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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:20:36 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire des plus célèbres amateurs étrangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes. + +Author: Jules Dumesnil + +Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +HISTOIRE +DES PLUS CÉLÈBRES +AMATEURS ÉTRANGERS + +_Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands_ + +ET DE LEURS RELATIONS +AVEC LES ARTISTES + +PAR + +J.-G. DUMESNIL + +Membre du conseil général du Loiret, de la Société archéologique de +l'Orléanais, de la Société de l'Histoire de France et de la Légion +d'honneur. + +Vitam excoluere per artes. + +TOME V + +MINKOFF REPRINT +GENÈVE +1973 + + +AMATEURS ESPAGNOLS + +1500-1543 + +Philippe II;--Gio. Bat. Castaldi;--Franc. Vargas;--Ant. di Leva; +Le duc d'Albe;--les marquis de Pescaire et del Vasto; +Les cardinaux de Granvelle et Pacheco. +Don Diego Hurtado de Mendoza. +Le comte-duc d'Olivarès et Philippe IV. + + +AMATEURS ANGLAIS + +1585-1646 + +Thomas Howard, comte d'Arundel; +Georges Villiers, duc de Buckingham; +Le roi Charles 1er. + + +AMATEURS FLAMANDS + +1560-1666 + +Nicolas Rockox et Gaspar Gevaërts, +Amis de Pierre-Paul Rubens. + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +1596-1700 + +Constantin Huygens; +Utenbogard;--le bourgmestre Jean Six. + + +AMATEURS ALLEMANDS + +1470-1768 + +Bilibalde Pirckheimer, Érasme et Albert Durer. +Jean Winckelmann. + +M. de Hagedorn;--le comte de Brühl;--Auguste III;--M. de Heinecken; +Le cardinal Passionei;--Raphaël Mengs;--le cardinal Albani; +Le baron Stosch;--le comte Firmian. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVERTISSEMENT + +AMATEURS ESPAGNOLS + +PHILIPPE II + +GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; +LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; +LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO. + + +DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA + +1500-1575 + + +CHAPITRE Ier.--La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux +grands seigneurs espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école +vénitienne.--Philippe II, G. Perez et le Titien.--Tableaux de ce maître +pour G.-B. Castaldi.--F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis +de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et +Pacheco.--1500-1564. + +CHAPITRE II.--Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son +éducation.--Son ambassade à Venise; sa liaison avec le Titien, l'Arétin +et le Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son +altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne, tombe en +disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle dans le palais +de Philippe II.--Son exil à Grenade.--Ses travaux dans cette ville.--Ses +relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à Madrid.--Examen de ses +œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza.--1503-1575. + + + +LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS + +1587-1645 + + +CHAPITRE III.--Naissance, éducation, caractère du comte-duc +d'Olivarès.--Il devient le favori du prince des Asturies, fils et +héritier présomptif du roi Philippe III.--1587-1621. + +CHAPITRE IV.--Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des +lettres et des arts, son goût et son talent pour la peinture, qu'il +avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665. + +CHAPITRE V.--Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de +Tolède, Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo +Nardi, peintres ordinaires du roi.--1621-1665. + +CHAPITRE VI.--Naissance de Velasquez[586].--Il entre dans l'atelier de +Francisco Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son +livre sur l'_Art de la peinture_.--1599-1650. + +CHAPITRE VII.--Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de +Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.--1622-1623. + +CHAPITRE VIII.--Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son +mariage avec l'infante Marié.--Divertissements à la cour.--Principaux +amateurs de peinture.--Olivarès et le _Buen Retiro_.--Représentation +d'_Autos sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres +d'art.--1623. + +CHAPITRE IX.--Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre +l'Angleterre et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par +Velasquez.--Son succès.--Sonnet de Pacheco à cette occasion; honneurs et +récompenses accordés à Velasquez.--Portrait d'Olivarès.--Tableau de +l'expulsion des Maures.--1623-1628. + +CHAPITRE X.--Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de +son temps pendant son séjour; portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et +autres peintures.--1628-1629. + +CHAPITRE XI.--Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à +Rome.--Tableaux qu'il exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du +roi à son retour.--Indication de quelques-uns de ses +ouvrages.--1629-1631. + +CHAPITRE XII.--Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan +Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen +Retire.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna et +Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de Philippe +IV.--1621-1665. + +CHAPITRE XIII.--Principaux artistes espagnols du temps de Philippe +IV.--José Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco +Collantès, Alonso Cano, D. Bartolomè Estevan Murillo, Juan Martinès +Muntañès.--1621-1665. + +CHAPITRE XIV.--Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils +naturel Julien, d'après le père Camille Guidi.--Velasquez reste fidèle +au comte-du--Portrait inachevé de Julien.--1643-1645. + + + +AMATEURS ANGLAIS + +THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL + +1585-1646 + + +CHAPITRE XV.--Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier +siècle.--Règne de Charles 1er, la plus brillante époque pour les arts +en Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, à +la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait du +comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard Chandler, +d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du comte, ses voyages +en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.--Sa liaison avec Rubens et +Van Dyck.--Ses portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs +artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, +Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.--1585-1630. + +CHAPITRE XVI.--Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1er et +de Charles 1er.--Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords +Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers duc de Buckingham.--Sa +liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il se sert des +ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour se procurer des +objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans les +Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes +1er.--Buckingham est assassiné par Felton.--1590-1628. + +CHAPITRE XVII.--Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et +son traité _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet +ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de +Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres achetés +par le comte d'Arundel.--Leur explication par Selden.--Opinion de +Rubens.--Collection d'antiques à _Arundel-House_.--1589-1636. + +CHAPITRE XVIII.--Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de +l'empereur Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission publié +par W. Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à +Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce +général.--Représentation donnée en l'honneur du comte parles jésuites de +Prague.--Il fait l'acquisition, à Nuremberg, de la bibliothèque de +Pirckheimer.--Retour du comte en Angleterre.--1636. + +CHAPITRE XIX.--Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte +d'Arundel, et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de +Manfre, célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par +Hollar.--Jérôme Lanicre, les deux Van der Borcht.--1636-1646. + +CHAPITRE XX.--Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il +quitte sa patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses +collections.--Renommée attachée à sa mémoire.--1637-1646. + + + +AMATEURS FLAMANDS + +NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS + +1560-1666 + +CHAPITRE XXI.--Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses +artistes.--Réputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et +de Hans Holbein.--Culture des sciences et des lettres à +Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des +négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous Philippe +II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.--1454-1598. + +CHAPITRE XXII.--Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il +part pour l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et +Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et retourne +à Rome, où il trouve son frère Philippe.--Il travaille avec lui aux deux +livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes.--1577-1608. + +CHAPITRE XXIII.--Rubens revient à Anvers, en apprenant la maladie de sa +mère.--Il se fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit +une maison.--Origine de son tableau de _la Descente de Croix_, et part +de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'œuvre.--Notice sur cet +ami de Rubens.--Tableaux que le peintre exécute pour lui.--Autres +amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.--1608-1640. + +CHAPITRE XXIV.--Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa +famille, son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire +aux relations de Peiresc avec Rubens.--1595-1620. + +CHAPITRE XXV.--Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie +de Marie de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès +et les frères Dupuy, et entretient avec eux une active +correspondance.--1621-1627. + +CHAPITRE XXVI.--Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour +Gevaërts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à +l'Escurial.--Intelligence supérieure de Rubens.--Passage d'une de ses +lettres à Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort +d'Isabelle Brant.--1628-1629. + +CHAPITRE XXVII.--De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour +l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce pays.--Lettre +à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.--Il +déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses relations avec les +familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.--1629-1630. + +CHAPITRE XXVIII.--Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec +Héléna Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout +son temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés dans +ses lettres à Peiresc.--1630-1636. + +CHAPITRE XXIX.--Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par +Rubens pour l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et +vers latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description +de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa +direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la +goutte.--1633. + +CHAPITRE XXX.--Dernières années de Rubens: il travaille tant que la +goutte le lui permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa +manière de diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts, peint par +Rubens et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Gevaërts et Rockox +lui survivent.--Son épitaphe par Gevaërts.--Règle de conduite observée +par Rubens, Rockox et Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du +beau.--1633-1666. + + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +CONSTANTIN HUYGENS + +UTENBOGARD, LE BOURGMESTRE JEAN SIX + +1596-1700 + + +CHAPITRE XXXI.--Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées +centre sa vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les +hommes les plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses +portraits par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la +première partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de +Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric +Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur Utenbogard, +ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.--1596-1700. + +CHAPITRE XXXII.--Gloire de la Hollande à la paix de Munster.--L'hôtel de +ville d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille et son +éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_, +tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du +bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de Six, +et la _Leçon d'analomie_.--Gravures de tableaux modernes dédiées à J. +Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années de +Rembrandt.--Mort de Six.--1618-1700. + + + +AMATEURS ALLEMANDS + +BILIBALDE PIRCKHEIMER + +1470-1530 + + +CHAPITRE XXXIII.--Illustration ancienne, à Nuremberg, de la famille +Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son retour +et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à l'armée de +l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre les +Suisses.--1470-1499. + +CHAPITRE XXXIV.--Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne +des affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les +manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec un +grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son intimité +avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les derniers +moments de la femme de son ami.--1500-1505. + +CHAPITRE XXXV.--Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à +Pirckheimer.--Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et +séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son +ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de +Théophraste_, et les dédie à Durer.--1506-1527. + +CHAPITRE XXXVI.--Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage +d'Albert dans les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et +Holbein.--Amour d'Érasme pour l'indépendance.--1518-1526. + +CHAPITRE XXXVII.--Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa +patrie.--Sa retraite définitive des affaires publiques.--_Le char +triomphal de l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et +décrit par Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de +Bilibalde.--1512-1527. + +CHAPITRE XXXVIII.--Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, +sentiments d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de +Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de +Pirckheimer.--1528-1530. + + + +JEAN WINCKELMANN + +1717-1768 + + +CHAPITRE XXXIX.--Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses +parents.--Ses études à Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin +et retour à Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en +France.--Il est admis co-recteur à Seehausen.--1717-1748. + +CHAPITRE XL.--Le comte de Bunau et son Histoire de +l'Empire.--Winckelmann demande à être attaché à son service.--Il est +admis à travailler dans sa bibliothèque à Nöthenitz.--Son +collaborateur Franken.--Travaux à Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le +nonce Archinto.--Conversion de Winckelmann au catholicisme.--1748-1754. +427 + +CHAPITRE XLI.--Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire +Lippert.--M. de Hagedorn.--Christian Gottlob Heyne.--Le comte de Brühl, +Auguste III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites +en Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs +restaurations.--1754-1755. + +CHAPITRE XLII.--Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier +ouvrage de Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs +dans la peinture et la sculpture_.--1755. + +CHAPITRE XLIII.--Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise +et Bologne, et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps +dans celle ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et +visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la villa +Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les +malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de son _Histoire de +l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome.--1753-1758. + +CHAPITRE XLIV.--Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de +Firmian.--Retour à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses +collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses pierres +gravées.--1758-1759. + +CHAPITRE XLV.--Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce +prélat, sur sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de +Raphaël Mengs; portraits de Winckelmann.--1759-1762. + +CHAPITRE XLVI.--Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton, +d'Hancarville, le baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules +composés à Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de +distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les +Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du +comte de Bunau.--1762. + +CHAPITRE XLVII.--Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et, +plus tard, _Scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican--Il publie +son _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet +ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres +ouvrages de Winckelmann.--1763-1767. + +CHAPITRE XLVIII et dernier.--Bonheur et liberté dont Winckelmann +jouissait à Rome.--Ses _villégiature_ à Castel-Gandolfo et +Porto-d'Anzio.--Son admiration passionnée de la nature.--Le roi de +Prusse essaye de l'attirer à Berlin.--Son désir de revoir +l'Allemagne.--Il se met en route pour ce pays.--Sa tristesse en +s'éloignant de Rome.--Il abrège son voyage et revient de Vienne à +Trieste.--Il est assassiné dans cette ville par un repris de +justice.--Ses dispositions testamentaires.--Monument qui lui est érigé à +Rome.--Appréciation de son influence.--1767-1768. + +TABLE DES MATIÈRES. + + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + +AVERTISSEMENT + + +Il y a dix ans, me trouvant à Rome pour y passer l'hiver, l'idée me +vint, en admirant les fresques de Raphaël, de faire des recherches sur +sa vie intime. Je fus ainsi amené à étudier ses relations avec Balthasar +Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqué ce travail à quelques +artistes, aussi distingués par le talent que par leur connaissance de +l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager à le continuer; et +c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publié +l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens et français_. + +Aujourd'hui, j'offre au public le cinquième et dernier volume de cette +histoire, contenant celle des plus célèbres amateurs _espagnols_, +_anglais_, _flamands_, _hollandais_ et _allemands_. + +Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour être à la hauteur d'un si +vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les véritables amis de l'art, tant +en France qu'à l'étranger, en considération de ce que j'ai le premier +ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions +que j'ai pu commettre. + +Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces +recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que +soit le sort réservé à cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir +envoyé l'idée; car je dois à ces attachantes études de mieux comprendre +les œuvres de l'art, de connaître les hommes qui, depuis la Renaissance, +les ont aimées et encouragées, et d'estimer le caractère des principaux +maîtres à l'égal de leur génie. + +Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859. + + + + +AMATEURS ESPAGNOLS + +PHILIPPE II + +GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES +MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO. + +DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA[1] + +1500-1575 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux grands seigneurs +espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école vénitienne.--Philippe +II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce maître pour G. B. Castaldi, +F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del +Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco. + +1500--1564 + + +Si la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, exposés à Milan, suffit +pour inspirer à François Ier la résolution d'attirer en France +l'illustre peintre de la Cène, les voyages de Charles-Quint dans la même +ville, en Toscane, à Bologne et dans les États de Venise, ne furent pas +moins favorables à l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le +puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce +qui nous paraît plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que +céder à un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il +s'attacha désormais à rehausser la gloire de son règne par l'éclatante +protection qu'il accorda aux artistes et à leurs œuvres. Restés maîtres +de l'Italie après la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux +chefs de l'armée et du gouvernement espagnol à Milan, à Naples, en +Toscane, furent bientôt aussi gagnés aux arts par la vue des œuvres +merveilleuses des différentes écoles italiennes. Mais parmi ces écoles, +il en est une que les grands seigneurs espagnols, à l'imitation de leur +roi, prirent en une affection singulière, c'est celle des coloristes +vénitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier, +c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut +conserver son indépendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes +aux conquérants. Néanmoins, bien que Milan, Florence et Rome étalassent +des fresques et des peintures approchant peut-être encore plus de la +perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conquérants +espagnols, et l'on peut dire de l'école vénitienne, par rapport à +l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize siècles auparavant, de la +Grèce envahie par les soldats grossiers de Mummius: + + Græcia capta ferum victorem coepit, et artes + Intulit agresti Latio. + +D'où vint cette prédilection de Charles-Quint et des nobles Castillans +en faveur de l'art vénitien, qui leur fit préférer les maîtres de la +couleur, et en particulier le grand Titien, à Léonard de Vinci, +Michel-Ange, Raphaël, André del Sarto, et tant d'illustres artistes des +autres écoles? En étudiant l'histoire de l'art à cette époque, on est +amené à reconnaître que cette admiration presque exclusive accordée par +les Espagnols aux peintres de Venise est due à une seule cause: le +crédit dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint et des principaux +seigneurs de sa cour. On sait que le _Fléau des rois_ n'omit aucun +éloge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grâces du +tout-puissant monarque. Lié avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et +beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur ménagea l'accès des faveurs +impériales. Nous avons raconté ailleurs[2] cette influence de l'Arétin +et les services qu'il rendit au grand Titien lui-même. Il l'introduisit +à la cour de l'empereur, l'accrédita par ses lettres auprès de sa +personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui +l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans +l'intimité de ce prince, le peintre eut bientôt gagné lui-même ses +bonnes grâces et celles de ses courtisans. + +Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien +exécuta pour Charles-Quint, a raconté, avec un patriotique orgueil, les +honneurs extraordinaires que le maître absolu des Espagnes, des +Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duché de Milan, rendit +publiquement à l'artiste. Mais ce qui est peut-être moins connu, et ce +qui mérite tout autant d'être signalé, c'est l'amour véritable, nous +oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible César, le +sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conçut également et +conserva pour les œuvres du chef de l'école de Venise. Le Titien avait +fait son portrait, alors qu'il n'était encore que l'héritier présomptif +du trône d'Espagne, et un poëte du temps, ami de l'artiste, qui avait +changé sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus +classique de Partenio, célébra ce portrait dans le sonnet suivant: + + Quel intento di magno e di sincero, + Che al gran Filippo in l'aere sacro splende, + Mentre il valore il di lui petto accende + Col fasto de la gloria, e del'impero. + + Quel non so che terribilmente altero + Che natura, che 'l fa sol vede e intende + Nel guardo, che gli affige v'si comprende + Il mondo esser minor del suo pensiero. + + Quel proprio in carne di color vitale + Tiziano esprime, e da l'esempio move + In gesto bel di maesta reale. + + Pare che'l ciel con maraviglie nove + Gli sparga intorno ogni poter fatalo + Come a nato di Cesare et di Giove[4]. + +Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de +Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidèlement l'expression +singulière de cette physionomie impénétrable, qui cachait si bien, comme +le dit le poëte, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la +fatalité des anciens. + +Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son +père, il s'empressa de rechercher ses œuvres, en lui confirmant +l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs +et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour +Philippe II, après l'abdication de Charles-Quint, fut _Jésus-Christ dans +le jardin des Oliviers_, et, peu après, _le même descendu de la croix et +reposant sur le sein de sa mère_. Il reçut ensuite du roi plusieurs +commandes, tant de sujets de dévotion, que de compositions tirées de la +mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _poésies_. À l'occasion +de ces tableaux, Philippe II écrivit de sa main, à l'artiste, la lettre +suivante[5]: + +«Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de +Jérusalem, etc. + +«Notre amé, j'ai reçu votre lettre du 19 du mois passé, et j'ai été +satisfait d'apprendre que vous aviez terminé les deux _poésies_: l'une +de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas à +ces tableaux le même accident qui est arrivé à votre peinture du Christ, +j'ai consenti à ce qu'ils soient dirigés sur Gênes, pour que de là ils +me soient envoyés en Espagne. J'en donne avis à Garcia Hernandès: vous +les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon état dans +leurs caisses, et qu'ils soient emballés de manière qu'ils ne puissent +pas être abîmés en route. À cet effet, il sera bien que vous, qui vous y +entendez, vous les arrangiez vous-même de votre main; car ce serait une +grande perte s'ils venaient à être endommagés. Bien que je me sois +beaucoup réjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ +dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _poésies_ que vous me +dites avoir commencées, je serais encore plus satisfait si vous +consentiez à me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_, +semblable à celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas être +privé d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence +que vous avez mise à exécuter ces œuvres, que je tiens, comme de raison, +pour être de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas exécuté l'ordre +que j'avais donné de vous en payer le prix, soit à Milan, soit à Gênes. +Je viens présentement de faire écrire de nouveau à ce sujet, et je me +tiens pour assuré que cette fois on ne manquera pas de se conformer à ma +volonté.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus +bas, G. Perez.» + +Lorsque ces tableaux furent parvenus à Philippe II, il en fut si +satisfait, qu'il fit écrire le 25 décembre 1558, du couvent de +Grunendal, près de Gand, où il se trouvait alors, au gouverneur du duché +de Milan, pour lui ordonner de faire immédiatement payer à Titien les +deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyées, l'une en 1541, et +l'autre en 1548. Par le même ordre, il recommande que le service des +arrérages de ces pensions soit fait dorénavant très-exactement chaque +année. Et pour que cet ordre ne fût pas considéré par le gouverneur de +l'État de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II +ajouta de sa propre main les lignes suivantes: + +«Vous savez déjà la satisfaction que j'éprouverai à être agréable à +Titien; c'est pourquoi je vous charge spécialement de le faire payer de +suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir à moi pour +l'exécution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G. +Perez.» + +Avec l'impression que donne l'histoire du caractère de Philippe II, et +ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine à croire que +ce soit le même prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge +implacable de son propre fils, qui ait écrit ces deux lettres. Comment +ce souverain, absorbé en apparence par la politique et la dévotion, +pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les œuvres de +Titien, mais de descendre à des détails tels que ceux que nous venons de +rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour +les tableaux de ce grand maître? L'histoire, qui nous révèle ces faits, +nous montre en même temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutôt +elle nous montre la puissance de l'art, même sur les hommes qui +paraissent, à première vue, devoir rester le plus rebelles à son empire. +Au milieu des plus fortes préoccupations d'un immense gouvernement, +l'art, l'amour du beau s'était ouvert une place dans cette âme ardente +et sombre, à côté du fanatisme religieux et de la politique, et le +pinceau de Titien avait subjugué le monarque le plus puissant et le plus +absolu qu'il y eût à cette époque. + +Indépendamment des peintures que nous venons de citer, le maître +vénitien exécuta pour Philippe II, à son grand contentement, le _Martyre +de saint Laurent_ destiné au château de l'Escurial; le _Tribut de +César_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ déposé au tombeau par Joseph +et Nicodème_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand éloge. +«Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la +représenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa +noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son +visage, dans la vérité de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes, +comment se lamente un cœur touché du céleste amour, et qui exprime le +plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien +dire que c'est la nature même qui se montre sur la toile, et que cette +figure doit, à l'avenir, servir de modèle à la symétrie de l'art, comme +image du beau, comme exemple aux âmes pénitentes, et enfin comme le +témoignage le plus éclatant de ce que peut produire un habile pinceau, +dirigé par une savante main. Cette figure, d'une beauté véritablement +surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....» +Après avoir rapporté une octave du cavalier Marini en l'honneur de +Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'idée de cette +peinture lui fut inspirée par une statue de femme de marbre antique. +Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme +modèle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rôle +de Madeleine au sérieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les +larmes lui tombaient des yeux, exprimant en même temps sur son visage ce +repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en +outre que pendant qu'il était occupé à la peindre, le Titien était +tellement absorbé par la contemplation de son modèle, qu'il oubliait de +prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant +cette figure au roi d'Espagne, le peintre écrivit à Philippe II «qu'il +lui envoyait Madeleine, à cette fin qu'avec ses larmes elle intercédât +pour l'expédition des pensions qui lui avaient été assignées, et dont le +payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majesté.» +Le roi répondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conservé que la +lettre de son secrétaire G. Perez, qui est ainsi conçue: + +«Très-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa +Majesté comme vous avez été servi, et les ordres que le roi m'a prescrit +de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient à +vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez +toujours disposé à vous servir en toute circonstance. Il est juste que +tout le monde s'empresse de venir en aide à un homme qui sert le roi +avec tant de zèle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute +satisfaction de Sa Majesté. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il +le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564.» + +Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intérêts: comme son +maître, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir +en échange des services qu'il rendait à l'artiste. Dans un +_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa +pensée la plus chère, il ajoute discrètement:--«Quant à la figure de la +très-sainte Vierge que vous dites tenir à ma disposition, je vous baise +les mains; et lorsque arrivera la _Cène_ (destinée au roi), je +m'arrangerai de manière que Sa Majesté fasse en faveur de Votre +Seigneurie la démonstration telle que de raison. Au service de Votre +Seigneurie.--G. Perez.» + +Ce tableau de la _Cène_ fut terminé par Titien dans le courant de +l'année 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son +génie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses +contemporains, la _Cène_ ne le cédait à aucun de ses chefs-d'œuvre, et +lui-même l'estimait à l'égal de son immortelle _Assomption_, qui est +restée à Venise. Il apprit au roi catholique l'achèvement de cette +grande composition, en ces termes: «De Venise, le 5 août 1564.--La _Cène +de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise à Votre Majesté, +est maintenant, grâce à Dieu, entièrement achevée, après sept années, +depuis que je l'ai commencée, d'un travail sans relâche, ayant voulu +laisser à Votre Majesté, à l'extrémité si avancée de ma vie, cette +dernière marque, et la plus grande, de mon très-ancien dévouement. +Plaise à Dieu qu'elle semble au jugement si sûr de Votre Majesté telle +que je me suis efforcé de l'exécuter avec le plus vif désir de la +satisfaire!...»--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui +étaient pas payées, nonobstant tous les ordres du roi, restés sans +exécution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce +qu'il devait à la munificence de l'empereur Charles-Quint son +père.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le passé. Philippe +II, à la réception du tableau de la _Cène_, fut tellement transporté +d'admiration, qu'il lui envoya immédiatement, grâce sans doute aux bons +offices de son secrétaire G. Perez, deux mille écus de gratification, et +il donna des ordres si précis à ses ministres de Milan et de Naples +qu'ils s'empressèrent de lui faire payer les années arriérées de ses +pensions[7]. + +Ce tableau de la _Cène_, destiné au monastère de l'Escurial, y fut placé +dans le réfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est resté +dans ce palais à peu près le seul ouvrage de Titien, dont les autres +tableaux ont été transportés récemment au musée royal de Madrid. Mais, +soit que l'humidité du local ait nui à cette grande peinture, soit que +la fumée et la vapeur des mets aient contribué à obscurcir et gâter ses +brillantes couleurs, ou qu'il ait été volontairement lacéré, toujours +est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette +œuvre de premier ordre. + +Avant d'achever la _Cène_, Titien avait envoyé à Philippe II _Vénus et +Adonis_; _Andromède attachée au rocher et délivrée par Persée_; _Europe +enlevée par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il +avait aussi composé pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui +de _Prométhée_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlèvement d'Europe_. +Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ à la colonne_. Tous ces +tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au musée royal de +Madrid[8]. C'est là qu'il faut aller admirer le génie de ce grand +artiste, non moins remarquable dans ses _poésies_, comme disait Philippe +II, que dans ses compositions tirées de l'Évangile ou de l'Écriture +sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous +les genres; sa verve est inépuisable, et la variété de ses compositions +n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. À la +vue de tant de chefs-d'œuvre, dus à l'imagination et à la main d'un seul +artiste, il faut reconnaître que Charles-Quint eut bien raison de le +choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas +moins bien inspiré en lui conservant cette préférence. Ces deux +souverains ont donné, par ce choix, la preuve éclatante qu'ils se +connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient +discerner le vrai génie. Depuis près de trois siècles, la postérité a +commencé pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et +l'histoire les a jugés; mais tant que dureront les toiles où le maître +vénitien, avec un art qui n'appartient qu'à lui, a caractérisé leurs +physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit +Ridolfi dans l'épigraphe qu'il a inscrite à la tête de ses _Meraviglie +dell'arte_, quoiqu'ils aient vécu pour mourir, ils ne sont morts que +pour revivre[9]! + +À l'exemple de leurs maîtres, la plupart des grands seigneurs espagnols +qui étaient employés en Italie et en Allemagne, soit au commandement des +armées, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent à honneur +d'être dans les bonnes grâces de l'illustre chef de l'école vénitienne, +et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapporté, dans +l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_[10], qu'à son retour +d'Allemagne à Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des +maîtresses de Gio. Battista Castaldi, général espagnol, l'un des +protecteurs de l'Arétin. En 1553, il exécuta celui de Francesco Vargas, +ambassadeur de Charles-Quint, que le poëte Partenio a célébré dans un +sonnet. Il représenta également Antonio di Leva, général des armées de +l'empereur, vêtu d'un pourpoint à l'antique, et avec une large toque sur +la tête; le duc d'Albe; Ferdinand-François d'Avalos, marquis de +Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aimée de Michel-Ange, et +Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux généraux de +Charles-Quint[11]. Le musée du Louvre possède ce dernier portrait, l'un +des plus beaux de Titien.--«Avalos, debout, tête nue, revêtu d'une +armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui +tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. À droite, un +Amour apportant un faisceau de flèches; une femme vue de profil, la tête +couronnée de myrte, la main droite posée sur sa poitrine, dans une +attitude respectueuse; par derrière, une figure dont on ne voit que la +tête en raccourci et les mains élevées, qui soutiennent une corbeille de +fleurs[12].» + +Le Titien représenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant +ses soldats à la manière de Jules César. Le jeune homme placé près de +lui, qui tient son casque, est son fils aîné, qui remplissait les +fonctions de lieutenant général des armées de Charles-Quint en +Italie[13]. C'est à l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino +écrivait de Venise, le 15 septembre 1551, à son ami l'Arétin: «Si je +voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une +armure et quelque peu tremblant, sur cette toile où Titien, qui pour +vous est plus qu'un frère, a peint au naturel le marquis Alphonse +d'Avalos del Vasto, qui parle à son armée avec le costume et à la +manière de Jules César. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en +vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous +contempler comme une effigie très-digne et divine.» + +Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier +monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard à la pourpre romaine, prit le +nom de cardinal de Granvelle. «Il fit, dit Mariette[14], grande figure à +la cour de Philippe II, comme son père avait fait à celle de +Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande +dépense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Dioclétien, par +Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur +cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des +antiquités de Rome, est le plus rare, le plus intéressant et le plus +curieux. Il a été imprimé à Anvers, chez Girolamo Coch en l'année +1558.»--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il +le traita dans sa maison de Venise en véritable grand seigneur. Après +avoir raconté qu'à son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi +Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit généreusement +plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demandé le prix, Ridolfi +ajoute: «Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manières, +entretenant chez lui un nombreux domestique, vêtu d'une brillante +livrée, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit à la +cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes +dépenses. On dit qu'il reçut à l'improviste à dîner chez lui les +cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse à ses +serviteurs, il leur dit: «Préparez le repas, car je me trouve tout un +monde chez moi.» Et, en attendant que le dîner fût prêt, il lia +conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs +portraits[15].» + + + + +CHAPITRE II + + Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son éducation.--Son + ambassade à Venise.--Sa liaison avec le Titien, l'Arétin et le + Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son + altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne, + tombe en disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle + dans le palais de Philippe II.--Son exil à Grenade, ses travaux + dans cette ville.--Ses relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à + Madrid.--Examen de ses œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza. + +1503--1575 + + +De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vécut +aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui +fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, à Venise. La vie de +cet homme d'État est curieuse à étudier, en ce qu'elle se trouve mêlée +aux événements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle +donne une haute idée de l'instruction aussi profonde que variée, et des +rares qualités qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle +n'est pas moins intéressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza +fut lié avec le Titien, l'Arétin, le Sansovino et beaucoup d'autres +artistes. + +«Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'édition +qu'il a donnée à Valence, en 1776, de la _Guerre de Grenade_, présentant +les exemples les plus efficaces pour exciter à imiter leurs actions, je +me suis déterminé à écrire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza, +excellent écrivain et très-habile politique, afin qu'en parcourant son +histoire de Grenade, on puisse en même temps avoir sous les yeux une +notice sur ses études, et sur le soin et l'application qu'il apporta +dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le +préparèrent à écrire d'une manière si remarquable.»--Mais, pour que sa +biographie fût complète, le savant auteur aurait dû ajouter à ses +recherches des détails sur les relations de son héros avec les artistes +vénitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la +politique, ont, en effet, occupé une notable place dans l'existence de +don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don +Gregorio Mayans, nous essayerons de la compléter par les renseignements +puisés dans les _Maraviglie dell'arte_, de Ridolfi, dans la vie de +Sansovino par le _Temanza_, et dans les lettres publiées par Bottari. + +Don Diego Hurtado de Mendoza naquit à Grenade, à la fin de l'année 1503, +ou au commencement de 1504. Son père, l'un des plus célèbres généraux +qui servirent les rois catholiques dans la conquête du royaume de +Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et +premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frère +germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et +tous deux fils du célèbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de +Santillana. Sa mère était doña Francisca Pacheco, seconde femme du +marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc +de Escalona. Il fut le cinquième des fils issus de ce mariage, qui tous +se firent remarquer par les services rendus à leur pays: le premier, don +Luis, fut capitaine général du royaume de Grenade, et depuis président +du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amériques; don +Francisco, évêque à Jaen, et don Bernardino, général des galères de +l'Espagne. + +Rien ne prouve qu'il naquit à Tolède, comme on l'a prétendu; car on sait +que ses parents restèrent à Grenade pendant les années qui suivirent la +conquête de cette ville. Leur présence était nécessaire dans cette cité +turbulente qui, par suite du zèle excessif déployé par le cardinal +Ximenès pour la conversion des Mahométans, se révolta vers la fin du +mois de décembre 1499, et dont les troubles durèrent presque pendant +deux années. Il n'est pas à supposer que, pour éviter ce péril, la +marquise, femme d'un caractère héroïque, se soit réfugiée à Tolède. On +doit croire plutôt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albaïcin, +lieu que le marquis choisit pour apaiser la sédition, et qu'elle +s'établit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant à la grande +mosquée, comme si elle eût été livrée en otage. + +Don Diego reçut une éducation très-soignée. On croit qu'il eut pour +principal maître Pierre Martir de Angleria, qui vivait à Grenade, avait +de grandes obligations à la famille Mendoza, et devait au premier comte +de Tendilla d'être venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commença par +étudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il +alla terminer ses études à Salamanque, où il apprit le grec et le latin, +la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes études étaient +une excellente préparation à la vie politique et au maniement des +affaires, carrières réservées alors à la haute noblesse espagnole. La +découverte de l'Amérique, la conquête de Grenade, la réunion des +royaumes de Castille et de Léon sous un même sceptre, la compétition de +l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie, +ouvraient à cette époque un large champ à l'ambition des grands +seigneurs de la péninsule. Les principales familles de ce pays +comprenaient l'importance d'une éducation solide, et la nécessité +d'acquérir des connaissances variées, qui les missent à la hauteur des +fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour à exercer. +Aussi, tandis que la noblesse française continuait, en général, à vivre +dans une grossière ignorance, méprisant les lettres et ne connaissant +d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans être moins +braves, ne dédaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus +habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette +différence d'éducation des deux peuples n'a peut-être pas été assez +remarquée. En mettant tout amour propre national de côté, on peut dire +qu'elle contribua plus qu'on ne le pense généralement à établir et +consolider, pendant tout le seizième siècle, la prédominance des armes, +de l'administration et des idées espagnoles tant en Allemagne, dans les +Pays-Bas, en Italie, à Naples et en Sicile, que dans les deux Amériques. + +Pendant le séjour de don Diego à l'université de Salamanque, il aurait +composé, selon quelques auteurs, _la vie de Lazarille de Tormes_, roman +dans lequel notre Lesage a puisé plus d'un caractère et plus d'une scène +de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question très-controversée; +d'autres écrivains attribuant cet ouvrage au frère Juan de Ortega, +religieux hiéronimite. + +Après l'achèvement de ses études, notre écolier, attiré comme tant +d'autres de ses compatriotes par le désir de la gloire, passa en Italie, +où il combattit longtemps contre les Français. On n'est pas fixé sur les +campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'après un +passage de son histoire de la guerre de Grenade, où il parle des +nombreuses armées dans lequelles il a servi sous les ordres de +l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au siège de Marseille, +et qu'il se trouva également à la bataille de Pavie où, suivant +l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se +distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce +temps, il y avait à l'armée plusieurs Espagnols de ce nom. + +Il est également vraisemblable qu'il prit part à la guerre faite à +Lautrec, à l'occasion du duché de Milan; qu'il assista, en 1522, à la +bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en +1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des +préoccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente +inclination pour les lettres. Dès que l'armée avait pris ses quartiers +d'hiver, temps ordinairement consacré aux plaisirs et à l'oisiveté, il +quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus célèbres +universités, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre, +des professeurs les plus renommés, les mathématiques, la philosophie et +les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leçons d'Augustin Nifo +et de Juan Montedosca, fameux philosophe sévillan, qui était en grande +réputation dans les universités d'Italie, et qui mourut en 1532. + +Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer +par Charles-Quint. Ce prince conçut la plus haute idée des qualités de +don Diego; il apprécia beaucoup ses services pendant toute la durée de +son règne, et lui confia les négociations les plus difficiles: dès 1538, +il était ambassadeur à Venise. Nous n'avons pas à suivre ici don Diego +de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de +sa vie appartient à l'histoire générale de son pays. Nous devons nous +borner à faire connaître l'existence qu'il menait à Venise, et les +relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes. + +Au milieu des négociations les plus épineuses, le comte n'abandonna +jamais le goût qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il +aimait particulièrement à se procurer des manuscrits grecs, à les faire +copier à grands frais, ou à les faire chercher et rapporter des +extrémités les plus éloignées de la Grèce. C'est ainsi qu'il envoya +jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou, +pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi +les anciens auteurs grecs. Il se servit également de Arnoldo Ardénio, +Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dépense, +beaucoup de manuscrits de diverses bibliothèques, et principalement de +celle du cardinal Bessarion. Grâce à ces recherches, l'Europe, dit son +biographe, put connaître beaucoup d'ouvrages ignorés jusqu'alors, des +plus célèbres auteurs grecs sacrés et profanes, tels que saint Basile, +saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimède tout +entier, Héron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothèque que l'on +publia les œuvres complètes de Josèphe. + +Mais, ce qui est surtout digne d'être transmis à la postérité, c'est le +cadeau qu'il reçut du sultan Soliman, auquel il avait renvoyé libre et +sans rançon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don +Diego l'eût racheté à grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier. +Le Grand-Seigneur voulait lui témoigner sa satisfaction par un don en +rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit à recevoir qu'un +présent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et +fait pour montrer le désintéressement d'un ministre de l'empereur. La +république de Venise se trouvait alors dans une extrême pénurie de blé. +Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au +Grand-Seigneur qu'il permît aux vaisseaux vénitiens d'acheter librement +du froment dans ses États, et de l'apporter dans ceux de la république. +Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable à +une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don +Diego préférait aux plus riches trésors. Les auteurs ne sont pas +d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en +ait envoyé à l'ambassadeur un navire entièrement chargé; d'autres disent +qu'il n'en reçut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un +terme moyen, croit plus probable, d'après Ambrosio Moralès et don +Nicolas Antonio, qu'il en reçut du sultan six caisses entièrement +remplies. + +La passion que don Diego apportait à rechercher et réunir des manuscrits +l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir dérobé une partie de ceux que +le cardinal Bessarion avait légués à la république de Venise. Il les +aurait rapportés en Espagne, et on ne se serait aperçu que plus tard de +la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux +manuscrits qu'il aurait enlevés. Cette accusation est réfutée avec +indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant +plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a +faite des _bibliothèques grecque et latine_, ont démontré l'existence de +ces manuscrits à la bibliothèque de Saint-Marc[16]. + +Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint à Venise était le +rendez-vous de la société lettrée de cette ville. Les étrangers de +passage, cardinaux, évêques, nobles, savants, tant Espagnols +qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter. +On aimait à s'instruire dans sa conversation et à écouter ses +explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait à fond, +et qu'il étudiait tous les jours. En considération de son savoir et de +sa bienveillance, Paul Manuce lui dédia les œuvres philosophiques de +Cicéron, corrigées avec le plus grand soin; «encore bien, dit-il, dans +son épître dédicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa +sagacité, don Diego les possède encore plus correctes.» On voit par +cette dédicace, qu'il s'appliquait principalement à la philosophie; +qu'il prit chez lui une de ses sœurs, fort instruite dans la langue +latine et également distinguée, et que l'opinion de don Diego, dans la +méthode de l'enseignement de la jeunesse, était que l'on gâte les +longues années destinées à l'étude de la langue latine, en apprenant aux +jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui +avait inspirée le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison. + +La bonté de son caractère, sa générosité, son amour pour les lettres, +le portèrent à venir en aide à un grand nombre de Grecs, qui s'étaient +réfugiés à Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. À cette occasion, +Lazaro Bonamico lui adressa une épître en vers latins[17], dans +laquelle, décrivant sa manière de vivre et les études auxquelles il se +livrait, il l'engage à s'abandonner à son génie, c'est-à-dire à l'étude +et à la contemplation de la nature; il vante son application à la +philosophie, sa vigilance à défendre les droits de l'empereur, ses +efforts pour résister au Turc, l'ennemi commun; il loue son éloquence, +rappelle l'estime que le sénat vénitien faisait de sa personne et le +secours de blé qui, par son intervention, évita une horrible famine à la +sérénissime république; il loue la libéralité avec laquelle il envoyait +dans la Grèce, à ses frais, des savants chargés d'en rapporter des +monuments anciens; il termine en montrant le crédit dont il jouissait +auprès de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile, +soit pour obtenir la grâce des uns, soit pour favoriser l'avancement des +autres[18]. + +Vivant ainsi à Venise dans l'étude, avec les savants et les lettrés, +tout en dirigeant des négociations qui le mettaient en rapport avec les +personnages les plus influents de cette république, don Diego ne +pouvait manquer de prendre bientôt goût aux beautés de l'art, et de +rechercher l'amitié des principaux maîtres de la brillante école de la +couleur. L'art, l'amour et la politique étaient alors les seules +occupations dignes d'un habitant de Venise, fût-il même étranger. Mais +l'aristocratie du livre d'or, par ses priviléges et par ses richesses, +était seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la +vie vénitienne. Elle dominait dans le sénat, au Conseil des Dix, dans +les élections; commandait les flottes et les armées, gouvernait Chypre +et les États de terre ferme; ce qui ne l'empêchait pas de céder aux +attraits de ces beautés faciles célébrées par Le Bembo, l'Arioste et +tant d'autres poëtes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait +compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs siècles, il s'était +établi entre les principales familles comme une rivalité publique, pour +construire les plus beaux édifices, églises, palais et autres monuments, +et pour les faire décorer des fresques et des mosaïques les plus belles +et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le +milieu du seizième siècle, alors que l'école vénitienne dans tout son +éclat, vit briller à la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup +d'autres peintres éminents. Mais au milieu de cette pléïade, il manquait +un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan +Sansovino, qui chassé de Rome, à la suite du sac de cette ville par les +bandes du connétable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses +lagunes, et décora sa patrie d'adoption des chefs-d'œuvre de la +sculpture et de l'architecture. + +Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux +merveilleuses peintures exposées alors, non-seulement dans l'intérieur +des palais et des églises, mais sur les murs extérieurs des monuments et +des maisons particulières? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas +de lutter de génie dans ces fresques fameuses, peintes sur les +différentes façades _du fondaco de' Tedeschi_, qui sont aujourd'hui +détruites, mais dont Zanetti nous a conservé une idée par ses +gravures[19]? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'étaient-ils +pas ornés à la fois des œuvres les plus remarquables de la peinture, de +la sculpture, de la ciselure et de la mosaïque? L'ambassadeur de +Charles-Quint, admirablement préparé par ses études pour comprendre et +aimer les belles choses, ne pouvait donc pas échapper à l'influence de +l'art vénitien. + +L'Arétin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte établit +avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'écrivain avait +besoin de l'appui de l'ambassadeur du César pour obtenir et conserver +les bonnes grâces, c'est-à-dire les pensions et les gratifications du +puissant empereur, en échange de ses flatteries outrées et de ses +impudentes bassesses. Il s'attacha donc à gagner la faveur de don +Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais +surtout en lui inspirant le désir de posséder des œuvres du Titien, dont +il était a peu près certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son côté, +avait intérêt à ménager le représentant du souverain dont il cherchait à +devenir le peintre. Quant à don Diego, il était déjà sous le charme du +génie véritablement irrésistible du chef de l'école vénitienne. Avec ces +dispositions réciproques, une étroite intimité s'établit entre l'homme +d'État, l'écrivain et les deux artistes. Cette intimité ne fut point +inutile à Titien pour le soutenir à la cour de Charles-Quint et +l'accréditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout +favorable au Sansovino, et l'aida efficacement à se tirer d'une +situation difficile, ainsi qu'on va le voir. + +Depuis longtemps, l'ancien bâtiment de la Monnaie (Zecca), sur la place +Saint-Marc, menaçait ruine, et on avait reconnu qu'il n'était pas +possible de le réparer. Il fut résolu, en l'année 1535, d'en construire +un autre à la même place, et trois architectes furent chargés d'en +préparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui +fut ensuite exécuté. Ce magnifique édifice est tout entier en pierres +d'Istria. Les salles attenant à la fonderie du rez-de-chaussée ont des +voûtes qui s'élèvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas +exact, ainsi que l'a écrit Francesco Sansovino[20], fils de +l'architecte, de dire qu'il n'est pas entré de bois dans la construction +de ce bâtiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet événement +arriva pendant le jour. La façade sur la _Pescheria_ est très-noble. La +grande cour du milieu est entourée de vingt-cinq ateliers dans lesquels +étaient distribuées autrefois les différentes industries nécessaires à +la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entrées, l'une sur +l'eau, du côté du canal qui règne derrière les _Procuraties neuves_; +l'autre sur la place Saint-Marc, qui débouche sur un petit espace +correspondant à une arcade du portique de la Bibliothèque de Saint-Marc. + +Cette bibliothèque est elle-même une œuvre remarquable du Sansovino. Le +motif qui la fit construire fut de placer convenablement les précieux +manuscrits et les livres qui avaient été légués à la république, en +partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet +édifice ne se compose que de deux ordres, un dorique très-orné, et un +gracieux ionique dont l'entablement présente une frise d'une remarquable +exécution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttière au toit, règne +une balustrade, sur les piédestaux de laquelle sont disposées des +statues fort belles, ouvrages des plus célèbres élèves du Sansovino. À +l'entrée est un portique élevé de trois marches au-dessus du niveau de +la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres +correspondant à l'intérieur. Celle du milieu donne accès à un magnifique +escalier divisé en deux branches, qui conduit à une grande salle +consacrée à un très-précieux musée de statues antiques données, pour la +plus grande partie, à la république par les deux prélats Grimani, +c'est-à-dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche +d'Aquilée. De cette salle, on passe à la bibliothèque, située au levant, +et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino +ne construisit entièrement que la partie qui comprend l'escalier, le +musée et la bibliothèque: le surplus fut terminé treize ans après sa +mort. + +Comme cette construction dura plusieurs années, il y arriva un accident +qui mit en péril non-seulement la réputation de l'architecte, mais même +sa liberté et sa fortune. C'est dans cette circonstance que +l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut +très-secourable. On doit croire que cet homme d'État prenait un grand +intérêt à cette entreprise, puisque, dans le mois de février 1540, +l'Arétin l'invita par un billet à venir en masque, sur la place +Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino[21]. Vers la +fin de 1545, les cintres étaient posés, et l'on murait la grande voûte +qui devait recouvrir la bibliothèque. Pour que les murs latéraux pussent +résister à la poussée de cette voûte, l'architecte avait disposé, de +cinq pieds en cinq pieds, des chaînes de fer qui, comme la corde d'un +arc, traversaient toute la longueur de la bibliothèque, d'un mur à +l'autre. Cette opération traînant en longueur plus que le Sansovino ne +l'avait supposé, la gelée arriva, et néanmoins on continua le travail. +La voûte fut terminée vers la mi-décembre; mais le 18 du même mois, vers +une heure du matin, elle s'écroula tout à coup, entraînant avec elle les +murs situés du côté du palais ducal. Cet événement causa une grande +rumeur et une stupéfaction générale dans la ville; et il y eut un +fonctionnaire trop zélé qui, de sa propre autorité, se hâta de faire +incarcérer le malheureux artiste. + +Dès quatre heures du matin, L'Arétin avait appris la mésaventure du +pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui était +alors à Rome, afin qu'il intervînt et fit intervenir, auprès du sénat et +du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur +ami commun et compère. Si le Sansovino, comme tous les hommes +supérieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient à exploiter +contre lui cet événement, il trouva de chauds défenseurs parmi ses amis +et ses élèves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par +l'ardeur de son zèle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier à agir; il +était alors à Sienne, dont Charles-Quint l'avait nommé gouverneur, tout +en lui conservant son ambassade de Venise. Dès qu'il eut reçu la +nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer à Venise une personne +de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il +pourrait avoir besoin. Bien qu'il fût interdit aux ambassadeurs +étrangers de se mêler des affaires du gouvernement de la sérénissime +république, il est à croire que, par ses relations avec les principaux +membres du sénat et du Conseil des Dix, l'envoyé de Charles-Quint ne fut +pas étranger à l'heureuse issue de la négociation entreprise pour tirer +l'architecte du mauvais pas dans lequel il était tombé. Grâce aux +démarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit +enfermer à sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se +disculpa pas facilement auprès des procurateurs _di sopra_[22], de son +défaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son +traitement suspendu, et d'être condamné à une amende de mille ducats, +qui devaient être employés à refaire les parties écroulées de l'édifice. +L'artiste supporta ce malheur avec résignation; car à quoi bon, dit un +de ses biographes, en citant un vers du Dante[23], se révolter contre sa +destinée? + +On abandonna alors le projet de faire la voûte en pierre, et il fut +décidé, avec raison, qu'on établirait une toiture, et qu'on placerait, +au-dessous une voûte en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme +un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui répare +ce qu'il a mal fait, prit part à la reconstruction des parties tombées. +Les procurateurs voulurent bien consentir à lui prêter mille ducats, +mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqués +aux statues de bronze de la _Logetta_; et trois cents aux bas-reliefs, +également de bronze, placés dans le haut, à gauche de la chapelle ducale +de Saint-Marc. + +Dès le mois d'octobre 1546 la reconstruction était très-avancée, car le +cardinal Bembo écrivait de Rome: «Magnifique et excellent messire Jacopo +Sansovino, mon très-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en +m'apprenant que vous aviez amené la réédification du bâtiment que vous +faites pour l'illustrissime seigneurie à un tel degré d'avancement, que +sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a été aussi agréable que +m'avait été pénible, par divers motifs, mais surtout par l'amitié que je +vous porte, l'écroulement de cette construction, arrivé l'année +dernière. Maintenant qu'elle est arrivée au degré que vous dites, je +m'en réjouis avec vous, autant qu'il convient à l'attachement que je +vous porte, et qui me fait désirer de trouver l'occasion de vous montrer +par ses effets qu'il n'est pas médiocre. Je n'ai rien autre chose à vous +dire, si ce n'est que vous fassiez attention à conserver votre +santé.--De Rome, le 23 octobre 1546; prêt à satisfaire à vos désirs.--P. +card. BEMBO.[24]» + +Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'était écroulé avait été +reconstruit, et l'édifice entier était complétement terminé au +commencement de l'année suivante, c'est-à-dire, suivant l'usage alors +adopté à Venise, en mars 1548. Dès le mois de février précédent, le +Sansovino avait été rétabli dans ses fonctions d'architecte, avec le +même traitement qu'auparavant. On lui restitua même la portion de ses +appointements, dont le payement avait été provisoirement suspendu. + +La voûte de la bibliothèque fut alors divisée en plusieurs espaces, +destinés à être décorés de peintures par les principaux maîtres de +Venise. Les procurateurs voulant donner une récompense d'honneur à celui +dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de +Titien et de Sansovino pour décider la question. Mais ces derniers, +désirant éviter le reproche de partialité, voulurent savoir de chacun +des concurrents, séparément, quelle était l'œuvre qui, après la sienne +propre, lui paraissait préférable. Ils désignèrent tous la composition +de Paul Véronèse, et les deux arbitres rendirent leur décision en faveur +de ce grand peintre[25]. + +Nous ignorons si ce fut à cette époque que le Titien fit le portrait en +pied de don Diego de Mendoza, célébré par le Partenio dans le sonnet +suivant: + + Chi vuol veder quel Tiziano Apelle + Far dell'arte mia tacita natura, + Miri il Mendoza si vivo in pittura + Che nel silenzio suo par che favelle. + Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle + Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura: + Talche il ritratto esprime quella cura + Che hanno di lui le generose stelle. + Dimostra ancor nella sembianza vera + Non pur il sacro illustre animo ardente, + E delle sue virtù l'eroica schiera, + Ma i pensier alti della nobil mente + Che in le sue gravità raccolta e intera + Tanto scorge il futur quanto il presente[26]. + +«Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature +muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son +silence, il paraît parler. Le pinceau qui l'a représenté en pied lui a +donné mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que +ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses étoiles qui ont +présidé à sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre +encore, non pas seulement son âme illustre et ardente, avec +l'accompagnement de ses vertus héroïques; mais il révèle aussi les +pensées profondes que son esprit scrutateur examine et médite, afin de +pénétrer et le présent et l'avenir.» + +Si don Diego, comme le prétend son biographe[27], «était un Démosthènes +devant le sénat vénitien, et un Socrate dans sa maison,» au moins il +aurait dû reconnaître que ce n'était pas un Socrate insensible aux +charmes des Laïs vénitiennes, de tout temps renommées pour leur beauté. +Ridolfi raconte[28] que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de +ses maîtresses (_una sua favorita_), et que le même Partenio a chanté +ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspirée +au grave ambassadeur: + + Furtivamente Tiziano e Amore + Preser 'ambi i penelli e le quadrella; + Due esempi han fatto d'una donna bella, + E sacrati al Mendoza, aureo signore. + Onde egli altier di si divin favore, + Per seguir cotal dea, come sua stella, + Con cerimonie appartenenti a quella, + L'uno in camera tien, l'altro nel core. + E mentre quell'effigie e questo imago + Dentro à se scopre e fuor cela ad altrui; + E in cio, che più desia, meno appar vago. + Vanta il secreto, che si asconde in lui, + Che s'ogn'un è del foco suo presago, + Ardendo poi non sà verun di cui. + +«Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la +palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chère au Mendoza, +chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant +suivre cette déesse comme son étoile, et la traiter avec les honneurs +qu'elle mérite, ce seigneur a placé l'un des portraits dans sa chambre +et fait entrer l'autre dans son cœur. Et, tandis qu'il admire en +lui-même ces deux images, il les cache avec soin à tout autre, se +montrant ainsi, en apparence, peu désireux de ce qu'il souhaite le plus. +Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si +l'on peut présumer qu'il brûle du feu de l'amour, au moins ne sait-on +pas quel est l'objet de sa flamme.» + +Les sonnets de Partenio ne restèrent sans doute pas sans récompense; car +les poëtes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'écrire +seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego était généreux. +Tiraboschi[29] rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre écus d'or à +Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoyé la description de la gravure +du portrait de Charles-Quint, par Énea Vico Parmigiano. Cette +description, imprimée d'abord à Venise en 1550, par le Marcolini, fut +plus tard dédiée de nouveau par l'auteur, qui cherchait à tirer profit +de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[30]. + +Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa +mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade à Rome, +qui le contraignit, à son grand regret, de quitter définitivement +Venise. Sa carrière politique ressemble à celle de tous les hommes +d'État de son siècle. Il recevait de ses maîtres, Charles-Quint et +Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en +les faisant exécuter avec le zèle et même le fanatisme ardent qui +dominait alors à la cour d'Espagne. Le comte paraît avoir eu en partage +un caractère violent et passionné qui, dans l'âge mûr et même dans la +vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrémités regrettables. +C'est ainsi, qu'étant ambassadeur à Rome, il eut une véritable +altercation avec le pape Paul III (Farnèse), à l'occasion de la +translation à Bologne des Pères du concile de Trente, qu'il convenait +mieux à la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernière +ville[31]. Le pape, irrité des remontrances de l'ambassadeur, voulut le +consigner dans son palais, mais don Diego lui répondit avec hauteur: +«Qu'il était cavalier, et que son père l'avait été; qu'en cette qualité, +il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son +maître, sans aucune crainte de Sa Sainteté, quoique conservant toujours +le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'étant ministre de +l'empereur, sa maison était là où il voulait qu'il mît les pieds, et que +là où il se trouvait, il se trouvait en toute sûreté.» + +Il paraît qu'il rentra en Espagne vers l'année 1554, qu'il fut maintenu +dans le conseil d'État, et qu'il accompagna Philippe II à la grande +journée de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus +auprès de ce prince de la même confiance qu'il avait pendant si +longtemps inspirée à son père, soit que sa conduite en Italie eût +déplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dût naturellement perdre de +son crédit. + +Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et +c'est à cette époque qu'il composa deux épîtres critiques, vives, +éloquentes et remplies, suivant l'appréciation de son biographe[32], des +plus délicates beautés de la langue castillane, sur l'histoire de la +guerre de Charles-Quint contre les luthériens, que venait de publier +in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier +Arcade: dans la première lettre, il critique ouvertement cet ouvrage; +dans la seconde, sous prétexte de le défendre, il relève ses erreurs +avec encore plus d'acrimonie. Ce caractère ardent avait besoin d'action, +et n'étant plus absorbé par le maniement des grandes affaires, il +cherchait un autre aliment à son activité encore toute juvénile. + +Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulière, qui découvre +l'emportement de son humeur et peint bien les mœurs de ce siècle. Se +trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle +avec un autre grand seigneur. Après un échange d'invectives, ils en +vinrent aux mains, et don Diego ayant arraché le poignard de son +adversaire, le précipita par la fenêtre. Don Gregorio Mayans ne dit pas +si ce seigneur fut tué ou blessé; mais c'est fort probable, si l'on +réfléchit qu'il fut jeté du balcon d'un des étages élevés du palais. +Cet événement fit beaucoup de bruit et déplut extrêmement à Philippe II, +qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exilé de +la cour, après avoir employé presque toute sa vie à rendre d'importants +services à la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui +passaient alors pour acceptables. Il écrivait à don Diego de Espinosa, +évêque de Sigüenza et président du conseil de Castille: «...Je pourrais +citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a +feint d'ignorer la conduite, et qui ont été promptement rétablis dans +leurs honneurs et leur crédit, sans avoir été, pour ce qu'ils avaient +fait, considérés comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est obligé +d'aller en exil, parce que, revenant par ici, à l'âge de soixante-quatre +ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans +qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une réprimande proportionnée. Et +afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler +beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation +qui me rend muet parlera partout.» + +Ces explications hautaines n'apaisèrent point le ressentiment du roi. Il +fut donc obligé de se retirer à Grenade, où il vécut dans le calme de +l'étude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prévît les troubles qui ne +tardèrent pas à s'élever dans cette province, et qui se prolongèrent de +1568 à 1570. Don Diego vit éclater, en effet, la révolte de la +population moresque, persécutée dans ses croyances par le zèle outré des +conquérants. Il écrivit alors sa célèbre _Histoire de la guerre de +Grenade_, composée à la manière de Salluste, remplie de maximes et de +réflexions dignes d'un homme d'État, et présentée dans un style vif, +concis et profond qui n'a pas été surpassé en espagnol. Ce soulèvement +ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa +beauté, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il +continua d'y résider en cultivant les lettres, et en particulier la +poésie, comme on le voit par l'épître en vers ou hymne qu'il adressa à +don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal +que le pape Pie V lui avait envoyé, en mars 1568. Dans cette pièce, il +traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'être +exilé de la cour. + +Don Diego était consulté par ses compatriotes les plus instruits sur les +sciences et, en particulier, sur les antiquités de l'Espagne, dont il +avait fait une étude approfondie. Il n'avait jamais cessé d'entretenir +la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues +hébraïque, arabe et grecque. Il se mit donc à faire des recherches sur +les antiquités arabes; il fut déterminé à entreprendre ce travail par le +grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait à Grenade. +Malheureusement, ces recherches n'ont pas été publiées; c'est fort +regrettable, car elles jetteraient une vive lumière sur l'origine et la +destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui +entièrement détruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait réuni plus +de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jérôme de Zurita, +auquel il en communiqua quelques-uns pour être insérés ou cités dans ses +_Annales de l'Aragon_. + +Notre personnage touchait alors à sa soixante-dixième année, et les +infirmités lui étaient venues avec la vieillesse. Ses idées tournèrent à +l'extrême dévotion; il se mit en correspondance avec sainte Thérèse et +avec son directeur, le frère Jérôme Gracian, qui l'avait assistée dans +l'établissement de la réforme de son ordre (des Carmélites). Don Diego +lui écrivit de fixer un jour pour le recommander à Dieu d'une manière +toute spéciale. La sainte répondit que, le jour indiqué, elle et ses +sœurs communieraient à son intention et qu'elles rempliraient cette +journée le mieux qu'elles pourraient[33]. + +Cette ferveur dévote n'empêchait pas le comte de faire des démarches +pour obtenir de rentrer à la cour. Philippe II lui permit enfin, au +commencement de 1575, de se rendre à Madrid, soit pour se justifier, +soit pour terminer quelques affaires. En témoignage de sa +reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit +en route pour Madrid. Mais à peine arrivé, il fut pris d'un mal de jambe +et mourut en avril 1575[34]. + +En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, chapelain et +musicien de chambre du roi d'Espagne, le frère Jean Diaz Hidalgo, +publia, en un volume petit in-4º imprimé à Madrid, quelques-unes des +poésies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre: +_Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del +emperador Carlos Quinto en Roma_[35]. Il a dédié ce volume à don Inigo +Lopez de Mendoza, quatrième marquis de Mondejar. L'éditeur n'a pas voulu +publier les autres œuvres de don Diego, tant, dit son historien[36], à +cause de la singularité des matières qui s'y trouvent traitées, que +parce qu'elles ne sont pas faites pour être mises entre les mains de +tout le monde. D'un autre côté, le frère Jean Diaz nous apprend, dans +son avertissement à ses lecteurs, que les autres poésies de don Diego +consistaient en satires et pièces burlesques qu'il avait composées pour +son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer à +l'impression par respect pour la mémoire de leur auteur.--Nous ignorons +dans quel dépôt public ou privé peuvent se trouver aujourd'hui les +manuscrits de tous ces ouvrages. + +Quant au volume publié à Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de +pièces dans tous les rhythmes: il y a des églogues, des _villanzicos_, +espèces de pastorales, des _canziones_, des épîtres, des stances, des +sonnets, des _quintas_, ou suite de cinq vers, des _redondillas_, +morceaux qui répètent les mêmes rimes, comme le refrain de nos +chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis, +Hypomène et Atalante; l'Hymne à la louange du cardinal de Espinosa, etc. +La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le goût +des Italiens du temps. On trouve cependant des épîtres qui se +distinguent par des pensées plus sérieuses, et par quelques remarquables +descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie +et de la Sicile. Il n'appartient pas à un étranger de parler du style: +les Espagnols le trouvent vif, élégant et pur. + +Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont +été inspirées à don Diego par les suites de la scène que nous avons +rapportée, et après laquelle il fut arrêté et mis en prison. Il a +déploré, en _redondillas de pie quebrado_ (rimes à vers inégaux et +brisés), son emprisonnement et sa disgrâce, et ses vers[37] peignent +bien l'état violent de cette âme ardente et fière, dont l'orgueil était +si cruellement humilié sous cette punition. À la suite, on trouve des +_quintillas_ (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans +l'entendre. On voit aussi, par plusieurs épîtres en _redondillas_ à sa +dame (p. 126, 132, 134, 139 vº), que la querelle fatale, dans laquelle +il s'était laissé emporter jusqu'à jeter son adversaire par une des +fenêtres du palais de Philippe II, avait été causée par la jalousie, et +pour venger l'honneur outragé de sa belle. Ce n'est pas là le trait le +moins singulier de notre personnage, qui était alors parvenu, ainsi +qu'il le dit lui-même dans sa lettre au cardinal de Espinosa, à l'âge de +soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait +encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses _quintas_ à sa +maîtresse, qu'il était obligé de quitter pour se rendre en exil à +Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive[38]. Il est bien à +regretter que l'éditeur des poésies de don Diego, ou son biographe, +n'ait pas expliqué l'énigme de cette aventure; mais ils ont sans doute +été retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille, +dont le nom aurait été mêlé à cet événement. + +L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion à cette +histoire, dans le sonnet suivant, composé en l'honneur de don Diego de +Mendoza et de sa renommée[39]: + + En la memoria vive de las gentes, + Varon famoso, siglos infinitos, + Premio que le merecen tus escritos, + Por graves, puros, castos, y excelentes. + Las ansias en honesta llama ardientes, + Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos, + Que en ellos suavemente van descritos, + Mira si es bien (ô fama) que los cuentes? + Y aunque los lleves en ligero buelo + Por quanto cine el mar, y el sol rodea, + Y en laminas de bronce los escultas. + Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo, + Que el renombre immortal, que se dessea, + Tal vez le alcançan araorosas culpas. + +«Vis dans la mémoire des nations, homme illustre, pendant une longue +suite de siècles, récompense due à tes écrits graves, purs, corrects, +excellents. Les soupirs brûlants d'une honnête flamme, les Etnas, les +Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agréable description, considère, +ô Renommée, si ce sont bien là réellement des fables! À l'aide de tes +ailes légères, répands-les partout où s'étend la mer, et où le soleil +darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le +monde saura ce que savait déjà le ciel, que l'immortel renom dont il +brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.» + +Parmi les poésies imprimées de don Diego, il n'y en a pas sur les arts, +et aucune de ses épîtres n'est adressée à ses amis de Venise. Si l'on +eût publié ses autres poésies légères, ainsi que ses lettres en prose, +on aurait sans doute trouvé sa correspondance avec le Titien et le +Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza +restera toujours attaché à ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a +prédit Cervantès, sa mémoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement +comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup +préférable, comme celle d'un poëte illustre, d'un grand historien, et +d'un amateur éclairé des beautés de l'art[40]. + + + + +CHAPITRE III + +LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS + +1587--1645 + + Naissance, éducation, caractère du comte-duc d'Olivarès.--Il + devient le favori du prince des Asturies, fils et héritier + présomptif du roi Philippe III. + +1587--1621 + + +Le long règne de Philippe IV[41], si funeste à la grandeur de la +monarchie de Charles-Quint, peut être considéré comme l'âge d'or de la +peinture, des lettres et de la poésie en Espagne. Pour ne citer que les +plus illustres parmi les poëtes et les artistes, il vit naître ou +fleurir à la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon +Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano +et Murillo. Cet éclat extraordinaire des lettres et des arts, qui +aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas dû seulement à un +concours de circonstances favorables; comme Léon X à Rome, et les +Médicis à Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le +comte-duc d'Olivarès, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir +élevé l'art et la littérature espagnole à son plus haut degré de +splendeur. Le ministre contribua plus encore que son maître à cet +avancement; non que le roi ne fût porté vers le beau par d'heureuses +dispositions: mais, d'un caractère naturellement apathique et porté à +l'ennui et à la tristesse, cette maladie héréditaire des descendants de +Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilité, +d'être excité par le favori auquel il abandonnait complètement les rênes +de l'État. Le pouvoir d'Olivarès était si absolu, qu'il est réellement +vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux années, Philippe IV se +contenta de régner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans +contrôle la vaste monarchie espagnole. + +Nous n'avons point à considérer ici le comte-duc d'Olivarès du côté de +la politique; fidèle au plan que nous nous sommes imposé, nous nous +attacherons exclusivement à retracer les services qu'il rendit aux arts, +la protection qu'il accorda aux artistes, et particulièrement celle dont +il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez. + +La vie du favori de Philippe IV a été racontée de diverses manières par +plusieurs de ses contemporains, selon que l'intérêt personnel ou la +haine de l'écrivain le portait à dire du bien ou du mal du ministre et +de son gouvernement. Voiture[42], envoyé de Gaston d'Orléans à Madrid, +où il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc, +ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a tracé d'Olivarès un portrait +que Plutarque ne désavouerait pas pour un de ses hommes illustres de +l'antiquité. Mais l'habitué de l'hôtel de Rambouillet exagère, de parti +pris, les qualités du ministre, et amoindrit ses défauts. Représentant à +la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander à +Olivarès l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince, +chef de mécontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter +le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait +à encourager les troubles en France, et à caresser ceux qui en étaient +les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible à la +louange, en sa qualité de poëte, paraît donc, dans cette circonstance, +avoir été la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe +IV. Néanmoins, sous la réserve de la vérité, qui ne se trouve point dans +le portrait d'Olivarès, ce morceau est, peut-être, ce que le précurseur +des grands écrivains du siècle de Louis XIV a laissé en prose de plus +remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet éloge, +elle ne doit pas néanmoins rendre injuste envers la mémoire +d'Olivarès. Nous n'admettrons donc pas complètement avec Voiture que: +«Pour ce qui est de son esprit, il ne peut être mis en doute de +personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il +s'étend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en +Occident, et conduit seul en même temps les plus importantes affaires de +l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connaître, il est merveilleusement +prompt, actif, pénétrant, subtil, charmant et agréable, plein de feu et +de lumières.» Mais nous conviendrons avec lui: «Qu'il entra dans les +affaires en un temps où il semblait que le génie de l'Espagne commençait +à se lasser, et que cette monarchie, qui avait été mise au dernier point +de sa grandeur par Charles-Quint, et subsisté à peine sous Philippe +second, semblait vouloir décliner sous les autres rois.» + +Un autre écrivain, le comte de la Rocca, a publié[43] sous ce titre: +«_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premières années +de sa faveur,_» une histoire d'Olivarès, qui est un véritable +panégyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modèle +accompli, à imiter en toutes choses, et l'exagération de la louange doit +faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a +probablement présentés à sa manière. + +Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins +flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivarès, à faire partie du +conseil suprême de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop +s'étonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son +ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle +cet écrivain raconte les choses les plus simples, et les réflexions, +plus que naïves, mais visant à l'effet, dont il accompagne les faits les +plus ordinaires[44]. + +Si la vérité historique ne se trouve guère dans ces trois ouvrages, elle +ne paraît pas mieux respectée dans le roman de Gil Blas, où Le Sage nous +représente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45]; +tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout opposé à celui de +Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prétention de mettre l'histoire +dans son admirable roman de mœurs qui peint si bien le cœur humain. Il +faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il +dit des relations du ministre avec Santillane. + +Ce qui a tout l'intérêt d'un roman, c'est le récit passionné de la chute +du comte-duc par le père Camillo-Guidi, religieux dominicain, résident à +la cour d'Espagne pour le duc de Modène. Ce bon père, nous ne savons +pour quel motif, se montre l'ennemi acharné du favori de Philippe IV, +soit qu'en cela il ait obéi aux instructions ou aux tendances de son +prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes: + + ...Tantæ ne animis cœlestibus iræ! + +Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tombé que haine et mépris. Ce +moine dit quelque part[47]: «_Uno che sia ingiustamente perseguitato, e +che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e +una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,»--«Celui qui est injustement +persécuté, et qui peut justement se venger, a toute l'énergie dans les +paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.»--Il fallait +que le favori de Philippe IV eût bien vivement offensé le prêtre, pour +qu'il savourât ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit, +son libelle, rapproché des louanges excessives du comte de la Rocca et +du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une expérience +chimique, à analyser et à rechercher la vérité. + +Don Gaspar de Gusman, troisième comte d'Olivarès, était le second fils +de don Henri de Gusman, ambassadeur à Rome pour Philippe III, et de dame +Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mérite. Il naquit à Rome en +1587, et pendant l'espace de douze années il suivit son père, toujours +chargé de négociations importantes, et qui devint successivement +vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentré en Espagne avec son père, il +fut, en sa qualité de puîné, destiné à l'Église, et commença ses études +par le droit canonique, alors la base de toute éducation solide. Sa +naissance et le crédit de son père lui firent bientôt obtenir le grade +de recteur de l'université de Salamanque, la plus célèbre alors de +l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrière +ecclésiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignités +de l'église, si la mort de son frère aîné n'était pas venue changer sa +destinée. