'il y ait au monde: tout ce
+qui s'achte ses dpens m'a toujours paru achet trop cher.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+ Missions que remplit Pirckheimer dans l'intrt de sa patrie.--Sa
+ retraite dfinitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de
+ l'empereur Maximilien_, dessin et grav par Durer, et dcrit par
+ Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde.
+
+1512--1527
+
+
+Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la
+goutte, parat avoir fait assez peu de cas des succs de l'ambition
+satisfaite. Aprs la mort de sa femme, ses amis l'avaient pouss de
+nouveau, pour le distraire, rentrer au snat de Nuremberg. Il y fut
+charg de plusieurs missions importantes. En 1512, envoy Cologne pour
+rclamer de l'empereur le rtablissement et le maintien des privilges
+de sa patrie, il fut assez heureux pour russir faire agrer sa
+requte. Dans la suite, il reprsenta plusieurs fois la ville de
+Nuremberg aux dites allemandes et dans d'autres assembles, et s'y fit
+constamment remarquer par son loquence et sa fermet[458]. Ces succs
+excitrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses
+anciens ennemis. Bilibalde, dgot de la politique, rsolut de se
+retirer dfinitivement des fonctions publiques. Indpendamment des
+calomnies auxquelles il se voyait expos, il avait une autre raison,
+malheureusement trop relle, pour dsirer le repos. La goutte,
+laquelle il tait sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments
+sans douleurs. Il demanda donc au snat de le dispenser de prendre part
+plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemble refusa
+de faire droit ce dsir. Elle connaissait le zle, l'intgrit de
+Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractre et son talent taient
+fort apprcis la cour impriale, et que son influence tait puissante
+auprs de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le snat rpondit
+donc qu'il ne pouvait consentir ce que Bilibalde privt sa ville
+natale de son savoir, de sa longue exprience des affaires et de son
+crdit: seulement, il fut dcid qu'en considration de ses infirmits,
+il serait dispens d'aller en mission. Pirckheimer se soumit cette
+dcision, et continua, un peu malgr lui, prendre part aux
+dlibrations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son
+temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'tude
+des lettres absorbrent presque tous ses moments. Sa maison devint le
+rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle
+tait considre comme l'asile des rudits: _Hospitium, seu diversorium
+eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empchaient
+pas de se livrer ses tudes favorites[459]. Il entretenait galement
+un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait,
+non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et
+dans les Pays-Bas.
+
+C'est cette poque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le
+char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblme allgorique des vertus
+et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des
+chefs-d'oeuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en
+largeur; ils ont t gravs sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage
+avec _l'arc triomphal_ du mme empereur, grand in-folio grav sur bois
+galement, sous la direction de Durer; mais l'excution du _char_ est
+beaucoup mieux russie, et sa composition n'est pas moins remarquable.
+Pirckheimer en fit une lgante description en latin, et la ddia, en
+son nom et au nom d'Albert, l'empereur Maximilien, qui le remercia et
+le flicita dans une lettre latine, crite d'Inspruck le 29 mars
+1518[460].
+
+Ce prince aimait les arts, et se dlassait des plus importantes affaires
+d'tat en cultivant la gravure sur bois: on lui a mme attribu celles
+qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il tait donc fort capable
+d'apprcier le gnie de Durer; mais il est probable que, dans cette
+circonstance, il fut surtout flatt de voir son nom lou comme le modle
+de toutes les vertus ncessaires un grand prince. La composition de
+Durer est conue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien
+art germanique. Cependant, elle prsente, dans quelques-unes de ses
+parties, des rminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des
+arcs de Titus et de Constantin, Rome. L'ensemble de cette oeuvre rvle
+une perfection laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue,
+et le dessin du matre s'y montre vritablement suprieur[462].
+
+La part que Bilibalde prit cet ouvrage, dont il fournit le sujet
+Durer, fit diversion ses douleurs physiques et ses inquitudes
+d'homme d'tat. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle
+s'tendait mme aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle
+de Ble, tait trouble par les doctrines nouvelles de Luther et de ses
+adhrents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui
+allaient bientt dgnrer en de sanglants combats, les partisans de la
+modration et de la tolrance, tels qu'rasme et Pirckheimer, se
+trouvaient exposs aux rcriminations et aux calomnies des deux partis.
+rasme lui crivait de Ble le 19 octobre 1527[463]: _Perit concordia,
+charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_ La
+concorde, la charit, la foi, la discipline, les moeurs, la civilit
+prit: que reste-t-il? Pirckheimer ne se plaignait pas moins amrement.
+_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, prcipu illorum hominum
+qui populi devorant peccata, coelique claudendi et reserandi se jus
+habere existimant._ Vois, mon cher rasme, ce qu'ose l'iniquit,
+principalement de ces hommes qui dvorent les pchs du peuple, et
+prtendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du
+paradis[464].
+
+Comme il arrive presque toujours aux poques de querelles religieuses,
+la diversit des opinions pntra dans les familles, et celle de
+Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientt trouble.
+Bilibalde avait deux soeurs, l'une, nomme _Charitas_, tait abbesse du
+couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple
+religieuse, avec une des filles de son frre. Agit par les doctrines
+des rformateurs, le couvent n'tait plus la maison de l'obissance et
+de la prire. Bilibalde avait fait l'ducation de ses soeurs, il leur
+avait appris le latin, qu'elles crivaient fort correctement et mme
+avec lgance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a t
+publie dans ses oeuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute
+ide de son instruction, et montrent qu'elle avait un got trs-vif pour
+les ouvrages de l'antiquit grecque ou latine, particulirement pour les
+traits de Plutarque, que son frre traduisait en latin pour elle.
+Nanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait
+scrupuleusement soumise la rgle de son ordre. Bilibalde aimait
+tendrement ses soeurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur
+communaut, et plus encore dans leur conscience. Il leur dputa donc son
+ami, Philippe Mlanchthon, dont la modration, la douceur, la charit
+taient apprcies des sectes les plus violentes et les plus opposes.
+Nous ignorons le rsultat de cette confrence. Ce qui parat certain,
+c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutt des
+passions irrconciliables, Pirckheimer se vit expos aux attaques des
+fanatiques de toutes les opinions. Loin de rpondre, il n'opposa que le
+silence et la rsignation aux invectives de ses ennemis, et s'loigna de
+plus en plus des affaires publiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+ Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments
+ d'rasme.--pitaphe de Durer.--Dernires annes de
+ Bilibalde.--Gravure faisant allusion ses chagrins.--Mort de
+ Pirckheimer.
+
+1528--1530
+
+
+Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer prouva bientt une douleur
+beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit
+Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son gnie, et alors
+qu'il tait parvenu l'apoge de sa gloire. Il s'empressa de faire part
+de ce triste vnement leurs amis communs, et voici ce qu'il crivait
+ Udalric ou Ulrich Hutten[466]: Bien que, mon cher Udalric, une longue
+vie soit au nombre des plus chers dsirs des hommes, je pense nanmoins
+qu'on ne peut rien imaginer de plus intolrable qu'une existence qui se
+prolonge longtemps. J'en fais moi-mme la triste exprience tous les
+jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amne la vieillesse, et du
+cortge oblig de tant de maladies qu'elle trane avec elle, que peut-il
+arriver de plus triste un homme, que d'avoir dplorer chaque jour,
+non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore
+celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie t dj bien souvent
+prouv par la mort invitable d'un grand nombre des miens, je crois
+cependant n'avoir jamais ressenti jusqu' ce jour une douleur aussi vive
+que celle que m'a cause la perte subite de notre excellent ami Albert
+Durer. Et ce n'est point tort, puisque, de tous les hommes qui ne
+m'taient point attachs par les liens du sang, il n'en est aucun que
+j'aie plus aim, ni que j'aie autant estim, cause de ses innombrables
+vertus et de sa probit. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu
+partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller,
+en ta prsence, toute l'effusion de mes regrets, afin que nous
+puissions ensemble payer cet ami si cher le juste tribut de nos
+larmes. Il est mort, notre Albert, mon trs-cher Udalric; dplorons,
+hlas! l'ordre inexorable de la destine, la misrable condition des
+hommes, et l'insensible duret de la mort. Un tel homme, si suprieur,
+nous est enlev, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune
+valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur
+vie au del des limites assignes la plupart des hommes...
+
+Nous n'avons pas la rponse de Hutten, mais nous trouvons celle
+d'rasme, date de Ble, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et
+sche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule
+de nouvelles qui semblent l'intresser davantage, est formule l'aide
+d'un lieu commun, digne plutt d'un sophiste grec que d'un philosophe
+chrtien. _Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus
+mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_. quoi
+sert de dplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je
+lui ai prpar une pitaphe dans mon petit livre. (Celui dont nous
+avons parl plus haut, et qu'rasme devait composer pour faire l'loge
+d'Albert).--Voil tout ce qu'rasme trouve dire sur la mort d'un
+artiste qu'il comparait Apelles.
+
+Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible la mort de son ami; il
+lui fit riger, ses frais, un tombeau dans le cimetire Saint-Jean, de
+Nuremberg, et, sur une table d'airain fixe ce monument, il fit graver
+l'pitaphe suivante[468]:
+
+ Me (Memori) Alb. Dur.
+ Quidquid Alberti Dureri mortale fuit,
+ Sub hoc conditur tumulo.
+ Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII.
+
+Plus tard, il dplora sa perte dans une lgie en distiques latins, et,
+peu satisfait de la promesse d'rasme, il lui composa dans la mme
+langue, et en vers, trois pitaphes[469]. L'lgie peint bien les
+sentiments les plus intimes de son me et sa profonde douleur:
+
+Toi qui m'tais si attach depuis tant d'annes, Albert, la plus grande
+part de mon me, dont la conversation m'tait si agrable, et dans le
+sein duquel je pouvais verser en sret mes plus secrtes penses,
+pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te htes-tu de
+t'loigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas t permis de soulever
+ta tte, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers
+adieux; car, peine la maladie t'avait-elle oblig te mettre au lit,
+que la mort, accourant, s'est empare de ta personne. Hlas!
+esprances vaines! Combien notre esprit est impuissant prvoir les
+maux qui nous menacent et qui tombent sur nous l'improviste! La
+Fortune, prodigue ton gard, t'avait tout donn, comme tu le mritais:
+l'intelligence, la beaut, l bonne foi unie la probit. La mort s'est
+hte de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta
+renomme; car le gnie de Durer et son illustre nom brilleront tant que
+les astres claireront cette plante. toi, l'honneur et l'une des
+gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la
+conduite du Christ. L, tu jouiras toujours de la rcompense due ton
+mrite; tandis que nous, ici-bas, nous errons l'ombre de la mort,
+prts tre engloutis, sur notre barque fragile, dans l'ocan des ges.
+Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grce, nous
+pntrerons aprs toi dans le mme chemin. En attendant, versons sur le
+sort de notre ami des larmes amres, la plus douce consolation des
+affligs. Joignons-y des prires pour apaiser le Tout-Puissant, s'il
+daigne accueillir nos voeux. Et pour que rien ne manque au tombeau
+d'Albert, rpandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis,
+des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car
+l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.
+
+La mort de l'artiste minent avec lequel il passait la plus grande
+partie de sa vie dans une douce intimit, et le renouvellement des
+attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps
+expos, rpandirent sur les dernires annes de Pirckheimer un voile de
+sombre tristesse. S'il ddaigna de rpondre par des discours ou des
+crits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut
+nanmoins laisser la postrit un tmoignage irrcusable de leur
+acharnement et de sa rsignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort
+sur lui-mme, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il
+composa le sujet d'un emblme, ou allgorie, faisant allusion sa vie
+et aux traverses auxquelles elle avait t expose. Une colonne, d'ordre
+composite, surmonte d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient
+par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carre,
+dcor d'ornements, sculpts dans le sens de sa hauteur. Dans le champ
+de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit
+une enclume, sur la base de laquelle est reprsent un bouleau, antique
+emblme de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gt tendue,
+soutenant sa tte avec sa main droite, et endurant avec calme, sans
+aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et rpts
+qui sont frapps sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, crit
+ct, indique, alors mme que son attitude ne le ferait pas reconnatre,
+que cette femme est la _Tolrance_. l'un des cts de l'enclume, une
+autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre
+dans des tenailles un coeur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des
+flammes qui brlent sur l'enclume. En face, une troisime femme, la
+_Tribulation_, tenant deux mains un triple marteau, frappe, de toute
+la force de ses bras, sur le coeur que l'_Envie_ prsente ses coups
+redoubls. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est
+place une quatrime femme, portant sur son visage l'expression de la
+rsignation et de la srnit; les yeux tourns vers le ciel, comme pour
+y puiser sa force et sa consolation, elle lve galement la main
+droite: c'est l'_Esprance_. sa prire, on voit descendre d'en haut
+comme une rose cleste, qui, tombant goutte goutte, vient rafrachir,
+au milieu des flammes, le pauvre coeur tenaill par l'_Envie_ et frapp
+par la _Tribulation_. Au bas du ft de la colonne, et appuys sur sa
+base, deux petits gnies ails, tenant la main une trompette
+recourbe, compltent cette composition, qui se distingue par une grande
+originalit[470]. Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471],
+voulut sans doute dmontrer par cette allgorie quelle tait sa
+tolrance et sa rsignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel
+seul il attendait son secours et sa dlivrance, disant avec David:
+_Auxilium meum a Domino, gui fecit coelum et terram._ Mon secours est
+dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.
+
+Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblme, par un artiste habile,
+probablement par un des meilleurs lves de son ami Durer; il en fit
+tirer un grand nombre d'preuves, et les plaa, comme ses armoiries, au
+frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure,
+comme un certificat de proprit, lorsque, cent ans plus tard, il acheta
+en partie la bibliothque du snateur de Nuremberg[472].
+
+Si la composition de cette allgorie est remarquable au point de vue
+religieux et philosophique, son excution, comme oeuvre d'art, n'est pas
+moins curieuse tudier. Sans prsenter la sret de traits, la
+fermet, la nettet, la dlicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a t
+videmment inspire par sa manire. Sous le rapport de l'idal, la
+figure de l'_Esprance_ laisse beaucoup dsirer; mais l'_Envie_ est
+d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolrance_ est bien
+dans son rle de patience et de rsignation. Nous regrettons de ne pas
+connatre le nom de l'artiste qui a grav cette composition: son talent
+n'tait certainement pas indigne du grand matre qui lui avait enseign
+l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il
+prit en surveiller l'excution prouvent qu'il aimait la gravure, cet
+art dans lequel Durer s'est montr si suprieur et si fcond.
+
+Nous trouvons dans l'oeuvre sur bois de Durer[473] une composition qui
+parat avoir t excute pour tre place sur les livres de
+Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer, droite le bouleau,
+gauche un cusson reprsentant une Syrne couronne, tenant dans chacune
+de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux
+Gnies, au milieu desquels est un buste en manire de Terme, avec un
+trident au-dessus de la tte; dans le haut, l'inscription suivante:
+
+ Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer.
+
+On remarque dans le mme oeuvre une autre composition d'Albert dont
+l'entourage seul est termin, tandis que le milieu est rest blanc. Cet
+espace tait probablement destin une gravure emblmatique des
+armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Gnies soutiennent l'cusson
+sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un
+Satyre et une cigogne entourent le cadre rest en blanc.
+
+On doit croire, d'aprs l'intimit qui rgnait entre l'artiste et
+Bilibalde, que ce dernier possdait l'oeuvre des estampes du matre et
+de ses lves, et qu'il devait avoir galement quelques-unes de ses
+peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien ce
+sujet.
+
+Une anne peine aprs avoir compos et fait graver son emblme,
+Bilibalde succomba sous les treintes de la cruelle maladie dont il
+souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 dcembre 1530, et son corps
+fut dpos dans le cimetire Saint-Jean de Nuremberg, ct de son cher
+Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, grave sur une
+table d'airain scelle sur la pierre spulcrale:
+
+
+ Bilibaldo Pirckheimero patritio
+ Ac senatori Nurimberg. Divorum
+ Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario,
+ Viro utique in prclaris rebus
+ Obeundis prudentiss. Grce
+ Juxta ac latin Doctiss.
+ Cognati tanquam stirpis Pirckeimeri
+ Ultimo, Dolenter hoc s. p.
+ Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die
+ XXII Mens. Decemb. an christian
+ Salutis MDXXX.
+ Virtus interire nescit[474].
+
+
+La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: rasme,
+dans une lettre au duc Georges de Saxe, crite de Fribourg en mai
+1531[475], fait un pompeux loge du snateur de Nuremberg, et rappelle
+les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la premire
+fois, ainsi que nous l'avons rapport, un grand nombre d'auteurs grecs
+et latins. Mais encore que son pitaphe ait raison de dire que la vertu
+ne prit pas avec la mort, qui se rappellerait aujourd'hui le nom du
+dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'tait charg
+de le faire revivre?
+
+
+
+
+JEAN WINCKELMANN
+
+1717--1768
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+ Naissance de Winckelmann.--Pauvret de ses parents.--Ses tudes
+ Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage Berlin et retour
+ Steindall.--Il devient prcepteur.--Il veut se rendre en
+ France.--Il est admis co-recteur Seehausen.
+
+1717--1748
+
+
+Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opinitre
+mis au service d'une ide persvrante. Sorti des rangs les plus obscurs
+de la socit, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur
+lui-mme, il sut trouver dans la force de son caractre les ressources
+qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'tude,
+il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles annes de sa
+jeunesse dans une condition infrieure et tout fait indigne de son
+gnie. Il fut rcompens de tant d'efforts dans son ge mr, et les
+douze dernires annes de son existence s'coulrent au milieu des
+jouissances les plus pures que lui procurrent l'amour du beau et
+l'admiration la mieux sentie des oeuvres de la statuaire antique. Cette
+dernire partie de sa vie passe Rome fut si bien remplie, qu'il a pu
+dire dans une lettre un de ses amis: Je crois tre du petit nombre
+des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et qui il ne reste
+rien dsirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec
+vrit[476]!
+
+Winckelmann naquit, le 9 dcembre 1717[477], Steindall, petite ville
+de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptis le 12 du mme
+mois, et reut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptme
+retrouv dans ses papiers aprs sa mort, les prnoms de _Jean-Joachim_.
+Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prnom, soit, comme on l'a
+dit, qu'il le trouvt peu harmonieux, soit qu'un seul lui part
+suffisant[478].
+
+Il tait fils d'un cordonnier que sa pauvret condamnait un travail
+sans relche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que
+son enfant ft en ge de l'aider, le pre l'envoya suivre les leons de
+l'cole primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices,
+dans l'esprance qu'il parviendrait peut-tre plus tard obtenir la
+place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs.
+L'enfant fit des progrs rapides sous la direction du recteur de
+Steindall, nomm Toppert. Mais l'ge et les infirmits ayant oblig son
+pre cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charit o il
+devait passer le reste de ses jours, le jeune colier se trouva
+compltement isol, sans aucune ressource, un ge qui ne lui
+permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant
+ cette rude preuve, ne l'abandonna point: elle toucha le coeur du
+recteur Toppert, et lui inspira la pense de prendre soin de son lve.
+Frapp des dispositions de l'enfant, de sa facilit pour apprendre et
+retenir, de sa supriorit sur ses condisciples et de la douceur de son
+caractre, le recteur se chargea de pourvoir son ducation. Il lui
+accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique
+bien jeune, donner des leons ou rptitions de lecture ses petits
+camarades et en percevoir la rtribution. Avec ces ressources si
+minimes et si prcaires, le sous-matre de douze ans pouvait vivre tant
+bien que mal, en continuant ses tudes, et il trouvait moyen de mettre
+de ct quelques petites conomies pour adoucir le sort de son
+malheureux pre.
+
+Bientt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut
+besoin des services de son lve: Toppert devint aveugle, et il
+n'hsita pas faire appel aux sentiments gnreux de Winckelmann, le
+priant de lui servir de guide et d'appui. L'lve s'empressa d'aller
+au-devant du dsir de son bienfaiteur, et il fut bientt admis dans la
+maison du recteur comme un ami et presque comme un fils.
+
+Toppert aimait les lettres et possdait une bibliothque assez bien
+garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes ditions
+des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs
+ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de
+Winckelmann, auquel il faisait faire de frquentes lectures, haute
+voix, des potes, des historiens, des orateurs et des philosophes de
+l'antiquit. Ces lectures, accompagnes des remarques du matre,
+formaient le got de l'lve, et le prparaient pousser plus avant
+l'tude et l'analyse des langues grecque et latine.
+
+Ds cette poque, Winckelmann rvlait son got d'antiquaire: on raconte
+qu' ses heures de loisir, ses rcrations consistaient explorer les
+collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques
+d'origine romaine. On dit mme qu'on peut voir encore aujourd'hui, la
+bibliothque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouves dans une de
+ces fouilles.
+
+En 1733, l'ge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la
+permission d'aller Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en
+Allemagne, les cours acadmiques. Adress, avec une lettre de
+recommandation du bon Toppert, au recteur d'un tablissement
+d'instruction appel le gymnase de Kolln, il y fut admis comme
+sous-matre ou surveillant, fonctions correspondantes celles, si
+dcries par les coliers, de matre d'tude dans nos collges. Il
+sortit bientt de ce gymnase pour entrer dans un autre nomm Baaken, o
+le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de
+faire passer quelques secours son pre.
+
+Il y avait alors Berlin, et peut-tre cet usage s'y est-il conserv,
+des associations d'tudiants nommes _choeurs_, qui, aprs les heures des
+classes, se rpandaient par bandes dans la ville, en chantant aux
+portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des
+morceaux d'opras ou de musique d'glise. Aprs l'excution, ils
+faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des
+rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur prsident des
+antiquits Rome, prit part ces concerts en plein vent, et trouva,
+dans leurs recettes provenant de la gnrosit du public, un soulagement
+ sa gne, bien voisine de la misre.
+
+Aprs un sjour d'une anne Berlin, Winckelmann fut rappel
+Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des
+choristes, emploi qui consistait diriger une bande de jeunes chanteurs
+donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre annes se passrent
+ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vnt amliorer la
+position du jeune homme.
+
+Mais si la fortune chappait constamment ses efforts, il trouvait une
+ample compensation dans les trsors de science et d'rudition qu'il
+commenait entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mmoire. Il
+avait puis, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant
+aux bibliothques de la petite ville de Steindall. Press par le dsir
+d'augmenter ses connaissances, dsir qui ne l'abandonna jamais, il
+rsolut de se rendre l'universit de Halle, l'une des premires de
+l'Allemagne, afin d'y complter ses tudes, et aussi dans l'espoir d'y
+trouver une occupation moins prcaire et plus lucrative que celle qu'il
+remplissait Steindall. Mais, aprs deux annes d'un travail assidu, il
+se trouva du de cet espoir. Ses amis s'efforcrent vainement de lui
+procurer un emploi; et sa position tait devenue tellement malheureuse,
+pendant son sjour Halle, qu'il fut rduit souvent ne vivre que de
+pain et d'eau, et encore le pain lui tait-il fourni par ses camarades.
+Cependant, cette cruelle situation ne l'empcha pas d'aller visiter,
+pour la premire fois, la ville de Dresde et son muse, et de conserver,
+de la vue des chefs-d'oeuvre qu'il y admira, une impression ineffaable.
+
+Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'esprance d'tre admis comme
+professeur dans un tablissement public, s'estima heureux d'tre
+accueilli comme prcepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y
+passa quelque temps; mais cet emploi allait mal l'esprit
+d'indpendance et l'imagination exalte, quoique couverte sous une
+apparence de froideur, de notre jeune rudit. En tudiant les auteurs
+grecs et latins, il se transportait avec eux par la pense dans les pays
+qu'ils dcrivent, et son plus vif dsir tait de suivre leurs relations
+sur les lieux mmes o se sont passs les faits qu'ils racontent. C'est
+ainsi que la lecture approfondie des commentaires de Csar lui inspira
+une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune
+lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de
+franais, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontires de
+ce pays. Mais la guerre, qui venait d'clater, l'empcha de mettre son
+projet excution; il revint donc sur ses pas, son grand regret, et
+se trouva trop heureux d'tre admis de nouveau comme prcepteur, d'abord
+chez un capitaine de cavalerie en garnison Osterbourg, ensuite chez le
+grand bailli, Heimersleben. C'est dans cette dernire maison qu'il fit
+la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nomm
+Buysen, ayant apprci l'instruction aussi varie que solide du jeune
+prcepteur, le prit en amiti, et en quittant son co-rectorat de
+Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre sa place.
+
+Winckelmann faisait son entre dans la carrire publique de
+l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son
+mrite. Son devoir consistait donner aux enfants les premires leons
+des langues grecque et latine, et leur enseigner les principes de la
+religion luthrienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois
+l'enseignement lmentaire, et il est rare qu'un professeur qui possde
+une vaste rudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son
+esprit montrer les premiers lments de la grammaire, et corriger
+les rgles du _liber Petri_ ou du _que retranch_[479].
+
+Dans les commencements, Winckelmann ne russit donc que mdiocrement
+satisfaire ses lves et surtout leurs parents. Mais sincrement rsolu
+ remplir ses fonctions en conscience, il fit bientt deux parts de son
+temps. Dans la journe, c'est--dire depuis six heures du matin jusqu'
+neuf du soir, tout entier ses devoirs de co-recteur et arm d'une
+patience inaltrable, il expliquait ses jeunes lves les lments du
+latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs
+progrs, en encourageant leur mulation pour le travail. La fin de la
+classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre rcration, consacrait
+la plus grande partie de la nuit l'avancement de sa propre
+instruction.--Il reprenait ses lectures favorites, mditait, crivait,
+faisait des extraits; minuit il s'endormait; rveill quatre heures,
+il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu' six heures,
+instant auquel il retournait prs de ses disciples. Dcid quelquefois
+abrger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'aprs
+s'tre attach au pied une sonnette dont le moindre mouvement
+l'veillait[480]. Comme son dsir de voyager ne l'avait pas abandonn,
+il apprit fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne,
+franaise et anglaise, qu'il avait commenc tudier prcdemment.
+
+Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq annes et
+demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trsors
+d'rudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces tudes
+opinitres et sans relche, et o trouver alors en Europe un autre
+savant aussi entirement absorb par le travail?--Nanmoins, sur la fin
+de son sjour Seehausen, le dcouragement commenait s'emparer de
+cette me si forte et si dsintresse. Se trouvant toujours aux prises
+avec la gne, malgr ses efforts pour amliorer sa position,
+n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indpendance,
+dgot de rpter tous les jours les mmes leons des enfants
+presqu'en bas ge, il rsolut de chercher sortir d'une situation la
+fois prcaire et dcourageante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+ Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande
+ tre attach son service.--Il est admis travailler dans sa
+ bibliothque Nthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux
+ Nthenitz.--Voyages Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de
+ Winckelmann au catholicisme.
+
+1748--1754
+
+
+La Saxe possdait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur
+ami des lettres, qui, aprs avoir rempli avec distinction plusieurs
+fonctions publiques trs-importantes, s'tait retir dans une de ses
+terres, pour consacrer sa vie crire l'histoire de l'empire
+d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII,
+l'lection duquel il avait contribu, le comte, aprs la mort de ce
+prince, tait rentr au service d'Auguste III, lecteur de Saxe, roi de
+Pologne, qui l'avait galement admis dans ses conseils. Mais la
+politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur
+passionn de l'tude, il vivait souvent retir dans son chteau de
+Nthenitz, situ peu de distance et au midi de Dresde. C'est l, de
+1725 1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire
+d'Allemagne, tire des meilleurs historiens et des archives, et
+accompagne d'appendices destins claircir le droit public de
+l'Allemagne et la gnalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage,
+publi en quatre parties in-4, est malheureusement incomplet, car il
+ne s'tend que jusqu'au rgne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous
+ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas
+lue; mais on s'accorde faire l'loge du choix des documents qu'elle
+renferme, de l'ordre et de la critique claire avec lesquels les faits
+sont prsents et apprcis, et les crivains allemands ont vivement
+regrett qu'elle soit reste inacheve. Pour crire et coordonner ce
+grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il
+aimait les livres, et surtout les ditions rares et prcieuses, il avait
+consacr des sommes trs-considrables l'acquisition d'un grand nombre
+de traits, crits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore
+dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi runi une collection
+d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient l'Allemagne,
+ ses annales, ses familles souveraines et fodales. Pour mettre et
+maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de
+Bunau avait tabli un bibliothcaire Nthenitz, et il y occupait
+plusieurs jeunes gens des recherches relatives son Histoire de
+l'Empire. Indpendamment de son amour pour les lettres, le comte tait
+dou d'une bienveillance naturelle, dont la renomme tait rpandue dans
+toute la Saxe. On l'a surnomm le Peiresc allemand[482], et sa conduite
+ l'gard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre
+conseiller au parlement d'Aix tait mrite.
+
+Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, pouss bout de
+patience par ses fastidieuses fonctions, se dterminait envoyer au
+comte une sorte de supplique, crite pniblement en un franais
+barbare[483], et dans laquelle il le priait de le placer dans un coin
+de sa bibliothque, pour copier de rares anecdotes qui seront publies
+dans l'Histoire de l'Empire.
+
+Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du
+co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles tudes
+il avait suivies, afin de s'assurer s'il tait capable de faire
+convenablement les recherches historiques dont il avait besoin.
+Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de rpondre au comte le 10
+juillet 1748, en lui donnant les explications les plus prcises sur sa
+vie et sur ses tudes. Mais cette fois, il crivit en latin lgant,
+sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue.
+
+Aprs avoir rappel ses tudes Berlin, Halle et mme Ina, o il
+avait voulu apprendre la mdecine et la gomtrie, il indique plus
+particulirement les cours d'histoire et de droit public qu'il a
+suivis depuis son sjour Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis
+de Hanses, autrefois secrtaire de l'ambassadeur du roi de Danemark
+Paris, d'o il avait rapport une collection trs-considrable des
+meilleurs historiens franais, il s'est lanc dans le champ des annales
+de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli,
+en le parcourant, un norme volume de mlanges. Sans ngliger les
+auteurs grecs, et spcialement Sophocle, qu'il a toujours entre les
+mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux nots,
+tels que l'_Abrg de l'Histoire de France_ du pre Daniel; l'_Abrg de
+l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et
+_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Trait de
+la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de
+Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulirement sur les
+recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles
+princires, et de ses principaux vnements, jusqu' la paix d'Utrecht.
+Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentime anne, et il
+entre, sur sa personne et mme sur sa manire de se vtir, dans des
+dtails qui montrent combien il craignait de ne pas tre admis chez le
+comte de Bunau[484].
+
+Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les
+explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait
+travailler, dans sa bibliothque, aux recherches qu'il lui indiquerait,
+aussi bien qu' une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de
+la joie, aprs avoir justifi de son instruction, voulut galement
+convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par
+une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant
+gnral de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de
+l'inspecteur de Seehausen, et le troisime du conseil de cette ville.
+Rien ne m'oblige, ajoutait-il, partir d'ici, o je jouis d'un honnte
+ncessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le dsir
+inexprimable de m'attacher un ministre aussi respectable et aussi
+clair que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et
+les beaux-arts l'emportent sur la considration de tous les agrments
+que j'ai[485]. C'est la premire fois qu'on entend Winckelmann parler
+de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'o lui venait ce got,
+quelle circonstance en avait dvelopp le germe dans son esprit? On
+l'ignore; mais on doit tre prs de la vrit en supposant que la
+lecture assidue des grands potes de l'antiquit, tels qu'Homre et
+Virgile, avait fait natre en lui des aspirations vers le beau, et
+entretenu le dsir de contempler les monuments de l'art antique, dont
+il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains.
+
+Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'aot
+1748, et vint s'installer Nthenitz dans les premiers jours de
+septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait faire
+des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut
+bientt en faveur auprs du comte de Bunau, fort en tat d'apprcier la
+profonde rudition de ce collaborateur.
+
+Winckelmann avait trouv Nthenitz un savant modeste, Jean-Michel
+Franken, bibliothcaire du comte, charg spcialement de dresser le
+catalogue de cette immense collection; il venait de publier le
+_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et
+Franken aient chang de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve
+toute l'effusion d'une amiti aussi tendre que sincre, ils vcurent
+Nthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se
+connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre.
+Accoutum vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann
+avait contract des habitudes singulires: pendant longtemps, il ne
+voulut se nourrir que de lgumes et de fruits, et il fuyait la table de
+Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide
+circonspection rgnt entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de
+littrature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et
+l'intimit, au moins dans un change convenable d'gards et de
+politesses.
+
+Pendant six annes, du mois de septembre 1748 jusqu' la fin du mme
+mois 1754, Winckelmann fut occup Nthenitz, soit faire des
+recherches pour le comte, soit rdiger le catalogue des ouvrages se
+rapportant l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de
+repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le
+dessus, et il tudiait la collection de gravures anciennes que possdait
+le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'chappant de Nthenitz, il se
+rendait Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'lecteur
+de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues
+antiques et les nombreuses reproductions en pltre des chefs-d'oeuvre de
+Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son dsir de se
+rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beaut des
+originaux.
+
+Le nonce du saint-sige prs de la cour de Pologne et de Saxe tait
+alors le prlat Archinto, d'une noble famille milanaise, prtre d'un
+grand mrite, qui devint plus tard cardinal; il tait li avec le comte,
+quoique ce ministre ft luthrien, et il allait quelquefois visiter sa
+bibliothque Nthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait
+rencontr Winckelmann, et facilement devin que sa vritable vocation
+tait de vivre Rome. Allant au-devant des dsirs les plus ardents de
+notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se
+rendre et de se fixer dans cette ville. Mais pralablement, il fallait
+que Winckelmann se dcidt abjurer le luthranisme, pour entrer dans
+le sein de la religion catholique. Notre savant hsita pendant quelque
+temps, et finit par s'y dterminer. Loin de nous la pense de mettre en
+doute la sincrit de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter
+au fond de sa conscience les vritables motifs de son changement de
+religion. Mais, sans faire injure sa mmoire, il est permis de croire
+que le dsir de voir Rome et ses monuments ne fut pas tranger cette
+grave dtermination. La lettre qu'il crivit, le 17 septembre 1754, au
+comte de Bunau, pour lui apprendre sa rsolution, loin de respirer la
+foi vive d'un nophyte, renferme des explications assez singulires sur
+son changement. D'abord, le soin de sa sant demande qu'il quitte pour
+quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche se dissiper
+davantage. Ensuite, l'amiti qu'il a contracte avec une personne qu'il
+ne nomme pas, non l'amiti que doivent pratiquer les chrtiens, mais
+celle dont l'antiquit nous a fourni quelques exemples aussi rares
+qu'ils seront immortels, l'a dtermin son changement. D'ailleurs,
+la brivet de la vie, et les bornes troites de nos connaissances, sont
+deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a pass sa
+jeunesse dans la pauvret.... et ce serait une purilit punissable que
+d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a t donn pour
+un objet plus lev des choses qui ne peuvent servir qu' exercer
+notre mmoire. Il fait donc appel au coeur plein de bont de son
+protecteur, et prie le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations
+et de toutes les sectes, de faire misricorde son matre. Il termine
+en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. Quel
+est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit
+Homre, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par
+jour.
+
+Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de
+religion; et l'on voit qu'il est tellement pntr des maximes de
+l'antiquit, qu'il ne peut s'empcher, mme dans une question de
+controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homre prte aux
+dieux de l'Olympe.
+
+Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si prcieux
+collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui
+conserva, comme par le pass, sa confiance et son amiti. Winckelmann,
+de son ct, garda le plus affectueux souvenir des bonts de son premier
+protecteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+ Winckelmann Dresde.--Le peintre OEser, l'antiquaire Lippert.--M.
+ de Hagedorn.--Chrtien Gotlob Heyne.--Le comte de Brhl, Auguste
+ III, M. de Heinecken.--Le muse de Dresde.--Acquisitions faites en
+ Italie et ailleurs.--tat des tableaux pendant un sicle, leurs
+ restaurations.
+
+1754--1755
+
+
+Winckelmann quitta Nthenitz au commencement de novembre 1754, pour
+venir s'tablir Dresde. Il parat que le nonce Archinto, d'accord avec
+le pre Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assur une
+pension modique, et l'avait engag passer quelque temps dans cette
+ville avant de se rendre en Italie.
+
+ Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre OEser, tabli dans cette
+ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi
+pendant sept ans les cours de peinture l'Acadmie de Vienne, o il
+remporta le prix tant encore jeune. Plus tard, il avait tudi pendant
+deux annes chez Raphal Donner, clbre sculpteur viennois, pour allier
+au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'tude du
+costume et de l'antique[489]. OEser jouissait Dresde d'une grande
+rputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint
+plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors la nouvelle
+glise catholique, et qui taient estims des connaisseurs[490].
+
+Sous la direction d'OEser, Winckelmann commena rellement ses tudes sur
+l'art, tudes qu'il ne devait plus interrompre jusqu' la fin de sa vie.
+Mais comme son got et ses travaux antrieurs le ramenaient constamment
+vers les oeuvres de l'antiquit, il se lia galement avec un homme qui,
+dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'tait
+Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres graves
+antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, aprs
+avoir t oblig, pour vivre, d'exercer le mtier de vitrier, s'tait
+lev, force de travail et d'intelligence, jusqu' la connaissance
+approfondie du grec et du latin; il apprit galement le dessin et la
+peinture, et parvint se faire nommer professeur de dessin des pages de
+l'lecteur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une vritable passion pour
+les pierres graves, dont il possdait une assez belle collection. Mais
+ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gr de ses
+dsirs, il se mit reproduire, l'aide d'une pte blanche et
+brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres
+qu'il pt se procurer, Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis
+et de ses protecteurs. Avant l'arrive de Winckelmann Dresde, il
+venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux
+amateurs sous le titre de:--_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum
+ex prcipuis Europ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et
+massa quoedam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde,
+1753, in-4._--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia
+les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La premire publication de
+Lippert ouvrait Winckelmann un nouveau champ d'tudes: il s'empressa
+de le parcourir avec la sagacit qu'il apportait tous ses travaux.
+Profitant des explications de Lippert lui-mme, il ne tarda pas
+acqurir, dans la glyptique, des connaissances prcieuses, qu'il tendit
+plus tard Florence, en rdigeant le catalogue des pierres graves du
+baron de Stosch, et qui lui furent trs-utiles pour expliquer, dans son
+_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique.
+
+ ct d'OEser et de Lippert, un autre personnage parat avoir exerc
+alors une assez grande influence sur les ides de Winckelmann: nous
+voulons parler de Chrtien Louis de Hagedorn, frre du pote allemand de
+ce nom. Port par son got vers les beaux-arts, il leur donna toujours
+la prfrence sur les fonctions publiques qui lui furent confres par
+l'lecteur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrtaire de lgation dans
+diffrentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu rsident de la Saxe
+prs de l'lecteur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie
+de son temps Dresde, o il s'occupait de ses recherches favorites sur
+les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publi en franais
+dans cette ville: _Sa lettre un amateur de la peinture, avec les
+claircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs
+des tableaux qui le composent, ouvrage entreml de digressions sur la
+vie de plusieurs peintres modernes._--Cet ouvrage est surtout curieux,
+aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes
+contemporains de l'auteur. Il n'tait que le prlude de son ouvrage
+principal, intitul: _Rflexions sur la peinture_, qu'il publia en
+1762[491], et qui lui valut l'anne suivante la place de directeur des
+Acadmies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.--Les _Rflexions sur la
+peinture_ sont coordonnes avec mthode, et elles renferment
+d'excellents conseils, appuys sur l'exemple des matres. On y voit que
+l'auteur connaissait fond l'histoire de la peinture dans ses
+diffrentes coles: il donne aux peintres d'histoire des prceptes qui
+mritent d'tre mdits. Mais son got particulier pour le paysage
+perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est trait avec
+prdilection. l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une
+nouvelle carrire aux spculations de l'observateur et aux conceptions
+du peintre; il tche d'lever ce genre un plus haut degr de
+perfection[492].
+
+_Les Rflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercrent longtemps,
+en Allemagne, une grande influence sur l'esthtique de l'art. Bien
+qu'elles n'eussent pas encore t publies lorsque Winckelmann vint
+Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs
+chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et
+celui de l'_Allgorie_[493], et de les rapprocher de quelques thories
+de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence
+que M. de Hagedorn a exerce sur ses apprciations et sur ses ides.
+L'auteur des _Rflexions sur la peinture_ ne se bornait pas crire sur
+les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publi, sous
+le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de ttes et de paysages
+gravs par lui l'eau-forte, mais sans rvler quel avait t son
+matre.
+
+Tout en visitant le muse de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur
+la lecture et l'tude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline,
+chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il
+tait en train de composer. C'est dans la bibliothque du comte de
+Brhl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses
+recherches. Il ne tarda pas s'y lier avec un jeune homme dou
+galement des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait
+pas mieux trait du ct de la fortune, Chrtien Gotlob Heyne. Il tait
+n en 1729, Chemnitz, en Saxe, o son pre tait tisserand. Un de ses
+parrains, qui tait ecclsiastique, s'tant charg de son ducation, il
+avait fait des progrs remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme
+celle de Winckelmann, lutter contre la misre. Il tait alors en
+qualit de copiste, avec cent cus de traitement, attach la
+bibliothque du comte de Brhl, de mme que Winckelmann avait t
+attach celle du comte de Bunau. La conformit de positions et de
+travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientt
+tre considr comme l'oracle du got, et comme le rvlateur le plus
+instruit et le plus sr des beauts de l'art chez les anciens; tandis
+que l'autre, suivant une route analogue, allait s'lever au premier rang
+parmi les doctes professeurs des universits allemandes, et placer sous
+l'autorit de son nom les meilleures ditions des auteurs classiques.
+
+Le comte de Brhl, au service duquel le jeune Heyne tait attach,
+exerait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III,
+roi de Pologne et lecteur de Saxe. Nous n'avons point tracer le
+portrait de ce favori, non plus que celui de son matre. L'histoire a
+peut-tre le droit de les juger svrement, au point de vue de la
+politique et de l'administration: elle doit blmer leur imprvoyance,
+leur lgret, leur orgueil, leurs fautes, qui exposrent la Saxe aux
+plus grands dsastres et la mirent deux doigts de sa perte. Mais ayant
+vou nos recherches l'histoire de l'art exclusivement, il serait
+injuste de notre part de ne pas reconnatre l'amour du roi et de son
+favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus la
+Saxe, en y introduisant les chefs-d'oeuvre de l'art moderne. Nous nous
+associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son
+ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: Si
+c'est l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes,
+et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du muse a
+l'avantage de n'avoir parler que des qualits les plus brillantes
+d'Auguste III. Il en est de mme du clbre comte de Brhl, son
+conseiller dvou, l'excuteur de sa volont royale: il apparat dans
+cette sphre d'activit comme un homme qui, ds qu'il s'agit de
+poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zle non moins
+remarquable, et souvent de son propre mouvement, accomplir d'une
+manire grandiose les voeux de son royal matre.
+
+Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les
+beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit cette noble
+entreprise un vritable amateur, aussi distingu par son savoir que par
+son got dlicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe
+et de Pologne, secrtaire de confiance du comte de Brhl, et son ami le
+plus fidle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les
+prfrences du roi et de son ministre, et les dtermina, plus d'une
+fois, faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets prcieux.
+Il tait merveilleusement propre remplir ce rle d'apprciateur,
+s'tant occup toute sa vie, nonobstant ses emplois la cour, de l'art,
+des artistes et de leurs oeuvres. En 1755, il commenait publier son
+_Recueil d'estampes, d'aprs les plus clbres tableaux de la galerie
+royale de Dresde_[496]. Il composa par la suite plusieurs autres
+ouvrages sur les arts, dont le plus estim est celui qui a pour titre:
+_Ide gnrale d'une collection complte d'estampes, avec une
+Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres
+d'images_[497]. M. de Heinecken avait runi un trs-beau cabinet de
+tableaux, gravures et mdailles. Le Catalogue du muse de Dresde cite
+une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et
+d'autres peintres de l'ancienne cole allemande, qu'il fit, le 21 juin
+1769, de l'lecteur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de
+sept mille neuf cents cus, pays d'avance[498]. Mais les dpenses
+normes qu'il avait t oblig de faire pour la gravure des planches de
+la galerie de Dresde l'obligrent, sur la fin de sa vie[499], cder
+ces planches et son riche cabinet l'lecteur, moyennant une pension
+viagre, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent,
+en partie, runis au muse de Dresde.
+
+C'est sous le rgne d'Auguste III (1733 1763) que se sont faites les
+plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On
+peut dire, avec une entire vrit, que cette collection doit au roi et
+ son ministre la haute rputation dont elle jouit en Europe, et l'clat
+qui la rend l'gale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans
+entrer dans les dtails, et pour ne citer que des chefs-d'oeuvre, il
+suffira de dire que ce fut pendant cette priode, malgr les embarras
+d'argent et les revers d'une guerre dsastreuse, que furent achets,
+Modne, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrge; le _Christ la
+Monnaie_, du Titien; Venise, la clbre _Vierge_, de Hans Holbein;
+Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphal[500].
+
+Une tradition, trs-honorable pour la mmoire du roi Auguste III, se
+rattache l'arrive de ce dernier tableau Dresde. Ce prince, qui
+avait beaucoup admir ce chef-d'oeuvre en passant par Plaisance, en 1733,
+tait impatient de le revoir. Il avait ordonn qu'il ft immdiatement
+dball et expos au chteau. Lorsqu'on l'eut port la salle du trne,
+comme on tardait quelque peu le placer son jour le plus favorable,
+c'est--dire la place mme o se trouvait le trne royal, le roi
+loigna prcipitamment le sige de sa propre main, en disant: _Place au
+grand Raphal_[501]!
+
+Pour conduire bonne fin des ngociations aussi dlicates que celles
+qui devaient aboutir la cession de ces tableaux et de bien d'autres
+dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brhl se servait
+d'intermdiaires d'un esprit fin et dli, vrais diplomates de l'art,
+sachant tenter la cupidit des possesseurs par l'appt de prix
+trs-levs et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite
+l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos
+anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine
+Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art,
+mais plus encore l'argent. Les dtails rvls par l'auteur du catalogue
+donnent une triste ide de la facilit avec laquelle ces intermdiaires
+se mettaient la disposition du roi de Pologne pour dpouiller
+l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'oeuvre.
+
+Mais si Modne, Plaisance, Bologne et Venise perdaient cet change de
+vieilles toiles et de panneaux de bois, chargs de couleurs, livrs
+contre les florins ou les thalers du roi-lecteur, Dresde pouvait
+s'enorgueillir bon droit de la munificence de son prince, et de
+l'ardeur de son ministre exciter et servir la passion de son matre
+pour les plus belles choses. Des dpenses qui, cette poque, ont
+peut-tre t taxes de prodigalit, par cela mme qu'elles n'avaient
+pour but que de satisfaire le got si noble et si lev du roi,
+devinrent avec le temps, dit M. Hbner, une mesure de finance
+trs-heureuse; car les sommes trs-considrables qui furent dpenses
+alors pour l'acquisition de ces chefs-d'oeuvre de l'art (outre que le
+capital s'en est trouv dcupl) portent encore aujourd'hui les plus
+hauts intrts, si l'on considre les avantages pcuniaires rsultant
+pour le pays de l'affluence d'trangers qu'y attire chaque anne la
+clbrit de notre galerie. Ces rflexions de l'auteur du catalogue de
+Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, mme dans
+l'ordre conomique, les oeuvres d'art ont une valeur bien suprieure
+leur prix intrinsque, valeur qui s'accrot de sicle en sicle, et qui
+devient, pour ainsi dire, inapprciable, en attirant de toutes les
+parties du monde civilis les hommes qui ont le sentiment du beau.
+
+Mais tout en flicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de possder
+un des premiers muses de l'Europe, nous devons dire que, jusqu' ces
+derniers temps, les tableaux eux-mmes avaient eu beaucoup souffrir de
+l'abandon dans lequel on les avait laisss, et du local o ils restrent
+confins pendant plus d'un sicle. Ces tableaux, avant l'heureuse
+construction du muse actuel[504], taient exposs des alternatives de
+chaud, de froid et d'humidit, qui exeraient tour tour, sur les
+toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux
+empts, leur influence destructive. Ajoutons cela une calamit,
+particulire surtout Dresde: nous voulons parler du chauffage la
+houille, qui devenait malheureusement toujours plus gnral et
+remplissait l'atmosphre d'un pais nuage de suie, pntrant par les
+fentres les mieux fermes dans l'intrieur de tout btiment[505].
+
+Le triste tat de la plupart des tableaux appela leur restauration. En
+gnral, c'est une opration trs-dlicate, dangereuse mme, et que les
+vrais amis de l'art n'admettent qu' la dernire extrmit car qui peut
+se flatter de restaurer, c'est--dire de refaire Raphal, Titien,
+Corrge, Rubens et les autres matres? Cependant, presque tous les
+chefs-d'oeuvre qu'on admire Dresde durent passer par les mains des
+rentoileurs et restaurateurs; et M. Hbner nous rvle un fait des plus
+tristes, mais en mme temps des plus curieux: c'est que la restauration
+de la clbre _Nuit_ a plus rapport Palmaroli, que l'original n'avait
+valu au pauvre Correggio[506]. Aujourd'hui, grce au nouveau local dans
+lequel les tableaux ont t installs, grce surtout aux soins tout
+particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent esprer que de
+semblables ncessits ne se renouvelleront plus de longtemps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+ Artistes attachs la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de
+ Winckelmann: _Rflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la
+ peinture et la sculpture_.
+
+1755
+
+
+Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux
+que la mmoire du roi Auguste III doit se recommander la postrit: on
+sait que pendant le long rgne de ce prince l'art brilla d'un vif clat
+ sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appels de
+toutes les parties de l'Europe, pour concourir l'embellissement de la
+capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attach au service du comte
+Brhl depuis l'ge de dix-huit ans, s'efforait, comme un nouveau
+Prote, de donner ses compositions les apparences les plus disparates,
+imitant tour tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et
+peignant mme des sujets de miniatures pour la clbre manufacture de
+porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphal Mengs
+s'lever dans une voie plus srieuse, avec la prtention avoue de
+remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba dcorer de ses
+dlicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit
+Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des
+plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du
+roi-lecteur, peindre soit fresque, soit l'huile, tantt Varsovie,
+tantt Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques,
+excutes avec facilit, ainsi que les portraits des principaux
+personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'cole de sculpture
+de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de
+son ministre[508].
+
+Vivant au milieu d'une cour o l'art tenait une si grande place,
+Winckelmann, pour se conformer au dsir du nonce Archinto, s'tait
+efforc de jeter sur le papier les rflexions que la vue de tant de
+belles choses avait fait natre dans son esprit. Mais, consquent avec
+ses tudes antrieures, tout en admirant les modernes, c'tait sur les
+anciens qu'il avait concentr ses mditations. Il se dcida, vers le
+milieu de 1755, les publier Dresde, sous le titre de _Rflexions sur
+l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais
+il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755,
+auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication,
+qu'elles n'taient pas destines pour cet ouvrage, et je puis dire avec
+vrit, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arraches des
+mains.
+
+Les _Rflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des
+ides qu'il dveloppa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de
+l'art. On y voit qu'il fait de l'tude et de l'imitation des ouvrages de
+la statuaire antique une rgle bien prfrable l'tude de la nature,
+qui, selon lui, ne doit venir qu'aprs celle des modles laisss par
+l'antiquit. Il expose, sa manire, les causes de la supriorit des
+artistes grecs, rendre la beaut des formes du corps humain, et loue
+ces matres d'avoir trouv une beaut suprieure, en gnral, celle
+que prsentent les types les plus remarquables de l'espce humaine. Il
+essaye de donner l'explication de la manire, adopte par les anciens,
+pour dgrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux mthodes
+modernes, particulirement celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce
+d'expliquer d'aprs Vasari. Il fait un magnifique loge de ces grands
+traits, de cette noble simplicit, de cette grandeur tranquille qui
+caractrisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphal
+d'avoir imprim ses figures de vierges, particulirement la Madone
+de Saint-Sixte, un mlange merveilleux de douce innocence et de majest
+cleste. Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modle de l'art, et,
+avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme le chef-d'oeuvre de
+l'antiquit le plus tonnant pour l'expression. II fait une excursion
+dans le champ de la peinture moderne, et dit qu'on y trouve bien
+rarement les embellissements d'une imagination potique, ou les traits
+expressifs d'une reprsentation allgorique. Aprs avoir vant, sans
+les connatre, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de
+la bibliothque impriale Vienne, peinte par Grau et grave par
+Sedelmeyer, et critiqu, galement sans l'avoir vue, l'Apothose
+d'Hercule, peinte par Lemoine Versailles, il termine par les phrases
+suivantes:--Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit
+toujours tre dirig par la raison et le bon sens. Il doit prsenter
+l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre
+leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connat bien l'usage de
+l'allgorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui
+couvre ses ides sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible
+d'imagination potique, s'il a du gnie, son art l'inspirera et allumera
+dans son me le feu divin que Promthe alla, dit-on, drober aux
+rgions clestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un
+pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y
+apprendra rflchir.
+
+Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale
+fut publie sous le titre de lettre crite par un de ses amis. Notre
+auteur crut devoir y rpondre; mais plus tard, mieux instruit par
+l'tude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Rflexions_
+renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas
+voulu confirmer.
+
+Nanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le
+roi-lecteur lui permit de lui en adresser l'ptre ddicatoire, et
+cette publication contribua le plus faciliter les arrangements de son
+voyage d'Italie, qu'il devait faire aux frais du roi, avec une
+pension trs-modique, mais suffisante ses besoins pour deux ans
+Rome, avec l'assurance de l'employer Dresde, son retour[510].
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+ Dpart de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne,
+ et descend Rome chez Raphal Mengs.--Emploi de son temps dans
+ cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et
+ visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la
+ villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en
+ apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses tudes.--Premire ide de
+ son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis Rome.
+
+1755--1758
+
+
+Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se
+rendre Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur
+Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: Venise, crivait-il
+son ancien collaborateur de Nthenitz, en lui faisant la relation de son
+voyage[511], est une ville dont la vue tonne au premier abord, mais
+cette surprise cesse bientt. Il aurait voulu visiter la bibliothque
+de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette
+prcieuse collection, notre voyageur dut renoncer ce projet, et
+repartit presque immdiatement. Il resta cinq jours Bologne dans la
+maison du signor Bianconi, mdecin et physicien distingu[512], attach
+comme conseiller la cour de Saxe, qu'il reprsenta plus tard Rome,
+et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux
+belles bibliothques, celle de San Salvador, trsor d'anciens
+manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait
+qu'en livres imprims. De Bologne, prenant par Ancne et Lorette, il
+mit, pour arriver Rome, onze jours, que j'ai passs, dit-il[513],
+avec beaucoup d'agrment. Mais on ne devinerait gure, si Winckelmann
+ne nous l'apprenait lui-mme, quelles taient les distractions du grave
+antiquaire pendant ce voyage. Les derniers jours, raconte-t-il son
+ami Franken, nous marchmes presque toujours cinq voitures de compagnie,
+de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes table. Il
+y avait dans la compagnie un carme de Bohme, qui jouait fort bien du
+violon, de sorte que nous dansions, quand le vin tait bon[514]. Notre
+Saxon ne hassait pas le jus de la treille, et on retrouve frquemment,
+dans sa correspondance avec Franken, des passages o il se vante de
+boire sec, sans eau, la manire de la vieille Allemagne[515].
+
+Arriv la porte du Peuple, Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit
+ses livres, qu'on lui rendit quelques jours aprs, l'exception des
+oeuvres de Voltaire, singulier brviaire pour un nouveau converti. Il
+descendit chez Raphal Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet
+artiste lui rendit tous les services d'un vritable ami, et Winckelmann
+dclare qu'il n'tait nulle part plus content que chez lui. La joie de
+notre admirateur de l'antiquit clate en se voyant Rome, le rve de
+sa vie entire, le but constant de ses tudes. Je me vois libre jusqu'
+prsent, crit-il Franken, et j'espre de rester libre... Je vis en
+artiste; je passe mme pour tel dans les endroits o l'on permet aux
+jeunes artistes d'tudier, tels que le Capitole, o est le vrai trsor
+des antiquits de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516],
+et l'on peut y passer en toute libert la journe; on va partout Rome,
+sans crmonie, car c'est la mode. Je ne dne qu'avec des artistes
+franais et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis
+quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moiti de ce qu'il y
+a voir, et entre autres aucune bibliothque. Il termine sa lettre par
+une rflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mls
+d'crire sur les arts et l'antiquit avant d'avoir vu Rome.
+L'exprience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des
+anciens d'aprs les livres, et je me suis dj aperu de plusieurs
+erreurs que j'ai commises. Il signe sa lettre: Winckelmann, _pittore
+sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai
+obtenue pour voir le Capitole.
+
+Au commencement de 1756, il reut une lettre du pre Rauch, confesseur
+du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension
+de cent cus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses
+recherches dans les auteurs classiques, et se mit frquenter la
+bibliothque Corsini, rassemble dans le palais de ce nom la
+_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benot XIII, et
+libralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis--vis de
+Raphal Mengs, _alla trinit dei monti_, o de sa chambre et de toute la
+maison il pouvait voir la ville entire, il avait trois quarts de lieue
+ faire pour aller la bibliothque Corsini, et autant pour revenir, ce
+qui le gnait fort. Ayant t reu en audience par le pape Benot XIV,
+qui lui promit de favoriser ses recherches, il esprait obtenir bientt
+l'accs de la bibliothque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une
+personne, qu'il ne nomme pas, le prsenta au cardinal Passionei.
+
+Ce prlat, l'un des plus honntes, des plus instruits et des plus
+aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une rputation
+europenne. Il tait en correspondance avec les crivains les plus
+distingus, et l'on sait que Voltaire lui ayant adress une lettre en
+italien, le cardinal lui rpondit en franais pour le complimenter sur
+la manire dont il crivait dans une langue trangre[517]. Il venait de
+succder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de
+la bibliothque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne
+pouvait qu'tre trs-utile un tranger, qui dsirait se faire ouvrir
+les armoires les plus secrtes de ce grand dpt sacr, politique et
+littraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des
+meilleures ditions et des plus belles reliures, possdait lui-mme une
+bibliothque aussi prcieuse et aussi considrable que celle du comte de
+Bunau. Bon juge du mrite de ses interlocuteurs, le prlat comprit, la
+premire entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien
+co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-mme dans sa bibliothque,
+et comme un abb qui y crivait voulait ter son chapeau, et que le
+cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se ft couvert, Son
+Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la rpublique
+des lettres; et pour mieux me prouver cette libert, il parla longtemps
+avec le jeune homme, sans que celui-ci ost toucher son chapeau. Il
+m'a accord pleine libert dans sa bibliothque, o rien n'est ferm,
+et o je suis autant mon aise qu' Nthenitz mme[519].
+
+Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothque du Vatican,
+Winckelmann esprait obtenir bientt l'accs de ses trsors; mais il
+n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succs de ses
+_Rflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait
+publi le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'tude son objet
+principal. Il venait d'arrter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage
+sur le _got des artistes grecs_, de sorte qu'il se considrait comme
+oblig de relire quelques crivains grecs, tels que Pausanias et
+Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la
+compagnie de quelques artistes franais et allemands, avec lesquels il
+visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire,
+toute la journe chez Raphal Mengs, dnait chez lui tous les jours
+maigres, ne prenait le caf que dans sa maison, et avait mme ses livres
+et ses ouvrages dans sa chambre[521].
+
+Il parat qu'il y a cent ans, c'tait Rome comme de nos jours; pour
+voir les galeries publiques ou particulires, il fallait payer la
+porte. Plein de l'ide de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir
+ses entres libres au Vatican. J'ai pay, comme il est d'usage,
+dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le
+voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor
+mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis
+donnes sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des
+mditations solitaires, et que je dois me priver de toute socit. La
+description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une
+lvation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient l'homme. Il est
+impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet
+ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il Franken dans sa lettre du 5
+mai 1756[524], qu'on ne peut crire sur les ouvrages des anciens sans
+avoir t Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.
+
+Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus
+belles statues antiques ne le dtournait pas de celle de la nature, qui,
+au commencement du printemps, brille Rome d'un clat inconnu aux pays
+du Nord. Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins
+de Rome et des environs. Mon ami, dit-il Franken dans la mme lettre,
+je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promne
+ l'ombre des forts de lauriers, dans des alles de grands cyprs et
+sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long
+dans quelques _villas_, particulirement dans la _villa Borghse_. Plus
+on apprend connatre Rome, plus on y trouve de beauts. Je ne cesse de
+faire des voeux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en mme
+temps, que j'y trouvasse un sort assur, ou que je pusse rester toujours
+libre[525]. Il pensait ds lors faire un voyage Naples; mais il ne
+voulait pas y aller seul, et il esprait avoir Mengs pour compagnon: il
+devenait de jour en jour plus intimement li avec ce peintre, et il
+n'hsite pas dclarer Franken que le plus grand bonheur dont il
+jouisse Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526].
+
+Le baron de Stosch, qui habitait Florence, o il possdait une
+magnifique collection de pierres graves, lui avait crit pour l'engager
+ venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de
+voir la ville des Mdicis, avait ajourn cette excursion aprs celle de
+Naples.
+
+En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la
+Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en mme temps la
+pratique et la thorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un
+sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succs
+ce genre de travail, et faisait un commerce considrable de statues, de
+bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigs et augments de sa
+main. Le signor Cavaceppi fut employ souvent la restauration des
+statues du Capitole et du Vatican, et il russissait si bien refaire
+l'antique ou l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs
+considrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande
+partie ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont
+il a refait un cheval tout entier, aprs avoir rpar plusieurs parties
+de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi tait un praticien fort
+au courant des procds employs par les anciens sculpteurs. Il devint
+bientt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses apprciations,
+et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en
+Allemagne, si fatalement termin Trieste. Cavaceppi publia, quelques
+annes aprs, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique
+ouvrage fort utile consulter par les praticiens qui entreprennent la
+restitution des oeuvres de la sculpture antique.
+
+Winckelmann se dfiait du jugement port par les artistes sur les oeuvres
+des anciens: Il ne faut pas vous imaginer, dit-il Franken[528], que
+les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui
+ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes. Aussi
+voulait-il examiner par lui-mme avant de formuler aucune opinion. Ayant
+obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son
+ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le pidestal, pour
+vrifier de plus prs le travail de la tte, croyant que cette statue
+tait retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique
+ordinairement. En descendant, la statue, remue sans doute par quelque
+choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne ft
+cras sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle
+inquitude: il ne lui tait pas possible de s'en aller tout de suite,
+parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie,
+et que cet employ avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc oblig de
+chercher fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques
+ducats. Jamais, ajoute-t-il, je n'ai t dans de pareilles transes. Par
+bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529].
+
+Au milieu de cette vie calme, entirement voue l'tude, au culte du
+beau et vritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la
+Saxe, si tristement engage dans la guerre de Sept ans, vint reporter
+ses penses vers sa patrie absente. Si, comme le prtendent les
+nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent tre visibles en deux
+endroits la fois, crivait-il Franken, ma figure doit certainement
+tre prsente vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais
+des Csars, je m'oublie moi-mme quand je pense Nthenitz; et, dans le
+Vatican mme, je dsire d'tre avec vous. Tu partagerais prsent, me
+dis-je, les malheurs de ta vritable patrie, de tes compatriotes plaints
+du monde entier, et chez qui tu as got le bonheur[530].
+
+Il travaillait alors une description des statues du Belvdre, qu'il
+n'avait fait qu'baucher. Il avait rflchi plus de trois mois la
+description potique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassembl
+beaucoup de matriaux sur les villas et les galeries de Rome, de manire
+ pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en
+forme de lettres. Tout ce travail allait nanmoins fort lentement, parce
+qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour
+s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il
+avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins.
+
+Il s'tait impos ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il
+avait commencs, mais, comme il l'explique Franken, par une lettre de
+mars 1757, en vue d'un autre plus considrable, savoir une _Histoire de
+l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est
+partir de 1757 que l'ide de ce grand ouvrage lui tait venue. Il se
+proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques
+sur les langues anciennes, parce qu'il se prparait publier, avec une
+traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore t
+imprims. Peu peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts
+avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en
+collationnant Pausanias.
+
+Il tait alors log au palais de la chancellerie, o le cardinal
+Archinto lui avait donn un appartement. Mais il n'avait voulu accepter
+que les quatre murs, les meubles tant lui, afin de rester libre. Il
+avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.
+
+Comme il lui paraissait absolument ncessaire de connatre fond les
+meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par
+monseigneur Giacomelli, le plus profond savant qu'il y et Rome,
+chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand
+mathmaticien, physicien, pote et grec, et auquel il devait cder le
+pas dans cette partie. Pour consulter sur les antiquits, il avait deux
+autres personnes: un pre franciscain, vicaire de son ordre, nomm
+Pierre Bianchi, lequel possdait un grand mdaillier rassembl
+principalement en gypte et en Asie; et le prlat Baldani, un de ces
+gnies.... qui n'ont aucune dmangeaison d'crire, tant satisfait qu'on
+st qu'il tait en tat de faire de grandes choses[532].--Ds cette
+poque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien notre
+savant, qui lui avait t recommand par le baron Stosch de Florence:
+mais il ne l'avait pas encore attach son service.
+
+Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillit et dans
+l'tude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et
+de toutes les occasions que peut avoir, Rome, un tranger pour
+s'instruire. Il tait install dans le palais de la chancellerie, comme
+ la campagne; car ce btiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du
+bruit de la ville. Tous les trsors de la littrature et du savoir lui
+taient ouverts, l'exception de la bibliothque du Vatican, o il
+n'avait pu obtenir qu'on le laisst faire lui-mme des recherches dans
+les manuscrits. Avec la bibliothque du cardinal Passionei, il avait
+sa disposition celle des pres jsuites, trs-nombreuse, et o le pre
+gardien lui avait confi la clef des manuscrits. Il s'tait li avec le
+pre Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum
+artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commenc
+tudier les mdailles, principalement dans la vue de s'en servir pour
+connatre le style de l'art de la gravure chaque poque, et il se
+proposait, aprs son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de
+pierres graves son ami Lippert. Bien qu'il dnt souvent en ville,
+une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le
+cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne
+voyant ni comdie, ni opra, quoique, se trouvant attach la cour, on
+lui envoyt rgulirement des billets[534].
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV
+ Voyage Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour
+ Rome et voyage Florence.--Le baron de Stosch et ses
+ collections.--Winckelmann rdige en franais le catalogue de ses
+ pierres graves.
+
+1758--1759
+
+
+Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin
+de continuer dans cette ville ses tudes et ses recherches favorites.
+Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre
+en rapport avec les savants soit napolitains, soit trangers, fixs dans
+ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et
+secrtaire d'tat, ci-devant professeur Pise, comme n'ayant pas son
+pareil dans le monde, et tant l'homme que cherchait Diogne[535]. Mais
+s'tant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici,
+dont le premier volume venait de paratre, et de faire d'autres
+remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite,
+ se repentir de cette franchise, et, ses autres voyages, il se vit
+expos des tracasseries.
+
+ Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance
+par le comte de Firmian, ministre et envoy de l'empereur, qui fut
+nomm l'anne suivante grand chancelier du duch de Milan et
+gouverneur du duch de Mantoue. Notre antiquaire tait chez ce ministre
+comme Rome chez le cardinal Passionei: il y dnait souvent, et vivait
+dans son intimit. Il considrait le comte comme un des plus grands, des
+plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connt. Il
+lui avait communiqu par crit les meilleurs passages de son manuscrit
+de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son
+amiti, qu'il avait form le projet, dans le cas o la rsidence de Rome
+pourrait un jour lui dplaire, ce que nanmoins il ne prvoyait pas,
+d'tablir sa retraite auprs de lui[536].
+
+Il revint Rome au commencement de l't (1758), mais pour se rendre
+bientt Florence, o l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch.
+Il voulait faire ce voyage en partie pour se dissiper, en partie pour
+s'instruire. Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y
+examiner les antiquits trusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758,
+il ne trouva plus Florence le baron de Stosch, qui tait mort quelque
+temps avant son arrive. Reu par son neveu, chez lequel il descendit,
+on mit sa disposition les trsors de glyptique, de numismatique, de
+cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments,
+avait exprim le dsir que Winckelmann rdiget un catalogue raisonn
+de ses pierres graves. Il se mit donc l'oeuvre, en franais, et fut
+oblig de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le
+cours de ses fonctions publiques, un peu quivoques[537], avait profit
+de son sjour dans plusieurs pays, et particulirement en Italie, pour
+runir des collections de pierres graves, de cames, de mdailles, de
+cartes gographiques et de dessins. Il y avait l un vaste champ
+exploiter, et en dressant le catalogue des pierres graves, Winckelmann
+ne pouvait pas manquer d'acqurir de nouvelles connaissances, qu'il
+faisait servir son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur
+deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manire employe par les
+cavaliers des anciens, pour monter cheval. On supposait gnralement
+qu'il y avait, pour cet usage, des pierres places sur les grands
+chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient
+pas t assez hautes pour servir cette destination; comme on peut le
+voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine
+Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en
+plein champ et pendant une bataille?-- leur javelot, il y avait un
+crampon qui leur servait monter cheval, et cela ne se faisait pas
+comme chez nous, par le ct gauche du cheval, mais par le ct droit.
+C'est ce dont il put s'assurer par deux diffrentes pierres du cabinet
+Stosch.--Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en tant instruit de
+ces choses-l[538]?
+
+Cette tude constante des moeurs et des usages antiques ne l'empchait
+cependant pas de se donner quelques distractions. Aprs avoir travaill
+toute la journe au catalogue, le soir venu, il allait l'opra. Il
+croyait se retrouver Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme
+dansaient Florence; il considrait cette ville comme la plus belle
+qu'il et vue, et lui donnait, tous gards, la prfrence sur Naples;
+il se trouvait heureux et rcuprait le temps perdu.--J'avais aussi le
+droit de le rclamer du ciel, crivait-il Franken[539], car ma
+jeunesse s'est passe trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma
+situation au collge. Il avait projet, pour le mois de mars 1759, un
+voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre
+cossais, qui possdait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde,
+il concluait qu'il tait libre.
+
+Cependant cette dernire assertion n'est pas compltement exacte; ayant
+perdu pour toujours _les secours qu'il recevait de Sion_, c'est--dire
+la pension que lui faisait le pre Rauch avec l'argent du roi Auguste,
+il s'tait de nouveau engag et avait accept la place de bibliothcaire
+du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et
+d'antiquits. Mais comme le cardinal voulait qu'il ft avec lui sur le
+pied d'ami, cela ne devait le gner en rien[540].
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV
+
+ Winckelmann attach au cardinal Albani.--Notice sur ce prlat, sur
+ sa villa et ses collections d'antiquits.--Le plafond de Raphal
+ Mengs; portraits de Winckelmann.
+
+1759--1762
+
+
+Winckelmann revint Rome vers le commencement du printemps 1759, et il
+prit alors possession de son emploi auprs du cardinal Albani. Comme ce
+prlat fut le plus zl protecteur de l'historien de l'art, auquel il
+rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans
+quelques dtails, puiss des sources authentiques[541], sur sa vie et
+sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrire,
+d'accorder aux savants et aux artistes.
+
+La famille Albani, originaire de l'pire, fut oblige de quitter ce pays
+dans le seizime sicle, par suite des avanies intolrables que les
+Turcs faisaient subir aux chrtiens. Elle vint se fixer en Italie, et
+choisit Urbin pour sa rsidence. Alexandre Albani naquit dans cette
+ville le 13 novembre 1692; l'ge de huit ans, il suivit ses parents,
+qui s'tablirent Rome l'poque o le cardinal Jean-Franois Albani
+fut lev la papaut, sous le nom de Clment XI. Protg par ce
+pontife, il fit de brillantes tudes de belles-lettres et de
+jurisprudence; seize ans, nomm commandant de la cavalerie lgre, il
+fut envoy par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes
+autrichiennes de Joseph Ier, qui s'taient empares de Comacchio.
+Rentr Rome, il reprit ses tudes, et les termina bientt avec une
+grande distinction. Ds cette fleur de jeunesse, il avait le got des
+arts et de l'antiquit, et il commenait runir des statues et des
+bas-reliefs, encourag par Clment XI lui-mme, qui subvenait
+gnreusement aux dpenses occasionnes par ces recherches. Quoique
+trs-jeune encore, sa rputation s'tendait mme au del des Alpes: son
+biographe prtend que le pre Montfaucon manifesta le dsir de lui
+ddier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le
+savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout cause de la parent,
+qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de
+crdit. Aprs avoir rempli avec succs plusieurs missions importantes en
+Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, l'ge de vingt-huit ans,
+par Innocent XIII, sans tre encore prtre. C'est partir de cette
+poque (1721) qu'il reprit Rome ses tudes sur l'antiquit, et qu'il
+ne discontinua pas, jusqu' la fin de sa longue carrire[542],
+d'accrotre la somme de ses connaissances archologiques et d'purer son
+got, afin d'acqurir ce jugement fin et dlicat que les anciens
+exigeaient d'un amateur de l'art:
+
+ Judicium subtile videndis artibus illud.
+
+Le cardinal avait une vritable passion pour les vnrables restes de
+l'antiquit: il les interrogeait, cherchant expliquer leur
+signification; les relevait et s'efforait de faire oprer leur
+restitution. Par exemple, ayant trouv dans des fouilles faites sur
+l'Aventin une reproduction du clbre Apollon Sauroctone, il le fit
+transporter et restaurer ses frais avec le plus grand soin. Il runit
+bientt la plus belle collection d'antiques qu'il y et Rome. On
+demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on rflchit que
+la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions
+du muse du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il
+s'appliqua galement l'tude de la numismatique et des inscriptions
+(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de mdailles et de
+pierres ou marbres crits, tant grecs que latins, et aussi bien paens
+que chrtiens. Il les offrit au pape Clment XII, qui les acheta
+moyennant soixante-douze mille cus romains (385,200 fr.) et les fit
+placer au Vatican et au Capitole.
+
+Aprs cette cession, le cardinal recommena ses recherches, et eut
+bientt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et
+latines, avec une immense quantit de statues, bas-reliefs, sarcophages,
+vases, colonnes et autres objets antiques rares et prcieux. Il
+rassembla galement un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il
+faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grce aux rudits et aux
+trangers qui venaient le visiter[543].
+
+C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trsors dans son
+palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la rsolution de
+construire, un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse,
+reste encore aujourd'hui, en dpit des pertes qu'elle a subies, un
+muse antique plus prcieux que la plupart des collections du nord de
+l'Europe. Il donna lui-mme le plan des btiments, modles de bon got
+et d'lgance, que l'architecte Carlo Marchionni leva sous sa
+direction. Mais ce qui ajoute un prix infini tous les objets qui
+ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann leur
+placement, et la description qu'il a donne d'un grand nombre d'entre
+eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous
+n'entreprendrons pas de dcrire aprs lui ces prcieux restes de l'art,
+chapps la barbarie des hommes plus encore qu' la destruction du
+temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre
+antiquaire, soit aux notices spciales qui ont t publies sur cette
+clbre villa[544].
+
+Elle fut commence vers 1756, et elle tait termine au commencement de
+1758; ce qui paratrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la
+construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est
+dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, ct
+de ses bassins et de ses fontaines, et l'ombre de ses beaux arbres,
+que notre antiquaire passa, de 1758 1768, ses heures les plus
+heureuses et les mieux remplies. Que ne pouvez-vous la voir?
+crivait-il Franken: elle parat tous les yeux un chef-d'oeuvre de
+l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il
+produit au jour ce qui tait enseveli dans les tnbres, et le paye avec
+une gnrosit digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni
+d'une si grande quantit de colonnes de porphyre, de granit et d'albtre
+oriental, qu'elles formaient une espce de fort avant qu'elles ne
+fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y
+rend vers le soir, et l'on s'y promne avec le cardinal comme avec le
+moindre particulier[546].
+
+Le traitement du bibliothcaire, directeur des antiquits du cardinal,
+tait de cent soixante cus romains (856 fr.) par an; somme fort
+modique, et nanmoins suffisante alors Rome pour assurer une complte
+indpendance. J'lve tous les matins les mains vers celui qui m'a fait
+chapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, o je jouis
+non-seulement de la tranquillit, mais encore de moi-mme, et o je puis
+vivre et agir selon ma volont. Je n'ai rien faire, si ce n'est
+d'aller tous les aprs-dners avec le cardinal sa magnifique villa,
+qui surpasse tout ce qui a t fait dans les temps modernes, mme par
+les plus grands rois. L, je laisse Son minence aux personnes qui
+viennent la voir, pour aller lire et rflchir[547]. Ces lectures, ces
+mditations dans ce beau lieu, ont inspir plus d'un passage de
+l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait la
+_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il
+prenait plaisir claircir, par la vue des monuments, des points
+obscurs de l'archologie grecque ou romaine. C'taient Bianchi,
+Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans
+l'intimit du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui,
+vous au culte du beau.
+
+Il eut, galement la satisfaction d'y voir son fidle Mengs travailler
+la composition dont il dcora le plafond du cabinet du cardinal. Cet
+artiste tait alors dans toute la force de son talent, et sa rputation,
+rpandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait
+considrer comme le premier peintre de l'poque. On voyait en lui un
+restaurateur du got et des belles formes; on trouvait ses inventions
+philosophiques, et son excution tait compare celle des plus grands
+matres du seizime sicle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara,
+ambassadeur d'Espagne Rome, n'avaient pas peu contribu lever Mengs
+au-dessus de sa vritable valeur. Mais il faut leur rendre cette
+justice, que si leurs loges dpassaient le but, ils avaient nanmoins
+raison de prfrer les ouvrages de Mengs aux compositions fades,
+manires et sans aucun caractre, des autres artistes alors en vogue.
+Winckelmann exerait une assez grande influence sur les opinions de
+l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Penses
+sur la beaut et sur le got dans la peinture_, que Mengs avait ddies
+ son ami, et qu'il publia chez Fuesli, Zurich, en 1762. Selon
+Winckelmann[548], on trouve dans ce trait des choses qui n'ont encore
+t ni penses, ni dites.
+
+Raphal Mengs peignit, la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse,
+entour des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'oeuvre, et il
+runit en effet au mrite du dessin une trs-grande habilet dans la
+pratique de la fresque, une ordonnance dispose savamment selon les
+donnes de la mythologie, qualit archologique, qui en doublait le prix
+aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque cette oeuvre,
+c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compasse et froide, comme
+si le dieu du jour et les Muses eussent t dans le climat glac des
+contres du Nord.
+
+Avant cette poque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami;
+mais nous ignorons la date prcise de cet ouvrage. Quelques annes plus
+tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint l'huile
+pour un tranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica
+Kauffmann, dont nous avons parl ailleurs[549]. Il est reprsent
+mi-corps et assis: Angelica le grava elle-mme l'eau-forte; un autre
+artiste le reproduisit la manire noire, et lui fit prsent de la
+planche. Winckelmann, touch de cet acte de dfrence, vante la beaut
+de la jeune Allemande, et compare son talent celui des premiers
+matres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long
+sjour Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI
+
+ Nouveaux voyages Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le
+ baron de Riedesel.--Excursion au Vsuve.--Opuscules composs
+ Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux trangers de
+ distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+ Franais.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
+ comte de Bunau.
+
+1762
+
+
+En acceptant l'emploi de bibliothcaire et de directeur des antiquits
+du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliner la libert
+de voyager, qui tait, aprs sa passion pour l'tude et pour
+l'antiquit, son got le plus dominant. Il fit encore deux excursions
+Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de
+Brhl; l'autre, deux annes plus tard. Il profita de ces voyages pour
+visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des
+environs de Naples. Mais tant naturellement enclin la critique, et
+trouver que les autres antiquaires ne savaient rien ct de lui, il se
+fit Naples de puissants ennemis, en publiant Dresde, en 1762, ses
+_Lettres au comte de Brhl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une
+_Relation des nouvelles dcouvertes faites dans cette ville antique_,
+avec _seize lettres_[551] crites Bianconi sur le mme sujet.
+
+Il s'tait li Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William
+Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de
+_Antiquits trusques, grecques et romaines_, la description des vases
+et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagn du baron de
+Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grce, il
+entreprit l'ascension du Vsuve, pendant une ruption terrible qui
+faisait fuir les habitants de Portici. Ils passrent une nuit sur cette
+montagne, firent rtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et
+Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la
+Calabre, la Sicile et la Grce; mais sur la fin de sa carrire il
+renona compltement ce projet.
+
+Le catalogue des pierres graves composant le cabinet du baron Stosch,
+imprim en franais Florence, en 1760, avait t le premier ouvrage
+publi par Winckelmann depuis son arrive en Italie. En 1761, il fit
+paratre Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_;
+quelque temps aprs, ses _Rflexions sur le sentiment du beau dans les
+ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acqurir_; et ensuite, _De la
+grce dans les ouvrages d'art_[553].
+
+Mais ces opuscules n'taient que le prlude de son _Histoire de l'art_,
+ laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait
+alors le poids de sa rputation, qui lui attirait plus d'un drangement
+dsagrable. Aucun tranger de distinction ne pouvait passer par Rome
+sans avoir vu Winckelmann; et, si c'tait quelque souverain, prince ou
+grand seigneur, sans s'tre fait guider par le savant antiquaire,
+transform en vritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps ces
+promenades sans cesse renaissantes, il avait rdig en italien une
+courte notice _de ce qu'il y a de plus intressant voir Rome_[554].
+Il tait quelquefois l'homme le plus tourment qu'il y et dans cette
+ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans
+lui; il devait rester deux heures table, tandis que quinze minutes lui
+suffisaient pour dner. Le prince rgnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il
+sortt au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de
+cette manire le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de
+Toscane, et beaucoup d'autres. En gnral, il prfre les voyageurs
+anglais. Le croiriez-vous, crit-il Franken[556], c'est la seule
+nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas,
+en gnral, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des
+Anglais! Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort
+mcontent. J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_ un
+certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que
+j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'glise de Saint-Pierre et
+l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller
+Constantinople, et cela par dsespoir. Il m'tait devenu tellement
+charge, que j'ai t oblig de lui dclarer nettement ma pense, et de
+ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling dpenser
+par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'anne dernire, nous
+avons eu ici le duc de Roxborough, qui tait un homme de la mme
+trempe[557]. Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de
+Stosch, marchand par des Anglais: Ces barbares d'Anglais achtent
+tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir voir ces trsors.
+
+Quant aux Franais, son opinion ne leur fut presque jamais favorable.
+Cette nation, disait-il[559], n'tait pas du tout faite pour
+s'appliquer au solide. Il refusait mme de reconnatre le mrite des
+savants franais les plus minents. Ainsi, en parlant du pre
+Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru la hte, comme un
+vrai Franais, tant Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquit
+explique_ fourmille d'erreurs grossires[560]. Nanmoins, il se
+radoucit l'gard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en
+compagnie du clbre physicien Desmarets, et convient que c'est le
+voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561].
+
+Les nombreuses et brillantes relations que sa rputation lui avait
+attires, obligeaient Winckelmann entretenir une correspondance
+active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule
+de savants et de personnages distingus d'autres pays. Il tait
+continuellement consult sur des questions d'archologie, et la
+ncessit de rpondre tant de lettres absorbait, son grand regret,
+une partie de son temps. Ses lettres ont t prcieusement recueillies
+et publies aprs sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en
+gnral remplies d'intrt. On y trouve souvent des explications
+savantes sur des questions qui se rattachent, soit l'histoire de
+l'art, soit des dcouvertes nouvelles de fragments de statues et
+d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme,
+c'est la simplicit, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus
+intimes sont exposs au grand jour. On y voit la puret de son me, son
+dsintressement, son amour pour l'indpendance, et ce culte de l'tude
+et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les penses les plus
+leves. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken,
+Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de
+Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres.
+Winckelmann avait inspir tous ces hommes, si diffrents par les ides
+et la condition sociale, une estime profonde pour son caractre, et une
+admiration sincre pour son got et son rudition.
+
+Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien matre le comte de Bunau:
+Je vous plains, mon ami, crit-il Franken, du fond de mon me,
+d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible.
+Moi-mme, je perds la douce satisfaction que je gotais dj en quelque
+sorte d'avance, de renouveler de vive voix cet homme rare et prcieux,
+le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincre et vive
+reconnaissance. Je me reprsentais la visite imprvue que je me
+proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions
+sont vanouies, et qui sait si je pourrai mme vous embrasser un jour?
+Je songe lui laisser un monument public de ma reconnaissance
+ternelle; mais le temps s'avance, et peut-tre que mon me sera runie
+ la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562].
+
+Ces tristes prvisions devaient malheureusement se raliser.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII
+
+ Winckelmann nomm Prsident des antiquits de Rome, et plus tard
+ _scrittore greco_, la bibliothque du Vatican.--Il publie son
+ _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
+ ouvrage.--Mystification laquelle il se trouve expos.--Autres
+ ouvrages de Winckelmann.
+
+1763--1767
+
+
+Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nomm la place de Prsident des
+antiquits de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abb
+Venuti. Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et
+rapporte cent soixante cus par an; de sorte que j'ai ici mon existence
+assure pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas
+faire Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en
+donne autant, sans compter les autres agrments dont je jouis. Et si,
+par la suite, je puis parvenir un emploi de _scrittore_ du Vatican, je
+ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en
+Allemagne; car je jouis ici d'une libert entire, et personne ne
+s'ingre me demander ce que je fais[563].
+
+L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept cus par mois,
+lui fut donn le 3 septembre 1765, la recommandation de son excellent
+protecteur le cardinal Albani, qui tait devenu bibliothcaire du
+Vatican, aprs la mort du cardinal Passionei.
+
+Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait
+paratre en allemand, Dresde, la fin de 1763 et au commencement de
+1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau
+sa rputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique.
+Notre auteur tait de la race irritable des potes et des artistes; il
+fut donc vivement bless de quelques observations dont la justesse ne
+pouvait lui chapper. Ces remarques lui taient d'autant plus sensibles,
+qu'elles manaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles
+avaient t publies par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_,
+recueil fort rpandu alors Rome[564]. Il se mit incontinent revoir
+et amliorer son oeuvre. Mais il tait toujours en crainte: Que
+d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirs de mon _Histoire de
+l'art_, crivait-il Franken, la fin de dcembre 1763[565]. Peu
+peu, il ajouta des passages considrables cette histoire, et les
+publia, galement en allemand et Dresde, en 1767, en attendant qu'il
+ft paratre une seconde dition de ce grand ouvrage, laquelle il ne
+cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie qu'il n'tait pas
+encore en tat d'crire, lorsqu'il avait commenc ce travail: ses ides
+n'y taient pas assez lies; il manquait souvent les transitions
+ncessaires de l'une l'autre, ce qui fait la partie essentielle de
+l'art d'crire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force
+qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec
+plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_)
+l'avait instruit de ces dfauts, et le Tout-Puissant avait rpandu sur
+lui ses bndictions et ses faveurs[566].
+
+Mais les corrections et amliorations qu'il introduisit dans son
+_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui
+avait inflige un artiste, qu'il avait considr longtemps comme son
+ami. Ds son arrive Rome, notre Saxon avait rencontr, dans l'atelier
+de Raphal Mengs, un jeune homme nomm Jean Casanova[567], peintre
+mdiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et
+s'occupant volontiers de recherches archologiques. Winckelmann lui
+avait confi l'excution de plusieurs dessins de monuments antiques,
+destins tre gravs dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils
+diffrassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru
+avoir se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il rsolut
+de s'en venger, en l'exposant la rise des savants de tous les pays,
+charms de pouvoir trouver gloser sur le Prsident des antiquits de
+Rome. Il l'attaqua donc par son ct sensible, en rendant suspecte cette
+finesse de tact dont Winckelmann tait si fier. Pour y parvenir
+srement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels
+il imita, de manire s'y mprendre, les peintures d'Herculanum. On
+informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes
+dcouvertes venaient d'tre faites. Sa curiosit tant ainsi excite, on
+l'amena avec mystre venir les voir, et on les lui vanta comme de
+vritables chefs-d'oeuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant
+qu'elles venaient d'tre dcouvertes prs de Rome par un gentilhomme
+franais, le chevalier Diel, n Marsilly, en Normandie, et premier
+lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui
+dsirait avoir des renseignements plus prcis et plus authentiques,
+chercha s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on
+lui fit savoir, avec les mmes prcautions, que le chevalier Diel tait
+mort Rome subitement, dans le mois d'aot 1761, sans avoir laiss
+aucune explication sur sa prcieuse trouvaille. Il fut ainsi amen
+donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description
+emphatique, qu'il insra dans son _Histoire de l'art_. peine cet
+ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se dclarer l'auteur des
+peintures, et de rclamer tout l'honneur de leur invention et de leur
+excution. On conoit facilement la douleur de notre savant et la joie
+de ses mules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier
+ rendre l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait
+pas pargnes, l'occasion de ses ouvrages sur l'archologie, et
+particulirement de sa publication des peintures antiques[568].
+Cependant, quelque douleur que dt ressentir notre savant ainsi
+mystifi, il n'hsita pas reconnatre publiquement son erreur. Dans
+une lettre, du 4 janvier 1765, adresse son ami Heyne, il le pria de
+rendre publique la dclaration qu'il faisait, d'avoir t la dupe d'un
+homme qu'il avait considr jusque-l comme un ami[569].
+
+Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait
+donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis
+longtemps dans son esprit, savoir: un _Trait sur la dpravation du got
+dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet
+excution, et, sa place, il publia son _Essai d'une allgorie pour
+l'art_, oeuvre qui lui cota beaucoup de travail, mais qui ne fut pas
+aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit
+tre considr, nanmoins, comme un trsor d'rudition; il renferme
+d'heureuses ides, et sa lecture, ncessaire l'archologue, serait
+trs-utile aux artistes.
+
+Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquit, jusqu' vouloir faire
+connatre tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore t
+dcrits. Il se mit donc publier, sous le titre de: _Monumenti antichi
+inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six
+gravures, reprsentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets,
+qui avaient t passs sous silence par Montfaucon et les autres
+rvlateurs des antiquits grecques et romaines. Il se proposait de
+complter cet ouvrage en y ajoutant une troisime partie, mais on ignore
+ce que cette suite est devenue.
+
+Il composa encore un livre sur l'_tat actuel des arts et des sciences
+en Italie_, et fit beaucoup d'additions au trait _De Pictura veterum_,
+de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle dition; mais il
+n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII
+
+ Bonheur et libert dont Winckelmann jouissait Rome.--Ses
+ _villgiatures_ Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration
+ passionne de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer
+ Berlin. Son dsir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour
+ ce pays.--Sa tristesse en s'loignant de Rome.--Il abrge son
+ voyage et revient de Vienne Trieste.--Il est assassin dans cette
+ ville par un repris de justice.--Ses dispositions
+ testamentaires.--Monument qui lui est rig Rome.--Apprciation
+ de son influence.
+
+1767--1768
+
+
+Il fallait Winckelmann une prodigieuse activit d'esprit pour suffire
+ tant de travaux. La vie qu'il menait Rome, il est vrai, lui laissait
+une entire libert pour l'tude, car sa place de prsident des
+antiquits ne lui prenait pas six heures de son temps par anne, par
+la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail
+_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--Le
+cardinal Albani, disait-il Franken, m'en dispensera, et, aprs tout,
+ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays
+d'humanit, o chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille
+pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573]. Il pouvait
+donc se livrer en toute scurit ses tudes et ses recherches
+favorites, sans trop se proccuper de ses fonctions publiques. Au
+surplus, pour jouir d'une plus grande libert, il refusa un canonicat
+fort lucratif la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le
+_Panthon_ d'Agrippa); et bientt aprs, vers la fin de 1766, il renona
+volontairement son emploi de _Scrittore_ au Vatican.
+
+Il prenait toujours le plus grand intrt aux dcouvertes de statues,
+mdailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa
+campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le
+remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles,
+en discutait, avec les hommes les plus comptents, la signification et
+la valeur, et en faisait son profit pour la seconde dition de son
+_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il
+considrait comme dcouverte nouvelle d'antiquits, non-seulement les
+ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les
+claircissements nouveaux, donns sur des figures ou autres monuments
+rests jusqu'alors sans explications[574].
+
+Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villgiature_.
+Ce prlat, qui n'tait pas prtre, aimait se dlasser de ses tudes
+archologiques, en recevant, soit sa _villa_ prs de Rome, soit
+Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la socit la
+plus lgante.--Il y a quinze jours que je suis l'une des plus belles
+maisons de campagne de mon matre, crit Winckelmann de
+Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le
+prototype de la connaissance de la beaut sublime n'auraient pas pu
+rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de
+prlats, de dames qui sont mme trs-belles. Le soir, on joue et on
+danse; les plus gs sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour
+me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goter les
+joies du paradis, et Son minence veut bien se passer de ma compagnie
+pour me laisser moi-mme.-- Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait
+d'une gale libert, dans un site encore plus admirable.--C'est l le
+lieu de mes dlices; c'est l, mon ami, dit-il Franken[576], que je
+voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans
+inquitude, le long de la tranquille mer, sur une cte leve et
+couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle
+est en fureur, placs sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune,
+ou sur le balcon de ma chambre mme. Un mois pass dans un pareil
+sjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit
+le coeur et l'esprit, surpasse tout ce que l'clat des cours et leur
+bruyant tumulte peuvent nous offrir.--Ces rflexions rvlent les
+sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, Rome, tait partage
+entre l'tude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable
+qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il
+attachait son indpendance et la libre disposition de son temps
+selon ses gots et ses ides.
+
+Cependant, il parat avoir hsit longtemps avant de prendre le parti de
+rester dfinitivement Rome. Sa rputation, rpandue en Allemagne, lui
+attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter.
+Plusieurs tats allemands auraient voulu possder Winckelmann et le
+mettre la tte de leurs muses et de leurs bibliothques. Le roi de
+Prusse, Frdric II, aussi jaloux de conqurir les hommes illustres que
+les provinces voisines de ses tats, fit les plus grands efforts pour
+l'attirer Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoy
+spcial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothcaire et
+de directeur de son cabinet de mdailles et d'antiquits, vacante par la
+mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire.
+Winckelmann avait d'abord accept cette proposition, et fait connatre
+sa dtermination Berlin et Rome: mais une difficult qu'il
+n'explique pas s'tant prsente, on lui tmoigna, au Vatican, beaucoup
+plus d'gards qu'il n'avait os esprer. Le Pape lui fit mme faire sous
+main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal
+Stoppani, qui avait beaucoup d'amiti pour lui, y ajouta une pension
+particulire de ses propres fonds, de manire qu'il rsolut
+dfinitivement de rester Rome. Il se trouvait trop vieux et craignait
+de se sentir trop tranger Berlin; d'ailleurs, il tait plus content
+Rome, en faisant lui-mme son lit, que d'tre dcor du titre de
+conseiller priv, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].
+
+Bien qu'il et refus d'aller vivre Berlin, Winckelmann n'avait pas
+renonc au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nthenitz en
+particulier. Au mois de fvrier 1768, il croyait pouvoir annoncer
+Franken l'poque o il comptait aller le surprendre un beau matin. Il
+avait mme inform de son dpart le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait
+galement visiter. Mais il fut oblig de retirer sa parole, ayant t
+forc de rester Rome pour le passage du grand-duc et de la
+grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs tats, aprs
+avoir conduit Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commenait
+donc craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui
+serait difficile de quitter, pour une anne qu'exigeait ce voyage, son
+matre et ternel ami, le cardinal Albani, au grand ge qu'il avait. En
+outre, on prvoyait la mort du pape Benot XIV, et comme tous les voeux
+paraissaient se runir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de
+notre savant, il ne pouvait pas s'loigner de Rome sans porter
+prjudice ses intrts[579].
+
+Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de
+rsolution: mettant de ct tous les obstacles qui s'opposaient son
+voyage, il crivit Franken pour lui annoncer sa prochaine arrive
+Nthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la
+permission qu'il en avait obtenue de son matre et du Pape. Il se
+proposait de presser sa marche jusqu' sa premire tape, qui serait
+chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en
+courant par Dresde, pour se rendre Dessau, o il devait attendre son
+ami Stosch, afin de gagner Brunswick, o il tait attendu par le prince
+hrditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu' Berlin. Son me
+n'avait jamais t plus satisfaite qu'en annonant son ami sa
+prochaine arrive[580].
+
+Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768,
+accompagn du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par
+amiti pour lui, qu'afin de rtablir sa sant. Il prit la route du
+Tyrol, qui l'avait amen Rome douze annes auparavant. Mais, en
+s'loignant de cette patrie d'adoption, ses ides devenaient sombres, et
+il cdait comme un accs de noire mlancolie. Il paraissait hsiter
+continuer son voyage, et parlait de revenir.--_Torniamo a Roma._
+Retournons Rome, rptait-il son compagnon de route, qui nous a
+conserv un journal de ce voyage, depuis leur dpart de Rome, jusqu'au
+moment o ils se sparrent Vienne[581].
+
+La rception enthousiaste qui lui fut faite Munich, ainsi que dans la
+capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entour, ne purent
+triompher de sa tristesse. Ses penses se reportaient constamment vers
+Rome, o il avait joui pendant si longtemps d'une flicit parfaite:
+agit par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette
+ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adress
+Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de
+retourner en Italie, ces instances ne servirent qu' le confirmer dans
+sa rsolution.--Nous ne voulmes plus lui en parler davantage, dit-il,
+ayant remarqu qu'il avait les yeux d'un mort. Il fut donc dcid qu'il
+renoncerait Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'aprs un court sjour
+Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassur par cette
+dtermination, qui comblait ses voeux les plus ardents, il mit profit
+le temps qu'il dut passer Vienne, pour examiner la bibliothque et la
+galerie impriale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres
+collections particulires. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde
+dition de son _Histoire de l'art_, qu'il prparait depuis longtemps,
+et s'occupa de la traduction franaise, qui devait paratre en mme
+temps que le texte.
+
+Enfin, combl d'honneurs et de prsents, il se hta de se remettre en
+route pour sa patrie de prdilection. Il avait eu d'abord l'intention de
+se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinraire,
+et rsolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les
+premiers jours de juin 1768.
+
+ peu de distance de cette ville, voyageant petites journes, selon
+l'usage de ce temps, il avait rencontr un Italien, qui n'eut pas de
+peine dcouvrir son faible: affectant lui-mme un grand amour pour les
+antiquits, il arracha bientt au trop confiant voyageur l'numration
+des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reus, ainsi que des monnaies
+et mdailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce
+misrable, nomm Francesco Archangeli, tait un repris de justice,
+condamn mort prcdemment pour ses mfaits, mais dont la peine avait
+t commue en celle du bannissement perptuel. En arrivant Trieste,
+il tait dj dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans
+aucun soupon, ses mdailles et autres objets prcieux.
+
+Notre antiquaire voulait s'embarquer Trieste pour Ancne, et, en
+attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il
+occupait ses loisirs, dans l'htellerie o il tait descendu, relire
+son vieil Homre, le seul livre qu'il et emport avec lui. Dans ses
+moments de mditation et de repos, il s'amusait jouer avec un enfant
+de son hte, qui annonait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis
+qu'il tait occup crire une petite table, Archangeli entra dans sa
+chambre. Aprs lui avoir exprim ses regrets d'tre oblig de le quitter
+pour se rendre Venise, o l'appelaient des affaires importantes, il le
+pria de lui montrer une dernire fois ses mdailles, afin qu'il pt en
+conserver un souvenir plus prsent. Winckelmann, sans aucune mfiance, y
+consentit de bonne grce; et comme il se tenait baiss pour ouvrir le
+coffre dans lequel elles taient renfermes, le sclrat le pousse et le
+fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tte entre le couvercle
+et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'trangler avec un
+lacet. La victime crie et rsiste: alors, pour touffer ses cris,
+l'assassin lui plonge, cinq reprises diffrentes, un stylet dans le
+ventre. Il l'aurait certainement achev, si l'enfant, dont nous avons
+parl, n'tait venu frapper la porte de la chambre.
+
+Ce bruit fait fuir Archangeli, sans mme lui laisser le temps de voler
+les mdailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre
+bless; mais il tait frapp mort, et il ne tarda pas expirer, aprs
+sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa prsence
+d'esprit, aprs avoir pardonn son meurtrier, dict ses dernires
+volonts, et reu les sacrements de l'glise. Par son testament, il
+institua le cardinal Albani son lgataire universel, et laissa 350
+sequins son graveur Mogali, et 100 autres l'abb Pirani.
+
+Ainsi mourut, cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de
+son talent, un des hommes qui ont le plus contribu remettre en
+honneur l'tude de l'antique, si dcrie dans la premire moiti du
+dernier sicle.
+
+ Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut
+lui faire lever un tombeau digne de sa mmoire, mais l'excution de ce
+projet fut empche par le grand ge du prlat, qui mourut en 1779,
+prs de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de
+l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui
+riger, ses frais, dans le Panthon, un monument compos d'un
+mdaillon en marbre, d'aprs son portrait par Raphal Mengs, et d'une
+inscription latine. Dans les premires annes de ce sicle, ce mdaillon
+a t transfr, ainsi que presque tous ceux qui taient la Rotonde,
+dans le muse des hommes illustres, au Capitole.
+
+Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et
+le mieux apprci la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire
+des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs,
+ainsi qu'il le reconnat lui-mme avec modestie[583]; bien que la
+partie consacre aux gyptiens, aux Phniciens, aux Perses, aux
+trusques et aux autres peuples de la Pninsule italique, soit devenue
+fort incomplte, depuis les nouvelles dcouvertes faites dans ces
+contres, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes,
+l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa
+valeur. C'est toujours cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on
+voudra connatre fond l'essence de l'art et l'ide du beau chez les
+anciens; les attributs et les formes de leurs divinits; le costume des
+dieux, des hros, des athltes et des personnages clbres; les moyens
+mcaniques employs par la statuaire antique; les progrs et le dclin
+de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu' la domination
+romaine en Grce; chez les Romains, depuis la rpublique jusqu' son
+entire dcadence sous les derniers empereurs.
+
+L'influence de Winckelmann sur l'esthtique de l'art a t immense; bien
+avant notre David, il dirigea souvent Raphal Mengs dans la voie que le
+peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du
+_Lonidas_, a suivie aprs lui encore de plus prs. En Allemagne, son
+exemple a ramen des crivains de premier ordre au got et l'tude de
+l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de
+Lessing[584] a t compos, suivant les ides mises quelques annes
+avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des
+artistes grecs_. C'est galement dans les oeuvres de Winckelmann, que le
+savant Heyne puisa l'ide de ses dissertations sur la mythologie, qui
+ont eu tant de retentissement dans le monde des rudits. L'illustre
+Goethe lui-mme n'a pas chapp l'influence de notre antiquaire, et son
+ouvrage, _Winckelmann et son sicle_, publi en 1805, prouve
+l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus leves,
+par les ides du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que
+l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce
+pays, dans la dernire moiti du sicle prcdent, jusqu'au commencement
+du ntre, a d Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585].
+
+Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminu dans sa patrie; la
+nouvelle cole allemande affecte de mpriser l'art des Grecs, pour
+mettre sa place un art purement germanique. L'avenir dira si
+l'originalit de ces tentatives aura russi faire oublier les
+divinits et les hros de Phidias, de Praxitle et de Lysippe. Quant
+nous, sans critiquer ces oeuvres nouvelles, dont quelques-unes sont
+marques au coin d'un vritable talent, aux forts d'Odin, aux vieilles
+forteresses fodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous
+prfrons le Parnasse, le Taygte, les Ruines d'Athnes, l'Apollon du
+Belvdre, le Laocoon, la Niob, la Vnus de Milo, l'Amazone blesse, le
+Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons l'art des Grecs,
+ce qu'un de nos potes a si bien dit du vieil Homre, dans ces vers que
+Winckelmann n'aurait pas dsavous:
+
+ Trois mille ans ont pass sur le tombeau d'Homre,
+ Et depuis trois mille ans, Homre respect,
+ Est jeune encor de gloire et d'immortalit.
+
+FIN.
+
+ACHEV D'IMPRIMER
+SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A.
+ CHNE-BOURG (GENVE), SUISSE
+
+AOT 1973
+
+Rmipression de l'dition de Paris, 1860
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] Mariette, dans une lettre Bottari, insre au tome VI des _Lettere
+pittoriche_, d. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne s'appelait pas
+Diego. Nanmoins, dans les titres de ses posies, publies Madrid en
+1610, l'diteur ne le dsigne que sous ce seul prnom. Mais D. Gregorio
+Mayans, dans la vie de ce personnage, place en tte de l'dition donne
+ Valence en 1776, de la _Guerra de Granada_, le nomme _D. Diego Hurtado
+de Mendoza_, et c'est ainsi qu'il est dsign dans le catalogue de la
+calcographie du muse de Madrid.
+
+[2] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 211 et
+suivantes.
+
+[3] _Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano_, dit. de 1648, in-4, p.
+153 et suiv.
+
+[4] Ridolfi, _ut supr_, p. 165-166.
+
+[5] Ridolfi, _ut supr_, p. 168, la rapporte en espagnol: nous la
+traduisons ici pour la premire fois en franais.
+
+[6] _Vita di Tiziano_, p. 171.
+
+[7] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 171-173.
+
+[8] Le catalogue de cette collection indique _quarante-trois_ tableaux
+de Titien.
+
+[9] _Vivimus morituri, morimur victuri._
+
+[10] Pag. 240 et suiv.
+
+[11] Ridolfi, _ibid._ p. 154, 158.
+
+[12] _Catalogue du muse du Louvre_, coles d'Italie, p. 228. Troisime
+dit., 1852.
+
+[13] _Catalogo de los cuadros del real Museo._ Madrid, 1850, p. 191,
+num. 821.
+
+[14] Lettre Bottari, dans le tome VI des _Lettere pittoriche_, dit.
+di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14.
+
+[15] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 188.
+
+[16] Voy. l_'Histoire des plus clbres amateurs franais_, Mariette, p.
+57.
+
+[17] Imprime dans ses _Posies_, publies Venise en 1552, in-8, et en
+1572, in-4.
+
+[18] _Vida de don Diego Hurtado de Mendoza_, par don Gregorio Mayans, en
+tte de l'dition qu'il a donne Valence en 1776, in-4, de la _Guerra
+de Granada_; rimprime dans la mme ville par don Benito Montfort,
+1830, in-12, de la p. 1re 16, _passim._
+
+[19] Voy. _l'Histoire des plus clbres amateurs franais_. Mariette, p.
+57 et suiv.
+
+[20] Dans son ouvrage intitul: _Venezia citt nobilissima e singolare
+descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo Sansovino._ 1581.
+
+[21] _Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere dell'Aretino._
+T. II, p. 120.
+
+[22] _D'en haut_,--fonctionnaires d'un ordre suprieur, choisis dans la
+plus haute noblesse.--Voy. _la Ville et la rpublique de Venise_, par le
+sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, petit in-18, p.
+134, 135, 136 et suiv.--Voy. aussi l'_Histoire de Venise_, par M. Daru,
+t. VII, p. 292, dit. in-18. Didot. 1826.
+
+[23] _Che giova nelle fata dar di cozzo?_--Inferno, c. IX, v. 97.
+
+[24] _Lettere di P. Bembo_, t. V, p. 488, dans l'dition des _Classiques
+italiens_, de Milan, in-8, 1820; t. IX des _OEuvres compltes de Bembo_.
+
+[25] _Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto chiarissimo,
+scritta da Tommaso Temanza in Venezia_, 1751. In-4, de la page 19 la
+page 33.--Ridolfi, dans la _Vie d'Andra Schiavone_, dit que Titien fit
+assigner ce peintre les trois premires lunettes de la vote (_tondi_)
+du ct du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il donne une
+description dtaille de ces peintures.
+
+[26] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 152.
+
+[27] Don Gregorio Mayans, _ut supra_, p. 14.
+
+[28] Loc. cit., p. 152-153.
+
+[29] _Storia della letteratura italiana_, t. VII, p. 1514, dit. des
+Classiques, de Milan, 1824, in-8.
+
+[30] Bottari, _Lettere pittoriche_, t. V, p. 140-146, _ad notam_.
+
+[31] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 38, 39.
+
+[32] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 46.
+
+[33] _Cartas de santa Teresa de Jesus_, T. 1er, _carta_ 11.
+
+[34] _Vida de don D. H. de Mendoza, ut supr_, de la p. 38 la p. 51.
+
+[35] Bibliothque impriale de Paris, Y, n. 6256.
+
+[36] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 51.
+
+[37] Cette pice commence ainsi (p. 114):
+
+Estoy en una prision
+En un fuego y confusion
+ Sin pensallo.
+Que aunque me sobra razon
+Para dezir mi passion
+ Sufro y callo.
+
+[38] _Quintas a una despedida_, p. 141:
+
+Yo parto, y muero en partirme,
+Yo lo procure, yo lo pago.
+No me dexcys en el trago,
+Seora, del despedirme,
+Por el servicio que os hago.
+
+[39] Il est rapport en tte du volume publi Madrid en 1610, et se
+trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de l'ouvrage et
+le permis d'imprimer donn par l'inquisition.
+
+[40] Dans le catalogue des meilleures estampes du muse de Madrid, on
+trouve cit le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux des cent
+quatorze personnages illustres de la nation espagnole.--P. 7.
+_Cuaderno_, 6.
+
+[41] Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665.
+
+[42] _OEuvres de Voiture_, dit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, chez
+Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes.
+
+[43] Cologne, chez Pierre Van Egmondt, la Sphre, 1673; petit
+in-16.--Bibliothque impriale, n 1963.
+
+[44] Par exemple, aprs avoir dit du comte-duc: _And alla corte e vi
+and addottrinato, non vi and ignorante_, il ajoute: _La corte non
+una scuola di grammatica_; _ella non da i primi alimenti e non insegna e
+primi elementi_; _il di lui cibo non latte_; _di rado produce_,
+_raffina_, etc. Telle est la manire du marquis, pleine de recherche, et
+au fond trs-vide.--Le passage ci-dessus est extrait, p. 14, de son
+ouvrage intitul: _Il ritratto del privato politico cristiano, estratto
+dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san Lucar_; ddi
+Philippe IV, Bologne, 1635, _presso Giacomo Monti_, etc., in-8 de 135
+pag., plus l'Introduction.--Le marquis Malvezzi a compos un autre livre
+ la louange de Philippe IV et de son ministre, sous ce titre:
+_Introduttione al raconta de' principali successi accaduti sotto il
+commando del potentissimo Re Philippo quarto_.--_Roma_, 1651, in-8 de
+107 pages, plus le bref d'Innocent X, la ddicace au roi d'Espagne et
+l'avertissement. Les deux ouvrages sont la Bibliothque impriale,
+contenus dans le mme volume, avec la _Caduta del conte Olivars_,
+l'_anno_ 1643, du pre Camillo Guidi, _in Ivrea_,
+1644,--0,388.--L'_Histoire d'Olivars_ a encore t crite en italien
+par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte Ferrante
+Pallavicini, _opere scelte_.
+
+[45] Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; dit. in-8 des
+_Classiques latins_, de Lefebvre.
+
+[46] _Ibid._, chap. V, p. 249-250.
+
+[47] _La caduta del conte d'Olivars_, p. 33-4. Bibliothque impriale,
+0,388, la fin du volume.
+
+[48] _Il ritratto del privato politico_, etc., _ut supr_, p. 41.
+
+[49] _Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la volle
+accettare._--_Ut supr_, p. 15.
+
+[50] Il tait n le 8 avril 1605.
+
+[51] _Ut supr_, p. 16.
+
+[52] T. II, p. 272, dit. de M. Ubicini.
+
+[53] _L'histoire du ministre du comte-duc_, etc., p. 6-7.
+
+[54] _Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes Espaoles, que
+con sus heroycas obras han illustrado la nacion_, etc. Londres, 1742, un
+vol. in-8, p. 37, n 57.--Ce livre n'est qu'un abrg du grand ouvrage
+de Palomino.
+
+[55] _Catalogo_, 1850, n 27, p. 18.
+
+[56] _La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex_;--_Dar la vida por su
+dama_, etc. Voyez ce sujet: Ochoa, _Tesoro del teatro espaol_, 5 vol.
+in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98.
+
+[57] Jean de Butron, _Discursos apologeticos en que se defiende la
+ingenuidad del arte de la pintura_. In-4, Madrid, 1626.
+
+[58] _Velasquez and his Works_, _London_, 1855, in-12, avec le portrait
+eau-forte de Velasquez; excellente biographie, laquelle je ferai plus
+d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus considrable du mme
+auteur: _Annals of the artists of Spain_, _London_, 1848.
+
+[59] Palomino, p. 18-19, n 30.
+
+[60] _Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal 1600 al
+1640._ In-4, p. 313, _V. Vincenzio Carducci_, t. V.
+
+[61] _Dialogo_ 7.
+
+[62] Baldinucci, _ut supr_, p. 315.
+
+[63] Palomino, p. 36, n 55, _V. Patricio Caxes._ Le catalogue du _real
+Museo_ n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le n 162, la
+_Vierge avec l'enfant Jsus_.
+
+[64] Pag. 53, n 73, _Eugenio Caxes_.
+
+[65] _Catalogo_, n 151.
+
+[66] Pag. 74, n 102.
+
+[67] _Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par Francisco
+Pacheco, Vezino de Sevilla, ao 1649_; petit in-4, p. 101 et
+suivantes.--Bibliothque impriale, V. 1737.
+
+[68] Palomino, p. 77, n 106 (abrg de son grand ouvrage; Londres,
+1742, in-8) veut que Velasquez ait t d'abord lve de Francisco
+Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le mme auteur, p. 66, n 91,
+que Francisco Herrera, nomm le Vieux, peintre, architecte et sculpteur
+en bronze, fut natif et habitant de Sville, et lve de Francisco
+Pacheco; et, p. 68, qu'il mourut la cour en 1656: il tait donc peu
+prs de mme ge que Velasquez, et par consquent, il n'aurait pu lui
+servir de matre. Aussi, le catalogue du _real museo_ de Madrid (dit.
+de 1850) indique Velasquez seulement comme lve de Pacheco.--Ce
+dernier, de son ct, dans son _Arte de la Pintura_, rclame pour lui
+seul la gloire d'avoir form un tel disciple. Voici le passage o il
+revendique cet honneur (p. 171, 2): Diego de Silva Velasquez, mon
+gendre, occupe la troisime place (parmi les artistes qui ont le plus
+honor la peinture); c'est lui, qu'aprs cinq annes d'ducation et
+d'enseignement, j'ai donn ma fille, dtermin par sa vertu, sa douceur,
+ses excellentes qualits, et par les esprances que me faisaient
+concevoir son bon naturel et son grand gnie: L'honneur d'avoir t son
+matre tant plus grand que celui d'tre son beau-pre, il m'a paru
+juste de refrner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer cette
+gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernires annes.
+
+[69] Pag. 566, _Arte de la Pintura_.
+
+[70] _Ut supr_, p. 60, n 84.
+
+[71] _Arte de la Pintura_, pag. 66, 611.
+
+[72] Palomino, p. 60, n 84.
+
+[73] _Arte de la Pintura_, p. 101.
+
+[74] P. 116.
+
+[75] Palomino, p. 75, n 102.--Une taxe semblable a exist plus
+longtemps sur la vente des livres, et le trait de Pacheco sur la
+peinture fut tax _quatro maravedis, cada pliego_. Voy. la seconde
+feuille aprs le titre.
+
+[76] Voy. _l'Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 101.
+
+[77] _Arte de la Pintura_, p. 165.
+
+[78] Palomino, p. 27, n 43.
+
+[79] _Arte de la Pintura_, p. 471.
+
+[80] _Arte de la pintura_, p. 471.
+
+[81] _Ibid._, pages 593 et suivantes.
+
+[82] _Ibid._, p. 605.
+
+[83] C'est ainsi que Charles Le Brun a reprsent Jsus-Christ, dans son
+tableau, grav par G. Andran et Edelinck, o il le montre ador par les
+anges, parmi lesquels on a voulu reconnatre, dans celui qui est
+genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallire.
+
+[84] _Ibid._, p. 100.
+
+[85] _Arte de la Pintura_, p. 492, 567.
+
+[86] _Ibid._, p. 163.
+
+[87] _Cataloge_, nos 237, 238, 333, 388.
+
+[88] Ces vers sont tirs du premier sonnet de Michel-Ange la marquise
+de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. _Le rime di Michel-Agnolo
+Buonarroti, testo di lingua italiana_, in-8, 1817, p. 1.
+
+[89] Palomino, p. 77, n 106.
+
+[90] _Sumiller de cortina de su Magestad_, Pacheco; _Arte de la
+pintura_, p. 102.--C'tait une sorte de chambellan, charg de tirer le
+rideau, ou d'ouvrir et fermer les portires lorsque le roi d'Espagne
+entrait dans ses appartements ou en sortait.
+
+[91] Ce portrait est au _Real museo, catalogo_, n 527.
+
+[92] Bouterwek, _Hist. de la littrature espagnole_, t. II, p. 91 et
+suivantes.
+
+[93] P. 102.
+
+[94] _Arte de la pintura,_ p. 102.
+
+[95] _Arte de la pintura_, p. 102.
+
+[96] _Anecdotes du ministre du comte duc d'Olivars, tires et
+traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory_; Paris,
+1722, in-12, p. 191:--Bibliothque impriale, 0,700.
+
+[97] _Ut supr_, p. 112, 113.
+
+[98] La _contractation_ tait une junte sigeant Sville, et qui tait
+charge d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette ville pour
+l'Amrique, ou venaient y aborder, et de faire payer les droits d'entre
+et de sortie.
+
+[99] _Ibid._, p. 113.
+
+[100] Voy. Palomino, p. 24, n 38, et p. 41, n 59.
+
+[101] _Arte de la pintura_, p. 96-97.
+
+[102] P. 95.
+
+[103] _Voyage d'Espagne_, t. III, p. 6-7.
+
+[104] Voy. le chapitre XII.
+
+[105] _Origen y dignidad de la Caa, etc._ Madrid, 1634, petit in-4,
+avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres VIII, IX, XXVI,
+XXVII, XXXII, etc.
+
+[106] _Catalogo_, n 68.
+
+[107] Mme d'Aulnoy, _Voyage d'Espagne_, t. I, p. 87.
+
+[108] _Littrature espagnole_, t. II, p. 60.
+
+[109] Voy. la notice sur cet amateur, chapitre XV et suiv.
+
+[110] _Velasquez and his Works, by William Stirling_, p. 80-81.
+
+[111] P. 102.
+
+[112] P. 54, _ut supra_.
+
+[113] Voy. le chapitre IX, liv. III, _Arte de la pintura_, p. 427 et
+suivantes.
+
+[114] _Catalogo_, 299.
+
+[115] P. 102.
+
+[116] _Ibid._
+
+[117] Lettre de Raphal Mengs D. Antonio Ponz, dans le _Recueil de
+Bottari_, 2e dition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305.
+
+[118] P. 106-109, _Arte de la pintura_.
+
+[119] P. 110, _ibid._
+
+[120] _Catalogo_, n 177.
+
+[121] P. 103.
+
+[122] T. III, p. 486.
+
+[123] Pacheco, _Arte de la pintura_, p. 103.
+
+[124] _Histoire de France sous Louis XIII_, par M. A. Bazin, t. II, p.
+30-34.
+
+[125] Voy. sur les ngociations de Rubens, l'introduction mise par M.
+mile Gachet en tte des lettres indites de cet artiste qu'il a
+publies. Bruxelles, 1840, in-8, p. XXXV et suivantes.
+
+[126] Lettre de Rubens Peiresc, de Madrid, 2 dcembre 1628; dans les
+lettres indites de Rubens publies par M. Gachet, p. 220, n LXIX.
+
+[127] Selon J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P. P. Rubens_,
+Bruxelles, 1 vol. in-8, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de
+Gonzague, voulant envoyer Philippe III une superbe voiture avec un
+attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour
+accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, n 70) dit que Rubens
+vint Madrid pendant le sjour du prince de Galles en 1623: c'est une
+erreur. Rubens vcut la cour de Mantoue jusqu' la fin de 1608, poque
+o la mort de sa mre le rappela Anvers, et il ne retourna plus en
+Espagne qu'en 1628.
+
+[128] Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 221, 224, 227, n LXX.
+
+[129] . Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 220, n LXIX.
+
+[130] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8, p. 342, 343, nos 1135, 1136,
+1137, 1138, 1139 et 1140.
+
+[131] M. A. van Hasselt, p. 340, n 1127, qui dit que ce portrait est
+aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en Angleterre. Il a
+t grav par P. Pontius, et en petit, par Galle jeune.
+
+[132] Voy. le Catalogue du muse du Louvre, dition de 1852, coles
+allemande, flamande et hollandaise, p. 229, n 431, et la note p. 225
+qui accompagne le n 426. Ces dix compositions de Rubens ont t graves
+par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy.
+l'_Abecedario_ de Mariette, V _Rubens_, p. 110.
+
+[133] P. 50, n 70, _Pedro Pablo Rubens_.
+
+[134] _Catalogo_, n 1704.
+
+[135] _Arte de la pintura_, p. 100.
+
+[136] P. 50, n 70.
+
+[137] _Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600_, p. 281-283.
+
+[138] P. 169.
+
+[139] P. 131-133.
+
+[140] Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans l'introduction aux
+lettres indites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV.
+
+[141] P. 100, _Arte de la pintura_.
+
+[142] _Ut supr_, p. 285.
+
+[143] Pacheco, p. 103.
+
+[144] _Id. ibid._, p. 103.
+
+[145] V Velasquez, p. 78, n 406.
+
+[146] _Arte de la pintura_, p. 103 105 inclusivement.
+
+[147] Il est au _Real Museo_, _catologo_, n 135.
+
+[148] Ce dernier tableau est au _Real Museo_, _catalogo_, n 195.
+
+[149] _Ut supr_, p. 78.
+
+[150] P. 105.
+
+[151] _Ibid._
+
+[152] _Real Museo_, _catologo_, n 155.
+
+[153] Ou _Fabrique de tapis_, _ibid._, p. 355.
+
+[154] P. 76, n 105.
+
+[155] _Le vite de' pittori, scultori, architetti ed intagliatori dal
+pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi di papa Urbano
+VIII, nel 1642_; _Roma_, in-4, 1733, p. 251 et suiv.
+
+[156] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 250 et
+suiv.
+
+[157] Baldinucci, _vita di Vicencio Carducci_, p. 315, _Dec. III_,
+_della parte III_, _dal 1600 al 1610_.
+
+[158] Ximens, _descripcion del Escorial_, p. 344, 353: il est cit par
+M. W. Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 55-56.
+
+[159] Baldinucci, _Dec. IV_, _della parte I_, _dal 1630_, _al 1640_; V
+_Cosimo Lotti_, p. 306 et suiv.
+
+[160] Traduit par Baldinucci, _ibid._, p. 309.
+
+[161] Baldinucci, _ibid._, p. 308.
+
+[162] _Ibid._, p. 310.
+
+[163] Vie de Baccio del Bianco, _ut supr_, p. 311 331, et
+spcialement p. 323.
+
+[164] Baldinucci, _ut supr_, p. 329 331.
+
+[165] P. 79, n 106, vie de Velasquez.
+
+[166] _Vite de' pittori, scultori, ed architetti_, etc., in-4. _Roma_,
+1772, p. 269 274, et spcialement 272, 273.
+
+[167] Passeri, _id._, p. 271.
+
+[168] Passeri, _ut supr_, p. 273-274.
+
+[169] Voyez sa vie dans Baldinucci, _Dec. III_, _della parte III_, p.
+354 372.
+
+[170] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 125-126, se
+conformant la tradition espagnole, mais sans citer aucune autorit,
+raconte que les modles envoys au Tacca furent peints par Velasquez, et
+mouls en outre par le sculpteur Muntaz, de Sville; d'o il rsulte
+que le Tacca n'aurait eu d'autre mrite que celui de l'excution et de
+la fonte. Assurment, les deux artistes espagnols taient fort capables
+de prparer tous les lments de la statue de leur roi: mais j'ai
+prfr suivre la version de Baldinucci, dont l'affirmation ne peut
+laisser le moindre doute, et qui parle comme tmoin oculaire. En effet,
+aprs avoir rapport l'envoi fait au Tacca des deux modles peints par
+Rubens, il ajoute:--_Tanto chiese e tanto prontamente ottenne, e cosi
+venne a guadagnare le due bellissime pitture di mano di quel grand'uomo_
+(Rubens), _che rimasero nella sua eredit, e nel tempo che io queste
+cose scrivo, si conservano in casa i serrati._--Baldinucci, vie de
+Pietro Tacca, _Dec. III_, _part. III_, p. 363-364.--Je crois toutefois
+devoir faire remarquer, que Baldinucci ne semble avoir connu ni
+l'existence ni les oeuvres de Velasquez, car on ne trouve aucune mention
+de cet artiste, dans ses nombreuses _Notizie de' professori del
+disegno._ Il ne serait donc pas impossible qu'il et attribu Rubens
+des modles peints par Velasquez.
+
+[171] Baldinucci, _ut supr_, p. 364.
+
+[172] _Ibid._, p. 365.
+
+[173] _Ibid._, p. 366.
+
+[174] William Stirling, _ut supr_, p. 127, la note.
+
+[175] Palomino, _Ribera_, n 88, p. 64.
+
+[176] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 408 et
+suiv.
+
+[177] Passeri, _Vite de' pittori, scultori ed architetti, etc,--Domenico
+Zampieri_, p. 33-39.
+
+[178] _Ibid._, p. 152, vie de Lanfrance.
+
+[179] P. 66, n 91.
+
+[180] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 52.
+
+[181] On peut en juger au Louvre, en prsence du tableau de cet artiste
+nouvellement achet de la succession de M. le marchal Soult, et
+reprsentant _Saint Bonaventure dictant ses commentaires._
+
+[182] Il est maintenant au _Real museo_, _catalogo_, n 531.
+
+[183] N 171, p. 136.
+
+[184] Le comte-duc ayant t disgraci en 1643, Herrera devait tre
+trs-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre.
+
+[185] N 108.
+
+[186] P. 68-69, n 93, notice sur F. Collants. Cet artiste est
+reprsent au muse du Louvre, n 544, par un paysage, _le Buisson
+ardent_, d'un grand caractre, mais dans lequel Mose ressemble un
+berger d'une des _sierras_ espagnoles.
+
+[187] Palomino, p. 119 et suivantes, n 152.
+
+[188] T. III, p. 580, cit par M. William Stirling, _Velasquez his
+Works_, p. 52-53.
+
+[189] _Para Mantenersi_, dit Palomino, p. 139, n 173.
+
+[190] Ces tableaux sont Sville.
+
+[191] M. Viardot, _les muses d'Espagne_, p. 145. Paris, 1843, 1 vol.
+in-12.
+
+[192] Voy. le chapitre prcdent.
+
+[193] P. 52, n 72.
+
+[194] Vasari, _Vie de Jacopo Sansovino_, p. 264-5, t. IX.--Traduction de
+M. Leclanch. Paris, 1842, in-8.
+
+[195] Guidi, _la Caduta del comte-duca d'Olivar, anno 1643; Ivrea_,
+1644, in-8, la fin du volume, Bibliothque impriale, 0,388;--p. 5.
+
+[196] _Ibid._, p. 49 55.
+
+[197] Il avait perdu sa fille unique, marie au duc de Mdina de Las
+Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage.
+
+[198] Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pres et de
+deux mres, et diable, en outre.
+
+[199] C'est dans ce voyage qu'il fit le clbre portrait d'Innocent X,
+qu'on admire Rome au palais Doria-Pamphili.
+
+[200] _Ut supr._
+
+[201] Selon M. W. Stirling, _Velasquez and his Works._
+
+[202] J'ai vu l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un
+trs-grand nombre de portraits excuts par des artistes trangers venus
+en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir
+Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les
+portraits dus des artistes anglais, je n'ai remarqu que celui de
+Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar
+Gerbier, sur la mme toile, par William Dobson.--Voy. le compte rendu de
+cette exposition, que j'ai publi dans le _Journal des Dbats_, nos
+des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857.
+
+[203] Hogarth a prcd les deux autres. Ses premiers tableaux datent
+d'environ 1720.
+
+[204] Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim Sandrart,
+Polenburg, Grard Honthorst, etc.
+
+[205] Dans son ouvrage qui a pour titre: _Anecdotes of the arts in
+England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and
+painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc._ Il a t
+traduit par Millin, 2 vol in-8, 1807, Paris.
+
+[206] _Rebellion and civil Wars in England_, 1702. 3 vol.
+in-f.--N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la
+traduction franaise, publie la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t.
+Ier, p. 73 et suiv.
+
+[207] _Oxford_, 1773, _e typographeo Clarendaniano_.--1 vol. in-folio,
+gravures, cabinet des estampes, n 3242.
+
+[208] _The third ed._, _London_, 1782, 4 vol. in-8, t. II, p. 124.
+
+[209] Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace Walpole
+invoque l'autorit, fut le prcepteur des enfants du comte d'Arundel, et
+qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du _Compleat
+Gentleman_, d'une nouvelle intitule, la Valeur d'un sou, _The Worth of
+a penny_, et de divers autres ouvrages cits dans l'avertissement de la
+2e dition de cette nouvelle.--Il a grav, d'aprs Holbein, le
+portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex.
+
+[210] _London, John Murray,_ 1854, 3 vol. in-8, t. Ier, p. 11. Le
+docteur Waagen a publi en 1857 un volume de supplment, sous le titre
+de: _Galleries and cabinets of art in England_, galement chez John
+Murray.
+
+[211] Il faut lire _Evelyn_. Voy. Dallaway, _les Arts en Angleterre_, t.
+II, p. 258, et la _Biographie universelle_ de Michaud, V Evelyn. Ce
+savant, dans son ouvrage intitul _sculptura_, parle du comte d'Arundel,
+comme d'une personne qu'il avait connue.
+
+[212] William Hookham Carpenter, _Mmoires et documents indits sur
+Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans_. Anvers,
+1845, grand in-8, 1 vol, p. 9-10.
+
+[213] _The history and antiquities of the castle and town of Arundel,
+including the biography of its Earls from the conquest to the present
+time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace the duke
+of Norfolk. London, G. and W. Nicol_, _Pall-Mall_, 1834.--2 vol. grand
+in-8, fig. Bibliothque impriale, n 433, 0.6.2.--Ces deux volumes
+n'ont qu'une seule pagination; le 2e vol. commence la page 351. La
+biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve dans ce
+volume, de la page 414 la page 496.
+
+[214] Tierney, p. 418-419.
+
+[215] _Anecdotes of painting._ t. II, p. 127.
+
+[216] Tierney, t. II, p. 434-435
+
+[217] Tierney, t. II, p. 488 495.
+
+[218] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8, avec le portrait de Rubens, p. 321.
+
+[219] N 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce tableau
+se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de Pembroke
+Wilton-House.--_Ibid._, p. 260.
+
+[220] _Ut supr_, p. 11.
+
+[221] _Vita di Antonio Van Dyck_, dans ses _Vite de' Pittori, Roma_,
+1672. 1 vol. in-4, p. 260-261.
+
+[222] _Treasures of art in Great-Britain_, t. III, p. 30, 31.
+
+[223] _Ibid._, t. II, p. 455.
+
+[224] _Ibid._, t. III, p. 30.
+
+[225] Dallaway, t. 1er. p. 264, _ad notam_ 2, traduction de Millin.
+
+[226] Nuremberg, in-folio, 1683.
+
+[227] Voy. les _tudes sur l'Allemagne_ de M. Michiels, t. II, p.
+387;--et la _Biographie universelle_ de Michaud, V Sandrart, t. XL, p.
+321.
+
+[228] Voy. l'_Abecedario_ de Mariette, V Jones Inigo, t. III, p. 8 et
+suiv.;--la _Biographie universelle_, l'article consacr cet
+architecte, et la notice intressante donne par Allan Cunyngham, dans
+ses _Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and
+architects_; _London_, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv.
+
+[229] _Loc. cit._, p. 256, _ad notam_.
+
+[230] _Ut supr_, 436-7.
+
+[231] _Ibid._, p. 257.
+
+[232] Traduit par M. Hymans, p. 243-246.
+
+[233] _Vita di Tiziano, in-4, Venezia_, 1648, p. 178.
+
+[234] _Ibid._, p. 177.
+
+[235] Waagen, _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.
+
+[236] _Abecedario_, t. III, V Lonard de Vinci, p. 142, _ad notam_ 2.
+
+[237] _Ibid._, p. 297, _ad notam 1_.
+
+[238] _Ibid._, p. 142.
+
+[239] M. Charles Blanc, dans son livre _de Paris Venise_, p. 57, dit
+que cette offre fut faite du temps de Jacques Ier Galas-Arconati,
+qui possdait alors le _Livre des Machines_ de Lonard de Vinci, mais
+qui aima mieux en enrichir la bibliothque de Milan.
+
+[240] _Sculptura_, p. 103.--Walpole, t. II, p. 129.
+
+[241] Voy. le volume consacr Mariette dans l'_Histoire des plus
+clbres amateurs franais_, p. 226, 232.
+
+[242] Waagen, _ibid._, p. 15.
+
+[243] _Id._, _ibid._, p. 8.
+
+[244] _Bellori, Vita di P.-P. Rubens_, dans _le Vite de' Pittori, etc.
+Roma,_ 1672, in-4, p. 245.
+
+[245] Qui reprsenteraient aujourd'hui plus d'un million.
+
+[246] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_, Bruxelles
+1771, 1 vol. in-8 avec le portrait de Rubens, p. 144-145.
+
+[247] En 1730, in-folio, _London_.
+
+[248] _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par mile Gachet.
+Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8, p. 235.
+
+[249] _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.
+
+[250] Voy. sur ce personnage les _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 94
+et suiv.
+
+[251] P. 119 et suiv.
+
+[252] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 168, 178
+et suiv.
+
+[253] _Art treasures, etc._, t. II, p. 465.--Catalogue des peintures de
+Charles Ier, d'aprs Vertue.
+
+[254] _Ibid._, t. Ier, p. 7-8, _ad notam_, p. 7.
+
+[255] _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par mile Gachet, p.
+230-231.
+
+[256] _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 71.
+
+[257] Tel est le nom latin qu'il s'est donn et sous lequel il a publi
+ses ouvrages: Son nom franais tait Dujon, et en anglais il se faisait
+appeler Yough. Voy. la prface du docteur Chandler aux _Marmora
+oxoniensia_.
+
+[258] _Vita Francisci Junii, F. F._, aprs la prface de la 2e
+dition que Grvius a donne en 1694 du trait _De pictura veterum_.
+
+[259] Le texte de Grvius porte: _Anno nonagesimo primo_; mais
+l'pitaphe de Junius, Oxford, attribue Isaac Vossius, son neveu,
+indique, en chiffres romains, qu'il tait n en MDLXXXIX.
+
+[260] _Francisci Filius._
+
+[261] _Menevensis_, je ne suis pas certain que ce mot latin veuille dire
+Methuen; il ne se trouve pas dans le _Dictionnaire des noms latins de la
+gographie ancienne et moderne_. Paris, 1777, in-12.
+
+[262] _Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas artes
+illas, qu non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales
+florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque
+suscipiunt._
+
+[263] Voici le titre de la deuxime dition: _Francisci Junii de pictura
+veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis accessionibus
+aucti, ut plane novi possent videri_.--_Accedit catalogus, adhuc
+ineditus, architectorum, mechanicorum, sed prcipue pictorum,
+statuariorum, clatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum qu
+fecerunt, secundum seriem litterarum digestus._--_Roterodami, Typis
+Regneri Leero_, 1694, grand in-4 avec frontispice de A. Van der Werff,
+grav par Molder, et le portrait de Junius, du mme, grav par Gunst. La
+premire dition avait paru en 1636.
+
+[264] _De pictura veterum, lib. prim._, 1, p. 2e, dition de 1694.
+
+[265] _Id._, _ibid._, p. 296.
+
+[266] Grotius est n Delft le 10 avril 1585, et Junius Heidelberg en
+1589.
+
+[267] Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la _Biographie
+universelle_ de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv.
+
+[268] Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la premire
+fois en franais, dans le trait _De pictura veterum_, immdiatement
+aprs la ddicace de Junius Charles Ier.
+
+[269] Voy. cette pigramme en grec, et sa traduction en vers latins par
+Grotius lui-mme, dans le catalogue des artistes anciens de Junius, p.
+194, Via _Satureius_, _sculptor_, dition de 1694 du trait _De
+pictura veterum_.
+
+[270] Qui ne parut qu'aprs la mort de Junius dans la 2e dition de
+son ouvrage donne par Grvius, 1694.
+
+[271] En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction des
+mmoires publis en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par
+Carpenter.--Anvers, 1845, p. 57-58, in-8.
+
+[272] Voy. les notes de M. Hymans, _ut supr_, p. 58.