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut +mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au +premier, que de naître dans cette condition. L'histoire d'Olivarès +prouve la vérité de cette réflexion. Il devait à la place que lui +assignait sa naissance l'instruction sérieuse qu'il avait acquise: la +mort de son frère aîné, don Girolamo, et bientôt après celle de son +père, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes +affaires de l'État, le mirent à même d'ajouter à l'influence de sa +famille et de sa fortune les avantages d'une éducation aussi brillante +que sérieuse. Au dire même de ses ennemis les plus impitoyables, le +comte-duc parlait et écrivait la noble langue castillane avec la plus +rare perfection: il était versé dans les idiomes anciens, et savait +également bien le français et l'italien. Il se présenta donc à la cour, +non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que +donnent des connaissances nombreuses et variées à un esprit vif et +pénétrant. + +Son mérite le fit bientôt distinguer; et, soit qu'on voulût utiliser les +dons de son intelligence, soit que ses envieux désirassent l'éloigner +pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'était +alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la +rivalité de la France et de l'Espagne rendait encore plus délicat. +Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus +prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'expérience des négociations +avec la cour de Rome, il était rare qu'on ne les y laissât pas +longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la +conscience de sa valeur, et visant déjà, peut-être, à vivre dans la +familiarité de l'héritier présomptif de la couronne, il refusa les +hautes fonctions qui lui étaient offertes, bien qu'on lui eût promis +qu'elles le mèneraient à la _Grandesse_. Mais il considérait cette +ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrêt dans sa +carrière[49]. + +Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui +offrir bientôt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport +avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter. + +Dès 1612, le prince des Asturies, fils et héritier présomptif de +Philippe III, quoiqu'à peine âgé de sept ans[50], avait été fiancé à la +fille aînée de Henri IV, la princesse Élisabeth, que les Espagnols +nommèrent Isabelle. En même temps, le mariage de Louis XIII avait été +arrêté avec l'infante Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III. Il +entrait alors dans la politique des deux cours de chercher à se +rapprocher par des alliances: après les luttes si longues et si +acharnées qui, depuis le règne de François Ier jusqu'à la fin de +celui de Henri IV, c'est-à-dire pendant près d'un siècle, avaient +ensanglanté presque toutes les parties de l'Europe, il était naturel que +les deux principaux antagonistes cherchassent à se donner des gages de +paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en +novembre 1615, les cours d'Espagne et de France résolurent d'échanger +les deux jeunes princesses, livrées, pour ainsi dire, comme des otages +de paix. Cet échange eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa. +Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus à son rang, on +avait donné au prince des Asturies une maison composée de l'élite de la +noblesse espagnole. Olivarès en faisait partie, comme gentilhomme de la +chambre; il avait alors vingt-huit ans. Marié dès 1607 avec Agnès de +Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'héritier présomptif +avec le double appui de son mérite personnel et l'influence de deux +puissantes familles. La différence d'âge lui permettait d'ailleurs +d'acquérir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus +irrésistible, que don Philippe était naturellement apathique. Aussi, la +pénétration d'Olivarès, son habileté à flatter les goûts de son maître, +lui assurèrent bientôt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se +démentit pas pendant plus de vingt-cinq années. + +Ce ne fut pas toutefois sans éprouver une vive résistance de la part de +ses rivaux, qu'il acquit une telle prépondérance. La vengeance et +l'assassinat étaient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi, +le comte fut-il plusieurs fois en butte à des attaques imprévues qui le +mirent à deux doigts de sa perte. + +Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivarès n'eût offensé +personne, il courut deux fois le danger d'être tué. La première, par +quatre assassins qui l'attendaient à sa rentrée chez lui; la seconde, +par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait +seul. «Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement préservé, sans +qu'il s'aperçût du péril qu'il venait de courir.» + +En supposant que les rivalités politiques et les rancunes de l'ambition +déçue aient pu inspirer ces vengeances, il est également permis de +croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-être pas restés étrangers +à ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de +cette énigme, lorsqu'il dit d'Olivarès[52]: «Étant jeune,... il fut sans +doute le plus galant de la cour, jusqu'à ce qu'il en fût le plus +puissant.» On ne doit donc pas s'étonner de voir le plus galant cavalier +espagnol, exposé aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous +expliquera plus tard quelles furent les conséquences de ces galanteries +sur la carrière politique du comte-duc. + +C'est sans doute à son désir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut +rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers. +«Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et très-bien. +Mais il eut honte après les avoir faits, les brûla, et condamnait, dans +un âge plus avancé, les premières saillies d'un esprit faible et +surpris. Il ne pouvait même souffrir qu'avec tant d'ambition il eût logé +tant d'amour, et que la gloire eût succédé si tard à sa tendresse..... +D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce +que l'une excite l'autre, si l'on se tempère, et s'il est vrai que +l'amour délasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes +choses[53].» Quoi qu'il en soit de cette théorie, Olivarès ne paraît +l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion +dominante de sa vie. Exposé, dans la maison du prince des Asturies, à +l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres +et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et +d'Uzède, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assuré de son +influence sur l'héritier présomptif, attendit patiemment la mort du roi. +Elle arriva le 31 mai 1621, et, dès ce moment jusqu'en 1643, Olivarès +fut le véritable souverain de l'Espagne. + + + + +CHAPITRE IV + + Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des lettres et + des arts.--Son talent et son goût pour la peinture, qu'il avait + apprise de don Juan Bautista Mayno. + +1621--1665 + + +Le jeune monarque, qui venait de succéder à son père, n'avait encore que +seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au +pouvoir, déjà rompu aux intrigues de la cour, et connaissant à fond le +caractère et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que +la paresse de ce prince, son apathie, son éloignement des affaires, +habilement entretenus à dessein, exercèrent la plus fâcheuse influence +sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de +reconnaître, qu'il ne manquait d'aucune des qualités essentielles qui +rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV était brave, +judicieux, prudent, persévérant dans ses entreprises, modéré en toutes +choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilité apparente +n'étaient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en +public, pour ne pas déroger à la dignité, à la majesté royale. Mais, +rentré dans ses appartements particuliers, la gravité du descendant de +Philippe II faisait place à l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait +les arts avec passion, composait des pièces de théâtre, et jouait +lui-même des comédies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la +réplique au grand Calderon. Si ce prince eût appliqué aux affaires +publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement +occupé dans l'histoire une autre place que celle où il s'est laissé +reléguer. Mais sans prétendre excuser son indifférence, l'explication de +sa conduite se trouve naturellement dans l'âge auquel il parvint à la +couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu éloigné des choses +sérieuses pendant toute la durée du règne de son père, aurait-il pu +entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne? +Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du +monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer à la fois en +Portugal, dans le Milanais, à Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les +Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comté, une partie +de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne. +Le vaste génie, l'activité dévorante de Charles-Quint, la sombre +politique, le travail incessant de Philippe II avaient succombé sous cet +écrasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas même de le soulever; il +en laissa le poids à Olivarès, et lorsqu'une fois l'habitude eut été +prise d'abandonner entièrement au ministre la direction suprême de +toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entièrement à +son goût pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se +réveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux années. + +Pour assurer la durée de son pouvoir, le ministre n'eut qu'à flatter les +goûts de son jeune maître, et à lui procurer sans cesse des distractions +nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts +tenaient la première place. Ce prince aimait la peinture avec passion. +Selon la coutume établie depuis Charles-Quint, il avait eu pour maître +de dessin un artiste distingué, le frère Jean-Baptiste Mayno, religieux +dominicain, l'un des meilleurs élèves du Greco, peintre, sculpteur et +architecte, lequel, suivant Palomino[54], était lui-même élève du +Titien. + +Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr à Tolède; +il fut également employé à Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour +un des salons du _Buen Retiro_, son principal tableau, _la Conquête +d'une province de Flandres_, maintenant au musée royal de Madrid[55]. Le +frère tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal élève, +qu'il en fit un amateur des plus distingués, et aussi fort que beaucoup +d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas +été aussi respectés que sa tragédie du comte d'Essex, et que ses +comédies[56], qui ont été imprimées, et sont restées au répertoire du +théâtre espagnol. Les guerres qui ont désolé la Péninsule, tant avant +l'avénement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont détruit ou +dispersé les œuvres dues au crayon et au pinceau du troisième descendant +de Charles-Quint. Le mérite de ces ouvrages est attesté par des artistes +et des connaisseurs. «Butron[57], dit M. William Stirling, dans son +livre sur Velasquez et ses ouvrages[58], qui publia ses discours +apologétiques sur la peinture en 1626, rend témoignage du mérite des +nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, à la +plume, esquisse d'un _Saint Jean-Baptiste avec l'agneau_, ayant été +envoyé à Séville, en 1619, par Olivarès, tomba entre les mains du +peintre Pacheco, et devint le sujet d'un poëme élogieux, par Jean de +Espinosa, qui prédisait, dans le règne du peintre royal, un nouvel âge +d'or: + + Para animar la lassitud de Hesperia. + +Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal, +une Vierge peinte à l'huile, qui était exposée de son temps dans le +salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux +portant la signature de Philippe IV, et placés par Charles II à +l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans +un oratoire, près la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquissé +dans un style franc et spirituel, fut la dernière relique du talent de +Philippe IV qui frappa l'œil scrutateur de Cean Bermudez.» + +On le voit, le royal élève du Mayno faisait honneur à son maître; +heureux si son goût pour le dessin et la peinture ne l'avait pas +détourné du gouvernement de son vaste empire. Olivarès, qui connaissait +depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination à vivre en homme +privé plutôt qu'en roi, et à passer ses journées entières à dessiner et +à peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prépondérance, de +combattre cette disposition. Dès que le prince fut monté sur le trône, +le favori s'empressa d'attirer à Madrid les artistes de quelque renom, +soit espagnols, soit étrangers, afin de pouvoir procurer à son jeune +maître, en lui montrant leurs œuvres, la distraction qu'il préférait à +toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des +vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armées, le +sort lui réserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un +peintre, dont le génie, en illustrant l'école espagnole, devait, pendant +plus de trente années, charmer le roi et sa cour. + + + + +CHAPITRE V + + Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de Tolède, + Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo + Nardi, peintres ordinaires du roi. + +1621--1665 + + +Madrid, érigée par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'était pas +encore, à l'avénement de Philippe IV, la métropole de l'art dans ce +pays. Tolède, Valence, et surtout Séville, avaient conservé leurs +anciennes écoles de peinture, et les artistes, nés ou élevés dans ces +villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y +continuer les traditions qu'ils avaient reçues de leurs maîtres. De son +côté, le clergé, tant séculier que régulier de ces grandes cités, +siéges d'archevêchés, de couvents nombreux et d'autres établissements +religieux aussi riches que puissants, cherchait à y retenir les +peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'était établi entre les +corporations religieuses des principales églises et des couvents comme +une pieuse rivalité: c'était à qui, de Séville ou de Tolède, aurait la +plus magnifique cathédrale; les Dominicains de Tolède opposaient aux +Chartreux de Séville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se +vantaient de posséder les plus belles œuvres du Becerra, de Pablo de +Cespedès, de Luis de Vargas. Valence n'était pas moins fière de son +Juanès, auquel elle avait décerné le nom de Divin[59]. La translation de +la cour et son établissement permanent à Madrid avaient bien fait +construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des églises; +mais il est à remarquer que ce furent des artistes étrangers, italiens +pour la plupart, qui dirigèrent ces travaux, et en décorèrent +l'intérieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que +Titien envoya de Venise à Philippe II d'immenses toiles, destinées à +garnir les murs du réfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est +ainsi que, dans le même couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du +Panthéon, ou nécropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le +Napolitain Luca Giordano vint décorer les voûtes de l'église vieille de +ses fresques immenses, mais sans caractère religieux. + +À l'avénement du jeune Philippe IV, les plus célèbres parmi les peintres +qui vivaient ordinairement à Madrid, étaient, avec Mayno: Vicencio +Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres +ordinaires du roi, étaient Italiens soit de naissance, soit d'origine. + +Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de _gentilhombre Florentino_, +est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais +parce qu'il a composé un traité, sous forme de dialogue entre le maître +et ses élèves, _De l'excellence de la peinture et du dessin_, qu'il +publia, in-folio, à Madrid en 1633. Cet ouvrage, écrit en espagnol, +donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est +précieux par les renseignements qu'on y trouve sur les œuvres de +beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considéré comme peintre, +Vicencio Carducho était élève de son frère Barthélémy. «Dans le temps de +l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci[60], on fit, par +ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de +sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les exécuter, un +grand nombre d'excellents maîtres dans l'un et l'autre de ces arts. +Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indépendamment des autres +jeunes gens qui l'avaient aidé à peindre la grande coupole de Florence, +il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune, +mais déjà vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, à Florence, il avait étudié +la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris à +peindre à fresque. Arrivé à Madrid, et voyant les grandes occasions +qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frère +Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de +temps, il en fit un peintre tellement distingué, que sous les règnes de +Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes très-importantes +pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-même dans son +livre[61] la description des peintures, tant à fresque qu'à l'huile, +qu'il exécuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles, +salles et autres lieux du palais de Madrid. Le musée royal d'Espagne a +hérité en partie de ses œuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mérite, +elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il était +meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus +profonde admiration pour le grand[62] Michel-Ange, qu'il s'efforçait de +prendre pour modèle. + +Eugenio Caxes, bien que né à Madrid, était également Florentin +d'origine. Son père, Patricio Cacci, était venu en Espagne appelé par +Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il +traduisit en espagnol le traité d'architecture de Vignola, et peignit à +fresque, au Pardo, la galerie de la reine, où il exécuta l'histoire de +Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en +1604, ces ouvrages furent presque entièrement détruits[63]. Son fils, +Eugenio, paraît avoir cultivé seulement la peinture: il jouissait de son +temps d'une grande réputation, et Palomino vante, comme l'honneur de +l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit +de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'église de +Saint-Bernard à Madrid[64]. Telle était sa réputation, que le comte-duc +lui commanda de retracer sur la toile «le débarquement hostile des +Anglais sous Cadix en 1625, et leur défaite par Diego Ruiz,» le seul +tableau d'Eugenio qui soit au _real museo_[65]. + +Italien comme les précédents, Angelo Nardi était, dit-on, élève de Paul +Véronèse. Ses compositions à Madrid et à Alcala de Henarès, firent +l'admiration de son siècle. Palomino[66] indique les églises, les +chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaillé. On +doit supposer qu'il peignit beaucoup à fresque, puisqu'aucun de ses +ouvrages ne figure sur le catalogue du _real museo_ de Madrid. + +Si le Valencien Giuseppe Ribera eût vécu à la cour d'Espagne, il eût +sans doute effacé et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le +considère, par sa naissance et par son style, comme un peintre +espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie à Rome, et surtout à +Naples; il ne contribua donc que de loin à rehausser l'éclat des arts +sous le règne de Philippe IV. + +La fortune réservait à ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le +plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux +plus grands artistes de l'Italie, avec une originalité, une perfection +de style tout espagnole. + + + + +CHAPITRE VI + + Naissance de Velasquez.--Il entre dans l'atelier de Francisco + Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son livre + sur l'art de la peinture. + +1599--1650 + + +Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco[67], +son beau-père, Diego de Silva Velasquez, naquit à Séville en 1599. Ses +ancêtres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille +noble et très-ancienne; mais ils avaient, à ce qu'il paraît, perdu leur +fortune, et s'étaient réfugiés à Séville, où le père de Velasquez se +maria. Cette grande cité était alors l'entrepôt d'un commerce immense +avec l'Amérique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait +introduit le goût des arts. Aussi, depuis plus d'un siècle, l'école de +peinture de Séville se vantait d'être la première des Espagnes. Soit que +le jeune Diego eût montré, dès son enfance, des dispositions +extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y eût été poussé par la seule +volonté de son père, toujours est-il qu'il était entré de bonne heure +dans l'école de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors à Séville +d'une grande considération[68]. Cet artiste n'avait pas seulement appris +à manier le pinceau, mais il avait reçu en même temps, dans sa patrie, +une très-forte éducation classique, dont il avait beaucoup profité. +Son oncle, chanoine de la cathédrale de Séville, était un des lettrés +qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des +inscriptions ou des éloges, à l'occasion des ouvrages d'art exécutés à +Séville. Pacheco rapporte[69] ceux que le savant chanoine avait faits, +pour être placés au-dessous d'un tableau de _saint Christophe_ peint par +Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathédrale. Cet oncle, +en destinant Pacheco à la peinture, voulut qu'il allât l'étudier en +Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino[70] dit seulement +qu'il y séjourna plusieurs années, et qu'il étudia beaucoup les œuvres +de Raphaël. Mais, d'après son livre sur la peinture et d'après ses +propres œuvres, nous croyons que Pacheco dut préférer Michel-Ange au +Sanzio; car il revient souvent, dans son traité[71] sur les œuvres du +grand Florentin, qu'il appelle: _el divino, clarissima luz de la pintura +y escultura_; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, où +il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du +cloître de la _Merced Calzada_[72]. Mais comme c'était un peintre, _muy +especulativo_, suivant l'expression de Palomino, qui réfléchissait +beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en négligea peu à +peu la pratique pour la théorie; soit qu'il ne fût pas satisfait de ses +tableaux, dont le dessin était pur et remarquable, mais dont le +coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considérant, +d'après les succès de Velasquez son élève, comme un des premiers maîtres +de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un +écrit contenant ses préceptes et ses leçons. + +Le traité sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 à Séville, peu +connu de ce côté des Pyrénées, mérite de fixer l'attention des amateurs +et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide +analyse. + +Comme il le dit lui-même dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est +proposé, en le composant, d'écrire des notices sur les hommes éminents, +tant anciens que modernes, qui ont exercé l'art de la peinture; de +traiter du dessin et du coloris; de la manière de peindre à la détrempe +et à l'huile; de l'enluminure; de la peinture des étoffes, de celle à +fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin, +d'enseigner la manière de composer toutes les peintures sacrées. + +Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divisé en trois livres qui +contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur +l'exécution des tableaux tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament et de +la Vie des saints. + +Le premier livre, qui traite de l'antiquité et de la grandeur de la +peinture, nous paraît le plus intéressant. Après avoir remonté à +l'origine de cet art, qu'il raconte à sa manière, et après avoir +reproduit le débat, tant de fois agité en Italie, de la supériorité de +la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre VI, à +rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reçues des princes +et des maîtres de ce monde. Son sujet le conduit à décrire, dans le +chapitre VII, les honneurs funèbres rendus, à Florence, aux restes +mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le génie +extraordinaire. On sait que ce service fut célébré dans l'église de San +Lorenzo, en présence du grand-duc Cosme II, par l'Académie du dessin, +sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges +Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato, +sculpteurs. Dans le chapitre VIII, Pacheco donne des notices sur les +peintres célèbres de son temps, que les rois et les princes traitèrent, +à cause de leur art, avec une faveur toute particulière. C'est dans ce +chapitre, qu'après avoir parlé de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort +oublié maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a écrit une +biographie de son élève et gendre Velasquez. Elle est malheureusement +trop abrégée, et ne s'étend pas au delà de 1638. Les renseignements +qu'on y trouve, les seuls véritablement authentiques, font vivement +regretter que Pacheco n'ait pas donné plus d'étendue à la vie du premier +peintre de Philippe IV. Mais il paraît avoir voulu se borner à +revendiquer la part du maître dans les éclatants succès de l'élève; +car après avoir réclamé pour lui seul, ainsi que nous l'avons +rapporté, la gloire d'avoir formé un tel disciple, il ajoute, avec un +orgueil que sa bonhomie fait excuser: «Je ne crois pas me faire tort en +faisant honneur au maître de l'élève, n'ayant dit que la vérité. Léonard +de Vinci ne perdit rien à avoir Raphaël pour disciple, non plus que +Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et +Platon, maître d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin. +J'écris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je +parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la +peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majesté +notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues années, +puisque, de sa main généreuse, il a reçu et reçoit encore tant de +faveurs[73].» Malgré la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper +ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renfermée dans le +chapitre VII de _l'Arte de la Pintura_, ne nous est parvenue de la +composition de Pacheco. + +Le chapitre IX du premier livre, _des Nobles et des Saints qui ont +exercé la peinture_, _et de quelques effets merveilleux produits par +elle_, est fort curieux. On y trouve[74] des documents précieux, sur les +grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultivé cet +art en Espagne. + +Dans le chapitre X, Pacheco revient sur les différentes espèces de +noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilité universelle +qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait à l'exercice de sa +profession le porte à s'indigner d'un impôt spécial qu'on avait mis sur +la vente des tableaux, considérés comme une pure marchandise. Il ne +cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho[75], de réclamer +l'abolition de cette taxe, nommée _la alcavala_, que Velasquez finit par +obtenir plus tard du comte-duc d'Olivarès. + +On remarque, dans le chapitre XI, ce que dit l'auteur, de la peinture +des tableaux de dévotion, de l'avantage qu'on en retire, et de +l'autorité que leur accorde l'Église catholique. + +Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intérêt que de profit le +dernier chapitre (XII) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les +trois états des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont +arrivés au milieu de leur carrière, et de ceux qui finissent. Ils y +pourront voir de quelle manière il démontre, en s'appuyant sur la lettre +de Raphaël à Balthasar Castiglione[76], «comment la perfection consiste +à passer de l'idéal à la nature, et de la nature à l'idéal, en cherchant +toujours le meilleur, le plus sûr et le plus parfait[77].» + +Le livre second est un traité didactique de la théorie de la peinture et +des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le +coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont +pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde +étude de la théorie de son art. À l'appui de ses raisonnements, il cite +souvent les ouvrages de Léonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo +Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespedès, chanoine de +Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors +autorité en Espagne[78]. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les +exemples des grands maîtres pour établir ses préceptes. + +Dans le troisième livre, l'art de la peinture est envisagé au point de +vue de sa pratique, de quelque manière qu'on veuille l'exercer: soit à +l'aide de dessins, de modèles et de cartons, soit à la détrempe, en +enluminure sur étoffes, à fresque, à l'huile, sur toile, sur bois, sur +métaux. L'auteur passe ensuite à la peinture des fleurs, des fruits; à +celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes +(_Bodegones_), et aux portraits d'après nature. Pacheco s'étend sur ce +dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespedès, Albert +Durer et autres maîtres; il trace, pour bien faire les portraits, des +préceptes que son élève Velasquez mit en pratique avec le plus grand +succès. Dans le chapitre IX, il explique comment la peinture éclaire +et excite l'intelligence, apaise la colère et la dureté de l'âme, rend +l'homme aimable et communicatif, et il démontre qu'il est difficile de +s'y connaître et de la juger. Enfin, dans le chapitre X, il revient sur +les raisons qui en font le plus noble des arts. + +Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco +s'efforce d'expliquer de quelle manière les peintres doivent représenter +les sujets sacrés, afin de se conformer à l'autorité de l'Écriture +sainte et des docteurs de l'Église. + +Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a été +composée par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou +censeur des tableaux des choses sacrées. Cette fonction était alors fort +recherchée; Pacheco en fut investi par décret du Saint-Office du 7 de +mars 1618, dont il rapporte le passage suivant[79]: «Eu égard à la +satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant +de cette ville, excellent peintre et frère de Jean Perez Pacheco, +familier de ce Saint-Office, et prenant en considération sa droiture et +sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et +visiter les peintures des choses sacrées qui seront exposées dans les +boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons +telle commission que de droit.» Cette fonction consistait, ainsi que +Pacheco l'explique lui-même, à vérifier s'il y avait quelque chose à +changer dans les peintures sacrées, comme n'étant pas conforme à la foi +catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire séquestrer les +tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui +décidaient de leur sort[80]. + +Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'étendait sur les œuvres +de l'art aussi bien que sur celles de la pensée; et tandis qu'en Italie, +et à Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une liberté qui, +dans leurs œuvres, dégénérait souvent en licence, et dépassait les +limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition réglait tout, même +les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco, +en compagnie d'un théologien de ses amis, don Francesco de Rioja, +examine longuement la question de savoir si Jésus-Christ a été attaché à +la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes +l'avaient représenté[81]. Il résout cette question avec grands renforts +d'autorités et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'à +Plaute qu'il n'invoque[82], pour démontrer que les Romains avaient +coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds +appuyés séparément sur un morceau de bois, _scabellum_, attaché à +l'arbre principal de la croix[83]. + +Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des +choses sacrées, Pacheco ne paraît avoir fait brûler aucun artiste, même +en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septième +siècle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son séjour en Italie +lui font mêler le sacré avec le profane. Tout en expliquant la manière, +approuvée par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinité, les anges, +les saints, les mystères, les scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau +Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la _Danse +d'amours_, le _Bain de Diane_, la _Vénus et Adonis_, la _Vénus et +Cupidon_, et autres compositions très-profanes du Titien[84]. À l'appui +de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les poëtes et les +écrivains de l'antiquité, et il n'a pas moins recours aux grands poëtes +italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les +quatre clous du crucifiement, en faisant l'éloge d'Homère, et en citant +ce vers que Pétrarque, dans le troisième chapitre du triomphe de la +Renommée, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse: + + Primo pittore delle memorie antiche. + +En parcourant avec attention l'_Arte de la pintura_, nous avons été +frappé de l'extrême modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-même +et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de +lui que deux tableaux: l'un, la _Présentation de la sainte Vierge Marie +au Temple_, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de +Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un _Saint Sébastien_, qu'il exécuta +en 1616, pour l'hôpital de Saint-Sébastien de Alcala de Guadeira. Il +donne la description[85] de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec +une réserve qui lui fait honneur. Il parle aussi[86] de la part qu'il +prit à la peinture décorative du tombeau que Séville érigea, en 1598, à +la mémoire de Philippe II; mais en se bornant à dire que ce travail +devait être exécuté très-rapidement. + +Le musée royal de Madrid possède de ce maître quatre tableaux: deux +_saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Inès avec la +palme du martyre_. Tous ces tableaux sont sur bois[87]. Ces +compositions, dessinées avec pureté, pèchent par le coloris qui est dur +et sec, et ne sont, après tout, que les productions d'un artiste de +second ordre. + +Pour donner une idée de la difficulté de l'art, Pacheco cite ces quatre +premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange. + + Non ha l'ottimo artista alcun concetto, + Che un marmo solo in se non circoscriva + Col suo soverchio, e solo a quello arriva + La mano che ubbidisce all'intelletto[88]. + +Le peintre espagnol est lui-même un exemple remarquable de la justesse +de cette appréciation de l'auteur du Moïse et du jugement dernier. +L'invention, la théorie, la connaissance approfondie de toutes les +parties de l'art ne manquaient pas à Pacheco; mais sa main n'a pas obéi +à son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conçoit +et le pinceau qui exécute, il est resté confondu dans la foule des +peintres d'un talent ordinaire. + +Tel qu'il était, néanmoins, le maître de Velasquez paraît avoir exercé +une grande influence sur son élève. Palomino dit que Velasquez avait +étudié toutes les sciences nécessaires à son art, et qu'il aimait et +s'était rendu familiers les poëtes et les orateurs[89]: il avait donc +autant profité de l'instruction profonde que des leçons du savant auteur +de l'_Art de la peinture_. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que +l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en +petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traités. Pacheco faisait +de ces sujets son étude de prédilection presque exclusive. Son élève, au +contraire, semble n'avoir peint que malgré lui des compositions tirées +de l'Écriture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, où +il s'abandonne à toute sa verve, et il excelle dans la reproduction +des scènes de la vie ordinaire, même commune et de bas étage, et dans la +peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des étoffes; +enfin dans les portraits, où il est l'égal des plus habiles. Dans tous +ces genres, on voit qu'il a profité des leçons et des préceptes de son +judicieux maître, tout en conservant son originalité propre. + + + + +CHAPITRE VII + + Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de Gongora, de + Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV. + +1622--1623 + + +Velasquez avait atteint sa vingt-troisième année; il venait d'épouser +Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il résolut +d'aller étudier à l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les œuvres des +maîtres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient +contribué à l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Séville +dans le mois d'avril 1622, et après s'être arrêté quelque temps à +l'Escurial, il se rendit à Madrid. Il y fut amicalement accueilli par +les deux frères don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes, +et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau[90], grand +amateur de peinture. À ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la +permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'eût sollicitée: +mais, à la demande de son beau-père Pacheco, il fit celui de Louis +Gongora, qui eut beaucoup de succès[91]. Le personnage était bien choisi +pour attirer l'attention sur l'artiste à ses débuts. Louis de Gongora +était un poëte bizarre, à force de vouloir trouver l'originalité: +affectant de mépriser les poëtes et les écrivains espagnols qui +l'avaient précédé, il avait conçu l'idée de créer un nouveau style +poétique qu'il appelait _Estilo culto_, style visant à l'effet, +précieux, guindé, violant toutes les règles reçues. C'est dans cette +manière qu'il écrivit ses _Solitudes_, _Soledades_, son _Polyphème_ et +plusieurs autres ouvrages[92]. Bien que ces poëmes fussent plutôt +composés de mots pompeux que de pensées, ils excitèrent, comme tout ce +qui est nouveau, la curiosité du public, et firent naître des imitations +encore plus déraisonnables. On appelait ce genre _le nouvel art_, et +Gongora, qui l'avait créé, passait alors pour un homme de génie. +Philippe IV, ou plutôt Olivarès, l'avait nommé chapelain titulaire du +roi, et il était dans tout l'éclat de sa renommée, à l'époque où +Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son +personnage. Cependant, soit qu'il eût épuisé ses ressources, soit +qu'il désirât revoir sa femme, qu'il avait laissée à Séville, il ne +voulut pas prolonger son séjour dans la capitale; il reprit donc le +chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps. + +Dès le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivarès, qui avait entendu +Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute, +avait pu en juger par le portrait du poëte à la mode, donna l'ordre à +l'huissier du rideau de le faire revenir à Madrid. Velasquez se hâta +d'obéir, et reçut de nouveau, à son retour, l'hospitalité la plus +bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui témoigner sa +reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Dès le soir du jour +où il fut terminé, un fils du comte de Peñaranda, camérier du +cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer à +toute la cour. «Au bout d'une heure, raconte Pacheco[93], toutes les +personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui était +la plus grande épreuve qu'il eût à supporter. Le roi ne se trompa point. +L'œuvre du jeune Sévillan lui plut; il augura bien de son talent, et de +suite, il voulut qu'il fît le portrait du cardinal-infant. Mais, en y +réfléchissant, il parut plus convenable que le peintre commençât par +celui du roi, bien qu'il fût obligé, à cause de ses grandes occupations, +de faire attendre l'artiste. Le 30 août 1623, le portrait royal était +terminé à la satisfaction de Sa Majesté, des infants et du comte-duc, +qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas été peint; jugement qui +fut confirmé par tous les seigneurs qui vinrent voir l'œuvre de +Velasquez[94] + +Tel est le récit que le bon Pacheco fait du succès de son élève et +gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on +n'y aperçoit pas la moindre trace de jalousie. Ce début menait tout d'un +coup le jeune artiste à la gloire et à la fortune. Avec l'approbation du +roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un +talent médiocre, il eût été certain de réussir; mais possédant déjà, +malgré sa grande jeunesse, tous les dons du génie, la promptitude dans +l'invention, la facilité dans l'exécution, un coloris égal aux Vénitiens +les plus éclatants, une sûreté de main incroyable, quel devait être son +avenir! Sa route était toute tracée; il n'avait qu'à la suivre en +s'élevant à la perfection par le travail, sans se laisser détourner par +les plaisirs de la cour, les désirs de l'ambition, ou les mauvaises +pensées de l'envie. Dès ce moment, jusqu'à la fin de sa carrière, +Velasquez prouva, par son application soutenue à son art, que si la +fortune avait favorisé ses débuts, sa conduite, sa dignité personnelle +et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la +faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre. + +Cette bienveillance ne tarda pas à se manifester d'une manière +éclatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la première fois +qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection, +faisant l'éloge de son talent, qu'il considérait comme l'honneur de +l'école espagnole, et lui promettant que, désormais, il aurait seul, +parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui +ordonna de venir se fixer à Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit +expédier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement +par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins +gratuits du médecin et de l'apothicaire de Sa Majesté. Peu de temps +après, Velasquez étant tombé malade, le comte-duc, de l'ordre du roi, +lui envoya ledit médecin le visiter[95]. Tels furent, à la cour, les +débuts de l'élève de Pacheco. + + + + +CHAPITRE VIII + + Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son mariage avec + l'infante Marie.--Divertissements à la cour.--Principaux amateurs + de peinture.--Olivarès et le _Buen-Retiro_.--Représentations + d'_Autos Sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres + d'art. + +1623 + + +Dans le même temps que Velasquez quittait Séville pour se rendre à +Madrid sur l'ordre d'Olivarès, le prince de Galles, second fils de +Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles +Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait à l'improviste, et avec +le dessein, d'abord arrêté, de garder le plus strict incognito. Son but +était d'activer, et de faire aboutir par sa présence, les négociations +depuis longtemps commencées pour son mariage avec l'infante Marie +d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui épousa plus tard +l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire +en personne la cour à sa princesse, et montrer, par sa présence dans la +capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait à +cette alliance. Charles était accompagné, dans cette aventure, par son +fidèle Steenie, duc de Buckingham, aussi avancé dans les bonnes grâces +du roi Jacques, son père, que dans les siennes, et fort capable de +lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins +et les plus madrés négociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage était +depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans +les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et +d'Espagne, ne devait être que l'appoint de plusieurs combinaisons +politiques. D'abord, en donnant sa sœur à l'héritier protestant de la +couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidèle à la politique +traditionnelle de ses ancêtres, voulait obtenir pour la religion +catholique, persécutée en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et +une sorte d'émancipation, que les protestants anglais et écossais de +toutes sectes n'auraient pas consenti à lui laisser accorder. Sur ce +point, Philippe IV était soutenu et excité par tout son entourage. Son +premier ministre lui-même, qui avait le mot de la cour de Rome, était +bien décidé à ne rien céder sur une question aussi capitale. De son +côté, l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid, Digby, comte de Bristol, qui +avait, dès 1617, entamé cette négociation, en même temps que la main de +l'infante, voulait obtenir en faveur de l'électeur palatin, gendre du +roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occupé alors par les +armées de la maison d'Autriche, alliée de l'Espagne. L'infante, objet du +débat, n'était pas, à ce qu'il paraît, disposée à ce mariage: en bonne +catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme +descendante de Charles-Quint, elle préférait le trône de l'empire +d'Allemagne à celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prétendu[96] +qu'elle avait fait connaître ses véritables sentiments au premier +ministre de son frère, en l'invitant à user de tous les moyens en son +pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivarès était déjà disposé, par +des considérations personnelles, à amener cette rupture, s'il est vrai, +comme on l'a écrit, qu'il ait eu à se plaindre de la conduite de sa +femme avec le séduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant +l'occasion d'une rupture que chacun désirait peut-être, mais n'osait pas +brusquer, les fêtes, les spectacles, les courses de taureaux, les +chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succédèrent à +Madrid, pendant les cinq mois du séjour du prince Charles. + +La cour d'Espagne était alors la plus brillante de l'Europe: les grands +seigneurs castillans, comblés d'honneurs et de dignités, chargés de l'or +du Mexique et du Pérou, enrichis des dépouilles du duché de Milan, des +vice-royautés de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un éclat +faits pour éblouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le goût des +arts s'était répandu en Espagne, à la suite des guerres et des conquêtes +de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II +avait attiré à Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en +fallait de beaucoup, à l'avénement de Philippe IV, que les travaux de +cet immense monument, à la fois palais, couvent et sépulture des rois +d'Espagne, fussent entièrement terminés. Le jeune roi, nous l'avons dit, +aimait et cultivait la peinture; à son exemple, ou par inclination +naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient à l'exercice +de cet art, et s'appliquaient à en réunir les œuvres les plus +remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand +éloge: Don Geronimo de Ayança si connu, dit-il, pour son talent et ses +excellentes qualités; don Geronimo Muñoz, digne des plus grandes +louanges à cause de la place qu'il occupe dans la théorie et la +pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de +Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, père du marquis de Orellana, +professeur et chanoine de Séville, et depuis huissier du rideau de +Philippe IV, lequel, avec son esprit pénétrant et une grande érudition, +n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.-- + +«J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre +de cavaliers et d'hommes haut placés, qui possédaient un talent +remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco +Duarte, qui fut président de la contractation[98], et sa sœur doña +Mariana, très-habile en l'art d'écrire, desquels j'ai vu de merveilleux +dessins à la plume; Diego Vidal, et son cousin du même nom, tous les +deux prébendiers (_rationeros_) de cette église (_de Séville_); don +Estevan Hurtado de Mendoça, chevalier de Santiago, qui, dans sa +jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis +del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place +avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont +l'esprit élevé doit faire, comme de raison, espérer d'illustres œuvres.» + +Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: «Notre +duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de +Barcelone, qui a joint à l'exercice des lettres et des armes celui de la +peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume, +comme celui d'un véritable Mécènes. Il raconte que, dans son ambassade +extraordinaire à Rome, où il fut envoyé en 1625, pour faire acte +d'obédience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le +duc s'était fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo +Cincinnato, né à Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe +II, et qui était originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne +n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui +d'Urbain VIII, et le pontife en avait été tellement satisfait, qu'il +avait conféré à l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait +donné une chaîne d'or avec une médaille à son effigie. «Mais, dit +Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! À peine venait-il de +recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua, +commis par le pape à cet effet, que le jeune homme mourut le 14 décembre +1625, et fut enterré dans l'église de San-Lorenzo, de Rome, avec les +insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101].» + +Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie +un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentré en +Espagne à protéger les artistes, ses compatriotes. Il avait formé à +Séville une belle galerie et une riche collection de livres rares et +curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes +affaires et l'amour des lettres et des arts. + +Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la poésie avec +succès, comme Xauregui, n'était pas moins amateur des œuvres de la +peinture, dont il possédait de remarquables spécimens. Le duc d'Alba se +faisait également remarquer par le même goût; il en était ainsi d'un +grand nombre de nobles qui avaient rapporté ce goût d'Italie, et parmi +lesquels on doit citer, d'après Pacheco[102]: don Francisco de Castro, +ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille +ducats d'un tableau du Corrège au cardinal Sforza, sans pouvoir +l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, à Madrid, +un grand tableau de Raphaël, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_, +l'_Enfant Jésus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui +avait offert lorsqu'il était vice-roi de Naples, et qui fut payé par don +Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes, +vice-roi du duché de Milan. + +Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de +Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements +qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu +son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothèque était une des plus +nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait +beaucoup de manuscrits et de livres rares. À l'une des portes de Madrid, +il avait fait bâtir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu +de temps après son avénement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une +petite maison qu'il avait nommée _Galinera_, parce qu'il y avait mis des +poules fort rares qu'on lui avait données. «Comme il allait les voir +assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui +est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est très-agréable, +l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre grands corps +de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au +milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui +jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les +contr'allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce +bâtiment a le défaut d'être trop bas. Ses appartements en sont vastes, +magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de +couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont ornés. Je +remarquai dans une grande galerie l'entrée de la reine Élisabeth, mère +de la feue reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au +cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries +avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et +très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour +les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture +et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des +grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de +champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la +campagne et qui plaît infiniment.» + +Telle est la description du _Buen Retiro_, donnée par une personne qui +l'avait vu quelques années après la mort du comte-duc. Ce ministre y +avait employé les artistes les plus renommés de son temps, tels que le +Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte +Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des +bâtiments. Le système des eaux, le dessin des jardins ainsi que la +disposition de la salle de spectacle, furent confiés au florentin Cosimo +Lotti, peintre et ingénieur, au service de Philippe III, et sur lequel +nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la durée du +règne de Philippe IV, la résidence préférée par ce prince. Il s'y +retirait souvent, et s'y livrait avec passion à son goût pour les pièces +de théâtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pièces +improvisées sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les +ressources de son esprit vif et piquant. + +L'arrivée inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne +pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les +plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner à +l'héritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute idée de +l'Église catholique et de ses pompeuses cérémonies, on fit défiler en sa +présence les processions de tout le clergé régulier et séculier de +Madrid, dans tout l'éclat de leur magnificence; on lui prépara des +parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_, à la +manière espagnole, décrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le +roi et les invités, montés sur de magnifiques andalous, forçaient le +sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une +enceinte entourée de toiles, où ils venaient le percer de leurs lances +et de leurs épieux, en présence de la reine et des dames de la cour, +dans leurs carrosses, ainsi que l'a représenté Velasquez, dans un de ses +tableaux du _real museo_[106]. + +Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de +Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosité que les +représentations des pièces du théâtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'eût +assisté, sans doute, à Londres ou à la cour de son père, aux comédies, +aux drames et aux tragédies du grand Shakespeare. Mais les compositions +de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue à Madrid, différaient +essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du poëte de +Roméo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur +espagnol, ou pièces en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi +catholique, n'ont aucun rapport avec le répertoire du théâtre du vieux +William. Ainsi, dans la comédie de _Saint-Antoine_, «lorsque le saint +disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un +témoin oculaire[107], se mettaient à genoux et se donnaient des _Mea +culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac.» Les +décorations n'étaient pas moins curieuses que les pièces elles-mêmes. +«On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel +dans une robe parsemée d'étoiles. Au moment où il quittait la terre, un +rocher se fendait, et on en voyait sortir les âmes de son père et de sa +mère, qu'il avait délivrées du purgatoire, et qui s'élevaient avec lui +vers les cieux au bruit de la musique.» + +Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mérite de la +nouveauté: mais il ne paraît pas qu'il ait produit sur son esprit +d'autre effet que celui de la curiosité satisfaite. Ce qui frappa le +plus vivement l'héritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand +nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer, +non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents +et les églises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de +la cour. Depuis quelques années, Buckingham s'était efforcé de diriger +l'attention de son jeune maître du côté des arts. Il cherchait à lui en +inspirer le goût, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi +que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour détourner le futur roi +d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement +à cœur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut monté sur le +trône, il réunit en peu de temps des collections aussi belles que les +plus renommées d'Italie ou d'Espagne. Déjà, pendant son séjour dans ce +dernier pays, il avait cherché à réunir des tableaux. C'est ainsi qu'il +acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana, +et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit à don Andres Velasquez mille +couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrège, mais sans pouvoir +l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel +il avait demandé de lui céder les deux précieux volumes de dessins et de +manuscrits de Léonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent +cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse +_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son père, qui avait été sauvé +de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlèvement d'Europe +et Danaé_, ouvrages du même maître. Néanmoins, ces œuvres capitales ne +sortirent pas d'Espagne, et, bien que déjà emballées et encaissées à +destination de l'Angleterre, elles furent oubliées à Madrid, dans le +départ précipité du prince et de son favori[110]. + +Ce départ fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le +portrait de Charles, qu'il avait commencé. Néanmoins, selon le +témoignage de Pacheco[111], il reçut du prince cent écus pour cette +ébauche. Devenu roi d'Angleterre quelques années après, Charles dut +regretter de n'avoir point à exposer à White-Hall ou Hamptoncourt, entre +ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par +Velasquez. + + + + +CHAPITRE IX + + Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre + et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par + Velasquez.--Son succès: sonnet de Pacheco à cette + occasion.--Honneurs et récompenses accordés à Velasquez.--Portrait + d'Olivarès.--Tableau de l'expulsion des Maures. + +1623--1628 + + +Après plus de cinq mois de séjour à Madrid, Charles et son écuyer +partirent à l'improviste, comme ils étaient venus, à la grande +satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. À l'occasion +de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante +catholique, ce dernier reçut du pape Urbain VIII, une lettre qui le +félicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui +promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-siége. Cette +lettre, dont la traduction du latin en italien est donnée par le marquis +Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accordé, ainsi +qu'on l'a prétendu, des dispenses pour le mariage. + +L'orgueil britannique, blessé par ce dénoûment, chercha bientôt à se +venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne +formidable, dans laquelle entrèrent la France, l'Angleterre, la Hollande +et le duc de Savoie, unis par le traité d'Avignon. Le comte-duc +s'attendait à cette levée de boucliers: il opposa, dans ces graves +conjonctures, des forces imposantes à celles des ennemis de l'Espagne, +et pendant quelque temps, au moins, les succès furent balancés. + +Ces graves événements n'empêchèrent pas le jeune roi de continuer sa vie +de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau +tout entier de ces grandes affaires. Il avait été si satisfait du +premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa +main. Mais, cette fois, il décida que le peintre le représenterait monté +sur un des plus beaux chevaux de ses écuries. Philippe excellait dans +l'art de l'équitation, et se livrait souvent à son goût pour la chasse à +courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextérité, les +plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivarès, qui était +également un cavalier remarquable, s'était fait nommer grand écuyer du +roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans +toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son traité de la +chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il forçât un sanglier +de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrières +et des marécages, soit qu'il poursuivît un cerf ou un lièvre avec les +lévriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur +des sentiers escarpés, bordés de précipices, et dans les passages les +plus dangereux. Mais le peintre de Séville saurait-il représenter le +noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe, à l'œil +de feu, à la crinière épaisse et flottante, à la noble encolure, aux +jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'élève de Pacheco +avait suivi, dans le cours de ses études, les conseils de son maître, +qui s'étend avec complaisance sur la représentation du noble animal +destiné à porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au musée +de Madrid le portrait équestre de Philippe IV, que Velasquez ne devait +pas être à son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi +galope à travers une campagne accidentée: il est couvert d'une armure +d'acier avec filets d'or; une écharpe cramoisie flotte sur sa poitrine, +et il tient dans sa main droite le bâton de commandement[114]. «Le +tout, dit Pacheco[115], est peint d'après nature, même le paysage.» + +Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner à la cour la +plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus +d'effet. Son succès fut si grand, que les amis de l'artiste demandèrent +au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui +flattait le goût du prince, fut facilement accordée, et l'on vit ce +portrait exposé dans la _calle mayor_ de Madrid, vis-à-vis de saint +Philippe, à l'admiration du public tout entier, et au vif +désappointement des envieux du jeune artiste; «ce dont, dit +Pacheco[116], j'ai été témoin.» Raphaël Mengs place ce portrait au +nombre des meilleurs de Velasquez:--«Ce qui est surtout extraordinaire, +dit-il, c'est la manière facile et franche avec laquelle est peinte la +tête, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux +qui sont très-beaux, est exécuté avec la plus grande légèreté[117].» + +Plusieurs beaux esprits de la cour composèrent, en l'honneur de ce +portrait, des pièces de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste, +ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don +Geronimo Gonzalès de Villanueva, poëte distingué de Séville, qui fit, +dans cent vingt-deux vers ampoulés, l'éloge emphatique du roi, qu'il +appelle: + + «Copia felix de Numa o de Trajano.» + +«Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118].» Pacheco, alors à +Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi féliciter son élève et +gendre de son éclatant succès, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il +le fit dans le sonnet suivant, où éclatent à la fois l'attachement du +père, la satisfaction du maître, l'admiration de l'artiste et +l'enthousiasme d'un fidèle Espagnol: + + «Vuela, o joven valiente, en la Ventura + De tu raro principio, la privança + Onre la possesion, no la esperança + D'el lugar que alcançaste en la pintura. + Animete l'Augusta alta figura + D'el monarca mayor qu'el orbe alcança, + En cuyo aspecto teme la mudança + Aquel que tanta luz mirar procura. + Al calor d'este sol tiempla tu buelo, + I veras cuanto estiende tu memoria + La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles. + Qu'el planeta benigno a tanto cielo, + Tu nombre illustrara con nueva gloria + Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119]» + +«Vole, ô vaillant jeune homme, soutenu par le succès de ton rare début: +la faveur et non l'espérance honore maintenant la place que tu as su +conquérir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste +monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien +changer à la ressemblance du prince qui t'accorde la grâce de +contempler un si grand astre. Élève ton vol à la chaleur de ce soleil, +et tu verras comme la Renommée étendra ta mémoire, à l'aide de ton génie +et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera +ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et +que tu es son Apelles.» + +Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en +témoigna sa satisfaction à Velasquez en lui donnant, d'abord une +gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille +somme et un logement évalué deux cents ducats par an. Mais, comme la +pension était assignée sur un bénéfice ecclésiastique, et qu'il fallait, +pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put +commencer à en jouir qu'en 1626. + +Il est probable qu'après avoir exécuté le portrait équestre du roi, +Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son +protecteur. Le musée de Madrid en possède un[120] d'une grande beauté, +qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait même qu'il a été +composé pour lui servir de pendant. Le comte-duc est également monté sur +un magnifique cheval lancé au galop; il tient dans sa main droite le +bâton de commandement, il est revêtu d'une armure sur laquelle se +détache une écharpe cramoisie, et sa tête est couverte d'un large +sombrero à bords rabattus. + +Bientôt, le roi voulut mettre Velasquez à une épreuve plus sérieuse. +Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonnée par son +père, événement qui, pour le dire en passant, dépeupla plusieurs +provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants à l'Espagne, +Philippe IV décida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la +cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez +peignit: «une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et +l'expulsion inespérée des Maures, en concurrence avec trois peintres du +roi[121].» Il est probable que ces artistes étaient Eugenio Caxes, +Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parlé précédemment. +Les juges de ce concours furent le frère Juan Mayno, que nous avons +également fait connaître, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi, +chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux, +dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges décidèrent en +faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu +jusqu'à nous; soit qu'il ait été perdu, soit qu'il ait été détruit dans +un incendie, ou pendant les guerres qui ont désolé l'Espagne: Palomino, +qui l'avait vu, en a donné une description détaillée[122]. + +C'est à la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge, +très-recherchée alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y +attaché. En outre, le roi lui donna une pension de douze réaux par +jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123]. + + + + +CHAPITRE X + + Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de son temps + pendant son séjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et + autres peintures. + +1628--1629 + + +Après la rupture du mariage projeté entre le prince de Galles et +l'infante Marie, la guerre avait éclaté avec violence, non-seulement en +Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France, +la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait +subir à la monarchie espagnole plus d'un revers, compensés néanmoins par +quelques succès. Les trésors des combattants étaient à sec, les +populations épuisées lorsqu'elles commencèrent à songer à la paix. La +France, la première, s'était détachée du traité d'Avignon, et avait +conclu séparément une trêve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livrée au +gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait +traîner à la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaissé +l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Néanmoins, dès 1625, +elle penchait vers un accommodement honorable. C'est à cette époque que +le peintre Rubens avait fait, à Paris, la connaissance du favori de +Charles Ier. Employé depuis longtemps dans des négociations secrètes +par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne, +Rubens, à ce qu'on croit, avait reçu à Paris les confidences du duc de +Buckingham, et les avait transmises à l'archiduchesse Isabelle, restée, +après la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures +communiquées au roi d'Espagne par l'infante, avaient déterminé ce +prince, ou plutôt le comte-duc, à autoriser Rubens à continuer, avec les +agents du duc, les relations commencées à Paris. Rubens fut donc chargé +par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui +représentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles +pouvaient être les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les +conditions que l'Espagne mettrait à un accommodement. Mais, comme ces +négociations traînaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son +ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en +Espagne, afin qu'il lui fût plus facile de donner toutes les +explications désirables. Philippe IV et Olivarès s'empressèrent +d'adhérer à cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils +avaient pu juger déjà de sa supériorité comme artiste; et en véritables +amateurs, ils désiraient le voir à l'œuvre à Madrid même. Ils +autorisèrent donc l'archiduchesse à l'envoyer en Espagne, afin de mieux +connaître le véritable état des choses, et de lui donner ensuite les +instructions secrètes dont il devait se servir à la cour d'Angleterre +pour ramener, s'il était possible, le bienfait de la paix en +Europe[125]. + +Rubens était à la hauteur d'une pareille mission: connaissant à fond la +docte antiquité, ainsi que nous l'expliquerons, il écrivait et parlait +également bien presque toutes les langues de l'Europe, et son génie +d'artiste lui assurait la bienveillance et même la familiarité des plus +grands seigneurs, des princes et des rois. + +Il partit d'Anvers dans le mois d'août 1628; il passa par Paris, sans +s'y arrêter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence +possible[126], et dut arriver à Madrid dans le courant du même +mois[127]. + +Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son +ministre, il eut bientôt gagné leur confiance entière, et donné de son +esprit et de son intelligence supérieure une idée égale à celle qu'avait +fait concevoir son génie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite +les instructions nécessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa +mission, le roi et son favori voulurent profiter du séjour en Espagne +d'un des plus grands peintres qu'il y eût alors en Europe, pour occuper +son pinceau à décorer de ses œuvres leurs églises et leurs palais. + +Rubens, dans ses lettres, ne paraît pas trop contrarié de ces retards, +qui lui permettaient d'étudier et même de copier à l'Escurial, celles +des peintures de Titien, son modèle de prédilection, qu'il ne +connaissait pas encore. «Rien de certain au sujet des affaires +d'Angleterre, écrivait-il de Madrid, le 29 décembre 1628, à son meilleur +ami, Jean Gaspar Gevaërts, secrétaire de la ville d'Anvers[128], depuis +le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de +nouveau chercher à se réunir, et tout fait concevoir plus d'espérance +que de crainte. Mais ces affaires-là sont encore incertaines, comme ce +qui dépend de l'avenir, et, d'après le train des choses de ce monde, je +n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est passé.» Dans cette +même lettre, après avoir rendu compte de l'impression produite à Madrid +par la prise opérée le 20 septembre précédent, par les Hollandais, près +de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur énorme de cent +soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: «Vous seriez étonné de voir ici +presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent à +bon droit accuser de cette calamité publique les honteuses jalousies qui +animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine, +qui va jusqu'à négliger, et même oublier ses propres maux, pour le +plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai pitié que du roi. Doué par la +nature de toutes les qualités de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu +me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce +prince serait assurément capable de gouverner dans toute espèce de +fortune, s'il ne se défiait pas de lui-même, et s'il n'avait pas trop de +déférence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine +de la crédulité et de la folie des autres, et il est victime d'une haine +qui ne s'adresse pas à lui: ainsi l'ont voulu les dieux.» + +Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en +écrivant que ce prince avait trop de déférence pour ses ministres, il +appréciait très-judicieusement le caractère de ce monarque. Pour lui, il +n'avait qu'à se féliciter de l'accueil qu'il avait reçu du roi et de son +favori. D'abord, quelque temps après son arrivée à Madrid, Philippe, +oubliant la promesse qu'il avait faite à Velasquez, de ne se faire +peindre par aucun autre artiste, avait commandé son portrait au maître +d'Anvers. Dans un mot, écrit à la hâte de Madrid, le 2 décembre 1628, à +son ami Peiresc, Rubens, après s'être excusé de ne l'avoir pas vu à Aix, +en allant en Espagne, lui apprend: «qu'il avait déjà commencé le +portrait du roi à cheval, en quoi Sa Majesté prenait un si singulier +plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait +déjà fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de +l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilité, en leur présence. Il +termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie +à son retour, si les affaires le permettaient[129].» + +Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser +plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of +spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut +voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. André Van +Hasselt a publié à la suite de son histoire de Rubens[130]. + +À l'exemple de son maître, Olivarès voulut aussi se faire _pourtraire_ +par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses +biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel +motif, car le coloris est la qualité dominante du chef de l'école +d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le même que celui qui a été +gravé par Cornelius Galle. Le comte-duc y est représenté à mi-corps, +dans un médaillon, la tête nue, avec la cuirasse et l'écharpe sur ses +épaules. Dans le haut, on voit l'étoile du soir entourée d'un serpent +mordant sa queue, symbole de l'éternité, avec cette devise: + + Hespere quis cœlo lucet felicior ignis? + +À droite du médaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier représentant +la tête de Méduse; à gauche, la massue d'Hercule soutenant la dépouille +du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec +l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique: + + «Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus, + Moli ornandæ orbis dat comitem atque ducem.» + +Le comte-duc offrit à Rubens une occasion plus importante de développer +la fécondité de son imagination, et la prodigieuse habileté de son +pinceau. Ce ministre était alors occupé à faire agrandir et décorer le +couvent des Carmélites de Loëches, à quelques lieues de Madrid, petite +ville qui dépendait de son duché d'Olivarès, et où il possédait un +palais. Il voulut que Rubens représentât dans l'église du couvent le +triomphe de la loi nouvelle, de l'Église et de l'Évangile, le +renversement du paganisme et de tous les rites et cérémonies de +l'antiquité. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui +furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve +maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132]. +D'après Palomino[133], Rubens avait également peint pour cette église +les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette +composition était remplie d'imagination et de science, comme on pouvait +encore, de son temps, en juger dans l'église des Carmélites de Loëches. + +Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pâris_, +destiné au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au musée royal +de Madrid. Dans ce tableau, où brille au suprême degré l'éclatant +coloris du maître, l'Amour couronne Vénus d'une guirlande de roses, +tandis que Mercure lui présente la pomme, que vient de lui adjuger le +jeune berger qui contemple la déesse d'un air émerveillé de sa +beauté[134]. + +Palomino énumère un grand nombre d'autres tableaux que Rubens exécuta, +soit pour le roi, soit pour les églises et corporations religieuses, ou +pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en +particulier: l'_Enlèvement des Sabines_, le _Martyre de l'apôtre saint +André_, l'_Immaculée Conception_, exécutée pour les religieuses de la +ville de Fosaldana, près de Valladolid, dont la beauté, dit-il, est +aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est étonnante, et qui +coûta soixante-dix mille réaux. + +Pacheco, qui vivait à Madrid avec son gendre, à l'époque du séjour de +Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus +authentiques sur les œuvres que le peintre flamand exécuta pendant son +voyage. «Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et +arriva dans le mois d'août 1628. Il apportait à Sa Majesté notre roi +catholique Philippe IV, huit tableaux de différents sujets et de +diverses grandeurs, qui furent placés dans le salon nouveau, parmi +d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta à Madrid, +sans négliger les négociations importantes pour lesquelles il y était +venu, et quoiqu'il eût été indisposé pendant quelques jours de la +goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant +étaient grandes son adresse et sa facilité. Premièrement, il fit le +portrait du roi et des infants, à mi-corps, pour envoyer en Flandre; il +fit de Sa Majesté cinq portraits, et, entre autres, un à cheval, avec +d'autres figures, très-remarquable. Il fit le portrait de madame +l'infante Carmélite, plus qu'à mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il +fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du +Titien que le roi possède, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_); +l'_Europe_, l'_Adonis et Vénus_, la _Vénus et Cupidon_, l'_Adam et Ève_, +et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de +Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vénitien_, et beaucoup +d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possède. Il copia le +portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea +quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est +au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la +_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frère du +duc de Maqueda, un _Saint Jean évangéliste_, de grandeur naturelle. Il +paraît incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de +temps, et avec de si grandes préoccupations. Il fréquenta peu les +peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait +échangé des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et +sa modestie, et ils allèrent ensemble voir l'Escurial.» + +Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid énumère soixante et un ouvrages +de Rubens, et cette collection ne possède pas tous les tableaux de ce +maître qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu +exécuter ces œuvres si nombreuses, et dont quelques-unes présentent une +énorme dimension, pendant son séjour en Espagne. Malgré sa prodigieuse +facilité et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si +l'on en croit Palomino[136] par ses deux élèves Sneyders et Pierre de +Vos, qu'il aurait amenés avec lui en Espagne, sa prodigieuse activité +n'aurait pu suffire à tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de +Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre +d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. «Lorsqu'il fut +de retour à Anvers, dit-il, il eut à peindre pour le roi Philippe IV +beaucoup de tableaux, qui devaient servir à décorer le palais de la +_Torre della Perada_, éloigné de trois lieues de Madrid. À cet effet, le +roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et +les fit envoyer au peintre à Anvers. C'est chose digne d'admiration de +voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables, +métamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on +pouvait joindre un tableau à un autre, ayant fait disposer dans quelques +intervalles ménagés entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints +par Sneyders, excellent peintre en ce genre.» Suivant Baldinucci, ce +serait également à Anvers que Rubens aurait peint les cartons des +tapisseries, exécutées ensuite en Flandre, pour l'église des Carmélites +de Loëches. Cette version paraît plus probable que celle de Palomino, +qui veut que ces cartons aient été exécutés par Rubens lorsqu'il était à +Madrid. + +On a raconté deux aventures qui seraient arrivées à Rubens pendant son +séjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine +peintre, nommé Collantès. On trouvera la première dans l'histoire de +Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, après l'avoir répétée, +raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit +l'artiste flamand à Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni +de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront été +inventées à plaisir. Nous nous bornerons à remarquer, en ce qui concerne +la première, que l'avarice reprochée au duc de Bragance n'est nullement +dans le caractère que l'histoire attribue à ce seigneur, qui devint +quelques années plus tard roi de Portugal. Quant à la seconde aventure, +la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collantès, elle +ne paraît pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom, +Francisco Collantès, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe +ne dit qu'il ait été moine. Nous croyons donc que l'on doit révoquer en +doute l'authenticité de ces deux récits. + +Après avoir passé près de neuf mois en Espagne, Rubens réussit enfin à +recevoir les instructions secrètes qu'il attendait pour entamer les +négociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son +séjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui +avaient témoigné toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de +son talent, il reçut, au moment de son départ, des marques encore plus +éclatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une +lettre adressée à l'infante Isabelle, et dont Rubens était porteur, +autorisait cette princesse à lui faire payer tout ce qu'il réclamerait +pour les dépenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un +office de secrétaire du conseil privé de la cour de Bruxelles, pour +toute sa vie, avec la survivance à son fils Albert, ce qui vaut, dit +Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'après ce +que rapporte Baldinucci[142], que le maître flamand emporta un grand +nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que +pour des cartons de tapisseries. + + + + +CHAPITRE XI + + Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à Rome, tableaux qu'il + exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du roi à son + retour.--Indication de quelques-uns de ses ouvrages. + +1629--1631 + + +La liaison qui s'était établie entre Velasquez et Rubens, pendant le +séjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter à l'élève de +Pacheco. À cette époque, le peintre d'Anvers était dans toute sa gloire: +la fécondité de son imagination, la facilité prodigieuse de son pinceau, +l'éclat de son coloris, frappèrent, sans nul doute, son jeune émule, non +moins que la variété de ses connaissances et la supériorité de son +esprit. Comme Rubens avait fait un très-long séjour en Italie, et qu'il +admirait avec passion les œuvres des maîtres de ce pays, et surtout +celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre +espagnol à visiter cette contrée, pour y étudier, à la source même de la +peinture chez les modernes, toutes les beautés de cet l'art. Depuis +longtemps Velasquez, avait formé le projet de faire ce voyage; mais il +lui fallait l'agrément du roi qui, après le lui avoir promis plusieurs +fois[143], ne pouvait se décider à le laisser s'éloigner. Après le +départ de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par +consentir. Il lui donna même pour son voyage quatre cents ducats +d'argent (_en plata_), lui faisant payer deux années de son traitement. +Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre congé, ajouta deux +cents autres ducats d'or, une médaille avec le portrait du roi, et un +grand nombre de lettres de recommandation[144]. + +Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de +Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans +le duché de Milan. Il gagna Barcelone, où il s'embarqua le jour de +Saint-Laurent (10 août) 1629, et vint aborder à Venise. Il y fut logé +dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit à sa table, et le +fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la +ville et ses environs, à cause des troubles qui agitaient alors +l'Italie. Après un court séjour à Venise, il prit la route de Rome, par +Ferrare, où, selon Palomino[145], il ne s'arrêta que deux jours pour +admirer les œuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se présenta dans +cette ville, chez le cardinal Sachetti, légat du pape, et autrefois +nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivarès. +Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il +lui fit beaucoup d'instances pour qu'il logeât dans son palais, pendant +le temps qu'il étudierait à Ferrare, et pour qu'il mangeât à sa table. +Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux +heures ordinaires; mais que, néanmoins, si Son Éminence désirait être +obéie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reçu cette +réponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui était à son service, avec +ordre de se mettre à la disposition du peintre, de le faire servir de la +même manière que s'il eût mangé à sa table, et de lui montrer les choses +les plus curieuses de la ville. Informé que le départ de Velasquez +devait avoir lieu le lendemain, le prélat ordonna de commander des +chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu'à un pays +nommé Cento (la patrie du Guerchin). De là, Velasquez se dirigea, en +toute hâte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorète, mais sans s'y +arrêter, et même sans se donner le temps de remettre aux cardinaux +Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la première de ces villes, les +lettres de recommandation qui leur étaient adressées. + +Arrivé à Rome, le peintre de Philippe IV fut reçu avec beaucoup de +distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui +lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les +clefs de plusieurs pièces, dont la principale était entièrement peinte à +fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirés de +l'Écriture sainte, parmi lesquels on voit Moïse devant Pharaon. +Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas être seul; il se +contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux +gardiens qu'on le laissât entrer sans difficulté, toutes les fois qu'il +le voudrait, pour dessiner le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou les +ouvrages de Raphaël; et il vint étudier souvent ces peintures, avec +grand profit. Plus tard, charmé par la situation du palais ou Vigne des +Médicis, sur la Trinité des Monts, et croyant ce site très-favorable à +l'étude pendant le printemps, parce qu'il s'étendait sur la partie la +plus élevée et la plus aérée de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand +nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de +Florence, par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de +Monterey, de s'y établir. Il y passa deux mois, jusqu'à ce qu'une fièvre +tierce l'eut obligé à chercher un refuge dans la maison du comte. +Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frère d'Olivarès, prit +le plus grand soin du peintre favori du roi son maître, et de son +premier ministre. Il lui envoya son médecin le visiter, et voulut +supporter seul toutes les dépenses occasionnées par sa maladie. En +outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander, +vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel +est le récit que Pacheco[146] fait du premier voyage de son gendre et de +son séjour à Rome. À part les études faites par Velasquez dans le +Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son +propre portrait, donné à Pacheco lui-même, et un portrait sur toile de +la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit à Naples, +où il alla s'embarquer, et qui était destiné au roi d'Espagne[147]. +Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit à Rome le +tableau de _Joseph vendu par ses frères_, et celui de _Vulcain averti +par Apollon de l'infidélité de Vénus_[148]. Palomino ajoute[149] que +Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, où il les offrit au roi, +à son retour à Madrid, au commencement de 1631, après une absence de +dix-huit mois. Le roi les reçut avec une grande satisfaction, et les fit +placer au _Buen Retiro_, d'où le _Joseph_ fut bientôt transporté à +l'Escurial dans la salle du chapitre. + +C'était d'après le conseil d'Olivarès que Velasquez s'était présenté +chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la +promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser _pourtraire_ +par aucun autre artiste pendant son absence. «Philippe IV, dit +Pacheco[150], se réjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi +que la générosité avec lesquelles le traita un si grand monarque sont à +peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda +la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui +dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque +l'artiste le peignit à cheval, posa, dans une seule séance, trois heures +de suite, de son plein gré et avec une véritable bienveillance.» + +Parmi les nombreuses récompenses que ce prince lui donna dans l'espace +de six mois, Pacheco compte trois offices de secrétaires de la ville de +Séville, qui furent octroyés au père de Velasquez, et dont chacun valait +mille ducats par an. En moins de deux années, le peintre de Philippe IV +reçut un office de garde-robe (_guarda-ropa_), et celui d'aide de la +chambre (_ayuda de camara_), en 1638; l'honorant de la clef de +chambellan, distinction fort enviée de beaucoup de cavaliers de l'habit +(de Santiago et de Calatrava). «Pour moi, ajoute Pacheco[151], à qui +revient une si grande part de son bonheur, j'espère que, grâce au soin +et à la ponctualité qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majesté, +il augmentera et améliorera son art, ainsi qu'il le mérite; et qu'il +recevra les prix et les récompenses dus à son heureux génie, dont les +qualités supérieures sauront le maintenir, sans aucun doute, à la +hauteur où il s'est élevé maintenant.» Ces souhaits du bon Pacheco, qui +terminent sa trop courte notice sur son élève et gendre, ont été +pleinement réalisés. C'est à partir du retour de son premier voyage +d'Italie, que Velasquez a exécuté ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses +portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols; +ensuite, ses tableaux de scènes intérieures du palais, comme ses +_Meninas_[152], où les usages, les costumes et les personnages du temps +sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions _di mezzo +carattere_, comme son tableau de _Las hilanderas_[153], délicieuse scène +d'un naturel exquis, relevée par les plus charmants détails, et par une +admirable disposition de la lumière; enfin, ses tableaux d'églises, ses +paysages et ses _Bodegones_, scènes vulgaires dans le genre d'Adrien +Brawer ou de Van Ostade, mais traitées, comme celles de Ribera, dans un +style tout espagnol. L'ensemble de ces œuvres si diverses, mais toutes +également remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne +s'étaient point trompés, lorsqu'à l'apparition du portrait de Gongora, +ils avaient deviné le génie d'un grand maître. + + + + +CHAPITRE XII + + Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista + Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen + Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna + et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de + Philippe IV. + +1621--1665 + + +Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie était en possession de +fournir un grand nombre d'artistes à la cour d'Espagne. Parmi ceux qui +furent employés avec honneur sous les règnes de Philippe III et de son +fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons déjà indiqué, mérite une +mention particulière. Il était d'une noble famille romaine, et frère du +cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manière remarquable +des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son +temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute idée de son +talent dans ce genre. Mais sa réputation, comme architecte, était +beaucoup plus assurée, et c'est à cet art que son nom doit d'être +parvenu jusqu'à nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155], +rapporte qu'après avoir été fait, par Paul V, surintendant de la belle +chapelle Pauline, à Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres +travaux exécutés par ordre de ce pontife, il fut emmené en Espagne, en +1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III. +Ayant présenté à ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut +admis à concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois +d'Espagne à l'Escurial. Le modèle de Crescenzi fut exposé avec les +autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jugé le +meilleur, le chargea de l'exécuter. Mais, comme il n'y avait sur les +lieux ni matériaux de bonne qualité, ni ouvriers assez capables, +Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adressées à +différents princes. À Florence, il engagea Francesco Generino, +sculpteur; à Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci +et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici, +Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit +la main à l'œuvre de la sépulture royale, qu'on a nommée Panthéon. C'est +une chapelle souterraine, à laquelle on descend par soixante degrés: +elle est entièrement privée de la lumière du jour. Sa forme est +sphérique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de +bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientôt; tout autour, de +magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis +Charles-Quint. Chaque tombeau est séparé du plus rapproché par des +doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placés des +anges qui tiennent des torchères, au nombre de trente, comme les +tombeaux. L'œuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du +Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent. + +Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en médailles et sculpteur, Leone +Leoni, d'Arezzo, dont nous avons raconté ailleurs[156] la vie +aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un +grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait également travaillé pour +des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant +partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'église de +Saint-Paul, à Valladolid[157]. + +Le Panthéon de l'Escurial, commencé vers 1619, ne fut achevé qu'en 1654. +Sa consécration fut faite le 15 mars de cette année, avec la plus grande +pompe, en présence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de +Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient +continué cette race royale, eurent été descendus dans la chapelle, et +déposés, chacun à sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre, +un frère hiéronimite prononça une éloquente oraison funèbre, sur ce +texte tiré d'Ézéchiel: «_Ô vous, ossements desséchés, écoutez la parole +du Seigneur_[158].» + +Pour récompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de +l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma +surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le +Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre +dorique, que le comte-duc fit bâtir et qu'il offrit au roi, presque +aussitôt après son avénement à la couronne. Ce prince fit à ce palais +quelques augmentations, et il éleva en outre, au milieu des agréables +jardins qui l'entourent, les deux pavillons appelés les Hermitages de +Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit décorer de fresques.--Nous +ignorons si Crescenzi fut également l'architecte de l'église de +Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore +aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon +Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, à l'âge de +soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterré en +grande pompe dans l'église _del Carmine_. + +Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingénieur, était un Florentin, +élève de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employé par le grand-duc +Cosme II, à restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et +spécialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il +exécuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une +barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses +inventions à cette époque. En 1628, Philippe IV désirant ajouter un +théâtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste +capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction +de cet édifice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les +décorations et les machines nécessaires aux représentations. Le +grand-duc, après avoir consulté Giulio Parigi, architecte alors en +grande réputation à Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se +rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui +quelques-unes de ses inventions. Dès qu'il fut arrivé à Madrid, le roi +s'empressa de lui faire commencer la construction du théâtre. Cosimo le +disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi, +on avait la vue de toute la scène, et que l'on pouvait également bien +voir et entendre les comédies. Comme le fond de la scène s'ouvrait sur +la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les +gradins pour manœuvrer les machines. Il réussit tellement bien, que pour +faciliter après lui les changements de décorations, il composa un livre +orné de dessins et contenant toutes les explications nécessaires. Le roi +lui avait accordé un traitement considérable, et lui avait donné un +logement dans les dépendances du palais[159]. + +Carducho[160] décrit en ces termes une représentation donnée par Cosimo +Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut témoin d'une des plus +singulières inventions de cet ingénieur.--«Devant les fenêtres des +voûtes de l'appartement du roi, on avait disposé, dit-il, un théâtre +portatif en planches, pour donner une représentation des machines, dans +laquelle Cosimo Lotti, fameux ingénieur florentin, envoyé par le +grand-duc de Toscane au service de Sa Majesté, a donné une exhibition de +ses étonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent, +lorsqu'il fut arrivé, il fit une tête de satyre, d'un travail +remarquable, laquelle avec un air féroce, remue les yeux, les oreilles, +les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel +cri, qu'elle épouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas été averti +à l'avance. C'est ainsi, qu'en ma présence, un homme qui ne s'attendait +pas à cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se précipita +d'un bond à plus de quatre pas. On ignore si la tête qu'avait fabriquée +Albert le Grand était aussi étonnante que celle-ci. Cosimo donna une +représentation au palais, où l'on voyait la mer agitée d'une telle +manière, et avec un tel effet, que ceux qui en étaient témoins furent +obligés de sortir avec le mal de cœur (_collo stomaco alterato_), comme +s'ils eussent été réellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs +dames, de celles qui assistèrent à cette fête.» + +Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tête de satyre, +la reine la fit voir à quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la +crainte que cette tête ne fût une invention surnaturelle, qui avait la +faculté d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour +tout rapporter au roi ou à elle-même. Cette explication leur inspira une +telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer à parler, afin de +n'être point entendues par cette tête[161]. + +Philippe IV fut tellement satisfait des représentations données par +Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employés +dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public à juger de +ses étonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entrée, et gagna, dit +Baldinucci[162], plus de deux mille écus. Cosimo ne se bornait pas à +diriger les représentations théâtrales: il composait des pièces +burlesques, et jouait lui-même, avec beaucoup de succès, les personnages +les plus ridicules de ses pièces. Il conserva longtemps l'emploi +d'ingénieur du roi d'Espagne, et mourut à Madrid dans un âge avancé. + +Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au +grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, élève de Jean +Bilivert, peintre, ingénieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il +dessinait très-facilement à la plume, et réussissait à faire des charges +ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le +grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 décembre 1650, et +s'achemina par Gênes, où il fut reçu avec honneur par les Spinola, qui +le logèrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le +temps lui permît de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce séjour à +profit, en dessinant à la plume sur parchemin, pour ses illustres hôtes, +une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme +de hauteur. À son départ, il reçut de nombreux cadeaux, entre autres du +velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arrivé à Madrid, il eut +bientôt gagné les bonnes grâces du roi, par son talent à disposer les +décorations de son théâtre, et à faire mouvoir les machines. S'il faut +en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne +dédaignaient pas de l'aider eux-mêmes à faire marcher, et à changer les +décorations à son coup de sifflet. Une comédie représentée à l'aide de +ces auxiliaires, eut un tel succès, qu'il fallut la répéter trente-six +fois de suite, et le roi, en témoignage de toute sa satisfaction, +s'empressa d'offrir à Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du +palais de Madrid, notre ingénieur se distingua par sa présence d'esprit, +et sauva les bâtiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi +l'ayant chargé de reconstruire ce qui avait été brûlé, il poussa les +travaux avec une grande activité, en sorte qu'au bout de six mois, tout +était complètement réparé. Il dessina aussi pour le roi des jardins, +dans le goût de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, près de +Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui +était alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne dédaigna +pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit à +Madrid. Après avoir passé six années au service de Philippe IV, Baccio +mourut des suites d'une saignée, et l'on crut alors que cette opération +avait été faite avec un fer empoisonné, à l'instigation d'un de ses +ennemis[164]. + +Palomino rapporte[165], qu'à son second voyage en Italie, exécuté en +1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec +Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager à venir en +Espagne. Passeri[166], qui a consacré à ces deux artistes une notice +détaillée, et qui a dû être mieux informé, attribue au prince-cardinal, +Jean-Charles de Médicis, la conduite de la négociation qui attacha ces +deux artistes au service de Philippe IV. Ils étaient tous deux Bolonais, +et liés de la plus étroite amitié, à ce point qu'ils travaillèrent toute +leur vie ensemble et aux mêmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli +peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y +disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils +préparaient de concert et exécutaient en commun, et bientôt leur +réputation s'étendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord à +Bologne, ensuite à Modène, à Florence et à Rome, à Forli et dans +beaucoup d'autres lieux, églises, cloîtres, couvents, palais, villas. +Dans toutes ces entreprises, ils montrèrent quelle puissance pouvait +avoir une si complète union. Mitelli en a laissé un touchant témoignage +à Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la +maison de son camarade Colonna, et qui représentaient des perspectives +et des ornements dus à la fantaisie de son imagination[167]. Le même +artiste peignit également un grand nombre de décorations pour les pièces +représentées à Bologne: comme aussi des tableaux à la gouache, dont les +figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans +ce genre. + +Lorsque Mitelli et Colonna furent entrés au service du roi d'Espagne, la +première œuvre qu'ils entreprirent fut une façade dans le jardin de ce +prince, avec trois perspectives peintes à la voûte, dans le palais même +à Madrid. Dans la première, ils représentèrent la _Chute de Phaéton_; +dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisième, la _Nuit_. Ils +peignirent ensuite dans le même palais une grande salle octogone avec +tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie +d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charmé de ce beau travail, +allait les voir à l'œuvre deux fois par jour, et quelquefois même +montait sur l'échafaudage où ils peignaient, et causait avec eux +familièrement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur +et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut terminé, +le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette +salle sa première audience de réception à l'ambassadeur de France, le +duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de +l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Protégés par le marquis d'Heliche, +fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employés ensuite au +_Buen Retiro_, où ils peignirent la voûte d'une loge. Ils en décorèrent +les murailles latérales avec des ornements d'architecture, qu'ils +disposèrent en perspective fuyante, selon les règles de l'art, avec les +proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et +de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et différents +ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la +voûte, où ils avaient peint une vue du ciel, ils représentèrent +l'_Aurore enlevant Céphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour +le même marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage créé par son +ingénieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas à +succomber à Madrid, en 1660, à l'âge de cinquante et un ans, laissant +dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a gravé à +l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises +et autres ornements d'architecture, estimé des maîtres en cet +art[168]. + +Un autre artiste italien, plus célèbre que les précédents, Pietro +Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut également occupé par les rois +Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut élève de +Jean de Bologne, et après le départ pour la France, en 1601, de son +camarade Pietro Francavilla, il occupa la première place dans l'atelier +de son maître, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services. +Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas à +acquérir une grande habileté pour le dessin, le modelé, le moulage et +surtout la fonte des métaux; car Jean de Bologne aimait à exécuter ses +ouvrages en bronze. Après sa mort, arrivée à Florence le 14 août 1608, +le Tacca fut jugé digne de le remplacer, comme statuaire en titre du +grand-duc Cosme II, emploi dont il reçut le brevet officiel l'année +suivante. À partir de cette époque, il put à peine suffire aux commandes +qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les +parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commencé, en 1604, le cheval +sur lequel devait être placée la statue de notre roi Henri IV: ce fut le +Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage était entièrement +achevé en 1611; il fut envoyé en France, par Livourne, le 30 avril 1613, +mais il ne parvint à Paris que vers la fin de juin 1614. Le piédestal en +marbre, destiné à recevoir la statue, avait été décoré de bas-reliefs +exécutés par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les +dessins du Cigoli. La reine Marie de Médicis, dans une lettre du 10 +octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de +la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, «laquelle était +digne, disait-elle, de celui qu'elle représentait.»--Cette statue, l'une +des meilleures du statuaire, après avoir fait l'ornement du Pont-Neuf +pendant cent soixante-dix-huit années, n'a pas trouvé grâce devant la +barbarie révolutionnaire de 1793. + +Le Tacca fut également chargé de terminer la statue équestre de Philippe +III, que son maître avait laissé inachevée. Elle fut envoyée en Espagne +en 1616, mais sans que le Tacca quittât Florence; il la confia aux soins +d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait déjà conduit en France +celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivarès ayant voulu faire +couler en bronze une statue équestre colossale de Philippe IV, auquel il +avait décerné le nom de Grand, fit écrire par ce prince à madame de +Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger +le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais +il voulut faire lui-même les frais de cette statue, qu'il se réserva +d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reçut donc l'ordre de cesser tout +autre travail, et de mettre la main à ses modèles. Il les avait déjà +fort avancés, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui représenta +qu'il serait fort agréable au roi, de ne point voir le cheval dans la +pose de ceux de toutes les autres statues équestres; c'est-à-dire, non +comme s'il marchait au pas, mais comme s'il était lancé au galop et se +cabrait. Avant d'étudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait +pour impossible à exécuter, le Tacca voulut avoir un modèle en petit du +cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens était +alors à Madrid, il écrivit dans cette ville, pour qu'il lui fût envoyé +de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa +une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle étaient +représentés le cheval et la personne du roi, peints, d'après nature, de +la main même de Rubens. Non satisfait de ce premier modèle, le Tacca, +pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un +nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du même +artiste, portrait qui lui fut également envoyé[170]. + +Restait l'exécution du cheval et de la statue, de grandeur colossale. +Nous avons déjà dit qu'on regardait alors comme impossible de faire +tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrière, un cheval +portant le poids énorme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus +grande que nature. Les gens du métier étaient unanimes pour dire que, +dans cette attitude, le cheval portant à faux, ne pourrait se tenir en +équilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette appréhension, +car, pour résoudre la difficulté, il n'hésita pas à s'adresser au +célèbre Galilée, le plus savant mathématicien et géomètre de sa patrie +et de son siècle. Cet homme illustre suggéra au sculpteur un moyen +facile de résoudre le problème, sans qu'il y parût, et sans nuire à la +beauté de l'œuvre: il fit poser les jambes de derrière du cheval sur un +plan carré, établi de biais, à l'un des côtés duquel il fixa une poutre +ou forte barre de fer, qui s'étendait dans presque toute la longueur du +cheval, et s'enfonçait en terre, pour empêcher que la tête et les pieds +de devant n'entraînassent et ne fissent renverser la partie postérieure +du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son côté, combina le +poids des diverses parties de son groupe, de manière à en équilibrer +l'assiette. La statue, étant heureusement terminée, fut exposée à +Florence dans la maison de l'artiste, au grand étonnement de ses +envieux, et à l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur +ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitôt après +l'achèvement de son œuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne à +entendre que sa fin fut hâtée par les contrariétés qu'il éprouvait +depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut +inhumé avec honneur à l'_Annunziata_, dans la même chapelle et dans le +même lieu que son maître Jean de Bologne[173]. + +Ce fut son fils aîné Ferdinand, qui avait étudié la sculpture et la +fonte sous la direction de son père, qui fut chargé de conduire la +statue équestre de Philippe IV à Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne, +au nom du grand-duc, et la plaça, en 1641, sur le piédestal qui lui +avait été préparé devant la façade principale du Buen Retiro, d'où elle +a été éloignée en 1844, pour être reportée sur la place spacieuse, en +face du palais de Philippe V. À cette époque, on a ajouté deux +bas-reliefs, disposés sur les principaux côtés du piédestal. L'un +représente Philippe IV donnant une médaille à Velasquez; l'autre +rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174]. + +Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'étonnement +que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier porté sur un +cheval qui se cabre, elle mérite encore de fixer l'attention des +amateurs, à cause de ses belles formes et du fini de son exécution. Que +ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donné le modèle au statuaire +florentin, toujours est-il que celui-ci à parfaitement rendu l'idée du +maître. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre, +que les modernes aient coulé en bronze jusqu'à ce jour. + + + + +CHAPITRE XIII + + Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.--José + Ribera.--Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco + Collantès; Alonso Cano; don Bartolomè Estevan Murillo; Juan + Martines Muntañès. + +1621--1665 + + +Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes +étrangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils +encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus +marquée, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'éclat +de ce règne. Velasquez est un exemple frappant de la protection +extraordinaire que le roi et son favori aimaient à répandre sur les +hommes d'un véritable mérite; mais cet exemple n'est pas le seul à +citer. + +Ribera, bien qu'il ne vécût pas en Espagne, et que son caractère +fougueux semblât le tenir éloigné de la faveur royale, ressentit +néanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivarès. On +sait qu'il s'était fixé à Naples, où son talent le mit bientôt en grande +réputation. Le comte de Monterey, beau-frère d'Olivarès, vice-roi, le +logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son maître, +et lui procura dans Naples même des travaux considérables. Ribera +exécuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer +ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, à +Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une très-belle _Conception_, +un _Saint Augustin_ et un _Saint Janvier_[175]. Mais, ce qui fait encore +plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait à Ribera +ne l'empêcha pas de prendre sous sa protection spéciale le timide +Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger, +par leurs menaces, l'artiste bolonais à laisser inachevée la coupole du +trésor de Saint-Janvier, qu'il s'était obligé d'achever dans un délai +fixé, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs[176]. Mais, après le +remplacement de Monterey par le duc de Médina de las Torres, le +Zampieri, persécuté et dominé par la peur d'être assassiné, s'enfuit +furtivement de Naples, et laissa le champ libre à ses ennemis[177]. +Lanfranc, qui le remplaça en 1641 dans les travaux de la coupole de +Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grâces du duc, fit le portrait de +sa femme[178]; mais bientôt Ribera reprit le dessus et régna en maître à +Naples, jusqu'à sa mort, arrivée dans cette ville en 1656. Cet artiste +excellait à rendre les scènes vulgaires à la manière du Carravage, son +maître. Mais, lorsqu'il voulait s'élever jusqu'à la représentation de +sujets tirés de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait +trop les types grossiers qui lui servaient de modèles. Aussi, malgré +l'éclat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent +complètement d'idéal, défaut à peu près général à toute l'école +espagnole. + +Francisco de Herrera, surnommé le Vieux, peintre, architecte et +statuaire en bronze, naquit à Séville, et, selon Palomino[179], fut +élève de Pacheco; il a beaucoup travaillé dans cette ville, où il resta +jusqu'en 1640. On a raconté[180] qu'il avait été accusé de fabrication +de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considération de son +tableau de _Saint-Hermenegildo_, dans l'église de ce nom, à Séville, lui +avait fait grâce, dans une excursion qu'il fit en 1624 à travers +l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Séville en 1640, et +vint se fixer à Madrid, où il travailla beaucoup pour les églises, les +couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication détaillée de ses +œuvres. Il peignait à fresque avec une facilité singulière, qui rappelle +quelquefois la manière du Tintoret. Herrera empâtait tellement ses +toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la +couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute idée de +son talent[181]. Il a gravé lui-même quelques-unes de ses compositions. +Herrera le Vieux mourut à Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut +peintre du roi, architecte et inspecteur principal (_maestro mayor_), +des œuvres royales. + +Ce fils était un artiste d'un grand talent, comme son père; il avait +étudié à Rome, et il excellait à peindre des sujets de pêche, ce qui lui +avait fait donner dans cette ville le surnom de l'_Espagnol aux +poissons_. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement, +comme les autres artistes de ce pays, à la peinture des sujets +religieux. En sa qualité d'architecte, il fit un grand nombre de +retables pour les principaux autels des églises de Séville et de Madrid, +et les ornements dont il les décora furent extrêmement admirés. Il les +enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur +ouvrage, _Saint-Hermenegildo_, fut peint et placé par lui dans le +retable du maître-autel des Carmélites déchaussées de Madrid[182]. + +Il ne paraît pas que Herrera le Jeune ait été dans les bonnes grâces du +comte-duc, si l'on ajoute foi à l'anecdote suivante, racontée par +Palomino[183]. Olivarès l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses +tableaux, et lui avait demandé d'exposer les meilleurs, afin qu'il pût +en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'était empressé de faire. +Cependant, le comte-duc étant venu, se mit à les critiquer, et en +choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Blessé de cette +manière d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au +milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques +roses, préfère cueillir une tête de chardon qui le rend fier et joyeux. +L'artiste avait composé ce tableau dans l'intention de l'offrir au +comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui était +fort prudent, dit Palomino, lui représenta les fâcheuses conséquences +qui pourraient en résulter pour lui; il résolut donc de garder cette +toile, et d'offrir à Olivarès un autre ouvrage. Suivant Palomino, +Herrera le Jeune mourut à Madrid, en 1685, à l'âge de soixante-trois +ans[184]. + +Francisco Collantès, né à Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses +vues de la campagne ne se bornaient pas à la représentation de la nature +morte: il savait les animer par des scènes tirées de l'Écriture sainte. +C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une _Résurrection des +Morts_, traitée d'une manière vigoureuse, et dans laquelle il s'est +inspiré de la vision d'Ézéchiel. «On y voit, dit le Catalogue du musée +de Madrid, où ce tableau est maintenant exposé[185], sur un fond tout +couvert de grandes fabriques en ruine, dont les débris sont semés sur le +sol, la terrible scène de la fin du monde et de l'anéantissement de +l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs sépulcres, enveloppés +de leurs linceuls, et dirigent leurs regards étonnés vers l'éclat +sinistre qui apparaît dans le ciel.» Ce tableau, selon Palomino[186], +rempli d'imagination, est exécuté avec une grande habileté. Suivant le +même biographe, Collantès peignait aussi des scènes familières de +boutiques et de cabarets (_bodegoncillos_); et il déclare en avoir vu +plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collantès +mourut à Madrid, en 1656, à l'âge de cinquante-sept ans. + +Parmi les artistes espagnols qui vécurent du temps de Philippe IV, +Palomino cite encore Pedro Obregon, élève de Carducho, Bartolommeo +Roman, Juan Van der Hamer y Léon et Juan de la Curte, tous de Madrid. +Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est exposé au _Real Museo_, +nous nous bornerons à indiquer leurs noms, en renvoyant à Palomino +pour avoir quelques explications sur leurs travaux. + +Nous nous arrêterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte, +et l'une des gloires de l'école espagnole, dont le nom et les œuvres ne +sont point ignorés de ce côté des Pyrénées. + +Alonso Cano naquit à Grenade, en 1600, et apprit les éléments +d'architecture de Michel Cano, son père; plus tard, il étudia la +peinture à Séville, dans l'atelier de Pacheco, peut-être avec Velasquez, +où il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses études dans +l'école de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Dès +l'âge de vingt-quatre ans, il peignit à Séville plusieurs tableaux pour +des couvents et des églises. Il fit, à la même époque, pour la ville de +Nebrijà, dans la cathédrale, un grand retable, pour lequel il exécuta de +sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent +beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier +celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays[187]. Sa +réputation parvint bientôt à la cour, et le comte-duc le fit venir à +Madrid. C'est alors que, placé sur un plus vaste théâtre, il donna des +preuves d'un génie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers +ouvrages, fut le célèbre tableau du _Miracle du puits de Saint-Isidore_, +placé dans le second compartiment du maître-autel de l'église +paroissiale de cette ville; «peinture, dit Palomino, exécutée avec +tant de grâce, dessinée et coloriée avec tant de beauté, qu'elle est +elle-même un vrai miracle.» Voulant lui témoigner sa haute satisfaction, +Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivarès, +inspecteur ou architecte principal (_maestro major_) des œuvres royales, +et bientôt après il lui conféra le titre de peintre du roi, en le +choisissant comme maître de dessin de l'infant don Balthazar Carlos. +Palomino[188] raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine _minor_ +de la cathédrale de Grenade, canonicat qui valait une prébende ou +bénéfice ecclésiastique, et qu'il répondit au chapitre qui lui faisait +des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: «Si ce peintre +était un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevêque de +Tolède? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plaît; mais +Dieu seul peut faire un Alonso Cano.» Les œuvres de ce maître étaient +répandues dans toute l'Espagne, particulièrement dans l'Andalousie, à +Valence, à Tolède, Alcala de Henarès et à Grenade où il mourut, en 1676, +à soixante-seize ans. Le musée de Madrid en possède un certain nombre, +qui donnent une haute idée de son génie. Moins fougueux que Ribera, +moins suave que Murillo, il brille par une grande pureté de dessin, une +naïveté toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop +admirer. + +Don Bartolomeo Estevan Murillo, est également au nombre des artistes qui +rendirent célèbre le règne de Philippe IV. Il naquit en 1613 à Pilas, +ville éloignée de cinq lieues de Séville, et fut élève de Juan de +Castillo. Ayant appris de ce maître tout ce qu'il pouvait enseigner, +pour s'exercer la main[189] et s'habituer aux grandes compositions, il +se mit à peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux +destinés, comme cargaison, à l'Amérique. Il passa ensuite à Madrid, où, +avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes +les peintures remarquables, alors en très-grand nombre, que renfermait +l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et +dans les collections particulières. Il copia beaucoup d'ouvrages de +Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour améliorer +son coloris: il ne dédaigna pas non plus de dessiner les statues que +renfermaient les palais royaux. Enfin, il étudia sous la direction de +Velasquez, dont la grande manière et la correction lui furent +très-profitables. Il retourna ensuite à Séville, où il passa la plus +grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses débuts, +comme ceux de Velasquez, aient été encouragés soit par le roi, soit par +Olivarès. Murillo n'a jamais visité l'Italie; c'est donc, comme notre +Lesueur, un artiste entièrement de son pays. Aussi, Palomino, très-fier, +en bon Espagnol, du génie du chef de l'école de Séville, fait +remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas +besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques, +les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, à l'aide +desquels il leur était facile d'acquérir toutes les connaissances qu'un +artiste peut désirer.--Nous n'avons point à faire ici l'éloge de +Murillo: son génie brille d'un vif éclat au-dessus de presque tous les +peintres, ses compatriotes. On peut même dire qu'il n'a pas d'égal en +Espagne, dans les grandes compositions tirées de la Bible, de l'Évangile +ou de la Vie des saints, telles que son _Moïse frappant le rocher_; sa +_Multiplication des pains dans le désert_, et son _Extase de saint +Antoine de Padoue_[190]. Il est incomparable pour rendre l'état +extatique qu'il prête à plusieurs de ses saints, comme aussi pour +éclairer et représenter les scènes de visions miraculeuses. L'ordre de +ses compositions, l'harmonie qui règne dans toutes leurs parties, la +douceur, la suavité, la transparence de son pinceau, font des tableaux +de ce grand artiste des œuvres à part dans l'art espagnol, où l'on +rencontre quelquefois l'idéal exprimé avec la sublimité des Italiens les +plus purs. Mais ce n'est pas cette qualité qu'il faut chercher dans ses +ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique +ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux représentés par ses +compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans +toute sa vérité. Murillo exécuta ses œuvres les plus remarquables de +1660 à 1685, alors qu'il était dans toute la maturité de l'âge et du +talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au règne de +Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a +donné les plus grandes marques de son génie. + +Sans vouloir établir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et +rabaisser l'un aux dépens de l'autre, ce que nous croirions indigne du +respect que l'on doit à deux hommes d'une si prodigieuse supériorité, +nous ne pouvons nous empêcher de dire que le talent de Murillo fut +beaucoup moins varié que celui de son maître.--Tandis que Velasquez +excelle à la fois dans le portrait, le paysage, les scènes familières et +triviales, les représentations de sujets _di mezzo carattere_, tels que +ses _Hilanderas_ et ses _Meninas_, enfin les tableaux de sainteté, +Murillo a concentré presque tout son génie à peindre des sujets +chrétiens, entraîné sans doute à la recherche de l'idéal, qui +l'éloignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec +justesse[191]: «que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le +peintre du ciel.» Mais quelle gloire, pour un seul règne, d'avoir +possédé ces deux artistes, accompagnés de Ribera et d'Alonzo Cano, et +d'avoir également profité du génie de Rubens! Il faut remonter aux +plus grandes époques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable +réunion d'hommes de génie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne +créèrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Médicis à Florence, +comme Jules II et Léon X à Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en +France, ils contribuèrent puissamment, par des encouragements donnés à +propos, au développement extraordinaire que l'art de la peinture prit en +Espagne pendant la première moitié du dix-septième siècle, et à l'éclat +qu'il répandit sur ce pays. + +Bien que la statuaire ne brillât pas au même degré, il ne faut pas +oublier néanmoins que la sculpture en bois fut également très-cultivée +sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques +retables des cathédrales, des églises et des couvents, permettaient aux +artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des +statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres œuvres +de cet art particulier à l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs +de ce pays appellent la _Talla_. Parmi les artistes qui se livraient +avec un véritable talent à ce genre de sculpture, on doit citer en +première ligne Juan-Martinès Muntañès, de Séville. Si l'on en croit la +tradition, ce _tallador_ ne se bornait pas à travailler le bois; il +était également fondeur en bronze, et c'est à lui qu'on attribue, ainsi +que nous l'avons rapporté, les modèles en petit de la statue équestre de +Philippe IV, que le Tacca exécuta en grand à Florence, comme on l'a vu +plus haut[192]. Palomino[193] cite de Muntañès une statue de +Jésus-Christ, nommée la _Passion_, qui se trouvait de son temps +(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Séville, «laquelle, +dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle réchauffe la dévotion +des cœurs les plus tièdes...» Il cite également d'autres figures de ce +maître, dont il fait un si grand éloge. Mais nous devons faire +remarquer, qu'il en est de Muntañès comme de tous les autres statuaires +espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspiré soit par la mythologie, soit +par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berruguète travailla bien +à Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier +modèle en cire qui ait été fait du Laocoon pour le jeter en bronze[194]; +mais, rentré en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquité, +pour traiter exclusivement des sujets autorisés par la religion +catholique, et cet exemple a été suivi par tous les sculpteurs espagnols +jusque vers le milieu du dernier siècle. Muntañès mourut à Séville en +1640. + +Tels étaient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV, +et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une +faveur toute spéciale, ils ne repoussaient point les autres, et se +montraient disposés à protéger tous ceux qui donnaient des marques d'un +véritable talent. + + + + +CHAPITRE XIV + + Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils naturel + Julien, d'après le père Camillo Guidi.--Velasquez reste fidèle au + comte-duc.--Portrait inachevé de Julien. + +1643--1645 + + +Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des +inimitiés irréconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprême, et qu'on +est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre +d'années. Indépendamment des causes naturelles qui font que l'homme est +disposé à considérer son maître comme son ennemi, les événements qui se +succèdent avec le cours des années, l'imprévu qui joue un si grand rôle +dans ce monde, sont autant d'éléments qui conspirent contre la durée de +toute puissance humaine. À une époque et dans un pays où l'influence des +grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalités, +d'autant plus à craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en +amortir le choc, s'ajoutaient à ces causes générales d'opposition. Sous +un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la +faveur du prince: de là les intrigues, les menées, les influences +souterraines qui assiégeaient les rois d'Espagne, depuis que +Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes cortès. Olivarès le +savait bien; aussi, pour assurer son crédit, avait-il pris soin +d'éloigner de Philippe IV toutes les personnes, même la reine +Isabelle, qu'il soupçonnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur. +Depuis qu'il avait épargné au roi tout embarras, toute préoccupation de +gouvernement, le comte-duc, engagé dans des guerres difficiles et +placées sur des théâtres éloignés, avait vainement lutté contre les +attaques de ses ennemis. Il avait laissé perdre successivement à +l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et +tous les pays adjacents à cette vaste côte; de plus, tout le Brésil, +l'île de Terceira, le royaume de Portugal, la principauté de Catalogne, +le comté de Roussillon, toute la Comté de Bourgogne, de Dôle et de +Besançon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le +Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de +Sicile et le duché de Milan, pressurés par des exactions intolérables, +ne tenaient plus à l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole +n'avait pas été mieux traitée, et l'on estimait à plus de deux cents le +nombre des navires, galions et autres, enlevés et détruits, dans l'Océan +et la Méditerranée, par les Hollandais, les Anglais et les Français. +L'Espagne était accablée d'impôts de toutes sortes, et les populations, +fatiguées de tant de désastres, aspiraient à un changement de +maître[195]. Cependant, toutes ces causes réunies d'impopularité +n'auraient peut-être pas amené la chute du favori, s'il ne s'était pas +compromis lui-même aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et +particulièrement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils +légitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse. +Voici en quels termes le Père Camille Guidi, religieux dominicain, +résident à la cour de Madrid pour le duc de Modène, raconte cette +histoire, qui a tout l'intérêt d'un roman[196]: «.....Le troisième et +peut-être le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrâce +inattendue, est la misérable condition dans laquelle reste son bâtard +légitime, lequel avait été jugé indigne de cette grandeur à laquelle son +père putatif l'avait élevé. Et, parce que cette histoire est un +événement qui excite la plus grande curiosité qui puisse parvenir +jusqu'à un esprit désireux d'anecdotes singulières, il m'a paru +convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un +livre tout entier, pour pouvoir en faire connaître exactement toutes les +circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se +trouvant à Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang +parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant à la +noblesse, ne fut pas exempte des persécutions qu'endurent sans relâche +dans cette cour les personnes d'une éclatante beauté. Pour obtenir, à +Madrid, la possession des belles, même des plus grandes dames, on ne +connaît d'autre moyen que l'emploi de l'or. À cette époque, don +Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce +qu'on peut désirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce +pays, jouissait d'une grande autorité et d'immenses richesses. Quoique +marié, il entretint à ses frais la maison et la personne de la dame, et, +à l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes +sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait +alors le tribut à la fragilité humaine, eut un caprice pour cette femme. +Un fils naquit, lequel fut réputé fils de l'alcade, par la raison que la +plante avait poussé sur le terrain qu'il avait acheté avec son argent. +Mais, parce qu'il s'était aperçu que d'autres que lui labouraient son +champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en +conscience, il ne considérait pas comme sien. À son baptême, le garçon +fut nommé Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de +la mère, et très-mal élevé. Arrivé à l'âge de dix-huit ans, sa mère +étant morte, il se trouva aussi sans père. Désespéré du malheur de sa +naissance, il supplia l'alcade de le reconnaître pour son fils, afin +qu'il ne restât pas dans le monde privé de père et sans nom, protestant +qu'il n'avait aucune prétention à sa succession, mais qu'à l'aide du +seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'épée. +L'alcade ne consentit à cette proposition qu'au moment de mourir, pour +donner satisfaction à l'opinion du monde, plutôt qu'aux réclamations de +sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait +être attribuée non-seulement au comte, mais à beaucoup d'autres. + +«Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garçon passa aux Indes, où, par +suite d'un grand nombre de méfaits commis au Mexique, il fut condamné +aux galères. Mais, parce que le vice-roi était très-liè avec l'alcade +qui s'était reconnu son père, il obtint facilement grâce. Il revint à +Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en +Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne à +l'âge de vingt-cinq ans. Son esprit était vif, mais sa manière de vivre +était si dégradée que, fréquentant les cabarets, il ne put jamais +oublier le mauvais lieu où il était né. + +«Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des héritiers de +son nom[197]. Il se souvint alors que Julien était né à l'époque où il +courait après les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader +qu'il était son fils. Le bruit s'en répandit dans Madrid; c'est pourquoi +Julien étant sur le point d'épouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les +portes n'étaient jamais fermées, même aux plus vils taverniers, elle +protesta... qu'il fît bien attention à ce qu'il allait faire, parce +qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivarès, et qu'elle +ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionné à sa position. +Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage +fut célébré par le curé de la paroisse, dans la maison de la mère +d'Isabelle. + +«En 1641, dans le mois de novembre, à l'improviste et à la stupéfaction +du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte +public et authentique Julien pour son fils. Dans le même acte, il ne le +nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, héritier du comté +d'Olivarès, et, en outre, du duché de San-Lucar, quand il plairait au +roi, en considération de ses services, de l'en investir; car le titre de +duc de Castille ne se confère pas sans l'investiture. + +«Le comte fit part de cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands +d'Espagne. Cette base établie, non sans dégoût et mortification de la +part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec +une des principales héritières d'Espagne. Il jeta les yeux sur la +première dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du connétable +de Castille, lequel ne le cède à personne en noblesse, puisqu'il se +vante de compter parmi ses ancêtres cinq quartiers royaux. + +«Pour conclure ce mariage, il était nécessaire de rompre le premier, et +déjà on avait rempli toutes les formalités à Rome, auprès du pape, +lequel donna tous pouvoirs à l'évêque d'Avila, pour conduire cette grave +négociation. La femme réclama, et fit, par protestations et +assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient démontrer que +son mariage était parfaitement valable. Mais le bon évêque fut d'une +opinion contraire, par cette seule raison que le curé (qui avait béni le +mariage), n'était pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant été +célébré dans la maison de la mère, qui dépendait d'une paroisse +différente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, séparée du +domicile de sa mère. + +«À ces raisons, les théologiens d'une conscience nette répondirent que +la fille n'ayant pas été émancipée par sa mère, parce qu'on ne les +considère jamais comme émancipées à moins qu'elles ne soient établies, +on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mère fût différent de +celui de la fille; c'est pourquoi le curé très-légitime de la mère, +était également celui très-légitime de la fille; d'où la conséquence que +le mariage était très-valable. Néanmoins, l'autorité du favori prévalut +sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu. + +«Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur à négocier le +mariage de son bâtard reconnu avec la fille du connétable, et, +finalement, en dépit du père et de tous ses parents, il l'obtint. + +«On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des âmes adulatrices, +puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les +nobles allèrent donner la bienvenue à don Enrique, le traitèrent +d'Excellence, et lui présentèrent tous ces compliments qui appartiennent +plutôt aux rois qu'à des vassaux. Mais le personnage paraissait +tellement ridicule, que n'étant pas accoutumé aux grandeurs, il allait +se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus +abjectes; d'où les Italiens disaient que don Enrique était un Matassin +habillé en roi d'Espagne. + +«Le connétable devint fort triste de s'être fait des ennemis de tous ses +parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna à don Enrique une +maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait +jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux affluèrent de tous les +royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du +duc de Médina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dépassa la +valeur de deux cent cinquante mille écus. À Saragosse, on donna l'habit +d'Alcantara à don Enrique, avec une commande de dix mille écus. Il fut +nommé gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la +présidence du conseil des Indes, arrachée à cette fin au comte de +Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire +précepteur de l'héritier présomptif de la couronne. Au milieu de toutes +ces flatteries, la haine contre don Enrique était si véhémente, qu'on +n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait +publiquement de lui: + + «Enrique de dos nombres, y dos mugeres, + Hijo de dos padres, y de dos madres, + Y diables, que mas[198].» + +«La reconnaissance de sa filiation et son mariage exaspérèrent la +famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession +d'Olivarès au véritable héritier déjà reconnu, don Luis de Haro, +cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacité +supérieure.» + +Tel est le récit du père dominicain; et bien que nous ayons retranché +plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur français qui veut être +respecté, on voit que le bon moine ne brille pas précisément par la +charité chrétienne. + +Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la +légitimation de Julien privait de l'héritage de cet oncle, se ligua avec +la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la +camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne paraît pas que +Philippe IV ait fait grande résistance; il céda, et envoya en exil le +ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux années. Mais, comme ce +prince était incapable de porter lui-même le fardeau du gouvernement, il +le remit immédiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le +conserva jusqu'à la mort du monarque. + +Olivarès avait d'abord été exilé à Loëches, petite ville de sa +juridiction, à quelques lieues de Madrid, où la duchesse, sa femme, +avait bâti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari +avaient décoré de magnifiques tapisseries, exécutées, ainsi que nous +l'avons dit, d'après les cartons de Rubens. Renversé du pouvoir d'une +manière aussi éclatante qu'inattendue, Olivarès, dont la volonté ne +connaissait pas de résistance quelques jours avant, se vit entièrement +abandonné de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidèle, +et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hésita point +à l'aller voir et à l'assurer de sa reconnaissance et de son dévouement. +Il ne paraît pas que cette démarche ait nui à la faveur dont l'artiste +était en possession auprès du roi. Il gagna même bientôt celle du +nouveau favori, qui aimait et admirait son génie. Il continua donc à +faire les portraits des personnages les plus éminents de la cour, et à +représenter les scènes d'intérieur du palais. En 1648, il fut envoyé +pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des +tableaux, statues et autres œuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne; +enfin, il jouit jusqu'à sa mort, arrivée à Madrid le 6 août 1660, de la +vogue et de la faveur la plus marquée. + +Quant au comte-duc, bientôt ses ennemis trouvèrent, qu'à Loëches, il +était trop près de Madrid, et ils le firent exiler à Toro, petite ville +ruinée sur le Douro. C'est là qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ +deux années après sa disgrâce. On raconte que ses ennemis, le +poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accusé de s'occuper, +dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considérées alors comme des +crimes, et sévèrement punies par les lois de l'Église. Mais le grand +inquisiteur, qu'il avait comblé de places et de bénéfices, prit sa +défense et détourna cette accusation. + +Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence, +la suite de ses adulateurs et la protection du roi, «et c'était une +chose digne de pitié, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un +instant, d'une idole adorée, il avait été transformé en le plus méprisé +des hommes.» Un des derniers portraits exécutés par Velasquez pour le +comte-duc avait été celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie +supérieure seule est terminée; le reste n'a pas été achevé, probablement +par suite de la disparition du personnage qui, après la disgrâce de son +père, alla sans doute cacher loin de Madrid son désespoir et sa misère. +Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de +lord Ellesmère[201], est resté dans son état incomplet, comme une +médaille peinte des vicissitudes humaines. + +Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort d'Olivarès, et le +temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les +désastres du long règne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi +et de son favori a été fatal à la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne +ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une +compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles +incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au goût +éclairé du prince et de son ministre? + + + + +AMATEURS ANGLAIS + +THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL + +1585--1646 + + + + + +CHAPITRE XV + + Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier siècle.--Règne + de Charles Ier, époque la plus brillante pour les arts en + Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie à + la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait + du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard + Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du + comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets + d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses + portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs + artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, + Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel. + +1585--1630 + + +De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au +commencement du siècle dernier, n'ait pas produit de peintre +remarquable. Tandis qu'à la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande, +les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux siècles, +plusieurs artistes d'un véritable génie, et un grand nombre d'autres +d'un talent distingué, l'Angleterre seule, en était encore réduite à +faire venir des peintres étrangers pour représenter les grands +événements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses +souverains et de ses principaux citoyens. À part quelques portraitistes +obscurs, nés sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a +possédé, avant 1700, aucun artiste réellement digne de ce nom. + +Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le goût du +portrait, lorsqu'il se présenta, en 1526, à Thomas Morus, avec une +lettre et le portrait d'Érasme, leur ami commun. Le savant et ingénieux +écrivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier +d'Angleterre que Holbein était capable de rivaliser avec Albert Durer +dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le +peintre de Bâle fut bientôt admis dans les bonnes grâces du roi Henri +VIII, qu'il a représenté nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous +les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait également pour ce +prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette +époque, plutôt par orgueil et ostentation que par amour de l'art, +s'empressèrent d'imiter l'exemple de leur maître, et il n'est guère de +famille anglaise un peu ancienne, qui ne possède quelque portrait de +Holbein. + +L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a été très-grande +en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne paraît +avoir hérité même d'une faible partie de son génie. + +Après lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent +se fixer à Londres, et y exercèrent leur talent médiocre pour le +portrait, de la fin du seizième au commencement du dix-septième siècle. +Le dernier, attaché à la cour de la reine Élisabeth, était entretenu à +son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse. +Un autre peintre étranger, plus célèbre que les précédents, Frédéric +Zucchero, d'Urbin, travailla également pour elle, et l'on voit à +Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages +toutefois ne donnent qu'une idée fort imparfaite du talent de cet +artiste qui, en compagnie de son frère Taddeo, a peint, d'une manière si +vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola, +près de Viterbe, qui appartenait alors à la puissante maison Farnèse. + +À Rubens, et à Van Dyck, son élève, était réservé l'honneur d'exercer en +Angleterre une influence égale, supérieure même à celle de Holbein. Les +nombreux portraits et les grandes toiles exécutés par ces deux artistes, +et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie à +Londres, ne servirent néanmoins à former aucun peintre de quelque +talent; car il est à remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus +habile de Van Dyck, bien qu'il ait vécu en Angleterre, était né en +Allemagne, où il avait appris les premiers éléments de son art[202]. + +Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le +génie littéraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille +depuis longtemps d'un si vif éclat, grâce à l'immortel Shakespeare; +comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avancée en +toutes choses, soit restée presque entièrement étrangère à l'art, jusque +vers le quart du dernier siècle? Nous ne croyons pas être injuste envers +elle, en avançant que cet état de choses doit être attribué, avant tout, +au peu de goût du peuple anglais pour le beau; ensuite aux révolutions +politiques et religieuses, et surtout à l'austérité des mœurs +puritaines, qui écarta pendant longtemps des temples et des monuments +publics les tableaux et les statues, les considérant avec horreur comme +des œuvres de la superstition papiste.--D'un autre côté, l'encouragement +exclusif que la noblesse anglaise a donné pendant deux siècles à la +peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui +beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que +l'atmosphère humide, et presque toujours chargée de brouillards de la +«Reine de l'Océan,» n'a jamais été favorable à un art, qui emprunte à la +lumière du soleil ses rayons les plus purs, pour éclairer et animer +ses brillantes œuvres. + +Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au siècle dernier, l'apparition +de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent, +William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture +anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi +nouvelle qu'originale[203]. + +Mais si, jusqu'au dix-huitième siècle, l'Angleterre n'a produit aucun +peintre remarquable, elle peut néanmoins se vanter d'avoir possédé un +certain nombre d'hommes distingués, véritablement amis des arts, et +ayant su dignement les encourager. + +À ce point de vue, aucune époque ne peut être comparée, dans l'histoire +d'Angleterre, au règne du brillant et infortuné Charles Ier. + +Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son +royaume, et s'il ne réussit pas à former une école de peinture anglaise, +il fut assez heureux pour attirer à sa cour les maîtres les plus +éminents, en différents genres, tels que les peintres Rubens et Van +Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et +Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'éducation que ce prince avait +reçue, et une inclination naturelle, le poussaient à aimer et +rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement à cette +disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements +donnés aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les +biographes qui ont raconté son règne, font honneur de cette tendance du +roi Charles à son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui, +lui-même, en cela, obéissait plutôt à un sentiment d'ambition et +d'orgueil, qu'à un véritable penchant pour les productions de l'art. +Rival implacable du célèbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey, +grand-maréchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser +à ce seigneur la gloire d'avoir le premier créé en Angleterre un musée +de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de +dessins, de peintures, de médailles, de livres et de gravures. Il excita +son maître à suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et +lui-même il s'efforça de l'imiter et de l'égaler. «Ce fut par l'exemple +et à la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et à cause de +la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, doué +d'ailleurs par la nature d'un goût sûr et délicat, aima les arts et leur +donna de l'encouragement.»--C'est donc au comte d'Arundel que revient +l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le goût de +l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mêle à toutes +choses dans ce pays, ne soit pas restée étrangère à ce résultat, le +comte ne mérite pas moins d'être considéré comme le plus illustre +amateur anglais du dix-septième siècle. + +Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rébellion et des +guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rétablissement de +Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du +beau, mais même toute aptitude à pouvoir le comprendre: + +.....«Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et +vain. Il conversait avec très-peu de personnes de sa nation; il vivait +comme s'il avait été dans un autre pays. Sa maison était le rendez-vous +de tous les étrangers et de ceux qui affectaient de le paraître... Il +passait une grande partie de son temps à voyager. Il demeura plusieurs +années en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait +extrêmement l'humeur et les manières de cette nation, et affectait de +les imiter... Il voulait qu'on le crût fort savant, surtout en ce qu'il +y avait de plus curieux dans l'antiquité, sous prétexte qu'il avait +dépensé des sommes immenses à faire un amas de médailles les plus rares, +et à acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il +n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de +faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les eût payées bien cher. Il +était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il +y eût d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle, +à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de réputation. Il avait +dans son port, dans sa contenance, et dans ses manières, toutes les +apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits +semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus +illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le +monde, et le respect de plusieurs, comme représentant l'origine et la +gravité des anciens nobles, dans le temps où ils étaient plus +vénérables. Mais tout cela n'était qu'extérieur. Naturellement, il était +la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfants et les +divertissements les plus méprisables. Il ne paraissait pas fort +affectionné pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de +penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il +pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la +quitta-t-il aussitôt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en +Italie, où il est mort avec les sentiments équivoques pour la religion +dans lesquels il avait vécu.» + +Certes, voilà un portrait peu flatté: nous laissons aux Anglais le droit +de décider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le +règne de Charles II, n'a pas jugé le comte d'Arundel plutôt avec ses +rancunes politiques, qu'avec l'impartialité exigée d'un historien. Sans +doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-maréchal +d'Angleterre, d'avoir quitté sa patrie, en 1642, au commencement de la +lutte engagée entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi +l'infortuné Charles 1er à sa malheureuse destinée. Son devoir +d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait à rester, +afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son expérience des +affaires, de son influence, et, s'il eût été possible, d'une +intervention modérée. Mais, en admettant que le jugement de lord +Clarendon soit mérité, si on l'applique à l'homme public, au +grand-maréchal d'Angleterre, il nous paraît tout à fait injuste, +lorsqu'il cherche à déprécier les qualités de l'homme privé, surtout son +amour et son admiration véritable pour l'art et l'antiquité. Les faits +et les témoignages les plus authentiques, donnent un démenti formel à +cette appréciation du caractère, des goûts et du savoir du comte +d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dépenser beaucoup +d'argent et de réunir des collections de statues, de médailles et de +tableaux, pour être considéré comme un amateur éclairé: mais l'homme qui +passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des +chefs-d'œuvre que ce pays renferme; qui découvrit le génie +d'Inigo-Jones, qui fut lié avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et +conserva tant qu'il vécut, pour son bibliothécaire, le savant Junius, +auquel il fit composer le traité _De Pictura Veterum_; qui pensionna le +mathématicien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, +les premiers sculpteurs qui exercèrent leur art en Angleterre; qui +attacha à son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le +graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme +devait nécessairement ne pas être insensible aux beautés de l'art, non +plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, à l'égal des sciences +et des lettres. + +Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'idée +de les initier à la connaissance des œuvres de l'antiquité, en +introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des +inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attesté par ses +contemporains, et reconnu par les écrivains les plus recommandables. + +Le docteur Richard Chandler, dans sa préface des _Marmora +Oxoniensia_[207], reconnaît que le comte d'Arundel a rendu ce service à +sa patrie. «Sous les règnes de Jacques Ier et de Charles Ier, +dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on +considère ses ancêtres, sa vie et son caractère, doit être +nécessairement compté parmi les hommes les plus illustres et les plus +magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie à Rome, retenu dans +cette ville par les mœurs si polies des Italiens, et par la douceur du +climat. Là, contemplant chaque jour les vénérables restes de l'art, de +l'élégance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous +sachions, il résolut d'enrichir sa patrie de ces précieuses dépouilles_. +Son opulent patrimoine lui permettait de mettre à exécution cette pensée +royale. Il acheta donc à Rome, n'importe à quel prix, les plus +excellentes œuvres que recommandait l'antiquité. Il aurait fait plus, si +le souverain pontife ne s'était opposé à ce qu'il fît passer en +Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgré tous ses +efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trésor +admirable, et comme il n'en aurait existé nulle part de semblable. C'est +pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettœus (Petty), savant d'un +jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des œuvres +de l'art antique. Pettœus partit, on le pense bien, avec une somme +considérable; il parcourut l'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure; visita +les ruines des plus nobles cités, et n'hésita pas à revoir plusieurs +fois ces vénérables monuments, au péril de ses jours, bravant les +avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquités de tous genres qu'il +avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur, +coûtaient au comte des sommes énormes, principalement à cause du mauvais +état des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi, +elles devaient exciter, au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration +des amateurs de l'antiquité.» + +Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208], +attribue également au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier, +fait connaître les œuvres de l'art antique à l'Angleterre.--«Thomas +Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme +public, par cet admirable portrait qu'en a donné lord Clarendon. Vivant +surtout avec lui-même, mais dans tout l'éclat de l'ancienne noblesse, +son unique récréation était sa collection d'objets d'art, dont les +restes dispersés font aujourd'hui encore le principal ornement de +plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commença à réunir publiquement +dans ce pays des collections d'objets d'art, et à montrer cet exemple au +prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de +Buckingham.--«Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de +respect du très-honorable Thomas Howard, lord grand-maréchal +d'Angleterre, aussi distingué par le noble patronage qu'il accordait aux +arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est à +sa munificence, ainsi qu'aux dépenses qu'il fit avec tant de générosité, +que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la +première fois les statues grecques et romaines, dont il a commencé à +décorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ +vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprimé en 1634), +et qu'il a constamment continué depuis à faire transporter de l'antique +Grèce en Angleterre.» + +Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, à Berlin, +n'est pas moins explicite, dans son très-précieux ouvrage: _Treasures of +art in Great-Britain_[210]. Après avoir donné un aperçu des principales +acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il +ajoute: «Au milieu de cet amour général pour les œuvres les plus pures +de l'art, le roi avait un digne émule dans la personne du comte +d'Arundel, dont nous avons déjà fait mention; et même ce fut ce seigneur +qui inspira le premier ce goût au roi. Il collectionnait aussi avec le +sentiment le plus éclairé, le goût le plus sûr et une munificence +princière, des peintures, des dessins, des pierres gravées, mais avant +tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs +voyages sur le continent, il fit lui-même beaucoup d'acquisitions, et il +employa ensuite des agents très-connaisseurs en cette partie dans les +différentes contrées de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un +savant, John Elwyn[211], furent très-heureux dans les acquisitions +qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser +aux sources originales (en Grèce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent +que ce grand connaisseur avait un esprit extrêmement cultivé.» + +Enfin, nous ajouterons l'autorité d'un artiste éminent, contemporain du +comte, et non moins remarquable par la supériorité de son esprit et de +ses connaissances, que par son brillant génie comme peintre. Pierre Paul +Rubens, informé à Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble +lord, de son désir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme, +aurait répondu de la manière suivante: «Quoique j'aie refusé d'exécuter +les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout +du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis +prêt à accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le +regardant comme un évangéliste pour le monde de l'art, et comme le grand +protecteur de notre état_.»[212] + +On voit par ces différents témoignages combien lord Clarendon s'est +montré sévère et même injuste envers la mémoire du comte d'Arundel, +considéré comme homme de goût et de savoir. + +Mais avant d'entrer dans des explications détaillées sur les +acquisitions faites par ce célèbre amateur, sur ses différentes +collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son +temps, nous croyons nécessaire de donner un abrégé très-succinct de sa +vie. Nous l'avons extrait de «l'histoire des antiquités du château et de +la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la +conquête (des Normands) jusqu'au temps présent[213], par le révérend +Tierney, chapelain du duc de Norfolk,» qui est aujourd'hui l'héritier +des comtes d'Arundel. + +Thomas Howard naquit à Finchingfield, comté d'Essex, en 1585. Il était +le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne +Dacre, sa femme. À l'âge de dix ans, il perdit son père, qui lui laissa +une fortune très-embarrassée. Sa mère était, à ce qu'il paraît, une +femme remarquable: elle voulut que son fils reçût la meilleure +éducation, et la surveilla elle-même avec la tendresse la plus +attentive. + +En 1606, à peine âgé de vingt et un ans, il épousa Alatheia, troisième +fille et seule héritière éventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury. +L'année suivante, il fit son entrée à la cour, et le roi Jacques +1er servit de parrain à son fils aîné. Ce prince aimait beaucoup le +jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de +l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le +comte avait été élevé par sa mère, et sa mauvaise santé ne s'y fussent +opposés[214]. + +Ces motifs ne l'empêchèrent pas néanmoins d'être créé, en 1611, +chevalier de la Jarretière, distinction qui prouve la faveur dont il +jouissait auprès du monarque. + +Mais sa santé délicate et chancelante s'accommodait difficilement du +climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rétablir ses +forces, il se décida, vers la fin de 1611, à transporter sa résidence +dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit +donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en +1612, et, à la fin de cette année, il était de retour en Angleterre. +Nous le trouvons, le 14 février 1614, au mariage de la princesse +Élisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frédéric, comte palatin du +Rhin. Mais son séjour dans sa patrie fut alors de peu de durée; chargé +de conduire cette princesse à son mari, à peine eut-il rempli cette +mission, qu'il se hâta de regagner l'Italie, où il resta plus d'une +année, et d'où il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre +1614. + +C'est pendant ce second séjour qu'attiré vers les belles choses que +Venise, Florence et Rome offraient à sa vue et à ses études, il résolut +de former une collection des spécimens les mieux choisis de tout ce que +l'art antique et l'art moderne présentaient de plus remarquable. Il fit +donc alors en Italie, soit par lui-même, soit par des agents +très-intelligents qu'il entretenait à cet effet dans les principales +villes, de nombreuses acquisitions payées au poids de l'or, et destinées +à orner sa résidence d'_Arundel-House_, à Londres. + +Rentré dans sa patrie, et bientôt élevé au rang de lord du conseil +privé, et de membre de la commission des six pairs chargés d'exercer en +commun l'office de comte grand maréchal d'Angleterre, dont il fut plus +tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses énormes +traitements à augmenter ses collections. C'est alors qu'étendant le +cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, à la +découverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres +antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses +nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde à sauver +sa vie au milieu d'une affreuse tempête. Il perdit tous les objets qu'il +avait pu réunir, et, à peine à terre, il fut mis en prison par les +Turcs, comme espion des chrétiens. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa +liberté, il se remit à poursuivre sa mission, et nous verrons plus +tard qu'il fut assez heureux pour faire passer à Londres, en 1627, ce +qu'il était parvenu à trouver dans le Levant. + +Les acquisitions d'antiquités réunies par le comte avaient stimulé +quelques-uns de ses compatriotes à entrer dans cette noble voie. Le +comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencèrent alors à faire de +semblables collections, et il est amusant, dit le révérend M. Tierney, +d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforçait de prévenir ses +nouveaux émules dans l'acquisition de leurs curiosités favorites. La +lettre suivante, bien que sans date, doit avoir été écrite par le comte, +vers l'année 1619. «Je désire, écrit-il à la comtesse sa femme, que vous +puissiez présentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Roë +(c'était l'agent du duc de Buckingham) a rapporté d'antiquités: dieux, +vases, inscriptions, médailles et telles autres choses. Je pense que sir +Robert Cotton ou M. Dikes sont disposés à les acheter. Je désire que +cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne +(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216].» + +En Europe, le comte employait à ses acquisitions d'œuvres d'art un grand +nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte +des lettres[217], nous voyons figurer à Bruxelles W. Trumbull; à Anvers, +envoyé près de Rubens, un autre dont le nom est resté inconnu; à +Venise, sir John Borough; à Madrid, Arthur Hopton; à la Haye, le peintre +Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur +l'acquisition des tableaux des plus célèbres maîtres, parmi lesquels +nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphaël, Léonard de Vinci, le +Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte +n'hésitait pas à payer fort cher les œuvres qui lui étaient signalées +comme dignes de décorer sa galerie. + +L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'œuvre des maîtres du +seizième siècle ne l'empêchait pas de rendre hommage au talent des +artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le +premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le célèbre +Pierre-Paul Rubens, dont la réputation remplissait l'Europe entière. +Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur +anglais du peintre d'Anvers, mais la réponse de Rubens, que nous avons +rapportée, à l'envoyé du comte qui venait le solliciter de faire son +portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste +tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et +voici ceux que M. André Van Hasselt indique, dans le catalogue placé à +la suite de son _Histoire de Rubens_[218]. + +«Nº 948. Lord Arundel, ouvrage indiqué dans le catalogue de la vente de +Rubens, nº 97. + +«Nº 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut +peint, en 1627, pour le noble lord. Après la confiscation des biens de +ce seigneur, en 1649, le tableau fut transporté à Anvers et vendu à +l'électeur de Bavière. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale +de Munich. + +«Nº 950. Le même, revêtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la +collection du comte de Carlisle, en Angleterre; gravé par J. Houbraken, +dans un cadre ovale orné. + +«Nº 951. Le même, revêtu d'une armure. Dans la collection du comte de +Warwick, en Angleterre.» + +En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne à Londres, où il se +trouvait au commencement d'août 1629, il peignit, pendant son séjour, +pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219]. + +Notre amateur ne fut pas moins lié avec Van Dyck. M. Carpenter[220] +incline à croire, d'après les documents authentiques qu'il a découverts, +que le comte avait cherché, dès 1620, à attirer Van Dyck en Angleterre +pour l'y retenir à son service; mais il est certain que plus tard, +pendant le long séjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il +vécut avec le lord-maréchal d'Angleterre dans une complète +intimité.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier +Digby, résident à Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII, +ce fut le comte d'Arundel «très-grand amateur des arts du dessin, qui +introduisit Van Dyck dans les bonnes grâces du roi d'Angleterre: ce +peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme, +et ils sont, dit-il, plutôt vivants que peints.» + +Voici, d'après le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui +existent encore aujourd'hui à Arundel-Castle, résidence du duc de +Norfolk... et qui ont probablement été exécutés par lui pour le comte et +d'après ses commandes: + +«Le portrait de Charles Ier, à mi-corps, que M. Waagen attribue à +l'un des élèves du maître; + +«Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le même +connaisseur; + +«Thomas Howard, revêtu de son armure, à mi-corps, peint avec soin, et +d'un ton brun vigoureux; + +«Le même, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont représentés assis, +jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe placé près de lui: +la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vêtus. +La composition est naturelle, et l'exécution soignée d'un ton +entièrement brun; + +«Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore +jeune. Le père est revêtu de son armure, avec le bâton de +commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux +genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est +pas moins remarquable par son coloris bruni; l'exécution en est +réellement magistrale; + +«Henri Howard, en costume noir, peint à peu près jusqu'aux genoux, +admirablement modelé, d'un ton chaud comme celui de Titien.» + +L'authenticité de ces portraits, attribués à Van Dyck, n'est pas +contestée par le savant appréciateur de Berlin; il n'en est pas de même +de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considère +comme un Van Dyck à Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce +maître. + +En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de +lord Clarendon[223]. + +Nous ignorons si le célèbre tableau qui représente le comte, et dans +lequel Van Dyck a placé le fameux bronze de la tête d'Homère, se trouve +parmi ceux énumérés ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut +largement employé par le grand-maréchal d'Angleterre et les siens. Si +l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces +portraits de famille, on doit également admettre que la supériorité de +l'artiste ne fut pas étrangère au choix que fit de son pinceau l'un des +plus grands connaisseurs de l'Angleterre. + +Un autre peintre moins célèbre, mais cependant bien connu dans la +Grande-Bretagne, où il a longtemps travaillé, non sans talent, le +hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte +d'Arundel. M. Waagen cite de lui, à Arundel-Castle, deux tableaux: l'un, +représentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits +sont de bons spécimens du talent de cet artiste de second ordre[224]. +Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore +deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les +voyait, de son temps (vers 1800), au château de Worksop. Ils sont datés +de 1618; le lord est représenté assis, vêtu de noir, portant à son cou +le collier de l'ordre de la Jarretière; il désigne avec son bâton de +maréchal quelques statues qui sont près de lui[225]. + +Daniel Mytens, peintre hollandais, attaché au service de Charles Ier, +fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on +voit par une lettre de cet artiste, adressée de Londres, le 18 août +1618, à sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à La Haye, et +rapportée par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait exécuter par +cet artiste des réductions de ces portraits, et qu'il les envoya à +Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux. + +Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Académie du très-noble art +de la peinture_[226], ayant accompagné, en Angleterre, son maître, +Gérard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reçut les +encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227]. + +Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre +amateur. Dès 1623, il fit pour lui quatre dessins à la plume, d'après +Léonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est à la comtesse +d'Arundel que Vosterman a dédié sa gravure, en six planches, de la +bataille des Amazones, d'après Rubens. + +Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la +mémoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le +premier, découvrit le génie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway +«les embellissements des bâtiments de Westminster avaient été confiés à +lord Arundel et à Inigo Jones (Rymer Fœdera, vol. XVIII, p. 97); et, en +1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et +l'uniformité de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's +inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229], +sont présentement chez le lord Pembroke, à Wilton.» + +Il paraît que le roi Jacques avait résolu de réparer la cathédrale de +Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaçait +de tomber en ruine. Il avait résolu également de remplacer les +constructions ébranlées de l'ancien palais de White-Hall par le bâtiment +actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collègues furent +chargés de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succès. M. +Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 août 1620, +adressée au noble lord, dans laquelle, après l'avoir entretenu des +logements préparés pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de +Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions à +Saint-Paul est entièrement terminé, et que les maçons doivent se mettre +à refaire la partie située à l'extrémité ouest, qu'ils avaient démolie. + +Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel +employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui +exercèrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons +indiquer les travaux qu'ils exécutèrent pour leur protecteur. Peut-être +Nicolas Stone, qui était à la fois sculpteur et architecte, fut-il +occupé, avec ses deux compatriotes, à bâtir et à décorer l'hôtel du lord +à Londres, sur les bords de la Tamise, ses châteaux d'Arundel et +d'Albury, dans le comté de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth, +près de Londres. Quant à Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur, +il est l'auteur de la statue en bronze, érigée aujourd'hui à +Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar +prouve que cette statue fut exécutée aux frais du comte d'Arundel. M. +Carpenter, dans ses mémoires inédits sur Rubens et Van Dyck[232], cite +une pétition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il +termine par: «Son très-humble, obéissant et indigne _Praxitèle_.» + +Indépendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons, +le comte avait également une magnifique collection de pierres gravées et +de médailles. Mais ce qu'il possédait peut-être de plus remarquable, +c'était sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu +réussir à se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les +Pays-Bas, des œuvres des principaux maîtres des différentes écoles. +Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte +avait acheté à Venise une _Lucrèce_ du Titien, violée par Tarquin, +représentée d'une autre manière que celle du même maître, acquise pour +le roi Charles, et dont parle le même auteur[234]. On voyait dans la +galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses écoles +d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il +paraît avoir préféré, au moins si on en juge par le grand nombre de +tableaux de ce maître, gravés par Hollar comme faisant partie de la +collection d'Arundel. Cette préférence était peut-être due, +indépendamment de la supériorité de cet artiste, à ce qu'il avait peint +presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, à la cour +duquel il avait longtemps vécu. Le comte, très-fier de sa haute +naissance, s'était attaché à réunir, non-seulement les portraits de ses +ancêtres, mais aussi ceux des hommes et des femmes célèbres dans les +annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit +publique, soit particulière, n'a pu réunir autant d'ouvrages de ce +peintre; car, à côté de ses tableaux, le comte possédait une +très-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait +avec Holbein la prédilection de l'illustre amateur. Il avait réussi à se +procurer bon nombre de dessins de l'éminent artiste; il les avait +achetés, en partie, à la vente de la célèbre collection Imhoff, à +Nuremberg[235], collection qui avait été formée du vivant même d'Albert +Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami. + +Mariette raconte[236], «qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une +très-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier +Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ à Paris, se flattant d'en +faire aisément l'acquisition. Il ne put y réussir, et se faisant +connaître pour lors à M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui +avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du +Parmesan que possédait M. Delanoue, il paraît, ajoute Mariette, qu'il +s'en était procuré beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721, +les débris de sa collection, Zanetti, qui était alors à Londres, acheta +un magnifique recueil de dessins de ce maître, au nombre de cent trente, +dont il publia depuis, en 1743, à Venise, des estampes gravées, partie +en cuivre, et partie en bois, à la manière d'Ugo da Carpi, qu'il remit +en honneur[237].--«De tous les cabinets particuliers, dit encore +Mariette[238], le plus abondant en dessins de Léonard a été, je pense, +celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait épargné ni soins +ni dépenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis +dans tous les genres. Mais il était surtout passionné pour les dessins, +et il en avait formé un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais. +En particulier, il avait conçu une si forte estime pour ceux de Léonard, +que, non content de ceux qu'il possédait, il avait offert, au nom de +Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu'à trois mille pistoles d'Espagne +(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la +bibliothèque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de têtes (au +nombre d'environ deux cents, à la même bibliothèque) peut avoir +appartenu à cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que... +près de quatre-vingts de ces têtes ont été gravées par Venceslas Hollar, +qui était au service du comte.» + +La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre +amateur, qu'elle lui inspirait des préjugés certainement déraisonnables. +Horace Walpole raconte, d'après Evelyn[240], «que le comte croyait que +celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais être un +honnête homme.» L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relève cette +opinion comme devant donner, si elle était prouvée, une triste idée de +celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapportée. Il a raison +assurément; car il n'est pas besoin de démontrer qu'on peut être un fort +honnête homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau. +Peut-être la pensée du grand amateur anglais était-elle semblable au +sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses +élève l'âme, la fortifie dans l'adversité et la console[241]. Peut-être +aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord +grand maréchal d'Angleterre, lui inspiraient le dégoût des stériles +agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port +de refuge, à l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa sérénité. + + + + +CHAPITRE XVI + + Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de + Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords + Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de + Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il + se sert des ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour + se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans + les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour + Charles Ier.