+
+[273] Cette lettre est rapporte dans le recueil de Bottari, t. IV, n
+X, de l'dition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en italien
+les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a laiss en
+latin la partie de la lettre crite dans cette langue.
+
+[274] _Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academi_,
+MDCCLXIII, 4 vol. in-f.--Cabinet des estampes, bibliothque impriale,
+n 3242-62.
+
+[275] _Marmora Arundeliana_, _publicavit J. Seldenus_, _Londini_, _J.
+Billius_, 1629, in-4.
+
+[276] Voy. _la Vie de Peiresc_, par Gassendi, dition de Lyon, 1658, p.
+5.
+
+[277] _Lettres indites de Rubens_, publies par mile Gachet, p. 235.
+
+[278] Dallaway, p. 260-1.
+
+[279] Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, mme en
+Angleterre, et dont je dois la communication l'obligeance de M.
+Alphonse Wyat-Thibaudeau: _A true relation of all the memorable places
+and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord
+Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall
+of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand
+the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne,
+gentleman.--London, printed for Henry Seile, and are to be sold in
+Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and
+the conduit, 1637._--Petit in-8 de 70 pages, sans la ddicace Thomas
+Howard, fils et hritier de Henry lord Maltravers.
+
+[280] _Who went to war._--tait-ce la statue antique d'une amazone?
+
+[281] _Ibid._, p. 50, 53,
+
+[282] P. 32.
+
+[283] William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33 37.
+
+[284] Il fut dcapit Londres, le 30 janvier 1649.
+
+[285] Ces livres sont maintenant runis ceux du _Bristish museum_.
+Voy. M. Tierney, t. II, p. 472.
+
+[286] Voy. au cabinet des estampes, Bibliothque impriale, nos
+208-323, l'_OEuvre de Wenceslas Hollar_, in-folio, 3 vol., au
+commencement du 1er vol.
+
+[287] _Id._, _ibid._
+
+[288] En allemand: _Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss sein
+Rupforsticke.--Berlin_, 1853, cabinet des estampes, n 10109.
+
+[289] _Abecedario_, V Lonard de Vinci, t. III. p. 169.
+
+[290] Voy. l'oeuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: ce
+portrait s'y trouve en deux tats.
+
+[291] Voy. _Anecdotes of painting, the third ed._ t. II, p. 125, _ad
+notam_.
+
+[292] London, 1656, in-f.
+
+[293] Mariette, _abecedario_, V Hollar, t. II, p. 373.
+
+[294] Tierney, t. II, p. 474.
+
+[295] _His health was sensibly declining_, t. II, p. 478.
+
+[296] Tierney, _ibid._, p. 481.
+
+[297] Prface du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_.
+
+[298] Dallaway, t. Ier, p. 262.
+
+[299] T. II, p. 526.
+
+[300] Dcapit le 29 dcembre 1680, comme complice de la conspiration
+des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les deux
+condamnations soient galement iniques, avec Thomas Wentworth, comte de
+Strafford, ministre de Charles Ier, qui subit le mme sort le 21 mai
+1641.
+
+[301] T. Ier, p. 267, _ad notam_.
+
+[302] _Joachimi de Sandrart a Stockav_, etc., _Academia nobilissim
+artis pictori_, etc., etc., etc. _Noriberg_, 1683, in-f,
+figures.--Bibliothque impriale, V, 555 B., p. 282.
+
+[303] Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de
+cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels
+Quentin Matsys, Otho Voenius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E.
+Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, gid. Sadeler,
+Pierre de Jode le jeune, etc.
+
+[304] Voy. le catalogue du muse d'Anvers, 2e dit. 1857, prface, p.
+XII, la note.
+
+[305] La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans les
+Pays-Bas est prise de celle publie dans le t. Ier du _Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire_. Paris, 1842, in-8, p. 415 et suiv.
+
+[306] N Anvers en 1450, mort en 1527.
+
+[307] Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-aprs.
+
+[308] Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, t, XVIII, p. 34,
+et tome XXIV, p. 551, les articles consacrs ces deux savants
+explorateurs de l'antiquit.
+
+[309] Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cit plus haut.
+
+[310] _Ut supr_, p. 492.
+
+[311] Cependant, d'aprs la Notice sur Rubens, insre dans le Catalogue
+du muse d'Anvers, 2e dit, 1857, p. 190 et suiv., il paratrait
+rsulter de documents dcouverts par M. R.-C. Backhuizen van den
+Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publis par lui en
+1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour Siegen, dans le
+comt de Nassau.--Que Rubens soit n Cologne ou ailleurs, il n'en
+doit pas moins tre considr comme le plus illustre citoyen d'Anvers.
+
+[312] M. mile Gachet, _Lettres indites de P.-P. Rubens_, Bruxelles,
+1840, in-8, introduction XI et la note.
+
+[313] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_. in-8,
+Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv.
+
+[314] P. 191.
+
+[315] P. 192.
+
+[316] _Vies des peintres flamands_, t. I. p. 323.
+
+[317] _Histoire de P.-P. Rubens_, par M. Andr Van Hasselt, in-8.
+Bruxelles, 1840, p. 15, la note 2.
+
+[318] Voy. Bellori, _Vita di P.-P. Rubens_; Baldinucci, id., part. v, p.
+281 et suiv.; et le Baglione, _id.,_ p. 246.--Boschini, _Carta del
+navegar pittoresco_, p. 59 et 60, fait faire Rubens un sjour de six
+ans et demi Rome et de trois ans Venise; mais il se trompe, puisque
+Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la fin de mai 1600
+jusqu'au milieu de novembre 1608.
+
+[319] Ce premier voyage de Rubens la cour de Madrid, que l'on a voulu
+rvoquer en doute, est prouv par une pice de vers compose par
+Philippe Rubens, qui a pour titre _ad P.-P. Rubenium navigantem_, et
+dans le prambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers
+trois ans avant la publication de ses _Electorum libri II_, imprims
+Anvers en 1607, c'est--dire en 1604, alors que son frre _in Italiam ex
+Hispania trajiceret_. Ils se trouvent la suite des _Electorum_, p. 121
+ 124.--Bibliothque impriale, Z, 422, in-4.
+
+[320] Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivars qui prcde, p. 113.
+
+[321] Van Hasselt, _Histoire de Rubens_, p. 21.
+
+[322] Van Hasselt, p. 22-23.--Bellori, Baldinucci et le Baglione,
+donnent une indication dtaille des peintures que Rubens excuta tant
+Rome qu' Gnes.
+
+[323] Il tait n Cologne en 1574.
+
+[324] Voy. la suite des _Electorum_ de Philippe Rubens, p. 96,
+Bibliothque impriale, Z; 422, in-4.
+
+[325] _Id._, _ibid._, p. 97 et suivantes.
+
+[326] Voy. ces lettres, _ibid._, p. 245, 254 et 255.
+
+[327] Voy. dans les _Electorum_ ces planches, p. 21, 30, 67, 73, 74.
+
+[328] Philippe Rubens fut rappel de Rome en 1609 par le snat d'Anvers,
+qui l'avait investi de la place de secrtaire d'tat. Il mourut dans
+cette ville l'ge de trente-huit ans, le 28 aot 1611, laissant de
+vifs regrets, et fut inhum dans l'glise de Saint-Michel, o sa veuve
+lui fit lever un monument que Corn. Galle a grav, et qui probablement
+a t dessin par Rubens. Il se trouve dans l'oeuvre de ce peintre, au
+Cabinet des estampes, in-f, t. I.
+
+[329] Grand in-folio, n 387-302, t. II.
+
+[330] Elle est rapporte par Michel dans son _Histoire de Rubens_, p.
+41.
+
+[331] Voyez cette pice de vers la suite des _Electorum_ de Philippe
+Rubens, p. 118 120.
+
+[332] _Histoire de P.-P. Rubens_, p. 46.
+
+[333] _Id._, p. 111 et suiv.--Il a t suivi par M. mile Gachet,
+Introduction aux _Lettres indites de Rubens_, p. XV et suiv.
+
+[334] 2e dit. 1857, p. 202-203.
+
+[335] tort, selon Michel, _Histoire de Rubens_, p. 6 12.
+
+[336] P. 201.
+
+[337] Ce tableau a t grav par B.-A. Solswert; on peut en voir une
+preuve dans l'oeuvre de Rubens au Cabinet des estampes.
+
+[338] Catalogue du muse d'Anvers, nos 275 279. P. 200 205.
+
+[339] _Abecedario_, V P.-P. Rubens, p. 73.
+
+[340] N 244 du Catalogue, cit par M. Van Hasselt, dans son _Catalogue
+de l'oeuvre de Rubens_, p. 344, n 1153.
+
+[341] Plac autrefois dans l'glise des Rcollets, et maintenant au
+muse d'Anvers, sous le n 273.
+
+[342] Voy. Michel, _Histoire de Rubens_, p. 80, 83, 96, 103, 119 et 188.
+
+[343] Ce monument a t grav par Lommelin, et se trouve dans le t.
+Ier, in-fol. de l'OEuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. C'est de
+l'inscription rapporte au bas de cette gravure que nous avons extrait
+les dtails qui prcdent sur Jean Gevarts.
+
+[344] L'exemplaire de la Bibliothque impriale, Z, 423, est celui que
+Gevarts avait offert son ami Pierre Dupuy, et sur la feuille en
+regard du titre on lit la ddicace latine crite de sa main.
+
+[345] Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugure Paris, sur le
+Pont-Neuf, en 1614.--Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud,
+v Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce philologue et la
+date de leur publication.
+
+[346] Dans les _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par M. mile
+Gachet. Bruxelles, 1840, in-8, aprs l'Introduction, p. 1re, n 1.
+
+[347] _Id._, _ibid._, p. 2, n II.
+
+[348] _Id._, _ibid._, lettre Gevarts, du 3 octobre 1620, p. 3, n
+III.
+
+[349] L'abb de Marolles, dans son _Livre des peintres et graveurs_,
+rimprim par M. Janet, dit. elzvir., 1855, parle de l'abb de
+Saint-Ambroise comme de _son sincre ami_, p. 19, XIVe quatrain.
+
+[350] Catalogue du Muse du Louvre, cole flamande, dit. 1852, p. 231.
+
+[351] _Id._, _ibid._, p. 230, n 434.
+
+[352] mile Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 5, n V.
+
+[353] Voy., entre autres, sa lettre Peiresc du 10 mai 1628, en
+italien, sur la peinture antique des _noces aldobrandines_, dcouverte
+en 1606 sur le mont Esquilin.
+
+[354] Le flamand, l'allemand, l'anglais, le franais, l'espagnol et
+l'italien, qu'il prfrait aux autres, et dont il faisait un frquent
+usage.
+
+[355] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 252.
+
+[356] mile Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 221, n LXI.
+
+[357] Suivant Michel, _Histoire de Rubens_, p. 154, en juin ou juillet
+de la mme anne, selon M. Gachet, p. XXXVII et la note. L'opinion de M.
+Gachet me parat d'accord avec l'pitaphe d'Isabelle Brant, compose par
+Rubens lui-mme, et rapporte par Michel, p. 154.
+
+[358] Voy. la notice qui prcde sur cet amateur.
+
+[359] _Mmoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, traduits
+par L. Hymans._ Anvers, 1845, gr. in-8, p. 206 et suiv.
+
+[360] mile Gachet, p. 230, n LXXII.
+
+[361] Au-dessous du tombeau de Jean Gevarts, et grave, avec ce
+monument, dans l'OEuvre de Rubens du Cabinet des estampes.
+
+[362] mile Gachet, p. 241.
+
+[363] Ce passage et les phrases prcdentes sont en latin dans la lettre
+de Rubens, crite pour le surplus en flamand.
+
+[364] Fils de Philippe IV.
+
+[365] mile Gachet, p. 245.
+
+[366] _Id._, _ibid._, la note.
+
+[367] Voy. l'oeuvre du matre au Cabinet des estampes, t. II.
+
+[368] Voy. cette pice de vers la suite des _Electorum_, p. 116 118.
+
+[369] Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la mme distinction.
+
+[370] Lettre Peiresc, d'aot 1630; mile Gachet, p. 251, n LXXVII.
+
+[371] _Ibid._, p. 259, n LXXVI.
+
+[372] _Di Antonio Bosio_, grand in-fol. _Roma_, 1632.--Se trouve au
+Cabinet des estampes de Paris.
+
+[373] _Roma_, 1640, 2 vol. in-fol.--Voy. au Cabinet des estampes.
+
+[374] Mariette, _Abecedario_, v P.-P. Rubens, p. 112, prtend que cette
+fte cota plus de deux cent mille cus la ville d'Anvers, qu'elle fut
+oblige d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de son temps
+(1760).
+
+[375] Voici le titre de cet ouvrage: _Pompa introitus Honori Ser. Princ.
+Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. decreta et
+adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio equite
+inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat Gasperius
+Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpi, apud Theod. a Tulden,
+qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et sculpsit_,
+1642, in-f.--Cet ouvrage se trouve dans l'oeuvre de Rubens qui est au
+Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la galerie de
+Mdicis.
+
+[376] P. 208 et suivantes.
+
+[377] _Histoire de Rubens_, p. 234.
+
+[378] Voy. le titre-frontispice des gravures de Thodore de Tulden.
+
+[379] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 247.
+
+[380] Rapportes par M. mile Gachet, p. 276 et suivantes.
+
+[381] _Acad. pict. nob., etc._, p. 285, 1re colonne au bas de la
+page.
+
+[382] Dans sa _Vie de P.-P. Rubens_, publie par le baron de
+Reiffenberg, p. 10.--_Applicabat se operi assidente semper lectore, qui
+librum, Plutarchum vel Senecam prlegeret, ita ut lectioni et pictur
+su simul intentus esset._
+
+[383] Donn par M. Van Hasselt, aprs son _Histoire de Rubens_, de la p.
+227 la fin du volume.
+
+[384] _Abecedario_, v P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68.
+
+[385] Ce portrait, d'aprs le Catalogue de l'oeuvre de Rubens, par M. A.
+Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron Roose
+Bruxelles.--On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le tome
+1er, in-folio, de l'OEuvre de Rubens, au Cabinet des estampes.
+
+[386] _Histoire de Rubens_, p. 269.
+
+[387] Elle est rapporte en entier par Michel, p. 270.
+
+[388] Voy., dans les lettres publies par M. E. Gachet, celle de Rubens
+ Peiresc, d'Anvers, le 16 aot 1635, p. 258-9, n LXXVI.
+
+[389] En Hollandais _Wttenboogaert_.
+
+[390] _Academia nob. art. pictori_, v Rembrandt.
+
+[391] T. 1er, p. 254 et suiv.
+
+[392] Entre autres, par Descamps, la _Vie des peintres flamands et
+hollandais_, T. 1er, p. 299 et suiv., dit. de Marseille, 1840,
+in-8.
+
+[393] Ses oeuvres latines ont t publies en 1644 par les Elzevirs,
+Leyde, in-8; et la Haye en 1655, in-12.--Bibliothque impriale, Y,
+3239.
+
+[394] dit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77.
+
+[395] _Id._, _ibid._, p. 159.
+
+[396] _Id._, _ibid._, p. 344.
+
+[397] _Id._, _ibid._, p. 352.
+
+[398] _Signorum veterum icones_, in-4.--Cabinet des estampes, n
+790-158.
+
+[399] M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite aux quatre
+classes de l'institut royal nerlandais, en 1843; rapport, p. 142.--Ces
+lettres ont t reproduites par M. le docteur P. Scheltema, archiviste
+d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son discours:
+_Rembrandt, sa vie et son gnie_, traduit par A. M. Willems, revu et
+annot par W. Burger, et extrait de la _Revue universelle des arts_.
+Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv.
+
+[400] Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt lui-mme, le
+remboursement de ce qu'il avait dpens pour les cadres et la caisse
+d'emballage.--_Scheltema_, p. 67.
+
+[401] _Ibid._
+
+[402] Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans l'oeuvre de
+Rembrandt.
+
+[403] M. Scheltema, p. 71.--Voy. aussi l'_Abecedario_ de Mariette, v
+Rembrandt, t. IV, p. 358-9.
+
+[404] _Architecture, peinture et sculpture de la maison de ville
+d'Amsterdam_.--Grand in-f, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, 1719, avec
+texte en franais; les gravures sont de Hubert Quellinus.--Cabinet des
+estampes, n 847-158.--Il existe au mme cabinet un autre ouvrage en
+hollandais sur le mme sujet; n 2828-32.
+
+[405] _Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam_, 1679. Mais il doit y
+avoir une dition antrieure. M. Charles Blanc dans son _OEuvre de
+Rembrandt reproduit par la photographie_, 6e livraison, a le premier
+fait connatre la tragdie de _Mde_, dont il donne l'analyse d'aprs
+la traduction due au savoir et l'obligeance de M. Koloff, employ au
+Cabinet des estampes.
+
+[406] _Ut supr_, p. 64.
+
+[407] Voy. _Abecedario_, v Rembrandt, t. IV, p. 357.
+
+[408] Nos 408, 409 du catalogue des coles allemande, flamande et
+hollandaise, dition de 1852.
+
+[409] P. 20. Il ne dit pas ce que reprsentent ces esquisses.
+
+[410] Cit par M. Ch. Blanc, dans son _Histoire des peintres de toutes
+les coles, Vie de Rembrandt_, 3e, 4e et 5e livraisons, p.
+18.--Librairie Renouard, in-4.
+
+[411] M. Ch. Blanc, _ibid._
+
+[412] _La vie des peintres flamands, allemands et hollandais_, notice
+sur Rembrandt, t. 1er, p. 302, dition de Marseille.
+
+[413] M. Scheltema, _ut supr_, p. 75.
+
+[414] coles flamande, hollandaise et allemande, dition de 1852, p.
+214, n 407. Voy. aussi le n 411 et la note qui l'accompagne, p. 216.
+
+[415] De l'imprimerie du gouvernement, La Haye, 1826, in-8, p. 31, n
+100.
+
+[416] Sous ce titre: _Paradigmata graphica variorum artificum_. Cabinet
+des estampes, la suite des _Signorum veterum icones_, dans le mme
+volume.
+
+[417] Scheltema, p. 54 et suiv., nos 18 et suiv.
+
+[418] _Ut supr_, p. 18-24.
+
+[419] _Ibid._, p. 63.
+
+[420] On trouve galement crit Pirckeimer: j'ai adopt la premire
+orthographe, qui est celle d'rasme.
+
+[421] Cette phrase sert d'pigraphe l'ouvrage publi en 1826
+Nuremberg sous ce titre: _Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und
+Dichten_.
+
+[422] Les dtails qui suivent sont extraits de la vie de B. Pirckheimer
+(_de vita Pirckheimeri commentarius_), par Conrad Rittershusius, en tte
+des oeuvres de Pirckheimer, _cum Alberti Dureri, civis norimbergensis,
+vulgo Apellis germanici dicti, figuris neis, adjectis opusculis
+Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc._--_Franco furti, excudebat Joh.
+Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX._--Petit in-folio;
+Bibliothque impriale, II, 751.
+
+[423] P. 40.
+
+[424] _Ad Ticinum_, dit le texte. M. Weiss, dans l'article Pirckheimer
+de la _Biographie universelle_ de Michaud, traduit _Pisc_: mais
+l'indication des professeurs montre que c'est Pavie.
+
+[425] Sous ce titre: _Historia belli Suitensis, sive Helvetici duobus
+libris descripta_, p. 60 et suiv. de ses oeuvres.
+
+[426] _Bellum Helveticum_, lib. II.
+
+[427] Voyez, entre autres, le passage rapport page 10 de sa vie, o il
+dplore le sort des populations ruines et manquant de tout, par suite
+de la guerre.
+
+[428] _De vita Pirckhemeri commentarius_, p. 13.
+
+[429] _Desideri Erasmi epistol_, dans le t. III, p. 708, n DCXVIII, de
+ses oeuvres compltes, dition de Leclerc, Leyde, 1703, in-folio;
+Bibliothque impriale, Z, 1978.
+
+[430] _Ibid._, p. 885, n DCCLVII.
+
+[431] Pirckheimer tait n le 5 dcembre 1470, Albert Durer, le 20 mai
+1471.
+
+[432] Voici le texte du passage de Rittershusius, _de vita Pirckheimeri
+commentarius_, p. 16, o il rapporte les relations de Bilibalde avec
+Durer:--Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus proximam pingendi
+artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut cum Apelle
+Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro supremo,
+Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et pen quotidianam
+vit consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis adjuvit ac
+promovit, qu melius atque commodius artem suam excolere et ad tantum
+fastigium perducere posset.
+
+[433] Il ne parut qu'aprs sa mort. Il a t ensuite publi de nouveau
+avec ses autres oeuvres, _ut supr_, p. 223.
+
+[434] _De vita Pirckheimeri commentarius_, p. 16.
+
+[435] Elles ont t traduites et publies dans le _Cabinet de l'amateur
+et de l'antiquaire_, t. 1er, p. 306 et suiv., 1842.
+
+[436] Voy. p. 314-320.
+
+[437] Voy. cette gravure dans l'oeuvre d'Albert Durer, _bois_, Cabinet
+des estampes, in-folio, n 154.
+
+[438] _Parte III_, p. 303, dition originale.
+
+[439] Dans son _Dictionnaire_, v Durer, Albert, p. 1042, note D,
+dition in-folio.
+
+[440] La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du 8
+septembre 1515. Voyez les oeuvres de Pirckheimer, p. 212.
+
+[441] _Ibid._, p. 212, 213.
+
+[442] Le texte dit: _Legalis illius pedagogi timore_.
+
+[443] _Epistol Erasmi_ dans ses oeuvres compltes, dition de Leclerc,
+Leyde, 1703, in-f, t. III, p. 721, n DCXXXI.
+
+[444] Il a t traduit en franais et publi dans le _Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire_, t. Ier, p. 415 et suiv., 1842. Voy. p.
+265 et suiv., ci-dessus.
+
+[445] Le texte dit dans plusieurs passages: _Fusilis Erasmus_.
+
+[446] Il est grav en tte de la vie d'rasme par Charles Patin, avant
+l'_Encomium Mori_, dition de 1676, Ble, in-8. Ce cachet se voyait
+alors la bibliothque de cette ville; l'pigraphe dont il est entour
+dans le champ est: _Cedo nulli_, et au-dessous de la tte, sur le socle,
+est crit: _Terminus_.
+
+[447] _Erasmi epistol_, _ibid._, p. 743, n DCXLVI.
+
+[448] _Ibid._, p. 773, n DCLIX.
+
+[449] _Ibid._, p. 782, n DCLXIX.
+
+[450] _Ibid._, p. 847, n DCCXXVII.
+
+[451] _Ibid._, p. 848, n DCCXXIX.
+
+[452] _Ibid._, p. 885, n DCCLVII.
+
+[453] _Ibid._, p. 944, n DCCCXXVII.
+
+[454] Cabinet des estampes, oeuvre de Durer, n 154 du catalogue, volume
+des _cuivres_, in-folio.
+
+[455] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166.
+
+[456] _Vita Johannis Holbenii_, par Charles Patin, dans son dition,
+publie Ble en 1676, de l'_Encomium Mori_.
+
+[457] _Ibid._, p. 384, n CCCLXXIV.
+
+[458] On peut lire dans ses oeuvres, p. 197 199, les deux discours
+latins qu'en sa qualit de lieutenant gnral de la rpublique de
+Nuremberg il adressa Charles-Quint, contre les ennemis de cette
+rpublique.
+
+[459] Voyez son apologie ou _Laus Podagr_, dans ses oeuvres, p. 204. Il
+composa aussi, vers le mme temps, une dissertation singulire: _De
+Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa peccatrice,
+seu_ [Grec: pery]; p. 220 et suiv.
+
+[460] OEuvres de Pirckheimer, p. 172-3.
+
+[461] Voy. _Disquisitio de libro poetico Theuerdank_, par Henri
+Thophile Titius, _Altdorfii_, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec
+le portrait de Pfinczig. C'est une thse soutenue en latin sur le
+Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le
+volume de _Mariette_, p. 198.
+
+[462] Voy. au cabinet des estampes. Le _Char triomphal_ se trouve au
+milieu du volume in-f, provenant de l'abb de Marolles, _oeuvres sur
+bois d'Albert Durer_, n 154 du catalogue; on le voit aussi dans les
+oeuvres de Pirckheimer.
+
+[463] _Epist. ut supr_, p. 1027, n DCCCCV.
+
+[464] _Ibid._, p. 248, n CCXXVI.
+
+[465] P. 339 et suivantes. Cette correspondance crite partie en latin
+partie en allemand, a t de nouveau publie dans cette dernire langue,
+ Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12.
+
+[466] _Bilib. Pirckheimeri opra_, p. 399, l'appendice.
+
+[467] Epist. _ut supr_, p. 1075, n DCCCCLVII.
+
+[468] _Pirckheimeri opera_, p. 44.
+
+[469] OEuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de l'lgie:
+
+Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis,
+ Alberte, atque me maxima pars anim:
+Quo cum sermones poteram conferre suaves,
+ Tutus et in fidum spargere verba sinum:
+Cur subito infelix mrentem linquis amicum,
+ Et celeri properas non redeunte pede?
+Non caput optatum licuit, non tangere dextram,
+ Ultima nec tristi dicere verba vale.
+Sed vix tradideras languentia membra grabato,
+ Quum mors accelerans te subito eripuit.
+Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum!
+ Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt!
+Omnia pro merito dederat fortuna secunda,
+ Ingenium, formam, cum probitate fidem.
+Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa:
+ Tollere sed laudes improba non potuit.
+Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama,
+ Splendebunt donec sidera clara polo.
+I decus, i nostr non ultima gloria gentis,
+ Ductore et Christu clica regna pete.
+Illic non vano gaudebis semper honore,
+ Pro meritis felix, prmia digna ferens:
+Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra,
+ Et cymba instabili labimur in pelago.
+Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi
+ Nos quoque idem te post ingrediemur iter.
+Interea moesti lachrymas fundamus amico,
+ Nil quibus afflictis dulcius esse potest;
+Accedantque preces, summum placare tonantem
+ Qu possint, quidquam si pia vota valent.
+Et ne quid tumulo desit, spargamus odores,
+ Narcissum, violas, lilia, serta, rosas.
+Felix interea somno requiesce beato,
+ Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur.
+
+[470] Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on croit tre
+celui du graveur, et la date de l'anne 1529. Voy. Bartsch, t. VIII, p.
+308-309, n 30.
+
+[471] P. 19. _De vita Pirckheimeri commentarius._
+
+[472] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On trouve
+l'emblme de Pirckheimer dans ses oeuvres, avant sa vie par
+Rittershusius; hauteur 16 centimtres sur 12 de largeur environ.
+
+[473] Cabinet des estampes. Bibl. imp. n 154 du catalogue, vol. _des
+bois_, grand in-folio.
+
+[474] _Pirckheimeri opera_, p. 44
+
+[475] _Ibid._, p. 43.
+
+[476] _Lettres familires de M. Winckelmann avec les ouvrages de M. le
+chevalier Mengs_; _Yverdon_, 1784, 3 vol. petit in-18, t. Ier, lettre
+du 8 dcembre 1762, p. 160.
+
+[477] Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par Hubert, celle
+des diteurs viennois de son histoire de l'art, et la traduction
+italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son loge, par Heine; l'art.
+de la _Biographie universelle_ de Michaud, v Winckelmann, et beaucoup
+d'autres.--Mais la vritable histoire de notre amateur est crite par
+lui-mme dans ses lettres ses amis, et c'est dans sa correspondance
+que nous l'avons surtout tudie.
+
+[478] Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en italien,
+par Carlo Fea; _Storia delle arti del disegno, etc._, _Roma_,
+_Pagliarini_, 1783, 3 vol. in-4, t. Ier, XL.
+
+[479] Cette dernire rgle, enseigne par Lhomond et les anciens
+latinistes, a t efface des grammaires modernes: _Grammatici certant_.
+
+[480] Article de Winckelmann, dans la _Biographie universelle_ de
+Michaud, t. LI, p. 8.
+
+[481] C'est Winckelmann lui-mme qui indique le temps pass Seehausen,
+dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. ses lettres,
+dition d'Yverdon, t. Ier, p. 44.
+
+[482] Prface des diteurs viennois de l'_Histoire de l'art_, traduite
+en italien par Fea, t. Ier, XLIV.
+
+[483] Voici une des phrases de cette lettre: Je ne trouve ressource
+qu' avoir recours la grce d'un des plus grands hommes du sicle,
+dont l'humanit, qu'il fait clater de tous les traits de ses crits
+immortels, nous inspire une si haute ide qu'on ne se peut dispenser
+d'en esprer bien. Lettres, _ut supr_, t. Ier, p. 33 36.
+
+[484] _Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, quantum
+fieri potuit, genio sculi accommodatus est... Lipsi, quo iter facere
+quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste tincta, ut
+non pudeat elegantium hominum ora subire._ Lettres, t. Ier, p. 43.
+
+[485] Lettres, t. Ier, p. 45-46.
+
+[486] _Specimen catalogi bibliothec Bunarian_, Leipzig, in-4, 1748.
+Le catalogue a t publi dans la mme ville, de 1750 1756, 3 tomes en
+7 vol., in-4, mais il n'a pas t termin.
+
+[487] Dans une note qui accompagne la lettre lui adresse par
+Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. Ier, p. 150-155-157.
+
+[488] Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. Ier, p. 46.
+
+[489] Lettres de Winckelmann, t. Ier, p. 59, _ad notam_.
+
+[490] M. de Hagedorn, dans ses _Rflexions sur la peinture_, traduction
+de Hubert, fait le plus grand loge d'un tableau d'OEser, reprsentant
+Sal et la Pythonisse d'Endor, voquant l'ombre de Samuel.--OEser excuta
+plus tard Leipzig plusieurs morceaux de sculpture, entre autres la
+statue de l'lecteur, sur l'esplanade de la porte de Saint-Pierre, et le
+petit monument lev la mmoire du pote Gellert.--Sur Raphal Donner
+et ses oeuvres, voyez les _claircissements historiques_ attribus M.
+de Hagedorn, la suite de la _Lettre d'un amateur de peinture_; Dresde,
+1755, in-18, p. 330 et suivantes.
+
+[491] En allemand; il a t traduit en franais par Hubert, Leipzig,
+1765, 2 vol. in-8.
+
+[492] Apprciation de Moses Mendelssohn, cite dans l'avertissement de
+Hubert, en tte de sa traduction, VI.
+
+[493] T. Ier, p. 81 et suiv.; 439 478.
+
+[494] Elle fut achete plus tard par l'lecteur de Saxe, pour tre
+runie celle de Dresde.
+
+[495] _Par M. Jules Hbner; traduit de l'allemand par M. Louis Grangier;
+Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, p. 8._ Ce
+catalogue, dress avec beaucoup d'ordre et de mthode, est prcd d'une
+introduction historique, qui renferme des dtails pleins d'intrt sur
+l'origine et l'accroissement de cette admirable collection.
+
+[496] En franais, 2 vol. in-f, fig. Dresde, 1755-1757.
+
+[497] galement on franais, Leipzig et Vienne, 1770, in-8.
+
+[498] Introduction au Catalogue du muse de Dresde, p. 51.
+
+[499] M. de Heinecken mourut le 5 dcembre 1792.
+
+[500] Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de Dresde,
+des dtails pleins d'intrt sur ces acquisitions et sur beaucoup
+d'autres; de la p. 8 la p. 49.
+
+[501] _Ibid._, p. 31-32.
+
+[502] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, t. II,
+Mariette.
+
+[503] Introduction, p. 9.
+
+[504] Il a t ouvert le 25 septembre 1855. On commena de btir en
+1847, d'aprs les plans de M. G. Semper, alors professeur et directeur
+de l'cole d'architecture de Dresde, et l'on continua ces travaux,
+depuis 1849, sous la direction des architectes Hael et Krger,
+puissamment seconds par M. de Benchelt.--Catalogue de Dresde,
+introduction, p. 67-70.
+
+[505] _Ibid._, p. 61.
+
+[506] _Ibid._, p. 63, _ad notam_.
+
+[507] Louis de Silvestre, n Paris le 23 juin 1675, fut appel en Saxe
+en 1716 par Auguste II, en qualit de son premier peintre; il fut nomm
+en 1726 directeur de l'Acadmie de peinture de Dresde; et dcor, en
+1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il rentra en France en
+1748, fut lu le 7 juin de la mme anne recteur de l'Acadmie royale de
+peinture de Paris, o il est mort le 12 avril 1760.--Voy. _Abecedario_
+de Mariette, v Silvestre, p. 217-219.
+
+[508] Voy. le _Recueil d'estampes graves d'aprs les tableaux de la
+galerie et du cabinet du comte de Brhl_, 1re partie, Dresde, 1754, 1
+vol. in-f; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothque
+impriale.--Ce recueil est compos de cinquante estampes, presque toutes
+graves par des Franais et surtout par Moitte.--Le portrait du comte,
+d'aprs Louis de Silvestre, figure en tte de ce recueil; il a t grav
+en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la
+physionomie, la dlicatesse du burin et le fini des accessoires.
+
+[509] _Lettres de Winckelmann_, t. Ier, p. 58.
+
+[510] Lettre au comte de Bunau, _ibid._, t. Ier, p. 59.
+
+[511] Lettre Franken, de Rome, le 7 dcembre 1755; _ut supr_ t.
+Ier, p. 85 91.
+
+[512] Ses oeuvres ont t publies Milan parmi les classiques italiens,
+en 4 vol. in-8, 1802.
+
+[513] _Ibid._, p. 88.
+
+[514] _Ibid._, _id._
+
+[515] _Ibid._, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254.
+
+[516] l'poque o Winckelmann crivait cette lettre (7 dcembre 1755),
+le Vatican n'avait pas encore reu les agrandissements connus sous le
+nom de _Museo Pio-Clmentino_, qui font tant d'honneur Clment XIV et
+ Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquits aussi
+remarquable que celle du Capitole.
+
+[517] Voy. dans les _OEuvres de Voltaire_, dition Lequien, 1823, in-8,
+t. LVIII, n 857, p. 357.
+
+[518] Auquel Voltaire avait crit plusieurs fois en italien, notamment
+en lui envoyant son pome de la _Bataille de Fontenoy_.--_Ibid._, p.
+330, 353, 364.
+
+[519] Lettre Franken, du 29 janvier 1756, _ibid._, p. 91-96.
+
+[520] Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.--_Ibid._, p. 60-62.
+
+[521] _Ibid._, p. 94-95.
+
+[522] _Ibid._, p. 97.
+
+[523] Voy. la description de cette statue dans l'_Histoire de l'art_, t.
+1er, p. 294, dition italienne de C. Fea.
+
+[524] _Ibid._, p. 99.
+
+[525] _Ibid._, p. 100-101.
+
+[526] _Ibid._, _id._
+
+[527] _Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed altre
+sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in Roma,
+vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-f, con figure._
+
+[528] _Lettres_, p. 104.
+
+[529] _Ibid._, p. 107.
+
+[530] _Ibid._, p. 108.
+
+[531] _Ibid._, p. 110.
+
+[532] _Ibid._, p. 114.
+
+[533] Vritable auteur, selon Winckelmann, _Monumenti inediti_, t. II,
+p. 50, de l'ouvrage intitul: _Maschere sceniche e figure comiche de'
+antichi Romani_, publi sous le pseudonyme de _Franc. de' Ficoroni,
+Roma, 1736, in-4; et Latin, ibid., 1750, in-4_.
+
+[534] _Ibid._, p. 116 127.
+
+[535] _Ibid._, p. 126.
+
+[536] _Ibid._, p. 129, 131, 132.
+
+[537] Il fut charg par le gouvernement anglais de surveiller les
+derniers Stuarts Rome, et fut oblig de quitter cette ville.
+
+[538] Le catalogue ou description des pierres graves composant le
+cabinet du baron de Stosch ne fut publi en franais, Florence, qu'en
+1760.
+
+[539] _Ibid._, p. 127 130.
+
+[540] _Ibid._, p. 133, 131.
+
+[541] _De vita Alexandri Albani, cardinalis; Rom, in typographeo
+Paleariano_, 1790, petit in-8 de 52 pages, avec ddicace au cardinal
+Giov. Franc. Albani, vque d'Ostie et de Velletri, par Dionysius
+Strocchius (Strocchi).--Je dois la communication de cette notice
+biographique, devenue rare, l'obligeance de M. Le Go, secrtaire de
+l'Acadmie de France Rome, qui possde une trs-prcieuse bibliothque
+sur les arts.
+
+[542] Il mourut en 1779.
+
+[543] En 1850-51, j'ai t admis faire des recherches la
+bibliothque Albani, qui, bien que dchue, existait encore en grande
+partie au palais de ce nom, _alle quattro Fontane_. (Voy. l'_Histoire
+des plus clbres amateurs italiens_, p. 336, la note.) Elle a t
+vendue et disperse en 1858, aprs prlvement fait des manuscrits et
+des ouvrages les plus prcieux, qui ont t runis la bibliothque du
+Vatican.
+
+[544] Voy. entre autres: _indicazione antiquaria per la villa suburbana
+dell'ex. casa Albani; Roma_, 1803, in-8 de 200 pages.--Et dans _la Roma
+nell'anno_ MDCCCXXXVIII, par _Ant. Nibby_, la description de cette
+villa, p. 882 et suiv., t. II, _parte moderna_.
+
+[545] P. 115-123.
+
+[546] _Ibid._, _id._
+
+[547] _Ibid._, p. 135.
+
+[548] _Lettres_, t. Ier, p. 141.
+
+[549] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, t. III.
+
+[550] _Lettres_, t. Ier, p. 166.
+
+[551] Ces diffrentes publications ont t runies, traduites en
+franais et imprimes Paris, chez Barrois l'an, 1784, in-8.
+
+[552] Lettre Franken du 5 dcembre 1767, p. 181.
+
+[553] Ces deux dernires productions ont t traduites en franais et
+publies par Barrois l'an, la suite des _Rflexions sur l'imitation
+des artistes grecs_, sous le titre de: _Recueil de diffrentes pices
+sur les arts_, par M. Winckelmann; Paris, 1786, in-8.
+
+[554] Elle est imprime la suite de ses lettres, t. II, p. 250;
+dition d'Yverdon.
+
+[555] _Lettres_, t. Ier, p. 170-171.
+
+[556] _Id._, _ibid._, p. 142.
+
+[557] _Ibid._, p. 143-144.
+
+[558] _Ibid._, p. 134.
+
+[559] _Ibid._, p. 104-105.
+
+[560] _Ibid._, p. 111.
+
+[561] _Ibid._, p. 212.
+
+[562] _Ibid._, p. 139-140.
+
+[563] _Ibid._ p, 145.
+
+[564] Fea, _prefazione Liij_.
+
+[565] _Ibid._, p. 149.
+
+[566] _Ibid._, p. 188.
+
+[567] Il tait frre pun de Franois Casanova, peintre, dont plusieurs
+tableaux de batailles sont exposs au Louvre. (Voy. le catalogue de ce
+muse, cole franaise, p. 55 58, dition de 1855.) Il avait galement
+pour frre Casanova de Steingalt, qui a laiss de si curieux mmoires
+sur sa vie.
+
+[568] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, Mariette,
+t. II.
+
+[569] _Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti del
+disegno_, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1er.
+
+[570] _Lettres_, p. 158.
+
+[571] Cet ouvrage fut publi Rome, en italien, grand in-f.
+
+[572] _Lettres_, t. 1er, p. 147.
+
+[573] _Ibid._, p. 154.
+
+[574] _Ibid._, p. 222-223.
+
+[575] _Ibid._, p. 140-141.
+
+[576] _Ibid._, p. 185.
+
+[577] C'tait un nom de guerre; il s'appelait Charles-Thophile
+Guischardt, et tait fils d'un rfugi franais. Entr au service du
+grand Frdric, qui l'leva au grade de colonel, il composa de savants
+ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement souponn
+d'avoir pill le chteau du comte de Brhl, Dresde, lors de la prise
+de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763.
+
+[578] _Lettres_, t. Ier, p. 167-189.
+
+[579] _Ibid._, p. 184-185.
+
+[580] _Ibid._, p. 190.
+
+[581] Cavaceppi a publi ce journal au commencement de son ouvrage,
+_Raccolta d'antiche statue, etc. Roma_, 1769, in-f.
+
+[582] Il ne tarda pas tre arrt, fut condamn mort et excut un
+mois aprs Trieste.
+
+[583] _In fine_, t. II, dition italienne de Fea, p, 427.
+
+[584] _Laocoon, ou penses sur les limites de la peinture et de la
+posie_, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8.--Lessing envoya ce
+livre Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte:
+
+J'ai reu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien crit et avec
+pntration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses
+doutes et ses dcouvertes. Qu'il vienne Rome, et nous causerons
+ensemble sur le lieu mme. Lettre Franken, du 10 septembre 1766, t.
+1er, p. 175-176.
+
+[585] Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, _De l'art en
+Allemagne_, t. 1er, p. 238 et suiv.
+
+[586] C'est par erreur qu'on a imprim _Velasquez_ dans le cours du
+volume: ce nom, en espagnol, s'crit VELASQUEZ. [Note du transcripteur: tous
+sont corrigs.]
+
+
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+trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
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+Foundation
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+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs
+trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Histoire des plus clbres amateurs trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes.
+
+Author: Jules Dumesnil
+
+Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS ***
+
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
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+Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
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+</pre>
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+<hr class="full" />
+
+<h1>HISTOIRE<br />
+DES PLUS C&Eacute;L&Egrave;BRES<br />
+AMATEURS &Eacute;TRANGERS</h1>
+
+<p class="c"><i>Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands</i></p>
+
+<h3>ET DE LEURS RELATIONS<br />
+AVEC LES ARTISTES
+</h3>
+
+<p class="c">PAR</p>
+<h2>J.-G. DUMESNIL</h2>
+
+<p class="c">Membre du conseil g&eacute;n&eacute;ral du Loiret, de la Soci&eacute;t&eacute; arch&eacute;ologique de l'Orl&eacute;anais,<br />
+de la Soci&eacute;t&eacute; de l'Histoire de France et de la L&eacute;gion d'honneur.<br />
+</p>
+
+<p class="top5"><span style="margin-left: 50%;">Vitam excoluere per artes.</span></p>
+
+
+<h3 class="top5">TOME V</h3>
+
+<table summary="amateurs" cellpadding="0" cellspacing="5"
+style="text-align:center;">
+
+<tr><td><a href="#AMATEURS_ESPAGNOLS">AMATEURS ESPAGNOLS</a></td></tr>
+
+<tr><td>1500-1543</td></tr>
+
+<tr><td>Philippe II;&mdash;Gio. Bat. Castaldi;&mdash;Franc. Vargas;&mdash;Ant. di Leva;<br />
+Le duc d'Albe;&mdash;les marquis de Pescaire et del Vasto;<br />
+Les cardinaux de Granvelle et Pacheco.<br />
+Don Diego Hurtado de Mendoza.<br />
+Le comte-duc d'Olivar&egrave;s et Philippe IV.</td></tr>
+
+<tr><td>&mdash;&mdash;</td></tr>
+
+<tr><td><a href="#AMATEURS_ANGLAIS">AMATEURS ANGLAIS</a></td></tr>
+
+<tr><td>1585-1646</td></tr>
+
+<tr><td>Thomas Howard, comte d'Arundel;<br />
+Georges Villiers, duc de Buckingham;<br />
+Le roi Charles 1<sup>er</sup>.</td></tr>
+
+<tr><td>&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td><a href="#AMATEURS_FLAMANDS">AMATEURS FLAMANDS</a></td></tr>
+
+<tr><td>1560-1666</td></tr>
+
+<tr><td>Nicolas Rockox et Gaspar Geva&euml;rts,<br />
+Amis de Pierre-Paul Rubens.</td></tr>
+
+<tr><td>&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td><a href="#AMATEURS_HOLLANDAIS">AMATEURS HOLLANDAIS</a></td></tr>
+
+<tr><td>1596-1700</td></tr>
+
+<tr><td>Constantin Huygens;<br />
+Utenbogard;&mdash;le bourgmestre Jean Six.</td></tr>
+
+<tr><td>&mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td><a href="#AMATEURS_ALLEMANDS">AMATEURS ALLEMANDS</a></td></tr>
+
+<tr><td>1470-1768</td></tr>
+
+<tr><td>Bilibalde Pirckheimer, &Eacute;rasme et Albert Durer.<br />
+Jean Winckelmann.</td></tr>
+
+<tr><td>M. de Hagedorn;&mdash;le comte de Br&uuml;hl;&mdash;Auguste III;&mdash;M. de Heinecken;<br />
+Le cardinal Passionei;&mdash;Rapha&euml;l Mengs;&mdash;le cardinal Albani;<br />
+Le baron Stosch;&mdash;le comte Firmian.</td></tr>
+<tr><td>&mdash;&mdash;</td></tr>
+
+</table>
+
+<p class="c top5">PARIS<br />
+V<sup><span class="smcap">ve</span></sup> JULES RENOUARD<br />
+&Eacute;diteur de l'Histoire des Peintres de toutes les &Eacute;coles<br />
+6, RUE DE TOURNON<br />
+&mdash;&mdash;<br />
+1860</p>
+
+
+<hr />
+<h2 class="top15">TABLE DES MATI&Egrave;RES</h2>
+
+
+<p class="c"><a href="#AVERTISSEMENT"><span class="smcap">Avertissement</span></a></p>
+
+<p class="c"><b>AMATEURS ESPAGNOLS</b></p>
+
+<p class="nom">PHILIPPE II</p>
+
+<p class="c">GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA;<br />
+LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO;<br />
+LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.</p>
+
+
+<p class="nom">DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA</p>
+
+<p class="c">1500-1575</p>
+
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</a>&mdash;La conqu&ecirc;te de l'Italie inspire le go&ucirc;t des arts aux
+grands seigneurs espagnols.&mdash;Pr&eacute;f&eacute;rence qu'ils accordent &agrave; l'&eacute;cole
+v&eacute;nitienne.&mdash;Philippe II, G. Perez et le Titien.&mdash;Tableaux de ce ma&icirc;tre
+pour G.-B. Castaldi.&mdash;F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis
+de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et
+Pacheco.&mdash;1500-1564.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a>&mdash;Don Diego Hurtado de Mendoza.&mdash;Sa naissance et son
+&eacute;ducation.&mdash;Son ambassade &agrave; Venise; sa liaison avec le Titien, l'Ar&eacute;tin
+et le Sansovino.&mdash;Service signal&eacute; qu'il rend &agrave; ce dernier.&mdash;Son
+altercation avec le pape Paul III.&mdash;Il est rappel&eacute; en Espagne, tombe en
+disgr&acirc;ce et est mis en prison &agrave; la suite d'une querelle dans le palais
+de Philippe II.&mdash;Son exil &agrave; Grenade.&mdash;Ses travaux dans cette ville.&mdash;Ses
+relations avec sainte Th&eacute;r&egrave;se.&mdash;Il meurt &agrave; Madrid.&mdash;Examen de ses
+&#339;uvres.&mdash;Sonnet de Cervant&egrave;s sur Mendoza.&mdash;1503-1575.</p>
+
+
+
+<p class="nom">LE COMTE-DUC D'OLIVAR&Egrave;S</p>
+
+<p class="c">1587-1645</p>
+
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a>&mdash;Naissance, &eacute;ducation, caract&egrave;re du comte-duc
+d'Olivar&egrave;s.&mdash;Il devient le favori du prince des Asturies, fils et
+h&eacute;ritier pr&eacute;somptif du roi Philippe III.&mdash;1587-1621.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a>&mdash;Av&egrave;nement de Philippe IV.&mdash;Son caract&egrave;re, son amour des
+lettres et des arts, son go&ucirc;t et son talent pour la peinture, qu'il
+avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a>&mdash;Les arts &agrave; Madrid sous Philippe IV.&mdash;&Eacute;clat des &eacute;coles de
+Tol&egrave;de, Valence et S&eacute;ville.&mdash;Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+Nardi, peintres ordinaires du roi.&mdash;1621-1665.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a>&mdash;Naissance de Velasquez<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">[586]</a>.&mdash;Il entre dans l'atelier de
+Francisco Pacheco.&mdash;Science profonde de cet artiste.&mdash;Analyse de son
+livre sur l'<i>Art de la peinture</i>.&mdash;1599-1650.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a>&mdash;Commencements de Velasquez &agrave; la cour.&mdash;Portraits de
+Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.&mdash;1622-1623.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a>&mdash;Le prince de Galles &agrave; Madrid.&mdash;N&eacute;gociations pour son
+mariage avec l'infante Mari&eacute;.&mdash;Divertissements &agrave; la cour.&mdash;Principaux
+amateurs de peinture.&mdash;Olivar&egrave;s et le <i>Buen Retiro</i>.&mdash;Repr&eacute;sentation
+d'<i>Autos sacramentales</i>.&mdash;Go&ucirc;t du prince de Galles pour les &#339;uvres
+d'art.&mdash;1623.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a>&mdash;D&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute; du prince de Galles.&mdash;Rupture entre
+l'Angleterre et l'Espagne.&mdash;Premier portrait &eacute;questre de Philippe IV par
+Velasquez.&mdash;Son succ&egrave;s.&mdash;Sonnet de Pacheco &agrave; cette occasion; honneurs et
+r&eacute;compenses accord&eacute;s &agrave; Velasquez.&mdash;Portrait d'Olivar&egrave;s.&mdash;Tableau de
+l'expulsion des Maures.&mdash;1623-1628.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a>&mdash;Rubens envoy&eacute; &agrave; Madrid pour n&eacute;gocier la paix.&mdash;Emploi de
+son temps pendant son s&eacute;jour; portraits de Philippe IV, d'Olivar&egrave;s, et
+autres peintures.&mdash;1628-1629.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a>&mdash;Voyage de Velasquez en Italie.&mdash;Ses &eacute;tudes &agrave;
+Rome.&mdash;Tableaux qu'il ex&eacute;cute dans cette ville.&mdash;Accueil qu'il re&ccedil;oit du
+roi &agrave; son retour.&mdash;Indication de quelques-uns de ses
+ouvrages.&mdash;1629-1631.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a>&mdash;Artistes italiens au service de Philippe IV.&mdash;Juan
+Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.&mdash;Le Panth&eacute;on de l'Escurial.&mdash;Le Buen
+Retire.&mdash;Cosimo Lotti.&mdash;Baccio del Bianco.&mdash;Angel Michele Colonna et
+Agostino Mitelli.&mdash;Pietro Tacca et la statue &eacute;questre de Philippe
+IV.&mdash;1621-1665.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a>&mdash;Principaux artistes espagnols du temps de Philippe
+IV.&mdash;Jos&eacute; Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco
+Collant&egrave;s, Alonso Cano, D. Bartolom&egrave; Estevan Murillo, Juan Martin&egrave;s
+Munta&ntilde;&egrave;s.&mdash;1621-1665.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a>&mdash;Disgr&acirc;ce du comte-duc d'Olivar&egrave;s.&mdash;Histoire de son fils
+naturel Julien, d'apr&egrave;s le p&egrave;re Camille Guidi.&mdash;Velasquez reste fid&egrave;le
+au comte-du&mdash;Portrait inachev&eacute; de Julien.&mdash;1643-1645.</p>
+
+
+
+<p class="c">AMATEURS ANGLAIS</p>
+
+<p class="nom">THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL</p>
+
+<p class="c">1585-1646</p>
+
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a>&mdash;Inf&eacute;riorit&eacute; de la peinture anglaise jusqu'au dernier
+si&egrave;cle.&mdash;R&egrave;gne de Charles 1<sup>er</sup>, la plus brillante &eacute;poque pour les arts
+en Angleterre.&mdash;Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, &agrave;
+la rivalit&eacute; du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.&mdash;Portrait du
+comte par lord Clarendon.&mdash;Opinions contraires de Richard Chandler,
+d'Horace Walpole et d'autres.&mdash;Biographie abr&eacute;g&eacute;e du comte, ses voyages
+en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.&mdash;Sa liaison avec Rubens et
+Van Dyck.&mdash;Ses portraits.&mdash;Encouragements qu'il accorde &agrave; plusieurs
+artistes.&mdash;L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+Leseur et Fanelly.&mdash;Collections du comte d'Arundel.&mdash;1585-1630.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a>&mdash;Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1<sup>er</sup> et
+de Charles 1<sup>er</sup>.&mdash;Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords
+Hamilton et Alb. Montague.&mdash;Georges Williers duc de Buckingham.&mdash;Sa
+liaison avec Rubens, dont il ach&egrave;te le cabinet.&mdash;Il se sert des
+ambassadeurs anglais &agrave; Constantinople et &agrave; Venise pour se procurer des
+objets d'art.&mdash;Balthasar Gerbier, son agent dans les
+Pays-Bas.&mdash;Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes
+1<sup>er</sup>.&mdash;Buckingham est assassin&eacute; par Felton.&mdash;1590-1628.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII.</a>&mdash;Franciscus Junius, biblioth&eacute;caire du comte d'Arundel, et
+son trait&eacute; <i>De pictura veterum</i>.&mdash;Analyse et citations de cet
+ouvrage.&mdash;Approbation qu'il re&ccedil;oit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+Rubens.&mdash;Effet produit en Angleterre par l'arriv&eacute;e des marbres achet&eacute;s
+par le comte d'Arundel.&mdash;Leur explication par Selden.&mdash;Opinion de
+Rubens.&mdash;Collection d'antiques &agrave; <i>Arundel-House</i>.&mdash;1589-1636.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a>&mdash;Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, pr&egrave;s de
+l'empereur Ferdinand II.&mdash;Extraits du journal de cette mission publi&eacute;
+par W. Crowne.&mdash;Description des collections de l'empereur Rodolphe, &agrave;
+Prague, et du palais de Wallenstein.&mdash;R&eacute;cit de la mort de ce
+g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;Repr&eacute;sentation donn&eacute;e en l'honneur du comte parles j&eacute;suites de
+Prague.&mdash;Il fait l'acquisition, &agrave; Nuremberg, de la biblioth&egrave;que de
+Pirckheimer.&mdash;Retour du comte en Angleterre.&mdash;1636.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX.</a>&mdash;Le graveur Wenceslas Hollar, attach&eacute; au service du comte
+d'Arundel, et ses principales &#339;uvres.&mdash;Portrait du Sicilien Blaise de
+Manfre, c&eacute;l&egrave;bre faiseur de tours.&mdash;Autres portraits grav&eacute;s par
+Hollar.&mdash;J&eacute;r&ocirc;me Lanicre, les deux Van der Borcht.&mdash;1636-1646.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX.</a>&mdash;Derni&egrave;res ann&eacute;es du comte d'Arundel en Angleterre.&mdash;Il
+quitte sa patrie et se fixe &agrave; Padoue.&mdash;Il y meurt en 1646.&mdash;Sort de ses
+collections.&mdash;Renomm&eacute;e attach&eacute;e &agrave; sa m&eacute;moire.&mdash;1637-1646.</p>
+
+
+
+<p class="c">AMATEURS FLAMANDS</p>
+
+<p class="nom">NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVA&Euml;RTS</p>
+
+<p class="c">1560-1666</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a>&mdash;C&eacute;l&eacute;brit&eacute; acquise &agrave; la ville d'Anvers par ses
+artistes.&mdash;R&eacute;putation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et
+de Hans Holbein.&mdash;Culture des sciences et des lettres &agrave;
+Anvers.&mdash;L'imprimeur Christophe Plantin.&mdash;Richesses et luxe des
+n&eacute;gociants d'Anvers.&mdash;D&eacute;clin de la prosp&eacute;rit&eacute; d'Anvers sous Philippe
+II.&mdash;Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.&mdash;1454-1598.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII.</a>&mdash;Naissance, &eacute;ducation et commencements de Rubens.&mdash;Il
+part pour l'Italie.&mdash;Ses &eacute;tudes &agrave; Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+Rome.&mdash;Son premier voyage en Espagne.&mdash;Il revient &agrave; Mantoue et retourne
+&agrave; Rome, o&ugrave; il trouve son fr&egrave;re Philippe.&mdash;Il travaille avec lui aux deux
+livres des <i>Electorum</i>.&mdash;Il visite Milan et G&ecirc;nes.&mdash;1577-1608.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a>&mdash;Rubens revient &agrave; Anvers, en apprenant la maladie de sa
+m&egrave;re.&mdash;Il se fixe dans cette ville, y &eacute;pouse Isabelle Brant et s'y b&acirc;tit
+une maison.&mdash;Origine de son tableau de <i>la Descente de Croix</i>, et part
+de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'&#339;uvre.&mdash;Notice sur cet
+ami de Rubens.&mdash;Tableaux que le peintre ex&eacute;cute pour lui.&mdash;Autres
+amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill&eacute;.&mdash;1608-1640.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a>&mdash;Gaspar Geva&euml;rts, ami intime de Rubens.&mdash;Sa naissance, sa
+famille, son &eacute;ducation, son premier ouvrage.&mdash;Il sert d'interm&eacute;diaire
+aux relations de Peiresc avec Rubens.&mdash;1595-1620.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXV">CHAPITRE XXV.</a>&mdash;Le baron de Vicq, l'abb&eacute; de Saint-Ambroise et la galerie
+de Marie de M&eacute;dicis.&mdash;Rubens &agrave; Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valav&egrave;s
+et les fr&egrave;res Dupuy, et entretient avec eux une active
+correspondance.&mdash;1621-1627.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXVI">CHAPITRE XXVI.</a>&mdash;Second voyage de Rubens en Espagne.&mdash;Il fait, pour
+Geva&euml;rts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aur&egrave;le, &agrave;
+l'Escurial.&mdash;Intelligence sup&eacute;rieure de Rubens.&mdash;Passage d'une de ses
+lettres &agrave; Geva&euml;rts, o&ugrave; il lui recommande son fils Albert, apr&egrave;s la mort
+d'Isabelle Brant.&mdash;1628-1629.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXVII">CHAPITRE XXVII.</a>&mdash;De Madrid, Rubens revient &agrave; Anvers et repart pour
+l'Angleterre.&mdash;Impression que produit sur lui la vue de ce pays.&mdash;Lettre
+&agrave; Geva&euml;rts &agrave; l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.&mdash;Il
+d&eacute;plore les lenteurs qui retardent la paix.&mdash;Ses relations avec les
+familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.&mdash;1629-1630.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">CHAPITRE XXVIII.</a>&mdash;Retour de Rubens &agrave; Anvers.&mdash;Son second mariage avec
+H&eacute;l&eacute;na Forment.&mdash;Il s'&eacute;loigne des affaires publiques, et consacre tout
+son temps au travail et &agrave; ses amis.&mdash;Ses sentiments intimes expos&eacute;s dans
+ses lettres &agrave; Peiresc.&mdash;1630-1636.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXIX">CHAPITRE XXIX.</a>&mdash;Monuments d&eacute;coratifs, peintures et cartons ex&eacute;cut&eacute;s par
+Rubens pour l'entr&eacute;e &agrave; Anvers de l'archiduc Ferdinand.&mdash;Inscriptions et
+vers latins compos&eacute;s par Geva&euml;rts pour cette circonstance.&mdash;Description
+de quelques-unes des inventions ex&eacute;cut&eacute;es par Rubens, ou sous sa
+direction.&mdash;Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+goutte.&mdash;1633.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXX">CHAPITRE XXX.</a>&mdash;Derni&egrave;res ann&eacute;es de Rubens: il travaille tant que la
+goutte le lui permet.&mdash;Il s'occupe de la gravure de ses &#339;uvres: sa
+mani&egrave;re de diriger ses &eacute;l&egrave;ves graveurs.&mdash;Portrait de Geva&euml;rts, peint par
+Rubens et grav&eacute; par Paul Pontius.&mdash;Mort de Rubens.&mdash;Geva&euml;rts et Rockox
+lui survivent.&mdash;Son &eacute;pitaphe par Geva&euml;rts.&mdash;R&egrave;gle de conduite observ&eacute;e
+par Rubens, Rockox et Geva&euml;rts.&mdash;G&eacute;nie de Rubens: accord du bon et du
+beau.&mdash;1633-1666.</p>
+
+
+
+<p class="c">AMATEURS HOLLANDAIS</p>
+
+<p class="nom">CONSTANTIN HUYGENS</p>
+
+<p class="nom">utenbogard, le bourgmestre jean six</p>
+
+<p class="c">1596-1700</p>
+
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXI">CHAPITRE XXXI.</a>&mdash;Originalit&eacute; du g&eacute;nie de Rembrandt.&mdash;Accusations dirig&eacute;es
+centre sa vie et son caract&egrave;re, r&eacute;fut&eacute;es par ses liaisons avec les
+hommes les plus honorables de son temps.&mdash;Constantin Huygens, ses
+portraits par Van Dyck et Mireveldt.&mdash;Jean de Bisschop lui d&eacute;die la
+premi&egrave;re partie de ses gravures de statues antiques.&mdash;Relations de
+Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Fr&eacute;d&eacute;ric
+Henri.&mdash;Rembrandt donne un tableau &agrave; Huygens.&mdash;Le receveur Utenbogard,
+ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.&mdash;1596-1700.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXII">CHAPITRE XXXII.</a>&mdash;Gloire de la Hollande &agrave; la paix de Munster.&mdash;L'h&ocirc;tel de
+ville d'Amsterdam, b&acirc;ti par Van Campen.&mdash;Jean Six, sa famille et son
+&eacute;ducation.&mdash;Le po&euml;te Vondel.&mdash;Le <i>Mariage de Jason et de Creuse</i>,
+trag&eacute;die de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.&mdash;Portrait du
+bourgmestre.&mdash;Paysages de Rembrandt.&mdash;Le docteur Tulp, beau-p&egrave;re de Six,
+et la <i>Le&ccedil;on d'analomie</i>.&mdash;Gravures de tableaux modernes d&eacute;di&eacute;es &agrave; J.
+Six par J. de Bisschop.&mdash;Obscurit&eacute; des derni&egrave;res ann&eacute;es de
+Rembrandt.&mdash;Mort de Six.&mdash;1618-1700.</p>
+
+
+
+<p class="c">AMATEURS ALLEMANDS</p>
+
+<p class="nom">BILIBALDE PIRCKHEIMER</p>
+
+<p class="c">1470-1530</p>
+
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">CHAPITRE XXXIII.</a>&mdash;Illustration ancienne, &agrave; Nuremberg, de la famille
+Pirckheimer.&mdash;&Eacute;ducation de Bilibalde, termin&eacute;e en Italie.&mdash;Son retour
+et son mariage.&mdash;Il commande le contingent nurembergeois &agrave; l'arm&eacute;e de
+l'empereur Maximilien.&mdash;Sa relation de la guerre contre les
+Suisses.&mdash;1470-1499.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">CHAPITRE XXXIV.</a>&mdash;Pirckheimer, &agrave; la paix, rentre &agrave; Nuremberg et s'&eacute;loigne
+des affaires publiques.&mdash;Ses &eacute;tudes: il recherche les livres et les
+manuscrits.&mdash;Ses traductions et ses publications.&mdash;Il se lie avec un
+grand nombre de savants, particuli&egrave;rement avec &Eacute;rasme.&mdash;Son intimit&eacute;
+avec Albert Durer.&mdash;Tableau de l'artiste repr&eacute;sentant les derniers
+moments de la femme de son ami.&mdash;1500-1505.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXV">CHAPITRE XXXV.</a>&mdash;Voyage de Durer &agrave; Venise.&mdash;Ses lettres &agrave;
+Pirckheimer.&mdash;Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+s&eacute;par&eacute;ment.&mdash;Confiance de l'artiste dans le go&ucirc;t de son
+ami.&mdash;Pirckheimer traduit du grec en latin les <i>Caract&egrave;res de
+Th&eacute;ophraste</i>, et les d&eacute;die &agrave; Durer.&mdash;1506-1527.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXVI">CHAPITRE XXXVI.</a>&mdash;Relations d'&Eacute;rasme avec Pirckheimer et Durer.&mdash;Voyage
+d'Albert dans les Pays-Bas.&mdash;Portraits d'&Eacute;rasme par Durer et
+Holbein.&mdash;Amour d'&Eacute;rasme pour l'ind&eacute;pendance.&mdash;1518-1526.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXVII">CHAPITRE XXXVII.</a>&mdash;Missions que remplit Pirckheimer dans l'int&eacute;r&ecirc;t de sa
+patrie.&mdash;Sa retraite d&eacute;finitive des affaires publiques.&mdash;<i>Le char
+triomphal de l'empereur Maximilien</i>, dessin&eacute; et grav&eacute; par Durer, et
+d&eacute;crit par Pirckheimer.&mdash;Agitation de l'Allemagne, chagrins de
+Bilibalde.&mdash;1512-1527.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">CHAPITRE XXXVIII.</a>&mdash;Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer,
+sentiments d'&Eacute;rasme.&mdash;&Eacute;pitaphe de Durer.&mdash;Derni&egrave;res ann&eacute;es de
+Bilibalde.&mdash;Gravure faisant allusion &agrave; ses chagrins.&mdash;Mort de
+Pirckheimer.&mdash;1528-1530.</p>
+
+
+
+<p class="nom">JEAN WINCKELMANN</p>
+
+<p class="c">1717-1768</p>
+
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXIX">CHAPITRE XXXIX.</a>&mdash;Naissance de Winckelmann.&mdash;Pauvret&eacute; de ses
+parents.&mdash;Ses &eacute;tudes &agrave; Steindall.&mdash;Le recteur Toppert.&mdash;Voyage &agrave; Berlin
+et retour &agrave; Steindall.&mdash;Il devient pr&eacute;cepteur.&mdash;Il veut se rendre en
+France.&mdash;Il est admis co-recteur &agrave; Seehausen.&mdash;1717-1748.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XL">CHAPITRE XL.</a>&mdash;Le comte de Bunau et son Histoire de
+l'Empire.&mdash;Winckelmann demande &agrave; &ecirc;tre attach&eacute; &agrave; son service.&mdash;Il est
+admis &agrave; travailler dans sa biblioth&egrave;que &agrave; N&ouml;thenitz.&mdash;Son
+collaborateur Franken.&mdash;Travaux &agrave; N&ouml;thenitz.&mdash;Voyages &agrave; Dresde.&mdash;Le
+nonce Archinto.&mdash;Conversion de Winckelmann au catholicisme.&mdash;1748-1754.
+427</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLI">CHAPITRE XLI.</a>&mdash;Winckelmann &agrave; Dresde.&mdash;Le peintre &#338;ser, l'antiquaire
+Lippert.&mdash;M. de Hagedorn.&mdash;Christian Gottlob Heyne.&mdash;Le comte de Br&uuml;hl,
+Auguste III, M. de Heinecken.&mdash;Le mus&eacute;e de Dresde.&mdash;Acquisitions faites
+en Italie et ailleurs.&mdash;&Eacute;tat des tableaux pendant un si&egrave;cle, leurs
+restaurations.&mdash;1754-1755.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLII">CHAPITRE XLII.</a>&mdash;Artistes attach&eacute;s &agrave; la cour d'Auguste III.&mdash;Premier
+ouvrage de Winckelmann: <i>R&eacute;flexions sur l'imitation des artistes grecs
+dans la peinture et la sculpture</i>.&mdash;1755.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLIII">CHAPITRE XLIII.</a>&mdash;D&eacute;part de Winckelmann pour l'Italie.&mdash;Il visite Venise
+et Bologne, et descend &agrave; Rome chez Rapha&euml;l Mengs.&mdash;Emploi de son temps
+dans celle ville.&mdash;Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et
+visite les galeries.&mdash;Le sculpteur Cavaceppi.&mdash;La statue de la villa
+Ludovisi.&mdash;Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les
+malheurs de la Saxe.&mdash;Ses &eacute;tudes.&mdash;Premi&egrave;re id&eacute;e de son <i>Histoire de
+l'art</i>.&mdash;Sa vie, ses amis &agrave; Rome.&mdash;1753-1758.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLIV">CHAPITRE XLIV.</a>&mdash;Voyage &agrave; Naples.&mdash;Le marquis Tanucci, le comte de
+Firmian.&mdash;Retour &agrave; Rome et voyage &agrave; Florence.&mdash;Le baron de Stosch et ses
+collections.&mdash;Winckelmann r&eacute;dige en fran&ccedil;ais le catalogue de ses pierres
+grav&eacute;es.&mdash;1758-1759.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLV">CHAPITRE XLV.</a>&mdash;Winckelmann attach&eacute; au cardinal Albani.&mdash;Notice sur ce
+pr&eacute;lat, sur sa villa et ses collections d'antiquit&eacute;s.&mdash;Le plafond de
+Rapha&euml;l Mengs; portraits de Winckelmann.&mdash;1759-1762.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLVI">CHAPITRE XLVI.</a>&mdash;Nouveaux voyages &agrave; Naples.&mdash;Sir W. Hamilton,
+d'Hancarville, le baron de Riedesel.&mdash;Excursion au V&eacute;suve.&mdash;Opuscules
+compos&eacute;s &agrave; Rome.&mdash;Winckelmann sert de <i>cicerone</i> aux &eacute;trangers de
+distinction.&mdash;Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+Fran&ccedil;ais.&mdash;Sa correspondance.&mdash;Ses regrets, en apprenant la mort du
+comte de Bunau.&mdash;1762.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLVII">CHAPITRE XLVII.</a>&mdash;Winckelmann nomm&eacute; Pr&eacute;sident des antiquit&eacute;s de Rome, et,
+plus tard, <i>Scrittore greco</i>, &agrave; la biblioth&egrave;que du Vatican&mdash;Il publie
+son <i>Histoire de l'art</i>.&mdash;Critiques que lui attire cet
+ouvrage.&mdash;Mystification &agrave; laquelle il se trouve expos&eacute;.&mdash;Autres
+ouvrages de Winckelmann.&mdash;1763-1767.</p>
+
+<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLVIII">CHAPITRE XLVIII et dernier.</a>&mdash;Bonheur et libert&eacute; dont Winckelmann
+jouissait &agrave; Rome.&mdash;Ses <i>vill&eacute;giature</i> &agrave; Castel-Gandolfo et
+Porto-d'Anzio.&mdash;Son admiration passionn&eacute;e de la nature.&mdash;Le roi de
+Prusse essaye de l'attirer &agrave; Berlin.&mdash;Son d&eacute;sir de revoir
+l'Allemagne.&mdash;Il se met en route pour ce pays.&mdash;Sa tristesse en
+s'&eacute;loignant de Rome.&mdash;Il abr&egrave;ge son voyage et revient de Vienne &agrave;
+Trieste.&mdash;Il est assassin&eacute; dans cette ville par un repris de
+justice.&mdash;Ses dispositions testamentaires.&mdash;Monument qui lui est &eacute;rig&eacute; &agrave;
+Rome.&mdash;Appr&eacute;ciation de son influence.&mdash;1767-1768.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">Fin de la table des mati&egrave;res</span>.</p>
+
+
+<hr />
+
+<h3 class="top15"><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"></a>AVERTISSEMENT</h3>
+
+
+<p>Il y a dix ans, me trouvant &agrave; Rome pour y passer l'hiver, l'id&eacute;e me
+vint, en admirant les fresques de Rapha&euml;l, de faire des recherches sur
+sa vie intime. Je fus ainsi amen&eacute; &agrave; &eacute;tudier ses relations avec Balthasar
+Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqu&eacute; ce travail &agrave; quelques
+artistes, aussi distingu&eacute;s par le talent que par leur connaissance de
+l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager &agrave; le continuer; et
+c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publi&eacute;
+l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens et fran&ccedil;ais</i>.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, j'offre au public le cinqui&egrave;me et dernier volume de cette
+histoire, contenant celle des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs <i>espagnols</i>,
+<i>anglais</i>, <i>flamands</i>, <i>hollandais</i> et <i>allemands</i>.</p>
+
+<p>Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour &ecirc;tre &agrave; la hauteur d'un si
+vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les v&eacute;ritables amis de l'art, tant
+en France qu'&agrave; l'&eacute;tranger, en consid&eacute;ration de ce que j'ai le premier
+ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions
+que j'ai pu commettre.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces
+recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que
+soit le sort r&eacute;serv&eacute; &agrave; cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir
+envoy&eacute; l'id&eacute;e; car je dois &agrave; ces attachantes &eacute;tudes de mieux comprendre
+les &#339;uvres de l'art, de conna&icirc;tre les hommes qui, depuis la Renaissance,
+les ont aim&eacute;es et encourag&eacute;es, et d'estimer le caract&egrave;re des principaux
+ma&icirc;tres &agrave; l'&eacute;gal de leur g&eacute;nie.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859.</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_ESPAGNOLS" id="AMATEURS_ESPAGNOLS"></a>AMATEURS ESPAGNOLS</h2>
+<hr class="hr1" />
+<p class="nomg">PHILIPPE II</p>
+
+<p class="c">GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES
+MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.</p>
+
+<p class="nom">DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
+
+<p class="c">1500&mdash;1575</p>
+
+<hr class="hr2" />
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">La conqu&ecirc;te de l'Italie inspire le go&ucirc;t des arts aux grands seigneurs
+espagnols.&mdash;Pr&eacute;f&eacute;rence qu'ils accordent &agrave; l'&eacute;cole v&eacute;nitienne.&mdash;Philippe
+II, G. Ferez et le Titien.&mdash;Tableaux de ce ma&icirc;tre pour G. B. Castaldi,
+F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del
+Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco.</p></div>
+
+<p class="date">1500&mdash;1564</p>
+
+
+<p>Si la vue des chefs-d'&#339;uvre de L&eacute;onard de Vinci, expos&eacute;s &agrave; Milan, suffit
+pour inspirer &agrave; Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> la r&eacute;solution d'attirer en France
+l'illustre peintre de la C&egrave;ne, les voyages de Charles-Quint dans la m&ecirc;me
+ville, en Toscane, &agrave; Bologne et dans les &Eacute;tats de Venise, ne furent pas
+moins favorables &agrave; l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le
+puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce
+qui nous para&icirc;t plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que
+c&eacute;der &agrave; un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il
+s'attacha d&eacute;sormais &agrave; rehausser la gloire de son r&egrave;gne par l'&eacute;clatante
+protection qu'il accorda aux artistes et &agrave; leurs &#339;uvres. Rest&eacute;s ma&icirc;tres
+de l'Italie apr&egrave;s la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux
+chefs de l'arm&eacute;e et du gouvernement espagnol &agrave; Milan, &agrave; Naples, en
+Toscane, furent bient&ocirc;t aussi gagn&eacute;s aux arts par la vue des &#339;uvres
+merveilleuses des diff&eacute;rentes &eacute;coles italiennes. Mais parmi ces &eacute;coles,
+il en est une que les grands seigneurs espagnols, &agrave; l'imitation de leur
+roi, prirent en une affection singuli&egrave;re, c'est celle des coloristes
+v&eacute;nitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier,
+c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut
+conserver son ind&eacute;pendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes
+aux conqu&eacute;rants. N&eacute;anmoins, bien que Milan, Florence et Rome &eacute;talassent
+des fresques et des peintures approchant peut-&ecirc;tre encore plus de la
+perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conqu&eacute;rants
+espagnols, et l'on peut dire de l'&eacute;cole v&eacute;nitienne, par rapport &agrave;
+l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize si&egrave;cles auparavant, de la
+Gr&egrave;ce envahie par les soldats grossiers de Mummius:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Gr&aelig;cia capta ferum victorem coepit, et artes</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Intulit agresti Latio.</span><br />
+</p>
+
+<p>D'o&ugrave; vint cette pr&eacute;dilection de Charles-Quint et des nobles Castillans
+en faveur de l'art v&eacute;nitien, qui leur fit pr&eacute;f&eacute;rer les ma&icirc;tres de la
+couleur, et en particulier le grand Titien, &agrave; L&eacute;onard de Vinci,
+Michel-Ange, Rapha&euml;l, Andr&eacute; del Sarto, et tant d'illustres artistes des
+autres &eacute;coles? En &eacute;tudiant l'histoire de l'art &agrave; cette &eacute;poque, on est
+amen&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre que cette admiration presque exclusive accord&eacute;e par
+les Espagnols aux peintres de Venise est due &agrave; une seule cause: le
+cr&eacute;dit dont jouissait l'Ar&eacute;tin aupr&egrave;s de Charles-Quint et des principaux
+seigneurs de sa cour. On sait que le <i>Fl&eacute;au des rois</i> n'omit aucun
+&eacute;loge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes gr&acirc;ces du
+tout-puissant monarque. Li&eacute; avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et
+beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur m&eacute;nagea l'acc&egrave;s des faveurs
+imp&eacute;riales. Nous avons racont&eacute; ailleurs<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> cette influence de l'Ar&eacute;tin
+et les services qu'il rendit au grand Titien lui-m&ecirc;me. Il l'introduisit
+&agrave; la cour de l'empereur, l'accr&eacute;dita par ses lettres aupr&egrave;s de sa
+personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui
+l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans
+l'intimit&eacute; de ce prince, le peintre eut bient&ocirc;t gagn&eacute; lui-m&ecirc;me ses
+bonnes gr&acirc;ces et celles de ses courtisans.</p>
+
+<p>Ridolfi<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien
+ex&eacute;cuta pour Charles-Quint, a racont&eacute;, avec un patriotique orgueil, les
+honneurs extraordinaires que le ma&icirc;tre absolu des Espagnes, des
+Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duch&eacute; de Milan, rendit
+publiquement &agrave; l'artiste. Mais ce qui est peut-&ecirc;tre moins connu, et ce
+qui m&eacute;rite tout autant d'&ecirc;tre signal&eacute;, c'est l'amour v&eacute;ritable, nous
+oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible C&eacute;sar, le
+sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, con&ccedil;ut &eacute;galement et
+conserva pour les &#339;uvres du chef de l'&eacute;cole de Venise. Le Titien avait
+fait son portrait, alors qu'il n'&eacute;tait encore que l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif
+du tr&ocirc;ne d'Espagne, et un po&euml;te du temps, ami de l'artiste, qui avait
+chang&eacute; sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus
+classique de Partenio, c&eacute;l&eacute;bra ce portrait dans le sonnet suivant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quel intento di magno e di sincero,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Che al gran Filippo in l'aere sacro splende,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Mentre il valore il di lui petto accende</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Col fasto de la gloria, e del'impero.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quel non so che terribilmente altero</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Che natura, che 'l fa sol vede e intende</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Nel guardo, che gli affige v'si comprende</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Il mondo esser minor del suo pensiero.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quel proprio in carne di color vitale</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Tiziano esprime, e da l'esempio move</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">In gesto bel di maesta reale.</span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pare che'l ciel con maraviglie nove</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Gli sparga intorno ogni poter fatalo</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Come a nato di Cesare et di Giove<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de
+Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fid&egrave;lement l'expression
+singuli&egrave;re de cette physionomie imp&eacute;n&eacute;trable, qui cachait si bien, comme
+le dit le po&euml;te, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la
+fatalit&eacute; des anciens.</p>
+
+<p>Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son
+p&egrave;re, il s'empressa de rechercher ses &#339;uvres, en lui confirmant
+l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs
+et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour
+Philippe II, apr&egrave;s l'abdication de Charles-Quint, fut <i>J&eacute;sus-Christ dans
+le jardin des Oliviers</i>, et, peu apr&egrave;s, <i>le m&ecirc;me descendu de la croix et
+reposant sur le sein de sa m&egrave;re</i>. Il re&ccedil;ut ensuite du roi plusieurs
+commandes, tant de sujets de d&eacute;votion, que de compositions tir&eacute;es de la
+mythologie, ou, comme on les appelait alors, des <i>po&eacute;sies</i>. &Agrave; l'occasion
+de ces tableaux, Philippe II &eacute;crivit de sa main, &agrave; l'artiste, la lettre
+suivante<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Don Philippe, par la gr&acirc;ce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de
+J&eacute;rusalem, etc.</p>
+
+<p>&laquo;Notre am&eacute;, j'ai re&ccedil;u votre lettre du 19 du mois pass&eacute;, et j'ai &eacute;t&eacute;
+satisfait d'apprendre que vous aviez termin&eacute; les deux <i>po&eacute;sies</i>: l'une
+de <i>Diane au bain</i> et l'autre de <i>Calisto</i>. Et pour qu'il n'arrive pas &agrave;
+ces tableaux le m&ecirc;me accident qui est arriv&eacute; &agrave; votre peinture du Christ,
+j'ai consenti &agrave; ce qu'ils soient dirig&eacute;s sur G&ecirc;nes, pour que de l&agrave; ils
+me soient envoy&eacute;s en Espagne. J'en donne avis &agrave; Garcia Hernand&egrave;s: vous
+les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon &eacute;tat dans
+leurs caisses, et qu'ils soient emball&eacute;s de mani&egrave;re qu'ils ne puissent
+pas &ecirc;tre ab&icirc;m&eacute;s en route. &Agrave; cet effet, il sera bien que vous, qui vous y
+entendez, vous les arrangiez vous-m&ecirc;me de votre main; car ce serait une
+grande perte s'ils venaient &agrave; &ecirc;tre endommag&eacute;s. Bien que je me sois
+beaucoup r&eacute;joui de ce que vous soyez sur le point de terminer le <i>Christ
+dans le jardin</i> (des Oliviers), et les deux autres <i>po&eacute;sies</i> que vous me
+dites avoir commenc&eacute;es, je serais encore plus satisfait si vous
+consentiez &agrave; me faire un autre tableau du <i>Christ mort au tombeau</i>,
+semblable &agrave; celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas &ecirc;tre
+priv&eacute; d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence
+que vous avez mise &agrave; ex&eacute;cuter ces &#339;uvres, que je tiens, comme de raison,
+pour &ecirc;tre de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas ex&eacute;cut&eacute; l'ordre
+que j'avais donn&eacute; de vous en payer le prix, soit &agrave; Milan, soit &agrave; G&ecirc;nes.
+Je viens pr&eacute;sentement de faire &eacute;crire de nouveau &agrave; ce sujet, et je me
+tiens pour assur&eacute; que cette fois on ne manquera pas de se conformer &agrave; ma
+volont&eacute;.&mdash;De Gand, le 13 de juillet 1558.&mdash;<i>Moi, le Roi.</i>&mdash;Et, plus
+bas, G. Perez.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque ces tableaux furent parvenus &agrave; Philippe II, il en fut si
+satisfait, qu'il fit &eacute;crire le 25 d&eacute;cembre 1558, du couvent de
+Grunendal, pr&egrave;s de Gand, o&ugrave; il se trouvait alors, au gouverneur du duch&eacute;
+de Milan, pour lui ordonner de faire imm&eacute;diatement payer &agrave; Titien les
+deux pensions que Charles-Quint lui avait octroy&eacute;es, l'une en 1541, et
+l'autre en 1548. Par le m&ecirc;me ordre, il recommande que le service des
+arr&eacute;rages de ces pensions soit fait dor&eacute;navant tr&egrave;s-exactement chaque
+ann&eacute;e. Et pour que cet ordre ne f&ucirc;t pas consid&eacute;r&eacute; par le gouverneur de
+l'&Eacute;tat de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II
+ajouta de sa propre main les lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez d&eacute;j&agrave; la satisfaction que j'&eacute;prouverai &agrave; &ecirc;tre agr&eacute;able &agrave;
+Titien; c'est pourquoi je vous charge sp&eacute;cialement de le faire payer de
+suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir &agrave; moi pour
+l'ex&eacute;cution de ce que je viens de vous mander.&mdash;<i>Moi, le Roi.</i>&mdash;G.
+Perez.&raquo;</p>
+
+<p>Avec l'impression que donne l'histoire du caract&egrave;re de Philippe II, et
+ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine &agrave; croire que
+ce soit le m&ecirc;me prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge
+implacable de son propre fils, qui ait &eacute;crit ces deux lettres. Comment
+ce souverain, absorb&eacute; en apparence par la politique et la d&eacute;votion,
+pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les &#339;uvres de
+Titien, mais de descendre &agrave; des d&eacute;tails tels que ceux que nous venons de
+rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour
+les tableaux de ce grand ma&icirc;tre? L'histoire, qui nous r&eacute;v&egrave;le ces faits,
+nous montre en m&ecirc;me temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plut&ocirc;t
+elle nous montre la puissance de l'art, m&ecirc;me sur les hommes qui
+paraissent, &agrave; premi&egrave;re vue, devoir rester le plus rebelles &agrave; son empire.
+Au milieu des plus fortes pr&eacute;occupations d'un immense gouvernement,
+l'art, l'amour du beau s'&eacute;tait ouvert une place dans cette &acirc;me ardente
+et sombre, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du fanatisme religieux et de la politique, et le
+pinceau de Titien avait subjugu&eacute; le monarque le plus puissant et le plus
+absolu qu'il y e&ucirc;t &agrave; cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment des peintures que nous venons de citer, le ma&icirc;tre
+v&eacute;nitien ex&eacute;cuta pour Philippe II, &agrave; son grand contentement, le <i>Martyre
+de saint Laurent</i> destin&eacute; au ch&acirc;teau de l'Escurial; le <i>Tribut de
+C&eacute;sar</i>, l'<i>Adoration des Mages</i>, le <i>Christ d&eacute;pos&eacute; au tombeau par Joseph
+et Nicod&egrave;me</i>, et une <i>Madeleine</i> dont Ridolfi fait le plus grand &eacute;loge.
+&laquo;Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la
+repr&eacute;senta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa
+noble condition (<i>nobile condizione</i>), montrant dans l'expression de son
+visage, dans la v&eacute;rit&eacute; de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes,
+comment se lamente un c&#339;ur touch&eacute; du c&eacute;leste amour, et qui exprime le
+plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien
+dire que c'est la nature m&ecirc;me qui se montre sur la toile, et que cette
+figure doit, &agrave; l'avenir, servir de mod&egrave;le &agrave; la sym&eacute;trie de l'art, comme
+image du beau, comme exemple aux &acirc;mes p&eacute;nitentes, et enfin comme le
+t&eacute;moignage le plus &eacute;clatant de ce que peut produire un habile pinceau,
+dirig&eacute; par une savante main. Cette figure, d'une beaut&eacute; v&eacute;ritablement
+surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....&raquo;
+Apr&egrave;s avoir rapport&eacute; une octave du cavalier Marini en l'honneur de
+Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> que l'id&eacute;e de cette
+peinture lui fut inspir&eacute;e par une statue de femme de marbre antique.
+Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme
+mod&egrave;le, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son r&ocirc;le
+de Madeleine au s&eacute;rieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les
+larmes lui tombaient des yeux, exprimant en m&ecirc;me temps sur son visage ce
+repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en
+outre que pendant qu'il &eacute;tait occup&eacute; &agrave; la peindre, le Titien &eacute;tait
+tellement absorb&eacute; par la contemplation de son mod&egrave;le, qu'il oubliait de
+prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant
+cette figure au roi d'Espagne, le peintre &eacute;crivit &agrave; Philippe II &laquo;qu'il
+lui envoyait Madeleine, &agrave; cette fin qu'avec ses larmes elle interc&eacute;d&acirc;t
+pour l'exp&eacute;dition des pensions qui lui avaient &eacute;t&eacute; assign&eacute;es, et dont le
+payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majest&eacute;.&raquo;
+Le roi r&eacute;pondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conserv&eacute; que la
+lettre de son secr&eacute;taire G. Perez, qui est ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa
+Majest&eacute; comme vous avez &eacute;t&eacute; servi, et les ordres que le roi m'a prescrit
+de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient &agrave;
+vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez
+toujours dispos&eacute; &agrave; vous servir en toute circonstance. Il est juste que
+tout le monde s'empresse de venir en aide &agrave; un homme qui sert le roi
+avec tant de z&egrave;le, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute
+satisfaction de Sa Majest&eacute;. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il
+le doit.&mdash;De Barcelone, le 8 de mars 1564.&raquo;</p>
+
+<p>Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits int&eacute;r&ecirc;ts: comme son
+ma&icirc;tre, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir
+en &eacute;change des services qu'il rendait &agrave; l'artiste. Dans un
+<i>post-scriptum</i>, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa
+pens&eacute;e la plus ch&egrave;re, il ajoute discr&egrave;tement:&mdash;&laquo;Quant &agrave; la figure de la
+tr&egrave;s-sainte Vierge que vous dites tenir &agrave; ma disposition, je vous baise
+les mains; et lorsque arrivera la <i>C&egrave;ne</i> (destin&eacute;e au roi), je
+m'arrangerai de mani&egrave;re que Sa Majest&eacute; fasse en faveur de Votre
+Seigneurie la d&eacute;monstration telle que de raison. Au service de Votre
+Seigneurie.&mdash;G. Perez.&raquo;</p>
+
+<p>Ce tableau de la <i>C&egrave;ne</i> fut termin&eacute; par Titien dans le courant de
+l'ann&eacute;e 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son
+g&eacute;nie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses
+contemporains, la <i>C&egrave;ne</i> ne le c&eacute;dait &agrave; aucun de ses chefs-d'&#339;uvre, et
+lui-m&ecirc;me l'estimait &agrave; l'&eacute;gal de son immortelle <i>Assomption</i>, qui est
+rest&eacute;e &agrave; Venise. Il apprit au roi catholique l'ach&egrave;vement de cette
+grande composition, en ces termes: &laquo;De Venise, le 5 ao&ucirc;t 1564.&mdash;La <i>C&egrave;ne
+de Notre-Seigneur</i>, que j'ai depuis longtemps promise &agrave; Votre Majest&eacute;,
+est maintenant, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, enti&egrave;rement achev&eacute;e, apr&egrave;s sept ann&eacute;es,
+depuis que je l'ai commenc&eacute;e, d'un travail sans rel&acirc;che, ayant voulu
+laisser &agrave; Votre Majest&eacute;, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; si avanc&eacute;e de ma vie, cette
+derni&egrave;re marque, et la plus grande, de mon tr&egrave;s-ancien d&eacute;vouement.
+Plaise &agrave; Dieu qu'elle semble au jugement si s&ucirc;r de Votre Majest&eacute; telle
+que je me suis efforc&eacute; de l'ex&eacute;cuter avec le plus vif d&eacute;sir de la
+satisfaire!...&raquo;&mdash;Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui
+&eacute;taient pas pay&eacute;es, nonobstant tous les ordres du roi, rest&eacute;s sans
+ex&eacute;cution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce
+qu'il devait &agrave; la munificence de l'empereur Charles-Quint son
+p&egrave;re.&mdash;Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le pass&eacute;. Philippe
+II, &agrave; la r&eacute;ception du tableau de la <i>C&egrave;ne</i>, fut tellement transport&eacute;
+d'admiration, qu'il lui envoya imm&eacute;diatement, gr&acirc;ce sans doute aux bons
+offices de son secr&eacute;taire G. Perez, deux mille &eacute;cus de gratification, et
+il donna des ordres si pr&eacute;cis &agrave; ses ministres de Milan et de Naples
+qu'ils s'empress&egrave;rent de lui faire payer les ann&eacute;es arri&eacute;r&eacute;es de ses
+pensions<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
+
+<p>Ce tableau de la <i>C&egrave;ne</i>, destin&eacute; au monast&egrave;re de l'Escurial, y fut plac&eacute;
+dans le r&eacute;fectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est rest&eacute;
+dans ce palais &agrave; peu pr&egrave;s le seul ouvrage de Titien, dont les autres
+tableaux ont &eacute;t&eacute; transport&eacute;s r&eacute;cemment au mus&eacute;e royal de Madrid. Mais,
+soit que l'humidit&eacute; du local ait nui &agrave; cette grande peinture, soit que
+la fum&eacute;e et la vapeur des mets aient contribu&eacute; &agrave; obscurcir et g&acirc;ter ses
+brillantes couleurs, ou qu'il ait &eacute;t&eacute; volontairement lac&eacute;r&eacute;, toujours
+est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette
+&#339;uvre de premier ordre.</p>
+
+<p>Avant d'achever la <i>C&egrave;ne</i>, Titien avait envoy&eacute; &agrave; Philippe II <i>V&eacute;nus et
+Adonis</i>; <i>Androm&egrave;de attach&eacute;e au rocher et d&eacute;livr&eacute;e par Pers&eacute;e</i>; <i>Europe
+enlev&eacute;e par Jupiter sous la forme d'un taureau</i>; <i>Pan et Syrinx</i>. Il
+avait aussi compos&eacute; pour la reine Marie le <i>Supplice de Tantale</i>, celui
+de <i>Prom&eacute;th&eacute;e</i> et celui de <i>Sisyphe</i>, et un autre <i>Enl&egrave;vement d'Europe</i>.
+Pour la reine de Portugal, il peignit un <i>Christ &agrave; la colonne</i>. Tous ces
+tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au mus&eacute;e royal de
+Madrid<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. C'est l&agrave; qu'il faut aller admirer le g&eacute;nie de ce grand
+artiste, non moins remarquable dans ses <i>po&eacute;sies</i>, comme disait Philippe
+II, que dans ses compositions tir&eacute;es de l'&Eacute;vangile ou de l'&Eacute;criture
+sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous
+les genres; sa verve est in&eacute;puisable, et la vari&eacute;t&eacute; de ses compositions
+n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. &Agrave; la
+vue de tant de chefs-d'&#339;uvre, dus &agrave; l'imagination et &agrave; la main d'un seul
+artiste, il faut reconna&icirc;tre que Charles-Quint eut bien raison de le
+choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas
+moins bien inspir&eacute; en lui conservant cette pr&eacute;f&eacute;rence. Ces deux
+souverains ont donn&eacute;, par ce choix, la preuve &eacute;clatante qu'ils se
+connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient
+discerner le vrai g&eacute;nie. Depuis pr&egrave;s de trois si&egrave;cles, la post&eacute;rit&eacute; a
+commenc&eacute; pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et
+l'histoire les a jug&eacute;s; mais tant que dureront les toiles o&ugrave; le ma&icirc;tre
+v&eacute;nitien, avec un art qui n'appartient qu'&agrave; lui, a caract&eacute;ris&eacute; leurs
+physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit
+Ridolfi dans l'&eacute;pigraphe qu'il a inscrite &agrave; la t&ecirc;te de ses <i>Meraviglie
+dell'arte</i>, quoiqu'ils aient v&eacute;cu pour mourir, ils ne sont morts que
+pour revivre<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>!</p>
+
+<p>&Agrave; l'exemple de leurs ma&icirc;tres, la plupart des grands seigneurs espagnols
+qui &eacute;taient employ&eacute;s en Italie et en Allemagne, soit au commandement des
+arm&eacute;es, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent &agrave; honneur
+d'&ecirc;tre dans les bonnes gr&acirc;ces de l'illustre chef de l'&eacute;cole v&eacute;nitienne,
+et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapport&eacute;, dans
+l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, qu'&agrave; son retour
+d'Allemagne &agrave; Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des
+ma&icirc;tresses de Gio. Battista Castaldi, g&eacute;n&eacute;ral espagnol, l'un des
+protecteurs de l'Ar&eacute;tin. En 1553, il ex&eacute;cuta celui de Francesco Vargas,
+ambassadeur de Charles-Quint, que le po&euml;te Partenio a c&eacute;l&eacute;br&eacute; dans un
+sonnet. Il repr&eacute;senta &eacute;galement Antonio di Leva, g&eacute;n&eacute;ral des arm&eacute;es de
+l'empereur, v&ecirc;tu d'un pourpoint &agrave; l'antique, et avec une large toque sur
+la t&ecirc;te; le duc d'Albe; Ferdinand-Fran&ccedil;ois d'Avalos, marquis de
+Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aim&eacute;e de Michel-Ange, et
+Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux g&eacute;n&eacute;raux de
+Charles-Quint<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Le mus&eacute;e du Louvre poss&egrave;de ce dernier portrait, l'un
+des plus beaux de Titien.&mdash;&laquo;Avalos, debout, t&ecirc;te nue, rev&ecirc;tu d'une
+armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui
+tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. &Agrave; droite, un
+Amour apportant un faisceau de fl&egrave;ches; une femme vue de profil, la t&ecirc;te
+couronn&eacute;e de myrte, la main droite pos&eacute;e sur sa poitrine, dans une
+attitude respectueuse; par derri&egrave;re, une figure dont on ne voit que la
+t&ecirc;te en raccourci et les mains &eacute;lev&eacute;es, qui soutiennent une corbeille de
+fleurs<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le Titien repr&eacute;senta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant
+ses soldats &agrave; la mani&egrave;re de Jules C&eacute;sar. Le jeune homme plac&eacute; pr&egrave;s de
+lui, qui tient son casque, est son fils a&icirc;n&eacute;, qui remplissait les
+fonctions de lieutenant g&eacute;n&eacute;ral des arm&eacute;es de Charles-Quint en
+Italie<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. C'est &agrave; l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino
+&eacute;crivait de Venise, le 15 septembre 1551, &agrave; son ami l'Ar&eacute;tin: &laquo;Si je
+voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une
+armure et quelque peu tremblant, sur cette toile o&ugrave; Titien, qui pour
+vous est plus qu'un fr&egrave;re, a peint au naturel le marquis Alphonse
+d'Avalos del Vasto, qui parle &agrave; son arm&eacute;e avec le costume et &agrave; la
+mani&egrave;re de Jules C&eacute;sar. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en
+vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous
+contempler comme une effigie tr&egrave;s-digne et divine.&raquo;</p>
+
+<p>Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier
+monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard &agrave; la pourpre romaine, prit le
+nom de cardinal de Granvelle. &laquo;Il fit, dit Mariette<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, grande figure &agrave;
+la cour de Philippe II, comme son p&egrave;re avait fait &agrave; celle de
+Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande
+d&eacute;pense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Diocl&eacute;tien, par
+Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur
+cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des
+antiquit&eacute;s de Rome, est le plus rare, le plus int&eacute;ressant et le plus
+curieux. Il a &eacute;t&eacute; imprim&eacute; &agrave; Anvers, chez Girolamo Coch en l'ann&eacute;e
+1558.&raquo;&mdash;Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il
+le traita dans sa maison de Venise en v&eacute;ritable grand seigneur. Apr&egrave;s
+avoir racont&eacute; qu'&agrave; son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi
+Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit g&eacute;n&eacute;reusement
+plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demand&eacute; le prix, Ridolfi
+ajoute: &laquo;Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses mani&egrave;res,
+entretenant chez lui un nombreux domestique, v&ecirc;tu d'une brillante
+livr&eacute;e, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit &agrave; la
+cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes
+d&eacute;penses. On dit qu'il re&ccedil;ut &agrave; l'improviste &agrave; d&icirc;ner chez lui les
+cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse &agrave; ses
+serviteurs, il leur dit: &laquo;Pr&eacute;parez le repas, car je me trouve tout un
+monde chez moi.&raquo; Et, en attendant que le d&icirc;ner f&ucirc;t pr&ecirc;t, il lia
+conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs
+portraits<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Don Diego Hurtado de Mendoza.&mdash;Sa naissance et son &eacute;ducation.&mdash;Son
+ambassade &agrave; Venise.&mdash;Sa liaison avec le Titien, l'Ar&eacute;tin et le
+Sansovino.&mdash;Service signal&eacute; qu'il rend &agrave; ce dernier.&mdash;Son
+altercation avec le pape Paul III.&mdash;Il est rappel&eacute; en Espagne,
+tombe en disgr&acirc;ce et est mis en prison &agrave; la suite d'une querelle
+dans le palais de Philippe II.&mdash;Son exil &agrave; Grenade, ses travaux
+dans cette ville.&mdash;Ses relations avec sainte Th&eacute;r&egrave;se.&mdash;Il meurt &agrave;
+Madrid.&mdash;Examen de ses &#339;uvres.&mdash;Sonnet de Cervant&egrave;s sur Mendoza.</p></div>
+
+<p class="date">1503&mdash;1575</p>
+
+
+<p>De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne v&eacute;cut
+aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui
+fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, &agrave; Venise. La vie de
+cet homme d'&Eacute;tat est curieuse &agrave; &eacute;tudier, en ce qu'elle se trouve m&ecirc;l&eacute;e
+aux &eacute;v&eacute;nements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle
+donne une haute id&eacute;e de l'instruction aussi profonde que vari&eacute;e, et des
+rares qualit&eacute;s qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle
+n'est pas moins int&eacute;ressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza
+fut li&eacute; avec le Titien, l'Ar&eacute;tin, le Sansovino et beaucoup d'autres
+artistes.</p>
+
+<p>&laquo;Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'&eacute;dition
+qu'il a donn&eacute;e &agrave; Valence, en 1776, de la <i>Guerre de Grenade</i>, pr&eacute;sentant
+les exemples les plus efficaces pour exciter &agrave; imiter leurs actions, je
+me suis d&eacute;termin&eacute; &agrave; &eacute;crire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza,
+excellent &eacute;crivain et tr&egrave;s-habile politique, afin qu'en parcourant son
+histoire de Grenade, on puisse en m&ecirc;me temps avoir sous les yeux une
+notice sur ses &eacute;tudes, et sur le soin et l'application qu'il apporta
+dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le
+pr&eacute;par&egrave;rent &agrave; &eacute;crire d'une mani&egrave;re si remarquable.&raquo;&mdash;Mais, pour que sa
+biographie f&ucirc;t compl&egrave;te, le savant auteur aurait d&ucirc; ajouter &agrave; ses
+recherches des d&eacute;tails sur les relations de son h&eacute;ros avec les artistes
+v&eacute;nitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la
+politique, ont, en effet, occup&eacute; une notable place dans l'existence de
+don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don
+Gregorio Mayans, nous essayerons de la compl&eacute;ter par les renseignements
+puis&eacute;s dans les <i>Maraviglie dell'arte</i>, de Ridolfi, dans la vie de
+Sansovino par le <i>Temanza</i>, et dans les lettres publi&eacute;es par Bottari.</p>
+
+<p>Don Diego Hurtado de Mendoza naquit &agrave; Grenade, &agrave; la fin de l'ann&eacute;e 1503,
+ou au commencement de 1504. Son p&egrave;re, l'un des plus c&eacute;l&egrave;bres g&eacute;n&eacute;raux
+qui servirent les rois catholiques dans la conqu&ecirc;te du royaume de
+Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et
+premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut fr&egrave;re
+germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et
+tous deux fils du c&eacute;l&egrave;bre don Inigo de Mendoza, premier marquis de
+Santillana. Sa m&egrave;re &eacute;tait do&ntilde;a Francisca Pacheco, seconde femme du
+marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc
+de Escalona. Il fut le cinqui&egrave;me des fils issus de ce mariage, qui tous
+se firent remarquer par les services rendus &agrave; leur pays: le premier, don
+Luis, fut capitaine g&eacute;n&eacute;ral du royaume de Grenade, et depuis pr&eacute;sident
+du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Am&eacute;riques; don
+Francisco, &eacute;v&ecirc;que &agrave; Jaen, et don Bernardino, g&eacute;n&eacute;ral des gal&egrave;res de
+l'Espagne.</p>
+
+<p>Rien ne prouve qu'il naquit &agrave; Tol&egrave;de, comme on l'a pr&eacute;tendu; car on sait
+que ses parents rest&egrave;rent &agrave; Grenade pendant les ann&eacute;es qui suivirent la
+conqu&ecirc;te de cette ville. Leur pr&eacute;sence &eacute;tait n&eacute;cessaire dans cette cit&eacute;
+turbulente qui, par suite du z&egrave;le excessif d&eacute;ploy&eacute; par le cardinal
+Ximen&egrave;s pour la conversion des Mahom&eacute;tans, se r&eacute;volta vers la fin du
+mois de d&eacute;cembre 1499, et dont les troubles dur&egrave;rent presque pendant
+deux ann&eacute;es. Il n'est pas &agrave; supposer que, pour &eacute;viter ce p&eacute;ril, la
+marquise, femme d'un caract&egrave;re h&eacute;ro&iuml;que, se soit r&eacute;fugi&eacute;e &agrave; Tol&egrave;de. On
+doit croire plut&ocirc;t qu'elle se retira dans la forteresse de l'Alba&iuml;cin,
+lieu que le marquis choisit pour apaiser la s&eacute;dition, et qu'elle
+s'&eacute;tablit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant &agrave; la grande
+mosqu&eacute;e, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; livr&eacute;e en otage.</p>
+
+<p>Don Diego re&ccedil;ut une &eacute;ducation tr&egrave;s-soign&eacute;e. On croit qu'il eut pour
+principal ma&icirc;tre Pierre Martir de Angleria, qui vivait &agrave; Grenade, avait
+de grandes obligations &agrave; la famille Mendoza, et devait au premier comte
+de Tendilla d'&ecirc;tre venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commen&ccedil;a par
+&eacute;tudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il
+alla terminer ses &eacute;tudes &agrave; Salamanque, o&ugrave; il apprit le grec et le latin,
+la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes &eacute;tudes &eacute;taient
+une excellente pr&eacute;paration &agrave; la vie politique et au maniement des
+affaires, carri&egrave;res r&eacute;serv&eacute;es alors &agrave; la haute noblesse espagnole. La
+d&eacute;couverte de l'Am&eacute;rique, la conqu&ecirc;te de Grenade, la r&eacute;union des
+royaumes de Castille et de L&eacute;on sous un m&ecirc;me sceptre, la comp&eacute;tition de
+l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie,
+ouvraient &agrave; cette &eacute;poque un large champ &agrave; l'ambition des grands
+seigneurs de la p&eacute;ninsule. Les principales familles de ce pays
+comprenaient l'importance d'une &eacute;ducation solide, et la n&eacute;cessit&eacute;
+d'acqu&eacute;rir des connaissances vari&eacute;es, qui les missent &agrave; la hauteur des
+fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour &agrave; exercer.
+Aussi, tandis que la noblesse fran&ccedil;aise continuait, en g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; vivre
+dans une grossi&egrave;re ignorance, m&eacute;prisant les lettres et ne connaissant
+d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans &ecirc;tre moins
+braves, ne d&eacute;daignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus
+habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette
+diff&eacute;rence d'&eacute;ducation des deux peuples n'a peut-&ecirc;tre pas &eacute;t&eacute; assez
+remarqu&eacute;e. En mettant tout amour propre national de c&ocirc;t&eacute;, on peut dire
+qu'elle contribua plus qu'on ne le pense g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; &eacute;tablir et
+consolider, pendant tout le seizi&egrave;me si&egrave;cle, la pr&eacute;dominance des armes,
+de l'administration et des id&eacute;es espagnoles tant en Allemagne, dans les
+Pays-Bas, en Italie, &agrave; Naples et en Sicile, que dans les deux Am&eacute;riques.</p>
+
+<p>Pendant le s&eacute;jour de don Diego &agrave; l'universit&eacute; de Salamanque, il aurait
+compos&eacute;, selon quelques auteurs, <i>la vie de Lazarille de Tormes</i>, roman
+dans lequel notre Lesage a puis&eacute; plus d'un caract&egrave;re et plus d'une sc&egrave;ne
+de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question tr&egrave;s-controvers&eacute;e;
+d'autres &eacute;crivains attribuant cet ouvrage au fr&egrave;re Juan de Ortega,
+religieux hi&eacute;ronimite.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'ach&egrave;vement de ses &eacute;tudes, notre &eacute;colier, attir&eacute; comme tant
+d'autres de ses compatriotes par le d&eacute;sir de la gloire, passa en Italie,
+o&ugrave; il combattit longtemps contre les Fran&ccedil;ais. On n'est pas fix&eacute; sur les
+campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'apr&egrave;s un
+passage de son histoire de la guerre de Grenade, o&ugrave; il parle des
+nombreuses arm&eacute;es dans lequelles il a servi sous les ordres de
+l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au si&egrave;ge de Marseille,
+et qu'il se trouva &eacute;galement &agrave; la bataille de Pavie o&ugrave;, suivant
+l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se
+distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce
+temps, il y avait &agrave; l'arm&eacute;e plusieurs Espagnols de ce nom.</p>
+
+<p>Il est &eacute;galement vraisemblable qu'il prit part &agrave; la guerre faite &agrave;
+Lautrec, &agrave; l'occasion du duch&eacute; de Milan; qu'il assista, en 1522, &agrave; la
+bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en
+1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des
+pr&eacute;occupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente
+inclination pour les lettres. D&egrave;s que l'arm&eacute;e avait pris ses quartiers
+d'hiver, temps ordinairement consacr&eacute; aux plaisirs et &agrave; l'oisivet&eacute;, il
+quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus c&eacute;l&egrave;bres
+universit&eacute;s, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre,
+des professeurs les plus renomm&eacute;s, les math&eacute;matiques, la philosophie et
+les autres sciences. Il suivit, entre autres, les le&ccedil;ons d'Augustin Nifo
+et de Juan Montedosca, fameux philosophe s&eacute;villan, qui &eacute;tait en grande
+r&eacute;putation dans les universit&eacute;s d'Italie, et qui mourut en 1532.</p>
+
+<p>Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer
+par Charles-Quint. Ce prince con&ccedil;ut la plus haute id&eacute;e des qualit&eacute;s de
+don Diego; il appr&eacute;cia beaucoup ses services pendant toute la dur&eacute;e de
+son r&egrave;gne, et lui confia les n&eacute;gociations les plus difficiles: d&egrave;s 1538,
+il &eacute;tait ambassadeur &agrave; Venise. Nous n'avons pas &agrave; suivre ici don Diego
+de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de
+sa vie appartient &agrave; l'histoire g&eacute;n&eacute;rale de son pays. Nous devons nous
+borner &agrave; faire conna&icirc;tre l'existence qu'il menait &agrave; Venise, et les
+relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes.</p>
+
+<p>Au milieu des n&eacute;gociations les plus &eacute;pineuses, le comte n'abandonna
+jamais le go&ucirc;t qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il
+aimait particuli&egrave;rement &agrave; se procurer des manuscrits grecs, &agrave; les faire
+copier &agrave; grands frais, ou &agrave; les faire chercher et rapporter des
+extr&eacute;mit&eacute;s les plus &eacute;loign&eacute;es de la Gr&egrave;ce. C'est ainsi qu'il envoya
+jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou,
+pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi
+les anciens auteurs grecs. Il se servit &eacute;galement de Arnoldo Ard&eacute;nio,
+Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande d&eacute;pense,
+beaucoup de manuscrits de diverses biblioth&egrave;ques, et principalement de
+celle du cardinal Bessarion. Gr&acirc;ce &agrave; ces recherches, l'Europe, dit son
+biographe, put conna&icirc;tre beaucoup d'ouvrages ignor&eacute;s jusqu'alors, des
+plus c&eacute;l&egrave;bres auteurs grecs sacr&eacute;s et profanes, tels que saint Basile,
+saint Gr&eacute;goire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archim&egrave;de tout
+entier, H&eacute;ron, Appien et d'autres. C'est de sa biblioth&egrave;que que l'on
+publia les &#339;uvres compl&egrave;tes de Jos&egrave;phe.</p>
+
+<p>Mais, ce qui est surtout digne d'&ecirc;tre transmis &agrave; la post&eacute;rit&eacute;, c'est le
+cadeau qu'il re&ccedil;ut du sultan Soliman, auquel il avait renvoy&eacute; libre et
+sans ran&ccedil;on un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don
+Diego l'e&ucirc;t rachet&eacute; &agrave; grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier.
+Le Grand-Seigneur voulait lui t&eacute;moigner sa satisfaction par un don en
+rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit &agrave; recevoir qu'un
+pr&eacute;sent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et
+fait pour montrer le d&eacute;sint&eacute;ressement d'un ministre de l'empereur. La
+r&eacute;publique de Venise se trouvait alors dans une extr&ecirc;me p&eacute;nurie de bl&eacute;.
+Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au
+Grand-Seigneur qu'il perm&icirc;t aux vaisseaux v&eacute;nitiens d'acheter librement
+du froment dans ses &Eacute;tats, et de l'apporter dans ceux de la r&eacute;publique.
+Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable &agrave;
+une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don
+Diego pr&eacute;f&eacute;rait aux plus riches tr&eacute;sors. Les auteurs ne sont pas
+d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en
+ait envoy&eacute; &agrave; l'ambassadeur un navire enti&egrave;rement charg&eacute;; d'autres disent
+qu'il n'en re&ccedil;ut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un
+terme moyen, croit plus probable, d'apr&egrave;s Ambrosio Moral&egrave;s et don
+Nicolas Antonio, qu'il en re&ccedil;ut du sultan six caisses enti&egrave;rement
+remplies.</p>
+
+<p>La passion que don Diego apportait &agrave; rechercher et r&eacute;unir des manuscrits
+l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir d&eacute;rob&eacute; une partie de ceux que
+le cardinal Bessarion avait l&eacute;gu&eacute;s &agrave; la r&eacute;publique de Venise. Il les
+aurait rapport&eacute;s en Espagne, et on ne se serait aper&ccedil;u que plus tard de
+la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux
+manuscrits qu'il aurait enlev&eacute;s. Cette accusation est r&eacute;fut&eacute;e avec
+indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant
+plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a
+faite des <i>biblioth&egrave;ques grecque et latine</i>, ont d&eacute;montr&eacute; l'existence de
+ces manuscrits &agrave; la biblioth&egrave;que de Saint-Marc<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p>
+
+<p>Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint &agrave; Venise &eacute;tait le
+rendez-vous de la soci&eacute;t&eacute; lettr&eacute;e de cette ville. Les &eacute;trangers de
+passage, cardinaux, &eacute;v&ecirc;ques, nobles, savants, tant Espagnols
+qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter.
+On aimait &agrave; s'instruire dans sa conversation et &agrave; &eacute;couter ses
+explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait &agrave; fond,
+et qu'il &eacute;tudiait tous les jours. En consid&eacute;ration de son savoir et de
+sa bienveillance, Paul Manuce lui d&eacute;dia les &#339;uvres philosophiques de
+Cic&eacute;ron, corrig&eacute;es avec le plus grand soin; &laquo;encore bien, dit-il, dans
+son &eacute;p&icirc;tre d&eacute;dicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa
+sagacit&eacute;, don Diego les poss&egrave;de encore plus correctes.&raquo; On voit par
+cette d&eacute;dicace, qu'il s'appliquait principalement &agrave; la philosophie;
+qu'il prit chez lui une de ses s&#339;urs, fort instruite dans la langue
+latine et &eacute;galement distingu&eacute;e, et que l'opinion de don Diego, dans la
+m&eacute;thode de l'enseignement de la jeunesse, &eacute;tait que l'on g&acirc;te les
+longues ann&eacute;es destin&eacute;es &agrave; l'&eacute;tude de la langue latine, en apprenant aux
+jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui
+avait inspir&eacute;e le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison.</p>
+
+<p>La bont&eacute; de son caract&egrave;re, sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;, son amour pour les lettres,
+le port&egrave;rent &agrave; venir en aide &agrave; un grand nombre de Grecs, qui s'&eacute;taient
+r&eacute;fugi&eacute;s &agrave; Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. &Agrave; cette occasion,
+Lazaro Bonamico lui adressa une &eacute;p&icirc;tre en vers latins<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, dans
+laquelle, d&eacute;crivant sa mani&egrave;re de vivre et les &eacute;tudes auxquelles il se
+livrait, il l'engage &agrave; s'abandonner &agrave; son g&eacute;nie, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'&eacute;tude
+et &agrave; la contemplation de la nature; il vante son application &agrave; la
+philosophie, sa vigilance &agrave; d&eacute;fendre les droits de l'empereur, ses
+efforts pour r&eacute;sister au Turc, l'ennemi commun; il loue son &eacute;loquence,
+rappelle l'estime que le s&eacute;nat v&eacute;nitien faisait de sa personne et le
+secours de bl&eacute; qui, par son intervention, &eacute;vita une horrible famine &agrave; la
+s&eacute;r&eacute;nissime r&eacute;publique; il loue la lib&eacute;ralit&eacute; avec laquelle il envoyait
+dans la Gr&egrave;ce, &agrave; ses frais, des savants charg&eacute;s d'en rapporter des
+monuments anciens; il termine en montrant le cr&eacute;dit dont il jouissait
+aupr&egrave;s de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile,
+soit pour obtenir la gr&acirc;ce des uns, soit pour favoriser l'avancement des
+autres<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p>
+
+<p>Vivant ainsi &agrave; Venise dans l'&eacute;tude, avec les savants et les lettr&eacute;s,
+tout en dirigeant des n&eacute;gociations qui le mettaient en rapport avec les
+personnages les plus influents de cette r&eacute;publique, don Diego ne
+pouvait manquer de prendre bient&ocirc;t go&ucirc;t aux beaut&eacute;s de l'art, et de
+rechercher l'amiti&eacute; des principaux ma&icirc;tres de la brillante &eacute;cole de la
+couleur. L'art, l'amour et la politique &eacute;taient alors les seules
+occupations dignes d'un habitant de Venise, f&ucirc;t-il m&ecirc;me &eacute;tranger. Mais
+l'aristocratie du livre d'or, par ses privil&eacute;ges et par ses richesses,
+&eacute;tait seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la
+vie v&eacute;nitienne. Elle dominait dans le s&eacute;nat, au Conseil des Dix, dans
+les &eacute;lections; commandait les flottes et les arm&eacute;es, gouvernait Chypre
+et les &Eacute;tats de terre ferme; ce qui ne l'emp&ecirc;chait pas de c&eacute;der aux
+attraits de ces beaut&eacute;s faciles c&eacute;l&eacute;br&eacute;es par Le Bembo, l'Arioste et
+tant d'autres po&euml;tes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait
+compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs si&egrave;cles, il s'&eacute;tait
+&eacute;tabli entre les principales familles comme une rivalit&eacute; publique, pour
+construire les plus beaux &eacute;difices, &eacute;glises, palais et autres monuments,
+et pour les faire d&eacute;corer des fresques et des mosa&iuml;ques les plus belles
+et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le
+milieu du seizi&egrave;me si&egrave;cle, alors que l'&eacute;cole v&eacute;nitienne dans tout son
+&eacute;clat, vit briller &agrave; la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup
+d'autres peintres &eacute;minents. Mais au milieu de cette pl&eacute;&iuml;ade, il manquait
+un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan
+Sansovino, qui chass&eacute; de Rome, &agrave; la suite du sac de cette ville par les
+bandes du conn&eacute;table de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses
+lagunes, et d&eacute;cora sa patrie d'adoption des chefs-d'&#339;uvre de la
+sculpture et de l'architecture.</p>
+
+<p>Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux
+merveilleuses peintures expos&eacute;es alors, non-seulement dans l'int&eacute;rieur
+des palais et des &eacute;glises, mais sur les murs ext&eacute;rieurs des monuments et
+des maisons particuli&egrave;res? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas
+de lutter de g&eacute;nie dans ces fresques fameuses, peintes sur les
+diff&eacute;rentes fa&ccedil;ades <i>du fondaco de' Tedeschi</i>, qui sont aujourd'hui
+d&eacute;truites, mais dont Zanetti nous a conserv&eacute; une id&eacute;e par ses
+gravures<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'&eacute;taient-ils
+pas orn&eacute;s &agrave; la fois des &#339;uvres les plus remarquables de la peinture, de
+la sculpture, de la ciselure et de la mosa&iuml;que? L'ambassadeur de
+Charles-Quint, admirablement pr&eacute;par&eacute; par ses &eacute;tudes pour comprendre et
+aimer les belles choses, ne pouvait donc pas &eacute;chapper &agrave; l'influence de
+l'art v&eacute;nitien.</p>
+
+<p>L'Ar&eacute;tin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte &eacute;tablit
+avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'&eacute;crivain avait
+besoin de l'appui de l'ambassadeur du C&eacute;sar pour obtenir et conserver
+les bonnes gr&acirc;ces, c'est-&agrave;-dire les pensions et les gratifications du
+puissant empereur, en &eacute;change de ses flatteries outr&eacute;es et de ses
+impudentes bassesses. Il s'attacha donc &agrave; gagner la faveur de don
+Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais
+surtout en lui inspirant le d&eacute;sir de poss&eacute;der des &#339;uvres du Titien, dont
+il &eacute;tait a peu pr&egrave;s certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son c&ocirc;t&eacute;,
+avait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; m&eacute;nager le repr&eacute;sentant du souverain dont il cherchait &agrave;
+devenir le peintre. Quant &agrave; don Diego, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sous le charme du
+g&eacute;nie v&eacute;ritablement irr&eacute;sistible du chef de l'&eacute;cole v&eacute;nitienne. Avec ces
+dispositions r&eacute;ciproques, une &eacute;troite intimit&eacute; s'&eacute;tablit entre l'homme
+d'&Eacute;tat, l'&eacute;crivain et les deux artistes. Cette intimit&eacute; ne fut point
+inutile &agrave; Titien pour le soutenir &agrave; la cour de Charles-Quint et
+l'accr&eacute;diter parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout
+favorable au Sansovino, et l'aida efficacement &agrave; se tirer d'une
+situation difficile, ainsi qu'on va le voir.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, l'ancien b&acirc;timent de la Monnaie (Zecca), sur la place
+Saint-Marc, mena&ccedil;ait ruine, et on avait reconnu qu'il n'&eacute;tait pas
+possible de le r&eacute;parer. Il fut r&eacute;solu, en l'ann&eacute;e 1535, d'en construire
+un autre &agrave; la m&ecirc;me place, et trois architectes furent charg&eacute;s d'en
+pr&eacute;parer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui
+fut ensuite ex&eacute;cut&eacute;. Ce magnifique &eacute;difice est tout entier en pierres
+d'Istria. Les salles attenant &agrave; la fonderie du rez-de-chauss&eacute;e ont des
+vo&ucirc;tes qui s'&eacute;l&egrave;vent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas
+exact, ainsi que l'a &eacute;crit Francesco Sansovino<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, fils de
+l'architecte, de dire qu'il n'est pas entr&eacute; de bois dans la construction
+de ce b&acirc;timent, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet &eacute;v&eacute;nement
+arriva pendant le jour. La fa&ccedil;ade sur la <i>Pescheria</i> est tr&egrave;s-noble. La
+grande cour du milieu est entour&eacute;e de vingt-cinq ateliers dans lesquels
+&eacute;taient distribu&eacute;es autrefois les diff&eacute;rentes industries n&eacute;cessaires &agrave;
+la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entr&eacute;es, l'une sur
+l'eau, du c&ocirc;t&eacute; du canal qui r&egrave;gne derri&egrave;re les <i>Procuraties neuves</i>;
+l'autre sur la place Saint-Marc, qui d&eacute;bouche sur un petit espace
+correspondant &agrave; une arcade du portique de la Biblioth&egrave;que de Saint-Marc.</p>
+
+<p>Cette biblioth&egrave;que est elle-m&ecirc;me une &#339;uvre remarquable du Sansovino. Le
+motif qui la fit construire fut de placer convenablement les pr&eacute;cieux
+manuscrits et les livres qui avaient &eacute;t&eacute; l&eacute;gu&eacute;s &agrave; la r&eacute;publique, en
+partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet
+&eacute;difice ne se compose que de deux ordres, un dorique tr&egrave;s-orn&eacute;, et un
+gracieux ionique dont l'entablement pr&eacute;sente une frise d'une remarquable
+ex&eacute;cution. Au-dessus de la corniche qui fait goutti&egrave;re au toit, r&egrave;gne
+une balustrade, sur les pi&eacute;destaux de laquelle sont dispos&eacute;es des
+statues fort belles, ouvrages des plus c&eacute;l&egrave;bres &eacute;l&egrave;ves du Sansovino. &Agrave;
+l'entr&eacute;e est un portique &eacute;lev&eacute; de trois marches au-dessus du niveau de
+la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres
+correspondant &agrave; l'int&eacute;rieur. Celle du milieu donne acc&egrave;s &agrave; un magnifique
+escalier divis&eacute; en deux branches, qui conduit &agrave; une grande salle
+consacr&eacute;e &agrave; un tr&egrave;s-pr&eacute;cieux mus&eacute;e de statues antiques donn&eacute;es, pour la
+plus grande partie, &agrave; la r&eacute;publique par les deux pr&eacute;lats Grimani,
+c'est-&agrave;-dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche
+d'Aquil&eacute;e. De cette salle, on passe &agrave; la biblioth&egrave;que, situ&eacute;e au levant,
+et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino
+ne construisit enti&egrave;rement que la partie qui comprend l'escalier, le
+mus&eacute;e et la biblioth&egrave;que: le surplus fut termin&eacute; treize ans apr&egrave;s sa
+mort.</p>
+
+<p>Comme cette construction dura plusieurs ann&eacute;es, il y arriva un accident
+qui mit en p&eacute;ril non-seulement la r&eacute;putation de l'architecte, mais m&ecirc;me
+sa libert&eacute; et sa fortune. C'est dans cette circonstance que
+l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut
+tr&egrave;s-secourable. On doit croire que cet homme d'&Eacute;tat prenait un grand
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; cette entreprise, puisque, dans le mois de f&eacute;vrier 1540,
+l'Ar&eacute;tin l'invita par un billet &agrave; venir en masque, sur la place
+Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Vers la
+fin de 1545, les cintres &eacute;taient pos&eacute;s, et l'on murait la grande vo&ucirc;te
+qui devait recouvrir la biblioth&egrave;que. Pour que les murs lat&eacute;raux pussent
+r&eacute;sister &agrave; la pouss&eacute;e de cette vo&ucirc;te, l'architecte avait dispos&eacute;, de
+cinq pieds en cinq pieds, des cha&icirc;nes de fer qui, comme la corde d'un
+arc, traversaient toute la longueur de la biblioth&egrave;que, d'un mur &agrave;
+l'autre. Cette op&eacute;ration tra&icirc;nant en longueur plus que le Sansovino ne
+l'avait suppos&eacute;, la gel&eacute;e arriva, et n&eacute;anmoins on continua le travail.
+La vo&ucirc;te fut termin&eacute;e vers la mi-d&eacute;cembre; mais le 18 du m&ecirc;me mois, vers
+une heure du matin, elle s'&eacute;croula tout &agrave; coup, entra&icirc;nant avec elle les
+murs situ&eacute;s du c&ocirc;t&eacute; du palais ducal. Cet &eacute;v&eacute;nement causa une grande
+rumeur et une stup&eacute;faction g&eacute;n&eacute;rale dans la ville; et il y eut un
+fonctionnaire trop z&eacute;l&eacute; qui, de sa propre autorit&eacute;, se h&acirc;ta de faire
+incarc&eacute;rer le malheureux artiste.</p>
+
+<p>D&egrave;s quatre heures du matin, L'Ar&eacute;tin avait appris la m&eacute;saventure du
+pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui &eacute;tait
+alors &agrave; Rome, afin qu'il interv&icirc;nt et fit intervenir, aupr&egrave;s du s&eacute;nat et
+du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur
+ami commun et comp&egrave;re. Si le Sansovino, comme tous les hommes
+sup&eacute;rieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient &agrave; exploiter
+contre lui cet &eacute;v&eacute;nement, il trouva de chauds d&eacute;fenseurs parmi ses amis
+et ses &eacute;l&egrave;ves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par
+l'ardeur de son z&egrave;le. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier &agrave; agir; il
+&eacute;tait alors &agrave; Sienne, dont Charles-Quint l'avait nomm&eacute; gouverneur, tout
+en lui conservant son ambassade de Venise. D&egrave;s qu'il eut re&ccedil;u la
+nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer &agrave; Venise une personne
+de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il
+pourrait avoir besoin. Bien qu'il f&ucirc;t interdit aux ambassadeurs
+&eacute;trangers de se m&ecirc;ler des affaires du gouvernement de la s&eacute;r&eacute;nissime
+r&eacute;publique, il est &agrave; croire que, par ses relations avec les principaux
+membres du s&eacute;nat et du Conseil des Dix, l'envoy&eacute; de Charles-Quint ne fut
+pas &eacute;tranger &agrave; l'heureuse issue de la n&eacute;gociation entreprise pour tirer
+l'architecte du mauvais pas dans lequel il &eacute;tait tomb&eacute;. Gr&acirc;ce aux
+d&eacute;marches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit
+enfermer &agrave; sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se
+disculpa pas facilement aupr&egrave;s des procurateurs <i>di sopra</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, de son
+d&eacute;faut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son
+traitement suspendu, et d'&ecirc;tre condamn&eacute; &agrave; une amende de mille ducats,
+qui devaient &ecirc;tre employ&eacute;s &agrave; refaire les parties &eacute;croul&eacute;es de l'&eacute;difice.
+L'artiste supporta ce malheur avec r&eacute;signation; car &agrave; quoi bon, dit un
+de ses biographes, en citant un vers du Dante<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, se r&eacute;volter contre sa
+destin&eacute;e?</p>
+
+<p>On abandonna alors le projet de faire la vo&ucirc;te en pierre, et il fut
+d&eacute;cid&eacute;, avec raison, qu'on &eacute;tablirait une toiture, et qu'on placerait,
+au-dessous une vo&ucirc;te en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme
+un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui r&eacute;pare
+ce qu'il a mal fait, prit part &agrave; la reconstruction des parties tomb&eacute;es.
+Les procurateurs voulurent bien consentir &agrave; lui pr&ecirc;ter mille ducats,
+mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqu&eacute;s
+aux statues de bronze de la <i>Logetta</i>; et trois cents aux bas-reliefs,
+&eacute;galement de bronze, plac&eacute;s dans le haut, &agrave; gauche de la chapelle ducale
+de Saint-Marc.</p>
+
+<p>D&egrave;s le mois d'octobre 1546 la reconstruction &eacute;tait tr&egrave;s-avanc&eacute;e, car le
+cardinal Bembo &eacute;crivait de Rome: &laquo;Magnifique et excellent messire Jacopo
+Sansovino, mon tr&egrave;s-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en
+m'apprenant que vous aviez amen&eacute; la r&eacute;&eacute;dification du b&acirc;timent que vous
+faites pour l'illustrissime seigneurie &agrave; un tel degr&eacute; d'avancement, que
+sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a &eacute;t&eacute; aussi agr&eacute;able que
+m'avait &eacute;t&eacute; p&eacute;nible, par divers motifs, mais surtout par l'amiti&eacute; que je
+vous porte, l'&eacute;croulement de cette construction, arriv&eacute; l'ann&eacute;e
+derni&egrave;re. Maintenant qu'elle est arriv&eacute;e au degr&eacute; que vous dites, je
+m'en r&eacute;jouis avec vous, autant qu'il convient &agrave; l'attachement que je
+vous porte, et qui me fait d&eacute;sirer de trouver l'occasion de vous montrer
+par ses effets qu'il n'est pas m&eacute;diocre. Je n'ai rien autre chose &agrave; vous
+dire, si ce n'est que vous fassiez attention &agrave; conserver votre
+sant&eacute;.&mdash;De Rome, le 23 octobre 1546; pr&ecirc;t &agrave; satisfaire &agrave; vos d&eacute;sirs.&mdash;P.
+card. <span class="smcap">Bembo</span>.<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>&raquo;</p>
+
+<p>Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'&eacute;tait &eacute;croul&eacute; avait &eacute;t&eacute;
+reconstruit, et l'&eacute;difice entier &eacute;tait compl&eacute;tement termin&eacute; au
+commencement de l'ann&eacute;e suivante, c'est-&agrave;-dire, suivant l'usage alors
+adopt&eacute; &agrave; Venise, en mars 1548. D&egrave;s le mois de f&eacute;vrier pr&eacute;c&eacute;dent, le
+Sansovino avait &eacute;t&eacute; r&eacute;tabli dans ses fonctions d'architecte, avec le
+m&ecirc;me traitement qu'auparavant. On lui restitua m&ecirc;me la portion de ses
+appointements, dont le payement avait &eacute;t&eacute; provisoirement suspendu.</p>
+
+<p>La vo&ucirc;te de la biblioth&egrave;que fut alors divis&eacute;e en plusieurs espaces,
+destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre d&eacute;cor&eacute;s de peintures par les principaux ma&icirc;tres de
+Venise. Les procurateurs voulant donner une r&eacute;compense d'honneur &agrave; celui
+dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de
+Titien et de Sansovino pour d&eacute;cider la question. Mais ces derniers,
+d&eacute;sirant &eacute;viter le reproche de partialit&eacute;, voulurent savoir de chacun
+des concurrents, s&eacute;par&eacute;ment, quelle &eacute;tait l'&#339;uvre qui, apr&egrave;s la sienne
+propre, lui paraissait pr&eacute;f&eacute;rable. Ils d&eacute;sign&egrave;rent tous la composition
+de Paul V&eacute;ron&egrave;se, et les deux arbitres rendirent leur d&eacute;cision en faveur
+de ce grand peintre<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p>
+
+<p>Nous ignorons si ce fut &agrave; cette &eacute;poque que le Titien fit le portrait en
+pied de don Diego de Mendoza, c&eacute;l&eacute;br&eacute; par le Partenio dans le sonnet
+suivant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Chi vuol veder quel Tiziano Apelle</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Far dell'arte mia tacita natura,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Miri il Mendoza si vivo in pittura</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Che nel silenzio suo par che favelle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura:</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Talche il ritratto esprime quella cura</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Che hanno di lui le generose stelle.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dimostra ancor nella sembianza vera</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Non pur il sacro illustre animo ardente,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">E delle sue virt&ugrave; l'eroica schiera,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ma i pensier alti della nobil mente</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Che in le sue gravit&agrave; raccolta e intera</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Tanto scorge il futur quanto il presente<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature
+muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son
+silence, il para&icirc;t parler. Le pinceau qui l'a repr&eacute;sent&eacute; en pied lui a
+donn&eacute; mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que
+ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses &eacute;toiles qui ont
+pr&eacute;sid&eacute; &agrave; sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre
+encore, non pas seulement son &acirc;me illustre et ardente, avec
+l'accompagnement de ses vertus h&eacute;ro&iuml;ques; mais il r&eacute;v&egrave;le aussi les
+pens&eacute;es profondes que son esprit scrutateur examine et m&eacute;dite, afin de
+p&eacute;n&eacute;trer et le pr&eacute;sent et l'avenir.&raquo;</p>
+
+<p>Si don Diego, comme le pr&eacute;tend son biographe<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, &laquo;&eacute;tait un D&eacute;mosth&egrave;nes
+devant le s&eacute;nat v&eacute;nitien, et un Socrate dans sa maison,&raquo; au moins il
+aurait d&ucirc; reconna&icirc;tre que ce n'&eacute;tait pas un Socrate insensible aux
+charmes des La&iuml;s v&eacute;nitiennes, de tout temps renomm&eacute;es pour leur beaut&eacute;.
+Ridolfi raconte<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de
+ses ma&icirc;tresses (<i>una sua favorita</i>), et que le m&ecirc;me Partenio a chant&eacute;
+ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspir&eacute;e
+au grave ambassadeur:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Furtivamente Tiziano e Amore</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Preser 'ambi i penelli e le quadrella;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Due esempi han fatto d'una donna bella,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">E sacrati al Mendoza, aureo signore.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Onde egli altier di si divin favore,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Per seguir cotal dea, come sua stella,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Con cerimonie appartenenti a quella,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">L'uno in camera tien, l'altro nel core.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">E mentre quell'effigie e questo imago</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Dentro &agrave; se scopre e fuor cela ad altrui;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">E in cio, che pi&ugrave; desia, meno appar vago.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vanta il secreto, che si asconde in lui,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Che s'ogn'un &egrave; del foco suo presago,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Ardendo poi non s&agrave; verun di cui.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la
+palette, et firent deux portraits d'une belle dame, ch&egrave;re au Mendoza,
+chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant
+suivre cette d&eacute;esse comme son &eacute;toile, et la traiter avec les honneurs
+qu'elle m&eacute;rite, ce seigneur a plac&eacute; l'un des portraits dans sa chambre
+et fait entrer l'autre dans son c&#339;ur. Et, tandis qu'il admire en
+lui-m&ecirc;me ces deux images, il les cache avec soin &agrave; tout autre, se
+montrant ainsi, en apparence, peu d&eacute;sireux de ce qu'il souhaite le plus.
+Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si
+l'on peut pr&eacute;sumer qu'il br&ucirc;le du feu de l'amour, au moins ne sait-on
+pas quel est l'objet de sa flamme.&raquo;</p>
+
+<p>Les sonnets de Partenio ne rest&egrave;rent sans doute pas sans r&eacute;compense; car
+les po&euml;tes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'&eacute;crire
+seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego &eacute;tait g&eacute;n&eacute;reux.
+Tiraboschi<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre &eacute;cus d'or &agrave;
+Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoy&eacute; la description de la gravure
+du portrait de Charles-Quint, par &Eacute;nea Vico Parmigiano. Cette
+description, imprim&eacute;e d'abord &agrave; Venise en 1550, par le Marcolini, fut
+plus tard d&eacute;di&eacute;e de nouveau par l'auteur, qui cherchait &agrave; tirer profit
+de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa
+mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade &agrave; Rome,
+qui le contraignit, &agrave; son grand regret, de quitter d&eacute;finitivement
+Venise. Sa carri&egrave;re politique ressemble &agrave; celle de tous les hommes
+d'&Eacute;tat de son si&egrave;cle. Il recevait de ses ma&icirc;tres, Charles-Quint et
+Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en
+les faisant ex&eacute;cuter avec le z&egrave;le et m&ecirc;me le fanatisme ardent qui
+dominait alors &agrave; la cour d'Espagne. Le comte para&icirc;t avoir eu en partage
+un caract&egrave;re violent et passionn&eacute; qui, dans l'&acirc;ge m&ucirc;r et m&ecirc;me dans la
+vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extr&eacute;mit&eacute;s regrettables.