--Buckingham est assassiné par Felton. + +1590--1628 + + +À côté du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand +chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son goût +pour les arts et l'antiquité que par la protection qu'il accordait aux +artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie à ses +frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission chargée +de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on +voulait ajouter à Westminster. Il possédait, à Wilton, un grand nombre +de statues et de marbres antiques, et il avait, à Londres, des +médailles, des peintures et des dessins de maîtres. Ce fut lui qui +échangea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de +quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint +Georges par Raphaël, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242]. +Après lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert +Montague, qui se faisaient également remarquer par leur goût pour les +arts, et qui cherchaient aussi à réunir des dessins et des +peintures[243]. + +Mais tous ces seigneurs étaient effacés par le brillant favori de +Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham. +Lorsqu'il avait à cœur de se procurer soit pour lui-même, soit pour ses +maîtres, les œuvres les plus rares, il n'était arrêté par aucune +considération de dépense, et il écartait tous ses concurrents par des +offres qui devenaient de véritables prodigalités. Le duc s'était lié +avec Rubens pendant le séjour que ce peintre fit à Paris, en 1621, +époque où il entreprit les compositions allégoriques de la galerie du +palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Médicis. Georges Williers +se trouvait également à la cour de France, où il était venu à la suite +des négociations entamées pour le mariage de Henriette-Marie, fille de +Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut à Paris, à ce qu'on +prétend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit à servir +d'intermédiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et à +essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, régente des +Pays-Bas, de rétablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les +considérations politiques qui avaient déterminé le favori de Charles +Ier à faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le décidèrent pas +également à lui proposer l'acquisition de son cabinet, composé de +peintures, d'antiquités et d'autres objets rares et curieux qu'il avait +réunis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait +fait construire dans sa maison, à Anvers, une salle ronde éclairée par +une seule ouverture au centre dans le haut, à l'imitation de la rotonde +(le Panthéon) de Rome, pour obtenir une lumière égale. C'est là qu'il +avait disposé son précieux musée, composé de marbres, de statues, de +bronzes, de médailles, de camées, de pierres gravées, de livres et de +tableaux. Ces derniers étaient en partie de sa main, en partie des +copies faites par lui, à Venise et à Madrid, d'après le Titien, Paul +Véronèse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites +des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun +étranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de +visiter son cabinet[244]. + +Le duc de Buckingham avait probablement vu le musée de Rubens, et c'est +ce qui le décida sans doute à en négocier l'acquisition. Il fit d'abord +à Rubens cette proposition par lettre, à la fin de 1622, et il lui +envoya bientôt après, à Anvers, le sieur Blondel, Français, grand +connaisseur, lequel, après examen de cette collection, en offrit à +Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens +hésita, malgré l'élévation de cette offre: il avait de la peine à se +défaire d'une collection réellement royale, qu'il n'avait réunie +qu'après nombre d'années de voyages et de grandes dépenses. Cependant, +pressé par les instances du duc, il finit par accepter les propositions +de son agent. Il n'y consentit toutefois qu'à la condition que les +statues, bustes et bas-reliefs seraient moulés, afin qu'il ne restât pas +complétement privé de ses modèles et de ses études sur l'antique. Il fit +mettre des copies aux places précédemment occupées par les originaux, +et, selon l'un de ses biographes[246], plaçant d'autres tableaux dans +les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en +apparence, le même cabinet. + +Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Roë, ambassadeur +d'Angleterre à Constantinople, de 1621 à 1623, à chercher et acheter +pour le roi Charles des manuscrits, des médailles et des marbres. +L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait déterminé son +rival à se servir de sir Thomas Roë pour le même objet. La +correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a +été publié[247], rend compte des dangers et des difficultés éprouvés, +tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux désirs des deux +nobles lords. + +À Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait +également ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des maîtres +de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux +Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize +Paul Véronèse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma +jeune. À ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les +précédents, sont indiqués dans le catalogue de la vente faite après sa +mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois +compositions de Léonard de Vinci, une d'André del Sarto, trois de +Raphaël, une de Jules Romain, deux du Corrège, deux d'Annibal Carrache, +trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio +Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures +n'avaient pas sans doute le même mérite; mais il y avait parmi elles des +toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce maître a +introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de +Soliman, et dont le duc avait refusé sept mille livres sterling (175,000 +francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'œuvre du Corrège, +_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV, +pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus +précieux ornements du grand salon carré du Louvre. Rubens avait donc +raison d'écrire à Peiresc, de Londres, le 9 août 1629: «....On est loin +de rencontrer dans cette île la barbarie que le climat pourrait y faire +supposer, éloignée qu'elle est de la délicieuse Italie; il faut même +l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part +une aussi grande quantité de tableaux de maîtres que dans le palais du +roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248].» +Toutes ces richesses artistiques avaient été placées par le duc dans sa +résidence de York-House, dans le Strand, à Londres. Après sa mort, elles +furent vendues et dispersées. Le roi Charles, le duc de Northumberland +et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acquéreurs +de ces magnifiques ouvrages réunis avec tant de dépenses. + +Le favori de Charles Ier apportait la même ardeur à procurer à son +maître les œuvres les plus rares. Il employa quelquefois à ces +négociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre, +dessinateur, enlumineur, écrivain de troisième ordre, et, de plus, agent +secret mêlé à la politique et à la diplomatie[250]. Attaché au service +du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoyé +plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrète de négocier la paix +entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans +son Histoire de Rubens[251], l'artiste était dans la confidence de cette +négociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, après la +mort de sa première femme, Isabelle Brant, motivé en apparence sur la +nécessité de se distraire, aurait eu, en réalité, pour cause, une +mission du duc de Buckingham auprès des généraux et négociateurs +espagnols, dans l'intérêt du rétablissement de la paix, qu'il parvint +plus tard à faire accepter par les deux parties. + +Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins +considérable à l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept +cartons de Raphaël, placés aujourd'hui au palais de Hampton-Court; à +l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, où ils étaient restés +depuis le temps de Léon X, pour le compte du roi Charles Ier. + +Le duc réussit également dans la négociation qu'il ouvrit avec le duc de +Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son maître, de la célèbre galerie +de tableaux créée dans cette ville et augmentée, pendant plus d'un +siècle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle coûta +au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme +énorme pour le temps, et qui en représenterait aujourd'hui plus du +triple. Depuis la fin du quinzième siècle, cette famille des Gonzague, +portée naturellement vers le beau, s'était appliquée à s'entourer des +artistes les plus éminents, et à les retenir à Mantoue. C'est ainsi que +le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirés à leur cour, et +décorèrent leurs palais d'œuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son +fameux Triomphe de Jules César, et Jules Romain la Guerre des Titans +contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son +génie. La collection achetée pour le roi Charles comprenait, entre +autres chefs-d'œuvre, la _Vierge à la perle_, de Raphaël, maintenant au +musée de Madrid; l'_Éducation de Cupidon_, du Corrège, aujourd'hui à la +_National Gallery_, à Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au musée +du Louvre; les _Douze Césars_, du même maître, et beaucoup d'autres +ouvrages des plus célèbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne +put admirer ces chefs-d'œuvre dans le palais de son royal maître, s'il +est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux +n'arrivèrent en Angleterre que dans l'année 1629, car il était tombé +sous le poignard de Felton le 28 août 1628. + +On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son +maître, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le +caractère et les qualités du cœur, mais le premier, peut-être, à citer +pour son amour véritable du beau, son goût aussi sûr qu'éclairé, et la +protection généreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et +encouragea les artistes venus à sa cour. Rubens, pendant son séjour en +Angleterre, dans le courant de l'année 1629, fut frappé de la prospérité +dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes +sortes qu'il renfermait dès lors au point de vue des arts.--«Cette île, +écrit-il à P. Dupuy, de Londres, le 8 août 1629[255], me semble un +théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un homme de goût, +non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la beauté de la +nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure qui m'a paru +d'une richesse extrême, et qui annonce un peuple riche et heureux au +sein de la paix, mais encore par la quantité incroyable d'excellents +tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans +cette cour.»--Horace Walpole a donc bien jugé Charles Ier, lorsqu'il +dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus nécessaires pour faire le +bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: «Plût à Dieu qu'il n'eût pas été +convaincu que lui seul, connaissant les moyens à employer pour le rendre +heureux, devait lui seul posséder le pouvoir d'assurer la félicité +publique[256]!» + + + + +CHAPITRE XVII + + Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et son traité + _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet + ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de + Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres + achetés par le comte d'Arundel.--Leur explication par + Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques à Arundel-House. + +1589--1636 + + +Parmi les hommes célèbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirés +par la renommée du roi Charles Ier, et par la liberté dont on +jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257], +l'un des savants du dix-septième siècle qui ont le mieux étudié et le +mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquité. Son père, Franciscus +Junius, de Bourges, n'était pas moins recommandable, selon le témoignage +de Jean-Georges Grævius[258], par la modération de son caractère que par +la pureté de ses mœurs. Après avoir embrassé la religion réformée, et +s'être fait ministre, il avait quitté la France, et s'était réfugié en +Allemagne pour éviter les persécutions. Établi d'abord à Heidelberg, +c'est là que naquit, en 1589[259], l'auteur du traité _De pictura +veterum_. Junius père, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait +quitté Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les +états des Provinces-Unies lui envoyèrent une députation d'une des +provinces, pour l'engager à se fixer à Leyde, afin d'y enseigner la +théologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta à la grande +satisfaction de l'Église et de la célèbre université de cette ville, +jusqu'en 1602, année dans laquelle il mourut. + +Son fils grandissait et s'appliquait à l'étude des mathématiques, avec +le projet arrêté de suivre la carrière des armes, sous les ordres du +prince d'Orange. Mais, en 1609, une trêve de douze ans ayant été conclue +avec l'Espagne, il changea de résolution, et se livra entièrement à +l'étude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des +saintes Écritures. Il commença par réunir, mettre en ordre et publier +les écrits de son père; il se rendit ensuite en France, et, en 1620, +passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honnêtes gens +pour l'élévation de son esprit, la profondeur de son savoir, et +l'extrême aménité de son caractère. Charmé par l'agrément que lui +offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui +témoignaient les hommes distingués qui l'y avaient si bien accueilli, il +y fixa son séjour, et passa trente années, comme bibliothécaire, dans la +famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa +son traité _De pictura veterum_, qui fut envoyé par Guillaume Blavius à +Amsterdam, vers 1636, pour y être imprimé. + +Cet ouvrage, modèle d'une véritable érudition, n'empêcha pas Junius de +se livrer à des travaux beaucoup plus arides, et qui épouvanteraient +aujourd'hui l'imagination du savant le plus déterminé. Possédant à fond, +comme tous les lettrés de son siècle, les langues grecque et latine, +Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe +occidentale. Il se mit donc d'abord à étudier la langue anglo-saxonne, +et démontra qu'elle avait été la source des langues allemande, anglaise +et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le +franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il +s'assura, par ces études, qu'un grand nombre de mots en usage +aujourd'hui, en français, en italien et en espagnol, sont tirés de ces +dialectes primitifs. Il donna le premier spécimen de sa profonde +connaissance de ces anciennes langues en publiant à Amsterdam, en 1655, +ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abbé +Willeram, publiée par Paul Merula, en 1598, à Leyde. Nous ne suivrons +pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande, +et qu'il reprit en Angleterre, où il revint en 1674, pour n'en plus +sortir. Il nous suffira de renvoyer à sa vie par Grævius, et de dire +que, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, il consacra à ces recherches +si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif, +et toutes les heures d'une vie entièrement livrée à l'étude. Après avoir +passé deux ans à l'université d'Oxford, où il avait sous la main les +matériaux de ses recherches, il vint mourir à Windsor, chez son neveu, +Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du +chapitre de l'église de Windsor, nonobstant sa qualité d'étranger. + +Junius, pour payer à l'Angleterre la dette de l'hospitalité qu'elle lui +avait accordée pendant plus de trente années, légua tous les manuscrits +de ses ouvrages à l'université d'Oxford, où il avait longtemps +travaillé. On peut en voir la liste à la suite de sa Vie par Grævius. Ce +savant fait le plus grand éloge de l'auteur du traité de la _Peinture +des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse à Amsterdam, et il +raconte qu'il fut reçu par cet éminent interprète de tant d'anciennes +langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la +bibliothèque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des +nouvelles de la république des lettres. Grævius le représente au +physique comme étant d'une taille peu élevée, d'une figure maigre, mais +comme doué d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on +peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff, +admirablement gravé par P.-A. Gunst, et qui est placé en tête du traité +de la _Peinture des anciens_. Junius y est représenté en buste, dans un +médaillon que deux génies s'efforcent de fixer à une pyramide entourée +d'ifs. Il paraît dans la force de l'âge, il est vu de trois quarts, +porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un +mélange de sérieux, de finesse et de pénétration qui révèle bien son +origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la +sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout à fait +au bas, la trompette de la Renommée entourée d'une couronne de lauriers. +On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants: + + «FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260]. + Hic dedit æternam claris pictoribus umbram + Quod dare pictorum non potuere manus; + Vincit Appellœos hac Junius arte colores, + Junius ingenio nobilis, arte, domo.» + +Un autre portrait de Junius avait été fait par Van Dyck; il est +aujourd'hui à l'université d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le +même que celui qui a été gravé par Hollar, et dans lequel Junius est +représenté à mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert, +avec l'indication qu'il a été peint _Ætatis XXXXIX_. + +Bien que le corps de Junius eût été déposé dans l'église de Windsor, +l'université d'Oxford voulut lui élever au milieu d'elle un monument +funèbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait. +L'épitaphe, rapportée par Grævius, en est attribuée à Isaac Vossius, qui +a pu, en toute vérité, dire de son illustre parent: + + .....Per omnem ætatem. + Sine querela aut injuria cujusque + Musis tantum et sibi vacavit. + +Nous n'avons point à nous occuper des nombreux ouvrages que Junius +composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'Écriture sainte; +mais nous donnerons une analyse succincte de son traité de la _Peinture +des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publiés en +Angleterre. + +Dans sa dédicace à Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre +et les encouragements qui l'ont déterminé à le composer. «Grand prince, +dit-il au roi, il y a dix-sept années que je me suis réfugié dans la +Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et à l'abri des orages, au +milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les +recommandations de Lancelot, alors évêque de Winton, et de Guillaume, +évêque de Methuen[261], aujourd'hui archevêque de Cantorbéry, dans la +noble famille d'Arundel, je me suis appliqué dès lors, selon le désir de +l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, à réunir et examiner tous les +passages des auteurs anciens les plus accrédités, non-seulement dans la +vue d'écrire l'histoire des artistes, mais pour pénétrer à fond et +découvrir la nature même des arts d'imitation....... + +...«La matière s'étendant à mesure que j'entrais plus avant dans mon +sujet, j'entrepris une tâche plus large que celle qui m'avait été +imposée, d'abord pour témoigner toute ma gratitude à l'illustre +personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me +traîner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque +j'en suis à ces détails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage +de ma profonde reconnaissance à la divine Providence, aussi bien qu'à +Votre Majesté, dont le gouvernement s'applique à maintenir la paix +publique, et permet ainsi à chacun de se livrer dans une heureuse +sécurité à l'étude des belles-lettres........ + +...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude à +encourager les arts et les sciences, à l'aide de laquelle Votre Majesté +a dissipé, comme l'astre le plus lumineux, les épaisses ténèbres des +siècles précédents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix. +De là le calme régnant dans toute la Grande-Bretagne, de là cette +renaissance des beautés primitives de l'art... C'est pourquoi nous +n'avons rien à envier, dans ce siècle, à l'antiquité, cette mère féconde +des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un +Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-être, parce qu'on trouve plus +rarement encore un Mécène; car les maîtres de la terre sont, en général, +peu disposés à encourager ces rares génies. Les grands esprits, les +intelligences supérieures seraient puissamment excités si, au milieu des +soins incessants que réclament le maintien de la paix, la conduite de +la guerre et les autres nécessités du gouvernement, les souverains ne se +contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les +arts, mais s'ils se décidaient à les cultiver avec nous. L'exemple de +Votre Majesté montre à tous, combien il est agréable et même utile de se +délasser du souci des affaires les plus sérieuses par un repos +intelligent, qui occupe à la fois les yeux et l'esprit. + +...Quant à moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les +beautés de l'art que l'antiquité révèle à ceux qui savent la comprendre, +je me suis appliqué à les décrire et à les expliquer, en suivant les +indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait à ma +disposition. C'est pourquoi je me suis laissé entraîner à réunir les +anciennes règles éparses et dispersées parmi les écrits que nous a +laissés la docte antiquité, et à les rédiger en corps de doctrine, afin +qu'étant parvenu à percevoir dans mon esprit comme une image de +l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me fût +plus facile d'apprécier toute la beauté de cet art précieux... Sous les +auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc +respectueusement à Votre Majesté la peinture des anciens. C'est un +hommage assez faible, si l'on s'arrête à mon style; mais il est grand +par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majesté par le +choix du sujet. Je ne me laisserai point émouvoir par l'ignorance et la +lâcheté de certains esprits dépravés de ce siècle qui, ne pouvant +comprendre la sublimité de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit +de l'élever au delà des forces humaines. L'art, il est vrai, peut +s'élever jusqu'au sublime, et de cette hauteur défier tous les faibles +efforts des hommes: il méprise les esprits grossiers et barbares qui ne +sont attachés ici-bas qu'à leur ignorance obstinée; ou bien il éblouit, +par son brillant éclat, leurs yeux obscurcis par les ténèbres d'une nuit +profonde. L'art est une grande chose; il demande à rencontrer un +connaisseur, un appréciateur qui soit au niveau de sa beauté. Alors il +se soutient en honneur auprès de tous... Avec un tel Mécène, la peinture +triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mépriser, lorsqu'on +saura en quelle estime elle a été tenue par un si grand prince?...» + +Junius, lorsqu'il écrivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait guère +que, bientôt, d'affreuses dissensions civiles amèneraient la chute et la +mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs +anglais, dont il vante, dans sa dédicace, l'amour éclairé pour les +arts[262], seraient les premiers à ordonner, par acte du Parlement, la +vente aux enchères publiques de l'admirable collection de tableaux, de +dessins, de statues et d'autres objets précieux réunis en Angleterre, +avec tant de peines et de dépenses, par l'infortuné monarque! + +Le traité de Junius est divisé en trois livres, qui sont eux-mêmes +subdivisés en chapitres. Comme il se propose de suivre le développement +de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le +premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont été +les causes de ses progrès; dans le troisième, comment elle est parvenue +à sa perfection[263]. + +Après avoir présenté des considérations générales sur la faculté innée +chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de démontrer, dans +son premier livre, que cette faculté peut être surtout développée par +l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop +emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les écarts déréglés du +caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intempérance d'imagination +est commune aux poëtes et aux peintres, il profite de l'occasion pour +examiner ce que la poésie et la peinture ont entre elles de semblable; +il ajoute, en passant, quelques conseils à l'usage de ceux qui veulent +considérer avec attention les œuvres de la peinture. + +Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature +qui a donné à l'homme le désir de tout imiter, et que, si l'imagination +le pousse à produire et à créer, il y est excité encore par beaucoup +d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout +bien, comme l'auteur de cette faculté donnée à l'homme. La bonté divine +a voulu que l'enfant reçût ses premières impressions de ses parents, +dont les préceptes l'initient d'abord aux règles des arts. Livré ensuite +à ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, était disposé +à se laisser aller à de mauvais penchants, il était retenu par la +crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au +contraire, étant doué d'un jugement sain, il était décidé à ne pas +s'écarter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas à +trouver des encouragements dans une utile émulation et dans les conseils +des maîtres. Bientôt, son esprit était attiré par cette admirable +douceur de l'art, jouissant d'une émulation naturelle, par cette force +qui sait réunir et s'approprier, à l'aide d'un exercice constamment +répété, tout ce qui est utile à la pratique de l'art. L'honneur que les +hommes de tout rang rendaient aux arts, l'espérance du succès et de la +gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de +confiance en lui-même et rempli d'une heureuse audace, il n'hésitait pas +à entreprendre de grandes choses. La félicité publique, dont, selon +l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux siècles, favorisait +beaucoup cette ardeur et ce désir de gloire. En outre, les succès +particuliers contribuaient à entretenir l'émulation générale et l'espoir +de réussir. + +Après avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez +les anciens, Junius, dans son troisième livre, examine les effets de +cette force imitatrice qui réside dans l'intelligence de l'homme; il +suit les progrès qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su +atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties +capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symétrie; la couleur, +et, avec elle, la lumière et l'ombre, le clair et l'obscur; le +mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou +disposition économique de tout l'ouvrage. Les quatre premières parties, +c'est-à-dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement, +étaient observées avec soin par les anciens dans toute peinture, soit +qu'elle ne représentât qu'une seule figure, soit qu'elle en contînt +plusieurs. Quant à la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les +tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversité du jeu +de la lumière, l'ordonnance fît mieux ressortir la différence des corps +et des objets représentés sur la même surface. Les anciens ne faisaient +pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de +ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grâce, semblable +à celle répandue sur toute la personne de Vénus, se fît remarquer dans +chacune des parties du tableau, et les fît toutes également admirer. +Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grâce, sans +laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne +saurait jamais se flatter d'arriver à la perfection. + +Telle est la théorie du savant auteur du traité de la peinture des +anciens. Il procède, on le voit, avec les formes pédantesques du +seizième siècle, et son ouvrage, bourré à chaque page de citations +grecques et latines, est un véritable prodige de science et d'érudition. +Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le même +honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en réputation de +son temps, tels que Budée, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise, +Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet étalage d'érudition était dans +le goût de l'époque, où dominait encore, parmi les lettrés, l'usage +habituel du grec et du latin. Cette manière de procéder paraît +fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps. +Il est certain néanmoins qu'en dépouillant le traité de Junius de son +enveloppe par trop hérissée de grec, et en laissant de côté ses +déductions, qui sentent trop l'école et la scolastique du moyen âge, on +y trouve une connaissance approfondie de l'antiquité, accompagnée de +considérations qui dénotent un esprit aussi juste que cultivé. On ne +doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialité, que, depuis la +Renaissance, Junius est le premier qui ait cherché à expliquer l'origine +de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Léonard de Vinci, +Vasari et d'autres biographes italiens, mais en véritable philosophe, +qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par conséquent des +arts d'imitation, jusqu'à Dieu lui-même. + +Pour donner une idée du style et de la manière de raisonner de l'auteur, +nous citerons le passage suivant, dans lequel il développe cette +thèse[264]. + +«L'excellent, le très-grand créateur de l'univers, a fait ce monde de +telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont +appelé χοσμος, c'est-à-dire ornement, et les Latins +_mundus_, à cause de l'élégance et de la perfection de toutes ses +parties. Quant à ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas créé à son image +pour qu'il vécût semblable à une vile brute; mais pour que, se rappelant +son origine, il s'avançât vers une éternité de gloire, en suivant le +droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion +réside au fond de l'âme de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours +chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit à elle seule +pour élever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi +dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensité des choses de +ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une +autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'étendue du monde +lui-même, calcule, le compas à la main, la circonférence du globe, et +livrant à la postérité le catalogue des étoiles, révèle les lois des +astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en +héritage à tous. Cet autre, non sans une terreur causée par la majesté +du spectacle, s'efforce de découvrir et de pénétrer les secrets les plus +profondément cachés dans le sein de la nature; il s'étudie à comprendre +et à expliquer les nuées, les tonnerres, les tempêtes, les mers et les +autres phénomènes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont +agités. L'homme qui aime à contempler le spectacle de la nature examine +toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait +qu'il a été placé lui-même sur cet immense théâtre comme spectateur et +admirateur de l'œuvre sublime de la création. Qu'est-ce, en effet, autre +chose que l'homme, si ce n'est l'être se rapprochant le plus de Dieu, et +créé pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrogé +pourquoi il avait été mis au monde, répondit: «Afin de contempler le +ciel, le soleil et la lune.» «L'homme, dit Cicéron (_De Naturâ Deorum_, +lib. II), est né pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je +crois que les dieux immortels, dit le même Cicéron (_In Catone Majore_), +ont introduit les âmes dans les corps des hommes afin d'établir des +êtres qui pussent considérer la terre, et qui, contemplant l'ordre +établi dans le ciel, s'efforçassent de l'imiter par leur manière de +vivre et par leur constance.» + +Ce n'est que longtemps après avoir plané à ces hauteurs métaphysiques, +que Junius se décide à aborder son sujet au point de vue historique et +critique. Il le fait, dans le troisième livre de son traité, avec une +grande richesse d'érudition, et une force non moins remarquable de +raisonnement. Néanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son +œuvre, et ne croit pas qu'elle soit à la hauteur du sujet qu'il avait +entrepris de traiter. + +«Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait à croire que j'ai pu +épuiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait +gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'étendue de la +matière. Je me suis proposé seulement d'indiquer aux artistes, ainsi +qu'aux amateurs de ces attachantes études, les sources où ils pourraient +puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la +présomption de m'offrir comme un guide; ce qui eût été de ma part une +preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt où +étaient les sources.» + +C'est là, en effet, le mérite principal du traité de Junius. Ce mérite +est encore plus appréciable dans le catalogue des peintres, des +architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquité et de leurs +œuvres, qu'il a composé, et qui a été imprimé après sa mort, dans la +seconde édition de son ouvrage, donnée par Grævius à Rotterdam, en 1694. +Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages, +grand in-4º, est certainement le plus complet qui ait jamais été dressé +sur les artistes égyptiens, étrusques, grecs et romains, et sur leurs +œuvres. Tout ce que les modernes ont écrit depuis sur ce sujet, a été +puisé à cette source. + +Il ne faudrait pas croire que Junius se soit borné à comprendre dans ce +catalogue les seuls artistes; il y admet également, ainsi qu'il +l'exprime à l'article de M. Agrippa, _ob eximium ergà hasce artes amorem +et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquité, se sont montrés favorables +aux arts. La notice consacrée à cet ami d'Auguste donne, sur la +construction et la décoration du Panthéon, à Rome, des renseignements +qu'il serait fort difficile de trouver réunis ailleurs. Les articles +consacrés à Apelles, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Parrhasius, Xeuxis, +ne sont pas moins précieux. Il en est de même des indications que +rapporte Junius, d'après un grand nombre d'auteurs anciens, sur des +artistes de second ordre. + +Le traité de la peinture des anciens, dont la première édition parut en +1636, eut un grand succès en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le +savant auteur du _Mare liberum_ et du traité _De jure belli et pacis_, +qui n'était pas moins versé dans la connaissance des lettres et des +beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa +de féliciter Junius de cette importante publication. Ils se +connaissaient presque depuis l'enfance, étant à peu près de même +âge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoyé à l'université de Leyde +pour y terminer ses études, avait été reçu dans cette ville par le père +de Junius, chez lequel il demeura pendant trois années[267]. Après une +enfance et une jeunesse consacrées entièrement à l'étude des sciences et +des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire +Barneveldt, éprouva, comme cet homme célèbre, les mécomptes de la vie +politique. Condamné, à la suite de l'exécution du grand pensionnaire, +qui eut lieu le 13 mai 1619, à la confiscation de ses biens et à une +détention perpétuelle, Grotius parvint, grâce au dévouement de sa femme, +au bout de plus de deux années de captivité, à s'échapper de prison et à +se réfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 à la fin +de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats, +ce fut dans la maison de campagne du président de Mesmes, à Balagny, +près de Senlis, qu'il prépara la publication de son fameux traité _De +jure belli et pacis_. À l'époque où parut l'ouvrage de son ami Junius +sur la peinture des anciens, Grotius était revenu à Paris, en qualité +d'ambassadeur de la reine de Suède, fonctions qu'il devait à la +bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le +mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, à l'abri de nouvelles +persécutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des +négociations les plus épineuses, trouvait encore le temps de cultiver +les lettres et d'admirer les œuvres de l'art. L'érudition profonde, +l'austérité de mœurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies, +n'excluaient pas alors le goût des belles choses, et c'est à cet heureux +mélange de savoir, de vie régulière et de fantaisie, que l'école +hollandaise doit, en grande partie, ses œuvres les plus admirables. +Grotius était lié avec les principaux artistes flamands et hollandais de +son temps, particulièrement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait +été peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il était à peine âgé +de quinze ans. Il figure en tête de son ouvrage sur _Martianus Capella_, +publié à la Haye à cette époque. On l'y voit décoré de la chaîne d'or, +présent de Henri IV à son premier voyage en France. Grotius ne pouvait +pas rester indifférent à l'ouvrage de son ami sur la peinture des +anciens. Il avait reçu le livre de Junius vers le commencement de 1638; +voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268]. + +«Je t'adresse mes remercîments les plus vifs, très-savant Junius, pour +ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui +reflète l'image la plus vraie de ton esprit et de ton érudition. +J'admire l'étendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as +emprunté à tous les autres arts pour orner celui-là. Cet ouvrage me +paraît de tous points comparable à ces tableaux composés de pierres de +diverses couleurs, tels que celui que Satureius célèbre dans une +épigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au +roi des Goths Théodoric. La variété charme, et plus encore l'admirable +ensemble qui résulte de cette variété même. Donne-nous, je t'en prie, +beaucoup d'œuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous +donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs +ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entièrement convaincu que j'ai +bien lu réellement toutes les parties de ton livre, je te demande de +m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hébraïques +(_vela hebraïca_). Tu sais qu'il n'était pas permis aux Juifs de +représenter l'image d'aucun être animé, même sur des voiles: réfléchis +s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis quæ pingitur India velis_, ou toute +autre variante qui te paraîtra préférable. De cette manière, tu +dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant +d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de +m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le +permets, une prière: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus, +Patritius, ton homonyme Pettœus et d'autres encore, avec lesquels je +suis lié d'une étroite amitié.--Tout à toi de cœur.--H. Grotius.--Paris, +31 mai 1638.» + +Junius s'empressa de déférer au désir de son savant ami, et lui écrivit +de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouvé sa lettre. +Voici la réponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de +la même année 1638: + +«Je t'aime à beaucoup de titres, très-savant Junius, et j'attache un +grand prix à ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais +combien est ancienne cette amitié qui existe entre nous, et quelles +profondes racines elle a jetées. Garde-toi de croire, néanmoins, que les +observations qui m'ont été suggérées par la lecture de ton ouvrage sur +la peinture des anciens, aient été influencées par notre vieille amitié. +De même que les juges, dans les causes qui leur sont soumises, +s'attachent à prononcer leurs sentences d'après les faits et les titres, +sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de même +j'ai l'habitude d'en user à l'égard des écrits des autres. En ce qui +concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jugé, +que mon sentiment est tout à fait conforme à celui des hommes les plus +instruits que j'ai consultés. Dès lors, quel doute pouvait-il me +rester sur le mérite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en +m'apprenant que tu m'avais rappelé au souvenir de Selden et de Patritius +Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, à cause des ouvrages +qu'ils ont publiés dans l'intérêt de l'humanité, et, en mon particulier, +parce que j'ai souvent éprouvé les marques de leur bienveillance....» + +Si les éloges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de +l'érudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il +n'était pas moins désireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges +plus compétents des questions traitées dans son ouvrage. Cette +approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'était lié +en Angleterre, mais qui était alors retourné en Flandre, lui écrivit de +Desen, le 14 août 1636, la lettre suivante[271]: + +«Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoyé par mer un exemplaire de votre +ouvrage _De pictura veterum_, qui lui paraît d'un grand mérite, et qu'il +considère comme un travail des plus érudits. Je suis certain qu'il +recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publié +jusqu'à ce jour, et que les arts recevront de nombreux éclaircissements +d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit évidemment avancer leur +réhabilitation, et assurer une grande réputation à son auteur. Je l'ai +récemment communiqué à un homme très-instruit qui venait me visiter, +et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla +de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond +qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe désire en recevoir un +exemplaire aussitôt qu'il sera mis en publication, persuadé qu'il est +que chacun le lira avec un intérêt particulier, et il est impatient de +l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du +chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie +humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir +d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand +honneur. La présente ne tendant qu'à vous offrir mes respectueux +services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant. +Van Dyck.» + +L'illustre chef de l'école flamande, Rubens, ne tarda pas à suivre +l'exemple de son élève: il écrivit à Junius dans le mois d'août 1637, +d'Anvers, où il était alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede +in uno._ Sa lettre, commencée et terminée en flamand, et probablement +interrompue et reprise plusieurs fois, est écrite, pour la plus grande +partie, en latin, langue que l'éminent artiste connaissait à fond, comme +tous les hommes distingués de son époque. En voici la traduction pour la +première fois en français[273]: + +«Vous aurez été très-étonné que je n'aie pas jusqu'ici accusé réception +de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze +jours que je l'ai reçue. Elle m'a été remise par un homme de cette +ville, nommé Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excusé de ce retard. +Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt. Je +désirais aussi de la lire avant de vous répondre, comme je l'ai fait +avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vérité, que vous avez +extrêmement honoré notre art, par ce trésor immense recueilli dans toute +l'antiquité avec un si grand soin, et communiqué au public dans un si +bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est véritablement le +plus riche en exemples, sentences et préceptes, épars jusqu'alors dans +les ouvrages des anciens, réunis aujourd'hui à l'honneur et gloire de +l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je +trouve, monsieur, que vous avez atteint complètement le but que vous +vous étiez proposé par le titre et la matière de ce livre _De la +peinture des anciens_. Vos conseils et vos règles, vos jugements qui +jettent tant de lumière sur les points les plus obscurs, une érudition +vraiment admirable, relevée par tous les agréments du style le plus +élégant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes +les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je +connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent +être suivis plus ou moins que selon le degré d'imagination et +d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la même +application, il vous fût possible de composer un traité semblable sur +les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme +des types, et peuvent être montrés du doigt, en disant: Les voilà! Car +les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus +profondément dans l'esprit, réclament un examen plus attentif, et +profitent plus à ceux qui veulent les étudier, que les objets qui ne se +présentent à nous que par la seule force de notre imagination, comme +dans un songe. Ces objets, décrits par un texte obscur, échappent +souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqués, comme l'image +d'Eurydice échappe à Orphée, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de +les comprendre. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même, je dois l'avouer. En +effet, quel est celui d'entre nous qui, entraîné par les descriptions de +Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essayé, séduit par la +beauté de l'entreprise, de se représenter devant les yeux un des +chefs-d'œuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu +qu'à imaginer quelque pensée indigne de la beauté, de la majesté de +l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre génie, +et compose volontiers une sorte de mélange qui ne ressemble en rien aux +chefs-d'œuvre des anciens, et qui même est une injure envers leurs +illustres mânes. Comme je fais profession de la plus grande vénération +pour leur mémoire, je préfère, je l'avouerai franchement, suivre les +traces de ceux qui existent encore, plutôt que de m'efforcer en vain de +refaire, par la seule pensée, les ouvrages des maîtres anciens. Je vous +prie de prendre en bonne part, ce que, en considération de notre amitié, +je prends la liberté de vous écrire. Je me flatte qu'après un si +excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le +commencement même du repas (_ipsum caput cœnæ_), que nous désirons tous +avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici +ont traité de cette matière, aucun n'a satisfait notre appétit; car il +faut en venir séparément à chaque œuvre en particulier, ainsi que je +l'ai dit. Je me recommande du fond du cœur à votre bienveillance, et +après vous avoir remercié de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant +votre amitié et votre livre, j'ai l'honneur d'être pour toujours votre +dévoué P.-P. Rubens.» + +Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand +peintre, et à l'aide des comparaisons et des images poétiques dont son +imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurément, de +préférer la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, +de Raphaël, du Corrège et des autres grands Italiens, à l'explication, +toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquité. On doit +regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils +du chef de l'école flamande, et qu'il n'ait point composé, ainsi que +le désirait Rubens, un second traité _De pictura Italorum_. Peut-être, +le savant bibliothécaire du comte d'Arundel était-il trop porté vers les +recherches de pure érudition, pour réussir également bien dans l'examen +et l'appréciation des œuvres de la Renaissance, que tous les amateurs +pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu, +pour mener cette entreprise à bonne fin, que Junius abandonnât +l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, à laquelle il +était fort attaché, s'opposait à ce voyage. + +Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquité, l'ouvrage +de Junius mérite les éloges qu'il a reçus de Grotius, de Rubens et de +Van Dyck. S'il ne présente pas méthodiquement une histoire de l'art +proprement dite, comme Winckelmann l'a composée plus tard, il renferme +les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des +artistes anciens et sur leurs œuvres. C'est une mine féconde qui a été +souvent exploitée: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imité et +quelquefois même copié Junius sans le dire. Il est à peu près le seul +qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail +indique combien étaient profondes et consciencieuses les études +consacrées, par les savants et les amateurs du dix-septième siècle, à la +recherche du beau depuis l'origine de l'art. + +Dans son épître dédicatoire à Charles Ier, Junius déclare qu'il a +entrepris le traité _De la peinture des anciens_ pour obéir à la volonté +du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspiré des monuments de l'art +ancien que son patron avait réunis dans sa demeure. Ce ne fut point sans +des difficultés infinies et des dépenses énormes que le comte réussit à +faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les +inscriptions enlevés par lui à la Grèce et à l'Italie. Ces précieux +restes ont été les premiers monuments de l'antiquité introduits en +Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de +l'université d'Oxford, leur histoire et leur description ont été +plusieurs fois publiées. Nous empruntons à l'avertissement donné par le +docteur Richard Chandler, en tête de l'ouvrage intitulé _Marmora +oxoniensia_[274], l'historique de leur arrivée à Londres dans le palais +d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitèrent chez les savants, les +amateurs et les artistes. + +Après avoir expliqué que le comte avait fait choix de Guillaume Pettæus +(Petty) pour chercher et acquérir, en Italie, en Grèce, en Turquie et +dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les +restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquité, +Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres était parvenue à +Londres en 1627. Déposés dans la maison et les jardins du comte +d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les +plus distingués accouraient de toutes parts pour les voir.--«On +remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller +trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car +il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces +arcanes enlevés à la Grèce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de +s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il préférait +s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un célèbre par la découverte +qu'il avait faite de l'épître de saint Clément aux Corinthiens, qu'il +publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possédant une profonde +érudition, acquise par un travail opiniâtre, et alors occupé à colliger +les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothèque Cottonienne. + +«Le lendemain matin, à la pointe du jour, ces doctes investigateurs des +monuments de l'antiquité se réunirent chez le comte d'Arundel, et, après +avoir lavé et nettoyé les marbres, découvrirent le pacte de l'alliance +conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnésie, dont ils +restituèrent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientôt, la +renommée répandit la nouvelle de la découverte de cette inscription, et, +de toutes parts, se manifesta le désir d'en avoir des reproductions. +Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des +copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine à rétablir dans +toute sa pureté, ne fût bientôt altéré de nouveau. Il promit donc à ses +amis, qui désiraient avoir cette inscription, de la publier avec +quelques autres. Il tint parole l'année suivante[275], à la satisfaction +de tous les érudits, et particulièrement du célèbre Peiresc[276]. Ce +personnage, auquel nul sacrifice ne coûtait lorsqu'il s'agissait +d'acheter des raretés, apprit avec le plus vif intérêt, que +quelques-unes de ces inscriptions avaient été acquises par un homme dont +il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-même, avait déboursé +autrefois à Smyrne cinq cents pièces d'or pour les obtenir, sans avoir +pu se les procurer, son chargé de pouvoirs, Sampson, ayant été jeté en +prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis à Pettæus de les +racheter pour le comte d'Arundel, mais à un prix beaucoup plus +élevé.--Le livre de Selden obtint un si grand succès, qu'au bout de +quelques années, on ne trouvait plus à l'acheter, à quelque prix que ce +fût.» + +Rubens, qui se trouvait à Londres en 1629, écrivait à Peiresc, le 9 août +de cette année: «Le duc d'Arundel possède une infinité de statues +antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se +trouvent publiées par Jean Selden et sont savamment commentées par le +même auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand +talent. Vous aurez sans doute vu son traité _De Diis Syris_, qu'on vient +de réimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien +qu'il se renfermât dans les bornes de la science, sans aller se mêler à +tous ces désordres politiques qui l'ont privé de sa liberté, ainsi que +plusieurs autres membres du Parlement, accusés d'avoir agi contre le roi +dans la dernière session[277].» + +Le comte d'Arundel avait adopté l'ordre suivant pour l'arrangement de +ses marbres: les statues et les bustes étaient placés dans la galerie +_d'Arundel-House_, à Londres; les marbres chargés d'inscriptions étaient +appliqués contre les murs du jardin de cet hôtel, et les statues d'un +ordre inférieur, ou celles qui étaient mutilées, décoraient le jardin +d'été que le lord avait à Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que +la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent +vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres écrits, sans compter +les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux +antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la +munificence de son illustre patron, qui n'avait reculé devant aucun +sacrifice pour enrichir sa patrie de ces précieux trésors. + + + + +CHAPITRE XVIII + + Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de l'empereur + Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publié par W. + Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à + Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce + général.--Représentation donnée en l'honneur du comte par les + Jésuites de Prague.--Acquisition de la bibliothèque de Pirckheimer + à Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre. + +1636 + + +En 1636, l'année même où Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel, +fut envoyé par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade +extraordinaire près Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou, +pour parler plus exactement, le journal itinéraire de cette mission nous +a été conservé. Il a été écrit, jour par jour, par un gentilhomme +anglais, William Crowne, attaché à la suite du comte[279]. + +L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer +à Margate et se diriger vers La Haye, afin de présenter, en passant, les +compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina +ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence, +Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, où il trouva +l'empereur et l'impératrice qui étaient venus à sa rencontre. Il eut son +audience de réception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours à Lintz, +pour y mener à fin les négociations qui l'y avaient amené, et dont +l'objet principal était le rétablissement de la paix dans l'Allemagne, +troublée depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout +son séjour à Lintz, l'ambassadeur anglais fut logé et entretenu aux +frais de l'empereur, et des fêtes furent données en son honneur. +L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces +fêtes. + +Après s'être rendu à Vienne et à Augsbourg, où le comte visita plusieurs +établissements des Jésuites, qui le reçurent avec les plus grands +honneurs, il se dirigea vers Prague, où il arriva le 6 juillet, «Étant +entrés dans le château qui servait de résidence au roi de Bohême.... +après avoir traversé trois belles cours, dans l'une desquelles il y +avait une statue de saint Georges, à cheval, en bronze, et une fontaine, +ils arrivèrent à une grande salle où il y avait de nombreuses et belles +boutiques, comme à Westminster. Ils traversèrent ensuite un grand nombre +de salles ornées de peintures, dont l'une était décorée de portraits +de nobles anglais, et montèrent au second étage, où était la chambre du +conseil. Les seigneurs bohémiens s'y trouvaient réunis avec les +conseillers de l'empereur. Mais là, s'éleva un tel tumulte, que les +Bohémiens jetèrent ces conseillers par les fenêtres, élevées de plus de +quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirèrent sur eux des coups +de pistolet... Alors nous descendîmes dans une salle basse, +véritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqués. Son plafond +est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle +est décorée de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux +représentant des chevaux indiens, qui étaient alors à Prague. À côté, se +trouve une grande salle à manger, dont la table est en mosaïque, et à +l'extrémité de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le +_Schant-hamber_ que se trouvent le trésor et les superbes collections de +l'empereur Rodolphe. + +«Dans la première salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adossés +aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en +porcelaine; le troisième, en nacre de perle; le quatrième, des feuilles +de cuivre curieusement gravées; les cinquième et sixième, des +instruments de mathématiques; le septième, des bassins, des aiguières et +une coupe d'ambre; le huitième, des vases d'or et de cristal; le +neuvième, de cristal de roche; le dixième, des ouvrages de mosaïque; le +onzième, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un +_yard_ de long; le douzième, des ouvrages en relief; le treizième, en +émail; le quatorzième, d'objets antiques, jetés en argent; le quinzième, +des cabinets de diamants de Bohême, et quelques petites boîtes de perles +du même pays; le seizième, d'objets relatifs à l'astronomie; les +dix-septième et dix-huitième, des objets indiens; le dix-neuvième, des +choses venant de la Turquie; le vingtième, une statue de femme de +grandeur naturelle, vêtue de soie. Au milieu de la salle, sont des +horloges; le chroniqueur en décrit sept de différentes sortes, à +sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort +curieuses, à ce qu'il paraît, pour le temps, et devant lesquelles il +resta en admiration.--«Nous entrâmes alors dans une petite pièce fermée, +dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiquées dans l'épaisseur +du mur, et renfermant les présents envoyés à l'empereur, comme des +casques dorés et des statues.--Dans la troisième salle, quatre dressoirs +le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets +antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit +la guerre[280], et une machine qui servait autrefois à imprimer les +livres. La quatrième salle renferme des armoires remplies de raretés +anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une +Bible in-folio de la plus grande beauté.....»--Après avoir visité les +églises de Prague, et s'être promené dans le parc, hors de la ville, +le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'était +fait construire.... «Son Excellence traversa d'abord une immense salle +longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous +montâmes ensuite à des galeries où des tableaux étaient exposés, et où +l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond +diverses compositions tirées d'Ovide. Dans la salle d'audience, les +quatre Éléments sont peints au milieu du plafond. À la suite, se +trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit +cinq fontaines avec de grandes statues qui les décorent, et la fontaine +de Neptune, surmontée de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les +eaux ne coulèrent pas. Nous allâmes ensuite visiter l'écurie, pouvant +contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont +entièrement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune +d'elles a coûté vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent +le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein +était le seul général en chef de l'empire, sous les ordres de +l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte à +l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considère les complots que +Wallenstein avait tramés contre sa couronne. Mais, pour en prévenir +l'explosion, l'empereur donna l'ordre à quelques officiers irlandais +qu'il entretenait à son service, de le surveiller la nuit et de le +mettre en pièces, ce qui arriva le soir même. Un de ces officiers étant +entré à l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit: +«Vive Ferdinand, mais meure le traître Wallenstein!» Ce dernier, +étendant les bras, se mit à crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de +hallebarde. Cela fait, ils lui coupèrent la tête, et, sur-le-champ, la +portèrent à l'empereur, lequel les récompensa largement, et continua à +leur accorder sa faveur.»--Telle est la morale que l'honorable gentleman +tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'être obligé +d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel +écossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du +meurtre du duc de Friedland. + +Bien qu'attaché à l'un des plus grands connaisseurs du dix-septième +siècle, il ne paraît pas que William Crowne ait compris la beauté des +statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit +plus d'intérêt aux fêtes et aux spectacles donnés en l'honneur de son +noble patron. Il nous a conservé le programme d'une pièce allégorique, +composée par les Jésuites de Prague, représentée dans leur collège, et +faisant allusion aux espérances que la mission du comte d'Arundel avait +fait naître en Allemagne. + +«.....Son Excellence, dit-il[282], fut invitée à assister à une +représentation au collège des Jésuites, dont le supérieur est un +Irlandais, qui le reçut comme un prince. D'abord, un discours lui fut +adressé par un jeune élève; il fut ensuite salué, à son passage, par une +garde de soldats qui déchargèrent leurs mousquets en son honneur. Son +Excellence arriva ensuite à la salle où la comédie fut jouée à sa grande +satisfaction, non-seulement eu égard au sujet de la pièce, mais surtout +à cause du talent des acteurs, de la beauté des costumes, au nombre de +plus de cinquante, et des rôles joués par les jeunes écoliers et par +plusieurs fils de nobles barons. La représentation terminée, ils +désirèrent être admis à baiser la main de Son Excellence, à genoux, en +témoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur, +l'argument de la pièce[283]. + +«La Paix, qui habite l'Angleterre, exilée depuis longtemps de la +Germanie, se prépare à rentrer dans ce pays. + +«Drame représenté à Prague, en 1636, par les élèves du collège des +Jésuites, à l'occasion de la visite faite à ce collège par le +très-illustre et très-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de +Surrey, ambassadeur extraordinaire du très-puissant roi d'Angleterre +Charles Ier, près l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de +l'empire. + +«PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occupé à préparer le théâtre, rencontre +une troupe de jeunes enfants, désireux de voir l'ambassadeur du roi +d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le +voir du théâtre, à moins qu'ils ne lui adressent leurs félicitations sur +son arrivée. Ne pouvant les lui présenter en latin, à cause de leur +extrême jeunesse, il les invite à le faire en diverses langues. + +«PREMIÈRE PARTIE.--Scène première.--Mercure reçoit les dieux et les +déesses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes +qui les distinguent, et il assigne à chacun sa place. + +«Scène deuxième.--Astrée se plaint à Jupiter et aux dieux des crimes des +mortels. Jupiter, après avoir recueilli les opinions, livre la Terre à +Mars et à Vulcain, afin qu'ils la punissent. + +«Scène troisième.--La Paix, désolée, cherche un lieu où elle puisse +échapper à la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque +marine et la conduit en Angleterre. + +«Scène quatrième.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre +et le distribue à Bellone, aux Furies et à ses autres compagnes. + +«SECONDE PARTIE.--Scène première.--Cérès, Apollon, Bacchus déplorent, +auprès de Jupiter, les calamités dont ils ont à souffrir de la part de +Mars. Jupiter les renvoie à Neptune. + +«Scène deuxième.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer à +Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent +rendre la paix au monde. + +«Scène troisième.--Mercure ordonne à Cérès et à Phœbus d'avoir bon +espoir, car bientôt le roi Charles aura rétabli la paix, par les soins +de son envoyé, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera +pas à revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se félicitent et +adressent leurs compliments au noble comte. + +«Épilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par +lequel on souhaite et on prédit à l'ambassadeur toute sorte de +prospérités; et après l'avoir salué avec respect, un des acteurs, tant +en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des +remercîments.--Applaudissez.» + +Ce n'était pas la première fois que les jésuites avaient montré, à +l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une représentation +allégorique en son honneur. Déjà, pendant son séjour à Lintz, ils lui +avaient offert le même divertissement. Mais William Crowne ne nous a +conservé que l'argument de la pièce jouée à Prague. + +Malgré les assurances données par les anciennes divinités de l'Olympe, +évoquées par les jésuites, la paix ne fut pas alors rétablie en +Allemagne d'une manière durable. L'accord conclu momentanément le 4 +septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empêcha pas +des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues +années. Le célèbre traité de Westphalie, signé en 1648, en reconnaissant +la liberté de conscience comme un principe de droit public désormais +inattaquable, put seul mettre un terme à ce conflit sanglant, qui +avait ravagé l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus +de trente années. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, à +cette époque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi +que Mercure l'avait annoncé, et la laissa livrée à son tour aux fureurs +de Mars et de Bellone. L'infortuné roi Charles Ier, que les Allemands +invoquaient, en 1636, presque comme une divinité arbitre de la paix, +renversé alors de son trône par ses ennemis acharnés, présenta le +premier exemple d'un roi mis à mort par ses sujets, à la suite de la +plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, où les +fortunes de certains hommes ne s'élèvent si haut que pour être +renversées, aux yeux de tous, par une chute plus éclatante: + + .....Tolluntur in altum, + Ut lapsu graviore ruant. + +Après avoir assisté, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de +Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte +d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrêta quelques jours à +Augsbourg, où il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des +peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit +William Crowne, par Raphaël; probablement une copie des fresques de la +Farnésine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, où il +fit l'acquisition de la bibliothèque de Bilibalde Pirckheimer, vendue +par ses héritiers. On dit que cette collection faisait partie dans +l'origine de celle formée à Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de +Hongrie, et qu'à sa mort, en 1490, elle était passée en la possession du +père de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort, +Hanau, et le Rhin jusqu'à La Haye, le comte d'Arundel était de retour à +Londres le 28 décembre 1636, et le lendemain il avait, à Hampton-Court, +son audience du roi Charles Ier. + + + + +CHAPITRE XIX + + Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte d'Arundel, + et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre, + célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par + Hollar.--Jérôme Laniere.--Les deux Van der Borcht. + +1636--1646 + + +C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance +du graveur Hollar, qu'il attacha à sa personne, et ramena avec lui en +Angleterre. On croit que ce fut à Cologne qu'il rencontra cet artiste; +mais la relation de Crowne n'en parle pas. + +Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes éminents que le travail +le plus opiniâtre, joint à un talent remarquable, ne purent préserver +des atteintes de la misère. Il naquit à Prague en 1607, et il paraît +qu'il appartenait à une famille noble, qui fut complétement ruinée +pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessiné et +gravé par lui-même, en 1647, il s'est représenté au milieu d'un +cartouche ou écusson avec ses armes, à quatre quartiers, et une montagne +surmontée de deux fleurs de lis[286]. La légende d'un autre portrait de +Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar «était fort +enclein à l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il +fut beaucoup retardé par son père; qu'en 1627 il partit de Prague, +parcourut l'Allemagne s'adonnant à pratiquer l'eau-forte, et partit de +Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague +vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et +que, par suite de la guerre civile, il se retira à Anvers, où il +résidait encore en 1647.» Nous ajouterons, pour terminer cet aperçu de +la vie de Hollar, qu'après un long séjour à Anvers, où il s'était fixé +lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se décida à +rentrer en Angleterre, à l'époque du rappel du roi Charles II, et qu'il +mourut à Londres en 1677. Cet artiste était naturellement travailleur, +et le stimulant de la misère, contre laquelle il lutta souvent, surtout +après son retour en Angleterre, lui fit composer un très-grand nombre de +planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier siècle, en +Angleterre, et, récemment, M. L.-G. Parthey[288], à Berlin, ont rédigé +un catalogue complet de son œuvre. + +La manière de Hollar est, généralement, un peu molle; ses contours sont, +quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop à du crayon. Ces +défauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches, +représentant des sujets de sainteté, des vues de villes et des +batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes, +ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excède +pas vingt centimètres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une +largeur proportionnée, Hollar atteint souvent la perfection par la +finesse du burin, la délicatesse de tous les détails, le rendu, +l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des +lumières. Le faire de cet artiste est véritablement original, et donne +un cachet tout particulier à la plupart de ses œuvres, fort recherchées +des amateurs, principalement en Angleterre. La réputation que Hollar +s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de +Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait +pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent, +avec un empressement tout national, les œuvres de l'art qui se +rapportent à leur histoire, à leurs traditions, à leurs mœurs, à leur +pays. À cet égard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un +compatriote, car les pages les plus remarquables de son œuvre, +non-seulement ont été composées à Londres, mais rappellent les +personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre. + +Le comte d'Arundel, en sa qualité d'Anglais et de grand maréchal du +royaume, s'était attaché à réunir, dans sa collection, les tableaux qui +pouvaient offrir un intérêt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il +possédait les plus beaux portraits de Holbein, représentant le roi Henri +VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clèves, Catherine Howard, Jeanne +Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'œuvre de Hollar, +qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la même feuille, les +gravures exécutées par cet artiste de ces différents portraits. S'il est +curieux, au point de vue historique, de pouvoir considérer la figure de +boucher de ce roi Barbe-Bleue, à côté de celles des malheureuses +victimes de ses passions désordonnées, il n'est pas moins intéressant, +au point de vue de l'art, de voir avec quelle habileté le graveur a su +rendre la finesse, la fermeté, l'expression qui caractérisent les +portraits du grand peintre de Henri VIII. + +Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait +exécutées des dessins de Léonard de Vinci, faisant partie de la +collection d'Arundel. «C'est peut-être, dit-il, ce que nous avons de +mieux d'après ce peintre. Il serait cependant à souhaiter que Hollar eût +imité avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les +yeux; qu'il les eût rendus trait pour trait et avec la même touche; +qu'il n'y eût point ajouté un travail qui n'y met que de la propreté +sans goût... Toutes ces planches de Hollar ne passent guère trois pouces +de haut sur deux à cinq pouces de large. Elles sont distribuées en +quatre ou cinq suites, à la tête desquelles sont autant de frontispices. +Il y en a environ soixante-quinze qui ont été gravées à Anvers dans les +années 1645 et suivantes.» + +Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de +son protecteur; lorsque ce dernier fut obligé de quitter sa patrie, et +qu'il se fut réfugié à Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles +peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que +Hollar continuât de graver ses planches. C'est à cette époque, qu'arrivé +à toute la maturité de son talent, il reproduisit au burin le portrait +d'Albert Durer, d'après celui peint par ce maître, en 1498, à l'âge de +vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'œuvre, digne de +rivaliser avec l'original, pour la beauté, l'expression, la _maestria_; +elle porte la date de 1648. + +Un autre portrait, non moins remarquable, gravé par Hollar, d'après un +dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur +de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de +cette époque. Il est représenté[290], dit la légende qui accompagne la +gravure, _ætatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet âge, qu'il se +donnait peut-être pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan à +gauche, il est à mi-corps, vu de trois quarts, vêtu à l'espagnole, avec +de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'œil, une vraie figure de +Scapin, la main droite posée sur une table, les épaules appuyées +légèrement au fût d'une colonne ornée de draperies. Dans le fond, au +troisième plan, on l'aperçoit debout sur un théâtre, les deux poings sur +les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un +nombreux public, composé de cavaliers à chapeaux à plumes et à petits +manteaux, placés au second plan, son jet intarissable. Près de lui, sur +le bord du théâtre, on voit une quantité de fioles, de bouteilles, de +paniers. Au-dessus de sa tête, plane une Renommée avec la devise _Fama +volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons, +au-dessus desquels est écrit: _solus sicut sol_; devise que les +charlatans de nos jours n'ont pas encore osé adopter. La bouteille +inépuisable de Robert-Houdin n'était que renouvelée du jet intarissable +du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes à côté de ce que +promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des +rois et devant l'Empereur. Lisez plutôt les vers qui sont peut-être de +sa façon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'à-propos pour les besoins +de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularités caractéristiques +du dix-septième siècle de trouver un charlatan qui rédige son programme, +s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins élégants que +les autres poëmes en latin moderne dus aux plus savants écrivains de son +temps. Le latin était encore la langue universelle; de nos jours, cette +érudition en plein vent aurait peu de succès. Peut-être ces distiques +sont-ils de Hollar lui-même, qui avait reçu dans son enfance une +éducation classique, et qui paraît avoir cultivé la poésie latine, si +l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses +portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du +Sicilien de Manfre. + + Seu veterum similis non conscia sæcula facti, + Seu tua te ratio credere tanta vetet, + Visa tamen mea gesta probant cum Cæsare reges, + Myriadumque oculi, quos stupor attonuit. + Ille ego, purarum grandis potator aquarum, + Qui prius undiferis vina refundo cadis, + Et quæcumque tibi, seu rubra aut candida poscas + Veraque de largo gutture dona paro. + Quinetiam, si præ reliquis optaris ad haustum, + Id tibi de sumpto gurgite munus erit: + Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores, + Insuper angelici poscar odoris opes; + Omnia miriparo salientia gutture promo, + Ac demum altivolam jacto potenter aquam. + Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes, + Unde queas larga credere dona Dei. + +«Bien que les siècles passés n'aient rien produit de pareil, et encore +que votre raison vous défende de le croire, cependant il n'y a pas moyen +d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs +ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, à leur stupéfaction générale. +C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, après avoir +tiré du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage à faire couler de mon +large gosier, à discrétion, tous les vins qu'on me demandera, soit +rouges, soit blancs. Bien plus, si vous préférez autre chose, je vous +promets de vous le distribuer de mon réservoir inépuisable: du lait, de +l'huile, de la bière, des liqueurs faites avec des fleurs, +particulièrement de l'eau parfumée d'angélique: car je puis tout tirer +de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un +puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux +que vos yeux soient témoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus +que c'est un véritable don du ciel.» + +Hollar a gravé beaucoup de portraits d'après Van Dyck: il nous a +transmis, d'après ce maître, les traits de la comtesse d'Arundel, +Anne-Alathea Talbot. C'est également d'après le même artiste qu'il a +reproduit le portrait du comte, à cheval, en costume de grand maréchal +d'Angleterre. Il l'a gravé, en outre, toujours d'après Van Dyck, à +mi-corps, dans un médaillon. Enfin, il l'a représenté siégeant à sa +place de grand maréchal dans la Chambre des lords, à la séance du 22 +mars 1641, dans laquelle fut jugé et condamné le comte de Stafford. +Cette dernière gravure, exécutée par Hollar d'après son propre dessin, +est fort curieuse, en ce qu'elle donne la représentation exacte de ce +grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes +d'État de l'Angleterre à cette époque. Une autre planche de Hollar, mais +moins bien réussie, montre l'exécution du malheureux comte, le 22 mai +1641, à Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs. + +Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitté +l'Angleterre et s'était retiré à Anvers. Nous ne pouvons pas préciser la +durée du séjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans +l'œuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravés par lui +à Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date +de 1643. Ce serait donc à partir de cette année, jusque vers 1650, que +l'artiste aurait continué de graver les tableaux de cette collection. +Mais ce travail ne l'empêcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il +fut probablement réduit, pour vivre, à s'occuper d'œuvres bien +au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des +oiseaux, des animaux, des instruments de pêche et de chasse, d'après +Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette époque qu'il +grava, d'après le Titien, les portraits de Daniel Barbaro, +Bindo-Altoviti et Johanna Véronèse; d'après le Giorgione, un Allemand de +la famille Fuscher; d'après Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et +quelques autres portraits tirés de la collection de deux amateurs +anversois, Jean et Jacob Van-Verle. + +Hollar était très-lié avec Jérôme Laniere, Italien, qui paraît avoir été +employé par le comte d'Arundel à l'achat de tableaux de peintres +italiens[291]. Il lui a dédié la gravure de _la Vierge avec saint +Joseph, l'Enfant-Jésus et le petit saint Jean_, d'après Perino del Vaga, +et, dans cette dédicace, il le qualifie des titres de protecteur et +grand admirateur des arts. + +Il n'était pas moins attaché à Henri Van der Borcht, père, +collectionneur de raretés, et, comme ou disait alors, _omnium +elegantiarum amator_. Il était né à Bruxelles en 1583; mais par suite +des troubles qui désolaient les Pays-Bas, il fut emmené en Allemagne à +l'âge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh, +et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa à +Fanckendaël jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, où +il se mit à former une collection de médailles, de peintures et de +toutes sortes d'antiquités. C'est là que le comte d'Arundel le connut, +en 1636, et lui acheta plusieurs pièces importantes. C'est également à +son passage par cette ville que le comte attacha à son service Henri Van +der Borcht, peintre et graveur, fils du précédent. Il l'envoya d'abord +en Italie rejoindre Pettœus (M. Petty), qui était à la recherche de +statues antiques et de tableaux pour son maître. Ils revinrent ensemble +en Angleterre, et Van der Borcht y resta attaché au service du comte +d'Arundel pendant quelques années. Une notice, mise au bas de son +portrait gravé par Hollar en 1648, d'après Jean Meyssens, nous apprend, +qu'à cette époque, il était serviteur, c'est-à-dire probablement, selon +la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar +a gravé beaucoup de sujets d'après ce peintre, et ils paraissent avoir +vécu et travaillé ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht +dessinait beaucoup. Un amateur français du dernier siècle, M. Quentin de +Lorangère, avait réuni la suite de ses dessins, au nombre de 567 pièces. +Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, après un +long séjour à Londres, revint mourir à Anvers. + +Après le rétablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre, +espérant y être bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir +fut à peu près déçu, et l'artiste, toujours poursuivi par la misère, se +vit contraint de travailler à la merci des libraires et des marchands +d'estampes. C'est alors qu'il exécuta un grand nombre de vues +d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'après John Overton et +Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'après François Barlow. +Hollar fut aussi employé par William Dugdale à _illustrer_ les +_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont +dans cet ouvrage, représentent des vues de villes et de châteaux; mais +la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries +servant à distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le +portrait de Dugdale, le même qui est à la tête de la description, donnée +par cet éditeur, de l'église de Saint-Paul de Londres, et plusieurs +planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces différents travaux +ne procurèrent au graveur aucune aisance, et il mourut à Londres, en +1667, dans un grand dénûment. + + + + +CHAPITRE XX + + Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa + patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses + collections.--Renommée attachée à sa mémoire. + +1637--1646 + + +Pendant près de deux années après son retour d'Allemagne, le comte +d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'était +procurées avec tant de soins et de dépenses. Mais, dans le cours de +1638, il fut obligé de rentrer dans la vie publique, en prenant le +commandement des troupes destinées à combattre les Écossais, révoltés +contre le roi Charles 1er[294]. Après des alternatives de succès et +de revers, il fut nommé, en 1640, capitaine général de l'armée royale. +Dans le mois de mars 1641 commença le procès du malheureux comte de +Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualité de grand dignitaire de la +couronne, fut obligé de faire partie de la commission nommée par le roi, +pour déclarer l'assentiment royal donné au bill d'_attainder_, décerné +contre l'infortuné ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait représenté +siégeant à la Chambre des lords, à la place de lord Steward +d'Angleterre. Mais le comte ne paraît pas avoir approuvé le tragique +dénoûment de ce mémorable procès; car il se hâta de donner sa démission +de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter +la Grande-Bretagne. Bientôt, en effet, vers la fin de février 1642, il +adressa un dernier adieu à sa terre natale, et s'embarqua pour les +Pays-Bas. Son historien, le révérend M. Tierney, dit qu'il y fut +déterminé par l'état de sa santé qui allait sensiblement en +déclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait +clairement l'issue fatale de la lutte acharnée engagée entre le +parlement et la royauté, et qu'il avait voulu se mettre à l'abri de +l'orage. + +Quoi qu'il en soit, après un court séjour dans les Pays-Bas, le comte +alla s'établir à Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa +soixante-deuxième année. Son corps fut rapporté en Angleterre, déposé +dans la chapelle du château d'Arundel, et Junius composa son épitaphe; +mais le monument qu'il avait demandé par son testament n'a jamais été +exécuté[296]. + +Après le départ du comte, les biens qu'il avait laissés en Angleterre +furent mis sous le séquestre. Ses collections d'objets d'art ne furent +point épargnées: ses marbres antiques restèrent longtemps abandonnés +dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevés furtivement, d'autres +mutilés, d'autres employés à construire ou réparer des maisons. Cette +perte serait moins à regretter, si la plus grande partie des +inscriptions eût été publiée antérieurement; mais il n'y en avait eu +qu'un fort petit nombre de donné par Selden, et moins encore par Priæus, +qui voulut recommander son édition d'Apulée, en y insérant quelques +fragments de ces anciennes inscriptions. À peine la moitié de ces +marbres, c'est-à-dire cent trente inscriptions, survécurent à ces +désastres. + +Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien +digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-maréchal d'Angleterre +et duc de Norfolk, donna tous ces marbres à l'université d'Oxford, +d'après le conseil de Jean Evelyn, auquel le sénat académique décerna +des remercîments publics, pour le soin qu'il avait pris de les réunir et +de les conserver. Transportés à Oxford, ils furent déposés au +rez-de-chaussée du théâtre Sheldonien, ou attachés au mur qui l'entoure, +et marqués de l'initiale du nom de Howard. Dans le même temps, on fit +graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et +les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire également +mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible à ces +éloges de l'académie, qu'il avait résolu de lui faire cadeau d'une belle +statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette +statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en +d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard à l'académie, avec les +antiques achetés des héritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron +de Lempster, et donnés, en 1753, à l'université d'Oxford, par +Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297]. + +Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'hôtel et des +jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire +une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe +bronze, représentant la tête d'Homère, que Van Dyck a placée dans l'un +des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople, +passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingué, médecin de +Georges III, et fut achetée, à sa mort, par lord Exeter, qui en fit don +au musée Britannique. + +L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la +description de tous les marbres appartenant à l'université d'Oxford, +et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces +derniers sont désignés, dans les tables des trois divisions de +l'ouvrage, par la lettre A, placée dans le haut des gravures. Ces +planches ont été dessinées et gravées par J. Miller, et l'on est forcé +de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet +artiste, son burin indécis, ses contours arrondis rendent assez mal la +pureté de l'antique. Un grand nombre de statues ont été restaurées fort +maladroitement, à en juger même par les gravures. Ces restaurations, +faites sans aucun goût, défigurent les morceaux et leur enlèvent leur +véritable caractère. Cependant, on remarque quelques belles statues qui +paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se +compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux, +d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, gravées sur des +marbres recueillis dans la Grèce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le +savant Junius avait à sa disposition, par ces marbres, la base, +l'élément (_cœleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquité. Car +le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit +s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-même, à tous les arts +d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa +dédicace à Charles Ier, que son traité _De pictura veterum_ ait été +composé pour obéir aux désirs de son noble patron, il faut convenir que +le comte d'Arundel n'aimait pas moins à être instruit par l'histoire +de l'art que récréé par la vue de ses œuvres les plus belles et les plus +rares. + +Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectées que ses +marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas, +ambassadeur d'Espagne près de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il +s'empressa d'envoyer à Madrid, avec les chefs-d'œuvre achetés pour +Philippe IV à la vente aux enchères de la magnifique galerie de Charles +Ier[298]. + +Les camées et les pierres gravées de la collection d'Arundel, parmi +lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psyché, avaient été +conservés par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passèrent au duc +de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et +Bartolozzi. + +Quant à ce qui restait de la bibliothèque du comte, M. Tierney nous +apprend[299] qu'après l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut +offert par le duc de Norfolk à la Société royale (des sciences), qui, +obligée de cesser ses réunions dans le local de _Gresham-College_, avait +accepté l'hospitalité dans les appartements d'_Arundel-House_. + +Indépendamment de tous les objets que nous venons d'énumérer, et qui +provenaient du premier lot attribué par le comte d'Arundel à son fils +aîné, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les +choses de ce monde, fut vendu à Londres en 1720 par les héritiers de +son second fils, William Howard, l'infortuné comte de Stafford[300]. +Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le +détail des objets vendus et leur prix, qui s'éleva au chiffre de 8,552 +livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des +dépenses énormes que le comte avait faites pour former sa collection +d'antiques, de dessins, de tableaux, de médailles, de pierres gravées et +de livres. + +Bien qu'elle ait été dispersée, les objets qui la composaient sont +restés, en grande partie, en Angleterre, où ils attestent encore +aujourd'hui le goût éclairé, la munificence, les efforts constants, +employés pendant plus de quarante années, par le premier Anglais qui ait +voulu, selon l'expression de Peacham, «transporter l'ancienne Grèce dans +la Grande-Bretagne.» Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux +siècles, de très-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs +anglais qui ont rivalisé de faste pour acheter et réunir, à tout prix, +les productions de l'art cherchées soit en Italie soit ailleurs, quel +est celui qui peut être comparé au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici, +entre tous, contrairement aux idées de ses compatriotes, a préféré +l'art à la politique; aussi, son nom, indissolublement lié à ceux de +Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo +Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa +propre renommée. + + + + +AMATEURS FLAMANDS + +NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS + +1560--1666 + + + + +CHAPITRE XXI + + Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses artistes.--Réputation + des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans + Holbein.--Culture des sciences et des lettres à + Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des + négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous + Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle. + +1454--1598 + + +«C'est un fait notoire qu'Anvers a vu naître ou fleurir, depuis un +siècle, un plus grand nombre de peintres distingués par leur talent, que +toute autre ville. Rome elle-même n'a pas brillé d'un semblable éclat et +ne peut lui être comparée, puisqu'il est vrai que presque tous les +peintres qui ont décoré de leurs œuvres cette ancienne capitale du +monde, ont été des étrangers nés à Urbin, à Florence, à Venise et +surtout à Bologne. Anvers peut donc lever la tête, et se glorifier de +l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.» + +Telle est l'introduction que Sandrart a placée en tête de sa vie de +Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de +l'Académie du très-noble art de la peinture_, nous conviendrons +volontiers qu'Anvers peut être comparée, dans une certaine mesure, à +Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnaîtrons même que, du temps +de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur +toutes les villes situées de ce côté des Alpes[303]. Paris ne pouvait +pas encore se vanter d'avoir vu naître Eustache Lesueur et Charles Le +Brun; il n'était pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art +moderne en Europe, et le chef de l'école d'Anvers venait de laisser dans +ses murs, en témoignage irrécusable de sa supériorité, les nombreuses et +magnifiques toiles de la galerie de Marie de Médicis. Les choses ont +bien changé depuis: Paris est devenu la cité la plus célèbre, comme le +dit Sandrart: «_In proferendis enutriendisque pictoribus singulari +artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les +artistes les plus distingués.» Anvers, comme Venise, Rome, Florence et +Bologne, est reléguée au second rang. Mais son histoire atteste que, +pendant plus de deux siècles, elle a produit un grand nombre de +peintres le plus heureusement doués dans tous les genres. Son école de +gravure, due, en grande partie, aux leçons et aux exemples de Rubens, +n'a pas été moins brillante, et ses œuvres, répandues dans le monde +entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont été +en honneur dans cette intelligente et riche cité. + +Dès le milieu du quinzième siècle, les peintres anversois étaient réunis +en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes +inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette +académie était fort recherchée, non-seulement par les artistes nés ou +fixés à Anvers, mais également par les étrangers[304]. + +Albert Durer, dans le journal écrit par lui-même de son voyage aux +Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup à Anvers, +où il séjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita. +Il y fut l'objet, aussitôt après son arrivée, d'une sorte d'ovation de +la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il +raconte cette circonstance de son voyage: + +«Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invité à leur maison, +avec ma femme et ma servante: ils avaient préparé un dîner excellent, +avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements précieux. Leurs +femmes aussi étaient toutes présentes, et lorsqu'on me mena à table, +les spectateurs se dressèrent de chaque côté, comme si l'on conduisait +un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des +hommes qui me saluèrent de la manière la plus humble, et se montrèrent +très-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire +leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je +fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec +deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre +pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-là et me +témoigner leur bonne volonté. Je leur fis mes humbles remercîments et je +leur offris mes services. Après, vint maître Pierre, le charpentier de +la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son +service. Après avoir été joyeusement attablés ensemble jusque fort avant +dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manière +très-honnête et polie, et me prièrent d'user de leur bonne volonté pour +tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les +remerciai et allai me coucher[305].» + +On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reçu à Anvers; on voit +aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois était alors +très-considérée et très-riche, puisqu'elle possédait une maison, ou +lieu de réunion, et qu'elle pouvait offrir à un confrère étranger un +repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et décoré d'autres +ornements précieux. + +Peu après, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison, +où ils préparaient les cartons de l'entrée triomphale de l'empereur +Charles-Quint, qui devait bientôt venir visiter Anvers. «Cet ouvrage, +dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds +de long. Il sera déployé de chaque côté de la rue, bien arrangé avec +deux gradins. Là-dessus, on fera les pièces. Le tout ensemble coûte, +tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins. +Toute cette chose est faite très-précieusement.» Durer n'oublie pas +d'aller aussi dans la maison de «maître Quentin (Messis ou Matsys),» +l'un des peintres d'Anvers les plus célèbres à cette époque[306]. + +Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint également visiter +Anvers, lorsqu'il se rendit de Bâle en Angleterre. Nous avons +rapporté[307] la lettre qu'Érasme lui avait donnée pour Petrus Ægidius, +et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer également à Holbein la +maison de Quentin Matsys. + +Ces faits prouvent quelle était, dès le commencement du seizième siècle, +la réputation d'Anvers et de ses artistes. + +Les sciences et les lettres n'y étaient pas moins cultivées que la +peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que +Florence, n'a donné naissance à aucun poëte illustre, elle peut +revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces +savants, communs à l'époque de la Renaissance, qui s'attachaient à +l'étude de l'histoire et de l'archéologie chez les Grecs et chez les +Romains. Parmi les plus célèbres, on doit citer particulièrement Hubert +Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'étrangers à Anvers, choisirent +cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes +recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne +Rome[308]. + +Vers le milieu du seizième siècle, une circonstance heureuse attira les +écrivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Français, +Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, était venu se +fixer dans la capitale du Brabant, et y avait porté l'art de la +typographie au plus haut degré de perfection. Ami de Juste Lipse et +d'autres érudits, et possédant lui-même une instruction profonde, il fut +bientôt cité, à l'égal de Robert Estienne, pour la correction et la +beauté des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les +plus considérables par leur importance et leur étendue, tels que la +Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les +auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il était le premier +imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas à la seule +impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de +planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du +savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres. + +Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait +manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intérêt aussi +vif aux œuvres des différents arts du dessin qu'aux sciences et aux +lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de +l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cité les principaux +négociants de l'Europe. La douceur des mœurs flamandes, l'abondance et +la facilité de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes +du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents +bourgeois d'Anvers étaient souvent employées en constructions de vastes +et magnifiques habitations, décorées avec le plus grand soin des +chefs-d'œuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte +qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: «Elle est vaste et bien +ordonnée, dit-il, avec une infinité de grands et beaux salons, une cour +richement ornée et des jardins fort étendus. En somme, c'est une demeure +tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en +Allemagne.» + +L'orfévrerie d'Anvers était en grande réputation, et l'art de tailler +les diamants, importé de Bruges où il avait été découvert dans le +seizième siècle, était devenu, pour cette ville et pour Anvers, une +nouvelle source de richesses. Tous les corps d'état, orfévres, peintres, +marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y étaient, depuis le +moyen âge, réunis en associations aussi riches que puissantes. Ils +rivalisaient de luxe, et ne négligeaient aucune occasion de décorer de +tableaux et de peintures leurs lieux de réunions, ainsi que les +chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut traité +magnifiquement par les orfévres d'Anvers, au carnaval de 1521... «Les +orfévres, dit-il, nous ont invités, ma femme et moi. Il y avait dans +l'assemblée beaucoup de braves gens qui m'ont préparé un repas exquis, +et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de +la ville m'a invité à un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli. +Il y avait là de drôles de masques.... Le lundi soir, on m'a invité au +carnaval et au grand banquet, qui était délicieux.»[310] + +La prospérité de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apogée, +depuis le commencement jusque vers la moitié du seizième siècle. Mais, à +partir de l'avènement de Philippe II, la guerre étrangère, les discordes +civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers +en particulier, l'arène ouverte, pendant plus d'un demi-siècle, aux +plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et +d'Isabelle, à qui Philippe II avait cédé les Pays-Bas, en 1598, essaya +de guérir les blessures que ce malheureux pays avait reçues. Si ces +princes ne réussirent pas à rétablir l'ancienne prospérité des provinces +belgiques, l'histoire doit néanmoins leur tenir compte de leurs efforts +et de leur bon vouloir. + +Ils furent plus heureux ou mieux récompensés par les arts; c'est sous +leur administration que la peinture flamande a brillé de son plus vif +éclat, et il serait injuste de méconnaître la part qui revient à +l'archiduc et à l'infante dans la brillante auréole qui entoure l'école +d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut à leur +protection l'éclat qu'il répandit dans sa patrie à son retour d'Italie; +en le retenant à Anvers, ils l'honorèrent d'une protection, ou plutôt +d'une considération dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et +lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre +l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence supérieure +et sa renommée d'artiste au rétablissement du plus grand bien qu'il soit +possible de faire aux hommes. + +Anvers, depuis l'époque où Rubens revint s'y fixer jusqu'à sa mort, fut +réellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, était-elle alors +remplie, non-seulement d'artistes distingués en tous genres, mais en +outre de véritables amateurs. + +Parmi ceux qui vécurent dans une étroite et constante intimité avec le +grand maître anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa +correspondance signalent comme méritant une notice particulière: nous +voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevaërts, +secrétaire de la ville d'Anvers. + +Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'école +flamande, il nous paraît nécessaire de rappeler, très-sommairement, les +principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu'à l'époque de +son retour dans sa patrie. + + + + +CHAPITRE XXII + + Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il part pour + l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et + Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et + retourne à Rome, où il trouve son frère Philippe, et travaille avec + lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes. + +1577--1608 + + +On croit généralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, à Cologne[311] +où son père, Jean Rubens, l'un des conseillers du sénat d'Anvers, +s'était réfugié en 1568, selon les uns, à cause de ses opinions +religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa +patrie[313]. Jean Rubens était un savant jurisconsulte; il avait fait de +très-fortes études tant en Flandre qu'en Italie, où il avait passé sept +années, et où il s'était fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au +collège de la Sapience, à Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de +l'éducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut à Cologne le +1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa +dixième année. Rentrée à Anvers l'année suivante, Marie Pypeling, mère +de Pierre-Paul, résolut de lui donner une éducation brillante. Elle le +plaça au collège des Jésuites d'Anvers, établissement renommé pour la +bonne direction et pour la force de ses études classiques. C'est aux +leçons de ces Pères que Rubens puisa la connaissance approfondie de +l'antiquité, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des +langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste à part +entre les autres artistes. À sa sortie du collége, sa mère le fit entrer +comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairière de +Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait +convenir à l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se +sentait attiré vers la peinture par un instinct naturel et invincible. +Au moins, n'eut-il pas à lutter, comme tant d'autres, contre les +obstacles apportés à sa vocation par la volonté de ses parents. Sa mère +céda facilement à son désir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et +elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements à +son fils. Les œuvres de cet artiste sont inconnues en France; le +catalogue du musée d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre +présentant au Sauveur, à Capharnaüm, le poisson qui contient la pièce +d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'église de +Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de +son premier maître; il passa ensuite le même temps dans celui d'Otho +Vœnius, qui était considéré alors comme le premier des peintres +flamands. On ne voit pas néanmoins que cet artiste élégant, mais froid, +ait exercé une influence sensible sur la manière de Rubens. + +Après avoir achevé ses études, Pierre-Paul fut reçu, en 1598, à l'âge de +vingt et un ans, franc-maître peintre de la corporation de Saint-Luc, +d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cité +par le Catalogue du musée d'Anvers[315]. Du jour de sa réception jusqu'à +l'époque de son départ pour l'Italie, Rubens continua d'habiter +Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle, +l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jubé de l'église +des Carmes: «C'est Notre-Seigneur étendu mort sur les genoux de son +père; les anges y portent les instruments de la Passion.» Ce tableau se +trouvait encore, en 1768, dans l'église des Carmes chaussés d'Anvers, et +il a été gravé par S.-A. Bolswert[317]. + +Avant de partir, Rubens pria son maître de le présenter à l'archiduc +Albert et à l'infante Isabelle. Otho Vœnius (Otho Van Veen), issu d'une +famille noble, et doublement distingué par son talent comme peintre et +par ses publications érudites et poétiques, était attaché au service de +ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur présenter son +élève, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'élégance, à en juger +par ses portraits, devaient prévenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul +plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des +lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie. + +Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contrée en passant +par la France: ce fut à Venise qu'il se rendit d'abord. Cette préférence +s'explique naturellement par le goût du peintre anversois pour l'école +coloriste. Il ne se borna pas à l'admirer; il voulut s'initier par une +étude approfondie aux secrets des maîtres de la couleur, et, pour y +parvenir, il se mit à copier, avec autant de fougue que de bonheur, les +principales œuvres de Titien, de Paul Véronèse et des autres artistes +vénitiens. + +On raconte, qu'au milieu de ses études, il fit la connaissance d'un +gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui, +ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, à son retour, que le duc +invita le jeune Flamand à se rendre à sa cour. Rubens n'ignorait pas que +Jules Romain avait décoré les palais de Mantoue de ses étonnantes +peintures; il désirait les voir et les étudier; il s'empressa donc +d'accepter l'offre qui lui était faite. Il fut parfaitement accueilli +par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientôt à son service, lui donna +toutes facilités pour travailler, et lui permit de faire des excursions +tantôt à Venise, tantôt à Bologne, Florence et Rome, afin d'y étudier +les œuvres des diverses écoles italiennes. Les biographes de Rubens ne +sont pas d'accord sur les époques de ses visites dans ces différentes +villes, non plus que sur l'itinéraire qu'il suivit dans ses courses en +Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il +séjourna plusieurs fois à Mantoue, à Rome et à Venise[318]. + +Notre artiste était si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce +prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un +magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains +au roi Philippe III, et d'autres présents d'un grand prix au duc de +Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se ménager +l'appui[319]. On a raconté que, pendant ce premier séjour à Madrid, +Rubens y aurait exécuté les portraits du roi et de plusieurs seigneurs +de la cour, et qu'il y aurait même fait les copies si célèbres des trois +tableaux de Titien: _Vénus et Adonis_, _Diane et Actéon_, et +l'_Enlèvement d'Europe_. Mais cette assertion est complètement réfutée +par Pacheco, le beau-père de Velasquez, qui prouve clairement, dans son +traité _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont été faites par +Rubens à l'époque de son second voyage à Madrid. Il ne paraît pas, +d'ailleurs, que Rubens ait fait cette première fois un long séjour en +Espagne: tout porte à croire qu'il se hâta de revenir à Mantoue, sans +doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientôt après +la permission de retourner à Rome, en s'arrêtant à Florence, Bologne et +Venise. + +Dans la ville des Médicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule, +placé entre Minerve et Vénus, et secouru par le Temps_; les _Trois +Grâces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des +Satyres_[321]. À Bologne, il étudia les ouvrages des Carraches, et se +sentant de nouveau attiré vers Venise par sa prédilection pour les +grands coloristes, il se remit à faire, dans cette ville, les copies des +tableaux qu'il préférait. + +À peine âgé de vingt-sept ans, il était revenu à Rome avec une +réputation déjà faite et méritée. Aussi le pape Clément VIII +s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de +Monte-Cavallo, un tableau représentant la _Vierge et sainte Anne adorant +l'enfant Jésus_, dont il se montra très-satisfait. Les cardinaux, les +principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les +connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frappés du talent supérieur du +jeune Flamand, et bientôt Rubens se vit surchargé de commandes. +Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux +Vénitiens ses modèles, il exécuta en peu de temps, pour la _Chiesa +Nuova_ des pères de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal +Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les +_Douze Apôtres_; pour le connétable Colonna, une _Orgie de soldats_; +pour la princesse de Scalamare, _Protée et les Dieux marins à table, +servis par trois Néréides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans +lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le +paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322]. + +Rubens était trop instruit, il aimait trop l'antiquité, pour laisser +écouler le temps de son séjour dans l'ancienne capitale du monde sans +étudier l'art et l'archéologie romaine. Il dessina un grand nombre de +statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments +d'architecture, et, grâce à la connaissance approfondie des langues +grecque et latine, il pénétra dans ces recherches beaucoup plus avant +qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance +particulière contribua probablement à l'attacher avec une plus grande +ardeur à ces études. En arrivant à Rome, il y avait trouvé son frère +Philippe, qui, après avoir visité cette ville une première fois avec le +fils aîné du président Richardot dont il était secrétaire, y était +revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer, +en toute liberté, à son goût pour l'étude des langues anciennes et de +l'archéologie. Philippe, plus âgé que Pierre-Paul de quelques +années[323], avait fait ses études au gymnase d'Anvers, et suivi plus +tard à Louvain, avec les fils du président Richardot, les leçons de +Juste-Lipse. Chargé par le président de conduire en Italie son fils aîné +Guillaume, qui devait terminer ses études à l'université de Padoue, +Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate +la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un séjour d'environ deux +ans à Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leçons des +professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine +avec Juste-Lipse, et lui adressa même plusieurs pièces de vers[325]. On +voit par ses lettres, également en latin, à son frère Pierre-Paul, qu'il +lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de +reprendre sa première et complète indépendance: «_Animum obfirma, et +aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere +libertatem_[326].» Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au +peintre, et ils le déterminèrent sans doute à visiter les principales +villes d'Italie, pour y étudier les maîtres en toute liberté. Pendant +son premier voyage à Rome, en 1603, Philippe Rubens s'était fait +recevoir docteur à l'université de la Sapience; à peine de retour dans +les Pays-Bas, il se hâta de remettre au président le précieux dépôt +qu'il lui avait confié, et, faisant de nouveau ses adieux à +Juste-Lipse, il revint à Rome, où le cardinal Ascagne Colonna le choisit +pour bibliothécaire. + +C'est à cette époque qu'il retrouva dans cette ville son frère +Pierre-Paul, tout occupé de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de +recherches sur l'antiquité romaine. Les deux frères, unis d'une étroite +amitié, possédant une égale instruction classique, ayant la même ardeur +pour le travail, le même amour pour les monuments et l'histoire de la +langue des anciens Romains, résolurent de consigner leurs recherches +dans un ouvrage composé en commun, qui parut à Anvers, in-4º, en 1608, +sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus, +emendationes censuræ_, et fut publié sous le nom de Philippe seul. Mais +la part que prit Pierre-Paul à sa composition est rappelée par Philippe +lui-même dans le préambule en prose de l'élégie _Ad P.-P. Rubenium +navigantem_, dont nous avons parlé, où il déclare que Pierre-Paul ne l'a +pas peu aidé:--«_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum +in Electis me juvit_.»--Cet aveu n'étonnera aucun de ceux qui ont étudié +avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir +bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composés d'après des +sujets empruntés à l'histoire, à la religion et aux usages des anciens +Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des +_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur +grec ou latin: loin de là. Ces deux livres ne se composent que +d'explications de difficultés ou passages obscurs tirés de différents +auteurs, de restitutions de textes que Philippe considérait comme +falsifiés, et de dissertations sur certaines parties du vêtement des +anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre +plus claires les explications de son frère, Pierre-Paul a dessiné des +coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vêtements +ou d'autres objets, d'après l'antique, et ces dessins ont été gravés +dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde +connaissance des langues anciennes, et il est à la hauteur des +dissertations ou gloses des érudits du dix-septième siècle; mais, +aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosité des +bibliophiles[328]. + +Après un long séjour à Rome, notre peintre voulut visiter Milan et +Gênes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connût pas +encore. Il se rendit d'abord à Milan, où il peignit plusieurs tableaux +et où il dessina la fameuse _Cène_ de Léonard de Vinci. Ce dessin a été +gravé par Pierre Soutman; à en juger par l'épreuve qui fait partie de +l'œuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothèque +impériale[329], cette reproduction n'a rien gardé de la pureté du maître +florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre à Rubens ou à Soutman +d'avoir transformé les Apôtres en d'épais paysans flamands sans aucune +expression; mais cette gravure ne donne aucune idée de la beauté sublime +de l'original. + +Rubens quitta Milan pour Gênes, où il se fixa pendant quelques mois. Il +y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des églises, +et fit plusieurs portraits; il trouva même le temps de dessiner les +palais anciens et modernes qui décoraient alors cette belle ville. Leur +architecture bizarre et tourmentée avait sans doute fait une forte +impression sur son esprit, puisqu'il se décida, quatorze ans plus tard, +en 1622, à publier ce travail à Anvers, sous ce titre: «_Palazzi antichi +e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._» + + + + +CHAPITRE XXIII + + Rubens revient à Anvers en apprenant la maladie de sa mère.--Il se + fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit une + maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part + de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'œuvre--Notice sur + cet ami de Rubens: tableaux que le peintre exécute pour + lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé. + +1608--1640 + + +Pendant que Rubens s'occupait à Gênes de préparer les éléments de cet +ouvrage, il y reçut la nouvelle de la maladie de sa mère. L'éloignement +et une absence de plus de huit années n'avaient point affaibli la +tendresse que le peintre portait à celle qui lui avait prodigué tant de +soins, depuis son enfance jusqu'à son départ d'Anvers. Il se hâta donc +de quitter Gênes au commencement de novembre 1608; mais quelque +diligence qu'il fît, il arriva trop tard pour revoir cette mère chérie: +il apprit en route qu'elle avait cessé de vivre le 14 du même mois. On +raconte qu'à son arrivée à Anvers, Rubens fut tellement accablé de +chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps à l'abbaye de +Saint-Michel, dans l'église de laquelle sa mère avait été enterrée. +C'est là que, d'accord avec son frère Philippe, sa sœur Blandine et ses +neveux, il lui fit élever un monument dont il composa lui-même en latin +l'inscription funéraire[330]. + +Après les premiers moments donnés à sa douleur, Rubens parut hésiter à +se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouvé des parents +et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et +les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tiède +et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la +considération dont il avait été entouré dans les principales villes +d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la +renommée qui l'avait précédé faisait désirer à ses compatriotes, non +moins qu'à l'archiduc Albert et à l'infante Isabelle, de le retenir en +Flandre. Informés de l'intention que l'artiste avait manifestée de +retourner en Italie, ces princes le mandèrent à Bruxelles, où ils le +reçurent avec la plus grande distinction, lui commandèrent leurs +portraits, et l'attachèrent à leur service par une patente du 23 +septembre 1609, par laquelle ils le nommèrent peintre de leur hôtel. + +Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en février de cette même +année, circonstance trop peu remarquée par les biographes, contribua, +peut-être autant que la faveur des archiducs, à retenir notre artiste à +Anvers. Bientôt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il épousa +Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrétaire de la ville d'Anvers. À +l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un +épithalame, dans lequel il adressa ses félicitations, _animo et stylo_, +à son frère et à sa jeune épouse, louant les vertus et les charmes +d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul: + + ...Cui Phœbi cortina patet, cui carmine digno + Et vis ingenii mirabilis et polygnoti + Sive et Apelleæ manus æmula decantetur[331]. + +Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attaché à Anvers par +les liens les plus étroits, et il ne songea plus à le quitter. + +Pour s'y installer selon ses goûts et d'une manière définitive, il +résolut d'y bâtir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait +faire à la fois un atelier et un musée. + +Pendant son long séjour en Italie, Rubens avait copié pour lui-même un +grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Véronèse, Tintoret, +Jules Romain et autres maîtres. En outre, avec le produit de la vente de +ses propres tableaux, il avait acheté des statues, des bustes, des +bas-reliefs, des vases antiques, des médailles, des gravures et d'autres +objets précieux. Il désirait vivre au milieu de ces belles choses qui +lui rappelaient ses voyages, ses études archéologiques, et les œuvres +qu'il préférait parmi celles dues à l'art moderne. Il fit donc +construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison; +et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il éleva un +bâtiment en rotonde, percé de grandes fenêtres cintrées, et éclairé par +le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition +du Panthéon de Rome. Ce fut là qu'il établit son atelier et qu'il +disposa tous ses objets d'art. + +Si l'on s'en rapportait au même biographe[333], la construction de ce +bâtiment aurait occasionné l'exécution par Rubens de la fameuse +_Descente de Croix_, de la cathédrale d'Anvers. D'après cet auteur, en +creusant les fondations d'un mur de clôture, Rubens aurait anticipé sur +le terrain du _serment_ ou confrérie des arquebusiers, ses voisins. +Ceux-ci, s'en étant aperçus, députèrent leurs principaux chefs à Rubens +pour lui déclarer qu'il empiétait sur leur terrain. Mais le peintre, +fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accéder à la réclamation. +«À la fin, continue Michel, le différend devint si sérieux, qu'il allait +prendre le train de la procédure. Mais le bourgeois Rockox, chef du +serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que +sa prétention sur ce peu de terrain était mal fondée. Sur quoi Rubens +demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des +intentions de Rubens, les confrères résolurent que leur chef +retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable +accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers céderait à Rubens le +peu de terrain dont il s'était déjà emparé, à condition qu'il donnerait +au serment une pièce d'autel et ses volets, travaillés de sa main, pour +leur chapelle à la cathédrale d'Anvers, représentant quelque passage +de la vie de saint Christophe, patron du serment. + +«Cette offre parut à M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M. +Rockox au mot, promettant de satisfaire à cette amiable transaction au +plus tôt possible. Entre-temps, le génie docte de Rubens ne fit que +ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son étymologie grecque, +signifie _portant le Christ_; et dans cette spéculation, il recorda que +l'Écriture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est +pourquoi il adopta, par de saintes allégories, l'exécution de son +projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe, +mais plusieurs; ce qu'il établit de la manière suivante: + +«Il représenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la +croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des échelles, détachent +le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir +le poids du sacré corps; au bas, d'autres prêtent leurs épaules et leurs +mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le +Christ, ou christophes. + +«En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allégorie +dans le même sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite +à sa cousine Élisabeth. + +«Il plaça sur le volet gauche le prêtre Siméon, portant le jeune Christ +sur ses bras, lorsqu'il fut présenté au temple par la sainte Vierge et +saint Joseph; de manière que, par ces saintes allégories, il trouva de +quoi former des _christophes_, et d'étaler ses ingénieuses idées et les +fruits de ses études sur l'histoire sacrée. + +«Quand ce grand ouvrage fut achevé, le peintre fit avertir les +arquebusiers: mais à peine furent-ils entrés dans son laboratoire +que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimèrent leur +mécontentement, et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de ces prétendus +_christophes_, mais leur véritable patron, à l'exemple des autres +serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus à son +accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur +véritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne à la main, +et un hibou sur un arbre.» + +Telle est l'anecdote que le naïf historien de Rubens raconte, dans un +style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu à Rubens +de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'œuvre. + +Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son récit. Il +déclare, en effet, dans la dédicace de son livre, au duc +Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: «qu'il a nouvellement découvert +des anecdotes relatives à son sujet, dans le sein des cabinets de ceux +de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays.» On doit +donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consignés dans +des papiers de famille. Cependant, les rédacteurs du Catalogue du musée +d'Anvers révoquent en doute le récit de Michel et le traitent de +roman, «dans lequel Rockox joue son personnage.» + +«L'estime particulière de Rockox pour les œuvres de Rubens, dit ce +catalogue[334], prenait sa source dans l'amitié qui régnait entre eux, +et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve à +l'illustre maître. Rockox était, à cette époque, chef-homme (hoofdman) +du serment des arquebusiers. Les confrères ayant résolu de remplacer, +par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils +possédaient dans la cathédrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne +demeura pas étranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'œuvre +du maître, car il ne s'agissait de rien moins que de la célèbre +_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette année, dans la +chambre des arquebusiers, et en présence de leur chef-homme. L'année +suivante vit l'achèvement d'une des merveilles de la peinture +d'histoire, qui orna, dès 1614, le nouvel autel du serment. Rubens +donna, le 13 février 1621, une quittance générale de ce qui lui revenait +(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme). +Toutes ces particularités sont authentiques et tirées du registre même +des arquebusiers, où l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de +terre du serment dont Rubens se serait emparé de bonne foi, et en +compensation de laquelle il aurait promis à Rockox de peindre, pour +l'autel des confrères, la _Descente de croix_ et ses volets.» + +Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion à Rubens de peindre +la _Descente de croix_, toujours paraît-il certain que la commande de ce +tableau peut être attribuée à Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au +souvenir de la postérité, cet ami de Rubens mériterait de vivre dans la +mémoire de tous ceux qui s'intéressent aux merveilles de l'art. Mais +d'autres documents démontrent que Rockox aimait passionnément le peintre +et ses ouvrages. L'intimité qui les unissait était ancienne dans leurs +familles. Le père de Nicolas Rockox avait été trois fois bourgmestre +d'Anvers, alors que Jean Rubens, père de Pierre-Paul, remplissait les +fonctions de premier conseiller de la même ville. Cette position devait +d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partagé les mêmes +opinions religieuses, ayant été accusés l'un et l'autre[335] de s'être +montrés favorables à la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, né à Anvers +le 14 décembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il +avait épousé, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand +d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande +considération, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville +natale, en qualité d'échevin, dès 1588, et qu'il fut créé chevalier, le +8 décembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur +joyeuse entrée à Anvers. Le catalogue du musée de cette ville, auquel +nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit +les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore élevé +huit fois depuis. + +Rockox, comme Rubens, était très-attaché aux jésuites d'Anvers. Il +voulut donner à l'église de leur maison professe un autel en marbre, et +une _Sainte famille_, peinte par Rubens. Étant bourgmestre, en 1620, il +dota l'église des Récollets d'un maître-autel en marbre et d'un _Christ +en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du même +artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux +avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient +l'entablement de l'autel: + + Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram; + Expressit tabulam Rubeniana manus. + Dextram artificis, seu dantis pectora cernas, + Nil genio potuit nobiliore dari. + +La chapelle sépulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'église +des Récollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette +église, la chapelle de l'Immaculée-Conception, et voulut que le tombeau +de sa femme, qui devait être un jour le sien, y fût placé. Pour le mieux +décorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y +peignit une composition en trois parties, ou triptyque, représentant +l'_Incrédulité de saint Thomas, auquel Jésus-Christ apparaît après sa +résurrection_. L'église des Récollets d'Anvers ayant été détruite après +la révolution française, cette composition se trouve maintenant au musée +de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue: + +«Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est enveloppé +d'une draperie rouge. Il occupe la moitié de droite du tableau, et +montre ses plaies à saint Thomas, à saint Pierre et à saint Jean, debout +du côté opposé.--Fond uni. + +«Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre. +Il est représenté la tête nue, les cheveux ras, la moustache légèrement +retroussée et la barbe en pointe. Il est vêtu d'un justaucorps de +velours noir, d'où se dégage la fraise, et que recouvre un manteau noir +doublé de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche, +il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intérieur, partie d'un +portique. + +«Revers du volet précédent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une +tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche. + +«Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les +cheveux retroussés et maintenus par une coiffe de velours noir, se +terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'où sort la fraise, est +rehaussée par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains +un chapelet de corail.--Fond orné d'une draperie pourpre, suspendue +au-dessus du personnage. + +«Revers du volet précédent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas, +une tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338].» + +Ces tableaux n'étaient pas les seuls que Rubens eût faits pour Rockox. +D'après le témoignage de Mariette[339], le peintre avait composé pour +son ami: «_Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi +sur ses genoux_, gravé au burin par Jacques Matham, et dédié par lui à +Rockox, qui possédait le tableau.» + +Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a +sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages +historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le +portrait dont nous venons de donner la description, d'après le catalogue +du musée d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est +celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp +d'Aveschoot, à Gand[340]. Mais Van Dyck, qui était également lié avec +notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a été gravé par Paul +Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 décembre 1640, +environ six mois après son ami Rubens. + +Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit +mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la +_Communion de Saint-François d'Assise_[341]; l'abbé de Saint-Michel, +nommé Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et à la demande +duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'église de cette +abbaye; les Pères Jésuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le +doyen des confrères de Saint-Roch, à Alost; les familles +Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son +confesseur Ophovius, plus tard évêque de Bois-le-Duc; le président +Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et +beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342]. + + + + +CHAPITRE XXIV + + Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille, + son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire aux + relations de Peiresc avec Rubens. + +1593--1620 + + +Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une +intimité comparable à celle qui l'unissait à Gaspar Gevaërts, secrétaire +de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux +hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour +l'autre, et que, rapprochés par une conformité de goûts et de +sentiments, une instruction classique également profonde, un amour aussi +vif pour la vénérable antiquité, l'artiste et le philologue vivaient +ensemble dans les plus affectueuses relations. + +Jules Gaspar Gevaërts naquit à Anvers, en 1593. Son père, Jean Gevaërts, +était un savant jurisconsulte, fort versé dans l'histoire de sa patrie, +et qui fut employé par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs +négociations importantes. L'épitaphe de son tombeau[343], dans la +cathédrale d'Anvers, constate qu'il fut envoyé en Hollande par +l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la +paix avec les états généraux. S'il ne réussit pas complétement, il +parvint au moins à conclure une trêve de douze années, bienfait immense +après quarante ans d'une guerre acharnée. Ayant perdu sa femme, Cornélie +Aertz, Jean Gevaërts se retira du monde, se fit admettre au nombre des +chanoines de la cathédrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613, +à l'âge de soixante-dix ans. Son épitaphe, composée sans doute par son +fils Gaspar, en rappelant l'éclatant service rendu par le négociateur +à sa patrie, se termine par ces vers touchants, adressés au voyageur qui +viendra visiter son tombeau: + + Huic cineri pacem, requiemque precare viator; + Qui jacet hic paci dulce paravit iter. + +Jean Gevaërts fit faire à son fils Gaspar de très-fortes études, et il +lui transmit l'amour des lettres et le goût des recherches sur +l'antiquité ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Après avoir étudié +successivement chez les Jésuites d'Anvers, à Louvain et à Douai, le +jeune homme se rendit à Paris, où il se lia particulièrement avec +plusieurs magistrats aussi savants qu'intègres, tels que Peiresc, son +frère, M. de Valavès, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard +conseiller d'État. C'est à ce dernier qu'il dédia ses trois livres +d'_Electorum_, publiés à Paris, in-4º, chez Sébastien Cramoisy, en +1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un +commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de différents +auteurs grecs et latins. Gevaërts y montre une connaissance approfondie +des textes et une grande science philologique, qualités fort appréciées +par les érudits du dix-septième siècle. Revenu à Anvers, il fut nommé +secrétaire de la ville, et quelques années après l'empereur Ferdinand +III le créa conseiller d'État et le nomma son historiographe. Retenu +dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprès du conseil +communal, Gevaërts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa +charge lui permettait de disposer à écrire une histoire des ducs de +Brabant, à publier une nouvelle édition des _Imperatorum romanorum +icones_ de Goltzius, à préparer un commentaire sur les Pensées de +Marc-Aurèle, qu'il ne publia point, enfin à composer des poésies latines +à l'occasion d'événements importants, de fêtes et d'autres +circonstances[345]. + +Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable +qu'elle remontait à leur jeunesse, car une lettre de Peiresc à Gevaërts, +du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des démarches +au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de +Peiresc, le privilége de vendre en France les estampes des _Palais de +Gênes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard. + +C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, «dont il estimait +grandement, écrit-il, l'éminente vertu.» Très-curieux des objets de +l'art antique, il pria Gevaërts de lui donner la copie de l'inventaire +des belles antiquités que possédait l'artiste. Gevaërts la lui ayant +envoyée, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], «de +remercier Rubens de tant d'offres de son honnêteté, ne pouvant assez +admirer la richesse de ses figures. «Je voudrais bien pouvoir, +ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-là, pour en avoir la vue, et +surtout de ces belles têtes de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippus, +dont je lui déroberais possible un petit griffonnement sur du papier, +s'il me le permettait.» Bientôt Rubens, allant au-devant de ce désir, +envoya en cadeau à Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui +promit de lui faire lui-même des dessins de ses bustes antiques. Peiresc +se montra «fort glorieux de cette promesse; il n'appréhendait, si ce +n'est que ce fût trop de besogne, et qu'il n'eût pas de quoi s'en +revancher, quoiqu'il voulût bien en chercher tous les moyens à lui +possibles à son endroit[348].» + + + + +CHAPITRE XXV + + Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie de Marie + de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès et + les frères Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance. + +1624--1627 + + +Peu de temps après cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il +cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui +connaissance autrement que par lettres. On sait qu'après avoir fait +construire le palais du Luxembourg, sur le modèle du palais Pitti de +Florence, la reine Marie de Médicis résolut, vers 1621, de le faire +décorer de peintures représentant l'histoire de sa vie. Les archiducs +Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur à la cour de France le +baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoyé vanta le +talent du peintre flamand, et l'éloge qu'il en fit fut chaudement appuyé +par l'aumônier de la reine, Claude Maugis, abbé de Saint-Ambroise, grand +amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de +peintures, et au demeurant homme de goût et de savoir, dont Philippe de +Champaigne a fait le portrait, qui a été gravé par L. Vosterman[349]. La +reine résolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et +elle pria le baron de Vicq de faire connaître son désir à l'artiste. +Rubens s'empressa de répondre à cet appel, en se rendant à Paris au +commencement de l'année suivante. Présenté à Marie de Médicis par +l'ambassadeur flamand, il accepta le périlleux honneur de représenter, à +l'aide de l'histoire et de l'allégorie, les principaux événements de la +vie agitée de cette princesse. Pour la mettre à même d'apprécier son +imagination et le style dans lequel il entendait exécuter son sujet, +le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus +tard à l'abbé de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir. +Malheureusement, ces cartons ne sont pas restés en France: dix-huit +d'entre eux sont aujourd'hui au musée de Munich, et on ignore ce que les +trois autres sont devenus[350]. Dès qu'il fut de retour à Anvers, Rubens +se mit à l'œuvre avec sa verve et son ardeur accoutumées; et quatre ans +ne s'étaient pas écoulés, qu'il avait entièrement achevé les vingt et +une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux +ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625, +selon la correspondance de Rubens, ainsi que le démontre la notice sur +cet artiste de M. Villot[351], elles étaient disposées dans la galerie +du Luxembourg aux places qu'elles y ont conservées jusqu'à l'époque de +notre première révolution. + +L'exécution de ces grandes et brillantes toiles avait obligé Rubens à +faire plusieurs voyages à Paris. C'est pendant l'un de ses premiers +séjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra +Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commencées +par la correspondance du savant magistrat français avec Gevaërts. +Peiresc fut tellement charmé de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put +s'empêcher d'écrire à Gevaërts, de Paris, le 26 février 1622, la lettre +suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et +qui montre également quelle impression favorable Rubens laissait de sa +personne, de son instruction et de son amabilité aux hommes les plus +compétents pour le bien juger.--«Monsieur, la bienveillance de M. +Rubens, que vous m'avez procurée, m'a comblé de tant de bonheur et de +contentement, que je vous en devrai des remercîments tout le temps de ma +vie, ne pouvant assez me louer de son honnêteté, ni célébrer assez +dignement l'éminence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en +l'érudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquité, +qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du monde, non plus +que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en +laquelle j'ai eu le plus agréable entretien que j'eusse eu de fort +longtemps, durant le peu de séjour qu'il a fait ici. Je vous porte une +grande envie d'avoir la commodité que vous avez d'en jouir d'ordinaire +comme vous pouvez, même à cette heure que vous avez acquis une charge +nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous +n'espériez. Je vous félicite de bon cœur l'un et l'autre bien, et prie +Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me +continuer les mêmes bons offices en son endroit, et me conserver en +l'honneur de ses bonnes grâces et des vôtres[352].» + +C'est pendant son séjour à Paris que Rubens se lia également avec M. de +Valavès, frère de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frères Jacques et +Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothèque du roi, l'autre, +conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothèque. Lorsqu'il fut +revenu définitivement à Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces +savants une active et très-intéressante correspondance, roulant sur des +sujets d'érudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore +sur des monuments de l'antiquité, tels que médailles, camées et autres +objets d'art, dont il faisait un échange avec Peiresc et son frère, ou +encore sur des découvertes alors récentes faites à Rome[353]. Les +lettres de l'artiste montrent la variété de ses connaissances et +l'étonnante activité de son esprit. Après les avoir lues, il est permis +d'affirmer que Rubens était un savant de premier ordre, capable de +rivaliser avec les érudits de profession les plus remarquables de son +siècle, et l'emportant même sur eux par la facilité avec laquelle il +parlait et écrivait les principales langues modernes de l'Europe[354]. +On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du +pinceau, et que le temps qu'il donnait à l'art n'était pas perdu pour +les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus +beaux passages des principaux écrivains de l'antiquité, spécialement +d'Homère, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc +félicitait Gevaërts de posséder un tel ami, et lui portait envie +«d'avoir la commodité d'en jouir d'ordinaire.» + + + + +CHAPITRE XXVI + + Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevaërts, des + recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à l'Escurial. + Intelligence supérieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres à + Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort + d'Isabelle Brant. + +1628--1629 + + +On sait que Rubens, mêlé d'abord aux négociations qui se poursuivaient +en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut, +en 1628, envoyé à Madrid auprès du roi Philippe IV, qui avait manifesté +à l'infante Isabelle le désir de le voir. Gevaërts, qui préparait alors +un commentaire sur les _Pensées de Marc-Aurèle_, voulut profiter du +voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque +texte inédit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la +bibliothèque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette +recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que +l'artiste fût très-préoccupé de sa mission politique, principal objet de +son voyage, et que, d'un autre côté, il fût obligé, pour satisfaire le +roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes +ses journées à peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa +composition; il sut néanmoins trouver le temps de rendre ce service à +Gevaërts. Voici la lettre qu'il lui écrivait à ce sujet, le 29 décembre +1628, quelque temps après son arrivée à Madrid. On y voit qu'il avait +été feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothèque de +_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du +traité de Marc-Aurèle Antonin. + +«J'ai fait, lui écrit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait +possible de trouver dans les bibliothèques particulières quelque chose +de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai +encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment +avoir vu dans le célèbre trésor de Saint-Laurent deux manuscrits portant +le titre du divin Marcus. Mais, d'après les circonstances, d'après le +volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire à un homme qui +ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni +d'important; je pense même que le tout est connu et ne compose que les +œuvres de Marcus depuis longtemps publiées. Il ne m'appartient pas de +rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque +lumière ou un déluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon +genre de vie, mes études, m'enchaînent d'un autre côté, et, de plus, mon +génie particulier m'éloigne de ce profond sanctuaire des Muses...... +Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement +pour votre Marcus et dans le désir de vous rendre service (ce que +d'autres peuvent faire et même avec plus d'exactitude), mais pour +satisfaire à mes goûts particuliers[356].»--Ainsi ce grand artiste était +également un érudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de +discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs +ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais existé un artiste aussi +profondément, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux doué +du côté de l'intelligence. Sous ce rapport, Léonard de Vinci et +Michel-Ange peuvent seuls être mis en comparaison avec lui; et si +Michel-Ange est supérieur à tous, c'est parce qu'il était aussi grand +poëte qu'artiste également éminent dans la statuaire, la peinture et +l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, à l'éternel honneur de +l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux génie furent +également au nombre des plus honnêtes de leur siècle, comme Raphaël, +Corrège, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve +éclatante que l'amour et l'étude de l'art élèvent l'âme, la soutiennent, +par l'idéal, à la source des sentiments vrais et désintéressés, loin des +vils désirs que font naître l'ambition et l'amour des richesses, ces +deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens +consentit à servir d'agent secret à l'archiduchesse Isabelle, au roi +d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des négociations délicates, +on ne doit pas oublier que le but de ces négociations était d'obtenir la +fin de la guerre qui désolait depuis si longtemps une grande partie de +l'Europe. En plaçant sa mission sous le patronage de sa réputation +d'artiste, les rois honoraient son génie, et Rubens rendait à son pays +et à l'humanité un service signalé, puisqu'il faisait servir l'art à +rétablir la paix du monde, _pax optima rerum_. + +Avant son départ pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre +1626[357], sa première femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un +très-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce +dernier très-jeune encore au décès de sa mère. En quittant la ville +d'Anvers, Rubens avait vivement recommandé ses enfants à son fidèle +Gevaërts. Dans sa lettre du 29 décembre 1628, il lui dit: «Je vous +supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-même, non pas dans +votre sanctuaire, mais dans votre musée. J'aime cet enfant, et c'est à +vous, le meilleur de mes amis, à vous le pontife des Muses, que je le +recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon +beau-père et mon frère Brant, soit pendant ma vie, soit après ma +mort.» + + + + +CHAPITRE XXVII + + De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour + l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce + pays.--Lettre à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce + dernier.--Il déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses + relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers. + +1629--1630 + + +Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrêter, +le 12 mai, et quelques jours après il était à Bruxelles. Mais l'infante +le fit repartir presque immédiatement pour l'Angleterre. Tout en y +poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs +portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands +seigneurs, quelques grands tableaux qui excitèrent l'admiration des +connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point +pendant son séjour à Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens +exécuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il résulte de +documents authentiques, publiés récemment par M. Carpenter[359], que ces +toiles furent peintes par Rubens à Anvers, et terminées en 1637; il +reçut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi +d'Angleterre lui donna en outre une chaîne et une médaille en or. + +La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si +l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adressée à Pierre +Dupuy, de Londres, le 8 août 1629: + +«Si j'avais, dans ma jeunesse, visité en si peu de temps des contrées et +des cours si différentes, cela m'aurait été alors bien plus utile qu'à +l'âge où je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les +incommodités de la poste, et mon esprit, par l'expérience et la +connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de +plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume +aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps +de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagné que de pouvoir +mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec délices à +toutes les belles choses que j'ai rencontrées sur ma route. Cette île, +par exemple, me paraît un théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un +homme de goût, non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la +beauté de la nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure, +qui m'a paru d'une recherche extrême, et qui annonce un peuple riche et +heureux au sein de la paix; mais encore par la quantité incroyable +d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se +trouvent dans cette cour[360].» + +Rubens fit à Londres un assez long séjour. Depuis son départ d'Anvers, +Gevaërts avait perdu sa femme; précédemment, la mort lui avait enlevé, à +l'âge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: «_Eximiæ spei +puer_, dit son épitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium +incomparabile reliquit_.» C'était sans doute pour combattre cette +douleur inguérissable, que Gevaërts avait entrepris d'étudier et de +méditer les œuvres de Marc-Aurèle. Mais Rubens, qui connaissait bien le +cœur humain, ne paraît pas convaincu que les préceptes du prince +philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--«Je crains, lui +écrit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte +de votre chère compagne; j'aurais dû le faire immédiatement; et +maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation +très-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur, +puisqu'il vaut mieux engager à oublier qu'à rappeler sans cesse le +passé. Si l'on doit espérer de la philosophie quelque consolation, il +vous en reste une source abondante dans votre intérieur. Je vous renvoie +au riche trésor de votre _Antoninus_, où vous avez, en conservateur +libéral, de quoi distribuer même à vos amis. Je n'ajouterai plus que ce +pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes à une époque où la +vie n'est possible qu'en se débarrassant de tout ce qui accable, ainsi +que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des tempêtes[363].» Au +commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tardé à lui écrire +depuis son arrivée à Londres:--«Vous avez l'habitude de me prévenir +toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention +à mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets à vous honorer et à +vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque +seulement à votre égard dans les démonstrations extérieures, et que j'ai +toujours pour vous la même estime et la même affection cordiale, ainsi +que je vous le prouverai par des faits dès que vous me procurerez pour +vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espère au +moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part à vos faveurs, et qui +doit à la bonne instruction que vous lui avez donnée la meilleure partie +de lui-même, sera mon héritier et s'acquittera de toutes mes obligations +envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en +montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le +mien. Pourtant, j'ai toujours trouvé en lui de la bonne volonté. Il +m'est très-agréable d'apprendre que, grâce à Dieu, il est maintenant +rétabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi +que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apportée en le +visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son +cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre +honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre +longtemps, mais de bien vivre: «_Neque enim quamdiu, sed quam bene +agatur fabula refert._» + +Dans une autre lettre à Gevaërts, de Londres, le 23 novembre 1629, +Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les +négociations relatives à la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--«Nous +aspirons maintenant après l'arrivée de don Carlos Coloma (l'ambassadeur +d'Espagne), qui s'est fait précéder de ses bagages à Dunkerque, et nous +n'attendons que l'avis du départ de l'ambassadeur d'Angleterre pour +l'Espagne; il a maintenant reçu l'ordre de se mettre en route. J'espère +donc que nous pourrons bientôt venir en personne vous servir, vous et +nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trêve, et les avis de +Hollande donnent presque tous l'espoir du succès. Malgré le plaisir que +me fait éprouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois +avouer que la nouvelle de notre paix ou trêve m'en ferait éprouver +beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne +m'en serait que plus agréable, et je resterais désormais dans ma +maison.» Il termine en priant Gevaërts «de vouloir bien faire ses +humbles et sincères salutations à M. Rockox, ainsi qu'à MM. Halmale et +Clarisse, en leur témoignant toute son affection[365].» + +Hendrick Van Halmale, échevin d'Anvers[366], était sans doute parent de +Paul Halmale, sénateur d'Anvers, que Théodore Galle appelle: _Artis +scultoriæ cultor et patronus_, et auquel il a dédié sa gravure de +l'_Ecce homo_, d'après Rubens[367]. Quant à la famille Clarisse, elle +était très-liée avec celle du peintre. Philippe Rubens a célébré dans +une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille +Clarisse se composait de Louis Clarisse, sénateur d'Anvers, et de Marie +Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on +dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de +Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut inférer de +la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est dédiée, et qui reproduit le +_Nolite timere_, ou l'apparition de Jésus-Christ aux saintes femmes, +d'après Rubens. Le peintre aura sans doute représenté dans ce tableau +les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche à +s'envelopper dans un voile, pour éviter les rayons lumineux qui +s'échappent du corps de Jésus-Christ; elles sont suivies d'autres +femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agréables des +Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beauté +féminine, mais qui n'ont rien de l'idéal de Raphaël, ou de la grâce +vénitienne du Titien. + + + + +CHAPITRE XXVIII + + Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec Héléna + Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout son + temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés + dans ses lettres à Peiresc. + +1630--1636 + + +Rubens était de retour à Anvers avant le mois d'août 1630, ainsi qu'on +le voit par une lettre du 8 de ce mois, écrite par lui de cette ville à +Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'était pas encore +signée, mais les bases en avaient été arrêtées de telle sorte, que sa +conclusion n'était plus douteuse. Elle fut proclamée le 5 décembre 1630, +et définitivement signée ou ratifiée le 17 du même mois. À cette +occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprécier le +génie et le caractère de l'envoyé d'Isabelle, le créa chevalier[369], et +lui donna en même temps la magnifique épée dont il s'était servi pour sa +réception. + +Ainsi comblé d'honneurs et satisfait du succès de sa mission, Rubens, +aspirant à jouir dans sa patrie de la considération qu'il s'était +acquise par tant de travaux, résolut de se donner une seconde compagne. +Bien qu'âgé de cinquante-trois ans, séduit, en véritable artiste, par la +beauté remarquable d'une de ses compatriotes, il épousa, le 6 décembre +1630, la jeune Hélène Forment, qui atteignait à peine sa seizième année, +et dont il a immortalisé les traits dans un grand nombre de toiles. + +Depuis cette époque, Rubens s'éloigna peu à peu des affaires publiques. +À part une mission qu'il avait acceptée de l'infante, en 1633, pour +négocier de la paix en Hollande, mission arrêtée par les états avant +même l'entrée de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vécut, soit +à Anvers, soit à sa terre de Steen, près de Malines, occupé, autant que +la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses +peintures et de ses études sur l'antiquité; jouissant de la société de +ses amis, et avant tout de l'intimité de Rockox et de Gevaërts. Il +continuait également d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et +Pierre Dupuy, et à éclaircir avec eux les doutes qu'il avait sur +certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trépieds, +chaudrons, tables, candélabres, etc., etc. Il passait en revue les +nouvelles découvertes d'antiquités, encourageait les dessins du jeune +graveur Mellan, et, fidèle à son amour pour la paix, n'oubliait pas +d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630, +par les Impériaux, qui avaient mis à mort la plus grande partie des +habitants: «Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien +des années la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du séjour +délicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370].» + +Dans une autre lettre du 16 août 1635, écrite en italien, Rubens, après +avoir entretenu Peiresc d'un procès qu'il était forcé de soutenir à +Paris, à l'occasion du privilége de la vente en France de ses gravures, +lui fait connaître qu'il espère arriver à un arrangement avec son +adversaire, et il ajoute:--«Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la +peste la chicane et toute autre espèce de discussions, et j'estime que +le vœu de tout honnête homme doit être de pouvoir vivre avec +tranquillité d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre +service le plus possible et de ne faire tort à personne. Je regrette que +les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_: + +_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371] + +Dans la dernière lettre que Rubens écrivit à Peiresc, de Steen, le 4 +septembre 1636, l'artiste se montre très-reconnaissant de l'envoi que +Peiresc lui avait fait d'un dessin colorié des _Noces Aldobrandines_, +«peinture antique qui fut trouvée à Rome dans ma jeunesse, dit Rubens, +et admirée, adorée même comme unique, par tous les amis de l'art et de +l'antiquité.»--Il informe Peiresc qu'il a vu à Anvers un très-fort +volume intitulé: _Roma sotterranea_[372], «lequel lui a paru être un +grand ouvrage extrêmement religieux, car il représente la simplicité de +la religion primitive, qui, si elle a surpassé le reste du monde par +sa piété et la vérité de sa religion, le cède au paganisme antique, dont +elle est à une distance infinie, sous le rapport de la grâce et de +l'élégance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la +publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis +_Giustiniano_. On en parle comme d'un très-bel ouvrage.... Mais je ne +doute pas que chaque fait nouveau n'arrive à votre musée dans toute sa +fraîcheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas à vous entretenir d'autre +sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous +accorder longue vie et santé, avec toutes sortes de prospérité et de +contentement.»--Ces vœux ne devaient point être exaucés: Peiresc mourut +à Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas +le dernier à regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium +elegantiarum amator_. + + + + +CHAPITRE XXIX + + Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par Rubens pour + l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers + latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description + de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa + direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la + goutte. + +1635 + + +Deux années avant la mort de Peiresc, Rubens avait été obligé, sans +s'éloigner d'Anvers, de se remettre à faire de la peinture politique. +L'infante Isabelle étant morte à Bruxelles, le 1er décembre 1633, le +roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son +aïeul Philippe II n'avait cédés à l'archiduc Albert et à sa femme que +sous la réserve de retour à la couronne d'Espagne, dans le cas où ils ne +laisseraient pas de postérité. Par suite de cette reprise de possession, +Philippe IV, au commencement de 1634, avait donné le gouvernement +général de ces provinces à son frère unique, le prince Ferdinand, jeune +homme d'une grande espérance, qui était cardinal, et que, pour ce motif, +on appelait le cardinal-infant. On était alors au plus fort de la guerre +de Trente ans; les Suédois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient +avec avantage contre l'armée impériale. Le roi d'Espagne résolut +d'envoyer l'infant au secours de son beau-frère, Ferdinand III, roi des +Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui +commandait l'armée impériale. Les troupes espagnoles, ayant opéré leur +jonction avec les impériaux, et occupé une forte position près de la +ville de Nordlingen, y furent attaquées, le 5 septembre 1634, par les +Suédois, sous la conduite de Gustave Horn, leur général en chef. Mais +après un grand nombre d'attaques infructueuses, les Suédois furent mis +dans une déroute complète. On attribua, en grande partie, le succès de +cette journée aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi, +lorsqu'à la fin de l'année 1634 il vint à Bruxelles prendre possession +de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus +brillant accueil. + +Averti que ce prince se rendrait à Anvers au commencement du mois de mai +1635, le conseil communal de cette ville résolut de recevoir le +vainqueur de Nordlingen avec le plus grand éclat, et de faire dresser +des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et +places par lesquelles ce prince devait passer. Pour être certain de +réussir, le sénat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments +décoratifs, d'en surveiller la construction et d'en décorer les diverses +parties[374]. On ignore s'il reçut un programme, ou si le sénat voulut +s'en rapporter à son imagination si féconde. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il représenta d'une manière remarquable, à l'aide de l'histoire +et de l'allégorie, les principaux événements contemporains, qu'il sut +rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait à attribuer au jeune prince, +et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les vœux et les +espérances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait +être comparé à Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui +demandent une imagination pleine de ressources et une main qui exécute +sans hésitation, et cependant d'une manière qui plaise à l'œil. Le chef +de l'école d'Anvers possédait à un suprême degré ces deux éminentes +qualités: jamais l'invention ne lui avait manqué; jamais l'exécution ne +lui avait fait défaut. La galerie de Médicis, à Paris, les cartons de +l'église de Loëches, près de Madrid, le plafond de White-Hall, à +Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son +génie. Le choix du sénat d'Anvers était donc très-heureux. + +Les gravures de Théodore de Tulden nous ont conservé la représentation +de l'entrée solennelle de l'infant Ferdinand à Anvers, le 15 de mai +1635[375]. À juger les compositions de Rubens par les estampes, le +maître dut justifier le choix de ses concitoyens, et déployer un talent +aussi remarquable que varié. Il fit élever de nombreux monuments +décoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les +ornements dont sa fantaisie se plut à les embellir. + +À cette époque, le goût des inscriptions et des devises en vers latins +était dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au +respect qu'elle devait au gouverneur général des Pays-Bas, au vainqueur +de Nordlingen, si elle n'avait pas fait célébrer ses vertus et ses +exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frère, par un de ses +poëtes. À Gevaërts, en sa double qualité de secrétaire de la ville et +d'historiographe du roi, échut le soin de composer cette poésie +lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les pensées du +peintre, faire comprendre ses allégories, et exprimer en même temps les +vœux et les espérances légitimes de la reine de l'Escaut. Gevaërts était +d'ailleurs un latiniste de première force, très-capable de composer, +dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamètres et les +distiques destinés à être inscrits à côté des dessins, cartons ou +peintures de son ami. + +Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donné «la description des +tableaux allégoriques appliqués aux arcs, temples et portiques +triomphaux inventés et peints par l'artiste,» en citant un grand nombre +de vers latins composés à cette occasion par Gevaërts. On jugera de +l'importance de ces monuments éphémères, élevés en l'honneur de l'entrée +du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois +seulement, Rubens avait fait élever, sur ses plans, sept arcs et quatre +portiques triomphaux, qu'il avait décorés de peintures, de statues, de +bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns +présentaient un développement de quatre-vingts pieds de haut sur +soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondément +regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit +autrement, peints par Rubens à cette occasion, n'aient pas été +conservés; ou, s'ils existent encore à Anvers, qu'ils ne soient pas +exposés avec les autres œuvres du maître. Nous croyons ne pas nous +tromper en avançant que ces compositions ne devaient pas être +inférieures, dans leur genre, aux magnifiques allégories de l'histoire +de la vie de Marie de Médicis. Naturellement, les événements les plus +mémorables du règne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union +de la maison d'Autriche à celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs +d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion +catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hérésie, +avaient fourni à Rubens l'inspiration de ses principaux sujets. +Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme. +D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe à deux faces, dressé +près de l'hôtel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur +quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses +métalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Pérou. La partie +supérieure représentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on +voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hespérides, avec cette +inscription: + + Prætium non vile laborum. + +À droite et à gauche, les colonnes d'Hercule, surmontées des disques de +la lune et du soleil, avec cette allusion à l'immense étendue de la +monarchie espagnole: + + Ultrà anni solisque vias, + Oceanumque ultrà. + +À gauche, le principal fleuve du Pérou; à droite, le Rio de la Plata. + +De l'autre côté de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne +cueillant le fruit de l'arbre des Hespérides, avec le vers de Virgile: + + ...Uno avulso non deficit alter + Aureus. + +Au-dessous, de chaque côté, des ouvriers occupés à travailler aux mines, +et Vulcain préparant les métaux; au milieu, une suite de monnaies +espagnoles, et un médaillon avec ces mots: + + Auro, argento, æri. + +L'idée de l'_Arcus monetalis_ convenait bien à la riche cité d'Anvers, +que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses +métalliques exportées par l'Espagne de ses possessions d'Amérique. Mais +Rubens fit élever un autre monument, qui répondait mieux aux espérances +et aux vœux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres +qui désolèrent les Pays-Ras, les Hollandais, maîtres de la mer et jaloux +de la prospérité d'Anvers, avaient fermé l'Escaut à l'entrée comme à la +sortie des navires. Cette ville, qui avait été pendant plus d'un siècle +le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui +d'Amsterdam, se vit bientôt languir, tandis que sa rivale, grâce à la +liberté des mers, prenait un immense développement. Le sénat d'Anvers ne +pouvait pas rester indifférent à la décadence de la cité: il voulut sans +doute que Rubens exprimât les plaintes de ses habitants au +prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son +attention d'une manière toute particulière. Que Rubens se soit inspiré +des vœux de ses compatriotes, ou que son imagination ait été au-devant +de leurs désirs, toujours est-il qu'il fit élever, au pont Saint-Jean, +un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur +soixante-dix de large, représentant, selon les expressions de +Michel[377] «une machine marine, par la quantité de cascades paraissant +découler des superficies et extrémités du bâtiment.» Au milieu de cet +arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce +dieu du négoce, posé sur un piédestal, à la manière de la statue de Jean +de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que poétique, que si, +d'une main, il tenait son caducéc, de l'autre il tendait une bourse vide +à la ville d'Anvers, personnifiée à genoux aux pieds du prince +Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevaërts: + + Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas, + O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem + Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi. + +À la droite de la ville d'Anvers paraît un matelot oisif, endormi sur +son ancre et sa barque renversée; à gauche, on voit l'Escaut, sous la +figure d'un vieillard, les cheveux négligés, la tête couverte de +roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une +urne, pendant qu'un génie défait les chaînes dont ses jambes sont +entravées, et qu'un navire se dispose à appareiller. Les autres parties +de l'arc sont occupées par des divinités marines, des génies ailés, la +Pauvreté et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevaërts, qui +exprimaient bien les sentiments des armateurs et des négociants +d'Anvers: + + Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis, + Desuetas iterum pontum decurrere puppes; + Pauperies procul et pallens abscedit Egestas, + Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem. + Aurea securis revocabit secula Belgis + Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet, + Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus, + Largaque succedet fœcundo copia cornu... + +Ce monument, élevé à l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un +grand succès, et les riches négociants durent remercier leur illustre +compatriote, ainsi que son élégant traducteur latin, d'avoir si bien +défendu leurs intérêts les plus chers. + +Mais aux yeux de la postérité, la plus remarquable des inventions +exécutées par le peintre, dans cette circonstance, est certainement +celle qui représente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, était +l'homme de la paix; il travailla toute sa vie à la rendre à sa patrie, +et s'il ne fut pas assez heureux pour réussir complétement à éloigner la +guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but +aussi utile que glorieux. La supériorité de son génie d'artiste, qui le +fit choisir plusieurs fois comme négociateur entre les puissances +belligérantes, sut admirablement profiter de l'entrée du prince +Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses vœux pour la paix, qu'il +considérait, avec Gevaërts comme le plus grand des biens[378]. + +Rubens fit donc élever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique +d'ordre dorique, surmonté d'un dôme, avec le buste à double visage de ce +dieu. De l'intérieur de l'édifice, Mars, sous la figure d'un soldat +demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une +torche allumée dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les +portes du temple, que, d'un côté, Tisiphone, Mégère et une Harpie +s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la +Religion et l'Abondance, aidées par l'Amour, font de vains efforts pour +les tenir fermées. Entre les colonnes, le peintre a représenté, avec un +admirable contraste, à droite, les malheurs et les cruautés +inséparables de la guerre; à gauche, la prospérité publique que donne la +paix. D'un côté, c'est un soldat qui traîne par les cheveux une femme +dont l'enfant est étendu à ses pieds; il est suivi de la Pauvreté, de la +Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la +paix, l'Abondance, la Richesse et la Félicité publique. Les contrastes +entre ces différentes figures sont réellement admirables, et bien qu'on +ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Théodore de +Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un génie d'autant +plus grand que sa main n'a fait que rendre fidèlement les sentiments les +plus intimes et les plus vrais de son âme. + +Toute cette composition est accompagnée, comme les précédentes, des vers +de Gevaërts. Le docte commentateur des pensées de Marc-Aurèle partageait +assurément l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses +vers expriment avec bonheur les vœux que toute la ville d'Anvers +adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus. + + O utinam, partis terraque marique triumphis + Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani! + Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas + Qui premit, Harpyæque truces, Luctusque Furorque + Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus, + Paxque optata diu populos atque arva revisat. + +«Plût à Dieu, Prince, que, grâce aux victoires par vous remportées sur +terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus; +que le cruel dieu de la guerre, qui depuis près de soixante-dix ans +opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies féroces, le Deuil et +la Fureur, soit enfin obligé de fuir chez les Thraces et dans les antres +de la Scythie, et qu'à sa place, la Paix, appelée depuis si longtemps +par nos vœux, revienne consoler les peuples et présider aux travaux des +champs.» + +Malheureusement, ces vœux ne furent pas exaucés de longtemps. La guerre +et son cortége ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocités, +désola pendant un grand nombre d'années encore les Pays-Bas espagnols; +et lorsque la paix de Westphalie fut signée à Munster, en 1648, elle +stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et +acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers. + +Le prince Ferdinand se montra très-satisfait des inventions de Rubens. +On raconte que l'artiste ne put assister à son entrée triomphale, parce +qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte. +L'infant, qui avait connu le peintre à Madrid, ayant appris la cause qui +le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et +prit un grand plaisir à causer avec lui et à examiner ce que Rubens +appelait son Panthéon, c'est-à-dire sa collection de tableaux, statues, +médailles, pierres gravées, estampes et autres objets d'art et de +curiosité[379]. Ce n'était pas la première visite que Rubens eût reçue +d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagnée de son +premier ministre et généralissime, le marquis Spinola, et du prince +Sigismond de Pologne, avait honoré Rubens de sa présence, alors qu'elle +revenait victorieuse de Bréda, qu'elle avait réduite à se rendre après +un siége opiniâtre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie +de Médicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le +peintre dont le pinceau avait si brillamment retracé les principaux +événements de sa vie. + + + + +CHAPITRE XXX + + Dernières années de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui + permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa manière de + diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts peint par Rubens + et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son épitaphe par + Gevaërts.--Règle de conduite observée par Rubens.--Rockox et + Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du beau. + +1635--1640 + + +Dans les années qui s'écoulèrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai +1640, époque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et +privé de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais dès que la +maladie lui laissait quelque répit, il ressaisissait ses pinceaux avec +bonheur et se remettait à peindre avec son entrain habituel. La maladie +contre laquelle il luttait ne paraît pas avoir affaibli son génie; car +il a exécuté, dans cette dernière période de sa vie, des tableaux tout +aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le +célèbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda +pour Jabach, et qui fut donné par ce dernier à l'église des +Saints-Apôtres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que +Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses +plus beaux ouvrages. Ces mêmes lettres montrent qu'il était toujours +accablé de commandes, auxquelles il avait peine à satisfaire. Aussi +Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de +Rubens[381]: «On n'en finirait pas, s'il fallait énumérer tous les +ouvrages de ce très-ingénieux artiste, puisque, indépendamment de la +fécondité de son esprit, il était également doué d'une habileté de main +telle, qu'il avait achevé un tableau en moins de temps qu'un autre +aurait mis à l'ébaucher. Il travailla de cette sorte jusqu'à ce que la +goutte étant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux +grandes toiles; alors il se mit à peindre des sujets profanes, sacrés et +champêtres sur des toiles d'une dimension médiocre et même petite.» + +Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernières +années, se tint complétement à l'écart de la politique, bornant ses +distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilité, à faire, +après avoir travaillé cinq ou six heures de suite, quelques promenades, +soit à cheval, soit à pied, dans les faubourgs et sur les remparts +d'Anvers, à recevoir à souper, dans la soirée, ses amis les plus +intimes, parmi lesquels Rockox et Gevaërts n'étaient pas les derniers, +et à passer la belle saison à sa terre de Steen, près de Malines. +Jusqu'à ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en +travaillant, il se faisait lire les historiens, les poëtes et les +moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Sénèque, si +l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le +pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa +correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et +l'histoire ancienne lui étaient aussi familières que la connaissance des +événements contemporains et des principales langues modernes. On pourra +se faire une idée de l'étonnante fécondité d'invention et d'exécution de +Rubens par ce fait, que le catalogue de son œuvre[383] énumère _quatorze +cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable; +et encore faudrait-il, pour compléter ce chiffre formidable, ajouter +ses dessins et les planches auxquelles il a travaillé. + +On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses œuvres +pendant les dernières années de sa vie. Il avait créé à Anvers depuis +longtemps une école de graveurs, qui ne le cédaient en rien à Érasme +Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs élèves en peinture. Il suffit de +rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boèce de Bolswert, +Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, Ægidius Sadler, François +Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman, +Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Théodore de +Tulden, pour montrer quelle activité régnait dans cette école. Tous les +genres de gravure, au burin, à l'eau forte, sur bois, y étaient cultivés +et y brillaient d'un vif éclat, grâce à la direction donnée par le +maître et à l'aptitude supérieure des élèves.