+C'est ainsi, qu'&eacute;tant ambassadeur &agrave; Rome, il eut une v&eacute;ritable
+altercation avec le pape Paul III (Farn&egrave;se), &agrave; l'occasion de la
+translation &agrave; Bologne des P&egrave;res du concile de Trente, qu'il convenait
+mieux &agrave; la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette derni&egrave;re
+ville<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Le pape, irrit&eacute; des remontrances de l'ambassadeur, voulut le
+consigner dans son palais, mais don Diego lui r&eacute;pondit avec hauteur:
+&laquo;Qu'il &eacute;tait cavalier, et que son p&egrave;re l'avait &eacute;t&eacute;; qu'en cette qualit&eacute;,
+il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son
+ma&icirc;tre, sans aucune crainte de Sa Saintet&eacute;, quoique conservant toujours
+le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'&eacute;tant ministre de
+l'empereur, sa maison &eacute;tait l&agrave; o&ugrave; il voulait qu'il m&icirc;t les pieds, et que
+l&agrave; o&ugrave; il se trouvait, il se trouvait en toute s&ucirc;ret&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'il rentra en Espagne vers l'ann&eacute;e 1554, qu'il fut maintenu
+dans le conseil d'&Eacute;tat, et qu'il accompagna Philippe II &agrave; la grande
+journ&eacute;e de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus
+aupr&egrave;s de ce prince de la m&ecirc;me confiance qu'il avait pendant si
+longtemps inspir&eacute;e &agrave; son p&egrave;re, soit que sa conduite en Italie e&ucirc;t
+d&eacute;plu au roi, soit, qu'en vieillissant, il d&ucirc;t naturellement perdre de
+son cr&eacute;dit.</p>
+
+<p>Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et
+c'est &agrave; cette &eacute;poque qu'il composa deux &eacute;p&icirc;tres critiques, vives,
+&eacute;loquentes et remplies, suivant l'appr&eacute;ciation de son biographe<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, des
+plus d&eacute;licates beaut&eacute;s de la langue castillane, sur l'histoire de la
+guerre de Charles-Quint contre les luth&eacute;riens, que venait de publier
+in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier
+Arcade: dans la premi&egrave;re lettre, il critique ouvertement cet ouvrage;
+dans la seconde, sous pr&eacute;texte de le d&eacute;fendre, il rel&egrave;ve ses erreurs
+avec encore plus d'acrimonie. Ce caract&egrave;re ardent avait besoin d'action,
+et n'&eacute;tant plus absorb&eacute; par le maniement des grandes affaires, il
+cherchait un autre aliment &agrave; son activit&eacute; encore toute juv&eacute;nile.</p>
+
+<p>Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singuli&egrave;re, qui d&eacute;couvre
+l'emportement de son humeur et peint bien les m&#339;urs de ce si&egrave;cle. Se
+trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle
+avec un autre grand seigneur. Apr&egrave;s un &eacute;change d'invectives, ils en
+vinrent aux mains, et don Diego ayant arrach&eacute; le poignard de son
+adversaire, le pr&eacute;cipita par la fen&ecirc;tre. Don Gregorio Mayans ne dit pas
+si ce seigneur fut tu&eacute; ou bless&eacute;; mais c'est fort probable, si l'on
+r&eacute;fl&eacute;chit qu'il fut jet&eacute; du balcon d'un des &eacute;tages &eacute;lev&eacute;s du palais.
+Cet &eacute;v&eacute;nement fit beaucoup de bruit et d&eacute;plut extr&ecirc;mement &agrave; Philippe II,
+qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exil&eacute; de
+la cour, apr&egrave;s avoir employ&eacute; presque toute sa vie &agrave; rendre d'importants
+services &agrave; la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui
+passaient alors pour acceptables. Il &eacute;crivait &agrave; don Diego de Espinosa,
+&eacute;v&ecirc;que de Sig&uuml;enza et pr&eacute;sident du conseil de Castille: &laquo;...Je pourrais
+citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a
+feint d'ignorer la conduite, et qui ont &eacute;t&eacute; promptement r&eacute;tablis dans
+leurs honneurs et leur cr&eacute;dit, sans avoir &eacute;t&eacute;, pour ce qu'ils avaient
+fait, consid&eacute;r&eacute;s comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est oblig&eacute;
+d'aller en exil, parce que, revenant par ici, &agrave; l'&acirc;ge de soixante-quatre
+ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans
+qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une r&eacute;primande proportionn&eacute;e. Et
+afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler
+beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation
+qui me rend muet parlera partout.&raquo;</p>
+
+<p>Ces explications hautaines n'apais&egrave;rent point le ressentiment du roi. Il
+fut donc oblig&eacute; de se retirer &agrave; Grenade, o&ugrave; il v&eacute;cut dans le calme de
+l'&eacute;tude, loin du bruit de la cour, bien qu'il pr&eacute;v&icirc;t les troubles qui ne
+tard&egrave;rent pas &agrave; s'&eacute;lever dans cette province, et qui se prolong&egrave;rent de
+1568 &agrave; 1570. Don Diego vit &eacute;clater, en effet, la r&eacute;volte de la
+population moresque, pers&eacute;cut&eacute;e dans ses croyances par le z&egrave;le outr&eacute; des
+conqu&eacute;rants. Il &eacute;crivit alors sa c&eacute;l&egrave;bre <i>Histoire de la guerre de
+Grenade</i>, compos&eacute;e &agrave; la mani&egrave;re de Salluste, remplie de maximes et de
+r&eacute;flexions dignes d'un homme d'&Eacute;tat, et pr&eacute;sent&eacute;e dans un style vif,
+concis et profond qui n'a pas &eacute;t&eacute; surpass&eacute; en espagnol. Ce soul&egrave;vement
+ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa
+beaut&eacute;, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il
+continua d'y r&eacute;sider en cultivant les lettres, et en particulier la
+po&eacute;sie, comme on le voit par l'&eacute;p&icirc;tre en vers ou hymne qu'il adressa &agrave;
+don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal
+que le pape Pie V lui avait envoy&eacute;, en mars 1568. Dans cette pi&egrave;ce, il
+traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'&ecirc;tre
+exil&eacute; de la cour.</p>
+
+<p>Don Diego &eacute;tait consult&eacute; par ses compatriotes les plus instruits sur les
+sciences et, en particulier, sur les antiquit&eacute;s de l'Espagne, dont il
+avait fait une &eacute;tude approfondie. Il n'avait jamais cess&eacute; d'entretenir
+la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues
+h&eacute;bra&iuml;que, arabe et grecque. Il se mit donc &agrave; faire des recherches sur
+les antiquit&eacute;s arabes; il fut d&eacute;termin&eacute; &agrave; entreprendre ce travail par le
+grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait &agrave; Grenade.
+Malheureusement, ces recherches n'ont pas &eacute;t&eacute; publi&eacute;es; c'est fort
+regrettable, car elles jetteraient une vive lumi&egrave;re sur l'origine et la
+destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui
+enti&egrave;rement d&eacute;truits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait r&eacute;uni plus
+de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure J&eacute;r&ocirc;me de Zurita,
+auquel il en communiqua quelques-uns pour &ecirc;tre ins&eacute;r&eacute;s ou cit&eacute;s dans ses
+<i>Annales de l'Aragon</i>.</p>
+
+<p>Notre personnage touchait alors &agrave; sa soixante-dixi&egrave;me ann&eacute;e, et les
+infirmit&eacute;s lui &eacute;taient venues avec la vieillesse. Ses id&eacute;es tourn&egrave;rent &agrave;
+l'extr&ecirc;me d&eacute;votion; il se mit en correspondance avec sainte Th&eacute;r&egrave;se et
+avec son directeur, le fr&egrave;re J&eacute;r&ocirc;me Gracian, qui l'avait assist&eacute;e dans
+l'&eacute;tablissement de la r&eacute;forme de son ordre (des Carm&eacute;lites). Don Diego
+lui &eacute;crivit de fixer un jour pour le recommander &agrave; Dieu d'une mani&egrave;re
+toute sp&eacute;ciale. La sainte r&eacute;pondit que, le jour indiqu&eacute;, elle et ses
+s&#339;urs communieraient &agrave; son intention et qu'elles rempliraient cette
+journ&eacute;e le mieux qu'elles pourraient<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
+
+<p>Cette ferveur d&eacute;vote n'emp&ecirc;chait pas le comte de faire des d&eacute;marches
+pour obtenir de rentrer &agrave; la cour. Philippe II lui permit enfin, au
+commencement de 1575, de se rendre &agrave; Madrid, soit pour se justifier,
+soit pour terminer quelques affaires. En t&eacute;moignage de sa
+reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit
+en route pour Madrid. Mais &agrave; peine arriv&eacute;, il fut pris d'un mal de jambe
+et mourut en avril 1575<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p>
+
+<p>En 1610, un chevalier de Saint-Jean de J&eacute;rusalem, chapelain et
+musicien de chambre du roi d'Espagne, le fr&egrave;re Jean Diaz Hidalgo,
+publia, en un volume petit in-4&ordm; imprim&eacute; &agrave; Madrid, quelques-unes des
+po&eacute;sies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre:
+<i>Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del
+emperador Carlos Quinto en Roma</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Il a d&eacute;di&eacute; ce volume &agrave; don Inigo
+Lopez de Mendoza, quatri&egrave;me marquis de Mondejar. L'&eacute;diteur n'a pas voulu
+publier les autres &#339;uvres de don Diego, tant, dit son historien<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, &agrave;
+cause de la singularit&eacute; des mati&egrave;res qui s'y trouvent trait&eacute;es, que
+parce qu'elles ne sont pas faites pour &ecirc;tre mises entre les mains de
+tout le monde. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, le fr&egrave;re Jean Diaz nous apprend, dans
+son avertissement &agrave; ses lecteurs, que les autres po&eacute;sies de don Diego
+consistaient en satires et pi&egrave;ces burlesques qu'il avait compos&eacute;es pour
+son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer &agrave;
+l'impression par respect pour la m&eacute;moire de leur auteur.&mdash;Nous ignorons
+dans quel d&eacute;p&ocirc;t public ou priv&eacute; peuvent se trouver aujourd'hui les
+manuscrits de tous ces ouvrages.</p>
+
+<p>Quant au volume publi&eacute; &agrave; Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de
+pi&egrave;ces dans tous les rhythmes: il y a des &eacute;glogues, des <i>villanzicos</i>,
+esp&egrave;ces de pastorales, des <i>canziones</i>, des &eacute;p&icirc;tres, des stances, des
+sonnets, des <i>quintas</i>, ou suite de cinq vers, des <i>redondillas</i>,
+morceaux qui r&eacute;p&egrave;tent les m&ecirc;mes rimes, comme le refrain de nos
+chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis,
+Hypom&egrave;ne et Atalante; l'Hymne &agrave; la louange du cardinal de Espinosa, etc.
+La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le go&ucirc;t
+des Italiens du temps. On trouve cependant des &eacute;p&icirc;tres qui se
+distinguent par des pens&eacute;es plus s&eacute;rieuses, et par quelques remarquables
+descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie
+et de la Sicile. Il n'appartient pas &agrave; un &eacute;tranger de parler du style:
+les Espagnols le trouvent vif, &eacute;l&eacute;gant et pur.</p>
+
+<p>Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont
+&eacute;t&eacute; inspir&eacute;es &agrave; don Diego par les suites de la sc&egrave;ne que nous avons
+rapport&eacute;e, et apr&egrave;s laquelle il fut arr&ecirc;t&eacute; et mis en prison. Il a
+d&eacute;plor&eacute;, en <i>redondillas de pie quebrado</i> (rimes &agrave; vers in&eacute;gaux et
+bris&eacute;s), son emprisonnement et sa disgr&acirc;ce, et ses vers<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> peignent
+bien l'&eacute;tat violent de cette &acirc;me ardente et fi&egrave;re, dont l'orgueil &eacute;tait
+si cruellement humili&eacute; sous cette punition. &Agrave; la suite, on trouve des
+<i>quintillas</i> (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans
+l'entendre. On voit aussi, par plusieurs &eacute;p&icirc;tres en <i>redondillas</i> &agrave; sa
+dame (p. 126, 132, 134, 139 v&ordm;), que la querelle fatale, dans laquelle
+il s'&eacute;tait laiss&eacute; emporter jusqu'&agrave; jeter son adversaire par une des
+fen&ecirc;tres du palais de Philippe II, avait &eacute;t&eacute; caus&eacute;e par la jalousie, et
+pour venger l'honneur outrag&eacute; de sa belle. Ce n'est pas l&agrave; le trait le
+moins singulier de notre personnage, qui &eacute;tait alors parvenu, ainsi
+qu'il le dit lui-m&ecirc;me dans sa lettre au cardinal de Espinosa, &agrave; l'&acirc;ge de
+soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait
+encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses <i>quintas</i> &agrave; sa
+ma&icirc;tresse, qu'il &eacute;tait oblig&eacute; de quitter pour se rendre en exil &agrave;
+Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Il est bien &agrave;
+regretter que l'&eacute;diteur des po&eacute;sies de don Diego, ou son biographe,
+n'ait pas expliqu&eacute; l'&eacute;nigme de cette aventure; mais ils ont sans doute
+&eacute;t&eacute; retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille,
+dont le nom aurait &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute; &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement.</p>
+
+<p>L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion &agrave; cette
+histoire, dans le sonnet suivant, compos&eacute; en l'honneur de don Diego de
+Mendoza et de sa renomm&eacute;e<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">En la memoria vive de las gentes,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Varon famoso, siglos infinitos,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Premio que le merecen tus escritos,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Por graves, puros, castos, y excelentes.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Las ansias en honesta llama ardientes,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Que en ellos suavemente van descritos,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Mira si es bien (&ocirc; fama) que los cuentes?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Y aunque los lleves en ligero buelo</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Por quanto cine el mar, y el sol rodea,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Y en laminas de bronce los escultas.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Que el renombre immortal, que se dessea,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Tal vez le alcan&ccedil;an araorosas culpas.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Vis dans la m&eacute;moire des nations, homme illustre, pendant une longue
+suite de si&egrave;cles, r&eacute;compense due &agrave; tes &eacute;crits graves, purs, corrects,
+excellents. Les soupirs br&ucirc;lants d'une honn&ecirc;te flamme, les Etnas, les
+Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agr&eacute;able description, consid&egrave;re,
+&ocirc; Renomm&eacute;e, si ce sont bien l&agrave; r&eacute;ellement des fables! &Agrave; l'aide de tes
+ailes l&eacute;g&egrave;res, r&eacute;pands-les partout o&ugrave; s'&eacute;tend la mer, et o&ugrave; le soleil
+darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le
+monde saura ce que savait d&eacute;j&agrave; le ciel, que l'immortel renom dont il
+brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.&raquo;</p>
+
+<p>Parmi les po&eacute;sies imprim&eacute;es de don Diego, il n'y en a pas sur les arts,
+et aucune de ses &eacute;p&icirc;tres n'est adress&eacute;e &agrave; ses amis de Venise. Si l'on
+e&ucirc;t publi&eacute; ses autres po&eacute;sies l&eacute;g&egrave;res, ainsi que ses lettres en prose,
+on aurait sans doute trouv&eacute; sa correspondance avec le Titien et le
+Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza
+restera toujours attach&eacute; &agrave; ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a
+pr&eacute;dit Cervant&egrave;s, sa m&eacute;moire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement
+comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup
+pr&eacute;f&eacute;rable, comme celle d'un po&euml;te illustre, d'un grand historien, et
+d'un amateur &eacute;clair&eacute; des beaut&eacute;s de l'art<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3>
+
+<p class="nom">LE COMTE-DUC D'OLIVAR&Egrave;S</p>
+
+<p class="date">1587-1645</p>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance, &eacute;ducation, caract&egrave;re du comte-duc d'Olivar&egrave;s.&mdash;Il
+devient le favori du prince des Asturies, fils et h&eacute;ritier
+pr&eacute;somptif du roi Philippe III.</p></div>
+
+<p class="date">1587&mdash;1621</p>
+
+
+<p>Le long r&egrave;gne de Philippe IV<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, si funeste &agrave; la grandeur de la
+monarchie de Charles-Quint, peut &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme l'&acirc;ge d'or de la
+peinture, des lettres et de la po&eacute;sie en Espagne. Pour ne citer que les
+plus illustres parmi les po&euml;tes et les artistes, il vit na&icirc;tre ou
+fleurir &agrave; la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon
+Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano
+et Murillo. Cet &eacute;clat extraordinaire des lettres et des arts, qui
+aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas d&ucirc; seulement &agrave; un
+concours de circonstances favorables; comme L&eacute;on X &agrave; Rome, et les
+M&eacute;dicis &agrave; Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le
+comte-duc d'Olivar&egrave;s, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir
+&eacute;lev&eacute; l'art et la litt&eacute;rature espagnole &agrave; son plus haut degr&eacute; de
+splendeur. Le ministre contribua plus encore que son ma&icirc;tre &agrave; cet
+avancement; non que le roi ne f&ucirc;t port&eacute; vers le beau par d'heureuses
+dispositions: mais, d'un caract&egrave;re naturellement apathique et port&eacute; &agrave;
+l'ennui et &agrave; la tristesse, cette maladie h&eacute;r&eacute;ditaire des descendants de
+Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilit&eacute;,
+d'&ecirc;tre excit&eacute; par le favori auquel il abandonnait compl&egrave;tement les r&ecirc;nes
+de l'&Eacute;tat. Le pouvoir d'Olivar&egrave;s &eacute;tait si absolu, qu'il est r&eacute;ellement
+vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux ann&eacute;es, Philippe IV se
+contenta de r&eacute;gner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans
+contr&ocirc;le la vaste monarchie espagnole.</p>
+
+<p>Nous n'avons point &agrave; consid&eacute;rer ici le comte-duc d'Olivar&egrave;s du c&ocirc;t&eacute; de
+la politique; fid&egrave;le au plan que nous nous sommes impos&eacute;, nous nous
+attacherons exclusivement &agrave; retracer les services qu'il rendit aux arts,
+la protection qu'il accorda aux artistes, et particuli&egrave;rement celle dont
+il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez.</p>
+
+<p>La vie du favori de Philippe IV a &eacute;t&eacute; racont&eacute;e de diverses mani&egrave;res par
+plusieurs de ses contemporains, selon que l'int&eacute;r&ecirc;t personnel ou la
+haine de l'&eacute;crivain le portait &agrave; dire du bien ou du mal du ministre et
+de son gouvernement. Voiture<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, envoy&eacute; de Gaston d'Orl&eacute;ans &agrave; Madrid,
+o&ugrave; il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc,
+ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a trac&eacute; d'Olivar&egrave;s un portrait
+que Plutarque ne d&eacute;savouerait pas pour un de ses hommes illustres de
+l'antiquit&eacute;. Mais l'habitu&eacute; de l'h&ocirc;tel de Rambouillet exag&egrave;re, de parti
+pris, les qualit&eacute;s du ministre, et amoindrit ses d&eacute;fauts. Repr&eacute;sentant &agrave;
+la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander &agrave;
+Olivar&egrave;s l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince,
+chef de m&eacute;contents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter
+le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait
+&agrave; encourager les troubles en France, et &agrave; caresser ceux qui en &eacute;taient
+les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible &agrave; la
+louange, en sa qualit&eacute; de po&euml;te, para&icirc;t donc, dans cette circonstance,
+avoir &eacute;t&eacute; la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe
+IV. N&eacute;anmoins, sous la r&eacute;serve de la v&eacute;rit&eacute;, qui ne se trouve point dans
+le portrait d'Olivar&egrave;s, ce morceau est, peut-&ecirc;tre, ce que le pr&eacute;curseur
+des grands &eacute;crivains du si&egrave;cle de Louis XIV a laiss&eacute; en prose de plus
+remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet &eacute;loge,
+elle ne doit pas n&eacute;anmoins rendre injuste envers la m&eacute;moire
+d'Olivar&egrave;s. Nous n'admettrons donc pas compl&egrave;tement avec Voiture que:
+&laquo;Pour ce qui est de son esprit, il ne peut &ecirc;tre mis en doute de
+personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il
+s'&eacute;tend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en
+Occident, et conduit seul en m&ecirc;me temps les plus importantes affaires de
+l'Europe. Pour ce que j'en ai pu conna&icirc;tre, il est merveilleusement
+prompt, actif, p&eacute;n&eacute;trant, subtil, charmant et agr&eacute;able, plein de feu et
+de lumi&egrave;res.&raquo; Mais nous conviendrons avec lui: &laquo;Qu'il entra dans les
+affaires en un temps o&ugrave; il semblait que le g&eacute;nie de l'Espagne commen&ccedil;ait
+&agrave; se lasser, et que cette monarchie, qui avait &eacute;t&eacute; mise au dernier point
+de sa grandeur par Charles-Quint, et subsist&eacute; &agrave; peine sous Philippe
+second, semblait vouloir d&eacute;cliner sous les autres rois.&raquo;</p>
+
+<p>Un autre &eacute;crivain, le comte de la Rocca, a publi&eacute;<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> sous ce titre:
+&laquo;<i>Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premi&egrave;res ann&eacute;es
+de sa faveur,</i>&raquo; une histoire d'Olivar&egrave;s, qui est un v&eacute;ritable
+pan&eacute;gyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un mod&egrave;le
+accompli, &agrave; imiter en toutes choses, et l'exag&eacute;ration de la louange doit
+faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a
+probablement pr&eacute;sent&eacute;s &agrave; sa mani&egrave;re.</p>
+
+<p>Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins
+flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivar&egrave;s, &agrave; faire partie du
+conseil supr&ecirc;me de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop
+s'&eacute;tonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son
+ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle
+cet &eacute;crivain raconte les choses les plus simples, et les r&eacute;flexions,
+plus que na&iuml;ves, mais visant &agrave; l'effet, dont il accompagne les faits les
+plus ordinaires<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p>
+
+<p>Si la v&eacute;rit&eacute; historique ne se trouve gu&egrave;re dans ces trois ouvrages, elle
+ne para&icirc;t pas mieux respect&eacute;e dans le roman de Gil Blas, o&ugrave; Le Sage nous
+repr&eacute;sente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>;
+tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout oppos&eacute; &agrave; celui de
+Voiture<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Mais Le Sage n'avait pas la pr&eacute;tention de mettre l'histoire
+dans son admirable roman de m&#339;urs qui peint si bien le c&#339;ur humain. Il
+faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'<i>humour</i>, ce qu'il
+dit des relations du ministre avec Santillane.</p>
+
+<p>Ce qui a tout l'int&eacute;r&ecirc;t d'un roman, c'est le r&eacute;cit passionn&eacute; de la chute
+du comte-duc par le p&egrave;re Camillo-Guidi, religieux dominicain, r&eacute;sident &agrave;
+la cour d'Espagne pour le duc de Mod&egrave;ne. Ce bon p&egrave;re, nous ne savons
+pour quel motif, se montre l'ennemi acharn&eacute; du favori de Philippe IV,
+soit qu'en cela il ait ob&eacute;i aux instructions ou aux tendances de son
+prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes:</p>
+
+<p class="c">...Tant&aelig; ne animis c&#339;lestibus ir&aelig;!</p>
+
+<p>Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tomb&eacute; que haine et m&eacute;pris. Ce
+moine dit quelque part<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>: &laquo;<i>Uno che sia ingiustamente perseguitato, e
+che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e
+una certa</i> <span class="smcap">divinita</span> <i>nelle ragioni</i>,&raquo;&mdash;&laquo;Celui qui est injustement
+pers&eacute;cut&eacute;, et qui peut justement se venger, a toute l'&eacute;nergie dans les
+paroles&mdash;et une certaine ardeur divine dans ses raisons.&raquo;&mdash;Il fallait
+que le favori de Philippe IV e&ucirc;t bien vivement offens&eacute; le pr&ecirc;tre, pour
+qu'il savour&acirc;t ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit,
+son libelle, rapproch&eacute; des louanges excessives du comte de la Rocca et
+du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une exp&eacute;rience
+chimique, &agrave; analyser et &agrave; rechercher la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Don Gaspar de Gusman, troisi&egrave;me comte d'Olivar&egrave;s, &eacute;tait le second fils
+de don Henri de Gusman, ambassadeur &agrave; Rome pour Philippe III, et de dame
+Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand m&eacute;rite. Il naquit &agrave; Rome en
+1587, et pendant l'espace de douze ann&eacute;es il suivit son p&egrave;re, toujours
+charg&eacute; de n&eacute;gociations importantes, et qui devint successivement
+vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentr&eacute; en Espagne avec son p&egrave;re, il
+fut, en sa qualit&eacute; de pu&icirc;n&eacute;, destin&eacute; &agrave; l'&Eacute;glise, et commen&ccedil;a ses &eacute;tudes
+par le droit canonique, alors la base de toute &eacute;ducation solide. Sa
+naissance et le cr&eacute;dit de son p&egrave;re lui firent bient&ocirc;t obtenir le grade
+de recteur de l'universit&eacute; de Salamanque, la plus c&eacute;l&egrave;bre alors de
+l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carri&egrave;re
+eccl&eacute;siastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignit&eacute;s
+de l'&eacute;glise, si la mort de son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute; n'&eacute;tait pas venue changer sa
+destin&eacute;e. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, qu'il vaut
+mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au
+premier, que de na&icirc;tre dans cette condition. L'histoire d'Olivar&egrave;s
+prouve la v&eacute;rit&eacute; de cette r&eacute;flexion. Il devait &agrave; la place que lui
+assignait sa naissance l'instruction s&eacute;rieuse qu'il avait acquise: la
+mort de son fr&egrave;re a&icirc;n&eacute;, don Girolamo, et bient&ocirc;t apr&egrave;s celle de son
+p&egrave;re, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes
+affaires de l'&Eacute;tat, le mirent &agrave; m&ecirc;me d'ajouter &agrave; l'influence de sa
+famille et de sa fortune les avantages d'une &eacute;ducation aussi brillante
+que s&eacute;rieuse. Au dire m&ecirc;me de ses ennemis les plus impitoyables, le
+comte-duc parlait et &eacute;crivait la noble langue castillane avec la plus
+rare perfection: il &eacute;tait vers&eacute; dans les idiomes anciens, et savait
+&eacute;galement bien le fran&ccedil;ais et l'italien. Il se pr&eacute;senta donc &agrave; la cour,
+non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que
+donnent des connaissances nombreuses et vari&eacute;es &agrave; un esprit vif et
+p&eacute;n&eacute;trant.</p>
+
+<p>Son m&eacute;rite le fit bient&ocirc;t distinguer; et, soit qu'on voul&ucirc;t utiliser les
+dons de son intelligence, soit que ses envieux d&eacute;sirassent l'&eacute;loigner
+pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'&eacute;tait
+alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la
+rivalit&eacute; de la France et de l'Espagne rendait encore plus d&eacute;licat.
+Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus
+prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'exp&eacute;rience des n&eacute;gociations
+avec la cour de Rome, il &eacute;tait rare qu'on ne les y laiss&acirc;t pas
+longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la
+conscience de sa valeur, et visant d&eacute;j&agrave;, peut-&ecirc;tre, &agrave; vivre dans la
+familiarit&eacute; de l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de la couronne, il refusa les
+hautes fonctions qui lui &eacute;taient offertes, bien qu'on lui e&ucirc;t promis
+qu'elles le m&egrave;neraient &agrave; la <i>Grandesse</i>. Mais il consid&eacute;rait cette
+ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arr&ecirc;t dans sa
+carri&egrave;re<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p>
+
+<p>Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui
+offrir bient&ocirc;t une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport
+avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter.</p>
+
+<p>D&egrave;s 1612, le prince des Asturies, fils et h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de
+Philippe III, quoiqu'&agrave; peine &acirc;g&eacute; de sept ans<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, avait &eacute;t&eacute; fianc&eacute; &agrave; la
+fille a&icirc;n&eacute;e de Henri IV, la princesse &Eacute;lisabeth, que les Espagnols
+nomm&egrave;rent Isabelle. En m&ecirc;me temps, le mariage de Louis XIII avait &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; avec l'infante Anne d'Autriche, fille a&icirc;n&eacute;e de Philippe III. Il
+entrait alors dans la politique des deux cours de chercher &agrave; se
+rapprocher par des alliances: apr&egrave;s les luttes si longues et si
+acharn&eacute;es qui, depuis le r&egrave;gne de Fran&ccedil;ois I<sup>er</sup> jusqu'&agrave; la fin de
+celui de Henri IV, c'est-&agrave;-dire pendant pr&egrave;s d'un si&egrave;cle, avaient
+ensanglant&eacute; presque toutes les parties de l'Europe, il &eacute;tait naturel que
+les deux principaux antagonistes cherchassent &agrave; se donner des gages de
+paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en
+novembre 1615, les cours d'Espagne et de France r&eacute;solurent d'&eacute;changer
+les deux jeunes princesses, livr&eacute;es, pour ainsi dire, comme des otages
+de paix. Cet &eacute;change eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa.
+Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus &agrave; son rang, on
+avait donn&eacute; au prince des Asturies une maison compos&eacute;e de l'&eacute;lite de la
+noblesse espagnole. Olivar&egrave;s en faisait partie, comme gentilhomme de la
+chambre; il avait alors vingt-huit ans. Mari&eacute; d&egrave;s 1607 avec Agn&egrave;s de
+Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif
+avec le double appui de son m&eacute;rite personnel et l'influence de deux
+puissantes familles. La diff&eacute;rence d'&acirc;ge lui permettait d'ailleurs
+d'acqu&eacute;rir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus
+irr&eacute;sistible, que don Philippe &eacute;tait naturellement apathique. Aussi, la
+p&eacute;n&eacute;tration d'Olivar&egrave;s, son habilet&eacute; &agrave; flatter les go&ucirc;ts de son ma&icirc;tre,
+lui assur&egrave;rent bient&ocirc;t sur la conduite du prince un ascendant qui ne se
+d&eacute;mentit pas pendant plus de vingt-cinq ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas toutefois sans &eacute;prouver une vive r&eacute;sistance de la part de
+ses rivaux, qu'il acquit une telle pr&eacute;pond&eacute;rance. La vengeance et
+l'assassinat &eacute;taient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi,
+le comte fut-il plusieurs fois en butte &agrave; des attaques impr&eacute;vues qui le
+mirent &agrave; deux doigts de sa perte.</p>
+
+<p>Le marquis Malvezzi<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> raconte que bien qu'Olivar&egrave;s n'e&ucirc;t offens&eacute;
+personne, il courut deux fois le danger d'&ecirc;tre tu&eacute;. La premi&egrave;re, par
+quatre assassins qui l'attendaient &agrave; sa rentr&eacute;e chez lui; la seconde,
+par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait
+seul. &laquo;Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement pr&eacute;serv&eacute;, sans
+qu'il s'aper&ccedil;&ucirc;t du p&eacute;ril qu'il venait de courir.&raquo;</p>
+
+<p>En supposant que les rivalit&eacute;s politiques et les rancunes de l'ambition
+d&eacute;&ccedil;ue aient pu inspirer ces vengeances, il est &eacute;galement permis de
+croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-&ecirc;tre pas rest&eacute;s &eacute;trangers
+&agrave; ces criminelles tentatives.&mdash;Voiture pourrait bien donner le mot de
+cette &eacute;nigme, lorsqu'il dit d'Olivar&egrave;s<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>: &laquo;&Eacute;tant jeune,... il fut sans
+doute le plus galant de la cour, jusqu'&agrave; ce qu'il en f&ucirc;t le plus
+puissant.&raquo; On ne doit donc pas s'&eacute;tonner de voir le plus galant cavalier
+espagnol, expos&eacute; aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous
+expliquera plus tard quelles furent les cons&eacute;quences de ces galanteries
+sur la carri&egrave;re politique du comte-duc.</p>
+
+<p>C'est sans doute &agrave; son d&eacute;sir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut
+rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers.
+&laquo;Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et tr&egrave;s-bien.
+Mais il eut honte apr&egrave;s les avoir faits, les br&ucirc;la, et condamnait, dans
+un &acirc;ge plus avanc&eacute;, les premi&egrave;res saillies d'un esprit faible et
+surpris. Il ne pouvait m&ecirc;me souffrir qu'avec tant d'ambition il e&ucirc;t log&eacute;
+tant d'amour, et que la gloire e&ucirc;t succ&eacute;d&eacute; si tard &agrave; sa tendresse.....
+D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce
+que l'une excite l'autre, si l'on se temp&egrave;re, et s'il est vrai que
+l'amour d&eacute;lasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes
+choses<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.&raquo; Quoi qu'il en soit de cette th&eacute;orie, Olivar&egrave;s ne para&icirc;t
+l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion
+dominante de sa vie. Expos&eacute;, dans la maison du prince des Asturies, &agrave;
+l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres
+et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et
+d'Uz&egrave;de, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assur&eacute; de son
+influence sur l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif, attendit patiemment la mort du roi.
+Elle arriva le 31 mai 1621, et, d&egrave;s ce moment jusqu'en 1643, Olivar&egrave;s
+fut le v&eacute;ritable souverain de l'Espagne.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Av&egrave;nement de Philippe IV.&mdash;Son caract&egrave;re, son amour des lettres et
+des arts.&mdash;Son talent et son go&ucirc;t pour la peinture, qu'il avait
+apprise de don Juan Bautista Mayno.</p></div>
+
+<p class="date">1621&mdash;1665</p>
+
+
+<p>Le jeune monarque, qui venait de succ&eacute;der &agrave; son p&egrave;re, n'avait encore que
+seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au
+pouvoir, d&eacute;j&agrave; rompu aux intrigues de la cour, et connaissant &agrave; fond le
+caract&egrave;re et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que
+la paresse de ce prince, son apathie, son &eacute;loignement des affaires,
+habilement entretenus &agrave; dessein, exerc&egrave;rent la plus f&acirc;cheuse influence
+sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de
+reconna&icirc;tre, qu'il ne manquait d'aucune des qualit&eacute;s essentielles qui
+rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV &eacute;tait brave,
+judicieux, prudent, pers&eacute;v&eacute;rant dans ses entreprises, mod&eacute;r&eacute; en toutes
+choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilit&eacute; apparente
+n'&eacute;taient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en
+public, pour ne pas d&eacute;roger &agrave; la dignit&eacute;, &agrave; la majest&eacute; royale. Mais,
+rentr&eacute; dans ses appartements particuliers, la gravit&eacute; du descendant de
+Philippe II faisait place &agrave; l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait
+les arts avec passion, composait des pi&egrave;ces de th&eacute;&acirc;tre, et jouait
+lui-m&ecirc;me des com&eacute;dies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la
+r&eacute;plique au grand Calderon. Si ce prince e&ucirc;t appliqu&eacute; aux affaires
+publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement
+occup&eacute; dans l'histoire une autre place que celle o&ugrave; il s'est laiss&eacute;
+rel&eacute;guer. Mais sans pr&eacute;tendre excuser son indiff&eacute;rence, l'explication de
+sa conduite se trouve naturellement dans l'&acirc;ge auquel il parvint &agrave; la
+couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu &eacute;loign&eacute; des choses
+s&eacute;rieuses pendant toute la dur&eacute;e du r&egrave;gne de son p&egrave;re, aurait-il pu
+entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne?
+Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du
+monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer &agrave; la fois en
+Portugal, dans le Milanais, &agrave; Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les
+Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comt&eacute;, une partie
+de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne.
+Le vaste g&eacute;nie, l'activit&eacute; d&eacute;vorante de Charles-Quint, la sombre
+politique, le travail incessant de Philippe II avaient succomb&eacute; sous cet
+&eacute;crasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas m&ecirc;me de le soulever; il
+en laissa le poids &agrave; Olivar&egrave;s, et lorsqu'une fois l'habitude eut &eacute;t&eacute;
+prise d'abandonner enti&egrave;rement au ministre la direction supr&ecirc;me de
+toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer enti&egrave;rement &agrave;
+son go&ucirc;t pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se
+r&eacute;veilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Pour assurer la dur&eacute;e de son pouvoir, le ministre n'eut qu'&agrave; flatter les
+go&ucirc;ts de son jeune ma&icirc;tre, et &agrave; lui procurer sans cesse des distractions
+nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts
+tenaient la premi&egrave;re place. Ce prince aimait la peinture avec passion.
+Selon la coutume &eacute;tablie depuis Charles-Quint, il avait eu pour ma&icirc;tre
+de dessin un artiste distingu&eacute;, le fr&egrave;re Jean-Baptiste Mayno, religieux
+dominicain, l'un des meilleurs &eacute;l&egrave;ves du Greco, peintre, sculpteur et
+architecte, lequel, suivant Palomino<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, &eacute;tait lui-m&ecirc;me &eacute;l&egrave;ve du
+Titien.</p>
+
+<p>Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr &agrave; Tol&egrave;de;
+il fut &eacute;galement employ&eacute; &agrave; Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour
+un des salons du <i>Buen Retiro</i>, son principal tableau, <i>la Conqu&ecirc;te
+d'une province de Flandres</i>, maintenant au mus&eacute;e royal de Madrid<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Le
+fr&egrave;re tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal &eacute;l&egrave;ve,
+qu'il en fit un amateur des plus distingu&eacute;s, et aussi fort que beaucoup
+d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas
+&eacute;t&eacute; aussi respect&eacute;s que sa trag&eacute;die du comte d'Essex, et que ses
+com&eacute;dies<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, qui ont &eacute;t&eacute; imprim&eacute;es, et sont rest&eacute;es au r&eacute;pertoire du
+th&eacute;&acirc;tre espagnol. Les guerres qui ont d&eacute;sol&eacute; la P&eacute;ninsule, tant avant
+l'av&eacute;nement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont d&eacute;truit ou
+dispers&eacute; les &#339;uvres dues au crayon et au pinceau du troisi&egrave;me descendant
+de Charles-Quint. Le m&eacute;rite de ces ouvrages est attest&eacute; par des artistes
+et des connaisseurs. &laquo;Butron<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, dit M. William Stirling, dans son
+livre sur Velasquez et ses ouvrages<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, qui publia ses discours
+apolog&eacute;tiques sur la peinture en 1626, rend t&eacute;moignage du m&eacute;rite des
+nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, &agrave; la
+plume, esquisse d'un <i>Saint Jean-Baptiste avec l'agneau</i>, ayant &eacute;t&eacute;
+envoy&eacute; &agrave; S&eacute;ville, en 1619, par Olivar&egrave;s, tomba entre les mains du
+peintre Pacheco, et devint le sujet d'un po&euml;me &eacute;logieux, par Jean de
+Espinosa, qui pr&eacute;disait, dans le r&egrave;gne du peintre royal, un nouvel &acirc;ge
+d'or:</p>
+
+<p class="c">Para animar la lassitud de Hesperia.</p>
+
+<p>Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal,
+une Vierge peinte &agrave; l'huile, qui &eacute;tait expos&eacute;e de son temps dans le
+salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux
+portant la signature de Philippe IV, et plac&eacute;s par Charles II &agrave;
+l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans
+un oratoire, pr&egrave;s la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquiss&eacute;
+dans un style franc et spirituel, fut la derni&egrave;re relique du talent de
+Philippe IV qui frappa l'&#339;il scrutateur de Cean Bermudez.&raquo;</p>
+
+<p>On le voit, le royal &eacute;l&egrave;ve du Mayno faisait honneur &agrave; son ma&icirc;tre;
+heureux si son go&ucirc;t pour le dessin et la peinture ne l'avait pas
+d&eacute;tourn&eacute; du gouvernement de son vaste empire. Olivar&egrave;s, qui connaissait
+depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination &agrave; vivre en homme
+priv&eacute; plut&ocirc;t qu'en roi, et &agrave; passer ses journ&eacute;es enti&egrave;res &agrave; dessiner et
+&agrave; peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre pr&eacute;pond&eacute;rance, de
+combattre cette disposition. D&egrave;s que le prince fut mont&eacute; sur le tr&ocirc;ne,
+le favori s'empressa d'attirer &agrave; Madrid les artistes de quelque renom,
+soit espagnols, soit &eacute;trangers, afin de pouvoir procurer &agrave; son jeune
+ma&icirc;tre, en lui montrant leurs &#339;uvres, la distraction qu'il pr&eacute;f&eacute;rait &agrave;
+toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des
+vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'arm&eacute;es, le
+sort lui r&eacute;serva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un
+peintre, dont le g&eacute;nie, en illustrant l'&eacute;cole espagnole, devait, pendant
+plus de trente ann&eacute;es, charmer le roi et sa cour.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Les arts &agrave; Madrid sous Philippe IV.&mdash;&Eacute;clat des &eacute;coles de Tol&egrave;de,
+Valence et S&eacute;ville.&mdash;Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+Nardi, peintres ordinaires du roi.</p></div>
+
+<p class="date">1621&mdash;1665</p>
+
+
+<p>Madrid, &eacute;rig&eacute;e par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'&eacute;tait pas
+encore, &agrave; l'av&eacute;nement de Philippe IV, la m&eacute;tropole de l'art dans ce
+pays. Tol&egrave;de, Valence, et surtout S&eacute;ville, avaient conserv&eacute; leurs
+anciennes &eacute;coles de peinture, et les artistes, n&eacute;s ou &eacute;lev&eacute;s dans ces
+villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y
+continuer les traditions qu'ils avaient re&ccedil;ues de leurs ma&icirc;tres. De son
+c&ocirc;t&eacute;, le clerg&eacute;, tant s&eacute;culier que r&eacute;gulier de ces grandes cit&eacute;s,
+si&eacute;ges d'archev&ecirc;ch&eacute;s, de couvents nombreux et d'autres &eacute;tablissements
+religieux aussi riches que puissants, cherchait &agrave; y retenir les
+peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'&eacute;tait &eacute;tabli entre les
+corporations religieuses des principales &eacute;glises et des couvents comme
+une pieuse rivalit&eacute;: c'&eacute;tait &agrave; qui, de S&eacute;ville ou de Tol&egrave;de, aurait la
+plus magnifique cath&eacute;drale; les Dominicains de Tol&egrave;de opposaient aux
+Chartreux de S&eacute;ville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se
+vantaient de poss&eacute;der les plus belles &#339;uvres du Becerra, de Pablo de
+Cesped&egrave;s, de Luis de Vargas. Valence n'&eacute;tait pas moins fi&egrave;re de son
+Juan&egrave;s, auquel elle avait d&eacute;cern&eacute; le nom de Divin<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. La translation de
+la cour et son &eacute;tablissement permanent &agrave; Madrid avaient bien fait
+construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des &eacute;glises;
+mais il est &agrave; remarquer que ce furent des artistes &eacute;trangers, italiens
+pour la plupart, qui dirig&egrave;rent ces travaux, et en d&eacute;cor&egrave;rent
+l'int&eacute;rieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que
+Titien envoya de Venise &agrave; Philippe II d'immenses toiles, destin&eacute;es &agrave;
+garnir les murs du r&eacute;fectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est
+ainsi que, dans le m&ecirc;me couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du
+Panth&eacute;on, ou n&eacute;cropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le
+Napolitain Luca Giordano vint d&eacute;corer les vo&ucirc;tes de l'&eacute;glise vieille de
+ses fresques immenses, mais sans caract&egrave;re religieux.</p>
+
+<p>&Agrave; l'av&eacute;nement du jeune Philippe IV, les plus c&eacute;l&egrave;bres parmi les peintres
+qui vivaient ordinairement &agrave; Madrid, &eacute;taient, avec Mayno: Vicencio
+Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres
+ordinaires du roi, &eacute;taient Italiens soit de naissance, soit d'origine.</p>
+
+<p>Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de <i>gentilhombre Florentino</i>,
+est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais
+parce qu'il a compos&eacute; un trait&eacute;, sous forme de dialogue entre le ma&icirc;tre
+et ses &eacute;l&egrave;ves, <i>De l'excellence de la peinture et du dessin</i>, qu'il
+publia, in-folio, &agrave; Madrid en 1633. Cet ouvrage, &eacute;crit en espagnol,
+donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est
+pr&eacute;cieux par les renseignements qu'on y trouve sur les &#339;uvres de
+beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Consid&eacute;r&eacute; comme peintre,
+Vicencio Carducho &eacute;tait &eacute;l&egrave;ve de son fr&egrave;re Barth&eacute;l&eacute;my. &laquo;Dans le temps de
+l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, on fit, par
+ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de
+sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les ex&eacute;cuter, un
+grand nombre d'excellents ma&icirc;tres dans l'un et l'autre de ces arts.
+Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; ind&eacute;pendamment des autres
+jeunes gens qui l'avaient aid&eacute; &agrave; peindre la grande coupole de Florence,
+il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune,
+mais d&eacute;j&agrave; vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, &agrave; Florence, il avait &eacute;tudi&eacute;
+la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris &agrave;
+peindre &agrave; fresque. Arriv&eacute; &agrave; Madrid, et voyant les grandes occasions
+qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son fr&egrave;re
+Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de
+temps, il en fit un peintre tellement distingu&eacute;, que sous les r&egrave;gnes de
+Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes tr&egrave;s-importantes
+pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-m&ecirc;me dans son
+livre<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> la description des peintures, tant &agrave; fresque qu'&agrave; l'huile,
+qu'il ex&eacute;cuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles,
+salles et autres lieux du palais de Madrid. Le mus&eacute;e royal d'Espagne a
+h&eacute;rit&eacute; en partie de ses &#339;uvres: bien qu'elles ne manquent pas de m&eacute;rite,
+elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il &eacute;tait
+meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus
+profonde admiration pour le grand<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> Michel-Ange, qu'il s'effor&ccedil;ait de
+prendre pour mod&egrave;le.</p>
+
+<p>Eugenio Caxes, bien que n&eacute; &agrave; Madrid, &eacute;tait &eacute;galement Florentin
+d'origine. Son p&egrave;re, Patricio Cacci, &eacute;tait venu en Espagne appel&eacute; par
+Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il
+traduisit en espagnol le trait&eacute; d'architecture de Vignola, et peignit &agrave;
+fresque, au Pardo, la galerie de la reine, o&ugrave; il ex&eacute;cuta l'histoire de
+Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en
+1604, ces ouvrages furent presque enti&egrave;rement d&eacute;truits<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. Son fils,
+Eugenio, para&icirc;t avoir cultiv&eacute; seulement la peinture: il jouissait de son
+temps d'une grande r&eacute;putation, et Palomino vante, comme l'honneur de
+l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit
+de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'&eacute;glise de
+Saint-Bernard &agrave; Madrid<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>. Telle &eacute;tait sa r&eacute;putation, que le comte-duc
+lui commanda de retracer sur la toile &laquo;le d&eacute;barquement hostile des
+Anglais sous Cadix en 1625, et leur d&eacute;faite par Diego Ruiz,&raquo; le seul
+tableau d'Eugenio qui soit au <i>real museo</i><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
+
+<p>Italien comme les pr&eacute;c&eacute;dents, Angelo Nardi &eacute;tait, dit-on, &eacute;l&egrave;ve de Paul
+V&eacute;ron&egrave;se. Ses compositions &agrave; Madrid et &agrave; Alcala de Henar&egrave;s, firent
+l'admiration de son si&egrave;cle. Palomino<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> indique les &eacute;glises, les
+chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaill&eacute;. On
+doit supposer qu'il peignit beaucoup &agrave; fresque, puisqu'aucun de ses
+ouvrages ne figure sur le catalogue du <i>real museo</i> de Madrid.</p>
+
+<p>Si le Valencien Giuseppe Ribera e&ucirc;t v&eacute;cu &agrave; la cour d'Espagne, il e&ucirc;t
+sans doute effac&eacute; et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le
+consid&egrave;re, par sa naissance et par son style, comme un peintre
+espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie &agrave; Rome, et surtout &agrave;
+Naples; il ne contribua donc que de loin &agrave; rehausser l'&eacute;clat des arts
+sous le r&egrave;gne de Philippe IV.</p>
+
+<p>La fortune r&eacute;servait &agrave; ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le
+plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux
+plus grands artistes de l'Italie, avec une originalit&eacute;, une perfection
+de style tout espagnole.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance de Velasquez.&mdash;Il entre dans l'atelier de Francisco
+Pacheco.&mdash;Science profonde de cet artiste.&mdash;Analyse de son livre
+sur l'art de la peinture.</p></div>
+
+<p class="date">1599&mdash;1650</p>
+
+
+<p>Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>,
+son beau-p&egrave;re, Diego de Silva Velasquez, naquit &agrave; S&eacute;ville en 1599. Ses
+anc&ecirc;tres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille
+noble et tr&egrave;s-ancienne; mais ils avaient, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, perdu leur
+fortune, et s'&eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s &agrave; S&eacute;ville, o&ugrave; le p&egrave;re de Velasquez se
+maria. Cette grande cit&eacute; &eacute;tait alors l'entrep&ocirc;t d'un commerce immense
+avec l'Am&eacute;rique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait
+introduit le go&ucirc;t des arts. Aussi, depuis plus d'un si&egrave;cle, l'&eacute;cole de
+peinture de S&eacute;ville se vantait d'&ecirc;tre la premi&egrave;re des Espagnes. Soit que
+le jeune Diego e&ucirc;t montr&eacute;, d&egrave;s son enfance, des dispositions
+extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pouss&eacute; par la seule
+volont&eacute; de son p&egrave;re, toujours est-il qu'il &eacute;tait entr&eacute; de bonne heure
+dans l'&eacute;cole de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors &agrave; S&eacute;ville
+d'une grande consid&eacute;ration<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>. Cet artiste n'avait pas seulement appris
+&agrave; manier le pinceau, mais il avait re&ccedil;u en m&ecirc;me temps, dans sa patrie,
+une tr&egrave;s-forte &eacute;ducation classique, dont il avait beaucoup profit&eacute;.
+Son oncle, chanoine de la cath&eacute;drale de S&eacute;ville, &eacute;tait un des lettr&eacute;s
+qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des
+inscriptions ou des &eacute;loges, &agrave; l'occasion des ouvrages d'art ex&eacute;cut&eacute;s &agrave;
+S&eacute;ville. Pacheco rapporte<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> ceux que le savant chanoine avait faits,
+pour &ecirc;tre plac&eacute;s au-dessous d'un tableau de <i>saint Christophe</i> peint par
+Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cath&eacute;drale. Cet oncle,
+en destinant Pacheco &agrave; la peinture, voulut qu'il all&acirc;t l'&eacute;tudier en
+Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> dit seulement
+qu'il y s&eacute;journa plusieurs ann&eacute;es, et qu'il &eacute;tudia beaucoup les &#339;uvres
+de Rapha&euml;l. Mais, d'apr&egrave;s son livre sur la peinture et d'apr&egrave;s ses
+propres &#339;uvres, nous croyons que Pacheco dut pr&eacute;f&eacute;rer Michel-Ange au
+Sanzio; car il revient souvent, dans son trait&eacute;<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a> sur les &#339;uvres du
+grand Florentin, qu'il appelle: <i>el divino, clarissima luz de la pintura
+y escultura</i>; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, o&ugrave;
+il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du
+clo&icirc;tre de la <i>Merced Calzada</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Mais comme c'&eacute;tait un peintre, <i>muy
+especulativo</i>, suivant l'expression de Palomino, qui r&eacute;fl&eacute;chissait
+beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en n&eacute;gligea peu &agrave;
+peu la pratique pour la th&eacute;orie; soit qu'il ne f&ucirc;t pas satisfait de ses
+tableaux, dont le dessin &eacute;tait pur et remarquable, mais dont le
+coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se consid&eacute;rant,
+d'apr&egrave;s les succ&egrave;s de Velasquez son &eacute;l&egrave;ve, comme un des premiers ma&icirc;tres
+de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un
+&eacute;crit contenant ses pr&eacute;ceptes et ses le&ccedil;ons.</p>
+
+<p>Le trait&eacute; sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 &agrave; S&eacute;ville, peu
+connu de ce c&ocirc;t&eacute; des Pyr&eacute;n&eacute;es, m&eacute;rite de fixer l'attention des amateurs
+et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide
+analyse.</p>
+
+<p>Comme il le dit lui-m&ecirc;me dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est
+propos&eacute;, en le composant, d'&eacute;crire des notices sur les hommes &eacute;minents,
+tant anciens que modernes, qui ont exerc&eacute; l'art de la peinture; de
+traiter du dessin et du coloris; de la mani&egrave;re de peindre &agrave; la d&eacute;trempe
+et &agrave; l'huile; de l'enluminure; de la peinture des &eacute;toffes, de celle &agrave;
+fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin,
+d'enseigner la mani&egrave;re de composer toutes les peintures sacr&eacute;es.</p>
+
+<p>Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divis&eacute; en trois livres qui
+contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur
+l'ex&eacute;cution des tableaux tir&eacute;s de l'Ancien et du Nouveau Testament et de
+la Vie des saints.</p>
+
+<p>Le premier livre, qui traite de l'antiquit&eacute; et de la grandeur de la
+peinture, nous para&icirc;t le plus int&eacute;ressant. Apr&egrave;s avoir remont&eacute; &agrave;
+l'origine de cet art, qu'il raconte &agrave; sa mani&egrave;re, et apr&egrave;s avoir
+reproduit le d&eacute;bat, tant de fois agit&eacute; en Italie, de la sup&eacute;riorit&eacute; de
+la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre <span class="smcap">VI</span>, &agrave;
+rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont re&ccedil;ues des princes
+et des ma&icirc;tres de ce monde. Son sujet le conduit &agrave; d&eacute;crire, dans le
+chapitre <span class="smcap">VII</span>, les honneurs fun&egrave;bres rendus, &agrave; Florence, aux restes
+mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le g&eacute;nie
+extraordinaire. On sait que ce service fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; dans l'&eacute;glise de San
+Lorenzo, en pr&eacute;sence du grand-duc Cosme II, par l'Acad&eacute;mie du dessin,
+sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges
+Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato,
+sculpteurs. Dans le chapitre <span class="smcap">VIII</span>, Pacheco donne des notices sur les
+peintres c&eacute;l&egrave;bres de son temps, que les rois et les princes trait&egrave;rent,
+&agrave; cause de leur art, avec une faveur toute particuli&egrave;re. C'est dans ce
+chapitre, qu'apr&egrave;s avoir parl&eacute; de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort
+oubli&eacute; maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a &eacute;crit une
+biographie de son &eacute;l&egrave;ve et gendre Velasquez. Elle est malheureusement
+trop abr&eacute;g&eacute;e, et ne s'&eacute;tend pas au del&agrave; de 1638. Les renseignements
+qu'on y trouve, les seuls v&eacute;ritablement authentiques, font vivement
+regretter que Pacheco n'ait pas donn&eacute; plus d'&eacute;tendue &agrave; la vie du premier
+peintre de Philippe IV. Mais il para&icirc;t avoir voulu se borner &agrave;
+revendiquer la part du ma&icirc;tre dans les &eacute;clatants succ&egrave;s de l'&eacute;l&egrave;ve;
+car apr&egrave;s avoir r&eacute;clam&eacute; pour lui seul, ainsi que nous l'avons
+rapport&eacute;, la gloire d'avoir form&eacute; un tel disciple, il ajoute, avec un
+orgueil que sa bonhomie fait excuser: &laquo;Je ne crois pas me faire tort en
+faisant honneur au ma&icirc;tre de l'&eacute;l&egrave;ve, n'ayant dit que la v&eacute;rit&eacute;. L&eacute;onard
+de Vinci ne perdit rien &agrave; avoir Rapha&euml;l pour disciple, non plus que
+Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et
+Platon, ma&icirc;tre d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin.
+J'&eacute;cris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je
+parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la
+peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majest&eacute;
+notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues ann&eacute;es,
+puisque, de sa main g&eacute;n&eacute;reuse, il a re&ccedil;u et re&ccedil;oit encore tant de
+faveurs<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.&raquo; Malgr&eacute; la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper
+ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renferm&eacute;e dans le
+chapitre <span class="smcap">VII</span> de <i>l'Arte de la Pintura</i>, ne nous est parvenue de la
+composition de Pacheco.</p>
+
+<p>Le chapitre <span class="smcap">IX</span> du premier livre, <i>des Nobles et des Saints qui ont
+exerc&eacute; la peinture</i>, <i>et de quelques effets merveilleux produits par
+elle</i>, est fort curieux. On y trouve<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a> des documents pr&eacute;cieux, sur les
+grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultiv&eacute; cet
+art en Espagne.</p>
+
+<p>Dans le chapitre <span class="smcap">X</span>, Pacheco revient sur les diff&eacute;rentes esp&egrave;ces de
+noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilit&eacute; universelle
+qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait &agrave; l'exercice de sa
+profession le porte &agrave; s'indigner d'un imp&ocirc;t sp&eacute;cial qu'on avait mis sur
+la vente des tableaux, consid&eacute;r&eacute;s comme une pure marchandise. Il ne
+cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, de r&eacute;clamer
+l'abolition de cette taxe, nomm&eacute;e <i>la alcavala</i>, que Velasquez finit par
+obtenir plus tard du comte-duc d'Olivar&egrave;s.</p>
+
+<p>On remarque, dans le chapitre <span class="smcap">XI</span>, ce que dit l'auteur, de la peinture
+des tableaux de d&eacute;votion, de l'avantage qu'on en retire, et de
+l'autorit&eacute; que leur accorde l'&Eacute;glise catholique.</p>
+
+<p>Les artistes ne consulteront pas avec moins d'int&eacute;r&ecirc;t que de profit le
+dernier chapitre (<span class="smcap">XII</span>) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les
+trois &eacute;tats des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont
+arriv&eacute;s au milieu de leur carri&egrave;re, et de ceux qui finissent. Ils y
+pourront voir de quelle mani&egrave;re il d&eacute;montre, en s'appuyant sur la lettre
+de Rapha&euml;l &agrave; Balthasar Castiglione<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, &laquo;comment la perfection consiste
+&agrave; passer de l'id&eacute;al &agrave; la nature, et de la nature &agrave; l'id&eacute;al, en cherchant
+toujours le meilleur, le plus s&ucirc;r et le plus parfait<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le livre second est un trait&eacute; didactique de la th&eacute;orie de la peinture et
+des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le
+coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont
+pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde
+&eacute;tude de la th&eacute;orie de son art. &Agrave; l'appui de ses raisonnements, il cite
+souvent les ouvrages de L&eacute;onard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo
+Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cesped&egrave;s, chanoine de
+Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors
+autorit&eacute; en Espagne<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les
+exemples des grands ma&icirc;tres pour &eacute;tablir ses pr&eacute;ceptes.</p>
+
+<p>Dans le troisi&egrave;me livre, l'art de la peinture est envisag&eacute; au point de
+vue de sa pratique, de quelque mani&egrave;re qu'on veuille l'exercer: soit &agrave;
+l'aide de dessins, de mod&egrave;les et de cartons, soit &agrave; la d&eacute;trempe, en
+enluminure sur &eacute;toffes, &agrave; fresque, &agrave; l'huile, sur toile, sur bois, sur
+m&eacute;taux. L'auteur passe ensuite &agrave; la peinture des fleurs, des fruits; &agrave;
+celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes
+(<i>Bodegones</i>), et aux portraits d'apr&egrave;s nature. Pacheco s'&eacute;tend sur ce
+dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cesped&egrave;s, Albert
+Durer et autres ma&icirc;tres; il trace, pour bien faire les portraits, des
+pr&eacute;ceptes que son &eacute;l&egrave;ve Velasquez mit en pratique avec le plus grand
+succ&egrave;s. Dans le chapitre <span class="smcap">IX</span>, il explique comment la peinture &eacute;claire
+et excite l'intelligence, apaise la col&egrave;re et la duret&eacute; de l'&acirc;me, rend
+l'homme aimable et communicatif, et il d&eacute;montre qu'il est difficile de
+s'y conna&icirc;tre et de la juger. Enfin, dans le chapitre <span class="smcap">X</span>, il revient sur
+les raisons qui en font le plus noble des arts.</p>
+
+<p>Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco
+s'efforce d'expliquer de quelle mani&egrave;re les peintres doivent repr&eacute;senter
+les sujets sacr&eacute;s, afin de se conformer &agrave; l'autorit&eacute; de l'&Eacute;criture
+sainte et des docteurs de l'&Eacute;glise.</p>
+
+<p>Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a &eacute;t&eacute;
+compos&eacute;e par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou
+censeur des tableaux des choses sacr&eacute;es. Cette fonction &eacute;tait alors fort
+recherch&eacute;e; Pacheco en fut investi par d&eacute;cret du Saint-Office du 7 de
+mars 1618, dont il rapporte le passage suivant<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>: &laquo;Eu &eacute;gard &agrave; la
+satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant
+de cette ville, excellent peintre et fr&egrave;re de Jean Perez Pacheco,
+familier de ce Saint-Office, et prenant en consid&eacute;ration sa droiture et
+sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et
+visiter les peintures des choses sacr&eacute;es qui seront expos&eacute;es dans les
+boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons
+telle commission que de droit.&raquo; Cette fonction consistait, ainsi que
+Pacheco l'explique lui-m&ecirc;me, &agrave; v&eacute;rifier s'il y avait quelque chose &agrave;
+changer dans les peintures sacr&eacute;es, comme n'&eacute;tant pas conforme &agrave; la foi
+catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire s&eacute;questrer les
+tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui
+d&eacute;cidaient de leur sort<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p>
+
+<p>Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'&eacute;tendait sur les &#339;uvres
+de l'art aussi bien que sur celles de la pens&eacute;e; et tandis qu'en Italie,
+et &agrave; Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une libert&eacute; qui,
+dans leurs &#339;uvres, d&eacute;g&eacute;n&eacute;rait souvent en licence, et d&eacute;passait les
+limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition r&eacute;glait tout, m&ecirc;me
+les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco,
+en compagnie d'un th&eacute;ologien de ses amis, don Francesco de Rioja,
+examine longuement la question de savoir si J&eacute;sus-Christ a &eacute;t&eacute; attach&eacute; &agrave;
+la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes
+l'avaient repr&eacute;sent&eacute;<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. Il r&eacute;sout cette question avec grands renforts
+d'autorit&eacute;s et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'&agrave;
+Plaute qu'il n'invoque<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, pour d&eacute;montrer que les Romains avaient
+coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds
+appuy&eacute;s s&eacute;par&eacute;ment sur un morceau de bois, <i>scabellum</i>, attach&eacute; &agrave;
+l'arbre principal de la croix<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p>
+
+<p>Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des
+choses sacr&eacute;es, Pacheco ne para&icirc;t avoir fait br&ucirc;ler aucun artiste, m&ecirc;me
+en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septi&egrave;me
+si&egrave;cle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son s&eacute;jour en Italie
+lui font m&ecirc;ler le sacr&eacute; avec le profane. Tout en expliquant la mani&egrave;re,
+approuv&eacute;e par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinit&eacute;, les anges,
+les saints, les myst&egrave;res, les sc&egrave;nes tir&eacute;es de l'Ancien et du Nouveau
+Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la <i>Danse
+d'amours</i>, le <i>Bain de Diane</i>, la <i>V&eacute;nus et Adonis</i>, la <i>V&eacute;nus et
+Cupidon</i>, et autres compositions tr&egrave;s-profanes du Titien<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. &Agrave; l'appui
+de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les po&euml;tes et les
+&eacute;crivains de l'antiquit&eacute;, et il n'a pas moins recours aux grands po&euml;tes
+italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les
+quatre clous du crucifiement, en faisant l'&eacute;loge d'Hom&egrave;re, et en citant
+ce vers que P&eacute;trarque, dans le troisi&egrave;me chapitre du triomphe de la
+Renomm&eacute;e, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse:</p>
+
+<p class="c">Primo pittore delle memorie antiche.</p>
+
+<p>En parcourant avec attention l'<i>Arte de la pintura</i>, nous avons &eacute;t&eacute;
+frapp&eacute; de l'extr&ecirc;me modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-m&ecirc;me
+et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de
+lui que deux tableaux: l'un, la <i>Pr&eacute;sentation de la sainte Vierge Marie
+au Temple</i>, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de
+Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un <i>Saint S&eacute;bastien</i>, qu'il ex&eacute;cuta
+en 1616, pour l'h&ocirc;pital de Saint-S&eacute;bastien de Alcala de Guadeira. Il
+donne la description<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec
+une r&eacute;serve qui lui fait honneur. Il parle aussi<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> de la part qu'il
+prit &agrave; la peinture d&eacute;corative du tombeau que S&eacute;ville &eacute;rigea, en 1598, &agrave;
+la m&eacute;moire de Philippe II; mais en se bornant &agrave; dire que ce travail
+devait &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; tr&egrave;s-rapidement.</p>
+
+<p>Le mus&eacute;e royal de Madrid poss&egrave;de de ce ma&icirc;tre quatre tableaux: deux
+<i>saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte In&egrave;s avec la
+palme du martyre</i>. Tous ces tableaux sont sur bois<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>. Ces
+compositions, dessin&eacute;es avec puret&eacute;, p&egrave;chent par le coloris qui est dur
+et sec, et ne sont, apr&egrave;s tout, que les productions d'un artiste de
+second ordre.</p>
+
+<p>Pour donner une id&eacute;e de la difficult&eacute; de l'art, Pacheco cite ces quatre
+premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Non ha l'ottimo artista alcun concetto,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Che un marmo solo in se non circoscriva</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Col suo soverchio, e solo a quello arriva</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">La mano che ubbidisce all'intelletto<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Le peintre espagnol est lui-m&ecirc;me un exemple remarquable de la justesse
+de cette appr&eacute;ciation de l'auteur du Mo&iuml;se et du jugement dernier.
+L'invention, la th&eacute;orie, la connaissance approfondie de toutes les
+parties de l'art ne manquaient pas &agrave; Pacheco; mais sa main n'a pas ob&eacute;i
+&agrave; son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui con&ccedil;oit
+et le pinceau qui ex&eacute;cute, il est rest&eacute; confondu dans la foule des
+peintres d'un talent ordinaire.</p>
+
+<p>Tel qu'il &eacute;tait, n&eacute;anmoins, le ma&icirc;tre de Velasquez para&icirc;t avoir exerc&eacute;
+une grande influence sur son &eacute;l&egrave;ve. Palomino dit que Velasquez avait
+&eacute;tudi&eacute; toutes les sciences n&eacute;cessaires &agrave; son art, et qu'il aimait et
+s'&eacute;tait rendu familiers les po&euml;tes et les orateurs<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>: il avait donc
+autant profit&eacute; de l'instruction profonde que des le&ccedil;ons du savant auteur
+de l'<i>Art de la peinture</i>. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que
+l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en
+petit nombre, que le peintre de Philippe IV a trait&eacute;s. Pacheco faisait
+de ces sujets son &eacute;tude de pr&eacute;dilection presque exclusive. Son &eacute;l&egrave;ve, au
+contraire, semble n'avoir peint que malgr&eacute; lui des compositions tir&eacute;es
+de l'&Eacute;criture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, o&ugrave;
+il s'abandonne &agrave; toute sa verve, et il excelle dans la reproduction
+des sc&egrave;nes de la vie ordinaire, m&ecirc;me commune et de bas &eacute;tage, et dans la
+peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des &eacute;toffes;
+enfin dans les portraits, o&ugrave; il est l'&eacute;gal des plus habiles. Dans tous
+ces genres, on voit qu'il a profit&eacute; des le&ccedil;ons et des pr&eacute;ceptes de son
+judicieux ma&icirc;tre, tout en conservant son originalit&eacute; propre.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="c">Commencements de Velasquez &agrave; la cour.&mdash;Portraits de Gongora, de
+Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.</p></div>
+
+<p class="date">1622&mdash;1623</p>
+
+
+<p>Velasquez avait atteint sa vingt-troisi&egrave;me ann&eacute;e; il venait d'&eacute;pouser
+Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il r&eacute;solut
+d'aller &eacute;tudier &agrave; l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les &#339;uvres des
+ma&icirc;tres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient
+contribu&eacute; &agrave; l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de S&eacute;ville
+dans le mois d'avril 1622, et apr&egrave;s s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; quelque temps &agrave;
+l'Escurial, il se rendit &agrave; Madrid. Il y fut amicalement accueilli par
+les deux fr&egrave;res don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes,
+et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, grand
+amateur de peinture. &Agrave; ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la
+permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'e&ucirc;t sollicit&eacute;e:
+mais, &agrave; la demande de son beau-p&egrave;re Pacheco, il fit celui de Louis
+Gongora, qui eut beaucoup de succ&egrave;s<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Le personnage &eacute;tait bien choisi
+pour attirer l'attention sur l'artiste &agrave; ses d&eacute;buts. Louis de Gongora
+&eacute;tait un po&euml;te bizarre, &agrave; force de vouloir trouver l'originalit&eacute;:
+affectant de m&eacute;priser les po&euml;tes et les &eacute;crivains espagnols qui
+l'avaient pr&eacute;c&eacute;d&eacute;, il avait con&ccedil;u l'id&eacute;e de cr&eacute;er un nouveau style
+po&eacute;tique qu'il appelait <i>Estilo culto</i>, style visant &agrave; l'effet,
+pr&eacute;cieux, guind&eacute;, violant toutes les r&egrave;gles re&ccedil;ues. C'est dans cette
+mani&egrave;re qu'il &eacute;crivit ses <i>Solitudes</i>, <i>Soledades</i>, son <i>Polyph&egrave;me</i> et
+plusieurs autres ouvrages<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. Bien que ces po&euml;mes fussent plut&ocirc;t
+compos&eacute;s de mots pompeux que de pens&eacute;es, ils excit&egrave;rent, comme tout ce
+qui est nouveau, la curiosit&eacute; du public, et firent na&icirc;tre des imitations
+encore plus d&eacute;raisonnables. On appelait ce genre <i>le nouvel art</i>, et
+Gongora, qui l'avait cr&eacute;&eacute;, passait alors pour un homme de g&eacute;nie.
+Philippe IV, ou plut&ocirc;t Olivar&egrave;s, l'avait nomm&eacute; chapelain titulaire du
+roi, et il &eacute;tait dans tout l'&eacute;clat de sa renomm&eacute;e, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave;
+Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son
+personnage. Cependant, soit qu'il e&ucirc;t &eacute;puis&eacute; ses ressources, soit
+qu'il d&eacute;sir&acirc;t revoir sa femme, qu'il avait laiss&eacute;e &agrave; S&eacute;ville, il ne
+voulut pas prolonger son s&eacute;jour dans la capitale; il reprit donc le
+chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps.</p>
+
+<p>D&egrave;s le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivar&egrave;s, qui avait entendu
+Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute,
+avait pu en juger par le portrait du po&euml;te &agrave; la mode, donna l'ordre &agrave;
+l'huissier du rideau de le faire revenir &agrave; Madrid. Velasquez se h&acirc;ta
+d'ob&eacute;ir, et re&ccedil;ut de nouveau, &agrave; son retour, l'hospitalit&eacute; la plus
+bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui t&eacute;moigner sa
+reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. D&egrave;s le soir du jour
+o&ugrave; il fut termin&eacute;, un fils du comte de Pe&ntilde;aranda, cam&eacute;rier du
+cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer &agrave;
+toute la cour. &laquo;Au bout d'une heure, raconte Pacheco<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, toutes les
+personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui &eacute;tait
+la plus grande &eacute;preuve qu'il e&ucirc;t &agrave; supporter. Le roi ne se trompa point.
+L'&#339;uvre du jeune S&eacute;villan lui plut; il augura bien de son talent, et de
+suite, il voulut qu'il f&icirc;t le portrait du cardinal-infant. Mais, en y
+r&eacute;fl&eacute;chissant, il parut plus convenable que le peintre commen&ccedil;&acirc;t par
+celui du roi, bien qu'il f&ucirc;t oblig&eacute;, &agrave; cause de ses grandes occupations,
+de faire attendre l'artiste. Le 30 ao&ucirc;t 1623, le portrait royal &eacute;tait
+termin&eacute; &agrave; la satisfaction de Sa Majest&eacute;, des infants et du comte-duc,
+qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas &eacute;t&eacute; peint; jugement qui
+fut confirm&eacute; par tous les seigneurs qui vinrent voir l'&#339;uvre de
+Velasquez<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a></p>
+
+<p>Tel est le r&eacute;cit que le bon Pacheco fait du succ&egrave;s de son &eacute;l&egrave;ve et
+gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on
+n'y aper&ccedil;oit pas la moindre trace de jalousie. Ce d&eacute;but menait tout d'un
+coup le jeune artiste &agrave; la gloire et &agrave; la fortune. Avec l'approbation du
+roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un
+talent m&eacute;diocre, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; certain de r&eacute;ussir; mais poss&eacute;dant d&eacute;j&agrave;,
+malgr&eacute; sa grande jeunesse, tous les dons du g&eacute;nie, la promptitude dans
+l'invention, la facilit&eacute; dans l'ex&eacute;cution, un coloris &eacute;gal aux V&eacute;nitiens
+les plus &eacute;clatants, une s&ucirc;ret&eacute; de main incroyable, quel devait &ecirc;tre son
+avenir! Sa route &eacute;tait toute trac&eacute;e; il n'avait qu'&agrave; la suivre en
+s'&eacute;levant &agrave; la perfection par le travail, sans se laisser d&eacute;tourner par
+les plaisirs de la cour, les d&eacute;sirs de l'ambition, ou les mauvaises
+pens&eacute;es de l'envie. D&egrave;s ce moment, jusqu'&agrave; la fin de sa carri&egrave;re,
+Velasquez prouva, par son application soutenue &agrave; son art, que si la
+fortune avait favoris&eacute; ses d&eacute;buts, sa conduite, sa dignit&eacute; personnelle
+et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la
+faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre.</p>
+
+<p>Cette bienveillance ne tarda pas &agrave; se manifester d'une mani&egrave;re
+&eacute;clatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la premi&egrave;re fois
+qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection,
+faisant l'&eacute;loge de son talent, qu'il consid&eacute;rait comme l'honneur de
+l'&eacute;cole espagnole, et lui promettant que, d&eacute;sormais, il aurait seul,
+parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui
+ordonna de venir se fixer &agrave; Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit
+exp&eacute;dier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement
+par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins
+gratuits du m&eacute;decin et de l'apothicaire de Sa Majest&eacute;. Peu de temps
+apr&egrave;s, Velasquez &eacute;tant tomb&eacute; malade, le comte-duc, de l'ordre du roi,
+lui envoya ledit m&eacute;decin le visiter<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Tels furent, &agrave; la cour, les
+d&eacute;buts de l'&eacute;l&egrave;ve de Pacheco.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Le prince de Galles &agrave; Madrid.&mdash;N&eacute;gociations pour son mariage avec
+l'infante Marie.&mdash;Divertissements &agrave; la cour.&mdash;Principaux amateurs
+de peinture.&mdash;Olivar&egrave;s et le <i>Buen-Retiro</i>.&mdash;Repr&eacute;sentations
+d'<i>Autos Sacramentales</i>.&mdash;Go&ucirc;t du prince de Galles pour les &#339;uvres
+d'art.</p></div>
+
+<p class="date">1623</p>
+
+
+<p>Dans le m&ecirc;me temps que Velasquez quittait S&eacute;ville pour se rendre &agrave;
+Madrid sur l'ordre d'Olivar&egrave;s, le prince de Galles, second fils de
+Jacques I<sup>er</sup>, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles
+I<sup>er</sup>, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait &agrave; l'improviste, et avec
+le dessein, d'abord arr&ecirc;t&eacute;, de garder le plus strict incognito. Son but
+&eacute;tait d'activer, et de faire aboutir par sa pr&eacute;sence, les n&eacute;gociations
+depuis longtemps commenc&eacute;es pour son mariage avec l'infante Marie
+d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui &eacute;pousa plus tard
+l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire
+en personne la cour &agrave; sa princesse, et montrer, par sa pr&eacute;sence dans la
+capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait &agrave;
+cette alliance. Charles &eacute;tait accompagn&eacute;, dans cette aventure, par son
+fid&egrave;le Steenie, duc de Buckingham, aussi avanc&eacute; dans les bonnes gr&acirc;ces
+du roi Jacques, son p&egrave;re, que dans les siennes, et fort capable de
+lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins
+et les plus madr&eacute;s n&eacute;gociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage &eacute;tait
+depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans
+les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et
+d'Espagne, ne devait &ecirc;tre que l'appoint de plusieurs combinaisons
+politiques. D'abord, en donnant sa s&#339;ur &agrave; l'h&eacute;ritier protestant de la
+couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fid&egrave;le &agrave; la politique
+traditionnelle de ses anc&ecirc;tres, voulait obtenir pour la religion
+catholique, pers&eacute;cut&eacute;e en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et
+une sorte d'&eacute;mancipation, que les protestants anglais et &eacute;cossais de
+toutes sectes n'auraient pas consenti &agrave; lui laisser accorder. Sur ce
+point, Philippe IV &eacute;tait soutenu et excit&eacute; par tout son entourage. Son
+premier ministre lui-m&ecirc;me, qui avait le mot de la cour de Rome, &eacute;tait
+bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne rien c&eacute;der sur une question aussi capitale. De son
+c&ocirc;t&eacute;, l'ambassadeur d'Angleterre &agrave; Madrid, Digby, comte de Bristol, qui
+avait, d&egrave;s 1617, entam&eacute; cette n&eacute;gociation, en m&ecirc;me temps que la main de
+l'infante, voulait obtenir en faveur de l'&eacute;lecteur palatin, gendre du
+roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occup&eacute; alors par les
+arm&eacute;es de la maison d'Autriche, alli&eacute;e de l'Espagne. L'infante, objet du
+d&eacute;bat, n'&eacute;tait pas, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, dispos&eacute;e &agrave; ce mariage: en bonne
+catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme
+descendante de Charles-Quint, elle pr&eacute;f&eacute;rait le tr&ocirc;ne de l'empire
+d'Allemagne &agrave; celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on pr&eacute;tendu<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>
+qu'elle avait fait conna&icirc;tre ses v&eacute;ritables sentiments au premier
+ministre de son fr&egrave;re, en l'invitant &agrave; user de tous les moyens en son
+pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivar&egrave;s &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dispos&eacute;, par
+des consid&eacute;rations personnelles, &agrave; amener cette rupture, s'il est vrai,
+comme on l'a &eacute;crit, qu'il ait eu &agrave; se plaindre de la conduite de sa
+femme avec le s&eacute;duisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant
+l'occasion d'une rupture que chacun d&eacute;sirait peut-&ecirc;tre, mais n'osait pas
+brusquer, les f&ecirc;tes, les spectacles, les courses de taureaux, les
+chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succ&eacute;d&egrave;rent &agrave;
+Madrid, pendant les cinq mois du s&eacute;jour du prince Charles.</p>
+
+<p>La cour d'Espagne &eacute;tait alors la plus brillante de l'Europe: les grands
+seigneurs castillans, combl&eacute;s d'honneurs et de dignit&eacute;s, charg&eacute;s de l'or
+du Mexique et du P&eacute;rou, enrichis des d&eacute;pouilles du duch&eacute; de Milan, des
+vice-royaut&eacute;s de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un &eacute;clat
+faits pour &eacute;blouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le go&ucirc;t des
+arts s'&eacute;tait r&eacute;pandu en Espagne, &agrave; la suite des guerres et des conqu&ecirc;tes
+de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II
+avait attir&eacute; &agrave; Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en
+fallait de beaucoup, &agrave; l'av&eacute;nement de Philippe IV, que les travaux de
+cet immense monument, &agrave; la fois palais, couvent et s&eacute;pulture des rois
+d'Espagne, fussent enti&egrave;rement termin&eacute;s. Le jeune roi, nous l'avons dit,
+aimait et cultivait la peinture; &agrave; son exemple, ou par inclination
+naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient &agrave; l'exercice
+de cet art, et s'appliquaient &agrave; en r&eacute;unir les &#339;uvres les plus
+remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> avec le plus grand
+&eacute;loge: Don Geronimo de Ayan&ccedil;a si connu, dit-il, pour son talent et ses
+excellentes qualit&eacute;s; don Geronimo Mu&ntilde;oz, digne des plus grandes
+louanges &agrave; cause de la place qu'il occupe dans la th&eacute;orie et la
+pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de
+Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, p&egrave;re du marquis de Orellana,
+professeur et chanoine de S&eacute;ville, et depuis huissier du rideau de
+Philippe IV, lequel, avec son esprit p&eacute;n&eacute;trant et une grande &eacute;rudition,
+n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.&mdash;</p>
+
+<p>&laquo;J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre
+de cavaliers et d'hommes haut plac&eacute;s, qui poss&eacute;daient un talent
+remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco
+Duarte, qui fut pr&eacute;sident de la contractation<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, et sa s&#339;ur do&ntilde;a
+Mariana, tr&egrave;s-habile en l'art d'&eacute;crire, desquels j'ai vu de merveilleux
+dessins &agrave; la plume; Diego Vidal, et son cousin du m&ecirc;me nom, tous les
+deux pr&eacute;bendiers (<i>rationeros</i>) de cette &eacute;glise (<i>de S&eacute;ville</i>); don
+Estevan Hurtado de Mendo&ccedil;a, chevalier de Santiago, qui, dans sa
+jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis
+del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place
+avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont
+l'esprit &eacute;lev&eacute; doit faire, comme de raison, esp&eacute;rer d'illustres &#339;uvres.&raquo;</p>
+
+<p>Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: &laquo;Notre
+duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de
+Barcelone, qui a joint &agrave; l'exercice des lettres et des armes celui de la
+peinture<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume,
+comme celui d'un v&eacute;ritable M&eacute;c&egrave;nes. Il raconte que, dans son ambassade
+extraordinaire &agrave; Rome, o&ugrave; il fut envoy&eacute; en 1625, pour faire acte
+d'ob&eacute;dience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le
+duc s'&eacute;tait fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo
+Cincinnato, n&eacute; &agrave; Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe
+II, et qui &eacute;tait originaire de Florence<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>. Comme le roi d'Espagne
+n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui
+d'Urbain VIII, et le pontife en avait &eacute;t&eacute; tellement satisfait, qu'il
+avait conf&eacute;r&eacute; &agrave; l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait
+donn&eacute; une cha&icirc;ne d'or avec une m&eacute;daille &agrave; son effigie. &laquo;Mais, dit
+Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! &Agrave; peine venait-il de
+recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua,
+commis par le pape &agrave; cet effet, que le jeune homme mourut le 14 d&eacute;cembre
+1625, et fut enterr&eacute; dans l'&eacute;glise de San-Lorenzo, de Rome, avec les
+insignes de chevalier de l'ordre du Christ<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie
+un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentr&eacute; en
+Espagne &agrave; prot&eacute;ger les artistes, ses compatriotes. Il avait form&eacute; &agrave;
+S&eacute;ville une belle galerie et une riche collection de livres rares et
+curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes
+affaires et l'amour des lettres et des arts.</p>
+
+<p>Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la po&eacute;sie avec
+succ&egrave;s, comme Xauregui, n'&eacute;tait pas moins amateur des &#339;uvres de la
+peinture, dont il poss&eacute;dait de remarquables sp&eacute;cimens. Le duc d'Alba se
+faisait &eacute;galement remarquer par le m&ecirc;me go&ucirc;t; il en &eacute;tait ainsi d'un
+grand nombre de nobles qui avaient rapport&eacute; ce go&ucirc;t d'Italie, et parmi
+lesquels on doit citer, d'apr&egrave;s Pacheco<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>: don Francisco de Castro,
+ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille
+ducats d'un tableau du Corr&egrave;ge au cardinal Sforza, sans pouvoir
+l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, &agrave; Madrid,
+un grand tableau de Rapha&euml;l, peint sur bois, de <i>la Sainte-Vierge</i>,
+l'<i>Enfant J&eacute;sus</i> et <i>saint Jean-Baptiste</i>, que le duc de Florence lui
+avait offert lorsqu'il &eacute;tait vice-roi de Naples, et qui fut pay&eacute; par don
+Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes,
+vice-roi du duch&eacute; de Milan.</p>
+
+<p>Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de
+Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements
+qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu
+son chapelain, vivait dans sa maison: sa biblioth&egrave;que &eacute;tait une des plus
+nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait
+beaucoup de manuscrits et de livres rares. &Agrave; l'une des portes de Madrid,
+il avait fait b&acirc;tir le palais du <i>Buen Retiro</i>, qu'il offrit au roi peu
+de temps apr&egrave;s son av&eacute;nement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une
+petite maison qu'il avait nomm&eacute;e <i>Galinera</i>, parce qu'il y avait mis des
+poules fort rares qu'on lui avait donn&eacute;es. &laquo;Comme il allait les voir
+assez souvent, dit madame d'Aulnoy<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, la situation de ce lieu, qui
+est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est tr&egrave;s-agr&eacute;able,
+l'engagea d'entreprendre un b&acirc;timent consid&eacute;rable. Quatre grands corps
+de logis et quatre gros pavillons font un carr&eacute; parfait. On trouve au
+milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui
+jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les
+contr'all&eacute;es par lesquelles on passe d'un corps de logis &agrave; l'autre. Ce
+b&acirc;timent a le d&eacute;faut d'&ecirc;tre trop bas. Ses appartements en sont vastes,
+magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de
+couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont orn&eacute;s. Je
+remarquai dans une grande galerie l'entr&eacute;e de la reine &Eacute;lisabeth, m&egrave;re
+de la feue reine. Elle est &agrave; cheval, v&ecirc;tue de blanc, avec une fraise au
+cou et un <i>garde-infant</i>. Elle a un petit chapeau garni de pierreries
+avec des plumes et une aigrette. Elle &eacute;tait grasse, blanche et
+tr&egrave;s-agr&eacute;able; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour
+les com&eacute;dies est d'un beau dessin, fort grande, tout orn&eacute;e de sculpture
+et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des
+grottes, des cascades, des &eacute;tangs, du couvert, et m&ecirc;me quelque chose de
+champ&ecirc;tre en certains endroits, qui conserve la simplicit&eacute; de la
+campagne et qui pla&icirc;t infiniment.&raquo;</p>
+
+<p>Telle est la description du <i>Buen Retiro</i>, donn&eacute;e par une personne qui
+l'avait vu quelques ann&eacute;es apr&egrave;s la mort du comte-duc. Ce ministre y
+avait employ&eacute; les artistes les plus renomm&eacute;s de son temps, tels que le
+Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte
+Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des
+b&acirc;timents. Le syst&egrave;me des eaux, le dessin des jardins ainsi que la
+disposition de la salle de spectacle, furent confi&eacute;s au florentin Cosimo
+Lotti, peintre et ing&eacute;nieur, au service de Philippe III, et sur lequel
+nous reviendrons<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>. Le <i>Buen Retiro</i> fut, pendant toute la dur&eacute;e du
+r&egrave;gne de Philippe IV, la r&eacute;sidence pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e par ce prince. Il s'y
+retirait souvent, et s'y livrait avec passion &agrave; son go&ucirc;t pour les pi&egrave;ces
+de th&eacute;&acirc;tre, parmi lesquelles <i>las comedias de repente</i>, ou pi&egrave;ces
+improvis&eacute;es sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les
+ressources de son esprit vif et piquant.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne
+pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les
+plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner &agrave;
+l'h&eacute;ritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute id&eacute;e de
+l'&Eacute;glise catholique et de ses pompeuses c&eacute;r&eacute;monies, on fit d&eacute;filer en sa
+pr&eacute;sence les processions de tout le clerg&eacute; r&eacute;gulier et s&eacute;culier de
+Madrid, dans tout l'&eacute;clat de leur magnificence; on lui pr&eacute;para des
+parties de chasse au sanglier, au <i>Pardo</i> et au <i>Buen Retiro</i>, &agrave; la
+mani&egrave;re espagnole, d&eacute;crite si minutieusement par Juan Mateos<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Le
+roi et les invit&eacute;s, mont&eacute;s sur de magnifiques andalous, for&ccedil;aient le
+sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une
+enceinte entour&eacute;e de toiles, o&ugrave; ils venaient le percer de leurs lances
+et de leurs &eacute;pieux, en pr&eacute;sence de la reine et des dames de la cour,
+dans leurs carrosses, ainsi que l'a repr&eacute;sent&eacute; Velasquez, dans un de ses
+tableaux du <i>real museo</i><a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p>
+
+<p>Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de
+Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosit&eacute; que les
+repr&eacute;sentations des pi&egrave;ces du th&eacute;&acirc;tre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'e&ucirc;t
+assist&eacute;, sans doute, &agrave; Londres ou &agrave; la cour de son p&egrave;re, aux com&eacute;dies,
+aux drames et aux trag&eacute;dies du grand Shakespeare. Mais les compositions
+de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue &agrave; Madrid, diff&eacute;raient
+essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du po&euml;te de
+Rom&eacute;o et Juliette. Par exemple, les <i>Autos sacramentales</i> de l'auteur
+espagnol, ou pi&egrave;ces en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi
+catholique, n'ont aucun rapport avec le r&eacute;pertoire du th&eacute;&acirc;tre du vieux
+William. Ainsi, dans la com&eacute;die de <i>Saint-Antoine</i>, &laquo;lorsque le saint
+disait son <i>Confiteor</i>, tous les assistants, selon l'attestation d'un
+t&eacute;moin oculaire<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, se mettaient &agrave; genoux et se donnaient des <i>Mea
+culpa</i> si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac.&raquo; Les
+d&eacute;corations n'&eacute;taient pas moins curieuses que les pi&egrave;ces elles-m&ecirc;mes.
+&laquo;On voyait ordinairement, dit Bouterwek<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>, le saint monter au ciel
+dans une robe parsem&eacute;e d'&eacute;toiles. Au moment o&ugrave; il quittait la terre, un
+rocher se fendait, et on en voyait sortir les &acirc;mes de son p&egrave;re et de sa
+m&egrave;re, qu'il avait d&eacute;livr&eacute;es du purgatoire, et qui s'&eacute;levaient avec lui
+vers les cieux au bruit de la musique.&raquo;</p>
+
+<p>Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le m&eacute;rite de la
+nouveaut&eacute;: mais il ne para&icirc;t pas qu'il ait produit sur son esprit
+d'autre effet que celui de la curiosit&eacute; satisfaite. Ce qui frappa le
+plus vivement l'h&eacute;ritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand
+nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer,
+non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents
+et les &eacute;glises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de
+la cour. Depuis quelques ann&eacute;es, Buckingham s'&eacute;tait efforc&eacute; de diriger
+l'attention de son jeune ma&icirc;tre du c&ocirc;t&eacute; des arts. Il cherchait &agrave; lui en
+inspirer le go&ucirc;t, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi
+que nous l'expliquerons ailleurs<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, que pour d&eacute;tourner le futur roi
+d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement
+&agrave; c&#339;ur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut mont&eacute; sur le
+tr&ocirc;ne, il r&eacute;unit en peu de temps des collections aussi belles que les
+plus renomm&eacute;es d'Italie ou d'Espagne. D&eacute;j&agrave;, pendant son s&eacute;jour dans ce
+dernier pays, il avait cherch&eacute; &agrave; r&eacute;unir des tableaux. C'est ainsi qu'il
+acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana,
+et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit &agrave; don Andres Velasquez mille
+couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corr&egrave;ge, mais sans pouvoir
+l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel
+il avait demand&eacute; de lui c&eacute;der les deux pr&eacute;cieux volumes de dessins et de
+manuscrits de L&eacute;onard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent
+cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse
+<i>Antiope</i> du Titien, le tableau favori de son p&egrave;re, qui avait &eacute;t&eacute; sauv&eacute;
+de l'incendie du Pardo, en 1604; <i>Diane au bain</i>, l'<i>Enl&egrave;vement d'Europe
+et Dana&eacute;</i>, ouvrages du m&ecirc;me ma&icirc;tre. N&eacute;anmoins, ces &#339;uvres capitales ne
+sortirent pas d'Espagne, et, bien que d&eacute;j&agrave; emball&eacute;es et encaiss&eacute;es &agrave;
+destination de l'Angleterre, elles furent oubli&eacute;es &agrave; Madrid, dans le
+d&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute; du prince et de son favori<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p>
+
+<p>Ce d&eacute;part fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le
+portrait de Charles, qu'il avait commenc&eacute;. N&eacute;anmoins, selon le
+t&eacute;moignage de Pacheco<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>, il re&ccedil;ut du prince cent &eacute;cus pour cette
+&eacute;bauche. Devenu roi d'Angleterre quelques ann&eacute;es apr&egrave;s, Charles dut
+regretter de n'avoir point &agrave; exposer &agrave; White-Hall ou Hamptoncourt, entre
+ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par
+Velasquez.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">D&eacute;part pr&eacute;cipit&eacute; du prince de Galles.&mdash;Rupture entre l'Angleterre
+et l'Espagne.&mdash;Premier portrait &eacute;questre de Philippe IV par
+Velasquez.&mdash;Son succ&egrave;s: sonnet de Pacheco &agrave; cette
+occasion.&mdash;Honneurs et r&eacute;compenses accord&eacute;s &agrave; Velasquez.&mdash;Portrait
+d'Olivar&egrave;s.&mdash;Tableau de l'expulsion des Maures.</p></div>
+
+<p class="date">1623&mdash;1628</p>
+
+
+<p>Apr&egrave;s plus de cinq mois de s&eacute;jour &agrave; Madrid, Charles et son &eacute;cuyer
+partirent &agrave; l'improviste, comme ils &eacute;taient venus, &agrave; la grande
+satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. &Agrave; l'occasion
+de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante
+catholique, ce dernier re&ccedil;ut du pape Urbain VIII, une lettre qui le
+f&eacute;licitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui
+promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-si&eacute;ge. Cette
+lettre, dont la traduction du latin en italien est donn&eacute;e par le marquis
+Malvezzi<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>, prouve que la cour de Rome n'avait pas accord&eacute;, ainsi
+qu'on l'a pr&eacute;tendu, des dispenses pour le mariage.</p>
+
+<p>L'orgueil britannique, bless&eacute; par ce d&eacute;no&ucirc;ment, chercha bient&ocirc;t &agrave; se
+venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne
+formidable, dans laquelle entr&egrave;rent la France, l'Angleterre, la Hollande
+et le duc de Savoie, unis par le trait&eacute; d'Avignon. Le comte-duc
+s'attendait &agrave; cette lev&eacute;e de boucliers: il opposa, dans ces graves
+conjonctures, des forces imposantes &agrave; celles des ennemis de l'Espagne,
+et pendant quelque temps, au moins, les succ&egrave;s furent balanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Ces graves &eacute;v&eacute;nements n'emp&ecirc;ch&egrave;rent pas le jeune roi de continuer sa vie
+de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau
+tout entier de ces grandes affaires. Il avait &eacute;t&eacute; si satisfait du
+premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa
+main. Mais, cette fois, il d&eacute;cida que le peintre le repr&eacute;senterait mont&eacute;
+sur un des plus beaux chevaux de ses &eacute;curies. Philippe excellait dans
+l'art de l'&eacute;quitation, et se livrait souvent &agrave; son go&ucirc;t pour la chasse &agrave;
+courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dext&eacute;rit&eacute;, les
+plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivar&egrave;s, qui &eacute;tait
+&eacute;galement un cavalier remarquable, s'&eacute;tait fait nommer grand &eacute;cuyer du
+roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans
+toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son trait&eacute; de la
+chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il for&ccedil;&acirc;t un sanglier
+de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondri&egrave;res
+et des mar&eacute;cages, soit qu'il poursuiv&icirc;t un cerf ou un li&egrave;vre avec les
+l&eacute;vriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur
+des sentiers escarp&eacute;s, bord&eacute;s de pr&eacute;cipices, et dans les passages les
+plus dangereux. Mais le peintre de S&eacute;ville saurait-il repr&eacute;senter le
+noble coursier andalous, le <i>genet d'Espagne</i>, d'origine arabe, &agrave; l'&#339;il
+de feu, &agrave; la crini&egrave;re &eacute;paisse et flottante, &agrave; la noble encolure, aux
+jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'&eacute;l&egrave;ve de Pacheco
+avait suivi, dans le cours de ses &eacute;tudes, les conseils de son ma&icirc;tre,
+qui s'&eacute;tend avec complaisance sur la repr&eacute;sentation du noble animal
+destin&eacute; &agrave; porter l'homme<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Il est hors de doute, en voyant au mus&eacute;e
+de Madrid le portrait &eacute;questre de Philippe IV, que Velasquez ne devait
+pas &ecirc;tre &agrave; son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi
+galope &agrave; travers une campagne accident&eacute;e: il est couvert d'une armure
+d'acier avec filets d'or; une &eacute;charpe cramoisie flotte sur sa poitrine,
+et il tient dans sa main droite le b&acirc;ton de commandement<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>. &laquo;Le
+tout, dit Pacheco<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, est peint d'apr&egrave;s nature, m&ecirc;me le paysage.&raquo;</p>
+
+<p>Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner &agrave; la cour la
+plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus
+d'effet. Son succ&egrave;s fut si grand, que les amis de l'artiste demand&egrave;rent
+au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui
+flattait le go&ucirc;t du prince, fut facilement accord&eacute;e, et l'on vit ce
+portrait expos&eacute; dans la <i>calle mayor</i> de Madrid, vis-&agrave;-vis de saint
+Philippe, &agrave; l'admiration du public tout entier, et au vif
+d&eacute;sappointement des envieux du jeune artiste; &laquo;ce dont, dit
+Pacheco<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>, j'ai &eacute;t&eacute; t&eacute;moin.&raquo; Rapha&euml;l Mengs place ce portrait au
+nombre des meilleurs de Velasquez:&mdash;&laquo;Ce qui est surtout extraordinaire,
+dit-il, c'est la mani&egrave;re facile et franche avec laquelle est peinte la
+t&ecirc;te, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux
+qui sont tr&egrave;s-beaux, est ex&eacute;cut&eacute; avec la plus grande l&eacute;g&egrave;ret&eacute;<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Plusieurs beaux esprits de la cour compos&egrave;rent, en l'honneur de ce
+portrait, des pi&egrave;ces de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste,
+ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don
+Geronimo Gonzal&egrave;s de Villanueva, po&euml;te distingu&eacute; de S&eacute;ville, qui fit,
+dans cent vingt-deux vers ampoul&eacute;s, l'&eacute;loge emphatique du roi, qu'il
+appelle:</p>
+
+<p class="c">&laquo;Copia felix de Numa o de Trajano.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>.&raquo; Pacheco, alors &agrave;
+Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi f&eacute;liciter son &eacute;l&egrave;ve et
+gendre de son &eacute;clatant succ&egrave;s, et lui chanter le <i>sic itur ad astra</i>. Il
+le fit dans le sonnet suivant, o&ugrave; &eacute;clatent &agrave; la fois l'attachement du
+p&egrave;re, la satisfaction du ma&icirc;tre, l'admiration de l'artiste et
+l'enthousiasme d'un fid&egrave;le Espagnol:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Vuela, o joven valiente, en la Ventura</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">De tu raro principio, la privan&ccedil;a</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Onre la possesion, no la esperan&ccedil;a</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">D'el lugar que alcan&ccedil;aste en la pintura.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Animete l'Augusta alta figura</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">D'el monarca mayor qu'el orbe alcan&ccedil;a,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">En cuyo aspecto teme la mudan&ccedil;a</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Aquel que tanta luz mirar procura.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Al calor d'este sol tiempla tu buelo,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">I veras cuanto estiende tu memoria</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qu'el planeta benigno a tanto cielo,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Tu nombre illustrara con nueva gloria</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Vole, &ocirc; vaillant jeune homme, soutenu par le succ&egrave;s de ton rare d&eacute;but:
+la faveur et non l'esp&eacute;rance honore maintenant la place que tu as su
+conqu&eacute;rir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste
+monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien
+changer &agrave; la ressemblance du prince qui t'accorde la gr&acirc;ce de
+contempler un si grand astre. &Eacute;l&egrave;ve ton vol &agrave; la chaleur de ce soleil,
+et tu verras comme la Renomm&eacute;e &eacute;tendra ta m&eacute;moire, &agrave; l'aide de ton g&eacute;nie
+et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera
+ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et
+que tu es son Apelles.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en
+t&eacute;moigna sa satisfaction &agrave; Velasquez en lui donnant, d'abord une
+gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille
+somme et un logement &eacute;valu&eacute; deux cents ducats par an. Mais, comme la
+pension &eacute;tait assign&eacute;e sur un b&eacute;n&eacute;fice eccl&eacute;siastique, et qu'il fallait,
+pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put
+commencer &agrave; en jouir qu'en 1626.</p>
+
+<p>Il est probable qu'apr&egrave;s avoir ex&eacute;cut&eacute; le portrait &eacute;questre du roi,
+Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son
+protecteur. Le mus&eacute;e de Madrid en poss&egrave;de un<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> d'une grande beaut&eacute;,
+qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait m&ecirc;me qu'il a &eacute;t&eacute;
+compos&eacute; pour lui servir de pendant. Le comte-duc est &eacute;galement mont&eacute; sur
+un magnifique cheval lanc&eacute; au galop; il tient dans sa main droite le
+b&acirc;ton de commandement, il est rev&ecirc;tu d'une armure sur laquelle se
+d&eacute;tache une &eacute;charpe cramoisie, et sa t&ecirc;te est couverte d'un large
+sombrero &agrave; bords rabattus.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, le roi voulut mettre Velasquez &agrave; une &eacute;preuve plus s&eacute;rieuse.
+Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonn&eacute;e par son
+p&egrave;re, &eacute;v&eacute;nement qui, pour le dire en passant, d&eacute;peupla plusieurs
+provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants &agrave; l'Espagne,
+Philippe IV d&eacute;cida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la
+cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez
+peignit: &laquo;une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et
+l'expulsion inesp&eacute;r&eacute;e des Maures, en concurrence avec trois peintres du
+roi<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.&raquo; Il est probable que ces artistes &eacute;taient Eugenio Caxes,
+Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parl&eacute; pr&eacute;c&eacute;demment.
+Les juges de ce concours furent le fr&egrave;re Juan Mayno, que nous avons
+&eacute;galement fait conna&icirc;tre, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi,
+chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux,
+dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges d&eacute;cid&egrave;rent en
+faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu
+jusqu'&agrave; nous; soit qu'il ait &eacute;t&eacute; perdu, soit qu'il ait &eacute;t&eacute; d&eacute;truit dans
+un incendie, ou pendant les guerres qui ont d&eacute;sol&eacute; l'Espagne: Palomino,
+qui l'avait vu, en a donn&eacute; une description d&eacute;taill&eacute;e<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p>
+
+<p>C'est &agrave; la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge,
+tr&egrave;s-recherch&eacute;e alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y
+attach&eacute;. En outre, le roi lui donna une pension de douze r&eacute;aux par
+jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Rubens envoy&eacute; &agrave; Madrid pour n&eacute;gocier la paix.&mdash;Emploi de son temps
+pendant son s&eacute;jour.&mdash;Portraits de Philippe IV, d'Olivar&egrave;s, et
+autres peintures.</p></div>
+
+<p class="date">1628&mdash;1629</p>
+
+
+<p>Apr&egrave;s la rupture du mariage projet&eacute; entre le prince de Galles et
+l'infante Marie, la guerre avait &eacute;clat&eacute; avec violence, non-seulement en
+Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France,
+la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait
+subir &agrave; la monarchie espagnole plus d'un revers, compens&eacute;s n&eacute;anmoins par
+quelques succ&egrave;s. Les tr&eacute;sors des combattants &eacute;taient &agrave; sec, les
+populations &eacute;puis&eacute;es lorsqu'elles commenc&egrave;rent &agrave; songer &agrave; la paix. La
+France, la premi&egrave;re, s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute;e du trait&eacute; d'Avignon, et avait
+conclu s&eacute;par&eacute;ment une tr&ecirc;ve avec l'Espagne<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>. L'Angleterre, livr&eacute;e au
+gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait
+tra&icirc;ner &agrave; la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaiss&eacute;
+l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. N&eacute;anmoins, d&egrave;s 1625,
+elle penchait vers un accommodement honorable. C'est &agrave; cette &eacute;poque que
+le peintre Rubens avait fait, &agrave; Paris, la connaissance du favori de
+Charles I<sup>er</sup>. Employ&eacute; depuis longtemps dans des n&eacute;gociations secr&egrave;tes
+par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne,
+Rubens, &agrave; ce qu'on croit, avait re&ccedil;u &agrave; Paris les confidences du duc de
+Buckingham, et les avait transmises &agrave; l'archiduchesse Isabelle, rest&eacute;e,
+apr&egrave;s la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures
+communiqu&eacute;es au roi d'Espagne par l'infante, avaient d&eacute;termin&eacute; ce
+prince, ou plut&ocirc;t le comte-duc, &agrave; autoriser Rubens &agrave; continuer, avec les
+agents du duc, les relations commenc&eacute;es &agrave; Paris. Rubens fut donc charg&eacute;
+par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui
+repr&eacute;sentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles
+pouvaient &ecirc;tre les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les
+conditions que l'Espagne mettrait &agrave; un accommodement. Mais, comme ces
+n&eacute;gociations tra&icirc;naient en longueur, Isabelle, de l'avis de son
+ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en
+Espagne, afin qu'il lui f&ucirc;t plus facile de donner toutes les
+explications d&eacute;sirables. Philippe IV et Olivar&egrave;s s'empress&egrave;rent
+d'adh&eacute;rer &agrave; cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils
+avaient pu juger d&eacute;j&agrave; de sa sup&eacute;riorit&eacute; comme artiste; et en v&eacute;ritables
+amateurs, ils d&eacute;siraient le voir &agrave; l'&#339;uvre &agrave; Madrid m&ecirc;me. Ils
+autoris&egrave;rent donc l'archiduchesse &agrave; l'envoyer en Espagne, afin de mieux
+conna&icirc;tre le v&eacute;ritable &eacute;tat des choses, et de lui donner ensuite les
+instructions secr&egrave;tes dont il devait se servir &agrave; la cour d'Angleterre
+pour ramener, s'il &eacute;tait possible, le bienfait de la paix en
+Europe<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
+
+<p>Rubens &eacute;tait &agrave; la hauteur d'une pareille mission: connaissant &agrave; fond la
+docte antiquit&eacute;, ainsi que nous l'expliquerons, il &eacute;crivait et parlait
+&eacute;galement bien presque toutes les langues de l'Europe, et son g&eacute;nie
+d'artiste lui assurait la bienveillance et m&ecirc;me la familiarit&eacute; des plus
+grands seigneurs, des princes et des rois.</p>
+
+<p>Il partit d'Anvers dans le mois d'ao&ucirc;t 1628; il passa par Paris, sans
+s'y arr&ecirc;ter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence
+possible<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>, et dut arriver &agrave; Madrid dans le courant du m&ecirc;me
+mois<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p>
+
+<p>Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son
+ministre, il eut bient&ocirc;t gagn&eacute; leur confiance enti&egrave;re, et donn&eacute; de son
+esprit et de son intelligence sup&eacute;rieure une id&eacute;e &eacute;gale &agrave; celle qu'avait
+fait concevoir son g&eacute;nie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite
+les instructions n&eacute;cessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa
+mission, le roi et son favori voulurent profiter du s&eacute;jour en Espagne
+d'un des plus grands peintres qu'il y e&ucirc;t alors en Europe, pour occuper
+son pinceau &agrave; d&eacute;corer de ses &#339;uvres leurs &eacute;glises et leurs palais.</p>
+
+<p>Rubens, dans ses lettres, ne para&icirc;t pas trop contrari&eacute; de ces retards,
+qui lui permettaient d'&eacute;tudier et m&ecirc;me de copier &agrave; l'Escurial, celles
+des peintures de Titien, son mod&egrave;le de pr&eacute;dilection, qu'il ne
+connaissait pas encore. &laquo;Rien de certain au sujet des affaires
+d'Angleterre, &eacute;crivait-il de Madrid, le 29 d&eacute;cembre 1628, &agrave; son meilleur
+ami, Jean Gaspar Geva&euml;rts, secr&eacute;taire de la ville d'Anvers<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, depuis
+le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de
+nouveau chercher &agrave; se r&eacute;unir, et tout fait concevoir plus d'esp&eacute;rance
+que de crainte. Mais ces affaires-l&agrave; sont encore incertaines, comme ce
+qui d&eacute;pend de l'avenir, et, d'apr&egrave;s le train des choses de ce monde, je
+n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est pass&eacute;.&raquo; Dans cette
+m&ecirc;me lettre, apr&egrave;s avoir rendu compte de l'impression produite &agrave; Madrid
+par la prise op&eacute;r&eacute;e le 20 septembre pr&eacute;c&eacute;dent, par les Hollandais, pr&egrave;s
+de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur &eacute;norme de cent
+soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: &laquo;Vous seriez &eacute;tonn&eacute; de voir ici
+presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent &agrave;
+bon droit accuser de cette calamit&eacute; publique les honteuses jalousies qui
+animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine,
+qui va jusqu'&agrave; n&eacute;gliger, et m&ecirc;me oublier ses propres maux, pour le
+plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai piti&eacute; que du roi. Dou&eacute; par la
+nature de toutes les qualit&eacute;s de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu
+me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce
+prince serait assur&eacute;ment capable de gouverner dans toute esp&egrave;ce de
+fortune, s'il ne se d&eacute;fiait pas de lui-m&ecirc;me, et s'il n'avait pas trop de
+d&eacute;f&eacute;rence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine
+de la cr&eacute;dulit&eacute; et de la folie des autres, et il est victime d'une haine
+qui ne s'adresse pas &agrave; lui: ainsi l'ont voulu les dieux.&raquo;</p>
+
+<p>Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en
+&eacute;crivant que ce prince avait trop de d&eacute;f&eacute;rence pour ses ministres, il
+appr&eacute;ciait tr&egrave;s-judicieusement le caract&egrave;re de ce monarque. Pour lui, il
+n'avait qu'&agrave; se f&eacute;liciter de l'accueil qu'il avait re&ccedil;u du roi et de son
+favori. D'abord, quelque temps apr&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Madrid, Philippe,
+oubliant la promesse qu'il avait faite &agrave; Velasquez, de ne se faire
+peindre par aucun autre artiste, avait command&eacute; son portrait au ma&icirc;tre
+d'Anvers. Dans un mot, &eacute;crit &agrave; la h&acirc;te de Madrid, le 2 d&eacute;cembre 1628, &agrave;
+son ami Peiresc, Rubens, apr&egrave;s s'&ecirc;tre excus&eacute; de ne l'avoir pas vu &agrave; Aix,
+en allant en Espagne, lui apprend: &laquo;qu'il avait d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; le
+portrait du roi &agrave; cheval, en quoi Sa Majest&eacute; prenait un si singulier
+plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait
+d&eacute;j&agrave; fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de
+l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilit&eacute;, en leur pr&eacute;sence. Il
+termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie
+&agrave; son retour, si les affaires le permettaient<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser
+plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses <i>Anecdotes of
+spanish painters</i>, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut
+voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. Andr&eacute; Van
+Hasselt a publi&eacute; &agrave; la suite de son histoire de Rubens<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p>
+
+<p>&Agrave; l'exemple de son ma&icirc;tre, Olivar&egrave;s voulut aussi se faire <i>pourtraire</i>
+par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses
+biographes<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel
+motif, car le coloris est la qualit&eacute; dominante du chef de l'&eacute;cole
+d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le m&ecirc;me que celui qui a &eacute;t&eacute;
+grav&eacute; par Cornelius Galle. Le comte-duc y est repr&eacute;sent&eacute; &agrave; mi-corps,
+dans un m&eacute;daillon, la t&ecirc;te nue, avec la cuirasse et l'&eacute;charpe sur ses
+&eacute;paules. Dans le haut, on voit l'&eacute;toile du soir entour&eacute;e d'un serpent
+mordant sa queue, symbole de l'&eacute;ternit&eacute;, avec cette devise:</p>
+
+<p class="c">Hespere quis c&#339;lo lucet felicior ignis?</p>
+
+<p>&Agrave; droite du m&eacute;daillon, le hibou de Minerve sur le bouclier repr&eacute;sentant
+la t&ecirc;te de M&eacute;duse; &agrave; gauche, la massue d'Hercule soutenant la d&eacute;pouille
+du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec
+l'inscription: <i>Philippi IV munificentia</i>. Au-dessous, ce distique:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Moli ornand&aelig; orbis dat comitem atque ducem.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Le comte-duc offrit &agrave; Rubens une occasion plus importante de d&eacute;velopper
+la f&eacute;condit&eacute; de son imagination, et la prodigieuse habilet&eacute; de son
+pinceau. Ce ministre &eacute;tait alors occup&eacute; &agrave; faire agrandir et d&eacute;corer le
+couvent des Carm&eacute;lites de Lo&euml;ches, &agrave; quelques lieues de Madrid, petite
+ville qui d&eacute;pendait de son duch&eacute; d'Olivar&egrave;s, et o&ugrave; il poss&eacute;dait un
+palais. Il voulut que Rubens repr&eacute;sent&acirc;t dans l'&eacute;glise du couvent le
+triomphe de la loi nouvelle, de l'&Eacute;glise et de l'&Eacute;vangile, le
+renversement du paganisme et de tous les rites et c&eacute;r&eacute;monies de
+l'antiquit&eacute;. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui
+furent peints par Rubens, et dont le <i>Triomphe de la religion</i> se trouve
+maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>.
+D'apr&egrave;s Palomino<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>, Rubens avait &eacute;galement peint pour cette &eacute;glise
+les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette
+composition &eacute;tait remplie d'imagination et de science, comme on pouvait
+encore, de son temps, en juger dans l'&eacute;glise des Carm&eacute;lites de Lo&euml;ches.</p>
+
+<p>Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux <i>Jugement de P&acirc;ris</i>,
+destin&eacute; au palais du <i>Buen Retiro</i>, et qui est maintenant au mus&eacute;e royal
+de Madrid. Dans ce tableau, o&ugrave; brille au supr&ecirc;me degr&eacute; l'&eacute;clatant
+coloris du ma&icirc;tre, l'Amour couronne V&eacute;nus d'une guirlande de roses,
+tandis que Mercure lui pr&eacute;sente la pomme, que vient de lui adjuger le
+jeune berger qui contemple la d&eacute;esse d'un air &eacute;merveill&eacute; de sa
+beaut&eacute;<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p>
+
+<p>Palomino &eacute;num&egrave;re un grand nombre d'autres tableaux que Rubens ex&eacute;cuta,
+soit pour le roi, soit pour les &eacute;glises et corporations religieuses, ou
+pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en
+particulier: l'<i>Enl&egrave;vement des Sabines</i>, le <i>Martyre de l'ap&ocirc;tre saint
+Andr&eacute;</i>, l'<i>Immacul&eacute;e Conception</i>, ex&eacute;cut&eacute;e pour les religieuses de la
+ville de Fosaldana, pr&egrave;s de Valladolid, dont la beaut&eacute;, dit-il, est
+aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est &eacute;tonnante, et qui
+co&ucirc;ta soixante-dix mille r&eacute;aux.</p>
+
+<p>Pacheco, qui vivait &agrave; Madrid avec son gendre, &agrave; l'&eacute;poque du s&eacute;jour de
+Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus
+authentiques sur les &#339;uvres que le peintre flamand ex&eacute;cuta pendant son
+voyage. &laquo;Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>, et
+arriva dans le mois d'ao&ucirc;t 1628. Il apportait &agrave; Sa Majest&eacute; notre roi
+catholique Philippe IV, huit tableaux de diff&eacute;rents sujets et de
+diverses grandeurs, qui furent plac&eacute;s dans le salon nouveau, parmi
+d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta &agrave; Madrid,
+sans n&eacute;gliger les n&eacute;gociations importantes pour lesquelles il y &eacute;tait
+venu, et quoiqu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; indispos&eacute; pendant quelques jours de la
+goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant
+&eacute;taient grandes son adresse et sa facilit&eacute;. Premi&egrave;rement, il fit le
+portrait du roi et des infants, &agrave; mi-corps, pour envoyer en Flandre; il
+fit de Sa Majest&eacute; cinq portraits, et, entre autres, un &agrave; cheval, avec
+d'autres figures, tr&egrave;s-remarquable. Il fit le portrait de madame
+l'infante Carm&eacute;lite, plus qu'&agrave; mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il
+fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du
+Titien que le roi poss&egrave;de, qui sont: les <i>Deux bains</i> (<i>de Diane</i>);
+l'<i>Europe</i>, l'<i>Adonis et V&eacute;nus</i>, la <i>V&eacute;nus et Cupidon</i>, l'<i>Adam et &Egrave;ve</i>,
+et autres. Il copia aussi les portraits du <i>Landgrave</i>, du <i>duc de
+Saxe</i>, du <i>duc d'Albe</i>, de <i>Cobos</i>, d'un <i>Doge v&eacute;nitien</i>, et beaucoup
+d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi poss&egrave;de. Il copia le
+portrait du roi <i>Philippe II</i>, en pied, et avec son armure. Il changea
+quelque chose au tableau de l'<i>Adoration des rois</i>, de sa main, qui est
+au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la
+<i>Conception</i>, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, fr&egrave;re du
+duc de Maqueda, un <i>Saint Jean &eacute;vang&eacute;liste</i>, de grandeur naturelle. Il
+para&icirc;t incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de
+temps, et avec de si grandes pr&eacute;occupations. Il fr&eacute;quenta peu les
+peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait
+&eacute;chang&eacute; des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et
+sa modestie, et ils all&egrave;rent ensemble voir l'Escurial.&raquo;</p>
+
+<p>Le catalogue du <i>Real Museo</i> de Madrid &eacute;num&egrave;re soixante et un ouvrages
+de Rubens, et cette collection ne poss&egrave;de pas tous les tableaux de ce
+ma&icirc;tre qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu
+ex&eacute;cuter ces &#339;uvres si nombreuses, et dont quelques-unes pr&eacute;sentent une
+&eacute;norme dimension, pendant son s&eacute;jour en Espagne. Malgr&eacute; sa prodigieuse
+facilit&eacute; et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si
+l'on en croit Palomino<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a> par ses deux &eacute;l&egrave;ves Sneyders et Pierre de
+Vos, qu'il aurait amen&eacute;s avec lui en Espagne, sa prodigieuse activit&eacute;
+n'aurait pu suffire &agrave; tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de
+Rubens<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a> donne l'explication de l'origine d'un grand nombre
+d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. &laquo;Lorsqu'il fut
+de retour &agrave; Anvers, dit-il, il eut &agrave; peindre pour le roi Philippe IV
+beaucoup de tableaux, qui devaient servir &agrave; d&eacute;corer le palais de la
+<i>Torre della Perada</i>, &eacute;loign&eacute; de trois lieues de Madrid. &Agrave; cet effet, le
+roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et
+les fit envoyer au peintre &agrave; Anvers. C'est chose digne d'admiration de
+voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables,
+m&eacute;tamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on
+pouvait joindre un tableau &agrave; un autre, ayant fait disposer dans quelques
+intervalles m&eacute;nag&eacute;s entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints
+par Sneyders, excellent peintre en ce genre.&raquo; Suivant Baldinucci, ce
+serait &eacute;galement &agrave; Anvers que Rubens aurait peint les cartons des
+tapisseries, ex&eacute;cut&eacute;es ensuite en Flandre, pour l'&eacute;glise des Carm&eacute;lites
+de Lo&euml;ches. Cette version para&icirc;t plus probable que celle de Palomino,
+qui veut que ces cartons aient &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s par Rubens lorsqu'il &eacute;tait &agrave;
+Madrid.</p>
+
+<p>On a racont&eacute; deux aventures qui seraient arriv&eacute;es &agrave; Rubens pendant son
+s&eacute;jour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine
+peintre, nomm&eacute; Collant&egrave;s. On trouvera la premi&egrave;re dans l'histoire de
+Rubens par Michel<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, et M. Van Hasselt, apr&egrave;s l'avoir r&eacute;p&eacute;t&eacute;e,
+raconte la seconde<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit
+l'artiste flamand &agrave; Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni
+de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront &eacute;t&eacute;
+invent&eacute;es &agrave; plaisir. Nous nous bornerons &agrave; remarquer, en ce qui concerne
+la premi&egrave;re, que l'avarice reproch&eacute;e au duc de Bragance n'est nullement
+dans le caract&egrave;re que l'histoire attribue &agrave; ce seigneur, qui devint
+quelques ann&eacute;es plus tard roi de Portugal. Quant &agrave; la seconde aventure,
+la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collant&egrave;s, elle
+ne para&icirc;t pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom,
+Francisco Collant&egrave;s, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe
+ne dit qu'il ait &eacute;t&eacute; moine. Nous croyons donc que l'on doit r&eacute;voquer en
+doute l'authenticit&eacute; de ces deux r&eacute;cits.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pass&eacute; pr&egrave;s de neuf mois en Espagne, Rubens r&eacute;ussit enfin &agrave;
+recevoir les instructions secr&egrave;tes qu'il attendait pour entamer les
+n&eacute;gociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son
+s&eacute;jour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui
+avaient t&eacute;moign&eacute; toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de
+son talent, il re&ccedil;ut, au moment de son d&eacute;part, des marques encore plus
+&eacute;clatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une
+lettre adress&eacute;e &agrave; l'infante Isabelle, et dont Rubens &eacute;tait porteur,
+autorisait cette princesse &agrave; lui faire payer tout ce qu'il r&eacute;clamerait
+pour les d&eacute;penses de son voyage<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Ensuite, ce prince lui octroya un
+office de secr&eacute;taire du conseil priv&eacute; de la cour de Bruxelles, pour
+toute sa vie, avec la survivance &agrave; son fils Albert, ce qui vaut, dit
+Pacheco<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, mille ducats par an. En outre, il est probable, d'apr&egrave;s ce
+que rapporte Baldinucci<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>, que le ma&icirc;tre flamand emporta un grand
+nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que
+pour des cartons de tapisseries.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage de Velasquez en Italie.&mdash;Ses &eacute;tudes &agrave; Rome, tableaux qu'il
+ex&eacute;cute dans cette ville.&mdash;Accueil qu'il re&ccedil;oit du roi &agrave; son
+retour.&mdash;Indication de quelques-uns de ses ouvrages.</p></div>
+
+<p class="date">1629&mdash;1631</p>
+
+
+<p>La liaison qui s'&eacute;tait &eacute;tablie entre Velasquez et Rubens, pendant le
+s&eacute;jour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter &agrave; l'&eacute;l&egrave;ve de
+Pacheco. &Agrave; cette &eacute;poque, le peintre d'Anvers &eacute;tait dans toute sa gloire:
+la f&eacute;condit&eacute; de son imagination, la facilit&eacute; prodigieuse de son pinceau,
+l'&eacute;clat de son coloris, frapp&egrave;rent, sans nul doute, son jeune &eacute;mule, non
+moins que la vari&eacute;t&eacute; de ses connaissances et la sup&eacute;riorit&eacute; de son
+esprit. Comme Rubens avait fait un tr&egrave;s-long s&eacute;jour en Italie, et qu'il
+admirait avec passion les &#339;uvres des ma&icirc;tres de ce pays, et surtout
+celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre
+espagnol &agrave; visiter cette contr&eacute;e, pour y &eacute;tudier, &agrave; la source m&ecirc;me de la
+peinture chez les modernes, toutes les beaut&eacute;s de cet l'art. Depuis
+longtemps Velasquez, avait form&eacute; le projet de faire ce voyage; mais il
+lui fallait l'agr&eacute;ment du roi qui, apr&egrave;s le lui avoir promis plusieurs
+fois<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>, ne pouvait se d&eacute;cider &agrave; le laisser s'&eacute;loigner. Apr&egrave;s le
+d&eacute;part de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par
+consentir. Il lui donna m&ecirc;me pour son voyage quatre cents ducats
+d'argent (<i>en plata</i>), lui faisant payer deux ann&eacute;es de son traitement.
+Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre cong&eacute;, ajouta deux
+cents autres ducats d'or, une m&eacute;daille avec le portrait du roi, et un
+grand nombre de lettres de recommandation<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p>
+
+<p>Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de
+Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans
+le duch&eacute; de Milan. Il gagna Barcelone, o&ugrave; il s'embarqua le jour de
+Saint-Laurent (10 ao&ucirc;t) 1629, et vint aborder &agrave; Venise. Il y fut log&eacute;
+dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit &agrave; sa table, et le
+fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la
+ville et ses environs, &agrave; cause des troubles qui agitaient alors
+l'Italie. Apr&egrave;s un court s&eacute;jour &agrave; Venise, il prit la route de Rome, par
+Ferrare, o&ugrave;, selon Palomino<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>, il ne s'arr&ecirc;ta que deux jours pour
+admirer les &#339;uvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se pr&eacute;senta dans
+cette ville, chez le cardinal Sachetti, l&eacute;gat du pape, et autrefois
+nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivar&egrave;s.
+Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il
+lui fit beaucoup d'instances pour qu'il loge&acirc;t dans son palais, pendant
+le temps qu'il &eacute;tudierait &agrave; Ferrare, et pour qu'il mange&acirc;t &agrave; sa table.
+Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux
+heures ordinaires; mais que, n&eacute;anmoins, si Son &Eacute;minence d&eacute;sirait &ecirc;tre
+ob&eacute;ie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant re&ccedil;u cette
+r&eacute;ponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui &eacute;tait &agrave; son service, avec
+ordre de se mettre &agrave; la disposition du peintre, de le faire servir de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re que s'il e&ucirc;t mang&eacute; &agrave; sa table, et de lui montrer les choses
+les plus curieuses de la ville. Inform&eacute; que le d&eacute;part de Velasquez
+devait avoir lieu le lendemain, le pr&eacute;lat ordonna de commander des
+chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu'&agrave; un pays
+nomm&eacute; Cento (la patrie du Guerchin). De l&agrave;, Velasquez se dirigea, en
+toute h&acirc;te, vers Rome, en passant par Bologne et Lor&egrave;te, mais sans s'y
+arr&ecirc;ter, et m&ecirc;me sans se donner le temps de remettre aux cardinaux
+Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la premi&egrave;re de ces villes, les
+lettres de recommandation qui leur &eacute;taient adress&eacute;es.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; Rome, le peintre de Philippe IV fut re&ccedil;u avec beaucoup de
+distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui
+lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les
+clefs de plusieurs pi&egrave;ces, dont la principale &eacute;tait enti&egrave;rement peinte &agrave;
+fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tir&eacute;s de
+l'&Eacute;criture sainte, parmi lesquels on voit Mo&iuml;se devant Pharaon.
+Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas &ecirc;tre seul; il se
+contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux
+gardiens qu'on le laiss&acirc;t entrer sans difficult&eacute;, toutes les fois qu'il
+le voudrait, pour dessiner le <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, ou les
+ouvrages de Rapha&euml;l; et il vint &eacute;tudier souvent ces peintures, avec
+grand profit. Plus tard, charm&eacute; par la situation du palais ou Vigne des
+M&eacute;dicis, sur la Trinit&eacute; des Monts, et croyant ce site tr&egrave;s-favorable &agrave;
+l'&eacute;tude pendant le printemps, parce qu'il s'&eacute;tendait sur la partie la
+plus &eacute;lev&eacute;e et la plus a&eacute;r&eacute;e de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand
+nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de
+Florence, par l'interm&eacute;diaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de
+Monterey, de s'y &eacute;tablir. Il y passa deux mois, jusqu'&agrave; ce qu'une fi&egrave;vre
+tierce l'eut oblig&eacute; &agrave; chercher un refuge dans la maison du comte.
+Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-fr&egrave;re d'Olivar&egrave;s, prit
+le plus grand soin du peintre favori du roi son ma&icirc;tre, et de son
+premier ministre. Il lui envoya son m&eacute;decin le visiter, et voulut
+supporter seul toutes les d&eacute;penses occasionn&eacute;es par sa maladie. En
+outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander,
+vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel
+est le r&eacute;cit que Pacheco<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a> fait du premier voyage de son gendre et de
+son s&eacute;jour &agrave; Rome. &Agrave; part les &eacute;tudes faites par Velasquez dans le
+Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son
+propre portrait, donn&eacute; &agrave; Pacheco lui-m&ecirc;me, et un portrait sur toile de
+la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit &agrave; Naples,
+o&ugrave; il alla s'embarquer, et qui &eacute;tait destin&eacute; au roi d'Espagne<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>.
+Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit &agrave; Rome le
+tableau de <i>Joseph vendu par ses fr&egrave;res</i>, et celui de <i>Vulcain averti
+par Apollon de l'infid&eacute;lit&eacute; de V&eacute;nus</i><a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>. Palomino ajoute<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a> que
+Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, o&ugrave; il les offrit au roi,
+&agrave; son retour &agrave; Madrid, au commencement de 1631, apr&egrave;s une absence de
+dix-huit mois. Le roi les re&ccedil;ut avec une grande satisfaction, et les fit
+placer au <i>Buen Retiro</i>, d'o&ugrave; le <i>Joseph</i> fut bient&ocirc;t transport&eacute; &agrave;
+l'Escurial dans la salle du chapitre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d'apr&egrave;s le conseil d'Olivar&egrave;s que Velasquez s'&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute;
+chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la
+promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser <i>pourtraire</i>
+par aucun autre artiste pendant son absence. &laquo;Philippe IV, dit
+Pacheco<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, se r&eacute;jouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi
+que la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; avec lesquelles le traita un si grand monarque sont &agrave;
+peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda
+la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui
+d&eacute;passe tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque
+l'artiste le peignit &agrave; cheval, posa, dans une seule s&eacute;ance, trois heures
+de suite, de son plein gr&eacute; et avec une v&eacute;ritable bienveillance.&raquo;</p>
+
+<p>Parmi les nombreuses r&eacute;compenses que ce prince lui donna dans l'espace
+de six mois, Pacheco compte trois offices de secr&eacute;taires de la ville de
+S&eacute;ville, qui furent octroy&eacute;s au p&egrave;re de Velasquez, et dont chacun valait
+mille ducats par an. En moins de deux ann&eacute;es, le peintre de Philippe IV
+re&ccedil;ut un office de garde-robe (<i>guarda-ropa</i>), et celui d'aide de la
+chambre (<i>ayuda de camara</i>), en 1638; l'honorant de la clef de
+chambellan, distinction fort envi&eacute;e de beaucoup de cavaliers de l'habit
+(de Santiago et de Calatrava). &laquo;Pour moi, ajoute Pacheco<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>, &agrave; qui
+revient une si grande part de son bonheur, j'esp&egrave;re que, gr&acirc;ce au soin
+et &agrave; la ponctualit&eacute; qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majest&eacute;,
+il augmentera et am&eacute;liorera son art, ainsi qu'il le m&eacute;rite; et qu'il
+recevra les prix et les r&eacute;compenses dus &agrave; son heureux g&eacute;nie, dont les
+qualit&eacute;s sup&eacute;rieures sauront le maintenir, sans aucun doute, &agrave; la
+hauteur o&ugrave; il s'est &eacute;lev&eacute; maintenant.&raquo; Ces souhaits du bon Pacheco, qui
+terminent sa trop courte notice sur son &eacute;l&egrave;ve et gendre, ont &eacute;t&eacute;
+pleinement r&eacute;alis&eacute;s. C'est &agrave; partir du retour de son premier voyage
+d'Italie, que Velasquez a ex&eacute;cut&eacute; ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses
+portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols;
+ensuite, ses tableaux de sc&egrave;nes int&eacute;rieures du palais, comme ses
+<i>Meninas</i><a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>, o&ugrave; les usages, les costumes et les personnages du temps
+sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions <i>di mezzo
+carattere</i>, comme son tableau de <i>Las hilanderas</i><a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>, d&eacute;licieuse sc&egrave;ne
+d'un naturel exquis, relev&eacute;e par les plus charmants d&eacute;tails, et par une
+admirable disposition de la lumi&egrave;re; enfin, ses tableaux d'&eacute;glises, ses
+paysages et ses <i>Bodegones</i>, sc&egrave;nes vulgaires dans le genre d'Adrien
+Brawer ou de Van Ostade, mais trait&eacute;es, comme celles de Ribera, dans un
+style tout espagnol. L'ensemble de ces &#339;uvres si diverses, mais toutes
+&eacute;galement remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne
+s'&eacute;taient point tromp&eacute;s, lorsqu'&agrave; l'apparition du portrait de Gongora,
+ils avaient devin&eacute; le g&eacute;nie d'un grand ma&icirc;tre.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Artistes italiens au service de Philippe IV.&mdash;Juan Bautista
+Crescencio.&mdash;Pompeo Leoni.&mdash;Le Panth&eacute;on de l'Escurial.&mdash;Le Buen
+Retiro.&mdash;Cosimo Lotti.&mdash;Baccio del Bianco.&mdash;Angel Michele Colonna
+et Agostino Mitelli.&mdash;Pietro Tacca et la statue &eacute;questre de
+Philippe IV.</p></div>
+
+<p class="date">1621&mdash;1665</p>
+
+
+<p>Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie &eacute;tait en possession de
+fournir un grand nombre d'artistes &agrave; la cour d'Espagne. Parmi ceux qui
+furent employ&eacute;s avec honneur sous les r&egrave;gnes de Philippe III et de son
+fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute;, m&eacute;rite une
+mention particuli&egrave;re. Il &eacute;tait d'une noble famille romaine, et fr&egrave;re du
+cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une mani&egrave;re remarquable
+des fleurs et des fruits, et Palomino<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a> rapporte qu'il y avait de son
+temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute id&eacute;e de son
+talent dans ce genre. Mais sa r&eacute;putation, comme architecte, &eacute;tait
+beaucoup plus assur&eacute;e, et c'est &agrave; cet art que son nom doit d'&ecirc;tre
+parvenu jusqu'&agrave; nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>,
+rapporte qu'apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; fait, par Paul V, surintendant de la belle
+chapelle Pauline, &agrave; Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres
+travaux ex&eacute;cut&eacute;s par ordre de ce pontife, il fut emmen&eacute; en Espagne, en
+1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III.
+Ayant pr&eacute;sent&eacute; &agrave; ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut
+admis &agrave; concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois
+d'Espagne &agrave; l'Escurial. Le mod&egrave;le de Crescenzi fut expos&eacute; avec les
+autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jug&eacute; le
+meilleur, le chargea de l'ex&eacute;cuter. Mais, comme il n'y avait sur les
+lieux ni mat&eacute;riaux de bonne qualit&eacute;, ni ouvriers assez capables,
+Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adress&eacute;es &agrave;
+diff&eacute;rents princes. &Agrave; Florence, il engagea Francesco Generino,
+sculpteur; &agrave; Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci
+et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici,
+Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit
+la main &agrave; l'&#339;uvre de la s&eacute;pulture royale, qu'on a nomm&eacute;e Panth&eacute;on. C'est
+une chapelle souterraine, &agrave; laquelle on descend par soixante degr&eacute;s:
+elle est enti&egrave;rement priv&eacute;e de la lumi&egrave;re du jour. Sa forme est
+sph&eacute;rique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de
+bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bient&ocirc;t; tout autour, de
+magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis
+Charles-Quint. Chaque tombeau est s&eacute;par&eacute; du plus rapproch&eacute; par des
+doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont plac&eacute;s des
+anges qui tiennent des torch&egrave;res, au nombre de trente, comme les
+tombeaux. L'&#339;uvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du
+Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent.</p>
+
+<p>Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en m&eacute;dailles et sculpteur, Leone
+Leoni, d'Arezzo, dont nous avons racont&eacute; ailleurs<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a> la vie
+aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un
+grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait &eacute;galement travaill&eacute; pour
+des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant
+partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'&eacute;glise de
+Saint-Paul, &agrave; Valladolid<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p>
+
+<p>Le Panth&eacute;on de l'Escurial, commenc&eacute; vers 1619, ne fut achev&eacute; qu'en 1654.
+Sa cons&eacute;cration fut faite le 15 mars de cette ann&eacute;e, avec la plus grande
+pompe, en pr&eacute;sence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de
+Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient
+continu&eacute; cette race royale, eurent &eacute;t&eacute; descendus dans la chapelle, et
+d&eacute;pos&eacute;s, chacun &agrave; sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre,
+un fr&egrave;re hi&eacute;ronimite pronon&ccedil;a une &eacute;loquente oraison fun&egrave;bre, sur ce
+texte tir&eacute; d'&Eacute;z&eacute;chiel: &laquo;<i>&Ocirc; vous, ossements dess&eacute;ch&eacute;s, &eacute;coutez la parole
+du Seigneur</i><a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Pour r&eacute;compenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de
+l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma
+surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le
+Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du <i>Buen Retiro</i>, d'ordre
+dorique, que le comte-duc fit b&acirc;tir et qu'il offrit au roi, presque
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s son av&eacute;nement &agrave; la couronne. Ce prince fit &agrave; ce palais
+quelques augmentations, et il &eacute;leva en outre, au milieu des agr&eacute;ables
+jardins qui l'entourent, les deux pavillons appel&eacute;s les Hermitages de
+Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit d&eacute;corer de fresques.&mdash;Nous
+ignorons si Crescenzi fut &eacute;galement l'architecte de l'&eacute;glise de
+Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore
+aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.&mdash;Selon
+Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, &agrave; l'&acirc;ge de
+soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterr&eacute; en
+grande pompe dans l'&eacute;glise <i>del Carmine</i>.</p>
+
+<p>Cosimo Lotti, peintre, architecte et ing&eacute;nieur, &eacute;tait un Florentin,
+&eacute;l&egrave;ve de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employ&eacute; par le grand-duc
+Cosme II, &agrave; restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et
+sp&eacute;cialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il
+ex&eacute;cuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une
+barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses
+inventions &agrave; cette &eacute;poque. En 1628, Philippe IV d&eacute;sirant ajouter un
+th&eacute;&acirc;tre au palais du <i>Buen Retiro</i>, demanda au duc de Toscane un artiste
+capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction
+de cet &eacute;difice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les
+d&eacute;corations et les machines n&eacute;cessaires aux repr&eacute;sentations. Le
+grand-duc, apr&egrave;s avoir consult&eacute; Giulio Parigi, architecte alors en
+grande r&eacute;putation &agrave; Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se
+rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui
+quelques-unes de ses inventions. D&egrave;s qu'il fut arriv&eacute; &agrave; Madrid, le roi
+s'empressa de lui faire commencer la construction du th&eacute;&acirc;tre. Cosimo le
+disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi,
+on avait la vue de toute la sc&egrave;ne, et que l'on pouvait &eacute;galement bien
+voir et entendre les com&eacute;dies. Comme le fond de la sc&egrave;ne s'ouvrait sur
+la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les
+gradins pour man&#339;uvrer les machines. Il r&eacute;ussit tellement bien, que pour
+faciliter apr&egrave;s lui les changements de d&eacute;corations, il composa un livre
+orn&eacute; de dessins et contenant toutes les explications n&eacute;cessaires. Le roi
+lui avait accord&eacute; un traitement consid&eacute;rable, et lui avait donn&eacute; un
+logement dans les d&eacute;pendances du palais<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>.</p>
+
+<p>Carducho<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a> d&eacute;crit en ces termes une repr&eacute;sentation donn&eacute;e par Cosimo
+Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut t&eacute;moin d'une des plus
+singuli&egrave;res inventions de cet ing&eacute;nieur.&mdash;&laquo;Devant les fen&ecirc;tres des
+vo&ucirc;tes de l'appartement du roi, on avait dispos&eacute;, dit-il, un th&eacute;&acirc;tre
+portatif en planches, pour donner une repr&eacute;sentation des machines, dans
+laquelle Cosimo Lotti, fameux ing&eacute;nieur florentin, envoy&eacute; par le
+grand-duc de Toscane au service de Sa Majest&eacute;, a donn&eacute; une exhibition de
+ses &eacute;tonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent,
+lorsqu'il fut arriv&eacute;, il fit une t&ecirc;te de satyre, d'un travail
+remarquable, laquelle avec un air f&eacute;roce, remue les yeux, les oreilles,
+les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel
+cri, qu'elle &eacute;pouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas &eacute;t&eacute; averti
+&agrave; l'avance. C'est ainsi, qu'en ma pr&eacute;sence, un homme qui ne s'attendait
+pas &agrave; cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se pr&eacute;cipita
+d'un bond &agrave; plus de quatre pas. On ignore si la t&ecirc;te qu'avait fabriqu&eacute;e
+Albert le Grand &eacute;tait aussi &eacute;tonnante que celle-ci. Cosimo donna une
+repr&eacute;sentation au palais, o&ugrave; l'on voyait la mer agit&eacute;e d'une telle
+mani&egrave;re, et avec un tel effet, que ceux qui en &eacute;taient t&eacute;moins furent
+oblig&eacute;s de sortir avec le mal de c&#339;ur (<i>collo stomaco alterato</i>), comme
+s'ils eussent &eacute;t&eacute; r&eacute;ellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs
+dames, de celles qui assist&egrave;rent &agrave; cette f&ecirc;te.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse t&ecirc;te de satyre,
+la reine la fit voir &agrave; quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la
+crainte que cette t&ecirc;te ne f&ucirc;t une invention surnaturelle, qui avait la
+facult&eacute; d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour
+tout rapporter au roi ou &agrave; elle-m&ecirc;me. Cette explication leur inspira une
+telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer &agrave; parler, afin de
+n'&ecirc;tre point entendues par cette t&ecirc;te<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p>
+
+<p>Philippe IV fut tellement satisfait des repr&eacute;sentations donn&eacute;es par
+Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employ&eacute;s
+dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public &agrave; juger de
+ses &eacute;tonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entr&eacute;e, et gagna, dit
+Baldinucci<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>, plus de deux mille &eacute;cus. Cosimo ne se bornait pas &agrave;
+diriger les repr&eacute;sentations th&eacute;&acirc;trales: il composait des pi&egrave;ces
+burlesques, et jouait lui-m&ecirc;me, avec beaucoup de succ&egrave;s, les personnages
+les plus ridicules de ses pi&egrave;ces. Il conserva longtemps l'emploi
+d'ing&eacute;nieur du roi d'Espagne, et mourut &agrave; Madrid dans un &acirc;ge avanc&eacute;.</p>
+
+<p>Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au
+grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, &eacute;l&egrave;ve de Jean
+Bilivert, peintre, ing&eacute;nieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il
+dessinait tr&egrave;s-facilement &agrave; la plume, et r&eacute;ussissait &agrave; faire des charges
+ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>, amusait beaucoup le
+grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 d&eacute;cembre 1650, et
+s'achemina par G&ecirc;nes, o&ugrave; il fut re&ccedil;u avec honneur par les Spinola, qui
+le log&egrave;rent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le
+temps lui perm&icirc;t de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce s&eacute;jour &agrave;
+profit, en dessinant &agrave; la plume sur parchemin, pour ses illustres h&ocirc;tes,
+une <i>Suzanne au bain avec les vieillards</i>, figures qui avaient une palme
+de hauteur. &Agrave; son d&eacute;part, il re&ccedil;ut de nombreux cadeaux, entre autres du
+velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arriv&eacute; &agrave; Madrid, il eut
+bient&ocirc;t gagn&eacute; les bonnes gr&acirc;ces du roi, par son talent &agrave; disposer les
+d&eacute;corations de son th&eacute;&acirc;tre, et &agrave; faire mouvoir les machines. S'il faut
+en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne
+d&eacute;daignaient pas de l'aider eux-m&ecirc;mes &agrave; faire marcher, et &agrave; changer les
+d&eacute;corations &agrave; son coup de sifflet. Une com&eacute;die repr&eacute;sent&eacute;e &agrave; l'aide de
+ces auxiliaires, eut un tel succ&egrave;s, qu'il fallut la r&eacute;p&eacute;ter trente-six
+fois de suite, et le roi, en t&eacute;moignage de toute sa satisfaction,
+s'empressa d'offrir &agrave; Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du
+palais de Madrid, notre ing&eacute;nieur se distingua par sa pr&eacute;sence d'esprit,
+et sauva les b&acirc;timents voisins, en faisant la part du feu. Le roi
+l'ayant charg&eacute; de reconstruire ce qui avait &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;, il poussa les
+travaux avec une grande activit&eacute;, en sorte qu'au bout de six mois, tout
+&eacute;tait compl&egrave;tement r&eacute;par&eacute;. Il dessina aussi pour le roi des jardins,
+dans le go&ucirc;t de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, pr&egrave;s de
+Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui
+&eacute;tait alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne d&eacute;daigna
+pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit &agrave;
+Madrid. Apr&egrave;s avoir pass&eacute; six ann&eacute;es au service de Philippe IV, Baccio
+mourut des suites d'une saign&eacute;e, et l'on crut alors que cette op&eacute;ration
+avait &eacute;t&eacute; faite avec un fer empoisonn&eacute;, &agrave; l'instigation d'un de ses
+ennemis<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p>
+
+<p>Palomino rapporte<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>, qu'&agrave; son second voyage en Italie, ex&eacute;cut&eacute; en
+1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec
+Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager &agrave; venir en
+Espagne. Passeri<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>, qui a consacr&eacute; &agrave; ces deux artistes une notice
+d&eacute;taill&eacute;e, et qui a d&ucirc; &ecirc;tre mieux inform&eacute;, attribue au prince-cardinal,
+Jean-Charles de M&eacute;dicis, la conduite de la n&eacute;gociation qui attacha ces
+deux artistes au service de Philippe IV. Ils &eacute;taient tous deux Bolonais,
+et li&eacute;s de la plus &eacute;troite amiti&eacute;, &agrave; ce point qu'ils travaill&egrave;rent toute
+leur vie ensemble et aux m&ecirc;mes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli
+peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y
+disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils
+pr&eacute;paraient de concert et ex&eacute;cutaient en commun, et bient&ocirc;t leur
+r&eacute;putation s'&eacute;tendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord &agrave;
+Bologne, ensuite &agrave; Mod&egrave;ne, &agrave; Florence et &agrave; Rome, &agrave; Forli et dans
+beaucoup d'autres lieux, &eacute;glises, clo&icirc;tres, couvents, palais, villas.
+Dans toutes ces entreprises, ils montr&egrave;rent quelle puissance pouvait
+avoir une si compl&egrave;te union. Mitelli en a laiss&eacute; un touchant t&eacute;moignage
+&agrave; Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la
+maison de son camarade Colonna, et qui repr&eacute;sentaient des perspectives
+et des ornements dus &agrave; la fantaisie de son imagination<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>. Le m&ecirc;me
+artiste peignit &eacute;galement un grand nombre de d&eacute;corations pour les pi&egrave;ces
+repr&eacute;sent&eacute;es &agrave; Bologne: comme aussi des tableaux &agrave; la gouache, dont les
+figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans
+ce genre.</p>
+
+<p>Lorsque Mitelli et Colonna furent entr&eacute;s au service du roi d'Espagne, la
+premi&egrave;re &#339;uvre qu'ils entreprirent fut une fa&ccedil;ade dans le jardin de ce
+prince, avec trois perspectives peintes &agrave; la vo&ucirc;te, dans le palais m&ecirc;me
+&agrave; Madrid. Dans la premi&egrave;re, ils repr&eacute;sent&egrave;rent la <i>Chute de Pha&eacute;ton</i>;
+dans la seconde, l'<i>Aurore</i>, et dans la troisi&egrave;me, la <i>Nuit</i>. Ils
+peignirent ensuite dans le m&ecirc;me palais une grande salle octogone avec
+tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie
+d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charm&eacute; de ce beau travail,
+allait les voir &agrave; l'&#339;uvre deux fois par jour, et quelquefois m&ecirc;me
+montait sur l'&eacute;chafaudage o&ugrave; ils peignaient, et causait avec eux
+famili&egrave;rement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur
+et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut termin&eacute;,
+le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette
+salle sa premi&egrave;re audience de r&eacute;ception &agrave; l'ambassadeur de France, le
+duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de
+l'infante Marie-Th&eacute;r&egrave;se d'Autriche. Prot&eacute;g&eacute;s par le marquis d'Heliche,
+fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employ&eacute;s ensuite au
+<i>Buen Retiro</i>, o&ugrave; ils peignirent la vo&ucirc;te d'une loge. Ils en d&eacute;cor&egrave;rent
+les murailles lat&eacute;rales avec des ornements d'architecture, qu'ils
+dispos&egrave;rent en perspective fuyante, selon les r&egrave;gles de l'art, avec les
+proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et
+de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et diff&eacute;rents
+ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la
+vo&ucirc;te, o&ugrave; ils avaient peint une vue du ciel, ils repr&eacute;sent&egrave;rent
+l'<i>Aurore enlevant C&eacute;phale</i>. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour
+le m&ecirc;me marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage cr&eacute;&eacute; par son
+ing&eacute;nieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas &agrave;
+succomber &agrave; Madrid, en 1660, &agrave; l'&acirc;ge de cinquante et un ans, laissant
+dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a grav&eacute; &agrave;
+l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises
+et autres ornements d'architecture, estim&eacute; des ma&icirc;tres en cet
+art<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p>
+
+<p>Un autre artiste italien, plus c&eacute;l&egrave;bre que les pr&eacute;c&eacute;dents, Pietro
+Tacca<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>, de Carrare, sculpteur, fut &eacute;galement occup&eacute; par les rois
+Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut &eacute;l&egrave;ve de
+Jean de Bologne, et apr&egrave;s le d&eacute;part pour la France, en 1601, de son
+camarade Pietro Francavilla, il occupa la premi&egrave;re place dans l'atelier
+de son ma&icirc;tre, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services.
+Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas &agrave;
+acqu&eacute;rir une grande habilet&eacute; pour le dessin, le model&eacute;, le moulage et
+surtout la fonte des m&eacute;taux; car Jean de Bologne aimait &agrave; ex&eacute;cuter ses
+ouvrages en bronze. Apr&egrave;s sa mort, arriv&eacute;e &agrave; Florence le 14 ao&ucirc;t 1608,
+le Tacca fut jug&eacute; digne de le remplacer, comme statuaire en titre du
+grand-duc Cosme II, emploi dont il re&ccedil;ut le brevet officiel l'ann&eacute;e
+suivante. &Agrave; partir de cette &eacute;poque, il put &agrave; peine suffire aux commandes
+qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les
+parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commenc&eacute;, en 1604, le cheval
+sur lequel devait &ecirc;tre plac&eacute;e la statue de notre roi Henri IV: ce fut le
+Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage &eacute;tait enti&egrave;rement
+achev&eacute; en 1611; il fut envoy&eacute; en France, par Livourne, le 30 avril 1613,
+mais il ne parvint &agrave; Paris que vers la fin de juin 1614. Le pi&eacute;destal en
+marbre, destin&eacute; &agrave; recevoir la statue, avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cor&eacute; de bas-reliefs
+ex&eacute;cut&eacute;s par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les
+dessins du Cigoli. La reine Marie de M&eacute;dicis, dans une lettre du 10
+octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de
+la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, &laquo;laquelle &eacute;tait
+digne, disait-elle, de celui qu'elle repr&eacute;sentait.&raquo;&mdash;Cette statue, l'une
+des meilleures du statuaire, apr&egrave;s avoir fait l'ornement du Pont-Neuf
+pendant cent soixante-dix-huit ann&eacute;es, n'a pas trouv&eacute; gr&acirc;ce devant la
+barbarie r&eacute;volutionnaire de 1793.</p>
+
+<p>Le Tacca fut &eacute;galement charg&eacute; de terminer la statue &eacute;questre de Philippe
+III, que son ma&icirc;tre avait laiss&eacute; inachev&eacute;e. Elle fut envoy&eacute;e en Espagne
+en 1616, mais sans que le Tacca quitt&acirc;t Florence; il la confia aux soins
+d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait d&eacute;j&agrave; conduit en France
+celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivar&egrave;s ayant voulu faire
+couler en bronze une statue &eacute;questre colossale de Philippe IV, auquel il
+avait d&eacute;cern&eacute; le nom de Grand, fit &eacute;crire par ce prince &agrave; madame de
+Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger
+le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais
+il voulut faire lui-m&ecirc;me les frais de cette statue, qu'il se r&eacute;serva
+d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca re&ccedil;ut donc l'ordre de cesser tout
+autre travail, et de mettre la main &agrave; ses mod&egrave;les. Il les avait d&eacute;j&agrave;
+fort avanc&eacute;s, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui repr&eacute;senta
+qu'il serait fort agr&eacute;able au roi, de ne point voir le cheval dans la
+pose de ceux de toutes les autres statues &eacute;questres; c'est-&agrave;-dire, non
+comme s'il marchait au pas, mais comme s'il &eacute;tait lanc&eacute; au galop et se
+cabrait. Avant d'&eacute;tudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait
+pour impossible &agrave; ex&eacute;cuter, le Tacca voulut avoir un mod&egrave;le en petit du
+cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens &eacute;tait
+alors &agrave; Madrid, il &eacute;crivit dans cette ville, pour qu'il lui f&ucirc;t envoy&eacute;
+de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa
+une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle &eacute;taient
+repr&eacute;sent&eacute;s le cheval et la personne du roi, peints, d'apr&egrave;s nature, de
+la main m&ecirc;me de Rubens. Non satisfait de ce premier mod&egrave;le, le Tacca,
+pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un
+nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du m&ecirc;me
+artiste, portrait qui lui fut &eacute;galement envoy&eacute;<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p>
+
+<p>Restait l'ex&eacute;cution du cheval et de la statue, de grandeur colossale.
+Nous avons d&eacute;j&agrave; dit qu'on regardait alors comme impossible de faire
+tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derri&egrave;re, un cheval
+portant le poids &eacute;norme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus
+grande que nature. Les gens du m&eacute;tier &eacute;taient unanimes pour dire que,
+dans cette attitude, le cheval portant &agrave; faux, ne pourrait se tenir en
+&eacute;quilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette appr&eacute;hension,
+car, pour r&eacute;soudre la difficult&eacute;, il n'h&eacute;sita pas &agrave; s'adresser au
+c&eacute;l&egrave;bre Galil&eacute;e, le plus savant math&eacute;maticien et g&eacute;om&egrave;tre de sa patrie
+et de son si&egrave;cle. Cet homme illustre sugg&eacute;ra au sculpteur un moyen
+facile de r&eacute;soudre le probl&egrave;me, sans qu'il y par&ucirc;t, et sans nuire &agrave; la
+beaut&eacute; de l'&#339;uvre: il fit poser les jambes de derri&egrave;re du cheval sur un
+plan carr&eacute;, &eacute;tabli de biais, &agrave; l'un des c&ocirc;t&eacute;s duquel il fixa une poutre
+ou forte barre de fer, qui s'&eacute;tendait dans presque toute la longueur du
+cheval, et s'enfon&ccedil;ait en terre, pour emp&ecirc;cher que la t&ecirc;te et les pieds
+de devant n'entra&icirc;nassent et ne fissent renverser la partie post&eacute;rieure
+du cheval ainsi que le cavalier<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>. Le Tacca, de son c&ocirc;t&eacute;, combina le
+poids des diverses parties de son groupe, de mani&egrave;re &agrave; en &eacute;quilibrer
+l'assiette. La statue, &eacute;tant heureusement termin&eacute;e, fut expos&eacute;e &agrave;
+Florence dans la maison de l'artiste, au grand &eacute;tonnement de ses
+envieux, et &agrave; l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur
+ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussit&ocirc;t apr&egrave;s
+l'ach&egrave;vement de son &#339;uvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a> donne &agrave;
+entendre que sa fin fut h&acirc;t&eacute;e par les contrari&eacute;t&eacute;s qu'il &eacute;prouvait
+depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut
+inhum&eacute; avec honneur &agrave; l'<i>Annunziata</i>, dans la m&ecirc;me chapelle et dans le
+m&ecirc;me lieu que son ma&icirc;tre Jean de Bologne<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
+
+<p>Ce fut son fils a&icirc;n&eacute; Ferdinand, qui avait &eacute;tudi&eacute; la sculpture et la
+fonte sous la direction de son p&egrave;re, qui fut charg&eacute; de conduire la
+statue &eacute;questre de Philippe IV &agrave; Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne,
+au nom du grand-duc, et la pla&ccedil;a, en 1641, sur le pi&eacute;destal qui lui
+avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; devant la fa&ccedil;ade principale du Buen Retiro, d'o&ugrave; elle
+a &eacute;t&eacute; &eacute;loign&eacute;e en 1844, pour &ecirc;tre report&eacute;e sur la place spacieuse, en
+face du palais de Philippe V. &Agrave; cette &eacute;poque, on a ajout&eacute; deux
+bas-reliefs, dispos&eacute;s sur les principaux c&ocirc;t&eacute;s du pi&eacute;destal. L'un
+repr&eacute;sente Philippe IV donnant une m&eacute;daille &agrave; Velasquez; l'autre
+rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
+
+<p>Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'&eacute;tonnement
+que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier port&eacute; sur un
+cheval qui se cabre, elle m&eacute;rite encore de fixer l'attention des
+amateurs, &agrave; cause de ses belles formes et du fini de son ex&eacute;cution. Que
+ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donn&eacute; le mod&egrave;le au statuaire
+florentin, toujours est-il que celui-ci &agrave; parfaitement rendu l'id&eacute;e du
+ma&icirc;tre. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre,
+que les modernes aient coul&eacute; en bronze jusqu'&agrave; ce jour.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.&mdash;Jos&eacute;
+Ribera.&mdash;Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco
+Collant&egrave;s; Alonso Cano; don Bartolom&egrave; Estevan Murillo; Juan
+Martines Munta&ntilde;&egrave;s.</p></div>
+
+<p class="date">1621&mdash;1665</p>
+
+
+<p>Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes
+&eacute;trangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils
+encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus
+marqu&eacute;e, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'&eacute;clat
+de ce r&egrave;gne. Velasquez est un exemple frappant de la protection
+extraordinaire que le roi et son favori aimaient &agrave; r&eacute;pandre sur les
+hommes d'un v&eacute;ritable m&eacute;rite; mais cet exemple n'est pas le seul &agrave;
+citer.</p>
+
+<p>Ribera, bien qu'il ne v&eacute;c&ucirc;t pas en Espagne, et que son caract&egrave;re
+fougueux sembl&acirc;t le tenir &eacute;loign&eacute; de la faveur royale, ressentit
+n&eacute;anmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivar&egrave;s. On
+sait qu'il s'&eacute;tait fix&eacute; &agrave; Naples, o&ugrave; son talent le mit bient&ocirc;t en grande
+r&eacute;putation. Le comte de Monterey, beau-fr&egrave;re d'Olivar&egrave;s, vice-roi, le
+logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son ma&icirc;tre,
+et lui procura dans Naples m&ecirc;me des travaux consid&eacute;rables. Ribera
+ex&eacute;cuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer
+ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, &agrave;
+Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une tr&egrave;s-belle <i>Conception</i>,
+un <i>Saint Augustin</i> et un <i>Saint Janvier</i><a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>. Mais, ce qui fait encore
+plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait &agrave; Ribera
+ne l'emp&ecirc;cha pas de prendre sous sa protection sp&eacute;ciale le timide
+Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger,
+par leurs menaces, l'artiste bolonais &agrave; laisser inachev&eacute;e la coupole du
+tr&eacute;sor de Saint-Janvier, qu'il s'&eacute;tait oblig&eacute; d'achever dans un d&eacute;lai
+fix&eacute;, ainsi que nous l'avons racont&eacute; ailleurs<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>. Mais, apr&egrave;s le
+remplacement de Monterey par le duc de M&eacute;dina de las Torres, le
+Zampieri, pers&eacute;cut&eacute; et domin&eacute; par la peur d'&ecirc;tre assassin&eacute;, s'enfuit
+furtivement de Naples, et laissa le champ libre &agrave; ses ennemis<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>.
+Lanfranc, qui le rempla&ccedil;a en 1641 dans les travaux de la coupole de
+Saint-Janvier, pour gagner les bonnes gr&acirc;ces du duc, fit le portrait de
+sa femme<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>; mais bient&ocirc;t Ribera reprit le dessus et r&eacute;gna en ma&icirc;tre &agrave;
+Naples, jusqu'&agrave; sa mort, arriv&eacute;e dans cette ville en 1656. Cet artiste
+excellait &agrave; rendre les sc&egrave;nes vulgaires &agrave; la mani&egrave;re du Carravage, son
+ma&icirc;tre. Mais, lorsqu'il voulait s'&eacute;lever jusqu'&agrave; la repr&eacute;sentation de
+sujets tir&eacute;s de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait
+trop les types grossiers qui lui servaient de mod&egrave;les. Aussi, malgr&eacute;
+l'&eacute;clat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent
+compl&egrave;tement d'id&eacute;al, d&eacute;faut &agrave; peu pr&egrave;s g&eacute;n&eacute;ral &agrave; toute l'&eacute;cole
+espagnole.</p>
+
+<p>Francisco de Herrera, surnomm&eacute; le Vieux, peintre, architecte et
+statuaire en bronze, naquit &agrave; S&eacute;ville, et, selon Palomino<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>, fut
+&eacute;l&egrave;ve de Pacheco; il a beaucoup travaill&eacute; dans cette ville, o&ugrave; il resta
+jusqu'en 1640. On a racont&eacute;<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a> qu'il avait &eacute;t&eacute; accus&eacute; de fabrication
+de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en consid&eacute;ration de son
+tableau de <i>Saint-Hermenegildo</i>, dans l'&eacute;glise de ce nom, &agrave; S&eacute;ville, lui
+avait fait gr&acirc;ce, dans une excursion qu'il fit en 1624 &agrave; travers
+l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta S&eacute;ville en 1640, et
+vint se fixer &agrave; Madrid, o&ugrave; il travailla beaucoup pour les &eacute;glises, les
+couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication d&eacute;taill&eacute;e de ses
+&#339;uvres. Il peignait &agrave; fresque avec une facilit&eacute; singuli&egrave;re, qui rappelle
+quelquefois la mani&egrave;re du Tintoret. Herrera emp&acirc;tait tellement ses
+toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la
+couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute id&eacute;e de
+son talent<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>. Il a grav&eacute; lui-m&ecirc;me quelques-unes de ses compositions.
+Herrera le Vieux mourut &agrave; Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut
+peintre du roi, architecte et inspecteur principal (<i>maestro mayor</i>),
+des &#339;uvres royales.</p>
+
+<p>Ce fils &eacute;tait un artiste d'un grand talent, comme son p&egrave;re; il avait
+&eacute;tudi&eacute; &agrave; Rome, et il excellait &agrave; peindre des sujets de p&ecirc;che, ce qui lui
+avait fait donner dans cette ville le surnom de l'<i>Espagnol aux
+poissons</i>. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement,
+comme les autres artistes de ce pays, &agrave; la peinture des sujets
+religieux. En sa qualit&eacute; d'architecte, il fit un grand nombre de
+retables pour les principaux autels des &eacute;glises de S&eacute;ville et de Madrid,
+et les ornements dont il les d&eacute;cora furent extr&ecirc;mement admir&eacute;s. Il les
+enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur
+ouvrage, <i>Saint-Hermenegildo</i>, fut peint et plac&eacute; par lui dans le
+retable du ma&icirc;tre-autel des Carm&eacute;lites d&eacute;chauss&eacute;es de Madrid<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p>
+
+<p>Il ne para&icirc;t pas que Herrera le Jeune ait &eacute;t&eacute; dans les bonnes gr&acirc;ces du
+comte-duc, si l'on ajoute foi &agrave; l'anecdote suivante, racont&eacute;e par
+Palomino<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>. Olivar&egrave;s l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses
+tableaux, et lui avait demand&eacute; d'exposer les meilleurs, afin qu'il p&ucirc;t
+en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'&eacute;tait empress&eacute; de faire.
+Cependant, le comte-duc &eacute;tant venu, se mit &agrave; les critiquer, et en
+choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Bless&eacute; de cette
+mani&egrave;re d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au
+milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques
+roses, pr&eacute;f&egrave;re cueillir une t&ecirc;te de chardon qui le rend fier et joyeux.
+L'artiste avait compos&eacute; ce tableau dans l'intention de l'offrir au
+comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui &eacute;tait
+fort prudent, dit Palomino, lui repr&eacute;senta les f&acirc;cheuses cons&eacute;quences
+qui pourraient en r&eacute;sulter pour lui; il r&eacute;solut donc de garder cette
+toile, et d'offrir &agrave; Olivar&egrave;s un autre ouvrage. Suivant Palomino,
+Herrera le Jeune mourut &agrave; Madrid, en 1685, &agrave; l'&acirc;ge de soixante-trois
+ans<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p>
+
+<p>Francisco Collant&egrave;s, n&eacute; &agrave; Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses
+vues de la campagne ne se bornaient pas &agrave; la repr&eacute;sentation de la nature
+morte: il savait les animer par des sc&egrave;nes tir&eacute;es de l'&Eacute;criture sainte.
+C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une <i>R&eacute;surrection des
+Morts</i>, trait&eacute;e d'une mani&egrave;re vigoureuse, et dans laquelle il s'est
+inspir&eacute; de la vision d'&Eacute;z&eacute;chiel. &laquo;On y voit, dit le Catalogue du mus&eacute;e
+de Madrid, o&ugrave; ce tableau est maintenant expos&eacute;<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>, sur un fond tout
+couvert de grandes fabriques en ruine, dont les d&eacute;bris sont sem&eacute;s sur le
+sol, la terrible sc&egrave;ne de la fin du monde et de l'an&eacute;antissement de
+l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs s&eacute;pulcres, envelopp&eacute;s
+de leurs linceuls, et dirigent leurs regards &eacute;tonn&eacute;s vers l'&eacute;clat
+sinistre qui appara&icirc;t dans le ciel.&raquo; Ce tableau, selon Palomino<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>,
+rempli d'imagination, est ex&eacute;cut&eacute; avec une grande habilet&eacute;. Suivant le
+m&ecirc;me biographe, Collant&egrave;s peignait aussi des sc&egrave;nes famili&egrave;res de
+boutiques et de cabarets (<i>bodegoncillos</i>); et il d&eacute;clare en avoir vu
+plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collant&egrave;s
+mourut &agrave; Madrid, en 1656, &agrave; l'&acirc;ge de cinquante-sept ans.</p>
+
+<p>Parmi les artistes espagnols qui v&eacute;curent du temps de Philippe IV,
+Palomino cite encore Pedro Obregon, &eacute;l&egrave;ve de Carducho, Bartolommeo
+Roman, Juan Van der Hamer y L&eacute;on et Juan de la Curte, tous de Madrid.
+Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est expos&eacute; au <i>Real Museo</i>,
+nous nous bornerons &agrave; indiquer leurs noms, en renvoyant &agrave; Palomino
+pour avoir quelques explications sur leurs travaux.</p>
+
+<p>Nous nous arr&ecirc;terons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte,
+et l'une des gloires de l'&eacute;cole espagnole, dont le nom et les &#339;uvres ne
+sont point ignor&eacute;s de ce c&ocirc;t&eacute; des Pyr&eacute;n&eacute;es.</p>
+
+<p>Alonso Cano naquit &agrave; Grenade, en 1600, et apprit les &eacute;l&eacute;ments
+d'architecture de Michel Cano, son p&egrave;re; plus tard, il &eacute;tudia la
+peinture &agrave; S&eacute;ville, dans l'atelier de Pacheco, peut-&ecirc;tre avec Velasquez,
+o&ugrave; il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses &eacute;tudes dans
+l'&eacute;cole de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. D&egrave;s
+l'&acirc;ge de vingt-quatre ans, il peignit &agrave; S&eacute;ville plusieurs tableaux pour
+des couvents et des &eacute;glises. Il fit, &agrave; la m&ecirc;me &eacute;poque, pour la ville de
+Nebrij&agrave;, dans la cath&eacute;drale, un grand retable, pour lequel il ex&eacute;cuta de
+sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent
+beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier
+celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>. Sa
+r&eacute;putation parvint bient&ocirc;t &agrave; la cour, et le comte-duc le fit venir &agrave;
+Madrid. C'est alors que, plac&eacute; sur un plus vaste th&eacute;&acirc;tre, il donna des
+preuves d'un g&eacute;nie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers
+ouvrages, fut le c&eacute;l&egrave;bre tableau du <i>Miracle du puits de Saint-Isidore</i>,
+plac&eacute; dans le second compartiment du ma&icirc;tre-autel de l'&eacute;glise
+paroissiale de cette ville; &laquo;peinture, dit Palomino, ex&eacute;cut&eacute;e avec
+tant de gr&acirc;ce, dessin&eacute;e et colori&eacute;e avec tant de beaut&eacute;, qu'elle est
+elle-m&ecirc;me un vrai miracle.&raquo; Voulant lui t&eacute;moigner sa haute satisfaction,
+Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivar&egrave;s,
+inspecteur ou architecte principal (<i>maestro major</i>) des &#339;uvres royales,
+et bient&ocirc;t apr&egrave;s il lui conf&eacute;ra le titre de peintre du roi, en le
+choisissant comme ma&icirc;tre de dessin de l'infant don Balthazar Carlos.
+Palomino<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a> raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine <i>minor</i>
+de la cath&eacute;drale de Grenade, canonicat qui valait une pr&eacute;bende ou
+b&eacute;n&eacute;fice eccl&eacute;siastique, et qu'il r&eacute;pondit au chapitre qui lui faisait
+des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: &laquo;Si ce peintre
+&eacute;tait un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archev&ecirc;que de
+Tol&egrave;de? Je puis faire des chanoines autant et comme il me pla&icirc;t; mais
+Dieu seul peut faire un Alonso Cano.&raquo; Les &#339;uvres de ce ma&icirc;tre &eacute;taient
+r&eacute;pandues dans toute l'Espagne, particuli&egrave;rement dans l'Andalousie, &agrave;
+Valence, &agrave; Tol&egrave;de, Alcala de Henar&egrave;s et &agrave; Grenade o&ugrave; il mourut, en 1676,
+&agrave; soixante-seize ans. Le mus&eacute;e de Madrid en poss&egrave;de un certain nombre,
+qui donnent une haute id&eacute;e de son g&eacute;nie. Moins fougueux que Ribera,
+moins suave que Murillo, il brille par une grande puret&eacute; de dessin, une
+na&iuml;vet&eacute; toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop
+admirer.</p>
+
+<p>Don Bartolomeo Estevan Murillo, est &eacute;galement au nombre des artistes qui
+rendirent c&eacute;l&egrave;bre le r&egrave;gne de Philippe IV. Il naquit en 1613 &agrave; Pilas,
+ville &eacute;loign&eacute;e de cinq lieues de S&eacute;ville, et fut &eacute;l&egrave;ve de Juan de
+Castillo. Ayant appris de ce ma&icirc;tre tout ce qu'il pouvait enseigner,
+pour s'exercer la main<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a> et s'habituer aux grandes compositions, il
+se mit &agrave; peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux
+destin&eacute;s, comme cargaison, &agrave; l'Am&eacute;rique. Il passa ensuite &agrave; Madrid, o&ugrave;,
+avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes
+les peintures remarquables, alors en tr&egrave;s-grand nombre, que renfermait
+l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et
+dans les collections particuli&egrave;res. Il copia beaucoup d'ouvrages de
+Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour am&eacute;liorer
+son coloris: il ne d&eacute;daigna pas non plus de dessiner les statues que
+renfermaient les palais royaux. Enfin, il &eacute;tudia sous la direction de
+Velasquez, dont la grande mani&egrave;re et la correction lui furent
+tr&egrave;s-profitables. Il retourna ensuite &agrave; S&eacute;ville, o&ugrave; il passa la plus
+grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses d&eacute;buts,
+comme ceux de Velasquez, aient &eacute;t&eacute; encourag&eacute;s soit par le roi, soit par
+Olivar&egrave;s. Murillo n'a jamais visit&eacute; l'Italie; c'est donc, comme notre
+Lesueur, un artiste enti&egrave;rement de son pays. Aussi, Palomino, tr&egrave;s-fier,
+en bon Espagnol, du g&eacute;nie du chef de l'&eacute;cole de S&eacute;ville, fait
+remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas
+besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques,
+les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, &agrave; l'aide
+desquels il leur &eacute;tait facile d'acqu&eacute;rir toutes les connaissances qu'un
+artiste peut d&eacute;sirer.&mdash;Nous n'avons point &agrave; faire ici l'&eacute;loge de
+Murillo: son g&eacute;nie brille d'un vif &eacute;clat au-dessus de presque tous les
+peintres, ses compatriotes. On peut m&ecirc;me dire qu'il n'a pas d'&eacute;gal en
+Espagne, dans les grandes compositions tir&eacute;es de la Bible, de l'&Eacute;vangile
+ou de la Vie des saints, telles que son <i>Mo&iuml;se frappant le rocher</i>; sa
+<i>Multiplication des pains dans le d&eacute;sert</i>, et son <i>Extase de saint
+Antoine de Padoue</i><a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>. Il est incomparable pour rendre l'&eacute;tat
+extatique qu'il pr&ecirc;te &agrave; plusieurs de ses saints, comme aussi pour
+&eacute;clairer et repr&eacute;senter les sc&egrave;nes de visions miraculeuses. L'ordre de
+ses compositions, l'harmonie qui r&egrave;gne dans toutes leurs parties, la
+douceur, la suavit&eacute;, la transparence de son pinceau, font des tableaux
+de ce grand artiste des &#339;uvres &agrave; part dans l'art espagnol, o&ugrave; l'on
+rencontre quelquefois l'id&eacute;al exprim&eacute; avec la sublimit&eacute; des Italiens les
+plus purs. Mais ce n'est pas cette qualit&eacute; qu'il faut chercher dans ses
+ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique
+ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux repr&eacute;sent&eacute;s par ses
+compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans
+toute sa v&eacute;rit&eacute;. Murillo ex&eacute;cuta ses &#339;uvres les plus remarquables de
+1660 &agrave; 1685, alors qu'il &eacute;tait dans toute la maturit&eacute; de l'&acirc;ge et du
+talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au r&egrave;gne de
+Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a
+donn&eacute; les plus grandes marques de son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Sans vouloir &eacute;tablir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et
+rabaisser l'un aux d&eacute;pens de l'autre, ce que nous croirions indigne du
+respect que l'on doit &agrave; deux hommes d'une si prodigieuse sup&eacute;riorit&eacute;,
+nous ne pouvons nous emp&ecirc;cher de dire que le talent de Murillo fut
+beaucoup moins vari&eacute; que celui de son ma&icirc;tre.&mdash;Tandis que Velasquez
+excelle &agrave; la fois dans le portrait, le paysage, les sc&egrave;nes famili&egrave;res et
+triviales, les repr&eacute;sentations de sujets <i>di mezzo carattere</i>, tels que
+ses <i>Hilanderas</i> et ses <i>Meninas</i>, enfin les tableaux de saintet&eacute;,
+Murillo a concentr&eacute; presque tout son g&eacute;nie &agrave; peindre des sujets
+chr&eacute;tiens, entra&icirc;n&eacute; sans doute &agrave; la recherche de l'id&eacute;al, qui
+l'&eacute;loignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec
+justesse<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>: &laquo;que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le
+peintre du ciel.&raquo; Mais quelle gloire, pour un seul r&egrave;gne, d'avoir
+poss&eacute;d&eacute; ces deux artistes, accompagn&eacute;s de Ribera et d'Alonzo Cano, et
+d'avoir &eacute;galement profit&eacute; du g&eacute;nie de Rubens! Il faut remonter aux
+plus grandes &eacute;poques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable
+r&eacute;union d'hommes de g&eacute;nie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne
+cr&eacute;&egrave;rent pas ces talents prodigieux; mais, comme les M&eacute;dicis &agrave; Florence,
+comme Jules II et L&eacute;on X &agrave; Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en
+France, ils contribu&egrave;rent puissamment, par des encouragements donn&eacute;s &agrave;
+propos, au d&eacute;veloppement extraordinaire que l'art de la peinture prit en
+Espagne pendant la premi&egrave;re moiti&eacute; du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, et &agrave; l'&eacute;clat
+qu'il r&eacute;pandit sur ce pays.</p>
+
+<p>Bien que la statuaire ne brill&acirc;t pas au m&ecirc;me degr&eacute;, il ne faut pas
+oublier n&eacute;anmoins que la sculpture en bois fut &eacute;galement tr&egrave;s-cultiv&eacute;e
+sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques
+retables des cath&eacute;drales, des &eacute;glises et des couvents, permettaient aux
+artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des
+statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres &#339;uvres
+de cet art particulier &agrave; l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs
+de ce pays appellent la <i>Talla</i>. Parmi les artistes qui se livraient
+avec un v&eacute;ritable talent &agrave; ce genre de sculpture, on doit citer en
+premi&egrave;re ligne Juan-Martin&egrave;s Munta&ntilde;&egrave;s, de S&eacute;ville. Si l'on en croit la
+tradition, ce <i>tallador</i> ne se bornait pas &agrave; travailler le bois; il
+&eacute;tait &eacute;galement fondeur en bronze, et c'est &agrave; lui qu'on attribue, ainsi
+que nous l'avons rapport&eacute;, les mod&egrave;les en petit de la statue &eacute;questre de
+Philippe IV, que le Tacca ex&eacute;cuta en grand &agrave; Florence, comme on l'a vu
+plus haut<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>. Palomino<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a> cite de Munta&ntilde;&egrave;s une statue de
+J&eacute;sus-Christ, nomm&eacute;e la <i>Passion</i>, qui se trouvait de son temps
+(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de S&eacute;ville, &laquo;laquelle,
+dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle r&eacute;chauffe la d&eacute;votion
+des c&#339;urs les plus ti&egrave;des...&raquo; Il cite &eacute;galement d'autres figures de ce
+ma&icirc;tre, dont il fait un si grand &eacute;loge. Mais nous devons faire
+remarquer, qu'il en est de Munta&ntilde;&egrave;s comme de tous les autres statuaires
+espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspir&eacute; soit par la mythologie, soit
+par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berrugu&egrave;te travailla bien
+&agrave; Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier
+mod&egrave;le en cire qui ait &eacute;t&eacute; fait du Laocoon pour le jeter en bronze<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>;
+mais, rentr&eacute; en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquit&eacute;,
+pour traiter exclusivement des sujets autoris&eacute;s par la religion
+catholique, et cet exemple a &eacute;t&eacute; suivi par tous les sculpteurs espagnols
+jusque vers le milieu du dernier si&egrave;cle. Munta&ntilde;&egrave;s mourut &agrave; S&eacute;ville en
+1640.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV,
+et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une
+faveur toute sp&eacute;ciale, ils ne repoussaient point les autres, et se
+montraient dispos&eacute;s &agrave; prot&eacute;ger tous ceux qui donnaient des marques d'un
+v&eacute;ritable talent.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Disgr&acirc;ce du comte-duc d'Olivar&egrave;s.&mdash;Histoire de son fils naturel
+Julien, d'apr&egrave;s le p&egrave;re Camillo Guidi.&mdash;Velasquez reste fid&egrave;le au
+comte-duc.&mdash;Portrait inachev&eacute; de Julien.</p></div>
+
+<p class="date">1643&mdash;1645</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des
+inimiti&eacute;s irr&eacute;conciliables, qu'on arrive au pouvoir supr&ecirc;me, et qu'on
+est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre
+d'ann&eacute;es. Ind&eacute;pendamment des causes naturelles qui font que l'homme est
+dispos&eacute; &agrave; consid&eacute;rer son ma&icirc;tre comme son ennemi, les &eacute;v&eacute;nements qui se
+succ&egrave;dent avec le cours des ann&eacute;es, l'impr&eacute;vu qui joue un si grand r&ocirc;le
+dans ce monde, sont autant d'&eacute;l&eacute;ments qui conspirent contre la dur&eacute;e de
+toute puissance humaine. &Agrave; une &eacute;poque et dans un pays o&ugrave; l'influence des
+grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalit&eacute;s,
+d'autant plus &agrave; craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en
+amortir le choc, s'ajoutaient &agrave; ces causes g&eacute;n&eacute;rales d'opposition. Sous
+un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la
+faveur du prince: de l&agrave; les intrigues, les men&eacute;es, les influences
+souterraines qui assi&eacute;geaient les rois d'Espagne, depuis que
+Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes cort&egrave;s. Olivar&egrave;s le
+savait bien; aussi, pour assurer son cr&eacute;dit, avait-il pris soin
+d'&eacute;loigner de Philippe IV toutes les personnes, m&ecirc;me la reine
+Isabelle, qu'il soup&ccedil;onnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur.
+Depuis qu'il avait &eacute;pargn&eacute; au roi tout embarras, toute pr&eacute;occupation de
+gouvernement, le comte-duc, engag&eacute; dans des guerres difficiles et
+plac&eacute;es sur des th&eacute;&acirc;tres &eacute;loign&eacute;s, avait vainement lutt&eacute; contre les
+attaques de ses ennemis. Il avait laiss&eacute; perdre successivement &agrave;
+l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et
+tous les pays adjacents &agrave; cette vaste c&ocirc;te; de plus, tout le Br&eacute;sil,
+l'&icirc;le de Terceira, le royaume de Portugal, la principaut&eacute; de Catalogne,
+le comt&eacute; de Roussillon, toute la Comt&eacute; de Bourgogne, de D&ocirc;le et de
+Besan&ccedil;on, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le
+Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de
+Sicile et le duch&eacute; de Milan, pressur&eacute;s par des exactions intol&eacute;rables,
+ne tenaient plus &agrave; l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole
+n'avait pas &eacute;t&eacute; mieux trait&eacute;e, et l'on estimait &agrave; plus de deux cents le
+nombre des navires, galions et autres, enlev&eacute;s et d&eacute;truits, dans l'Oc&eacute;an
+et la M&eacute;diterran&eacute;e, par les Hollandais, les Anglais et les Fran&ccedil;ais.
+L'Espagne &eacute;tait accabl&eacute;e d'imp&ocirc;ts de toutes sortes, et les populations,
+fatigu&eacute;es de tant de d&eacute;sastres, aspiraient &agrave; un changement de
+ma&icirc;tre<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Cependant, toutes ces causes r&eacute;unies d'impopularit&eacute;
+n'auraient peut-&ecirc;tre pas amen&eacute; la chute du favori, s'il ne s'&eacute;tait pas
+compromis lui-m&ecirc;me aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et
+particuli&egrave;rement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils
+l&eacute;gitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse.
+Voici en quels termes le P&egrave;re Camille Guidi, religieux dominicain,
+r&eacute;sident &agrave; la cour de Madrid pour le duc de Mod&egrave;ne, raconte cette
+histoire, qui a tout l'int&eacute;r&ecirc;t d'un roman<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>: &laquo;.....Le troisi&egrave;me et
+peut-&ecirc;tre le plus douloureux effet pour le comte de sa disgr&acirc;ce
+inattendue, est la mis&eacute;rable condition dans laquelle reste son b&acirc;tard
+l&eacute;gitime, lequel avait &eacute;t&eacute; jug&eacute; indigne de cette grandeur &agrave; laquelle son
+p&egrave;re putatif l'avait &eacute;lev&eacute;. Et, parce que cette histoire est un
+&eacute;v&eacute;nement qui excite la plus grande curiosit&eacute; qui puisse parvenir
+jusqu'&agrave; un esprit d&eacute;sireux d'anecdotes singuli&egrave;res, il m'a paru
+convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un
+livre tout entier, pour pouvoir en faire conna&icirc;tre exactement toutes les
+circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se
+trouvant &agrave; Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang
+parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant &agrave; la
+noblesse, ne fut pas exempte des pers&eacute;cutions qu'endurent sans rel&acirc;che
+dans cette cour les personnes d'une &eacute;clatante beaut&eacute;. Pour obtenir, &agrave;
+Madrid, la possession des belles, m&ecirc;me des plus grandes dames, on ne
+conna&icirc;t d'autre moyen que l'emploi de l'or. &Agrave; cette &eacute;poque, don
+Francisco di Valcaz, <i>alcade di cela</i>, et de la cour, ce qui est ce
+qu'on peut d&eacute;sirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce
+pays, jouissait d'une grande autorit&eacute; et d'immenses richesses. Quoique
+mari&eacute;, il entretint &agrave; ses frais la maison et la personne de la dame, et,
+&agrave; l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes
+sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait
+alors le tribut &agrave; la fragilit&eacute; humaine, eut un caprice pour cette femme.
+Un fils naquit, lequel fut r&eacute;put&eacute; fils de l'alcade, par la raison que la
+plante avait pouss&eacute; sur le terrain qu'il avait achet&eacute; avec son argent.
+Mais, parce qu'il s'&eacute;tait aper&ccedil;u que d'autres que lui labouraient son
+champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en
+conscience, il ne consid&eacute;rait pas comme sien. &Agrave; son bapt&ecirc;me, le gar&ccedil;on
+fut nomm&eacute; Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de
+la m&egrave;re, et tr&egrave;s-mal &eacute;lev&eacute;. Arriv&eacute; &agrave; l'&acirc;ge de dix-huit ans, sa m&egrave;re
+&eacute;tant morte, il se trouva aussi sans p&egrave;re. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute; du malheur de sa
+naissance, il supplia l'alcade de le reconna&icirc;tre pour son fils, afin
+qu'il ne rest&acirc;t pas dans le monde priv&eacute; de p&egrave;re et sans nom, protestant
+qu'il n'avait aucune pr&eacute;tention &agrave; sa succession, mais qu'&agrave; l'aide du
+seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'&eacute;p&eacute;e.
+L'alcade ne consentit &agrave; cette proposition qu'au moment de mourir, pour
+donner satisfaction &agrave; l'opinion du monde, plut&ocirc;t qu'aux r&eacute;clamations de
+sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait
+&ecirc;tre attribu&eacute;e non-seulement au comte, mais &agrave; beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;Sous ce nom de Julien de Valcaz, le gar&ccedil;on passa aux Indes, o&ugrave;, par
+suite d'un grand nombre de m&eacute;faits commis au Mexique, il fut condamn&eacute;
+aux gal&egrave;res. Mais, parce que le vice-roi &eacute;tait tr&egrave;s-li&egrave; avec l'alcade
+qui s'&eacute;tait reconnu son p&egrave;re, il obtint facilement gr&acirc;ce. Il revint &agrave;
+Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en
+Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne &agrave;
+l'&acirc;ge de vingt-cinq ans. Son esprit &eacute;tait vif, mais sa mani&egrave;re de vivre
+&eacute;tait si d&eacute;grad&eacute;e que, fr&eacute;quentant les cabarets, il ne put jamais
+oublier le mauvais lieu o&ugrave; il &eacute;tait n&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des h&eacute;ritiers de
+son nom<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Il se souvint alors que Julien &eacute;tait n&eacute; &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il
+courait apr&egrave;s les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader
+qu'il &eacute;tait son fils. Le bruit s'en r&eacute;pandit dans Madrid; c'est pourquoi
+Julien &eacute;tant sur le point d'&eacute;pouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les
+portes n'&eacute;taient jamais ferm&eacute;es, m&ecirc;me aux plus vils taverniers, elle
+protesta... qu'il f&icirc;t bien attention &agrave; ce qu'il allait faire, parce
+qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivar&egrave;s, et qu'elle
+ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionn&eacute; &agrave; sa position.
+Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage
+fut c&eacute;l&eacute;br&eacute; par le cur&eacute; de la paroisse, dans la maison de la m&egrave;re
+d'Isabelle.</p>
+
+<p>&laquo;En 1641, dans le mois de novembre, &agrave; l'improviste et &agrave; la stup&eacute;faction
+du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte
+public et authentique Julien pour son fils. Dans le m&ecirc;me acte, il ne le
+nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, h&eacute;ritier du comt&eacute;
+d'Olivar&egrave;s, et, en outre, du duch&eacute; de San-Lucar, quand il plairait au
+roi, en consid&eacute;ration de ses services, de l'en investir; car le titre de
+duc de Castille ne se conf&egrave;re pas sans l'investiture.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte fit part de cette d&eacute;claration aux ambassadeurs et aux grands
+d'Espagne. Cette base &eacute;tablie, non sans d&eacute;go&ucirc;t et mortification de la
+part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec
+une des principales h&eacute;riti&egrave;res d'Espagne. Il jeta les yeux sur la
+premi&egrave;re dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du conn&eacute;table
+de Castille, lequel ne le c&egrave;de &agrave; personne en noblesse, puisqu'il se
+vante de compter parmi ses anc&ecirc;tres cinq quartiers royaux.</p>
+
+<p>&laquo;Pour conclure ce mariage, il &eacute;tait n&eacute;cessaire de rompre le premier, et
+d&eacute;j&agrave; on avait rempli toutes les formalit&eacute;s &agrave; Rome, aupr&egrave;s du pape,
+lequel donna tous pouvoirs &agrave; l'&eacute;v&ecirc;que d'Avila, pour conduire cette grave
+n&eacute;gociation. La femme r&eacute;clama, et fit, par protestations et
+assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient d&eacute;montrer que
+son mariage &eacute;tait parfaitement valable. Mais le bon &eacute;v&ecirc;que fut d'une
+opinion contraire, par cette seule raison que le cur&eacute; (qui avait b&eacute;ni le
+mariage), n'&eacute;tait pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant &eacute;t&eacute;
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; dans la maison de la m&egrave;re, qui d&eacute;pendait d'une paroisse
+diff&eacute;rente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, s&eacute;par&eacute;e du
+domicile de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; ces raisons, les th&eacute;ologiens d'une conscience nette r&eacute;pondirent que
+la fille n'ayant pas &eacute;t&eacute; &eacute;mancip&eacute;e par sa m&egrave;re, parce qu'on ne les
+consid&egrave;re jamais comme &eacute;mancip&eacute;es &agrave; moins qu'elles ne soient &eacute;tablies,
+on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la m&egrave;re f&ucirc;t diff&eacute;rent de
+celui de la fille; c'est pourquoi le cur&eacute; tr&egrave;s-l&eacute;gitime de la m&egrave;re,
+&eacute;tait &eacute;galement celui tr&egrave;s-l&eacute;gitime de la fille; d'o&ugrave; la cons&eacute;quence que
+le mariage &eacute;tait tr&egrave;s-valable. N&eacute;anmoins, l'autorit&eacute; du favori pr&eacute;valut
+sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur &agrave; n&eacute;gocier le
+mariage de son b&acirc;tard reconnu avec la fille du conn&eacute;table, et,
+finalement, en d&eacute;pit du p&egrave;re et de tous ses parents, il l'obtint.</p>
+
+<p>&laquo;On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des &acirc;mes adulatrices,
+puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les
+nobles all&egrave;rent donner la bienvenue &agrave; don Enrique, le trait&egrave;rent
+d'Excellence, et lui pr&eacute;sent&egrave;rent tous ces compliments qui appartiennent
+plut&ocirc;t aux rois qu'&agrave; des vassaux. Mais le personnage paraissait
+tellement ridicule, que n'&eacute;tant pas accoutum&eacute; aux grandeurs, il allait
+se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus
+abjectes; d'o&ugrave; les Italiens disaient que don Enrique &eacute;tait un Matassin
+habill&eacute; en roi d'Espagne.</p>
+
+<p>&laquo;Le conn&eacute;table devint fort triste de s'&ecirc;tre fait des ennemis de tous ses
+parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna &agrave; don Enrique une
+maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait
+jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux afflu&egrave;rent de tous les
+royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du
+duc de M&eacute;dina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui d&eacute;passa la
+valeur de deux cent cinquante mille &eacute;cus. &Agrave; Saragosse, on donna l'habit
+d'Alcantara &agrave; don Enrique, avec une commande de dix mille &eacute;cus. Il fut
+nomm&eacute; gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la
+pr&eacute;sidence du conseil des Indes, arrach&eacute;e &agrave; cette fin au comte de
+Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire
+pr&eacute;cepteur de l'h&eacute;ritier pr&eacute;somptif de la couronne. Au milieu de toutes
+ces flatteries, la haine contre don Enrique &eacute;tait si v&eacute;h&eacute;mente, qu'on
+n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait
+publiquement de lui:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Enrique de dos nombres, y dos mugeres,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Hijo de dos padres, y de dos madres,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Y diables, que mas<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;La reconnaissance de sa filiation et son mariage exasp&eacute;r&egrave;rent la
+famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession
+d'Olivar&egrave;s au v&eacute;ritable h&eacute;ritier d&eacute;j&agrave; reconnu, don Luis de Haro,
+cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacit&eacute;
+sup&eacute;rieure.&raquo;</p>
+
+<p>Tel est le r&eacute;cit du p&egrave;re dominicain; et bien que nous ayons retranch&eacute;
+plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur fran&ccedil;ais qui veut &ecirc;tre
+respect&eacute;, on voit que le bon moine ne brille pas pr&eacute;cis&eacute;ment par la
+charit&eacute; chr&eacute;tienne.</p>
+
+<p>Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la
+l&eacute;gitimation de Julien privait de l'h&eacute;ritage de cet oncle, se ligua avec
+la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la
+camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne para&icirc;t pas que
+Philippe IV ait fait grande r&eacute;sistance; il c&eacute;da, et envoya en exil le
+ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux ann&eacute;es. Mais, comme ce
+prince &eacute;tait incapable de porter lui-m&ecirc;me le fardeau du gouvernement, il
+le remit imm&eacute;diatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le
+conserva jusqu'&agrave; la mort du monarque.</p>
+
+<p>Olivar&egrave;s avait d'abord &eacute;t&eacute; exil&eacute; &agrave; Lo&euml;ches, petite ville de sa
+juridiction, &agrave; quelques lieues de Madrid, o&ugrave; la duchesse, sa femme,
+avait b&acirc;ti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari
+avaient d&eacute;cor&eacute; de magnifiques tapisseries, ex&eacute;cut&eacute;es, ainsi que nous
+l'avons dit, d'apr&egrave;s les cartons de Rubens. Renvers&eacute; du pouvoir d'une
+mani&egrave;re aussi &eacute;clatante qu'inattendue, Olivar&egrave;s, dont la volont&eacute; ne
+connaissait pas de r&eacute;sistance quelques jours avant, se vit enti&egrave;rement
+abandonn&eacute; de ses <i>bons amis de cour</i>. Velasquez seul lui demeura fid&egrave;le,
+et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'h&eacute;sita point
+&agrave; l'aller voir et &agrave; l'assurer de sa reconnaissance et de son d&eacute;vouement.
+Il ne para&icirc;t pas que cette d&eacute;marche ait nui &agrave; la faveur dont l'artiste
+&eacute;tait en possession aupr&egrave;s du roi. Il gagna m&ecirc;me bient&ocirc;t celle du
+nouveau favori, qui aimait et admirait son g&eacute;nie. Il continua donc &agrave;
+faire les portraits des personnages les plus &eacute;minents de la cour, et &agrave;
+repr&eacute;senter les sc&egrave;nes d'int&eacute;rieur du palais. En 1648, il fut envoy&eacute;
+pour la seconde fois en Italie<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>, afin d'y acheter, pour le roi, des
+tableaux, statues et autres &#339;uvres d'art, qu'il rapporta en Espagne;
+enfin, il jouit jusqu'&agrave; sa mort, arriv&eacute;e &agrave; Madrid le 6 ao&ucirc;t 1660, de la
+vogue et de la faveur la plus marqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Quant au comte-duc, bient&ocirc;t ses ennemis trouv&egrave;rent, qu'&agrave; Lo&euml;ches, il
+&eacute;tait trop pr&egrave;s de Madrid, et ils le firent exiler &agrave; Toro, petite ville
+ruin&eacute;e sur le Douro. C'est l&agrave; qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ
+deux ann&eacute;es apr&egrave;s sa disgr&acirc;ce. On raconte que ses ennemis, le
+poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accus&eacute; de s'occuper,
+dans sa retraite, de magie et d'alchimie, consid&eacute;r&eacute;es alors comme des
+crimes, et s&eacute;v&egrave;rement punies par les lois de l'&Eacute;glise. Mais le grand
+inquisiteur, qu'il avait combl&eacute; de places et de b&eacute;n&eacute;fices, prit sa
+d&eacute;fense et d&eacute;tourna cette accusation.</p>
+
+<p>Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence,
+la suite de ses adulateurs et la protection du roi, &laquo;et c'&eacute;tait une
+chose digne de piti&eacute;, dit le dominicain Guidi<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>, de voir, comme en un
+instant, d'une idole ador&eacute;e, il avait &eacute;t&eacute; transform&eacute; en le plus m&eacute;pris&eacute;
+des hommes.&raquo; Un des derniers portraits ex&eacute;cut&eacute;s par Velasquez pour le
+comte-duc avait &eacute;t&eacute; celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie
+sup&eacute;rieure seule est termin&eacute;e; le reste n'a pas &eacute;t&eacute; achev&eacute;, probablement
+par suite de la disparition du personnage qui, apr&egrave;s la disgr&acirc;ce de son
+p&egrave;re, alla sans doute cacher loin de Madrid son d&eacute;sespoir et sa mis&egrave;re.
+Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de
+lord Ellesm&egrave;re<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, est rest&eacute; dans son &eacute;tat incomplet, comme une
+m&eacute;daille peinte des vicissitudes humaines.</p>
+
+<p>Plus de deux si&egrave;cles se sont &eacute;coul&eacute;s depuis la mort d'Olivar&egrave;s, et le
+temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les
+d&eacute;sastres du long r&egrave;gne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi
+et de son favori a &eacute;t&eacute; fatal &agrave; la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne
+ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une
+compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles
+incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au go&ucirc;t
+&eacute;clair&eacute; du prince et de son ministre?</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_ANGLAIS" id="AMATEURS_ANGLAIS"></a>AMATEURS ANGLAIS</h2>
+<hr class="hr1" />
+<p class="nom">THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL</p>
+
+<p class="date">1585&mdash;1646</p>
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Inf&eacute;riorit&eacute; de la peinture anglaise jusqu'au dernier si&egrave;cle.&mdash;R&egrave;gne
+de Charles I<sup>er</sup>, &eacute;poque la plus brillante pour les arts en
+Angleterre.&mdash;Protection que ce prince leur accorde, due en partie &agrave;
+la rivalit&eacute; du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.&mdash;Portrait
+du comte par lord Clarendon.&mdash;Opinions contraires de Richard
+Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.&mdash;Biographie abr&eacute;g&eacute;e du
+comte.&mdash;Ses voyages en Italie.&mdash;Ses acquisitions d'objets
+d'art.&mdash;Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.&mdash;Ses
+portraits.&mdash;Encouragements qu'il accorde &agrave; plusieurs
+artistes.&mdash;L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+Leseur et Fanelly.&mdash;Collections du comte d'Arundel.</p></div>
+
+<p class="date">1585&mdash;1630</p>
+
+
+<p>De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au
+commencement du si&egrave;cle dernier, n'ait pas produit de peintre
+remarquable. Tandis qu'&agrave; la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande,
+les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux si&egrave;cles,
+plusieurs artistes d'un v&eacute;ritable g&eacute;nie, et un grand nombre d'autres
+d'un talent distingu&eacute;, l'Angleterre seule, en &eacute;tait encore r&eacute;duite &agrave;
+faire venir des peintres &eacute;trangers pour repr&eacute;senter les grands
+&eacute;v&eacute;nements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses
+souverains et de ses principaux citoyens. &Agrave; part quelques portraitistes
+obscurs, n&eacute;s sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a
+poss&eacute;d&eacute;, avant 1700, aucun artiste r&eacute;ellement digne de ce nom.</p>
+
+<p>Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le go&ucirc;t du
+portrait, lorsqu'il se pr&eacute;senta, en 1526, &agrave; Thomas Morus, avec une
+lettre et le portrait d'&Eacute;rasme, leur ami commun. Le savant et ing&eacute;nieux
+&eacute;crivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier
+d'Angleterre que Holbein &eacute;tait capable de rivaliser avec Albert Durer
+dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le
+peintre de B&acirc;le fut bient&ocirc;t admis dans les bonnes gr&acirc;ces du roi Henri
+VIII, qu'il a repr&eacute;sent&eacute; nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous
+les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait &eacute;galement pour ce
+prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette
+&eacute;poque, plut&ocirc;t par orgueil et ostentation que par amour de l'art,
+s'empress&egrave;rent d'imiter l'exemple de leur ma&icirc;tre, et il n'est gu&egrave;re de
+famille anglaise un peu ancienne, qui ne poss&egrave;de quelque portrait de
+Holbein.</p>
+
+<p>L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-grande
+en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne para&icirc;t
+avoir h&eacute;rit&eacute; m&ecirc;me d'une faible partie de son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent
+se fixer &agrave; Londres, et y exerc&egrave;rent leur talent m&eacute;diocre pour le
+portrait, de la fin du seizi&egrave;me au commencement du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle.
+Le dernier, attach&eacute; &agrave; la cour de la reine &Eacute;lisabeth, &eacute;tait entretenu &agrave;
+son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse.
+Un autre peintre &eacute;tranger, plus c&eacute;l&egrave;bre que les pr&eacute;c&eacute;dents, Fr&eacute;d&eacute;ric
+Zucchero, d'Urbin, travailla &eacute;galement pour elle, et l'on voit &agrave;
+Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages
+toutefois ne donnent qu'une id&eacute;e fort imparfaite du talent de cet
+artiste qui, en compagnie de son fr&egrave;re Taddeo, a peint, d'une mani&egrave;re si
+vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola,
+pr&egrave;s de Viterbe, qui appartenait alors &agrave; la puissante maison Farn&egrave;se.</p>
+
+<p>&Agrave; Rubens, et &agrave; Van Dyck, son &eacute;l&egrave;ve, &eacute;tait r&eacute;serv&eacute; l'honneur d'exercer en
+Angleterre une influence &eacute;gale, sup&eacute;rieure m&ecirc;me &agrave; celle de Holbein. Les
+nombreux portraits et les grandes toiles ex&eacute;cut&eacute;s par ces deux artistes,
+et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie &agrave;
+Londres, ne servirent n&eacute;anmoins &agrave; former aucun peintre de quelque
+talent; car il est &agrave; remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus
+habile de Van Dyck, bien qu'il ait v&eacute;cu en Angleterre, &eacute;tait n&eacute; en
+Allemagne, o&ugrave; il avait appris les premiers &eacute;l&eacute;ments de son art<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p>
+
+<p>Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le
+g&eacute;nie litt&eacute;raire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille
+depuis longtemps d'un si vif &eacute;clat, gr&acirc;ce &agrave; l'immortel Shakespeare;
+comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avanc&eacute;e en
+toutes choses, soit rest&eacute;e presque enti&egrave;rement &eacute;trang&egrave;re &agrave; l'art, jusque
+vers le quart du dernier si&egrave;cle? Nous ne croyons pas &ecirc;tre injuste envers
+elle, en avan&ccedil;ant que cet &eacute;tat de choses doit &ecirc;tre attribu&eacute;, avant tout,
+au peu de go&ucirc;t du peuple anglais pour le beau; ensuite aux r&eacute;volutions
+politiques et religieuses, et surtout &agrave; l'aust&eacute;rit&eacute; des m&#339;urs
+puritaines, qui &eacute;carta pendant longtemps des temples et des monuments
+publics les tableaux et les statues, les consid&eacute;rant avec horreur comme
+des &#339;uvres de la superstition papiste.&mdash;D'un autre c&ocirc;t&eacute;, l'encouragement
+exclusif que la noblesse anglaise a donn&eacute; pendant deux si&egrave;cles &agrave; la
+peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui
+beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que
+l'atmosph&egrave;re humide, et presque toujours charg&eacute;e de brouillards de la
+&laquo;Reine de l'Oc&eacute;an,&raquo; n'a jamais &eacute;t&eacute; favorable &agrave; un art, qui emprunte &agrave; la
+lumi&egrave;re du soleil ses rayons les plus purs, pour &eacute;clairer et animer
+ses brillantes &#339;uvres.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au si&egrave;cle dernier, l'apparition
+de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent,
+William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture
+anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi
+nouvelle qu'originale<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p>
+
+<p>Mais si, jusqu'au dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, l'Angleterre n'a produit aucun
+peintre remarquable, elle peut n&eacute;anmoins se vanter d'avoir poss&eacute;d&eacute; un
+certain nombre d'hommes distingu&eacute;s, v&eacute;ritablement amis des arts, et
+ayant su dignement les encourager.</p>
+
+<p>&Agrave; ce point de vue, aucune &eacute;poque ne peut &ecirc;tre compar&eacute;e, dans l'histoire
+d'Angleterre, au r&egrave;gne du brillant et infortun&eacute; Charles I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son
+royaume, et s'il ne r&eacute;ussit pas &agrave; former une &eacute;cole de peinture anglaise,
+il fut assez heureux pour attirer &agrave; sa cour les ma&icirc;tres les plus
+&eacute;minents, en diff&eacute;rents genres, tels que les peintres Rubens et Van
+Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et
+Bordier, et beaucoup d'autres<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>. L'&eacute;ducation que ce prince avait
+re&ccedil;ue, et une inclination naturelle, le poussaient &agrave; aimer et
+rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement &agrave; cette
+disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements
+donn&eacute;s aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les
+biographes qui ont racont&eacute; son r&egrave;gne, font honneur de cette tendance du
+roi Charles &agrave; son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui,
+lui-m&ecirc;me, en cela, ob&eacute;issait plut&ocirc;t &agrave; un sentiment d'ambition et
+d'orgueil, qu'&agrave; un v&eacute;ritable penchant pour les productions de l'art.
+Rival implacable du c&eacute;l&egrave;bre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey,
+grand-mar&eacute;chal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser
+&agrave; ce seigneur la gloire d'avoir le premier cr&eacute;&eacute; en Angleterre un mus&eacute;e
+de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de
+dessins, de peintures, de m&eacute;dailles, de livres et de gravures. Il excita
+son ma&icirc;tre &agrave; suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et
+lui-m&ecirc;me il s'effor&ccedil;a de l'imiter et de l'&eacute;galer. &laquo;Ce fut par l'exemple
+et &agrave; la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>, et &agrave; cause de
+la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles I<sup>er</sup>, dou&eacute;
+d'ailleurs par la nature d'un go&ucirc;t s&ucirc;r et d&eacute;licat, aima les arts et leur
+donna de l'encouragement.&raquo;&mdash;C'est donc au comte d'Arundel que revient
+l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le go&ucirc;t de
+l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se m&ecirc;le &agrave; toutes
+choses dans ce pays, ne soit pas rest&eacute;e &eacute;trang&egrave;re &agrave; ce r&eacute;sultat, le
+comte ne m&eacute;rite pas moins d'&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme le plus illustre
+amateur anglais du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la r&eacute;bellion et des
+guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au r&eacute;tablissement de
+Charles II<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>, refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du
+beau, mais m&ecirc;me toute aptitude &agrave; pouvoir le comprendre:</p>
+
+<p>.....&laquo;Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et
+vain. Il conversait avec tr&egrave;s-peu de personnes de sa nation; il vivait
+comme s'il avait &eacute;t&eacute; dans un autre pays. Sa maison &eacute;tait le rendez-vous
+de tous les &eacute;trangers et de ceux qui affectaient de le para&icirc;tre... Il
+passait une grande partie de son temps &agrave; voyager. Il demeura plusieurs
+ann&eacute;es en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait
+extr&ecirc;mement l'humeur et les mani&egrave;res de cette nation, et affectait de
+les imiter... Il voulait qu'on le cr&ucirc;t fort savant, surtout en ce qu'il
+y avait de plus curieux dans l'antiquit&eacute;, sous pr&eacute;texte qu'il avait
+d&eacute;pens&eacute; des sommes immenses &agrave; faire un amas de m&eacute;dailles les plus rares,
+et &agrave; acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il
+n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de
+faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les e&ucirc;t pay&eacute;es bien cher. Il
+&eacute;tait fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il
+y e&ucirc;t d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle,
+&agrave; la v&eacute;rit&eacute;, il y avait eu plusieurs personnes de r&eacute;putation. Il avait
+dans son port, dans sa contenance, et dans ses mani&egrave;res, toutes les
+apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits
+semblables &agrave; ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus
+illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le
+monde, et le respect de plusieurs, comme repr&eacute;sentant l'origine et la
+gravit&eacute; des anciens nobles, dans le temps o&ugrave; ils &eacute;taient plus
+v&eacute;n&eacute;rables. Mais tout cela n'&eacute;tait qu'ext&eacute;rieur. Naturellement, il &eacute;tait
+la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; m&ecirc;me, et n'aimait que les jeux d'enfants et les
+divertissements les plus m&eacute;prisables. Il ne paraissait pas fort
+affectionn&eacute; pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de
+penchant pour l'Angleterre, o&ugrave; il avait une si bonne part, et o&ugrave; il
+pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la
+quitta-t-il aussit&ocirc;t qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en
+Italie, o&ugrave; il est mort avec les sentiments &eacute;quivoques pour la religion
+dans lesquels il avait v&eacute;cu.&raquo;</p>
+
+<p>Certes, voil&agrave; un portrait peu flatt&eacute;: nous laissons aux Anglais le droit
+de d&eacute;cider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le
+r&egrave;gne de Charles II, n'a pas jug&eacute; le comte d'Arundel plut&ocirc;t avec ses
+rancunes politiques, qu'avec l'impartialit&eacute; exig&eacute;e d'un historien. Sans
+doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-mar&eacute;chal
+d'Angleterre, d'avoir quitt&eacute; sa patrie, en 1642, au commencement de la
+lutte engag&eacute;e entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi
+l'infortun&eacute; Charles 1<sup>er</sup> &agrave; sa malheureuse destin&eacute;e. Son devoir
+d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait &agrave; rester,
+afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son exp&eacute;rience des
+affaires, de son influence, et, s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible, d'une
+intervention mod&eacute;r&eacute;e. Mais, en admettant que le jugement de lord
+Clarendon soit m&eacute;rit&eacute;, si on l'applique &agrave; l'homme public, au
+grand-mar&eacute;chal d'Angleterre, il nous para&icirc;t tout &agrave; fait injuste,
+lorsqu'il cherche &agrave; d&eacute;pr&eacute;cier les qualit&eacute;s de l'homme priv&eacute;, surtout son
+amour et son admiration v&eacute;ritable pour l'art et l'antiquit&eacute;. Les faits
+et les t&eacute;moignages les plus authentiques, donnent un d&eacute;menti formel &agrave;
+cette appr&eacute;ciation du caract&egrave;re, des go&ucirc;ts et du savoir du comte
+d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de d&eacute;penser beaucoup
+d'argent et de r&eacute;unir des collections de statues, de m&eacute;dailles et de
+tableaux, pour &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme un amateur &eacute;clair&eacute;: mais l'homme qui
+passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des
+chefs-d'&#339;uvre que ce pays renferme; qui d&eacute;couvrit le g&eacute;nie
+d'Inigo-Jones, qui fut li&eacute; avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et
+conserva tant qu'il v&eacute;cut, pour son biblioth&eacute;caire, le savant Junius,
+auquel il fit composer le trait&eacute; <i>De Pictura Veterum</i>; qui pensionna le
+math&eacute;maticien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly,
+les premiers sculpteurs qui exerc&egrave;rent leur art en Angleterre; qui
+attacha &agrave; son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le
+graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme
+devait n&eacute;cessairement ne pas &ecirc;tre insensible aux beaut&eacute;s de l'art, non
+plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, &agrave; l'&eacute;gal des sciences
+et des lettres.</p>
+
+<p>Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'id&eacute;e
+de les initier &agrave; la connaissance des &#339;uvres de l'antiquit&eacute;, en
+introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des
+inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attest&eacute; par ses
+contemporains, et reconnu par les &eacute;crivains les plus recommandables.</p>
+
+<p>Le docteur Richard Chandler, dans sa pr&eacute;face des <i>Marmora
+Oxoniensia</i><a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>, reconna&icirc;t que le comte d'Arundel a rendu ce service &agrave;
+sa patrie. &laquo;Sous les r&egrave;gnes de Jacques I<sup>er</sup> et de Charles I<sup>er</sup>,
+dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on
+consid&egrave;re ses anc&ecirc;tres, sa vie et son caract&egrave;re, doit &ecirc;tre
+n&eacute;cessairement compt&eacute; parmi les hommes les plus illustres et les plus
+magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie &agrave; Rome, retenu dans
+cette ville par les m&#339;urs si polies des Italiens, et par la douceur du
+climat. L&agrave;, contemplant chaque jour les v&eacute;n&eacute;rables restes de l'art, de
+l'&eacute;l&eacute;gance et de la splendeur antique, <i>le premier de tous, que nous
+sachions, il r&eacute;solut d'enrichir sa patrie de ces pr&eacute;cieuses d&eacute;pouilles</i>.
+Son opulent patrimoine lui permettait de mettre &agrave; ex&eacute;cution cette pens&eacute;e
+royale. Il acheta donc &agrave; Rome, n'importe &agrave; quel prix, les plus
+excellentes &#339;uvres que recommandait l'antiquit&eacute;. Il aurait fait plus, si
+le souverain pontife ne s'&eacute;tait oppos&eacute; &agrave; ce qu'il f&icirc;t passer en
+Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgr&eacute; tous ses
+efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un tr&eacute;sor
+admirable, et comme il n'en aurait exist&eacute; nulle part de semblable. C'est
+pourquoi, faisant choix de Guillaume Pett&#339;us (Petty), savant d'un
+jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des &#339;uvres
+de l'art antique. Pett&#339;us partit, on le pense bien, avec une somme
+consid&eacute;rable; il parcourut l'Italie, la Gr&egrave;ce, l'Asie Mineure; visita
+les ruines des plus nobles cit&eacute;s, et n'h&eacute;sita pas &agrave; revoir plusieurs
+fois ces v&eacute;n&eacute;rables monuments, au p&eacute;ril de ses jours, bravant les
+avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquit&eacute;s de tous genres qu'il
+avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur,
+co&ucirc;taient au comte des sommes &eacute;normes, principalement &agrave; cause du mauvais
+&eacute;tat des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi,
+elles devaient exciter, au plus haut degr&eacute;, l'&eacute;tonnement et l'admiration
+des amateurs de l'antiquit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Horace Walpole, dans ses <i>Anecdotes of painting in England</i><a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>,
+attribue &eacute;galement au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier,
+fait conna&icirc;tre les &#339;uvres de l'art antique &agrave; l'Angleterre.&mdash;&laquo;Thomas
+Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme
+public, par cet admirable portrait qu'en a donn&eacute; lord Clarendon. Vivant
+surtout avec lui-m&ecirc;me, mais dans tout l'&eacute;clat de l'ancienne noblesse,
+son unique r&eacute;cr&eacute;ation &eacute;tait sa collection d'objets d'art, dont les
+restes dispers&eacute;s font aujourd'hui encore le principal ornement de
+plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commen&ccedil;a &agrave; r&eacute;unir publiquement
+dans ce pays des collections d'objets d'art, et &agrave; montrer cet exemple au
+prince de Galles (plus tard Charles 1<sup>er</sup>), et au duc de
+Buckingham.&mdash;&laquo;Je ne saurais, dit Peacham<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>, parler avec trop de
+respect du tr&egrave;s-honorable Thomas Howard, lord grand-mar&eacute;chal
+d'Angleterre, aussi distingu&eacute; par le noble patronage qu'il accordait aux
+arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est &agrave;
+sa munificence, ainsi qu'aux d&eacute;penses qu'il fit avec tant de g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;,
+que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la
+premi&egrave;re fois les statues grecques et romaines, dont il a commenc&eacute; &agrave;
+d&eacute;corer les jardins et les galeries d'<i>Arundel-House</i>, depuis environ
+vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprim&eacute; en 1634),
+et qu'il a constamment continu&eacute; depuis &agrave; faire transporter de l'antique
+Gr&egrave;ce en Angleterre.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, &agrave; Berlin,
+n'est pas moins explicite, dans son tr&egrave;s-pr&eacute;cieux ouvrage: <i>Treasures of
+art in Great-Britain</i><a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>. Apr&egrave;s avoir donn&eacute; un aper&ccedil;u des principales
+acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1<sup>er</sup>, il
+ajoute: &laquo;Au milieu de cet amour g&eacute;n&eacute;ral pour les &#339;uvres les plus pures
+de l'art, le roi avait un digne &eacute;mule dans la personne du comte
+d'Arundel, dont nous avons d&eacute;j&agrave; fait mention; et m&ecirc;me ce fut ce seigneur
+qui inspira le premier ce go&ucirc;t au roi. Il collectionnait aussi avec le
+sentiment le plus &eacute;clair&eacute;, le go&ucirc;t le plus s&ucirc;r et une munificence
+princi&egrave;re, des peintures, des dessins, des pierres grav&eacute;es, mais avant
+tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs
+voyages sur le continent, il fit lui-m&ecirc;me beaucoup d'acquisitions, et il
+employa ensuite des agents tr&egrave;s-connaisseurs en cette partie dans les
+diff&eacute;rentes contr&eacute;es de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un
+savant, John Elwyn<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>, furent tr&egrave;s-heureux dans les acquisitions
+qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser
+aux sources originales (en Gr&egrave;ce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent
+que ce grand connaisseur avait un esprit extr&ecirc;mement cultiv&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, nous ajouterons l'autorit&eacute; d'un artiste &eacute;minent, contemporain du
+comte, et non moins remarquable par la sup&eacute;riorit&eacute; de son esprit et de
+ses connaissances, que par son brillant g&eacute;nie comme peintre. Pierre Paul
+Rubens, inform&eacute; &agrave; Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble
+lord, de son d&eacute;sir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme,
+aurait r&eacute;pondu de la mani&egrave;re suivante: &laquo;Quoique j'aie refus&eacute; d'ex&eacute;cuter
+les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout
+du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis
+pr&ecirc;t &agrave; accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, <i>le
+regardant comme un &eacute;vang&eacute;liste pour le monde de l'art, et comme le grand
+protecteur de notre &eacute;tat</i>.&raquo;<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a></p>
+
+<p>On voit par ces diff&eacute;rents t&eacute;moignages combien lord Clarendon s'est
+montr&eacute; s&eacute;v&egrave;re et m&ecirc;me injuste envers la m&eacute;moire du comte d'Arundel,
+consid&eacute;r&eacute; comme homme de go&ucirc;t et de savoir.</p>
+
+<p>Mais avant d'entrer dans des explications d&eacute;taill&eacute;es sur les
+acquisitions faites par ce c&eacute;l&egrave;bre amateur, sur ses diff&eacute;rentes
+collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son
+temps, nous croyons n&eacute;cessaire de donner un abr&eacute;g&eacute; tr&egrave;s-succinct de sa
+vie. Nous l'avons extrait de &laquo;l'histoire des antiquit&eacute;s du ch&acirc;teau et de
+la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la
+conqu&ecirc;te (des Normands) jusqu'au temps pr&eacute;sent<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>, par le r&eacute;v&eacute;rend
+Tierney, chapelain du duc de Norfolk,&raquo; qui est aujourd'hui l'h&eacute;ritier
+des comtes d'Arundel.</p>
+
+<p>Thomas Howard naquit &agrave; Finchingfield, comt&eacute; d'Essex, en 1585. Il &eacute;tait
+le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne
+Dacre, sa femme. &Agrave; l'&acirc;ge de dix ans, il perdit son p&egrave;re, qui lui laissa
+une fortune tr&egrave;s-embarrass&eacute;e. Sa m&egrave;re &eacute;tait, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, une
+femme remarquable: elle voulut que son fils re&ccedil;&ucirc;t la meilleure
+&eacute;ducation, et la surveilla elle-m&ecirc;me avec la tendresse la plus
+attentive.</p>
+
+<p>En 1606, &agrave; peine &acirc;g&eacute; de vingt et un ans, il &eacute;pousa Alatheia, troisi&egrave;me
+fille et seule h&eacute;riti&egrave;re &eacute;ventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury.
+L'ann&eacute;e suivante, il fit son entr&eacute;e &agrave; la cour, et le roi Jacques
+1<sup>er</sup> servit de parrain &agrave; son fils a&icirc;n&eacute;. Ce prince aimait beaucoup le
+jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de
+l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le
+comte avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; par sa m&egrave;re, et sa mauvaise sant&eacute; ne s'y fussent
+oppos&eacute;s<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p>
+
+<p>Ces motifs ne l'emp&ecirc;ch&egrave;rent pas n&eacute;anmoins d'&ecirc;tre cr&eacute;&eacute;, en 1611,
+chevalier de la Jarreti&egrave;re, distinction qui prouve la faveur dont il
+jouissait aupr&egrave;s du monarque.</p>
+
+<p>Mais sa sant&eacute; d&eacute;licate et chancelante s'accommodait difficilement du
+climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour r&eacute;tablir ses
+forces, il se d&eacute;cida, vers la fin de 1611, &agrave; transporter sa r&eacute;sidence
+dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit
+donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en
+1612, et, &agrave; la fin de cette ann&eacute;e, il &eacute;tait de retour en Angleterre.
+Nous le trouvons, le 14 f&eacute;vrier 1614, au mariage de la princesse
+&Eacute;lisabeth (fille de Jacques I<sup>er</sup>) avec Fr&eacute;d&eacute;ric, comte palatin du
+Rhin. Mais son s&eacute;jour dans sa patrie fut alors de peu de dur&eacute;e; charg&eacute;
+de conduire cette princesse &agrave; son mari, &agrave; peine eut-il rempli cette
+mission, qu'il se h&acirc;ta de regagner l'Italie, o&ugrave; il resta plus d'une
+ann&eacute;e, et d'o&ugrave; il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre
+1614.</p>
+
+<p>C'est pendant ce second s&eacute;jour qu'attir&eacute; vers les belles choses que
+Venise, Florence et Rome offraient &agrave; sa vue et &agrave; ses &eacute;tudes, il r&eacute;solut
+de former une collection des sp&eacute;cimens les mieux choisis de tout ce que
+l'art antique et l'art moderne pr&eacute;sentaient de plus remarquable. Il fit
+donc alors en Italie, soit par lui-m&ecirc;me, soit par des agents
+tr&egrave;s-intelligents qu'il entretenait &agrave; cet effet dans les principales
+villes, de nombreuses acquisitions pay&eacute;es au poids de l'or, et destin&eacute;es
+&agrave; orner sa r&eacute;sidence d'<i>Arundel-House</i>, &agrave; Londres.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; dans sa patrie, et bient&ocirc;t &eacute;lev&eacute; au rang de lord du conseil
+priv&eacute;, et de membre de la commission des six pairs charg&eacute;s d'exercer en
+commun l'office de comte grand mar&eacute;chal d'Angleterre, dont il fut plus
+tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses &eacute;normes
+traitements &agrave; augmenter ses collections. C'est alors qu'&eacute;tendant le
+cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, &agrave; la
+d&eacute;couverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres
+antiques. Horace Walpole raconte<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a> que, revenant de Samos avec ses
+nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde &agrave; sauver
+sa vie au milieu d'une affreuse temp&ecirc;te. Il perdit tous les objets qu'il
+avait pu r&eacute;unir, et, &agrave; peine &agrave; terre, il fut mis en prison par les
+Turcs, comme espion des chr&eacute;tiens. Mais aussit&ocirc;t qu'il eut recouvr&eacute; sa
+libert&eacute;, il se remit &agrave; poursuivre sa mission, et nous verrons plus
+tard qu'il fut assez heureux pour faire passer &agrave; Londres, en 1627, ce
+qu'il &eacute;tait parvenu &agrave; trouver dans le Levant.</p>
+
+<p>Les acquisitions d'antiquit&eacute;s r&eacute;unies par le comte avaient stimul&eacute;
+quelques-uns de ses compatriotes &agrave; entrer dans cette noble voie. Le
+comte de Pembroke et sir Robert Cotton commenc&egrave;rent alors &agrave; faire de
+semblables collections, et il est amusant, dit le r&eacute;v&eacute;rend M. Tierney,
+d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'effor&ccedil;ait de pr&eacute;venir ses
+nouveaux &eacute;mules dans l'acquisition de leurs curiosit&eacute;s favorites. La
+lettre suivante, bien que sans date, doit avoir &eacute;t&eacute; &eacute;crite par le comte,
+vers l'ann&eacute;e 1619. &laquo;Je d&eacute;sire, &eacute;crit-il &agrave; la comtesse sa femme, que vous
+puissiez pr&eacute;sentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Ro&euml;
+(c'&eacute;tait l'agent du duc de Buckingham) a rapport&eacute; d'antiquit&eacute;s: dieux,
+vases, inscriptions, m&eacute;dailles et telles autres choses. Je pense que sir
+Robert Cotton ou M. Dikes sont dispos&eacute;s &agrave; les acheter. Je d&eacute;sire que
+cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne
+(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>En Europe, le comte employait &agrave; ses acquisitions d'&#339;uvres d'art un grand
+nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte
+des lettres<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>, nous voyons figurer &agrave; Bruxelles W. Trumbull; &agrave; Anvers,
+envoy&eacute; pr&egrave;s de Rubens, un autre dont le nom est rest&eacute; inconnu; &agrave;
+Venise, sir John Borough; &agrave; Madrid, Arthur Hopton; &agrave; la Haye, le peintre
+Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur
+l'acquisition des tableaux des plus c&eacute;l&egrave;bres ma&icirc;tres, parmi lesquels
+nous citerons Holbein, Albert Durer, Rapha&euml;l, L&eacute;onard de Vinci, le
+Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte
+n'h&eacute;sitait pas &agrave; payer fort cher les &#339;uvres qui lui &eacute;taient signal&eacute;es
+comme dignes de d&eacute;corer sa galerie.</p>
+
+<p>L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'&#339;uvre des ma&icirc;tres du
+seizi&egrave;me si&egrave;cle ne l'emp&ecirc;chait pas de rendre hommage au talent des
+artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le
+premier rang, il faut placer, comme <i>primus inter pares</i>, le c&eacute;l&egrave;bre
+Pierre-Paul Rubens, dont la r&eacute;putation remplissait l'Europe enti&egrave;re.
+Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur
+anglais du peintre d'Anvers, mais la r&eacute;ponse de Rubens, que nous avons
+rapport&eacute;e, &agrave; l'envoy&eacute; du comte qui venait le solliciter de faire son
+portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste
+tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et
+voici ceux que M. Andr&eacute; Van Hasselt indique, dans le catalogue plac&eacute; &agrave;
+la suite de son <i>Histoire de Rubens</i><a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;N&ordm; 948. Lord Arundel, ouvrage indiqu&eacute; dans le catalogue de la vente de
+Rubens, n&ordm; 97.</p>
+
+<p>&laquo;N&ordm; 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut
+peint, en 1627, pour le noble lord. Apr&egrave;s la confiscation des biens de
+ce seigneur, en 1649, le tableau fut transport&eacute; &agrave; Anvers et vendu &agrave;
+l'&eacute;lecteur de Bavi&egrave;re. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale
+de Munich.</p>
+
+<p>&laquo;N&ordm; 950. Le m&ecirc;me, rev&ecirc;tu d'un manteau garni de fourrure. Dans la
+collection du comte de Carlisle, en Angleterre; grav&eacute; par J. Houbraken,
+dans un cadre ovale orn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;N&ordm; 951. Le m&ecirc;me, rev&ecirc;tu d'une armure. Dans la collection du comte de
+Warwick, en Angleterre.&raquo;</p>
+
+<p>En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne &agrave; Londres, o&ugrave; il se
+trouvait au commencement d'ao&ucirc;t 1629, il peignit, pendant son s&eacute;jour,
+pour le comte d'Arundel, une <i>Assomption de la Vierge</i><a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p>
+
+<p>Notre amateur ne fut pas moins li&eacute; avec Van Dyck. M. Carpenter<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a>
+incline &agrave; croire, d'apr&egrave;s les documents authentiques qu'il a d&eacute;couverts,
+que le comte avait cherch&eacute;, d&egrave;s 1620, &agrave; attirer Van Dyck en Angleterre
+pour l'y retenir &agrave; son service; mais il est certain que plus tard,
+pendant le long s&eacute;jour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il
+v&eacute;cut avec le lord-mar&eacute;chal d'Angleterre dans une compl&egrave;te
+intimit&eacute;.&mdash;Selon Bellori<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>, qui tenait ce renseignement du cavalier
+Digby, r&eacute;sident &agrave; Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII,
+ce fut le comte d'Arundel &laquo;tr&egrave;s-grand amateur des arts du dessin, qui
+introduisit Van Dyck dans les bonnes gr&acirc;ces du roi d'Angleterre: ce
+peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme,
+et ils sont, dit-il, plut&ocirc;t vivants que peints.&raquo;</p>
+
+<p>Voici, d'apr&egrave;s le docteur Waagen<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>, les tableaux de Van Dyck qui
+existent encore aujourd'hui &agrave; Arundel-Castle, r&eacute;sidence du duc de
+Norfolk... et qui ont probablement &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;s par lui pour le comte et
+d'apr&egrave;s ses commandes:</p>
+
+<p>&laquo;Le portrait de Charles I<sup>er</sup>, &agrave; mi-corps, que M. Waagen attribue &agrave;
+l'un des &eacute;l&egrave;ves du ma&icirc;tre;</p>
+
+<p>&laquo;Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le m&ecirc;me
+connaisseur;</p>
+
+<p>&laquo;Thomas Howard, rev&ecirc;tu de son armure, &agrave; mi-corps, peint avec soin, et
+d'un ton brun vigoureux;</p>
+
+<p>&laquo;Le m&ecirc;me, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont repr&eacute;sent&eacute;s assis,
+jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe plac&eacute; pr&egrave;s de lui:
+la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement v&ecirc;tus.
+La composition est naturelle, et l'ex&eacute;cution soign&eacute;e d'un ton
+enti&egrave;rement brun;</p>
+
+<p>&laquo;Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore
+jeune. Le p&egrave;re est rev&ecirc;tu de son armure, avec le b&acirc;ton de
+commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux
+genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est
+pas moins remarquable par son coloris bruni; l'ex&eacute;cution en est
+r&eacute;ellement magistrale;</p>
+
+<p>&laquo;Henri Howard, en costume noir, peint &agrave; peu pr&egrave;s jusqu'aux genoux,
+admirablement model&eacute;, d'un ton chaud comme celui de Titien.&raquo;</p>
+
+<p>L'authenticit&eacute; de ces portraits, attribu&eacute;s &agrave; Van Dyck, n'est pas
+contest&eacute;e par le savant appr&eacute;ciateur de Berlin; il n'en est pas de m&ecirc;me
+de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on consid&egrave;re
+comme un Van Dyck &agrave; Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de
+lord Clarendon<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p>
+
+<p>Nous ignorons si le c&eacute;l&egrave;bre tableau qui repr&eacute;sente le comte, et dans
+lequel Van Dyck a plac&eacute; le fameux bronze de la t&ecirc;te d'Hom&egrave;re, se trouve
+parmi ceux &eacute;num&eacute;r&eacute;s ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut
+largement employ&eacute; par le grand-mar&eacute;chal d'Angleterre et les siens. Si
+l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces
+portraits de famille, on doit &eacute;galement admettre que la sup&eacute;riorit&eacute; de
+l'artiste ne fut pas &eacute;trang&egrave;re au choix que fit de son pinceau l'un des
+plus grands connaisseurs de l'Angleterre.</p>
+
+<p>Un autre peintre moins c&eacute;l&egrave;bre, mais cependant bien connu dans la
+Grande-Bretagne, o&ugrave; il a longtemps travaill&eacute;, non sans talent, le
+hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte
+d'Arundel. M. Waagen cite de lui, &agrave; Arundel-Castle, deux tableaux: l'un,
+repr&eacute;sentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits
+sont de bons sp&eacute;cimens du talent de cet artiste de second ordre<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>.
+Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore
+deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les
+voyait, de son temps (vers 1800), au ch&acirc;teau de Worksop. Ils sont dat&eacute;s
+de 1618; le lord est repr&eacute;sent&eacute; assis, v&ecirc;tu de noir, portant &agrave; son cou
+le collier de l'ordre de la Jarreti&egrave;re; il d&eacute;signe avec son b&acirc;ton de
+mar&eacute;chal quelques statues qui sont pr&egrave;s de lui<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p>
+
+<p>Daniel Mytens, peintre hollandais, attach&eacute; au service de Charles I<sup>er</sup>,
+fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on
+voit par une lettre de cet artiste, adress&eacute;e de Londres, le 18 ao&ucirc;t
+1618, &agrave; sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre &agrave; La Haye, et
+rapport&eacute;e par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait ex&eacute;cuter par
+cet artiste des r&eacute;ductions de ces portraits, et qu'il les envoya &agrave;
+Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux.</p>
+
+<p>Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'<i>Acad&eacute;mie du tr&egrave;s-noble art
+de la peinture</i><a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>, ayant accompagn&eacute;, en Angleterre, son ma&icirc;tre,
+G&eacute;rard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, re&ccedil;ut les
+encouragements de Charles 1<sup>er</sup> et du comte d'Arundel<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p>
+
+<p>Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre
+amateur. D&egrave;s 1623, il fit pour lui quatre dessins &agrave; la plume, d'apr&egrave;s
+L&eacute;onard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est &agrave; la comtesse
+d'Arundel que Vosterman a d&eacute;di&eacute; sa gravure, en six planches, de la
+bataille des Amazones, d'apr&egrave;s Rubens.</p>
+
+<p>Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la
+m&eacute;moire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>, qui, le
+premier, d&eacute;couvrit le g&eacute;nie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway
+&laquo;les embellissements des b&acirc;timents de Westminster avaient &eacute;t&eacute; confi&eacute;s &agrave;
+lord Arundel et &agrave; Inigo Jones (Rymer F&#339;dera, vol. XVIII, p. 97); et, en
+1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et
+l'uniformit&eacute; de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's
+inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>,
+sont pr&eacute;sentement chez le lord Pembroke, &agrave; Wilton.&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que le roi Jacques avait r&eacute;solu de r&eacute;parer la cath&eacute;drale de
+Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, mena&ccedil;ait
+de tomber en ruine. Il avait r&eacute;solu &eacute;galement de remplacer les
+constructions &eacute;branl&eacute;es de l'ancien palais de White-Hall par le b&acirc;timent
+actuel de <i>Banqueting house.</i> Le comte d'Arundel et ses coll&egrave;gues furent
+charg&eacute;s de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succ&egrave;s. M.
+Tierney rapporte<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a> une lettre d'Inigo Jones, du 17 ao&ucirc;t 1620,
+adress&eacute;e au noble lord, dans laquelle, apr&egrave;s l'avoir entretenu des
+logements pr&eacute;par&eacute;s pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de
+Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions &agrave;
+Saint-Paul est enti&egrave;rement termin&eacute;, et que les ma&ccedil;ons doivent se mettre
+&agrave; refaire la partie situ&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; ouest, qu'ils avaient d&eacute;molie.</p>
+
+<p>Nous avons dit, sur la foi de Dallaway<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>, que le comte d'Arundel
+employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui
+exerc&egrave;rent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons
+indiquer les travaux qu'ils ex&eacute;cut&egrave;rent pour leur protecteur. Peut-&ecirc;tre
+Nicolas Stone, qui &eacute;tait &agrave; la fois sculpteur et architecte, fut-il
+occup&eacute;, avec ses deux compatriotes, &agrave; b&acirc;tir et &agrave; d&eacute;corer l'h&ocirc;tel du lord
+&agrave; Londres, sur les bords de la Tamise, ses ch&acirc;teaux d'Arundel et
+d'Albury, dans le comt&eacute; de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth,
+pr&egrave;s de Londres. Quant &agrave; Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur,
+il est l'auteur de la statue en bronze, &eacute;rig&eacute;e aujourd'hui &agrave;
+Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar
+prouve que cette statue fut ex&eacute;cut&eacute;e aux frais du comte d'Arundel. M.
+Carpenter, dans ses m&eacute;moires in&eacute;dits sur Rubens et Van Dyck<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>, cite
+une p&eacute;tition de cet artiste au roi Charles 1<sup>er</sup>, dans laquelle il
+termine par: &laquo;Son tr&egrave;s-humble, ob&eacute;issant et indigne <i>Praxit&egrave;le</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons,
+le comte avait &eacute;galement une magnifique collection de pierres grav&eacute;es et
+de m&eacute;dailles. Mais ce qu'il poss&eacute;dait peut-&ecirc;tre de plus remarquable,
+c'&eacute;tait sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu
+r&eacute;ussir &agrave; se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les
+Pays-Bas, des &#339;uvres des principaux ma&icirc;tres des diff&eacute;rentes &eacute;coles.
+Ridolfi rapporte, dans ses <i>Maraviglie dell'arte</i><a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>, que le comte
+avait achet&eacute; &agrave; Venise une <i>Lucr&egrave;ce</i> du Titien, viol&eacute;e par Tarquin,
+repr&eacute;sent&eacute;e d'une autre mani&egrave;re que celle du m&ecirc;me ma&icirc;tre, acquise pour
+le roi Charles, et dont parle le m&ecirc;me auteur<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>. On voyait dans la
+galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses &eacute;coles
+d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il
+para&icirc;t avoir pr&eacute;f&eacute;r&eacute;, au moins si on en juge par le grand nombre de
+tableaux de ce ma&icirc;tre, grav&eacute;s par Hollar comme faisant partie de la
+collection d'Arundel. Cette pr&eacute;f&eacute;rence &eacute;tait peut-&ecirc;tre due,
+ind&eacute;pendamment de la sup&eacute;riorit&eacute; de cet artiste, &agrave; ce qu'il avait peint
+presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, &agrave; la cour
+duquel il avait longtemps v&eacute;cu. Le comte, tr&egrave;s-fier de sa haute
+naissance, s'&eacute;tait attach&eacute; &agrave; r&eacute;unir, non-seulement les portraits de ses
+anc&ecirc;tres, mais aussi ceux des hommes et des femmes c&eacute;l&egrave;bres dans les
+annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit
+publique, soit particuli&egrave;re, n'a pu r&eacute;unir autant d'ouvrages de ce
+peintre; car, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses tableaux, le comte poss&eacute;dait une
+tr&egrave;s-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait
+avec Holbein la pr&eacute;dilection de l'illustre amateur. Il avait r&eacute;ussi &agrave; se
+procurer bon nombre de dessins de l'&eacute;minent artiste; il les avait
+achet&eacute;s, en partie, &agrave; la vente de la c&eacute;l&egrave;bre collection Imhoff, &agrave;
+Nuremberg<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a>, collection qui avait &eacute;t&eacute; form&eacute;e du vivant m&ecirc;me d'Albert
+Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami.</p>
+
+<p>Mariette raconte<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a>, &laquo;qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une
+tr&egrave;s-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier
+Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ &agrave; Paris, se flattant d'en
+faire ais&eacute;ment l'acquisition. Il ne put y r&eacute;ussir, et se faisant
+conna&icirc;tre pour lors &agrave; M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui
+avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du
+Parmesan que poss&eacute;dait M. Delanoue, il para&icirc;t, ajoute Mariette, qu'il
+s'en &eacute;tait procur&eacute; beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721,
+les d&eacute;bris de sa collection, Zanetti, qui &eacute;tait alors &agrave; Londres, acheta
+un magnifique recueil de dessins de ce ma&icirc;tre, au nombre de cent trente,
+dont il publia depuis, en 1743, &agrave; Venise, des estampes grav&eacute;es, partie
+en cuivre, et partie en bois, &agrave; la mani&egrave;re d'Ugo da Carpi, qu'il remit
+en honneur<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>.&mdash;&laquo;De tous les cabinets particuliers, dit encore
+Mariette<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>, le plus abondant en dessins de L&eacute;onard a &eacute;t&eacute;, je pense,
+celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait &eacute;pargn&eacute; ni soins
+ni d&eacute;penses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis
+dans tous les genres. Mais il &eacute;tait surtout passionn&eacute; pour les dessins,
+et il en avait form&eacute; un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais.
+En particulier, il avait con&ccedil;u une si forte estime pour ceux de L&eacute;onard,
+que, non content de ceux qu'il poss&eacute;dait, il avait offert, au nom de
+Charles I<sup>er</sup>, roi d'Angleterre, jusqu'&agrave; trois mille pistoles d'Espagne
+(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la
+biblioth&egrave;que Ambroisienne<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>. Le recueil de dessins de t&ecirc;tes (au
+nombre d'environ deux cents, &agrave; la m&ecirc;me biblioth&egrave;que) peut avoir
+appartenu &agrave; cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que...
+pr&egrave;s de quatre-vingts de ces t&ecirc;tes ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;es par Venceslas Hollar,
+qui &eacute;tait au service du comte.&raquo;</p>
+
+<p>La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre
+amateur, qu'elle lui inspirait des pr&eacute;jug&eacute;s certainement d&eacute;raisonnables.
+Horace Walpole raconte, d'apr&egrave;s Evelyn<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>, &laquo;que le comte croyait que
+celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais &ecirc;tre un
+honn&ecirc;te homme.&raquo; L'auteur des <i>Anecdotes of Painting</i> rel&egrave;ve cette
+opinion comme devant donner, si elle &eacute;tait prouv&eacute;e, une triste id&eacute;e de
+celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapport&eacute;e. Il a raison
+assur&eacute;ment; car il n'est pas besoin de d&eacute;montrer qu'on peut &ecirc;tre un fort
+honn&ecirc;te homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau.
+Peut-&ecirc;tre la pens&eacute;e du grand amateur anglais &eacute;tait-elle semblable au
+sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses
+&eacute;l&egrave;ve l'&acirc;me, la fortifie dans l'adversit&eacute; et la console<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>. Peut-&ecirc;tre
+aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord
+grand mar&eacute;chal d'Angleterre, lui inspiraient le d&eacute;go&ucirc;t des st&eacute;riles
+agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port
+de refuge, &agrave; l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa s&eacute;r&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Principaux amateurs anglais du temps de Jacques I<sup>er</sup> et de
+Charles I<sup>er</sup>. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords
+Hamilton et Alb. Montague.&mdash;Georges Williers, duc de
+Buckingham.&mdash;Sa liaison avec Rubens, dont il ach&egrave;te le cabinet.&mdash;Il
+se sert des ambassadeurs anglais &agrave; Constantinople et &agrave; Venise pour
+se procurer des objets d'art.&mdash;Balthasar Gerbier, son agent dans
+les Pays-Bas.&mdash;Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour
+Charles I<sup>er</sup>.&mdash;Buckingham est assassin&eacute; par Felton.</p></div>
+
+<p class="date">1590&mdash;1628</p>
+
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand
+chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son go&ucirc;t
+pour les arts et l'antiquit&eacute; que par la protection qu'il accordait aux
+artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie &agrave; ses
+frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission charg&eacute;e
+de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on
+voulait ajouter &agrave; Westminster. Il poss&eacute;dait, &agrave; Wilton, un grand nombre
+de statues et de marbres antiques, et il avait, &agrave; Londres, des
+m&eacute;dailles, des peintures et des dessins de ma&icirc;tres. Ce fut lui qui
+&eacute;changea, avec le roi Charles I<sup>er</sup>, une suite de dessins de
+quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint
+Georges par Rapha&euml;l, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>.
+Apr&egrave;s lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert
+Montague, qui se faisaient &eacute;galement remarquer par leur go&ucirc;t pour les
+arts, et qui cherchaient aussi &agrave; r&eacute;unir des dessins et des
+peintures<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>.</p>
+
+<p>Mais tous ces seigneurs &eacute;taient effac&eacute;s par le brillant favori de
+Jacques et de Charles I<sup>er</sup>, Georges Williers, duc de Buckingham.
+Lorsqu'il avait &agrave; c&#339;ur de se procurer soit pour lui-m&ecirc;me, soit pour ses
+ma&icirc;tres, les &#339;uvres les plus rares, il n'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; par aucune
+consid&eacute;ration de d&eacute;pense, et il &eacute;cartait tous ses concurrents par des
+offres qui devenaient de v&eacute;ritables prodigalit&eacute;s. Le duc s'&eacute;tait li&eacute;
+avec Rubens pendant le s&eacute;jour que ce peintre fit &agrave; Paris, en 1621,
+&eacute;poque o&ugrave; il entreprit les compositions all&eacute;goriques de la galerie du
+palais du Luxembourg, pour la reine Marie de M&eacute;dicis. Georges Williers
+se trouvait &eacute;galement &agrave; la cour de France, o&ugrave; il &eacute;tait venu &agrave; la suite
+des n&eacute;gociations entam&eacute;es pour le mariage de Henriette-Marie, fille de
+Henri IV, avec le roi Charles I<sup>er</sup>. Ce fut &agrave; Paris, &agrave; ce qu'on
+pr&eacute;tend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit &agrave; servir
+d'interm&eacute;diaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et &agrave;
+essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, r&eacute;gente des
+Pays-Bas, de r&eacute;tablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les
+consid&eacute;rations politiques qui avaient d&eacute;termin&eacute; le favori de Charles
+I<sup>er</sup> &agrave; faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le d&eacute;cid&egrave;rent pas
+&eacute;galement &agrave; lui proposer l'acquisition de son cabinet, compos&eacute; de
+peintures, d'antiquit&eacute;s et d'autres objets rares et curieux qu'il avait
+r&eacute;unis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait
+fait construire dans sa maison, &agrave; Anvers, une salle ronde &eacute;clair&eacute;e par
+une seule ouverture au centre dans le haut, &agrave; l'imitation de la rotonde
+(le Panth&eacute;on) de Rome, pour obtenir une lumi&egrave;re &eacute;gale. C'est l&agrave; qu'il
+avait dispos&eacute; son pr&eacute;cieux mus&eacute;e, compos&eacute; de marbres, de statues, de
+bronzes, de m&eacute;dailles, de cam&eacute;es, de pierres grav&eacute;es, de livres et de
+tableaux. Ces derniers &eacute;taient en partie de sa main, en partie des
+copies faites par lui, &agrave; Venise et &agrave; Madrid, d'apr&egrave;s le Titien, Paul
+V&eacute;ron&egrave;se et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites
+des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun
+&eacute;tranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de
+visiter son cabinet<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p>
+
+<p>Le duc de Buckingham avait probablement vu le mus&eacute;e de Rubens, et c'est
+ce qui le d&eacute;cida sans doute &agrave; en n&eacute;gocier l'acquisition. Il fit d'abord
+&agrave; Rubens cette proposition par lettre, &agrave; la fin de 1622, et il lui
+envoya bient&ocirc;t apr&egrave;s, &agrave; Anvers, le sieur Blondel, Fran&ccedil;ais, grand
+connaisseur, lequel, apr&egrave;s examen de cette collection, en offrit &agrave;
+Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>. Rubens
+h&eacute;sita, malgr&eacute; l'&eacute;l&eacute;vation de cette offre: il avait de la peine &agrave; se
+d&eacute;faire d'une collection r&eacute;ellement royale, qu'il n'avait r&eacute;unie
+qu'apr&egrave;s nombre d'ann&eacute;es de voyages et de grandes d&eacute;penses. Cependant,
+press&eacute; par les instances du duc, il finit par accepter les propositions
+de son agent. Il n'y consentit toutefois qu'&agrave; la condition que les
+statues, bustes et bas-reliefs seraient moul&eacute;s, afin qu'il ne rest&acirc;t pas
+compl&eacute;tement priv&eacute; de ses mod&egrave;les et de ses &eacute;tudes sur l'antique. Il fit
+mettre des copies aux places pr&eacute;c&eacute;demment occup&eacute;es par les originaux,
+et, selon l'un de ses biographes<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>, pla&ccedil;ant d'autres tableaux dans
+les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en
+apparence, le m&ecirc;me cabinet.</p>
+
+<p>Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Ro&euml;, ambassadeur
+d'Angleterre &agrave; Constantinople, de 1621 &agrave; 1623, &agrave; chercher et acheter
+pour le roi Charles des manuscrits, des m&eacute;dailles et des marbres.
+L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait d&eacute;termin&eacute; son
+rival &agrave; se servir de sir Thomas Ro&euml; pour le m&ecirc;me objet. La
+correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a
+&eacute;t&eacute; publi&eacute;<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a>, rend compte des dangers et des difficult&eacute;s &eacute;prouv&eacute;s,
+tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux d&eacute;sirs des deux
+nobles lords.</p>
+
+<p>&Agrave; Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait
+&eacute;galement ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des ma&icirc;tres
+de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux
+Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize
+Paul V&eacute;ron&egrave;se, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma
+jeune. &Agrave; ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les
+pr&eacute;c&eacute;dents, sont indiqu&eacute;s dans le catalogue de la vente faite apr&egrave;s sa
+mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois
+compositions de L&eacute;onard de Vinci, une d'Andr&eacute; del Sarto, trois de
+Rapha&euml;l, une de Jules Romain, deux du Corr&egrave;ge, deux d'Annibal Carrache,
+trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio
+Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures
+n'avaient pas sans doute le m&ecirc;me m&eacute;rite; mais il y avait parmi elles des
+toiles admirables: l'<i>Ecce Homo</i> du Titien, dans lequel ce ma&icirc;tre a
+introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de
+Soliman, et dont le duc avait refus&eacute; sept mille livres sterling (175,000
+francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'&#339;uvre du Corr&egrave;ge,
+<i>Jupiter et Antiope</i>, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV,
+pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus
+pr&eacute;cieux ornements du grand salon carr&eacute; du Louvre. Rubens avait donc
+raison d'&eacute;crire &agrave; Peiresc, de Londres, le 9 ao&ucirc;t 1629: &laquo;....On est loin
+de rencontrer dans cette &icirc;le la barbarie que le climat pourrait y faire
+supposer, &eacute;loign&eacute;e qu'elle est de la d&eacute;licieuse Italie; il faut m&ecirc;me
+l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part
+une aussi grande quantit&eacute; de tableaux de ma&icirc;tres que dans le palais du
+roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.&raquo;
+Toutes ces richesses artistiques avaient &eacute;t&eacute; plac&eacute;es par le duc dans sa
+r&eacute;sidence de York-House, dans le Strand, &agrave; Londres. Apr&egrave;s sa mort, elles
+furent vendues et dispers&eacute;es. Le roi Charles, le duc de Northumberland
+et lord Montague furent, selon M. Waagen<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>, les principaux acqu&eacute;reurs
+de ces magnifiques ouvrages r&eacute;unis avec tant de d&eacute;penses.</p>
+
+<p>Le favori de Charles I<sup>er</sup> apportait la m&ecirc;me ardeur &agrave; procurer &agrave; son
+ma&icirc;tre les &#339;uvres les plus rares. Il employa quelquefois &agrave; ces
+n&eacute;gociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre,
+dessinateur, enlumineur, &eacute;crivain de troisi&egrave;me ordre, et, de plus, agent
+secret m&ecirc;l&eacute; &agrave; la politique et &agrave; la diplomatie<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a>. Attach&eacute; au service
+du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoy&eacute;
+plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secr&egrave;te de n&eacute;gocier la paix
+entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans
+son Histoire de Rubens<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>, l'artiste &eacute;tait dans la confidence de cette
+n&eacute;gociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, apr&egrave;s la
+mort de sa premi&egrave;re femme, Isabelle Brant, motiv&eacute; en apparence sur la
+n&eacute;cessit&eacute; de se distraire, aurait eu, en r&eacute;alit&eacute;, pour cause, une
+mission du duc de Buckingham aupr&egrave;s des g&eacute;n&eacute;raux et n&eacute;gociateurs
+espagnols, dans l'int&eacute;r&ecirc;t du r&eacute;tablissement de la paix, qu'il parvint
+plus tard &agrave; faire accepter par les deux parties.</p>
+
+<p>Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins
+consid&eacute;rable &agrave; l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept
+cartons de Rapha&euml;l, plac&eacute;s aujourd'hui au palais de Hampton-Court; &agrave;
+l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, o&ugrave; ils &eacute;taient rest&eacute;s
+depuis le temps de L&eacute;on X, pour le compte du roi Charles I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>Le duc r&eacute;ussit &eacute;galement dans la n&eacute;gociation qu'il ouvrit avec le duc de
+Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son ma&icirc;tre, de la c&eacute;l&egrave;bre galerie
+de tableaux cr&eacute;&eacute;e dans cette ville et augment&eacute;e, pendant plus d'un
+si&egrave;cle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle co&ucirc;ta
+au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme
+&eacute;norme pour le temps, et qui en repr&eacute;senterait aujourd'hui plus du
+triple. Depuis la fin du quinzi&egrave;me si&egrave;cle, cette famille des Gonzague,
+port&eacute;e naturellement vers le beau, s'&eacute;tait appliqu&eacute;e &agrave; s'entourer des
+artistes les plus &eacute;minents, et &agrave; les retenir &agrave; Mantoue. C'est ainsi que
+le Mantegna et Jules Romain<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a> furent attir&eacute;s &agrave; leur cour, et
+d&eacute;cor&egrave;rent leurs palais d'&#339;uvres remarquables. Le Mantegna y peignit son
+fameux Triomphe de Jules C&eacute;sar, et Jules Romain la Guerre des Titans
+contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son
+g&eacute;nie. La collection achet&eacute;e pour le roi Charles comprenait, entre
+autres chefs-d'&#339;uvre, la <i>Vierge &agrave; la perle</i>, de Rapha&euml;l, maintenant au
+mus&eacute;e de Madrid; l'<i>&Eacute;ducation de Cupidon</i>, du Corr&egrave;ge, aujourd'hui &agrave; la
+<i>National Gallery</i>, &agrave; Londres; la <i>Mise au tombeau</i>, du Titien, au mus&eacute;e
+du Louvre; les <i>Douze C&eacute;sars</i>, du m&ecirc;me ma&icirc;tre, et beaucoup d'autres
+ouvrages des plus c&eacute;l&egrave;bres artistes d'Italie<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>. Mais Buckingham ne
+put admirer ces chefs-d'&#339;uvre dans le palais de son royal ma&icirc;tre, s'il
+est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>, que ces tableaux
+n'arriv&egrave;rent en Angleterre que dans l'ann&eacute;e 1629, car il &eacute;tait tomb&eacute;
+sous le poignard de Felton le 28 ao&ucirc;t 1628.</p>
+
+<p>On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son
+ma&icirc;tre, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le
+caract&egrave;re et les qualit&eacute;s du c&#339;ur, mais le premier, peut-&ecirc;tre, &agrave; citer
+pour son amour v&eacute;ritable du beau, son go&ucirc;t aussi s&ucirc;r qu'&eacute;clair&eacute;, et la
+protection g&eacute;n&eacute;reuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et
+encouragea les artistes venus &agrave; sa cour. Rubens, pendant son s&eacute;jour en
+Angleterre, dans le courant de l'ann&eacute;e 1629, fut frapp&eacute; de la prosp&eacute;rit&eacute;
+dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes
+sortes qu'il renfermait d&egrave;s lors au point de vue des arts.&mdash;&laquo;Cette &icirc;le,
+&eacute;crit-il &agrave; P. Dupuy, de Londres, le 8 ao&ucirc;t 1629<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>, me semble un
+th&eacute;&acirc;tre tout &agrave; fait digne de la curiosit&eacute; d'un homme de go&ucirc;t,
+non-seulement &agrave; cause de l'agr&eacute;ment du pays et de la beaut&eacute; de la
+nation, non-seulement &agrave; cause de l'apparence ext&eacute;rieure qui m'a paru
+d'une richesse extr&ecirc;me, et qui annonce un peuple riche et heureux au
+sein de la paix, mais encore par la quantit&eacute; incroyable d'excellents
+tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans
+cette cour.&raquo;&mdash;Horace Walpole a donc bien jug&eacute; Charles I<sup>er</sup>, lorsqu'il
+dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus n&eacute;cessaires pour faire le
+bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: &laquo;Pl&ucirc;t &agrave; Dieu qu'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+convaincu que lui seul, connaissant les moyens &agrave; employer pour le rendre
+heureux, devait lui seul poss&eacute;der le pouvoir d'assurer la f&eacute;licit&eacute;
+publique<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>!&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Franciscus Junius, biblioth&eacute;caire du comte d'Arundel, et son trait&eacute;
+<i>De pictura veterum</i>.&mdash;Analyse et citations de cet
+ouvrage.&mdash;Approbation qu'il re&ccedil;oit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+Rubens.&mdash;Effet produit en Angleterre par l'arriv&eacute;e des marbres
+achet&eacute;s par le comte d'Arundel.&mdash;Leur explication par
+Selden.&mdash;Opinion de Rubens.&mdash;Collection d'antiques &agrave; Arundel-House.</p></div>
+
+<p class="date">1589&mdash;1636</p>
+
+
+<p>Parmi les hommes c&eacute;l&egrave;bres qui vinrent se fixer en Angleterre, attir&eacute;s
+par la renomm&eacute;e du roi Charles I<sup>er</sup>, et par la libert&eacute; dont on
+jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>,
+l'un des savants du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle qui ont le mieux &eacute;tudi&eacute; et le
+mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquit&eacute;. Son p&egrave;re, Franciscus
+Junius, de Bourges, n'&eacute;tait pas moins recommandable, selon le t&eacute;moignage
+de Jean-Georges Gr&aelig;vius<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>, par la mod&eacute;ration de son caract&egrave;re que par
+la puret&eacute; de ses m&#339;urs. Apr&egrave;s avoir embrass&eacute; la religion r&eacute;form&eacute;e, et
+s'&ecirc;tre fait ministre, il avait quitt&eacute; la France, et s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; en
+Allemagne pour &eacute;viter les pers&eacute;cutions. &Eacute;tabli d'abord &agrave; Heidelberg,
+c'est l&agrave; que naquit, en 1589<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>, l'auteur du trait&eacute; <i>De pictura
+veterum</i>. Junius p&egrave;re, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait
+quitt&eacute; Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les
+&eacute;tats des Provinces-Unies lui envoy&egrave;rent une d&eacute;putation d'une des
+provinces, pour l'engager &agrave; se fixer &agrave; Leyde, afin d'y enseigner la
+th&eacute;ologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta &agrave; la grande
+satisfaction de l'&Eacute;glise et de la c&eacute;l&egrave;bre universit&eacute; de cette ville,
+jusqu'en 1602, ann&eacute;e dans laquelle il mourut.</p>
+
+<p>Son fils grandissait et s'appliquait &agrave; l'&eacute;tude des math&eacute;matiques, avec
+le projet arr&ecirc;t&eacute; de suivre la carri&egrave;re des armes, sous les ordres du
+prince d'Orange. Mais, en 1609, une tr&ecirc;ve de douze ans ayant &eacute;t&eacute; conclue
+avec l'Espagne, il changea de r&eacute;solution, et se livra enti&egrave;rement &agrave;
+l'&eacute;tude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des
+saintes &Eacute;critures. Il commen&ccedil;a par r&eacute;unir, mettre en ordre et publier
+les &eacute;crits de son p&egrave;re; il se rendit ensuite en France, et, en 1620,
+passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honn&ecirc;tes gens
+pour l'&eacute;l&eacute;vation de son esprit, la profondeur de son savoir, et
+l'extr&ecirc;me am&eacute;nit&eacute; de son caract&egrave;re. Charm&eacute; par l'agr&eacute;ment que lui
+offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui
+t&eacute;moignaient les hommes distingu&eacute;s qui l'y avaient si bien accueilli, il
+y fixa son s&eacute;jour, et passa trente ann&eacute;es, comme biblioth&eacute;caire, dans la
+famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa
+son trait&eacute; <i>De pictura veterum</i>, qui fut envoy&eacute; par Guillaume Blavius &agrave;
+Amsterdam, vers 1636, pour y &ecirc;tre imprim&eacute;.</p>
+
+<p>Cet ouvrage, mod&egrave;le d'une v&eacute;ritable &eacute;rudition, n'emp&ecirc;cha pas Junius de
+se livrer &agrave; des travaux beaucoup plus arides, et qui &eacute;pouvanteraient
+aujourd'hui l'imagination du savant le plus d&eacute;termin&eacute;. Poss&eacute;dant &agrave; fond,
+comme tous les lettr&eacute;s de son si&egrave;cle, les langues grecque et latine,
+Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe
+occidentale. Il se mit donc d'abord &agrave; &eacute;tudier la langue anglo-saxonne,
+et d&eacute;montra qu'elle avait &eacute;t&eacute; la source des langues allemande, anglaise
+et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le
+franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il
+s'assura, par ces &eacute;tudes, qu'un grand nombre de mots en usage
+aujourd'hui, en fran&ccedil;ais, en italien et en espagnol, sont tir&eacute;s de ces
+dialectes primitifs. Il donna le premier sp&eacute;cimen de sa profonde
+connaissance de ces anciennes langues en publiant &agrave; Amsterdam, en 1655,
+ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abb&eacute;
+Willeram, publi&eacute;e par Paul Merula, en 1598, &agrave; Leyde. Nous ne suivrons
+pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande,
+et qu'il reprit en Angleterre, o&ugrave; il revint en 1674, pour n'en plus
+sortir. Il nous suffira de renvoyer &agrave; sa vie par Gr&aelig;vius, et de dire
+que, jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de quatre-vingt-six ans, il consacra &agrave; ces recherches
+si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif,
+et toutes les heures d'une vie enti&egrave;rement livr&eacute;e &agrave; l'&eacute;tude. Apr&egrave;s avoir
+pass&eacute; deux ans &agrave; l'universit&eacute; d'Oxford, o&ugrave; il avait sous la main les
+mat&eacute;riaux de ses recherches, il vint mourir &agrave; Windsor, chez son neveu,
+Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du
+chapitre de l'&eacute;glise de Windsor, nonobstant sa qualit&eacute; d'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>Junius, pour payer &agrave; l'Angleterre la dette de l'hospitalit&eacute; qu'elle lui
+avait accord&eacute;e pendant plus de trente ann&eacute;es, l&eacute;gua tous les manuscrits
+de ses ouvrages &agrave; l'universit&eacute; d'Oxford, o&ugrave; il avait longtemps
+travaill&eacute;. On peut en voir la liste &agrave; la suite de sa Vie par Gr&aelig;vius. Ce
+savant fait le plus grand &eacute;loge de l'auteur du trait&eacute; de la <i>Peinture
+des anciens</i>. Il l'avait connu dans sa jeunesse &agrave; Amsterdam, et il
+raconte qu'il fut re&ccedil;u par cet &eacute;minent interpr&egrave;te de tant d'anciennes
+langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la
+biblioth&egrave;que de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des
+nouvelles de la r&eacute;publique des lettres. Gr&aelig;vius le repr&eacute;sente au
+physique comme &eacute;tant d'une taille peu &eacute;lev&eacute;e, d'une figure maigre, mais
+comme dou&eacute; d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on
+peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff,
+admirablement grav&eacute; par P.-A. Gunst, et qui est plac&eacute; en t&ecirc;te du trait&eacute;
+de la <i>Peinture des anciens</i>. Junius y est repr&eacute;sent&eacute; en buste, dans un
+m&eacute;daillon que deux g&eacute;nies s'efforcent de fixer &agrave; une pyramide entour&eacute;e
+d'ifs. Il para&icirc;t dans la force de l'&acirc;ge, il est vu de trois quarts,
+porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un
+m&eacute;lange de s&eacute;rieux, de finesse et de p&eacute;n&eacute;tration qui r&eacute;v&egrave;le bien son
+origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la
+sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout &agrave; fait
+au bas, la trompette de la Renomm&eacute;e entour&eacute;e d'une couronne de lauriers.
+On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">&laquo;<span class="smcap">Franciscus Junius, F. F.</span><a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Hic dedit &aelig;ternam claris pictoribus umbram</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Quod dare pictorum non potuere manus;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vincit Appell&#339;os hac Junius arte colores,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Junius ingenio nobilis, arte, domo.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p>Un autre portrait de Junius avait &eacute;t&eacute; fait par Van Dyck; il est
+aujourd'hui &agrave; l'universit&eacute; d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le
+m&ecirc;me que celui qui a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par Hollar, et dans lequel Junius est
+repr&eacute;sent&eacute; &agrave; mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert,
+avec l'indication qu'il a &eacute;t&eacute; peint <i>&AElig;tatis XXXXIX</i>.</p>
+
+<p>Bien que le corps de Junius e&ucirc;t &eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute; dans l'&eacute;glise de Windsor,
+l'universit&eacute; d'Oxford voulut lui &eacute;lever au milieu d'elle un monument
+fun&egrave;bre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait.
+L'&eacute;pitaphe, rapport&eacute;e par Gr&aelig;vius, en est attribu&eacute;e &agrave; Isaac Vossius, qui
+a pu, en toute v&eacute;rit&eacute;, dire de son illustre parent:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">.....Per omnem &aelig;tatem.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sine querela aut injuria cujusque</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Musis tantum et sibi vacavit.</span><br />
+</p>
+
+<p>Nous n'avons point &agrave; nous occuper des nombreux ouvrages que Junius
+composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'&Eacute;criture sainte;
+mais nous donnerons une analyse succincte de son trait&eacute; de la <i>Peinture
+des anciens</i>, l'un des premiers ouvrages sur les arts publi&eacute;s en
+Angleterre.</p>
+
+<p>Dans sa d&eacute;dicace &agrave; Charles I<sup>er</sup>, Junius explique l'origine de ce livre
+et les encouragements qui l'ont d&eacute;termin&eacute; &agrave; le composer. &laquo;Grand prince,
+dit-il au roi, il y a dix-sept ann&eacute;es que je me suis r&eacute;fugi&eacute; dans la
+Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et &agrave; l'abri des orages, au
+milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les
+recommandations de Lancelot, alors &eacute;v&ecirc;que de Winton, et de Guillaume,
+&eacute;v&ecirc;que de Methuen<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a>, aujourd'hui archev&ecirc;que de Cantorb&eacute;ry, dans la
+noble famille d'Arundel, je me suis appliqu&eacute; d&egrave;s lors, selon le d&eacute;sir de
+l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, &agrave; r&eacute;unir et examiner tous les
+passages des auteurs anciens les plus accr&eacute;dit&eacute;s, non-seulement dans la
+vue d'&eacute;crire l'histoire des artistes, mais pour p&eacute;n&eacute;trer &agrave; fond et
+d&eacute;couvrir la nature m&ecirc;me des arts d'imitation.......</p>
+
+<p>...&laquo;La mati&egrave;re s'&eacute;tendant &agrave; mesure que j'entrais plus avant dans mon
+sujet, j'entrepris une t&acirc;che plus large que celle qui m'avait &eacute;t&eacute;
+impos&eacute;e, d'abord pour t&eacute;moigner toute ma gratitude &agrave; l'illustre
+personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me
+tra&icirc;ner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque
+j'en suis &agrave; ces d&eacute;tails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage
+de ma profonde reconnaissance &agrave; la divine Providence, aussi bien qu'&agrave;
+Votre Majest&eacute;, dont le gouvernement s'applique &agrave; maintenir la paix
+publique, et permet ainsi &agrave; chacun de se livrer dans une heureuse
+s&eacute;curit&eacute; &agrave; l'&eacute;tude des belles-lettres........</p>
+
+<p>...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude &agrave;
+encourager les arts et les sciences, &agrave; l'aide de laquelle Votre Majest&eacute;
+a dissip&eacute;, comme l'astre le plus lumineux, les &eacute;paisses t&eacute;n&egrave;bres des
+si&egrave;cles pr&eacute;c&eacute;dents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix.
+De l&agrave; le calme r&eacute;gnant dans toute la Grande-Bretagne, de l&agrave; cette
+renaissance des beaut&eacute;s primitives de l'art... C'est pourquoi nous
+n'avons rien &agrave; envier, dans ce si&egrave;cle, &agrave; l'antiquit&eacute;, cette m&egrave;re f&eacute;conde
+des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un
+Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-&ecirc;tre, parce qu'on trouve plus
+rarement encore un M&eacute;c&egrave;ne; car les ma&icirc;tres de la terre sont, en g&eacute;n&eacute;ral,
+peu dispos&eacute;s &agrave; encourager ces rares g&eacute;nies. Les grands esprits, les
+intelligences sup&eacute;rieures seraient puissamment excit&eacute;s si, au milieu des
+soins incessants que r&eacute;clament le maintien de la paix, la conduite de
+la guerre et les autres n&eacute;cessit&eacute;s du gouvernement, les souverains ne se
+contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les
+arts, mais s'ils se d&eacute;cidaient &agrave; les cultiver avec nous. L'exemple de
+Votre Majest&eacute; montre &agrave; tous, combien il est agr&eacute;able et m&ecirc;me utile de se
+d&eacute;lasser du souci des affaires les plus s&eacute;rieuses par un repos
+intelligent, qui occupe &agrave; la fois les yeux et l'esprit.</p>
+
+<p>...Quant &agrave; moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les
+beaut&eacute;s de l'art que l'antiquit&eacute; r&eacute;v&egrave;le &agrave; ceux qui savent la comprendre,
+je me suis appliqu&eacute; &agrave; les d&eacute;crire et &agrave; les expliquer, en suivant les
+indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait &agrave; ma
+disposition. C'est pourquoi je me suis laiss&eacute; entra&icirc;ner &agrave; r&eacute;unir les
+anciennes r&egrave;gles &eacute;parses et dispers&eacute;es parmi les &eacute;crits que nous a
+laiss&eacute;s la docte antiquit&eacute;, et &agrave; les r&eacute;diger en corps de doctrine, afin
+qu'&eacute;tant parvenu &agrave; percevoir dans mon esprit comme une image de
+l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me f&ucirc;t
+plus facile d'appr&eacute;cier toute la beaut&eacute; de cet art pr&eacute;cieux... Sous les
+auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc
+respectueusement &agrave; Votre Majest&eacute; la peinture des anciens. C'est un
+hommage assez faible, si l'on s'arr&ecirc;te &agrave; mon style; mais il est grand
+par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majest&eacute; par le
+choix du sujet. Je ne me laisserai point &eacute;mouvoir par l'ignorance et la
+l&acirc;chet&eacute; de certains esprits d&eacute;prav&eacute;s de ce si&egrave;cle qui, ne pouvant
+comprendre la sublimit&eacute; de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit
+de l'&eacute;lever au del&agrave; des forces humaines. L'art, il est vrai, peut
+s'&eacute;lever jusqu'au sublime, et de cette hauteur d&eacute;fier tous les faibles
+efforts des hommes: il m&eacute;prise les esprits grossiers et barbares qui ne
+sont attach&eacute;s ici-bas qu'&agrave; leur ignorance obstin&eacute;e; ou bien il &eacute;blouit,
+par son brillant &eacute;clat, leurs yeux obscurcis par les t&eacute;n&egrave;bres d'une nuit
+profonde. L'art est une grande chose; il demande &agrave; rencontrer un
+connaisseur, un appr&eacute;ciateur qui soit au niveau de sa beaut&eacute;. Alors il
+se soutient en honneur aupr&egrave;s de tous... Avec un tel M&eacute;c&egrave;ne, la peinture
+triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la m&eacute;priser, lorsqu'on
+saura en quelle estime elle a &eacute;t&eacute; tenue par un si grand prince?...&raquo;</p>
+
+<p>Junius, lorsqu'il &eacute;crivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait gu&egrave;re
+que, bient&ocirc;t, d'affreuses dissensions civiles am&egrave;neraient la chute et la
+mort tragique du malheureux Charles I<sup>er</sup>, et que ces grands seigneurs
+anglais, dont il vante, dans sa d&eacute;dicace, l'amour &eacute;clair&eacute; pour les
+arts<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a>, seraient les premiers &agrave; ordonner, par acte du Parlement, la
+vente aux ench&egrave;res publiques de l'admirable collection de tableaux, de
+dessins, de statues et d'autres objets pr&eacute;cieux r&eacute;unis en Angleterre,
+avec tant de peines et de d&eacute;penses, par l'infortun&eacute; monarque!</p>
+
+<p>Le trait&eacute; de Junius est divis&eacute; en trois livres, qui sont eux-m&ecirc;mes
+subdivis&eacute;s en chapitres. Comme il se propose de suivre le d&eacute;veloppement
+de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le
+premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont &eacute;t&eacute;
+les causes de ses progr&egrave;s; dans le troisi&egrave;me, comment elle est parvenue
+&agrave; sa perfection<a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir pr&eacute;sent&eacute; des consid&eacute;rations g&eacute;n&eacute;rales sur la facult&eacute; inn&eacute;e
+chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de d&eacute;montrer, dans
+son premier livre, que cette facult&eacute; peut &ecirc;tre surtout d&eacute;velopp&eacute;e par
+l'imagination, pourvu que <i>cette folle du logis</i> ne se laisse pas trop
+emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les &eacute;carts d&eacute;r&eacute;gl&eacute;s du
+caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intemp&eacute;rance d'imagination
+est commune aux po&euml;tes et aux peintres, il profite de l'occasion pour
+examiner ce que la po&eacute;sie et la peinture ont entre elles de semblable;
+il ajoute, en passant, quelques conseils &agrave; l'usage de ceux qui veulent
+consid&eacute;rer avec attention les &#339;uvres de la peinture.</p>
+
+<p>Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature
+qui a donn&eacute; &agrave; l'homme le d&eacute;sir de tout imiter, et que, si l'imagination
+le pousse &agrave; produire et &agrave; cr&eacute;er, il y est excit&eacute; encore par beaucoup
+d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout
+bien, comme l'auteur de cette facult&eacute; donn&eacute;e &agrave; l'homme. La bont&eacute; divine
+a voulu que l'enfant re&ccedil;&ucirc;t ses premi&egrave;res impressions de ses parents,
+dont les pr&eacute;ceptes l'initient d'abord aux r&egrave;gles des arts. Livr&eacute; ensuite
+&agrave; ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, &eacute;tait dispos&eacute;
+&agrave; se laisser aller &agrave; de mauvais penchants, il &eacute;tait retenu par la
+crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au
+contraire, &eacute;tant dou&eacute; d'un jugement sain, il &eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas
+s'&eacute;carter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas &agrave;
+trouver des encouragements dans une utile &eacute;mulation et dans les conseils
+des ma&icirc;tres. Bient&ocirc;t, son esprit &eacute;tait attir&eacute; par cette admirable
+douceur de l'art, jouissant d'une &eacute;mulation naturelle, par cette force
+qui sait r&eacute;unir et s'approprier, &agrave; l'aide d'un exercice constamment
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;, tout ce qui est utile &agrave; la pratique de l'art. L'honneur que les
+hommes de tout rang rendaient aux arts, l'esp&eacute;rance du succ&egrave;s et de la
+gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de
+confiance en lui-m&ecirc;me et rempli d'une heureuse audace, il n'h&eacute;sitait pas
+&agrave; entreprendre de grandes choses. La f&eacute;licit&eacute; publique, dont, selon
+l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux si&egrave;cles, favorisait
+beaucoup cette ardeur et ce d&eacute;sir de gloire. En outre, les succ&egrave;s
+particuliers contribuaient &agrave; entretenir l'&eacute;mulation g&eacute;n&eacute;rale et l'espoir
+de r&eacute;ussir.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez
+les anciens, Junius, dans son troisi&egrave;me livre, examine les effets de
+cette force imitatrice qui r&eacute;side dans l'intelligence de l'homme; il
+suit les progr&egrave;s qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su
+atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties
+capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou sym&eacute;trie; la couleur,
+et, avec elle, la lumi&egrave;re et l'ombre, le clair et l'obscur; le
+mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou
+disposition &eacute;conomique de tout l'ouvrage. Les quatre premi&egrave;res parties,
+c'est-&agrave;-dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement,
+&eacute;taient observ&eacute;es avec soin par les anciens dans toute peinture, soit
+qu'elle ne repr&eacute;sent&acirc;t qu'une seule figure, soit qu'elle en cont&icirc;nt
+plusieurs. Quant &agrave; la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les
+tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversit&eacute; du jeu
+de la lumi&egrave;re, l'ordonnance f&icirc;t mieux ressortir la diff&eacute;rence des corps
+et des objets repr&eacute;sent&eacute;s sur la m&ecirc;me surface. Les anciens ne faisaient
+pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de
+ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine gr&acirc;ce, semblable
+&agrave; celle r&eacute;pandue sur toute la personne de V&eacute;nus, se f&icirc;t remarquer dans
+chacune des parties du tableau, et les f&icirc;t toutes &eacute;galement admirer.
+Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la gr&acirc;ce, sans
+laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne
+saurait jamais se flatter d'arriver &agrave; la perfection.</p>
+
+<p>Telle est la th&eacute;orie du savant auteur du trait&eacute; de la peinture des
+anciens. Il proc&egrave;de, on le voit, avec les formes p&eacute;dantesques du
+seizi&egrave;me si&egrave;cle, et son ouvrage, bourr&eacute; &agrave; chaque page de citations
+grecques et latines, est un v&eacute;ritable prodige de science et d'&eacute;rudition.
+Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le m&ecirc;me
+honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en r&eacute;putation de
+son temps, tels que Bud&eacute;e, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise,
+Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet &eacute;talage d'&eacute;rudition &eacute;tait dans
+le go&ucirc;t de l'&eacute;poque, o&ugrave; dominait encore, parmi les lettr&eacute;s, l'usage
+habituel du grec et du latin. Cette mani&egrave;re de proc&eacute;der para&icirc;t
+fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps.
+Il est certain n&eacute;anmoins qu'en d&eacute;pouillant le trait&eacute; de Junius de son
+enveloppe par trop h&eacute;riss&eacute;e de grec, et en laissant de c&ocirc;t&eacute; ses
+d&eacute;ductions, qui sentent trop l'&eacute;cole et la scolastique du moyen &acirc;ge, on
+y trouve une connaissance approfondie de l'antiquit&eacute;, accompagn&eacute;e de
+consid&eacute;rations qui d&eacute;notent un esprit aussi juste que cultiv&eacute;. On ne
+doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialit&eacute;, que, depuis la
+Renaissance, Junius est le premier qui ait cherch&eacute; &agrave; expliquer l'origine
+de l'art chez les anciens, non en artiste, comme L&eacute;onard de Vinci,
+Vasari et d'autres biographes italiens, mais en v&eacute;ritable philosophe,
+qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par cons&eacute;quent des
+arts d'imitation, jusqu'&agrave; Dieu lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Pour donner une id&eacute;e du style et de la mani&egrave;re de raisonner de l'auteur,
+nous citerons le passage suivant, dans lequel il d&eacute;veloppe cette
+th&egrave;se<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;L'excellent, le tr&egrave;s-grand cr&eacute;ateur de l'univers, a fait ce monde de
+telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont
+appel&eacute; &#967;&#959;&#963;&#956;&#959;&#962;, c'est-&agrave;-dire ornement, et les Latins
+<i>mundus</i>, &agrave; cause de l'&eacute;l&eacute;gance et de la perfection de toutes ses
+parties. Quant &agrave; ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas cr&eacute;&eacute; &agrave; son image
+pour qu'il v&eacute;c&ucirc;t semblable &agrave; une vile brute; mais pour que, se rappelant
+son origine, il s'avan&ccedil;&acirc;t vers une &eacute;ternit&eacute; de gloire, en suivant le
+droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion
+r&eacute;side au fond de l'&acirc;me de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours
+chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit &agrave; elle seule
+pour &eacute;lever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi
+dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensit&eacute; des choses de
+ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une
+autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'&eacute;tendue du monde
+lui-m&ecirc;me, calcule, le compas &agrave; la main, la circonf&eacute;rence du globe, et
+livrant &agrave; la post&eacute;rit&eacute; le catalogue des &eacute;toiles, r&eacute;v&egrave;le les lois des
+astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en
+h&eacute;ritage &agrave; tous. Cet autre, non sans une terreur caus&eacute;e par la majest&eacute;
+du spectacle, s'efforce de d&eacute;couvrir et de p&eacute;n&eacute;trer les secrets les plus
+profond&eacute;ment cach&eacute;s dans le sein de la nature; il s'&eacute;tudie &agrave; comprendre
+et &agrave; expliquer les nu&eacute;es, les tonnerres, les temp&ecirc;tes, les mers et les
+autres ph&eacute;nom&egrave;nes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont
+agit&eacute;s. L'homme qui aime &agrave; contempler le spectacle de la nature examine
+toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait
+qu'il a &eacute;t&eacute; plac&eacute; lui-m&ecirc;me sur cet immense th&eacute;&acirc;tre comme spectateur et
+admirateur de l'&#339;uvre sublime de la cr&eacute;ation. Qu'est-ce, en effet, autre
+chose que l'homme, si ce n'est l'&ecirc;tre se rapprochant le plus de Dieu, et
+cr&eacute;&eacute; pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrog&eacute;
+pourquoi il avait &eacute;t&eacute; mis au monde, r&eacute;pondit: &laquo;Afin de contempler le
+ciel, le soleil et la lune.&raquo; &laquo;L'homme, dit Cic&eacute;ron (<i>De Natur&acirc; Deorum</i>,
+lib. <span class="smcap">II</span>), est n&eacute; pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.&mdash;Je
+crois que les dieux immortels, dit le m&ecirc;me Cic&eacute;ron (<i>In Catone Majore</i>),
+ont introduit les &acirc;mes dans les corps des hommes afin d'&eacute;tablir des
+&ecirc;tres qui pussent consid&eacute;rer la terre, et qui, contemplant l'ordre
+&eacute;tabli dans le ciel, s'effor&ccedil;assent de l'imiter par leur mani&egrave;re de
+vivre et par leur constance.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est que longtemps apr&egrave;s avoir plan&eacute; &agrave; ces hauteurs m&eacute;taphysiques,
+que Junius se d&eacute;cide &agrave; aborder son sujet au point de vue historique et
+critique. Il le fait, dans le troisi&egrave;me livre de son trait&eacute;, avec une
+grande richesse d'&eacute;rudition, et une force non moins remarquable de
+raisonnement. N&eacute;anmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son
+&#339;uvre, et ne croit pas qu'elle soit &agrave; la hauteur du sujet qu'il avait
+entrepris de traiter.</p>
+
+<p>&laquo;Si quelqu'un, dit-il en terminant<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>, venait &agrave; croire que j'ai pu
+&eacute;puiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait
+gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'&eacute;tendue de la
+mati&egrave;re. Je me suis propos&eacute; seulement d'indiquer aux artistes, ainsi
+qu'aux amateurs de ces attachantes &eacute;tudes, les sources o&ugrave; ils pourraient
+puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la
+pr&eacute;somption de m'offrir comme un guide; ce qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de ma part une
+preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt o&ugrave;
+&eacute;taient les sources.&raquo;</p>
+
+<p>C'est l&agrave;, en effet, le m&eacute;rite principal du trait&eacute; de Junius. Ce m&eacute;rite
+est encore plus appr&eacute;ciable dans le catalogue des peintres, des
+architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquit&eacute; et de leurs
+&#339;uvres, qu'il a compos&eacute;, et qui a &eacute;t&eacute; imprim&eacute; apr&egrave;s sa mort, dans la
+seconde &eacute;dition de son ouvrage, donn&eacute;e par Gr&aelig;vius &agrave; Rotterdam, en 1694.
+Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages,
+grand in-4&ordm;, est certainement le plus complet qui ait jamais &eacute;t&eacute; dress&eacute;
+sur les artistes &eacute;gyptiens, &eacute;trusques, grecs et romains, et sur leurs
+&#339;uvres. Tout ce que les modernes ont &eacute;crit depuis sur ce sujet, a &eacute;t&eacute;
+puis&eacute; &agrave; cette source.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que Junius se soit born&eacute; &agrave; comprendre dans ce
+catalogue les seuls artistes; il y admet &eacute;galement, ainsi qu'il
+l'exprime &agrave; l'article de M. Agrippa, <i>ob eximium erg&agrave; hasce artes amorem
+et cultum</i>, les hommes qui, dans l'antiquit&eacute;, se sont montr&eacute;s favorables
+aux arts. La notice consacr&eacute;e &agrave; cet ami d'Auguste donne, sur la
+construction et la d&eacute;coration du Panth&eacute;on, &agrave; Rome, des renseignements
+qu'il serait fort difficile de trouver r&eacute;unis ailleurs. Les articles
+consacr&eacute;s &agrave; Apelles, Phidias, Praxit&egrave;le, Polycl&egrave;te, Parrhasius, Xeuxis,
+ne sont pas moins pr&eacute;cieux. Il en est de m&ecirc;me des indications que
+rapporte Junius, d'apr&egrave;s un grand nombre d'auteurs anciens, sur des
+artistes de second ordre.</p>
+
+<p>Le trait&eacute; de la peinture des anciens, dont la premi&egrave;re &eacute;dition parut en
+1636, eut un grand succ&egrave;s en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le
+savant auteur du <i>Mare liberum</i> et du trait&eacute; <i>De jure belli et pacis</i>,
+qui n'&eacute;tait pas moins vers&eacute; dans la connaissance des lettres et des
+beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa
+de f&eacute;liciter Junius de cette importante publication. Ils se
+connaissaient presque depuis l'enfance, &eacute;tant &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me
+&acirc;ge<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoy&eacute; &agrave; l'universit&eacute; de Leyde
+pour y terminer ses &eacute;tudes, avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;u dans cette ville par le p&egrave;re
+de Junius, chez lequel il demeura pendant trois ann&eacute;es<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>. Apr&egrave;s une
+enfance et une jeunesse consacr&eacute;es enti&egrave;rement &agrave; l'&eacute;tude des sciences et
+des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire
+Barneveldt, &eacute;prouva, comme cet homme c&eacute;l&egrave;bre, les m&eacute;comptes de la vie
+politique. Condamn&eacute;, &agrave; la suite de l'ex&eacute;cution du grand pensionnaire,
+qui eut lieu le 13 mai 1619, &agrave; la confiscation de ses biens et &agrave; une
+d&eacute;tention perp&eacute;tuelle, Grotius parvint, gr&acirc;ce au d&eacute;vouement de sa femme,
+au bout de plus de deux ann&eacute;es de captivit&eacute;, &agrave; s'&eacute;chapper de prison et &agrave;
+se r&eacute;fugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 &agrave; la fin
+de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats,
+ce fut dans la maison de campagne du pr&eacute;sident de Mesmes, &agrave; Balagny,
+pr&egrave;s de Senlis, qu'il pr&eacute;para la publication de son fameux trait&eacute; <i>De
+jure belli et pacis</i>. &Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; parut l'ouvrage de son ami Junius
+sur la peinture des anciens, Grotius &eacute;tait revenu &agrave; Paris, en qualit&eacute;
+d'ambassadeur de la reine de Su&egrave;de, fonctions qu'il devait &agrave; la
+bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le
+mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, &agrave; l'abri de nouvelles
+pers&eacute;cutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des
+n&eacute;gociations les plus &eacute;pineuses, trouvait encore le temps de cultiver
+les lettres et d'admirer les &#339;uvres de l'art. L'&eacute;rudition profonde,
+l'aust&eacute;rit&eacute; de m&#339;urs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies,
+n'excluaient pas alors le go&ucirc;t des belles choses, et c'est &agrave; cet heureux
+m&eacute;lange de savoir, de vie r&eacute;guli&egrave;re et de fantaisie, que l'&eacute;cole
+hollandaise doit, en grande partie, ses &#339;uvres les plus admirables.
+Grotius &eacute;tait li&eacute; avec les principaux artistes flamands et hollandais de
+son temps, particuli&egrave;rement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait
+&eacute;t&eacute; peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il &eacute;tait &agrave; peine &acirc;g&eacute;
+de quinze ans. Il figure en t&ecirc;te de son ouvrage sur <i>Martianus Capella</i>,
+publi&eacute; &agrave; la Haye &agrave; cette &eacute;poque. On l'y voit d&eacute;cor&eacute; de la cha&icirc;ne d'or,
+pr&eacute;sent de Henri IV &agrave; son premier voyage en France. Grotius ne pouvait
+pas rester indiff&eacute;rent &agrave; l'ouvrage de son ami sur la peinture des
+anciens. Il avait re&ccedil;u le livre de Junius vers le commencement de 1638;
+voici en quels termes il le remercia de cet envoi<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'adresse mes remerc&icirc;ments les plus vifs, tr&egrave;s-savant Junius, pour
+ton livre <i>De pictura veterum</i>, que tu as bien voulu me donner, et qui
+refl&egrave;te l'image la plus vraie de ton esprit et de ton &eacute;rudition.
+J'admire l'&eacute;tendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as
+emprunt&eacute; &agrave; tous les autres arts pour orner celui-l&agrave;. Cet ouvrage me
+para&icirc;t de tous points comparable &agrave; ces tableaux compos&eacute;s de pierres de
+diverses couleurs, tels que celui que Satureius c&eacute;l&egrave;bre dans une
+&eacute;pigramme grecque<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a>, et que Procope nous apprend avoir appartenu au
+roi des Goths Th&eacute;odoric. La vari&eacute;t&eacute; charme, et plus encore l'admirable
+ensemble qui r&eacute;sulte de cette vari&eacute;t&eacute; m&ecirc;me. Donne-nous, je t'en prie,
+beaucoup d'&#339;uvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous
+donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs
+ouvrages<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>. Et afin que tu demeures enti&egrave;rement convaincu que j'ai
+bien lu r&eacute;ellement toutes les parties de ton livre, je te demande de
+m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles h&eacute;bra&iuml;ques
+(<i>vela hebra&iuml;ca</i>). Tu sais qu'il n'&eacute;tait pas permis aux Juifs de
+repr&eacute;senter l'image d'aucun &ecirc;tre anim&eacute;, m&ecirc;me sur des voiles: r&eacute;fl&eacute;chis
+s'il ne faudrait pas lire: <i>Lydiacis qu&aelig; pingitur India velis</i>, ou toute
+autre variante qui te para&icirc;tra pr&eacute;f&eacute;rable. De cette mani&egrave;re, tu
+dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant
+d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de
+m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le
+permets, une pri&egrave;re: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus,
+Patritius, ton homonyme Pett&#339;us et d'autres encore, avec lesquels je
+suis li&eacute; d'une &eacute;troite amiti&eacute;.&mdash;Tout &agrave; toi de c&#339;ur.&mdash;H. Grotius.&mdash;Paris,
+31 mai 1638.&raquo;</p>
+
+<p>Junius s'empressa de d&eacute;f&eacute;rer au d&eacute;sir de son savant ami, et lui &eacute;crivit
+de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouv&eacute; sa lettre.
+Voici la r&eacute;ponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de
+la m&ecirc;me ann&eacute;e 1638:</p>
+
+<p>&laquo;Je t'aime &agrave; beaucoup de titres, tr&egrave;s-savant Junius, et j'attache un
+grand prix &agrave; ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais
+combien est ancienne cette amiti&eacute; qui existe entre nous, et quelles
+profondes racines elle a jet&eacute;es. Garde-toi de croire, n&eacute;anmoins, que les
+observations qui m'ont &eacute;t&eacute; sugg&eacute;r&eacute;es par la lecture de ton ouvrage sur
+la peinture des anciens, aient &eacute;t&eacute; influenc&eacute;es par notre vieille amiti&eacute;.
+De m&ecirc;me que les juges, dans les causes qui leur sont soumises,
+s'attachent &agrave; prononcer leurs sentences d'apr&egrave;s les faits et les titres,
+sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de m&ecirc;me
+j'ai l'habitude d'en user &agrave; l'&eacute;gard des &eacute;crits des autres. En ce qui
+concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jug&eacute;,
+que mon sentiment est tout &agrave; fait conforme &agrave; celui des hommes les plus
+instruits que j'ai consult&eacute;s. D&egrave;s lors, quel doute pouvait-il me
+rester sur le m&eacute;rite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en
+m'apprenant que tu m'avais rappel&eacute; au souvenir de Selden et de Patritius
+Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, &agrave; cause des ouvrages
+qu'ils ont publi&eacute;s dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'humanit&eacute;, et, en mon particulier,
+parce que j'ai souvent &eacute;prouv&eacute; les marques de leur bienveillance....&raquo;</p>
+
+<p>Si les &eacute;loges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de
+l'&eacute;rudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il
+n'&eacute;tait pas moins d&eacute;sireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges
+plus comp&eacute;tents des questions trait&eacute;es dans son ouvrage. Cette
+approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'&eacute;tait li&eacute;
+en Angleterre, mais qui &eacute;tait alors retourn&eacute; en Flandre, lui &eacute;crivit de
+Desen, le 14 ao&ucirc;t 1636, la lettre suivante<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoy&eacute; par mer un exemplaire de votre
+ouvrage <i>De pictura veterum</i>, qui lui para&icirc;t d'un grand m&eacute;rite, et qu'il
+consid&egrave;re comme un travail des plus &eacute;rudits. Je suis certain qu'il
+recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publi&eacute;
+jusqu'&agrave; ce jour, et que les arts recevront de nombreux &eacute;claircissements
+d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit &eacute;videmment avancer leur
+r&eacute;habilitation, et assurer une grande r&eacute;putation &agrave; son auteur. Je l'ai
+r&eacute;cemment communiqu&eacute; &agrave; un homme tr&egrave;s-instruit qui venait me visiter,
+et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla
+de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond
+qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe d&eacute;sire en recevoir un
+exemplaire aussit&ocirc;t qu'il sera mis en publication, persuad&eacute; qu'il est
+que chacun le lira avec un int&eacute;r&ecirc;t particulier, et il est impatient de
+l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du
+chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie
+humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir
+d'inscription<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Ce sera me rendre un service et me faire un grand
+honneur. La pr&eacute;sente ne tendant qu'&agrave; vous offrir mes respectueux
+services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,&mdash;Ant.
+Van Dyck.&raquo;</p>
+
+<p>L'illustre chef de l'&eacute;cole flamande, Rubens, ne tarda pas &agrave; suivre
+l'exemple de son &eacute;l&egrave;ve: il &eacute;crivit &agrave; Junius dans le mois d'ao&ucirc;t 1637,
+d'Anvers, o&ugrave; il &eacute;tait alors en passant, et comme il le dit: <i>Stans pede
+in uno.</i> Sa lettre, commenc&eacute;e et termin&eacute;e en flamand, et probablement
+interrompue et reprise plusieurs fois, est &eacute;crite, pour la plus grande
+partie, en latin, langue que l'&eacute;minent artiste connaissait &agrave; fond, comme
+tous les hommes distingu&eacute;s de son &eacute;poque. En voici la traduction pour la
+premi&egrave;re fois en fran&ccedil;ais<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Vous aurez &eacute;t&eacute; tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute; que je n'aie pas jusqu'ici accus&eacute; r&eacute;ception
+de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze
+jours que je l'ai re&ccedil;ue. Elle m'a &eacute;t&eacute; remise par un homme de cette
+ville, nomm&eacute; Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excus&eacute; de ce retard.
+Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas &eacute;crit plus t&ocirc;t. Je
+d&eacute;sirais aussi de la lire avant de vous r&eacute;pondre, comme je l'ai fait
+avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec v&eacute;rit&eacute;, que vous avez
+extr&ecirc;mement honor&eacute; notre art, par ce tr&eacute;sor immense recueilli dans toute
+l'antiquit&eacute; avec un si grand soin, et communiqu&eacute; au public dans un si
+bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est v&eacute;ritablement le
+plus riche en exemples, sentences et pr&eacute;ceptes, &eacute;pars jusqu'alors dans
+les ouvrages des anciens, r&eacute;unis aujourd'hui &agrave; l'honneur et gloire de
+l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je
+trouve, monsieur, que vous avez atteint compl&egrave;tement le but que vous
+vous &eacute;tiez propos&eacute; par le titre et la mati&egrave;re de ce livre <i>De la
+peinture des anciens</i>. Vos conseils et vos r&egrave;gles, vos jugements qui
+jettent tant de lumi&egrave;re sur les points les plus obscurs, une &eacute;rudition
+vraiment admirable, relev&eacute;e par tous les agr&eacute;ments du style le plus
+&eacute;l&eacute;gant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes
+les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je
+connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent
+&ecirc;tre suivis plus ou moins que selon le degr&eacute; d'imagination et
+d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la m&ecirc;me
+application, il vous f&ucirc;t possible de composer un trait&eacute; semblable sur
+les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme
+des types, et peuvent &ecirc;tre montr&eacute;s du doigt, en disant: Les voil&agrave;! Car
+les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus
+profond&eacute;ment dans l'esprit, r&eacute;clament un examen plus attentif, et
+profitent plus &agrave; ceux qui veulent les &eacute;tudier, que les objets qui ne se
+pr&eacute;sentent &agrave; nous que par la seule force de notre imagination, comme
+dans un songe. Ces objets, d&eacute;crits par un texte obscur, &eacute;chappent
+souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqu&eacute;s, comme l'image
+d'Eurydice &eacute;chappe &agrave; Orph&eacute;e, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de
+les comprendre. C'est ce que j'ai &eacute;prouv&eacute; moi-m&ecirc;me, je dois l'avouer. En
+effet, quel est celui d'entre nous qui, entra&icirc;n&eacute; par les descriptions de
+Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essay&eacute;, s&eacute;duit par la
+beaut&eacute; de l'entreprise, de se repr&eacute;senter devant les yeux un des
+chefs-d'&#339;uvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu
+qu'&agrave; imaginer quelque pens&eacute;e indigne de la beaut&eacute;, de la majest&eacute; de
+l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre g&eacute;nie,
+et compose volontiers une sorte de m&eacute;lange qui ne ressemble en rien aux
+chefs-d'&#339;uvre des anciens, et qui m&ecirc;me est une injure envers leurs
+illustres m&acirc;nes. Comme je fais profession de la plus grande v&eacute;n&eacute;ration
+pour leur m&eacute;moire, je pr&eacute;f&egrave;re, je l'avouerai franchement, suivre les
+traces de ceux qui existent encore, plut&ocirc;t que de m'efforcer en vain de
+refaire, par la seule pens&eacute;e, les ouvrages des ma&icirc;tres anciens. Je vous
+prie de prendre en bonne part, ce que, en consid&eacute;ration de notre amiti&eacute;,
+je prends la libert&eacute; de vous &eacute;crire. Je me flatte qu'apr&egrave;s un si
+excellent entremets (<i>promulcidem</i>?), vous ne nous refuserez pas le
+commencement m&ecirc;me du repas (<i>ipsum caput c&#339;n&aelig;</i>), que nous d&eacute;sirons tous
+avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici
+ont trait&eacute; de cette mati&egrave;re, aucun n'a satisfait notre app&eacute;tit; car il
+faut en venir s&eacute;par&eacute;ment &agrave; chaque &#339;uvre en particulier, ainsi que je
+l'ai dit. Je me recommande du fond du c&#339;ur &agrave; votre bienveillance, et
+apr&egrave;s vous avoir remerci&eacute; de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant
+votre amiti&eacute; et votre livre, j'ai l'honneur d'&ecirc;tre pour toujours votre
+d&eacute;vou&eacute; P.-P. Rubens.&raquo;</p>
+
+<p>Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand
+peintre, et &agrave; l'aide des comparaisons et des images po&eacute;tiques dont son
+imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assur&eacute;ment, de
+pr&eacute;f&eacute;rer la vue des chefs-d'&#339;uvre de L&eacute;onard de Vinci, de Michel-Ange,
+de Rapha&euml;l, du Corr&egrave;ge et des autres grands Italiens, &agrave; l'explication,
+toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquit&eacute;. On doit
+regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils
+du chef de l'&eacute;cole flamande, et qu'il n'ait point compos&eacute;, ainsi que
+le d&eacute;sirait Rubens, un second trait&eacute; <i>De pictura Italorum</i>. Peut-&ecirc;tre,
+le savant biblioth&eacute;caire du comte d'Arundel &eacute;tait-il trop port&eacute; vers les
+recherches de pure &eacute;rudition, pour r&eacute;ussir &eacute;galement bien dans l'examen
+et l'appr&eacute;ciation des &#339;uvres de la Renaissance, que tous les amateurs
+pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu,
+pour mener cette entreprise &agrave; bonne fin, que Junius abandonn&acirc;t
+l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, &agrave; laquelle il
+&eacute;tait fort attach&eacute;, s'opposait &agrave; ce voyage.</p>
+
+<p>Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquit&eacute;, l'ouvrage
+de Junius m&eacute;rite les &eacute;loges qu'il a re&ccedil;us de Grotius, de Rubens et de
+Van Dyck. S'il ne pr&eacute;sente pas m&eacute;thodiquement une histoire de l'art
+proprement dite, comme Winckelmann l'a compos&eacute;e plus tard, il renferme
+les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des
+artistes anciens et sur leurs &#339;uvres. C'est une mine f&eacute;conde qui a &eacute;t&eacute;
+souvent exploit&eacute;e: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imit&eacute; et
+quelquefois m&ecirc;me copi&eacute; Junius sans le dire. Il est &agrave; peu pr&egrave;s le seul
+qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail
+indique combien &eacute;taient profondes et consciencieuses les &eacute;tudes
+consacr&eacute;es, par les savants et les amateurs du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle, &agrave; la
+recherche du beau depuis l'origine de l'art.</p>
+
+<p>Dans son &eacute;p&icirc;tre d&eacute;dicatoire &agrave; Charles I<sup>er</sup>, Junius d&eacute;clare qu'il a
+entrepris le trait&eacute; <i>De la peinture des anciens</i> pour ob&eacute;ir &agrave; la volont&eacute;
+du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspir&eacute; des monuments de l'art
+ancien que son patron avait r&eacute;unis dans sa demeure. Ce ne fut point sans
+des difficult&eacute;s infinies et des d&eacute;penses &eacute;normes que le comte r&eacute;ussit &agrave;
+faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les
+inscriptions enlev&eacute;s par lui &agrave; la Gr&egrave;ce et &agrave; l'Italie. Ces pr&eacute;cieux
+restes ont &eacute;t&eacute; les premiers monuments de l'antiquit&eacute; introduits en
+Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de
+l'universit&eacute; d'Oxford, leur histoire et leur description ont &eacute;t&eacute;
+plusieurs fois publi&eacute;es. Nous empruntons &agrave; l'avertissement donn&eacute; par le
+docteur Richard Chandler, en t&ecirc;te de l'ouvrage intitul&eacute; <i>Marmora
+oxoniensia</i><a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>, l'historique de leur arriv&eacute;e &agrave; Londres dans le palais
+d'Arundel, et de la sensation qu'ils excit&egrave;rent chez les savants, les
+amateurs et les artistes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir expliqu&eacute; que le comte avait fait choix de Guillaume Pett&aelig;us
+(Petty) pour chercher et acqu&eacute;rir, en Italie, en Gr&egrave;ce, en Turquie et
+dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les
+restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquit&eacute;,
+Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres &eacute;tait parvenue &agrave;
+Londres en 1627. D&eacute;pos&eacute;s dans la maison et les jardins du comte
+d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les
+plus distingu&eacute;s accouraient de toutes parts pour les voir.&mdash;&laquo;On
+remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller
+trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car
+il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces
+arcanes enlev&eacute;s &agrave; la Gr&egrave;ce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de
+s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il pr&eacute;f&eacute;rait
+s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un c&eacute;l&egrave;bre par la d&eacute;couverte
+qu'il avait faite de l'&eacute;p&icirc;tre de saint Cl&eacute;ment aux Corinthiens, qu'il
+publia, et par d'autres ouvrages; l'autre poss&eacute;dant une profonde
+&eacute;rudition, acquise par un travail opini&acirc;tre, et alors occup&eacute; &agrave; colliger
+les manuscrits dont s'est enrichie la biblioth&egrave;que Cottonienne.</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain matin, &agrave; la pointe du jour, ces doctes investigateurs des
+monuments de l'antiquit&eacute; se r&eacute;unirent chez le comte d'Arundel, et, apr&egrave;s
+avoir lav&eacute; et nettoy&eacute; les marbres, d&eacute;couvrirent le pacte de l'alliance
+conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magn&eacute;sie, dont ils
+restitu&egrave;rent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bient&ocirc;t, la
+renomm&eacute;e r&eacute;pandit la nouvelle de la d&eacute;couverte de cette inscription, et,
+de toutes parts, se manifesta le d&eacute;sir d'en avoir des reproductions.
+Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des
+copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine &agrave; r&eacute;tablir dans
+toute sa puret&eacute;, ne f&ucirc;t bient&ocirc;t alt&eacute;r&eacute; de nouveau. Il promit donc &agrave; ses
+amis, qui d&eacute;siraient avoir cette inscription, de la publier avec
+quelques autres. Il tint parole l'ann&eacute;e suivante<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>, &agrave; la satisfaction
+de tous les &eacute;rudits, et particuli&egrave;rement du c&eacute;l&egrave;bre Peiresc<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>. Ce
+personnage, auquel nul sacrifice ne co&ucirc;tait lorsqu'il s'agissait
+d'acheter des raret&eacute;s, apprit avec le plus vif int&eacute;r&ecirc;t, que
+quelques-unes de ces inscriptions avaient &eacute;t&eacute; acquises par un homme dont
+il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-m&ecirc;me, avait d&eacute;bours&eacute;
+autrefois &agrave; Smyrne cinq cents pi&egrave;ces d'or pour les obtenir, sans avoir
+pu se les procurer, son charg&eacute; de pouvoirs, Sampson, ayant &eacute;t&eacute; jet&eacute; en
+prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis &agrave; Pett&aelig;us de les
+racheter pour le comte d'Arundel, mais &agrave; un prix beaucoup plus
+&eacute;lev&eacute;.&mdash;Le livre de Selden obtint un si grand succ&egrave;s, qu'au bout de
+quelques ann&eacute;es, on ne trouvait plus &agrave; l'acheter, &agrave; quelque prix que ce
+f&ucirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Rubens, qui se trouvait &agrave; Londres en 1629, &eacute;crivait &agrave; Peiresc, le 9 ao&ucirc;t
+de cette ann&eacute;e: &laquo;Le duc d'Arundel poss&egrave;de une infinit&eacute; de statues
+antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se
+trouvent publi&eacute;es par Jean Selden et sont savamment comment&eacute;es par le
+m&ecirc;me auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand
+talent. Vous aurez sans doute vu son trait&eacute; <i>De Diis Syris</i>, qu'on vient
+de r&eacute;imprimer <i>recensitum iterum et auctius</i>. Mais je voudrais bien
+qu'il se renferm&acirc;t dans les bornes de la science, sans aller se m&ecirc;ler &agrave;
+tous ces d&eacute;sordres politiques qui l'ont priv&eacute; de sa libert&eacute;, ainsi que
+plusieurs autres membres du Parlement, accus&eacute;s d'avoir agi contre le roi
+dans la derni&egrave;re session<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte d'Arundel avait adopt&eacute; l'ordre suivant pour l'arrangement de
+ses marbres: les statues et les bustes &eacute;taient plac&eacute;s dans la galerie
+<i>d'Arundel-House</i>, &agrave; Londres; les marbres charg&eacute;s d'inscriptions &eacute;taient
+appliqu&eacute;s contre les murs du jardin de cet h&ocirc;tel, et les statues d'un
+ordre inf&eacute;rieur, ou celles qui &eacute;taient mutil&eacute;es, d&eacute;coraient le jardin
+d'&eacute;t&eacute; que le lord avait &agrave; Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que
+la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent
+vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres &eacute;crits, sans compter
+les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux
+antiques inestimables<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>.&mdash;Junius avait donc raison de vanter la
+munificence de son illustre patron, qui n'avait recul&eacute; devant aucun
+sacrifice pour enrichir sa patrie de ces pr&eacute;cieux tr&eacute;sors.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, pr&egrave;s de l'empereur
+Ferdinand II.&mdash;Extraits du journal de cette mission, publi&eacute; par W.
+Crowne.&mdash;Description des collections de l'empereur Rodolphe, &agrave;
+Prague, et du palais de Wallenstein.&mdash;R&eacute;cit de la mort de ce
+g&eacute;n&eacute;ral.&mdash;Repr&eacute;sentation donn&eacute;e en l'honneur du comte par les
+J&eacute;suites de Prague.&mdash;Acquisition de la biblioth&egrave;que de Pirckheimer
+&agrave; Nuremberg.&mdash;Retour du comte en Angleterre.</p></div>
+
+<p class="date">1636</p>
+
+
+<p>En 1636, l'ann&eacute;e m&ecirc;me o&ugrave; Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel,
+fut envoy&eacute; par le roi Charles I<sup>er</sup> d'Angleterre, en ambassade
+extraordinaire pr&egrave;s Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou,
+pour parler plus exactement, le journal itin&eacute;raire de cette mission nous
+a &eacute;t&eacute; conserv&eacute;. Il a &eacute;t&eacute; &eacute;crit, jour par jour, par un gentilhomme
+anglais, William Crowne, attach&eacute; &agrave; la suite du comte<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p>
+
+<p>L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer
+&agrave; Margate et se diriger vers La Haye, afin de pr&eacute;senter, en passant, les
+compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina
+ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence,
+Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, o&ugrave; il trouva
+l'empereur et l'imp&eacute;ratrice qui &eacute;taient venus &agrave; sa rencontre. Il eut son
+audience de r&eacute;ception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours &agrave; Lintz,
+pour y mener &agrave; fin les n&eacute;gociations qui l'y avaient amen&eacute;, et dont
+l'objet principal &eacute;tait le r&eacute;tablissement de la paix dans l'Allemagne,
+troubl&eacute;e depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout
+son s&eacute;jour &agrave; Lintz, l'ambassadeur anglais fut log&eacute; et entretenu aux
+frais de l'empereur, et des f&ecirc;tes furent donn&eacute;es en son honneur.
+L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces
+f&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s s'&ecirc;tre rendu &agrave; Vienne et &agrave; Augsbourg, o&ugrave; le comte visita plusieurs
+&eacute;tablissements des J&eacute;suites, qui le re&ccedil;urent avec les plus grands
+honneurs, il se dirigea vers Prague, o&ugrave; il arriva le 6 juillet, &laquo;&Eacute;tant
+entr&eacute;s dans le ch&acirc;teau qui servait de r&eacute;sidence au roi de Boh&ecirc;me....
+apr&egrave;s avoir travers&eacute; trois belles cours, dans l'une desquelles il y
+avait une statue de saint Georges, &agrave; cheval, en bronze, et une fontaine,
+ils arriv&egrave;rent &agrave; une grande salle o&ugrave; il y avait de nombreuses et belles
+boutiques, comme &agrave; Westminster. Ils travers&egrave;rent ensuite un grand nombre
+de salles orn&eacute;es de peintures, dont l'une &eacute;tait d&eacute;cor&eacute;e de portraits
+de nobles anglais, et mont&egrave;rent au second &eacute;tage, o&ugrave; &eacute;tait la chambre du
+conseil. Les seigneurs boh&eacute;miens s'y trouvaient r&eacute;unis avec les
+conseillers de l'empereur. Mais l&agrave;, s'&eacute;leva un tel tumulte, que les
+Boh&eacute;miens jet&egrave;rent ces conseillers par les fen&ecirc;tres, &eacute;lev&eacute;es de plus de
+quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tir&egrave;rent sur eux des coups
+de pistolet... Alors nous descend&icirc;mes dans une salle basse,
+v&eacute;ritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqu&eacute;s. Son plafond
+est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle
+est d&eacute;cor&eacute;e de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux
+repr&eacute;sentant des chevaux indiens, qui &eacute;taient alors &agrave; Prague. &Agrave; c&ocirc;t&eacute;, se
+trouve une grande salle &agrave; manger, dont la table est en mosa&iuml;que, et &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le
+<i>Schant-hamber</i> que se trouvent le tr&eacute;sor et les superbes collections de
+l'empereur Rodolphe.</p>
+
+<p>&laquo;Dans la premi&egrave;re salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adoss&eacute;s
+aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en
+porcelaine; le troisi&egrave;me, en nacre de perle; le quatri&egrave;me, des feuilles
+de cuivre curieusement grav&eacute;es; les cinqui&egrave;me et sixi&egrave;me, des
+instruments de math&eacute;matiques; le septi&egrave;me, des bassins, des aigui&egrave;res et
+une coupe d'ambre; le huiti&egrave;me, des vases d'or et de cristal; le
+neuvi&egrave;me, de cristal de roche; le dixi&egrave;me, des ouvrages de mosa&iuml;que; le
+onzi&egrave;me, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un
+<i>yard</i> de long; le douzi&egrave;me, des ouvrages en relief; le treizi&egrave;me, en
+&eacute;mail; le quatorzi&egrave;me, d'objets antiques, jet&eacute;s en argent; le quinzi&egrave;me,
+des cabinets de diamants de Boh&ecirc;me, et quelques petites bo&icirc;tes de perles
+du m&ecirc;me pays; le seizi&egrave;me, d'objets relatifs &agrave; l'astronomie; les
+dix-septi&egrave;me et dix-huiti&egrave;me, des objets indiens; le dix-neuvi&egrave;me, des
+choses venant de la Turquie; le vingti&egrave;me, une statue de femme de
+grandeur naturelle, v&ecirc;tue de soie. Au milieu de la salle, sont des
+horloges; le chroniqueur en d&eacute;crit sept de diff&eacute;rentes sortes, &agrave;
+sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort
+curieuses, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, pour le temps, et devant lesquelles il
+resta en admiration.&mdash;&laquo;Nous entr&acirc;mes alors dans une petite pi&egrave;ce ferm&eacute;e,
+dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiqu&eacute;es dans l'&eacute;paisseur
+du mur, et renfermant les pr&eacute;sents envoy&eacute;s &agrave; l'empereur, comme des
+casques dor&eacute;s et des statues.&mdash;Dans la troisi&egrave;me salle, quatre dressoirs
+le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets
+antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit
+la guerre<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>, et une machine qui servait autrefois &agrave; imprimer les
+livres. La quatri&egrave;me salle renferme des armoires remplies de raret&eacute;s
+anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une
+Bible in-folio de la plus grande beaut&eacute;.....&raquo;&mdash;Apr&egrave;s avoir visit&eacute; les
+&eacute;glises de Prague, et s'&ecirc;tre promen&eacute; dans le parc, hors de la ville,
+le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'&eacute;tait
+fait construire.... &laquo;Son Excellence traversa d'abord une immense salle
+longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous
+mont&acirc;mes ensuite &agrave; des galeries o&ugrave; des tableaux &eacute;taient expos&eacute;s, et o&ugrave;
+l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond
+diverses compositions tir&eacute;es d'Ovide. Dans la salle d'audience, les
+quatre &Eacute;l&eacute;ments sont peints au milieu du plafond. &Agrave; la suite, se
+trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit
+cinq fontaines avec de grandes statues qui les d&eacute;corent, et la fontaine
+de Neptune, surmont&eacute;e de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les
+eaux ne coul&egrave;rent pas. Nous all&acirc;mes ensuite visiter l'&eacute;curie, pouvant
+contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont
+enti&egrave;rement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune
+d'elles a co&ucirc;t&eacute; vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent
+le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein
+&eacute;tait le seul g&eacute;n&eacute;ral en chef de l'empire, sous les ordres de
+l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte &agrave;
+l'empereur, et c'est avec raison, si l'on consid&egrave;re les complots que
+Wallenstein avait tram&eacute;s contre sa couronne. Mais, pour en pr&eacute;venir
+l'explosion, l'empereur donna l'ordre &agrave; quelques officiers irlandais
+qu'il entretenait &agrave; son service, de le surveiller la nuit et de le
+mettre en pi&egrave;ces, ce qui arriva le soir m&ecirc;me. Un de ces officiers &eacute;tant
+entr&eacute; &agrave; l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit:
+&laquo;Vive Ferdinand, mais meure le tra&icirc;tre Wallenstein!&raquo; Ce dernier,
+&eacute;tendant les bras, se mit &agrave; crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de
+hallebarde. Cela fait, ils lui coup&egrave;rent la t&ecirc;te, et, sur-le-champ, la
+port&egrave;rent &agrave; l'empereur, lequel les r&eacute;compensa largement, et continua &agrave;
+leur accorder sa faveur.&raquo;&mdash;Telle est la morale que l'honorable gentleman
+tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'&ecirc;tre oblig&eacute;
+d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel
+&eacute;cossais Lesley et l'Irlandais Deverous<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a> que l'histoire accuse du
+meurtre du duc de Friedland.</p>
+
+<p>Bien qu'attach&eacute; &agrave; l'un des plus grands connaisseurs du dix-septi&egrave;me
+si&egrave;cle, il ne para&icirc;t pas que William Crowne ait compris la beaut&eacute; des
+statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit
+plus d'int&eacute;r&ecirc;t aux f&ecirc;tes et aux spectacles donn&eacute;s en l'honneur de son
+noble patron. Il nous a conserv&eacute; le programme d'une pi&egrave;ce all&eacute;gorique,
+compos&eacute;e par les J&eacute;suites de Prague, repr&eacute;sent&eacute;e dans leur coll&egrave;ge, et
+faisant allusion aux esp&eacute;rances que la mission du comte d'Arundel avait
+fait na&icirc;tre en Allemagne.</p>
+
+<p>&laquo;.....Son Excellence, dit-il<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>, fut invit&eacute;e &agrave; assister &agrave; une
+repr&eacute;sentation au coll&egrave;ge des J&eacute;suites, dont le sup&eacute;rieur est un
+Irlandais, qui le re&ccedil;ut comme un prince. D'abord, un discours lui fut
+adress&eacute; par un jeune &eacute;l&egrave;ve; il fut ensuite salu&eacute;, &agrave; son passage, par une
+garde de soldats qui d&eacute;charg&egrave;rent leurs mousquets en son honneur. Son
+Excellence arriva ensuite &agrave; la salle o&ugrave; la com&eacute;die fut jou&eacute;e &agrave; sa grande
+satisfaction, non-seulement eu &eacute;gard au sujet de la pi&egrave;ce, mais surtout
+&agrave; cause du talent des acteurs, de la beaut&eacute; des costumes, au nombre de
+plus de cinquante, et des r&ocirc;les jou&eacute;s par les jeunes &eacute;coliers et par
+plusieurs fils de nobles barons. La repr&eacute;sentation termin&eacute;e, ils
+d&eacute;sir&egrave;rent &ecirc;tre admis &agrave; baiser la main de Son Excellence, &agrave; genoux, en
+t&eacute;moignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur,
+l'argument de la pi&egrave;ce<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;La Paix, qui habite l'Angleterre, exil&eacute;e depuis longtemps de la
+Germanie, se pr&eacute;pare &agrave; rentrer dans ce pays.</p>
+
+<p>&laquo;Drame repr&eacute;sent&eacute; &agrave; Prague, en 1636, par les &eacute;l&egrave;ves du coll&egrave;ge des
+J&eacute;suites, &agrave; l'occasion de la visite faite &agrave; ce coll&egrave;ge par le
+tr&egrave;s-illustre et tr&egrave;s-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de
+Surrey, ambassadeur extraordinaire du tr&egrave;s-puissant roi d'Angleterre
+Charles I<sup>er</sup>, pr&egrave;s l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de
+l'empire.</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">Prologue</span>.&mdash;Le valet de Mercure, occup&eacute; &agrave; pr&eacute;parer le th&eacute;&acirc;tre, rencontre
+une troupe de jeunes enfants, d&eacute;sireux de voir l'ambassadeur du roi
+d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le
+voir du th&eacute;&acirc;tre, &agrave; moins qu'ils ne lui adressent leurs f&eacute;licitations sur
+son arriv&eacute;e. Ne pouvant les lui pr&eacute;senter en latin, &agrave; cause de leur
+extr&ecirc;me jeunesse, il les invite &agrave; le faire en diverses langues.</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">Premi&egrave;re partie</span>.&mdash;Sc&egrave;ne premi&egrave;re.&mdash;Mercure re&ccedil;oit les dieux et les
+d&eacute;esses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes
+qui les distinguent, et il assigne &agrave; chacun sa place.</p>
+
+<p>&laquo;Sc&egrave;ne deuxi&egrave;me.&mdash;Astr&eacute;e se plaint &agrave; Jupiter et aux dieux des crimes des
+mortels. Jupiter, apr&egrave;s avoir recueilli les opinions, livre la Terre &agrave;
+Mars et &agrave; Vulcain, afin qu'ils la punissent.</p>
+
+<p>&laquo;Sc&egrave;ne troisi&egrave;me.&mdash;La Paix, d&eacute;sol&eacute;e, cherche un lieu o&ugrave; elle puisse
+&eacute;chapper &agrave; la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque
+marine et la conduit en Angleterre.</p>
+
+<p>&laquo;Sc&egrave;ne quatri&egrave;me.&mdash;Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre
+et le distribue &agrave; Bellone, aux Furies et &agrave; ses autres compagnes.</p>
+
+<p>&laquo;<span class="smcap">Seconde partie</span>.&mdash;Sc&egrave;ne premi&egrave;re.&mdash;C&eacute;r&egrave;s, Apollon, Bacchus d&eacute;plorent,
+aupr&egrave;s de Jupiter, les calamit&eacute;s dont ils ont &agrave; souffrir de la part de
+Mars. Jupiter les renvoie &agrave; Neptune.</p>
+
+<p>&laquo;Sc&egrave;ne deuxi&egrave;me.&mdash;Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer &agrave;
+Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent
+rendre la paix au monde.</p>
+
+<p>&laquo;Sc&egrave;ne troisi&egrave;me.&mdash;Mercure ordonne &agrave; C&eacute;r&egrave;s et &agrave; Ph&#339;bus d'avoir bon
+espoir, car bient&ocirc;t le roi Charles aura r&eacute;tabli la paix, par les soins
+de son envoy&eacute;, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera
+pas &agrave; revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se f&eacute;licitent et
+adressent leurs compliments au noble comte.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;pilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par
+lequel on souhaite et on pr&eacute;dit &agrave; l'ambassadeur toute sorte de
+prosp&eacute;rit&eacute;s; et apr&egrave;s l'avoir salu&eacute; avec respect, un des acteurs, tant
+en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des
+remerc&icirc;ments.&mdash;Applaudissez.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re fois que les j&eacute;suites avaient montr&eacute;, &agrave;
+l'ambassadeur de Charles I<sup>er</sup>, le spectacle d'une repr&eacute;sentation
+all&eacute;gorique en son honneur. D&eacute;j&agrave;, pendant son s&eacute;jour &agrave; Lintz, ils lui
+avaient offert le m&ecirc;me divertissement. Mais William Crowne ne nous a
+conserv&eacute; que l'argument de la pi&egrave;ce jou&eacute;e &agrave; Prague.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; les assurances donn&eacute;es par les anciennes divinit&eacute;s de l'Olympe,
+&eacute;voqu&eacute;es par les j&eacute;suites, la paix ne fut pas alors r&eacute;tablie en
+Allemagne d'une mani&egrave;re durable. L'accord conclu momentan&eacute;ment le 4
+septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'emp&ecirc;cha pas
+des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues
+ann&eacute;es. Le c&eacute;l&egrave;bre trait&eacute; de Westphalie, sign&eacute; en 1648, en reconnaissant
+la libert&eacute; de conscience comme un principe de droit public d&eacute;sormais
+inattaquable, put seul mettre un terme &agrave; ce conflit sanglant, qui
+avait ravag&eacute; l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus
+de trente ann&eacute;es. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, &agrave;
+cette &eacute;poque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi
+que Mercure l'avait annonc&eacute;, et la laissa livr&eacute;e &agrave; son tour aux fureurs
+de Mars et de Bellone. L'infortun&eacute; roi Charles I<sup>er</sup>, que les Allemands
+invoquaient, en 1636, presque comme une divinit&eacute; arbitre de la paix,
+renvers&eacute; alors de son tr&ocirc;ne par ses ennemis acharn&eacute;s, pr&eacute;senta le
+premier exemple d'un roi mis &agrave; mort par ses sujets, &agrave; la suite de la
+plus inique condamnation<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>. Ainsi vont les choses de ce monde, o&ugrave; les
+fortunes de certains hommes ne s'&eacute;l&egrave;vent si haut que pour &ecirc;tre
+renvers&eacute;es, aux yeux de tous, par une chute plus &eacute;clatante:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">.....Tolluntur in altum,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ut lapsu graviore ruant.</span><br />
+</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir assist&eacute;, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de
+Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte
+d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arr&ecirc;ta quelques jours &agrave;
+Augsbourg, o&ugrave; il alla voir dans le <i>Stadt-House</i> des statues et des
+peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit
+William Crowne, par Rapha&euml;l; probablement une copie des fresques de la
+Farn&eacute;sine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, o&ugrave; il
+fit l'acquisition de la biblioth&egrave;que de Bilibalde Pirckheimer, vendue
+par ses h&eacute;ritiers. On dit que cette collection faisait partie dans
+l'origine de celle form&eacute;e &agrave; Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de
+Hongrie, et qu'&agrave; sa mort, en 1490, elle &eacute;tait pass&eacute;e en la possession du
+p&egrave;re de Bilibalde Pirckheimer<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>. Continuant sa route par Francfort,
+Hanau, et le Rhin jusqu'&agrave; La Haye, le comte d'Arundel &eacute;tait de retour &agrave;
+Londres le 28 d&eacute;cembre 1636, et le lendemain il avait, &agrave; Hampton-Court,
+son audience du roi Charles I<sup>er</sup>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Le graveur Wenceslas Hollar, attach&eacute; au service du comte d'Arundel,
+et ses principales &#339;uvres.&mdash;Portrait du Sicilien Blaise de Manfre,
+c&eacute;l&egrave;bre faiseur de tours.&mdash;Autres portraits grav&eacute;s par
+Hollar.&mdash;J&eacute;r&ocirc;me Laniere.&mdash;Les deux Van der Borcht.</p></div>
+
+<p class="date">1636&mdash;1646</p>
+
+
+<p>C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance
+du graveur Hollar, qu'il attacha &agrave; sa personne, et ramena avec lui en
+Angleterre. On croit que ce fut &agrave; Cologne qu'il rencontra cet artiste;
+mais la relation de Crowne n'en parle pas.</p>
+
+<p>Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes &eacute;minents que le travail
+le plus opini&acirc;tre, joint &agrave; un talent remarquable, ne purent pr&eacute;server
+des atteintes de la mis&egrave;re. Il naquit &agrave; Prague en 1607, et il para&icirc;t
+qu'il appartenait &agrave; une famille noble, qui fut compl&eacute;tement ruin&eacute;e
+pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessin&eacute; et
+grav&eacute; par lui-m&ecirc;me, en 1647, il s'est repr&eacute;sent&eacute; au milieu d'un
+cartouche ou &eacute;cusson avec ses armes, &agrave; quatre quartiers, et une montagne
+surmont&eacute;e de deux fleurs de lis<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a>. La l&eacute;gende d'un autre portrait de
+Hollar, peint par N. Meyssens<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>, nous apprend que Hollar &laquo;&eacute;tait fort
+enclein &agrave; l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il
+fut beaucoup retard&eacute; par son p&egrave;re; qu'en 1627 il partit de Prague,
+parcourut l'Allemagne s'adonnant &agrave; pratiquer l'eau-forte, et partit de
+Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague
+vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et
+que, par suite de la guerre civile, il se retira &agrave; Anvers, o&ugrave; il
+r&eacute;sidait encore en 1647.&raquo; Nous ajouterons, pour terminer cet aper&ccedil;u de
+la vie de Hollar, qu'apr&egrave;s un long s&eacute;jour &agrave; Anvers, o&ugrave; il s'&eacute;tait fix&eacute;
+lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se d&eacute;cida &agrave;
+rentrer en Angleterre, &agrave; l'&eacute;poque du rappel du roi Charles II, et qu'il
+mourut &agrave; Londres en 1677. Cet artiste &eacute;tait naturellement travailleur,
+et le stimulant de la mis&egrave;re, contre laquelle il lutta souvent, surtout
+apr&egrave;s son retour en Angleterre, lui fit composer un tr&egrave;s-grand nombre de
+planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier si&egrave;cle, en
+Angleterre, et, r&eacute;cemment, M. L.-G. Parthey<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>, &agrave; Berlin, ont r&eacute;dig&eacute;
+un catalogue complet de son &#339;uvre.</p>
+
+<p>La mani&egrave;re de Hollar est, g&eacute;n&eacute;ralement, un peu molle; ses contours sont,
+quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop &agrave; du crayon. Ces
+d&eacute;fauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches,
+repr&eacute;sentant des sujets de saintet&eacute;, des vues de villes et des
+batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes,
+ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'exc&egrave;de
+pas vingt centim&egrave;tres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une
+largeur proportionn&eacute;e, Hollar atteint souvent la perfection par la
+finesse du burin, la d&eacute;licatesse de tous les d&eacute;tails, le rendu,
+l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des
+lumi&egrave;res. Le faire de cet artiste est v&eacute;ritablement original, et donne
+un cachet tout particulier &agrave; la plupart de ses &#339;uvres, fort recherch&eacute;es
+des amateurs, principalement en Angleterre. La r&eacute;putation que Hollar
+s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de
+Charles I<sup>er</sup>, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait
+pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent,
+avec un empressement tout national, les &#339;uvres de l'art qui se
+rapportent &agrave; leur histoire, &agrave; leurs traditions, &agrave; leurs m&#339;urs, &agrave; leur
+pays. &Agrave; cet &eacute;gard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un
+compatriote, car les pages les plus remarquables de son &#339;uvre,
+non-seulement ont &eacute;t&eacute; compos&eacute;es &agrave; Londres, mais rappellent les
+personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre.</p>
+
+<p>Le comte d'Arundel, en sa qualit&eacute; d'Anglais et de grand mar&eacute;chal du
+royaume, s'&eacute;tait attach&eacute; &agrave; r&eacute;unir, dans sa collection, les tableaux qui
+pouvaient offrir un int&eacute;r&ecirc;t historique pour son pays. C'est ainsi qu'il
+poss&eacute;dait les plus beaux portraits de Holbein, repr&eacute;sentant le roi Henri
+VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Cl&egrave;ves, Catherine Howard, Jeanne
+Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'&#339;uvre de Hollar,
+qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la m&ecirc;me feuille, les
+gravures ex&eacute;cut&eacute;es par cet artiste de ces diff&eacute;rents portraits. S'il est
+curieux, au point de vue historique, de pouvoir consid&eacute;rer la figure de
+boucher de ce roi Barbe-Bleue, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de celles des malheureuses
+victimes de ses passions d&eacute;sordonn&eacute;es, il n'est pas moins int&eacute;ressant,
+au point de vue de l'art, de voir avec quelle habilet&eacute; le graveur a su
+rendre la finesse, la fermet&eacute;, l'expression qui caract&eacute;risent les
+portraits du grand peintre de Henri VIII.</p>
+
+<p>Mariette<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a> estimait beaucoup les gravures que Hollar avait
+ex&eacute;cut&eacute;es des dessins de L&eacute;onard de Vinci, faisant partie de la
+collection d'Arundel. &laquo;C'est peut-&ecirc;tre, dit-il, ce que nous avons de
+mieux d'apr&egrave;s ce peintre. Il serait cependant &agrave; souhaiter que Hollar e&ucirc;t
+imit&eacute; avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les
+yeux; qu'il les e&ucirc;t rendus trait pour trait et avec la m&ecirc;me touche;
+qu'il n'y e&ucirc;t point ajout&eacute; un travail qui n'y met que de la propret&eacute;
+sans go&ucirc;t... Toutes ces planches de Hollar ne passent gu&egrave;re trois pouces
+de haut sur deux &agrave; cinq pouces de large. Elles sont distribu&eacute;es en
+quatre ou cinq suites, &agrave; la t&ecirc;te desquelles sont autant de frontispices.
+Il y en a environ soixante-quinze qui ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;es &agrave; Anvers dans les
+ann&eacute;es 1645 et suivantes.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de
+son protecteur; lorsque ce dernier fut oblig&eacute; de quitter sa patrie, et
+qu'il se fut r&eacute;fugi&eacute; &agrave; Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles
+peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que
+Hollar continu&acirc;t de graver ses planches. C'est &agrave; cette &eacute;poque, qu'arriv&eacute;
+&agrave; toute la maturit&eacute; de son talent, il reproduisit au burin le portrait
+d'Albert Durer, d'apr&egrave;s celui peint par ce ma&icirc;tre, en 1498, &agrave; l'&acirc;ge de
+vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'&#339;uvre, digne de
+rivaliser avec l'original, pour la beaut&eacute;, l'expression, la <i>maestria</i>;
+elle porte la date de 1648.</p>
+
+<p>Un autre portrait, non moins remarquable, grav&eacute; par Hollar, d'apr&egrave;s un
+dessin <i>ad vivum</i>, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur
+de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de
+cette &eacute;poque. Il est repr&eacute;sent&eacute;<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>, dit la l&eacute;gende qui accompagne la
+gravure, <i>&aelig;tatis</i> 72, bien qu'il ne paraisse pas cet &acirc;ge, qu'il se
+donnait peut-&ecirc;tre pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan &agrave;
+gauche, il est &agrave; mi-corps, vu de trois quarts, v&ecirc;tu &agrave; l'espagnole, avec
+de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'&#339;il, une vraie figure de
+Scapin, la main droite pos&eacute;e sur une table, les &eacute;paules appuy&eacute;es
+l&eacute;g&egrave;rement au f&ucirc;t d'une colonne orn&eacute;e de draperies. Dans le fond, au
+troisi&egrave;me plan, on l'aper&ccedil;oit debout sur un th&eacute;&acirc;tre, les deux poings sur
+les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un
+nombreux public, compos&eacute; de cavaliers &agrave; chapeaux &agrave; plumes et &agrave; petits
+manteaux, plac&eacute;s au second plan, son jet intarissable. Pr&egrave;s de lui, sur
+le bord du th&eacute;&acirc;tre, on voit une quantit&eacute; de fioles, de bouteilles, de
+paniers. Au-dessus de sa t&ecirc;te, plane une Renomm&eacute;e avec la devise <i>Fama
+volat</i>, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons,
+au-dessus desquels est &eacute;crit: <i>solus sicut sol</i>; devise que les
+charlatans de nos jours n'ont pas encore os&eacute; adopter. La bouteille
+in&eacute;puisable de Robert-Houdin n'&eacute;tait que renouvel&eacute;e du jet intarissable
+du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce que
+promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des
+rois et devant l'Empereur. Lisez plut&ocirc;t les vers qui sont peut-&ecirc;tre de
+sa fa&ccedil;on, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'&agrave;-propos pour les besoins
+de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularit&eacute;s caract&eacute;ristiques
+du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle de trouver un charlatan qui r&eacute;dige son programme,
+s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins &eacute;l&eacute;gants que
+les autres po&euml;mes en latin moderne dus aux plus savants &eacute;crivains de son
+temps. Le latin &eacute;tait encore la langue universelle; de nos jours, cette
+&eacute;rudition en plein vent aurait peu de succ&egrave;s. Peut-&ecirc;tre ces distiques
+sont-ils de Hollar lui-m&ecirc;me, qui avait re&ccedil;u dans son enfance une
+&eacute;ducation classique, et qui para&icirc;t avoir cultiv&eacute; la po&eacute;sie latine, si
+l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses
+portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du
+Sicilien de Manfre.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Seu veterum similis non conscia s&aelig;cula facti,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Seu tua te ratio credere tanta vetet,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Visa tamen mea gesta probant cum C&aelig;sare reges,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Myriadumque oculi, quos stupor attonuit.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ille ego, purarum grandis potator aquarum,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Qui prius undiferis vina refundo cadis,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et qu&aelig;cumque tibi, seu rubra aut candida poscas</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Veraque de largo gutture dona paro.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Quinetiam, si pr&aelig; reliquis optaris ad haustum,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Id tibi de sumpto gurgite munus erit:</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Insuper angelici poscar odoris opes;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Omnia miriparo salientia gutture promo,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Ac demum altivolam jacto potenter aquam.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Unde queas larga credere dona Dei.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Bien que les si&egrave;cles pass&eacute;s n'aient rien produit de pareil, et encore
+que votre raison vous d&eacute;fende de le croire, cependant il n'y a pas moyen
+d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs
+ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, &agrave; leur stup&eacute;faction g&eacute;n&eacute;rale.
+C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, apr&egrave;s avoir
+tir&eacute; du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage &agrave; faire couler de mon
+large gosier, &agrave; discr&eacute;tion, tous les vins qu'on me demandera, soit
+rouges, soit blancs. Bien plus, si vous pr&eacute;f&eacute;rez autre chose, je vous
+promets de vous le distribuer de mon r&eacute;servoir in&eacute;puisable: du lait, de
+l'huile, de la bi&egrave;re, des liqueurs faites avec des fleurs,
+particuli&egrave;rement de l'eau parfum&eacute;e d'ang&eacute;lique: car je puis tout tirer
+de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un
+puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux
+que vos yeux soient t&eacute;moins de ce miracle, et que vous soyez convaincus
+que c'est un v&eacute;ritable don du ciel.&raquo;</p>
+
+<p>Hollar a grav&eacute; beaucoup de portraits d'apr&egrave;s Van Dyck: il nous a
+transmis, d'apr&egrave;s ce ma&icirc;tre, les traits de la comtesse d'Arundel,
+Anne-Alathea Talbot. C'est &eacute;galement d'apr&egrave;s le m&ecirc;me artiste qu'il a
+reproduit le portrait du comte, &agrave; cheval, en costume de grand mar&eacute;chal
+d'Angleterre. Il l'a grav&eacute;, en outre, toujours d'apr&egrave;s Van Dyck, &agrave;
+mi-corps, dans un m&eacute;daillon. Enfin, il l'a repr&eacute;sent&eacute; si&eacute;geant &agrave; sa
+place de grand mar&eacute;chal dans la Chambre des lords, &agrave; la s&eacute;ance du 22
+mars 1641, dans laquelle fut jug&eacute; et condamn&eacute; le comte de Stafford.
+Cette derni&egrave;re gravure, ex&eacute;cut&eacute;e par Hollar d'apr&egrave;s son propre dessin,
+est fort curieuse, en ce qu'elle donne la repr&eacute;sentation exacte de ce
+grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes
+d'&Eacute;tat de l'Angleterre &agrave; cette &eacute;poque. Une autre planche de Hollar, mais
+moins bien r&eacute;ussie, montre l'ex&eacute;cution du malheureux comte, le 22 mai
+1641, &agrave; Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs.</p>
+
+<p>Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitt&eacute;
+l'Angleterre et s'&eacute;tait retir&eacute; &agrave; Anvers. Nous ne pouvons pas pr&eacute;ciser la
+dur&eacute;e du s&eacute;jour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans
+l'&#339;uvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits grav&eacute;s par lui
+&agrave; Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date
+de 1643. Ce serait donc &agrave; partir de cette ann&eacute;e, jusque vers 1650, que
+l'artiste aurait continu&eacute; de graver les tableaux de cette collection.
+Mais ce travail ne l'emp&ecirc;cha pas d'entreprendre d'autres planches. Il
+fut probablement r&eacute;duit, pour vivre, &agrave; s'occuper d'&#339;uvres bien
+au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des
+oiseaux, des animaux, des instruments de p&ecirc;che et de chasse, d'apr&egrave;s
+Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette &eacute;poque qu'il
+grava, d'apr&egrave;s le Titien, les portraits de Daniel Barbaro,
+Bindo-Altoviti et Johanna V&eacute;ron&egrave;se; d'apr&egrave;s le Giorgione, un Allemand de
+la famille Fuscher; d'apr&egrave;s Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et
+quelques autres portraits tir&eacute;s de la collection de deux amateurs
+anversois, Jean et Jacob Van-Verle.</p>
+
+<p>Hollar &eacute;tait tr&egrave;s-li&eacute; avec J&eacute;r&ocirc;me Laniere, Italien, qui para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute;
+employ&eacute; par le comte d'Arundel &agrave; l'achat de tableaux de peintres
+italiens<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>. Il lui a d&eacute;di&eacute; la gravure de <i>la Vierge avec saint
+Joseph, l'Enfant-J&eacute;sus et le petit saint Jean</i>, d'apr&egrave;s Perino del Vaga,
+et, dans cette d&eacute;dicace, il le qualifie des titres de protecteur et
+grand admirateur des arts.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas moins attach&eacute; &agrave; Henri Van der Borcht, p&egrave;re,
+collectionneur de raret&eacute;s, et, comme ou disait alors, <i>omnium
+elegantiarum amator</i>. Il &eacute;tait n&eacute; &agrave; Bruxelles en 1583; mais par suite
+des troubles qui d&eacute;solaient les Pays-Bas, il fut emmen&eacute; en Allemagne &agrave;
+l'&acirc;ge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh,
+et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa &agrave;
+Fanckenda&euml;l jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, o&ugrave;
+il se mit &agrave; former une collection de m&eacute;dailles, de peintures et de
+toutes sortes d'antiquit&eacute;s. C'est l&agrave; que le comte d'Arundel le connut,
+en 1636, et lui acheta plusieurs pi&egrave;ces importantes. C'est &eacute;galement &agrave;
+son passage par cette ville que le comte attacha &agrave; son service Henri Van
+der Borcht, peintre et graveur, fils du pr&eacute;c&eacute;dent. Il l'envoya d'abord
+en Italie rejoindre Pett&#339;us (M. Petty), qui &eacute;tait &agrave; la recherche de
+statues antiques et de tableaux pour son ma&icirc;tre. Ils revinrent ensemble
+en Angleterre, et Van der Borcht y resta attach&eacute; au service du comte
+d'Arundel pendant quelques ann&eacute;es. Une notice, mise au bas de son
+portrait grav&eacute; par Hollar en 1648, d'apr&egrave;s Jean Meyssens, nous apprend,
+qu'&agrave; cette &eacute;poque, il &eacute;tait serviteur, c'est-&agrave;-dire probablement, selon
+la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar
+a grav&eacute; beaucoup de sujets d'apr&egrave;s ce peintre, et ils paraissent avoir
+v&eacute;cu et travaill&eacute; ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht
+dessinait beaucoup. Un amateur fran&ccedil;ais du dernier si&egrave;cle, M. Quentin de
+Lorang&egrave;re, avait r&eacute;uni la suite de ses dessins, au nombre de 567 pi&egrave;ces.
+Ils furent vendus par Gersaint en 1744.&mdash;Henri Van der Borcht, apr&egrave;s un
+long s&eacute;jour &agrave; Londres, revint mourir &agrave; Anvers.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le r&eacute;tablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre,
+esp&eacute;rant y &ecirc;tre bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir
+fut &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;&ccedil;u, et l'artiste, toujours poursuivi par la mis&egrave;re, se
+vit contraint de travailler &agrave; la merci des libraires et des marchands
+d'estampes. C'est alors qu'il ex&eacute;cuta un grand nombre de vues
+d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'apr&egrave;s John Overton et
+Peter Staat, et les <i>Amusements de la chasse</i> d'apr&egrave;s Fran&ccedil;ois Barlow.
+Hollar fut aussi employ&eacute; par William Dugdale &agrave; <i>illustrer</i> les
+<i>Antiquities of Warwickshire</i><a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>. Les gravures de Hollar, qui sont
+dans cet ouvrage, repr&eacute;sentent des vues de villes et de ch&acirc;teaux; mais
+la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries
+servant &agrave; distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le
+portrait de Dugdale, le m&ecirc;me qui est &agrave; la t&ecirc;te de la description, donn&eacute;e
+par cet &eacute;diteur, de l'&eacute;glise de Saint-Paul de Londres, et plusieurs
+planches de costumes des ordres religieux<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>.&mdash;Ces diff&eacute;rents travaux
+ne procur&egrave;rent au graveur aucune aisance, et il mourut &agrave; Londres, en
+1667, dans un grand d&eacute;n&ucirc;ment.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Derni&egrave;res ann&eacute;es du comte d'Arundel en Angleterre.&mdash;Il quitte sa
+patrie et se fixe &agrave; Padoue.&mdash;Il y meurt en 1646.&mdash;Sort de ses
+collections.&mdash;Renomm&eacute;e attach&eacute;e &agrave; sa m&eacute;moire.</p></div>
+
+<p class="date">1637&mdash;1646</p>
+
+
+<p>Pendant pr&egrave;s de deux ann&eacute;es apr&egrave;s son retour d'Allemagne, le comte
+d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'&eacute;tait
+procur&eacute;es avec tant de soins et de d&eacute;penses. Mais, dans le cours de
+1638, il fut oblig&eacute; de rentrer dans la vie publique, en prenant le
+commandement des troupes destin&eacute;es &agrave; combattre les &Eacute;cossais, r&eacute;volt&eacute;s
+contre le roi Charles 1<sup>er</sup><a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>. Apr&egrave;s des alternatives de succ&egrave;s et
+de revers, il fut nomm&eacute;, en 1640, capitaine g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e royale.
+Dans le mois de mars 1641 commen&ccedil;a le proc&egrave;s du malheureux comte de
+Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualit&eacute; de grand dignitaire de la
+couronne, fut oblig&eacute; de faire partie de la commission nomm&eacute;e par le roi,
+pour d&eacute;clarer l'assentiment royal donn&eacute; au bill d'<i>attainder</i>, d&eacute;cern&eacute;
+contre l'infortun&eacute; ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait repr&eacute;sent&eacute;
+si&eacute;geant &agrave; la Chambre des lords, &agrave; la place de lord Steward
+d'Angleterre. Mais le comte ne para&icirc;t pas avoir approuv&eacute; le tragique
+d&eacute;no&ucirc;ment de ce m&eacute;morable proc&egrave;s; car il se h&acirc;ta de donner sa d&eacute;mission
+de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter
+la Grande-Bretagne. Bient&ocirc;t, en effet, vers la fin de f&eacute;vrier 1642, il
+adressa un dernier adieu &agrave; sa terre natale, et s'embarqua pour les
+Pays-Bas. Son historien, le r&eacute;v&eacute;rend M. Tierney, dit qu'il y fut
+d&eacute;termin&eacute; par l'&eacute;tat de sa sant&eacute; qui allait sensiblement en
+d&eacute;clinant<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a>. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait
+clairement l'issue fatale de la lutte acharn&eacute;e engag&eacute;e entre le
+parlement et la royaut&eacute;, et qu'il avait voulu se mettre &agrave; l'abri de
+l'orage.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, apr&egrave;s un court s&eacute;jour dans les Pays-Bas, le comte
+alla s'&eacute;tablir &agrave; Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa
+soixante-deuxi&egrave;me ann&eacute;e. Son corps fut rapport&eacute; en Angleterre, d&eacute;pos&eacute;
+dans la chapelle du ch&acirc;teau d'Arundel, et Junius composa son &eacute;pitaphe;
+mais le monument qu'il avait demand&eacute; par son testament n'a jamais &eacute;t&eacute;
+ex&eacute;cut&eacute;<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part du comte, les biens qu'il avait laiss&eacute;s en Angleterre
+furent mis sous le s&eacute;questre. Ses collections d'objets d'art ne furent
+point &eacute;pargn&eacute;es: ses marbres antiques rest&egrave;rent longtemps abandonn&eacute;s
+dans <i>Arundel-House</i>; quelques-uns furent enlev&eacute;s furtivement, d'autres
+mutil&eacute;s, d'autres employ&eacute;s &agrave; construire ou r&eacute;parer des maisons. Cette
+perte serait moins &agrave; regretter, si la plus grande partie des
+inscriptions e&ucirc;t &eacute;t&eacute; publi&eacute;e ant&eacute;rieurement; mais il n'y en avait eu
+qu'un fort petit nombre de donn&eacute; par Selden, et moins encore par Pri&aelig;us,
+qui voulut recommander son &eacute;dition d'Apul&eacute;e, en y ins&eacute;rant quelques
+fragments de ces anciennes inscriptions. &Agrave; peine la moiti&eacute; de ces
+marbres, c'est-&agrave;-dire cent trente inscriptions, surv&eacute;curent &agrave; ces
+d&eacute;sastres.</p>
+
+<p>Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien
+digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-mar&eacute;chal d'Angleterre
+et duc de Norfolk, donna tous ces marbres &agrave; l'universit&eacute; d'Oxford,
+d'apr&egrave;s le conseil de Jean Evelyn, auquel le s&eacute;nat acad&eacute;mique d&eacute;cerna
+des remerc&icirc;ments publics, pour le soin qu'il avait pris de les r&eacute;unir et
+de les conserver. Transport&eacute;s &agrave; Oxford, ils furent d&eacute;pos&eacute;s au
+rez-de-chauss&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre Sheldonien, ou attach&eacute;s au mur qui l'entoure,
+et marqu&eacute;s de l'initiale du nom de Howard. Dans le m&ecirc;me temps, on fit
+graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et
+les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire &eacute;galement
+mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible &agrave; ces
+&eacute;loges de l'acad&eacute;mie, qu'il avait r&eacute;solu de lui faire cadeau d'une belle
+statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette
+statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en
+d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard &agrave; l'acad&eacute;mie, avec les
+antiques achet&eacute;s des h&eacute;ritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron
+de Lempster, et donn&eacute;s, en 1753, &agrave; l'universit&eacute; d'Oxford, par
+Henriette-Louise, comtesse de Pomfret<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p>
+
+<p>Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'h&ocirc;tel et des
+jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire
+une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe
+bronze, repr&eacute;sentant la t&ecirc;te d'Hom&egrave;re, que Van Dyck a plac&eacute;e dans l'un
+des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople,
+passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingu&eacute;, m&eacute;decin de
+Georges III, et fut achet&eacute;e, &agrave; sa mort, par lord Exeter, qui en fit don
+au mus&eacute;e Britannique.</p>
+
+<p>L'ouvrage du docteur Chandler, <i>Marmora oxoniensia</i>, contient la
+description de tous les marbres appartenant &agrave; l'universit&eacute; d'Oxford,
+et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces
+derniers sont d&eacute;sign&eacute;s, dans les tables des trois divisions de
+l'ouvrage, par la lettre A, plac&eacute;e dans le haut des gravures. Ces
+planches ont &eacute;t&eacute; dessin&eacute;es et grav&eacute;es par J. Miller, et l'on est forc&eacute;
+de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet
+artiste, son burin ind&eacute;cis, ses contours arrondis rendent assez mal la
+puret&eacute; de l'antique. Un grand nombre de statues ont &eacute;t&eacute; restaur&eacute;es fort
+maladroitement, &agrave; en juger m&ecirc;me par les gravures. Ces restaurations,
+faites sans aucun go&ucirc;t, d&eacute;figurent les morceaux et leur enl&egrave;vent leur
+v&eacute;ritable caract&egrave;re. Cependant, on remarque quelques belles statues qui
+paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se
+compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux,
+d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, grav&eacute;es sur des
+marbres recueillis dans la Gr&egrave;ce et dans l'Asie Mineure.&mdash;On voit que le
+savant Junius avait &agrave; sa disposition, par ces marbres, la base,
+l'&eacute;l&eacute;ment (<i>c&#339;leusina</i>) de son travail sur l'art dans l'antiquit&eacute;. Car
+le mot <i>pictura</i> qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit
+s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-m&ecirc;me, &agrave; tous les arts
+d'imitation chez les anciens.&mdash;S'il est vrai, comme il le dit dans sa
+d&eacute;dicace &agrave; Charles I<sup>er</sup>, que son trait&eacute; <i>De pictura veterum</i> ait &eacute;t&eacute;
+compos&eacute; pour ob&eacute;ir aux d&eacute;sirs de son noble patron, il faut convenir que
+le comte d'Arundel n'aimait pas moins &agrave; &ecirc;tre instruit par l'histoire
+de l'art que r&eacute;cr&eacute;&eacute; par la vue de ses &#339;uvres les plus belles et les plus
+rares.</p>
+
+<p>Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respect&eacute;es que ses
+marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas,
+ambassadeur d'Espagne pr&egrave;s de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il
+s'empressa d'envoyer &agrave; Madrid, avec les chefs-d'&#339;uvre achet&eacute;s pour
+Philippe IV &agrave; la vente aux ench&egrave;res de la magnifique galerie de Charles
+I<sup>er</sup><a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p>
+
+<p>Les cam&eacute;es et les pierres grav&eacute;es de la collection d'Arundel, parmi
+lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psych&eacute;, avaient &eacute;t&eacute;
+conserv&eacute;s par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils pass&egrave;rent au duc
+de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et
+Bartolozzi.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ce qui restait de la biblioth&egrave;que du comte, M. Tierney nous
+apprend<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a> qu'apr&egrave;s l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut
+offert par le duc de Norfolk &agrave; la Soci&eacute;t&eacute; royale (des sciences), qui,
+oblig&eacute;e de cesser ses r&eacute;unions dans le local de <i>Gresham-College</i>, avait
+accept&eacute; l'hospitalit&eacute; dans les appartements d'<i>Arundel-House</i>.</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment de tous les objets que nous venons d'&eacute;num&eacute;rer, et qui
+provenaient du premier lot attribu&eacute; par le comte d'Arundel &agrave; son fils
+a&icirc;n&eacute;, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les
+choses de ce monde, fut vendu &agrave; Londres en 1720 par les h&eacute;ritiers de
+son second fils, William Howard, l'infortun&eacute; comte de Stafford<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a>.
+Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a> donne le
+d&eacute;tail des objets vendus et leur prix, qui s'&eacute;leva au chiffre de 8,552
+livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des
+d&eacute;penses &eacute;normes que le comte avait faites pour former sa collection
+d'antiques, de dessins, de tableaux, de m&eacute;dailles, de pierres grav&eacute;es et
+de livres.</p>
+
+<p>Bien qu'elle ait &eacute;t&eacute; dispers&eacute;e, les objets qui la composaient sont
+rest&eacute;s, en grande partie, en Angleterre, o&ugrave; ils attestent encore
+aujourd'hui le go&ucirc;t &eacute;clair&eacute;, la munificence, les efforts constants,
+employ&eacute;s pendant plus de quarante ann&eacute;es, par le premier Anglais qui ait
+voulu, selon l'expression de Peacham, &laquo;transporter l'ancienne Gr&egrave;ce dans
+la Grande-Bretagne.&raquo; Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux
+si&egrave;cles, de tr&egrave;s-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs
+anglais qui ont rivalis&eacute; de faste pour acheter et r&eacute;unir, &agrave; tout prix,
+les productions de l'art cherch&eacute;es soit en Italie soit ailleurs, quel
+est celui qui peut &ecirc;tre compar&eacute; au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici,
+entre tous, contrairement aux id&eacute;es de ses compatriotes, a pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+l'art &agrave; la politique; aussi, son nom, indissolublement li&eacute; &agrave; ceux de
+Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo
+Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa
+propre renomm&eacute;e.</p>
+
+
+
+
+<hr />
+<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_FLAMANDS" id="AMATEURS_FLAMANDS"></a>AMATEURS FLAMANDS</h2>
+<hr class="hr1" />
+<p class="nom">NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVA&Euml;RTS</p>
+
+<p class="date">1560&mdash;1666</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">C&eacute;l&eacute;brit&eacute; acquise &agrave; la ville d'Anvers par ses artistes.&mdash;R&eacute;putation
+des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans
+Holbein.&mdash;Culture des sciences et des lettres &agrave;
+Anvers.&mdash;L'imprimeur Christophe Plantin.&mdash;Richesses et luxe des
+n&eacute;gociants d'Anvers.&mdash;D&eacute;clin de la prosp&eacute;rit&eacute; d'Anvers sous
+Philippe II.&mdash;Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.</p></div>
+
+<p class="date">1454&mdash;1598</p>
+
+
+<p>&laquo;C'est un fait notoire qu'Anvers a vu na&icirc;tre ou fleurir, depuis un
+si&egrave;cle, un plus grand nombre de peintres distingu&eacute;s par leur talent, que
+toute autre ville. Rome elle-m&ecirc;me n'a pas brill&eacute; d'un semblable &eacute;clat et
+ne peut lui &ecirc;tre compar&eacute;e, puisqu'il est vrai que presque tous les
+peintres qui ont d&eacute;cor&eacute; de leurs &#339;uvres cette ancienne capitale du
+monde, ont &eacute;t&eacute; des &eacute;trangers n&eacute;s &agrave; Urbin, &agrave; Florence, &agrave; Venise et
+surtout &agrave; Bologne. Anvers peut donc lever la t&ecirc;te, et se glorifier de
+l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.&raquo;</p>
+
+<p>Telle est l'introduction que Sandrart a plac&eacute;e en t&ecirc;te de sa vie de
+Pierre-Paul Rubens<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>. Sans aller aussi loin que l'auteur <i>de
+l'Acad&eacute;mie du tr&egrave;s-noble art de la peinture</i>, nous conviendrons
+volontiers qu'Anvers peut &ecirc;tre compar&eacute;e, dans une certaine mesure, &agrave;
+Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconna&icirc;trons m&ecirc;me que, du temps
+de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur
+toutes les villes situ&eacute;es de ce c&ocirc;t&eacute; des Alpes<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a>. Paris ne pouvait
+pas encore se vanter d'avoir vu na&icirc;tre Eustache Lesueur et Charles Le
+Brun; il n'&eacute;tait pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art
+moderne en Europe, et le chef de l'&eacute;cole d'Anvers venait de laisser dans
+ses murs, en t&eacute;moignage irr&eacute;cusable de sa sup&eacute;riorit&eacute;, les nombreuses et
+magnifiques toiles de la galerie de Marie de M&eacute;dicis. Les choses ont
+bien chang&eacute; depuis: Paris est devenu la cit&eacute; la plus c&eacute;l&egrave;bre, comme le
+dit Sandrart: &laquo;<i>In proferendis enutriendisque pictoribus singulari
+artificio claris</i>; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les
+artistes les plus distingu&eacute;s.&raquo; Anvers, comme Venise, Rome, Florence et
+Bologne, est rel&eacute;gu&eacute;e au second rang. Mais son histoire atteste que,
+pendant plus de deux si&egrave;cles, elle a produit un grand nombre de
+peintres le plus heureusement dou&eacute;s dans tous les genres. Son &eacute;cole de
+gravure, due, en grande partie, aux le&ccedil;ons et aux exemples de Rubens,
+n'a pas &eacute;t&eacute; moins brillante, et ses &#339;uvres, r&eacute;pandues dans le monde
+entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont &eacute;t&eacute;
+en honneur dans cette intelligente et riche cit&eacute;.</p>
+
+<p>D&egrave;s le milieu du quinzi&egrave;me si&egrave;cle, les peintres anversois &eacute;taient r&eacute;unis
+en corporation ou <i>gilde</i>, et leur <i>liggere</i>, ou registre des artistes
+inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette
+acad&eacute;mie &eacute;tait fort recherch&eacute;e, non-seulement par les artistes n&eacute;s ou
+fix&eacute;s &agrave; Anvers, mais &eacute;galement par les &eacute;trangers<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p>
+
+<p>Albert Durer, dans le journal &eacute;crit par lui-m&ecirc;me de son voyage aux
+Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup &agrave; Anvers,
+o&ugrave; il s&eacute;journa plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita.
+Il y fut l'objet, aussit&ocirc;t apr&egrave;s son arriv&eacute;e, d'une sorte d'ovation de
+la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il
+raconte cette circonstance de son voyage:</p>
+
+<p>&laquo;Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invit&eacute; &agrave; leur maison,
+avec ma femme et ma servante: ils avaient pr&eacute;par&eacute; un d&icirc;ner excellent,
+avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements pr&eacute;cieux. Leurs
+femmes aussi &eacute;taient toutes pr&eacute;sentes, et lorsqu'on me mena &agrave; table,
+les spectateurs se dress&egrave;rent de chaque c&ocirc;t&eacute;, comme si l'on conduisait
+un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des
+hommes qui me salu&egrave;rent de la mani&egrave;re la plus humble, et se montr&egrave;rent
+tr&egrave;s-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire
+leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je
+fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec
+deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre
+pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-l&agrave; et me
+t&eacute;moigner leur bonne volont&eacute;. Je leur fis mes humbles remerc&icirc;ments et je
+leur offris mes services. Apr&egrave;s, vint ma&icirc;tre Pierre, le charpentier de
+la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son
+service. Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; joyeusement attabl&eacute;s ensemble jusque fort avant
+dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une mani&egrave;re
+tr&egrave;s-honn&ecirc;te et polie, et me pri&egrave;rent d'user de leur bonne volont&eacute; pour
+tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les
+remerciai et allai me coucher<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>On voit avec quels honneurs Albert Durer fut re&ccedil;u &agrave; Anvers; on voit
+aussi que la <i>gilde</i> ou corporation des peintres anversois &eacute;tait alors
+tr&egrave;s-consid&eacute;r&eacute;e et tr&egrave;s-riche, puisqu'elle poss&eacute;dait une maison, ou
+lieu de r&eacute;union, et qu'elle pouvait offrir &agrave; un confr&egrave;re &eacute;tranger un
+repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et d&eacute;cor&eacute; d'autres
+ornements pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison,
+o&ugrave; ils pr&eacute;paraient les cartons de l'entr&eacute;e triomphale de l'empereur
+Charles-Quint, qui devait bient&ocirc;t venir visiter Anvers. &laquo;Cet ouvrage,
+dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds
+de long. Il sera d&eacute;ploy&eacute; de chaque c&ocirc;t&eacute; de la rue, bien arrang&eacute; avec
+deux gradins. L&agrave;-dessus, on fera les pi&egrave;ces. Le tout ensemble co&ucirc;te,
+tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins.
+Toute cette chose est faite tr&egrave;s-pr&eacute;cieusement.&raquo; Durer n'oublie pas
+d'aller aussi dans la maison de &laquo;ma&icirc;tre Quentin (Messis ou Matsys),&raquo;
+l'un des peintres d'Anvers les plus c&eacute;l&egrave;bres &agrave; cette &eacute;poque<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>.</p>
+
+<p>Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint &eacute;galement visiter
+Anvers, lorsqu'il se rendit de B&acirc;le en Angleterre. Nous avons
+rapport&eacute;<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a> la lettre qu'&Eacute;rasme lui avait donn&eacute;e pour Petrus &AElig;gidius,
+et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer &eacute;galement &agrave; Holbein la
+maison de Quentin Matsys.</p>
+
+<p>Ces faits prouvent quelle &eacute;tait, d&egrave;s le commencement du seizi&egrave;me si&egrave;cle,
+la r&eacute;putation d'Anvers et de ses artistes.</p>
+
+<p>Les sciences et les lettres n'y &eacute;taient pas moins cultiv&eacute;es que la
+peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que
+Florence, n'a donn&eacute; naissance &agrave; aucun po&euml;te illustre, elle peut
+revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces
+savants, communs &agrave; l'&eacute;poque de la Renaissance, qui s'attachaient &agrave;
+l'&eacute;tude de l'histoire et de l'arch&eacute;ologie chez les Grecs et chez les
+Romains. Parmi les plus c&eacute;l&egrave;bres, on doit citer particuli&egrave;rement Hubert
+Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'&eacute;trangers &agrave; Anvers, choisirent
+cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes
+recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne
+Rome<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>.</p>
+
+<p>Vers le milieu du seizi&egrave;me si&egrave;cle, une circonstance heureuse attira les
+&eacute;crivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Fran&ccedil;ais,
+Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, &eacute;tait venu se
+fixer dans la capitale du Brabant, et y avait port&eacute; l'art de la
+typographie au plus haut degr&eacute; de perfection. Ami de Juste Lipse et
+d'autres &eacute;rudits, et poss&eacute;dant lui-m&ecirc;me une instruction profonde, il fut
+bient&ocirc;t cit&eacute;, &agrave; l'&eacute;gal de Robert Estienne, pour la correction et la
+beaut&eacute; des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les
+plus consid&eacute;rables par leur importance et leur &eacute;tendue, tels que la
+Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les
+auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il &eacute;tait le premier
+imprimeur (<i>architypographus</i>). Mais il ne se bornait pas &agrave; la seule
+impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de
+planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du
+savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres.</p>
+
+<p>Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait
+manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un int&eacute;r&ecirc;t aussi
+vif aux &#339;uvres des diff&eacute;rents arts du dessin qu'aux sciences et aux
+lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de
+l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cit&eacute; les principaux
+n&eacute;gociants de l'Europe. La douceur des m&#339;urs flamandes, l'abondance et
+la facilit&eacute; de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes
+du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents
+bourgeois d'Anvers &eacute;taient souvent employ&eacute;es en constructions de vastes
+et magnifiques habitations, d&eacute;cor&eacute;es avec le plus grand soin des
+chefs-d'&#339;uvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a> raconte
+qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: &laquo;Elle est vaste et bien
+ordonn&eacute;e, dit-il, avec une infinit&eacute; de grands et beaux salons, une cour
+richement orn&eacute;e et des jardins fort &eacute;tendus. En somme, c'est une demeure
+tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en
+Allemagne.&raquo;</p>
+
+<p>L'orf&eacute;vrerie d'Anvers &eacute;tait en grande r&eacute;putation, et l'art de tailler
+les diamants, import&eacute; de Bruges o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;couvert dans le
+seizi&egrave;me si&egrave;cle, &eacute;tait devenu, pour cette ville et pour Anvers, une
+nouvelle source de richesses. Tous les corps d'&eacute;tat, orf&eacute;vres, peintres,
+marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y &eacute;taient, depuis le
+moyen &acirc;ge, r&eacute;unis en associations aussi riches que puissantes. Ils
+rivalisaient de luxe, et ne n&eacute;gligeaient aucune occasion de d&eacute;corer de
+tableaux et de peintures leurs lieux de r&eacute;unions, ainsi que les
+chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut trait&eacute;
+magnifiquement par les orf&eacute;vres d'Anvers, au carnaval de 1521... &laquo;Les
+orf&eacute;vres, dit-il, nous ont invit&eacute;s, ma femme et moi. Il y avait dans
+l'assembl&eacute;e beaucoup de braves gens qui m'ont pr&eacute;par&eacute; un repas exquis,
+et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de
+la ville m'a invit&eacute; &agrave; un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli.
+Il y avait l&agrave; de dr&ocirc;les de masques.... Le lundi soir, on m'a invit&eacute; au
+carnaval et au grand banquet, qui &eacute;tait d&eacute;licieux.&raquo;<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a></p>
+
+<p>La prosp&eacute;rit&eacute; de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apog&eacute;e,
+depuis le commencement jusque vers la moiti&eacute; du seizi&egrave;me si&egrave;cle. Mais, &agrave;
+partir de l'av&egrave;nement de Philippe II, la guerre &eacute;trang&egrave;re, les discordes
+civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers
+en particulier, l'ar&egrave;ne ouverte, pendant plus d'un demi-si&egrave;cle, aux
+plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et
+d'Isabelle, &agrave; qui Philippe II avait c&eacute;d&eacute; les Pays-Bas, en 1598, essaya
+de gu&eacute;rir les blessures que ce malheureux pays avait re&ccedil;ues. Si ces
+princes ne r&eacute;ussirent pas &agrave; r&eacute;tablir l'ancienne prosp&eacute;rit&eacute; des provinces
+belgiques, l'histoire doit n&eacute;anmoins leur tenir compte de leurs efforts
+et de leur bon vouloir.</p>
+
+<p>Ils furent plus heureux ou mieux r&eacute;compens&eacute;s par les arts; c'est sous
+leur administration que la peinture flamande a brill&eacute; de son plus vif
+&eacute;clat, et il serait injuste de m&eacute;conna&icirc;tre la part qui revient &agrave;
+l'archiduc et &agrave; l'infante dans la brillante aur&eacute;ole qui entoure l'&eacute;cole
+d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut &agrave; leur
+protection l'&eacute;clat qu'il r&eacute;pandit dans sa patrie &agrave; son retour d'Italie;
+en le retenant &agrave; Anvers, ils l'honor&egrave;rent d'une protection, ou plut&ocirc;t
+d'une consid&eacute;ration dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et
+lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre
+l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence sup&eacute;rieure
+et sa renomm&eacute;e d'artiste au r&eacute;tablissement du plus grand bien qu'il soit
+possible de faire aux hommes.</p>
+
+<p>Anvers, depuis l'&eacute;poque o&ugrave; Rubens revint s'y fixer jusqu'&agrave; sa mort, fut
+r&eacute;ellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, &eacute;tait-elle alors
+remplie, non-seulement d'artistes distingu&eacute;s en tous genres, mais en
+outre de v&eacute;ritables amateurs.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui v&eacute;curent dans une &eacute;troite et constante intimit&eacute; avec le
+grand ma&icirc;tre anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa
+correspondance signalent comme m&eacute;ritant une notice particuli&egrave;re: nous
+voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Geva&euml;rts,
+secr&eacute;taire de la ville d'Anvers.</p>
+
+<p>Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'&eacute;cole
+flamande, il nous para&icirc;t n&eacute;cessaire de rappeler, tr&egrave;s-sommairement, les
+principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu'&agrave; l'&eacute;poque de
+son retour dans sa patrie.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance, &eacute;ducation et commencements de Rubens.&mdash;Il part pour
+l'Italie.&mdash;Ses &eacute;tudes &agrave; Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+Rome.&mdash;Son premier voyage en Espagne.&mdash;Il revient &agrave; Mantoue et
+retourne &agrave; Rome, o&ugrave; il trouve son fr&egrave;re Philippe, et travaille avec
+lui aux deux livres des <i>Electorum</i>.&mdash;Il visite Milan et G&ecirc;nes.</p></div>
+
+<p class="date">1577&mdash;1608</p>
+
+
+<p>On croit g&eacute;n&eacute;ralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, &agrave; Cologne<a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a>
+o&ugrave; son p&egrave;re, Jean Rubens, l'un des conseillers du s&eacute;nat d'Anvers,
+s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; en 1568, selon les uns, &agrave; cause de ses opinions
+religieuses<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>, selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa
+patrie<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>. Jean Rubens &eacute;tait un savant jurisconsulte; il avait fait de
+tr&egrave;s-fortes &eacute;tudes tant en Flandre qu'en Italie, o&ugrave; il avait pass&eacute; sept
+ann&eacute;es, et o&ugrave; il s'&eacute;tait fait recevoir docteur, <i>in utroque jure</i>, au
+coll&egrave;ge de la Sapience, &agrave; Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de
+l'&eacute;ducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut &agrave; Cologne le
+1<sup>er</sup> mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa
+dixi&egrave;me ann&eacute;e. Rentr&eacute;e &agrave; Anvers l'ann&eacute;e suivante, Marie Pypeling, m&egrave;re
+de Pierre-Paul, r&eacute;solut de lui donner une &eacute;ducation brillante. Elle le
+pla&ccedil;a au coll&egrave;ge des J&eacute;suites d'Anvers, &eacute;tablissement renomm&eacute; pour la
+bonne direction et pour la force de ses &eacute;tudes classiques. C'est aux
+le&ccedil;ons de ces P&egrave;res que Rubens puisa la connaissance approfondie de
+l'antiquit&eacute;, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des
+langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste &agrave; part
+entre les autres artistes. &Agrave; sa sortie du coll&eacute;ge, sa m&egrave;re le fit entrer
+comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairi&egrave;re de
+Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisivet&eacute; ne pouvait
+convenir &agrave; l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se
+sentait attir&eacute; vers la peinture par un instinct naturel et invincible.
+Au moins, n'eut-il pas &agrave; lutter, comme tant d'autres, contre les
+obstacles apport&eacute;s &agrave; sa vocation par la volont&eacute; de ses parents. Sa m&egrave;re
+c&eacute;da facilement &agrave; son d&eacute;sir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et
+elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements &agrave;
+son fils. Les &#339;uvres de cet artiste sont inconnues en France; le
+catalogue du mus&eacute;e d'Anvers cite de lui<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a> un tableau de <i>Saint Pierre
+pr&eacute;sentant au Sauveur, &agrave; Capharna&uuml;m, le poisson qui contient la pi&egrave;ce
+d'argent du tribut</i>, tableau qui se trouve dans l'&eacute;glise de
+Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de
+son premier ma&icirc;tre; il passa ensuite le m&ecirc;me temps dans celui d'Otho
+V&#339;nius, qui &eacute;tait consid&eacute;r&eacute; alors comme le premier des peintres
+flamands. On ne voit pas n&eacute;anmoins que cet artiste &eacute;l&eacute;gant, mais froid,
+ait exerc&eacute; une influence sensible sur la mani&egrave;re de Rubens.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir achev&eacute; ses &eacute;tudes, Pierre-Paul fut re&ccedil;u, en 1598, &agrave; l'&acirc;ge de
+vingt et un ans, franc-ma&icirc;tre peintre de la corporation de Saint-Luc,
+d'Anvers, ainsi que le constate le <i>Liggere</i> de cette corporation, cit&eacute;
+par le Catalogue du mus&eacute;e d'Anvers<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>. Du jour de sa r&eacute;ception jusqu'&agrave;
+l'&eacute;poque de son d&eacute;part pour l'Italie, Rubens continua d'habiter
+Anvers. Selon Descamps<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>, Rubens aurait peint, dans cet intervalle,
+l'<i>Adoration des rois</i>, petit tableau d'autel, sous le jub&eacute; de l'&eacute;glise
+des Carmes: &laquo;C'est Notre-Seigneur &eacute;tendu mort sur les genoux de son
+p&egrave;re; les anges y portent les instruments de la Passion.&raquo; Ce tableau se
+trouvait encore, en 1768, dans l'&eacute;glise des Carmes chauss&eacute;s d'Anvers, et
+il a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par S.-A. Bolswert<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>.</p>
+
+<p>Avant de partir, Rubens pria son ma&icirc;tre de le pr&eacute;senter &agrave; l'archiduc
+Albert et &agrave; l'infante Isabelle. Otho V&#339;nius (Otho Van Veen), issu d'une
+famille noble, et doublement distingu&eacute; par son talent comme peintre et
+par ses publications &eacute;rudites et po&eacute;tiques, &eacute;tait attach&eacute; au service de
+ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur pr&eacute;senter son
+&eacute;l&egrave;ve, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'&eacute;l&eacute;gance, &agrave; en juger
+par ses portraits, devaient pr&eacute;venir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul
+plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des
+lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie.</p>
+
+<p>Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contr&eacute;e en passant
+par la France: ce fut &agrave; Venise qu'il se rendit d'abord. Cette pr&eacute;f&eacute;rence
+s'explique naturellement par le go&ucirc;t du peintre anversois pour l'&eacute;cole
+coloriste. Il ne se borna pas &agrave; l'admirer; il voulut s'initier par une
+&eacute;tude approfondie aux secrets des ma&icirc;tres de la couleur, et, pour y
+parvenir, il se mit &agrave; copier, avec autant de fougue que de bonheur, les
+principales &#339;uvres de Titien, de Paul V&eacute;ron&egrave;se et des autres artistes
+v&eacute;nitiens.</p>
+
+<p>On raconte, qu'au milieu de ses &eacute;tudes, il fit la connaissance d'un
+gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui,
+ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, &agrave; son retour, que le duc
+invita le jeune Flamand &agrave; se rendre &agrave; sa cour. Rubens n'ignorait pas que
+Jules Romain avait d&eacute;cor&eacute; les palais de Mantoue de ses &eacute;tonnantes
+peintures; il d&eacute;sirait les voir et les &eacute;tudier; il s'empressa donc
+d'accepter l'offre qui lui &eacute;tait faite. Il fut parfaitement accueilli
+par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bient&ocirc;t &agrave; son service, lui donna
+toutes facilit&eacute;s pour travailler, et lui permit de faire des excursions
+tant&ocirc;t &agrave; Venise, tant&ocirc;t &agrave; Bologne, Florence et Rome, afin d'y &eacute;tudier
+les &#339;uvres des diverses &eacute;coles italiennes. Les biographes de Rubens ne
+sont pas d'accord sur les &eacute;poques de ses visites dans ces diff&eacute;rentes
+villes, non plus que sur l'itin&eacute;raire qu'il suivit dans ses courses en
+Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il
+s&eacute;journa plusieurs fois &agrave; Mantoue, &agrave; Rome et &agrave; Venise<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>.</p>
+
+<p>Notre artiste &eacute;tait si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce
+prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un
+magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains
+au roi Philippe III, et d'autres pr&eacute;sents d'un grand prix au duc de
+Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se m&eacute;nager
+l'appui<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a>. On a racont&eacute; que, pendant ce premier s&eacute;jour &agrave; Madrid,
+Rubens y aurait ex&eacute;cut&eacute; les portraits du roi et de plusieurs seigneurs
+de la cour, et qu'il y aurait m&ecirc;me fait les copies si c&eacute;l&egrave;bres des trois
+tableaux de Titien: <i>V&eacute;nus et Adonis</i>, <i>Diane et Act&eacute;on</i>, et
+l'<i>Enl&egrave;vement d'Europe</i>. Mais cette assertion est compl&egrave;tement r&eacute;fut&eacute;e
+par Pacheco, le beau-p&egrave;re de Velasquez, qui prouve clairement, dans son
+trait&eacute; <i>del Arte de la pintura</i><a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>, que ces copies ont &eacute;t&eacute; faites par
+Rubens &agrave; l'&eacute;poque de son second voyage &agrave; Madrid. Il ne para&icirc;t pas,
+d'ailleurs, que Rubens ait fait cette premi&egrave;re fois un long s&eacute;jour en
+Espagne: tout porte &agrave; croire qu'il se h&acirc;ta de revenir &agrave; Mantoue, sans
+doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bient&ocirc;t apr&egrave;s
+la permission de retourner &agrave; Rome, en s'arr&ecirc;tant &agrave; Florence, Bologne et
+Venise.</p>
+
+<p>Dans la ville des M&eacute;dicis, Rubens peignit pour le grand-duc <i>Hercule,
+plac&eacute; entre Minerve et V&eacute;nus, et secouru par le Temps</i>; les <i>Trois
+Gr&acirc;ces</i>, en grisaille, et un <i>Bacchus avec des Nymphes et des
+Satyres</i><a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>. &Agrave; Bologne, il &eacute;tudia les ouvrages des Carraches, et se
+sentant de nouveau attir&eacute; vers Venise par sa pr&eacute;dilection pour les
+grands coloristes, il se remit &agrave; faire, dans cette ville, les copies des
+tableaux qu'il pr&eacute;f&eacute;rait.</p>
+
+<p>&Agrave; peine &acirc;g&eacute; de vingt-sept ans, il &eacute;tait revenu &agrave; Rome avec une
+r&eacute;putation d&eacute;j&agrave; faite et m&eacute;rit&eacute;e. Aussi le pape Cl&eacute;ment VIII
+s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de
+Monte-Cavallo, un tableau repr&eacute;sentant la <i>Vierge et sainte Anne adorant
+l'enfant J&eacute;sus</i>, dont il se montra tr&egrave;s-satisfait. Les cardinaux, les
+principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les
+connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frapp&eacute;s du talent sup&eacute;rieur du
+jeune Flamand, et bient&ocirc;t Rubens se vit surcharg&eacute; de commandes.
+Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux
+V&eacute;nitiens ses mod&egrave;les, il ex&eacute;cuta en peu de temps, pour la <i>Chiesa
+Nuova</i> des p&egrave;res de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal
+Chigi, le <i>Triomphe du Tibre</i>; pour le cardinal Rospigliosi, les
+<i>Douze Ap&ocirc;tres</i>; pour le conn&eacute;table Colonna, une <i>Orgie de soldats</i>;
+pour la princesse de Scalamare, <i>Prot&eacute;e et les Dieux marins &agrave; table,
+servis par trois N&eacute;r&eacute;ides</i>, et <i>Vertumne et Pomone</i>, tableaux dans
+lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le
+paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p>
+
+<p>Rubens &eacute;tait trop instruit, il aimait trop l'antiquit&eacute;, pour laisser
+&eacute;couler le temps de son s&eacute;jour dans l'ancienne capitale du monde sans
+&eacute;tudier l'art et l'arch&eacute;ologie romaine. Il dessina un grand nombre de
+statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments
+d'architecture, et, gr&acirc;ce &agrave; la connaissance approfondie des langues
+grecque et latine, il p&eacute;n&eacute;tra dans ces recherches beaucoup plus avant
+qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance
+particuli&egrave;re contribua probablement &agrave; l'attacher avec une plus grande
+ardeur &agrave; ces &eacute;tudes. En arrivant &agrave; Rome, il y avait trouv&eacute; son fr&egrave;re
+Philippe, qui, apr&egrave;s avoir visit&eacute; cette ville une premi&egrave;re fois avec le
+fils a&icirc;n&eacute; du pr&eacute;sident Richardot dont il &eacute;tait secr&eacute;taire, y &eacute;tait
+revenu seul, <i>captus amore loci</i>, comme tant d'autres, pour s'y livrer,
+en toute libert&eacute;, &agrave; son go&ucirc;t pour l'&eacute;tude des langues anciennes et de
+l'arch&eacute;ologie. Philippe, plus &acirc;g&eacute; que Pierre-Paul de quelques
+ann&eacute;es<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>, avait fait ses &eacute;tudes au gymnase d'Anvers, et suivi plus
+tard &agrave; Louvain, avec les fils du pr&eacute;sident Richardot, les le&ccedil;ons de
+Juste-Lipse. Charg&eacute; par le pr&eacute;sident de conduire en Italie son fils a&icirc;n&eacute;
+Guillaume, qui devait terminer ses &eacute;tudes &agrave; l'universit&eacute; de Padoue,
+Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate
+la lettre d'adieu de Juste-Lipse<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>. Pendant un s&eacute;jour d'environ deux
+ans &agrave; Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les le&ccedil;ons des
+professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine
+avec Juste-Lipse, et lui adressa m&ecirc;me plusieurs pi&egrave;ces de vers<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>. On
+voit par ses lettres, &eacute;galement en latin, &agrave; son fr&egrave;re Pierre-Paul, qu'il
+lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de
+reprendre sa premi&egrave;re et compl&egrave;te ind&eacute;pendance: &laquo;<i>Animum obfirma, et
+aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere
+libertatem</i><a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.&raquo; Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au
+peintre, et ils le d&eacute;termin&egrave;rent sans doute &agrave; visiter les principales
+villes d'Italie, pour y &eacute;tudier les ma&icirc;tres en toute libert&eacute;. Pendant
+son premier voyage &agrave; Rome, en 1603, Philippe Rubens s'&eacute;tait fait
+recevoir docteur &agrave; l'universit&eacute; de la Sapience; &agrave; peine de retour dans
+les Pays-Bas, il se h&acirc;ta de remettre au pr&eacute;sident le pr&eacute;cieux d&eacute;p&ocirc;t
+qu'il lui avait confi&eacute;, et, faisant de nouveau ses adieux &agrave;
+Juste-Lipse, il revint &agrave; Rome, o&ugrave; le cardinal Ascagne Colonna le choisit
+pour biblioth&eacute;caire.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque qu'il retrouva dans cette ville son fr&egrave;re
+Pierre-Paul, tout occup&eacute; de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de
+recherches sur l'antiquit&eacute; romaine. Les deux fr&egrave;res, unis d'une &eacute;troite
+amiti&eacute;, poss&eacute;dant une &eacute;gale instruction classique, ayant la m&ecirc;me ardeur
+pour le travail, le m&ecirc;me amour pour les monuments et l'histoire de la
+langue des anciens Romains, r&eacute;solurent de consigner leurs recherches
+dans un ouvrage compos&eacute; en commun, qui parut &agrave; Anvers, in-4&ordm;, en 1608,
+sous ce titre: <i>Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus,
+emendationes censur&aelig;</i>, et fut publi&eacute; sous le nom de Philippe seul. Mais
+la part que prit Pierre-Paul &agrave; sa composition est rappel&eacute;e par Philippe
+lui-m&ecirc;me dans le pr&eacute;ambule en prose de l'&eacute;l&eacute;gie <i>Ad P.-P. Rubenium
+navigantem</i>, dont nous avons parl&eacute;, o&ugrave; il d&eacute;clare que Pierre-Paul ne l'a
+pas peu aid&eacute;:&mdash;&laquo;<i>Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum
+in Electis me juvit</i>.&raquo;&mdash;Cet aveu n'&eacute;tonnera aucun de ceux qui ont &eacute;tudi&eacute;
+avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir
+bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, compos&eacute;s d'apr&egrave;s des
+sujets emprunt&eacute;s &agrave; l'histoire, &agrave; la religion et aux usages des anciens
+Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des
+<i>Electorum</i> de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur
+grec ou latin: loin de l&agrave;. Ces deux livres ne se composent que
+d'explications de difficult&eacute;s ou passages obscurs tir&eacute;s de diff&eacute;rents
+auteurs, de restitutions de textes que Philippe consid&eacute;rait comme
+falsifi&eacute;s, et de dissertations sur certaines parties du v&ecirc;tement des
+anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre
+plus claires les explications de son fr&egrave;re, Pierre-Paul a dessin&eacute; des
+coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des v&ecirc;tements
+ou d'autres objets, d'apr&egrave;s l'antique, et ces dessins ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;s
+dans le livre par Corneille Galle<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a>. Cet ouvrage atteste une profonde
+connaissance des langues anciennes, et il est &agrave; la hauteur des
+dissertations ou gloses des &eacute;rudits du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle; mais,
+aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosit&eacute; des
+bibliophiles<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un long s&eacute;jour &agrave; Rome, notre peintre voulut visiter Milan et
+G&ecirc;nes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne conn&ucirc;t pas
+encore. Il se rendit d'abord &agrave; Milan, o&ugrave; il peignit plusieurs tableaux
+et o&ugrave; il dessina la fameuse <i>C&egrave;ne</i> de L&eacute;onard de Vinci. Ce dessin a &eacute;t&eacute;
+grav&eacute; par Pierre Soutman; &agrave; en juger par l'&eacute;preuve qui fait partie de
+l'&#339;uvre de Rubens, au cabinet des estampes de la biblioth&egrave;que
+imp&eacute;riale<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>, cette reproduction n'a rien gard&eacute; de la puret&eacute; du ma&icirc;tre
+florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre &agrave; Rubens ou &agrave; Soutman
+d'avoir transform&eacute; les Ap&ocirc;tres en d'&eacute;pais paysans flamands sans aucune
+expression; mais cette gravure ne donne aucune id&eacute;e de la beaut&eacute; sublime
+de l'original.</p>
+
+<p>Rubens quitta Milan pour G&ecirc;nes, o&ugrave; il se fixa pendant quelques mois. Il
+y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des &eacute;glises,
+et fit plusieurs portraits; il trouva m&ecirc;me le temps de dessiner les
+palais anciens et modernes qui d&eacute;coraient alors cette belle ville. Leur
+architecture bizarre et tourment&eacute;e avait sans doute fait une forte
+impression sur son esprit, puisqu'il se d&eacute;cida, quatorze ans plus tard,
+en 1622, &agrave; publier ce travail &agrave; Anvers, sous ce titre: &laquo;<i>Palazzi antichi
+e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens.</i>&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Rubens revient &agrave; Anvers en apprenant la maladie de sa m&egrave;re.&mdash;Il se
+fixe dans cette ville, y &eacute;pouse Isabelle Brant et s'y b&acirc;tit une
+maison.&mdash;Origine de son tableau de la <i>Descente de croix</i> et part
+de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'&#339;uvre&mdash;Notice sur
+cet ami de Rubens: tableaux que le peintre ex&eacute;cute pour
+lui.&mdash;Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill&eacute;.</p></div>
+
+<p class="date">1608&mdash;1640</p>
+
+
+<p>Pendant que Rubens s'occupait &agrave; G&ecirc;nes de pr&eacute;parer les &eacute;l&eacute;ments de cet
+ouvrage, il y re&ccedil;ut la nouvelle de la maladie de sa m&egrave;re. L'&eacute;loignement
+et une absence de plus de huit ann&eacute;es n'avaient point affaibli la
+tendresse que le peintre portait &agrave; celle qui lui avait prodigu&eacute; tant de
+soins, depuis son enfance jusqu'&agrave; son d&eacute;part d'Anvers. Il se h&acirc;ta donc
+de quitter G&ecirc;nes au commencement de novembre 1608; mais quelque
+diligence qu'il f&icirc;t, il arriva trop tard pour revoir cette m&egrave;re ch&eacute;rie:
+il apprit en route qu'elle avait cess&eacute; de vivre le 14 du m&ecirc;me mois. On
+raconte qu'&agrave; son arriv&eacute;e &agrave; Anvers, Rubens fut tellement accabl&eacute; de
+chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps &agrave; l'abbaye de
+Saint-Michel, dans l'&eacute;glise de laquelle sa m&egrave;re avait &eacute;t&eacute; enterr&eacute;e.
+C'est l&agrave; que, d'accord avec son fr&egrave;re Philippe, sa s&#339;ur Blandine et ses
+neveux, il lui fit &eacute;lever un monument dont il composa lui-m&ecirc;me en latin
+l'inscription fun&eacute;raire<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les premiers moments donn&eacute;s &agrave; sa douleur, Rubens parut h&eacute;siter &agrave;
+se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouv&eacute; des parents
+et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et
+les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel ti&egrave;de
+et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la
+consid&eacute;ration dont il avait &eacute;t&eacute; entour&eacute; dans les principales villes
+d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la
+renomm&eacute;e qui l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; faisait d&eacute;sirer &agrave; ses compatriotes, non
+moins qu'&agrave; l'archiduc Albert et &agrave; l'infante Isabelle, de le retenir en
+Flandre. Inform&eacute;s de l'intention que l'artiste avait manifest&eacute;e de
+retourner en Italie, ces princes le mand&egrave;rent &agrave; Bruxelles, o&ugrave; ils le
+re&ccedil;urent avec la plus grande distinction, lui command&egrave;rent leurs
+portraits, et l'attach&egrave;rent &agrave; leur service par une patente du 23
+septembre 1609, par laquelle ils le nomm&egrave;rent peintre de leur h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en f&eacute;vrier de cette m&ecirc;me
+ann&eacute;e, circonstance trop peu remarqu&eacute;e par les biographes, contribua,
+peut-&ecirc;tre autant que la faveur des archiducs, &agrave; retenir notre artiste &agrave;
+Anvers. Bient&ocirc;t, vers le mois d'octobre ou de novembre, il &eacute;pousa
+Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secr&eacute;taire de la ville d'Anvers. &Agrave;
+l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un
+&eacute;pithalame, dans lequel il adressa ses f&eacute;licitations, <i>animo et stylo</i>,
+&agrave; son fr&egrave;re et &agrave; sa jeune &eacute;pouse, louant les vertus et les charmes
+d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">...Cui Ph&#339;bi cortina patet, cui carmine digno</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et vis ingenii mirabilis et polygnoti</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Sive et Apelle&aelig; manus &aelig;mula decantetur<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attach&eacute; &agrave; Anvers par
+les liens les plus &eacute;troits, et il ne songea plus &agrave; le quitter.</p>
+
+<p>Pour s'y installer selon ses go&ucirc;ts et d'une mani&egrave;re d&eacute;finitive, il
+r&eacute;solut d'y b&acirc;tir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait
+faire &agrave; la fois un atelier et un mus&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant son long s&eacute;jour en Italie, Rubens avait copi&eacute; pour lui-m&ecirc;me un
+grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul V&eacute;ron&egrave;se, Tintoret,
+Jules Romain et autres ma&icirc;tres. En outre, avec le produit de la vente de
+ses propres tableaux, il avait achet&eacute; des statues, des bustes, des
+bas-reliefs, des vases antiques, des m&eacute;dailles, des gravures et d'autres
+objets pr&eacute;cieux. Il d&eacute;sirait vivre au milieu de ces belles choses qui
+lui rappelaient ses voyages, ses &eacute;tudes arch&eacute;ologiques, et les &#339;uvres
+qu'il pr&eacute;f&eacute;rait parmi celles dues &agrave; l'art moderne. Il fit donc
+construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison;
+et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il &eacute;leva un
+b&acirc;timent en rotonde, perc&eacute; de grandes fen&ecirc;tres cintr&eacute;es, et &eacute;clair&eacute; par
+le haut d'une lanterne, qui, selon Michel<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>, rappelait la disposition
+du Panth&eacute;on de Rome. Ce fut l&agrave; qu'il &eacute;tablit son atelier et qu'il
+disposa tous ses objets d'art.</p>
+
+<p>Si l'on s'en rapportait au m&ecirc;me biographe<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>, la construction de ce
+b&acirc;timent aurait occasionn&eacute; l'ex&eacute;cution par Rubens de la fameuse
+<i>Descente de Croix</i>, de la cath&eacute;drale d'Anvers. D'apr&egrave;s cet auteur, en
+creusant les fondations d'un mur de cl&ocirc;ture, Rubens aurait anticip&eacute; sur
+le terrain du <i>serment</i> ou confr&eacute;rie des arquebusiers, ses voisins.
+Ceux-ci, s'en &eacute;tant aper&ccedil;us, d&eacute;put&egrave;rent leurs principaux chefs &agrave; Rubens
+pour lui d&eacute;clarer qu'il empi&eacute;tait sur leur terrain. Mais le peintre,
+fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'acc&eacute;der &agrave; la r&eacute;clamation.
+&laquo;&Agrave; la fin, continue Michel, le diff&eacute;rend devint si s&eacute;rieux, qu'il allait
+prendre le train de la proc&eacute;dure. Mais le bourgeois Rockox, chef du
+serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que
+sa pr&eacute;tention sur ce peu de terrain &eacute;tait mal fond&eacute;e. Sur quoi Rubens
+demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des
+intentions de Rubens, les confr&egrave;res r&eacute;solurent que leur chef
+retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable
+accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers c&eacute;derait &agrave; Rubens le
+peu de terrain dont il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; empar&eacute;, &agrave; condition qu'il donnerait
+au serment une pi&egrave;ce d'autel et ses volets, travaill&eacute;s de sa main, pour
+leur chapelle &agrave; la cath&eacute;drale d'Anvers, repr&eacute;sentant quelque passage
+de la vie de saint Christophe, patron du serment.</p>
+
+<p>&laquo;Cette offre parut &agrave; M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M.
+Rockox au mot, promettant de satisfaire &agrave; cette amiable transaction au
+plus t&ocirc;t possible. Entre-temps, le g&eacute;nie docte de Rubens ne fit que
+ruminer sur ce mot <i>christophorus</i> qui, selon son &eacute;tymologie grecque,
+signifie <i>portant le Christ</i>; et dans cette sp&eacute;culation, il recorda que
+l'&Eacute;criture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est
+pourquoi il adopta, par de saintes all&eacute;gories, l'ex&eacute;cution de son
+projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe,
+mais plusieurs; ce qu'il &eacute;tablit de la mani&egrave;re suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Il repr&eacute;senta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la
+croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des &eacute;chelles, d&eacute;tachent
+le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir
+le poids du sacr&eacute; corps; au bas, d'autres pr&ecirc;tent leurs &eacute;paules et leurs
+mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le
+Christ, ou christophes.</p>
+
+<p>&laquo;En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une all&eacute;gorie
+dans le m&ecirc;me sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite
+&agrave; sa cousine &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&laquo;Il pla&ccedil;a sur le volet gauche le pr&ecirc;tre Sim&eacute;on, portant le jeune Christ
+sur ses bras, lorsqu'il fut pr&eacute;sent&eacute; au temple par la sainte Vierge et
+saint Joseph; de mani&egrave;re que, par ces saintes all&eacute;gories, il trouva de
+quoi former des <i>christophes</i>, et d'&eacute;taler ses ing&eacute;nieuses id&eacute;es et les
+fruits de ses &eacute;tudes sur l'histoire sacr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Quand ce grand ouvrage fut achev&eacute;, le peintre fit avertir les
+arquebusiers: mais &agrave; peine furent-ils entr&eacute;s dans son laboratoire
+que..... n'y voyant pas leur <i>Christophe</i>, ils exprim&egrave;rent leur
+m&eacute;contentement, et d&eacute;clar&egrave;rent qu'ils ne voulaient pas de ces pr&eacute;tendus
+<i>christophes</i>, mais leur v&eacute;ritable patron, &agrave; l'exemple des autres
+serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus &agrave; son
+accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur
+v&eacute;ritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne &agrave; la main,
+et un hibou sur un arbre.&raquo;</p>
+
+<p>Telle est l'anecdote que le na&iuml;f historien de Rubens raconte, dans un
+style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu &agrave; Rubens
+de peindre la <i>Descente de croix</i>, son chef-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son r&eacute;cit. Il
+d&eacute;clare, en effet, dans la d&eacute;dicace de son livre, au duc
+Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: &laquo;qu'il a nouvellement d&eacute;couvert
+des anecdotes relatives &agrave; son sujet, dans le sein des cabinets de ceux
+de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays.&raquo; On doit
+donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consign&eacute;s dans
+des papiers de famille. Cependant, les r&eacute;dacteurs du Catalogue du mus&eacute;e
+d'Anvers r&eacute;voquent en doute le r&eacute;cit de Michel et le traitent de
+roman, &laquo;dans lequel Rockox joue son personnage.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;L'estime particuli&egrave;re de Rockox pour les &#339;uvres de Rubens, dit ce
+catalogue<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>, prenait sa source dans l'amiti&eacute; qui r&eacute;gnait entre eux,
+et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve &agrave;
+l'illustre ma&icirc;tre. Rockox &eacute;tait, &agrave; cette &eacute;poque, chef-homme (hoofdman)
+du serment des arquebusiers. Les confr&egrave;res ayant r&eacute;solu de remplacer,
+par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils
+poss&eacute;daient dans la cath&eacute;drale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne
+demeura pas &eacute;tranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'&#339;uvre
+du ma&icirc;tre, car il ne s'agissait de rien moins que de la c&eacute;l&egrave;bre
+<i>Descente de croix</i>, eut lieu le 7 septembre de cette ann&eacute;e, dans la
+chambre des arquebusiers, et en pr&eacute;sence de leur chef-homme. L'ann&eacute;e
+suivante vit l'ach&egrave;vement d'une des merveilles de la peinture
+d'histoire, qui orna, d&egrave;s 1614, le nouvel autel du serment. Rubens
+donna, le 13 f&eacute;vrier 1621, une quittance g&eacute;n&eacute;rale de ce qui lui revenait
+(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme).
+Toutes ces particularit&eacute;s sont authentiques et tir&eacute;es du registre m&ecirc;me
+des arquebusiers, o&ugrave; l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de
+terre du serment dont Rubens se serait empar&eacute; de bonne foi, et en
+compensation de laquelle il aurait promis &agrave; Rockox de peindre, pour
+l'autel des confr&egrave;res, la <i>Descente de croix</i> et ses volets.&raquo;</p>
+
+<p>Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion &agrave; Rubens de peindre
+la <i>Descente de croix</i>, toujours para&icirc;t-il certain que la commande de ce
+tableau peut &ecirc;tre attribu&eacute;e &agrave; Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au
+souvenir de la post&eacute;rit&eacute;, cet ami de Rubens m&eacute;riterait de vivre dans la
+m&eacute;moire de tous ceux qui s'int&eacute;ressent aux merveilles de l'art. Mais
+d'autres documents d&eacute;montrent que Rockox aimait passionn&eacute;ment le peintre
+et ses ouvrages. L'intimit&eacute; qui les unissait &eacute;tait ancienne dans leurs
+familles. Le p&egrave;re de Nicolas Rockox avait &eacute;t&eacute; trois fois bourgmestre
+d'Anvers, alors que Jean Rubens, p&egrave;re de Pierre-Paul, remplissait les
+fonctions de premier conseiller de la m&ecirc;me ville. Cette position devait
+d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partag&eacute; les m&ecirc;mes
+opinions religieuses, ayant &eacute;t&eacute; accus&eacute;s l'un et l'autre<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a> de s'&ecirc;tre
+montr&eacute;s favorables &agrave; la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, n&eacute; &agrave; Anvers
+le 14 d&eacute;cembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il
+avait &eacute;pous&eacute;, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand
+d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande
+consid&eacute;ration, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville
+natale, en qualit&eacute; d'&eacute;chevin, d&egrave;s 1588, et qu'il fut cr&eacute;&eacute; chevalier, le
+8 d&eacute;cembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur
+joyeuse entr&eacute;e &agrave; Anvers. Le catalogue du mus&eacute;e de cette ville, auquel
+nous empruntons<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a> ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit
+les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore &eacute;lev&eacute;
+huit fois depuis.</p>
+
+<p>Rockox, comme Rubens, &eacute;tait tr&egrave;s-attach&eacute; aux j&eacute;suites d'Anvers. Il
+voulut donner &agrave; l'&eacute;glise de leur maison professe un autel en marbre, et
+une <i>Sainte famille</i>, peinte par Rubens. &Eacute;tant bourgmestre, en 1620, il
+dota l'&eacute;glise des R&eacute;collets d'un ma&icirc;tre-autel en marbre et d'un <i>Christ
+en croix, agonisant entre les deux larrons</i>, de la main du m&ecirc;me
+artiste<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux
+avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient
+l'entablement de l'autel:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Expressit tabulam Rubeniana manus.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Dextram artificis, seu dantis pectora cernas,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Nil genio potuit nobiliore dari.</span><br />
+</p>
+
+<p>La chapelle s&eacute;pulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'&eacute;glise
+des R&eacute;collets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette
+&eacute;glise, la chapelle de l'Immacul&eacute;e-Conception, et voulut que le tombeau
+de sa femme, qui devait &ecirc;tre un jour le sien, y f&ucirc;t plac&eacute;. Pour le mieux
+d&eacute;corer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y
+peignit une composition en trois parties, ou triptyque, repr&eacute;sentant
+l'<i>Incr&eacute;dulit&eacute; de saint Thomas, auquel J&eacute;sus-Christ appara&icirc;t apr&egrave;s sa
+r&eacute;surrection</i>. L'&eacute;glise des R&eacute;collets d'Anvers ayant &eacute;t&eacute; d&eacute;truite apr&egrave;s
+la r&eacute;volution fran&ccedil;aise, cette composition se trouve maintenant au mus&eacute;e
+de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue:</p>
+
+<p>&laquo;Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est envelopp&eacute;
+d'une draperie rouge. Il occupe la moiti&eacute; de droite du tableau, et
+montre ses plaies &agrave; saint Thomas, &agrave; saint Pierre et &agrave; saint Jean, debout
+du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;.&mdash;Fond uni.</p>
+
+<p>&laquo;Volet de droite.&mdash;Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre.
+Il est repr&eacute;sent&eacute; la t&ecirc;te nue, les cheveux ras, la moustache l&eacute;g&egrave;rement
+retrouss&eacute;e et la barbe en pointe. Il est v&ecirc;tu d'un justaucorps de
+velours noir, d'o&ugrave; se d&eacute;gage la fraise, et que recouvre un manteau noir
+doubl&eacute; de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche,
+il tient un petit livre d'heures.&mdash;Fond. Int&eacute;rieur, partie d'un
+portique.</p>
+
+<p>&laquo;Revers du volet pr&eacute;c&eacute;dent.&mdash;Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une
+t&ecirc;te d'ange en grisaille, surmontant un cartouche.</p>
+
+<p>&laquo;Volet de gauche.&mdash;Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les
+cheveux retrouss&eacute;s et maintenus par une coiffe de velours noir, se
+terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'o&ugrave; sort la fraise, est
+rehauss&eacute;e par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains
+un chapelet de corail.&mdash;Fond orn&eacute; d'une draperie pourpre, suspendue
+au-dessus du personnage.</p>
+
+<p>&laquo;Revers du volet pr&eacute;c&eacute;dent.&mdash;Les armoiries de Rockox Perez; plus bas,
+une t&ecirc;te d'ange en grisaille, surmontant un cartouche<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ces tableaux n'&eacute;taient pas les seuls que Rubens e&ucirc;t faits pour Rockox.
+D'apr&egrave;s le t&eacute;moignage de Mariette<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, le peintre avait compos&eacute; pour
+son ami: &laquo;<i>Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi
+sur ses genoux</i>, grav&eacute; au burin par Jacques Matham, et d&eacute;di&eacute; par lui &agrave;
+Rockox, qui poss&eacute;dait le tableau.&raquo;</p>
+
+<p>Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a
+sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages
+historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le
+portrait dont nous venons de donner la description, d'apr&egrave;s le catalogue
+du mus&eacute;e d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est
+celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp
+d'Aveschoot, &agrave; Gand<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>. Mais Van Dyck, qui &eacute;tait &eacute;galement li&eacute; avec
+notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par Paul
+Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 d&eacute;cembre 1640,
+environ six mois apr&egrave;s son ami Rubens.</p>
+
+<p>Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit
+mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la
+<i>Communion de Saint-Fran&ccedil;ois d'Assise</i><a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>; l'abb&eacute; de Saint-Michel,
+nomm&eacute; Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et &agrave; la demande
+duquel il peignit une <i>Adoration des mages</i>, pour l'&eacute;glise de cette
+abbaye; les P&egrave;res J&eacute;suites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le
+doyen des confr&egrave;res de Saint-Roch, &agrave; Alost; les familles
+Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son
+confesseur Ophovius, plus tard &eacute;v&ecirc;que de Bois-le-Duc; le pr&eacute;sident
+Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et
+beaucoup d'autres dont il fit les portraits<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Gaspar Geva&euml;rts, ami intime de Rubens.&mdash;Sa naissance, sa famille,
+son &eacute;ducation, son premier ouvrage.&mdash;Il sert d'interm&eacute;diaire aux
+relations de Peiresc avec Rubens.</p></div>
+
+<p class="date">1593&mdash;1620</p>
+
+
+<p>Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une
+intimit&eacute; comparable &agrave; celle qui l'unissait &agrave; Gaspar Geva&euml;rts, secr&eacute;taire
+de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux
+hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour
+l'autre, et que, rapproch&eacute;s par une conformit&eacute; de go&ucirc;ts et de
+sentiments, une instruction classique &eacute;galement profonde, un amour aussi
+vif pour la v&eacute;n&eacute;rable antiquit&eacute;, l'artiste et le philologue vivaient
+ensemble dans les plus affectueuses relations.</p>
+
+<p>Jules Gaspar Geva&euml;rts naquit &agrave; Anvers, en 1593. Son p&egrave;re, Jean Geva&euml;rts,
+&eacute;tait un savant jurisconsulte, fort vers&eacute; dans l'histoire de sa patrie,
+et qui fut employ&eacute; par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs
+n&eacute;gociations importantes. L'&eacute;pitaphe de son tombeau<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>, dans la
+cath&eacute;drale d'Anvers, constate qu'il fut envoy&eacute; en Hollande par
+l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la
+paix avec les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux. S'il ne r&eacute;ussit pas compl&eacute;tement, il
+parvint au moins &agrave; conclure une tr&ecirc;ve de douze ann&eacute;es, bienfait immense
+apr&egrave;s quarante ans d'une guerre acharn&eacute;e. Ayant perdu sa femme, Corn&eacute;lie
+Aertz, Jean Geva&euml;rts se retira du monde, se fit admettre au nombre des
+chanoines de la cath&eacute;drale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613,
+&agrave; l'&acirc;ge de soixante-dix ans. Son &eacute;pitaphe, compos&eacute;e sans doute par son
+fils Gaspar, en rappelant l'&eacute;clatant service rendu par le n&eacute;gociateur
+&agrave; sa patrie, se termine par ces vers touchants, adress&eacute;s au voyageur qui
+viendra visiter son tombeau:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Huic cineri pacem, requiemque precare viator;</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Qui jacet hic paci dulce paravit iter.</span><br />
+</p>
+
+<p>Jean Geva&euml;rts fit faire &agrave; son fils Gaspar de tr&egrave;s-fortes &eacute;tudes, et il
+lui transmit l'amour des lettres et le go&ucirc;t des recherches sur
+l'antiquit&eacute; ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Apr&egrave;s avoir &eacute;tudi&eacute;
+successivement chez les J&eacute;suites d'Anvers, &agrave; Louvain et &agrave; Douai, le
+jeune homme se rendit &agrave; Paris, o&ugrave; il se lia particuli&egrave;rement avec
+plusieurs magistrats aussi savants qu'int&egrave;gres, tels que Peiresc, son
+fr&egrave;re, M. de Valav&egrave;s, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard
+conseiller d'&Eacute;tat. C'est &agrave; ce dernier qu'il d&eacute;dia ses trois livres
+d'<i>Electorum</i>, publi&eacute;s &agrave; Paris, in-4&ordm;, chez S&eacute;bastien Cramoisy, en
+1619<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un
+commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de diff&eacute;rents
+auteurs grecs et latins. Geva&euml;rts y montre une connaissance approfondie
+des textes et une grande science philologique, qualit&eacute;s fort appr&eacute;ci&eacute;es
+par les &eacute;rudits du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle. Revenu &agrave; Anvers, il fut nomm&eacute;
+secr&eacute;taire de la ville, et quelques ann&eacute;es apr&egrave;s l'empereur Ferdinand
+III le cr&eacute;a conseiller d'&Eacute;tat et le nomma son historiographe. Retenu
+dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait aupr&egrave;s du conseil
+communal, Geva&euml;rts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa
+charge lui permettait de disposer &agrave; &eacute;crire une histoire des ducs de
+Brabant, &agrave; publier une nouvelle &eacute;dition des <i>Imperatorum romanorum
+icones</i> de Goltzius, &agrave; pr&eacute;parer un commentaire sur les Pens&eacute;es de
+Marc-Aur&egrave;le, qu'il ne publia point, enfin &agrave; composer des po&eacute;sies latines
+&agrave; l'occasion d'&eacute;v&eacute;nements importants, de f&ecirc;tes et d'autres
+circonstances<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p>
+
+<p>Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable
+qu'elle remontait &agrave; leur jeunesse, car une lettre de Peiresc &agrave; Geva&euml;rts,
+du 25 octobre 1619<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>, montre que ce dernier avait fait des d&eacute;marches
+au nom de Rubens, <i>son grand ami</i>, pour obtenir, par l'entremise de
+Peiresc, le privil&eacute;ge de vendre en France les estampes des <i>Palais de
+G&ecirc;nes</i>, et les autres planches que Rubens publia plus tard.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, &laquo;dont il estimait
+grandement, &eacute;crit-il, l'&eacute;minente vertu.&raquo; Tr&egrave;s-curieux des objets de
+l'art antique, il pria Geva&euml;rts de lui donner la copie de l'inventaire
+des belles antiquit&eacute;s que poss&eacute;dait l'artiste. Geva&euml;rts la lui ayant
+envoy&eacute;e, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a>, &laquo;de
+remercier Rubens de tant d'offres de son honn&ecirc;tet&eacute;, ne pouvant assez
+admirer la richesse de ses figures. &laquo;Je voudrais bien pouvoir,
+ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-l&agrave;, pour en avoir la vue, et
+surtout de ces belles t&ecirc;tes de Cic&eacute;ron, de S&eacute;n&egrave;que et de Chrysippus,
+dont je lui d&eacute;roberais possible un petit griffonnement sur du papier,
+s'il me le permettait.&raquo; Bient&ocirc;t Rubens, allant au-devant de ce d&eacute;sir,
+envoya en cadeau &agrave; Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui
+promit de lui faire lui-m&ecirc;me des dessins de ses bustes antiques. Peiresc
+se montra &laquo;fort glorieux de cette promesse; il n'appr&eacute;hendait, si ce
+n'est que ce f&ucirc;t trop de besogne, et qu'il n'e&ucirc;t pas de quoi s'en
+revancher, quoiqu'il voul&ucirc;t bien en chercher tous les moyens &agrave; lui
+possibles &agrave; son endroit<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Le baron de Vicq, l'abb&eacute; de Saint-Ambroise et la galerie de Marie
+de M&eacute;dicis.&mdash;Rubens &agrave; Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valav&egrave;s et
+les fr&egrave;res Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance.</p></div>
+
+<p class="date">1624&mdash;1627</p>
+
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il
+cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui
+connaissance autrement que par lettres. On sait qu'apr&egrave;s avoir fait
+construire le palais du Luxembourg, sur le mod&egrave;le du palais Pitti de
+Florence, la reine Marie de M&eacute;dicis r&eacute;solut, vers 1621, de le faire
+d&eacute;corer de peintures repr&eacute;sentant l'histoire de sa vie. Les archiducs
+Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur &agrave; la cour de France le
+baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoy&eacute; vanta le
+talent du peintre flamand, et l'&eacute;loge qu'il en fit fut chaudement appuy&eacute;
+par l'aum&ocirc;nier de la reine, Claude Maugis, abb&eacute; de Saint-Ambroise, grand
+amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de
+peintures, et au demeurant homme de go&ucirc;t et de savoir, dont Philippe de
+Champaigne a fait le portrait, qui a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par L. Vosterman<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>. La
+reine r&eacute;solut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et
+elle pria le baron de Vicq de faire conna&icirc;tre son d&eacute;sir &agrave; l'artiste.
+Rubens s'empressa de r&eacute;pondre &agrave; cet appel, en se rendant &agrave; Paris au
+commencement de l'ann&eacute;e suivante. Pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Marie de M&eacute;dicis par
+l'ambassadeur flamand, il accepta le p&eacute;rilleux honneur de repr&eacute;senter, &agrave;
+l'aide de l'histoire et de l'all&eacute;gorie, les principaux &eacute;v&eacute;nements de la
+vie agit&eacute;e de cette princesse. Pour la mettre &agrave; m&ecirc;me d'appr&eacute;cier son
+imagination et le style dans lequel il entendait ex&eacute;cuter son sujet,
+le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus
+tard &agrave; l'abb&eacute; de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir.
+Malheureusement, ces cartons ne sont pas rest&eacute;s en France: dix-huit
+d'entre eux sont aujourd'hui au mus&eacute;e de Munich, et on ignore ce que les
+trois autres sont devenus<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>. D&egrave;s qu'il fut de retour &agrave; Anvers, Rubens
+se mit &agrave; l'&#339;uvre avec sa verve et son ardeur accoutum&eacute;es; et quatre ans
+ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;s, qu'il avait enti&egrave;rement achev&eacute; les vingt et
+une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux
+ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625,
+selon la correspondance de Rubens, ainsi que le d&eacute;montre la notice sur
+cet artiste de M. Villot<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>, elles &eacute;taient dispos&eacute;es dans la galerie
+du Luxembourg aux places qu'elles y ont conserv&eacute;es jusqu'&agrave; l'&eacute;poque de
+notre premi&egrave;re r&eacute;volution.</p>
+
+<p>L'ex&eacute;cution de ces grandes et brillantes toiles avait oblig&eacute; Rubens &agrave;
+faire plusieurs voyages &agrave; Paris. C'est pendant l'un de ses premiers
+s&eacute;jours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra
+Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commenc&eacute;es
+par la correspondance du savant magistrat fran&ccedil;ais avec Geva&euml;rts.
+Peiresc fut tellement charm&eacute; de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put
+s'emp&ecirc;cher d'&eacute;crire &agrave; Geva&euml;rts, de Paris, le 26 f&eacute;vrier 1622, la lettre
+suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et
+qui montre &eacute;galement quelle impression favorable Rubens laissait de sa
+personne, de son instruction et de son amabilit&eacute; aux hommes les plus
+comp&eacute;tents pour le bien juger.&mdash;&laquo;Monsieur, la bienveillance de M.
+Rubens, que vous m'avez procur&eacute;e, m'a combl&eacute; de tant de bonheur et de
+contentement, que je vous en devrai des remerc&icirc;ments tout le temps de ma
+vie, ne pouvant assez me louer de son honn&ecirc;tet&eacute;, ni c&eacute;l&eacute;brer assez
+dignement l'&eacute;minence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en
+l'&eacute;rudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquit&eacute;,
+qu'en la dext&eacute;rit&eacute; et rare conduite dans les affaires du monde, non plus
+que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en
+laquelle j'ai eu le plus agr&eacute;able entretien que j'eusse eu de fort
+longtemps, durant le peu de s&eacute;jour qu'il a fait ici. Je vous porte une
+grande envie d'avoir la commodit&eacute; que vous avez d'en jouir d'ordinaire
+comme vous pouvez, m&ecirc;me &agrave; cette heure que vous avez acquis une charge
+nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous
+n'esp&eacute;riez. Je vous f&eacute;licite de bon c&#339;ur l'un et l'autre bien, et prie
+Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me
+continuer les m&ecirc;mes bons offices en son endroit, et me conserver en
+l'honneur de ses bonnes gr&acirc;ces et des v&ocirc;tres<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>C'est pendant son s&eacute;jour &agrave; Paris que Rubens se lia &eacute;galement avec M. de
+Valav&egrave;s, fr&egrave;re de Peiresc, ainsi qu'avec les deux fr&egrave;res Jacques et
+Pierre Dupuy, le premier, garde de la biblioth&egrave;que du roi, l'autre,
+conseiller du roi et ensuite garde de sa biblioth&egrave;que. Lorsqu'il fut
+revenu d&eacute;finitivement &agrave; Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces
+savants une active et tr&egrave;s-int&eacute;ressante correspondance, roulant sur des
+sujets d'&eacute;rudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore
+sur des monuments de l'antiquit&eacute;, tels que m&eacute;dailles, cam&eacute;es et autres
+objets d'art, dont il faisait un &eacute;change avec Peiresc et son fr&egrave;re, ou
+encore sur des d&eacute;couvertes alors r&eacute;centes faites &agrave; Rome<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>. Les
+lettres de l'artiste montrent la vari&eacute;t&eacute; de ses connaissances et
+l'&eacute;tonnante activit&eacute; de son esprit. Apr&egrave;s les avoir lues, il est permis
+d'affirmer que Rubens &eacute;tait un savant de premier ordre, capable de
+rivaliser avec les &eacute;rudits de profession les plus remarquables de son
+si&egrave;cle, et l'emportant m&ecirc;me sur eux par la facilit&eacute; avec laquelle il
+parlait et &eacute;crivait les principales langues modernes de l'Europe<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>.
+On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du
+pinceau, et que le temps qu'il donnait &agrave; l'art n'&eacute;tait pas perdu pour
+les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus
+beaux passages des principaux &eacute;crivains de l'antiquit&eacute;, sp&eacute;cialement
+d'Hom&egrave;re, Virgile et Plutarque<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>. C'est donc avec raison que Peiresc
+f&eacute;licitait Geva&euml;rts de poss&eacute;der un tel ami, et lui portait envie
+&laquo;d'avoir la commodit&eacute; d'en jouir d'ordinaire.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Second voyage de Rubens en Espagne.&mdash;Il fait, pour Geva&euml;rts, des
+recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aur&egrave;le, &agrave; l'Escurial.
+Intelligence sup&eacute;rieure de Rubens.&mdash;Passages d'une de ses lettres &agrave;
+Geva&euml;rts, o&ugrave; il lui recommande son fils Albert, apr&egrave;s la mort
+d'Isabelle Brant.</p></div>
+
+<p class="date">1628&mdash;1629</p>
+
+
+<p>On sait que Rubens, m&ecirc;l&eacute; d'abord aux n&eacute;gociations qui se poursuivaient
+en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut,
+en 1628, envoy&eacute; &agrave; Madrid aupr&egrave;s du roi Philippe IV, qui avait manifest&eacute;
+&agrave; l'infante Isabelle le d&eacute;sir de le voir. Geva&euml;rts, qui pr&eacute;parait alors
+un commentaire sur les <i>Pens&eacute;es de Marc-Aur&egrave;le</i>, voulut profiter du
+voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque
+texte in&eacute;dit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la
+biblioth&egrave;que de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette
+recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que
+l'artiste f&ucirc;t tr&egrave;s-pr&eacute;occup&eacute; de sa mission politique, principal objet de
+son voyage, et que, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, il f&ucirc;t oblig&eacute;, pour satisfaire le
+roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes
+ses journ&eacute;es &agrave; peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa
+composition; il sut n&eacute;anmoins trouver le temps de rendre ce service &agrave;
+Geva&euml;rts. Voici la lettre qu'il lui &eacute;crivait &agrave; ce sujet, le 29 d&eacute;cembre
+1628, quelque temps apr&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Madrid. On y voit qu'il avait
+&eacute;t&eacute; feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la biblioth&egrave;que de
+<i>San-Lorenzo</i>, pour y trouver le texte complet des douze livres du
+trait&eacute; de Marc-Aur&egrave;le Antonin.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai fait, lui &eacute;crit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait
+possible de trouver dans les biblioth&egrave;ques particuli&egrave;res quelque chose
+de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai
+encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment
+avoir vu dans le c&eacute;l&egrave;bre tr&eacute;sor de Saint-Laurent deux manuscrits portant
+le titre du divin Marcus. Mais, d'apr&egrave;s les circonstances, d'apr&egrave;s le
+volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire &agrave; un homme qui
+ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni
+d'important; je pense m&ecirc;me que le tout est connu et ne compose que les
+&#339;uvres de Marcus depuis longtemps publi&eacute;es. Il ne m'appartient pas de
+rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque
+lumi&egrave;re ou un d&eacute;luge de gloses (<i>aut sordium eluvies</i>); le temps, mon
+genre de vie, mes &eacute;tudes, m'encha&icirc;nent d'un autre c&ocirc;t&eacute;, et, de plus, mon
+g&eacute;nie particulier m'&eacute;loigne de ce profond sanctuaire des Muses......
+Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement
+pour votre Marcus et dans le d&eacute;sir de vous rendre service (ce que
+d'autres peuvent faire et m&ecirc;me avec plus d'exactitude), mais pour
+satisfaire &agrave; mes go&ucirc;ts particuliers<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>.&raquo;&mdash;Ainsi ce grand artiste &eacute;tait
+&eacute;galement un &eacute;rudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de
+discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs
+ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais exist&eacute; un artiste aussi
+profond&eacute;ment, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux dou&eacute;
+du c&ocirc;t&eacute; de l'intelligence. Sous ce rapport, L&eacute;onard de Vinci et
+Michel-Ange peuvent seuls &ecirc;tre mis en comparaison avec lui; et si
+Michel-Ange est sup&eacute;rieur &agrave; tous, c'est parce qu'il &eacute;tait aussi grand
+po&euml;te qu'artiste &eacute;galement &eacute;minent dans la statuaire, la peinture et
+l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, &agrave; l'&eacute;ternel honneur de
+l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux g&eacute;nie furent
+&eacute;galement au nombre des plus honn&ecirc;tes de leur si&egrave;cle, comme Rapha&euml;l,
+Corr&egrave;ge, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve
+&eacute;clatante que l'amour et l'&eacute;tude de l'art &eacute;l&egrave;vent l'&acirc;me, la soutiennent,
+par l'id&eacute;al, &agrave; la source des sentiments vrais et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;s, loin des
+vils d&eacute;sirs que font na&icirc;tre l'ambition et l'amour des richesses, ces
+deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens
+consentit &agrave; servir d'agent secret &agrave; l'archiduchesse Isabelle, au roi
+d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des n&eacute;gociations d&eacute;licates,
+on ne doit pas oublier que le but de ces n&eacute;gociations &eacute;tait d'obtenir la
+fin de la guerre qui d&eacute;solait depuis si longtemps une grande partie de
+l'Europe. En pla&ccedil;ant sa mission sous le patronage de sa r&eacute;putation
+d'artiste, les rois honoraient son g&eacute;nie, et Rubens rendait &agrave; son pays
+et &agrave; l'humanit&eacute; un service signal&eacute;, puisqu'il faisait servir l'art &agrave;
+r&eacute;tablir la paix du monde, <i>pax optima rerum</i>.</p>
+
+<p>Avant son d&eacute;part pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre
+1626<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>, sa premi&egrave;re femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un
+tr&egrave;s-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce
+dernier tr&egrave;s-jeune encore au d&eacute;c&egrave;s de sa m&egrave;re. En quittant la ville
+d'Anvers, Rubens avait vivement recommand&eacute; ses enfants &agrave; son fid&egrave;le
+Geva&euml;rts. Dans sa lettre du 29 d&eacute;cembre 1628, il lui dit: &laquo;Je vous
+supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-m&ecirc;me, non pas dans
+votre sanctuaire, mais dans votre mus&eacute;e. J'aime cet enfant, et c'est &agrave;
+vous, le meilleur de mes amis, &agrave; vous le pontife des Muses, que je le
+recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon
+beau-p&egrave;re et mon fr&egrave;re Brant, soit pendant ma vie, soit apr&egrave;s ma
+mort.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">De Madrid, Rubens revient &agrave; Anvers et repart pour
+l'Angleterre.&mdash;Impression que produit sur lui la vue de ce
+pays.&mdash;Lettre &agrave; Geva&euml;rts &agrave; l'occasion de la mort de la femme de ce
+dernier.&mdash;Il d&eacute;plore les lenteurs qui retardent la paix.&mdash;Ses
+relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.</p></div>
+
+<p class="date">1629&mdash;1630</p>
+
+
+<p>Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arr&ecirc;ter,
+le 12 mai, et quelques jours apr&egrave;s il &eacute;tait &agrave; Bruxelles. Mais l'infante
+le fit repartir presque imm&eacute;diatement pour l'Angleterre. Tout en y
+poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs
+portraits, et composa, pour le comte d'Arundel<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a> et d'autres grands
+seigneurs, quelques grands tableaux qui excit&egrave;rent l'admiration des
+connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point
+pendant son s&eacute;jour &agrave; Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens
+ex&eacute;cuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il r&eacute;sulte de
+documents authentiques, publi&eacute;s r&eacute;cemment par M. Carpenter<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>, que ces
+toiles furent peintes par Rubens &agrave; Anvers, et termin&eacute;es en 1637; il
+re&ccedil;ut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi
+d'Angleterre lui donna en outre une cha&icirc;ne et une m&eacute;daille en or.</p>
+
+<p>La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si
+l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adress&eacute;e &agrave; Pierre
+Dupuy, de Londres, le 8 ao&ucirc;t 1629:</p>
+
+<p>&laquo;Si j'avais, dans ma jeunesse, visit&eacute; en si peu de temps des contr&eacute;es et
+des cours si diff&eacute;rentes, cela m'aurait &eacute;t&eacute; alors bien plus utile qu'&agrave;
+l'&acirc;ge o&ugrave; je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les
+incommodit&eacute;s de la poste, et mon esprit, par l'exp&eacute;rience et la
+connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de
+plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume
+aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps
+de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagn&eacute; que de pouvoir
+mourir plus savant.&mdash;Pourtant, je me console en songeant avec d&eacute;lices &agrave;
+toutes les belles choses que j'ai rencontr&eacute;es sur ma route. Cette &icirc;le,
+par exemple, me para&icirc;t un th&eacute;&acirc;tre tout &agrave; fait digne de la curiosit&eacute; d'un
+homme de go&ucirc;t, non-seulement &agrave; cause de l'agr&eacute;ment du pays et de la
+beaut&eacute; de la nation, non-seulement &agrave; cause de l'apparence ext&eacute;rieure,
+qui m'a paru d'une recherche extr&ecirc;me, et qui annonce un peuple riche et
+heureux au sein de la paix; mais encore par la quantit&eacute; incroyable
+d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se
+trouvent dans cette cour<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Rubens fit &agrave; Londres un assez long s&eacute;jour. Depuis son d&eacute;part d'Anvers,
+Geva&euml;rts avait perdu sa femme; pr&eacute;c&eacute;demment, la mort lui avait enlev&eacute;, &agrave;
+l'&acirc;ge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: &laquo;<i>Eximi&aelig; spei
+puer</i>, dit son &eacute;pitaphe<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>, <i>qui parenti luctum et desiderium
+incomparabile reliquit</i>.&raquo; C'&eacute;tait sans doute pour combattre cette
+douleur ingu&eacute;rissable, que Geva&euml;rts avait entrepris d'&eacute;tudier et de
+m&eacute;diter les &#339;uvres de Marc-Aur&egrave;le. Mais Rubens, qui connaissait bien le
+c&#339;ur humain, ne para&icirc;t pas convaincu que les pr&eacute;ceptes du prince
+philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.&mdash;&laquo;Je crains, lui
+&eacute;crit-il de Londres le 15 septembre 1629<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>, de vous rappeler la perte
+de votre ch&egrave;re compagne; j'aurais d&ucirc; le faire imm&eacute;diatement; et
+maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation
+tr&egrave;s-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur,
+puisqu'il vaut mieux engager &agrave; oublier qu'&agrave; rappeler sans cesse le
+pass&eacute;. Si l'on doit esp&eacute;rer de la philosophie quelque consolation, il
+vous en reste une source abondante dans votre int&eacute;rieur. Je vous renvoie
+au riche tr&eacute;sor de votre <i>Antoninus</i>, o&ugrave; vous avez, en conservateur
+lib&eacute;ral, de quoi distribuer m&ecirc;me &agrave; vos amis. Je n'ajouterai plus que ce
+pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes &agrave; une &eacute;poque o&ugrave; la
+vie n'est possible qu'en se d&eacute;barrassant de tout ce qui accable, ainsi
+que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des temp&ecirc;tes<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>.&raquo; Au
+commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tard&eacute; &agrave; lui &eacute;crire
+depuis son arriv&eacute;e &agrave; Londres:&mdash;&laquo;Vous avez l'habitude de me pr&eacute;venir
+toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention
+&agrave; mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets &agrave; vous honorer et &agrave;
+vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque
+seulement &agrave; votre &eacute;gard dans les d&eacute;monstrations ext&eacute;rieures, et que j'ai
+toujours pour vous la m&ecirc;me estime et la m&ecirc;me affection cordiale, ainsi
+que je vous le prouverai par des faits d&egrave;s que vous me procurerez pour
+vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'esp&egrave;re au
+moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part &agrave; vos faveurs, et qui
+doit &agrave; la bonne instruction que vous lui avez donn&eacute;e la meilleure partie
+de lui-m&ecirc;me, sera mon h&eacute;ritier et s'acquittera de toutes mes obligations
+envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en
+montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le
+mien. Pourtant, j'ai toujours trouv&eacute; en lui de la bonne volont&eacute;. Il
+m'est tr&egrave;s-agr&eacute;able d'apprendre que, gr&acirc;ce &agrave; Dieu, il est maintenant
+r&eacute;tabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi
+que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apport&eacute;e en le
+visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son
+cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre
+honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre
+longtemps, mais de bien vivre: &laquo;<i>Neque enim quamdiu, sed quam bene
+agatur fabula refert.</i>&raquo;</p>
+
+<p>Dans une autre lettre &agrave; Geva&euml;rts, de Londres, le 23 novembre 1629,
+Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les
+n&eacute;gociations relatives &agrave; la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.&mdash;&laquo;Nous
+aspirons maintenant apr&egrave;s l'arriv&eacute;e de don Carlos Coloma (l'ambassadeur
+d'Espagne), qui s'est fait pr&eacute;c&eacute;der de ses bagages &agrave; Dunkerque, et nous
+n'attendons que l'avis du d&eacute;part de l'ambassadeur d'Angleterre pour
+l'Espagne; il a maintenant re&ccedil;u l'ordre de se mettre en route. J'esp&egrave;re
+donc que nous pourrons bient&ocirc;t venir en personne vous servir, vous et
+nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la tr&ecirc;ve, et les avis de
+Hollande donnent presque tous l'espoir du succ&egrave;s. Malgr&eacute; le plaisir que
+me fait &eacute;prouver la naissance de notre prince d'Espagne<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>, je dois
+avouer que la nouvelle de notre paix ou tr&ecirc;ve m'en ferait &eacute;prouver
+beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne
+m'en serait que plus agr&eacute;able, et je resterais d&eacute;sormais dans ma
+maison.&raquo; Il termine en priant Geva&euml;rts &laquo;de vouloir bien faire ses
+humbles et sinc&egrave;res salutations &agrave; M. Rockox, ainsi qu'&agrave; MM. Halmale et
+Clarisse, en leur t&eacute;moignant toute son affection<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Hendrick Van Halmale, &eacute;chevin d'Anvers<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>, &eacute;tait sans doute parent de
+Paul Halmale, s&eacute;nateur d'Anvers, que Th&eacute;odore Galle appelle: <i>Artis
+scultori&aelig; cultor et patronus</i>, et auquel il a d&eacute;di&eacute; sa gravure de
+l'<i>Ecce homo</i>, d'apr&egrave;s Rubens<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>. Quant &agrave; la famille Clarisse, elle
+&eacute;tait tr&egrave;s-li&eacute;e avec celle du peintre. Philippe Rubens a c&eacute;l&eacute;br&eacute; dans
+une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a>. La famille
+Clarisse se composait de Louis Clarisse, s&eacute;nateur d'Anvers, et de Marie
+Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, <i>urbis ab elemosynis</i>, ou, comme on
+dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de
+Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut inf&eacute;rer de
+la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est d&eacute;di&eacute;e, et qui reproduit le
+<i>Nolite timere</i>, ou l'apparition de J&eacute;sus-Christ aux saintes femmes,
+d'apr&egrave;s Rubens. Le peintre aura sans doute repr&eacute;sent&eacute; dans ce tableau
+les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche &agrave;
+s'envelopper dans un voile, pour &eacute;viter les rayons lumineux qui
+s'&eacute;chappent du corps de J&eacute;sus-Christ; elles sont suivies d'autres
+femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agr&eacute;ables des
+Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beaut&eacute;
+f&eacute;minine, mais qui n'ont rien de l'id&eacute;al de Rapha&euml;l, ou de la gr&acirc;ce
+v&eacute;nitienne du Titien.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Retour de Rubens &agrave; Anvers.&mdash;Son second mariage avec H&eacute;l&eacute;na
+Forment.&mdash;Il s'&eacute;loigne des affaires publiques, et consacre tout son
+temps au travail et &agrave; ses amis.&mdash;Ses sentiments intimes expos&eacute;s
+dans ses lettres &agrave; Peiresc.</p></div>
+
+<p class="date">1630&mdash;1636</p>
+
+
+<p>Rubens &eacute;tait de retour &agrave; Anvers avant le mois d'ao&ucirc;t 1630, ainsi qu'on
+le voit par une lettre du 8 de ce mois, &eacute;crite par lui de cette ville &agrave;
+Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'&eacute;tait pas encore
+sign&eacute;e, mais les bases en avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;es de telle sorte, que sa
+conclusion n'&eacute;tait plus douteuse. Elle fut proclam&eacute;e le 5 d&eacute;cembre 1630,
+et d&eacute;finitivement sign&eacute;e ou ratifi&eacute;e le 17 du m&ecirc;me mois. &Agrave; cette
+occasion, le roi Charles I<sup>er</sup>, d'Angleterre, bien digne d'appr&eacute;cier le
+g&eacute;nie et le caract&egrave;re de l'envoy&eacute; d'Isabelle, le cr&eacute;a chevalier<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a>, et
+lui donna en m&ecirc;me temps la magnifique &eacute;p&eacute;e dont il s'&eacute;tait servi pour sa
+r&eacute;ception.</p>
+
+<p>Ainsi combl&eacute; d'honneurs et satisfait du succ&egrave;s de sa mission, Rubens,
+aspirant &agrave; jouir dans sa patrie de la consid&eacute;ration qu'il s'&eacute;tait
+acquise par tant de travaux, r&eacute;solut de se donner une seconde compagne.
+Bien qu'&acirc;g&eacute; de cinquante-trois ans, s&eacute;duit, en v&eacute;ritable artiste, par la
+beaut&eacute; remarquable d'une de ses compatriotes, il &eacute;pousa, le 6 d&eacute;cembre
+1630, la jeune H&eacute;l&egrave;ne Forment, qui atteignait &agrave; peine sa seizi&egrave;me ann&eacute;e,
+et dont il a immortalis&eacute; les traits dans un grand nombre de toiles.</p>
+
+<p>Depuis cette &eacute;poque, Rubens s'&eacute;loigna peu &agrave; peu des affaires publiques.
+&Agrave; part une mission qu'il avait accept&eacute;e de l'infante, en 1633, pour
+n&eacute;gocier de la paix en Hollande, mission arr&ecirc;t&eacute;e par les &eacute;tats avant
+m&ecirc;me l'entr&eacute;e de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste v&eacute;cut, soit
+&agrave; Anvers, soit &agrave; sa terre de Steen, pr&egrave;s de Malines, occup&eacute;, autant que
+la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses
+peintures et de ses &eacute;tudes sur l'antiquit&eacute;; jouissant de la soci&eacute;t&eacute; de
+ses amis, et avant tout de l'intimit&eacute; de Rockox et de Geva&euml;rts. Il
+continuait &eacute;galement d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et
+Pierre Dupuy, et &agrave; &eacute;claircir avec eux les doutes qu'il avait sur
+certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que tr&eacute;pieds,
+chaudrons, tables, cand&eacute;labres, etc., etc. Il passait en revue les
+nouvelles d&eacute;couvertes d'antiquit&eacute;s, encourageait les dessins du jeune
+graveur Mellan, et, fid&egrave;le &agrave; son amour pour la paix, n'oubliait pas
+d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630,
+par les Imp&eacute;riaux, qui avaient mis &agrave; mort la plus grande partie des
+habitants: &laquo;Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien
+des ann&eacute;es la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du s&eacute;jour
+d&eacute;licieux de ce pays; <i>sic erat in fatis</i><a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Dans une autre lettre du 16 ao&ucirc;t 1635, &eacute;crite en italien, Rubens, apr&egrave;s
+avoir entretenu Peiresc d'un proc&egrave;s qu'il &eacute;tait forc&eacute; de soutenir &agrave;
+Paris, &agrave; l'occasion du privil&eacute;ge de la vente en France de ses gravures,
+lui fait conna&icirc;tre qu'il esp&egrave;re arriver &agrave; un arrangement avec son
+adversaire, et il ajoute:&mdash;&laquo;Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la
+peste la chicane et toute autre esp&egrave;ce de discussions, et j'estime que
+le v&#339;u de tout honn&ecirc;te homme doit &ecirc;tre de pouvoir vivre avec
+tranquillit&eacute; d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre
+service le plus possible et de ne faire tort &agrave; personne. Je regrette que
+les rois et les princes ne soient point de cette humeur; <i>nam</i>:</p>
+
+<p><i>Quidquid illi delirant plectuntur Achivi.</i><a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a></p>
+
+<p>Dans la derni&egrave;re lettre que Rubens &eacute;crivit &agrave; Peiresc, de Steen, le 4
+septembre 1636, l'artiste se montre tr&egrave;s-reconnaissant de l'envoi que
+Peiresc lui avait fait d'un dessin colori&eacute; des <i>Noces Aldobrandines</i>,
+&laquo;peinture antique qui fut trouv&eacute;e &agrave; Rome dans ma jeunesse, dit Rubens,
+et admir&eacute;e, ador&eacute;e m&ecirc;me comme unique, par tous les amis de l'art et de
+l'antiquit&eacute;.&raquo;&mdash;Il informe Peiresc qu'il a vu &agrave; Anvers un tr&egrave;s-fort
+volume intitul&eacute;: <i>Roma sotterranea</i><a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>, &laquo;lequel lui a paru &ecirc;tre un
+grand ouvrage extr&ecirc;mement religieux, car il repr&eacute;sente la simplicit&eacute; de
+la religion primitive, qui, si elle a surpass&eacute; le reste du monde par
+sa pi&eacute;t&eacute; et la v&eacute;rit&eacute; de sa religion, le c&egrave;de au paganisme antique, dont
+elle est &agrave; une distance infinie, sous le rapport de la gr&acirc;ce et de
+l'&eacute;l&eacute;gance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la
+publication de la galerie <i>Giustiniana</i><a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>, aux frais du marquis
+<i>Giustiniano</i>. On en parle comme d'un tr&egrave;s-bel ouvrage.... Mais je ne
+doute pas que chaque fait nouveau n'arrive &agrave; votre mus&eacute;e dans toute sa
+fra&icirc;cheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas &agrave; vous entretenir d'autre
+sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous
+accorder longue vie et sant&eacute;, avec toutes sortes de prosp&eacute;rit&eacute; et de
+contentement.&raquo;&mdash;Ces v&#339;ux ne devaient point &ecirc;tre exauc&eacute;s: Peiresc mourut
+&agrave; Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas
+le dernier &agrave; regretter la perte de cet illustre magistrat, <i>omnium
+elegantiarum amator</i>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Monuments d&eacute;coratifs, peintures et cartons ex&eacute;cut&eacute;s par Rubens pour
+l'entr&eacute;e &agrave; Anvers de l'archiduc Ferdinand.&mdash;Inscriptions et vers
+latins compos&eacute;s par Geva&euml;rts pour cette circonstance.&mdash;Description
+de quelques-unes des inventions ex&eacute;cut&eacute;es par Rubens, ou sous sa
+direction.&mdash;Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+goutte.</p></div>
+
+<p class="date">1635</p>
+
+
+<p>Deux ann&eacute;es avant la mort de Peiresc, Rubens avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute;, sans
+s'&eacute;loigner d'Anvers, de se remettre &agrave; faire de la peinture politique.
+L'infante Isabelle &eacute;tant morte &agrave; Bruxelles, le 1<sup>er</sup> d&eacute;cembre 1633, le
+roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son
+a&iuml;eul Philippe II n'avait c&eacute;d&eacute;s &agrave; l'archiduc Albert et &agrave; sa femme que
+sous la r&eacute;serve de retour &agrave; la couronne d'Espagne, dans le cas o&ugrave; ils ne
+laisseraient pas de post&eacute;rit&eacute;. Par suite de cette reprise de possession,
+Philippe IV, au commencement de 1634, avait donn&eacute; le gouvernement
+g&eacute;n&eacute;ral de ces provinces &agrave; son fr&egrave;re unique, le prince Ferdinand, jeune
+homme d'une grande esp&eacute;rance, qui &eacute;tait cardinal, et que, pour ce motif,
+on appelait le cardinal-infant. On &eacute;tait alors au plus fort de la guerre
+de Trente ans; les Su&eacute;dois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient
+avec avantage contre l'arm&eacute;e imp&eacute;riale. Le roi d'Espagne r&eacute;solut
+d'envoyer l'infant au secours de son beau-fr&egrave;re, Ferdinand III, roi des
+Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui
+commandait l'arm&eacute;e imp&eacute;riale. Les troupes espagnoles, ayant op&eacute;r&eacute; leur
+jonction avec les imp&eacute;riaux, et occup&eacute; une forte position pr&egrave;s de la
+ville de Nordlingen, y furent attaqu&eacute;es, le 5 septembre 1634, par les
+Su&eacute;dois, sous la conduite de Gustave Horn, leur g&eacute;n&eacute;ral en chef. Mais
+apr&egrave;s un grand nombre d'attaques infructueuses, les Su&eacute;dois furent mis
+dans une d&eacute;route compl&egrave;te. On attribua, en grande partie, le succ&egrave;s de
+cette journ&eacute;e aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi,
+lorsqu'&agrave; la fin de l'ann&eacute;e 1634 il vint &agrave; Bruxelles prendre possession
+de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus
+brillant accueil.</p>
+
+<p>Averti que ce prince se rendrait &agrave; Anvers au commencement du mois de mai
+1635, le conseil communal de cette ville r&eacute;solut de recevoir le
+vainqueur de Nordlingen avec le plus grand &eacute;clat, et de faire dresser
+des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et
+places par lesquelles ce prince devait passer. Pour &ecirc;tre certain de
+r&eacute;ussir, le s&eacute;nat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments
+d&eacute;coratifs, d'en surveiller la construction et d'en d&eacute;corer les diverses
+parties<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>. On ignore s'il re&ccedil;ut un programme, ou si le s&eacute;nat voulut
+s'en rapporter &agrave; son imagination si f&eacute;conde. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il repr&eacute;senta d'une mani&egrave;re remarquable, &agrave; l'aide de l'histoire
+et de l'all&eacute;gorie, les principaux &eacute;v&eacute;nements contemporains, qu'il sut
+rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait &agrave; attribuer au jeune prince,
+et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les v&#339;ux et les
+esp&eacute;rances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait
+&ecirc;tre compar&eacute; &agrave; Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui
+demandent une imagination pleine de ressources et une main qui ex&eacute;cute
+sans h&eacute;sitation, et cependant d'une mani&egrave;re qui plaise &agrave; l'&#339;il. Le chef
+de l'&eacute;cole d'Anvers poss&eacute;dait &agrave; un supr&ecirc;me degr&eacute; ces deux &eacute;minentes
+qualit&eacute;s: jamais l'invention ne lui avait manqu&eacute;; jamais l'ex&eacute;cution ne
+lui avait fait d&eacute;faut. La galerie de M&eacute;dicis, &agrave; Paris, les cartons de
+l'&eacute;glise de Lo&euml;ches, pr&egrave;s de Madrid, le plafond de White-Hall, &agrave;
+Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son
+g&eacute;nie. Le choix du s&eacute;nat d'Anvers &eacute;tait donc tr&egrave;s-heureux.</p>
+
+<p>Les gravures de Th&eacute;odore de Tulden nous ont conserv&eacute; la repr&eacute;sentation
+de l'entr&eacute;e solennelle de l'infant Ferdinand &agrave; Anvers, le 15 de mai
+1635<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a>. &Agrave; juger les compositions de Rubens par les estampes, le
+ma&icirc;tre dut justifier le choix de ses concitoyens, et d&eacute;ployer un talent
+aussi remarquable que vari&eacute;. Il fit &eacute;lever de nombreux monuments
+d&eacute;coratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les
+ornements dont sa fantaisie se plut &agrave; les embellir.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque, le go&ucirc;t des inscriptions et des devises en vers latins
+&eacute;tait dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au
+respect qu'elle devait au gouverneur g&eacute;n&eacute;ral des Pays-Bas, au vainqueur
+de Nordlingen, si elle n'avait pas fait c&eacute;l&eacute;brer ses vertus et ses
+exploits, ainsi que les hauts faits du roi son fr&egrave;re, par un de ses
+po&euml;tes. &Agrave; Geva&euml;rts, en sa double qualit&eacute; de secr&eacute;taire de la ville et
+d'historiographe du roi, &eacute;chut le soin de composer cette po&eacute;sie
+lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les pens&eacute;es du
+peintre, faire comprendre ses all&eacute;gories, et exprimer en m&ecirc;me temps les
+v&#339;ux et les esp&eacute;rances l&eacute;gitimes de la reine de l'Escaut. Geva&euml;rts &eacute;tait
+d'ailleurs un latiniste de premi&egrave;re force, tr&egrave;s-capable de composer,
+dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexam&egrave;tres et les
+distiques destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre inscrits &agrave; c&ocirc;t&eacute; des dessins, cartons ou
+peintures de son ami.</p>
+
+<p>Michel, dans son <i>Histoire de Rubens</i><a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a>, a donn&eacute; &laquo;la description des
+tableaux all&eacute;goriques appliqu&eacute;s aux arcs, temples et portiques
+triomphaux invent&eacute;s et peints par l'artiste,&raquo; en citant un grand nombre
+de vers latins compos&eacute;s &agrave; cette occasion par Geva&euml;rts. On jugera de
+l'importance de ces monuments &eacute;ph&eacute;m&egrave;res, &eacute;lev&eacute;s en l'honneur de l'entr&eacute;e
+du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois
+seulement, Rubens avait fait &eacute;lever, sur ses plans, sept arcs et quatre
+portiques triomphaux, qu'il avait d&eacute;cor&eacute;s de peintures, de statues, de
+bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns
+pr&eacute;sentaient un d&eacute;veloppement de quatre-vingts pieds de haut sur
+soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profond&eacute;ment
+regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit
+autrement, peints par Rubens &agrave; cette occasion, n'aient pas &eacute;t&eacute;
+conserv&eacute;s; ou, s'ils existent encore &agrave; Anvers, qu'ils ne soient pas
+expos&eacute;s avec les autres &#339;uvres du ma&icirc;tre. Nous croyons ne pas nous
+tromper en avan&ccedil;ant que ces compositions ne devaient pas &ecirc;tre
+inf&eacute;rieures, dans leur genre, aux magnifiques all&eacute;gories de l'histoire
+de la vie de Marie de M&eacute;dicis. Naturellement, les &eacute;v&eacute;nements les plus
+m&eacute;morables du r&egrave;gne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union
+de la maison d'Autriche &agrave; celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs
+d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion
+catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'h&eacute;r&eacute;sie,
+avaient fourni &agrave; Rubens l'inspiration de ses principaux sujets.
+Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme.
+D'abord, c'est l'<i>Arcus monetalis</i>, arc de triomphe &agrave; deux faces, dress&eacute;
+pr&egrave;s de l'h&ocirc;tel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur
+quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses
+m&eacute;talliques que l'Espagne tirait alors des mines du P&eacute;rou. La partie
+sup&eacute;rieure repr&eacute;sentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on
+voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hesp&eacute;rides, avec cette
+inscription:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Pr&aelig;tium non vile laborum.</span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; droite et &agrave; gauche, les colonnes d'Hercule, surmont&eacute;es des disques de
+la lune et du soleil, avec cette allusion &agrave; l'immense &eacute;tendue de la
+monarchie espagnole:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 3em;">Ultr&agrave; anni solisque vias,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Oceanumque ultr&agrave;.</span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; gauche, le principal fleuve du P&eacute;rou; &agrave; droite, le Rio de la Plata.</p>
+
+<p>De l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne
+cueillant le fruit de l'arbre des Hesp&eacute;rides, avec le vers de Virgile:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">...Uno avulso non deficit alter</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aureus.</span><br />
+</p>
+
+<p>Au-dessous, de chaque c&ocirc;t&eacute;, des ouvriers occup&eacute;s &agrave; travailler aux mines,
+et Vulcain pr&eacute;parant les m&eacute;taux; au milieu, une suite de monnaies
+espagnoles, et un m&eacute;daillon avec ces mots:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Auro, argento, &aelig;ri.</span><br />
+</p>
+
+<p>L'id&eacute;e de l'<i>Arcus monetalis</i> convenait bien &agrave; la riche cit&eacute; d'Anvers,
+que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses
+m&eacute;talliques export&eacute;es par l'Espagne de ses possessions d'Am&eacute;rique. Mais
+Rubens fit &eacute;lever un autre monument, qui r&eacute;pondait mieux aux esp&eacute;rances
+et aux v&#339;ux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres
+qui d&eacute;sol&egrave;rent les Pays-Ras, les Hollandais, ma&icirc;tres de la mer et jaloux
+de la prosp&eacute;rit&eacute; d'Anvers, avaient ferm&eacute; l'Escaut &agrave; l'entr&eacute;e comme &agrave; la
+sortie des navires. Cette ville, qui avait &eacute;t&eacute; pendant plus d'un si&egrave;cle
+le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui
+d'Amsterdam, se vit bient&ocirc;t languir, tandis que sa rivale, gr&acirc;ce &agrave; la
+libert&eacute; des mers, prenait un immense d&eacute;veloppement. Le s&eacute;nat d'Anvers ne
+pouvait pas rester indiff&eacute;rent &agrave; la d&eacute;cadence de la cit&eacute;: il voulut sans
+doute que Rubens exprim&acirc;t les plaintes de ses habitants au
+prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son
+attention d'une mani&egrave;re toute particuli&egrave;re. Que Rubens se soit inspir&eacute;
+des v&#339;ux de ses compatriotes, ou que son imagination ait &eacute;t&eacute; au-devant
+de leurs d&eacute;sirs, toujours est-il qu'il fit &eacute;lever, au pont Saint-Jean,
+un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur
+soixante-dix de large, repr&eacute;sentant, selon les expressions de
+Michel<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a> &laquo;une machine marine, par la quantit&eacute; de cascades paraissant
+d&eacute;couler des superficies et extr&eacute;mit&eacute;s du b&acirc;timent.&raquo; Au milieu de cet
+arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce
+dieu du n&eacute;goce, pos&eacute; sur un pi&eacute;destal, &agrave; la mani&egrave;re de la statue de Jean
+de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que po&eacute;tique, que si,
+d'une main, il tenait son caduc&eacute;c, de l'autre il tendait une bourse vide
+&agrave; la ville d'Anvers, personnifi&eacute;e &agrave; genoux aux pieds du prince
+Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Geva&euml;rts:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi.</span><br />
+</p>
+
+<p>&Agrave; la droite de la ville d'Anvers para&icirc;t un matelot oisif, endormi sur
+son ancre et sa barque renvers&eacute;e; &agrave; gauche, on voit l'Escaut, sous la
+figure d'un vieillard, les cheveux n&eacute;glig&eacute;s, la t&ecirc;te couverte de
+roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une
+urne, pendant qu'un g&eacute;nie d&eacute;fait les cha&icirc;nes dont ses jambes sont
+entrav&eacute;es, et qu'un navire se dispose &agrave; appareiller. Les autres parties
+de l'arc sont occup&eacute;es par des divinit&eacute;s marines, des g&eacute;nies ail&eacute;s, la
+Pauvret&eacute; et la Richesse, le tout avec ces vers de Geva&euml;rts, qui
+exprimaient bien les sentiments des armateurs et des n&eacute;gociants
+d'Anvers:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Desuetas iterum pontum decurrere puppes;</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Pauperies procul et pallens abscedit Egestas,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Aurea securis revocabit secula Belgis</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Largaque succedet f&#339;cundo copia cornu...</span><br />
+</p>
+
+<p>Ce monument, &eacute;lev&eacute; &agrave; l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un
+grand succ&egrave;s, et les riches n&eacute;gociants durent remercier leur illustre
+compatriote, ainsi que son &eacute;l&eacute;gant traducteur latin, d'avoir si bien
+d&eacute;fendu leurs int&eacute;r&ecirc;ts les plus chers.</p>
+
+<p>Mais aux yeux de la post&eacute;rit&eacute;, la plus remarquable des inventions
+ex&eacute;cut&eacute;es par le peintre, dans cette circonstance, est certainement
+celle qui repr&eacute;sente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, &eacute;tait
+l'homme de la paix; il travailla toute sa vie &agrave; la rendre &agrave; sa patrie,
+et s'il ne fut pas assez heureux pour r&eacute;ussir compl&eacute;tement &agrave; &eacute;loigner la
+guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but
+aussi utile que glorieux. La sup&eacute;riorit&eacute; de son g&eacute;nie d'artiste, qui le
+fit choisir plusieurs fois comme n&eacute;gociateur entre les puissances
+bellig&eacute;rantes, sut admirablement profiter de l'entr&eacute;e du prince
+Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses v&#339;ux pour la paix, qu'il
+consid&eacute;rait, avec Geva&euml;rts comme le plus grand des biens<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a>.</p>
+
+<p>Rubens fit donc &eacute;lever, sous le nom de <i>Temple de Janus</i>, un portique
+d'ordre dorique, surmont&eacute; d'un d&ocirc;me, avec le buste &agrave; double visage de ce
+dieu. De l'int&eacute;rieur de l'&eacute;difice, Mars, sous la figure d'un soldat
+demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une
+torche allum&eacute;e dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les
+portes du temple, que, d'un c&ocirc;t&eacute;, Tisiphone, M&eacute;g&egrave;re et une Harpie
+s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la
+Religion et l'Abondance, aid&eacute;es par l'Amour, font de vains efforts pour
+les tenir ferm&eacute;es. Entre les colonnes, le peintre a repr&eacute;sent&eacute;, avec un
+admirable contraste, &agrave; droite, les malheurs et les cruaut&eacute;s
+ins&eacute;parables de la guerre; &agrave; gauche, la prosp&eacute;rit&eacute; publique que donne la
+paix. D'un c&ocirc;t&eacute;, c'est un soldat qui tra&icirc;ne par les cheveux une femme
+dont l'enfant est &eacute;tendu &agrave; ses pieds; il est suivi de la Pauvret&eacute;, de la
+Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la
+paix, l'Abondance, la Richesse et la F&eacute;licit&eacute; publique. Les contrastes
+entre ces diff&eacute;rentes figures sont r&eacute;ellement admirables, et bien qu'on
+ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Th&eacute;odore de
+Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un g&eacute;nie d'autant
+plus grand que sa main n'a fait que rendre fid&egrave;lement les sentiments les
+plus intimes et les plus vrais de son &acirc;me.</p>
+
+<p>Toute cette composition est accompagn&eacute;e, comme les pr&eacute;c&eacute;dentes, des vers
+de Geva&euml;rts. Le docte commentateur des pens&eacute;es de Marc-Aur&egrave;le partageait
+assur&eacute;ment l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses
+vers expriment avec bonheur les v&#339;ux que toute la ville d'Anvers
+adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus.</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">O utinam, partis terraque marique triumphis</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani!</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Qui premit, Harpy&aelig;que truces, Luctusque Furorque</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Paxque optata diu populos atque arva revisat.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Pl&ucirc;t &agrave; Dieu, Prince, que, gr&acirc;ce aux victoires par vous remport&eacute;es sur
+terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus;
+que le cruel dieu de la guerre, qui depuis pr&egrave;s de soixante-dix ans
+opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies f&eacute;roces, le Deuil et
+la Fureur, soit enfin oblig&eacute; de fuir chez les Thraces et dans les antres
+de la Scythie, et qu'&agrave; sa place, la Paix, appel&eacute;e depuis si longtemps
+par nos v&#339;ux, revienne consoler les peuples et pr&eacute;sider aux travaux des
+champs.&raquo;</p>
+
+<p>Malheureusement, ces v&#339;ux ne furent pas exauc&eacute;s de longtemps. La guerre
+et son cort&eacute;ge ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocit&eacute;s,
+d&eacute;sola pendant un grand nombre d'ann&eacute;es encore les Pays-Bas espagnols;
+et lorsque la paix de Westphalie fut sign&eacute;e &agrave; Munster, en 1648, elle
+stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et
+acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers.</p>
+
+<p>Le prince Ferdinand se montra tr&egrave;s-satisfait des inventions de Rubens.
+On raconte que l'artiste ne put assister &agrave; son entr&eacute;e triomphale, parce
+qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte.
+L'infant, qui avait connu le peintre &agrave; Madrid, ayant appris la cause qui
+le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et
+prit un grand plaisir &agrave; causer avec lui et &agrave; examiner ce que Rubens
+appelait son Panth&eacute;on, c'est-&agrave;-dire sa collection de tableaux, statues,
+m&eacute;dailles, pierres grav&eacute;es, estampes et autres objets d'art et de
+curiosit&eacute;<a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Ce n'&eacute;tait pas la premi&egrave;re visite que Rubens e&ucirc;t re&ccedil;ue
+d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagn&eacute;e de son
+premier ministre et g&eacute;n&eacute;ralissime, le marquis Spinola, et du prince
+Sigismond de Pologne, avait honor&eacute; Rubens de sa pr&eacute;sence, alors qu'elle
+revenait victorieuse de Br&eacute;da, qu'elle avait r&eacute;duite &agrave; se rendre apr&egrave;s
+un si&eacute;ge opini&acirc;tre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie
+de M&eacute;dicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le
+peintre dont le pinceau avait si brillamment retrac&eacute; les principaux
+&eacute;v&eacute;nements de sa vie.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Derni&egrave;res ann&eacute;es de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui
+permet.&mdash;Il s'occupe de la gravure de ses &#339;uvres: sa mani&egrave;re de
+diriger ses &eacute;l&egrave;ves graveurs.&mdash;Portrait de Geva&euml;rts peint par Rubens
+et grav&eacute; par Paul Pontius.&mdash;Mort de Rubens.&mdash;Son &eacute;pitaphe par
+Geva&euml;rts.&mdash;R&egrave;gle de conduite observ&eacute;e par Rubens.&mdash;Rockox et
+Geva&euml;rts.&mdash;G&eacute;nie de Rubens: accord du bon et du beau.</p></div>
+
+<p class="date">1635&mdash;1640</p>
+
+
+<p>Dans les ann&eacute;es qui s'&eacute;coul&egrave;rent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai
+1640, &eacute;poque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et
+priv&eacute; de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais d&egrave;s que la
+maladie lui laissait quelque r&eacute;pit, il ressaisissait ses pinceaux avec
+bonheur et se remettait &agrave; peindre avec son entrain habituel. La maladie
+contre laquelle il luttait ne para&icirc;t pas avoir affaibli son g&eacute;nie; car
+il a ex&eacute;cut&eacute;, dans cette derni&egrave;re p&eacute;riode de sa vie, des tableaux tout
+aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le
+c&eacute;l&egrave;bre tableau du <i>Martyre de saint Pierre</i>, que Geldorp lui commanda
+pour Jabach, et qui fut donn&eacute; par ce dernier &agrave; l'&eacute;glise des
+Saints-Ap&ocirc;tres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a>, que
+Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses
+plus beaux ouvrages. Ces m&ecirc;mes lettres montrent qu'il &eacute;tait toujours
+accabl&eacute; de commandes, auxquelles il avait peine &agrave; satisfaire. Aussi
+Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de
+Rubens<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a>: &laquo;On n'en finirait pas, s'il fallait &eacute;num&eacute;rer tous les
+ouvrages de ce tr&egrave;s-ing&eacute;nieux artiste, puisque, ind&eacute;pendamment de la
+f&eacute;condit&eacute; de son esprit, il &eacute;tait &eacute;galement dou&eacute; d'une habilet&eacute; de main
+telle, qu'il avait achev&eacute; un tableau en moins de temps qu'un autre
+aurait mis &agrave; l'&eacute;baucher. Il travailla de cette sorte jusqu'&agrave; ce que la
+goutte &eacute;tant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux
+grandes toiles; alors il se mit &agrave; peindre des sujets profanes, sacr&eacute;s et
+champ&ecirc;tres sur des toiles d'une dimension m&eacute;diocre et m&ecirc;me petite.&raquo;</p>
+
+<p>Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses derni&egrave;res
+ann&eacute;es, se tint compl&eacute;tement &agrave; l'&eacute;cart de la politique, bornant ses
+distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilit&eacute;, &agrave; faire,
+apr&egrave;s avoir travaill&eacute; cinq ou six heures de suite, quelques promenades,
+soit &agrave; cheval, soit &agrave; pied, dans les faubourgs et sur les remparts
+d'Anvers, &agrave; recevoir &agrave; souper, dans la soir&eacute;e, ses amis les plus
+intimes, parmi lesquels Rockox et Geva&euml;rts n'&eacute;taient pas les derniers,
+et &agrave; passer la belle saison &agrave; sa terre de Steen, pr&egrave;s de Malines.
+Jusqu'&agrave; ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en
+travaillant, il se faisait lire les historiens, les po&euml;tes et les
+moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et S&eacute;n&egrave;que, si
+l'on en croit son neveu Philippe<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>, de telle sorte qu'en maniant le
+pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa
+correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et
+l'histoire ancienne lui &eacute;taient aussi famili&egrave;res que la connaissance des
+&eacute;v&eacute;nements contemporains et des principales langues modernes. On pourra
+se faire une id&eacute;e de l'&eacute;tonnante f&eacute;condit&eacute; d'invention et d'ex&eacute;cution de
+Rubens par ce fait, que le catalogue de son &#339;uvre<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a> &eacute;num&egrave;re <i>quatorze
+cent soixante et une compositions</i> peintes par cet artiste infatigable;
+et encore faudrait-il, pour compl&eacute;ter ce chiffre formidable, ajouter
+ses dessins et les planches auxquelles il a travaill&eacute;.</p>
+
+<p>On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses &#339;uvres
+pendant les derni&egrave;res ann&eacute;es de sa vie. Il avait cr&eacute;&eacute; &agrave; Anvers depuis
+longtemps une &eacute;cole de graveurs, qui ne le c&eacute;daient en rien &agrave; &Eacute;rasme
+Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs &eacute;l&egrave;ves en peinture. Il suffit de
+rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Bo&egrave;ce de Bolswert,
+Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, &AElig;gidius Sadler, Fran&ccedil;ois
+Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman,
+Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Th&eacute;odore de
+Tulden, pour montrer quelle activit&eacute; r&eacute;gnait dans cette &eacute;cole. Tous les
+genres de gravure, au burin, &agrave; l'eau forte, sur bois, y &eacute;taient cultiv&eacute;s
+et y brillaient d'un vif &eacute;clat, gr&acirc;ce &agrave; la direction donn&eacute;e par le
+ma&icirc;tre et &agrave; l'aptitude sup&eacute;rieure des &eacute;l&egrave;ves.&mdash;&laquo;Comme Rubens s'&eacute;tait
+fait d'excellentes r&egrave;gles de clair-obscur, dit Mariette<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a>, ses
+tableaux r&eacute;ussissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se
+donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours
+fait, ses estampes ne le c&eacute;daient point &agrave; ses tableaux pour l'accord des
+ombres et de la lumi&egrave;re, surtout quand elles ont &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;es par
+d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres.....
+Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;es de son
+vivant, ne l'ont &eacute;t&eacute; d'apr&egrave;s ses tableaux, mais d'apr&egrave;s des dessins
+tr&egrave;s-termin&eacute;s, ou d'apr&egrave;s des grisailles peintes &agrave; l'huile en blanc et
+noir, qu'il avait l'art de pr&eacute;parer et d'amener &agrave; l'effet de
+clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que
+de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a &eacute;crit, dans sa vie de
+Van Dyck, que Rubens s'&eacute;tait souvent servi de cet &eacute;l&egrave;ve pour lui
+pr&eacute;parer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort port&eacute; &agrave; le
+croire: son pinceau d&eacute;licat et facile y &eacute;tait tout &agrave; fait propre..... Le
+beau g&eacute;nie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le
+moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus
+l&eacute;g&egrave;res esquisses, ce grand ma&icirc;tre met une &acirc;me et un esprit qui d&eacute;notent
+la rapidit&eacute; avec laquelle il concevait et ex&eacute;cutait ses pens&eacute;es. Mais,
+lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y
+ajoute tout ce qu'un homme qui poss&eacute;dait, dans un &eacute;minent degr&eacute;, les
+diff&eacute;rentes parties de la peinture, et singuli&egrave;rement celle du
+clair-obscur, &eacute;tait capable d'imaginer pour en faire des ouvrages
+accomplis.&raquo;&mdash;C'est dans cette mani&egrave;re qu'il composa, entre autres, le
+magnifique dessin grav&eacute; par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de
+la seconde &eacute;dition, publi&eacute;e apr&egrave;s sa mort par Geva&euml;rts, des <i>Icones
+imperatorum romanorum</i>, de Goltzius. Rubens y a repr&eacute;sent&eacute;, assis dans
+une esp&egrave;ce de portique, les pieds appuy&eacute;s sur un autel votif, Jules
+C&eacute;sar fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une
+Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un c&ocirc;t&eacute;, plus bas,
+Constantin, portant l'&eacute;tendard du Christ, de l'autre l'empereur
+Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des
+faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et
+entourant un globe couronn&eacute;, symbole de l'immortalit&eacute;.</p>
+
+<p>Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Geva&euml;rts, qui a &eacute;t&eacute; grav&eacute; au
+burin par Paul Pontius. Le peintre a repr&eacute;sent&eacute; son ami assis et
+travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuy&eacute;e sur une table
+recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit,
+probablement celui de son commentaire sur Marc-Aur&egrave;le, dont le buste est
+plac&eacute; sur la m&ecirc;me table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de
+la pi&egrave;ce, on aper&ccedil;oit des livres sur une tablette: &agrave; droite, l'&eacute;cusson
+de ses armoiries, au-dessous duquel est &eacute;crit en grec: &laquo; &#949;&#7985;&#962; &#949;&#945;&#957;&#964;&#959;&#957; &#963;&#965;&#957;&#949;&#953;&#955;&#959;&#965;.&raquo; Il a la t&ecirc;te nue et porte des
+moustaches; son cou est entour&eacute; d'une &eacute;norme fraise, et il est v&ecirc;tu
+d'une robe tr&egrave;s-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une cha&icirc;ne et un
+m&eacute;daillon. Sa figure est calme, r&eacute;fl&eacute;chie, pleine d'expression et de
+m&eacute;lancolie, comme il convient &agrave; un homme que la perte de ses affections
+les plus ch&egrave;res avait oblig&eacute; &agrave; chercher des consolations dans l'&eacute;tude de
+la philosophie sto&iuml;cienne<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la mort de Rubens, arriv&eacute;e le 30 mai 1640, ce fut Geva&euml;rts, son
+ami de c&#339;ur, comme l'appelle Michel<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a>, qui composa l'inscription
+destin&eacute;e &agrave; son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles
+ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli
+jusqu'en 1755, &eacute;poque o&ugrave; elle fut plac&eacute;e, par le chanoine Van Parys,
+petit-neveu de Rubens par sa m&egrave;re, sur le monument &eacute;lev&eacute; &agrave; l'artiste
+dans une des chapelles de l'&eacute;glise de Saint-Jacques d'Anvers. &Agrave; la
+diff&eacute;rence d'un grand nombre d'autres &eacute;pitaphes, qui attribuent aux
+morts des vertus et des qualit&eacute;s qu'ils n'ont jamais eues de leur
+vivant, celle de Rubens<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a> n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle
+dit de cet homme illustre:</p>
+
+<p class="c">...Qui, inter c&aelig;teras, quibus ad miraculum<br />
+Excelluit, doctrin&aelig;, histori&aelig; prisc&aelig;,<br />
+Omniumque bonarura artium<br />
+Et elegantiarum dotes,<br />
+Non sui tantum seculi, sed et omnis &aelig;vi<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . .<br />
+Pacis inter principes mox init&aelig;<br />
+Fundamenta feliciter posuit...</p>
+
+<p>On a vu que Nicolas Rockox ne surv&eacute;cut que quelques mois &agrave; Rubens, &eacute;tant
+mort &agrave; Anvers le 12 d&eacute;cembre 1640. Quant &agrave; Geva&euml;rts, le plus jeune des
+trois, il prolongea sa carri&egrave;re jusqu'en 1666, et s'&eacute;teignit &agrave; Anvers
+en cultivant les lettres, &agrave; l'&acirc;ge de soixante-treize ans.</p>
+
+<p>On peut dire de Rockox et de Geva&euml;rts que pendant tout le cours de leur
+existence ils s'appliqu&egrave;rent constamment &agrave; mettre en pratique cette
+r&egrave;gle de conduite, que Rubens s'&eacute;tait impos&eacute;e &agrave; lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a>:</p>
+
+<p class ="c">Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini.</p>
+
+<p>Pour &ecirc;tre juste envers l'illustre chef de l'&eacute;cole flamande, la post&eacute;rit&eacute;
+doit ajouter qu'il ne s'est pas born&eacute; &agrave; rendre service, autant qu'il a
+pu, sans jamais faire tort &agrave; personne, mais que, par les qualit&eacute;s de son
+c&#339;ur et de son esprit, aussi bien que par les &#339;uvres dues &agrave; son g&eacute;nie
+d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire &agrave; tous ceux
+qui aiment &agrave; rencontrer chez le m&ecirc;me homme le rare et merveilleux accord
+du bon et du beau.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_HOLLANDAIS" id="AMATEURS_HOLLANDAIS"></a>AMATEURS HOLLANDAIS</h2>
+<hr class="hr1" />
+<p class="nomg">CONSTANTIN HUYGENS,</p>
+
+<p class="nom">UTENBOGARD<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a>, LE BOURGMESTRE JEAN SIX</p>
+
+<p class="date">1596&mdash;1700</p>
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Originalit&eacute; du g&eacute;nie de Rembrandt.&mdash;Accusations dirig&eacute;es contre sa
+vie et son caract&egrave;re, r&eacute;fut&eacute;es par ses liaisons avec les hommes les
+plus honorables de son temps.&mdash;Constantin Huygens, ses portraits
+par Van Dyck et Mireveldt.&mdash;Jean de Bisschop lui d&eacute;die la premi&egrave;re
+partie de ses gravures de statues antiques.&mdash;Relations de Rembrandt
+avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Fr&eacute;d&eacute;ric
+Henri.&mdash;Rembrandt donne un tableau &agrave; Huygens.&mdash;Le receveur
+Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop.</p></div>
+
+<p class="date">1596&mdash;1700</p>
+
+
+<p>Si l'originalit&eacute; dans les arts &eacute;tait &agrave; elle seule la marque la plus
+certaine du g&eacute;nie, aucun peintre ne pourrait &ecirc;tre compar&eacute; &agrave; Rembrandt.
+Tandis que les ma&icirc;tres les plus &eacute;minents des autres &eacute;coles, L&eacute;onard de
+Vinci, Michel-Ange, Rapha&euml;l, le Corr&egrave;ge, le Titien, Rubens, le Poussin,
+Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, m&ecirc;me dans leurs
+chefs-d'&#339;uvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premi&egrave;res
+le&ccedil;ons, Rembrandt seul, sans aucun mod&egrave;le ant&eacute;rieur, inaugure une
+mani&egrave;re &agrave; part, enti&egrave;rement due &agrave; sa forte personnalit&eacute;. L'id&eacute;al, tel
+que l'ont con&ccedil;u les grands peintres italiens, lui manque absolument; il
+copie et rend la nature comme il la voit, sans se pr&eacute;occuper de la
+beaut&eacute; des formes, et ses figures peintes et grav&eacute;es offrent de nombreux
+types, dans lesquels le laid, et m&ecirc;me le difforme, ne craignent pas de
+se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une po&eacute;sie qui lui est
+propre, et telle est la puissance magique de son g&eacute;nie, qu'elle force
+d'admirer tout ce que son pinceau a touch&eacute;, tout ce que la fantaisie de
+sa pointe a produit. Pour les effets tir&eacute;s de l'opposition de la lumi&egrave;re
+et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'&eacute;gal, et
+son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'&#339;il et lui pla&icirc;t.
+Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et
+l'ex&eacute;cution des sc&egrave;nes les plus oppos&eacute;es, telles que: la <i>Le&ccedil;on
+d'anatomie</i>, la <i>Garde de nuit</i>, la <i>Descente de croix</i> ou le <i>Bon
+samaritain</i>; aussi &eacute;tonnant dans ses gravures que dans ses tableaux,
+Rembrandt sera toujours consid&eacute;r&eacute;, tant que vivront ses ouvrages, comme
+un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses &#339;uvres, si &eacute;loign&eacute;es
+du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa vari&eacute;t&eacute;,
+sous la main et l'imagination de l'homme, sa beaut&eacute; dans tous les
+genres. Sa mani&egrave;re pla&icirc;t surtout &agrave; notre &eacute;poque, peu port&eacute;e &agrave; la
+recherche du beau id&eacute;al, et peut-&ecirc;tre trop dispos&eacute;e en toutes choses
+au r&eacute;alisme.</p>
+
+<p>Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a>,
+Houbraken<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a>, et d'autres, tout en faisant l'&eacute;loge de son talent, ont
+beaucoup rabaiss&eacute; son caract&egrave;re. Copi&eacute;es par leurs successeurs<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a>,
+sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions
+malintentionn&eacute;es ont pr&eacute;sent&eacute; l'artiste hollandais comme un homme plus
+que bizarre, irritable, avare &agrave; l'exc&egrave;s, menteur, et presque faussaire,
+pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu'&agrave; la folie.
+Ces accusations nous ont toujours paru tr&egrave;s-extraordinaires; nous ne
+pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes invent&eacute;es &agrave; plaisir pour
+faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas &eacute;t&eacute;
+exempt de quelques-uns des d&eacute;fauts qu'on lui reproche, nous croyons
+qu'ils ont &eacute;t&eacute; singuli&egrave;rement exag&eacute;r&eacute;s par l'envie et la haine, ces deux
+harpies qui s'attachent toujours &agrave; faire expier au g&eacute;nie sa sup&eacute;riorit&eacute;.
+Gr&acirc;ce aux recherches de quelques amis des arts et de la v&eacute;rit&eacute;, qui ont
+remont&eacute; jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumi&egrave;re commence &agrave;
+se faire sur la vie et le caract&egrave;re de Rembrandt. De notre c&ocirc;t&eacute;, nous
+oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes
+livr&eacute;, nous permettent de r&eacute;futer, en grande partie, les tristes
+calomnies qui ont poursuivi la m&eacute;moire de l'artiste jusqu'&agrave; nos jours.
+Elles nous ont montr&eacute; Rembrandt li&eacute;, jusqu'&agrave; l'intimit&eacute;, avec les hommes
+les plus consid&eacute;r&eacute;s et les plus recommandables de son temps, et
+jouissant lui-m&ecirc;me de toute leur estime et de toute leur affection. Sans
+doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la
+v&eacute;ritable cause ne nous para&icirc;t pas jusqu'ici avoir &eacute;t&eacute; expliqu&eacute;e d'une
+mani&egrave;re satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour
+faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant &agrave;
+son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions
+contribuer, pour notre faible part, &agrave; r&eacute;habiliter la m&eacute;moire, trop
+longtemps calomni&eacute;e, de ce grand artiste.</p>
+
+<p>Parmi les personnages dont les noms sont cit&eacute;s par les biographes de
+Rembrandt, nous en avons distingu&eacute; trois, qui ont v&eacute;cu avec lui sur le
+pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus
+honorables.</p>
+
+<p>Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le
+p&egrave;re de l'illustre physicien, et que la c&eacute;l&eacute;brit&eacute; de son fils a un peu
+trop fait oublier. Il &eacute;tait cependant par lui-m&ecirc;me remarquable &agrave; plus
+d'un titre: homme d'&Eacute;tat distingu&eacute;, il cultivait les lettres latines et
+hollandaises<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>, et il r&eacute;unissait l'exp&eacute;rience des affaires au savoir
+et au go&ucirc;t des belles choses. Attach&eacute;, comme secr&eacute;taire et conseiller
+intime, aux stathouders Fr&eacute;d&eacute;ric-Henri, Guillaume II et Guillaume III,
+il les servit avec d&eacute;vouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie.</p>
+
+<p>Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des
+relations avec les principaux ma&icirc;tres de son temps. Van Dyck a fait son
+portrait, qui est grav&eacute; dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; cette gracieuset&eacute; du peintre par le distique suivant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Hugenium illustres inter mirare? Paranda</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">His umbris lucem qu&aelig; daret umbra fuit.</span><br />
+</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi vous &eacute;tonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes
+illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui f&icirc;t mieux ressortir
+ces lumi&egrave;res?&raquo; Il a aussi c&eacute;l&eacute;br&eacute; le g&eacute;nie de Van Dyck et son livre des
+portraits par deux autres distiques ins&eacute;r&eacute;s dans ses &#339;uvres
+latines<a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a>.</p>
+
+<p>On trouve, dans le m&ecirc;me ouvrage, l'&eacute;pitaphe du peintre Mireveldt, dont
+il vante le talent, et qui, d&eacute;j&agrave; mourant, avait peint son portrait,
+ainsi qu'il l'explique par un distique latin<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>.</p>
+
+<p>On voit, en outre, qu'il &eacute;tait li&eacute; avec le peintre j&eacute;suite Daniel
+Seghers<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a>, et qu'il professait la plus vive admiration pour les
+gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a c&eacute;l&eacute;br&eacute;es dans
+trois petites pi&egrave;ces latines<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>.</p>
+
+<p>Constantin Huygens n'&eacute;tait pas moins sinc&egrave;re admirateur des ouvrages de
+l'antiquit&eacute; que des tableaux de l'&Eacute;cole hollandaise: c'est &agrave; lui que
+Jean de Bisschop (<i>Episcopius</i>) a d&eacute;di&eacute; la premi&egrave;re partie de son
+recueil de gravures de statues antiques<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a>.</p>
+
+<p>Dans cette d&eacute;dicace, l'auteur consid&egrave;re Constantin Huygens comme un
+grand amateur d'art, et il l'appelle: <i>Pictur&aelig; studiosus</i>. Partisan de
+l'&eacute;tude de l'antiquit&eacute;, qu'il pr&eacute;f&egrave;re &agrave; celle de la nature, Jean de
+Bisschop s'efforce de d&eacute;montrer, en s'appuyant sur l'exemple de
+Michel-Ange, de Rapha&euml;l et du Poussin, que l'antiquit&eacute;, ayant fait
+choix, dans la nature humaine, de tous les mod&egrave;les les plus beaux, doit
+&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les
+artistes.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches grav&eacute;es
+par lui-m&ecirc;me, mais dessin&eacute;es par diff&eacute;rents artistes d'apr&egrave;s les plus
+belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du
+belv&eacute;d&egrave;re, le Laocoon, deux des fils de Niob&eacute;, l'Antino&uuml;s, etc. Ces
+gravures ne sont accompagn&eacute;es d'aucun texte explicatif, sauf la
+d&eacute;dicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait
+l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes &agrave; la connaissance et &agrave;
+l'&eacute;tude des plus beaux mod&egrave;les que l'antiquit&eacute; nous a laiss&eacute;s. Mais il
+est &agrave; regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la
+puret&eacute; des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles
+et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique,
+sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un
+certain m&eacute;rite.&mdash;La d&eacute;dicace d'un pareil ouvrage &agrave; Constantin Huygens
+prouve qu'il connaissait bien les &#339;uvres de l'art antique, et qu'il
+&eacute;tait capable d'en appr&eacute;cier la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>D'un autre c&ocirc;t&eacute;, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait
+dignement appr&eacute;ci&eacute; le g&eacute;nie du peintre hollandais.</p>
+
+<p>On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps,
+recherch&eacute; les &#339;uvres de l'art. S'il entrait dans leur politique
+d'encourager celles &eacute;closes dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut
+dire que leur inclination personnelle les y portait &eacute;galement. Plac&eacute;s &agrave;
+la t&ecirc;te du gouvernement d'une nation qui a vu na&icirc;tre et fleurir un si
+grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders
+auraient-ils pu ne pas partager le go&ucirc;t de leurs concitoyens pour les
+&#339;uvres si vari&eacute;es, si naturelles et si brillantes de l'&eacute;cole
+hollandaise? Aussi s'appliqu&egrave;rent-ils &agrave; r&eacute;unir des tableaux des
+principaux ma&icirc;tres. Rembrandt &eacute;tait trop connu, lorsqu'il vint s'&eacute;tablir
+&agrave; Amsterdam, en 1630, pour ne pas &ecirc;tre signal&eacute; &agrave; l'attention des princes
+de Nassau. Ce fut, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, Constantin Huygens, conseiller
+intime et secr&eacute;taire du stathouder Fr&eacute;d&eacute;ric-Henri, qui servit
+d'interm&eacute;diaire entre le prince et l'artiste. On a publi&eacute;, dans ces
+derni&egrave;res ann&eacute;es<a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>, les lettres de Rembrandt adress&eacute;es &agrave; Huygens, et
+relatives &agrave; deux des cinq tableaux que Rembrandt avait ex&eacute;cut&eacute;s pour le
+stathouder.</p>
+
+<p>Ces tableaux repr&eacute;sentent une suite de sujets tir&eacute;s de la Passion de
+J&eacute;sus-Christ; savoir: la <i>Mise en croix</i>, la <i>Descente de croix</i>,
+l'<i>Ensevelissement</i>, la <i>R&eacute;surrection</i> et l'<i>Ascension</i>. Les lettres de
+Rembrandt &agrave; Constantin Huygens n'ont rapport qu'&agrave; l'<i>Ensevelissement</i> et
+&agrave; la <i>R&eacute;surrection</i>, et ne parlent que de leur prix: on voit par la
+premi&egrave;re que Rembrandt esp&eacute;rait obtenir de Son Altesse pas moins de
+mille florins, pour chacune de ces toiles;&mdash;&laquo;mais que si Son Altesse
+pense qu'elles ne m&eacute;ritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant
+son bon plaisir; se fiant au go&ucirc;t et &agrave; la discr&eacute;tion de Son Altesse, il
+se contentera de cela avec reconnaissance.&raquo;</p>
+
+<p>Le prix demand&eacute; par le peintre fut r&eacute;duit &agrave; six cents florins, pour
+chaque tableau, et la seconde lettre &agrave; Huygens, &eacute;crite, dit Rembrandt,
+sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bient&ocirc;t
+parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt r&eacute;clamait les
+int&eacute;r&ecirc;ts, par la raison qu'on les avait pay&eacute;s &agrave; d'autres.</p>
+
+<p>Enfin, dans la troisi&egrave;me lettre, la seule dont la date soit rapport&eacute;e,
+et qui est &eacute;crite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit &agrave;
+Huygens: &laquo;Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme
+j'&eacute;tais occup&eacute; &agrave; emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir
+encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait &agrave; Son Altesse, il voulait
+bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous
+prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux
+tableaux, et que j'en re&ccedil;oive l'argent au plus t&ocirc;t, vu qu'il me serait
+extr&ecirc;mement utile en ce moment.&raquo;</p>
+
+<p>Ces lettres montrent, il est vrai, le d&eacute;sir tr&egrave;s-vif qu'avait Rembrandt
+d'&ecirc;tre pay&eacute; promptement; mais il y a loin de l&agrave; au reproche m&eacute;rit&eacute;
+d'avarice et de cupidit&eacute;. Au contraire, on voit qu'il accepte la
+r&eacute;duction du prix qu'il avait fix&eacute;, et qu'il ne r&eacute;clame point contre le
+refus des int&eacute;r&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait &agrave; la cour, M. de Zuylichem,
+s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. D&egrave;s le 17 f&eacute;vrier
+1639, et sur son attestation, il lui fit d&eacute;livrer, au nom du prince, une
+ordonnance de paiement de 1244<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a> florins, &laquo;pour les deux tableaux
+repr&eacute;sentant, l'un l'<i>Ensevelissement</i>, l'autre la <i>R&eacute;surrection</i> de
+N.-S. J&eacute;sus-Christ, ex&eacute;cut&eacute;s par lui et livr&eacute;s &agrave; Son Altesse.&raquo; Ainsi,
+les int&eacute;r&ecirc;ts ne furent point allou&eacute;s.</p>
+
+<p>Ces deux tableaux, avec les trois autres, apr&egrave;s avoit fait partie
+pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un
+sixi&egrave;me du m&ecirc;me ma&icirc;tre, l'<i>Adoration des bergers</i>, &agrave; la Pinacoth&egrave;que de
+Munich<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a>.</p>
+
+<p>Pour t&eacute;moigner sans doute sa reconnaissance &agrave; M. de Zuylichem, Rembrandt
+voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il r&eacute;sulte du
+commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur,&mdash;c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agr&eacute;able
+missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre
+affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de
+mon c&ocirc;t&eacute;, je me trouve oblig&eacute; de vous rendre service et amiti&eacute;. C'est
+par suite de cette affection que, malgr&eacute; vos r&eacute;serves, je vous envoie la
+toile ci-jointe, esp&eacute;rant que vous ne la refuserez pas, car c'est le
+premier souvenir que je vous donne.&raquo; Cette lettre suffirait &agrave; elle seule
+pour r&eacute;futer le reproche d'avarice pouss&eacute;e &agrave; l'extr&ecirc;me que l'on a
+souvent adress&eacute; au peintre; car un avare ne donne point ce dont il
+esp&egrave;re tirer un profit. Bien qu'il f&ucirc;t li&eacute; avec M. de Zuylichem, auquel
+il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont
+racont&eacute; de sa cupidit&eacute; e&ucirc;t &eacute;t&eacute; vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas
+fait, m&ecirc;me &agrave; un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre
+tr&egrave;s-cher.&mdash;On ignore &eacute;galement et le sujet de ce tableau et ce qu'il
+est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent
+l'affection cordiale que l'artiste portait &agrave; Constantin Huygens, et les
+bons offices que le grand seigneur s'effor&ccedil;ait de rendre au peintre.</p>
+
+<p>Ind&eacute;pendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait
+grav&eacute; un charmant portrait du prince Fr&eacute;d&eacute;ric-Henri, alors qu'il n'&eacute;tait
+encore qu'enfant. On croit qu'il l'ex&eacute;cuta par l'entremise du po&euml;te de
+Cats, pr&eacute;cepteur du jeune prince, avec lequel il &eacute;tait li&eacute;, et dont il a
+&eacute;galement grav&eacute; un fort beau portrait<a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p>
+
+<p>Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque
+l'opinion &agrave; l'appui de sa r&eacute;clamation des int&eacute;r&ecirc;ts du prix de ses
+tableaux, et qu'il montre dispos&eacute; &agrave; le payer sur sa recette, &eacute;tait un
+des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses &#339;uvres que M. de
+Zuylichem. Tr&eacute;sorier des &eacute;tats de Hollande pour le territoire
+d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune &agrave; r&eacute;unir des
+objets rares et pr&eacute;cieux, et principalement des gravures et des dessins.
+C'est &agrave; lui que Jean de Bisschop a d&eacute;di&eacute; la seconde partie de ses
+<i>Signorum veterum icones</i>, et voici les deux raisons qu'il donne de
+cette courtoisie. La premi&egrave;re, c'est parce que Utenbogard a mis &agrave; sa
+disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses
+qu'il poss&egrave;de: c'est donc un devoir pour lui de faire conna&icirc;tre au
+public o&ugrave; il a trouv&eacute; ce tr&eacute;sor. La seconde raison, c'est afin
+d'attester &agrave; tous que Utenbogard conna&icirc;t parfaitement la valeur de
+toutes ces raret&eacute;s (<i>elegantiarum</i>), et qu'il est dou&eacute; d'un go&ucirc;t s&ucirc;r,
+joint au d&eacute;sir de laisser voir ses collections &agrave; tous les amis de
+l'art.&mdash;Bisschop s'&eacute;l&egrave;ve avec force contre ces collectionneurs
+soup&ccedil;onneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils
+poss&egrave;dent, en r&eacute;servent la jouissance pour eux seuls.&mdash;&laquo;Quelle chose
+odieuse, quel aveuglement, s'&eacute;crie-t-il, n'est-ce point de moins estimer
+ce que l'on poss&egrave;de, par cela seul qu'un autre aura la m&ecirc;me chose!
+Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumi&egrave;re du jour, de
+la douceur de l'air, de la fra&icirc;cheur d'une source, de l'usage d'une voie
+publique, parce que vous seriez appel&eacute; seul &agrave; en jouir?&raquo;</p>
+
+<p>Rembrandt &eacute;tait aussi attach&eacute; au tr&eacute;sorier des &eacute;tats de Hollande qu'au
+conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, ex&eacute;cut&eacute; une
+belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que
+Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a repr&eacute;sent&eacute; une seconde fois
+dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appel&eacute; le <i>Peseur
+d'or</i><a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Gloire de la Hollande apr&egrave;s la paix de Munster.&mdash;L'h&ocirc;tel de ville
+d'Amsterdam, b&acirc;ti par Van Campen.&mdash;Jean Six, sa famille, son
+&eacute;ducation.&mdash;Le po&euml;te Vondel.&mdash;Le <i>Mariage de Jason et de Creuse</i>,
+trag&eacute;die de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.&mdash;Portrait du
+bourgmestre.&mdash;Paysages de Rembrandt.&mdash;Le docteur Tulp, beau-p&egrave;re de Six,
+et la <i>Le&ccedil;on d'anatomie</i>.&mdash;Gravures de tableaux modernes d&eacute;di&eacute;es &agrave; Six
+par J. de Bisschop.&mdash;Obscurit&eacute; des derni&egrave;res ann&eacute;es de Rembrandt.&mdash;Mort
+de Six.</p></div>
+
+<p class="date">1618&mdash;1700</p>
+
+
+<p>C'&eacute;tait alors l'&eacute;poque la plus glorieuse des annales de la Hollande:
+apr&egrave;s une lutte acharn&eacute;e de pr&egrave;s d'un si&egrave;cle, dans toutes les parties du
+monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la
+patrie et de la libert&eacute;, venait de forcer le faible et incapable
+descendant de Charles-Quint &agrave; signer une paix humiliante, dans laquelle,
+en d&eacute;pit de l'inquisition espagnole, il avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; d'admettre la
+libert&eacute; de conscience, la libert&eacute; du commerce maritime et l'ind&eacute;pendance
+absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la libert&eacute;, pour
+lesquelles cette poign&eacute;e d'hommes indomptables avait combattu et
+souffert avec tant de pers&eacute;v&eacute;rance, triomphaient enfin du despotisme uni
+&agrave; l'intol&eacute;rance. Les &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux de Hollande avaient ainsi r&eacute;alis&eacute; le
+v&#339;u de leur devise nationale: <i>Concordia res parv&aelig; crescunt</i>.</p>
+
+<p>La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le trait&eacute; de
+Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhait&eacute;s
+le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la
+fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrep&ocirc;t maritime et de
+ses richesses, la cit&eacute; d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir &agrave; son
+commerce, d'autant plus florissant qu'il &eacute;tait devenu plus s&ucirc;r par suite
+de l'abaissement de la puissance espagnole.</p>
+
+<p>Aussi, presqu'au moment m&ecirc;me o&ugrave; fut sign&eacute;e la c&eacute;l&egrave;bre paix de
+Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam r&eacute;solut de faire
+construire un nouvel h&ocirc;tel de ville, dont la fondation rappel&acirc;t cet
+&eacute;v&eacute;nement m&eacute;morable. Il voulut que sa grandeur et sa beaut&eacute; fussent
+dignes d'une cit&eacute; qui &eacute;tait alors consid&eacute;r&eacute;e par toutes les autres, sans
+m&ecirc;me en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le
+corps de ville d'Amsterdam s'&eacute;tait toujours distingu&eacute; par son
+patriotisme. &Agrave; la t&ecirc;te, pendant la guerre, du mouvement de r&eacute;sistance
+dirig&eacute; contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe,
+honorer la m&eacute;moire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers,
+avaient donn&eacute; le signal de la r&eacute;sistance &agrave; l'oppression &eacute;trang&egrave;re. Le
+conseil de ville fit donc graver sur la premi&egrave;re pierre de l'&eacute;difice
+l'inscription suivante: &laquo;Le IV des calendes de novembre de l'an 1648,
+jour auquel fut termin&eacute;e la guerre qui durait depuis plus de
+quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les
+parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants
+rois Philippe d'Espagne; et apr&egrave;s que la libert&eacute; de la patrie et la
+religion eurent &eacute;t&eacute; affermies sous les auspices des seigneurs
+bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre
+Schaep, cette pierre fut pos&eacute;e par les fils et descendants desdits
+seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet &eacute;difice<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la
+construction. On sait que cet artiste s'est illustr&eacute; par ce monument,
+dont la masse imposante donne une haute id&eacute;e de la richesse et de
+l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa d&eacute;coration
+int&eacute;rieures r&eacute;pondent &agrave; sa fa&ccedil;ade principale, et il a &eacute;t&eacute; orn&eacute; de
+peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renomm&eacute;s
+de cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Jean Six n'&eacute;tait encore que secr&eacute;taire de la ville d'Amsterdam, lorsque
+fut commenc&eacute;e l'&eacute;rection du nouveau palais municipal. Mais il para&icirc;t
+certain qu'il fut charg&eacute; avec ses coll&egrave;gues de veiller &agrave; l'ex&eacute;cution des
+travaux.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait n&eacute; &agrave; Amsterdam en 1618. Son p&egrave;re avait fond&eacute; ou augment&eacute; le
+patrimoine de la famille par d'heureuses sp&eacute;culations commerciales, et
+il transmit &agrave; son fils une grande fortune, jointe &agrave; une consid&eacute;ration
+m&eacute;rit&eacute;e. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces
+avantages, et de prendre part &agrave; l'administration des affaires de sa
+ville natale. Il fit d'excellentes &eacute;tudes, et comme la nature l'avait
+dou&eacute; pour la po&eacute;sie et les lettres d'une aptitude toute particuli&egrave;re, il
+fut bient&ocirc;t cit&eacute; parmi ses condisciples comme donnant les plus belles
+esp&eacute;rances. Il les r&eacute;alisa pendant sa longue carri&egrave;re, en cultivant les
+lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs &#339;uvres.</p>
+
+<p>Parmi les po&euml;tes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre
+Vondel, le v&eacute;ritable cr&eacute;ateur de la trag&eacute;die hollandaise, qui a
+&eacute;galement laiss&eacute; dans d'autres genres des &#339;uvres tr&egrave;s-remarquables. La
+fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les
+pays-Bas avait fait na&icirc;tre, comme il arrive presque toujours en pareille
+circonstance, des &eacute;crivains et des po&euml;tes qui marchaient &agrave; la t&ecirc;te du
+mouvement national. Il ne nous appartient pas d'appr&eacute;cier leur talent,
+encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue
+hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un
+pays qui comptait &agrave; la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le
+fondateur du droit des gens europ&eacute;ens, l'&eacute;loquent d&eacute;fenseur de la
+libert&eacute; des mers; Vondel, le po&euml;te inspir&eacute; de tant de trag&eacute;dies, d'odes
+et de satires; Christian Huygens, l'&eacute;mule de Descartes et de Newton, et
+Rembrandt, l'incomparable ma&icirc;tre du clair-obscur, un tel pays,
+disons-nous, n'avait rien &agrave; envier &agrave; aucun autre.</p>
+
+<p>Le succ&egrave;s des trag&eacute;dies de Vondel d&eacute;termina sans doute Jean Six &agrave;
+composer sa pi&egrave;ce de <i>M&eacute;d&eacute;e</i><a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>; nous ignorons si elle fut repr&eacute;sent&eacute;e
+sur le th&eacute;&acirc;tre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu
+lieu en 1637 par le <i>Gisbert d'Amstel</i>, le chef-d'&#339;uvre le plus
+populaire de Vondel, d&eacute;di&eacute; par lui &agrave; Grotius. Les critiques s'accordent
+&agrave; louer la puret&eacute; de style et la beaut&eacute; des vers de Jean Six; quant &agrave;
+l'int&eacute;r&ecirc;t dramatique, bas&eacute; sur l'amour d&eacute;daign&eacute;, la jalousie et la
+vengeance de M&eacute;d&eacute;e, il &eacute;tait en rapport avec les id&eacute;es des amateurs de
+trag&eacute;die, vers le milieu du dix-septi&egrave;me si&egrave;cle.</p>
+
+<p>Ce qui, &agrave; notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la
+trag&eacute;die de Six, c'est la part que prit Rembrandt &agrave; sa publication. Il
+composa, pour &ecirc;tre mise en t&ecirc;te de cette pi&egrave;ce, une eau-forte,
+reproduisant &agrave; sa mani&egrave;re le sujet de la pi&egrave;ce. &laquo;Elle repr&eacute;sente, dit M.
+Charles Blanc<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>, l'int&eacute;rieur d'un temple orn&eacute; de colonnes et rempli
+de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la
+droite, entre deux colonnes, para&icirc;t la statue de Junon, au-devant de
+laquelle est un autel, o&ugrave; s'&eacute;l&egrave;ve la fum&eacute;e d'un sacrifice que le pontife
+du temple va faire &agrave; la d&eacute;esse. Aux pieds du pr&ecirc;tre sont deux figures &agrave;
+genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on c&eacute;l&egrave;bre le mariage. On
+remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre,
+un escalier &agrave; double rampe, vers lequel s'avance une figure qui para&icirc;t
+&ecirc;tre celle de M&eacute;d&eacute;e. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini
+avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au
+bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par
+ces mots: <i>Creus en Jason hier</i>..., etc.; et vers la droite: <i>Rembrandt
+F.</i> 1648.&raquo;</p>
+
+<p>Cette gravure est bien dans la mani&egrave;re du ma&icirc;tre; mais les costumes et
+l'architecture du lieu de la sc&egrave;ne ne laisseraient gu&egrave;re deviner, si on
+ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la repr&eacute;sentation d'un sujet tir&eacute;
+de l'histoire des temps fabuleux de la Gr&egrave;ce. Les personnages sont
+coiff&eacute;s de cet &eacute;norme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne
+savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs
+d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux
+comme au moyen &acirc;ge; un dais est suspendu au-dessus de la t&ecirc;te des &eacute;poux;
+dans le fond &agrave; droite, deux fen&ecirc;tres vitr&eacute;es &eacute;clairent ce singulier
+spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attach&eacute;s &agrave; une
+tringle et presque enti&egrave;rement ouverts, laissent voir toute cette
+c&eacute;r&eacute;monie. Il para&icirc;t que Rembrandt composa cette gravure de pure
+fantaisie, et sans vouloir repr&eacute;senter une des sc&egrave;nes de la pi&egrave;ce de
+Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse
+n'est pas c&eacute;l&eacute;br&eacute; sous les yeux des spectateurs.&mdash;Apr&egrave;s tout, cette
+estampe, comme un certain nombre d'autres du ma&icirc;tre, nous para&icirc;t plus
+curieuse que belle; mais elle prouve l'amiti&eacute; que l'artiste portait &agrave;
+notre bourgmestre.</p>
+
+<p>Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que
+subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean
+Six, une des plus &eacute;tonnantes &#339;uvres du ma&icirc;tre, et dont les meilleures
+&eacute;preuves, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s-recherch&eacute;es du temps de Mariette<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a>, sont port&eacute;es
+aujourd'hui dans les ventes &agrave; des prix fabuleux. Le bourgmestre, v&ecirc;tu
+comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et
+des bas de soie noirs, est debout, t&ecirc;te nue, appuy&eacute; sur le soubassement
+d'une fen&ecirc;tre gothique, ouverte derri&egrave;re lui, de mani&egrave;re &agrave; pr&eacute;senter en
+avant ses pieds un peu &eacute;cart&eacute;s, tandis que son corps pench&eacute;, ses &eacute;paules
+et sa t&ecirc;te entrent dans l'&eacute;paisseur de l'embrasure. Il tient dans ses
+deux mains un livre ou manuscrit, qu'il para&icirc;t lire avec la plus grande
+attention. Sur une table, &agrave; droite, on voit son manteau, son &eacute;p&eacute;e et son
+baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entass&eacute;s. Un
+tableau, cach&eacute; &agrave; moiti&eacute; par un rideau entr'ouvert, et dont il est
+difficile de distinguer le sujet, est appendu &agrave; la muraille, au-dessus
+de la table. Un &eacute;pais rideau, &agrave; sa gauche, est tir&eacute; pour laisser
+p&eacute;n&eacute;trer dans la chambre, par l'ouverture de la crois&eacute;e, la vive
+lumi&egrave;re du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands,
+une partie du bras et du poignet gauche, se d&eacute;tachent en clair sur tout
+le reste de la personne et de l'appartement, qui sont enti&egrave;rement dans
+l'ombre, &agrave; l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit
+cette inscription au bas de la planche: <i>Jean Six, &aelig;t.</i> 29, <i>Rembrandt</i>,
+1647.</p>
+
+<p>Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux,
+Rembrandt ait repr&eacute;sent&eacute; des personnages lisant, &eacute;clair&eacute;s par la lumi&egrave;re
+qui entre dans une chambre par une ouverture plac&eacute;e derri&egrave;re eux. On
+voit dans son &#339;uvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de
+portraits ex&eacute;cut&eacute;s de cette mani&egrave;re, tandis que les <i>Deux philosophes en
+m&eacute;ditation</i>, du mus&eacute;e du Louvre<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a>, nous montrent la lumi&egrave;re &eacute;clairant
+l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle
+p&eacute;n&egrave;tre par derri&egrave;re. Entrant ainsi dans la pi&egrave;ce o&ugrave; l'artiste pla&ccedil;ait
+ses personnages, la lumi&egrave;re, sous son pinceau comme sous sa pointe,
+produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions
+saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu &agrave; &eacute;galer,
+et qui sont le cachet de son g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Nous ignorons &agrave; quelle circonstance est d&ucirc; le portrait de Jean Six; la
+planche en fut-elle pay&eacute;e au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser &agrave;
+son ami ce t&eacute;moignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un
+tableau &agrave; Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point.
+Mais il est certain qu'une &eacute;troite intimit&eacute; unissait l'artiste et le
+bourgmestre. M. Scheltema<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a> cite, comme preuve de cette intimit&eacute;, un
+album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt.
+Ce fait confirme toute la familiarit&eacute; de leurs relations.</p>
+
+<p>Dans le catalogue de l'&#339;uvre de Rembrandt, &laquo;Gersaint<a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a> raconte qu'un
+jour, Rembrandt &eacute;tant &agrave; la campagne du bourgmestre, un valet vint les
+avertir que le d&icirc;ner &eacute;tait pr&ecirc;t. Au moment o&ugrave; ils allaient se mettre &agrave;
+table, ils s'aper&ccedil;urent qu'il n'y avait point de moutarde. Le
+bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le
+village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et
+qui avait, lui, le caract&egrave;re vif, paria avec son ami Six qu'il graverait
+une planche avant que ce domestique f&ucirc;t revenu. La gageure fut accept&eacute;e,
+et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes pr&ecirc;tes au vernis,
+il en prit aussit&ocirc;t une, et grava dessus le paysage qui se voyait du
+dedans de la salle o&ugrave; ils &eacute;taient. En effet, la planche fut achev&eacute;e
+avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari.&raquo; Nous ignorons o&ugrave;
+Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages
+grav&eacute;s par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de <i>Pont de Six</i>.</p>
+
+<p>On a dit<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a> que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de
+la ville d'Amsterdam &agrave; la campagne du bourgmestre Six, qui inspir&egrave;rent &agrave;
+ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait &eacute;galement le
+receveur Utenbogard &agrave; sa maison de campagne, dont il a laiss&eacute; une vue
+grav&eacute;e. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura re&ccedil;u dans
+son habitation des champs, situ&eacute;e au bord du canal, entre La Haye et
+Leyde, et qu'il a c&eacute;l&eacute;br&eacute;e dans son po&euml;me en hollandais, sous le nom de
+<i>Hofwyck</i>, c'est-&agrave;-dire <i>fuite de la cour</i>.</p>
+
+<p>Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses
+autres tableaux. Nous avons admir&eacute;, &agrave; l'exposition de Manchester, la vue
+d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect &eacute;tait saisissant de
+tristesse et de v&eacute;rit&eacute;. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres
+&#339;uvres.</p>
+
+<p>Les lettres de l'artiste &agrave; Constantin Huygens, ses relations avec le
+receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote racont&eacute;e par
+Gersaint, tout r&eacute;fute de la mani&egrave;re la plus p&eacute;remptoire ce que dit
+Descamps<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a> du ma&icirc;tre hollandais, avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; d'appr&eacute;ciation qui
+prouve bien qu'il ne comprenait pas le v&eacute;ritable g&eacute;nie de
+Rembrandt:&mdash;&laquo;Si ce peintre, dit-il, avait v&eacute;cu avec des gens d'esprit,
+quelle diff&eacute;rence n'aurions-nous pas trouv&eacute;e dans ses ouvrages! Il
+aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de
+noblesse, il aurait perfectionn&eacute; ce go&ucirc;t naturel, ce g&eacute;nie de peintre,
+dont chaque touche de pinceau et de pointe d&eacute;c&egrave;le en lui le caract&egrave;re.
+Le bourgmestre Six a essay&eacute;, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le
+monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la
+complaisance de se plier au caract&egrave;re du peintre, pour acqu&eacute;rir sa
+confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne
+changea point: il n'aimait que la libert&eacute;, la peinture et
+l'argent.&raquo;&mdash;Rembrandt ne <i>changea point</i>, et il eut grand'raison: s'il
+se f&ucirc;t mis &agrave; vouloir peindre <i>avec plus de noblesse</i>, dans la mani&egrave;re si
+vant&eacute;e au si&egrave;cle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses
+&#339;uvres seraient aujourd'hui rel&eacute;gu&eacute;es aux derniers rangs, tandis que,
+gr&acirc;ce &agrave; la libert&eacute; qu'il a aim&eacute;e, &agrave; la fantaisie qui a dirig&eacute; son
+pinceau et sa pointe, il est rest&eacute; le chef de l'&eacute;cole hollandaise, et
+l'un des plus grands ma&icirc;tres de l'art.</p>
+
+<p>On a suppos&eacute;<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a> que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de
+<i>Sim&eacute;on au temple</i>, qui passe pour sa premi&egrave;re grande peinture; mais la
+date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapproch&eacute;e de celle de la
+naissance de Jean Six, en 1618, r&eacute;fute cette hypoth&egrave;se.</p>
+
+<p>Le Catalogue du mus&eacute;e du Louvre<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a> indique l'admirable tableau des
+<i>P&egrave;lerins d'Emma&uuml;s</i>, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six,
+dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage
+avait &eacute;t&eacute; fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie
+cette supposition.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a compos&eacute; sa c&eacute;l&egrave;bre <i>Le&ccedil;on
+d'anatomie</i> pour le professeur Nicolas Tulp, beau-p&egrave;re de notre
+bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de
+Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que
+quatorze ans &agrave; cette &eacute;poque.&mdash;&laquo;Ce chef-d'&#339;uvre, dit la description en
+fran&ccedil;ais qui accompagne les principaux tableaux grav&eacute;s au trait, du
+mus&eacute;e royal de La Haye<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a>, repr&eacute;sente la <i>Le&ccedil;on d'anatomie</i> du
+professeur Tulp &agrave; Amsterdam. Il est assis, la t&ecirc;te couverte d'un large
+chapeau et tenant &agrave; la main un instrument de chirurgie; il enseigne
+cette science &agrave; ses amis et &eacute;l&egrave;ves, au nombre de sept. Il donne sa le&ccedil;on
+sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du
+professeur indique qu'il instruit ses &eacute;l&egrave;ves, qui l'&eacute;coutent avec la
+plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, &agrave; l'&acirc;ge de
+trente ans, pour le professeur Tulp, qui &eacute;tait son protecteur, fait voir
+qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des t&ecirc;tes,
+l'expression caract&eacute;ristique de chaque personnage, qui tous fixent
+leur attention sur le m&ecirc;me objet, le calme du ma&icirc;tre, la pr&eacute;occupation
+des &eacute;l&egrave;ves, tout est historique dans cette collection de portraits. La
+belle ex&eacute;cution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la
+magique puissance, la mani&egrave;re de grouper les figures, leur gradation par
+rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la
+teinte livide du cadavre, le style tout &agrave; la fois large et fini, le
+dessin correct du cadavre, vu en raccourci du c&ocirc;t&eacute; droit du tableau,
+tout enfin fait de cette production le chef-d'&#339;uvre de Rembrandt. Ce
+tableau, donn&eacute; par Tulp &agrave; la corporation des chirurgiens d'Amsterdam,
+&eacute;tait autrefois plac&eacute; au th&eacute;&acirc;tre anatomique de cette ville, et
+appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration
+d&eacute;sira s'en d&eacute;faire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000
+florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un
+des principaux ornements.&raquo;</p>
+
+<p>Si, &agrave; La Haye, on consid&egrave;re la <i>Le&ccedil;on d'anatomie</i> comme le chef-d'&#339;uvre
+de Rembrandt, on pourrait bien, &agrave; Amsterdam, lui pr&eacute;f&eacute;rer la <i>Ronde</i> ou
+<i>Garde de nuit</i>, cette sc&egrave;ne o&ugrave; la vie &eacute;clate avec autant d'entrain, de
+mouvement et de v&eacute;rit&eacute;, que la mort fait sentir son calme et sa gravit&eacute;
+dans la d&eacute;monstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, o&ugrave; le
+m&ecirc;me ma&icirc;tre pouvait ex&eacute;cuter, dans des styles enti&egrave;rement oppos&eacute;s, deux
+chefs-d'&#339;uvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie;
+l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise.</p>
+
+<p>C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura d&ucirc;, selon toute apparence, de
+se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le
+beau-p&egrave;re aura pu rendre &agrave; la m&eacute;moire de son gendre.</p>
+
+<p>&Agrave; la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de
+Bisschop. Apr&egrave;s avoir publi&eacute; ses planches des plus belles statues
+antiques, ce graveur voulut &eacute;galement faire conna&icirc;tre &agrave; ses concitoyens
+les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc &agrave; La Haye,
+en 1671<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>, un recueil de cinquante-sept gravures, d'apr&egrave;s diff&eacute;rents
+ma&icirc;tres, et il en offrit la d&eacute;dicace &agrave; Jean Six, alors bourgmestre
+d'Amsterdam, en faisant pr&eacute;c&eacute;der ce recueil du portrait de notre
+amateur. Il para&icirc;t que le graveur vivait dans la familiarit&eacute; de Jean
+Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait
+d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa
+d&eacute;dicace:&mdash;&laquo;De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la
+peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer &agrave; mon
+oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours
+chercher, autant qu'on le peut, &agrave; rendre le beau.&raquo;&mdash;Partant de ce point,
+Bisschop explique &agrave; sa mani&egrave;re ce que c'est que la beaut&eacute; du corps
+humain, dans son ensemble et dans ses diff&eacute;rentes parties. S'appuyant
+sur l'exemple des grands ma&icirc;tres, tels que Michel-Ange, Rapha&euml;l et le
+Poussin qui ont le mieux r&eacute;ussi &agrave; l'exprimer, il conclut qu'il est utile
+d'offrir au public des mod&egrave;les tir&eacute;s de leurs ouvrages. Dans un passage,
+qu'on dirait dirig&eacute; contre Rembrandt, il bl&acirc;me &eacute;nergiquement les
+artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid
+et le difforme, dans toute leur triste r&eacute;alit&eacute;. Il croit que cette mode
+passera. &laquo;Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des
+fleurs nouvelles; mais la v&eacute;rit&eacute;, fille du temps, finit toujours par
+triompher.&raquo; En passant, le graveur fait l'&eacute;loge de Van Campen, dans des
+termes tels, qu'on peut en inf&eacute;rer que l'illustre architecte &eacute;tait li&eacute;
+avec Six, et que celui-ci avait contribu&eacute; &agrave; l'&eacute;rection du nouvel h&ocirc;tel
+de ville d'Amsterdam.</p>
+
+<p>Les derni&egrave;res ann&eacute;es de la vie de Rembrandt sont envelopp&eacute;es d'une
+obscurit&eacute; qui n'a pas encore &eacute;t&eacute; &eacute;claircie. Les uns attribuent les
+malheurs qui vinrent l'accabler &agrave; des exp&eacute;riences d'alchimie, dans
+lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le
+compte des difficult&eacute;s du temps la diminution de ses ressources; il en
+est, enfin qui inclinent &agrave; croire que la manie qu'il avait d'acheter &agrave;
+tout prix des objets rares et pr&eacute;cieux, a &eacute;t&eacute; la seule et v&eacute;ritable
+cause de sa ruine. Cette derni&egrave;re supposition nous para&icirc;t la plus
+vraisemblable, si l'on consid&egrave;re l'&eacute;tat de son mobilier, vendu aux
+ench&egrave;res par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>.
+Quoiqu'il en soit, on a accus&eacute; les amis de Rembrandt de l'avoir
+abandonn&eacute; compl&eacute;tement, en laissant vendre tout ce qu'il poss&eacute;dait. Rien
+ne prouve cette all&eacute;gation: en ce qui concerne Six, son caract&egrave;re, sa
+bienveillance, sa conduite dans la vie priv&eacute;e, tout doit faire supposer,
+au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage
+son fantasque et malheureux ami. <i>Nemini invito beneficium datur</i>: on
+n'oblige que ceux qui consentent &agrave; recevoir un service, et Rembrandt
+&eacute;tait de ces natures &agrave; part, poussant l'amour de l'ind&eacute;pendance jusqu'&agrave;
+refuser m&ecirc;me les bons offices d'un ami. M. Scheltema<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a> fait remarquer
+avec justesse, qu'apr&egrave;s la vente de tout ce qu'il poss&eacute;dait, Rembrandt,
+aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa
+cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art;
+ainsi que la science, il est un ornement dans la prosp&eacute;rit&eacute;, un refuge
+et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail
+avec une ardeur nouvelle; mais il s'&eacute;loigna tellement du monde, qu'on
+fut longtemps dans une compl&egrave;te incertitude sur l'&eacute;poque et le lieu de
+sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, &agrave; Amsterdam, qu'il n'avait
+pas quitt&eacute;e<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a>.</p>
+
+<p>Lorsque l'on consid&egrave;re que ce fut Jean Six qui, pour honorer la m&eacute;moire
+de Vondel, fit graver sur son tombeau: &laquo;<i>Vir Ph&#339;bo et Musis gratus,
+Vondelius hic est</i>;&mdash;cet homme cher &agrave; Ph&#339;bus et aux Muses, Vondel est
+l&agrave;,&raquo; il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonn&eacute; Rembrandt.</p>
+
+<p>Jean Six mourut &agrave; Amsterdam en 1700, plus de trente ann&eacute;es apr&egrave;s le
+peintre.</p>
+
+<p>L'impartiale post&eacute;rit&eacute; est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour
+l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir,
+gr&acirc;ce surtout &agrave; son portrait grav&eacute;; de Rembrandt, elle ne se lasse point
+d'admirer le g&eacute;nie, par lequel il revit dans ses &#339;uvres: la mort a
+emport&eacute; et fait oublier tout le reste.</p>
+
+
+<hr />
+<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_ALLEMANDS" id="AMATEURS_ALLEMANDS"></a>AMATEURS ALLEMANDS</h2>
+<hr class="hr1" />
+<p class="nomg">BILIBALDE PIRCKHEIMER<a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a></p>
+
+<p class="date">1470&mdash;1530</p>
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Illustration ancienne &agrave; Nuremberg de la famille
+Pirckheimer.&mdash;&Eacute;ducation de Bilibalde, termin&eacute;e en Italie.&mdash;Son
+retour et son mariage.&mdash;Il commande le contingent nurembergeois &agrave;
+l'arm&eacute;e de l'empereur Maximilien.&mdash;Sa relation de la guerre contre
+les Suisses.</p></div>
+
+<p class="date">1470&mdash;1499</p>
+
+
+<p>Lorsqu'en parcourant l'&#339;uvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de
+Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas
+ce personnage, que cette t&ecirc;te vulgaire, ces traits gros et communs,
+cette physionomie inculte repr&eacute;sentent un des hommes les plus distingu&eacute;s
+du seizi&egrave;me si&egrave;cle, un n&eacute;gociateur habile, un jurisconsulte &eacute;clair&eacute;, un
+savant d'une instruction profonde, un amateur d&eacute;licat des beaut&eacute;s de
+l'art. Le nom du s&eacute;nateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est
+&agrave; peu pr&egrave;s inconnu en France; ses &#339;uvres latines, rel&eacute;gu&eacute;es sur les
+rayons de quelques biblioth&egrave;ques publiques, ne s'y lisent plus; la part
+qu'il a prise aux &eacute;v&eacute;nements dont sa patrie a &eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre &agrave; l'&eacute;poque
+de Luther et de la r&eacute;forme, son influence sur les lettres et sur les
+arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son
+existence, est depuis longtemps &eacute;teint et effac&eacute; de ce c&ocirc;t&eacute;-ci du Rhin.
+Il n'en est pas de m&ecirc;me en Allemagne, et particuli&egrave;rement &agrave; Nuremberg:
+la m&eacute;moire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'&eacute;clat qui
+s'attache aux illustres renomm&eacute;es; et si l'on ne s'occupe plus de sa
+carri&egrave;re politique, son souvenir, associ&eacute; &agrave; celui d'Albert Durer, vit
+ins&eacute;parable de celui du grand artiste, dont il a &eacute;t&eacute; le M&eacute;c&egrave;ne et l'ami.
+&Agrave; Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on r&eacute;p&egrave;te encore cette
+phrase d'&Eacute;rasme:</p>
+
+<p>&laquo;<i>England hat seine Morien</i>; <i>Deutschland seine
+Pirckheimerinnen</i><a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>.&raquo;&mdash;&laquo;L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses
+Pirckheimer.&raquo;</p>
+
+<p>Bilibalde Pirckheimer naquit &agrave; Nuremberg en 1470<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a>; il descendait
+d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles
+patriciennes de cette ville. Un de ses a&iuml;eux, Jean, avait &eacute;t&eacute;, dans le
+treizi&egrave;me si&egrave;cle, premier s&eacute;nateur de cette r&eacute;publique; il surpassait en
+richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son
+instruction, dans un si&egrave;cle o&ugrave; toutes les connaissances &eacute;taient, &agrave;
+tr&egrave;s-peu d'exceptions pr&egrave;s, concentr&eacute;es entre les mains du clerg&eacute;.
+Conrad Pirckheimer, bisa&iuml;eul de Bilibalde, Jean, son a&iuml;eul, et Jean, son
+p&egrave;re, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres
+que par leurs immenses richesses, acquises ou augment&eacute;es dans le
+commerce. Les relations tr&egrave;s-&eacute;tendues de leurs affaires avaient attir&eacute;
+depuis plusieurs si&egrave;cles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi
+dans leur jeunesse les cours des plus c&eacute;l&egrave;bres universit&eacute;s, et nous
+trouvons dans les &#339;uvres de Bilibalde<a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a> le dipl&ocirc;me de docteur en
+droit civil et canonique, d&eacute;livr&eacute; par l'universit&eacute; de Padoue, le 2 ao&ucirc;t
+1465, &agrave; Jean Pirckheimer, son p&egrave;re. Ces fortes &eacute;tudes valurent &agrave; Jean
+Pirckheimer la faveur de l'&eacute;v&ecirc;que d'Egstadt, qui l'admit au nombre de
+ses conseillers et l'employa dans plusieurs n&eacute;gociations importantes. Sa
+r&eacute;putation de sagesse &eacute;tant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavi&egrave;re, ce
+prince voulut &eacute;galement l'attacher &agrave; ses conseils, et bient&ocirc;t l'archiduc
+Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empress&eacute; &agrave; le consulter.
+Pour donner une &eacute;gale satisfaction &agrave; ces deux princes, Jean Pirckheimer
+passait six mois &agrave; la cour de Munich et six mois &agrave; celle d'Inspruck. Le
+jeune Bilibalde accompagnait son p&egrave;re &agrave; ces deux cours, tout en &eacute;tudiant
+les langues anciennes, les math&eacute;matiques et la musique, art pour lequel,
+selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particuli&egrave;res.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut atteint sa vingti&egrave;me ann&eacute;e, son p&egrave;re r&eacute;solut de l'envoyer
+en Italie terminer ses &eacute;tudes, commenc&eacute;es en Allemagne; il partit donc
+pour cette belle contr&eacute;e, qui attirait alors de toutes les parties de
+l'Europe les jeunes gens d&eacute;sireux de puiser les sciences &agrave; leurs sources
+les plus pures. Bilibalde, guid&eacute; par les traditions de sa famille, se
+rendit d'abord &agrave; Padoue. L&agrave;, attentif aux le&ccedil;ons d'un Grec, nomm&eacute;
+Creticus, il se sentit entra&icirc;n&eacute; vers l'&eacute;tude presque exclusive de la
+langue d'Hom&egrave;re, jusqu'&agrave; ce point de n&eacute;gliger le droit civil et le droit
+canonique, que son p&egrave;re, en homme positif, consid&eacute;rait comme plus utiles
+&agrave; la future carri&egrave;re qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de
+quitter Padoue, et d'aller continuer ses &eacute;tudes &agrave; l'universit&eacute; de
+Pavie<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>, o&ugrave; florissaient alors les jurisconsultes les plus c&eacute;l&egrave;bres:
+Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit
+les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la
+langue italienne, qui lui devint bient&ocirc;t aussi famili&egrave;re que sa langue
+maternelle. Il se livra, en outre, &agrave; l'&eacute;tude de la th&eacute;ologie, des
+math&eacute;matiques, de l'astronomie, de la g&eacute;ographie, de l'histoire, et
+m&ecirc;me de la m&eacute;decine.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sept ann&eacute;es enti&egrave;rement consacr&eacute;es &agrave; ces travaux, Bilibalde fut
+rappel&eacute; par son p&egrave;re en Allemagne. Il le trouva, retir&eacute; &agrave; Nuremberg,
+ayant abandonn&eacute; ses fonctions publiques, pour se livrer enti&egrave;rement &agrave;
+l'administration de son immense fortune. Quant &agrave; lui, apr&egrave;s avoir eu
+l'id&eacute;e de s'attacher &agrave; la cour de Maximilien I<sup>er</sup>, empereur
+d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises,
+r&eacute;fl&eacute;chissant que les richesses de son p&egrave;re devaient lui assurer un
+opulent h&eacute;ritage, il renon&ccedil;a bient&ocirc;t &agrave; ce projet et r&eacute;solut de rester
+dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins
+que r&eacute;clamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il
+&eacute;pousa une jeune fille, nomm&eacute;e Crescentia, non moins distingu&eacute;e par ses
+vertus que par sa beaut&eacute;. Aussit&ocirc;t apr&egrave;s son mariage, Bilibalde fut
+admis au s&eacute;nat de Nuremberg, dont les portes &eacute;taient ferm&eacute;es aux
+c&eacute;libataires, d'apr&egrave;s les lois de la ville, et il commen&ccedil;a ainsi &agrave;
+prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les
+lettres.</p>
+
+<p>Il jouissait de ce repos honorable, le v&#339;u du sage, <i>otium cum
+dignitate</i>, lorsqu'une circonstance impr&eacute;vue vint l'arracher &agrave; ce calme
+philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la
+vie des camps.</p>
+
+<p>L'empereur Maximilien I<sup>er</sup>, h&eacute;ritier des pr&eacute;tentions et des rancunes
+du duc de Bourgogne, croyait avoir &agrave; se plaindre des Suisses; il
+r&eacute;solut de leur d&eacute;clarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le
+commencement du printemps de l'ann&eacute;e 1499, il rassembla une arm&eacute;e sur
+les bords du lac de Constance, et fit appel &agrave; toutes les villes soumises
+&agrave; la suzerainet&eacute; de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent &agrave; lui
+fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la derni&egrave;re &agrave;
+r&eacute;pondre &agrave; cet ordre; elle s'empressa de lever et d'&eacute;quiper quatre cents
+fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros
+canon, et huit chars ou &eacute;quipages, pour porter les provisions et les
+bagages. Mais il fallait un chef &agrave; ce petit corps d'arm&eacute;e: le s&eacute;nat
+nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses ant&eacute;c&eacute;dents ne semblaient
+pas d&eacute;signer pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigu&eacute;, et
+montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni &agrave; une
+prudence non moins digne d'&eacute;loges. Mais, ce qui est &agrave; noter, c'est qu'il
+&eacute;crivit en latin la relation d&eacute;taill&eacute;e de cette guerre<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a>, dont
+l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le
+r&eacute;cit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la
+composition des deux arm&eacute;es, sur leurs mouvements, sur le d&eacute;faut d'ordre
+et de discipline des troupes imp&eacute;riales, sur la p&eacute;nurie des vivres,
+manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de
+notre temps, la Conf&eacute;d&eacute;ration suisse, soutenue par le patriotisme de
+ses enfants, savait repousser, gr&acirc;ce &agrave; ses montagnes, &agrave; ses d&eacute;fil&eacute;s, &agrave;
+ses lacs et &agrave; ses rivi&egrave;res, les attaques d'ennemis beaucoup plus
+nombreux que ses d&eacute;fenseurs.</p>
+
+<p>Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'id&eacute;e de l'acharnement avec
+lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux
+jeunes filles de l'Helv&eacute;tie. Comme on n'employait plus ni h&eacute;rauts
+d'armes, ni parlementaires pour &eacute;tablir des communications entre les
+deux arm&eacute;es, on se servait de vieilles femmes ou de tr&egrave;s-jeunes filles
+pour &eacute;changer des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut
+charg&eacute;e par ses compatriotes de porter une lettre &agrave; Maximilien. Pendant
+que l'empereur examinait la d&eacute;p&ecirc;che, la jeune messag&egrave;re &eacute;tait rest&eacute;e au
+milieu du camp, entour&eacute;e de soldats allemands, qui lui adress&egrave;rent
+diverses questions. Les uns lui demand&egrave;rent ce que faisaient les Suisses
+dans leur camp? &laquo;Ils attendent que vous osiez les attaquer,&raquo;
+r&eacute;pondit-elle.&mdash;&Agrave; un autre qui voulait savoir le nombre de leurs
+soldats: &laquo;Ils sont, dit-elle, assez pour vous r&eacute;sister et vous
+repousser.&raquo; Comme ils insistaient de nouveau pour conna&icirc;tre leur nombre:
+&laquo;Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance,
+ils vous ont si bien mis en fuite; &agrave; moins, ajouta-t-elle, que votre
+fuite pr&eacute;cipit&eacute;e ne vous ait obscurci les yeux.&raquo; Un des soldats l'ayant
+menac&eacute;e de la tuer, et tirant son &eacute;p&eacute;e pour la frapper: &laquo;Tu es un homme
+bien brave, un grand h&eacute;ros, dit-elle sans s'&eacute;mouvoir, toi qui menaces
+de mort une jeune fille sans d&eacute;fense. Mais puisque tu as une si grande
+envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement
+qui pourrait r&eacute;pondre &agrave; ton appel et rabattre ta f&eacute;rocit&eacute;<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>La relation de Pirckheimer, &eacute;crite chaque jour de son camp, donne une
+triste id&eacute;e de la cruaut&eacute; de cette guerre, des repr&eacute;sailles exerc&eacute;es par
+les deux partis, en un mot, de la mis&egrave;re dans laquelle l'abus de la
+force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contr&eacute;es des
+cantons suisses et de l'Allemagne. On doit consid&eacute;rer le r&eacute;cit du
+s&eacute;nateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette exp&eacute;dition. En
+outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de
+sentiments d'humanit&eacute;, encore bien rares, chez un chef militaire, &agrave;
+cette &eacute;poque<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Pirckheimer, &agrave; la paix, rentre &agrave; Nuremberg et s'&eacute;loigne des
+affaires publiques.&mdash;Ses &eacute;tudes: il recherche les livres et les
+manuscrits.&mdash;Ses traductions et ses publications.&mdash;Il se lie avec
+un grand nombre de savants, particuli&egrave;rement avec &Eacute;rasme.&mdash;Son
+intimit&eacute; avec Albert Durer.&mdash;Tableau de l'artiste repr&eacute;sentant les
+derniers moments de la femme de son ami.</p></div>
+
+<p class="date">1500&mdash;1505</p>
+
+
+<p>La paix conclue, Pirckheimer ramena &agrave; Nuremberg les d&eacute;bris de son
+contingent, et re&ccedil;ut les f&eacute;licitations du s&eacute;nat pour sa conduite pendant
+la guerre. Maximilien lui avait d&eacute;j&agrave; conf&eacute;r&eacute; le titre de conseiller
+imp&eacute;rial, comme un t&eacute;moignage de satisfaction de ses bons services, et
+ce titre fut plus tard confirm&eacute; par Charles-Quint. Mais l'envie, qui
+n'est pas moins vivace dans les petits &Eacute;tats que dans les grands
+empires, s'attacha bient&ocirc;t &agrave; d&eacute;nigrer la conduite de Bilibalde et &agrave; lui
+susciter des ennemis. Il &eacute;tait jeune encore, il venait d'ajouter la
+gloire militaire &agrave; sa r&eacute;putation de savant et de jurisconsulte, il avait
+conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une
+grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il
+davantage pour exciter contre lui les r&eacute;criminations d'une partie de ses
+concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus sp&eacute;cialement
+lui reprocher; son biographe ne l'a pas sp&eacute;cifi&eacute;: toutefois, on peut
+supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir
+d'influence dans le gouvernement de la r&eacute;publique de Nuremberg.
+Bilibalde, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, ne tenait pas beaucoup aux emplois
+publics. Il venait de perdre son p&egrave;re; cette circonstance le d&eacute;termina,
+contrairement &agrave; l'opinion de ses amis, &agrave; donner sa d&eacute;mission des
+fonctions de s&eacute;nateur, et &agrave; abandonner le maniement des affaires
+publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune
+et de la culture des lettres. &laquo;<i>Cogitare c&#339;pit de vita tranquilla et
+privata instituenda</i>,&raquo; dit simplement son biographe<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p>
+
+<p>D&eacute;livr&eacute; du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau
+dans sa biblioth&egrave;que, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en gr&acirc;ce
+avec les Muses, il se remit surtout &agrave; l'&eacute;tude de la langue grecque. Il
+recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui
+paraissaient imprim&eacute;s dans cette langue, qu'ils sortissent des presses
+de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne n&eacute;gligeait ni
+soins ni d&eacute;penses pour se les procurer. Ces ouvrages &eacute;taient extr&ecirc;mement
+chers, particuli&egrave;rement ceux publi&eacute;s par Alde Manuce le Romain,
+consid&eacute;r&eacute; alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie.
+Bilibalde acheta ainsi un tr&egrave;s-grand nombre de beaux et pr&eacute;cieux livres;
+non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour
+les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas &agrave; faire
+l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, &agrave; se
+procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprim&eacute;s, et qui
+entraient tr&egrave;s-rarement dans la composition de la biblioth&egrave;que des
+simples particuliers. Il parvint ainsi &agrave; r&eacute;unir les manuscrits grecs de
+saint Basile le Grand et de saint Gr&eacute;goire de Naziance, avec les livres
+gnostiques de Nilus, quelques trait&eacute;s de Jean Damasc&egrave;ne et de Maxime le
+Confesseur. Ces manuscrits furent imprim&eacute;s et publi&eacute;s aux frais de
+Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diog&egrave;nes
+de La&euml;rce, l'Euclide complet, et les huit livres de la g&eacute;ographie de
+Ptolom&eacute;e. Bilibalde traduisit lui-m&ecirc;me ce dernier ouvrage en latin, avec
+des notes et de savants commentaires, et il traduisit &eacute;galement, pour la
+premi&egrave;re fois, dans la m&ecirc;me langue, les &#339;uvres de saint Gr&eacute;goire de
+Naziance, &agrave; l'exception de ses po&euml;mes. Mais cette traduction, bien que
+termin&eacute;e en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'apr&egrave;s sa mort,
+avec une pr&eacute;face d'&Eacute;rasme, dans laquelle il vante les vertus et les
+connaissances &eacute;tendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la
+premi&egrave;re traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de
+X&eacute;nophon.</p>
+
+<p>Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait conna&icirc;tre
+Bilibalde du monde lettr&eacute;: aussi, entretenait-il une nombreuse
+correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de
+l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes
+admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas
+Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten,
+M&eacute;lanchthon, Pic de la Mirandole, &#338;colampade, Joachim Camerarius, et le
+plus illustre de tous, l'oracle de ce si&egrave;cle, &Eacute;rasme de Rotterdam.</p>
+
+<p>Nous n'avons point &agrave; analyser la correspondance de ces hommes, c&eacute;l&egrave;bres
+&agrave; divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes propos&eacute;
+dans cette notice nous &eacute;loigne de ce travail. Il nous suffira de dire
+que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le
+plus souvent, sur la d&eacute;couverte et la publication d'auteurs grecs et
+latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y
+voit quel int&eacute;r&ecirc;t excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces
+ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des d&eacute;tails tr&egrave;s-int&eacute;ressants
+sur l'&eacute;tat des esprits au commencement du seizi&egrave;me si&egrave;cle, alors que les
+opinions de Luther et des autres r&eacute;formateurs &eacute;branlaient, non-seulement
+le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant.
+Pirckheimer, ami de M&eacute;lanchthon et d'&Eacute;rasme, para&icirc;t s'&ecirc;tre tenu dans une
+ligne de mod&eacute;ration qui ne lui a &eacute;vit&eacute; ni les inimiti&eacute;s passionn&eacute;es ni
+les calomnies, mais qui, n&eacute;anmoins, l'a pr&eacute;serv&eacute; des catastrophes
+fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent &eacute;chapper.</p>
+
+<p>La correspondance de Bilibalde et d'&Eacute;rasme r&eacute;v&egrave;le les faits les plus
+curieux sur l'agitation qui s'&eacute;tait empar&eacute;e de tous les esprits en
+Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des
+r&eacute;formateurs, soit sous l'autorit&eacute; du clerg&eacute; catholique. &Eacute;rasme lui
+&eacute;crivait, le 30 mars 1522<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>, de B&acirc;le, o&ugrave; il &eacute;tait occup&eacute; &agrave; surveiller
+l'impression de ses &#339;uvres chez Froben, son ami:&mdash;&laquo;<i>Videmus hoc s&#339;culum
+prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia
+mea satis confidit apud judicem Jesum.</i>&raquo;&mdash;&laquo;Nous voyons ce si&egrave;cle
+prodigieux, tellement que je ne sais &agrave; quel parti m'attacher, si ce
+n'est que ma conscience s'en remet enti&egrave;rement &agrave; J&eacute;sus-Christ, notre
+souverain juge.&raquo;&mdash;Il ajoutait, le 28 ao&ucirc;t 1525<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>, en parlant des
+troubles et de l'effervescence populaire:&mdash;&laquo;<i>Res eo progressa est, ut
+solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit
+vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu
+geritur, infelicem habet exitum.</i>&raquo;&mdash;&laquo;Les choses en sont venues &agrave; ce
+point, que Dieu seul peut transformer en tranquillit&eacute; la temp&ecirc;te qui
+agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit &agrave; l'abri de ce mal
+fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une
+malheureuse fin.&raquo;</p>
+
+<p>Pirckheimer, de son c&ocirc;t&eacute;, se pr&eacute;occupait &eacute;galement des maux qui
+affligeaient l'Allemagne; mais n'&eacute;tant pas mont&eacute; sur la br&egrave;che, comme
+&Eacute;rasme, il se trouvait moins expos&eacute; aux attaques des fanatiques des
+deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il &eacute;tait
+entour&eacute;, le Nurembergeois se r&eacute;fugiait, avec une ardeur encore plus
+vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme
+consolation la plus puissante, il appelait &agrave; son secours l'art allemand,
+parvenu, gr&acirc;ce au g&eacute;nie d'Albert Durer, &agrave; sa plus haute expression de
+force et de beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me &acirc;ge<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a>, n&eacute;s dans la m&ecirc;me ville et amis
+d&egrave;s l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant
+des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du c&#339;ur, en
+ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accord&eacute; &agrave; Durer
+le feu sacr&eacute; du g&eacute;nie; un esprit vaste, dispos&eacute; &agrave; tout apprendre et &agrave;
+tout savoir; une imagination ardente, souple et f&eacute;conde, servie par une
+main aussi s&ucirc;re que d&eacute;licate. Les premiers essais du grand artiste
+allemand furent encourag&eacute;s par Bilibalde, qui, en apprenant le grec &agrave;
+Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Universit&eacute; de Pavie, avait
+&eacute;t&eacute; s&eacute;duit par l'art des vieux ma&icirc;tres italiens. Il n'avait pu voir
+aucun tableau de Rapha&euml;l; mais il avait admir&eacute; les &#339;uvres du vieux
+Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages
+ravissantes de l'art ant&eacute;rieur au Sanzio. Il avait sans doute rapport&eacute; &agrave;
+Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi,
+s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste &eacute;minent que ses compatriotes
+avaient surnomm&eacute; l'<i>Apelles germanique</i>, et qui, en effet, ne le c&eacute;dait
+&agrave; aucun autre ma&icirc;tre de son si&egrave;cle, sans excepter Rapha&euml;l et
+Michel-Ange. L'amiti&eacute; d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint
+telle, qu'ils passaient leurs journ&eacute;es ensemble, et que le riche
+nurembergeois mit sa fortune &agrave; la disposition de son ami, afin qu'il p&ucirc;t
+cultiver son art plus commod&eacute;ment, et le porter jusqu'au plus haut degr&eacute;
+de perfection. Bilibalde dut n&eacute;cessairement suivre l'artiste dans ses
+essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres
+travaux, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets
+pour ses compositions si nombreuses et si vari&eacute;es. Malheureusement, le
+biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce
+point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert
+Durer, dans ses d&eacute;tails, est encore entour&eacute;e de nuages, et que les
+admirateurs de son g&eacute;nie en sont r&eacute;duits &agrave; des conjectures sur beaucoup
+de faits que l'histoire de l'art aurait int&eacute;r&ecirc;t &agrave; bien
+conna&icirc;tre<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.&mdash;&Agrave; d&eacute;faut de d&eacute;tails &eacute;crits, nous serons donc oblig&eacute;
+de chercher dans les &#339;uvres de l'artiste quelles purent &ecirc;tre ses
+relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exer&ccedil;a,
+peut-&ecirc;tre, sur ses compositions.</p>
+
+<p>Nous avons dit, qu'&eacute;loign&eacute; de la politique et des querelles religieuses,
+Bilibalde vivait partag&eacute; entre l'&eacute;tude et l'art. Heureux de sa vie de
+famille, il s'occupait de recherches tant&ocirc;t sur un sujet, tant&ocirc;t sur un
+autre, ob&eacute;issant &agrave; sa fantaisie: il venait de terminer en latin un
+trait&eacute; sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur
+compar&eacute;e &agrave; celles de son temps<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a>, lorsqu'un affreux malheur vint le
+frapper. En juin 1504, il perdit sa ch&egrave;re Crescentia, avec laquelle il
+&eacute;tait mari&eacute; depuis environ sept ann&eacute;es, et qui lui avait donn&eacute; cinq
+filles et un fils qui mourut avec sa m&egrave;re. La douleur de Bilibalde fut
+extr&ecirc;me, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il v&eacute;cut; car,
+quoique jeune encore et jouissant d'une fortune &eacute;norme, il ne consentit
+jamais &agrave; contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa
+douleur, que le pinceau de son ami conserv&acirc;t les traits de Crescentia et
+les transm&icirc;t &agrave; la post&eacute;rit&eacute;. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a
+repr&eacute;sent&eacute;e gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement
+de son &acirc;me, par sa s&eacute;paration d'avec le corps. Debout au chevet du lit,
+Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche &agrave; cacher son visage &agrave; sa
+compagne ch&eacute;rie, et s'efforce de ma&icirc;triser l'&eacute;motion et la douleur qui
+l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de
+la malade, tandis qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, des pr&ecirc;tres, r&eacute;citant les pri&egrave;res
+des agonisants, se pr&eacute;parent &agrave; lui administrer le saint viatique.
+Au-dessous de cette peinture est l'&eacute;loge de la d&eacute;funte, compos&eacute; par
+Bilibalde lui-m&ecirc;me, en ces termes qui rappellent les &eacute;pitaphes des
+premi&egrave;res matrones chr&eacute;tiennes:</p>
+
+<p class="c">Mulieri incomparabili conjugique<br />
+Carissim&aelig; Crescenti&aelig;, mest.<br />
+Bilibaldus Pirckheimer maritus,<br />
+Quem numquam nisi morte sua turbavit<br />
+Monum posuit. Migravit ex &aelig;rumnis<br />
+In Domino XVI KI. Junii, anno<br />
+Salutis nostr&aelig; MDIIII.<br />
+<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" /></p>
+
+<p>Nous ignorons si ce tableau fut ex&eacute;cut&eacute; par Durer l'ann&eacute;e m&ecirc;me de la
+mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage o&ugrave; il se trouve
+aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer,
+il se voyait, &agrave; Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de
+Pirckheimer<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage de Durer &agrave; Venise.&mdash;Ses lettres &agrave; Pirckheimer.&mdash;Portraits de
+Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+s&eacute;par&eacute;ment.&mdash;Confiance de l'artiste dans le go&ucirc;t de son
+ami.&mdash;Pirckheimer traduit du grec en latin les <i>Caract&egrave;res de
+Th&eacute;ophraste</i>, et les d&eacute;die &agrave; Durer.</p></div>
+
+<p class="date">1506&mdash;1527</p>
+
+
+<p>Deux ans apr&egrave;s la mort de Crescentia, Durer r&eacute;solut de se rendre &agrave;
+Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux
+mod&egrave;les de l'art italien. On a pieusement recueilli et conserv&eacute; les
+lettres &eacute;crites, de cette ville, par l'artiste &agrave; son ami et
+protecteur<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>. Elles renferment, dans leur na&iuml;vet&eacute;, des d&eacute;tails aussi
+int&eacute;ressants que curieux sur la vie d'Albert, &agrave; Venise, sur ses
+relations et ses &eacute;tudes.</p>
+
+<p>On y voit d'abord, que Bilibalde avait pr&ecirc;t&eacute; de l'argent &agrave; son ami pour
+l'aider &agrave; faire ce voyage, et qu'Albert s'effor&ccedil;ait de le lui
+rembourser, soit en &eacute;conomisant sur ce qu'il gagnait par son travail,
+soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres
+pr&eacute;cieuses, dont il para&icirc;t qu'il &eacute;tait fort amateur. Les sentiments de
+Durer pour Bilibalde &eacute;taient ceux d'un ami reconnaissant et d&eacute;vou&eacute;. &laquo;Je
+n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde
+lettre;... vous avez &eacute;t&eacute; toujours, &agrave; mon &eacute;gard, comme un p&egrave;re.&raquo;
+L'artiste allemand se f&eacute;licitait de son s&eacute;jour &agrave; Venise o&ugrave; il avait,
+disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni
+boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis.
+&laquo;Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les &eacute;glises et partout
+o&ugrave; ils peuvent les voir; apr&egrave;s, ils les ravalent et disent que cela
+n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a
+lou&eacute; en pr&eacute;sence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir
+quelque chose de moi; il est venu lui-m&ecirc;me chez moi et m'a pri&eacute; de lui
+faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien
+c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui.
+Il est tr&egrave;s-vieux et est encore le meilleur dans la peinture.&raquo; Il
+para&icirc;trait, qu'&agrave; cette &eacute;poque, l'exercice de l'art de la peinture
+n'&eacute;tait pas libre &agrave; Venise, puisqu'il se plaint d'avoir &eacute;t&eacute; oblig&eacute;, par
+les peintres, de para&icirc;tre trois fois devant les magistrats, et de payer
+<i>quatre florins &agrave; l'&eacute;cole</i>. Il ex&eacute;cuta un grand tableau pour les
+Allemands, probablement pour la corporation du <i>Fonsaco dei Tedeschi</i>,
+et apprend &agrave; Bilibalde, par une lettre dat&eacute;e du jour de Notre-Dame de
+septembre 1506, que ce tableau a bien r&eacute;ussi. &laquo;Je donnerais un ducat,
+lui &eacute;crit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme
+il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit.
+J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai
+refus&eacute; de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi ferm&eacute; la
+bouche &agrave; tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant
+&agrave; la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. &Agrave; pr&eacute;sent, tout le
+monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le
+patriarche ont aussi vu mon tableau.&raquo;</p>
+
+<p>La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des d&eacute;tails intimes
+sur la vie que son ami menait &agrave; Nuremberg. Quelques lettres sont
+accompagn&eacute;es de dessins &agrave; la plume, en forme de caricatures<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a>. Dans
+la derni&egrave;re, dat&eacute;e de quatorze jours environ apr&egrave;s la Saint-Michel 1506,
+il d&eacute;plore la n&eacute;cessit&eacute; qui l'obligeait &agrave; quitter Venise: &laquo;Oh! que je
+regretterai le soleil de Venise, dit-il &agrave; Pirckheimer: ici, je suis un
+seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.&raquo;</p>
+
+<p>Rentr&eacute; &agrave; Nuremberg &agrave; la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la
+f&eacute;condit&eacute; de son imagination et la facilit&eacute; de sa main, se mit &agrave;
+cultiver &agrave; la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure
+dans tous ses genres, c'est-&agrave;-dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au
+milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde,
+et il s'attacha &agrave; le repr&eacute;senter dans plusieurs de ses compositions.
+Nous le trouvons d'abord dans le tableau du <i>Crucifiement</i>, qui est &agrave; la
+galerie imp&eacute;riale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de celui du peintre, qui s'y est repr&eacute;sent&eacute; sous la figure du
+porte-enseigne. On le voit encore dans un <i>Portement de croix</i>, que le
+s&eacute;nat de Nuremberg donna &agrave; l'empereur, et dans lequel Albert a peint les
+portraits des conseillers ou s&eacute;nateurs de cette ville imp&eacute;riale.
+Bilibalde a &eacute;galement &eacute;t&eacute; plac&eacute; par Durer dans le tableau de
+<i>J&eacute;sus-Christ sur la croix</i>, peint en 1511, et qui est consid&eacute;r&eacute; comme
+son chef-d'&#339;uvre. L&agrave;, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui
+de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le
+portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et
+qu'il avait donn&eacute; &agrave; son ami. Ce portrait est actuellement au mus&eacute;e
+d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, suppl&eacute;ment A), et
+voici la description qu'en donne le Catalogue: &laquo;Portrait de Bilibalde
+Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; t&ecirc;te, hauteur
+8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'o&ugrave; sort le bord
+pliss&eacute; de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux
+grisonnants tombent en boucles sur ses &eacute;paules. Le fond est d'un vert
+tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants:</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">BEL-BALDI</span><br />
+<span class="smcap">MD-X-X-IV</span><br />
+<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" />
+</p>
+
+<p>
+Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche &agrave; droite,
+quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beaut&eacute; r&eacute;guli&egrave;re,
+annoncent l'intelligence et la r&eacute;solution: les yeux, grands ouverts,
+paraissent attentifs, et la bouche ferm&eacute;e r&eacute;v&egrave;le &eacute;galement la r&eacute;flexion.
+Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du
+burin sont fines et trait&eacute;es d&eacute;licatement, quoique avec fermet&eacute;, &agrave; la
+mani&egrave;re du ma&icirc;tre. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et
+l'oreille gauche sont particuli&egrave;rement remarquables par leur finesse et
+leur l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centim&egrave;tres
+de hauteur, on lit:</p>
+
+<p class="c">Bilibaldi Pirkeymeri effigies,<br />
+&AElig;tatis su&aelig; anno <span class="smcap">LIII</span>.<br />
+Vivitur ingenio, c&#339;tera mortis erunt.<br />
+<span class="smcap">MDXXIV</span>.<br />
+<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" /></p>
+
+<p>
+
+Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les
+traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de
+ses gravures, notamment dans celle qui veut repr&eacute;senter la <i>Destruction
+du monde</i>. Le <i>Temps</i>, &agrave; cheval et arm&eacute; de son trident, accompagn&eacute; de
+trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son
+glaive, et un archer lan&ccedil;ant ses fl&egrave;ches, pousse et d&eacute;truit les hommes
+et les femmes renvers&eacute;s devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et
+pr&eacute;side, comme dans l'Apocalypse, &agrave; cette sc&egrave;ne de d&eacute;solation, qui
+para&icirc;t annoncer la fin du monde. On reconna&icirc;t les traits de Pirckheimer
+dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jug&eacute;
+digne de peser les actions des hommes<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a>. On les revoit aussi dans
+l'<i>Offrande de l'agneau au grand pr&ecirc;tre, par la Vierge et saint Joseph</i>.
+Bilibalde est plac&eacute; debout, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'enfant J&eacute;sus, et tient un agneau
+dans ses bras.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que Durer avait grande confiance dans le go&ucirc;t de son ami, et
+qu'il se soumettait volontiers &agrave; ses critiques. On sait qu'il a peint,
+et ensuite grav&eacute; saint Eustache, agenouill&eacute; devant un cerf, qui porte un
+crucifix entre ses cornes, et est entour&eacute; de chiens, dispos&eacute;s en
+diff&eacute;rentes attitudes, et tels, suivant Vasari<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a>, qu'il serait
+impossible d'en trouver de plus beaux. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; du saint, on voit son
+cheval de chasse, tout harnach&eacute;, d'une ex&eacute;cution v&eacute;ritablement
+merveilleuse. &Agrave; l'occasion de ce cheval, Bayle<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a> rapporte ce qui
+suit: &laquo;Jean Valentin Andr&eacute;, docteur en th&eacute;ologie au duch&eacute; de Wirtemberg,
+&eacute;crivant &agrave; un prince de la maison de Brunswick, dit: &laquo;Je me rappelle
+avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la r&eacute;publique de
+Nuremberg, protecteur, M&eacute;c&egrave;ne et soutien presque unique d'Albert Durer,
+n'avait rien trouv&eacute; &agrave; reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce
+n'est que les &eacute;triers &eacute;taient trop courts pour qu'Eustache p&ucirc;t
+commod&eacute;ment monter &agrave; cheval. Ayant indiqu&eacute; &agrave; l'artiste comment il
+fallait faire, pour peindre un cheval &eacute;quip&eacute; &agrave; l'usage d'un cavalier,
+Albert l'ex&eacute;cuta merveilleusement, et j'ai souvent contempl&eacute; son &#339;uvre
+avec le plus grand plaisir.&raquo;</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de
+l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait re&ccedil;u,
+en septembre 1515<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a>, du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il
+&eacute;tait en correspondance, le volume grec des <i>Caract&egrave;res</i> de Th&eacute;ophraste,
+que ce savant venait de publier. &Agrave; l'instigation d'Albert Durer, qui ne
+savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine,
+Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya
+cette traduction &agrave; son ami, avec la d&eacute;dicace suivante, &eacute;galement &eacute;crite
+en latin<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a>:</p>
+
+<p>&laquo;Cet aimable petit livre, qui m'a, &eacute;t&eacute; donn&eacute; par un aimable ami, j'ai
+r&eacute;solu de te l'offrir, mon tr&egrave;s-aimable Albert, non-seulement &agrave; cause de
+notre mutuelle amiti&eacute;, mais parce que tu excelles tellement dans l'art
+de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habilet&eacute; le vieux
+et sage Th&eacute;ophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont
+ordinairement dissimul&eacute;es, et cependant, elles se laissent voir
+quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'&eacute;chapper des plus
+secr&egrave;tes profondeurs de l'&acirc;me. Alors, d&egrave;s qu'elles se sont montr&eacute;es, et
+qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>, elles
+brisent tout frein, et osent se d&eacute;couvrir ouvertement aux yeux de tous.
+Cette v&eacute;rit&eacute;, observ&eacute;e dans tous les si&egrave;cles, se fait encore plus
+remarquer dans le n&ocirc;tre, o&ugrave; la trop grande libert&eacute; engendre un trop
+grand m&eacute;pris. C'est ainsi que, bien que l'on pr&ecirc;che partout la v&eacute;rit&eacute;,
+on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le r&egrave;gne
+de Dieu consistait plut&ocirc;t en de simples pr&eacute;ceptes que dans
+l'accomplissement des &#339;uvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous
+faibles, &agrave; ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres
+vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres,
+dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les
+habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les
+amender. Parmi ces livres, je consid&egrave;re celui-ci comme le meilleur, et
+comme assaisonn&eacute; d'un sel piquant, qui le fait p&eacute;n&eacute;trer
+tr&egrave;s-agr&eacute;ablement jusqu'au fond de notre c&#339;ur. Je l'ai re&ccedil;u jadis en
+grec, de tr&egrave;s-docte et tr&egrave;s-aimable prince, Jean-Fran&ccedil;ois Pic de la
+Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le d&eacute;die,
+&agrave; toi, mon tr&egrave;s-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui
+d&eacute;sirent s'instruire aient &eacute;galement un sujet d'&eacute;tude et de r&eacute;cr&eacute;ation
+dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le
+texte ait &eacute;t&eacute; alt&eacute;r&eacute;, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-&ecirc;tre,
+par trop de recherche, je me suis efforc&eacute; de l'amender, autant que je
+l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct.
+J'aurais pu le traduire en style plus &eacute;l&eacute;gant, mais je n'ai pas voulu
+m'&eacute;loigner du texte grec, bien que ma traduction puisse para&icirc;tre, pour
+ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la
+traduction latine, il sera facile d'&eacute;claircir ces passages...</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette
+peinture, &eacute;crite par Th&eacute;ophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton
+pinceau, m&eacute;dite-la au moins avec attention, car elle te sera
+non-seulement tr&egrave;s-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle
+aura pour toi d'autres avantages.&mdash;Porte-toi bien. De notre maison,
+Calendes de septembre, l'an du salut 1527.&raquo;</p>
+
+<p>Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le
+croire, car il &eacute;tait fort capable d'appr&eacute;cier toute la v&eacute;rit&eacute; des
+peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui pr&eacute;c&egrave;de, que
+l'instruction classique de Durer &eacute;tait &agrave; la hauteur de son g&eacute;nie, et ses
+gravures si nombreuses et si vari&eacute;es, soit sur cuivre, soit sur bois,
+prouvent que son imagination &eacute;tait &eacute;gale &agrave; son savoir.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Relations d'&Eacute;rasme avec Pirckheimer et Durer.&mdash;Voyage d'Albert dans
+les Pays-Bas.&mdash;Portraits d'&Eacute;rasme par Durer et Holbein.&mdash;Amour
+d'&Eacute;rasme pour l'ind&eacute;pendance.</p></div>
+
+<p class="date">1518&mdash;1526</p>
+
+
+<p>Nous avons dit que Pirckheimer &eacute;tait en correspondance suivie avec
+&Eacute;rasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages
+publi&eacute;s par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et
+politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y
+rencontre quelques passages qui montrent qu'&Eacute;rasme n'&eacute;tait pas plus
+insensible que son ami aux &#339;uvres du pinceau ou du burin du grand
+artiste de Nuremberg. Dans une lettre &eacute;crite de B&acirc;le, le 19 juillet
+1522<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a>, &Eacute;rasme lui dit:&mdash;&laquo;Je fais, de c&#339;ur, mes compliments &agrave; notre
+Durer: c'est un digne artiste (<i>artifex</i>) qui ne mourra jamais. Il avait
+commenc&eacute; &agrave; me peindre &agrave; Bruxelles; pl&ucirc;t &agrave; Dieu qu'il e&ucirc;t achev&eacute;! Nous
+avons eu, lui et moi, le m&ecirc;me sort; &eacute;tant aussi maltrait&eacute;s l'un que
+l'autre par la naissance et la fortune.&raquo;</p>
+
+<p>On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les ann&eacute;es
+1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le
+but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait &agrave; vendre. Apr&egrave;s un
+assez long s&eacute;jour &agrave; Anvers, o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; f&ecirc;t&eacute; par tous les artistes,
+il visita Bruxelles, o&ugrave; il fut re&ccedil;u par l'infante Marguerite, dont il
+fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entr&eacute;e de
+Charles-Quint, qu'il peignit &eacute;galement, ainsi que le roi de Danemark,
+Christian II, qui le fit d&icirc;ner avec lui. Durer a &eacute;crit le journal de son
+voyage<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>, dans lequel il note exactement toutes ses d&eacute;penses, sans
+doute pour se conformer aux d&eacute;sirs de sa femme, qu'il avait emmen&eacute;e avec
+lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres &eacute;crites de Venise &agrave;
+Pirckheimer, &laquo;<i>son ma&icirc;tre de calcul</i>.&raquo; Ce journal est surtout
+int&eacute;ressant par les d&eacute;tails qu'il donne sur les ouvrages, portraits,
+tableaux, dessins, que Durer ex&eacute;cuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa
+r&eacute;putation &eacute;tait tr&egrave;s-r&eacute;pandue, et qu'il jouissait d'une tr&egrave;s-haute
+consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>C'est en 1520, pendant son s&eacute;jour &agrave; Bruxelles, qu'Albert avait commenc&eacute;
+le portrait d'&Eacute;rasme. On verra que, s'il ne l'avait pas termin&eacute; alors,
+l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, &agrave; la
+demande d'&Eacute;rasme lui-m&ecirc;me. Mais il para&icirc;t que vers la fin de 1522 Durer,
+dont le g&eacute;nie &eacute;tait universel, avait r&eacute;solu de fondre un buste ou
+m&eacute;daillon d'&Eacute;rasme<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a>, au revers duquel devait se trouver une figure
+de Terme antique, probablement tel que celui dont &Eacute;rasme se servait
+pour cachet<a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>: c'est, du moins, ce qui semble r&eacute;sulter de plusieurs
+lettres d'&Eacute;rasme &agrave; Pirckheimer.&mdash;Dans celle dat&eacute;e de B&acirc;le, le 9 janvier
+1523, apr&egrave;s s'&ecirc;tre plaint de la gravelle dont il souffrait depuis
+longtemps, il ajoute:&mdash;&laquo;<i>De fusili Erasmo rect&egrave; conjecturas: felicius
+provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a
+tergo est, obstat qu&ograve;minus facies feliciter exprimatur.</i>&raquo;&mdash;&laquo;Vos
+conjectures sont justes, &agrave; l'&eacute;gard du portrait d'&Eacute;rasme qu'on veut
+fondre: un m&eacute;lange de cuivre et d'&eacute;tain r&eacute;ussit ordinairement mieux que
+tout autre, et le Terme qui est par derri&egrave;re s'oppose &agrave; ce qu'on puiss&egrave;
+rendre heureusement l'expression de la figure<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a>.&raquo;&mdash;Il termine en le
+chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se r&eacute;jouissant de ce
+que l'artiste ait trouv&eacute; <i>sutorem suum</i>, faisant sans doute allusion &agrave;
+des critiques que Pirckheimer avait faites de ses &#339;uvres, et auxquelles
+l'artiste s'&eacute;tait probablement soumis.</p>
+
+<p>En novembre 1523, &Eacute;rasme avait re&ccedil;u un essai en plomb de son portrait;
+il l'avait envoy&eacute; &agrave; un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du
+m&ecirc;me mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles
+(<i>Resaluta nostrum Apellem</i>), il lui demandait ce que cet essai &eacute;tait
+devenu<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a>.</p>
+
+<p>Le 8 f&eacute;vrier 1524<a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, il revient sur la fonte de son buste ou
+m&eacute;daillon:&mdash;&laquo;Je vous avais &eacute;crit relativement &agrave; l'image d'&Eacute;rasme que
+l'on devait peindre; mais, &agrave; ce que je vois, mes lettres ne vous sont
+pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un mod&egrave;le en plomb, en
+retouchant les angles, la foute r&eacute;ussirait mieux. Toutefois, un m&eacute;lange
+de cuivre et d'&eacute;tain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'&Eacute;rasme
+&eacute;tait fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise r&eacute;ussirait
+mieux, car l'&eacute;paisseur de la pierre et de la masse, qui est par
+derri&egrave;re, s'oppose &agrave; ce que le visage et le cou soient bien rendus. On
+pourra essayer des deux mani&egrave;res: s'il r&eacute;ussit, qu'il fonde et vende &agrave;
+son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures &eacute;preuves,
+afin que j'en fasse cadeau &agrave; mes amis, je lui compterai ce qu'il
+voudra.&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que la fonte r&eacute;ussit; car &Eacute;rasme annonce &agrave; Pirckheimer, le 8
+janvier 1525<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a>, qu'il a re&ccedil;u &laquo;la premi&egrave;re &eacute;preuve de son portrait
+fondu, avec un m&eacute;daillon peint par Apelles.&raquo; Il ajoute:&mdash;&laquo;Je d&eacute;sirerais
+&ecirc;tre peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le
+pourra-t-il? il avait commenc&eacute; &agrave; Bruxelles &agrave; tracer mes traits au
+charbon; mais cette esquisse doit &ecirc;tre, je le crois, depuis longtemps
+d&eacute;truite. S'il peut quelque chose, d'apr&egrave;s mon m&eacute;daillon fondu et de
+m&eacute;moire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous
+ait donn&eacute; un peu trop d'embonpoint.&raquo;</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t &Eacute;rasme re&ccedil;ut le portrait fondu de Bilibalde, avec un m&eacute;daillon
+peint &eacute;galement de la main d'Albert Durer<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a>.&mdash;&laquo;Je les ai plac&eacute;s,
+&eacute;crivait-il le 5 f&eacute;vrier 1525, sur les deux murailles de ma chambre &agrave;
+coucher, afin que, de quelque c&ocirc;t&eacute; que je me tourne, Bilibalde se
+pr&eacute;sente &agrave; ma vue.&raquo;</p>
+
+<p>On apprend par une lettre du 28 ao&ucirc;t suivant<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a> combien les proc&eacute;d&eacute;s
+les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, &eacute;taient peu r&eacute;pandus &agrave;
+cette &eacute;poque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en pl&acirc;tre le
+buste ou m&eacute;daillon d'&Eacute;rasme et le sien; mais &Eacute;rasme lui r&eacute;pond:&mdash;&laquo;Je ne
+trouve ici (&agrave; B&acirc;le) personne qui sache mouler en pl&acirc;tre des figures;
+aussi aurais-je pr&eacute;f&eacute;r&eacute; que le mod&egrave;le f&ucirc;t rest&eacute; entre vos mains. Saluez
+Durer, prince de l'art d'Apelles.&raquo;</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e suivante, l'artiste combla les v&#339;ux d'&Eacute;rasme, en ex&eacute;cutant son
+portrait de m&eacute;moire et avec le secours de son buste ou m&eacute;daillon. &Eacute;rasme
+avait re&ccedil;u ce portrait &agrave; B&acirc;le dans le courant de juin 1526, et il
+&eacute;crivait &agrave; Pirckheimer<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a>:&mdash;&laquo;Je songe &agrave; ce que je pourrais faire pour
+Albert Durer; il est digne d'une &eacute;ternelle m&eacute;moire. Si mon portrait
+n'est pas tr&egrave;s-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en &eacute;tonner, car je ne
+suis plus tel que j'&eacute;tais il y a plus de cinq ann&eacute;es. Travaill&eacute; par la
+fi&egrave;vre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon
+pauvre petit corps a toujours &eacute;t&eacute; en s'amoindrissant, comme il arrive
+apr&egrave;s les maladies.&raquo;</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s la gravure de ce portrait, ex&eacute;cut&eacute;e sur cuivre par Durer
+lui-m&ecirc;me<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>, &Eacute;rasme est repr&eacute;sent&eacute; debout &agrave; mi-corps, &eacute;crivant sur un
+pupitre plac&eacute; sur une table, et tenant son &eacute;critoire dans la main
+gauche. Il est coiff&eacute; d'un bonnet qui lui enveloppe toute la t&ecirc;te, ses
+yeux sont baiss&eacute;s et semblent suivre ce que sa main droite &eacute;crit. Une
+ample robe de docteur l'enveloppe. &Agrave; l'angle de la table on voit un vase
+rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur
+une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit
+l'inscription suivante:</p>
+
+<p class="c">Imago Erasmi Rotterodami<br />
+Ab Alberto Durero ad<br />
+Vivam effigiem delineata.<br />
+&#932;&#951;&#957; &#967;&#961;&#949;&#953;&#964;&#964;&#969; &#964;&#945; &#963;&#965;&#947;&#947;&#945;&#956;&#956;&#945;&#964;&#945;] MDXXVI.<br />
+<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" /></p>
+
+<p>
+
+Dans cette gravure, le visage d'&Eacute;rasme est moins maigre que dans les
+portraits de Holbein. La lettre d'&Eacute;rasme explique bien ce qui pouvait
+manquer &agrave; la fid&egrave;le ressemblance. N&eacute;anmoins, satisfait de l'&#339;uvre du
+ma&icirc;tre nurembergeois, &Eacute;rasme avait voulu c&eacute;l&eacute;brer son g&eacute;nie dans un
+petit trait&eacute; sp&eacute;cialement compos&eacute; en son honneur; mais nous n'avons pas
+trouv&eacute; cet &eacute;loge parmi ses &#339;uvres, et tout porte &agrave; croire qu'il n'aura
+pas &eacute;t&eacute; publi&eacute;.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, &Eacute;rasme aura eu la gloire d'&ecirc;tre peint par les deux
+plus grands artistes allemands de son si&egrave;cle: Albert Durer et Hans
+Holbein. Le premier n'a repr&eacute;sent&eacute; qu'une fois sa physionomie, tandis
+que le peintre de B&acirc;le l'a souvent reproduite. Holbein devait &agrave; &Eacute;rasme
+ces nombreux t&eacute;moignages de sa reconnaissance, car ce fut &Eacute;rasme qui, en
+1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea &agrave; se rendre en
+Angleterre et &agrave; se pr&eacute;senter, avec ce portrait et une lettre de
+recommandation, au chancelier Thomas Morus<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>. Nous n'avons pas trouv&eacute;
+cette lettre dans la correspondance imprim&eacute;e d'&Eacute;rasme, qui contient
+cependant plus de <i>treize cents lettres</i> de cet infatigable &eacute;crivain. On
+peut supposer qu'elle devait &ecirc;tre con&ccedil;ue dans le m&ecirc;me sens que celle
+qu'&Eacute;rasme avait donn&eacute;e &agrave; Holbein pour le savant Pierre &AElig;gidius
+d'Anvers:&mdash;&laquo;Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a
+peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque
+c'est un artiste remarquable. S'il d&eacute;sire voir Quentin (Matzis), vous
+pourrez lui indiquer sa maison. Ici (&agrave; B&acirc;le) les arts meurent de froid
+(<i>frigent</i>); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots
+(monnaie d'or anglaise de ce temps)<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a>.&raquo;&mdash;On sait que, parvenu &agrave;
+Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, gr&acirc;ce au portrait et &agrave;
+la lettre d'&Eacute;rasme, son ami, avec le plus grand empressement: log&eacute; dans
+le palais du chancelier, il y passa pr&egrave;s de deux ann&eacute;es, occup&eacute; &agrave;
+l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire
+plusieurs r&eacute;p&eacute;titions du portrait de son protecteur de B&acirc;le. &Eacute;rasme y
+est ordinairement repr&eacute;sent&eacute; &agrave; mi-corps, la t&ecirc;te couverte d'une sorte de
+bonnet de velours, et v&ecirc;tu d'une robe de professeur, les mains plac&eacute;es
+l'une dans l'autre, &agrave; moiti&eacute; cach&eacute;es par la bordure. La figure de
+l'auteur de l'&Eacute;loge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de
+Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la
+vivacit&eacute;, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la
+douceur.</p>
+
+<p>Presque tous les portraits d'&Eacute;rasme par Holbein sont rest&eacute;s en
+Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de
+la reine, soit dans les principales collections particuli&egrave;res. Mais nous
+ignorons ce qu'est devenu le portrait d'&Eacute;rasme peint et grav&eacute; par
+Durer.&mdash;L'illustre &eacute;crivain de Rotterdam, m&eacute;ritait bien d'exercer le
+pinceau des deux principaux ma&icirc;tres de l'&eacute;cole allemande. Ind&eacute;pendamment
+de sa science presque universelle, de son &eacute;rudition profonde, qui
+n'avait pas &eacute;touff&eacute; son imagination, de l'esprit qu'il d&eacute;ploya dans
+son <i>Encomium Mori&aelig;</i>, en osant railler publiquement les passions, les
+vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter
+les rois et les papes, son caract&egrave;re n'&eacute;tait pas moins recommandable que
+son talent. Il voulut rester mod&eacute;r&eacute; dans un temps de luttes violentes,
+s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fid&egrave;le aux
+grands principes de la tol&eacute;rance et de la charit&eacute; chr&eacute;tienne. Il donna
+l'exemple du d&eacute;sint&eacute;ressement et de l'ind&eacute;pendance, bien qu'il f&ucirc;t
+sollicit&eacute; par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume
+au service de leur cause.&mdash;&laquo;Je ferais facilement ma fortune aupr&egrave;s des
+princes, &eacute;crivait-il de B&acirc;le en 1518<a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a> &agrave; Pirckheimer; mais pour moi
+la libert&eacute; est la chose la plus pr&eacute;cieuse qu'il y ait au monde: tout ce
+qui s'ach&egrave;te &agrave; ses d&eacute;pens m'a toujours paru achet&eacute; trop cher.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Missions que remplit Pirckheimer dans l'int&eacute;r&ecirc;t de sa patrie.&mdash;Sa
+retraite d&eacute;finitive des affaires publiques.&mdash;<i>Le char triomphal de
+l'empereur Maximilien</i>, dessin&eacute; et grav&eacute; par Durer, et d&eacute;crit par
+Pirckheimer.&mdash;Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde.</p></div>
+
+<p class="date">1512&mdash;1527</p>
+
+
+<p>Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la
+goutte, para&icirc;t avoir fait assez peu de cas des succ&egrave;s de l'ambition
+satisfaite. Apr&egrave;s la mort de sa femme, ses amis l'avaient pouss&eacute; de
+nouveau, pour le distraire, &agrave; rentrer au s&eacute;nat de Nuremberg. Il y fut
+charg&eacute; de plusieurs missions importantes. En 1512, envoy&eacute; &agrave; Cologne pour
+r&eacute;clamer de l'empereur le r&eacute;tablissement et le maintien des privil&eacute;ges
+de sa patrie, il fut assez heureux pour r&eacute;ussir &agrave; faire agr&eacute;er sa
+requ&ecirc;te. Dans la suite, il repr&eacute;senta plusieurs fois la ville de
+Nuremberg aux di&egrave;tes allemandes et dans d'autres assembl&eacute;es, et s'y fit
+constamment remarquer par son &eacute;loquence et sa fermet&eacute;<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a>. Ces succ&egrave;s
+excit&egrave;rent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses
+anciens ennemis. Bilibalde, d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de la politique, r&eacute;solut de se
+retirer d&eacute;finitivement des fonctions publiques. Ind&eacute;pendamment des
+calomnies auxquelles il se voyait expos&eacute;, il avait une autre raison,
+malheureusement trop r&eacute;elle, pour d&eacute;sirer le repos. La goutte, &agrave;
+laquelle il &eacute;tait sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments
+sans douleurs. Il demanda donc au s&eacute;nat de le dispenser de prendre part
+plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assembl&eacute;e refusa
+de faire droit &agrave; ce d&eacute;sir. Elle connaissait le z&egrave;le, l'int&eacute;grit&eacute; de
+Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caract&egrave;re et son talent &eacute;taient
+fort appr&eacute;ci&eacute;s &agrave; la cour imp&eacute;riale, et que son influence &eacute;tait puissante
+aupr&egrave;s de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le s&eacute;nat r&eacute;pondit
+donc qu'il ne pouvait consentir &agrave; ce que Bilibalde priv&acirc;t sa ville
+natale de son savoir, de sa longue exp&eacute;rience des affaires et de son
+cr&eacute;dit: seulement, il fut d&eacute;cid&eacute; qu'en consid&eacute;ration de ses infirmit&eacute;s,
+il serait dispens&eacute; d'aller en mission. Pirckheimer se soumit &agrave; cette
+d&eacute;cision, et continua, un peu malgr&eacute; lui, &agrave; prendre part aux
+d&eacute;lib&eacute;rations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son
+temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'&eacute;tude
+des lettres absorb&egrave;rent presque tous ses moments. Sa maison devint le
+rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle
+&eacute;tait consid&eacute;r&eacute;e comme l'asile des &eacute;rudits: <i>Hospitium, seu diversorium
+eruditorum</i>; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'emp&ecirc;chaient
+pas de se livrer &agrave; ses &eacute;tudes favorites<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>. Il entretenait &eacute;galement
+un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait,
+non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et
+dans les Pays-Bas.</p>
+
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque, que, de concert avec Albert Durer, il composa <i>le
+char triomphal de l'empereur Maximilien</i>, embl&egrave;me all&eacute;gorique des vertus
+et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des
+chefs-d'&#339;uvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en
+largeur; ils ont &eacute;t&eacute; grav&eacute;s sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage
+avec <i>l'arc triomphal</i> du m&ecirc;me empereur, grand in-folio grav&eacute; sur bois
+&eacute;galement, sous la direction de Durer; mais l'ex&eacute;cution du <i>char</i> est
+beaucoup mieux r&eacute;ussie, et sa composition n'est pas moins remarquable.
+Pirckheimer en fit une &eacute;l&eacute;gante description en latin, et la d&eacute;dia, en
+son nom et au nom d'Albert, &agrave; l'empereur Maximilien, qui le remercia et
+le f&eacute;licita dans une lettre latine, &eacute;crite d'Inspruck le 29 mars
+1518<a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a>.</p>
+
+<p>Ce prince aimait les arts, et se d&eacute;lassait des plus importantes affaires
+d'&Eacute;tat en cultivant la gravure sur bois: on lui a m&ecirc;me attribu&eacute; celles
+qui accompagnent le Theuerdank<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>. Il &eacute;tait donc fort capable
+d'appr&eacute;cier le g&eacute;nie de Durer; mais il est probable que, dans cette
+circonstance, il fut surtout flatt&eacute; de voir son nom lou&eacute; comme le mod&egrave;le
+de toutes les vertus n&eacute;cessaires &agrave; un grand prince. La composition de
+Durer est con&ccedil;ue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien
+art germanique. Cependant, elle pr&eacute;sente, dans quelques-unes de ses
+parties, des r&eacute;miniscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des
+arcs de Titus et de Constantin, &agrave; Rome. L'ensemble de cette &#339;uvre r&eacute;v&egrave;le
+une perfection &agrave; laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue,
+et le dessin du ma&icirc;tre s'y montre v&eacute;ritablement sup&eacute;rieur<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a>.</p>
+
+<p>La part que Bilibalde prit &agrave; cet ouvrage, dont il fournit le sujet &agrave;
+Durer, fit diversion &agrave; ses douleurs physiques et &agrave; ses inqui&eacute;tudes
+d'homme d'&Eacute;tat. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle
+s'&eacute;tendait m&ecirc;me aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle
+de B&acirc;le, &eacute;tait troubl&eacute;e par les doctrines nouvelles de Luther et de ses
+adh&eacute;rents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui
+allaient bient&ocirc;t d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en de sanglants combats, les partisans de la
+mod&eacute;ration et de la tol&eacute;rance, tels qu'&Eacute;rasme et Pirckheimer, se
+trouvaient expos&eacute;s aux r&eacute;criminations et aux calomnies des deux partis.
+&Eacute;rasme lui &eacute;crivait de B&acirc;le le 19 octobre 1527<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a>: &laquo;<i>Perit concordia,
+charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?</i>&raquo; &laquo;La
+concorde, la charit&eacute;, la foi, la discipline, les m&#339;urs, la civilit&eacute;
+p&eacute;rit: que reste-t-il?&raquo; Pirckheimer ne se plaignait pas moins am&egrave;rement.
+&laquo;<i>Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, pr&aelig;cipu&egrave; illorum hominum
+qui populi devorant peccata, c&#339;lique claudendi et reserandi se jus
+habere existimant.</i>&raquo; &laquo;Vois, mon cher &Eacute;rasme, ce qu'ose l'iniquit&eacute;,
+principalement de ces hommes qui d&eacute;vorent les p&eacute;ch&eacute;s du peuple, et
+pr&eacute;tendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du
+paradis<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Comme il arrive presque toujours aux &eacute;poques de querelles religieuses,
+la diversit&eacute; des opinions p&eacute;n&eacute;tra dans les familles, et celle de
+Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bient&ocirc;t troubl&eacute;e.
+Bilibalde avait deux s&#339;urs, l'une, nomm&eacute;e <i>Charitas</i>, &eacute;tait abbesse du
+couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple
+religieuse, avec une des filles de son fr&egrave;re. Agit&eacute; par les doctrines
+des r&eacute;formateurs, le couvent n'&eacute;tait plus la maison de l'ob&eacute;issance et
+de la pri&egrave;re. Bilibalde avait fait l'&eacute;ducation de ses s&#339;urs, il leur
+avait appris le latin, qu'elles &eacute;crivaient fort correctement et m&ecirc;me
+avec &eacute;l&eacute;gance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a &eacute;t&eacute;
+publi&eacute;e dans ses &#339;uvres<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>. Les lettres de Charitas donnent une haute
+id&eacute;e de son instruction, et montrent qu'elle avait un go&ucirc;t tr&egrave;s-vif pour
+les ouvrages de l'antiquit&eacute; grecque ou latine, particuli&egrave;rement pour les
+trait&eacute;s de Plutarque, que son fr&egrave;re traduisait en latin pour elle.
+N&eacute;anmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait
+scrupuleusement soumise &agrave; la r&egrave;gle de son ordre. Bilibalde aimait
+tendrement ses s&#339;urs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur
+communaut&eacute;, et plus encore dans leur conscience. Il leur d&eacute;puta donc son
+ami, Philippe M&eacute;lanchthon, dont la mod&eacute;ration, la douceur, la charit&eacute;
+&eacute;taient appr&eacute;ci&eacute;es des sectes les plus violentes et les plus oppos&eacute;es.
+Nous ignorons le r&eacute;sultat de cette conf&eacute;rence. Ce qui para&icirc;t certain,
+c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plut&ocirc;t des
+passions irr&eacute;conciliables, Pirckheimer se vit expos&eacute; aux attaques des
+fanatiques de toutes les opinions. Loin de r&eacute;pondre, il n'opposa que le
+silence et la r&eacute;signation aux invectives de ses ennemis, et s'&eacute;loigna de
+plus en plus des affaires publiques.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments
+d'&Eacute;rasme.&mdash;&Eacute;pitaphe de Durer.&mdash;Derni&egrave;res ann&eacute;es de
+Bilibalde.&mdash;Gravure faisant allusion &agrave; ses chagrins.&mdash;Mort de
+Pirckheimer.</p></div>
+
+<p class="date">1528&mdash;1530</p>
+
+
+<p>Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer &eacute;prouva bient&ocirc;t une douleur
+beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit &agrave;
+Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son g&eacute;nie, et alors
+qu'il &eacute;tait parvenu &agrave; l'apog&eacute;e de sa gloire. Il s'empressa de faire part
+de ce triste &eacute;v&eacute;nement &agrave; leurs amis communs, et voici ce qu'il &eacute;crivait
+&agrave; Udalric ou Ulrich Hutten<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a>: &laquo;Bien que, mon cher Udalric, une longue
+vie soit au nombre des plus chers d&eacute;sirs des hommes, je pense n&eacute;anmoins
+qu'on ne peut rien imaginer de plus intol&eacute;rable qu'une existence qui se
+prolonge longtemps. J'en fais moi-m&ecirc;me la triste exp&eacute;rience tous les
+jours: car, pour ne rien dire des maux qu'am&egrave;ne la vieillesse, et du
+cort&eacute;ge oblig&eacute; de tant de maladies qu'elle tra&icirc;ne avec elle, que peut-il
+arriver de plus triste &agrave; un homme, que d'avoir &agrave; d&eacute;plorer chaque jour,
+non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore
+celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave; bien souvent
+&eacute;prouv&eacute; par la mort in&eacute;vitable d'un grand nombre des miens, je crois
+cependant n'avoir jamais ressenti jusqu'&agrave; ce jour une douleur aussi vive
+que celle que m'a caus&eacute;e la perte subite de notre excellent ami Albert
+Durer. Et ce n'est point &agrave; tort, puisque, de tous les hommes qui ne
+m'&eacute;taient point attach&eacute;s par les liens du sang, il n'en est aucun que
+j'aie plus aim&eacute;, ni que j'aie autant estim&eacute;, &agrave; cause de ses innombrables
+vertus et de sa probit&eacute;. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu
+partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller,
+en ta pr&eacute;sence, &agrave; toute l'effusion de mes regrets, afin que nous
+puissions ensemble payer &agrave; cet ami si cher le juste tribut de nos
+larmes. Il est mort, notre Albert, mon tr&egrave;s-cher Udalric; d&eacute;plorons,
+h&eacute;las! l'ordre inexorable de la destin&eacute;e, la mis&eacute;rable condition des
+hommes, et l'insensible duret&eacute; de la mort. Un tel homme, si sup&eacute;rieur,
+nous est enlev&eacute;, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune
+valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur
+vie au del&agrave; des limites assign&eacute;es &agrave; la plupart des hommes...&raquo;</p>
+
+<p>Nous n'avons pas la r&eacute;ponse de Hutten, mais nous trouvons celle
+d'&Eacute;rasme, dat&eacute;e de B&acirc;le, le 24 avril 1528<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>; elle est laconique et
+s&egrave;che, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule
+de nouvelles qui semblent l'int&eacute;resser davantage, est formul&eacute;e &agrave; l'aide
+d'un lieu commun, digne plut&ocirc;t d'un sophiste grec que d'un philosophe
+chr&eacute;tien. &laquo;<i>Quid attinet</i>, dit-il, <i>Dureri mortem deplorare, quum simus
+mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo</i>.&raquo; &laquo;&Agrave; quoi
+sert de d&eacute;plorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je
+lui ai pr&eacute;par&eacute; une &eacute;pitaphe dans mon petit livre.&raquo; (Celui dont nous
+avons parl&eacute; plus haut, et qu'&Eacute;rasme devait composer pour faire l'&eacute;loge
+d'Albert).&mdash;Voil&agrave; tout ce qu'&Eacute;rasme trouve &agrave; dire sur la mort d'un
+artiste qu'il comparait &agrave; Apelles.</p>
+
+<p>Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible &agrave; la mort de son ami; il
+lui fit &eacute;riger, &agrave; ses frais, un tombeau dans le cimeti&egrave;re Saint-Jean, de
+Nuremberg, et, sur une table d'airain fix&eacute;e &agrave; ce monument, il fit graver
+l'&eacute;pitaphe suivante<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>:</p>
+
+<p class="c">
+Me (Memori&aelig;) Alb. Dur.<br />
+Quidquid Alberti Dureri mortale fuit,<br />
+Sub hoc conditur tumulo.<br />
+Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII.<br />
+</p>
+
+<p>Plus tard, il d&eacute;plora sa perte dans une &eacute;l&eacute;gie en distiques latins, et,
+peu satisfait de la promesse d'&Eacute;rasme, il lui composa dans la m&ecirc;me
+langue, et en vers, trois &eacute;pitaphes<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>. L'&eacute;l&eacute;gie peint bien les
+sentiments les plus intimes de son &acirc;me et sa profonde douleur:</p>
+
+<p>&laquo;Toi qui m'&eacute;tais si attach&eacute; depuis tant d'ann&eacute;es, Albert, la plus grande
+part de mon &acirc;me, dont la conversation m'&eacute;tait si agr&eacute;able, et dans le
+sein duquel je pouvais verser en s&ucirc;ret&eacute; mes plus secr&egrave;tes pens&eacute;es,
+pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te h&acirc;tes-tu de
+t'&eacute;loigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas &eacute;t&eacute; permis de soulever
+ta t&ecirc;te, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers
+adieux; car, &agrave; peine la maladie t'avait-elle oblig&eacute; &agrave; te mettre au lit,
+que la mort, accourant, s'est empar&eacute;e de ta personne. H&eacute;las!
+esp&eacute;rances vaines! Combien notre esprit est impuissant &agrave; pr&eacute;voir les
+maux qui nous menacent et qui tombent sur nous &agrave; l'improviste! La
+Fortune, prodigue &agrave; ton &eacute;gard, t'avait tout donn&eacute;, comme tu le m&eacute;ritais:
+l'intelligence, la beaut&eacute;, l&agrave; bonne foi unie &agrave; la probit&eacute;. La mort s'est
+h&acirc;t&eacute;e de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta
+renomm&eacute;e; car le g&eacute;nie de Durer et son illustre nom brilleront tant que
+les astres &eacute;claireront cette plan&egrave;te. &Ocirc; toi, l'honneur et l'une des
+gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la
+conduite du Christ. L&agrave;, tu jouiras &agrave; toujours de la r&eacute;compense due &agrave; ton
+m&eacute;rite; tandis que nous, ici-bas, nous errons &agrave; l'ombre de la mort,
+pr&ecirc;ts &agrave; &ecirc;tre engloutis, sur notre barque fragile, dans l'oc&eacute;an des &acirc;ges.
+Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette gr&acirc;ce, nous
+p&eacute;n&eacute;trerons apr&egrave;s toi dans le m&ecirc;me chemin. En attendant, versons sur le
+sort de notre ami des larmes am&egrave;res, la plus douce consolation des
+afflig&eacute;s. Joignons-y des pri&egrave;res pour apaiser le Tout-Puissant, s'il
+daigne accueillir nos v&#339;ux. Et pour que rien ne manque au tombeau
+d'Albert, r&eacute;pandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis,
+des guirlandes de roses,&mdash;Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car
+l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.&raquo;</p>
+
+<p>La mort de l'artiste &eacute;minent avec lequel il passait la plus grande
+partie de sa vie dans une douce intimit&eacute;, et le renouvellement des
+attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps
+expos&eacute;, r&eacute;pandirent sur les derni&egrave;res ann&eacute;es de Pirckheimer un voile de
+sombre tristesse. S'il d&eacute;daigna de r&eacute;pondre par des discours ou des
+&eacute;crits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut
+n&eacute;anmoins laisser &agrave; la post&eacute;rit&eacute; un t&eacute;moignage irr&eacute;cusable de leur
+acharnement et de sa r&eacute;signation. Vers la fin de 1528, faisant un effort
+sur lui-m&ecirc;me, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il
+composa le sujet d'un embl&egrave;me, ou all&eacute;gorie, faisant allusion &agrave; sa vie
+et aux traverses auxquelles elle avait &eacute;t&eacute; expos&eacute;e. Une colonne, d'ordre
+composite, surmont&eacute;e d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient
+par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carr&eacute;e,
+d&eacute;cor&eacute; d'ornements, sculpt&eacute;s dans le sens de sa hauteur. Dans le champ
+de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit
+une enclume, sur la base de laquelle est repr&eacute;sent&eacute; un bouleau, antique
+embl&egrave;me de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme g&icirc;t &eacute;tendue,
+soutenant sa t&ecirc;te avec sa main droite, et endurant avec calme, sans
+aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et r&eacute;p&eacute;t&eacute;s
+qui sont frapp&eacute;s sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, &eacute;crit &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;, indique, alors m&ecirc;me que son attitude ne le ferait pas reconna&icirc;tre,
+que cette femme est la <i>Tol&eacute;rance</i>. &Agrave; l'un des c&ocirc;t&eacute;s de l'enclume, une
+autre femme se tient debout: c'est l'<i>Envie</i>, qui saisit et enserre
+dans des tenailles un c&#339;ur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des
+flammes qui br&ucirc;lent sur l'enclume. En face, une troisi&egrave;me femme, la
+<i>Tribulation</i>, tenant &agrave; deux mains un triple marteau, frappe, de toute
+la force de ses bras, sur le c&#339;ur que l'<i>Envie</i> pr&eacute;sente &agrave; ses coups
+redoubl&eacute;s. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est
+plac&eacute;e une quatri&egrave;me femme, portant sur son visage l'expression de la
+r&eacute;signation et de la s&eacute;r&eacute;nit&eacute;; les yeux tourn&eacute;s vers le ciel, comme pour
+y puiser sa force et sa consolation, elle &eacute;l&egrave;ve &eacute;galement la main
+droite: c'est l'<i>Esp&eacute;rance</i>. &Agrave; sa pri&egrave;re, on voit descendre d'en haut
+comme une ros&eacute;e c&eacute;leste, qui, tombant goutte &agrave; goutte, vient rafra&icirc;chir,
+au milieu des flammes, le pauvre c&#339;ur tenaill&eacute; par l'<i>Envie</i> et frapp&eacute;
+par la <i>Tribulation</i>. Au bas du f&ucirc;t de la colonne, et appuy&eacute;s sur sa
+base, deux petits g&eacute;nies ail&eacute;s, tenant &agrave; la main une trompette
+recourb&eacute;e, compl&egrave;tent cette composition, qui se distingue par une grande
+originalit&eacute;<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a>. &laquo;Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a>,
+voulut sans doute d&eacute;montrer par cette all&eacute;gorie quelle &eacute;tait sa
+tol&eacute;rance et sa r&eacute;signation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel
+seul il attendait son secours et sa d&eacute;livrance, disant avec David:
+&laquo;<i>Auxilium meum a Domino, gui fecit c&#339;lum et terram.</i>&raquo; Mon secours est
+dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.&raquo;</p>
+
+<p>Pirckheimer fit graver sur cuivre cet embl&egrave;me, par un artiste habile,
+probablement par un des meilleurs &eacute;l&egrave;ves de son ami Durer; il en fit
+tirer un grand nombre d'&eacute;preuves, et les pla&ccedil;a, comme ses armoiries, au
+frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure,
+comme un certificat de propri&eacute;t&eacute;, lorsque, cent ans plus tard, il acheta
+en partie la biblioth&egrave;que du s&eacute;nateur de Nuremberg<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>.</p>
+
+<p>Si la composition de cette all&eacute;gorie est remarquable au point de vue
+religieux et philosophique, son ex&eacute;cution, comme &#339;uvre d'art, n'est pas
+moins curieuse &agrave; &eacute;tudier. Sans pr&eacute;senter la s&ucirc;ret&eacute; de traits, la
+fermet&eacute;, la nettet&eacute;, la d&eacute;licatesse de dessin d'Albert Durer, elle a &eacute;t&eacute;
+&eacute;videmment inspir&eacute;e par sa mani&egrave;re. Sous le rapport de l'id&eacute;al, la
+figure de l'<i>Esp&eacute;rance</i> laisse beaucoup &agrave; d&eacute;sirer; mais l'<i>Envie</i> est
+d'un style plus pur, tandis que l'expression de la <i>Tol&eacute;rance</i> est bien
+dans son r&ocirc;le de patience et de r&eacute;signation. Nous regrettons de ne pas
+conna&icirc;tre le nom de l'artiste qui a grav&eacute; cette composition: son talent
+n'&eacute;tait certainement pas indigne du grand ma&icirc;tre qui lui avait enseign&eacute;
+l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il
+prit &agrave; en surveiller l'ex&eacute;cution prouvent qu'il aimait la gravure, cet
+art dans lequel Durer s'est montr&eacute; si sup&eacute;rieur et si f&eacute;cond.</p>
+
+<p>Nous trouvons dans l'&#339;uvre sur bois de Durer<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a> une composition qui
+para&icirc;t avoir &eacute;t&eacute; ex&eacute;cut&eacute;e pour &ecirc;tre plac&eacute;e sur les livres de
+Bilibalde.&mdash;On y voit les armes de Pirckheimer, &agrave; droite le bouleau, &agrave;
+gauche un &eacute;cusson repr&eacute;sentant une Syr&egrave;ne couronn&eacute;e, tenant dans chacune
+de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux
+G&eacute;nies, au milieu desquels est un buste en mani&egrave;re de Terme, avec un
+trident au-dessus de la t&ecirc;te; dans le haut, l'inscription suivante:</p>
+
+<p class="c">Sibi et amicis<br />Liber Bilibaldi Pirckheimer.</p>
+
+<p>On remarque dans le m&ecirc;me &#339;uvre une autre composition d'Albert dont
+l'entourage seul est termin&eacute;, tandis que le milieu est rest&eacute; blanc. Cet
+espace &eacute;tait probablement destin&eacute; &agrave; une gravure embl&eacute;matique des
+armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des G&eacute;nies soutiennent l'&eacute;cusson
+sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un
+Satyre et une cigogne entourent le cadre rest&eacute; en blanc.</p>
+
+<p>On doit croire, d'apr&egrave;s l'intimit&eacute; qui r&eacute;gnait entre l'artiste et
+Bilibalde, que ce dernier poss&eacute;dait l'&#339;uvre des estampes du ma&icirc;tre et
+de ses &eacute;l&egrave;ves, et qu'il devait avoir &eacute;galement quelques-unes de ses
+peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien &agrave; ce
+sujet.</p>
+
+<p>Une ann&eacute;e &agrave; peine apr&egrave;s avoir compos&eacute; et fait graver son embl&egrave;me,
+Bilibalde succomba sous les &eacute;treintes de la cruelle maladie dont il
+souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 d&eacute;cembre 1530, et son corps
+fut d&eacute;pos&eacute; dans le cimeti&egrave;re Saint-Jean de Nuremberg, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son cher
+Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, grav&eacute;e sur une
+table d'airain scell&eacute;e sur la pierre s&eacute;pulcrale:</p>
+
+<p class="c">Bilibaldo Pirckheimero patritio<br />
+Ac senatori Nurimberg. Divorum<br />
+Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario,<br />
+Viro utique in pr&aelig;claris rebus<br />
+Obeundis prudentiss. Gr&aelig;ce<br />
+Juxta ac latin&egrave; Doctiss.<br />
+Cognati tanquam stirpis Pirckeimeri&aelig;<br />
+Ultimo, Dolenter hoc s. p.<br />
+Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die<br />
+XXII Mens. Decemb. an christian&aelig;<br />
+Salutis MDXXX.<br />
+Virtus interire nescit<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>.</p>
+
+<p>La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: &Eacute;rasme,
+dans une lettre au duc Georges de Saxe, &eacute;crite de Fribourg en mai
+1531<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>, fait un pompeux &eacute;loge du s&eacute;nateur de Nuremberg, et rappelle
+les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la premi&egrave;re
+fois, ainsi que nous l'avons rapport&eacute;, un grand nombre d'auteurs grecs
+et latins. Mais encore que son &eacute;pitaphe ait raison de dire que &laquo;la vertu
+ne p&eacute;rit pas avec la mort,&raquo; qui se rappellerait aujourd'hui le nom du
+dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'&eacute;tait charg&eacute;
+de le faire revivre?</p>
+
+
+<hr />
+<h3 class="top15"
+style="font-family:sans-serif, serif;">JEAN WINCKELMANN</h3>
+
+<p class="date">1717&mdash;1768</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance de Winckelmann.&mdash;Pauvret&eacute; de ses parents.&mdash;Ses &eacute;tudes &agrave;
+Steindall.&mdash;Le recteur Toppert.&mdash;Voyage &agrave; Berlin et retour &agrave;
+Steindall.&mdash;Il devient pr&eacute;cepteur.&mdash;Il veut se rendre en
+France.&mdash;Il est admis co-recteur &agrave; Seehausen.</p></div>
+
+<p class="date">1717&mdash;1748</p>
+
+
+<p>Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opini&acirc;tre
+mis au service d'une id&eacute;e pers&eacute;v&eacute;rante. Sorti des rangs les plus obscurs
+de la soci&eacute;t&eacute;, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur
+lui-m&ecirc;me, il sut trouver dans la force de son caract&egrave;re les ressources
+qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'&eacute;tude,
+il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles ann&eacute;es de sa
+jeunesse dans une condition inf&eacute;rieure et tout &agrave; fait indigne de son
+g&eacute;nie. Il fut r&eacute;compens&eacute; de tant d'efforts dans son &acirc;ge m&ucirc;r, et les
+douze derni&egrave;res ann&eacute;es de son existence s'&eacute;coul&egrave;rent au milieu des
+jouissances les plus pures que lui procur&egrave;rent l'amour du beau et
+l'admiration la mieux sentie des &#339;uvres de la statuaire antique. Cette
+derni&egrave;re partie de sa vie pass&eacute;e &agrave; Rome fut si bien remplie, qu'il a pu
+dire dans une lettre &agrave; un de ses amis: &laquo;Je crois &ecirc;tre du petit nombre
+des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et &agrave; qui il ne reste
+rien &agrave; d&eacute;sirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec
+v&eacute;rit&eacute;<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>!&raquo;</p>
+
+<p>Winckelmann naquit, le 9 d&eacute;cembre 1717<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a>, &agrave; Steindall, petite ville
+de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptis&eacute; le 12 du m&ecirc;me
+mois, et re&ccedil;ut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de bapt&ecirc;me
+retrouv&eacute; dans ses papiers apr&egrave;s sa mort, les pr&eacute;noms de <i>Jean-Joachim</i>.
+Mais, dans la suite, il supprima ce dernier pr&eacute;nom, soit, comme on l'a
+dit, qu'il le trouv&acirc;t peu harmonieux, soit qu'un seul lui par&ucirc;t
+suffisant<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait fils d'un cordonnier que sa pauvret&eacute; condamnait &agrave; un travail
+sans rel&acirc;che pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que
+son enfant f&ucirc;t en &acirc;ge de l'aider, le p&egrave;re l'envoya suivre les le&ccedil;ons de
+l'&eacute;cole primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices,
+dans l'esp&eacute;rance qu'il parviendrait peut-&ecirc;tre plus tard &agrave; obtenir la
+place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs.
+L'enfant fit des progr&egrave;s rapides sous la direction du recteur de
+Steindall, nomm&eacute; Toppert. Mais l'&acirc;ge et les infirmit&eacute;s ayant oblig&eacute; son
+p&egrave;re &agrave; cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charit&eacute; o&ugrave; il
+devait passer le reste de ses jours, le jeune &eacute;colier se trouva
+compl&eacute;tement isol&eacute;, sans aucune ressource, &agrave; un &acirc;ge qui ne lui
+permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant
+&agrave; cette rude &eacute;preuve, ne l'abandonna point: elle toucha le c&#339;ur du
+recteur Toppert, et lui inspira la pens&eacute;e de prendre soin de son &eacute;l&egrave;ve.
+Frapp&eacute; des dispositions de l'enfant, de sa facilit&eacute; pour apprendre et
+retenir, de sa sup&eacute;riorit&eacute; sur ses condisciples et de la douceur de son
+caract&egrave;re, le recteur se chargea de pourvoir &agrave; son &eacute;ducation. Il lui
+accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique
+bien jeune, &agrave; donner des le&ccedil;ons ou r&eacute;p&eacute;titions de lecture &agrave; ses petits
+camarades et &agrave; en percevoir la r&eacute;tribution. Avec ces ressources si
+minimes et si pr&eacute;caires, le sous-ma&icirc;tre de douze ans pouvait vivre tant
+bien que mal, en continuant ses &eacute;tudes, et il trouvait moyen de mettre
+de c&ocirc;t&eacute; quelques petites &eacute;conomies pour adoucir le sort de son
+malheureux p&egrave;re.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut
+besoin des services de son &eacute;l&egrave;ve: Toppert devint aveugle, et il
+n'h&eacute;sita pas &agrave; faire appel aux sentiments g&eacute;n&eacute;reux de Winckelmann, le
+priant de lui servir de guide et d'appui. L'&eacute;l&egrave;ve s'empressa d'aller
+au-devant du d&eacute;sir de son bienfaiteur, et il fut bient&ocirc;t admis dans la
+maison du recteur comme un ami et presque comme un fils.</p>
+
+<p>Toppert aimait les lettres et poss&eacute;dait une biblioth&egrave;que assez bien
+garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes &eacute;ditions
+des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs
+ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de
+Winckelmann, auquel il faisait faire de fr&eacute;quentes lectures, &agrave; haute
+voix, des po&euml;tes, des historiens, des orateurs et des philosophes de
+l'antiquit&eacute;. Ces lectures, accompagn&eacute;es des remarques du ma&icirc;tre,
+formaient le go&ucirc;t de l'&eacute;l&egrave;ve, et le pr&eacute;paraient &agrave; pousser plus avant
+l'&eacute;tude et l'analyse des langues grecque et latine.</p>
+
+<p>D&egrave;s cette &eacute;poque, Winckelmann r&eacute;v&eacute;lait son go&ucirc;t d'antiquaire: on raconte
+qu'&agrave; ses heures de loisir, ses r&eacute;cr&eacute;ations consistaient &agrave; explorer les
+collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques
+d'origine romaine. On dit m&ecirc;me qu'on peut voir encore aujourd'hui, &agrave; la
+biblioth&egrave;que de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouv&eacute;es dans une de
+ces fouilles.</p>
+
+<p>En 1733, &agrave; l'&acirc;ge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la
+permission d'aller &agrave; Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en
+Allemagne, les cours acad&eacute;miques. Adress&eacute;, avec une lettre de
+recommandation du bon Toppert, au recteur d'un &eacute;tablissement
+d'instruction appel&eacute; le gymnase de Kolln, il y fut admis comme
+sous-ma&icirc;tre ou surveillant, fonctions correspondantes &agrave; celles, si
+d&eacute;cri&eacute;es par les &eacute;coliers, de ma&icirc;tre d'&eacute;tude dans nos coll&eacute;ges. Il
+sortit bient&ocirc;t de ce gymnase pour entrer dans un autre nomm&eacute; Baaken, o&ugrave;
+le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de
+faire passer quelques secours &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il y avait alors &agrave; Berlin, et peut-&ecirc;tre cet usage s'y est-il conserv&eacute;,
+des associations d'&eacute;tudiants nomm&eacute;es <i>ch&#339;urs</i>, qui, apr&egrave;s les heures des
+classes, se r&eacute;pandaient par bandes dans la ville, en chantant aux
+portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des
+morceaux d'op&eacute;ras ou de musique d'&eacute;glise. Apr&egrave;s l'ex&eacute;cution, ils
+faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des
+rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur pr&eacute;sident des
+antiquit&eacute;s &agrave; Rome, prit part &agrave; ces concerts en plein vent, et trouva,
+dans leurs recettes provenant de la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; du public, un soulagement
+&agrave; sa g&ecirc;ne, bien voisine de la mis&egrave;re.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un s&eacute;jour d'une ann&eacute;e &agrave; Berlin, Winckelmann fut rappel&eacute; &agrave;
+Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des
+choristes, emploi qui consistait &agrave; diriger une bande de jeunes chanteurs
+donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre ann&eacute;es se pass&egrave;rent
+ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance v&icirc;nt am&eacute;liorer la
+position du jeune homme.</p>
+
+<p>Mais si la fortune &eacute;chappait constamment &agrave; ses efforts, il trouvait une
+ample compensation dans les tr&eacute;sors de science et d'&eacute;rudition qu'il
+commen&ccedil;ait &agrave; entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse m&eacute;moire. Il
+avait &eacute;puis&eacute;, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant
+aux biblioth&egrave;ques de la petite ville de Steindall. Press&eacute; par le d&eacute;sir
+d'augmenter ses connaissances, d&eacute;sir qui ne l'abandonna jamais, il
+r&eacute;solut de se rendre &agrave; l'universit&eacute; de Halle, l'une des premi&egrave;res de
+l'Allemagne, afin d'y compl&eacute;ter ses &eacute;tudes, et aussi dans l'espoir d'y
+trouver une occupation moins pr&eacute;caire et plus lucrative que celle qu'il
+remplissait &agrave; Steindall. Mais, apr&egrave;s deux ann&eacute;es d'un travail assidu, il
+se trouva d&eacute;&ccedil;u de cet espoir. Ses amis s'efforc&egrave;rent vainement de lui
+procurer un emploi; et sa position &eacute;tait devenue tellement malheureuse,
+pendant son s&eacute;jour &agrave; Halle, qu'il fut r&eacute;duit souvent &agrave; ne vivre que de
+pain et d'eau, et encore le pain lui &eacute;tait-il fourni par ses camarades.
+Cependant, cette cruelle situation ne l'emp&ecirc;cha pas d'aller visiter,
+pour la premi&egrave;re fois, la ville de Dresde et son mus&eacute;e, et de conserver,
+de la vue des chefs-d'&#339;uvre qu'il y admira, une impression ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'esp&eacute;rance d'&ecirc;tre admis comme
+professeur dans un &eacute;tablissement public, s'estima heureux d'&ecirc;tre
+accueilli comme pr&eacute;cepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y
+passa quelque temps; mais cet emploi allait mal &agrave; l'esprit
+d'ind&eacute;pendance et &agrave; l'imagination exalt&eacute;e, quoique couverte sous une
+apparence de froideur, de notre jeune &eacute;rudit. En &eacute;tudiant les auteurs
+grecs et latins, il se transportait avec eux par la pens&eacute;e dans les pays
+qu'ils d&eacute;crivent, et son plus vif d&eacute;sir &eacute;tait de suivre leurs relations
+sur les lieux m&ecirc;mes o&ugrave; se sont pass&eacute;s les faits qu'ils racontent. C'est
+ainsi que la lecture approfondie des commentaires de C&eacute;sar lui inspira
+une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune
+lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de
+fran&ccedil;ais, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les fronti&egrave;res de
+ce pays. Mais la guerre, qui venait d'&eacute;clater, l'emp&ecirc;cha de mettre son
+projet &agrave; ex&eacute;cution; il revint donc sur ses pas, &agrave; son grand regret, et
+se trouva trop heureux d'&ecirc;tre admis de nouveau comme pr&eacute;cepteur, d'abord
+chez un capitaine de cavalerie en garnison &agrave; Osterbourg, ensuite chez le
+grand bailli, &agrave; Heimersleben. C'est dans cette derni&egrave;re maison qu'il fit
+la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nomm&eacute;
+Buysen, ayant appr&eacute;ci&eacute; l'instruction aussi vari&eacute;e que solide du jeune
+pr&eacute;cepteur, le prit en amiti&eacute;, et en quittant son co-rectorat de
+Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Winckelmann faisait son entr&eacute;e dans la carri&egrave;re publique de
+l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son
+m&eacute;rite. Son devoir consistait &agrave; donner aux enfants les premi&egrave;res le&ccedil;ons
+des langues grecque et latine, et &agrave; leur enseigner les principes de la
+religion luth&eacute;rienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois &agrave;
+l'enseignement &eacute;l&eacute;mentaire, et il est rare qu'un professeur qui poss&egrave;de
+une vaste &eacute;rudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son
+esprit &agrave; montrer les premiers &eacute;l&eacute;ments de la grammaire, et &agrave; corriger
+les r&egrave;gles du <i>liber Petri</i> ou du <i>que retranch&eacute;</i><a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>.</p>
+
+<p>Dans les commencements, Winckelmann ne r&eacute;ussit donc que m&eacute;diocrement &agrave;
+satisfaire ses &eacute;l&egrave;ves et surtout leurs parents. Mais sinc&egrave;rement r&eacute;solu
+&agrave; remplir ses fonctions en conscience, il fit bient&ocirc;t deux parts de son
+temps. Dans la journ&eacute;e, c'est-&agrave;-dire depuis six heures du matin jusqu'&agrave;
+neuf du soir, tout entier &agrave; ses devoirs de co-recteur et arm&eacute; d'une
+patience inalt&eacute;rable, il expliquait &agrave; ses jeunes &eacute;l&egrave;ves les &eacute;l&eacute;ments du
+latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs
+progr&egrave;s, en encourageant leur &eacute;mulation pour le travail. La fin de la
+classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre r&eacute;cr&eacute;ation, consacrait
+la plus grande partie de la nuit &agrave; l'avancement de sa propre
+instruction.&mdash;&laquo;Il reprenait ses lectures favorites, m&eacute;ditait, &eacute;crivait,
+faisait des extraits; &agrave; minuit il s'endormait; r&eacute;veill&eacute; &agrave; quatre heures,
+il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu'&agrave; six heures,
+instant auquel il retournait pr&egrave;s de ses disciples. D&eacute;cid&eacute; quelquefois &agrave;
+abr&eacute;ger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre attach&eacute; au pied une sonnette dont le moindre mouvement
+l'&eacute;veillait<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a>.&raquo; Comme son d&eacute;sir de voyager ne l'avait pas abandonn&eacute;,
+il apprit &agrave; fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne,
+fran&ccedil;aise et anglaise, qu'il avait commenc&eacute; &agrave; &eacute;tudier pr&eacute;c&eacute;demment.</p>
+
+<p>Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq ann&eacute;es et
+demie<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a> qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels tr&eacute;sors
+d'&eacute;rudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces &eacute;tudes
+opini&acirc;tres et sans rel&acirc;che, et o&ugrave; trouver alors en Europe un autre
+savant aussi enti&egrave;rement absorb&eacute; par le travail?&mdash;N&eacute;anmoins, sur la fin
+de son s&eacute;jour &agrave; Seehausen, le d&eacute;couragement commen&ccedil;ait &agrave; s'emparer de
+cette &acirc;me si forte et si d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e. Se trouvant toujours aux prises
+avec la g&ecirc;ne, malgr&eacute; ses efforts pour am&eacute;liorer sa position,
+n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune ind&eacute;pendance,
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de r&eacute;p&eacute;ter tous les jours les m&ecirc;mes le&ccedil;ons &agrave; des enfants
+presqu'en bas &acirc;ge, il r&eacute;solut de chercher &agrave; sortir d'une situation &agrave; la
+fois pr&eacute;caire et d&eacute;courageante.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.&mdash;Winckelmann demande
+&agrave; &ecirc;tre attach&eacute; &agrave; son service.&mdash;Il est admis &agrave; travailler dans sa
+biblioth&egrave;que &agrave; N&ouml;thenitz.&mdash;Son collaborateur Franken.&mdash;Travaux &agrave;
+N&ouml;thenitz.&mdash;Voyages &agrave; Dresde.&mdash;Le nonce Archinto.&mdash;Conversion de
+Winckelmann au catholicisme.</p></div>
+
+<p class="date">1748&mdash;1754</p>
+
+
+<p>La Saxe poss&eacute;dait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur
+ami des lettres, qui, apr&egrave;s avoir rempli avec distinction plusieurs
+fonctions publiques tr&egrave;s-importantes, s'&eacute;tait retir&eacute; dans une de ses
+terres, pour consacrer sa vie &agrave; &eacute;crire l'histoire de l'empire
+d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, &agrave;
+l'&eacute;lection duquel il avait contribu&eacute;, le comte, apr&egrave;s la mort de ce
+prince, &eacute;tait rentr&eacute; au service d'Auguste III, &eacute;lecteur de Saxe, roi de
+Pologne, qui l'avait &eacute;galement admis dans ses conseils. Mais la
+politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur
+passionn&eacute; de l'&eacute;tude, il vivait souvent retir&eacute; dans son ch&acirc;teau de
+N&ouml;thenitz, situ&eacute; &agrave; peu de distance et au midi de Dresde. C'est l&agrave;, de
+1725 &agrave; 1743, qu'il composa l'<i>Histoire des Empereurs et de l'Empire
+d'Allemagne, tir&eacute;e des meilleurs historiens et des archives, et
+accompagn&eacute;e d'appendices destin&eacute;s &agrave; &eacute;claircir le droit public de
+l'Allemagne et la g&eacute;n&eacute;alogie des maisons souveraines</i>. Cet ouvrage,
+publi&eacute; en quatre parties in-4&ordm;, est malheureusement incomplet, car il
+ne s'&eacute;tend que jusqu'au r&egrave;gne de Conrad I<sup>er</sup> (918) inclusivement. Nous
+ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas
+lue; mais on s'accorde &agrave; faire l'&eacute;loge du choix des documents qu'elle
+renferme, de l'ordre et de la critique &eacute;clair&eacute;e avec lesquels les faits
+sont pr&eacute;sent&eacute;s et appr&eacute;ci&eacute;s, et les &eacute;crivains allemands ont vivement
+regrett&eacute; qu'elle soit rest&eacute;e inachev&eacute;e. Pour &eacute;crire et coordonner ce
+grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il
+aimait les livres, et surtout les &eacute;ditions rares et pr&eacute;cieuses, il avait
+consacr&eacute; des sommes tr&egrave;s-consid&eacute;rables &agrave; l'acquisition d'un grand nombre
+de trait&eacute;s, &eacute;crits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore
+dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi r&eacute;uni une collection
+d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient &agrave; l'Allemagne,
+&agrave; ses annales, &agrave; ses familles souveraines et f&eacute;odales. Pour mettre et
+maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de
+Bunau avait &eacute;tabli un biblioth&eacute;caire &agrave; N&ouml;thenitz, et il y occupait
+plusieurs jeunes gens &agrave; des recherches relatives &agrave; son Histoire de
+l'Empire. Ind&eacute;pendamment de son amour pour les lettres, le comte &eacute;tait
+dou&eacute; d'une bienveillance naturelle, dont la renomm&eacute;e &eacute;tait r&eacute;pandue dans
+toute la Saxe. On l'a surnomm&eacute; le Peiresc allemand<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>, et sa conduite
+&agrave; l'&eacute;gard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre
+conseiller au parlement d'Aix &eacute;tait m&eacute;rit&eacute;e.</p>
+
+<p>Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, pouss&eacute; &agrave; bout de
+patience par ses fastidieuses fonctions, se d&eacute;terminait &agrave; envoyer au
+comte une sorte de supplique, &eacute;crite p&eacute;niblement en un fran&ccedil;ais
+barbare<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>, et dans laquelle il le priait &laquo;de le placer dans un coin
+de sa biblioth&egrave;que, pour copier de rares anecdotes qui seront publi&eacute;es
+dans l'Histoire de l'Empire.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du
+co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles &eacute;tudes
+il avait suivies, afin de s'assurer s'il &eacute;tait capable de faire
+convenablement les recherches historiques dont il avait besoin.
+Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de r&eacute;pondre au comte le 10
+juillet 1748, en lui donnant les explications les plus pr&eacute;cises sur sa
+vie et sur ses &eacute;tudes. Mais cette fois, il &eacute;crivit en latin &eacute;l&eacute;gant,
+sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir rappel&eacute; ses &eacute;tudes &agrave; Berlin, &agrave; Halle et m&ecirc;me &agrave; I&eacute;na, o&ugrave; il
+avait voulu apprendre la m&eacute;decine et la g&eacute;om&eacute;trie, il indique plus
+particuli&egrave;rement les cours d'histoire et de droit public qu'il a
+suivis depuis son s&eacute;jour &agrave; Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis
+de Hanses, autrefois secr&eacute;taire de l'ambassadeur du roi de Danemark &agrave;
+Paris, d'o&ugrave; il avait rapport&eacute; une collection tr&egrave;s-consid&eacute;rable des
+meilleurs historiens fran&ccedil;ais, il s'est lanc&eacute; dans le champ des annales
+de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli,
+en le parcourant, un &eacute;norme volume de m&eacute;langes. Sans n&eacute;gliger les
+auteurs grecs, et sp&eacute;cialement Sophocle, qu'il a toujours entre les
+mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux not&eacute;s,
+tels que l'<i>Abr&eacute;g&eacute; de l'Histoire de France</i> du p&egrave;re Daniel; l'<i>Abr&eacute;g&eacute; de
+l'Histoire d'Angleterre</i> de Rapin Thoyras; les <i>Annales</i> de de Thou et
+<i>celles</i> de Grotius; le <i>Code diplomatique</i> de Leibnitz; le <i>Trait&eacute; de
+la paix et de la guerre</i> de Grotius, avec les <i>Commentaires</i> de
+Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particuli&egrave;rement sur les
+recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles
+princi&egrave;res, et de ses principaux &eacute;v&eacute;nements, jusqu'&agrave; la paix d'Utrecht.
+Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trenti&egrave;me ann&eacute;e, et il
+entre, sur sa personne et m&ecirc;me sur sa mani&egrave;re de se v&ecirc;tir, dans des
+d&eacute;tails qui montrent combien il craignait de ne pas &ecirc;tre admis chez le
+comte de Bunau<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>.</p>
+
+<p>Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les
+explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait &agrave;
+travailler, dans sa biblioth&egrave;que, aux recherches qu'il lui indiquerait,
+aussi bien qu'&agrave; une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de
+la joie, apr&egrave;s avoir justifi&eacute; de son instruction, voulut &eacute;galement
+convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par
+une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant
+g&eacute;n&eacute;ral de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de
+l'inspecteur de Seehausen, et le troisi&egrave;me du conseil de cette ville.
+&laquo;Rien ne m'oblige, ajoutait-il, &agrave; partir d'ici, o&ugrave; je jouis d'un honn&ecirc;te
+n&eacute;cessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le d&eacute;sir
+inexprimable de m'attacher &agrave; un ministre aussi respectable et aussi
+&eacute;clair&eacute; que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et
+les beaux-arts l'emportent sur la consid&eacute;ration de tous les agr&eacute;ments
+que j'ai<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a>.&raquo; C'est la premi&egrave;re fois qu'on entend Winckelmann parler
+de <i>son ardent amour pour les beaux-arts</i>. D'o&ugrave; lui venait ce go&ucirc;t,
+quelle circonstance en avait d&eacute;velopp&eacute; le germe dans son esprit? On
+l'ignore; mais on doit &ecirc;tre pr&egrave;s de la v&eacute;rit&eacute; en supposant que la
+lecture assidue des grands po&euml;tes de l'antiquit&eacute;, tels qu'Hom&egrave;re et
+Virgile, avait fait na&icirc;tre en lui des aspirations vers le beau, et
+entretenu le d&eacute;sir de contempler les monuments de l'art antique, dont
+il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'ao&ucirc;t
+1748, et vint s'installer &agrave; N&ouml;thenitz dans les premiers jours de
+septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait &agrave; faire
+des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut
+bient&ocirc;t en faveur aupr&egrave;s du comte de Bunau, fort en &eacute;tat d'appr&eacute;cier la
+profonde &eacute;rudition de ce collaborateur.</p>
+
+<p>Winckelmann avait trouv&eacute; &agrave; N&ouml;thenitz un savant modeste, Jean-Michel
+Franken, biblioth&eacute;caire du comte, charg&eacute; sp&eacute;cialement de dresser le
+catalogue de cette immense collection; il venait de publier le
+<i>specimen</i> de ce travail<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>. Quoique, dans la suite, Winckelmann et
+Franken aient &eacute;chang&eacute; de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve
+toute l'effusion d'une amiti&eacute; aussi tendre que sinc&egrave;re, ils v&eacute;curent &agrave;
+N&ouml;thenitz avec assez de froideur. Franken convient<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a> qu'ils ne se
+connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre.
+Accoutum&eacute; &agrave; vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann
+avait contract&eacute; des habitudes singuli&egrave;res: pendant longtemps, il ne
+voulut se nourrir que de l&eacute;gumes et de fruits, et il fuyait la table de
+Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide
+circonspection r&eacute;gn&acirc;t entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de
+litt&eacute;rature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et
+l'intimit&eacute;, au moins dans un &eacute;change convenable d'&eacute;gards et de
+politesses.</p>
+
+<p>Pendant six ann&eacute;es, du mois de septembre 1748 jusqu'&agrave; la fin du m&ecirc;me
+mois 1754, Winckelmann fut occup&eacute; &agrave; N&ouml;thenitz, soit &agrave; faire des
+recherches pour le comte, soit &agrave; r&eacute;diger le catalogue des ouvrages se
+rapportant &agrave; l'histoire de l'Allemagne<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>. Dans les intervalles de
+repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le
+dessus, et il &eacute;tudiait la collection de gravures anciennes que poss&eacute;dait
+le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'&eacute;chappant de N&ouml;thenitz, il se
+rendait &agrave; Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'&eacute;lecteur
+de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues
+antiques et les nombreuses reproductions en pl&acirc;tre des chefs-d'&#339;uvre de
+Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son d&eacute;sir de se
+rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beaut&eacute; des
+originaux.</p>
+
+<p>Le nonce du saint-si&eacute;ge pr&egrave;s de la cour de Pologne et de Saxe &eacute;tait
+alors le pr&eacute;lat Archinto, d'une noble famille milanaise, pr&ecirc;tre d'un
+grand m&eacute;rite, qui devint plus tard cardinal; il &eacute;tait li&eacute; avec le comte,
+quoique ce ministre f&ucirc;t luth&eacute;rien, et il allait quelquefois visiter sa
+biblioth&egrave;que &agrave; N&ouml;thenitz. Dans une de ses excursions, il y avait
+rencontr&eacute; Winckelmann, et facilement devin&eacute; que sa v&eacute;ritable vocation
+&eacute;tait de vivre &agrave; Rome. Allant au-devant des d&eacute;sirs les plus ardents de
+notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se
+rendre et de se fixer dans cette ville. Mais pr&eacute;alablement, il fallait
+que Winckelmann se d&eacute;cid&acirc;t &agrave; abjurer le luth&eacute;ranisme, pour entrer dans
+le sein de la religion catholique. Notre savant h&eacute;sita pendant quelque
+temps, et finit par s'y d&eacute;terminer. Loin de nous la pens&eacute;e de mettre en
+doute la sinc&eacute;rit&eacute; de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter
+au fond de sa conscience les v&eacute;ritables motifs de son changement de
+religion. Mais, sans faire injure &agrave; sa m&eacute;moire, il est permis de croire
+que le d&eacute;sir de voir Rome et ses monuments ne fut pas &eacute;tranger &agrave; cette
+grave d&eacute;termination. La lettre qu'il &eacute;crivit, le 17 septembre 1754, au
+comte de Bunau, pour lui apprendre sa r&eacute;solution, loin de respirer la
+foi vive d'un n&eacute;ophyte, renferme des explications assez singuli&egrave;res sur
+son changement. D'abord, le soin de sa sant&eacute; demande qu'il quitte pour
+quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche &agrave; se dissiper
+davantage. Ensuite, l'amiti&eacute; qu'il a contract&eacute;e avec une personne qu'il
+ne nomme pas, &laquo;non l'amiti&eacute; que doivent pratiquer les chr&eacute;tiens, mais
+celle dont l'antiquit&eacute; nous a fourni quelques exemples aussi rares
+qu'ils seront immortels,&raquo; l'a d&eacute;termin&eacute; &agrave; son changement. &laquo;D'ailleurs,
+la bri&egrave;vet&eacute; de la vie, et les bornes &eacute;troites de nos connaissances, sont
+deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a pass&eacute; sa
+jeunesse dans la pauvret&eacute;.... et ce serait une pu&eacute;rilit&eacute; punissable que
+d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a &eacute;t&eacute; donn&eacute; pour
+un objet plus &eacute;lev&eacute; &agrave; des choses qui ne peuvent servir qu'&agrave; exercer
+notre m&eacute;moire.&raquo; Il fait donc appel au c&#339;ur plein de bont&eacute; de son
+protecteur, et prie &laquo;le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations
+et de toutes les sectes, de faire mis&eacute;ricorde &agrave; son ma&icirc;tre.&raquo; Il termine
+en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. &laquo;Quel
+est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit
+Hom&egrave;re, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par
+jour.&raquo;</p>
+
+<p>Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de
+religion; et l'on voit qu'il est tellement p&eacute;n&eacute;tr&eacute; des maximes de
+l'antiquit&eacute;, qu'il ne peut s'emp&ecirc;cher, m&ecirc;me dans une question de
+controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Hom&egrave;re pr&ecirc;te aux
+dieux de l'Olympe.</p>
+
+<p>Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si pr&eacute;cieux
+collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui
+conserva, comme par le pass&eacute;, sa confiance et son amiti&eacute;. Winckelmann,
+de son c&ocirc;t&eacute;, garda le plus affectueux souvenir des bont&eacute;s de son premier
+protecteur.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Winckelmann &agrave; Dresde.&mdash;Le peintre &#338;ser, l'antiquaire Lippert.&mdash;M.
+de Hagedorn.&mdash;Chr&eacute;tien Gotlob Heyne.&mdash;Le comte de Br&uuml;hl, Auguste
+III, M. de Heinecken.&mdash;Le mus&eacute;e de Dresde.&mdash;Acquisitions faites en
+Italie et ailleurs.&mdash;&Eacute;tat des tableaux pendant un si&egrave;cle, leurs
+restaurations.</p></div>
+
+<p class="date">1754&mdash;1755</p>
+
+
+<p>Winckelmann quitta N&ouml;thenitz au commencement de novembre 1754, pour
+venir s'&eacute;tablir &agrave; Dresde. Il para&icirc;t que le nonce Archinto, d'accord avec
+le p&egrave;re Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assur&eacute; une
+pension modique, et l'avait engag&eacute; &agrave; passer quelque temps dans cette
+ville avant de se rendre en Italie.</p>
+
+<p>&Agrave; Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre &#338;ser, &eacute;tabli dans cette
+ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi
+pendant sept ans les cours de peinture &agrave; l'Acad&eacute;mie de Vienne, o&ugrave; il
+remporta le prix &eacute;tant encore jeune. Plus tard, il avait &eacute;tudi&eacute; pendant
+deux ann&eacute;es chez Rapha&euml;l Donner, c&eacute;l&egrave;bre sculpteur viennois, pour allier
+au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'&eacute;tude du
+costume et de l'antique<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>. &#338;ser jouissait &agrave; Dresde d'une grande
+r&eacute;putation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint
+plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors &agrave; la nouvelle
+&eacute;glise catholique, et qui &eacute;taient estim&eacute;s des connaisseurs<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>.</p>
+
+<p>Sous la direction d'&#338;ser, Winckelmann commen&ccedil;a r&eacute;ellement ses &eacute;tudes sur
+l'art, &eacute;tudes qu'il ne devait plus interrompre jusqu'&agrave; la fin de sa vie.
+Mais comme son go&ucirc;t et ses travaux ant&eacute;rieurs le ramenaient constamment
+vers les &#339;uvres de l'antiquit&eacute;, il se lia &eacute;galement avec un homme qui,
+dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'&eacute;tait
+Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres grav&eacute;es
+antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, apr&egrave;s
+avoir &eacute;t&eacute; oblig&eacute;, pour vivre, d'exercer le m&eacute;tier de vitrier, s'&eacute;tait
+&eacute;lev&eacute;, &agrave; force de travail et d'intelligence, jusqu'&agrave; la connaissance
+approfondie du grec et du latin; il apprit &eacute;galement le dessin et la
+peinture, et parvint &agrave; se faire nommer professeur de dessin des pages de
+l'&eacute;lecteur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une v&eacute;ritable passion pour
+les pierres grav&eacute;es, dont il poss&eacute;dait une assez belle collection. Mais
+ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gr&eacute; de ses
+d&eacute;sirs, il se mit &agrave; reproduire, &agrave; l'aide d'une p&acirc;te blanche et
+brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres
+qu'il p&ucirc;t se procurer, &agrave; Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis
+et de ses protecteurs. Avant l'arriv&eacute;e de Winckelmann &agrave; Dresde, il
+venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux
+amateurs sous le titre de:&mdash;&laquo;<i>Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum
+ex pr&aelig;cipuis Europ&aelig; museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et
+massa qu&#339;dam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde,
+1753, in-4&ordm;.</i>&raquo;&mdash;Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia
+les catalogues en 1755, 1767 et 1776.&mdash;La premi&egrave;re publication de
+Lippert ouvrait &agrave; Winckelmann un nouveau champ d'&eacute;tudes: il s'empressa
+de le parcourir avec la sagacit&eacute; qu'il apportait &agrave; tous ses travaux.
+Profitant des explications de Lippert lui-m&ecirc;me, il ne tarda pas &agrave;
+acqu&eacute;rir, dans la glyptique, des connaissances pr&eacute;cieuses, qu'il &eacute;tendit
+plus tard &agrave; Florence, en r&eacute;digeant le catalogue des pierres grav&eacute;es du
+baron de Stosch, et qui lui furent tr&egrave;s-utiles pour expliquer, dans son
+<i>Histoire de l'art</i>, plus d'un monument de la sculpture antique.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'&#338;ser et de Lippert, un autre personnage para&icirc;t avoir exerc&eacute;
+alors une assez grande influence sur les id&eacute;es de Winckelmann: nous
+voulons parler de Chr&eacute;tien Louis de Hagedorn, fr&egrave;re du po&euml;te allemand de
+ce nom. Port&eacute; par son go&ucirc;t vers les beaux-arts, il leur donna toujours
+la pr&eacute;f&eacute;rence sur les fonctions publiques qui lui furent conf&eacute;r&eacute;es par
+l'&eacute;lecteur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secr&eacute;taire de l&eacute;gation dans
+diff&eacute;rentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu r&eacute;sident de la Saxe
+pr&egrave;s de l'&eacute;lecteur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie
+de son temps &agrave; Dresde, o&ugrave; il s'occupait de ses recherches favorites sur
+les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publi&eacute; en fran&ccedil;ais
+dans cette ville: &laquo;<i>Sa lettre &agrave; un amateur de la peinture, avec les
+&eacute;claircissements historiques sur un cabinet</i> (le sien) <i>et les auteurs
+des tableaux qui le composent, ouvrage entrem&ecirc;l&eacute; de digressions sur la
+vie de plusieurs peintres modernes.</i>&raquo;&mdash;Cet ouvrage est surtout curieux,
+aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes
+contemporains de l'auteur. Il n'&eacute;tait que le pr&eacute;lude de son ouvrage
+principal, intitul&eacute;: &laquo;<i>R&eacute;flexions sur la peinture</i>, qu'il publia en
+1762<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a>, et qui lui valut l'ann&eacute;e suivante la place de directeur des
+Acad&eacute;mies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.&raquo;&mdash;Les <i>R&eacute;flexions sur la
+peinture</i> sont coordonn&eacute;es avec m&eacute;thode, et elles renferment
+d'excellents conseils, appuy&eacute;s sur l'exemple des ma&icirc;tres. On y voit que
+l'auteur connaissait &agrave; fond l'histoire de la peinture dans ses
+diff&eacute;rentes &eacute;coles: il donne aux peintres d'histoire des pr&eacute;ceptes qui
+m&eacute;ritent d'&ecirc;tre m&eacute;dit&eacute;s. &laquo;Mais son go&ucirc;t particulier pour le paysage
+perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est trait&eacute; avec
+pr&eacute;dilection. &Agrave; l'article des <i>tableaux de conversation</i>, il ouvre une
+nouvelle carri&egrave;re aux sp&eacute;culations de l'observateur et aux conceptions
+du peintre; il t&acirc;che d'&eacute;lever ce genre &agrave; un plus haut degr&eacute; de
+perfection<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>.&raquo;</p>
+
+<p><i>Les R&eacute;flexions sur la peinture</i> de M. de Hagedorn exerc&egrave;rent longtemps,
+en Allemagne, une grande influence sur l'esth&eacute;tique de l'art. Bien
+qu'elles n'eussent pas encore &eacute;t&eacute; publi&eacute;es lorsque Winckelmann vint &agrave;
+Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs
+chapitres de ce livre, notamment celui des <i>Limites de l'Imitation</i> et
+celui de l'<i>All&eacute;gorie</i><a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>, et de les rapprocher de quelques th&eacute;ories
+de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence
+que M. de Hagedorn a exerc&eacute;e sur ses appr&eacute;ciations et sur ses id&eacute;es.
+L'auteur des <i>R&eacute;flexions sur la peinture</i> ne se bornait pas &agrave; &eacute;crire sur
+les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publi&eacute;, sous
+le modeste titre d'<i>Essai</i> (Versuch), une suite de t&ecirc;tes et de paysages
+grav&eacute;s par lui &agrave; l'eau-forte, mais sans r&eacute;v&eacute;ler quel avait &eacute;t&eacute; son
+ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Tout en visitant le mus&eacute;e de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur
+la lecture et l'&eacute;tude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline,
+chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il
+&eacute;tait en train de composer. C'est dans la biblioth&egrave;que du comte de
+Br&uuml;hl<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>, ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses
+recherches. Il ne tarda pas &agrave; s'y lier avec un jeune homme dou&eacute;
+&eacute;galement des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait
+pas mieux trait&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la fortune, Chr&eacute;tien Gotlob Heyne. Il &eacute;tait
+n&eacute; en 1729, &agrave; Chemnitz, en Saxe, o&ugrave; son p&egrave;re &eacute;tait tisserand. Un de ses
+parrains, qui &eacute;tait eccl&eacute;siastique, s'&eacute;tant charg&eacute; de son &eacute;ducation, il
+avait fait des progr&egrave;s remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme
+celle de Winckelmann, &agrave; lutter contre la mis&egrave;re. Il &eacute;tait alors en
+qualit&eacute; de copiste, avec cent &eacute;cus de traitement, attach&eacute; &agrave; la
+biblioth&egrave;que du comte de Br&uuml;hl, de m&ecirc;me que Winckelmann avait &eacute;t&eacute;
+attach&eacute; &agrave; celle du comte de Bunau. La conformit&eacute; de positions et de
+travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bient&ocirc;t
+&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme l'oracle du go&ucirc;t, et comme le r&eacute;v&eacute;lateur le plus
+instruit et le plus s&ucirc;r des beaut&eacute;s de l'art chez les anciens; tandis
+que l'autre, suivant une route analogue, allait s'&eacute;lever au premier rang
+parmi les doctes professeurs des universit&eacute;s allemandes, et placer sous
+l'autorit&eacute; de son nom les meilleures &eacute;ditions des auteurs classiques.</p>
+
+<p>Le comte de Br&uuml;hl, au service duquel le jeune Heyne &eacute;tait attach&eacute;,
+exer&ccedil;ait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III,
+roi de Pologne et &eacute;lecteur de Saxe. Nous n'avons point &agrave; tracer le
+portrait de ce favori, non plus que celui de son ma&icirc;tre. L'histoire a
+peut-&ecirc;tre le droit de les juger s&eacute;v&egrave;rement, au point de vue de la
+politique et de l'administration: elle doit bl&acirc;mer leur impr&eacute;voyance,
+leur l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, leur orgueil, leurs fautes, qui expos&egrave;rent la Saxe aux
+plus grands d&eacute;sastres et la mirent &agrave; deux doigts de sa perte. Mais ayant
+vou&eacute; nos recherches &agrave; l'histoire de l'art exclusivement, il serait
+injuste de notre part de ne pas reconna&icirc;tre l'amour du roi et de son
+favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus &agrave; la
+Saxe, en y introduisant les chefs-d'&#339;uvre de l'art moderne. Nous nous
+associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son
+ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde<a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a>: &laquo;Si
+c'est &agrave; l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes,
+et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du mus&eacute;e a
+l'avantage de n'avoir &agrave; parler que des qualit&eacute;s les plus brillantes
+d'Auguste III. Il en est de m&ecirc;me du c&eacute;l&egrave;bre comte de Br&uuml;hl, son
+conseiller d&eacute;vou&eacute;, l'ex&eacute;cuteur de sa volont&eacute; royale: il appara&icirc;t dans
+cette sph&egrave;re d'activit&eacute; comme un homme qui, d&egrave;s qu'il s'agit de
+poursuivre une noble tendance, s'applique avec un z&egrave;le non moins
+remarquable, et souvent de son propre mouvement, &agrave; accomplir d'une
+mani&egrave;re grandiose les v&#339;ux de son royal ma&icirc;tre.&raquo;</p>
+
+<p>Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les
+beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit &agrave; cette noble
+entreprise un v&eacute;ritable amateur, aussi distingu&eacute; par son savoir que par
+son go&ucirc;t d&eacute;licat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe
+et de Pologne, secr&eacute;taire de confiance du comte de Br&uuml;hl, et son ami le
+plus fid&egrave;le. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les
+pr&eacute;f&eacute;rences du roi et de son ministre, et les d&eacute;termina, plus d'une
+fois, &agrave; faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets pr&eacute;cieux.
+Il &eacute;tait merveilleusement propre &agrave; remplir ce r&ocirc;le d'appr&eacute;ciateur,
+s'&eacute;tant occup&eacute; toute sa vie, nonobstant ses emplois &agrave; la cour, de l'art,
+des artistes et de leurs &#339;uvres. En 1755, il commen&ccedil;ait &agrave; publier son
+&laquo;<i>Recueil d'estampes, d'apr&egrave;s les plus c&eacute;l&egrave;bres tableaux de la galerie
+royale de Dresde</i><a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>.&raquo; Il composa par la suite plusieurs autres
+ouvrages sur les arts, dont le plus estim&eacute; est celui qui a pour titre:
+<i>Id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale d'une collection compl&egrave;te d'estampes, avec une
+Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres
+d'images</i><a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a>. M. de Heinecken avait r&eacute;uni un tr&egrave;s-beau cabinet de
+tableaux, gravures et m&eacute;dailles. Le Catalogue du mus&eacute;e de Dresde cite
+une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et
+d'autres peintres de l'ancienne &eacute;cole allemande, qu'il fit, le 21 juin
+1769, de l'&eacute;lecteur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de
+sept mille neuf cents &eacute;cus, pay&eacute;s d'avance<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a>. Mais les d&eacute;penses
+&eacute;normes qu'il avait &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de faire pour la gravure des planches de
+la galerie de Dresde l'oblig&egrave;rent, sur la fin de sa vie<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>, &agrave; c&eacute;der
+ces planches et son riche cabinet &agrave; l'&eacute;lecteur, moyennant une pension
+viag&egrave;re, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent,
+en partie, r&eacute;unis au mus&eacute;e de Dresde.</p>
+
+<p>C'est sous le r&egrave;gne d'Auguste III (1733 &agrave; 1763) que se sont faites les
+plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On
+peut dire, avec une enti&egrave;re v&eacute;rit&eacute;, que cette collection doit au roi et
+&agrave; son ministre la haute r&eacute;putation dont elle jouit en Europe, et l'&eacute;clat
+qui la rend l'&eacute;gale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans
+entrer dans les d&eacute;tails, et pour ne citer que des chefs-d'&#339;uvre, il
+suffira de dire que ce fut pendant cette p&eacute;riode, malgr&eacute; les embarras
+d'argent et les revers d'une guerre d&eacute;sastreuse, que furent achet&eacute;s, &agrave;
+Mod&egrave;ne, la <i>Madeleine</i> et la <i>Nuit</i>, du Corr&egrave;ge; le <i>Christ &agrave; la
+Monnaie</i>, du Titien; &agrave; Venise, la c&eacute;l&egrave;bre <i>Vierge</i>, de Hans Holbein; &agrave;
+Plaisance, la <i>Madone de Saint-Sixte</i>, de Rapha&euml;l<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a>.</p>
+
+<p>Une tradition, tr&egrave;s-honorable pour la m&eacute;moire du roi Auguste III, se
+rattache &agrave; l'arriv&eacute;e de ce dernier tableau &agrave; Dresde. Ce prince, qui
+avait beaucoup admir&eacute; ce chef-d'&#339;uvre en passant par Plaisance, en 1733,
+&eacute;tait impatient de le revoir. &laquo;Il avait ordonn&eacute; qu'il f&ucirc;t imm&eacute;diatement
+d&eacute;ball&eacute; et expos&eacute; au ch&acirc;teau. Lorsqu'on l'eut port&eacute; &agrave; la salle du tr&ocirc;ne,
+comme on tardait quelque peu &agrave; le placer &agrave; son jour le plus favorable,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; se trouvait le tr&ocirc;ne royal, le roi
+&eacute;loigna pr&eacute;cipitamment le si&eacute;ge de sa propre main, en disant: <i>Place au
+grand Rapha&euml;l</i><a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>!&raquo;</p>
+
+<p>Pour conduire &agrave; bonne fin des n&eacute;gociations aussi d&eacute;licates que celles
+qui devaient aboutir &agrave; la cession de ces tableaux et de bien d'autres
+dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Br&uuml;hl se servait
+d'interm&eacute;diaires d'un esprit fin et d&eacute;li&eacute;, vrais diplomates de l'art,
+sachant tenter la cupidit&eacute; des possesseurs par l'app&acirc;t de prix
+tr&egrave;s-&eacute;lev&eacute;s et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite
+l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos
+anciennes connaissances<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>, le vieux Zanetti de Venise, le chanoine
+Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art,
+mais plus encore l'argent. Les d&eacute;tails r&eacute;v&eacute;l&eacute;s par l'auteur du catalogue
+donnent une triste id&eacute;e de la facilit&eacute; avec laquelle ces interm&eacute;diaires
+se mettaient &agrave; la disposition du roi de Pologne pour d&eacute;pouiller
+l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'&#339;uvre.</p>
+
+<p>Mais si Mod&egrave;ne, Plaisance, Bologne et Venise perdaient &agrave; cet &eacute;change de
+vieilles toiles et de panneaux de bois, charg&eacute;s de couleurs, livr&eacute;s
+contre les florins ou les thalers du roi-&eacute;lecteur, Dresde pouvait
+s'enorgueillir &agrave; bon droit de la munificence de son prince, et de
+l'ardeur de son ministre &agrave; exciter et servir la passion de son ma&icirc;tre
+pour les plus belles choses. &laquo;Des d&eacute;penses qui, &agrave; cette &eacute;poque, ont
+peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; tax&eacute;es de prodigalit&eacute;, par cela m&ecirc;me qu'elles n'avaient
+pour but que de satisfaire le go&ucirc;t si noble et si &eacute;lev&eacute; du roi,
+devinrent avec le temps, dit M. H&uuml;bner, une mesure de finance
+tr&egrave;s-heureuse; car les sommes tr&egrave;s-consid&eacute;rables qui furent d&eacute;pens&eacute;es
+alors pour l'acquisition de ces chefs-d'&#339;uvre de l'art (outre que le
+capital s'en est trouv&eacute; d&eacute;cupl&eacute;) portent encore aujourd'hui les plus
+hauts int&eacute;r&ecirc;ts, si l'on consid&egrave;re les avantages p&eacute;cuniaires r&eacute;sultant
+pour le pays de l'affluence d'&eacute;trangers qu'y attire chaque ann&eacute;e la
+c&eacute;l&eacute;brit&eacute; de notre galerie.&raquo; Ces r&eacute;flexions de l'auteur du catalogue de
+Dresde<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a> sont pleines de justesse: elles prouvent que, m&ecirc;me dans
+l'ordre &eacute;conomique, les &#339;uvres d'art ont une valeur bien sup&eacute;rieure &agrave;
+leur prix intrins&egrave;que, valeur qui s'accro&icirc;t de si&egrave;cle en si&egrave;cle, et qui
+devient, pour ainsi dire, inappr&eacute;ciable, en attirant de toutes les
+parties du monde civilis&eacute; les hommes qui ont le sentiment du beau.</p>
+
+<p>Mais tout en f&eacute;licitant la Saxe, et Dresde en particulier, de poss&eacute;der
+un des premiers mus&eacute;es de l'Europe, nous devons dire que, jusqu'&agrave; ces
+derniers temps, les tableaux eux-m&ecirc;mes avaient eu beaucoup &agrave; souffrir de
+l'abandon dans lequel on les avait laiss&eacute;s, et du local o&ugrave; ils rest&egrave;rent
+confin&eacute;s pendant plus d'un si&egrave;cle. Ces tableaux, avant l'heureuse
+construction du mus&eacute;e actuel<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>, &eacute;taient expos&eacute;s &agrave; des alternatives de
+chaud, de froid et d'humidit&eacute;, qui exer&ccedil;aient tour &agrave; tour, sur les
+toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux
+emp&acirc;t&eacute;s, leur influence destructive. &laquo;Ajoutons &agrave; cela une calamit&eacute;,
+particuli&egrave;re surtout &agrave; Dresde: nous voulons parler du chauffage &agrave; la
+houille, qui devenait malheureusement toujours plus g&eacute;n&eacute;ral et
+remplissait l'atmosph&egrave;re d'un &eacute;pais nuage de suie, p&eacute;n&eacute;trant par les
+fen&ecirc;tres les mieux ferm&eacute;es dans l'int&eacute;rieur de tout b&acirc;timent<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le triste &eacute;tat de la plupart des tableaux appela leur restauration. En
+g&eacute;n&eacute;ral, c'est une op&eacute;ration tr&egrave;s-d&eacute;licate, dangereuse m&ecirc;me, et que les
+vrais amis de l'art n'admettent qu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute; car qui peut
+se flatter de restaurer, c'est-&agrave;-dire de refaire Rapha&euml;l, Titien,
+Corr&egrave;ge, Rubens et les autres ma&icirc;tres? Cependant, presque tous les
+chefs-d'&#339;uvre qu'on admire &agrave; Dresde durent passer par les mains des
+rentoileurs et restaurateurs; et M. H&uuml;bner nous r&eacute;v&egrave;le un fait des plus
+tristes, mais en m&ecirc;me temps des plus curieux: c'est que &laquo;la restauration
+de la c&eacute;l&egrave;bre <i>Nuit</i> a plus rapport&eacute; &agrave; Palmaroli, que l'original n'avait
+valu au pauvre Correggio<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a>.&raquo; Aujourd'hui, gr&acirc;ce au nouveau local dans
+lequel les tableaux ont &eacute;t&eacute; install&eacute;s, gr&acirc;ce surtout aux soins tout
+particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent esp&eacute;rer que de
+semblables n&eacute;cessit&eacute;s ne se renouvelleront plus de longtemps.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Artistes attach&eacute;s &agrave; la cour d'Auguste III.&mdash;Premier ouvrage de
+Winckelmann: <i>R&eacute;flexions sur l'imitation des artistes grecs dans la
+peinture et la sculpture</i>.</p></div>
+
+<p class="date">1755</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux
+que la m&eacute;moire du roi Auguste III doit se recommander &agrave; la post&eacute;rit&eacute;: on
+sait que pendant le long r&egrave;gne de ce prince l'art brilla d'un vif &eacute;clat
+&agrave; sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appel&eacute;s de
+toutes les parties de l'Europe, pour concourir &agrave; l'embellissement de la
+capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attach&eacute; au service du comte
+Br&uuml;hl depuis l'&acirc;ge de dix-huit ans, s'effor&ccedil;ait, comme un nouveau
+Prot&eacute;e, de donner &agrave; ses compositions les apparences les plus disparates,
+imitant tour &agrave; tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et
+peignant m&ecirc;me des sujets de miniatures pour la c&eacute;l&egrave;bre manufacture de
+porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Rapha&euml;l Mengs
+s'&eacute;lever dans une voie plus s&eacute;rieuse, avec la pr&eacute;tention avou&eacute;e de
+remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba d&eacute;corer de ses
+d&eacute;licieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit
+Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des
+plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du
+roi-&eacute;lecteur, peindre soit &agrave; fresque, soit &agrave; l'huile, tant&ocirc;t &agrave; Varsovie,
+tant&ocirc;t &agrave; Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques,
+ex&eacute;cut&eacute;es avec facilit&eacute;, ainsi que les portraits des principaux
+personnages de la cour<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>; Charles Hutin diriger l'&eacute;cole de sculpture
+de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de
+son ministre<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a>.</p>
+
+<p>Vivant au milieu d'une cour o&ugrave; l'art tenait une si grande place,
+Winckelmann, pour se conformer au d&eacute;sir du nonce Archinto, s'&eacute;tait
+efforc&eacute; de jeter sur le papier les r&eacute;flexions que la vue de tant de
+belles choses avait fait na&icirc;tre dans son esprit. Mais, cons&eacute;quent avec
+ses &eacute;tudes ant&eacute;rieures, tout en admirant les modernes, c'&eacute;tait sur les
+anciens qu'il avait concentr&eacute; ses m&eacute;ditations. Il se d&eacute;cida, vers le
+milieu de 1755, &agrave; les publier &agrave; Dresde, sous le titre de <i>R&eacute;flexions sur
+l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture</i>. Mais
+il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>, du 5 juin 1755,
+auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication,
+qu'elles n'&eacute;taient pas destin&eacute;es pour cet ouvrage, &laquo;et je puis dire avec
+v&eacute;rit&eacute;, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arrach&eacute;es des
+mains.&raquo;</p>
+
+<p>Les <i>R&eacute;flexions</i> de Winckelmann contiennent en germe une partie des
+id&eacute;es qu'il d&eacute;veloppa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de
+l'art. On y voit qu'il fait de l'&eacute;tude et de l'imitation des ouvrages de
+la statuaire antique une r&egrave;gle bien pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; l'&eacute;tude de la nature,
+qui, selon lui, ne doit venir qu'apr&egrave;s celle des mod&egrave;les laiss&eacute;s par
+l'antiquit&eacute;. Il expose, &agrave; sa mani&egrave;re, les causes de la sup&eacute;riorit&eacute; des
+artistes grecs, &agrave; rendre la beaut&eacute; des formes du corps humain, et loue
+ces ma&icirc;tres d'avoir trouv&eacute; une beaut&eacute; sup&eacute;rieure, en g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; celle
+que pr&eacute;sentent les types les plus remarquables de l'esp&egrave;ce humaine. Il
+essaye de donner l'explication de la mani&egrave;re, adopt&eacute;e par les anciens,
+pour d&eacute;grossir et travailler leurs marbres; il la compare aux m&eacute;thodes
+modernes, particuli&egrave;rement &agrave; celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce
+d'expliquer d'apr&egrave;s Vasari. Il fait un magnifique &eacute;loge &laquo;de ces grands
+traits, de cette noble simplicit&eacute;, de cette grandeur tranquille&raquo; qui
+caract&eacute;risent les statues grecques, et il loue, avec raison, Rapha&euml;l
+d'avoir imprim&eacute; &agrave; ses figures de vierges, particuli&egrave;rement &agrave; la Madone
+de Saint-Sixte, &laquo;un m&eacute;lange merveilleux de douce innocence et de majest&eacute;
+c&eacute;leste.&raquo; Il cite la statue du <i>Laocoon</i> comme le mod&egrave;le de l'art, et,
+avec Pline, celle du <i>Gladiateur mourant</i> comme &laquo;le chef-d'&#339;uvre de
+l'antiquit&eacute; le plus &eacute;tonnant pour l'expression.&raquo; II fait une excursion
+dans le champ de la peinture moderne, et dit &laquo;qu'on y trouve bien
+rarement les embellissements d'une imagination po&eacute;tique, ou les traits
+expressifs d'une repr&eacute;sentation all&eacute;gorique.&raquo; Apr&egrave;s avoir vant&eacute;, sans
+les conna&icirc;tre, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de
+la biblioth&egrave;que imp&eacute;riale &agrave; Vienne, peinte par Grau et grav&eacute;e par
+Sedelmeyer, et critiqu&eacute;, &eacute;galement sans l'avoir vue, l'Apoth&eacute;ose
+d'Hercule, peinte par Lemoine &agrave; Versailles, il termine par les phrases
+suivantes:&mdash;&laquo;Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit
+toujours &ecirc;tre dirig&eacute; par la raison et le bon sens. Il doit pr&eacute;senter &agrave;
+l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre &agrave;
+leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il conna&icirc;t bien l'usage de
+l'all&eacute;gorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui
+couvre ses id&eacute;es sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible
+d'imagination po&eacute;tique, s'il a du g&eacute;nie, son art l'inspirera et allumera
+dans son &acirc;me le feu divin que Prom&eacute;th&eacute;e alla, dit-on, d&eacute;rober aux
+r&eacute;gions c&eacute;lestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un
+pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y
+apprendra &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.&raquo;</p>
+
+<p>Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale
+fut publi&eacute;e sous le titre de lettre &eacute;crite par un de ses amis. Notre
+auteur crut devoir y r&eacute;pondre; mais plus tard, mieux instruit par
+l'&eacute;tude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses <i>R&eacute;flexions</i>
+renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas
+voulu confirmer.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le
+roi-&eacute;lecteur lui permit de lui en adresser l'&eacute;p&icirc;tre d&eacute;dicatoire, et
+cette publication contribua le plus &agrave; faciliter les arrangements de son
+voyage d'Italie, &laquo;qu'il devait faire aux frais du roi, avec une
+pension tr&egrave;s-modique, mais suffisante &agrave; ses besoins pour deux ans &agrave;
+Rome, avec l'assurance de l'employer &agrave; Dresde, &agrave; son retour<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a>.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">D&eacute;part de Winckelmann pour l'Italie.&mdash;Il visite Venise et Bologne,
+et descend &agrave; Rome chez Rapha&euml;l Mengs.&mdash;Emploi de son temps dans
+cette ville.&mdash;Il fait la connaissance du cardinal Passionei et
+visite les galeries.&mdash;Le sculpteur Cavaceppi.&mdash;La statue de la
+villa Ludovisi.&mdash;Sentiments patriotiques de Winckelmann, en
+apprenant les malheurs de la Saxe.&mdash;Ses &eacute;tudes.&mdash;Premi&egrave;re id&eacute;e de
+son <i>Histoire de l'art</i>.&mdash;Sa vie, ses amis &agrave; Rome.</p></div>
+
+<p class="date">1755&mdash;1758</p>
+
+
+<p>Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se
+rendre &agrave; Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur
+Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: &laquo;Venise, &eacute;crivait-il &agrave;
+son ancien collaborateur de N&ouml;thenitz, en lui faisant la relation de son
+voyage<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a>, est une ville dont la vue &eacute;tonne au premier abord, mais
+cette surprise cesse bient&ocirc;t.&raquo; Il aurait voulu visiter la biblioth&egrave;que
+de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette
+pr&eacute;cieuse collection, notre voyageur dut renoncer &agrave; ce projet, et
+repartit presque imm&eacute;diatement. Il resta cinq jours &agrave; Bologne dans la
+maison du signor Bianconi, m&eacute;decin et physicien distingu&eacute;<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a>, attach&eacute;
+comme conseiller &agrave; la cour de Saxe, qu'il repr&eacute;senta plus tard &agrave; Rome,
+et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux
+belles biblioth&egrave;ques, celle de San Salvador, tr&eacute;sor d'anciens
+manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait
+qu'en livres imprim&eacute;s. De Bologne, prenant par Anc&ocirc;ne et Lorette, il
+mit, pour arriver &agrave; Rome, onze jours, &laquo;que j'ai pass&eacute;s, dit-il<a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a>,
+avec beaucoup d'agr&eacute;ment.&raquo; Mais on ne devinerait gu&egrave;re, si Winckelmann
+ne nous l'apprenait lui-m&ecirc;me, quelles &eacute;taient les distractions du grave
+antiquaire pendant ce voyage. &laquo;Les derniers jours, raconte-t-il &agrave; son
+ami Franken, nous march&acirc;mes presque toujours cinq voitures de compagnie,
+de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes &agrave; table. Il
+y avait dans la compagnie un carme de Boh&ecirc;me, qui jouait fort bien du
+violon, de sorte que nous dansions, quand le vin &eacute;tait bon<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a>.&raquo; Notre
+Saxon ne ha&iuml;ssait pas le jus de la treille, et on retrouve fr&eacute;quemment,
+dans sa correspondance avec Franken, des passages o&ugrave; il se vante de
+boire sec, sans eau, &agrave; la mani&egrave;re de la vieille Allemagne<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Arriv&eacute; &agrave; la porte du Peuple, &agrave; Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit
+ses livres, qu'on lui rendit quelques jours apr&egrave;s, &agrave; l'exception des
+&#339;uvres de Voltaire, singulier br&eacute;viaire pour un nouveau converti. Il
+descendit chez Rapha&euml;l Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet
+artiste lui rendit tous les services d'un v&eacute;ritable ami, et Winckelmann
+d&eacute;clare qu'il n'&eacute;tait nulle part plus content que chez lui. La joie de
+notre admirateur de l'antiquit&eacute; &eacute;clate en se voyant &agrave; Rome, le r&ecirc;ve de
+sa vie enti&egrave;re, le but constant de ses &eacute;tudes. &laquo;Je me vois libre jusqu'&agrave;
+pr&eacute;sent, &eacute;crit-il &agrave; Franken, et j'esp&egrave;re de rester libre... Je vis en
+artiste; je passe m&ecirc;me pour tel dans les endroits o&ugrave; l'on permet aux
+jeunes artistes d'&eacute;tudier, tels que le Capitole, o&ugrave; est le vrai tr&eacute;sor
+des antiquit&eacute;s de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a>,
+et l'on peut y passer en toute libert&eacute; la journ&eacute;e; on va partout &agrave; Rome,
+sans c&eacute;r&eacute;monie, car c'est la mode. Je ne d&icirc;ne qu'avec des artistes
+fran&ccedil;ais et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis
+quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moiti&eacute; de ce qu'il y
+a &agrave; voir, et entre autres aucune biblioth&egrave;que.&raquo; Il termine sa lettre par
+une r&eacute;flexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont m&ecirc;l&eacute;s
+d'&eacute;crire sur les arts et l'antiquit&eacute; avant d'avoir vu Rome.
+&laquo;L'exp&eacute;rience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des
+anciens d'apr&egrave;s les livres, et je me suis d&eacute;j&agrave; aper&ccedil;u de plusieurs
+erreurs que j'ai commises.&raquo; Il signe sa lettre: &laquo;Winckelmann, <i>pittore
+sassone di nazione</i>, comme il est dit dans la permission que j'ai
+obtenue pour voir le Capitole.&raquo;</p>
+
+<p>Au commencement de 1756, il re&ccedil;ut une lettre du p&egrave;re Rauch, confesseur
+du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension
+de cent &eacute;cus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses
+recherches dans les auteurs classiques, et se mit &agrave; fr&eacute;quenter la
+biblioth&egrave;que Corsini, rassembl&eacute;e dans le palais de ce nom &agrave; la
+<i>Lungara</i>, dans le <i>Trastevere</i>, par le pape Beno&icirc;t XIII, et
+lib&eacute;ralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis-&agrave;-vis de
+Rapha&euml;l Mengs, <i>alla trinit&agrave; dei monti</i>, o&ugrave; de sa chambre et de toute la
+maison il pouvait voir la ville enti&egrave;re, il avait trois quarts de lieue
+&agrave; faire pour aller &agrave; la biblioth&egrave;que Corsini, et autant pour revenir, ce
+qui le g&ecirc;nait fort. Ayant &eacute;t&eacute; re&ccedil;u en audience par le pape Beno&icirc;t XIV,
+qui lui promit de favoriser ses recherches, il esp&eacute;rait obtenir bient&ocirc;t
+l'acc&egrave;s de la biblioth&egrave;que des manuscrits du Vatican, lorsqu'une
+personne, qu'il ne nomme pas, le pr&eacute;senta au cardinal Passionei.</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;lat, l'un des plus honn&ecirc;tes, des plus instruits et des plus
+aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une r&eacute;putation
+europ&eacute;enne. Il &eacute;tait en correspondance avec les &eacute;crivains les plus
+distingu&eacute;s, et l'on sait que Voltaire lui ayant adress&eacute; une lettre en
+italien, le cardinal lui r&eacute;pondit en fran&ccedil;ais pour le complimenter sur
+la mani&egrave;re dont il &eacute;crivait dans une langue &eacute;trang&egrave;re<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. Il venait de
+succ&eacute;der au docte Quirini<a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>, dans la place de conservateur en chef de
+la biblioth&egrave;que du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne
+pouvait qu'&ecirc;tre tr&egrave;s-utile &agrave; un &eacute;tranger, qui d&eacute;sirait se faire ouvrir
+les armoires les plus secr&egrave;tes de ce grand d&eacute;p&ocirc;t sacr&eacute;, politique et
+litt&eacute;raire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des
+meilleures &eacute;ditions et des plus belles reliures, poss&eacute;dait lui-m&ecirc;me une
+biblioth&egrave;que aussi pr&eacute;cieuse et aussi consid&eacute;rable que celle du comte de
+Bunau. Bon juge du m&eacute;rite de ses interlocuteurs, le pr&eacute;lat comprit, &agrave; la
+premi&egrave;re entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien
+co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-m&ecirc;me dans sa biblioth&egrave;que,
+&laquo;et comme un abb&eacute; qui y &eacute;crivait voulait &ocirc;ter son chapeau, et que le
+cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se f&ucirc;t couvert, Son
+Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la r&eacute;publique
+des lettres; et pour mieux me prouver cette libert&eacute;, il parla longtemps
+avec le jeune homme, sans que celui-ci os&acirc;t toucher &agrave; son chapeau. Il
+m'a accord&eacute; pleine libert&eacute; dans sa biblioth&egrave;que, o&ugrave; rien n'est ferm&eacute;,
+et o&ugrave; je suis autant &agrave; mon aise qu'&agrave; N&ouml;thenitz m&ecirc;me<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi accueilli par le cardinal <i>custode</i> de la biblioth&egrave;que du Vatican,
+Winckelmann esp&eacute;rait obtenir bient&ocirc;t l'acc&egrave;s de ses tr&eacute;sors; mais il
+n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succ&egrave;s de ses
+<i>R&eacute;flexions</i> sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait
+publi&eacute; le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'&eacute;tude son objet
+principal. Il venait d'arr&ecirc;ter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage
+sur le <i>go&ucirc;t des artistes grecs</i>, de sorte qu'il se consid&eacute;rait comme
+oblig&eacute; de relire quelques &eacute;crivains grecs, tels que Pausanias et
+Strabon<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a>. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la
+compagnie de quelques artistes fran&ccedil;ais et allemands, avec lesquels il
+visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire,
+toute la journ&eacute;e chez Rapha&euml;l Mengs, d&icirc;nait chez lui tous les jours
+maigres, ne prenait le caf&eacute; que dans sa maison, et avait m&ecirc;me ses livres
+et ses ouvrages dans sa chambre<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a>.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t qu'il y a cent ans, c'&eacute;tait &agrave; Rome comme de nos jours; pour
+voir les galeries publiques ou particuli&egrave;res, il fallait payer &agrave; la
+porte. Plein de l'id&eacute;e de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir
+ses entr&eacute;es libres au Vatican. &laquo;J'ai pay&eacute;, comme il est d'usage,
+dit-il<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>, une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le
+voudrais, l'<i>Apollon</i>, le <i>Laocoon</i>, etc., afin de donner plus d'essor &agrave;
+mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis
+donn&eacute;es sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des
+m&eacute;ditations solitaires, et que je dois me priver de toute soci&eacute;t&eacute;. La
+description de l'<i>Apollon</i> demande le style le plus sublime, et une
+&eacute;l&eacute;vation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient &agrave; l'homme. Il est
+impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet
+ouvrage<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">[523]</a>... Je vois bien, avoue-t-il &agrave; Franken dans sa lettre du 5
+mai 1756<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">[524]</a>, qu'on ne peut &eacute;crire sur les ouvrages des anciens sans
+avoir &eacute;t&eacute; &agrave; Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.&raquo;</p>
+
+<p>Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus
+belles statues antiques ne le d&eacute;tournait pas de celle de la nature, qui,
+au commencement du printemps, brille &agrave; Rome d'un &eacute;clat inconnu aux pays
+du Nord. &laquo;Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins
+de Rome et des environs. Mon ami, dit-il &agrave; Franken dans la m&ecirc;me lettre,
+je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y prom&egrave;ne
+&agrave; l'ombre des for&ecirc;ts de lauriers, dans des all&eacute;es de grands cypr&egrave;s et
+sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long
+dans quelques <i>villas</i>, particuli&egrave;rement dans la <i>villa Borgh&egrave;se</i>. Plus
+on apprend &agrave; conna&icirc;tre Rome, plus on y trouve de beaut&eacute;s. Je ne cesse de
+faire des v&#339;ux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en m&ecirc;me
+temps, que j'y trouvasse un sort assur&eacute;, ou que je pusse rester toujours
+libre<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">[525]</a>.&raquo; Il pensait d&egrave;s lors &agrave; faire un voyage &agrave; Naples; mais il ne
+voulait pas y aller seul, et il esp&eacute;rait avoir Mengs pour compagnon: il
+devenait de jour en jour plus intimement li&eacute; avec ce peintre, et il
+n'h&eacute;site pas &agrave; d&eacute;clarer &agrave; Franken &laquo;que le plus grand bonheur dont il
+jouisse &agrave; Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs<a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">[526]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le baron de Stosch, qui habitait Florence, o&ugrave; il poss&eacute;dait une
+magnifique collection de pierres grav&eacute;es, lui avait &eacute;crit pour l'engager
+&agrave; venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de
+voir la ville des M&eacute;dicis, avait ajourn&eacute; cette excursion apr&egrave;s celle de
+Naples.</p>
+
+<p>En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur <i>la
+Restauration des statues antiques</i>; et pour apprendre en m&ecirc;me temps la
+pratique et la th&eacute;orie de cet art, il avait fait la connaissance d'un
+sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succ&egrave;s &agrave;
+ce genre de travail, et faisait un commerce consid&eacute;rable de statues, de
+bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrig&eacute;s et augment&eacute;s de sa
+main. Le signor Cavaceppi fut employ&eacute; souvent &agrave; la restauration des
+statues du Capitole et du Vatican, et il r&eacute;ussissait si bien &agrave; refaire
+l'antique ou &agrave; l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs
+consid&egrave;rent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande
+partie &agrave; ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont
+il a refait un cheval tout entier, apr&egrave;s avoir r&eacute;par&eacute; plusieurs parties
+de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi &eacute;tait un praticien fort
+au courant des proc&eacute;d&eacute;s employ&eacute;s par les anciens sculpteurs. Il devint
+bient&ocirc;t l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses appr&eacute;ciations,
+et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en
+Allemagne, si fatalement termin&eacute; &agrave; Trieste. Cavaceppi publia, quelques
+ann&eacute;es apr&egrave;s, sur ses travaux de restauration<a name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">[527]</a>, un magnifique
+ouvrage fort utile &agrave; consulter par les praticiens qui entreprennent la
+restitution des &#339;uvres de la sculpture antique.</p>
+
+<p>Winckelmann se d&eacute;fiait du jugement port&eacute; par les artistes sur les &#339;uvres
+des anciens: &laquo;Il ne faut pas vous imaginer, dit-il &agrave; Franken<a name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">[528]</a>, que
+les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui
+ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes.&raquo; Aussi
+voulait-il examiner par lui-m&ecirc;me avant de formuler aucune opinion. Ayant
+obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa <i>villa</i>, dans son
+ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le pi&eacute;destal, pour
+v&eacute;rifier de plus pr&egrave;s le travail de la t&ecirc;te, croyant que cette statue
+&eacute;tait retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique
+ordinairement. En descendant, la statue, remu&eacute;e sans doute par quelque
+choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne f&ucirc;t
+&eacute;cras&eacute; sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle
+inqui&eacute;tude: il ne lui &eacute;tait pas possible de s'en aller tout de suite,
+parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie,
+et que cet employ&eacute; avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc oblig&eacute; de
+chercher &agrave; fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques
+ducats. &laquo;Jamais, ajoute-t-il, je n'ai &eacute;t&eacute; dans de pareilles transes. Par
+bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites<a name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">[529]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Au milieu de cette vie calme, enti&egrave;rement vou&eacute;e &agrave; l'&eacute;tude, au culte du
+beau et v&eacute;ritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la
+Saxe, si tristement engag&eacute;e dans la guerre de Sept ans, vint reporter
+ses pens&eacute;es vers sa patrie absente. &laquo;Si, comme le pr&eacute;tendent les
+nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent &ecirc;tre visibles en deux
+endroits &agrave; la fois, &eacute;crivait-il &agrave; Franken, ma figure doit certainement
+&ecirc;tre pr&eacute;sente &agrave; vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais
+des C&eacute;sars, je m'oublie moi-m&ecirc;me quand je pense &agrave; N&ouml;thenitz; et, dans le
+Vatican m&ecirc;me, je d&eacute;sire d'&ecirc;tre avec vous. Tu partagerais &agrave; pr&eacute;sent, me
+dis-je, les malheurs de ta v&eacute;ritable patrie, de tes compatriotes plaints
+du monde entier, et chez qui tu as go&ucirc;t&eacute; le bonheur<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">[530]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Il travaillait alors &agrave; une description des statues du Belv&eacute;d&egrave;re, qu'il
+n'avait fait qu'&eacute;baucher. Il avait r&eacute;fl&eacute;chi plus de trois mois &agrave; la
+description po&eacute;tique du <i>Torse d'Apollonius</i>. Il avait aussi rassembl&eacute;
+beaucoup de mat&eacute;riaux sur les villas et les galeries de Rome, de mani&egrave;re
+&agrave; pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en
+forme de lettres. Tout ce travail allait n&eacute;anmoins fort lentement, parce
+qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour
+s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il
+avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait impos&eacute; ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il
+avait commenc&eacute;s, mais, comme il l'explique &agrave; Franken, par une lettre de
+mars 1757, en vue d'un autre plus consid&eacute;rable, savoir une <i>Histoire de
+l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement</i><a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">[531]</a>. Ainsi, c'est &agrave;
+partir de 1757 que l'id&eacute;e de ce grand ouvrage lui &eacute;tait venue. Il se
+proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques
+sur les langues anciennes, parce qu'il se pr&eacute;parait &agrave; publier, avec une
+traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore &eacute;t&eacute;
+imprim&eacute;s. Peu &agrave; peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts
+avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en
+collationnant Pausanias.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait alors log&eacute; au palais de la chancellerie, o&ugrave; le cardinal
+Archinto lui avait donn&eacute; un appartement. Mais il n'avait voulu accepter
+que les quatre murs, les meubles &eacute;tant &agrave; lui, afin de rester libre. &laquo;Il
+avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.&raquo;</p>
+
+<p>Comme il lui paraissait absolument n&eacute;cessaire de conna&icirc;tre &agrave; fond les
+meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par
+monseigneur Giacomelli, &laquo;le plus profond savant qu'il y e&ucirc;t &agrave; Rome,
+chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand
+math&eacute;maticien, physicien, po&euml;te et grec, et auquel il devait c&eacute;der le
+pas dans cette partie.&raquo; Pour consulter sur les antiquit&eacute;s, il avait deux
+autres personnes: un p&egrave;re franciscain, vicaire de son ordre, nomm&eacute;
+Pierre Bianchi, lequel poss&eacute;dait un grand m&eacute;daillier rassembl&eacute;
+principalement en &Eacute;gypte et en Asie; et le pr&eacute;lat Baldani, &laquo;un de ces
+g&eacute;nies.... qui n'ont aucune d&eacute;mangeaison d'&eacute;crire, &eacute;tant satisfait qu'on
+s&ucirc;t qu'il &eacute;tait en &eacute;tat de faire de grandes choses<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">[532]</a>.&raquo;&mdash;D&egrave;s cette
+&eacute;poque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien &agrave; notre
+savant, qui lui avait &eacute;t&eacute; recommand&eacute; par le baron Stosch de Florence:
+mais il ne l'avait pas encore attach&eacute; &agrave; son service.</p>
+
+<p>Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillit&eacute; et dans
+l'&eacute;tude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et
+de toutes les occasions que peut avoir, &agrave; Rome, un &eacute;tranger pour
+s'instruire. Il &eacute;tait install&eacute; dans le palais de la chancellerie, comme
+&agrave; la campagne; car ce b&acirc;timent est si vaste qu'il n'y entendait rien du
+bruit de la ville. Tous les tr&eacute;sors de la litt&eacute;rature et du savoir lui
+&eacute;taient ouverts, &agrave; l'exception de la biblioth&egrave;que du Vatican, o&ugrave; il
+n'avait pu obtenir qu'on le laiss&acirc;t faire lui-m&ecirc;me des recherches dans
+les manuscrits. Avec la biblioth&egrave;que du cardinal Passionei, il avait &agrave;
+sa disposition celle des p&egrave;res j&eacute;suites, tr&egrave;s-nombreuse, et o&ugrave; le p&egrave;re
+gardien lui avait confi&eacute; la clef des manuscrits. Il s'&eacute;tait li&eacute; avec le
+p&egrave;re Contucci, directeur du <i>Museum antiquitatum curiosarum
+artificialium</i>, et homme d'un grand savoir<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">[533]</a>. Il avait commenc&eacute; &agrave;
+&eacute;tudier les m&eacute;dailles, principalement dans la vue de s'en servir pour
+conna&icirc;tre le style de l'art de la gravure &agrave; chaque &eacute;poque, et il se
+proposait, apr&egrave;s son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de
+pierres grav&eacute;es &agrave; son ami Lippert. Bien qu'il d&icirc;n&acirc;t souvent en ville,
+une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le
+cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne
+voyant ni com&eacute;die, ni op&eacute;ra, quoique, se trouvant attach&eacute; &agrave; la cour, on
+lui envoy&acirc;t r&eacute;guli&egrave;rement des billets<a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">[534]</a>.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage &agrave; Naples.&mdash;Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.&mdash;Retour &agrave;
+Rome et voyage &agrave; Florence.&mdash;Le baron de Stosch et ses
+collections.&mdash;Winckelmann r&eacute;dige en fran&ccedil;ais le catalogue de ses pierres
+grav&eacute;es.</p></div>
+
+<p class="date">1758&mdash;1759</p>
+
+
+<p>Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin
+de continuer dans cette ville ses &eacute;tudes et ses recherches favorites.
+Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre
+en rapport avec les savants soit napolitains, soit &eacute;trangers, fix&eacute;s dans
+ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et
+secr&eacute;taire d'&Eacute;tat, ci-devant professeur &agrave; Pise, comme &laquo;n'ayant pas son
+pareil dans le monde, et &eacute;tant l'homme que cherchait Diog&egrave;ne<a name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">[535]</a>.&raquo; Mais
+s'&eacute;tant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici,
+dont le premier volume venait de para&icirc;tre, et de faire d'autres
+remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite,
+&agrave; se repentir de cette franchise, et, &agrave; ses autres voyages, il se vit
+expos&eacute; &agrave; des tracasseries.</p>
+
+<p>&Agrave; Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance
+par le comte de Firmian, ministre et envoy&eacute; de l'empereur, qui fut
+nomm&eacute; l'ann&eacute;e suivante grand chancelier du duch&eacute; de Milan et
+gouverneur du duch&eacute; de Mantoue. Notre antiquaire &eacute;tait chez ce ministre
+comme &agrave; Rome chez le cardinal Passionei: il y d&icirc;nait souvent, et vivait
+dans son intimit&eacute;. Il consid&eacute;rait le comte comme un des plus grands, des
+plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il conn&ucirc;t. Il
+lui avait communiqu&eacute; par &eacute;crit les meilleurs passages de son manuscrit
+de l'<i>Histoire de l'art</i>, et il avait une telle confiance dans son
+amiti&eacute;, qu'il avait form&eacute; le projet, dans le cas o&ugrave; la r&eacute;sidence de Rome
+pourrait un jour lui d&eacute;plaire, ce que n&eacute;anmoins il ne pr&eacute;voyait pas,
+d'&eacute;tablir sa retraite aupr&egrave;s de lui<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">[536]</a>.</p>
+
+<p>Il revint &agrave; Rome au commencement de l'&eacute;t&eacute; (1758), mais pour se rendre
+bient&ocirc;t &agrave; Florence, o&ugrave; l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch.
+Il voulait faire ce voyage &laquo;en partie pour se dissiper, en partie pour
+s'instruire.&raquo; Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y
+examiner les antiquit&eacute;s &Eacute;trusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758,
+il ne trouva plus &agrave; Florence le baron de Stosch, qui &eacute;tait mort quelque
+temps avant son arriv&eacute;e. Re&ccedil;u par son neveu, chez lequel il descendit,
+on mit &agrave; sa disposition les tr&eacute;sors de glyptique, de numismatique, de
+cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments,
+avait exprim&eacute; le d&eacute;sir que Winckelmann r&eacute;dige&acirc;t un catalogue raisonn&eacute;
+de ses pierres grav&eacute;es. Il se mit donc &agrave; l'&#339;uvre, en fran&ccedil;ais, et fut
+oblig&eacute; de s'exercer dans cette langue.&mdash;Le baron de Stosch, pendant le
+cours de ses fonctions publiques, un peu &eacute;quivoques<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">[537]</a>, avait profit&eacute;
+de son s&eacute;jour dans plusieurs pays, et particuli&egrave;rement en Italie, pour
+r&eacute;unir des collections de pierres grav&eacute;es, de cam&eacute;es, de m&eacute;dailles, de
+cartes g&eacute;ographiques et de dessins. Il y avait l&agrave; un vaste champ &agrave;
+exploiter, et en dressant le catalogue des pierres grav&eacute;es, Winckelmann
+ne pouvait pas manquer d'acqu&eacute;rir de nouvelles connaissances, qu'il
+faisait servir &agrave; son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur
+deux pierres de ce cabinet, l'explication de la mani&egrave;re employ&eacute;e par les
+cavaliers des anciens, pour monter &agrave; cheval. On supposait g&eacute;n&eacute;ralement
+qu'il y avait, pour cet usage, des pierres plac&eacute;es sur les grands
+chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient
+pas &eacute;t&eacute; assez hautes pour servir &agrave; cette destination; comme on peut le
+voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine &agrave;
+Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en
+plein champ et pendant une bataille?&mdash;&Agrave; leur javelot, il y avait un
+crampon qui leur servait &agrave; monter &agrave; cheval, et cela ne se faisait pas
+comme chez nous, par le c&ocirc;t&eacute; gauche du cheval, mais par le c&ocirc;t&eacute; droit.
+C'est ce dont il put s'assurer par deux diff&eacute;rentes pierres du cabinet
+Stosch.&mdash;&laquo;Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en &eacute;tant instruit de
+ces choses-l&agrave;<a name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">[538]</a>?&raquo;</p>
+
+<p>Cette &eacute;tude constante des m&#339;urs et des usages antiques ne l'emp&ecirc;chait
+cependant pas de se donner quelques distractions. Apr&egrave;s avoir travaill&eacute;
+toute la journ&eacute;e au catalogue, le soir venu, il allait &agrave; l'op&eacute;ra. Il
+croyait se retrouver &agrave; Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme
+dansaient &agrave; Florence; il consid&eacute;rait cette ville comme la plus belle
+qu'il e&ucirc;t vue, et lui donnait, &agrave; tous &eacute;gards, la pr&eacute;f&eacute;rence sur Naples;
+il se trouvait heureux et r&eacute;cup&eacute;rait le temps perdu.&mdash;&laquo;J'avais aussi le
+droit de le r&eacute;clamer du ciel, &eacute;crivait-il &agrave; Franken<a name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">[539]</a>, car ma
+jeunesse s'est pass&eacute;e trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma
+situation au coll&eacute;ge.&raquo; Il avait projet&eacute;, pour le mois de mars 1759, un
+voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre
+&eacute;cossais, qui poss&eacute;dait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde,
+il concluait qu'il &eacute;tait libre.</p>
+
+<p>Cependant cette derni&egrave;re assertion n'est pas compl&eacute;tement exacte; ayant
+perdu pour toujours &laquo;<i>les secours qu'il recevait de Sion</i>,&raquo; c'est-&agrave;-dire
+la pension que lui faisait le p&egrave;re Rauch avec l'argent du roi Auguste,
+il s'&eacute;tait de nouveau engag&eacute; et avait accept&eacute; la place de biblioth&eacute;caire
+du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et
+d'antiquit&eacute;s. Mais &laquo;comme le cardinal voulait qu'il f&ucirc;t avec lui sur le
+pied d'ami, cela ne devait le g&ecirc;ner en rien<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">[540]</a>.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Winckelmann attach&eacute; au cardinal Albani.&mdash;Notice sur ce pr&eacute;lat, sur
+sa villa et ses collections d'antiquit&eacute;s.&mdash;Le plafond de Rapha&euml;l
+Mengs; portraits de Winckelmann.</p></div>
+
+<p class="date">1759&mdash;1762</p>
+
+
+<p>Winckelmann revint &agrave; Rome vers le commencement du printemps 1759, et il
+prit alors possession de son emploi aupr&egrave;s du cardinal Albani. Comme ce
+pr&eacute;lat fut le plus z&eacute;l&eacute; protecteur de l'historien de l'art, auquel il
+rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans
+quelques d&eacute;tails, puis&eacute;s &agrave; des sources authentiques<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">[541]</a>, sur sa vie et
+sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carri&egrave;re,
+d'accorder aux savants et aux artistes.</p>
+
+<p>La famille Albani, originaire de l'&Eacute;pire, fut oblig&eacute;e de quitter ce pays
+dans le seizi&egrave;me si&egrave;cle, par suite des avanies intol&eacute;rables que les
+Turcs faisaient subir aux chr&eacute;tiens. Elle vint se fixer en Italie, et
+choisit Urbin pour sa r&eacute;sidence. Alexandre Albani naquit dans cette
+ville le 13 novembre 1692; &agrave; l'&acirc;ge de huit ans, il suivit ses parents,
+qui s'&eacute;tablirent &agrave; Rome &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; le cardinal Jean-Fran&ccedil;ois Albani
+fut &eacute;lev&eacute; &agrave; la papaut&eacute;, sous le nom de Cl&eacute;ment XI. Prot&eacute;g&eacute; par ce
+pontife, il fit de brillantes &eacute;tudes de belles-lettres et de
+jurisprudence; &agrave; seize ans, nomm&eacute; commandant de la cavalerie l&eacute;g&egrave;re, il
+fut envoy&eacute; par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes
+autrichiennes de Joseph I<sup>er</sup>, qui s'&eacute;taient empar&eacute;es de Comacchio.
+Rentr&eacute; &agrave; Rome, il reprit ses &eacute;tudes, et les termina bient&ocirc;t avec une
+grande distinction. D&egrave;s cette fleur de jeunesse, il avait le go&ucirc;t des
+arts et de l'antiquit&eacute;, et il commen&ccedil;ait &agrave; r&eacute;unir des statues et des
+bas-reliefs, encourag&eacute; par Cl&eacute;ment XI lui-m&ecirc;me, qui subvenait
+g&eacute;n&eacute;reusement aux d&eacute;penses occasionn&eacute;es par ces recherches. Quoique
+tr&egrave;s-jeune encore, sa r&eacute;putation s'&eacute;tendait m&ecirc;me au del&agrave; des Alpes: son
+biographe pr&eacute;tend que le p&egrave;re Montfaucon manifesta le d&eacute;sir de lui
+d&eacute;dier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le
+savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout &agrave; cause de la parent&eacute;,
+qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de
+cr&eacute;dit. Apr&egrave;s avoir rempli avec succ&egrave;s plusieurs missions importantes en
+Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, &agrave; l'&acirc;ge de vingt-huit ans,
+par Innocent XIII, sans &ecirc;tre encore pr&ecirc;tre. C'est &agrave; partir de cette
+&eacute;poque (1721) qu'il reprit &agrave; Rome ses &eacute;tudes sur l'antiquit&eacute;, et qu'il
+ne discontinua pas, jusqu'&agrave; la fin de sa longue carri&egrave;re<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">[542]</a>,
+d'accro&icirc;tre la somme de ses connaissances arch&eacute;ologiques et d'&eacute;purer son
+go&ucirc;t, afin d'acqu&eacute;rir ce jugement fin et d&eacute;licat que les anciens
+exigeaient d'un amateur de l'art:</p>
+
+<p class="c">Judicium subtile videndis artibus illud.</p>
+
+<p>Le cardinal avait une v&eacute;ritable passion pour les v&eacute;n&eacute;rables restes de
+l'antiquit&eacute;: il les interrogeait, cherchant &agrave; expliquer leur
+signification; les relevait et s'effor&ccedil;ait de faire op&eacute;rer leur
+restitution. Par exemple, ayant trouv&eacute; dans des fouilles faites sur
+l'Aventin une reproduction du c&eacute;l&egrave;bre Apollon Sauroctone, il le fit
+transporter et restaurer &agrave; ses frais avec le plus grand soin. Il r&eacute;unit
+bient&ocirc;t la plus belle collection d'antiques qu'il y e&ucirc;t &agrave; Rome. On
+demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on r&eacute;fl&eacute;chit que
+la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions
+du mus&eacute;e du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il
+s'appliqua &eacute;galement &agrave; l'&eacute;tude de la numismatique et des inscriptions
+(<i>lapides litterati</i>), et rassembla un grand nombre de m&eacute;dailles et de
+pierres ou marbres &eacute;crits, tant grecs que latins, et aussi bien pa&iuml;ens
+que chr&eacute;tiens. Il les offrit au pape Cl&eacute;ment XII, qui les acheta
+moyennant soixante-douze mille &eacute;cus romains (385,200 fr.) et les fit
+placer au Vatican et au Capitole.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette cession, le cardinal recommen&ccedil;a ses recherches, et eut
+bient&ocirc;t recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et
+latines, avec une immense quantit&eacute; de statues, bas-reliefs, sarcophages,
+vases, colonnes et autres objets antiques rares et pr&eacute;cieux. Il
+rassembla &eacute;galement un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il
+faisait les honneurs avec beaucoup de bonne gr&acirc;ce aux &eacute;rudits et aux
+&eacute;trangers qui venaient le visiter<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">[543]</a>.</p>
+
+<p>C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces tr&eacute;sors dans son
+palais, <i>alle quattro Fontane</i>, le cardinal prit la r&eacute;solution de
+construire, &agrave; un demi-mille de la porte <i>Salara</i>, cette villa fameuse,
+rest&eacute;e encore aujourd'hui, en d&eacute;pit des pertes qu'elle a subies, un
+mus&eacute;e antique plus pr&eacute;cieux que la plupart des collections du nord de
+l'Europe. Il donna lui-m&ecirc;me le plan des b&acirc;timents, mod&egrave;les de bon go&ucirc;t
+et d'&eacute;l&eacute;gance, que l'architecte Carlo Marchionni &eacute;leva sous sa
+direction. Mais ce qui ajoute un prix infini &agrave; tous les objets qui
+ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann &agrave; leur
+placement, et la description qu'il a donn&eacute;e d'un grand nombre d'entre
+eux dans son <i>Histoire de l'art</i> et dans ses <i>Monumenti inediti</i>. Nous
+n'entreprendrons pas de d&eacute;crire apr&egrave;s lui ces pr&eacute;cieux restes de l'art,
+&eacute;chapp&eacute;s &agrave; la barbarie des hommes plus encore qu'&agrave; la destruction du
+temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre
+antiquaire, soit aux notices sp&eacute;ciales qui ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;es sur cette
+c&eacute;l&egrave;bre villa<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">[544]</a>.</p>
+
+<p>Elle fut commenc&eacute;e vers 1756, et elle &eacute;tait termin&eacute;e au commencement de
+1758; ce qui para&icirc;trait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la
+construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">[545]</a>. C'est
+dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de ses bassins et de ses fontaines, et &agrave; l'ombre de ses beaux arbres,
+que notre antiquaire passa, de 1758 &agrave; 1768, ses heures les plus
+heureuses et les mieux remplies. &laquo;Que ne pouvez-vous la voir?
+&eacute;crivait-il &agrave; Franken: elle para&icirc;t &agrave; tous les yeux un chef-d'&#339;uvre de
+l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il
+produit au jour ce qui &eacute;tait enseveli dans les t&eacute;n&egrave;bres, et le paye avec
+une g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; digne d<sup>un</sup> roi..... Le palais de cette villa est garni
+d'une si grande quantit&eacute; de colonnes de porphyre, de granit et d'alb&acirc;tre
+oriental, qu'elles formaient une esp&egrave;ce de for&ecirc;t avant qu'elles ne
+fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y
+rend vers le soir, et l'on s'y prom&egrave;ne avec le cardinal comme avec le
+moindre particulier<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">[546]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Le traitement du biblioth&eacute;caire, directeur des antiquit&eacute;s du cardinal,
+&eacute;tait de cent soixante &eacute;cus romains (856 fr.) par an; somme fort
+modique, et n&eacute;anmoins suffisante alors &agrave; Rome pour assurer une compl&egrave;te
+ind&eacute;pendance. &laquo;J'&eacute;l&egrave;ve tous les matins les mains vers celui qui m'a fait
+&eacute;chapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, o&ugrave; je jouis
+non-seulement de la tranquillit&eacute;, mais encore de moi-m&ecirc;me, et o&ugrave; je puis
+vivre et agir selon ma volont&eacute;. Je n'ai rien &agrave; faire, si ce n'est
+d'aller tous les apr&egrave;s-d&icirc;ners avec le cardinal &agrave; sa magnifique villa,
+qui surpasse tout ce qui a &eacute;t&eacute; fait dans les temps modernes, m&ecirc;me par
+les plus grands rois. L&agrave;, je laisse Son &Eacute;minence aux personnes qui
+viennent la voir, pour aller lire et r&eacute;fl&eacute;chir<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">[547]</a>.&raquo; Ces lectures, ces
+m&eacute;ditations dans ce beau lieu, ont inspir&eacute; plus d'un passage de
+l'<i>Histoire de l'art</i>. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait &agrave; la
+<i>villa</i> les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il
+prenait plaisir &agrave; &eacute;claircir, par la vue des monuments, des points
+obscurs de l'arch&eacute;ologie grecque ou romaine. C'&eacute;taient Bianchi,
+Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans
+l'intimit&eacute; du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui,
+vou&eacute;s au culte du beau.</p>
+
+<p>Il eut, &eacute;galement la satisfaction d'y voir son fid&egrave;le Mengs travailler &agrave;
+la composition dont il d&eacute;cora le plafond du cabinet du cardinal. Cet
+artiste &eacute;tait alors dans toute la force de son talent, et sa r&eacute;putation,
+r&eacute;pandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait
+consid&eacute;rer comme le premier peintre de l'&eacute;poque. On voyait en lui un
+restaurateur du go&ucirc;t et des belles formes; on trouvait ses inventions
+philosophiques, et son ex&eacute;cution &eacute;tait compar&eacute;e &agrave; celle des plus grands
+ma&icirc;tres du seizi&egrave;me si&egrave;cle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara,
+ambassadeur d'Espagne &agrave; Rome, n'avaient pas peu contribu&eacute; &agrave; &eacute;lever Mengs
+au-dessus de sa v&eacute;ritable valeur. Mais il faut leur rendre cette
+justice, que si leurs &eacute;loges d&eacute;passaient le but, ils avaient n&eacute;anmoins
+raison de pr&eacute;f&eacute;rer les ouvrages de Mengs aux compositions fades,
+mani&eacute;r&eacute;es et sans aucun caract&egrave;re, des autres artistes alors en vogue.
+Winckelmann exer&ccedil;ait une assez grande influence sur les opinions de
+l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant <i>les Pens&eacute;es
+sur la beaut&eacute; et sur le go&ucirc;t dans la peinture</i>, que Mengs avait d&eacute;di&eacute;es
+&agrave; son ami, et qu'il publia chez Fuesli, &agrave; Zurich, en 1762. Selon
+Winckelmann<a name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">[548]</a>, &laquo;on trouve dans ce trait&eacute; des choses qui n'ont encore
+&eacute;t&eacute; ni pens&eacute;es, ni dites.&raquo;</p>
+
+<p>Rapha&euml;l Mengs peignit, &agrave; la villa du cardinal, <i>Apollon sur le Parnasse,
+entour&eacute; des neuf Muses</i>; ce plafond passe pour son chef-d'&#339;uvre, et il
+r&eacute;unit en effet au m&eacute;rite du dessin une tr&egrave;s-grande habilet&eacute; dans la
+pratique de la fresque, une ordonnance dispos&eacute;e savamment selon les
+donn&eacute;es de la mythologie, qualit&eacute; arch&eacute;ologique, qui en doublait le prix
+aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque &agrave; cette &#339;uvre,
+c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compass&eacute;e et froide, comme
+si le dieu du jour et les Muses eussent &eacute;t&eacute; dans le climat glac&eacute; des
+contr&eacute;es du Nord.</p>
+
+<p>Avant cette &eacute;poque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami;
+mais nous ignorons la date pr&eacute;cise de cet ouvrage. Quelques ann&eacute;es plus
+tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint &agrave; l'huile
+pour un &eacute;tranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica
+Kauffmann, dont nous avons parl&eacute; ailleurs<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">[549]</a>. Il est repr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+mi-corps et assis: Angelica le grava elle-m&ecirc;me &agrave; l'eau-forte; un autre
+artiste le reproduisit &agrave; la mani&egrave;re noire, et lui fit pr&eacute;sent de la
+planche. Winckelmann, touch&eacute; de cet acte de d&eacute;f&eacute;rence, vante la beaut&eacute;
+de la jeune Allemande, et compare son talent &agrave; celui des premiers
+ma&icirc;tres de ce temps<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">[550]</a>. Mais comme elle ne fit pas alors un long
+s&eacute;jour &agrave; Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Nouveaux voyages &agrave; Naples.&mdash;Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le
+baron de Riedesel.&mdash;Excursion au V&eacute;suve.&mdash;Opuscules compos&eacute;s &agrave;
+Rome.&mdash;Winckelmann sert de <i>cicerone</i> aux &eacute;trangers de
+distinction.&mdash;Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+Fran&ccedil;ais.&mdash;Sa correspondance.&mdash;Ses regrets, en apprenant la mort du
+comte de Bunau.</p></div>
+
+<p class="date">1762</p>
+
+
+<p>En acceptant l'emploi de biblioth&eacute;caire et de directeur des antiquit&eacute;s
+du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu ali&eacute;ner la libert&eacute;
+de voyager, qui &eacute;tait, apr&egrave;s sa passion pour l'&eacute;tude et pour
+l'antiquit&eacute;, son go&ucirc;t le plus dominant. Il fit encore deux excursions &agrave;
+Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de
+Br&uuml;hl; l'autre, deux ann&eacute;es plus tard. Il profita de ces voyages pour
+visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des
+environs de Naples. Mais &eacute;tant naturellement enclin &agrave; la critique, et &agrave;
+trouver que les autres antiquaires ne savaient rien &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, il se
+fit &agrave; Naples de puissants ennemis, en publiant &agrave; Dresde, en 1762, ses
+<i>Lettres au comte de Br&uuml;hl sur Herculanum</i>. En 1764, il y ajouta une
+<i>Relation des nouvelles d&eacute;couvertes faites dans cette ville antique</i>,
+avec <i>seize lettres</i><a name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">[551]</a> &eacute;crites &agrave; Bianconi sur le m&ecirc;me sujet.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait li&eacute; &agrave; Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William
+Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de
+<i>Antiquit&eacute;s &eacute;trusques, grecques et romaines</i>, la description des vases
+et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagn&eacute; du baron de
+Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Gr&egrave;ce, il
+entreprit l'ascension du V&eacute;suve, pendant une &eacute;ruption terrible qui
+faisait fuir les habitants de Portici. Ils pass&egrave;rent une nuit sur cette
+montagne, firent r&ocirc;tir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et
+Winckelmann y soupa nu comme un cyclope<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">[552]</a>. Il aurait voulu visiter la
+Calabre, la Sicile et la Gr&egrave;ce; mais sur la fin de sa carri&egrave;re il
+renon&ccedil;a compl&eacute;tement &agrave; ce projet.</p>
+
+<p>Le catalogue des pierres grav&eacute;es composant le cabinet du baron Stosch,
+imprim&eacute; en fran&ccedil;ais &agrave; Florence, en 1760, avait &eacute;t&eacute; le premier ouvrage
+publi&eacute; par Winckelmann depuis son arriv&eacute;e en Italie. En 1761, il fit
+para&icirc;tre &agrave; Leipzig ses <i>Remarques sur l'architecture des anciens</i>;
+quelque temps apr&egrave;s, ses <i>R&eacute;flexions sur le sentiment du beau dans les
+ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acqu&eacute;rir</i>; et ensuite, <i>De la
+gr&acirc;ce dans les ouvrages d'art</i><a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">[553]</a>.</p>
+
+<p>Mais ces opuscules n'&eacute;taient que le pr&eacute;lude de son <i>Histoire de l'art</i>,
+&agrave; laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait
+alors le poids de sa r&eacute;putation, qui lui attirait plus d'un d&eacute;rangement
+d&eacute;sagr&eacute;able. Aucun &eacute;tranger de distinction ne pouvait passer par Rome
+sans avoir vu Winckelmann; et, si c'&eacute;tait quelque souverain, prince ou
+grand seigneur, sans s'&ecirc;tre fait guider par le savant antiquaire,
+transform&eacute; en v&eacute;ritable <i>cicerone</i>. Pour perdre le moins de temps &agrave; ces
+promenades sans cesse renaissantes, il avait r&eacute;dig&eacute; en italien une
+courte notice <i>de ce qu'il y a de plus int&eacute;ressant &agrave; voir &agrave; Rome</i><a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">[554]</a>.
+Il &eacute;tait quelquefois l'homme le plus tourment&eacute; qu'il y e&ucirc;t dans cette
+ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans
+lui; il devait rester deux heures &agrave; table, tandis que quinze minutes lui
+suffisaient pour d&icirc;ner. Le prince r&eacute;gnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il
+sort&icirc;t au moins deux fois par semaine avec lui<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">[555]</a>. Il accompagna de
+cette mani&egrave;re le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de
+Toscane, et beaucoup d'autres. En g&eacute;n&eacute;ral, il pr&eacute;f&egrave;re les voyageurs
+anglais. &laquo;Le croiriez-vous, &eacute;crit-il &agrave; Franken<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">[556]</a>, c'est la seule
+nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas,
+en g&eacute;n&eacute;ral, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des
+Anglais!&raquo; Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort
+m&eacute;content. &laquo;J'ai servi pendant quelques semaines de <i>cicerone</i> &agrave; un
+certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que
+j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'&eacute;glise de Saint-Pierre et
+l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller &agrave;
+Constantinople, et cela par d&eacute;sespoir. Il m'&eacute;tait devenu tellement &agrave;
+charge, que j'ai &eacute;t&eacute; oblig&eacute; de lui d&eacute;clarer nettement ma pens&eacute;e, et de
+ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling &agrave; d&eacute;penser
+par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'ann&eacute;e derni&egrave;re, nous
+avons eu ici le duc de Roxborough, qui &eacute;tait un homme de la m&ecirc;me
+trempe<a name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">[557]</a>.&raquo; Il dit ailleurs<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">[558]</a>, en parlant du cabinet du baron de
+Stosch, marchand&eacute; par des Anglais: &laquo;Ces barbares d'Anglais ach&egrave;tent
+tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir &agrave; voir ces tr&eacute;sors.&raquo;</p>
+
+<p>Quant aux Fran&ccedil;ais, son opinion ne leur fut presque jamais favorable.
+&laquo;Cette nation, disait-il<a name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">[559]</a>, n'&eacute;tait pas du tout faite pour
+s'appliquer au solide.&raquo; Il refusait m&ecirc;me de reconna&icirc;tre le m&eacute;rite des
+savants fran&ccedil;ais les plus &eacute;minents. Ainsi, en parlant du p&egrave;re
+Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru &agrave; la h&acirc;te, comme un
+vrai Fran&ccedil;ais, tant &agrave; Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son <i>Antiquit&eacute;
+expliqu&eacute;e</i> fourmille d'erreurs grossi&egrave;res<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">[560]</a>. N&eacute;anmoins, il se
+radoucit &agrave; l'&eacute;gard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en
+compagnie du c&eacute;l&egrave;bre physicien Desmarets, et convient que &laquo;c'est le
+voyageur le plus instruit qu'il connaisse<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">[561]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Les nombreuses et brillantes relations que sa r&eacute;putation lui avait
+attir&eacute;es, obligeaient Winckelmann &agrave; entretenir une correspondance
+active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule
+de savants et de personnages distingu&eacute;s d'autres pays. Il &eacute;tait
+continuellement consult&eacute; sur des questions d'arch&eacute;ologie, et la
+n&eacute;cessit&eacute; de r&eacute;pondre &agrave; tant de lettres absorbait, &agrave; son grand regret,
+une partie de son temps. Ses lettres ont &eacute;t&eacute; pr&eacute;cieusement recueillies
+et publi&eacute;es apr&egrave;s sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en
+g&eacute;n&eacute;ral remplies d'int&eacute;r&ecirc;t. On y trouve souvent des explications
+savantes sur des questions qui se rattachent, soit &agrave; l'histoire de
+l'art, soit &agrave; des d&eacute;couvertes nouvelles de fragments de statues et
+d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme,
+c'est la simplicit&eacute;, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus
+intimes sont expos&eacute;s au grand jour. On y voit la puret&eacute; de son &acirc;me, son
+d&eacute;sint&eacute;ressement, son amour pour l'ind&eacute;pendance, et ce culte de l'&eacute;tude
+et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les pens&eacute;es les plus
+&eacute;lev&eacute;es. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken,
+Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de
+Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres.
+Winckelmann avait inspir&eacute; &agrave; tous ces hommes, si diff&eacute;rents par les id&eacute;es
+et la condition sociale, une estime profonde pour son caract&egrave;re, et une
+admiration sinc&egrave;re pour son go&ucirc;t et son &eacute;rudition.</p>
+
+<p>Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien ma&icirc;tre le comte de Bunau:
+&laquo;Je vous plains, mon ami, &eacute;crit-il &agrave; Franken, du fond de mon &acirc;me,
+d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible.
+Moi-m&ecirc;me, je perds la douce satisfaction que je go&ucirc;tais d&eacute;j&agrave; en quelque
+sorte d'avance, de renouveler de vive voix &agrave; cet homme rare et pr&eacute;cieux,
+le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sinc&egrave;re et vive
+reconnaissance. Je me repr&eacute;sentais la visite impr&eacute;vue que je me
+proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions
+sont &eacute;vanouies, et qui sait si je pourrai m&ecirc;me vous embrasser un jour?
+Je songe &agrave; lui laisser un monument public de ma reconnaissance
+&eacute;ternelle; mais le temps s'avance, et peut-&ecirc;tre que mon &acirc;me sera r&eacute;unie
+&agrave; la sienne avant que je puisse remplir ce projet<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">[562]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Ces tristes pr&eacute;visions devaient malheureusement se r&eacute;aliser.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a>CHAPITRE XLVII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Winckelmann nomm&eacute; Pr&eacute;sident des antiquit&eacute;s de Rome, et plus tard
+<i>scrittore greco</i>, &agrave; la biblioth&egrave;que du Vatican.&mdash;Il publie son
+<i>Histoire de l'art</i>.&mdash;Critiques que lui attire cet
+ouvrage.&mdash;Mystification &agrave; laquelle il se trouve expos&eacute;.&mdash;Autres
+ouvrages de Winckelmann.</p></div>
+
+<p class="date">1763&mdash;1767</p>
+
+
+<p>Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nomm&eacute; &agrave; la place de Pr&eacute;sident des
+antiquit&eacute;s de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abb&eacute;
+Venuti. &laquo;Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et
+rapporte cent soixante &eacute;cus par an; de sorte que j'ai ici mon existence
+assur&eacute;e pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas
+faire &agrave; Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en
+donne autant, sans compter les autres agr&eacute;ments dont je jouis. Et si,
+par la suite, je puis parvenir &agrave; un emploi de <i>scrittore</i> du Vatican, je
+ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en
+Allemagne; car je jouis ici d'une libert&eacute; enti&egrave;re, et personne ne
+s'ing&egrave;re &agrave; me demander ce que je fais<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">[563]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>L'emploi de <i>Scrittore greco</i>, qui rapportait dix-sept &eacute;cus par mois,
+lui fut donn&eacute; le 3 septembre 1765, &agrave; la recommandation de son excellent
+protecteur le cardinal Albani, qui &eacute;tait devenu biblioth&eacute;caire du
+Vatican, apr&egrave;s la mort du cardinal Passionei.</p>
+
+<p>Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait
+para&icirc;tre en allemand, &agrave; Dresde, &agrave; la fin de 1763 et au commencement de
+1764, son <i>Histoire de l'art</i>. Cette publication, en mettant le sceau &agrave;
+sa r&eacute;putation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique.
+Notre auteur &eacute;tait de la race irritable des po&euml;tes et des artistes; il
+fut donc vivement bless&eacute; de quelques observations dont la justesse ne
+pouvait lui &eacute;chapper. Ces remarques lui &eacute;taient d'autant plus sensibles,
+qu'elles &eacute;manaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles
+avaient &eacute;t&eacute; publi&eacute;es par eux, en latin, dans les <i>Acta litteraria</i>,
+recueil fort r&eacute;pandu alors &agrave; Rome<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">[564]</a>. Il se mit incontinent &agrave; revoir
+et am&eacute;liorer son &#339;uvre. Mais il &eacute;tait toujours en crainte: &laquo;Que
+d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tir&eacute;s de mon <i>Histoire de
+l'art</i>, &eacute;crivait-il &agrave; Franken, &agrave; la fin de d&eacute;cembre 1763<a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">[565]</a>.&raquo; Peu &agrave;
+peu, il ajouta des passages consid&eacute;rables &agrave; cette histoire, et les
+publia, &eacute;galement en allemand et &agrave; Dresde, en 1767, en attendant qu'il
+f&icirc;t para&icirc;tre une seconde &eacute;dition de ce grand ouvrage, &agrave; laquelle il ne
+cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie &laquo;qu'il n'&eacute;tait pas
+encore en &eacute;tat d'&eacute;crire, lorsqu'il avait commenc&eacute; ce travail: ses id&eacute;es
+n'y &eacute;taient pas assez li&eacute;es; il manquait souvent les transitions
+n&eacute;cessaires de l'une &agrave; l'autre, ce qui fait la partie essentielle de
+l'art d'&eacute;crire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force
+qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec
+plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (<i>I Monumenti inediti</i>)
+l'avait instruit de ces d&eacute;fauts, et le Tout-Puissant avait r&eacute;pandu sur
+lui ses b&eacute;n&eacute;dictions et ses faveurs<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">[566]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Mais les corrections et am&eacute;liorations qu'il introduisit dans son
+<i>Histoire de l'art</i> ne purent lui faire oublier la mystification que lui
+avait inflig&eacute;e un artiste, qu'il avait consid&eacute;r&eacute; longtemps comme son
+ami. D&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Rome, notre Saxon avait rencontr&eacute;, dans l'atelier
+de Rapha&euml;l Mengs, un jeune homme nomm&eacute; Jean Casanova<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">[567]</a>, peintre
+m&eacute;diocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et
+s'occupant volontiers de recherches arch&eacute;ologiques. Winckelmann lui
+avait confi&eacute; l'ex&eacute;cution de plusieurs dessins de monuments antiques,
+destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre grav&eacute;s dans son <i>Histoire de l'art</i>. Mais, soit qu'ils
+diff&eacute;rassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru
+avoir &agrave; se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il r&eacute;solut
+de s'en venger, en l'exposant &agrave; la ris&eacute;e des savants de tous les pays,
+charm&eacute;s de pouvoir trouver &agrave; gloser sur le Pr&eacute;sident des antiquit&eacute;s de
+Rome. Il l'attaqua donc par son c&ocirc;t&eacute; sensible, en rendant suspecte cette
+finesse de tact dont Winckelmann &eacute;tait si fier. Pour y parvenir
+s&ucirc;rement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels
+il imita, de mani&egrave;re &agrave; s'y m&eacute;prendre, les peintures d'Herculanum. On
+informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes
+d&eacute;couvertes venaient d'&ecirc;tre faites. Sa curiosit&eacute; &eacute;tant ainsi excit&eacute;e, on
+l'amena avec myst&egrave;re &agrave; venir les voir, et on les lui vanta comme de
+v&eacute;ritables chefs-d'&#339;uvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant
+qu'elles venaient d'&ecirc;tre d&eacute;couvertes pr&egrave;s de Rome par un gentilhomme
+fran&ccedil;ais, le chevalier Diel, n&eacute; &agrave; Marsilly, en Normandie, et premier
+lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui
+d&eacute;sirait avoir des renseignements plus pr&eacute;cis et plus authentiques,
+chercha &agrave; s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on
+lui fit savoir, avec les m&ecirc;mes pr&eacute;cautions, que le chevalier Diel &eacute;tait
+mort &agrave; Rome subitement, dans le mois d'ao&ucirc;t 1761, sans avoir laiss&eacute;
+aucune explication sur sa pr&eacute;cieuse trouvaille. Il fut ainsi amen&eacute; &agrave;
+donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description
+emphatique, qu'il ins&eacute;ra dans son <i>Histoire de l'art</i>. &Agrave; peine cet
+ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se d&eacute;clarer l'auteur des
+peintures, et de r&eacute;clamer tout l'honneur de leur invention et de leur
+ex&eacute;cution. On con&ccedil;oit facilement la douleur de notre savant et la joie
+de ses &eacute;mules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier
+&agrave; rendre &agrave; l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait
+pas &eacute;pargn&eacute;es, &agrave; l'occasion de ses ouvrages sur l'arch&eacute;ologie, et
+particuli&egrave;rement de sa publication des peintures antiques<a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">[568]</a>.
+Cependant, quelque douleur que d&ucirc;t ressentir notre savant ainsi
+mystifi&eacute;, il n'h&eacute;sita pas &agrave; reconna&icirc;tre publiquement son erreur. Dans
+une lettre, du 4 janvier 1765, adress&eacute;e &agrave; son ami Heyne, il le pria de
+rendre publique la d&eacute;claration qu'il faisait, d'avoir &eacute;t&eacute; la dupe d'un
+homme qu'il avait consid&eacute;r&eacute; jusque-l&agrave; comme un ami<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p>
+
+<p>Tout en corrigeant son <i>Histoire de l'Art</i>, Winckelmann songeait &agrave;
+donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis
+longtemps dans son esprit, savoir: un <i>Trait&eacute; sur la d&eacute;pravation du go&ucirc;t
+dans les arts et les sciences</i><a name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">[570]</a>. Mais il ne mit pas ce projet &agrave;
+ex&eacute;cution, et, &agrave; sa place, il publia son <i>Essai d'une all&eacute;gorie pour
+l'art</i>, &#339;uvre qui lui co&ucirc;ta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas
+aussi bien accueillie que l'<i>Histoire des arts du dessin</i>. Ce livre doit
+&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;, n&eacute;anmoins, comme un tr&eacute;sor d'&eacute;rudition; il renferme
+d'heureuses id&eacute;es, et sa lecture, n&eacute;cessaire &agrave; l'arch&eacute;ologue, serait
+tr&egrave;s-utile aux artistes.</p>
+
+<p>Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquit&eacute;, jusqu'&agrave; vouloir faire
+conna&icirc;tre tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore &eacute;t&eacute;
+d&eacute;crits. Il se mit donc &agrave; publier, sous le titre de: <i>Monumenti antichi
+inediti</i><a name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">[571]</a>, en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six
+gravures, repr&eacute;sentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets,
+qui avaient &eacute;t&eacute; pass&eacute;s sous silence par Montfaucon et les autres
+r&eacute;v&eacute;lateurs des antiquit&eacute;s grecques et romaines. Il se proposait de
+compl&eacute;ter cet ouvrage en y ajoutant une troisi&egrave;me partie, mais on ignore
+ce que cette suite est devenue.</p>
+
+<p>Il composa encore un livre sur l'<i>&Eacute;tat actuel des arts et des sciences
+en Italie</i>, et fit beaucoup d'additions au trait&eacute; <i>De Pictura veterum</i>,
+de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle &eacute;dition; mais il
+n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.</p>
+
+
+
+<hr class="hr2" />
+<h3><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a>CHAPITRE XLVIII</h3>
+
+<div class="blockquot"><p class="hang">Bonheur et libert&eacute; dont Winckelmann jouissait &agrave; Rome.&mdash;Ses
+<i>vill&eacute;giatures</i> &agrave; Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.&mdash;Son admiration
+passionn&eacute;e de la nature.&mdash;Le roi de Prusse essaye de l'attirer &agrave;
+Berlin. Son d&eacute;sir de revoir l'Allemagne.&mdash;Il se met en route pour
+ce pays.&mdash;Sa tristesse en s'&eacute;loignant de Rome.&mdash;Il abr&egrave;ge son
+voyage et revient de Vienne &agrave; Trieste.&mdash;Il est assassin&eacute; dans cette
+ville par un repris de justice.&mdash;Ses dispositions
+testamentaires.&mdash;Monument qui lui est &eacute;rig&eacute; &agrave; Rome.&mdash;Appr&eacute;ciation
+de son influence.</p></div>
+
+<p class="date">1767&mdash;1768</p>
+
+
+<p>Il fallait &agrave; Winckelmann une prodigieuse activit&eacute; d'esprit pour suffire
+&agrave; tant de travaux. La vie qu'il menait &agrave; Rome, il est vrai, lui laissait
+une enti&egrave;re libert&eacute; pour l'&eacute;tude, car sa place de pr&eacute;sident des
+antiquit&eacute;s ne lui prenait pas &laquo;six heures de son temps par ann&eacute;e,&raquo; par
+la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs<a name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">[572]</a>. Son travail
+<i>de Scrittore Greco</i>, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.&mdash;&laquo;Le
+cardinal Albani, disait-il &agrave; Franken, m'en dispensera, et, apr&egrave;s tout,
+ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays
+d'humanit&eacute;, o&ugrave; chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille
+pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">[573]</a>.&raquo; Il pouvait
+donc se livrer en toute s&eacute;curit&eacute; &agrave; ses &eacute;tudes et &agrave; ses recherches
+favorites, sans trop se pr&eacute;occuper de ses fonctions publiques. Au
+surplus, pour jouir d'une plus grande libert&eacute;, il refusa un canonicat
+fort lucratif &agrave; la Rotonde <i>(Santa Maria della Rotonda</i>, autrefois le
+<i>Panth&eacute;on</i> d'Agrippa); et bient&ocirc;t apr&egrave;s, vers la fin de 1766, il renon&ccedil;a
+volontairement &agrave; son emploi de <i>Scrittore</i> au Vatican.</p>
+
+<p>Il prenait toujours le plus grand int&eacute;r&ecirc;t aux d&eacute;couvertes de statues,
+m&eacute;dailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa
+campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le
+remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles,
+en discutait, avec les hommes les plus comp&eacute;tents, la signification et
+la valeur, et en faisait son profit pour la seconde &eacute;dition de son
+<i>Histoire de l'Art</i>, ou pour son ouvrage des <i>Monumenti inediti</i>. Il
+consid&eacute;rait comme d&eacute;couverte nouvelle d'antiquit&eacute;s, non-seulement les
+ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les
+&eacute;claircissements nouveaux, donn&eacute;s sur des figures ou autres monuments
+rest&eacute;s jusqu'alors sans explications<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p>
+
+<p>Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses <i>vill&eacute;giature</i>.
+Ce pr&eacute;lat, qui n'&eacute;tait pas pr&ecirc;tre, aimait &agrave; se d&eacute;lasser de ses &eacute;tudes
+arch&eacute;ologiques, en recevant, soit &agrave; sa <i>villa</i> pr&egrave;s de Rome, soit &agrave;
+Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la soci&eacute;t&eacute; la
+plus &eacute;l&eacute;gante.&mdash;&laquo;Il y a quinze jours que je suis &agrave; l'une des plus belles
+maisons de campagne de mon ma&icirc;tre, &eacute;crit Winckelmann de
+Castel-Gandolfo<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">[575]</a>, c'est un lieu que la toute-puissance et le
+prototype de la connaissance de la beaut&eacute; sublime n'auraient pas pu
+rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de
+pr&eacute;lats, de dames qui sont m&ecirc;me tr&egrave;s-belles. Le soir, on joue et on
+danse; les plus &acirc;g&eacute;s sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour
+me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire go&ucirc;ter les
+joies du paradis, et Son &Eacute;minence veut bien se passer de ma compagnie
+pour me laisser &agrave; moi-m&ecirc;me.&raquo;&mdash;&Agrave; Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait
+d'une &eacute;gale libert&eacute;, dans un site encore plus admirable.&mdash;&laquo;C'est l&agrave; le
+lieu de mes d&eacute;lices; c'est l&agrave;, mon ami, dit-il &agrave; Franken<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">[576]</a>, que je
+voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans
+inqui&eacute;tude, le long de la tranquille mer, sur une c&ocirc;te &eacute;lev&eacute;e et
+couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle
+est en fureur, plac&eacute;s sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune,
+ou sur le balcon de ma chambre m&ecirc;me. Un mois pass&eacute; dans un pareil
+s&eacute;jour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit
+le c&#339;ur et l'esprit, surpasse tout ce que l'&eacute;clat des cours et leur
+bruyant tumulte peuvent nous offrir.&raquo;&mdash;Ces r&eacute;flexions r&eacute;v&egrave;lent les
+sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, &agrave; Rome, &eacute;tait partag&eacute;e
+entre l'&eacute;tude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable
+qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il
+attachait &agrave; son ind&eacute;pendance et &agrave; la libre disposition de son temps
+selon ses go&ucirc;ts et ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>Cependant, il para&icirc;t avoir h&eacute;sit&eacute; longtemps avant de prendre le parti de
+rester d&eacute;finitivement &agrave; Rome. Sa r&eacute;putation, r&eacute;pandue en Allemagne, lui
+attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter.
+Plusieurs &Eacute;tats allemands auraient voulu poss&eacute;der Winckelmann et le
+mettre &agrave; la t&ecirc;te de leurs mus&eacute;es et de leurs biblioth&egrave;ques. Le roi de
+Prusse, Fr&eacute;d&eacute;ric II, aussi jaloux de conqu&eacute;rir les hommes illustres que
+les provinces voisines de ses &Eacute;tats, fit les plus grands efforts pour
+l'attirer &agrave; Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoy&eacute;
+sp&eacute;cial, le colonel Quintus Icilius<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">[577]</a>, la place de biblioth&eacute;caire et
+de directeur de son cabinet de m&eacute;dailles et d'antiquit&eacute;s, vacante par la
+mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire.
+Winckelmann avait d'abord accept&eacute; cette proposition, et fait conna&icirc;tre
+sa d&eacute;termination &agrave; Berlin et &agrave; Rome: mais une difficult&eacute; qu'il
+n'explique pas s'&eacute;tant pr&eacute;sent&eacute;e, on lui t&eacute;moigna, au Vatican, beaucoup
+plus d'&eacute;gards qu'il n'avait os&eacute; esp&eacute;rer. Le Pape lui fit m&ecirc;me faire sous
+main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal
+Stoppani, qui avait beaucoup d'amiti&eacute; pour lui, y ajouta une pension
+particuli&egrave;re de ses propres fonds, de mani&egrave;re qu'il r&eacute;solut
+d&eacute;finitivement de rester &agrave; Rome. &laquo;Il se trouvait trop vieux et craignait
+de se sentir trop &eacute;tranger &agrave; Berlin; d'ailleurs, il &eacute;tait plus content &agrave;
+Rome, en faisant lui-m&ecirc;me son lit, que d'&ecirc;tre d&eacute;cor&eacute; du titre de
+conseiller priv&eacute;, et d'avoir deux laquais pour le suivre<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">[578]</a>.&raquo;</p>
+
+<p>Bien qu'il e&ucirc;t refus&eacute; d'aller vivre &agrave; Berlin, Winckelmann n'avait pas
+renonc&eacute; au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et N&ouml;thenitz en
+particulier. Au mois de f&eacute;vrier 1768, il croyait pouvoir annoncer &agrave;
+Franken l'&eacute;poque o&ugrave; il comptait aller le &laquo;surprendre un beau matin.&raquo; Il
+avait m&ecirc;me inform&eacute; de son d&eacute;part le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait
+&eacute;galement visiter. Mais il fut oblig&eacute; de retirer sa parole, ayant &eacute;t&eacute;
+forc&eacute; de rester &agrave; Rome pour le passage du grand-duc et de la
+grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs &Eacute;tats, apr&egrave;s
+avoir conduit &agrave; Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commen&ccedil;ait
+donc &agrave; craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui
+serait difficile de quitter, pour une ann&eacute;e qu'exigeait ce voyage, son
+ma&icirc;tre et &eacute;ternel ami, le cardinal Albani, au grand &acirc;ge qu'il avait. En
+outre, on pr&eacute;voyait la mort du pape Beno&icirc;t XIV, et comme tous les v&#339;ux
+paraissaient se r&eacute;unir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de
+notre savant, il ne pouvait pas s'&eacute;loigner de Rome sans porter
+pr&eacute;judice &agrave; ses int&eacute;r&ecirc;ts<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">[579]</a>.</p>
+
+<p>Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de
+r&eacute;solution: mettant de c&ocirc;t&eacute; tous les obstacles qui s'opposaient &agrave; son
+voyage, il &eacute;crivit &agrave; Franken pour lui annoncer sa prochaine arriv&eacute;e &agrave;
+N&ouml;thenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la
+permission qu'il en avait obtenue de son ma&icirc;tre et du Pape. Il se
+proposait de presser sa marche jusqu'&agrave; sa premi&egrave;re &eacute;tape, qui serait
+chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en
+courant par Dresde, pour se rendre &agrave; Dessau, o&ugrave; il devait attendre son
+ami Stosch, afin de gagner Brunswick, o&ugrave; il &eacute;tait attendu par le prince
+h&eacute;r&eacute;ditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'&agrave; Berlin. Son &acirc;me
+n'avait jamais &eacute;t&eacute; plus satisfaite qu'en annon&ccedil;ant &agrave; son ami sa
+prochaine arriv&eacute;e<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">[580]</a>.</p>
+
+<p>Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768,
+accompagn&eacute; du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par
+amiti&eacute; pour lui, qu'afin de r&eacute;tablir sa sant&eacute;. Il prit la route du
+Tyrol, qui l'avait amen&eacute; &agrave; Rome douze ann&eacute;es auparavant. Mais, en
+s'&eacute;loignant de cette patrie d'adoption, ses id&eacute;es devenaient sombres, et
+il c&eacute;dait comme &agrave; un acc&egrave;s de noire m&eacute;lancolie. Il paraissait h&eacute;siter &agrave;
+continuer son voyage, et parlait de revenir.&mdash;&laquo;<i>Torniamo a Roma.</i>&raquo;
+Retournons &agrave; Rome, r&eacute;p&eacute;tait-il &agrave; son compagnon de route, qui nous a
+conserv&eacute; un journal de ce voyage, depuis leur d&eacute;part de Rome, jusqu'au
+moment o&ugrave; ils se s&eacute;par&egrave;rent &agrave; Vienne<a name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">[581]</a>.</p>
+
+<p>La r&eacute;ception enthousiaste qui lui fut faite &agrave; Munich, ainsi que dans la
+capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entour&eacute;, ne purent
+triompher de sa tristesse. Ses pens&eacute;es se reportaient constamment vers
+Rome, o&ugrave; il avait joui pendant si longtemps d'une f&eacute;licit&eacute; parfaite:
+agit&eacute; par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette
+ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adress&eacute; &agrave;
+Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de
+retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'&agrave; le confirmer dans
+sa r&eacute;solution.&mdash;&laquo;Nous ne voul&ucirc;mes plus lui en parler davantage, dit-il,
+ayant remarqu&eacute; qu'il avait les yeux d'un mort.&raquo; Il fut donc d&eacute;cid&eacute; qu'il
+renoncerait &agrave; Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'apr&egrave;s un court s&eacute;jour &agrave;
+Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassur&eacute; par cette
+d&eacute;termination, qui comblait ses v&#339;ux les plus ardents, il mit &agrave; profit
+le temps qu'il dut passer &agrave; Vienne, pour examiner la biblioth&egrave;que et la
+galerie imp&eacute;riale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres
+collections particuli&egrave;res. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde
+&eacute;dition de son <i>Histoire de l'art</i>, qu'il pr&eacute;parait depuis longtemps,
+et s'occupa de la traduction fran&ccedil;aise, qui devait para&icirc;tre en m&ecirc;me
+temps que le texte.</p>
+
+<p>Enfin, combl&eacute; d'honneurs et de pr&eacute;sents, il se h&acirc;ta de se remettre en
+route pour sa patrie de pr&eacute;dilection. Il avait eu d'abord l'intention de
+se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itin&eacute;raire,
+et r&eacute;solut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les
+premiers jours de juin 1768.</p>
+
+<p>&Agrave; peu de distance de cette ville, voyageant &agrave; petites journ&eacute;es, selon
+l'usage de ce temps, il avait rencontr&eacute; un Italien, qui n'eut pas de
+peine &agrave; d&eacute;couvrir son faible: affectant lui-m&ecirc;me un grand amour pour les
+antiquit&eacute;s, il arracha bient&ocirc;t au trop confiant voyageur l'&eacute;num&eacute;ration
+des riches et nombreux cadeaux qu'il avait re&ccedil;us, ainsi que des monnaies
+et m&eacute;dailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce
+mis&eacute;rable, nomm&eacute; Francesco Archangeli, &eacute;tait un repris de justice,
+condamn&eacute; &agrave; mort pr&eacute;c&eacute;demment pour ses m&eacute;faits, mais dont la peine avait
+&eacute;t&eacute; commu&eacute;e en celle du bannissement perp&eacute;tuel. En arrivant &agrave; Trieste,
+il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans
+aucun soup&ccedil;on, ses m&eacute;dailles et autres objets pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Notre antiquaire voulait s'embarquer &agrave; Trieste pour Anc&ocirc;ne, et, en
+attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il
+occupait ses loisirs, dans l'h&ocirc;tellerie o&ugrave; il &eacute;tait descendu, &agrave; relire
+son vieil Hom&egrave;re, le seul livre qu'il e&ucirc;t emport&eacute; avec lui. Dans ses
+moments de m&eacute;ditation et de repos, il s'amusait &agrave; jouer avec un enfant
+de son h&ocirc;te, qui annon&ccedil;ait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis
+qu'il &eacute;tait occup&eacute; &agrave; &eacute;crire &agrave; une petite table, Archangeli entra dans sa
+chambre. Apr&egrave;s lui avoir exprim&eacute; ses regrets d'&ecirc;tre oblig&eacute; de le quitter
+pour se rendre &agrave; Venise, o&ugrave; l'appelaient des affaires importantes, il le
+pria de lui montrer une derni&egrave;re fois ses m&eacute;dailles, afin qu'il p&ucirc;t en
+conserver un souvenir plus pr&eacute;sent. Winckelmann, sans aucune m&eacute;fiance, y
+consentit de bonne gr&acirc;ce; et comme il se tenait baiss&eacute; pour ouvrir le
+coffre dans lequel elles &eacute;taient renferm&eacute;es, le sc&eacute;l&eacute;rat le pousse et le
+fait tomber, selon les uns, en lui pressant la t&ecirc;te entre le couvercle
+et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'&eacute;trangler avec un
+lacet. La victime crie et r&eacute;siste: alors, pour &eacute;touffer ses cris,
+l'assassin lui plonge, &agrave; cinq reprises diff&eacute;rentes, un stylet dans le
+ventre. Il l'aurait certainement achev&eacute;, si l'enfant, dont nous avons
+parl&eacute;, n'&eacute;tait venu frapper &agrave; la porte de la chambre.</p>
+
+<p>Ce bruit fait fuir Archangeli, sans m&ecirc;me lui laisser le temps de voler
+les m&eacute;dailles<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">[582]</a>. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre
+bless&eacute;; mais il &eacute;tait frapp&eacute; &agrave; mort, et il ne tarda pas &agrave; expirer, apr&egrave;s
+sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa pr&eacute;sence
+d'esprit, apr&egrave;s avoir pardonn&eacute; &agrave; son meurtrier, dict&eacute; ses derni&egrave;res
+volont&eacute;s, et re&ccedil;u les sacrements de l'&Eacute;glise. Par son testament, il
+institua le cardinal Albani son l&eacute;gataire universel, et laissa 350
+sequins &agrave; son graveur Mogali, et 100 autres &agrave; l'abb&eacute; Pirani.</p>
+
+<p>Ainsi mourut, &agrave; cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de
+son talent, un des hommes qui ont le plus contribu&eacute; &agrave; remettre en
+honneur l'&eacute;tude de l'antique, si d&eacute;cri&eacute;e dans la premi&egrave;re moiti&eacute; du
+dernier si&egrave;cle.</p>
+
+<p>&Agrave; Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut
+lui faire &eacute;lever un tombeau digne de sa m&eacute;moire, mais l'ex&eacute;cution de ce
+projet fut emp&ecirc;ch&eacute;e par le grand &acirc;ge du pr&eacute;lat, qui mourut en 1779, &agrave;
+pr&egrave;s de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de
+l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui
+&eacute;riger, &agrave; ses frais, dans le Panth&eacute;on, un monument compos&eacute; d'un
+m&eacute;daillon en marbre, d'apr&egrave;s son portrait par Rapha&euml;l Mengs, et d'une
+inscription latine. Dans les premi&egrave;res ann&eacute;es de ce si&egrave;cle, ce m&eacute;daillon
+a &eacute;t&eacute; transf&eacute;r&eacute;, ainsi que presque tous ceux qui &eacute;taient &agrave; la Rotonde,
+dans le mus&eacute;e des hommes illustres, au Capitole.</p>
+
+<p>Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et
+le mieux appr&eacute;ci&eacute; la langue et l'art des Grecs. Rien que son <i>Histoire
+des arts du dessin chez les anciens</i> ne soit pas exempte d'erreurs,
+ainsi qu'il le reconna&icirc;t lui-m&ecirc;me avec modestie<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">[583]</a>; bien que la
+partie consacr&eacute;e aux &Eacute;gyptiens, aux Ph&eacute;niciens, aux Perses, aux
+&Eacute;trusques et aux autres peuples de la P&eacute;ninsule italique, soit devenue
+fort incompl&egrave;te, depuis les nouvelles d&eacute;couvertes faites dans ces
+contr&eacute;es, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes,
+l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa
+valeur. C'est toujours &agrave; cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on
+voudra conna&icirc;tre &agrave; fond l'essence de l'art et l'id&eacute;e du beau chez les
+anciens; les attributs et les formes de leurs divinit&eacute;s; le costume des
+dieux, des h&eacute;ros, des athl&egrave;tes et des personnages c&eacute;l&egrave;bres; les moyens
+m&eacute;caniques employ&eacute;s par la statuaire antique; les progr&egrave;s et le d&eacute;clin
+de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'&agrave; la domination
+romaine en Gr&egrave;ce; chez les Romains, depuis la r&eacute;publique jusqu'&agrave; son
+enti&egrave;re d&eacute;cadence sous les derniers empereurs.</p>
+
+<p>L'influence de Winckelmann sur l'esth&eacute;tique de l'art a &eacute;t&eacute; immense; bien
+avant notre David, il dirigea souvent Rapha&euml;l Mengs dans la voie que le
+peintre des <i>Horaces</i>, du <i>Combat de Romulus et Tatius</i>, et du
+<i>L&eacute;onidas</i>, a suivie apr&egrave;s lui encore de plus pr&egrave;s. En Allemagne, son
+exemple a ramen&eacute; des &eacute;crivains de premier ordre au go&ucirc;t et &agrave; l'&eacute;tude de
+l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le <i>Laocoon</i> de
+Lessing<a name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">[584]</a> a &eacute;t&eacute; compos&eacute;, suivant les id&eacute;es &eacute;mises quelques ann&eacute;es
+avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'<i>Imitation des
+artistes grecs</i>. C'est &eacute;galement dans les &#339;uvres de Winckelmann, que le
+savant Heyne puisa l'id&eacute;e de ses dissertations sur la mythologie, qui
+ont eu tant de retentissement dans le monde des &eacute;rudits. L'illustre
+G&#339;the lui-m&ecirc;me n'a pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; l'influence de notre antiquaire, et son
+ouvrage, <i>Winckelmann et son si&egrave;cle</i>, publi&eacute; en 1805, prouve
+l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus &eacute;lev&eacute;es,
+par les id&eacute;es du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que
+l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce
+pays, dans la derni&egrave;re moiti&eacute; du si&egrave;cle pr&eacute;c&eacute;dent, jusqu'au commencement
+du n&ocirc;tre, a d&ucirc; &agrave; Winckelmann ses plus puissantes inspirations<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">[585]</a>.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminu&eacute; dans sa patrie; la
+nouvelle &eacute;cole allemande affecte de m&eacute;priser l'art des Grecs, pour
+mettre &agrave; sa place un art purement germanique. L'avenir dira si
+l'originalit&eacute; de ces tentatives aura r&eacute;ussi &agrave; faire oublier les
+divinit&eacute;s et les h&eacute;ros de Phidias, de Praxit&egrave;le et de Lysippe. Quant &agrave;
+nous, sans critiquer ces &#339;uvres nouvelles, dont quelques-unes sont
+marqu&eacute;es au coin d'un v&eacute;ritable talent, aux for&ecirc;ts d'Odin, aux vieilles
+forteresses f&eacute;odales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous
+pr&eacute;f&eacute;rons le Parnasse, le Tayg&egrave;te, les Ruines d'Ath&egrave;nes, l'Apollon du
+Belv&eacute;d&egrave;re, le Laocoon, la Niob&eacute;, la V&eacute;nus de Milo, l'Amazone bless&eacute;e, le
+Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons &agrave; l'art des Grecs,
+ce qu'un de nos po&euml;tes a si bien dit du vieil Hom&egrave;re, dans ces vers que
+Winckelmann n'aurait pas d&eacute;savou&eacute;s:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">&laquo;Trois mille ans ont pass&eacute; sur le tombeau d'Hom&egrave;re,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et depuis trois mille ans, Hom&egrave;re respect&eacute;,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Est jeune encor de gloire et d'immortalit&eacute;.&raquo;</span><br />
+</p>
+
+<p class="c top15">FIN.</p>
+
+<p class="c">
+ACHEV&Eacute; D'IMPRIMER<br />
+SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A.<br />
+&Agrave; CH&Ecirc;NE-BOURG (GEN&Egrave;VE), SUISSE<br />
+<br />
+AO&Ucirc;T 1973<br />
+
+Rmipression de l'dition de Paris, 1860<br />
+</p>
+
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Mariette, dans une lettre &agrave; Bottari, ins&eacute;r&eacute;e au tome VI des
+<i>Lettere pittoriche</i>, &eacute;d. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne
+s'appelait pas Diego. N&eacute;anmoins, dans les titres de ses po&eacute;sies,
+publi&eacute;es &agrave; Madrid en 1610, l'&eacute;diteur ne le d&eacute;signe que sous ce seul
+pr&eacute;nom. Mais D. Gregorio Mayans, dans la vie de ce personnage, plac&eacute;e en
+t&ecirc;te de l'&eacute;dition donn&eacute;e &agrave; Valence en 1776, de la <i>Guerra de Granada</i>,
+le nomme <i>D. Diego Hurtado de Mendoza</i>, et c'est ainsi qu'il est d&eacute;sign&eacute;
+dans le catalogue de la calcographie du mus&eacute;e de Madrid.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens</i>, p.
+211 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano</i>, &eacute;dit. de 1648,
+in-4, p. 153 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ridolfi, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 165-166.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Ridolfi, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 168, la rapporte en espagnol: nous
+la traduisons ici pour la premi&egrave;re fois en fran&ccedil;ais.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Vita di Tiziano</i>, p. 171.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ridolfi, <i>Vita di Tiziano</i>, p. 171-173.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le catalogue de cette collection indique <i>quarante-trois</i>
+tableaux de Titien.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Vivimus morituri, morimur victuri.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Pag. 240 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ridolfi, <i>ibid.</i> p. 154, 158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Catalogue du mus&eacute;e du Louvre</i>, &eacute;coles d'Italie, p. 228.
+Troisi&egrave;me &eacute;dit., 1852.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Catalogo de los cuadros del real Museo.</i> Madrid, 1850, p.
+191, num. 821.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Lettre &agrave; Bottari, dans le tome VI des <i>Lettere
+pittoriche</i>, &eacute;dit. di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Ridolfi, <i>Vita di Tiziano</i>, p. 188.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voy. l<i>'Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs fran&ccedil;ais</i>,
+Mariette, p. 57.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Imprim&eacute;e dans ses <i>Po&eacute;sies</i>, publi&eacute;es &agrave; Venise en 1552,
+in-8, et en 1572, in-4.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Vida de don Diego Hurtado de Mendoza</i>, par don Gregorio
+Mayans, en t&ecirc;te de l'&eacute;dition qu'il a donn&eacute;e &agrave; Valence en 1776, in-4, de
+la <i>Guerra de Granada</i>; r&eacute;imprim&eacute;e dans la m&ecirc;me ville par don Benito
+Montfort, 1830, in-12, de la p. 1<sup>re</sup> &agrave; 16, <i>passim.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Voy. <i>l'Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs fran&ccedil;ais</i>.
+Mariette, p. 57 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Dans son ouvrage intitul&eacute;: <i>Venezia citt&agrave; nobilissima e
+singolare descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo
+Sansovino.</i> 1581.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere
+dell'Aretino.</i> T. II, p. 120.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>D'en haut</i>,&mdash;fonctionnaires d'un ordre sup&eacute;rieur, choisis
+dans la plus haute noblesse.&mdash;Voy. <i>la Ville et la r&eacute;publique de
+Venise</i>, par le sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680,
+petit in-18, p. 134, 135, 136 et suiv.&mdash;Voy. aussi l'<i>Histoire de
+Venise</i>, par M. Daru, t. VII, p. 292, &eacute;dit. in-18. Didot. 1826.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> &laquo;<i>Che giova nelle fata dar di cozzo?</i>&raquo;&mdash;Inferno, c. IX, v.
+97.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Lettere di P. Bembo</i>, t. V, p. 488, dans l'&eacute;dition des
+<i>Classiques italiens</i>, de Milan, in-8, 1820; t. IX des <i>&#338;uvres compl&egrave;tes
+de Bembo</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto
+chiarissimo, scritta da Tommaso Temanza in Venezia</i>, 1751. In-4, de la
+page 19 &agrave; la page 33.&mdash;Ridolfi, dans la <i>Vie d'Andr&eacute;a Schiavone</i>, dit
+que Titien fit assigner &agrave; ce peintre les trois premi&egrave;res lunettes de la
+vo&ucirc;te (<i>tondi</i>) du c&ocirc;t&eacute; du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il
+donne une description d&eacute;taill&eacute;e de ces peintures.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Ridolfi, <i>Vita di Tiziano</i>, p. 152.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Don Gregorio Mayans, <i>ut supra</i>, p. 14.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Loc. cit., p. 152-153.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Storia della letteratura italiana</i>, t. VII, p. 1514,
+&eacute;dit. des Classiques, de Milan, 1824, in-8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Bottari, <i>Lettere pittoriche</i>, t. V, p. 140-146, <i>ad
+notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza</i>, p. 38, 39.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza</i>, p. 46.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Cartas de santa Teresa de Jesus</i>, T. 1<sup>er</sup>, <i>carta</i> 11.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza, ut supr&agrave;</i>, de la p. 38 &agrave; la
+p. 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale de Paris, Y, n. 6256.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza</i>, p. 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Cette pi&egrave;ce commence ainsi (p. 114):
+</p>
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Estoy en una prision</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">En un fuego y confusion</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Sin pensallo.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Que aunque me sobra razon</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Para dezir mi passion</span><br />
+<span style="margin-left: 4em;">Sufro y callo.</span><br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Quintas a una despedida</i>, p. 141:
+</p>
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Yo parto, y muero en partirme,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Yo lo procure, yo lo pago.</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">No me dexcys en el trago,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Se&ntilde;ora, del despedirme,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Por el servicio que os hago.</span><br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Il est rapport&eacute; en t&ecirc;te du volume publi&eacute; &agrave; Madrid en 1610,
+et se trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de
+l'ouvrage et le permis d'imprimer donn&eacute; par l'inquisition.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Dans le catalogue des meilleures estampes du mus&eacute;e de
+Madrid, on trouve cit&eacute; le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux
+des cent quatorze personnages illustres de la nation espagnole.&mdash;P. 7.
+<i>Cuaderno</i>, 6&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>&#338;uvres de Voiture</i>, &eacute;dit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12,
+chez Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> &Agrave; Cologne, chez Pierre Van Egmondt, &agrave; la Sph&egrave;re, 1673;
+petit in-16.&mdash;Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, n&ordm; 1963.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Par exemple, apr&egrave;s avoir dit du comte-duc: &laquo;<i>And&ograve; alla
+corte e vi and&ograve; addottrinato, non vi and&ograve; ignorante</i>, il ajoute: <i>La
+corte non &egrave; una scuola di grammatica</i>; <i>ella non da i primi alimenti e
+non insegna e primi elementi</i>; <i>il di lui cibo non &egrave; latte</i>; <i>di rado
+produce</i>, <i>raffina</i>, etc. Telle est la mani&egrave;re du marquis, pleine de
+recherche, et au fond tr&egrave;s-vide.&mdash;Le passage ci-dessus est extrait, p.
+14, de son ouvrage intitul&eacute;: <i>Il ritratto del privato politico
+cristiano, estratto dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san
+Lucar</i>; d&eacute;di&eacute; &agrave; Philippe IV, Bologne, 1635, <i>presso Giacomo Monti</i>,
+etc., in-8&ordm; de 135 pag., plus l'Introduction.&mdash;Le marquis Malvezzi a
+compos&eacute; un autre livre &agrave; la louange de Philippe IV et de son ministre,
+sous ce titre: <i>Introduttione al raconta de' principali successi
+accaduti sotto il commando del potentissimo Re Philippo
+quarto</i>.&mdash;<i>Roma</i>, 1651, in-8&ordm; de 107 pages, plus le bref d'Innocent X,
+la d&eacute;dicace au roi d'Espagne et l'avertissement. Les deux ouvrages sont
+&agrave; la Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, contenus dans le m&ecirc;me volume, avec la
+<i>Caduta del conte Olivar&egrave;s</i>, l'<i>anno</i> 1643, du p&egrave;re Camillo Guidi, <i>in
+Ivrea</i>, 1644,&mdash;0,388.&mdash;L'<i>Histoire d'Olivar&egrave;s</i> a encore &eacute;t&eacute; &eacute;crite en
+italien par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte
+Ferrante Pallavicini, <i>opere scelte</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; &eacute;dit. in-8&ordm;
+des <i>Classiques latins</i>, de Lefebvre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, chap. V, p. 249-250.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>La caduta del conte d'Olivar&egrave;s</i>, p. 33-4. Biblioth&egrave;que
+imp&eacute;riale, 0,388, &agrave; la fin du volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Il ritratto del privato politico</i>, etc., <i>ut supr&agrave;</i>, p.
+41.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la
+volle accettare.</i>&mdash;<i>Ut supr&agrave;</i>, p. 15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Il &eacute;tait n&eacute; le 8 avril 1605.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> T. II, p. 272, &eacute;dit. de M. Ubicini.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>L'histoire du minist&egrave;re du comte-duc</i>, etc., p. 6-7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes
+Espa&ntilde;oles, que con sus heroycas obras han illustrado la nacion</i>, etc.
+Londres, 1742, un vol. in-8, p. 37, n&ordm; 57.&mdash;Ce livre n'est qu'un abr&eacute;g&eacute;
+du grand ouvrage de Palomino.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Catalogo</i>, 1850, n&ordm; 27, p. 18.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex</i>;&mdash;<i>Dar la
+vida por su dama</i>, etc. Voyez &agrave; ce sujet: Ochoa, <i>Tesoro del teatro
+espa&ntilde;ol</i>, 5 vol. in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Jean de Butron, <i>Discursos apologeticos en que se defiende
+la ingenuidad del arte de la pintura</i>. In-4, Madrid, 1626.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Velasquez and his Works</i>, <i>London</i>, 1855, in-12, avec le
+portrait eau-forte de Velasquez; excellente biographie, &agrave; laquelle je
+ferai plus d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus
+consid&eacute;rable du m&ecirc;me auteur: <i>Annals of the artists of Spain</i>, <i>London</i>,
+1848.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Palomino, p. 18-19, n&ordm; 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal
+1600 al 1640.</i> In-4, p. 313, <i>V&ordm;. Vincenzio Carducci</i>, t. V.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Dialogo</i> 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Baldinucci, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 315.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Palomino, p. 36, n&ordm; 55, <i>V&ordm;. Patricio Caxes.</i> Le catalogue
+du <i>real Museo</i> n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le n&ordm;
+162, la <i>Vierge avec l'enfant J&eacute;sus</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Pag. 53, n&ordm; 73, <i>Eugenio Caxes</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Catalogo</i>, n&ordm; 151.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Pag. 74, n&ordm; 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par
+Francisco Pacheco, Vezino de Sevilla, a&ntilde;o 1649</i>; petit in-4&ordm;, p. 101 et
+suivantes.&mdash;Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, V. 1737.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Palomino, p. 77, n&ordm; 106 (abr&eacute;g&eacute; de son grand ouvrage;
+Londres, 1742, in-8&ordm;) veut que Velasquez ait &eacute;t&eacute; d'abord &eacute;l&egrave;ve de
+Francisco Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le m&ecirc;me auteur, p.
+66, n&ordm; 91, que &laquo;Francisco Herrera, nomm&eacute; le Vieux, peintre, architecte
+et sculpteur en bronze, fut natif et habitant de S&eacute;ville, et &eacute;l&egrave;ve de
+Francisco Pacheco;&raquo; et, p. 68, qu'il mourut &agrave; la cour en 1656: il &eacute;tait
+donc &agrave; peu pr&egrave;s de m&ecirc;me &acirc;ge que Velasquez, et par cons&eacute;quent, il
+n'aurait pu lui servir de ma&icirc;tre. Aussi, le catalogue du <i>real museo</i> de
+Madrid (&eacute;dit. de 1850) indique Velasquez seulement comme &eacute;l&egrave;ve de
+Pacheco.&mdash;Ce dernier, de son c&ocirc;t&eacute;, dans son <i>Arte de la Pintura</i>,
+r&eacute;clame pour lui seul la gloire d'avoir form&eacute; un tel disciple. Voici le
+passage o&ugrave; il revendique cet honneur (p. 171, &sect; 2): &laquo;Diego de Silva
+Velasquez, mon gendre, occupe la troisi&egrave;me place (parmi les artistes qui
+ont le plus honor&eacute; la peinture); c'est &agrave; lui, qu'apr&egrave;s cinq ann&eacute;es
+d'&eacute;ducation et d'enseignement, j'ai donn&eacute; ma fille, d&eacute;termin&eacute; par sa
+vertu, sa douceur, ses excellentes qualit&eacute;s, et par les esp&eacute;rances que
+me faisaient concevoir son bon naturel et son grand g&eacute;nie: L'honneur
+d'avoir &eacute;t&eacute; son ma&icirc;tre &eacute;tant plus grand que celui d'&ecirc;tre son beau-p&egrave;re,
+il m'a paru juste de refr&eacute;ner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer
+cette gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes derni&egrave;res ann&eacute;es.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Pag. 566, <i>Arte de la Pintura</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 60, n&ordm; 84.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, pag. 66, 611.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Palomino, p. 60, n&ordm; 84.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> P. 116.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Palomino, p. 75, n&ordm; 102.&mdash;Une taxe semblable a exist&eacute; plus
+longtemps sur la vente des livres, et le trait&eacute; de Pacheco sur la
+peinture fut tax&eacute; &agrave; <i>quatro maravedis, cada pliego</i>. Voy. &agrave; la seconde
+feuille apr&egrave;s le titre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Voy. <i>l'Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens</i>, p.
+101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 165.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Palomino, p. 27, n&ordm; 43.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 471.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 471.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Ibid.</i>, pages 593 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 605.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> C'est ainsi que Charles Le Brun a repr&eacute;sent&eacute; J&eacute;sus-Christ,
+dans son tableau, grav&eacute; par G. Andran et Edelinck, o&ugrave; il le montre ador&eacute;
+par les anges, parmi lesquels on a voulu reconna&icirc;tre, dans celui qui est
+&agrave; genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Valli&egrave;re.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 100.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 492, 567.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 163.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Cataloge</i>, n<sup>os</sup> 237, 238, 333, 388.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Ces vers sont tir&eacute;s du premier sonnet de Michel-Ange &agrave; la
+marquise de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. <i>Le rime di Michel-Agnolo
+Buonarroti, testo di lingua italiana</i>, in-8&ordm;, 1817, p. 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Palomino, p. 77, n&ordm; 106.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Sumiller de cortina de su Magestad</i>, Pacheco; <i>Arte de la
+pintura</i>, p. 102.&mdash;C'&eacute;tait une sorte de chambellan, charg&eacute; de tirer le
+rideau, ou d'ouvrir et fermer les porti&egrave;res lorsque le roi d'Espagne
+entrait dans ses appartements ou en sortait.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Ce portrait est au <i>Real museo, catalogo</i>, n&ordm; 527.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Bouterwek, <i>Hist. de la litt&eacute;rature espagnole</i>, t. II, p.
+91 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> P. 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Arte de la pintura,</i> p. 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Anecdotes du minist&egrave;re du comte duc d'Olivar&egrave;s, tir&eacute;es et
+traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory</i>; Paris,
+1722, in-12, p. 191:&mdash;Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, 0,700.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 112, 113.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> La <i>contractation</i> &eacute;tait une junte si&eacute;geant &agrave; S&eacute;ville, et
+qui &eacute;tait charg&eacute;e d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette
+ville pour l'Am&eacute;rique, ou venaient y aborder, et de faire payer les
+droits d'entr&eacute;e et de sortie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 113.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Voy. Palomino, p. 24, n&ordm; 38, et p. 41, n&ordm; 59.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 96-97.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> P. 95.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Voyage d'Espagne</i>, t. III, p. 6-7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Voy. le chapitre <span class="smcap">XII</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Origen y dignidad de la Ca&ccedil;a, etc.</i> Madrid, 1634, petit
+in-4&ordm;, avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres <span class="smcap">VIII, IX,
+XXVI, XXVII, XXXII</span>, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Catalogo</i>, n&ordm; 68.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> M<sup>me</sup> d'Aulnoy, <i>Voyage d'Espagne</i>, t. I, p. 87.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> <i>Litt&eacute;rature espagnole</i>, t. II, p. 60.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Voy. la notice sur cet amateur, chapitre <span class="smcap">XV</span> et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Velasquez and his Works, by William Stirling</i>, p.
+80-81.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> P. 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> P. 54, <i>ut supra</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Voy. le chapitre <span class="smcap">IX</span>, liv. III, <i>Arte de la pintura</i>, p.
+427 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Catalogo</i>, 299.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> P. 102.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Lettre de Rapha&euml;l Mengs &agrave; D. Antonio Ponz, dans le
+<i>Recueil de Bottari</i>, 2<sup>e</sup> &eacute;dition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> P. 106-109, <i>Arte de la pintura</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> P. 110, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Catalogo</i>, n&ordm; 177.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> P. 103.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> T. III, p. 486.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Pacheco, <i>Arte de la pintura</i>, p. 103.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Histoire de France sous Louis XIII</i>, par M. A. Bazin, t.
+II, p. 30-34.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Voy. sur les n&eacute;gociations de Rubens, l'introduction mise
+par M. &Eacute;mile Gachet en t&ecirc;te des lettres in&eacute;dites de cet artiste qu'il a
+publi&eacute;es. Bruxelles, 1840, in-8&ordm;, p. XXXV et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Lettre de Rubens &agrave; Peiresc, de Madrid, 2 d&eacute;cembre 1628;
+dans les lettres in&eacute;dites de Rubens publi&eacute;es par M. Gachet, p. 220, n&ordm;
+LXIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Selon J.-F. Michel, <i>Histoire de la vie de P. P. Rubens</i>,
+Bruxelles, 1 vol. in-8&ordm;, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de
+Gonzague, voulant envoyer &agrave; Philippe III une superbe voiture avec un
+attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour
+accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, n&ordm; 70) dit que Rubens
+vint &agrave; Madrid pendant le s&eacute;jour du prince de Galles en 1623: c'est une
+erreur. Rubens v&eacute;cut &agrave; la cour de Mantoue jusqu'&agrave; la fin de 1608, &eacute;poque
+o&ugrave; la mort de sa m&egrave;re le rappela &agrave; Anvers, et il ne retourna plus en
+Espagne qu'en 1628.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Gachet, <i>Lettres in&eacute;dites de Rubens</i>, p. 221, 224, 227,
+n&ordm; LXX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> &Eacute;. Gachet, <i>Lettres in&eacute;dites de Rubens</i>, p. 220, n&ordm;
+LXIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8&ordm;, p. 342, 343, n<sup>os</sup> 1135,
+1136, 1137, 1138, 1139 et 1140.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> M. A. van Hasselt, p. 340, n&ordm; 1127, qui dit que ce
+portrait est aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en
+Angleterre. Il a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par P. Pontius, et en petit, par Galle
+jeune.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Voy. le Catalogue du mus&eacute;e du Louvre, &eacute;dition de 1852,
+&eacute;coles allemande, flamande et hollandaise, p. 229, n&ordm; 431, et la note p.
+225 qui accompagne le n&ordm; 426. Ces dix compositions de Rubens ont &eacute;t&eacute;
+grav&eacute;es par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy.
+l'<i>Abecedario</i> de Mariette, V&ordm; <i>Rubens</i>, p. 110.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> P. 50, n&ordm; 70, <i>Pedro Pablo Rubens</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Catalogo</i>, n&ordm; 1704.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 100.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> P. 50, n&ordm; 70.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> <i>Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600</i>, p.
+281-283.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> P. 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> P. 131-133.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans
+l'introduction aux lettres in&eacute;dites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> P. 100, <i>Arte de la pintura</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 285.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Pacheco, p. 103.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Id. ibid.</i>, p. 103.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> V&ordm; Velasquez, p. 78, n&ordm; 406.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 103 &agrave; 105 inclusivement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Il est au <i>Real Museo</i>, <i>catologo</i>, n&ordm; 135.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Ce dernier tableau est au <i>Real Museo</i>, <i>catalogo</i>, n&ordm;
+195.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 78.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> P. 105.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Real Museo</i>, <i>catologo</i>, n&ordm; 155.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Ou <i>Fabrique de tapis</i>, <i>ibid.</i>, p. 355.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> P. 76, n&ordm; 105.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Le vite de' pittori, scultori, architetti ed
+intagliatori dal pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi
+di papa Urbano VIII, nel 1642</i>; <i>Roma</i>, in-4&ordm;, 1733, p. 251 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens</i>, p.
+250 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Baldinucci, <i>vita di Vicencio Carducci</i>, p. 315, <i>Dec.
+III</i>, <i>della parte III</i>, <i>dal 1600 al 1610</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Ximen&egrave;s, <i>descripcion del Escorial</i>, p. 344, 353: il est
+cit&eacute; par M. W. Stirling, <i>Velasquez and his Works</i>, p. 55-56.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Baldinucci, <i>Dec. IV</i>, <i>della parte I</i>, <i>dal 1630</i>, <i>al
+1640</i>; V&ordm; <i>Cosimo Lotti</i>, p. 306 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Traduit par Baldinucci, <i>ibid.</i>, p. 309.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Baldinucci, <i>ibid.</i>, p. 308.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 310.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Vie de Baccio del Bianco, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 311 &agrave; 331, et
+sp&eacute;cialement p. 323.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Baldinucci, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 329 &agrave; 331.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> P. 79, n&ordm; 106, vie de Velasquez.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Vite de' pittori, scultori, ed architetti</i>, etc., in-4&ordm;.
+<i>Roma</i>, 1772, p. 269 &agrave; 274, et sp&eacute;cialement 272, 273.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Passeri, <i>id.</i>, p. 271.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Passeri, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 273-274.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Voyez sa vie dans Baldinucci, <i>Dec. III</i>, <i>della parte
+III</i>, p. 354 &agrave; 372.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> M. William Stirling, <i>Velasquez and his Works</i>, p.
+125-126, se conformant &agrave; la tradition espagnole, mais sans citer aucune
+autorit&eacute;, raconte que les mod&egrave;les envoy&eacute;s au Tacca furent peints par
+Velasquez, et moul&eacute;s en outre par le sculpteur Munta&ntilde;&egrave;z, de S&eacute;ville;
+d'o&ugrave; il r&eacute;sulte que le Tacca n'aurait eu d'autre m&eacute;rite que celui de
+l'ex&eacute;cution et de la fonte. Assur&eacute;ment, les deux artistes espagnols
+&eacute;taient fort capables de pr&eacute;parer tous les &eacute;l&eacute;ments de la statue de leur
+roi: mais j'ai pr&eacute;f&eacute;r&eacute; suivre la version de Baldinucci, dont
+l'affirmation ne peut laisser le moindre doute, et qui parle comme
+t&eacute;moin oculaire. En effet, apr&egrave;s avoir rapport&eacute; l'envoi fait au Tacca
+des deux mod&egrave;les peints par Rubens, il ajoute:&mdash;&laquo;<i>Tanto chiese e tanto
+prontamente ottenne, e cosi venne a guadagnare le due bellissime pitture
+di mano di quel grand'uomo</i> (Rubens), <i>che rimasero nella sua eredit&agrave;, e
+nel tempo che io queste cose scrivo, si conservano in casa i
+serrati.</i>&raquo;&mdash;Baldinucci, vie de Pietro Tacca, <i>Dec. III</i>, <i>part. III</i>, p.
+363-364.&mdash;Je crois toutefois devoir faire remarquer, que Baldinucci ne
+semble avoir connu ni l'existence ni les &#339;uvres de Velasquez, car on ne
+trouve aucune mention de cet artiste, dans ses nombreuses <i>Notizie de'
+professori del disegno.</i> Il ne serait donc pas impossible qu'il e&ucirc;t
+attribu&eacute; &agrave; Rubens des mod&egrave;les peints par Velasquez.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Baldinucci, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 364.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 365.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 366.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> William Stirling, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 127, &agrave; la note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Palomino, <i>Ribera</i>, n&ordm; 88, p. 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens</i>, p.
+408 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Passeri, <i>Vite de' pittori, scultori ed architetti,
+etc,&mdash;Domenico Zampieri</i>, p. 33-39.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 152, vie de Lanfrance.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> P. 66, n&ordm; 91.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> M. William Stirling, <i>Velasquez and his Works</i>, p. 52.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> On peut en juger au Louvre, en pr&eacute;sence du tableau de cet
+artiste nouvellement achet&eacute; de la succession de M. le mar&eacute;chal Soult, et
+repr&eacute;sentant <i>Saint Bonaventure dictant ses commentaires.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Il est maintenant au <i>Real museo</i>, <i>catalogo</i>, n&ordm; 531.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> N&ordm; 171, p. 136.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Le comte-duc ayant &eacute;t&eacute; disgraci&eacute; en 1643, Herrera devait
+&ecirc;tre tr&egrave;s-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> N&ordm; 108.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> P. 68-69, n&ordm; 93, notice sur F. Collant&egrave;s. Cet artiste est
+repr&eacute;sent&eacute; au mus&eacute;e du Louvre, n&ordm; 544, par un paysage, <i>le Buisson
+ardent</i>, d'un grand caract&egrave;re, mais dans lequel Mo&iuml;se ressemble &agrave; un
+berger d'une des <i>sierras</i> espagnoles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Palomino, p. 119 et suivantes, n&ordm; 152.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> T. III, p. 580, cit&eacute; par M. William Stirling, <i>Velasquez
+his Works</i>, p. 52-53.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Para Mantenersi</i>, dit Palomino, p. 139, n&ordm; 173.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Ces tableaux sont &agrave; S&eacute;ville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> M. Viardot, <i>les mus&eacute;es d'Espagne</i>, p. 145. Paris, 1843,
+1 vol. in-12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Voy. le chapitre pr&eacute;c&eacute;dent.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> P. 52, n&ordm; 72.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Vasari, <i>Vie de Jacopo Sansovino</i>, p. 264-5, t.
+IX.&mdash;Traduction de M. Leclanch&eacute;. Paris, 1842, in-8&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> Guidi, <i>la Caduta del comte-duca d'Olivar&egrave;, anno 1643;
+Ivrea</i>, 1644, in-8&ordm;, &agrave; la fin du volume, Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale,
+0,388;&mdash;p. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 49 &agrave; 55.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Il avait perdu sa fille unique, mari&eacute;e au duc de M&eacute;dina
+de Las Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux p&egrave;res
+et de deux m&egrave;res, et diable, en outre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> C'est dans ce voyage qu'il fit le c&eacute;l&egrave;bre portrait
+d'Innocent X, qu'on admire &agrave; Rome au palais Doria-Pamphili.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Ut supr&agrave;.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Selon M. W. Stirling, <i>Velasquez and his Works.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> J'ai vu &agrave; l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un
+tr&egrave;s-grand nombre de portraits ex&eacute;cut&eacute;s par des artistes &eacute;trangers venus
+en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir
+Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les
+portraits dus &agrave; des artistes anglais, je n'ai remarqu&eacute; que celui de
+Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar
+Gerbier, sur la m&ecirc;me toile, par William Dobson.&mdash;Voy. le compte rendu de
+cette exposition, que j'ai publi&eacute; dans le <i>Journal des D&eacute;bats</i>, n<sup>os</sup>
+des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Hogarth a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; les deux autres. Ses premiers tableaux
+datent d'environ 1720.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim
+Sandrart, Polenburg, G&eacute;rard Honthorst, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Dans son ouvrage qui a pour titre: <i>Anecdotes of the arts
+in England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and
+painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc.</i> Il a &eacute;t&eacute;
+traduit par Millin, 2 vol in-8&ordm;, 1807, Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Rebellion and civil Wars in England</i>, 1702. 3 vol.
+in-f&ordm;.&mdash;N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la
+traduction fran&ccedil;aise, publi&eacute;e &agrave; la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t.
+I<sup>er</sup>, p. 73 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> <i>Oxford</i>, 1773, <i>e typographeo Clarendaniano</i>.&mdash;1 vol.
+in-folio, gravures, cabinet des estampes, n&ordm; 3242.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>The third ed.</i>, <i>London</i>, 1782, 4 vol. in-8&ordm;, t. II, p.
+124.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace
+Walpole invoque l'autorit&eacute;, fut le pr&eacute;cepteur des enfants du comte
+d'Arundel, et qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du
+<i>Compleat Gentleman</i>, d'une nouvelle intitul&eacute;e, la Valeur d'un sou, <i>The
+Worth of a penny</i>, et de divers autres ouvrages cit&eacute;s dans
+l'avertissement de la 2<sup>e</sup> &eacute;dition de cette nouvelle.&mdash;Il a grav&eacute;,
+d'apr&egrave;s Holbein, le portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte
+d'Essex.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>London, John Murray,</i> 1854, 3 vol. in-8&ordm;, t. I<sup>er</sup>, p.
+11. Le docteur Waagen a publi&eacute; en 1857 un volume de suppl&eacute;ment, sous le
+titre de: <i>Galleries and cabinets of art in England</i>, &eacute;galement chez
+John Murray.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Il faut lire <i>Evelyn</i>. Voy. Dallaway, <i>les Arts en
+Angleterre</i>, t. II, p. 258, et la <i>Biographie universelle</i> de Michaud,
+V&ordm; Evelyn. Ce savant, dans son ouvrage intitul&eacute; <i>sculptura</i>, parle du
+comte d'Arundel, comme d'une personne qu'il avait connue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> William Hookham Carpenter, <i>M&eacute;moires et documents in&eacute;dits
+sur Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans</i>. Anvers,
+1845, grand in-8&ordm;, 1 vol, p. 9-10.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> <i>The history and antiquities of the castle and town of
+Arundel, including the biography of its Earls from the conquest to the
+present time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace
+the duke of Norfolk. London, G. and W. Nicol</i>, <i>Pall-Mall</i>, 1834.&mdash;2
+vol. grand in-8&ordm;, fig. Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, n&ordm; 433, 0.6.2.&mdash;Ces deux
+volumes n'ont qu'une seule pagination; le 2<sup>e</sup> vol. commence &agrave; la page
+351. La biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve
+dans ce volume, de la page 414 &agrave; la page 496.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> Tierney, p. 418-419.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Anecdotes of painting.</i> t. II, p. 127.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Tierney, t. II, p. 434-435</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Tierney, t. II, p. 488 &agrave; 495.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8&ordm;, avec le portrait de
+Rubens, p. 321.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> N&ordm; 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce
+tableau se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de
+Pembroke &agrave; Wilton-House.&mdash;<i>Ibid.</i>, p. 260.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 11.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Vita di Antonio Van Dyck</i>, dans ses <i>Vite de' Pittori,
+Roma</i>, 1672. 1 vol. in-4&ordm;, p. 260-261.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Treasures of art in Great-Britain</i>, t. III, p. 30, 31.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 455.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Dallaway, t. 1<sup>er</sup>. p. 264, <i>ad notam</i> 2, traduction de
+Millin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Nuremberg, in-folio, 1683.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> Voy. les <i>&Eacute;tudes sur l'Allemagne</i> de M. Michiels, t. II,
+p. 387;&mdash;et la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, V&ordm; Sandrart, t. XL,
+p. 321.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Voy. l'<i>Abecedario</i> de Mariette, V&ordm; Jones Inigo, t. III,
+p. 8 et suiv.;&mdash;la <i>Biographie universelle</i>, &agrave; l'article consacr&eacute; &agrave; cet
+architecte, et la notice int&eacute;ressante donn&eacute;e par Allan Cunyngham, dans
+ses <i>Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and
+architects</i>; <i>London</i>, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Loc. cit.</i>, p. 256, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, 436-7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 257.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Traduit par M. Hymans, p. 243-246.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> <i>Vita di Tiziano, in-4&ordm;, Venezia</i>, 1648, p. 178.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 177.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> Waagen, <i>Loc. cit.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> <i>Abecedario</i>, t. III, V&ordm; L&eacute;onard de Vinci, p. 142, <i>ad
+notam</i> 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 297, <i>ad notam 1</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 142.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> M. Charles Blanc, dans son livre <i>de Paris &agrave; Venise</i>, p.
+57, dit que cette offre fut faite du temps de Jacques I<sup>er</sup> &agrave;
+Gal&eacute;as-Arconati, qui poss&eacute;dait alors le <i>Livre des Machines</i> de L&eacute;onard
+de Vinci, mais qui aima mieux en enrichir la biblioth&egrave;que de Milan.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Sculptura</i>, p. 103.&mdash;Walpole, t. II, p. 129.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> Voy. le volume consacr&eacute; &agrave; Mariette dans l'<i>Histoire des
+plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs fran&ccedil;ais</i>, p. 226, 232.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Waagen, <i>ibid.</i>, p. 15.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Bellori, Vita di P.-P. Rubens</i>, dans <i>le Vite de'
+Pittori, etc. Roma,</i> 1672, in-4&ordm;, p. 245.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Qui repr&eacute;senteraient aujourd'hui plus d'un million.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> J.-F. Michel, <i>Histoire de la vie de P.-P. Rubens</i>,
+Bruxelles 1771, 1 vol. in-8&ordm; avec le portrait de Rubens, p. 144-145.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> En 1730, in-folio, <i>London</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> <i>Lettres in&eacute;dites de P.-P. Rubens</i>, publi&eacute;es par &Eacute;mile
+Gachet. Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8&ordm;, p. 235.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> <i>Loc. cit.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Voy. sur ce personnage les <i>Anecdotes of Painting</i>, t.
+II, p. 94 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> P. 119 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens</i>, p.
+168, 178 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Art treasures, etc.</i>, t. II, p. 465.&mdash;Catalogue des
+peintures de Charles I<sup>er</sup>, d'apr&egrave;s Vertue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 7-8, <i>ad notam</i>, p. 7.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>Lettres in&eacute;dites de P.-P. Rubens</i>, publi&eacute;es par &Eacute;mile
+Gachet, p. 230-231.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> <i>Anecdotes of Painting</i>, t. II, p. 71.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Tel est le nom latin qu'il s'est donn&eacute; et sous lequel il
+a publi&eacute; ses ouvrages: Son nom fran&ccedil;ais &eacute;tait Dujon, et en anglais il se
+faisait appeler Yough. Voy. la pr&eacute;face du docteur Chandler aux <i>Marmora
+oxoniensia</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Vita Francisci Junii, F. F.</i>, apr&egrave;s la pr&eacute;face de la
+2<sup>e</sup> &eacute;dition que Gr&aelig;vius a donn&eacute;e en 1694 du trait&eacute; <i>De pictura
+veterum</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Le texte de Gr&aelig;vius porte: <i>Anno nonagesimo primo</i>; mais
+l'&eacute;pitaphe de Junius, &agrave; Oxford, attribu&eacute;e &agrave; Isaac Vossius, son neveu,
+indique, en chiffres romains, qu'il &eacute;tait n&eacute; en MDLXXXIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Francisci Filius.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Menevensis</i>, je ne suis pas certain que ce mot latin
+veuille dire Methuen; il ne se trouve pas dans le <i>Dictionnaire des noms
+latins de la g&eacute;ographie ancienne et moderne</i>. Paris, 1777, in-12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas
+artes illas, qu&aelig; non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales
+florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque
+suscipiunt.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Voici le titre de la deuxi&egrave;me &eacute;dition: <i>Francisci Junii
+de pictura veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis
+accessionibus aucti, ut plane novi possent videri</i>.&mdash;<i>Accedit catalogus,
+adhuc ineditus, architectorum, mechanicorum, sed pr&aelig;cipue pictorum,
+statuariorum, c&aelig;latorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum qu&aelig;
+fecerunt, secundum seriem litterarum digestus.</i>&mdash;<i>Roterodami, Typis
+Regneri Leero</i>, 1694, grand in-4&ordm; avec frontispice de A. Van der Werff,
+grav&eacute; par Molder, et le portrait de Junius, du m&ecirc;me, grav&eacute; par Gunst. La
+premi&egrave;re &eacute;dition avait paru en 1636.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>De pictura veterum, lib. prim.</i>, &sect; 1, p. 2<sup>e</sup>, &eacute;dition
+de 1694.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 296.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Grotius est n&eacute; &agrave; Delft le 10 avril 1585, et Junius &agrave;
+Heidelberg en 1589.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la <i>Biographie
+universelle</i> de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la
+premi&egrave;re fois en fran&ccedil;ais, dans le trait&eacute; <i>De pictura veterum</i>,
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s la d&eacute;dicace de Junius &agrave; Charles I<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Voy. cette &eacute;pigramme en grec, et sa traduction en vers
+latins par Grotius lui-m&ecirc;me, dans le catalogue des artistes anciens de
+Junius, p. 194, V<sup>ia</sup> <i>Satureius</i>, <i>sculptor</i>, &eacute;dition de 1694 du
+trait&eacute; <i>De pictura veterum</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> Qui ne parut qu'apr&egrave;s la mort de Junius dans la 2<sup>e</sup>
+&eacute;dition de son ouvrage donn&eacute;e par Gr&aelig;vius, 1694.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction
+des m&eacute;moires publi&eacute;s en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par
+Carpenter.&mdash;Anvers, 1845, p. 57-58, in-8&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Voy. les notes de M. Hymans, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 58.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Cette lettre est rapport&eacute;e dans le recueil de Bottari, t.
+IV, n&ordm; X, de l'&eacute;dition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en
+italien les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a
+laiss&eacute; en latin la partie de la lettre &eacute;crite dans cette langue.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> <i>Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academi&aelig;</i>,
+MDCCLXIII, 4 vol. in-f&ordm;.&mdash;Cabinet des estampes, biblioth&egrave;que imp&eacute;riale,
+n&ordm; 3242-62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> <i>Marmora Arundeliana</i>, <i>publicavit J. Seldenus</i>,
+<i>Londini</i>, <i>J. Billius</i>, 1629, in-4&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Voy. <i>la Vie de Peiresc</i>, par Gassendi, &eacute;dition de Lyon,
+1658, p. 5.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> <i>Lettres in&eacute;dites de Rubens</i>, publi&eacute;es par &Eacute;mile Gachet,
+p. 235.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> Dallaway, p. 260-1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, m&ecirc;me en
+Angleterre, et dont je dois la communication &agrave; l'obligeance de M.
+Alphonse Wyat-Thibaudeau: <i>A true relation of all the memorable places
+and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord
+Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall
+of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand
+the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne,
+gentleman.&mdash;London, printed for Henry Seile, and are to be sold in
+Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and
+the conduit, 1637.</i>&mdash;Petit in-8&ordm; de 70 pages, sans la d&eacute;dicace &agrave; Thomas
+Howard, fils et h&eacute;ritier de Henry lord Maltravers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> <i>Who went to war.</i>&mdash;&Eacute;tait-ce la statue antique d'une
+amazone?</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 50, 53,</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> P. 32.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33
+&agrave; 37.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Il fut d&eacute;capit&eacute; &agrave; Londres, le 30 janvier 1649.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Ces livres sont maintenant r&eacute;unis &agrave; ceux du <i>Bristish
+museum</i>. Voy. M. Tierney, t. II, p. 472.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Voy. au cabinet des estampes, Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale,
+n<sup>os</sup> 208-323, l'<i>&#338;uvre de Wenceslas Hollar</i>, in-folio, 3 vol., au
+commencement du 1<sup>er</sup> vol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> En allemand: <i>Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss
+sein Rupforsticke.&mdash;Berlin</i>, 1853, cabinet des estampes, n&ordm; 10109.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Abecedario</i>, V&ordm; L&eacute;onard de Vinci, t. III. p. 169.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> Voy. l'&#339;uvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes:
+ce portrait s'y trouve en deux &eacute;tats.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Voy. <i>Anecdotes of painting, the third ed.</i> t. II, p.
+125, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> London, 1656, in-f&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> Mariette, <i>abecedario</i>, V&ordm; Hollar, t. II, p. 373.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Tierney, t. II, p. 474.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>His health was sensibly declining</i>, t. II, p. 478.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Tierney, <i>ibid.</i>, p. 481.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Pr&eacute;face du docteur Chandler, <i>Marmora oxoniensia</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> Dallaway, t. I<sup>er</sup>, p. 262.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> T. II, p. 526.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> D&eacute;capit&eacute; le 29 d&eacute;cembre 1680, comme complice de la
+conspiration des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les
+deux condamnations soient &eacute;galement iniques, avec Thomas Wentworth,
+comte de Strafford, ministre de Charles I<sup>er</sup>, qui subit le m&ecirc;me sort
+le 21 mai 1641.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 267, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> <i>Joachimi de Sandrart a Stockav</i>, etc., <i>Academia
+nobilissim&aelig; artis pictori&aelig;</i>, etc., etc., etc. <i>Noriberg&aelig;</i>, 1683, in-f&ordm;,
+figures.&mdash;Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, V, 555 B., p. 282.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de
+cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels
+Quentin Matsys, Otho V&#339;nius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E.
+Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, &AElig;gid. Sadeler,
+Pierre de Jode le jeune, etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Voy. le catalogue du mus&eacute;e d'Anvers, 2<sup>e</sup> &eacute;dit. 1857,
+pr&eacute;face, p. <span class="smcap">XII</span>, &agrave; la note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans
+les Pays-Bas est prise de celle publi&eacute;e dans le t. I<sup>er</sup> du <i>Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire</i>. Paris, 1842, in-8&ordm;, p. 415 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> N&eacute; &agrave; Anvers en 1450, mort en 1527.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-apr&egrave;s.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Voy. dans la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, t,
+XVIII, p. 34, et tome XXIV, p. 551, les articles consacr&eacute;s &agrave; ces deux
+savants explorateurs de l'antiquit&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cit&eacute; plus
+haut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 492.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Cependant, d'apr&egrave;s la Notice sur Rubens, ins&eacute;r&eacute;e dans le
+Catalogue du mus&eacute;e d'Anvers, 2<sup>e</sup> &eacute;dit, 1857, p. 190 et suiv., il
+para&icirc;trait r&eacute;sulter &laquo;de documents d&eacute;couverts par M. R.-C. Backhuizen van
+den Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publi&eacute;s par lui
+en 1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour &agrave; Siegen, dans le
+comt&eacute; de Nassau.&raquo;&mdash;Que Rubens soit n&eacute; &agrave; Cologne ou ailleurs, il n'en
+doit pas moins &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme le plus illustre citoyen d'Anvers.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> M. &Eacute;mile Gachet, <i>Lettres in&eacute;dites de P.-P. Rubens</i>,
+Bruxelles, 1840, in-8&ordm;, introduction <span class="smcap">XI</span> et la note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> J.-F. Michel, <i>Histoire de la vie de P.-P. Rubens</i>.
+in-8&ordm;, Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> P. 191.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> P. 192.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> <i>Vies des peintres flamands</i>, t. I. p. 323.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Histoire de P.-P. Rubens</i>, par M. Andr&eacute; Van Hasselt,
+in-8&ordm;. Bruxelles, 1840, p. 15, &agrave; la note 2.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> Voy. Bellori, <i>Vita di P.-P. Rubens</i>; Baldinucci, id.,
+part. v, p. 281 et suiv.; et le Baglione, <i>id.,</i> p. 246.&mdash;Boschini,
+<i>Carta del navegar pittoresco</i>, p. 59 et 60, fait faire &agrave; Rubens un
+s&eacute;jour de six ans et demi &agrave; Rome et de trois ans &agrave; Venise; mais il se
+trompe, puisque Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la
+fin de mai 1600 jusqu'au milieu de novembre 1608.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> Ce premier voyage de Rubens &agrave; la cour de Madrid, que l'on
+a voulu r&eacute;voquer en doute, est prouv&eacute; par une pi&egrave;ce de vers compos&eacute;e par
+Philippe Rubens, qui a pour titre <i>ad P.-P. Rubenium navigantem</i>, et
+dans le pr&eacute;ambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers
+trois ans avant la publication de ses <i>Electorum libri II</i>, imprim&eacute;s &agrave;
+Anvers en 1607, c'est-&agrave;-dire en 1604, alors que son fr&egrave;re <i>in Italiam ex
+Hispania trajiceret</i>. Ils se trouvent &agrave; la suite des <i>Electorum</i>, p. 121
+&agrave; 124.&mdash;Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, Z, 422, in-4&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivar&egrave;s qui pr&eacute;c&egrave;de,
+p. 113.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Van Hasselt, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 21.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Van Hasselt, p. 22-23.&mdash;Bellori, Baldinucci et le
+Baglione, donnent une indication d&eacute;taill&eacute;e des peintures que Rubens
+ex&eacute;cuta tant &agrave; Rome qu'&agrave; G&ecirc;nes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Il &eacute;tait n&eacute; &agrave; Cologne en 1574.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Voy. &agrave; la suite des <i>Electorum</i> de Philippe Rubens, p.
+96, Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, Z; 422, in-4&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 97 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> Voy. ces lettres, <i>ibid.</i>, p. 245, 254 et 255.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Voy. dans les <i>Electorum</i> ces planches, p. 21, 30, 67,
+73, 74.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> Philippe Rubens fut rappel&eacute; de Rome en 1609 par le s&eacute;nat
+d'Anvers, qui l'avait investi de la place de secr&eacute;taire d'&Eacute;tat. Il
+mourut dans cette ville &agrave; l'&acirc;ge de trente-huit ans, le 28 ao&ucirc;t 1611,
+laissant de vifs regrets, et fut inhum&eacute; dans l'&eacute;glise de Saint-Michel,
+o&ugrave; sa veuve lui fit &eacute;lever un monument que Corn. Galle a grav&eacute;, et qui
+probablement a &eacute;t&eacute; dessin&eacute; par Rubens. Il se trouve dans l'&#339;uvre de ce
+peintre, au Cabinet des estampes, in-f&ordm;, t. I.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Grand in-folio, n&ordm; 387-302, t. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Elle est rapport&eacute;e par Michel dans son <i>Histoire de
+Rubens</i>, p. 41.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Voyez cette pi&egrave;ce de vers &agrave; la suite des <i>Electorum</i> de
+Philippe Rubens, p. 118 &agrave; 120.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Histoire de P.-P. Rubens</i>, p. 46.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Id.</i>, p. 111 et suiv.&mdash;Il a &eacute;t&eacute; suivi par M. &Eacute;mile
+Gachet, Introduction aux <i>Lettres in&eacute;dites de Rubens</i>, p. <span class="smcap">XV</span> et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> 2<sup>e</sup> &eacute;dit. 1857, p. 202-203.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> &Agrave; tort, selon Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 6 &agrave; 12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> P. 201.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Ce tableau a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par B.-A. Solswert; on peut en
+voir une &eacute;preuve dans l'&#339;uvre de Rubens au Cabinet des estampes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> Catalogue du mus&eacute;e d'Anvers, n<sup>os</sup> 275 &agrave; 279. P. 200 &agrave;
+205.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> <i>Abecedario</i>, V&ordm; P.-P. Rubens, p. 73.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> N&ordm; 244 du Catalogue, cit&eacute; par M. Van Hasselt, dans son
+<i>Catalogue de l'&#339;uvre de Rubens</i>, p. 344, n&ordm; 1153.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Plac&eacute; autrefois dans l'&eacute;glise des R&eacute;collets, et
+maintenant au mus&eacute;e d'Anvers, sous le n&ordm; 273.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> Voy. Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 80, 83, 96, 103,
+119 et 188.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Ce monument a &eacute;t&eacute; grav&eacute; par Lommelin, et se trouve dans
+le t. I<sup>er</sup>, in-fol. de l'&#338;uvre de Rubens, au Cabinet des estampes.
+C'est de l'inscription rapport&eacute;e au bas de cette gravure que nous avons
+extrait les d&eacute;tails qui pr&eacute;c&egrave;dent sur Jean Geva&euml;rts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> L'exemplaire de la Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, Z, 423, est
+celui que Geva&euml;rts avait offert &agrave; son ami Pierre Dupuy, et sur la
+feuille en regard du titre on lit la d&eacute;dicace latine &eacute;crite de sa main.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugur&eacute;e &agrave; Paris,
+sur le Pont-Neuf, en 1614.&mdash;Voy. dans la <i>Biographie universelle</i> de
+Michaud, v&ordm; Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce
+philologue et la date de leur publication.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> Dans les <i>Lettres in&eacute;dites de P.-P. Rubens</i>, publi&eacute;es par
+M. &Eacute;mile Gachet. Bruxelles, 1840, in-8&ordm;, apr&egrave;s l'Introduction, p.
+1<sup>re</sup>, n&ordm; 1.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 2, n&ordm; <span class="smcap">II</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, lettre &agrave; Geva&euml;rts, du 3 octobre 1620, p.
+3, n&ordm; <span class="smcap">III</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> L'abb&eacute; de Marolles, dans son <i>Livre des peintres et
+graveurs</i>, r&eacute;imprim&eacute; par M. Janet, &eacute;dit. elz&eacute;vir., 1855, parle de l'abb&eacute;
+de Saint-Ambroise comme de <i>son sinc&egrave;re ami</i>, p. 19, <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> quatrain.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> Catalogue du Mus&eacute;e du Louvre, &eacute;cole flamande, &eacute;dit. 1852,
+p. 231.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 230, n&ordm; 434.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> &Eacute;mile Gachet, <i>Lettres in&eacute;dites de Rubens</i>, p. 5, n&ordm; <span class="smcap">V</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Voy., entre autres, sa lettre &agrave; Peiresc du 10 mai 1628,
+en italien, sur la peinture antique des <i>noces aldobrandines</i>,
+d&eacute;couverte en 1606 sur le mont Esquilin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Le flamand, l'allemand, l'anglais, le fran&ccedil;ais,
+l'espagnol et l'italien, qu'il pr&eacute;f&eacute;rait aux autres, et dont il faisait
+un fr&eacute;quent usage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 252.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> &Eacute;mile Gachet, <i>Lettres in&eacute;dites de Rubens</i>, p. 221, n&ordm;
+<span class="smcap">LXI</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> Suivant Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 154, en juin ou
+juillet de la m&ecirc;me ann&eacute;e, selon M. Gachet, p. <span class="smcap">XXXVII</span> et la note.
+L'opinion de M. Gachet me para&icirc;t d'accord avec l'&eacute;pitaphe d'Isabelle
+Brant, compos&eacute;e par Rubens lui-m&ecirc;me, et rapport&eacute;e par Michel, p. 154.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Voy. la notice qui pr&eacute;c&egrave;de sur cet amateur.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>M&eacute;moires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens,
+traduits par L. Hymans.</i> Anvers, 1845, gr. in-8&ordm;, p. 206 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> &Eacute;mile Gachet, p. 230, n&ordm; <span class="smcap">LXXII</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> Au-dessous du tombeau de Jean Geva&euml;rts, et grav&eacute;e, avec
+ce monument, dans l'&#338;uvre de Rubens du Cabinet des estampes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> &Eacute;mile Gachet, p. 241.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Ce passage et les phrases pr&eacute;c&eacute;dentes sont en latin dans
+la lettre de Rubens, &eacute;crite pour le surplus en flamand.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> Fils de Philippe IV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> &Eacute;mile Gachet, p. 245.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, &agrave; la note.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> Voy. l'&#339;uvre du ma&icirc;tre au Cabinet des estampes, t. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Voy. cette pi&egrave;ce de vers &agrave; la suite des <i>Electorum</i>, p.
+116 &agrave; 118.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la m&ecirc;me
+distinction.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> Lettre &agrave; Peiresc, d'ao&ucirc;t 1630; &Eacute;mile Gachet, p. 251, n&ordm;
+<span class="smcap">LXXVII</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 259, n&ordm; <span class="smcap">LXXVI</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> <i>Di Antonio Bosio</i>, grand in-fol. <i>Roma</i>, 1632.&mdash;Se
+trouve au Cabinet des estampes de Paris.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Roma</i>, 1640, 2 vol. in-fol.&mdash;Voy. au Cabinet des
+estampes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> Mariette, <i>Abecedario</i>, v&ordm; P.-P. Rubens, p. 112, pr&eacute;tend
+que cette f&ecirc;te co&ucirc;ta plus de deux cent mille &eacute;cus &agrave; la ville d'Anvers,
+qu'elle fut oblig&eacute;e d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de
+son temps (1760).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Voici le titre de cet ouvrage: <i>Pompa introitus Honori
+Ser. Princ. Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp.
+decreta et adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio
+equite inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat
+Gasperius Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpi&aelig;, apud Theod. a
+Tulden, qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et
+sculpsit</i>, 1642, in-f&ordm;.&mdash;Cet ouvrage se trouve dans l'&#339;uvre de Rubens
+qui est au Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la
+galerie de M&eacute;dicis.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> P. 208 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> <i>Histoire de Rubens</i>, p. 234.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> Voy. le titre-frontispice des gravures de Th&eacute;odore de
+Tulden.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 247.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Rapport&eacute;es par M. &Eacute;mile Gachet, p. 276 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> <i>Acad. pict. nob., etc.</i>, p. 285, 1<sup>re</sup> colonne au bas
+de la page.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> Dans sa <i>Vie de P.-P. Rubens</i>, publi&eacute;e par le baron de
+Reiffenberg, p. 10.&mdash;&laquo;<i>Applicabat se operi assidente semper lectore, qui
+librum, Plutarchum vel Senecam pr&aelig;legeret, ita ut lectioni et pictur&aelig;
+su&aelig; simul intentus esset.</i>&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> Donn&eacute; par M. Van Hasselt, apr&egrave;s son <i>Histoire de Rubens</i>,
+de la p. 227 &agrave; la fin du volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> <i>Abecedario</i>, v&ordm; P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Ce portrait, d'apr&egrave;s le Catalogue de l'&#339;uvre de Rubens,
+par M. A. Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron
+Roose &agrave; Bruxelles.&mdash;On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le
+tome 1<sup>er</sup>, in-folio, de l'&#338;uvre de Rubens, au Cabinet des estampes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> <i>Histoire de Rubens</i>, p. 269.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> Elle est rapport&eacute;e en entier par Michel, p. 270.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> Voy., dans les lettres publi&eacute;es par M. E. Gachet, celle
+de Rubens &agrave; Peiresc, d'Anvers, le 16 ao&ucirc;t 1635, p. 258-9, n&ordm; <span class="smcap">LXXVI</span>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> En Hollandais <i>Wttenboogaert</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> <i>Academia nob. art. pictori&aelig;</i>, v&ordm; Rembrandt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> T. 1<sup>er</sup>, p. 254 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> Entre autres, par Descamps, la <i>Vie des peintres flamands
+et hollandais</i>, T. 1<sup>er</sup>, p. 299 et suiv., &eacute;dit. de Marseille, 1840,
+in-8&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> Ses &#339;uvres latines ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;es en 1644 par les
+Elzevirs, &agrave; Leyde, in-8&ordm;; et &agrave; la Haye en 1655, in-12.&mdash;Biblioth&egrave;que
+imp&eacute;riale, Y, 3239.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> &Eacute;dit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 159.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 344.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 352.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> <i>Signorum veterum icones</i>, in-4&ordm;.&mdash;Cabinet des estampes,
+n&ordm; 790-158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite
+aux quatre classes de l'institut royal n&eacute;erlandais, en 1843; rapport, p.
+142.&mdash;Ces lettres ont &eacute;t&eacute; reproduites par M. le docteur P. Scheltema,
+archiviste d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son
+discours: <i>Rembrandt, sa vie et son g&eacute;nie</i>, traduit par A. M. Willems,
+revu et annot&eacute; par W. Burger, et extrait de la <i>Revue universelle des
+arts</i>. Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt
+lui-m&ecirc;me, le remboursement de ce qu'il avait d&eacute;pens&eacute; pour les cadres et
+la caisse d'emballage.&mdash;<i>Scheltema</i>, p. 67.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans
+l'&#339;uvre de Rembrandt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> M. Scheltema, p. 71.&mdash;Voy. aussi l'<i>Abecedario</i> de
+Mariette, v&ordm; Rembrandt, t. IV, p. 358-9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> <i>Architecture, peinture et sculpture de la maison de
+ville d'Amsterdam</i>.&mdash;Grand in-f&ordm;, planche XXIV. Amsterdam, Mortier,
+1719, avec texte en fran&ccedil;ais; les gravures sont de Hubert
+Quellinus.&mdash;Cabinet des estampes, n&ordm; 847-158.&mdash;Il existe au m&ecirc;me cabinet
+un autre ouvrage en hollandais sur le m&ecirc;me sujet; n&ordm; 2828-32.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> <i>Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam</i>, 1679. Mais il
+doit y avoir une &eacute;dition ant&eacute;rieure. M. Charles Blanc dans son <i>&#338;uvre de
+Rembrandt reproduit par la photographie</i>, 6<sup>e</sup> livraison, a le premier
+fait conna&icirc;tre la trag&eacute;die de <i>M&eacute;d&eacute;e</i>, dont il donne l'analyse d'apr&egrave;s
+la traduction due au savoir et &agrave; l'obligeance de M. Koloff, employ&eacute; au
+Cabinet des estampes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 64.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> Voy. <i>Abecedario</i>, v&ordm; Rembrandt, t. IV, p. 357.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> N<sup>os</sup> 408, 409 du catalogue des &eacute;coles allemande,
+flamande et hollandaise, &eacute;dition de 1852.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> P. 20. Il ne dit pas ce que repr&eacute;sentent ces esquisses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> Cit&eacute; par M. Ch. Blanc, dans son <i>Histoire des peintres de
+toutes les &eacute;coles, Vie de Rembrandt</i>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> livraisons,
+p. 18.&mdash;Librairie Renouard, in-4&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> M. Ch. Blanc, <i>ibid.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> <i>La vie des peintres flamands, allemands et hollandais</i>,
+notice sur Rembrandt, t. 1<sup>er</sup>, p. 302, &eacute;dition de Marseille.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> M. Scheltema, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 75.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> &Eacute;coles flamande, hollandaise et allemande, &eacute;dition de
+1852, p. 214, n&ordm; 407. Voy. aussi le n&ordm; 411 et la note qui l'accompagne,
+p. 216.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> De l'imprimerie du gouvernement, &agrave; La Haye, 1826, in-8&ordm;,
+p. 31, n&ordm; 100.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> Sous ce titre: <i>Paradigmata graphica variorum artificum</i>.
+Cabinet des estampes, &agrave; la suite des <i>Signorum veterum icones</i>, dans le
+m&ecirc;me volume.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> Scheltema, p. 54 et suiv., n<sup>os</sup> 18 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> <i>Ut supr&agrave;</i>, p. 18-24.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 63.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> On trouve &eacute;galement &eacute;crit Pirckeimer: j'ai adopt&eacute; la
+premi&egrave;re orthographe, qui est celle d'&Eacute;rasme.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> Cette phrase sert d'&eacute;pigraphe &agrave; l'ouvrage publi&eacute; en 1826
+&agrave; Nuremberg sous ce titre: <i>Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und
+Dichten</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> Les d&eacute;tails qui suivent sont extraits de la vie de B.
+Pirckheimer (<i>de vita Pirckheimeri commentarius</i>), par Conrad
+Rittershusius, en t&ecirc;te des &#339;uvres de Pirckheimer, <i>cum Alberti Dureri,
+civis norimbergensis, vulgo Apellis germanici dicti, figuris &aelig;neis,
+adjectis opusculis Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc.</i>&mdash;<i>Franco
+furti, excudebat Joh. Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX.</i>&mdash;Petit
+in-folio; Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, II, 751.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> P. 40.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Ad Ticinum</i>, dit le texte. M. Weiss, dans l'article
+Pirckheimer de la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, traduit <i>Pisc</i>:
+mais l'indication des professeurs montre que c'est Pavie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> Sous ce titre: <i>Historia belli Suitensis, sive Helvetici
+duobus libris descripta</i>, p. 60 et suiv. de ses &#339;uvres.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> <i>Bellum Helveticum</i>, lib. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> Voyez, entre autres, le passage rapport&eacute; page 10 de sa
+vie, o&ugrave; il d&eacute;plore le sort des populations ruin&eacute;es et manquant de tout,
+par suite de la guerre.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> <i>De vita Pirckhemeri commentarius</i>, p. 13.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Desideri Erasmi epistol&aelig;</i>, dans le t. III, p. 708, n&ordm;
+DCXVIII, de ses &#339;uvres compl&egrave;tes, &eacute;dition de Leclerc, &agrave; Leyde, 1703,
+in-folio; Biblioth&egrave;que imp&eacute;riale, Z, 1978.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 885, n&ordm; DCCLVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> Pirckheimer &eacute;tait n&eacute; le 5 d&eacute;cembre 1470, Albert Durer, le
+20 mai 1471.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> Voici le texte du passage de Rittershusius, <i>de vita
+Pirckheimeri commentarius</i>, p. 16, o&ugrave; il rapporte les relations de
+Bilibalde avec Durer:&mdash;&laquo;Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus
+proximam pingendi artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut
+cum Apelle Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro
+supremo, Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et pen&egrave;
+quotidianam vit&aelig; consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis
+adjuvit ac promovit, qu&ograve; melius atque commodius artem suam excolere et
+ad tantum fastigium perducere posset.&raquo;</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> Il ne parut qu'apr&egrave;s sa mort. Il a &eacute;t&eacute; ensuite publi&eacute; de
+nouveau avec ses autres &#339;uvres, <i>ut supr&agrave;</i>, p. 223.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> <i>De vita Pirckheimeri commentarius</i>, p. 16.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Elles ont &eacute;t&eacute; traduites et publi&eacute;es dans le <i>Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 306 et suiv., 1842.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> Voy. p. 314-320.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> Voy. cette gravure dans l'&#339;uvre d'Albert Durer, <i>bois</i>,
+Cabinet des estampes, in-folio, n&ordm; 154.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> <i>Parte III</i>, p. 303, &eacute;dition originale.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> Dans son <i>Dictionnaire</i>, v&ordm; Durer, Albert, p. 1042, note
+D, &eacute;dition in-folio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du
+8 septembre 1515. Voyez les &#339;uvres de Pirckheimer, p. 212.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 212, 213.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> Le texte dit: <i>Legalis illius pedagogi timore</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> <i>Epistol&aelig; Erasmi</i> dans ses &#339;uvres compl&egrave;tes, &eacute;dition de
+Leclerc, Leyde, 1703, in-f&ordm;, t. III, p. 721, n&ordm; DCXXXI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> Il a &eacute;t&eacute; traduit en fran&ccedil;ais et publi&eacute; dans le <i>Cabinet
+de l'amateur et de l'antiquaire</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 415 et suiv., 1842. Voy.
+p. 265 et suiv., ci-dessus.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> Le texte dit dans plusieurs passages: <i>Fusilis Erasmus</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> Il est grav&eacute; en t&ecirc;te de la vie d'&Eacute;rasme par Charles
+Patin, avant l'<i>Encomium Mori&aelig;</i>, &eacute;dition de 1676, &agrave; B&acirc;le, in-8&ordm;. Ce
+cachet se voyait alors &agrave; la biblioth&egrave;que de cette ville; l'&eacute;pigraphe
+dont il est entour&eacute; dans le champ est: <i>Cedo nulli</i>, et au-dessous de la
+t&ecirc;te, sur le socle, est &eacute;crit: <i>Terminus</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Erasmi epistol&aelig;</i>, <i>ibid.</i>, p. 743, n&ordm; DCXLVI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 773, n&ordm; DCLIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 782, n&ordm; DCLXIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 847, n&ordm; DCCXXVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 848, n&ordm; DCCXXIX.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 885, n&ordm; DCCLVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 944, n&ordm; DCCCXXVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> Cabinet des estampes, &#339;uvre de Durer, n&ordm; 154 du
+catalogue, volume des <i>cuivres</i>, in-folio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> <i>Vita Johannis Holbenii</i>, par Charles Patin, dans son
+&eacute;dition, publi&eacute;e &agrave; B&acirc;le en 1676, de l'<i>Encomium Mori&aelig;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 384, n&ordm; CCCLXXIV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> On peut lire dans ses &#339;uvres, p. 197 &agrave; 199, les deux
+discours latins qu'en sa qualit&eacute; de lieutenant g&eacute;n&eacute;ral de la r&eacute;publique
+de Nuremberg il adressa &agrave; Charles-Quint, contre les ennemis de cette
+r&eacute;publique.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Voyez son apologie ou <i>Laus Podagr&aelig;</i>, dans ses &#339;uvres, p.
+204. Il composa aussi, vers le m&ecirc;me temps, une dissertation singuli&egrave;re:
+<i>De Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa
+peccatrice, seu</i> &#960;&#949;&#961;&#965;&#951;&#960;&#949;&#961;&#965;&#951;; p. 220 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> &#338;uvres de Pirckheimer, p. 172-3.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> Voy. <i>Disquisitio de libro poetico Theuerdank</i>, par Henri
+Th&eacute;ophile Titius, <i>Altdorfii</i>, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec
+le portrait de Pfinczig. C'est une th&egrave;se soutenue en latin sur le
+Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le
+volume de <i>Mariette</i>, p. 198.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> Voy. au cabinet des estampes. Le <i>Char triomphal</i> se
+trouve au milieu du volume in-f&ordm;, provenant de l'abb&eacute; de Marolles,
+<i>&#339;uvres sur bois d'Albert Durer</i>, n&ordm; 154 du catalogue; on le voit aussi
+dans les &#339;uvres de Pirckheimer.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> <i>Epist. ut supr&agrave;</i>, p. 1027, n&ordm; DCCCCV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 248, n&ordm; CCXXVI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> P. 339 et suivantes. Cette correspondance &eacute;crite partie
+en latin partie en allemand, a &eacute;t&eacute; de nouveau publi&eacute;e dans cette
+derni&egrave;re langue, &agrave; Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> <i>Bilib. Pirckheimeri op&eacute;ra</i>, p. 399, &agrave; l'appendice.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> Epist. <i>ut supr&agrave;</i>, p. 1075, n&ordm; DCCCCLVII.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> <i>Pirckheimeri opera</i>, p. 44.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> &#338;uvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de
+l'&eacute;l&eacute;gie:
+</p>
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 0em;">Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Alberte, atque me&aelig; maxima pars anim&aelig;:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Quo cum sermones poteram conferre suaves,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Tutus et in fidum spargere verba sinum:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Cur subito infelix m&aelig;rentem linquis amicum,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Et celeri properas non redeunte pede?</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Non caput optatum licuit, non tangere dextram,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Ultima nec tristi dicere verba vale.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Sed vix tradideras languentia membra grabato,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Quum mors accelerans te subito eripuit.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum!</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt!</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Omnia pro merito dederat fortuna secunda,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Ingenium, formam, cum probitate fidem.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa:</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Tollere sed laudes improba non potuit.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Splendebunt donec sidera clara polo.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">I decus, i nostr&aelig; non ultima gloria gentis,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Ductore et Christu c&aelig;lica regna pete.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Illic non vano gaudebis semper honore,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Pro meritis felix, pr&aelig;mia digna ferens:</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Et cymba instabili labimur in pelago.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Nos quoque idem te post ingrediemur iter.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Interea m&#339;sti lachrymas fundamus amico,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Nil quibus afflictis dulcius esse potest;</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Accedantque preces, summum placare tonantem</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Qu&aelig; possint, quidquam si pia vota valent.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Et ne quid tumulo desit, spargamus odores,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Narcissum, violas, lilia, serta, rosas.</span><br />
+<span style="margin-left: 0em;">Felix interea somno requiesce beato,</span><br />
+<span style="margin-left: 1em;">Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur.</span><br />
+</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on
+croit &ecirc;tre celui du graveur, et la date de l'ann&eacute;e 1529. Voy. Bartsch,
+t. VIII, p. 308-309, n&ordm; 30.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> P. 19. <i>De vita Pirckheimeri commentarius.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On
+trouve l'embl&egrave;me de Pirckheimer dans ses &#339;uvres, avant sa vie par
+Rittershusius; hauteur 16 centim&egrave;tres sur 12 de largeur environ.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> Cabinet des estampes. Bibl. imp. n&ordm; 154 du catalogue,
+vol. <i>des bois</i>, grand in-folio.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> <i>Pirckheimeri opera</i>, p. 44</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 43.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> <i>Lettres famili&egrave;res de M. Winckelmann avec les ouvrages
+de M. le chevalier Mengs</i>; <i>Yverdon</i>, 1784, 3 vol. petit in-18, t.
+I<sup>er</sup>, lettre du 8 d&eacute;cembre 1762, p. 160.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par
+Hubert, celle des &eacute;diteurs viennois de son histoire de l'art, et la
+traduction italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son &eacute;loge, par
+Heine; l'art. de la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, v&ordm; Winckelmann,
+et beaucoup d'autres.&mdash;Mais la v&eacute;ritable histoire de notre amateur est
+&eacute;crite par lui-m&ecirc;me dans ses lettres &agrave; ses amis, et c'est dans sa
+correspondance que nous l'avons surtout &eacute;tudi&eacute;e.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en
+italien, par Carlo Fea; <i>Storia delle arti del disegno, etc.</i>, <i>Roma</i>,
+<i>Pagliarini</i>, 1783, 3 vol. in-4&ordm;, t. I<sup>er</sup>, XL.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> Cette derni&egrave;re r&egrave;gle, enseign&eacute;e par Lhomond et les
+anciens latinistes, a &eacute;t&eacute; effac&eacute;e des grammaires modernes: <i>Grammatici
+certant</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> Article de Winckelmann, dans la <i>Biographie universelle</i>
+de Michaud, t. LI, p. 8.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> C'est Winckelmann lui-m&ecirc;me qui indique le temps pass&eacute; &agrave;
+Seehausen, dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy.
+ses lettres, &eacute;dition d'Yverdon, t. I<sup>er</sup>, p. 44.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> Pr&eacute;face des &eacute;diteurs viennois de l'<i>Histoire de l'art</i>,
+traduite en italien par Fea, t. I<sup>er</sup>, XLIV.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> Voici une des phrases de cette lettre: &laquo;Je ne trouve
+ressource qu'&agrave; avoir recours &agrave; la gr&acirc;ce d'un des plus grands hommes du
+si&egrave;cle, dont l'humanit&eacute;, qu'il fait &eacute;clater de tous les traits de ses
+&eacute;crits immortels, nous inspire une si haute id&eacute;e qu'on ne se peut
+dispenser d'en esp&eacute;rer bien.&raquo; Lettres, <i>ut supr&agrave;</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 33 &agrave;
+36.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> &laquo;<i>Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis,
+quantum fieri potuit, genio s&aelig;culi accommodatus est... Lipsi&aelig;, quo iter
+facere quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste
+tincta, ut non pudeat elegantium hominum ora subire.</i>&raquo; Lettres, t.
+I<sup>er</sup>, p. 43.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> Lettres, t. I<sup>er</sup>, p. 45-46.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> <i>Specimen catalogi bibliothec&aelig; Bunarian&aelig;</i>, Leipzig,
+in-4&ordm;, 1748. Le catalogue a &eacute;t&eacute; publi&eacute; dans la m&ecirc;me ville, de 1750 &agrave;
+1756, 3 tomes en 7 vol., in-4&ordm;, mais il n'a pas &eacute;t&eacute; termin&eacute;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> Dans une note qui accompagne la lettre &agrave; lui adress&eacute;e par
+Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. I<sup>er</sup>, p. 150-155-157.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. I<sup>er</sup>,
+p. 46.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Lettres de Winckelmann, t. I<sup>er</sup>, p. 59, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> M. de Hagedorn, dans ses <i>R&eacute;flexions sur la peinture</i>,
+traduction de Hubert, fait le plus grand &eacute;loge d'un tableau d'&#338;ser,
+repr&eacute;sentant Sa&uuml;l et la Pythonisse d'Endor, &eacute;voquant l'ombre de
+Samuel.&mdash;&#338;ser ex&eacute;cuta plus tard &agrave; Leipzig plusieurs morceaux de
+sculpture, entre autres la statue de l'&eacute;lecteur, sur l'esplanade de la
+porte de Saint-Pierre, et le petit monument &eacute;lev&eacute; &agrave; la m&eacute;moire du po&euml;te
+Gellert.&mdash;Sur Rapha&euml;l Donner et ses &#339;uvres, voyez les <i>&Eacute;claircissements
+historiques</i> attribu&eacute;s &agrave; M. de Hagedorn, &agrave; la suite de la <i>Lettre d'un
+amateur de peinture</i>; Dresde, 1755, in-18, p. 330 et suivantes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> En allemand; il a &eacute;t&eacute; traduit en fran&ccedil;ais par Hubert,
+Leipzig, 1765, 2 vol. in-8&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Appr&eacute;ciation de Moses Mendelssohn, cit&eacute;e dans
+l'avertissement de Hubert, en t&ecirc;te de sa traduction, VI.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 81 et suiv.; 439 &agrave; 478.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Elle fut achet&eacute;e plus tard par l'&eacute;lecteur de Saxe, pour
+&ecirc;tre r&eacute;unie &agrave; celle de Dresde.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> <i>Par M. Jules H&uuml;bner; traduit de l'allemand par M. Louis
+Grangier; Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction,
+p. 8.</i> Ce catalogue, dress&eacute; avec beaucoup d'ordre et de m&eacute;thode, est
+pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d'une introduction historique, qui renferme des d&eacute;tails pleins
+d'int&eacute;r&ecirc;t sur l'origine et l'accroissement de cette admirable
+collection.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> En fran&ccedil;ais, 2 vol. in-f&ordm;, fig. Dresde, 1755-1757.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> &Eacute;galement on fran&ccedil;ais, Leipzig et Vienne, 1770, in-8&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> Introduction au Catalogue du mus&eacute;e de Dresde, p. 51.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> M. de Heinecken mourut le 5 d&eacute;cembre 1792.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de
+Dresde, des d&eacute;tails pleins d'int&eacute;r&ecirc;t sur ces acquisitions et sur
+beaucoup d'autres; de la p. 8 &agrave; la p. 49.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 31-32.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs fran&ccedil;ais</i>, t.
+II, Mariette.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Introduction, p. 9.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> Il a &eacute;t&eacute; ouvert le 25 septembre 1855. On commen&ccedil;a de
+b&acirc;tir en 1847, d'apr&egrave;s les plans de M. G. Semper, alors professeur et
+directeur de l'&eacute;cole d'architecture de Dresde, et l'on continua ces
+travaux, depuis 1849, sous la direction des architectes Ha&uuml;el et Kr&uuml;ger,
+puissamment second&eacute;s par M. de Benchelt.&mdash;Catalogue de Dresde,
+introduction, p. 67-70.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 61.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 63, <i>ad notam</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Louis de Silvestre, n&eacute; &agrave; Paris le 23 juin 1675, fut
+appel&eacute; en Saxe en 1716 par Auguste II, en qualit&eacute; de son premier
+peintre; il fut nomm&eacute; en 1726 directeur de l'Acad&eacute;mie de peinture de
+Dresde; et d&eacute;cor&eacute;, en 1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il
+rentra en France en 1748, fut &eacute;lu le 7 juin de la m&ecirc;me ann&eacute;e recteur de
+l'Acad&eacute;mie royale de peinture de Paris, o&ugrave; il est mort le 12 avril
+1760.&mdash;Voy. <i>Abecedario</i> de Mariette, v&ordm; Silvestre, p. 217-219.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> Voy. le <i>Recueil d'estampes grav&eacute;es d'apr&egrave;s les tableaux
+de la galerie et du cabinet du comte de Br&uuml;hl</i>, 1<sup>re</sup> partie, Dresde,
+1754, 1 vol. in-f&ordm;; il existe au Cabinet des estampes de la Biblioth&egrave;que
+imp&eacute;riale.&mdash;Ce recueil est compos&eacute; de cinquante estampes, presque toutes
+grav&eacute;es par des Fran&ccedil;ais et surtout par Moitte.&mdash;Le portrait du comte,
+d'apr&egrave;s Louis de Silvestre, figure en t&ecirc;te de ce recueil; il a &eacute;t&eacute; grav&eacute;
+en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la
+physionomie, la d&eacute;licatesse du burin et le fini des accessoires.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> <i>Lettres de Winckelmann</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 58.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> Lettre au comte de Bunau, <i>ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 59.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> Lettre &agrave; Franken, de Rome, le 7 d&eacute;cembre 1755; <i>ut supr&agrave;</i>
+t. I<sup>er</sup>, p. 85 &agrave; 91.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> Ses &#339;uvres ont &eacute;t&eacute; publi&eacute;es &agrave; Milan parmi les classiques
+italiens, en 4 vol. in-8&ordm;, 1802.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 88.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>Ibid.</i>, <i>id.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> &Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; Winckelmann &eacute;crivait cette lettre (7
+d&eacute;cembre 1755), le Vatican n'avait pas encore re&ccedil;u les agrandissements
+connus sous le nom de <i>Museo Pio-Cl&eacute;mentino</i>, qui font tant d'honneur &agrave;
+Cl&eacute;ment XIV et &agrave; Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquit&eacute;s
+aussi remarquable que celle du Capitole.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> Voy. dans les <i>&#338;uvres de Voltaire</i>, &eacute;dition Lequien,
+1823, in-8&ordm;, t. LVIII, n&ordm; 857, p. 357.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Auquel Voltaire avait &eacute;crit plusieurs fois en italien,
+notamment en lui envoyant son po&euml;me de la <i>Bataille de
+Fontenoy</i>.&mdash;<i>Ibid.</i>, p. 330, 353, 364.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> Lettre &agrave; Franken, du 29 janvier 1756, <i>ibid.</i>, p. 91-96.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.&mdash;<i>Ibid.</i>,
+p. 60-62.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 94-95.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 97.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a href="#FNanchor_523_523"><span class="label">[523]</span></a> Voy. la description de cette statue dans l'<i>Histoire de
+l'art</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 294, &eacute;dition italienne de C. Fea.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a href="#FNanchor_524_524"><span class="label">[524]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 99.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a href="#FNanchor_525_525"><span class="label">[525]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 100-101.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a href="#FNanchor_526_526"><span class="label">[526]</span></a> <i>Ibid.</i>, <i>id.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a href="#FNanchor_527_527"><span class="label">[527]</span></a> <i>Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed
+altre sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in
+Roma, vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-f&ordm;, con figure.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a href="#FNanchor_528_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Lettres</i>, p. 104.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a href="#FNanchor_529_529"><span class="label">[529]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 107.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a href="#FNanchor_530_530"><span class="label">[530]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 108.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a href="#FNanchor_531_531"><span class="label">[531]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 110.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a href="#FNanchor_532_532"><span class="label">[532]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 114.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a href="#FNanchor_533_533"><span class="label">[533]</span></a> V&eacute;ritable auteur, selon Winckelmann, <i>Monumenti inediti</i>,
+t. II, p. 50, de l'ouvrage intitul&eacute;: <i>Maschere sceniche e figure comiche
+de' antichi Romani</i>, publi&eacute; sous le pseudonyme de <i>Franc. de' Ficoroni,
+Roma, 1736, in-4&ordm;; et Latin&egrave;, ibid., 1750, in-4&ordm;</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a href="#FNanchor_534_534"><span class="label">[534]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 116 &agrave; 127.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a href="#FNanchor_535_535"><span class="label">[535]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 126.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a href="#FNanchor_536_536"><span class="label">[536]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 129, 131, 132.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a href="#FNanchor_537_537"><span class="label">[537]</span></a> Il fut charg&eacute; par le gouvernement anglais de surveiller
+les derniers Stuarts &agrave; Rome, et fut oblig&eacute; de quitter cette ville.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a href="#FNanchor_538_538"><span class="label">[538]</span></a> Le catalogue ou description des pierres grav&eacute;es composant
+le cabinet du baron de Stosch ne fut publi&eacute; en fran&ccedil;ais, &agrave; Florence,
+qu'en 1760.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a href="#FNanchor_539_539"><span class="label">[539]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 127 &agrave; 130.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a href="#FNanchor_540_540"><span class="label">[540]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 133, 131.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a href="#FNanchor_541_541"><span class="label">[541]</span></a> <i>De vita Alexandri Albani, cardinalis; Rom&aelig;, in
+typographeo Paleariano</i>, 1790, petit in-8&ordm; de 52 pages, avec d&eacute;dicace au
+cardinal Giov. Franc. Albani, &eacute;v&ecirc;que d'Ostie et de Velletri, par
+Dionysius Strocchius (Strocchi).&mdash;Je dois la communication de cette
+notice biographique, devenue rare, &agrave; l'obligeance de M. Le Go,
+secr&eacute;taire de l'Acad&eacute;mie de France &agrave; Rome, qui poss&egrave;de une
+tr&egrave;s-pr&eacute;cieuse biblioth&egrave;que sur les arts.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a href="#FNanchor_542_542"><span class="label">[542]</span></a> Il mourut en 1779.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a href="#FNanchor_543_543"><span class="label">[543]</span></a> En 1850-51, j'ai &eacute;t&eacute; admis &agrave; faire des recherches &agrave; la
+biblioth&egrave;que Albani, qui, bien que d&eacute;chue, existait encore en grande
+partie au palais de ce nom, <i>alle quattro Fontane</i>. (Voy. l'<i>Histoire
+des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs italiens</i>, p. 336, &agrave; la note.) Elle a &eacute;t&eacute;
+vendue et dispers&eacute;e en 1858, apr&egrave;s pr&eacute;l&egrave;vement fait des manuscrits et
+des ouvrages les plus pr&eacute;cieux, qui ont &eacute;t&eacute; r&eacute;unis &agrave; la biblioth&egrave;que du
+Vatican.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a href="#FNanchor_544_544"><span class="label">[544]</span></a> Voy. entre autres: <i>indicazione antiquaria per la villa
+suburbana dell'ex. casa Albani; Roma</i>, 1803, in-8&ordm; de 200 pages.&mdash;Et
+dans <i>la Roma nell'anno</i> MDCCCXXXVIII, par <i>Ant. Nibby</i>, la description
+de cette villa, p. 882 et suiv., t. II, <i>parte moderna</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a href="#FNanchor_545_545"><span class="label">[545]</span></a> P. 115-123.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a href="#FNanchor_546_546"><span class="label">[546]</span></a> <i>Ibid.</i>, <i>id.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a href="#FNanchor_547_547"><span class="label">[547]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 135.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a href="#FNanchor_548_548"><span class="label">[548]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 141.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a href="#FNanchor_549_549"><span class="label">[549]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs fran&ccedil;ais</i>, t.
+III.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a href="#FNanchor_550_550"><span class="label">[550]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 166.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a href="#FNanchor_551_551"><span class="label">[551]</span></a> Ces diff&eacute;rentes publications ont &eacute;t&eacute; r&eacute;unies, traduites
+en fran&ccedil;ais et imprim&eacute;es &agrave; Paris, chez Barrois l'a&icirc;n&eacute;, 1784, in-8&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a href="#FNanchor_552_552"><span class="label">[552]</span></a> Lettre &agrave; Franken du 5 d&eacute;cembre 1767, p. 181.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a href="#FNanchor_553_553"><span class="label">[553]</span></a> Ces deux derni&egrave;res productions ont &eacute;t&eacute; traduites en
+fran&ccedil;ais et publi&eacute;es par Barrois l'a&icirc;n&eacute;, &agrave; la suite des <i>R&eacute;flexions sur
+l'imitation des artistes grecs</i>, sous le titre de: <i>Recueil de
+diff&eacute;rentes pi&egrave;ces sur les arts</i>, par M. Winckelmann; Paris, 1786,
+in-8&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a href="#FNanchor_554_554"><span class="label">[554]</span></a> Elle est imprim&eacute;e &agrave; la suite de ses lettres, t. II, p.
+250; &eacute;dition d'Yverdon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a href="#FNanchor_555_555"><span class="label">[555]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 170-171.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a href="#FNanchor_556_556"><span class="label">[556]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 142.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a href="#FNanchor_557_557"><span class="label">[557]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 143-144.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a href="#FNanchor_558_558"><span class="label">[558]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 134.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a href="#FNanchor_559_559"><span class="label">[559]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 104-105.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a href="#FNanchor_560_560"><span class="label">[560]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 111.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a href="#FNanchor_561_561"><span class="label">[561]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 212.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a href="#FNanchor_562_562"><span class="label">[562]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 139-140.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a href="#FNanchor_563_563"><span class="label">[563]</span></a> <i>Ibid.</i> p, 145.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a href="#FNanchor_564_564"><span class="label">[564]</span></a> Fea, <i>prefazione Liij</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a href="#FNanchor_565_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 149.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a href="#FNanchor_566_566"><span class="label">[566]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 188.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a href="#FNanchor_567_567"><span class="label">[567]</span></a> Il &eacute;tait fr&egrave;re pu&icirc;n&eacute; de Fran&ccedil;ois Casanova, peintre, dont
+plusieurs tableaux de batailles sont expos&eacute;s au Louvre. (Voy. le
+catalogue de ce mus&eacute;e, &eacute;cole fran&ccedil;aise, p. 55 &agrave; 58, &eacute;dition de 1855.) Il
+avait &eacute;galement pour fr&egrave;re Casanova de Steingalt, qui a laiss&eacute; de si
+curieux m&eacute;moires sur sa vie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a href="#FNanchor_568_568"><span class="label">[568]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus c&eacute;l&egrave;bres amateurs fran&ccedil;ais</i>,
+Mariette, t. II.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a href="#FNanchor_569_569"><span class="label">[569]</span></a> <i>Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti
+del disegno</i>, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a href="#FNanchor_570_570"><span class="label">[570]</span></a> <i>Lettres</i>, p. 158.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a href="#FNanchor_571_571"><span class="label">[571]</span></a> Cet ouvrage fut publi&eacute; &agrave; Rome, en italien, grand in-f&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a href="#FNanchor_572_572"><span class="label">[572]</span></a> <i>Lettres</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 147.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a href="#FNanchor_573_573"><span class="label">[573]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 154.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a href="#FNanchor_574_574"><span class="label">[574]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 222-223.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a href="#FNanchor_575_575"><span class="label">[575]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 140-141.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a href="#FNanchor_576_576"><span class="label">[576]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 185.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a href="#FNanchor_577_577"><span class="label">[577]</span></a> C'&eacute;tait un nom de guerre; il s'appelait Charles-Th&eacute;ophile
+Guischardt, et &eacute;tait fils d'un r&eacute;fugi&eacute; fran&ccedil;ais. Entr&eacute; au service du
+grand Fr&eacute;d&eacute;ric, qui l'&eacute;leva au grade de colonel, il composa de savants
+ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement soup&ccedil;onn&eacute;
+d'avoir pill&eacute; le ch&acirc;teau du comte de Br&uuml;hl, &agrave; Dresde, lors de la prise
+de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a href="#FNanchor_578_578"><span class="label">[578]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 167-189.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a href="#FNanchor_579_579"><span class="label">[579]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 184-185.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a href="#FNanchor_580_580"><span class="label">[580]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 190.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a href="#FNanchor_581_581"><span class="label">[581]</span></a> Cavaceppi a publi&eacute; ce journal au commencement de son
+ouvrage, <i>Raccolta d'antiche statue, etc. Roma</i>, 1769, in-f&ordm;.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a href="#FNanchor_582_582"><span class="label">[582]</span></a> Il ne tarda pas &agrave; &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;, fut condamn&eacute; &agrave; mort et
+ex&eacute;cut&eacute; un mois apr&egrave;s &agrave; Trieste.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a href="#FNanchor_583_583"><span class="label">[583]</span></a> <i>In fine</i>, t. II, &eacute;dition italienne de Fea, p, 427.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a href="#FNanchor_584_584"><span class="label">[584]</span></a> <i>Laocoon, ou pens&eacute;es sur les limites de la peinture et de
+la po&eacute;sie</i>, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8&ordm;.&mdash;Lessing envoya
+ce livre &agrave; Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte:
+</p><p>
+&laquo;J'ai re&ccedil;u l'ouvrage de M. Lessing; il est bien &eacute;crit et avec
+p&eacute;n&eacute;tration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses
+doutes et ses d&eacute;couvertes. Qu'il vienne &agrave; Rome, et nous causerons
+ensemble sur le lieu m&ecirc;me.&raquo; Lettre &agrave; Franken, du 10 septembre 1766, t.
+1<sup>er</sup>, p. 175-176.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a href="#FNanchor_585_585"><span class="label">[585]</span></a> Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, <i>De l'art en
+Allemagne</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 238 et suiv.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a href="#FNanchor_586_586"><span class="label">[586]</span></a> C'est par erreur qu'on a imprim&eacute; <i>Velasquez</i> dans le
+cours du volume: ce nom, en espagnol, s'&eacute;crit <span class="smcap">Velazquez</span>. [Note du transcripteur: tous
+sont corrigs.]</p></div>
+
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs
+trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS ***
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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