--«Comme Rubens s'était +fait d'excellentes règles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses +tableaux réussissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se +donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours +fait, ses estampes ne le cédaient point à ses tableaux pour l'accord des +ombres et de la lumière, surtout quand elles ont été exécutées par +d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres..... +Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont été gravées de son +vivant, ne l'ont été d'après ses tableaux, mais d'après des dessins +très-terminés, ou d'après des grisailles peintes à l'huile en blanc et +noir, qu'il avait l'art de préparer et d'amener à l'effet de +clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que +de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a écrit, dans sa vie de +Van Dyck, que Rubens s'était souvent servi de cet élève pour lui +préparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort porté à le +croire: son pinceau délicat et facile y était tout à fait propre..... Le +beau génie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le +moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus +légères esquisses, ce grand maître met une âme et un esprit qui dénotent +la rapidité avec laquelle il concevait et exécutait ses pensées. Mais, +lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y +ajoute tout ce qu'un homme qui possédait, dans un éminent degré, les +différentes parties de la peinture, et singulièrement celle du +clair-obscur, était capable d'imaginer pour en faire des ouvrages +accomplis.»--C'est dans cette manière qu'il composa, entre autres, le +magnifique dessin gravé par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de +la seconde édition, publiée après sa mort par Gevaërts, des _Icones +imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a représenté, assis dans +une espèce de portique, les pieds appuyés sur un autel votif, Jules +César fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une +Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un côté, plus bas, +Constantin, portant l'étendard du Christ, de l'autre l'empereur +Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des +faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et +entourant un globe couronné, symbole de l'immortalité. + +Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevaërts, qui a été gravé au +burin par Paul Pontius. Le peintre a représenté son ami assis et +travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuyée sur une table +recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit, +probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurèle, dont le buste est +placé sur la même table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de +la pièce, on aperçoit des livres sur une tablette: à droite, l'écusson +de ses armoiries, au-dessous duquel est écrit en grec: «εἱς εαντον συνειλου.» Il a la tête nue et porte des +moustaches; son cou est entouré d'une énorme fraise, et il est vêtu +d'une robe très-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chaîne et un +médaillon. Sa figure est calme, réfléchie, pleine d'expression et de +mélancolie, comme il convient à un homme que la perte de ses affections +les plus chères avait obligé à chercher des consolations dans l'étude de +la philosophie stoïcienne[385]. + +Après la mort de Rubens, arrivée le 30 mai 1640, ce fut Gevaërts, son +ami de cœur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription +destinée à son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles +ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli +jusqu'en 1755, époque où elle fut placée, par le chanoine Van Parys, +petit-neveu de Rubens par sa mère, sur le monument élevé à l'artiste +dans une des chapelles de l'église de Saint-Jacques d'Anvers. À la +différence d'un grand nombre d'autres épitaphes, qui attribuent aux +morts des vertus et des qualités qu'ils n'ont jamais eues de leur +vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle +dit de cet homme illustre: + +...Qui, inter cæteras, quibus ad miraculum + Excelluit, doctrinæ, historiæ priscæ, + Omniumque bonarura artium + Et elegantiarum dotes, + Non sui tantum seculi, sed et omnis ævi + Apelles dici meruit. + . . . + Pacis inter principes mox initæ + Fundamenta feliciter posuit... + +On a vu que Nicolas Rockox ne survécut que quelques mois à Rubens, étant +mort à Anvers le 12 décembre 1640. Quant à Gevaërts, le plus jeune des +trois, il prolongea sa carrière jusqu'en 1666, et s'éteignit à Anvers +en cultivant les lettres, à l'âge de soixante-treize ans. + +On peut dire de Rockox et de Gevaërts que pendant tout le cours de leur +existence ils s'appliquèrent constamment à mettre en pratique cette +règle de conduite, que Rubens s'était imposée à lui-même[388]: + + Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini. + +Pour être juste envers l'illustre chef de l'école flamande, la postérité +doit ajouter qu'il ne s'est pas borné à rendre service, autant qu'il a +pu, sans jamais faire tort à personne, mais que, par les qualités de son +cœur et de son esprit, aussi bien que par les œuvres dues à son génie +d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire à tous ceux +qui aiment à rencontrer chez le même homme le rare et merveilleux accord +du bon et du beau. + + + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +CONSTANTIN HUYGENS, + +UTENBOGARD[389], LE BOURGMESTRE JEAN SIX + +1596--1700 + + + + + +CHAPITRE XXXI + + Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées contre sa + vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les hommes les + plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits + par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la première + partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt + avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric + Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur + Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop. + +1596--1700 + + +Si l'originalité dans les arts était à elle seule la marque la plus +certaine du génie, aucun peintre ne pourrait être comparé à Rembrandt. +Tandis que les maîtres les plus éminents des autres écoles, Léonard de +Vinci, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Titien, Rubens, le Poussin, +Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, même dans leurs +chefs-d'œuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premières +leçons, Rembrandt seul, sans aucun modèle antérieur, inaugure une +manière à part, entièrement due à sa forte personnalité. L'idéal, tel +que l'ont conçu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il +copie et rend la nature comme il la voit, sans se préoccuper de la +beauté des formes, et ses figures peintes et gravées offrent de nombreux +types, dans lesquels le laid, et même le difforme, ne craignent pas de +se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une poésie qui lui est +propre, et telle est la puissance magique de son génie, qu'elle force +d'admirer tout ce que son pinceau a touché, tout ce que la fantaisie de +sa pointe a produit. Pour les effets tirés de l'opposition de la lumière +et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'égal, et +son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'œil et lui plaît. +Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et +l'exécution des scènes les plus opposées, telles que: la _Leçon +d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon +samaritain_; aussi étonnant dans ses gravures que dans ses tableaux, +Rembrandt sera toujours considéré, tant que vivront ses ouvrages, comme +un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses œuvres, si éloignées +du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa variété, +sous la main et l'imagination de l'homme, sa beauté dans tous les +genres. Sa manière plaît surtout à notre époque, peu portée à la +recherche du beau idéal, et peut-être trop disposée en toutes choses +au réalisme. + +Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390], +Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'éloge de son talent, ont +beaucoup rabaissé son caractère. Copiées par leurs successeurs[392], +sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions +malintentionnées ont présenté l'artiste hollandais comme un homme plus +que bizarre, irritable, avare à l'excès, menteur, et presque faussaire, +pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu'à la folie. +Ces accusations nous ont toujours paru très-extraordinaires; nous ne +pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventées à plaisir pour +faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas été +exempt de quelques-uns des défauts qu'on lui reproche, nous croyons +qu'ils ont été singulièrement exagérés par l'envie et la haine, ces deux +harpies qui s'attachent toujours à faire expier au génie sa supériorité. +Grâce aux recherches de quelques amis des arts et de la vérité, qui ont +remonté jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumière commence à +se faire sur la vie et le caractère de Rembrandt. De notre côté, nous +oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes +livré, nous permettent de réfuter, en grande partie, les tristes +calomnies qui ont poursuivi la mémoire de l'artiste jusqu'à nos jours. +Elles nous ont montré Rembrandt lié, jusqu'à l'intimité, avec les hommes +les plus considérés et les plus recommandables de son temps, et +jouissant lui-même de toute leur estime et de toute leur affection. Sans +doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la +véritable cause ne nous paraît pas jusqu'ici avoir été expliquée d'une +manière satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour +faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant à +son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions +contribuer, pour notre faible part, à réhabiliter la mémoire, trop +longtemps calomniée, de ce grand artiste. + +Parmi les personnages dont les noms sont cités par les biographes de +Rembrandt, nous en avons distingué trois, qui ont vécu avec lui sur le +pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus +honorables. + +Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le +père de l'illustre physicien, et que la célébrité de son fils a un peu +trop fait oublier. Il était cependant par lui-même remarquable à plus +d'un titre: homme d'État distingué, il cultivait les lettres latines et +hollandaises[393], et il réunissait l'expérience des affaires au savoir +et au goût des belles choses. Attaché, comme secrétaire et conseiller +intime, aux stathouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III, +il les servit avec dévouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie. + +Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des +relations avec les principaux maîtres de son temps. Van Dyck a fait son +portrait, qui est gravé dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a +célébré cette gracieuseté du peintre par le distique suivant: + + Hugenium illustres inter mirare? Paranda + His umbris lucem quæ daret umbra fuit. + +«Pourquoi vous étonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes +illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui fît mieux ressortir +ces lumières?» Il a aussi célébré le génie de Van Dyck et son livre des +portraits par deux autres distiques insérés dans ses œuvres +latines[394]. + +On trouve, dans le même ouvrage, l'épitaphe du peintre Mireveldt, dont +il vante le talent, et qui, déjà mourant, avait peint son portrait, +ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395]. + +On voit, en outre, qu'il était lié avec le peintre jésuite Daniel +Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les +gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a célébrées dans +trois petites pièces latines[397]. + +Constantin Huygens n'était pas moins sincère admirateur des ouvrages de +l'antiquité que des tableaux de l'École hollandaise: c'est à lui que +Jean de Bisschop (_Episcopius_) a dédié la première partie de son +recueil de gravures de statues antiques[398]. + +Dans cette dédicace, l'auteur considère Constantin Huygens comme un +grand amateur d'art, et il l'appelle: _Picturæ studiosus_. Partisan de +l'étude de l'antiquité, qu'il préfère à celle de la nature, Jean de +Bisschop s'efforce de démontrer, en s'appuyant sur l'exemple de +Michel-Ange, de Raphaël et du Poussin, que l'antiquité, ayant fait +choix, dans la nature humaine, de tous les modèles les plus beaux, doit +être considérée comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les +artistes. + +La première partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches gravées +par lui-même, mais dessinées par différents artistes d'après les plus +belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du +belvédère, le Laocoon, deux des fils de Niobé, l'Antinoüs, etc. Ces +gravures ne sont accompagnées d'aucun texte explicatif, sauf la +dédicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait +l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes à la connaissance et à +l'étude des plus beaux modèles que l'antiquité nous a laissés. Mais il +est à regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la +pureté des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles +et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique, +sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un +certain mérite.--La dédicace d'un pareil ouvrage à Constantin Huygens +prouve qu'il connaissait bien les œuvres de l'art antique, et qu'il +était capable d'en apprécier la beauté. + +D'un autre côté, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait +dignement apprécié le génie du peintre hollandais. + +On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps, +recherché les œuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique +d'encourager celles écloses dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut +dire que leur inclination personnelle les y portait également. Placés à +la tête du gouvernement d'une nation qui a vu naître et fleurir un si +grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders +auraient-ils pu ne pas partager le goût de leurs concitoyens pour les +œuvres si variées, si naturelles et si brillantes de l'école +hollandaise? Aussi s'appliquèrent-ils à réunir des tableaux des +principaux maîtres. Rembrandt était trop connu, lorsqu'il vint s'établir +à Amsterdam, en 1630, pour ne pas être signalé à l'attention des princes +de Nassau. Ce fut, à ce qu'il paraît, Constantin Huygens, conseiller +intime et secrétaire du stathouder Frédéric-Henri, qui servit +d'intermédiaire entre le prince et l'artiste. On a publié, dans ces +dernières années[399], les lettres de Rembrandt adressées à Huygens, et +relatives à deux des cinq tableaux que Rembrandt avait exécutés pour le +stathouder. + +Ces tableaux représentent une suite de sujets tirés de la Passion de +Jésus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_, +l'_Ensevelissement_, la _Résurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de +Rembrandt à Constantin Huygens n'ont rapport qu'à l'_Ensevelissement_ et +à la _Résurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la +première que Rembrandt espérait obtenir de Son Altesse pas moins de +mille florins, pour chacune de ces toiles;--«mais que si Son Altesse +pense qu'elles ne méritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant +son bon plaisir; se fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse, il +se contentera de cela avec reconnaissance.» + +Le prix demandé par le peintre fut réduit à six cents florins, pour +chaque tableau, et la seconde lettre à Huygens, écrite, dit Rembrandt, +sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientôt +parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt réclamait les +intérêts, par la raison qu'on les avait payés à d'autres. + +Enfin, dans la troisième lettre, la seule dont la date soit rapportée, +et qui est écrite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit à +Huygens: «Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme +j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir +encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait +bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous +prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux +tableaux, et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait +extrêmement utile en ce moment.» + +Ces lettres montrent, il est vrai, le désir très-vif qu'avait Rembrandt +d'être payé promptement; mais il y a loin de là au reproche mérité +d'avarice et de cupidité. Au contraire, on voit qu'il accepte la +réduction du prix qu'il avait fixé, et qu'il ne réclame point contre le +refus des intérêts. + +Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait à la cour, M. de Zuylichem, +s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Dès le 17 février +1639, et sur son attestation, il lui fit délivrer, au nom du prince, une +ordonnance de paiement de 1244[400] florins, «pour les deux tableaux +représentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Résurrection_ de +N.-S. Jésus-Christ, exécutés par lui et livrés à Son Altesse.» Ainsi, +les intérêts ne furent point alloués. + +Ces deux tableaux, avec les trois autres, après avoit fait partie +pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un +sixième du même maître, l'_Adoration des bergers_, à la Pinacothèque de +Munich[401]. + +Pour témoigner sans doute sa reconnaissance à M. de Zuylichem, Rembrandt +voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il résulte du +commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conçue: + +«Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable +missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre +affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de +mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est +par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la +toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le +premier souvenir que je vous donne.» Cette lettre suffirait à elle seule +pour réfuter le reproche d'avarice poussée à l'extrême que l'on a +souvent adressé au peintre; car un avare ne donne point ce dont il +espère tirer un profit. Bien qu'il fût lié avec M. de Zuylichem, auquel +il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont +raconté de sa cupidité eût été vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas +fait, même à un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre +très-cher.--On ignore également et le sujet de ce tableau et ce qu'il +est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent +l'affection cordiale que l'artiste portait à Constantin Huygens, et les +bons offices que le grand seigneur s'efforçait de rendre au peintre. + +Indépendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait +gravé un charmant portrait du prince Frédéric-Henri, alors qu'il n'était +encore qu'enfant. On croit qu'il l'exécuta par l'entremise du poëte de +Cats, précepteur du jeune prince, avec lequel il était lié, et dont il a +également gravé un fort beau portrait[402]. + +Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque +l'opinion à l'appui de sa réclamation des intérêts du prix de ses +tableaux, et qu'il montre disposé à le payer sur sa recette, était un +des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses œuvres que M. de +Zuylichem. Trésorier des états de Hollande pour le territoire +d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune à réunir des +objets rares et précieux, et principalement des gravures et des dessins. +C'est à lui que Jean de Bisschop a dédié la seconde partie de ses +_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de +cette courtoisie. La première, c'est parce que Utenbogard a mis à sa +disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses +qu'il possède: c'est donc un devoir pour lui de faire connaître au +public où il a trouvé ce trésor. La seconde raison, c'est afin +d'attester à tous que Utenbogard connaît parfaitement la valeur de +toutes ces raretés (_elegantiarum_), et qu'il est doué d'un goût sûr, +joint au désir de laisser voir ses collections à tous les amis de +l'art.--Bisschop s'élève avec force contre ces collectionneurs +soupçonneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils +possèdent, en réservent la jouissance pour eux seuls.--«Quelle chose +odieuse, quel aveuglement, s'écrie-t-il, n'est-ce point de moins estimer +ce que l'on possède, par cela seul qu'un autre aura la même chose! +Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumière du jour, de +la douceur de l'air, de la fraîcheur d'une source, de l'usage d'une voie +publique, parce que vous seriez appelé seul à en jouir?» + +Rembrandt était aussi attaché au trésorier des états de Hollande qu'au +conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, exécuté une +belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que +Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a représenté une seconde fois +dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appelé le _Peseur +d'or_[403]. + + + + +CHAPITRE XXXII + + Gloire de la Hollande après la paix de Munster.--L'hôtel de ville + d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son + éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_, + tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du + bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de + Six, et la _Leçon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes + dédiées à Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années + de Rembrandt.--Mort de Six. + +1618--1700 + + +C'était alors l'époque la plus glorieuse des annales de la Hollande: +après une lutte acharnée de près d'un siècle, dans toutes les parties du +monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la +patrie et de la liberté, venait de forcer le faible et incapable +descendant de Charles-Quint à signer une paix humiliante, dans laquelle, +en dépit de l'inquisition espagnole, il avait été obligé d'admettre la +liberté de conscience, la liberté du commerce maritime et l'indépendance +absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la liberté, pour +lesquelles cette poignée d'hommes indomptables avait combattu et +souffert avec tant de persévérance, triomphaient enfin du despotisme uni +à l'intolérance. Les états généraux de Hollande avaient ainsi réalisé le +vœu de leur devise nationale: _Concordia res parvæ crescunt_. + +La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le traité de +Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaités +le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la +fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrepôt maritime et de +ses richesses, la cité d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir à son +commerce, d'autant plus florissant qu'il était devenu plus sûr par suite +de l'abaissement de la puissance espagnole. + +Aussi, presqu'au moment même où fut signée la célèbre paix de +Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam résolut de faire +construire un nouvel hôtel de ville, dont la fondation rappelât cet +événement mémorable. Il voulut que sa grandeur et sa beauté fussent +dignes d'une cité qui était alors considérée par toutes les autres, sans +même en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le +corps de ville d'Amsterdam s'était toujours distingué par son +patriotisme. À la tête, pendant la guerre, du mouvement de résistance +dirigé contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe, +honorer la mémoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers, +avaient donné le signal de la résistance à l'oppression étrangère. Le +conseil de ville fit donc graver sur la première pierre de l'édifice +l'inscription suivante: «Le IV des calendes de novembre de l'an 1648, +jour auquel fut terminée la guerre qui durait depuis plus de +quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les +parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants +rois Philippe d'Espagne; et après que la liberté de la patrie et la +religion eurent été affermies sous les auspices des seigneurs +bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre +Schaep, cette pierre fut posée par les fils et descendants desdits +seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet édifice[404].» + +Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la +construction. On sait que cet artiste s'est illustré par ce monument, +dont la masse imposante donne une haute idée de la richesse et de +l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa décoration +intérieures répondent à sa façade principale, et il a été orné de +peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renommés +de cette époque. + +Jean Six n'était encore que secrétaire de la ville d'Amsterdam, lorsque +fut commencée l'érection du nouveau palais municipal. Mais il paraît +certain qu'il fut chargé avec ses collègues de veiller à l'exécution des +travaux. + +Il était né à Amsterdam en 1618. Son père avait fondé ou augmenté le +patrimoine de la famille par d'heureuses spéculations commerciales, et +il transmit à son fils une grande fortune, jointe à une considération +méritée. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces +avantages, et de prendre part à l'administration des affaires de sa +ville natale. Il fit d'excellentes études, et comme la nature l'avait +doué pour la poésie et les lettres d'une aptitude toute particulière, il +fut bientôt cité parmi ses condisciples comme donnant les plus belles +espérances. Il les réalisa pendant sa longue carrière, en cultivant les +lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs œuvres. + +Parmi les poëtes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre +Vondel, le véritable créateur de la tragédie hollandaise, qui a +également laissé dans d'autres genres des œuvres très-remarquables. La +fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les +pays-Bas avait fait naître, comme il arrive presque toujours en pareille +circonstance, des écrivains et des poëtes qui marchaient à la tête du +mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprécier leur talent, +encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue +hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un +pays qui comptait à la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le +fondateur du droit des gens européens, l'éloquent défenseur de la +liberté des mers; Vondel, le poëte inspiré de tant de tragédies, d'odes +et de satires; Christian Huygens, l'émule de Descartes et de Newton, et +Rembrandt, l'incomparable maître du clair-obscur, un tel pays, +disons-nous, n'avait rien à envier à aucun autre. + +Le succès des tragédies de Vondel détermina sans doute Jean Six à +composer sa pièce de _Médée_[405]; nous ignorons si elle fut représentée +sur le théâtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu +lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'œuvre le plus +populaire de Vondel, dédié par lui à Grotius. Les critiques s'accordent +à louer la pureté de style et la beauté des vers de Jean Six; quant à +l'intérêt dramatique, basé sur l'amour dédaigné, la jalousie et la +vengeance de Médée, il était en rapport avec les idées des amateurs de +tragédie, vers le milieu du dix-septième siècle. + +Ce qui, à notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la +tragédie de Six, c'est la part que prit Rembrandt à sa publication. Il +composa, pour être mise en tête de cette pièce, une eau-forte, +reproduisant à sa manière le sujet de la pièce. «Elle représente, dit M. +Charles Blanc[406], l'intérieur d'un temple orné de colonnes et rempli +de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la +droite, entre deux colonnes, paraît la statue de Junon, au-devant de +laquelle est un autel, où s'élève la fumée d'un sacrifice que le pontife +du temple va faire à la déesse. Aux pieds du prêtre sont deux figures à +genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on célèbre le mariage. On +remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre, +un escalier à double rampe, vers lequel s'avance une figure qui paraît +être celle de Médée. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini +avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au +bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par +ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt +F._ 1648.» + +Cette gravure est bien dans la manière du maître; mais les costumes et +l'architecture du lieu de la scène ne laisseraient guère deviner, si on +ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la représentation d'un sujet tiré +de l'histoire des temps fabuleux de la Grèce. Les personnages sont +coiffés de cet énorme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne +savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs +d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux +comme au moyen âge; un dais est suspendu au-dessus de la tête des époux; +dans le fond à droite, deux fenêtres vitrées éclairent ce singulier +spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachés à une +tringle et presque entièrement ouverts, laissent voir toute cette +cérémonie. Il paraît que Rembrandt composa cette gravure de pure +fantaisie, et sans vouloir représenter une des scènes de la pièce de +Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse +n'est pas célébré sous les yeux des spectateurs.--Après tout, cette +estampe, comme un certain nombre d'autres du maître, nous paraît plus +curieuse que belle; mais elle prouve l'amitié que l'artiste portait à +notre bourgmestre. + +Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que +subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean +Six, une des plus étonnantes œuvres du maître, et dont les meilleures +épreuves, déjà très-recherchées du temps de Mariette[407], sont portées +aujourd'hui dans les ventes à des prix fabuleux. Le bourgmestre, vêtu +comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et +des bas de soie noirs, est debout, tête nue, appuyé sur le soubassement +d'une fenêtre gothique, ouverte derrière lui, de manière à présenter en +avant ses pieds un peu écartés, tandis que son corps penché, ses épaules +et sa tête entrent dans l'épaisseur de l'embrasure. Il tient dans ses +deux mains un livre ou manuscrit, qu'il paraît lire avec la plus grande +attention. Sur une table, à droite, on voit son manteau, son épée et son +baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entassés. Un +tableau, caché à moitié par un rideau entr'ouvert, et dont il est +difficile de distinguer le sujet, est appendu à la muraille, au-dessus +de la table. Un épais rideau, à sa gauche, est tiré pour laisser +pénétrer dans la chambre, par l'ouverture de la croisée, la vive +lumière du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands, +une partie du bras et du poignet gauche, se détachent en clair sur tout +le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entièrement dans +l'ombre, à l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit +cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, æt._ 29, _Rembrandt_, +1647. + +Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux, +Rembrandt ait représenté des personnages lisant, éclairés par la lumière +qui entre dans une chambre par une ouverture placée derrière eux. On +voit dans son œuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de +portraits exécutés de cette manière, tandis que les _Deux philosophes en +méditation_, du musée du Louvre[408], nous montrent la lumière éclairant +l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle +pénètre par derrière. Entrant ainsi dans la pièce où l'artiste plaçait +ses personnages, la lumière, sous son pinceau comme sous sa pointe, +produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions +saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu à égaler, +et qui sont le cachet de son génie. + +Nous ignorons à quelle circonstance est dû le portrait de Jean Six; la +planche en fut-elle payée au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser à +son ami ce témoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un +tableau à Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point. +Mais il est certain qu'une étroite intimité unissait l'artiste et le +bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimité, un +album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt. +Ce fait confirme toute la familiarité de leurs relations. + +Dans le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, «Gersaint[410] raconte qu'un +jour, Rembrandt étant à la campagne du bourgmestre, un valet vint les +avertir que le dîner était prêt. Au moment où ils allaient se mettre à +table, ils s'aperçurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le +bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le +village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et +qui avait, lui, le caractère vif, paria avec son ami Six qu'il graverait +une planche avant que ce domestique fût revenu. La gageure fut acceptée, +et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prêtes au vernis, +il en prit aussitôt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du +dedans de la salle où ils étaient. En effet, la planche fut achevée +avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari.» Nous ignorons où +Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages +gravés par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_. + +On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de +la ville d'Amsterdam à la campagne du bourgmestre Six, qui inspirèrent à +ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait également le +receveur Utenbogard à sa maison de campagne, dont il a laissé une vue +gravée. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reçu dans +son habitation des champs, située au bord du canal, entre La Haye et +Leyde, et qu'il a célébrée dans son poëme en hollandais, sous le nom de +_Hofwyck_, c'est-à-dire _fuite de la cour_. + +Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses +autres tableaux. Nous avons admiré, à l'exposition de Manchester, la vue +d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect était saisissant de +tristesse et de vérité. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres +œuvres. + +Les lettres de l'artiste à Constantin Huygens, ses relations avec le +receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote racontée par +Gersaint, tout réfute de la manière la plus péremptoire ce que dit +Descamps[412] du maître hollandais, avec une légèreté d'appréciation qui +prouve bien qu'il ne comprenait pas le véritable génie de +Rembrandt:--«Si ce peintre, dit-il, avait vécu avec des gens d'esprit, +quelle différence n'aurions-nous pas trouvée dans ses ouvrages! Il +aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de +noblesse, il aurait perfectionné ce goût naturel, ce génie de peintre, +dont chaque touche de pinceau et de pointe décèle en lui le caractère. +Le bourgmestre Six a essayé, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le +monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la +complaisance de se plier au caractère du peintre, pour acquérir sa +confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne +changea point: il n'aimait que la liberté, la peinture et +l'argent.»--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il +se fût mis à vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manière si +vantée au siècle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses +œuvres seraient aujourd'hui reléguées aux derniers rangs, tandis que, +grâce à la liberté qu'il a aimée, à la fantaisie qui a dirigé son +pinceau et sa pointe, il est resté le chef de l'école hollandaise, et +l'un des plus grands maîtres de l'art. + +On a supposé[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de +_Siméon au temple_, qui passe pour sa première grande peinture; mais la +date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapprochée de celle de la +naissance de Jean Six, en 1618, réfute cette hypothèse. + +Le Catalogue du musée du Louvre[414] indique l'admirable tableau des +_Pèlerins d'Emmaüs_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six, +dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage +avait été fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie +cette supposition. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a composé sa célèbre _Leçon +d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-père de notre +bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de +Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que +quatorze ans à cette époque.--«Ce chef-d'œuvre, dit la description en +français qui accompagne les principaux tableaux gravés au trait, du +musée royal de La Haye[415], représente la _Leçon d'anatomie_ du +professeur Tulp à Amsterdam. Il est assis, la tête couverte d'un large +chapeau et tenant à la main un instrument de chirurgie; il enseigne +cette science à ses amis et élèves, au nombre de sept. Il donne sa leçon +sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du +professeur indique qu'il instruit ses élèves, qui l'écoutent avec la +plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, à l'âge de +trente ans, pour le professeur Tulp, qui était son protecteur, fait voir +qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des têtes, +l'expression caractéristique de chaque personnage, qui tous fixent +leur attention sur le même objet, le calme du maître, la préoccupation +des élèves, tout est historique dans cette collection de portraits. La +belle exécution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la +magique puissance, la manière de grouper les figures, leur gradation par +rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la +teinte livide du cadavre, le style tout à la fois large et fini, le +dessin correct du cadavre, vu en raccourci du côté droit du tableau, +tout enfin fait de cette production le chef-d'œuvre de Rembrandt. Ce +tableau, donné par Tulp à la corporation des chirurgiens d'Amsterdam, +était autrefois placé au théâtre anatomique de cette ville, et +appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration +désira s'en défaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000 +florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un +des principaux ornements.» + +Si, à La Haye, on considère la _Leçon d'anatomie_ comme le chef-d'œuvre +de Rembrandt, on pourrait bien, à Amsterdam, lui préférer la _Ronde_ ou +_Garde de nuit_, cette scène où la vie éclate avec autant d'entrain, de +mouvement et de vérité, que la mort fait sentir son calme et sa gravité +dans la démonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, où le +même maître pouvait exécuter, dans des styles entièrement opposés, deux +chefs-d'œuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie; +l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise. + +C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura dû, selon toute apparence, de +se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le +beau-père aura pu rendre à la mémoire de son gendre. + +À la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de +Bisschop. Après avoir publié ses planches des plus belles statues +antiques, ce graveur voulut également faire connaître à ses concitoyens +les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc à La Haye, +en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'après différents +maîtres, et il en offrit la dédicace à Jean Six, alors bourgmestre +d'Amsterdam, en faisant précéder ce recueil du portrait de notre +amateur. Il paraît que le graveur vivait dans la familiarité de Jean +Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait +d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa +dédicace:--«De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la +peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer à mon +oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours +chercher, autant qu'on le peut, à rendre le beau.»--Partant de ce point, +Bisschop explique à sa manière ce que c'est que la beauté du corps +humain, dans son ensemble et dans ses différentes parties. S'appuyant +sur l'exemple des grands maîtres, tels que Michel-Ange, Raphaël et le +Poussin qui ont le mieux réussi à l'exprimer, il conclut qu'il est utile +d'offrir au public des modèles tirés de leurs ouvrages. Dans un passage, +qu'on dirait dirigé contre Rembrandt, il blâme énergiquement les +artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid +et le difforme, dans toute leur triste réalité. Il croit que cette mode +passera. «Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des +fleurs nouvelles; mais la vérité, fille du temps, finit toujours par +triompher.» En passant, le graveur fait l'éloge de Van Campen, dans des +termes tels, qu'on peut en inférer que l'illustre architecte était lié +avec Six, et que celui-ci avait contribué à l'érection du nouvel hôtel +de ville d'Amsterdam. + +Les dernières années de la vie de Rembrandt sont enveloppées d'une +obscurité qui n'a pas encore été éclaircie. Les uns attribuent les +malheurs qui vinrent l'accabler à des expériences d'alchimie, dans +lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le +compte des difficultés du temps la diminution de ses ressources; il en +est, enfin qui inclinent à croire que la manie qu'il avait d'acheter à +tout prix des objets rares et précieux, a été la seule et véritable +cause de sa ruine. Cette dernière supposition nous paraît la plus +vraisemblable, si l'on considère l'état de son mobilier, vendu aux +enchères par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417]. +Quoiqu'il en soit, on a accusé les amis de Rembrandt de l'avoir +abandonné complétement, en laissant vendre tout ce qu'il possédait. Rien +ne prouve cette allégation: en ce qui concerne Six, son caractère, sa +bienveillance, sa conduite dans la vie privée, tout doit faire supposer, +au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage +son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on +n'oblige que ceux qui consentent à recevoir un service, et Rembrandt +était de ces natures à part, poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à +refuser même les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer +avec justesse, qu'après la vente de tout ce qu'il possédait, Rembrandt, +aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa +cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art; +ainsi que la science, il est un ornement dans la prospérité, un refuge +et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail +avec une ardeur nouvelle; mais il s'éloigna tellement du monde, qu'on +fut longtemps dans une complète incertitude sur l'époque et le lieu de +sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, à Amsterdam, qu'il n'avait +pas quittée[419]. + +Lorsque l'on considère que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mémoire +de Vondel, fit graver sur son tombeau: «_Vir Phœbo et Musis gratus, +Vondelius hic est_;--cet homme cher à Phœbus et aux Muses, Vondel est +là,» il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonné Rembrandt. + +Jean Six mourut à Amsterdam en 1700, plus de trente années après le +peintre. + +L'impartiale postérité est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour +l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir, +grâce surtout à son portrait gravé; de Rembrandt, elle ne se lasse point +d'admirer le génie, par lequel il revit dans ses œuvres: la mort a +emporté et fait oublier tout le reste. + + + + +AMATEURS ALLEMANDS + +BILIBALDE PIRCKHEIMER[420] + +1470--1530 + + + + +CHAPITRE XXXIII + + Illustration ancienne à Nuremberg de la famille + Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son + retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à + l'armée de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre + les Suisses. + +1470--1499 + + +Lorsqu'en parcourant l'œuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de +Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas +ce personnage, que cette tête vulgaire, ces traits gros et communs, +cette physionomie inculte représentent un des hommes les plus distingués +du seizième siècle, un négociateur habile, un jurisconsulte éclairé, un +savant d'une instruction profonde, un amateur délicat des beautés de +l'art. Le nom du sénateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est +à peu près inconnu en France; ses œuvres latines, reléguées sur les +rayons de quelques bibliothèques publiques, ne s'y lisent plus; la part +qu'il a prise aux événements dont sa patrie a été le théâtre à l'époque +de Luther et de la réforme, son influence sur les lettres et sur les +arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son +existence, est depuis longtemps éteint et effacé de ce côté-ci du Rhin. +Il n'en est pas de même en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg: +la mémoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'éclat qui +s'attache aux illustres renommées; et si l'on ne s'occupe plus de sa +carrière politique, son souvenir, associé à celui d'Albert Durer, vit +inséparable de celui du grand artiste, dont il a été le Mécène et l'ami. +À Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on répète encore cette +phrase d'Érasme: + +«_England hat seine Morien_; _Deutschland seine +Pirckheimerinnen_[421].»--«L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses +Pirckheimer.» + +Bilibalde Pirckheimer naquit à Nuremberg en 1470[422]; il descendait +d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles +patriciennes de cette ville. Un de ses aïeux, Jean, avait été, dans le +treizième siècle, premier sénateur de cette république; il surpassait en +richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son +instruction, dans un siècle où toutes les connaissances étaient, à +très-peu d'exceptions près, concentrées entre les mains du clergé. +Conrad Pirckheimer, bisaïeul de Bilibalde, Jean, son aïeul, et Jean, son +père, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres +que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentées dans le +commerce. Les relations très-étendues de leurs affaires avaient attiré +depuis plusieurs siècles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi +dans leur jeunesse les cours des plus célèbres universités, et nous +trouvons dans les œuvres de Bilibalde[423] le diplôme de docteur en +droit civil et canonique, délivré par l'université de Padoue, le 2 août +1465, à Jean Pirckheimer, son père. Ces fortes études valurent à Jean +Pirckheimer la faveur de l'évêque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de +ses conseillers et l'employa dans plusieurs négociations importantes. Sa +réputation de sagesse étant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavière, ce +prince voulut également l'attacher à ses conseils, et bientôt l'archiduc +Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empressé à le consulter. +Pour donner une égale satisfaction à ces deux princes, Jean Pirckheimer +passait six mois à la cour de Munich et six mois à celle d'Inspruck. Le +jeune Bilibalde accompagnait son père à ces deux cours, tout en étudiant +les langues anciennes, les mathématiques et la musique, art pour lequel, +selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulières. + +Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, son père résolut de l'envoyer +en Italie terminer ses études, commencées en Allemagne; il partit donc +pour cette belle contrée, qui attirait alors de toutes les parties de +l'Europe les jeunes gens désireux de puiser les sciences à leurs sources +les plus pures. Bilibalde, guidé par les traditions de sa famille, se +rendit d'abord à Padoue. Là, attentif aux leçons d'un Grec, nommé +Creticus, il se sentit entraîné vers l'étude presque exclusive de la +langue d'Homère, jusqu'à ce point de négliger le droit civil et le droit +canonique, que son père, en homme positif, considérait comme plus utiles +à la future carrière qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de +quitter Padoue, et d'aller continuer ses études à l'université de +Pavie[424], où florissaient alors les jurisconsultes les plus célèbres: +Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit +les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la +langue italienne, qui lui devint bientôt aussi familière que sa langue +maternelle. Il se livra, en outre, à l'étude de la théologie, des +mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de l'histoire, et +même de la médecine. + +Après sept années entièrement consacrées à ces travaux, Bilibalde fut +rappelé par son père en Allemagne. Il le trouva, retiré à Nuremberg, +ayant abandonné ses fonctions publiques, pour se livrer entièrement à +l'administration de son immense fortune. Quant à lui, après avoir eu +l'idée de s'attacher à la cour de Maximilien Ier, empereur +d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises, +réfléchissant que les richesses de son père devaient lui assurer un +opulent héritage, il renonça bientôt à ce projet et résolut de rester +dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins +que réclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il +épousa une jeune fille, nommée Crescentia, non moins distinguée par ses +vertus que par sa beauté. Aussitôt après son mariage, Bilibalde fut +admis au sénat de Nuremberg, dont les portes étaient fermées aux +célibataires, d'après les lois de la ville, et il commença ainsi à +prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les +lettres. + +Il jouissait de ce repos honorable, le vœu du sage, _otium cum +dignitate_, lorsqu'une circonstance imprévue vint l'arracher à ce calme +philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la +vie des camps. + +L'empereur Maximilien Ier, héritier des prétentions et des rancunes +du duc de Bourgogne, croyait avoir à se plaindre des Suisses; il +résolut de leur déclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le +commencement du printemps de l'année 1499, il rassembla une armée sur +les bords du lac de Constance, et fit appel à toutes les villes soumises +à la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent à lui +fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernière à +répondre à cet ordre; elle s'empressa de lever et d'équiper quatre cents +fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros +canon, et huit chars ou équipages, pour porter les provisions et les +bagages. Mais il fallait un chef à ce petit corps d'armée: le sénat +nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antécédents ne semblaient +pas désigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigué, et +montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni à une +prudence non moins digne d'éloges. Mais, ce qui est à noter, c'est qu'il +écrivit en latin la relation détaillée de cette guerre[425], dont +l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le +récit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la +composition des deux armées, sur leurs mouvements, sur le défaut d'ordre +et de discipline des troupes impériales, sur la pénurie des vivres, +manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de +notre temps, la Confédération suisse, soutenue par le patriotisme de +ses enfants, savait repousser, grâce à ses montagnes, à ses défilés, à +ses lacs et à ses rivières, les attaques d'ennemis beaucoup plus +nombreux que ses défenseurs. + +Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'idée de l'acharnement avec +lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux +jeunes filles de l'Helvétie. Comme on n'employait plus ni hérauts +d'armes, ni parlementaires pour établir des communications entre les +deux armées, on se servait de vieilles femmes ou de très-jeunes filles +pour échanger des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut +chargée par ses compatriotes de porter une lettre à Maximilien. Pendant +que l'empereur examinait la dépêche, la jeune messagère était restée au +milieu du camp, entourée de soldats allemands, qui lui adressèrent +diverses questions. Les uns lui demandèrent ce que faisaient les Suisses +dans leur camp? «Ils attendent que vous osiez les attaquer,» +répondit-elle.--À un autre qui voulait savoir le nombre de leurs +soldats: «Ils sont, dit-elle, assez pour vous résister et vous +repousser.» Comme ils insistaient de nouveau pour connaître leur nombre: +«Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance, +ils vous ont si bien mis en fuite; à moins, ajouta-t-elle, que votre +fuite précipitée ne vous ait obscurci les yeux.» Un des soldats l'ayant +menacée de la tuer, et tirant son épée pour la frapper: «Tu es un homme +bien brave, un grand héros, dit-elle sans s'émouvoir, toi qui menaces +de mort une jeune fille sans défense. Mais puisque tu as une si grande +envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement +qui pourrait répondre à ton appel et rabattre ta férocité[426].» + +La relation de Pirckheimer, écrite chaque jour de son camp, donne une +triste idée de la cruauté de cette guerre, des représailles exercées par +les deux partis, en un mot, de la misère dans laquelle l'abus de la +force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contrées des +cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considérer le récit du +sénateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expédition. En +outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de +sentiments d'humanité, encore bien rares, chez un chef militaire, à +cette époque[427]. + + + + +CHAPITRE XXXIV + + Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne des + affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les + manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec + un grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son + intimité avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les + derniers moments de la femme de son ami. + +1500--1505 + + +La paix conclue, Pirckheimer ramena à Nuremberg les débris de son +contingent, et reçut les félicitations du sénat pour sa conduite pendant +la guerre. Maximilien lui avait déjà conféré le titre de conseiller +impérial, comme un témoignage de satisfaction de ses bons services, et +ce titre fut plus tard confirmé par Charles-Quint. Mais l'envie, qui +n'est pas moins vivace dans les petits États que dans les grands +empires, s'attacha bientôt à dénigrer la conduite de Bilibalde et à lui +susciter des ennemis. Il était jeune encore, il venait d'ajouter la +gloire militaire à sa réputation de savant et de jurisconsulte, il avait +conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une +grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il +davantage pour exciter contre lui les récriminations d'une partie de ses +concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spécialement +lui reprocher; son biographe ne l'a pas spécifié: toutefois, on peut +supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir +d'influence dans le gouvernement de la république de Nuremberg. +Bilibalde, à ce qu'il paraît, ne tenait pas beaucoup aux emplois +publics. Il venait de perdre son père; cette circonstance le détermina, +contrairement à l'opinion de ses amis, à donner sa démission des +fonctions de sénateur, et à abandonner le maniement des affaires +publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune +et de la culture des lettres. «_Cogitare cœpit de vita tranquilla et +privata instituenda_,» dit simplement son biographe[428]. + +Délivré du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau +dans sa bibliothèque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grâce +avec les Muses, il se remit surtout à l'étude de la langue grecque. Il +recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui +paraissaient imprimés dans cette langue, qu'ils sortissent des presses +de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne négligeait ni +soins ni dépenses pour se les procurer. Ces ouvrages étaient extrêmement +chers, particulièrement ceux publiés par Alde Manuce le Romain, +considéré alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie. +Bilibalde acheta ainsi un très-grand nombre de beaux et précieux livres; +non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour +les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas à faire +l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, à se +procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprimés, et qui +entraient très-rarement dans la composition de la bibliothèque des +simples particuliers. Il parvint ainsi à réunir les manuscrits grecs de +saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, avec les livres +gnostiques de Nilus, quelques traités de Jean Damascène et de Maxime le +Confesseur. Ces manuscrits furent imprimés et publiés aux frais de +Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diogènes +de Laërce, l'Euclide complet, et les huit livres de la géographie de +Ptolomée. Bilibalde traduisit lui-même ce dernier ouvrage en latin, avec +des notes et de savants commentaires, et il traduisit également, pour la +première fois, dans la même langue, les œuvres de saint Grégoire de +Naziance, à l'exception de ses poëmes. Mais cette traduction, bien que +terminée en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'après sa mort, +avec une préface d'Érasme, dans laquelle il vante les vertus et les +connaissances étendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la +première traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de +Xénophon. + +Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connaître +Bilibalde du monde lettré: aussi, entretenait-il une nombreuse +correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de +l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes +admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas +Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten, +Mélanchthon, Pic de la Mirandole, Œcolampade, Joachim Camerarius, et le +plus illustre de tous, l'oracle de ce siècle, Érasme de Rotterdam. + +Nous n'avons point à analyser la correspondance de ces hommes, célèbres +à divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes proposé +dans cette notice nous éloigne de ce travail. Il nous suffira de dire +que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le +plus souvent, sur la découverte et la publication d'auteurs grecs et +latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y +voit quel intérêt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces +ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des détails très-intéressants +sur l'état des esprits au commencement du seizième siècle, alors que les +opinions de Luther et des autres réformateurs ébranlaient, non-seulement +le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant. +Pirckheimer, ami de Mélanchthon et d'Érasme, paraît s'être tenu dans une +ligne de modération qui ne lui a évité ni les inimitiés passionnées ni +les calomnies, mais qui, néanmoins, l'a préservé des catastrophes +fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent échapper. + +La correspondance de Bilibalde et d'Érasme révèle les faits les plus +curieux sur l'agitation qui s'était emparée de tous les esprits en +Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des +réformateurs, soit sous l'autorité du clergé catholique. Érasme lui +écrivait, le 30 mars 1522[429], de Bâle, où il était occupé à surveiller +l'impression de ses œuvres chez Froben, son ami:--«_Videmus hoc sœculum +prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia +mea satis confidit apud judicem Jesum._»--«Nous voyons ce siècle +prodigieux, tellement que je ne sais à quel parti m'attacher, si ce +n'est que ma conscience s'en remet entièrement à Jésus-Christ, notre +souverain juge.»--Il ajoutait, le 28 août 1525[430], en parlant des +troubles et de l'effervescence populaire:--«_Res eo progressa est, ut +solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit +vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu +geritur, infelicem habet exitum._»--«Les choses en sont venues à ce +point, que Dieu seul peut transformer en tranquillité la tempête qui +agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit à l'abri de ce mal +fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une +malheureuse fin.» + +Pirckheimer, de son côté, se préoccupait également des maux qui +affligeaient l'Allemagne; mais n'étant pas monté sur la brèche, comme +Érasme, il se trouvait moins exposé aux attaques des fanatiques des +deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il était +entouré, le Nurembergeois se réfugiait, avec une ardeur encore plus +vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme +consolation la plus puissante, il appelait à son secours l'art allemand, +parvenu, grâce au génie d'Albert Durer, à sa plus haute expression de +force et de beauté. + +Ils étaient à peu près de même âge[431], nés dans la même ville et amis +dès l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant +des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du cœur, en +ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accordé à Durer +le feu sacré du génie; un esprit vaste, disposé à tout apprendre et à +tout savoir; une imagination ardente, souple et féconde, servie par une +main aussi sûre que délicate. Les premiers essais du grand artiste +allemand furent encouragés par Bilibalde, qui, en apprenant le grec à +Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Université de Pavie, avait +été séduit par l'art des vieux maîtres italiens. Il n'avait pu voir +aucun tableau de Raphaël; mais il avait admiré les œuvres du vieux +Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages +ravissantes de l'art antérieur au Sanzio. Il avait sans doute rapporté à +Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi, +s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste éminent que ses compatriotes +avaient surnommé l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cédait +à aucun autre maître de son siècle, sans excepter Raphaël et +Michel-Ange. L'amitié d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint +telle, qu'ils passaient leurs journées ensemble, et que le riche +nurembergeois mit sa fortune à la disposition de son ami, afin qu'il pût +cultiver son art plus commodément, et le porter jusqu'au plus haut degré +de perfection. Bilibalde dut nécessairement suivre l'artiste dans ses +essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres +travaux, et peut-être même lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets +pour ses compositions si nombreuses et si variées. Malheureusement, le +biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce +point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert +Durer, dans ses détails, est encore entourée de nuages, et que les +admirateurs de son génie en sont réduits à des conjectures sur beaucoup +de faits que l'histoire de l'art aurait intérêt à bien +connaître[432].--À défaut de détails écrits, nous serons donc obligé +de chercher dans les œuvres de l'artiste quelles purent être ses +relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exerça, +peut-être, sur ses compositions. + +Nous avons dit, qu'éloigné de la politique et des querelles religieuses, +Bilibalde vivait partagé entre l'étude et l'art. Heureux de sa vie de +famille, il s'occupait de recherches tantôt sur un sujet, tantôt sur un +autre, obéissant à sa fantaisie: il venait de terminer en latin un +traité sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur +comparée à celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le +frapper. En juin 1504, il perdit sa chère Crescentia, avec laquelle il +était marié depuis environ sept années, et qui lui avait donné cinq +filles et un fils qui mourut avec sa mère. La douleur de Bilibalde fut +extrême, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vécut; car, +quoique jeune encore et jouissant d'une fortune énorme, il ne consentit +jamais à contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa +douleur, que le pinceau de son ami conservât les traits de Crescentia et +les transmît à la postérité. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a +représentée gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement +de son âme, par sa séparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit, +Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche à cacher son visage à sa +compagne chérie, et s'efforce de maîtriser l'émotion et la douleur qui +l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de +la malade, tandis qu'à côté d'elle, des prêtres, récitant les prières +des agonisants, se préparent à lui administrer le saint viatique. +Au-dessous de cette peinture est l'éloge de la défunte, composé par +Bilibalde lui-même, en ces termes qui rappellent les épitaphes des +premières matrones chrétiennes: + + Mulieri incomparabili conjugique + Carissimæ Crescentiæ, mest. + Bilibaldus Pirckheimer maritus, + Quem numquam nisi morte sua turbavit + Monum posuit. Migravit ex ærumnis + In Domino XVI KI. Junii, anno + Salutis nostræ MDIIII. + [image] + +Nous ignorons si ce tableau fut exécuté par Durer l'année même de la +mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage où il se trouve +aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer, +il se voyait, à Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de +Pirckheimer[434]. + + + + +CHAPITRE XXXV + + Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à Pirckheimer.--Portraits de + Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et + séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son + ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de + Théophraste_, et les dédie à Durer. + +1506--1527 + + +Deux ans après la mort de Crescentia, Durer résolut de se rendre à +Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux +modèles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conservé les +lettres écrites, de cette ville, par l'artiste à son ami et +protecteur[435]. Elles renferment, dans leur naïveté, des détails aussi +intéressants que curieux sur la vie d'Albert, à Venise, sur ses +relations et ses études. + +On y voit d'abord, que Bilibalde avait prêté de l'argent à son ami pour +l'aider à faire ce voyage, et qu'Albert s'efforçait de le lui +rembourser, soit en économisant sur ce qu'il gagnait par son travail, +soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres +précieuses, dont il paraît qu'il était fort amateur. Les sentiments de +Durer pour Bilibalde étaient ceux d'un ami reconnaissant et dévoué. «Je +n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde +lettre;... vous avez été toujours, à mon égard, comme un père.» +L'artiste allemand se félicitait de son séjour à Venise où il avait, +disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni +boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis. +«Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les églises et partout +où ils peuvent les voir; après, ils les ravalent et disent que cela +n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a +loué en présence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir +quelque chose de moi; il est venu lui-même chez moi et m'a prié de lui +faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien +c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui. +Il est très-vieux et est encore le meilleur dans la peinture.» Il +paraîtrait, qu'à cette époque, l'exercice de l'art de la peinture +n'était pas libre à Venise, puisqu'il se plaint d'avoir été obligé, par +les peintres, de paraître trois fois devant les magistrats, et de payer +_quatre florins à l'école_. Il exécuta un grand tableau pour les +Allemands, probablement pour la corporation du _Fonsaco dei Tedeschi_, +et apprend à Bilibalde, par une lettre datée du jour de Notre-Dame de +septembre 1506, que ce tableau a bien réussi. «Je donnerais un ducat, +lui écrit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme +il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit. +J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai +refusé de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi fermé la +bouche à tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant +à la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. À présent, tout le +monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le +patriarche ont aussi vu mon tableau.» + +La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des détails intimes +sur la vie que son ami menait à Nuremberg. Quelques lettres sont +accompagnées de dessins à la plume, en forme de caricatures[436]. Dans +la dernière, datée de quatorze jours environ après la Saint-Michel 1506, +il déplore la nécessité qui l'obligeait à quitter Venise: «Oh! que je +regretterai le soleil de Venise, dit-il à Pirckheimer: ici, je suis un +seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.» + +Rentré à Nuremberg à la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la +fécondité de son imagination et la facilité de sa main, se mit à +cultiver à la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure +dans tous ses genres, c'est-à-dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au +milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde, +et il s'attacha à le représenter dans plusieurs de ses compositions. +Nous le trouvons d'abord dans le tableau du _Crucifiement_, qui est à la +galerie impériale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est placé à côté +de celui du peintre, qui s'y est représenté sous la figure du +porte-enseigne. On le voit encore dans un _Portement de croix_, que le +sénat de Nuremberg donna à l'empereur, et dans lequel Albert a peint les +portraits des conseillers ou sénateurs de cette ville impériale. +Bilibalde a également été placé par Durer dans le tableau de +_Jésus-Christ sur la croix_, peint en 1511, et qui est considéré comme +son chef-d'œuvre. Là, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui +de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le +portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et +qu'il avait donné à son ami. Ce portrait est actuellement au musée +d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplément A), et +voici la description qu'en donne le Catalogue: «Portrait de Bilibalde +Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tête, hauteur +8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'où sort le bord +plissé de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux +grisonnants tombent en boucles sur ses épaules. Le fond est d'un vert +tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants: + + BEL-BALDI + MD-X-X-IV + [image] + +Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche à droite, +quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beauté régulière, +annoncent l'intelligence et la résolution: les yeux, grands ouverts, +paraissent attentifs, et la bouche fermée révèle également la réflexion. +Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du +burin sont fines et traitées délicatement, quoique avec fermeté, à la +manière du maître. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et +l'oreille gauche sont particulièrement remarquables par leur finesse et +leur légèreté. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimètres +de hauteur, on lit: + + Bilibaldi Pirkeymeri effigies, + Ætatis suæ anno LIII. + Vivitur ingenio, cœtera mortis erunt. + MDXXIV. + [image] + +Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les +traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de +ses gravures, notamment dans celle qui veut représenter la _Destruction +du monde_. Le _Temps_, à cheval et armé de son trident, accompagné de +trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son +glaive, et un archer lançant ses flèches, pousse et détruit les hommes +et les femmes renversés devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et +préside, comme dans l'Apocalypse, à cette scène de désolation, qui +paraît annoncer la fin du monde. On reconnaît les traits de Pirckheimer +dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jugé +digne de peser les actions des hommes[437]. On les revoit aussi dans +l'_Offrande de l'agneau au grand prêtre, par la Vierge et saint Joseph_. +Bilibalde est placé debout, à côté de l'enfant Jésus, et tient un agneau +dans ses bras. + +Il paraît que Durer avait grande confiance dans le goût de son ami, et +qu'il se soumettait volontiers à ses critiques. On sait qu'il a peint, +et ensuite gravé saint Eustache, agenouillé devant un cerf, qui porte un +crucifix entre ses cornes, et est entouré de chiens, disposés en +différentes attitudes, et tels, suivant Vasari[438], qu'il serait +impossible d'en trouver de plus beaux. À côté du saint, on voit son +cheval de chasse, tout harnaché, d'une exécution véritablement +merveilleuse. À l'occasion de ce cheval, Bayle[439] rapporte ce qui +suit: «Jean Valentin André, docteur en théologie au duché de Wirtemberg, +écrivant à un prince de la maison de Brunswick, dit: «Je me rappelle +avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la république de +Nuremberg, protecteur, Mécène et soutien presque unique d'Albert Durer, +n'avait rien trouvé à reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce +n'est que les étriers étaient trop courts pour qu'Eustache pût +commodément monter à cheval. Ayant indiqué à l'artiste comment il +fallait faire, pour peindre un cheval équipé à l'usage d'un cavalier, +Albert l'exécuta merveilleusement, et j'ai souvent contemplé son œuvre +avec le plus grand plaisir.» + +De son côté, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de +l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reçu, +en septembre 1515[440], du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il +était en correspondance, le volume grec des _Caractères_ de Théophraste, +que ce savant venait de publier. À l'instigation d'Albert Durer, qui ne +savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine, +Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya +cette traduction à son ami, avec la dédicace suivante, également écrite +en latin[441]: + +«Cet aimable petit livre, qui m'a, été donné par un aimable ami, j'ai +résolu de te l'offrir, mon très-aimable Albert, non-seulement à cause de +notre mutuelle amitié, mais parce que tu excelles tellement dans l'art +de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habileté le vieux +et sage Théophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont +ordinairement dissimulées, et cependant, elles se laissent voir +quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'échapper des plus +secrètes profondeurs de l'âme. Alors, dès qu'elles se sont montrées, et +qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois[442], elles +brisent tout frein, et osent se découvrir ouvertement aux yeux de tous. +Cette vérité, observée dans tous les siècles, se fait encore plus +remarquer dans le nôtre, où la trop grande liberté engendre un trop +grand mépris. C'est ainsi que, bien que l'on prêche partout la vérité, +on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le règne +de Dieu consistait plutôt en de simples préceptes que dans +l'accomplissement des œuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous +faibles, à ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres +vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres, +dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les +habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les +amender. Parmi ces livres, je considère celui-ci comme le meilleur, et +comme assaisonné d'un sel piquant, qui le fait pénétrer +très-agréablement jusqu'au fond de notre cœur. Je l'ai reçu jadis en +grec, de très-docte et très-aimable prince, Jean-François Pic de la +Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le dédie, +à toi, mon très-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui +désirent s'instruire aient également un sujet d'étude et de récréation +dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le +texte ait été altéré, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-être, +par trop de recherche, je me suis efforcé de l'amender, autant que je +l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct. +J'aurais pu le traduire en style plus élégant, mais je n'ai pas voulu +m'éloigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paraître, pour +ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la +traduction latine, il sera facile d'éclaircir ces passages... + +«Quant à toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette +peinture, écrite par Théophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton +pinceau, médite-la au moins avec attention, car elle te sera +non-seulement très-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle +aura pour toi d'autres avantages.--Porte-toi bien. De notre maison, +Calendes de septembre, l'an du salut 1527.» + +Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le +croire, car il était fort capable d'apprécier toute la vérité des +peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui précède, que +l'instruction classique de Durer était à la hauteur de son génie, et ses +gravures si nombreuses et si variées, soit sur cuivre, soit sur bois, +prouvent que son imagination était égale à son savoir. + + + + +CHAPITRE XXXVI + + Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans + les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et Holbein.--Amour + d'Érasme pour l'indépendance. + +1518--1526 + + +Nous avons dit que Pirckheimer était en correspondance suivie avec +Érasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages +publiés par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et +politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y +rencontre quelques passages qui montrent qu'Érasme n'était pas plus +insensible que son ami aux œuvres du pinceau ou du burin du grand +artiste de Nuremberg. Dans une lettre écrite de Bâle, le 19 juillet +1522[443], Érasme lui dit:--«Je fais, de cœur, mes compliments à notre +Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait +commencé à me peindre à Bruxelles; plût à Dieu qu'il eût achevé! Nous +avons eu, lui et moi, le même sort; étant aussi maltraités l'un que +l'autre par la naissance et la fortune.» + +On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les années +1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le +but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait à vendre. Après un +assez long séjour à Anvers, où il avait été fêté par tous les artistes, +il visita Bruxelles, où il fut reçu par l'infante Marguerite, dont il +fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entrée de +Charles-Quint, qu'il peignit également, ainsi que le roi de Danemark, +Christian II, qui le fit dîner avec lui. Durer a écrit le journal de son +voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dépenses, sans +doute pour se conformer aux désirs de sa femme, qu'il avait emmenée avec +lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres écrites de Venise à +Pirckheimer, «_son maître de calcul_.» Ce journal est surtout +intéressant par les détails qu'il donne sur les ouvrages, portraits, +tableaux, dessins, que Durer exécuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa +réputation était très-répandue, et qu'il jouissait d'une très-haute +considération. + +C'est en 1520, pendant son séjour à Bruxelles, qu'Albert avait commencé +le portrait d'Érasme. On verra que, s'il ne l'avait pas terminé alors, +l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, à la +demande d'Érasme lui-même. Mais il paraît que vers la fin de 1522 Durer, +dont le génie était universel, avait résolu de fondre un buste ou +médaillon d'Érasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure +de Terme antique, probablement tel que celui dont Érasme se servait +pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble résulter de plusieurs +lettres d'Érasme à Pirckheimer.--Dans celle datée de Bâle, le 9 janvier +1523, après s'être plaint de la gravelle dont il souffrait depuis +longtemps, il ajoute:--«_De fusili Erasmo rectè conjecturas: felicius +provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a +tergo est, obstat quòminus facies feliciter exprimatur._»--«Vos +conjectures sont justes, à l'égard du portrait d'Érasme qu'on veut +fondre: un mélange de cuivre et d'étain réussit ordinairement mieux que +tout autre, et le Terme qui est par derrière s'oppose à ce qu'on puissè +rendre heureusement l'expression de la figure[447].»--Il termine en le +chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se réjouissant de ce +que l'artiste ait trouvé _sutorem suum_, faisant sans doute allusion à +des critiques que Pirckheimer avait faites de ses œuvres, et auxquelles +l'artiste s'était probablement soumis. + +En novembre 1523, Érasme avait reçu un essai en plomb de son portrait; +il l'avait envoyé à un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du +même mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles +(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai était +devenu[448]. + +Le 8 février 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou +médaillon:--«Je vous avais écrit relativement à l'image d'Érasme que +l'on devait peindre; mais, à ce que je vois, mes lettres ne vous sont +pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modèle en plomb, en +retouchant les angles, la foute réussirait mieux. Toutefois, un mélange +de cuivre et d'étain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'Érasme +était fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise réussirait +mieux, car l'épaisseur de la pierre et de la masse, qui est par +derrière, s'oppose à ce que le visage et le cou soient bien rendus. On +pourra essayer des deux manières: s'il réussit, qu'il fonde et vende à +son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures épreuves, +afin que j'en fasse cadeau à mes amis, je lui compterai ce qu'il +voudra.» + +Il paraît que la fonte réussit; car Érasme annonce à Pirckheimer, le 8 +janvier 1525[450], qu'il a reçu «la première épreuve de son portrait +fondu, avec un médaillon peint par Apelles.» Il ajoute:--«Je désirerais +être peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le +pourra-t-il? il avait commencé à Bruxelles à tracer mes traits au +charbon; mais cette esquisse doit être, je le crois, depuis longtemps +détruite. S'il peut quelque chose, d'après mon médaillon fondu et de +mémoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous +ait donné un peu trop d'embonpoint.» + +Bientôt Érasme reçut le portrait fondu de Bilibalde, avec un médaillon +peint également de la main d'Albert Durer[451].--«Je les ai placés, +écrivait-il le 5 février 1525, sur les deux murailles de ma chambre à +coucher, afin que, de quelque côté que je me tourne, Bilibalde se +présente à ma vue.» + +On apprend par une lettre du 28 août suivant[452] combien les procédés +les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, étaient peu répandus à +cette époque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en plâtre le +buste ou médaillon d'Érasme et le sien; mais Érasme lui répond:--«Je ne +trouve ici (à Bâle) personne qui sache mouler en plâtre des figures; +aussi aurais-je préféré que le modèle fût resté entre vos mains. Saluez +Durer, prince de l'art d'Apelles.» + +L'année suivante, l'artiste combla les vœux d'Érasme, en exécutant son +portrait de mémoire et avec le secours de son buste ou médaillon. Érasme +avait reçu ce portrait à Bâle dans le courant de juin 1526, et il +écrivait à Pirckheimer[453]:--«Je songe à ce que je pourrais faire pour +Albert Durer; il est digne d'une éternelle mémoire. Si mon portrait +n'est pas très-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en étonner, car je ne +suis plus tel que j'étais il y a plus de cinq années. Travaillé par la +fièvre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon +pauvre petit corps a toujours été en s'amoindrissant, comme il arrive +après les maladies.» + +D'après la gravure de ce portrait, exécutée sur cuivre par Durer +lui-même[454], Érasme est représenté debout à mi-corps, écrivant sur un +pupitre placé sur une table, et tenant son écritoire dans la main +gauche. Il est coiffé d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tête, ses +yeux sont baissés et semblent suivre ce que sa main droite écrit. Une +ample robe de docteur l'enveloppe. À l'angle de la table on voit un vase +rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur +une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit +l'inscription suivante: + + Imago Erasmi Rotterodami + Ab Alberto Durero ad + Vivam effigiem delineata. + Την χρειττω τα συγγαμματα MDXXVI. + [image] + +Dans cette gravure, le visage d'Érasme est moins maigre que dans les +portraits de Holbein. La lettre d'Érasme explique bien ce qui pouvait +manquer à la fidèle ressemblance. Néanmoins, satisfait de l'œuvre du +maître nurembergeois, Érasme avait voulu célébrer son génie dans un +petit traité spécialement composé en son honneur; mais nous n'avons pas +trouvé cet éloge parmi ses œuvres, et tout porte à croire qu'il n'aura +pas été publié. + +Quoi qu'il en soit, Érasme aura eu la gloire d'être peint par les deux +plus grands artistes allemands de son siècle: Albert Durer et Hans +Holbein. Le premier n'a représenté qu'une fois sa physionomie, tandis +que le peintre de Bâle l'a souvent reproduite. Holbein devait à Érasme +ces nombreux témoignages de sa reconnaissance, car ce fut Érasme qui, en +1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea à se rendre en +Angleterre et à se présenter, avec ce portrait et une lettre de +recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouvé +cette lettre dans la correspondance imprimée d'Érasme, qui contient +cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable écrivain. On +peut supposer qu'elle devait être conçue dans le même sens que celle +qu'Érasme avait donnée à Holbein pour le savant Pierre Ægidius +d'Anvers:--«Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a +peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque +c'est un artiste remarquable. S'il désire voir Quentin (Matzis), vous +pourrez lui indiquer sa maison. Ici (à Bâle) les arts meurent de froid +(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots +(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].»--On sait que, parvenu à +Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grâce au portrait et à +la lettre d'Érasme, son ami, avec le plus grand empressement: logé dans +le palais du chancelier, il y passa près de deux années, occupé à +l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire +plusieurs répétitions du portrait de son protecteur de Bâle. Érasme y +est ordinairement représenté à mi-corps, la tête couverte d'une sorte de +bonnet de velours, et vêtu d'une robe de professeur, les mains placées +l'une dans l'autre, à moitié cachées par la bordure. La figure de +l'auteur de l'Éloge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de +Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la +vivacité, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la +douceur. + +Presque tous les portraits d'Érasme par Holbein sont restés en +Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de +la reine, soit dans les principales collections particulières. Mais nous +ignorons ce qu'est devenu le portrait d'Érasme peint et gravé par +Durer.--L'illustre écrivain de Rotterdam, méritait bien d'exercer le +pinceau des deux principaux maîtres de l'école allemande. Indépendamment +de sa science presque universelle, de son érudition profonde, qui +n'avait pas étouffé son imagination, de l'esprit qu'il déploya dans +son _Encomium Moriæ_, en osant railler publiquement les passions, les +vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter +les rois et les papes, son caractère n'était pas moins recommandable que +son talent. Il voulut rester modéré dans un temps de luttes violentes, +s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidèle aux +grands principes de la tolérance et de la charité chrétienne. Il donna +l'exemple du désintéressement et de l'indépendance, bien qu'il fût +sollicité par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume +au service de leur cause.--«Je ferais facilement ma fortune auprès des +princes, écrivait-il de Bâle en 1518[457] à Pirckheimer; mais pour moi +la liberté est la chose la plus précieuse qu'il y ait au monde: tout ce +qui s'achète à ses dépens m'a toujours paru acheté trop cher.» + + + + +CHAPITRE XXXVII + + Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa patrie.--Sa + retraite définitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de + l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et décrit par + Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde. + +1512--1527 + + +Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la +goutte, paraît avoir fait assez peu de cas des succès de l'ambition +satisfaite. Après la mort de sa femme, ses amis l'avaient poussé de +nouveau, pour le distraire, à rentrer au sénat de Nuremberg. Il y fut +chargé de plusieurs missions importantes. En 1512, envoyé à Cologne pour +réclamer de l'empereur le rétablissement et le maintien des priviléges +de sa patrie, il fut assez heureux pour réussir à faire agréer sa +requête. Dans la suite, il représenta plusieurs fois la ville de +Nuremberg aux diètes allemandes et dans d'autres assemblées, et s'y fit +constamment remarquer par son éloquence et sa fermeté[458]. Ces succès +excitèrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses +anciens ennemis. Bilibalde, dégoûté de la politique, résolut de se +retirer définitivement des fonctions publiques. Indépendamment des +calomnies auxquelles il se voyait exposé, il avait une autre raison, +malheureusement trop réelle, pour désirer le repos. La goutte, à +laquelle il était sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments +sans douleurs. Il demanda donc au sénat de le dispenser de prendre part +plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemblée refusa +de faire droit à ce désir. Elle connaissait le zèle, l'intégrité de +Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractère et son talent étaient +fort appréciés à la cour impériale, et que son influence était puissante +auprès de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le sénat répondit +donc qu'il ne pouvait consentir à ce que Bilibalde privât sa ville +natale de son savoir, de sa longue expérience des affaires et de son +crédit: seulement, il fut décidé qu'en considération de ses infirmités, +il serait dispensé d'aller en mission. Pirckheimer se soumit à cette +décision, et continua, un peu malgré lui, à prendre part aux +délibérations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son +temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'étude +des lettres absorbèrent presque tous ses moments. Sa maison devint le +rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle +était considérée comme l'asile des érudits: _Hospitium, seu diversorium +eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empêchaient +pas de se livrer à ses études favorites[459]. Il entretenait également +un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait, +non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et +dans les Pays-Bas. + +C'est à cette époque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le +char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblème allégorique des vertus +et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des +chefs-d'œuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en +largeur; ils ont été gravés sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage +avec _l'arc triomphal_ du même empereur, grand in-folio gravé sur bois +également, sous la direction de Durer; mais l'exécution du _char_ est +beaucoup mieux réussie, et sa composition n'est pas moins remarquable. +Pirckheimer en fit une élégante description en latin, et la dédia, en +son nom et au nom d'Albert, à l'empereur Maximilien, qui le remercia et +le félicita dans une lettre latine, écrite d'Inspruck le 29 mars +1518[460]. + +Ce prince aimait les arts, et se délassait des plus importantes affaires +d'État en cultivant la gravure sur bois: on lui a même attribué celles +qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il était donc fort capable +d'apprécier le génie de Durer; mais il est probable que, dans cette +circonstance, il fut surtout flatté de voir son nom loué comme le modèle +de toutes les vertus nécessaires à un grand prince. La composition de +Durer est conçue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien +art germanique. Cependant, elle présente, dans quelques-unes de ses +parties, des réminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des +arcs de Titus et de Constantin, à Rome. L'ensemble de cette œuvre révèle +une perfection à laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue, +et le dessin du maître s'y montre véritablement supérieur[462]. + +La part que Bilibalde prit à cet ouvrage, dont il fournit le sujet à +Durer, fit diversion à ses douleurs physiques et à ses inquiétudes +d'homme d'État. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle +s'étendait même aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle +de Bâle, était troublée par les doctrines nouvelles de Luther et de ses +adhérents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui +allaient bientôt dégénérer en de sanglants combats, les partisans de la +modération et de la tolérance, tels qu'Érasme et Pirckheimer, se +trouvaient exposés aux récriminations et aux calomnies des deux partis. +Érasme lui écrivait de Bâle le 19 octobre 1527[463]: «_Perit concordia, +charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_» «La +concorde, la charité, la foi, la discipline, les mœurs, la civilité +périt: que reste-t-il?» Pirckheimer ne se plaignait pas moins amèrement. +«_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, præcipuè illorum hominum +qui populi devorant peccata, cœlique claudendi et reserandi se jus +habere existimant._» «Vois, mon cher Érasme, ce qu'ose l'iniquité, +principalement de ces hommes qui dévorent les péchés du peuple, et +prétendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du +paradis[464].» + +Comme il arrive presque toujours aux époques de querelles religieuses, +la diversité des opinions pénétra dans les familles, et celle de +Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientôt troublée. +Bilibalde avait deux sœurs, l'une, nommée _Charitas_, était abbesse du +couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple +religieuse, avec une des filles de son frère. Agité par les doctrines +des réformateurs, le couvent n'était plus la maison de l'obéissance et +de la prière. Bilibalde avait fait l'éducation de ses sœurs, il leur +avait appris le latin, qu'elles écrivaient fort correctement et même +avec élégance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a été +publiée dans ses œuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute +idée de son instruction, et montrent qu'elle avait un goût très-vif pour +les ouvrages de l'antiquité grecque ou latine, particulièrement pour les +traités de Plutarque, que son frère traduisait en latin pour elle. +Néanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait +scrupuleusement soumise à la règle de son ordre. Bilibalde aimait +tendrement ses sœurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur +communauté, et plus encore dans leur conscience. Il leur députa donc son +ami, Philippe Mélanchthon, dont la modération, la douceur, la charité +étaient appréciées des sectes les plus violentes et les plus opposées. +Nous ignorons le résultat de cette conférence. Ce qui paraît certain, +c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutôt des +passions irréconciliables, Pirckheimer se vit exposé aux attaques des +fanatiques de toutes les opinions. Loin de répondre, il n'opposa que le +silence et la résignation aux invectives de ses ennemis, et s'éloigna de +plus en plus des affaires publiques. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + + Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments + d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de + Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de + Pirckheimer. + +1528--1530 + + +Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer éprouva bientôt une douleur +beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit à +Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son génie, et alors +qu'il était parvenu à l'apogée de sa gloire. Il s'empressa de faire part +de ce triste événement à leurs amis communs, et voici ce qu'il écrivait +à Udalric ou Ulrich Hutten[466]: «Bien que, mon cher Udalric, une longue +vie soit au nombre des plus chers désirs des hommes, je pense néanmoins +qu'on ne peut rien imaginer de plus intolérable qu'une existence qui se +prolonge longtemps. J'en fais moi-même la triste expérience tous les +jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amène la vieillesse, et du +cortége obligé de tant de maladies qu'elle traîne avec elle, que peut-il +arriver de plus triste à un homme, que d'avoir à déplorer chaque jour, +non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore +celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie été déjà bien souvent +éprouvé par la mort inévitable d'un grand nombre des miens, je crois +cependant n'avoir jamais ressenti jusqu'à ce jour une douleur aussi vive +que celle que m'a causée la perte subite de notre excellent ami Albert +Durer. Et ce n'est point à tort, puisque, de tous les hommes qui ne +m'étaient point attachés par les liens du sang, il n'en est aucun que +j'aie plus aimé, ni que j'aie autant estimé, à cause de ses innombrables +vertus et de sa probité. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu +partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller, +en ta présence, à toute l'effusion de mes regrets, afin que nous +puissions ensemble payer à cet ami si cher le juste tribut de nos +larmes. Il est mort, notre Albert, mon très-cher Udalric; déplorons, +hélas! l'ordre inexorable de la destinée, la misérable condition des +hommes, et l'insensible dureté de la mort. Un tel homme, si supérieur, +nous est enlevé, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune +valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur +vie au delà des limites assignées à la plupart des hommes...» + +Nous n'avons pas la réponse de Hutten, mais nous trouvons celle +d'Érasme, datée de Bâle, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et +sèche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule +de nouvelles qui semblent l'intéresser davantage, est formulée à l'aide +d'un lieu commun, digne plutôt d'un sophiste grec que d'un philosophe +chrétien. «_Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus +mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_.» «À quoi +sert de déplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je +lui ai préparé une épitaphe dans mon petit livre.» (Celui dont nous +avons parlé plus haut, et qu'Érasme devait composer pour faire l'éloge +d'Albert).--Voilà tout ce qu'Érasme trouve à dire sur la mort d'un +artiste qu'il comparait à Apelles. + +Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible à la mort de son ami; il +lui fit ériger, à ses frais, un tombeau dans le cimetière Saint-Jean, de +Nuremberg, et, sur une table d'airain fixée à ce monument, il fit graver +l'épitaphe suivante[468]: + + Me (Memoriæ) Alb. Dur. + Quidquid Alberti Dureri mortale fuit, + Sub hoc conditur tumulo. + Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII. + +Plus tard, il déplora sa perte dans une élégie en distiques latins, et, +peu satisfait de la promesse d'Érasme, il lui composa dans la même +langue, et en vers, trois épitaphes[469]. L'élégie peint bien les +sentiments les plus intimes de son âme et sa profonde douleur: + +«Toi qui m'étais si attaché depuis tant d'années, Albert, la plus grande +part de mon âme, dont la conversation m'était si agréable, et dans le +sein duquel je pouvais verser en sûreté mes plus secrètes pensées, +pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te hâtes-tu de +t'éloigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas été permis de soulever +ta tête, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers +adieux; car, à peine la maladie t'avait-elle obligé à te mettre au lit, +que la mort, accourant, s'est emparée de ta personne. Hélas! +espérances vaines! Combien notre esprit est impuissant à prévoir les +maux qui nous menacent et qui tombent sur nous à l'improviste! La +Fortune, prodigue à ton égard, t'avait tout donné, comme tu le méritais: +l'intelligence, la beauté, là bonne foi unie à la probité. La mort s'est +hâtée de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta +renommée; car le génie de Durer et son illustre nom brilleront tant que +les astres éclaireront cette planète. Ô toi, l'honneur et l'une des +gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la +conduite du Christ. Là, tu jouiras à toujours de la récompense due à ton +mérite; tandis que nous, ici-bas, nous errons à l'ombre de la mort, +prêts à être engloutis, sur notre barque fragile, dans l'océan des âges. +Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grâce, nous +pénétrerons après toi dans le même chemin. En attendant, versons sur le +sort de notre ami des larmes amères, la plus douce consolation des +affligés. Joignons-y des prières pour apaiser le Tout-Puissant, s'il +daigne accueillir nos vœux. Et pour que rien ne manque au tombeau +d'Albert, répandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis, +des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car +l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.» + +La mort de l'artiste éminent avec lequel il passait la plus grande +partie de sa vie dans une douce intimité, et le renouvellement des +attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps +exposé, répandirent sur les dernières années de Pirckheimer un voile de +sombre tristesse. S'il dédaigna de répondre par des discours ou des +écrits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut +néanmoins laisser à la postérité un témoignage irrécusable de leur +acharnement et de sa résignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort +sur lui-même, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il +composa le sujet d'un emblème, ou allégorie, faisant allusion à sa vie +et aux traverses auxquelles elle avait été exposée. Une colonne, d'ordre +composite, surmontée d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient +par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carrée, +décoré d'ornements, sculptés dans le sens de sa hauteur. Dans le champ +de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit +une enclume, sur la base de laquelle est représenté un bouleau, antique +emblème de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gît étendue, +soutenant sa tête avec sa main droite, et endurant avec calme, sans +aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et répétés +qui sont frappés sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, écrit à +côté, indique, alors même que son attitude ne le ferait pas reconnaître, +que cette femme est la _Tolérance_. À l'un des côtés de l'enclume, une +autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre +dans des tenailles un cœur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des +flammes qui brûlent sur l'enclume. En face, une troisième femme, la +_Tribulation_, tenant à deux mains un triple marteau, frappe, de toute +la force de ses bras, sur le cœur que l'_Envie_ présente à ses coups +redoublés. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est +placée une quatrième femme, portant sur son visage l'expression de la +résignation et de la sérénité; les yeux tournés vers le ciel, comme pour +y puiser sa force et sa consolation, elle élève également la main +droite: c'est l'_Espérance_. À sa prière, on voit descendre d'en haut +comme une rosée céleste, qui, tombant goutte à goutte, vient rafraîchir, +au milieu des flammes, le pauvre cœur tenaillé par l'_Envie_ et frappé +par la _Tribulation_. Au bas du fût de la colonne, et appuyés sur sa +base, deux petits génies ailés, tenant à la main une trompette +recourbée, complètent cette composition, qui se distingue par une grande +originalité[470]. «Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471], +voulut sans doute démontrer par cette allégorie quelle était sa +tolérance et sa résignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel +seul il attendait son secours et sa délivrance, disant avec David: +«_Auxilium meum a Domino, gui fecit cœlum et terram._» Mon secours est +dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.» + +Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblème, par un artiste habile, +probablement par un des meilleurs élèves de son ami Durer; il en fit +tirer un grand nombre d'épreuves, et les plaça, comme ses armoiries, au +frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure, +comme un certificat de propriété, lorsque, cent ans plus tard, il acheta +en partie la bibliothèque du sénateur de Nuremberg[472]. + +Si la composition de cette allégorie est remarquable au point de vue +religieux et philosophique, son exécution, comme œuvre d'art, n'est pas +moins curieuse à étudier. Sans présenter la sûreté de traits, la +fermeté, la netteté, la délicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a été +évidemment inspirée par sa manière. Sous le rapport de l'idéal, la +figure de l'_Espérance_ laisse beaucoup à désirer; mais l'_Envie_ est +d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolérance_ est bien +dans son rôle de patience et de résignation. Nous regrettons de ne pas +connaître le nom de l'artiste qui a gravé cette composition: son talent +n'était certainement pas indigne du grand maître qui lui avait enseigné +l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il +prit à en surveiller l'exécution prouvent qu'il aimait la gravure, cet +art dans lequel Durer s'est montré si supérieur et si fécond. + +Nous trouvons dans l'œuvre sur bois de Durer[473] une composition qui +paraît avoir été exécutée pour être placée sur les livres de +Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer, à droite le bouleau, à +gauche un écusson représentant une Syrène couronnée, tenant dans chacune +de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux +Génies, au milieu desquels est un buste en manière de Terme, avec un +trident au-dessus de la tête; dans le haut, l'inscription suivante: + + Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer. + +On remarque dans le même œuvre une autre composition d'Albert dont +l'entourage seul est terminé, tandis que le milieu est resté blanc. Cet +espace était probablement destiné à une gravure emblématique des +armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Génies soutiennent l'écusson +sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un +Satyre et une cigogne entourent le cadre resté en blanc. + +On doit croire, d'après l'intimité qui régnait entre l'artiste et +Bilibalde, que ce dernier possédait l'œuvre des estampes du maître et +de ses élèves, et qu'il devait avoir également quelques-unes de ses +peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien à ce +sujet. + +Une année à peine après avoir composé et fait graver son emblème, +Bilibalde succomba sous les étreintes de la cruelle maladie dont il +souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 décembre 1530, et son corps +fut déposé dans le cimetière Saint-Jean de Nuremberg, à côté de son cher +Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, gravée sur une +table d'airain scellée sur la pierre sépulcrale: + + + Bilibaldo Pirckheimero patritio + Ac senatori Nurimberg. Divorum + Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario, + Viro utique in præclaris rebus + Obeundis prudentiss. Græce + Juxta ac latinè Doctiss. + Cognati tanquam stirpis Pirckeimeriæ + Ultimo, Dolenter hoc s. p. + Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die + XXII Mens. Decemb. an christianæ + Salutis MDXXX. + Virtus interire nescit[474]. + + +La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: Érasme, +dans une lettre au duc Georges de Saxe, écrite de Fribourg en mai +1531[475], fait un pompeux éloge du sénateur de Nuremberg, et rappelle +les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la première +fois, ainsi que nous l'avons rapporté, un grand nombre d'auteurs grecs +et latins. Mais encore que son épitaphe ait raison de dire que «la vertu +ne périt pas avec la mort,» qui se rappellerait aujourd'hui le nom du +dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'était chargé +de le faire revivre? + + + + +JEAN WINCKELMANN + +1717--1768 + + + + +CHAPITRE XXXIX + + Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses parents.--Ses études à + Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin et retour à + Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en + France.--Il est admis co-recteur à Seehausen. + +1717--1748 + + +Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opiniâtre +mis au service d'une idée persévérante. Sorti des rangs les plus obscurs +de la société, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur +lui-même, il sut trouver dans la force de son caractère les ressources +qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'étude, +il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles années de sa +jeunesse dans une condition inférieure et tout à fait indigne de son +génie. Il fut récompensé de tant d'efforts dans son âge mûr, et les +douze dernières années de son existence s'écoulèrent au milieu des +jouissances les plus pures que lui procurèrent l'amour du beau et +l'admiration la mieux sentie des œuvres de la statuaire antique. Cette +dernière partie de sa vie passée à Rome fut si bien remplie, qu'il a pu +dire dans une lettre à un de ses amis: «Je crois être du petit nombre +des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et à qui il ne reste +rien à désirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec +vérité[476]!» + +Winckelmann naquit, le 9 décembre 1717[477], à Steindall, petite ville +de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptisé le 12 du même +mois, et reçut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptême +retrouvé dans ses papiers après sa mort, les prénoms de _Jean-Joachim_. +Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prénom, soit, comme on l'a +dit, qu'il le trouvât peu harmonieux, soit qu'un seul lui parût +suffisant[478]. + +Il était fils d'un cordonnier que sa pauvreté condamnait à un travail +sans relâche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que +son enfant fût en âge de l'aider, le père l'envoya suivre les leçons de +l'école primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices, +dans l'espérance qu'il parviendrait peut-être plus tard à obtenir la +place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs. +L'enfant fit des progrès rapides sous la direction du recteur de +Steindall, nommé Toppert. Mais l'âge et les infirmités ayant obligé son +père à cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charité où il +devait passer le reste de ses jours, le jeune écolier se trouva +complétement isolé, sans aucune ressource, à un âge qui ne lui +permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant +à cette rude épreuve, ne l'abandonna point: elle toucha le cœur du +recteur Toppert, et lui inspira la pensée de prendre soin de son élève. +Frappé des dispositions de l'enfant, de sa facilité pour apprendre et +retenir, de sa supériorité sur ses condisciples et de la douceur de son +caractère, le recteur se chargea de pourvoir à son éducation. Il lui +accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique +bien jeune, à donner des leçons ou répétitions de lecture à ses petits +camarades et à en percevoir la rétribution. Avec ces ressources si +minimes et si précaires, le sous-maître de douze ans pouvait vivre tant +bien que mal, en continuant ses études, et il trouvait moyen de mettre +de côté quelques petites économies pour adoucir le sort de son +malheureux père. + +Bientôt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut +besoin des services de son élève: Toppert devint aveugle, et il +n'hésita pas à faire appel aux sentiments généreux de Winckelmann, le +priant de lui servir de guide et d'appui. L'élève s'empressa d'aller +au-devant du désir de son bienfaiteur, et il fut bientôt admis dans la +maison du recteur comme un ami et presque comme un fils. + +Toppert aimait les lettres et possédait une bibliothèque assez bien +garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes éditions +des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs +ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de +Winckelmann, auquel il faisait faire de fréquentes lectures, à haute +voix, des poëtes, des historiens, des orateurs et des philosophes de +l'antiquité. Ces lectures, accompagnées des remarques du maître, +formaient le goût de l'élève, et le préparaient à pousser plus avant +l'étude et l'analyse des langues grecque et latine. + +Dès cette époque, Winckelmann révélait son goût d'antiquaire: on raconte +qu'à ses heures de loisir, ses récréations consistaient à explorer les +collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques +d'origine romaine. On dit même qu'on peut voir encore aujourd'hui, à la +bibliothèque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouvées dans une de +ces fouilles. + +En 1733, à l'âge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la +permission d'aller à Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en +Allemagne, les cours académiques. Adressé, avec une lettre de +recommandation du bon Toppert, au recteur d'un établissement +d'instruction appelé le gymnase de Kolln, il y fut admis comme +sous-maître ou surveillant, fonctions correspondantes à celles, si +décriées par les écoliers, de maître d'étude dans nos colléges. Il +sortit bientôt de ce gymnase pour entrer dans un autre nommé Baaken, où +le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de +faire passer quelques secours à son père. + +Il y avait alors à Berlin, et peut-être cet usage s'y est-il conservé, +des associations d'étudiants nommées _chœurs_, qui, après les heures des +classes, se répandaient par bandes dans la ville, en chantant aux +portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des +morceaux d'opéras ou de musique d'église. Après l'exécution, ils +faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des +rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur président des +antiquités à Rome, prit part à ces concerts en plein vent, et trouva, +dans leurs recettes provenant de la générosité du public, un soulagement +à sa gêne, bien voisine de la misère. + +Après un séjour d'une année à Berlin, Winckelmann fut rappelé à +Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des +choristes, emploi qui consistait à diriger une bande de jeunes chanteurs +donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre années se passèrent +ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vînt améliorer la +position du jeune homme. + +Mais si la fortune échappait constamment à ses efforts, il trouvait une +ample compensation dans les trésors de science et d'érudition qu'il +commençait à entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mémoire. Il +avait épuisé, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant +aux bibliothèques de la petite ville de Steindall. Pressé par le désir +d'augmenter ses connaissances, désir qui ne l'abandonna jamais, il +résolut de se rendre à l'université de Halle, l'une des premières de +l'Allemagne, afin d'y compléter ses études, et aussi dans l'espoir d'y +trouver une occupation moins précaire et plus lucrative que celle qu'il +remplissait à Steindall. Mais, après deux années d'un travail assidu, il +se trouva déçu de cet espoir. Ses amis s'efforcèrent vainement de lui +procurer un emploi; et sa position était devenue tellement malheureuse, +pendant son séjour à Halle, qu'il fut réduit souvent à ne vivre que de +pain et d'eau, et encore le pain lui était-il fourni par ses camarades. +Cependant, cette cruelle situation ne l'empêcha pas d'aller visiter, +pour la première fois, la ville de Dresde et son musée, et de conserver, +de la vue des chefs-d'œuvre qu'il y admira, une impression ineffaçable. + +Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'espérance d'être admis comme +professeur dans un établissement public, s'estima heureux d'être +accueilli comme précepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y +passa quelque temps; mais cet emploi allait mal à l'esprit +d'indépendance et à l'imagination exaltée, quoique couverte sous une +apparence de froideur, de notre jeune érudit. En étudiant les auteurs +grecs et latins, il se transportait avec eux par la pensée dans les pays +qu'ils décrivent, et son plus vif désir était de suivre leurs relations +sur les lieux mêmes où se sont passés les faits qu'ils racontent. C'est +ainsi que la lecture approfondie des commentaires de César lui inspira +une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune +lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de +français, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontières de +ce pays. Mais la guerre, qui venait d'éclater, l'empêcha de mettre son +projet à exécution; il revint donc sur ses pas, à son grand regret, et +se trouva trop heureux d'être admis de nouveau comme précepteur, d'abord +chez un capitaine de cavalerie en garnison à Osterbourg, ensuite chez le +grand bailli, à Heimersleben. C'est dans cette dernière maison qu'il fit +la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nommé +Buysen, ayant apprécié l'instruction aussi variée que solide du jeune +précepteur, le prit en amitié, et en quittant son co-rectorat de +Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre à sa place. + +Winckelmann faisait son entrée dans la carrière publique de +l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son +mérite. Son devoir consistait à donner aux enfants les premières leçons +des langues grecque et latine, et à leur enseigner les principes de la +religion luthérienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois à +l'enseignement élémentaire, et il est rare qu'un professeur qui possède +une vaste érudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son +esprit à montrer les premiers éléments de la grammaire, et à corriger +les règles du _liber Petri_ ou du _que retranché_[479]. + +Dans les commencements, Winckelmann ne réussit donc que médiocrement à +satisfaire ses élèves et surtout leurs parents. Mais sincèrement résolu +à remplir ses fonctions en conscience, il fit bientôt deux parts de son +temps. Dans la journée, c'est-à-dire depuis six heures du matin jusqu'à +neuf du soir, tout entier à ses devoirs de co-recteur et armé d'une +patience inaltérable, il expliquait à ses jeunes élèves les éléments du +latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs +progrès, en encourageant leur émulation pour le travail. La fin de la +classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre récréation, consacrait +la plus grande partie de la nuit à l'avancement de sa propre +instruction.--«Il reprenait ses lectures favorites, méditait, écrivait, +faisait des extraits; à minuit il s'endormait; réveillé à quatre heures, +il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu'à six heures, +instant auquel il retournait près de ses disciples. Décidé quelquefois à +abréger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'après +s'être attaché au pied une sonnette dont le moindre mouvement +l'éveillait[480].» Comme son désir de voyager ne l'avait pas abandonné, +il apprit à fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne, +française et anglaise, qu'il avait commencé à étudier précédemment. + +Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq années et +demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trésors +d'érudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces études +opiniâtres et sans relâche, et où trouver alors en Europe un autre +savant aussi entièrement absorbé par le travail?--Néanmoins, sur la fin +de son séjour à Seehausen, le découragement commençait à s'emparer de +cette âme si forte et si désintéressée. Se trouvant toujours aux prises +avec la gêne, malgré ses efforts pour améliorer sa position, +n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indépendance, +dégoûté de répéter tous les jours les mêmes leçons à des enfants +presqu'en bas âge, il résolut de chercher à sortir d'une situation à la +fois précaire et décourageante. + + + + +CHAPITRE XL + + Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande + à être attaché à son service.--Il est admis à travailler dans sa + bibliothèque à Nöthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux à + Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de + Winckelmann au catholicisme. + +1748--1754 + + +La Saxe possédait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur +ami des lettres, qui, après avoir rempli avec distinction plusieurs +fonctions publiques très-importantes, s'était retiré dans une de ses +terres, pour consacrer sa vie à écrire l'histoire de l'empire +d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, à +l'élection duquel il avait contribué, le comte, après la mort de ce +prince, était rentré au service d'Auguste III, électeur de Saxe, roi de +Pologne, qui l'avait également admis dans ses conseils. Mais la +politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur +passionné de l'étude, il vivait souvent retiré dans son château de +Nöthenitz, situé à peu de distance et au midi de Dresde. C'est là, de +1725 à 1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire +d'Allemagne, tirée des meilleurs historiens et des archives, et +accompagnée d'appendices destinés à éclaircir le droit public de +l'Allemagne et la généalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage, +publié en quatre parties in-4º, est malheureusement incomplet, car il +ne s'étend que jusqu'au règne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous +ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas +lue; mais on s'accorde à faire l'éloge du choix des documents qu'elle +renferme, de l'ordre et de la critique éclairée avec lesquels les faits +sont présentés et appréciés, et les écrivains allemands ont vivement +regretté qu'elle soit restée inachevée. Pour écrire et coordonner ce +grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il +aimait les livres, et surtout les éditions rares et précieuses, il avait +consacré des sommes très-considérables à l'acquisition d'un grand nombre +de traités, écrits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore +dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi réuni une collection +d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient à l'Allemagne, +à ses annales, à ses familles souveraines et féodales. Pour mettre et +maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de +Bunau avait établi un bibliothécaire à Nöthenitz, et il y occupait +plusieurs jeunes gens à des recherches relatives à son Histoire de +l'Empire. Indépendamment de son amour pour les lettres, le comte était +doué d'une bienveillance naturelle, dont la renommée était répandue dans +toute la Saxe. On l'a surnommé le Peiresc allemand[482], et sa conduite +à l'égard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre +conseiller au parlement d'Aix était méritée. + +Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, poussé à bout de +patience par ses fastidieuses fonctions, se déterminait à envoyer au +comte une sorte de supplique, écrite péniblement en un français +barbare[483], et dans laquelle il le priait «de le placer dans un coin +de sa bibliothèque, pour copier de rares anecdotes qui seront publiées +dans l'Histoire de l'Empire.» + +Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du +co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles études +il avait suivies, afin de s'assurer s'il était capable de faire +convenablement les recherches historiques dont il avait besoin. +Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de répondre au comte le 10 +juillet 1748, en lui donnant les explications les plus précises sur sa +vie et sur ses études. Mais cette fois, il écrivit en latin élégant, +sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue. + +Après avoir rappelé ses études à Berlin, à Halle et même à Iéna, où il +avait voulu apprendre la médecine et la géométrie, il indique plus +particulièrement les cours d'histoire et de droit public qu'il a +suivis depuis son séjour à Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis +de Hanses, autrefois secrétaire de l'ambassadeur du roi de Danemark à +Paris, d'où il avait rapporté une collection très-considérable des +meilleurs historiens français, il s'est lancé dans le champ des annales +de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli, +en le parcourant, un énorme volume de mélanges. Sans négliger les +auteurs grecs, et spécialement Sophocle, qu'il a toujours entre les +mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux notés, +tels que l'_Abrégé de l'Histoire de France_ du père Daniel; l'_Abrégé de +l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et +_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Traité de +la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de +Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulièrement sur les +recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles +princières, et de ses principaux événements, jusqu'à la paix d'Utrecht. +Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentième année, et il +entre, sur sa personne et même sur sa manière de se vêtir, dans des +détails qui montrent combien il craignait de ne pas être admis chez le +comte de Bunau[484]. + +Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les +explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait à +travailler, dans sa bibliothèque, aux recherches qu'il lui indiquerait, +aussi bien qu'à une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de +la joie, après avoir justifié de son instruction, voulut également +convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par +une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant +général de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de +l'inspecteur de Seehausen, et le troisième du conseil de cette ville. +«Rien ne m'oblige, ajoutait-il, à partir d'ici, où je jouis d'un honnête +nécessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le désir +inexprimable de m'attacher à un ministre aussi respectable et aussi +éclairé que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et +les beaux-arts l'emportent sur la considération de tous les agréments +que j'ai[485].» C'est la première fois qu'on entend Winckelmann parler +de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'où lui venait ce goût, +quelle circonstance en avait développé le germe dans son esprit? On +l'ignore; mais on doit être près de la vérité en supposant que la +lecture assidue des grands poëtes de l'antiquité, tels qu'Homère et +Virgile, avait fait naître en lui des aspirations vers le beau, et +entretenu le désir de contempler les monuments de l'art antique, dont +il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains. + +Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'août +1748, et vint s'installer à Nöthenitz dans les premiers jours de +septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait à faire +des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut +bientôt en faveur auprès du comte de Bunau, fort en état d'apprécier la +profonde érudition de ce collaborateur. + +Winckelmann avait trouvé à Nöthenitz un savant modeste, Jean-Michel +Franken, bibliothécaire du comte, chargé spécialement de dresser le +catalogue de cette immense collection; il venait de publier le +_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et +Franken aient échangé de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve +toute l'effusion d'une amitié aussi tendre que sincère, ils vécurent à +Nöthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se +connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre. +Accoutumé à vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann +avait contracté des habitudes singulières: pendant longtemps, il ne +voulut se nourrir que de légumes et de fruits, et il fuyait la table de +Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide +circonspection régnât entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de +littérature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et +l'intimité, au moins dans un échange convenable d'égards et de +politesses. + +Pendant six années, du mois de septembre 1748 jusqu'à la fin du même +mois 1754, Winckelmann fut occupé à Nöthenitz, soit à faire des +recherches pour le comte, soit à rédiger le catalogue des ouvrages se +rapportant à l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de +repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le +dessus, et il étudiait la collection de gravures anciennes que possédait +le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'échappant de Nöthenitz, il se +rendait à Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'électeur +de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues +antiques et les nombreuses reproductions en plâtre des chefs-d'œuvre de +Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son désir de se +rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beauté des +originaux. + +Le nonce du saint-siége près de la cour de Pologne et de Saxe était +alors le prélat Archinto, d'une noble famille milanaise, prêtre d'un +grand mérite, qui devint plus tard cardinal; il était lié avec le comte, +quoique ce ministre fût luthérien, et il allait quelquefois visiter sa +bibliothèque à Nöthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait +rencontré Winckelmann, et facilement deviné que sa véritable vocation +était de vivre à Rome. Allant au-devant des désirs les plus ardents de +notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se +rendre et de se fixer dans cette ville. Mais préalablement, il fallait +que Winckelmann se décidât à abjurer le luthéranisme, pour entrer dans +le sein de la religion catholique. Notre savant hésita pendant quelque +temps, et finit par s'y déterminer. Loin de nous la pensée de mettre en +doute la sincérité de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter +au fond de sa conscience les véritables motifs de son changement de +religion. Mais, sans faire injure à sa mémoire, il est permis de croire +que le désir de voir Rome et ses monuments ne fut pas étranger à cette +grave détermination. La lettre qu'il écrivit, le 17 septembre 1754, au +comte de Bunau, pour lui apprendre sa résolution, loin de respirer la +foi vive d'un néophyte, renferme des explications assez singulières sur +son changement. D'abord, le soin de sa santé demande qu'il quitte pour +quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche à se dissiper +davantage. Ensuite, l'amitié qu'il a contractée avec une personne qu'il +ne nomme pas, «non l'amitié que doivent pratiquer les chrétiens, mais +celle dont l'antiquité nous a fourni quelques exemples aussi rares +qu'ils seront immortels,» l'a déterminé à son changement. «D'ailleurs, +la brièveté de la vie, et les bornes étroites de nos connaissances, sont +deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a passé sa +jeunesse dans la pauvreté.... et ce serait une puérilité punissable que +d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a été donné pour +un objet plus élevé à des choses qui ne peuvent servir qu'à exercer +notre mémoire.» Il fait donc appel au cœur plein de bonté de son +protecteur, et prie «le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations +et de toutes les sectes, de faire miséricorde à son maître.» Il termine +en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. «Quel +est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit +Homère, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par +jour.» + +Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de +religion; et l'on voit qu'il est tellement pénétré des maximes de +l'antiquité, qu'il ne peut s'empêcher, même dans une question de +controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homère prête aux +dieux de l'Olympe. + +Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si précieux +collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui +conserva, comme par le passé, sa confiance et son amitié. Winckelmann, +de son côté, garda le plus affectueux souvenir des bontés de son premier +protecteur. + + + + +CHAPITRE XLI + + Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire Lippert.--M. + de Hagedorn.--Chrétien Gotlob Heyne.--Le comte de Brühl, Auguste + III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites en + Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs + restaurations. + +1754--1755 + + +Winckelmann quitta Nöthenitz au commencement de novembre 1754, pour +venir s'établir à Dresde. Il paraît que le nonce Archinto, d'accord avec +le père Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assuré une +pension modique, et l'avait engagé à passer quelque temps dans cette +ville avant de se rendre en Italie. + +À Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre Œser, établi dans cette +ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi +pendant sept ans les cours de peinture à l'Académie de Vienne, où il +remporta le prix étant encore jeune. Plus tard, il avait étudié pendant +deux années chez Raphaël Donner, célèbre sculpteur viennois, pour allier +au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'étude du +costume et de l'antique[489]. Œser jouissait à Dresde d'une grande +réputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint +plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors à la nouvelle +église catholique, et qui étaient estimés des connaisseurs[490]. + +Sous la direction d'Œser, Winckelmann commença réellement ses études sur +l'art, études qu'il ne devait plus interrompre jusqu'à la fin de sa vie. +Mais comme son goût et ses travaux antérieurs le ramenaient constamment +vers les œuvres de l'antiquité, il se lia également avec un homme qui, +dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'était +Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres gravées +antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, après +avoir été obligé, pour vivre, d'exercer le métier de vitrier, s'était +élevé, à force de travail et d'intelligence, jusqu'à la connaissance +approfondie du grec et du latin; il apprit également le dessin et la +peinture, et parvint à se faire nommer professeur de dessin des pages de +l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une véritable passion pour +les pierres gravées, dont il possédait une assez belle collection. Mais +ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gré de ses +désirs, il se mit à reproduire, à l'aide d'une pâte blanche et +brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres +qu'il pût se procurer, à Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis +et de ses protecteurs. Avant l'arrivée de Winckelmann à Dresde, il +venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux +amateurs sous le titre de:--«_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum +ex præcipuis Europæ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et +massa quœdam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde, +1753, in-4º._»--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia +les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La première publication de +Lippert ouvrait à Winckelmann un nouveau champ d'études: il s'empressa +de le parcourir avec la sagacité qu'il apportait à tous ses travaux. +Profitant des explications de Lippert lui-même, il ne tarda pas à +acquérir, dans la glyptique, des connaissances précieuses, qu'il étendit +plus tard à Florence, en rédigeant le catalogue des pierres gravées du +baron de Stosch, et qui lui furent très-utiles pour expliquer, dans son +_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique. + +À côté d'Œser et de Lippert, un autre personnage paraît avoir exercé +alors une assez grande influence sur les idées de Winckelmann: nous +voulons parler de Chrétien Louis de Hagedorn, frère du poëte allemand de +ce nom. Porté par son goût vers les beaux-arts, il leur donna toujours +la préférence sur les fonctions publiques qui lui furent conférées par +l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrétaire de légation dans +différentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu résident de la Saxe +près de l'électeur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie +de son temps à Dresde, où il s'occupait de ses recherches favorites sur +les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publié en français +dans cette ville: «_Sa lettre à un amateur de la peinture, avec les +éclaircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs +des tableaux qui le composent, ouvrage entremêlé de digressions sur la +vie de plusieurs peintres modernes._»--Cet ouvrage est surtout curieux, +aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes +contemporains de l'auteur. Il n'était que le prélude de son ouvrage +principal, intitulé: «_Réflexions sur la peinture_, qu'il publia en +1762[491], et qui lui valut l'année suivante la place de directeur des +Académies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.»--Les _Réflexions sur la +peinture_ sont coordonnées avec méthode, et elles renferment +d'excellents conseils, appuyés sur l'exemple des maîtres. On y voit que +l'auteur connaissait à fond l'histoire de la peinture dans ses +différentes écoles: il donne aux peintres d'histoire des préceptes qui +méritent d'être médités. «Mais son goût particulier pour le paysage +perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est traité avec +prédilection. À l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une +nouvelle carrière aux spéculations de l'observateur et aux conceptions +du peintre; il tâche d'élever ce genre à un plus haut degré de +perfection[492].» + +_Les Réflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercèrent longtemps, +en Allemagne, une grande influence sur l'esthétique de l'art. Bien +qu'elles n'eussent pas encore été publiées lorsque Winckelmann vint à +Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs +chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et +celui de l'_Allégorie_[493], et de les rapprocher de quelques théories +de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence +que M. de Hagedorn a exercée sur ses appréciations et sur ses idées. +L'auteur des _Réflexions sur la peinture_ ne se bornait pas à écrire sur +les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publié, sous +le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de têtes et de paysages +gravés par lui à l'eau-forte, mais sans révéler quel avait été son +maître. + +Tout en visitant le musée de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur +la lecture et l'étude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline, +chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il +était en train de composer. C'est dans la bibliothèque du comte de +Brühl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses +recherches. Il ne tarda pas à s'y lier avec un jeune homme doué +également des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait +pas mieux traité du côté de la fortune, Chrétien Gotlob Heyne. Il était +né en 1729, à Chemnitz, en Saxe, où son père était tisserand. Un de ses +parrains, qui était ecclésiastique, s'étant chargé de son éducation, il +avait fait des progrès remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme +celle de Winckelmann, à lutter contre la misère. Il était alors en +qualité de copiste, avec cent écus de traitement, attaché à la +bibliothèque du comte de Brühl, de même que Winckelmann avait été +attaché à celle du comte de Bunau. La conformité de positions et de +travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientôt +être considéré comme l'oracle du goût, et comme le révélateur le plus +instruit et le plus sûr des beautés de l'art chez les anciens; tandis +que l'autre, suivant une route analogue, allait s'élever au premier rang +parmi les doctes professeurs des universités allemandes, et placer sous +l'autorité de son nom les meilleures éditions des auteurs classiques. + +Le comte de Brühl, au service duquel le jeune Heyne était attaché, +exerçait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III, +roi de Pologne et électeur de Saxe. Nous n'avons point à tracer le +portrait de ce favori, non plus que celui de son maître. L'histoire a +peut-être le droit de les juger sévèrement, au point de vue de la +politique et de l'administration: elle doit blâmer leur imprévoyance, +leur légèreté, leur orgueil, leurs fautes, qui exposèrent la Saxe aux +plus grands désastres et la mirent à deux doigts de sa perte. Mais ayant +voué nos recherches à l'histoire de l'art exclusivement, il serait +injuste de notre part de ne pas reconnaître l'amour du roi et de son +favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus à la +Saxe, en y introduisant les chefs-d'œuvre de l'art moderne. Nous nous +associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son +ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: «Si +c'est à l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes, +et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du musée a +l'avantage de n'avoir à parler que des qualités les plus brillantes +d'Auguste III. Il en est de même du célèbre comte de Brühl, son +conseiller dévoué, l'exécuteur de sa volonté royale: il apparaît dans +cette sphère d'activité comme un homme qui, dès qu'il s'agit de +poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zèle non moins +remarquable, et souvent de son propre mouvement, à accomplir d'une +manière grandiose les vœux de son royal maître.» + +Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les +beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit à cette noble +entreprise un véritable amateur, aussi distingué par son savoir que par +son goût délicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe +et de Pologne, secrétaire de confiance du comte de Brühl, et son ami le +plus fidèle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les +préférences du roi et de son ministre, et les détermina, plus d'une +fois, à faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets précieux. +Il était merveilleusement propre à remplir ce rôle d'appréciateur, +s'étant occupé toute sa vie, nonobstant ses emplois à la cour, de l'art, +des artistes et de leurs œuvres. En 1755, il commençait à publier son +«_Recueil d'estampes, d'après les plus célèbres tableaux de la galerie +royale de Dresde_[496].» Il composa par la suite plusieurs autres +ouvrages sur les arts, dont le plus estimé est celui qui a pour titre: +_Idée générale d'une collection complète d'estampes, avec une +Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres +d'images_[497]. M. de Heinecken avait réuni un très-beau cabinet de +tableaux, gravures et médailles. Le Catalogue du musée de Dresde cite +une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et +d'autres peintres de l'ancienne école allemande, qu'il fit, le 21 juin +1769, de l'électeur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de +sept mille neuf cents écus, payés d'avance[498]. Mais les dépenses +énormes qu'il avait été obligé de faire pour la gravure des planches de +la galerie de Dresde l'obligèrent, sur la fin de sa vie[499], à céder +ces planches et son riche cabinet à l'électeur, moyennant une pension +viagère, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent, +en partie, réunis au musée de Dresde. + +C'est sous le règne d'Auguste III (1733 à 1763) que se sont faites les +plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On +peut dire, avec une entière vérité, que cette collection doit au roi et +à son ministre la haute réputation dont elle jouit en Europe, et l'éclat +qui la rend l'égale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans +entrer dans les détails, et pour ne citer que des chefs-d'œuvre, il +suffira de dire que ce fut pendant cette période, malgré les embarras +d'argent et les revers d'une guerre désastreuse, que furent achetés, à +Modène, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrège; le _Christ à la +Monnaie_, du Titien; à Venise, la célèbre _Vierge_, de Hans Holbein; à +Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphaël[500]. + +Une tradition, très-honorable pour la mémoire du roi Auguste III, se +rattache à l'arrivée de ce dernier tableau à Dresde. Ce prince, qui +avait beaucoup admiré ce chef-d'œuvre en passant par Plaisance, en 1733, +était impatient de le revoir. «Il avait ordonné qu'il fût immédiatement +déballé et exposé au château. Lorsqu'on l'eut porté à la salle du trône, +comme on tardait quelque peu à le placer à son jour le plus favorable, +c'est-à-dire à la place même où se trouvait le trône royal, le roi +éloigna précipitamment le siége de sa propre main, en disant: _Place au +grand Raphaël_[501]!» + +Pour conduire à bonne fin des négociations aussi délicates que celles +qui devaient aboutir à la cession de ces tableaux et de bien d'autres +dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brühl se servait +d'intermédiaires d'un esprit fin et délié, vrais diplomates de l'art, +sachant tenter la cupidité des possesseurs par l'appât de prix +très-élevés et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite +l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos +anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine +Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art, +mais plus encore l'argent. Les détails révélés par l'auteur du catalogue +donnent une triste idée de la facilité avec laquelle ces intermédiaires +se mettaient à la disposition du roi de Pologne pour dépouiller +l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'œuvre. + +Mais si Modène, Plaisance, Bologne et Venise perdaient à cet échange de +vieilles toiles et de panneaux de bois, chargés de couleurs, livrés +contre les florins ou les thalers du roi-électeur, Dresde pouvait +s'enorgueillir à bon droit de la munificence de son prince, et de +l'ardeur de son ministre à exciter et servir la passion de son maître +pour les plus belles choses. «Des dépenses qui, à cette époque, ont +peut-être été taxées de prodigalité, par cela même qu'elles n'avaient +pour but que de satisfaire le goût si noble et si élevé du roi, +devinrent avec le temps, dit M. Hübner, une mesure de finance +très-heureuse; car les sommes très-considérables qui furent dépensées +alors pour l'acquisition de ces chefs-d'œuvre de l'art (outre que le +capital s'en est trouvé décuplé) portent encore aujourd'hui les plus +hauts intérêts, si l'on considère les avantages pécuniaires résultant +pour le pays de l'affluence d'étrangers qu'y attire chaque année la +célébrité de notre galerie.» Ces réflexions de l'auteur du catalogue de +Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, même dans +l'ordre économique, les œuvres d'art ont une valeur bien supérieure à +leur prix intrinsèque, valeur qui s'accroît de siècle en siècle, et qui +devient, pour ainsi dire, inappréciable, en attirant de toutes les +parties du monde civilisé les hommes qui ont le sentiment du beau. + +Mais tout en félicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de posséder +un des premiers musées de l'Europe, nous devons dire que, jusqu'à ces +derniers temps, les tableaux eux-mêmes avaient eu beaucoup à souffrir de +l'abandon dans lequel on les avait laissés, et du local où ils restèrent +confinés pendant plus d'un siècle. Ces tableaux, avant l'heureuse +construction du musée actuel[504], étaient exposés à des alternatives de +chaud, de froid et d'humidité, qui exerçaient tour à tour, sur les +toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux +empâtés, leur influence destructive. «Ajoutons à cela une calamité, +particulière surtout à Dresde: nous voulons parler du chauffage à la +houille, qui devenait malheureusement toujours plus général et +remplissait l'atmosphère d'un épais nuage de suie, pénétrant par les +fenêtres les mieux fermées dans l'intérieur de tout bâtiment[505].» + +Le triste état de la plupart des tableaux appela leur restauration. En +général, c'est une opération très-délicate, dangereuse même, et que les +vrais amis de l'art n'admettent qu'à la dernière extrémité car qui peut +se flatter de restaurer, c'est-à-dire de refaire Raphaël, Titien, +Corrège, Rubens et les autres maîtres? Cependant, presque tous les +chefs-d'œuvre qu'on admire à Dresde durent passer par les mains des +rentoileurs et restaurateurs; et M. Hübner nous révèle un fait des plus +tristes, mais en même temps des plus curieux: c'est que «la restauration +de la célèbre _Nuit_ a plus rapporté à Palmaroli, que l'original n'avait +valu au pauvre Correggio[506].» Aujourd'hui, grâce au nouveau local dans +lequel les tableaux ont été installés, grâce surtout aux soins tout +particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent espérer que de +semblables nécessités ne se renouvelleront plus de longtemps. + + + + +CHAPITRE XLII + + Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de + Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la + peinture et la sculpture_. + +1755 + + +Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux +que la mémoire du roi Auguste III doit se recommander à la postérité: on +sait que pendant le long règne de ce prince l'art brilla d'un vif éclat +à sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appelés de +toutes les parties de l'Europe, pour concourir à l'embellissement de la +capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attaché au service du comte +Brühl depuis l'âge de dix-huit ans, s'efforçait, comme un nouveau +Protée, de donner à ses compositions les apparences les plus disparates, +imitant tour à tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et +peignant même des sujets de miniatures pour la célèbre manufacture de +porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphaël Mengs +s'élever dans une voie plus sérieuse, avec la prétention avouée de +remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba décorer de ses +délicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit +Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des +plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du +roi-électeur, peindre soit à fresque, soit à l'huile, tantôt à Varsovie, +tantôt à Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques, +exécutées avec facilité, ainsi que les portraits des principaux +personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'école de sculpture +de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de +son ministre[508]. + +Vivant au milieu d'une cour où l'art tenait une si grande place, +Winckelmann, pour se conformer au désir du nonce Archinto, s'était +efforcé de jeter sur le papier les réflexions que la vue de tant de +belles choses avait fait naître dans son esprit. Mais, conséquent avec +ses études antérieures, tout en admirant les modernes, c'était sur les +anciens qu'il avait concentré ses méditations. Il se décida, vers le +milieu de 1755, à les publier à Dresde, sous le titre de _Réflexions sur +l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais +il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755, +auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication, +qu'elles n'étaient pas destinées pour cet ouvrage, «et je puis dire avec +vérité, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arrachées des +mains.» + +Les _Réflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des +idées qu'il développa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de +l'art. On y voit qu'il fait de l'étude et de l'imitation des ouvrages de +la statuaire antique une règle bien préférable à l'étude de la nature, +qui, selon lui, ne doit venir qu'après celle des modèles laissés par +l'antiquité. Il expose, à sa manière, les causes de la supériorité des +artistes grecs, à rendre la beauté des formes du corps humain, et loue +ces maîtres d'avoir trouvé une beauté supérieure, en général, à celle +que présentent les types les plus remarquables de l'espèce humaine. Il +essaye de donner l'explication de la manière, adoptée par les anciens, +pour dégrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux méthodes +modernes, particulièrement à celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce +d'expliquer d'après Vasari. Il fait un magnifique éloge «de ces grands +traits, de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille» qui +caractérisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphaël +d'avoir imprimé à ses figures de vierges, particulièrement à la Madone +de Saint-Sixte, «un mélange merveilleux de douce innocence et de majesté +céleste.» Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modèle de l'art, et, +avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme «le chef-d'œuvre de +l'antiquité le plus étonnant pour l'expression.» II fait une excursion +dans le champ de la peinture moderne, et dit «qu'on y trouve bien +rarement les embellissements d'une imagination poétique, ou les traits +expressifs d'une représentation allégorique.» Après avoir vanté, sans +les connaître, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de +la bibliothèque impériale à Vienne, peinte par Grau et gravée par +Sedelmeyer, et critiqué, également sans l'avoir vue, l'Apothéose +d'Hercule, peinte par Lemoine à Versailles, il termine par les phrases +suivantes:--«Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit +toujours être dirigé par la raison et le bon sens. Il doit présenter à +l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre à +leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connaît bien l'usage de +l'allégorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui +couvre ses idées sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible +d'imagination poétique, s'il a du génie, son art l'inspirera et allumera +dans son âme le feu divin que Prométhée alla, dit-on, dérober aux +régions célestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un +pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y +apprendra à réfléchir.» + +Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale +fut publiée sous le titre de lettre écrite par un de ses amis. Notre +auteur crut devoir y répondre; mais plus tard, mieux instruit par +l'étude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Réflexions_ +renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas +voulu confirmer. + +Néanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le +roi-électeur lui permit de lui en adresser l'épître dédicatoire, et +cette publication contribua le plus à faciliter les arrangements de son +voyage d'Italie, «qu'il devait faire aux frais du roi, avec une +pension très-modique, mais suffisante à ses besoins pour deux ans à +Rome, avec l'assurance de l'employer à Dresde, à son retour[510].» + + + + +CHAPITRE XLIII + + Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne, + et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps dans + cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et + visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la + villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en + apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de + son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome. + +1755--1758 + + +Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se +rendre à Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur +Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: «Venise, écrivait-il à +son ancien collaborateur de Nöthenitz, en lui faisant la relation de son +voyage[511], est une ville dont la vue étonne au premier abord, mais +cette surprise cesse bientôt.» Il aurait voulu visiter la bibliothèque +de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette +précieuse collection, notre voyageur dut renoncer à ce projet, et +repartit presque immédiatement. Il resta cinq jours à Bologne dans la +maison du signor Bianconi, médecin et physicien distingué[512], attaché +comme conseiller à la cour de Saxe, qu'il représenta plus tard à Rome, +et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux +belles bibliothèques, celle de San Salvador, trésor d'anciens +manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait +qu'en livres imprimés. De Bologne, prenant par Ancône et Lorette, il +mit, pour arriver à Rome, onze jours, «que j'ai passés, dit-il[513], +avec beaucoup d'agrément.» Mais on ne devinerait guère, si Winckelmann +ne nous l'apprenait lui-même, quelles étaient les distractions du grave +antiquaire pendant ce voyage. «Les derniers jours, raconte-t-il à son +ami Franken, nous marchâmes presque toujours cinq voitures de compagnie, +de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes à table. Il +y avait dans la compagnie un carme de Bohême, qui jouait fort bien du +violon, de sorte que nous dansions, quand le vin était bon[514].» Notre +Saxon ne haïssait pas le jus de la treille, et on retrouve fréquemment, +dans sa correspondance avec Franken, des passages où il se vante de +boire sec, sans eau, à la manière de la vieille Allemagne[515].» + +Arrivé à la porte du Peuple, à Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit +ses livres, qu'on lui rendit quelques jours après, à l'exception des +œuvres de Voltaire, singulier bréviaire pour un nouveau converti. Il +descendit chez Raphaël Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet +artiste lui rendit tous les services d'un véritable ami, et Winckelmann +déclare qu'il n'était nulle part plus content que chez lui. La joie de +notre admirateur de l'antiquité éclate en se voyant à Rome, le rêve de +sa vie entière, le but constant de ses études. «Je me vois libre jusqu'à +présent, écrit-il à Franken, et j'espère de rester libre... Je vis en +artiste; je passe même pour tel dans les endroits où l'on permet aux +jeunes artistes d'étudier, tels que le Capitole, où est le vrai trésor +des antiquités de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516], +et l'on peut y passer en toute liberté la journée; on va partout à Rome, +sans cérémonie, car c'est la mode. Je ne dîne qu'avec des artistes +français et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis +quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moitié de ce qu'il y +a à voir, et entre autres aucune bibliothèque.» Il termine sa lettre par +une réflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mêlés +d'écrire sur les arts et l'antiquité avant d'avoir vu Rome. +«L'expérience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des +anciens d'après les livres, et je me suis déjà aperçu de plusieurs +erreurs que j'ai commises.» Il signe sa lettre: «Winckelmann, _pittore +sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai +obtenue pour voir le Capitole.» + +Au commencement de 1756, il reçut une lettre du père Rauch, confesseur +du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension +de cent écus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses +recherches dans les auteurs classiques, et se mit à fréquenter la +bibliothèque Corsini, rassemblée dans le palais de ce nom à la +_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benoît XIII, et +libéralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis-à-vis de +Raphaël Mengs, _alla trinità dei monti_, où de sa chambre et de toute la +maison il pouvait voir la ville entière, il avait trois quarts de lieue +à faire pour aller à la bibliothèque Corsini, et autant pour revenir, ce +qui le gênait fort. Ayant été reçu en audience par le pape Benoît XIV, +qui lui promit de favoriser ses recherches, il espérait obtenir bientôt +l'accès de la bibliothèque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une +personne, qu'il ne nomme pas, le présenta au cardinal Passionei. + +Ce prélat, l'un des plus honnêtes, des plus instruits et des plus +aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une réputation +européenne. Il était en correspondance avec les écrivains les plus +distingués, et l'on sait que Voltaire lui ayant adressé une lettre en +italien, le cardinal lui répondit en français pour le complimenter sur +la manière dont il écrivait dans une langue étrangère[517]. Il venait de +succéder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de +la bibliothèque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne +pouvait qu'être très-utile à un étranger, qui désirait se faire ouvrir +les armoires les plus secrètes de ce grand dépôt sacré, politique et +littéraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des +meilleures éditions et des plus belles reliures, possédait lui-même une +bibliothèque aussi précieuse et aussi considérable que celle du comte de +Bunau. Bon juge du mérite de ses interlocuteurs, le prélat comprit, à la +première entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien +co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-même dans sa bibliothèque, +«et comme un abbé qui y écrivait voulait ôter son chapeau, et que le +cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se fût couvert, Son +Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la république +des lettres; et pour mieux me prouver cette liberté, il parla longtemps +avec le jeune homme, sans que celui-ci osât toucher à son chapeau. Il +m'a accordé pleine liberté dans sa bibliothèque, où rien n'est fermé, +et où je suis autant à mon aise qu'à Nöthenitz même[519].» + +Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothèque du Vatican, +Winckelmann espérait obtenir bientôt l'accès de ses trésors; mais il +n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succès de ses +_Réflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait +publié le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'étude son objet +principal. Il venait d'arrêter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage +sur le _goût des artistes grecs_, de sorte qu'il se considérait comme +obligé de relire quelques écrivains grecs, tels que Pausanias et +Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la +compagnie de quelques artistes français et allemands, avec lesquels il +visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire, +toute la journée chez Raphaël Mengs, dînait chez lui tous les jours +maigres, ne prenait le café que dans sa maison, et avait même ses livres +et ses ouvrages dans sa chambre[521]. + +Il paraît qu'il y a cent ans, c'était à Rome comme de nos jours; pour +voir les galeries publiques ou particulières, il fallait payer à la +porte. Plein de l'idée de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir +ses entrées libres au Vatican. «J'ai payé, comme il est d'usage, +dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le +voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor à +mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis +données sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des +méditations solitaires, et que je dois me priver de toute société. La +description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une +élévation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient à l'homme. Il est +impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet +ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il à Franken dans sa lettre du 5 +mai 1756[524], qu'on ne peut écrire sur les ouvrages des anciens sans +avoir été à Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.» + +Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus +belles statues antiques ne le détournait pas de celle de la nature, qui, +au commencement du printemps, brille à Rome d'un éclat inconnu aux pays +du Nord. «Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins +de Rome et des environs. Mon ami, dit-il à Franken dans la même lettre, +je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promène +à l'ombre des forêts de lauriers, dans des allées de grands cyprès et +sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long +dans quelques _villas_, particulièrement dans la _villa Borghèse_. Plus +on apprend à connaître Rome, plus on y trouve de beautés. Je ne cesse de +faire des vœux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en même +temps, que j'y trouvasse un sort assuré, ou que je pusse rester toujours +libre[525].» Il pensait dès lors à faire un voyage à Naples; mais il ne +voulait pas y aller seul, et il espérait avoir Mengs pour compagnon: il +devenait de jour en jour plus intimement lié avec ce peintre, et il +n'hésite pas à déclarer à Franken «que le plus grand bonheur dont il +jouisse à Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526].» + +Le baron de Stosch, qui habitait Florence, où il possédait une +magnifique collection de pierres gravées, lui avait écrit pour l'engager +à venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de +voir la ville des Médicis, avait ajourné cette excursion après celle de +Naples. + +En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la +Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en même temps la +pratique et la théorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un +sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succès à +ce genre de travail, et faisait un commerce considérable de statues, de +bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigés et augmentés de sa +main. Le signor Cavaceppi fut employé souvent à la restauration des +statues du Capitole et du Vatican, et il réussissait si bien à refaire +l'antique ou à l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs +considèrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande +partie à ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont +il a refait un cheval tout entier, après avoir réparé plusieurs parties +de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi était un praticien fort +au courant des procédés employés par les anciens sculpteurs. Il devint +bientôt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses appréciations, +et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en +Allemagne, si fatalement terminé à Trieste. Cavaceppi publia, quelques +années après, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique +ouvrage fort utile à consulter par les praticiens qui entreprennent la +restitution des œuvres de la sculpture antique. + +Winckelmann se défiait du jugement porté par les artistes sur les œuvres +des anciens: «Il ne faut pas vous imaginer, dit-il à Franken[528], que +les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui +ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes.» Aussi +voulait-il examiner par lui-même avant de formuler aucune opinion. Ayant +obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son +ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le piédestal, pour +vérifier de plus près le travail de la tête, croyant que cette statue +était retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique +ordinairement. En descendant, la statue, remuée sans doute par quelque +choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne fût +écrasé sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle +inquiétude: il ne lui était pas possible de s'en aller tout de suite, +parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie, +et que cet employé avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc obligé de +chercher à fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques +ducats. «Jamais, ajoute-t-il, je n'ai été dans de pareilles transes. Par +bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529].» + +Au milieu de cette vie calme, entièrement vouée à l'étude, au culte du +beau et véritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la +Saxe, si tristement engagée dans la guerre de Sept ans, vint reporter +ses pensées vers sa patrie absente. «Si, comme le prétendent les +nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent être visibles en deux +endroits à la fois, écrivait-il à Franken, ma figure doit certainement +être présente à vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais +des Césars, je m'oublie moi-même quand je pense à Nöthenitz; et, dans le +Vatican même, je désire d'être avec vous. Tu partagerais à présent, me +dis-je, les malheurs de ta véritable patrie, de tes compatriotes plaints +du monde entier, et chez qui tu as goûté le bonheur[530].» + +Il travaillait alors à une description des statues du Belvédère, qu'il +n'avait fait qu'ébaucher. Il avait réfléchi plus de trois mois à la +description poétique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassemblé +beaucoup de matériaux sur les villas et les galeries de Rome, de manière +à pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en +forme de lettres. Tout ce travail allait néanmoins fort lentement, parce +qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour +s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il +avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins. + +Il s'était imposé ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il +avait commencés, mais, comme il l'explique à Franken, par une lettre de +mars 1757, en vue d'un autre plus considérable, savoir une _Histoire de +l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est à +partir de 1757 que l'idée de ce grand ouvrage lui était venue. Il se +proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques +sur les langues anciennes, parce qu'il se préparait à publier, avec une +traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore été +imprimés. Peu à peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts +avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en +collationnant Pausanias. + +Il était alors logé au palais de la chancellerie, où le cardinal +Archinto lui avait donné un appartement. Mais il n'avait voulu accepter +que les quatre murs, les meubles étant à lui, afin de rester libre. «Il +avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.» + +Comme il lui paraissait absolument nécessaire de connaître à fond les +meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par +monseigneur Giacomelli, «le plus profond savant qu'il y eût à Rome, +chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand +mathématicien, physicien, poëte et grec, et auquel il devait céder le +pas dans cette partie.» Pour consulter sur les antiquités, il avait deux +autres personnes: un père franciscain, vicaire de son ordre, nommé +Pierre Bianchi, lequel possédait un grand médaillier rassemblé +principalement en Égypte et en Asie; et le prélat Baldani, «un de ces +génies.... qui n'ont aucune démangeaison d'écrire, étant satisfait qu'on +sût qu'il était en état de faire de grandes choses[532].»--Dès cette +époque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien à notre +savant, qui lui avait été recommandé par le baron Stosch de Florence: +mais il ne l'avait pas encore attaché à son service. + +Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillité et dans +l'étude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et +de toutes les occasions que peut avoir, à Rome, un étranger pour +s'instruire. Il était installé dans le palais de la chancellerie, comme +à la campagne; car ce bâtiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du +bruit de la ville. Tous les trésors de la littérature et du savoir lui +étaient ouverts, à l'exception de la bibliothèque du Vatican, où il +n'avait pu obtenir qu'on le laissât faire lui-même des recherches dans +les manuscrits. Avec la bibliothèque du cardinal Passionei, il avait à +sa disposition celle des pères jésuites, très-nombreuse, et où le père +gardien lui avait confié la clef des manuscrits. Il s'était lié avec le +père Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum +artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commencé à +étudier les médailles, principalement dans la vue de s'en servir pour +connaître le style de l'art de la gravure à chaque époque, et il se +proposait, après son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de +pierres gravées à son ami Lippert. Bien qu'il dînât souvent en ville, +une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le +cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne +voyant ni comédie, ni opéra, quoique, se trouvant attaché à la cour, on +lui envoyât régulièrement des billets[534]. + + + + +CHAPITRE XLIV + Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour + à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses + collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses + pierres gravées. + +1758--1759 + + +Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin +de continuer dans cette ville ses études et ses recherches favorites. +Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre +en rapport avec les savants soit napolitains, soit étrangers, fixés dans +ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et +secrétaire d'État, ci-devant professeur à Pise, comme «n'ayant pas son +pareil dans le monde, et étant l'homme que cherchait Diogène[535].» Mais +s'étant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici, +dont le premier volume venait de paraître, et de faire d'autres +remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite, +à se repentir de cette franchise, et, à ses autres voyages, il se vit +exposé à des tracasseries. + +À Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance +par le comte de Firmian, ministre et envoyé de l'empereur, qui fut +nommé l'année suivante grand chancelier du duché de Milan et +gouverneur du duché de Mantoue. Notre antiquaire était chez ce ministre +comme à Rome chez le cardinal Passionei: il y dînait souvent, et vivait +dans son intimité. Il considérait le comte comme un des plus grands, des +plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connût. Il +lui avait communiqué par écrit les meilleurs passages de son manuscrit +de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son +amitié, qu'il avait formé le projet, dans le cas où la résidence de Rome +pourrait un jour lui déplaire, ce que néanmoins il ne prévoyait pas, +d'établir sa retraite auprès de lui[536]. + +Il revint à Rome au commencement de l'été (1758), mais pour se rendre +bientôt à Florence, où l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch. +Il voulait faire ce voyage «en partie pour se dissiper, en partie pour +s'instruire.» Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y +examiner les antiquités Étrusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758, +il ne trouva plus à Florence le baron de Stosch, qui était mort quelque +temps avant son arrivée. Reçu par son neveu, chez lequel il descendit, +on mit à sa disposition les trésors de glyptique, de numismatique, de +cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments, +avait exprimé le désir que Winckelmann rédigeât un catalogue raisonné +de ses pierres gravées. Il se mit donc à l'œuvre, en français, et fut +obligé de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le +cours de ses fonctions publiques, un peu équivoques[537], avait profité +de son séjour dans plusieurs pays, et particulièrement en Italie, pour +réunir des collections de pierres gravées, de camées, de médailles, de +cartes géographiques et de dessins. Il y avait là un vaste champ à +exploiter, et en dressant le catalogue des pierres gravées, Winckelmann +ne pouvait pas manquer d'acquérir de nouvelles connaissances, qu'il +faisait servir à son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur +deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manière employée par les +cavaliers des anciens, pour monter à cheval. On supposait généralement +qu'il y avait, pour cet usage, des pierres placées sur les grands +chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient +pas été assez hautes pour servir à cette destination; comme on peut le +voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine à +Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en +plein champ et pendant une bataille?--À leur javelot, il y avait un +crampon qui leur servait à monter à cheval, et cela ne se faisait pas +comme chez nous, par le côté gauche du cheval, mais par le côté droit. +C'est ce dont il put s'assurer par deux différentes pierres du cabinet +Stosch.--«Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en étant instruit de +ces choses-là[538]?» + +Cette étude constante des mœurs et des usages antiques ne l'empêchait +cependant pas de se donner quelques distractions. Après avoir travaillé +toute la journée au catalogue, le soir venu, il allait à l'opéra. Il +croyait se retrouver à Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme +dansaient à Florence; il considérait cette ville comme la plus belle +qu'il eût vue, et lui donnait, à tous égards, la préférence sur Naples; +il se trouvait heureux et récupérait le temps perdu.--«J'avais aussi le +droit de le réclamer du ciel, écrivait-il à Franken[539], car ma +jeunesse s'est passée trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma +situation au collége.» Il avait projeté, pour le mois de mars 1759, un +voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre +écossais, qui possédait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde, +il concluait qu'il était libre. + +Cependant cette dernière assertion n'est pas complétement exacte; ayant +perdu pour toujours «_les secours qu'il recevait de Sion_,» c'est-à-dire +la pension que lui faisait le père Rauch avec l'argent du roi Auguste, +il s'était de nouveau engagé et avait accepté la place de bibliothécaire +du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et +d'antiquités. Mais «comme le cardinal voulait qu'il fût avec lui sur le +pied d'ami, cela ne devait le gêner en rien[540].» + + + + +CHAPITRE XLV + + Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce prélat, sur + sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de Raphaël + Mengs; portraits de Winckelmann. + +1759--1762 + + +Winckelmann revint à Rome vers le commencement du printemps 1759, et il +prit alors possession de son emploi auprès du cardinal Albani. Comme ce +prélat fut le plus zélé protecteur de l'historien de l'art, auquel il +rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans +quelques détails, puisés à des sources authentiques[541], sur sa vie et +sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrière, +d'accorder aux savants et aux artistes. + +La famille Albani, originaire de l'Épire, fut obligée de quitter ce pays +dans le seizième siècle, par suite des avanies intolérables que les +Turcs faisaient subir aux chrétiens. Elle vint se fixer en Italie, et +choisit Urbin pour sa résidence. Alexandre Albani naquit dans cette +ville le 13 novembre 1692; à l'âge de huit ans, il suivit ses parents, +qui s'établirent à Rome à l'époque où le cardinal Jean-François Albani +fut élevé à la papauté, sous le nom de Clément XI. Protégé par ce +pontife, il fit de brillantes études de belles-lettres et de +jurisprudence; à seize ans, nommé commandant de la cavalerie légère, il +fut envoyé par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes +autrichiennes de Joseph Ier, qui s'étaient emparées de Comacchio. +Rentré à Rome, il reprit ses études, et les termina bientôt avec une +grande distinction. Dès cette fleur de jeunesse, il avait le goût des +arts et de l'antiquité, et il commençait à réunir des statues et des +bas-reliefs, encouragé par Clément XI lui-même, qui subvenait +généreusement aux dépenses occasionnées par ces recherches. Quoique +très-jeune encore, sa réputation s'étendait même au delà des Alpes: son +biographe prétend que le père Montfaucon manifesta le désir de lui +dédier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le +savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout à cause de la parenté, +qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de +crédit. Après avoir rempli avec succès plusieurs missions importantes en +Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, à l'âge de vingt-huit ans, +par Innocent XIII, sans être encore prêtre. C'est à partir de cette +époque (1721) qu'il reprit à Rome ses études sur l'antiquité, et qu'il +ne discontinua pas, jusqu'à la fin de sa longue carrière[542], +d'accroître la somme de ses connaissances archéologiques et d'épurer son +goût, afin d'acquérir ce jugement fin et délicat que les anciens +exigeaient d'un amateur de l'art: + + Judicium subtile videndis artibus illud. + +Le cardinal avait une véritable passion pour les vénérables restes de +l'antiquité: il les interrogeait, cherchant à expliquer leur +signification; les relevait et s'efforçait de faire opérer leur +restitution. Par exemple, ayant trouvé dans des fouilles faites sur +l'Aventin une reproduction du célèbre Apollon Sauroctone, il le fit +transporter et restaurer à ses frais avec le plus grand soin. Il réunit +bientôt la plus belle collection d'antiques qu'il y eût à Rome. On +demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on réfléchit que +la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions +du musée du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il +s'appliqua également à l'étude de la numismatique et des inscriptions +(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de médailles et de +pierres ou marbres écrits, tant grecs que latins, et aussi bien païens +que chrétiens. Il les offrit au pape Clément XII, qui les acheta +moyennant soixante-douze mille écus romains (385,200 fr.) et les fit +placer au Vatican et au Capitole. + +Après cette cession, le cardinal recommença ses recherches, et eut +bientôt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et +latines, avec une immense quantité de statues, bas-reliefs, sarcophages, +vases, colonnes et autres objets antiques rares et précieux. Il +rassembla également un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il +faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grâce aux érudits et aux +étrangers qui venaient le visiter[543]. + +C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trésors dans son +palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la résolution de +construire, à un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse, +restée encore aujourd'hui, en dépit des pertes qu'elle a subies, un +musée antique plus précieux que la plupart des collections du nord de +l'Europe. Il donna lui-même le plan des bâtiments, modèles de bon goût +et d'élégance, que l'architecte Carlo Marchionni éleva sous sa +direction. Mais ce qui ajoute un prix infini à tous les objets qui +ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann à leur +placement, et la description qu'il a donnée d'un grand nombre d'entre +eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous +n'entreprendrons pas de décrire après lui ces précieux restes de l'art, +échappés à la barbarie des hommes plus encore qu'à la destruction du +temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre +antiquaire, soit aux notices spéciales qui ont été publiées sur cette +célèbre villa[544]. + +Elle fut commencée vers 1756, et elle était terminée au commencement de +1758; ce qui paraîtrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la +construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est +dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, à côté +de ses bassins et de ses fontaines, et à l'ombre de ses beaux arbres, +que notre antiquaire passa, de 1758 à 1768, ses heures les plus +heureuses et les mieux remplies. «Que ne pouvez-vous la voir? +écrivait-il à Franken: elle paraît à tous les yeux un chef-d'œuvre de +l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il +produit au jour ce qui était enseveli dans les ténèbres, et le paye avec +une générosité digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni +d'une si grande quantité de colonnes de porphyre, de granit et d'albâtre +oriental, qu'elles formaient une espèce de forêt avant qu'elles ne +fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y +rend vers le soir, et l'on s'y promène avec le cardinal comme avec le +moindre particulier[546].» + +Le traitement du bibliothécaire, directeur des antiquités du cardinal, +était de cent soixante écus romains (856 fr.) par an; somme fort +modique, et néanmoins suffisante alors à Rome pour assurer une complète +indépendance. «J'élève tous les matins les mains vers celui qui m'a fait +échapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, où je jouis +non-seulement de la tranquillité, mais encore de moi-même, et où je puis +vivre et agir selon ma volonté. Je n'ai rien à faire, si ce n'est +d'aller tous les après-dîners avec le cardinal à sa magnifique villa, +qui surpasse tout ce qui a été fait dans les temps modernes, même par +les plus grands rois. Là, je laisse Son Éminence aux personnes qui +viennent la voir, pour aller lire et réfléchir[547].» Ces lectures, ces +méditations dans ce beau lieu, ont inspiré plus d'un passage de +l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait à la +_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il +prenait plaisir à éclaircir, par la vue des monuments, des points +obscurs de l'archéologie grecque ou romaine. C'étaient Bianchi, +Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans +l'intimité du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui, +voués au culte du beau. + +Il eut, également la satisfaction d'y voir son fidèle Mengs travailler à +la composition dont il décora le plafond du cabinet du cardinal. Cet +artiste était alors dans toute la force de son talent, et sa réputation, +répandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait +considérer comme le premier peintre de l'époque. On voyait en lui un +restaurateur du goût et des belles formes; on trouvait ses inventions +philosophiques, et son exécution était comparée à celle des plus grands +maîtres du seizième siècle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara, +ambassadeur d'Espagne à Rome, n'avaient pas peu contribué à élever Mengs +au-dessus de sa véritable valeur. Mais il faut leur rendre cette +justice, que si leurs éloges dépassaient le but, ils avaient néanmoins +raison de préférer les ouvrages de Mengs aux compositions fades, +maniérées et sans aucun caractère, des autres artistes alors en vogue. +Winckelmann exerçait une assez grande influence sur les opinions de +l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Pensées +sur la beauté et sur le goût dans la peinture_, que Mengs avait dédiées +à son ami, et qu'il publia chez Fuesli, à Zurich, en 1762. Selon +Winckelmann[548], «on trouve dans ce traité des choses qui n'ont encore +été ni pensées, ni dites.» + +Raphaël Mengs peignit, à la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse, +entouré des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'œuvre, et il +réunit en effet au mérite du dessin une très-grande habileté dans la +pratique de la fresque, une ordonnance disposée savamment selon les +données de la mythologie, qualité archéologique, qui en doublait le prix +aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque à cette œuvre, +c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compassée et froide, comme +si le dieu du jour et les Muses eussent été dans le climat glacé des +contrées du Nord. + +Avant cette époque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami; +mais nous ignorons la date précise de cet ouvrage. Quelques années plus +tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint à l'huile +pour un étranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica +Kauffmann, dont nous avons parlé ailleurs[549]. Il est représenté à +mi-corps et assis: Angelica le grava elle-même à l'eau-forte; un autre +artiste le reproduisit à la manière noire, et lui fit présent de la +planche. Winckelmann, touché de cet acte de déférence, vante la beauté +de la jeune Allemande, et compare son talent à celui des premiers +maîtres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long +séjour à Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance. + + + + +CHAPITRE XLVI + + Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le + baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules composés à + Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de + distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les + Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du + comte de Bunau. + +1762 + + +En acceptant l'emploi de bibliothécaire et de directeur des antiquités +du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliéner la liberté +de voyager, qui était, après sa passion pour l'étude et pour +l'antiquité, son goût le plus dominant. Il fit encore deux excursions à +Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de +Brühl; l'autre, deux années plus tard. Il profita de ces voyages pour +visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des +environs de Naples. Mais étant naturellement enclin à la critique, et à +trouver que les autres antiquaires ne savaient rien à côté de lui, il se +fit à Naples de puissants ennemis, en publiant à Dresde, en 1762, ses +_Lettres au comte de Brühl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une +_Relation des nouvelles découvertes faites dans cette ville antique_, +avec _seize lettres_[551] écrites à Bianconi sur le même sujet. + +Il s'était lié à Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William +Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de +_Antiquités étrusques, grecques et romaines_, la description des vases +et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagné du baron de +Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grèce, il +entreprit l'ascension du Vésuve, pendant une éruption terrible qui +faisait fuir les habitants de Portici. Ils passèrent une nuit sur cette +montagne, firent rôtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et +Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la +Calabre, la Sicile et la Grèce; mais sur la fin de sa carrière il +renonça complétement à ce projet. + +Le catalogue des pierres gravées composant le cabinet du baron Stosch, +imprimé en français à Florence, en 1760, avait été le premier ouvrage +publié par Winckelmann depuis son arrivée en Italie. En 1761, il fit +paraître à Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_; +quelque temps après, ses _Réflexions sur le sentiment du beau dans les +ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acquérir_; et ensuite, _De la +grâce dans les ouvrages d'art_[553]. + +Mais ces opuscules n'étaient que le prélude de son _Histoire de l'art_, +à laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait +alors le poids de sa réputation, qui lui attirait plus d'un dérangement +désagréable. Aucun étranger de distinction ne pouvait passer par Rome +sans avoir vu Winckelmann; et, si c'était quelque souverain, prince ou +grand seigneur, sans s'être fait guider par le savant antiquaire, +transformé en véritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps à ces +promenades sans cesse renaissantes, il avait rédigé en italien une +courte notice _de ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Rome_[554]. +Il était quelquefois l'homme le plus tourmenté qu'il y eût dans cette +ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans +lui; il devait rester deux heures à table, tandis que quinze minutes lui +suffisaient pour dîner. Le prince régnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il +sortît au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de +cette manière le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de +Toscane, et beaucoup d'autres. En général, il préfère les voyageurs +anglais. «Le croiriez-vous, écrit-il à Franken[556], c'est la seule +nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas, +en général, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des +Anglais!» Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort +mécontent. «J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_ à un +certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que +j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'église de Saint-Pierre et +l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller à +Constantinople, et cela par désespoir. Il m'était devenu tellement à +charge, que j'ai été obligé de lui déclarer nettement ma pensée, et de +ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling à dépenser +par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'année dernière, nous +avons eu ici le duc de Roxborough, qui était un homme de la même +trempe[557].» Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de +Stosch, marchandé par des Anglais: «Ces barbares d'Anglais achètent +tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir à voir ces trésors.» + +Quant aux Français, son opinion ne leur fut presque jamais favorable. +«Cette nation, disait-il[559], n'était pas du tout faite pour +s'appliquer au solide.» Il refusait même de reconnaître le mérite des +savants français les plus éminents. Ainsi, en parlant du père +Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru à la hâte, comme un +vrai Français, tant à Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquité +expliquée_ fourmille d'erreurs grossières[560]. Néanmoins, il se +radoucit à l'égard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en +compagnie du célèbre physicien Desmarets, et convient que «c'est le +voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561].» + +Les nombreuses et brillantes relations que sa réputation lui avait +attirées, obligeaient Winckelmann à entretenir une correspondance +active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule +de savants et de personnages distingués d'autres pays. Il était +continuellement consulté sur des questions d'archéologie, et la +nécessité de répondre à tant de lettres absorbait, à son grand regret, +une partie de son temps. Ses lettres ont été précieusement recueillies +et publiées après sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en +général remplies d'intérêt. On y trouve souvent des explications +savantes sur des questions qui se rattachent, soit à l'histoire de +l'art, soit à des découvertes nouvelles de fragments de statues et +d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme, +c'est la simplicité, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus +intimes sont exposés au grand jour. On y voit la pureté de son âme, son +désintéressement, son amour pour l'indépendance, et ce culte de l'étude +et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les pensées les plus +élevées. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken, +Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de +Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres. +Winckelmann avait inspiré à tous ces hommes, si différents par les idées +et la condition sociale, une estime profonde pour son caractère, et une +admiration sincère pour son goût et son érudition. + +Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien maître le comte de Bunau: +«Je vous plains, mon ami, écrit-il à Franken, du fond de mon âme, +d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible. +Moi-même, je perds la douce satisfaction que je goûtais déjà en quelque +sorte d'avance, de renouveler de vive voix à cet homme rare et précieux, +le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincère et vive +reconnaissance. Je me représentais la visite imprévue que je me +proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions +sont évanouies, et qui sait si je pourrai même vous embrasser un jour? +Je songe à lui laisser un monument public de ma reconnaissance +éternelle; mais le temps s'avance, et peut-être que mon âme sera réunie +à la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562].» + +Ces tristes prévisions devaient malheureusement se réaliser. + + + + +CHAPITRE XLVII + + Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et plus tard + _scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican.--Il publie son + _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet + ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres + ouvrages de Winckelmann. + +1763--1767 + + +Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nommé à la place de Président des +antiquités de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abbé +Venuti. «Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et +rapporte cent soixante écus par an; de sorte que j'ai ici mon existence +assurée pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas +faire à Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en +donne autant, sans compter les autres agréments dont je jouis. Et si, +par la suite, je puis parvenir à un emploi de _scrittore_ du Vatican, je +ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en +Allemagne; car je jouis ici d'une liberté entière, et personne ne +s'ingère à me demander ce que je fais[563].» + +L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept écus par mois, +lui fut donné le 3 septembre 1765, à la recommandation de son excellent +protecteur le cardinal Albani, qui était devenu bibliothécaire du +Vatican, après la mort du cardinal Passionei. + +Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait +paraître en allemand, à Dresde, à la fin de 1763 et au commencement de +1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau à +sa réputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique. +Notre auteur était de la race irritable des poëtes et des artistes; il +fut donc vivement blessé de quelques observations dont la justesse ne +pouvait lui échapper. Ces remarques lui étaient d'autant plus sensibles, +qu'elles émanaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles +avaient été publiées par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_, +recueil fort répandu alors à Rome[564]. Il se mit incontinent à revoir +et améliorer son œuvre. Mais il était toujours en crainte: «Que +d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirés de mon _Histoire de +l'art_, écrivait-il à Franken, à la fin de décembre 1763[565].» Peu à +peu, il ajouta des passages considérables à cette histoire, et les +publia, également en allemand et à Dresde, en 1767, en attendant qu'il +fît paraître une seconde édition de ce grand ouvrage, à laquelle il ne +cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie «qu'il n'était pas +encore en état d'écrire, lorsqu'il avait commencé ce travail: ses idées +n'y étaient pas assez liées; il manquait souvent les transitions +nécessaires de l'une à l'autre, ce qui fait la partie essentielle de +l'art d'écrire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force +qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec +plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_) +l'avait instruit de ces défauts, et le Tout-Puissant avait répandu sur +lui ses bénédictions et ses faveurs[566].» + +Mais les corrections et améliorations qu'il introduisit dans son +_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui +avait infligée un artiste, qu'il avait considéré longtemps comme son +ami. Dès son arrivée à Rome, notre Saxon avait rencontré, dans l'atelier +de Raphaël Mengs, un jeune homme nommé Jean Casanova[567], peintre +médiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et +s'occupant volontiers de recherches archéologiques. Winckelmann lui +avait confié l'exécution de plusieurs dessins de monuments antiques, +destinés à être gravés dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils +différassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru +avoir à se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il résolut +de s'en venger, en l'exposant à la risée des savants de tous les pays, +charmés de pouvoir trouver à gloser sur le Président des antiquités de +Rome. Il l'attaqua donc par son côté sensible, en rendant suspecte cette +finesse de tact dont Winckelmann était si fier. Pour y parvenir +sûrement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels +il imita, de manière à s'y méprendre, les peintures d'Herculanum. On +informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes +découvertes venaient d'être faites. Sa curiosité étant ainsi excitée, on +l'amena avec mystère à venir les voir, et on les lui vanta comme de +véritables chefs-d'œuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant +qu'elles venaient d'être découvertes près de Rome par un gentilhomme +français, le chevalier Diel, né à Marsilly, en Normandie, et premier +lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui +désirait avoir des renseignements plus précis et plus authentiques, +chercha à s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on +lui fit savoir, avec les mêmes précautions, que le chevalier Diel était +mort à Rome subitement, dans le mois d'août 1761, sans avoir laissé +aucune explication sur sa précieuse trouvaille. Il fut ainsi amené à +donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description +emphatique, qu'il inséra dans son _Histoire de l'art_. À peine cet +ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se déclarer l'auteur des +peintures, et de réclamer tout l'honneur de leur invention et de leur +exécution. On conçoit facilement la douleur de notre savant et la joie +de ses émules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier +à rendre à l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait +pas épargnées, à l'occasion de ses ouvrages sur l'archéologie, et +particulièrement de sa publication des peintures antiques[568]. +Cependant, quelque douleur que dût ressentir notre savant ainsi +mystifié, il n'hésita pas à reconnaître publiquement son erreur. Dans +une lettre, du 4 janvier 1765, adressée à son ami Heyne, il le pria de +rendre publique la déclaration qu'il faisait, d'avoir été la dupe d'un +homme qu'il avait considéré jusque-là comme un ami[569]. + +Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait à +donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis +longtemps dans son esprit, savoir: un _Traité sur la dépravation du goût +dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet à +exécution, et, à sa place, il publia son _Essai d'une allégorie pour +l'art_, œuvre qui lui coûta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas +aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit +être considéré, néanmoins, comme un trésor d'érudition; il renferme +d'heureuses idées, et sa lecture, nécessaire à l'archéologue, serait +très-utile aux artistes. + +Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquité, jusqu'à vouloir faire +connaître tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore été +décrits. Il se mit donc à publier, sous le titre de: _Monumenti antichi +inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six +gravures, représentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets, +qui avaient été passés sous silence par Montfaucon et les autres +révélateurs des antiquités grecques et romaines. Il se proposait de +compléter cet ouvrage en y ajoutant une troisième partie, mais on ignore +ce que cette suite est devenue. + +Il composa encore un livre sur l'_État actuel des arts et des sciences +en Italie_, et fit beaucoup d'additions au traité _De Pictura veterum_, +de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle édition; mais il +n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages. + + + + +CHAPITRE XLVIII + + Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.--Ses + _villégiatures_ à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration + passionnée de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer à + Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour + ce pays.--Sa tristesse en s'éloignant de Rome.--Il abrège son + voyage et revient de Vienne à Trieste.--Il est assassiné dans cette + ville par un repris de justice.--Ses dispositions + testamentaires.--Monument qui lui est érigé à Rome.--Appréciation + de son influence. + +1767--1768 + + +Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire +à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait +une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des +antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par +la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail +_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--«Le +cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout, +ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays +d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille +pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573].» Il pouvait +donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches +favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au +surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat +fort lucratif à la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le +_Panthéon_ d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça +volontairement à son emploi de _Scrittore_ au Vatican. + +Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues, +médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa +campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le +remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles, +en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et +la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son +_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il +considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les +ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les +éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments +restés jusqu'alors sans explications[574]. + +Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villégiature_. +Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études +archéologiques, en recevant, soit à sa _villa_ près de Rome, soit à +Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la +plus élégante.--«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles +maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de +Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le +prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu +rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de +prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on +danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour +me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les +joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie +pour me laisser à moi-même.»--À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait +d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.--«C'est là le +lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken[576], que je +voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans +inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et +couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle +est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune, +ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil +séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit +le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur +bruyant tumulte peuvent nous offrir.»--Ces réflexions révèlent les +sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée +entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable +qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il +attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps +selon ses goûts et ses idées. + +Cependant, il paraît avoir hésité longtemps avant de prendre le parti de +rester définitivement à Rome. Sa réputation, répandue en Allemagne, lui +attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter. +Plusieurs États allemands auraient voulu posséder Winckelmann et le +mettre à la tête de leurs musées et de leurs bibliothèques. Le roi de +Prusse, Frédéric II, aussi jaloux de conquérir les hommes illustres que +les provinces voisines de ses États, fit les plus grands efforts pour +l'attirer à Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoyé +spécial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothécaire et +de directeur de son cabinet de médailles et d'antiquités, vacante par la +mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire. +Winckelmann avait d'abord accepté cette proposition, et fait connaître +sa détermination à Berlin et à Rome: mais une difficulté qu'il +n'explique pas s'étant présentée, on lui témoigna, au Vatican, beaucoup +plus d'égards qu'il n'avait osé espérer. Le Pape lui fit même faire sous +main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal +Stoppani, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, y ajouta une pension +particulière de ses propres fonds, de manière qu'il résolut +définitivement de rester à Rome. «Il se trouvait trop vieux et craignait +de se sentir trop étranger à Berlin; d'ailleurs, il était plus content à +Rome, en faisant lui-même son lit, que d'être décoré du titre de +conseiller privé, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].» + +Bien qu'il eût refusé d'aller vivre à Berlin, Winckelmann n'avait pas +renoncé au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nöthenitz en +particulier. Au mois de février 1768, il croyait pouvoir annoncer à +Franken l'époque où il comptait aller le «surprendre un beau matin.» Il +avait même informé de son départ le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait +également visiter. Mais il fut obligé de retirer sa parole, ayant été +forcé de rester à Rome pour le passage du grand-duc et de la +grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs États, après +avoir conduit à Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commençait +donc à craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui +serait difficile de quitter, pour une année qu'exigeait ce voyage, son +maître et éternel ami, le cardinal Albani, au grand âge qu'il avait. En +outre, on prévoyait la mort du pape Benoît XIV, et comme tous les vœux +paraissaient se réunir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de +notre savant, il ne pouvait pas s'éloigner de Rome sans porter +préjudice à ses intérêts[579]. + +Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de +résolution: mettant de côté tous les obstacles qui s'opposaient à son +voyage, il écrivit à Franken pour lui annoncer sa prochaine arrivée à +Nöthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la +permission qu'il en avait obtenue de son maître et du Pape. Il se +proposait de presser sa marche jusqu'à sa première étape, qui serait +chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en +courant par Dresde, pour se rendre à Dessau, où il devait attendre son +ami Stosch, afin de gagner Brunswick, où il était attendu par le prince +héréditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'à Berlin. Son âme +n'avait jamais été plus satisfaite qu'en annonçant à son ami sa +prochaine arrivée[580]. + +Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768, +accompagné du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par +amitié pour lui, qu'afin de rétablir sa santé. Il prit la route du +Tyrol, qui l'avait amené à Rome douze années auparavant. Mais, en +s'éloignant de cette patrie d'adoption, ses idées devenaient sombres, et +il cédait comme à un accès de noire mélancolie. Il paraissait hésiter à +continuer son voyage, et parlait de revenir.--«_Torniamo a Roma._» +Retournons à Rome, répétait-il à son compagnon de route, qui nous a +conservé un journal de ce voyage, depuis leur départ de Rome, jusqu'au +moment où ils se séparèrent à Vienne[581]. + +La réception enthousiaste qui lui fut faite à Munich, ainsi que dans la +capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entouré, ne purent +triompher de sa tristesse. Ses pensées se reportaient constamment vers +Rome, où il avait joui pendant si longtemps d'une félicité parfaite: +agité par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette +ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adressé à +Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de +retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'à le confirmer dans +sa résolution.--«Nous ne voulûmes plus lui en parler davantage, dit-il, +ayant remarqué qu'il avait les yeux d'un mort.» Il fut donc décidé qu'il +renoncerait à Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'après un court séjour à +Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassuré par cette +détermination, qui comblait ses vœux les plus ardents, il mit à profit +le temps qu'il dut passer à Vienne, pour examiner la bibliothèque et la +galerie impériale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres +collections particulières. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde +édition de son _Histoire de l'art_, qu'il préparait depuis longtemps, +et s'occupa de la traduction française, qui devait paraître en même +temps que le texte. + +Enfin, comblé d'honneurs et de présents, il se hâta de se remettre en +route pour sa patrie de prédilection. Il avait eu d'abord l'intention de +se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinéraire, +et résolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les +premiers jours de juin 1768. + +À peu de distance de cette ville, voyageant à petites journées, selon +l'usage de ce temps, il avait rencontré un Italien, qui n'eut pas de +peine à découvrir son faible: affectant lui-même un grand amour pour les +antiquités, il arracha bientôt au trop confiant voyageur l'énumération +des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus, ainsi que des monnaies +et médailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce +misérable, nommé Francesco Archangeli, était un repris de justice, +condamné à mort précédemment pour ses méfaits, mais dont la peine avait +été commuée en celle du bannissement perpétuel. En arrivant à Trieste, +il était déjà dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans +aucun soupçon, ses médailles et autres objets précieux. + +Notre antiquaire voulait s'embarquer à Trieste pour Ancône, et, en +attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il +occupait ses loisirs, dans l'hôtellerie où il était descendu, à relire +son vieil Homère, le seul livre qu'il eût emporté avec lui. Dans ses +moments de méditation et de repos, il s'amusait à jouer avec un enfant +de son hôte, qui annonçait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis +qu'il était occupé à écrire à une petite table, Archangeli entra dans sa +chambre. Après lui avoir exprimé ses regrets d'être obligé de le quitter +pour se rendre à Venise, où l'appelaient des affaires importantes, il le +pria de lui montrer une dernière fois ses médailles, afin qu'il pût en +conserver un souvenir plus présent. Winckelmann, sans aucune méfiance, y +consentit de bonne grâce; et comme il se tenait baissé pour ouvrir le +coffre dans lequel elles étaient renfermées, le scélérat le pousse et le +fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tête entre le couvercle +et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'étrangler avec un +lacet. La victime crie et résiste: alors, pour étouffer ses cris, +l'assassin lui plonge, à cinq reprises différentes, un stylet dans le +ventre. Il l'aurait certainement achevé, si l'enfant, dont nous avons +parlé, n'était venu frapper à la porte de la chambre. + +Ce bruit fait fuir Archangeli, sans même lui laisser le temps de voler +les médailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre +blessé; mais il était frappé à mort, et il ne tarda pas à expirer, après +sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa présence +d'esprit, après avoir pardonné à son meurtrier, dicté ses dernières +volontés, et reçu les sacrements de l'Église. Par son testament, il +institua le cardinal Albani son légataire universel, et laissa 350 +sequins à son graveur Mogali, et 100 autres à l'abbé Pirani. + +Ainsi mourut, à cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de +son talent, un des hommes qui ont le plus contribué à remettre en +honneur l'étude de l'antique, si décriée dans la première moitié du +dernier siècle. + +À Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut +lui faire élever un tombeau digne de sa mémoire, mais l'exécution de ce +projet fut empêchée par le grand âge du prélat, qui mourut en 1779, à +près de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de +l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui +ériger, à ses frais, dans le Panthéon, un monument composé d'un +médaillon en marbre, d'après son portrait par Raphaël Mengs, et d'une +inscription latine. Dans les premières années de ce siècle, ce médaillon +a été transféré, ainsi que presque tous ceux qui étaient à la Rotonde, +dans le musée des hommes illustres, au Capitole. + +Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et +le mieux apprécié la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire +des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs, +ainsi qu'il le reconnaît lui-même avec modestie[583]; bien que la +partie consacrée aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Perses, aux +Étrusques et aux autres peuples de la Péninsule italique, soit devenue +fort incomplète, depuis les nouvelles découvertes faites dans ces +contrées, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes, +l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa +valeur. C'est toujours à cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on +voudra connaître à fond l'essence de l'art et l'idée du beau chez les +anciens; les attributs et les formes de leurs divinités; le costume des +dieux, des héros, des athlètes et des personnages célèbres; les moyens +mécaniques employés par la statuaire antique; les progrès et le déclin +de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'à la domination +romaine en Grèce; chez les Romains, depuis la république jusqu'à son +entière décadence sous les derniers empereurs. + +L'influence de Winckelmann sur l'esthétique de l'art a été immense; bien +avant notre David, il dirigea souvent Raphaël Mengs dans la voie que le +peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du +_Léonidas_, a suivie après lui encore de plus près. En Allemagne, son +exemple a ramené des écrivains de premier ordre au goût et à l'étude de +l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de +Lessing[584] a été composé, suivant les idées émises quelques années +avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des +artistes grecs_. C'est également dans les œuvres de Winckelmann, que le +savant Heyne puisa l'idée de ses dissertations sur la mythologie, qui +ont eu tant de retentissement dans le monde des érudits. L'illustre +Gœthe lui-même n'a pas échappé à l'influence de notre antiquaire, et son +ouvrage, _Winckelmann et son siècle_, publié en 1805, prouve +l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus élevées, +par les idées du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que +l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce +pays, dans la dernière moitié du siècle précédent, jusqu'au commencement +du nôtre, a dû à Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585]. + +Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminué dans sa patrie; la +nouvelle école allemande affecte de mépriser l'art des Grecs, pour +mettre à sa place un art purement germanique. L'avenir dira si +l'originalité de ces tentatives aura réussi à faire oublier les +divinités et les héros de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Quant à +nous, sans critiquer ces œuvres nouvelles, dont quelques-unes sont +marquées au coin d'un véritable talent, aux forêts d'Odin, aux vieilles +forteresses féodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous +préférons le Parnasse, le Taygète, les Ruines d'Athènes, l'Apollon du +Belvédère, le Laocoon, la Niobé, la Vénus de Milo, l'Amazone blessée, le +Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons à l'art des Grecs, +ce qu'un de nos poëtes a si bien dit du vieil Homère, dans ces vers que +Winckelmann n'aurait pas désavoués: + + «Trois mille ans ont passé sur le tombeau d'Homère, + Et depuis trois mille ans, Homère respecté, + Est jeune encor de gloire et d'immortalité.» + +FIN. + +ACHEVÉ D'IMPRIMER +SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A. +À CHÊNE-BOURG (GENÈVE), SUISSE + +AOÛT 1973 + +Rémipression de l'édition de Paris, 1860 + + * * * * * + + + + +NOTES: + +[1] Mariette, dans une lettre à Bottari, insérée au tome VI des _Lettere +pittoriche_, éd. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne s'appelait pas +Diego. Néanmoins, dans les titres de ses poésies, publiées à Madrid en +1610, l'éditeur ne le désigne que sous ce seul prénom. Mais D. Gregorio +Mayans, dans la vie de ce personnage, placée en tête de l'édition donnée +à Valence en 1776, de la _Guerra de Granada_, le nomme _D. Diego Hurtado +de Mendoza_, et c'est ainsi qu'il est désigné dans le catalogue de la +calcographie du musée de Madrid. + +[2] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 211 et +suivantes. + +[3] _Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano_, édit. de 1648, in-4, p. +153 et suiv. + +[4] Ridolfi, _ut suprà_, p. 165-166. + +[5] Ridolfi, _ut suprà_, p. 168, la rapporte en espagnol: nous la +traduisons ici pour la première fois en français. + +[6] _Vita di Tiziano_, p. 171. + +[7] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 171-173. + +[8] Le catalogue de cette collection indique _quarante-trois_ tableaux +de Titien. + +[9] _Vivimus morituri, morimur victuri._ + +[10] Pag. 240 et suiv. + +[11] Ridolfi, _ibid._ p. 154, 158. + +[12] _Catalogue du musée du Louvre_, écoles d'Italie, p. 228. Troisième +édit., 1852. + +[13] _Catalogo de los cuadros del real Museo._ Madrid, 1850, p. 191, +num. 821. + +[14] Lettre à Bottari, dans le tome VI des _Lettere pittoriche_, édit. +di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14. + +[15] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 188. + +[16] Voy. l_'Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette, p. +57. + +[17] Imprimée dans ses _Poésies_, publiées à Venise en 1552, in-8, et en +1572, in-4. + +[18] _Vida de don Diego Hurtado de Mendoza_, par don Gregorio Mayans, en +tête de l'édition qu'il a donnée à Valence en 1776, in-4, de la _Guerra +de Granada_; réimprimée dans la même ville par don Benito Montfort, +1830, in-12, de la p. 1re à 16, _passim._ + +[19] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs français_. Mariette, p. +57 et suiv. + +[20] Dans son ouvrage intitulé: _Venezia città nobilissima e singolare +descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo Sansovino._ 1581. + +[21] _Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere dell'Aretino._ +T. II, p. 120. + +[22] _D'en haut_,--fonctionnaires d'un ordre supérieur, choisis dans la +plus haute noblesse.--Voy. _la Ville et la république de Venise_, par le +sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, petit in-18, p. +134, 135, 136 et suiv.--Voy. aussi l'_Histoire de Venise_, par M. Daru, +t. VII, p. 292, édit. in-18. Didot. 1826. + +[23] «_Che giova nelle fata dar di cozzo?_»--Inferno, c. IX, v. 97. + +[24] _Lettere di P. Bembo_, t. V, p. 488, dans l'édition des _Classiques +italiens_, de Milan, in-8, 1820; t. IX des _Œuvres complètes de Bembo_. + +[25] _Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto chiarissimo, +scritta da Tommaso Temanza in Venezia_, 1751. In-4, de la page 19 à la +page 33.--Ridolfi, dans la _Vie d'Andréa Schiavone_, dit que Titien fit +assigner à ce peintre les trois premières lunettes de la voûte (_tondi_) +du côté du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il donne une +description détaillée de ces peintures. + +[26] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 152. + +[27] Don Gregorio Mayans, _ut supra_, p. 14. + +[28] Loc. cit., p. 152-153. + +[29] _Storia della letteratura italiana_, t. VII, p. 1514, édit. des +Classiques, de Milan, 1824, in-8. + +[30] Bottari, _Lettere pittoriche_, t. V, p. 140-146, _ad notam_. + +[31] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 38, 39. + +[32] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 46. + +[33] _Cartas de santa Teresa de Jesus_, T. 1er, _carta_ 11. + +[34] _Vida de don D. H. de Mendoza, ut suprà_, de la p. 38 à la p. 51. + +[35] Bibliothèque impériale de Paris, Y, n. 6256. + +[36] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 51. + +[37] Cette pièce commence ainsi (p. 114): + +Estoy en una prision +En un fuego y confusion + Sin pensallo. +Que aunque me sobra razon +Para dezir mi passion + Sufro y callo. + +[38] _Quintas a una despedida_, p. 141: + +Yo parto, y muero en partirme, +Yo lo procure, yo lo pago. +No me dexcys en el trago, +Señora, del despedirme, +Por el servicio que os hago. + +[39] Il est rapporté en tête du volume publié à Madrid en 1610, et se +trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de l'ouvrage et +le permis d'imprimer donné par l'inquisition. + +[40] Dans le catalogue des meilleures estampes du musée de Madrid, on +trouve cité le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux des cent +quatorze personnages illustres de la nation espagnole.--P. 7. +_Cuaderno_, 6º. + +[41] Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665. + +[42] _Œuvres de Voiture_, édit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, chez +Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes. + +[43] À Cologne, chez Pierre Van Egmondt, à la Sphère, 1673; petit +in-16.--Bibliothèque impériale, nº 1963. + +[44] Par exemple, après avoir dit du comte-duc: «_Andò alla corte e vi +andò addottrinato, non vi andò ignorante_, il ajoute: _La corte non è +una scuola di grammatica_; _ella non da i primi alimenti e non insegna e +primi elementi_; _il di lui cibo non è latte_; _di rado produce_, +_raffina_, etc. Telle est la manière du marquis, pleine de recherche, et +au fond très-vide.--Le passage ci-dessus est extrait, p. 14, de son +ouvrage intitulé: _Il ritratto del privato politico cristiano, estratto +dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san Lucar_; dédié à +Philippe IV, Bologne, 1635, _presso Giacomo Monti_, etc., in-8º de 135 +pag., plus l'Introduction.--Le marquis Malvezzi a composé un autre livre +à la louange de Philippe IV et de son ministre, sous ce titre: +_Introduttione al raconta de' principali successi accaduti sotto il +commando del potentissimo Re Philippo quarto_.--_Roma_, 1651, in-8º de +107 pages, plus le bref d'Innocent X, la dédicace au roi d'Espagne et +l'avertissement. Les deux ouvrages sont à la Bibliothèque impériale, +contenus dans le même volume, avec la _Caduta del conte Olivarès_, +l'_anno_ 1643, du père Camillo Guidi, _in Ivrea_, +1644,--0,388.--L'_Histoire d'Olivarès_ a encore été écrite en italien +par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte Ferrante +Pallavicini, _opere scelte_. + +[45] Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; édit. in-8º des +_Classiques latins_, de Lefebvre. + +[46] _Ibid._, chap. V, p. 249-250. + +[47] _La caduta del conte d'Olivarès_, p. 33-4. Bibliothèque impériale, +0,388, à la fin du volume. + +[48] _Il ritratto del privato politico_, etc., _ut suprà_, p. 41. + +[49] _Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la volle +accettare._--_Ut suprà_, p. 15. + +[50] Il était né le 8 avril 1605. + +[51] _Ut suprà_, p. 16. + +[52] T. II, p. 272, édit. de M. Ubicini. + +[53] _L'histoire du ministère du comte-duc_, etc., p. 6-7. + +[54] _Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes Españoles, que +con sus heroycas obras han illustrado la nacion_, etc. Londres, 1742, un +vol. in-8, p. 37, nº 57.--Ce livre n'est qu'un abrégé du grand ouvrage +de Palomino. + +[55] _Catalogo_, 1850, nº 27, p. 18. + +[56] _La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex_;--_Dar la vida por su +dama_, etc. Voyez à ce sujet: Ochoa, _Tesoro del teatro español_, 5 vol. +in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98. + +[57] Jean de Butron, _Discursos apologeticos en que se defiende la +ingenuidad del arte de la pintura_. In-4, Madrid, 1626. + +[58] _Velasquez and his Works_, _London_, 1855, in-12, avec le portrait +eau-forte de Velasquez; excellente biographie, à laquelle je ferai plus +d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus considérable du même +auteur: _Annals of the artists of Spain_, _London_, 1848. + +[59] Palomino, p. 18-19, nº 30. + +[60] _Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal 1600 al +1640._ In-4, p. 313, _Vº. Vincenzio Carducci_, t. V. + +[61] _Dialogo_ 7. + +[62] Baldinucci, _ut suprà_, p. 315. + +[63] Palomino, p. 36, nº 55, _Vº. Patricio Caxes._ Le catalogue du _real +Museo_ n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le nº 162, la +_Vierge avec l'enfant Jésus_. + +[64] Pag. 53, nº 73, _Eugenio Caxes_. + +[65] _Catalogo_, nº 151. + +[66] Pag. 74, nº 102. + +[67] _Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par Francisco +Pacheco, Vezino de Sevilla, año 1649_; petit in-4º, p. 101 et +suivantes.--Bibliothèque impériale, V. 1737. + +[68] Palomino, p. 77, nº 106 (abrégé de son grand ouvrage; Londres, +1742, in-8º) veut que Velasquez ait été d'abord élève de Francisco +Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le même auteur, p. 66, nº 91, +que «Francisco Herrera, nommé le Vieux, peintre, architecte et sculpteur +en bronze, fut natif et habitant de Séville, et élève de Francisco +Pacheco;» et, p. 68, qu'il mourut à la cour en 1656: il était donc à peu +près de même âge que Velasquez, et par conséquent, il n'aurait pu lui +servir de maître. Aussi, le catalogue du _real museo_ de Madrid (édit. +de 1850) indique Velasquez seulement comme élève de Pacheco.--Ce +dernier, de son côté, dans son _Arte de la Pintura_, réclame pour lui +seul la gloire d'avoir formé un tel disciple. Voici le passage où il +revendique cet honneur (p. 171, § 2): «Diego de Silva Velasquez, mon +gendre, occupe la troisième place (parmi les artistes qui ont le plus +honoré la peinture); c'est à lui, qu'après cinq années d'éducation et +d'enseignement, j'ai donné ma fille, déterminé par sa vertu, sa douceur, +ses excellentes qualités, et par les espérances que me faisaient +concevoir son bon naturel et son grand génie: L'honneur d'avoir été son +maître étant plus grand que celui d'être son beau-père, il m'a paru +juste de refréner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer cette +gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernières années.» + +[69] Pag. 566, _Arte de la Pintura_. + +[70] _Ut suprà_, p. 60, nº 84. + +[71] _Arte de la Pintura_, pag. 66, 611. + +[72] Palomino, p. 60, nº 84. + +[73] _Arte de la Pintura_, p. 101. + +[74] P. 116. + +[75] Palomino, p. 75, nº 102.--Une taxe semblable a existé plus +longtemps sur la vente des livres, et le traité de Pacheco sur la +peinture fut taxé à _quatro maravedis, cada pliego_. Voy. à la seconde +feuille après le titre. + +[76] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 101. + +[77] _Arte de la Pintura_, p. 165. + +[78] Palomino, p. 27, nº 43. + +[79] _Arte de la Pintura_, p. 471. + +[80] _Arte de la pintura_, p. 471. + +[81] _Ibid._, pages 593 et suivantes. + +[82] _Ibid._, p. 605. + +[83] C'est ainsi que Charles Le Brun a représenté Jésus-Christ, dans son +tableau, gravé par G. Andran et Edelinck, où il le montre adoré par les +anges, parmi lesquels on a voulu reconnaître, dans celui qui est à +genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallière. + +[84] _Ibid._, p. 100. + +[85] _Arte de la Pintura_, p. 492, 567. + +[86] _Ibid._, p. 163. + +[87] _Cataloge_, nos 237, 238, 333, 388. + +[88] Ces vers sont tirés du premier sonnet de Michel-Ange à la marquise +de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. _Le rime di Michel-Agnolo +Buonarroti, testo di lingua italiana_, in-8º, 1817, p. 1. + +[89] Palomino, p. 77, nº 106. + +[90] _Sumiller de cortina de su Magestad_, Pacheco; _Arte de la +pintura_, p. 102.--C'était une sorte de chambellan, chargé de tirer le +rideau, ou d'ouvrir et fermer les portières lorsque le roi d'Espagne +entrait dans ses appartements ou en sortait. + +[91] Ce portrait est au _Real museo, catalogo_, nº 527. + +[92] Bouterwek, _Hist. de la littérature espagnole_, t. II, p. 91 et +suivantes. + +[93] P. 102. + +[94] _Arte de la pintura,_ p. 102. + +[95] _Arte de la pintura_, p. 102. + +[96] _Anecdotes du ministère du comte duc d'Olivarès, tirées et +traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory_; Paris, +1722, in-12, p. 191:--Bibliothèque impériale, 0,700. + +[97] _Ut suprà_, p. 112, 113. + +[98] La _contractation_ était une junte siégeant à Séville, et qui était +chargée d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette ville pour +l'Amérique, ou venaient y aborder, et de faire payer les droits d'entrée +et de sortie. + +[99] _Ibid._, p. 113. + +[100] Voy. Palomino, p. 24, nº 38, et p. 41, nº 59. + +[101] _Arte de la pintura_, p. 96-97. + +[102] P. 95. + +[103] _Voyage d'Espagne_, t. III, p. 6-7. + +[104] Voy. le chapitre XII. + +[105] _Origen y dignidad de la Caça, etc._ Madrid, 1634, petit in-4º, +avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres VIII, IX, XXVI, +XXVII, XXXII, etc. + +[106] _Catalogo_, nº 68. + +[107] Mme d'Aulnoy, _Voyage d'Espagne_, t. I, p. 87. + +[108] _Littérature espagnole_, t. II, p. 60. + +[109] Voy. la notice sur cet amateur, chapitre XV et suiv. + +[110] _Velasquez and his Works, by William Stirling_, p. 80-81. + +[111] P. 102. + +[112] P. 54, _ut supra_. + +[113] Voy. le chapitre IX, liv. III, _Arte de la pintura_, p. 427 et +suivantes. + +[114] _Catalogo_, 299. + +[115] P. 102. + +[116] _Ibid._ + +[117] Lettre de Raphaël Mengs à D. Antonio Ponz, dans le _Recueil de +Bottari_, 2e édition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305. + +[118] P. 106-109, _Arte de la pintura_. + +[119] P. 110, _ibid._ + +[120] _Catalogo_, nº 177. + +[121] P. 103. + +[122] T. III, p. 486. + +[123] Pacheco, _Arte de la pintura_, p. 103. + +[124] _Histoire de France sous Louis XIII_, par M. A. Bazin, t. II, p. +30-34. + +[125] Voy. sur les négociations de Rubens, l'introduction mise par M. +Émile Gachet en tête des lettres inédites de cet artiste qu'il a +publiées. Bruxelles, 1840, in-8º, p. XXXV et suivantes. + +[126] Lettre de Rubens à Peiresc, de Madrid, 2 décembre 1628; dans les +lettres inédites de Rubens publiées par M. Gachet, p. 220, nº LXIX. + +[127] Selon J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P. P. Rubens_, +Bruxelles, 1 vol. in-8º, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de +Gonzague, voulant envoyer à Philippe III une superbe voiture avec un +attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour +accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, nº 70) dit que Rubens +vint à Madrid pendant le séjour du prince de Galles en 1623: c'est une +erreur. Rubens vécut à la cour de Mantoue jusqu'à la fin de 1608, époque +où la mort de sa mère le rappela à Anvers, et il ne retourna plus en +Espagne qu'en 1628. + +[128] Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, 224, 227, nº LXX. + +[129] É. Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 220, nº LXIX. + +[130] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, p. 342, 343, nos 1135, 1136, +1137, 1138, 1139 et 1140. + +[131] M. A. van Hasselt, p. 340, nº 1127, qui dit que ce portrait est +aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en Angleterre. Il a +été gravé par P. Pontius, et en petit, par Galle jeune. + +[132] Voy. le Catalogue du musée du Louvre, édition de 1852, écoles +allemande, flamande et hollandaise, p. 229, nº 431, et la note p. 225 +qui accompagne le nº 426. Ces dix compositions de Rubens ont été gravées +par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy. +l'_Abecedario_ de Mariette, Vº _Rubens_, p. 110. + +[133] P. 50, nº 70, _Pedro Pablo Rubens_. + +[134] _Catalogo_, nº 1704. + +[135] _Arte de la pintura_, p. 100. + +[136] P. 50, nº 70. + +[137] _Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600_, p. 281-283. + +[138] P. 169. + +[139] P. 131-133. + +[140] Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans l'introduction aux +lettres inédites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV. + +[141] P. 100, _Arte de la pintura_. + +[142] _Ut suprà_, p. 285. + +[143] Pacheco, p. 103. + +[144] _Id. ibid._, p. 103. + +[145] Vº Velasquez, p. 78, nº 406. + +[146] _Arte de la pintura_, p. 103 à 105 inclusivement. + +[147] Il est au _Real Museo_, _catologo_, nº 135. + +[148] Ce dernier tableau est au _Real Museo_, _catalogo_, nº 195. + +[149] _Ut suprà_, p. 78. + +[150] P. 105. + +[151] _Ibid._ + +[152] _Real Museo_, _catologo_, nº 155. + +[153] Ou _Fabrique de tapis_, _ibid._, p. 355. + +[154] P. 76, nº 105. + +[155] _Le vite de' pittori, scultori, architetti ed intagliatori dal +pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi di papa Urbano +VIII, nel 1642_; _Roma_, in-4º, 1733, p. 251 et suiv. + +[156] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 250 et +suiv. + +[157] Baldinucci, _vita di Vicencio Carducci_, p. 315, _Dec. III_, +_della parte III_, _dal 1600 al 1610_. + +[158] Ximenès, _descripcion del Escorial_, p. 344, 353: il est cité par +M. W. Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 55-56. + +[159] Baldinucci, _Dec. IV_, _della parte I_, _dal 1630_, _al 1640_; Vº +_Cosimo Lotti_, p. 306 et suiv. + +[160] Traduit par Baldinucci, _ibid._, p. 309. + +[161] Baldinucci, _ibid._, p. 308. + +[162] _Ibid._, p. 310. + +[163] Vie de Baccio del Bianco, _ut suprà_, p. 311 à 331, et +spécialement p. 323. + +[164] Baldinucci, _ut suprà_, p. 329 à 331. + +[165] P. 79, nº 106, vie de Velasquez. + +[166] _Vite de' pittori, scultori, ed architetti_, etc., in-4º. _Roma_, +1772, p. 269 à 274, et spécialement 272, 273. + +[167] Passeri, _id._, p. 271. + +[168] Passeri, _ut suprà_, p. 273-274. + +[169] Voyez sa vie dans Baldinucci, _Dec. III_, _della parte III_, p. +354 à 372. + +[170] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 125-126, se +conformant à la tradition espagnole, mais sans citer aucune autorité, +raconte que les modèles envoyés au Tacca furent peints par Velasquez, et +moulés en outre par le sculpteur Muntañèz, de Séville; d'où il résulte +que le Tacca n'aurait eu d'autre mérite que celui de l'exécution et de +la fonte. Assurément, les deux artistes espagnols étaient fort capables +de préparer tous les éléments de la statue de leur roi: mais j'ai +préféré suivre la version de Baldinucci, dont l'affirmation ne peut +laisser le moindre doute, et qui parle comme témoin oculaire. En effet, +après avoir rapporté l'envoi fait au Tacca des deux modèles peints par +Rubens, il ajoute:--«_Tanto chiese e tanto prontamente ottenne, e cosi +venne a guadagnare le due bellissime pitture di mano di quel grand'uomo_ +(Rubens), _che rimasero nella sua eredità, e nel tempo che io queste +cose scrivo, si conservano in casa i serrati._»--Baldinucci, vie de +Pietro Tacca, _Dec. III_, _part. III_, p. 363-364.--Je crois toutefois +devoir faire remarquer, que Baldinucci ne semble avoir connu ni +l'existence ni les œuvres de Velasquez, car on ne trouve aucune mention +de cet artiste, dans ses nombreuses _Notizie de' professori del +disegno._ Il ne serait donc pas impossible qu'il eût attribué à Rubens +des modèles peints par Velasquez. + +[171] Baldinucci, _ut suprà_, p. 364. + +[172] _Ibid._, p. 365. + +[173] _Ibid._, p. 366. + +[174] William Stirling, _ut suprà_, p. 127, à la note. + +[175] Palomino, _Ribera_, nº 88, p. 64. + +[176] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 408 et +suiv. + +[177] Passeri, _Vite de' pittori, scultori ed architetti, etc,--Domenico +Zampieri_, p. 33-39. + +[178] _Ibid._, p. 152, vie de Lanfrance. + +[179] P. 66, nº 91. + +[180] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 52. + +[181] On peut en juger au Louvre, en présence du tableau de cet artiste +nouvellement acheté de la succession de M. le maréchal Soult, et +représentant _Saint Bonaventure dictant ses commentaires._ + +[182] Il est maintenant au _Real museo_, _catalogo_, nº 531. + +[183] Nº 171, p. 136. + +[184] Le comte-duc ayant été disgracié en 1643, Herrera devait être +très-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre. + +[185] Nº 108. + +[186] P. 68-69, nº 93, notice sur F. Collantès. Cet artiste est +représenté au musée du Louvre, nº 544, par un paysage, _le Buisson +ardent_, d'un grand caractère, mais dans lequel Moïse ressemble à un +berger d'une des _sierras_ espagnoles. + +[187] Palomino, p. 119 et suivantes, nº 152. + +[188] T. III, p. 580, cité par M. William Stirling, _Velasquez his +Works_, p. 52-53. + +[189] _Para Mantenersi_, dit Palomino, p. 139, nº 173. + +[190] Ces tableaux sont à Séville. + +[191] M. Viardot, _les musées d'Espagne_, p. 145. Paris, 1843, 1 vol. +in-12. + +[192] Voy. le chapitre précédent. + +[193] P. 52, nº 72. + +[194] Vasari, _Vie de Jacopo Sansovino_, p. 264-5, t. IX.--Traduction de +M. Leclanché. Paris, 1842, in-8º. + +[195] Guidi, _la Caduta del comte-duca d'Olivarè, anno 1643; Ivrea_, +1644, in-8º, à la fin du volume, Bibliothèque impériale, 0,388;--p. 5. + +[196] _Ibid._, p. 49 à 55. + +[197] Il avait perdu sa fille unique, mariée au duc de Médina de Las +Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage. + +[198] Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pères et de +deux mères, et diable, en outre. + +[199] C'est dans ce voyage qu'il fit le célèbre portrait d'Innocent X, +qu'on admire à Rome au palais Doria-Pamphili. + +[200] _Ut suprà._ + +[201] Selon M. W. Stirling, _Velasquez and his Works._ + +[202] J'ai vu à l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un +très-grand nombre de portraits exécutés par des artistes étrangers venus +en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir +Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les +portraits dus à des artistes anglais, je n'ai remarqué que celui de +Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar +Gerbier, sur la même toile, par William Dobson.--Voy. le compte rendu de +cette exposition, que j'ai publié dans le _Journal des Débats_, nos +des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857. + +[203] Hogarth a précédé les deux autres. Ses premiers tableaux datent +d'environ 1720. + +[204] Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim Sandrart, +Polenburg, Gérard Honthorst, etc. + +[205] Dans son ouvrage qui a pour titre: _Anecdotes of the arts in +England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and +painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc._ Il a été +traduit par Millin, 2 vol in-8º, 1807, Paris. + +[206] _Rebellion and civil Wars in England_, 1702. 3 vol. +in-fº.--N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la +traduction française, publiée à la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t. +Ier, p. 73 et suiv. + +[207] _Oxford_, 1773, _e typographeo Clarendaniano_.--1 vol. in-folio, +gravures, cabinet des estampes, nº 3242. + +[208] _The third ed._, _London_, 1782, 4 vol. in-8º, t. II, p. 124. + +[209] Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace Walpole +invoque l'autorité, fut le précepteur des enfants du comte d'Arundel, et +qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du _Compleat +Gentleman_, d'une nouvelle intitulée, la Valeur d'un sou, _The Worth of +a penny_, et de divers autres ouvrages cités dans l'avertissement de la +2e édition de cette nouvelle.--Il a gravé, d'après Holbein, le +portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex. + +[210] _London, John Murray,_ 1854, 3 vol. in-8º, t. Ier, p. 11. Le +docteur Waagen a publié en 1857 un volume de supplément, sous le titre +de: _Galleries and cabinets of art in England_, également chez John +Murray. + +[211] Il faut lire _Evelyn_. Voy. Dallaway, _les Arts en Angleterre_, t. +II, p. 258, et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Evelyn. Ce +savant, dans son ouvrage intitulé _sculptura_, parle du comte d'Arundel, +comme d'une personne qu'il avait connue. + +[212] William Hookham Carpenter, _Mémoires et documents inédits sur +Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans_. Anvers, +1845, grand in-8º, 1 vol, p. 9-10. + +[213] _The history and antiquities of the castle and town of Arundel, +including the biography of its Earls from the conquest to the present +time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace the duke +of Norfolk. London, G. and W. Nicol_, _Pall-Mall_, 1834.--2 vol. grand +in-8º, fig. Bibliothèque impériale, nº 433, 0.6.2.--Ces deux volumes +n'ont qu'une seule pagination; le 2e vol. commence à la page 351. La +biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve dans ce +volume, de la page 414 à la page 496. + +[214] Tierney, p. 418-419. + +[215] _Anecdotes of painting._ t. II, p. 127. + +[216] Tierney, t. II, p. 434-435 + +[217] Tierney, t. II, p. 488 à 495. + +[218] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, avec le portrait de Rubens, p. 321. + +[219] Nº 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce tableau +se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de Pembroke à +Wilton-House.--_Ibid._, p. 260. + +[220] _Ut suprà_, p. 11. + +[221] _Vita di Antonio Van Dyck_, dans ses _Vite de' Pittori, Roma_, +1672. 1 vol. in-4º, p. 260-261. + +[222] _Treasures of art in Great-Britain_, t. III, p. 30, 31. + +[223] _Ibid._, t. II, p. 455. + +[224] _Ibid._, t. III, p. 30. + +[225] Dallaway, t. 1er. p. 264, _ad notam_ 2, traduction de Millin. + +[226] Nuremberg, in-folio, 1683. + +[227] Voy. les _Études sur l'Allemagne_ de M. Michiels, t. II, p. +387;--et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Sandrart, t. XL, p. +321. + +[228] Voy. l'_Abecedario_ de Mariette, Vº Jones Inigo, t. III, p. 8 et +suiv.;--la _Biographie universelle_, à l'article consacré à cet +architecte, et la notice intéressante donnée par Allan Cunyngham, dans +ses _Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and +architects_; _London_, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv. + +[229] _Loc. cit._, p. 256, _ad notam_. + +[230] _Ut suprà_, 436-7. + +[231] _Ibid._, p. 257. + +[232] Traduit par M. Hymans, p. 243-246. + +[233] _Vita di Tiziano, in-4º, Venezia_, 1648, p. 178. + +[234] _Ibid._, p. 177. + +[235] Waagen, _Loc. cit._, t. Ier, p. 12. + +[236] _Abecedario_, t. III, Vº Léonard de Vinci, p. 142, _ad notam_ 2. + +[237] _Ibid._, p. 297, _ad notam 1_. + +[238] _Ibid._, p. 142. + +[239] M. Charles Blanc, dans son livre _de Paris à Venise_, p. 57, dit +que cette offre fut faite du temps de Jacques Ier à Galéas-Arconati, +qui possédait alors le _Livre des Machines_ de Léonard de Vinci, mais +qui aima mieux en enrichir la bibliothèque de Milan. + +[240] _Sculptura_, p. 103.--Walpole, t. II, p. 129. + +[241] Voy. le volume consacré à Mariette dans l'_Histoire des plus +célèbres amateurs français_, p. 226, 232. + +[242] Waagen, _ibid._, p. 15. + +[243] _Id._, _ibid._, p. 8. + +[244] _Bellori, Vita di P.-P. Rubens_, dans _le Vite de' Pittori, etc. +Roma,_ 1672, in-4º, p. 245. + +[245] Qui représenteraient aujourd'hui plus d'un million. + +[246] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_, Bruxelles +1771, 1 vol. in-8º avec le portrait de Rubens, p. 144-145. + +[247] En 1730, in-folio, _London_. + +[248] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet. +Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8º, p. 235. + +[249] _Loc. cit._, t. Ier, p. 12. + +[250] Voy. sur ce personnage les _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 94 +et suiv. + +[251] P. 119 et suiv. + +[252] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 168, 178 +et suiv. + +[253] _Art treasures, etc._, t. II, p. 465.--Catalogue des peintures de +Charles Ier, d'après Vertue. + +[254] _Ibid._, t. Ier, p. 7-8, _ad notam_, p. 7. + +[255] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet, p. +230-231. + +[256] _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 71. + +[257] Tel est le nom latin qu'il s'est donné et sous lequel il a publié +ses ouvrages: Son nom français était Dujon, et en anglais il se faisait +appeler Yough. Voy. la préface du docteur Chandler aux _Marmora +oxoniensia_. + +[258] _Vita Francisci Junii, F. F._, après la préface de la 2e +édition que Grævius a donnée en 1694 du traité _De pictura veterum_. + +[259] Le texte de Grævius porte: _Anno nonagesimo primo_; mais +l'épitaphe de Junius, à Oxford, attribuée à Isaac Vossius, son neveu, +indique, en chiffres romains, qu'il était né en MDLXXXIX. + +[260] _Francisci Filius._ + +[261] _Menevensis_, je ne suis pas certain que ce mot latin veuille dire +Methuen; il ne se trouve pas dans le _Dictionnaire des noms latins de la +géographie ancienne et moderne_. Paris, 1777, in-12. + +[262] _Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas artes +illas, quæ non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales +florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque +suscipiunt._ + +[263] Voici le titre de la deuxième édition: _Francisci Junii de pictura +veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis accessionibus +aucti, ut plane novi possent videri_.--_Accedit catalogus, adhuc +ineditus, architectorum, mechanicorum, sed præcipue pictorum, +statuariorum, cælatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum quæ +fecerunt, secundum seriem litterarum digestus._--_Roterodami, Typis +Regneri Leero_, 1694, grand in-4º avec frontispice de A. Van der Werff, +gravé par Molder, et le portrait de Junius, du même, gravé par Gunst. La +première édition avait paru en 1636. + +[264] _De pictura veterum, lib. prim._, § 1, p. 2e, édition de 1694. + +[265] _Id._, _ibid._, p. 296. + +[266] Grotius est né à Delft le 10 avril 1585, et Junius à Heidelberg en +1589. + +[267] Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la _Biographie +universelle_ de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv. + +[268] Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la première +fois en français, dans le traité _De pictura veterum_, immédiatement +après la dédicace de Junius à Charles Ier. + +[269] Voy. cette épigramme en grec, et sa traduction en vers latins par +Grotius lui-même, dans le catalogue des artistes anciens de Junius, p. +194, Via _Satureius_, _sculptor_, édition de 1694 du traité _De +pictura veterum_. + +[270] Qui ne parut qu'après la mort de Junius dans la 2e édition de +son ouvrage donnée par Grævius, 1694. + +[271] En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction des +mémoires publiés en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par +Carpenter.--Anvers, 1845, p. 57-58, in-8º. + +[272] Voy. les notes de M. Hymans, _ut suprà_, p. 58. + +[273] Cette lettre est rapportée dans le recueil de Bottari, t. IV, nº +X, de l'édition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en italien +les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a laissé en +latin la partie de la lettre écrite dans cette langue. + +[274] _Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academiæ_, +MDCCLXIII, 4 vol. in-fº.--Cabinet des estampes, bibliothèque impériale, +nº 3242-62. + +[275] _Marmora Arundeliana_, _publicavit J. Seldenus_, _Londini_, _J. +Billius_, 1629, in-4º. + +[276] Voy. _la Vie de Peiresc_, par Gassendi, édition de Lyon, 1658, p. +5. + +[277] _Lettres inédites de Rubens_, publiées par Émile Gachet, p. 235. + +[278] Dallaway, p. 260-1. + +[279] Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, même en +Angleterre, et dont je dois la communication à l'obligeance de M. +Alphonse Wyat-Thibaudeau: _A true relation of all the memorable places +and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord +Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall +of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand +the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne, +gentleman.--London, printed for Henry Seile, and are to be sold in +Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and +the conduit, 1637._--Petit in-8º de 70 pages, sans la dédicace à Thomas +Howard, fils et héritier de Henry lord Maltravers. + +[280] _Who went to war._--Était-ce la statue antique d'une amazone? + +[281] _Ibid._, p. 50, 53, + +[282] P. 32. + +[283] William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33 à 37. + +[284] Il fut décapité à Londres, le 30 janvier 1649. + +[285] Ces livres sont maintenant réunis à ceux du _Bristish museum_. +Voy. M. Tierney, t. II, p. 472. + +[286] Voy. au cabinet des estampes, Bibliothèque impériale, nos +208-323, l'_Œuvre de Wenceslas Hollar_, in-folio, 3 vol., au +commencement du 1er vol. + +[287] _Id._, _ibid._ + +[288] En allemand: _Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss sein +Rupforsticke.--Berlin_, 1853, cabinet des estampes, nº 10109. + +[289] _Abecedario_, Vº Léonard de Vinci, t. III. p. 169. + +[290] Voy. l'œuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: ce +portrait s'y trouve en deux états. + +[291] Voy. _Anecdotes of painting, the third ed._ t. II, p. 125, _ad +notam_. + +[292] London, 1656, in-fº. + +[293] Mariette, _abecedario_, Vº Hollar, t. II, p. 373. + +[294] Tierney, t. II, p. 474. + +[295] _His health was sensibly declining_, t. II, p. 478. + +[296] Tierney, _ibid._, p. 481. + +[297] Préface du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_. + +[298] Dallaway, t. Ier, p. 262. + +[299] T. II, p. 526. + +[300] Décapité le 29 décembre 1680, comme complice de la conspiration +des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les deux +condamnations soient également iniques, avec Thomas Wentworth, comte de +Strafford, ministre de Charles Ier, qui subit le même sort le 21 mai +1641. + +[301] T. Ier, p. 267, _ad notam_. + +[302] _Joachimi de Sandrart a Stockav_, etc., _Academia nobilissimæ +artis pictoriæ_, etc., etc., etc. _Noribergæ_, 1683, in-fº, +figures.--Bibliothèque impériale, V, 555 B., p. 282. + +[303] Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de +cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels +Quentin Matsys, Otho Vœnius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E. +Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, Ægid. Sadeler, +Pierre de Jode le jeune, etc. + +[304] Voy. le catalogue du musée d'Anvers, 2e édit. 1857, préface, p. +XII, à la note. + +[305] La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans les +Pays-Bas est prise de celle publiée dans le t. Ier du _Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire_. Paris, 1842, in-8º, p. 415 et suiv. + +[306] Né à Anvers en 1450, mort en 1527. + +[307] Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-après. + +[308] Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, t, XVIII, p. 34, +et tome XXIV, p. 551, les articles consacrés à ces deux savants +explorateurs de l'antiquité. + +[309] Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cité plus haut. + +[310] _Ut suprà_, p. 492. + +[311] Cependant, d'après la Notice sur Rubens, insérée dans le Catalogue +du musée d'Anvers, 2e édit, 1857, p. 190 et suiv., il paraîtrait +résulter «de documents découverts par M. R.-C. Backhuizen van den +Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publiés par lui en +1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour à Siegen, dans le +comté de Nassau.»--Que Rubens soit né à Cologne ou ailleurs, il n'en +doit pas moins être considéré comme le plus illustre citoyen d'Anvers. + +[312] M. Émile Gachet, _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, Bruxelles, +1840, in-8º, introduction XI et la note. + +[313] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_. in-8º, +Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv. + +[314] P. 191. + +[315] P. 192. + +[316] _Vies des peintres flamands_, t. I. p. 323. + +[317] _Histoire de P.-P. Rubens_, par M. André Van Hasselt, in-8º. +Bruxelles, 1840, p. 15, à la note 2. + +[318] Voy. Bellori, _Vita di P.-P. Rubens_; Baldinucci, id., part. v, p. +281 et suiv.; et le Baglione, _id.,_ p. 246.--Boschini, _Carta del +navegar pittoresco_, p. 59 et 60, fait faire à Rubens un séjour de six +ans et demi à Rome et de trois ans à Venise; mais il se trompe, puisque +Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la fin de mai 1600 +jusqu'au milieu de novembre 1608. + +[319] Ce premier voyage de Rubens à la cour de Madrid, que l'on a voulu +révoquer en doute, est prouvé par une pièce de vers composée par +Philippe Rubens, qui a pour titre _ad P.-P. Rubenium navigantem_, et +dans le préambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers +trois ans avant la publication de ses _Electorum libri II_, imprimés à +Anvers en 1607, c'est-à-dire en 1604, alors que son frère _in Italiam ex +Hispania trajiceret_. Ils se trouvent à la suite des _Electorum_, p. 121 +à 124.--Bibliothèque impériale, Z, 422, in-4º. + +[320] Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivarès qui précède, p. 113. + +[321] Van Hasselt, _Histoire de Rubens_, p. 21. + +[322] Van Hasselt, p. 22-23.--Bellori, Baldinucci et le Baglione, +donnent une indication détaillée des peintures que Rubens exécuta tant à +Rome qu'à Gênes. + +[323] Il était né à Cologne en 1574. + +[324] Voy. à la suite des _Electorum_ de Philippe Rubens, p. 96, +Bibliothèque impériale, Z; 422, in-4º. + +[325] _Id._, _ibid._, p. 97 et suivantes. + +[326] Voy. ces lettres, _ibid._, p. 245, 254 et 255. + +[327] Voy. dans les _Electorum_ ces planches, p. 21, 30, 67, 73, 74. + +[328] Philippe Rubens fut rappelé de Rome en 1609 par le sénat d'Anvers, +qui l'avait investi de la place de secrétaire d'État. Il mourut dans +cette ville à l'âge de trente-huit ans, le 28 août 1611, laissant de +vifs regrets, et fut inhumé dans l'église de Saint-Michel, où sa veuve +lui fit élever un monument que Corn. Galle a gravé, et qui probablement +a été dessiné par Rubens. Il se trouve dans l'œuvre de ce peintre, au +Cabinet des estampes, in-fº, t. I. + +[329] Grand in-folio, nº 387-302, t. II. + +[330] Elle est rapportée par Michel dans son _Histoire de Rubens_, p. +41. + +[331] Voyez cette pièce de vers à la suite des _Electorum_ de Philippe +Rubens, p. 118 à 120. + +[332] _Histoire de P.-P. Rubens_, p. 46. + +[333] _Id._, p. 111 et suiv.--Il a été suivi par M. Émile Gachet, +Introduction aux _Lettres inédites de Rubens_, p. XV et suiv. + +[334] 2e édit. 1857, p. 202-203. + +[335] À tort, selon Michel, _Histoire de Rubens_, p. 6 à 12. + +[336] P. 201. + +[337] Ce tableau a été gravé par B.-A. Solswert; on peut en voir une +épreuve dans l'œuvre de Rubens au Cabinet des estampes. + +[338] Catalogue du musée d'Anvers, nos 275 à 279. P. 200 à 205. + +[339] _Abecedario_, Vº P.-P. Rubens, p. 73. + +[340] Nº 244 du Catalogue, cité par M. Van Hasselt, dans son _Catalogue +de l'œuvre de Rubens_, p. 344, nº 1153. + +[341] Placé autrefois dans l'église des Récollets, et maintenant au +musée d'Anvers, sous le nº 273. + +[342] Voy. Michel, _Histoire de Rubens_, p. 80, 83, 96, 103, 119 et 188. + +[343] Ce monument a été gravé par Lommelin, et se trouve dans le t. +Ier, in-fol. de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. C'est de +l'inscription rapportée au bas de cette gravure que nous avons extrait +les détails qui précèdent sur Jean Gevaërts. + +[344] L'exemplaire de la Bibliothèque impériale, Z, 423, est celui que +Gevaërts avait offert à son ami Pierre Dupuy, et sur la feuille en +regard du titre on lit la dédicace latine écrite de sa main. + +[345] Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugurée à Paris, sur le +Pont-Neuf, en 1614.--Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, +vº Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce philologue et la +date de leur publication. + +[346] Dans les _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par M. Émile +Gachet. Bruxelles, 1840, in-8º, après l'Introduction, p. 1re, nº 1. + +[347] _Id._, _ibid._, p. 2, nº II. + +[348] _Id._, _ibid._, lettre à Gevaërts, du 3 octobre 1620, p. 3, nº +III. + +[349] L'abbé de Marolles, dans son _Livre des peintres et graveurs_, +réimprimé par M. Janet, édit. elzévir., 1855, parle de l'abbé de +Saint-Ambroise comme de _son sincère ami_, p. 19, XIVe quatrain. + +[350] Catalogue du Musée du Louvre, école flamande, édit. 1852, p. 231. + +[351] _Id._, _ibid._, p. 230, nº 434. + +[352] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 5, nº V. + +[353] Voy., entre autres, sa lettre à Peiresc du 10 mai 1628, en +italien, sur la peinture antique des _noces aldobrandines_, découverte +en 1606 sur le mont Esquilin. + +[354] Le flamand, l'allemand, l'anglais, le français, l'espagnol et +l'italien, qu'il préférait aux autres, et dont il faisait un fréquent +usage. + +[355] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 252. + +[356] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, nº LXI. + +[357] Suivant Michel, _Histoire de Rubens_, p. 154, en juin ou juillet +de la même année, selon M. Gachet, p. XXXVII et la note. L'opinion de M. +Gachet me paraît d'accord avec l'épitaphe d'Isabelle Brant, composée par +Rubens lui-même, et rapportée par Michel, p. 154. + +[358] Voy. la notice qui précède sur cet amateur. + +[359] _Mémoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, traduits +par L. Hymans._ Anvers, 1845, gr. in-8º, p. 206 et suiv. + +[360] Émile Gachet, p. 230, nº LXXII. + +[361] Au-dessous du tombeau de Jean Gevaërts, et gravée, avec ce +monument, dans l'Œuvre de Rubens du Cabinet des estampes. + +[362] Émile Gachet, p. 241. + +[363] Ce passage et les phrases précédentes sont en latin dans la lettre +de Rubens, écrite pour le surplus en flamand. + +[364] Fils de Philippe IV. + +[365] Émile Gachet, p. 245. + +[366] _Id._, _ibid._, à la note. + +[367] Voy. l'œuvre du maître au Cabinet des estampes, t. II. + +[368] Voy. cette pièce de vers à la suite des _Electorum_, p. 116 à 118. + +[369] Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la même distinction. + +[370] Lettre à Peiresc, d'août 1630; Émile Gachet, p. 251, nº LXXVII. + +[371] _Ibid._, p. 259, nº LXXVI. + +[372] _Di Antonio Bosio_, grand in-fol. _Roma_, 1632.--Se trouve au +Cabinet des estampes de Paris. + +[373] _Roma_, 1640, 2 vol. in-fol.--Voy. au Cabinet des estampes. + +[374] Mariette, _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 112, prétend que cette +fête coûta plus de deux cent mille écus à la ville d'Anvers, qu'elle fut +obligée d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de son temps +(1760). + +[375] Voici le titre de cet ouvrage: _Pompa introitus Honori Ser. Princ. +Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. decreta et +adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio equite +inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat Gasperius +Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpiæ, apud Theod. a Tulden, +qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et sculpsit_, +1642, in-fº.--Cet ouvrage se trouve dans l'œuvre de Rubens qui est au +Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la galerie de +Médicis. + +[376] P. 208 et suivantes. + +[377] _Histoire de Rubens_, p. 234. + +[378] Voy. le titre-frontispice des gravures de Théodore de Tulden. + +[379] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 247. + +[380] Rapportées par M. Émile Gachet, p. 276 et suivantes. + +[381] _Acad. pict. nob., etc._, p. 285, 1re colonne au bas de la +page. + +[382] Dans sa _Vie de P.-P. Rubens_, publiée par le baron de +Reiffenberg, p. 10.--«_Applicabat se operi assidente semper lectore, qui +librum, Plutarchum vel Senecam prælegeret, ita ut lectioni et picturæ +suæ simul intentus esset._» + +[383] Donné par M. Van Hasselt, après son _Histoire de Rubens_, de la p. +227 à la fin du volume. + +[384] _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68. + +[385] Ce portrait, d'après le Catalogue de l'œuvre de Rubens, par M. A. +Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron Roose à +Bruxelles.--On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le tome +1er, in-folio, de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. + +[386] _Histoire de Rubens_, p. 269. + +[387] Elle est rapportée en entier par Michel, p. 270. + +[388] Voy., dans les lettres publiées par M. E. Gachet, celle de Rubens +à Peiresc, d'Anvers, le 16 août 1635, p. 258-9, nº LXXVI. + +[389] En Hollandais _Wttenboogaert_. + +[390] _Academia nob. art. pictoriæ_, vº Rembrandt. + +[391] T. 1er, p. 254 et suiv. + +[392] Entre autres, par Descamps, la _Vie des peintres flamands et +hollandais_, T. 1er, p. 299 et suiv., édit. de Marseille, 1840, +in-8º. + +[393] Ses œuvres latines ont été publiées en 1644 par les Elzevirs, à +Leyde, in-8º; et à la Haye en 1655, in-12.--Bibliothèque impériale, Y, +3239. + +[394] Édit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77. + +[395] _Id._, _ibid._, p. 159. + +[396] _Id._, _ibid._, p. 344. + +[397] _Id._, _ibid._, p. 352. + +[398] _Signorum veterum icones_, in-4º.--Cabinet des estampes, nº +790-158. + +[399] M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite aux quatre +classes de l'institut royal néerlandais, en 1843; rapport, p. 142.--Ces +lettres ont été reproduites par M. le docteur P. Scheltema, archiviste +d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son discours: +_Rembrandt, sa vie et son génie_, traduit par A. M. Willems, revu et +annoté par W. Burger, et extrait de la _Revue universelle des arts_. +Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv. + +[400] Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt lui-même, le +remboursement de ce qu'il avait dépensé pour les cadres et la caisse +d'emballage.--_Scheltema_, p. 67. + +[401] _Ibid._ + +[402] Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans l'œuvre de +Rembrandt. + +[403] M. Scheltema, p. 71.--Voy. aussi l'_Abecedario_ de Mariette, vº +Rembrandt, t. IV, p. 358-9. + +[404] _Architecture, peinture et sculpture de la maison de ville +d'Amsterdam_.--Grand in-fº, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, 1719, avec +texte en français; les gravures sont de Hubert Quellinus.--Cabinet des +estampes, nº 847-158.--Il existe au même cabinet un autre ouvrage en +hollandais sur le même sujet; nº 2828-32. + +[405] _Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam_, 1679. Mais il doit y +avoir une édition antérieure. M. Charles Blanc dans son _Œuvre de +Rembrandt reproduit par la photographie_, 6e livraison, a le premier +fait connaître la tragédie de _Médée_, dont il donne l'analyse d'après +la traduction due au savoir et à l'obligeance de M. Koloff, employé au +Cabinet des estampes. + +[406] _Ut suprà_, p. 64. + +[407] Voy. _Abecedario_, vº Rembrandt, t. IV, p. 357. + +[408] Nos 408, 409 du catalogue des écoles allemande, flamande et +hollandaise, édition de 1852. + +[409] P. 20. Il ne dit pas ce que représentent ces esquisses. + +[410] Cité par M. Ch. Blanc, dans son _Histoire des peintres de toutes +les écoles, Vie de Rembrandt_, 3e, 4e et 5e livraisons, p. +18.--Librairie Renouard, in-4º. + +[411] M. Ch. Blanc, _ibid._ + +[412] _La vie des peintres flamands, allemands et hollandais_, notice +sur Rembrandt, t. 1er, p. 302, édition de Marseille. + +[413] M. Scheltema, _ut suprà_, p. 75. + +[414] Écoles flamande, hollandaise et allemande, édition de 1852, p. +214, nº 407. Voy. aussi le nº 411 et la note qui l'accompagne, p. 216. + +[415] De l'imprimerie du gouvernement, à La Haye, 1826, in-8º, p. 31, nº +100. + +[416] Sous ce titre: _Paradigmata graphica variorum artificum_. Cabinet +des estampes, à la suite des _Signorum veterum icones_, dans le même +volume. + +[417] Scheltema, p. 54 et suiv., nos 18 et suiv. + +[418] _Ut suprà_, p. 18-24. + +[419] _Ibid._, p. 63. + +[420] On trouve également écrit Pirckeimer: j'ai adopté la première +orthographe, qui est celle d'Érasme. + +[421] Cette phrase sert d'épigraphe à l'ouvrage publié en 1826 à +Nuremberg sous ce titre: _Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und +Dichten_. + +[422] Les détails qui suivent sont extraits de la vie de B. Pirckheimer +(_de vita Pirckheimeri commentarius_), par Conrad Rittershusius, en tête +des œuvres de Pirckheimer, _cum Alberti Dureri, civis norimbergensis, +vulgo Apellis germanici dicti, figuris æneis, adjectis opusculis +Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc._--_Franco furti, excudebat Joh. +Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX._--Petit in-folio; +Bibliothèque impériale, II, 751. + +[423] P. 40. + +[424] _Ad Ticinum_, dit le texte. M. Weiss, dans l'article Pirckheimer +de la _Biographie universelle_ de Michaud, traduit _Pisc_: mais +l'indication des professeurs montre que c'est Pavie. + +[425] Sous ce titre: _Historia belli Suitensis, sive Helvetici duobus +libris descripta_, p. 60 et suiv. de ses œuvres. + +[426] _Bellum Helveticum_, lib. II. + +[427] Voyez, entre autres, le passage rapporté page 10 de sa vie, où il +déplore le sort des populations ruinées et manquant de tout, par suite +de la guerre. + +[428] _De vita Pirckhemeri commentarius_, p. 13. + +[429] _Desideri Erasmi epistolæ_, dans le t. III, p. 708, nº DCXVIII, de +ses œuvres complètes, édition de Leclerc, à Leyde, 1703, in-folio; +Bibliothèque impériale, Z, 1978. + +[430] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII. + +[431] Pirckheimer était né le 5 décembre 1470, Albert Durer, le 20 mai +1471. + +[432] Voici le texte du passage de Rittershusius, _de vita Pirckheimeri +commentarius_, p. 16, où il rapporte les relations de Bilibalde avec +Durer:--«Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus proximam pingendi +artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut cum Apelle +Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro supremo, +Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et penè quotidianam +vitæ consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis adjuvit ac +promovit, quò melius atque commodius artem suam excolere et ad tantum +fastigium perducere posset.» + +[433] Il ne parut qu'après sa mort. Il a été ensuite publié de nouveau +avec ses autres œuvres, _ut suprà_, p. 223. + +[434] _De vita Pirckheimeri commentarius_, p. 16. + +[435] Elles ont été traduites et publiées dans le _Cabinet de l'amateur +et de l'antiquaire_, t. 1er, p. 306 et suiv., 1842. + +[436] Voy. p. 314-320. + +[437] Voy. cette gravure dans l'œuvre d'Albert Durer, _bois_, Cabinet +des estampes, in-folio, nº 154. + +[438] _Parte III_, p. 303, édition originale. + +[439] Dans son _Dictionnaire_, vº Durer, Albert, p. 1042, note D, +édition in-folio. + +[440] La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du 8 +septembre 1515. Voyez les œuvres de Pirckheimer, p. 212. + +[441] _Ibid._, p. 212, 213. + +[442] Le texte dit: _Legalis illius pedagogi timore_. + +[443] _Epistolæ Erasmi_ dans ses œuvres complètes, édition de Leclerc, +Leyde, 1703, in-fº, t. III, p. 721, nº DCXXXI. + +[444] Il a été traduit en français et publié dans le _Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire_, t. Ier, p. 415 et suiv., 1842. Voy. p. +265 et suiv., ci-dessus. + +[445] Le texte dit dans plusieurs passages: _Fusilis Erasmus_. + +[446] Il est gravé en tête de la vie d'Érasme par Charles Patin, avant +l'_Encomium Moriæ_, édition de 1676, à Bâle, in-8º. Ce cachet se voyait +alors à la bibliothèque de cette ville; l'épigraphe dont il est entouré +dans le champ est: _Cedo nulli_, et au-dessous de la tête, sur le socle, +est écrit: _Terminus_. + +[447] _Erasmi epistolæ_, _ibid._, p. 743, nº DCXLVI. + +[448] _Ibid._, p. 773, nº DCLIX. + +[449] _Ibid._, p. 782, nº DCLXIX. + +[450] _Ibid._, p. 847, nº DCCXXVII. + +[451] _Ibid._, p. 848, nº DCCXXIX. + +[452] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII. + +[453] _Ibid._, p. 944, nº DCCCXXVII. + +[454] Cabinet des estampes, œuvre de Durer, nº 154 du catalogue, volume +des _cuivres_, in-folio. + +[455] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166. + +[456] _Vita Johannis Holbenii_, par Charles Patin, dans son édition, +publiée à Bâle en 1676, de l'_Encomium Moriæ_. + +[457] _Ibid._, p. 384, nº CCCLXXIV. + +[458] On peut lire dans ses œuvres, p. 197 à 199, les deux discours +latins qu'en sa qualité de lieutenant général de la république de +Nuremberg il adressa à Charles-Quint, contre les ennemis de cette +république. + +[459] Voyez son apologie ou _Laus Podagræ_, dans ses œuvres, p. 204. Il +composa aussi, vers le même temps, une dissertation singulière: _De +Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa peccatrice, +seu_ περυηπερυη; p. 220 et suiv. + +[460] Œuvres de Pirckheimer, p. 172-3. + +[461] Voy. _Disquisitio de libro poetico Theuerdank_, par Henri +Théophile Titius, _Altdorfii_, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec +le portrait de Pfinczig. C'est une thèse soutenue en latin sur le +Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le +volume de _Mariette_, p. 198. + +[462] Voy. au cabinet des estampes. Le _Char triomphal_ se trouve au +milieu du volume in-fº, provenant de l'abbé de Marolles, _œuvres sur +bois d'Albert Durer_, nº 154 du catalogue; on le voit aussi dans les +œuvres de Pirckheimer. + +[463] _Epist. ut suprà_, p. 1027, nº DCCCCV. + +[464] _Ibid._, p. 248, nº CCXXVI. + +[465] P. 339 et suivantes. Cette correspondance écrite partie en latin +partie en allemand, a été de nouveau publiée dans cette dernière langue, +à Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12. + +[466] _Bilib. Pirckheimeri opéra_, p. 399, à l'appendice. + +[467] Epist. _ut suprà_, p. 1075, nº DCCCCLVII. + +[468] _Pirckheimeri opera_, p. 44. + +[469] Œuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de l'élégie: + +Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis, + Alberte, atque meæ maxima pars animæ: +Quo cum sermones poteram conferre suaves, + Tutus et in fidum spargere verba sinum: +Cur subito infelix mærentem linquis amicum, + Et celeri properas non redeunte pede? +Non caput optatum licuit, non tangere dextram, + Ultima nec tristi dicere verba vale. +Sed vix tradideras languentia membra grabato, + Quum mors accelerans te subito eripuit. +Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum! + Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt! +Omnia pro merito dederat fortuna secunda, + Ingenium, formam, cum probitate fidem. +Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa: + Tollere sed laudes improba non potuit. +Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama, + Splendebunt donec sidera clara polo. +I decus, i nostræ non ultima gloria gentis, + Ductore et Christu cælica regna pete. +Illic non vano gaudebis semper honore, + Pro meritis felix, præmia digna ferens: +Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra, + Et cymba instabili labimur in pelago. +Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi + Nos quoque idem te post ingrediemur iter. +Interea mœsti lachrymas fundamus amico, + Nil quibus afflictis dulcius esse potest; +Accedantque preces, summum placare tonantem + Quæ possint, quidquam si pia vota valent. +Et ne quid tumulo desit, spargamus odores, + Narcissum, violas, lilia, serta, rosas. +Felix interea somno requiesce beato, + Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur. + +[470] Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on croit être +celui du graveur, et la date de l'année 1529. Voy. Bartsch, t. VIII, p. +308-309, nº 30. + +[471] P. 19. _De vita Pirckheimeri commentarius._ + +[472] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On trouve +l'emblème de Pirckheimer dans ses œuvres, avant sa vie par +Rittershusius; hauteur 16 centimètres sur 12 de largeur environ. + +[473] Cabinet des estampes. Bibl. imp. nº 154 du catalogue, vol. _des +bois_, grand in-folio. + +[474] _Pirckheimeri opera_, p. 44 + +[475] _Ibid._, p. 43. + +[476] _Lettres familières de M. Winckelmann avec les ouvrages de M. le +chevalier Mengs_; _Yverdon_, 1784, 3 vol. petit in-18, t. Ier, lettre +du 8 décembre 1762, p. 160. + +[477] Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par Hubert, celle +des éditeurs viennois de son histoire de l'art, et la traduction +italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son éloge, par Heine; l'art. +de la _Biographie universelle_ de Michaud, vº Winckelmann, et beaucoup +d'autres.--Mais la véritable histoire de notre amateur est écrite par +lui-même dans ses lettres à ses amis, et c'est dans sa correspondance +que nous l'avons surtout étudiée. + +[478] Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en italien, +par Carlo Fea; _Storia delle arti del disegno, etc._, _Roma_, +_Pagliarini_, 1783, 3 vol. in-4º, t. Ier, XL. + +[479] Cette dernière règle, enseignée par Lhomond et les anciens +latinistes, a été effacée des grammaires modernes: _Grammatici certant_. + +[480] Article de Winckelmann, dans la _Biographie universelle_ de +Michaud, t. LI, p. 8. + +[481] C'est Winckelmann lui-même qui indique le temps passé à Seehausen, +dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. ses lettres, +édition d'Yverdon, t. Ier, p. 44. + +[482] Préface des éditeurs viennois de l'_Histoire de l'art_, traduite +en italien par Fea, t. Ier, XLIV. + +[483] Voici une des phrases de cette lettre: «Je ne trouve ressource +qu'à avoir recours à la grâce d'un des plus grands hommes du siècle, +dont l'humanité, qu'il fait éclater de tous les traits de ses écrits +immortels, nous inspire une si haute idée qu'on ne se peut dispenser +d'en espérer bien.» Lettres, _ut suprà_, t. Ier, p. 33 à 36. + +[484] «_Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, quantum +fieri potuit, genio sæculi accommodatus est... Lipsiæ, quo iter facere +quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste tincta, ut +non pudeat elegantium hominum ora subire._» Lettres, t. Ier, p. 43. + +[485] Lettres, t. Ier, p. 45-46. + +[486] _Specimen catalogi bibliothecæ Bunarianæ_, Leipzig, in-4º, 1748. +Le catalogue a été publié dans la même ville, de 1750 à 1756, 3 tomes en +7 vol., in-4º, mais il n'a pas été terminé. + +[487] Dans une note qui accompagne la lettre à lui adressée par +Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. Ier, p. 150-155-157. + +[488] Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. Ier, p. 46. + +[489] Lettres de Winckelmann, t. Ier, p. 59, _ad notam_. + +[490] M. de Hagedorn, dans ses _Réflexions sur la peinture_, traduction +de Hubert, fait le plus grand éloge d'un tableau d'Œser, représentant +Saül et la Pythonisse d'Endor, évoquant l'ombre de Samuel.--Œser exécuta +plus tard à Leipzig plusieurs morceaux de sculpture, entre autres la +statue de l'électeur, sur l'esplanade de la porte de Saint-Pierre, et le +petit monument élevé à la mémoire du poëte Gellert.--Sur Raphaël Donner +et ses œuvres, voyez les _Éclaircissements historiques_ attribués à M. +de Hagedorn, à la suite de la _Lettre d'un amateur de peinture_; Dresde, +1755, in-18, p. 330 et suivantes. + +[491] En allemand; il a été traduit en français par Hubert, Leipzig, +1765, 2 vol. in-8º. + +[492] Appréciation de Moses Mendelssohn, citée dans l'avertissement de +Hubert, en tête de sa traduction, VI. + +[493] T. Ier, p. 81 et suiv.; 439 à 478. + +[494] Elle fut achetée plus tard par l'électeur de Saxe, pour être +réunie à celle de Dresde. + +[495] _Par M. Jules Hübner; traduit de l'allemand par M. Louis Grangier; +Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, p. 8._ Ce +catalogue, dressé avec beaucoup d'ordre et de méthode, est précédé d'une +introduction historique, qui renferme des détails pleins d'intérêt sur +l'origine et l'accroissement de cette admirable collection. + +[496] En français, 2 vol. in-fº, fig. Dresde, 1755-1757. + +[497] Également on français, Leipzig et Vienne, 1770, in-8º. + +[498] Introduction au Catalogue du musée de Dresde, p. 51. + +[499] M. de Heinecken mourut le 5 décembre 1792. + +[500] Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de Dresde, +des détails pleins d'intérêt sur ces acquisitions et sur beaucoup +d'autres; de la p. 8 à la p. 49. + +[501] _Ibid._, p. 31-32. + +[502] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. II, +Mariette. + +[503] Introduction, p. 9. + +[504] Il a été ouvert le 25 septembre 1855. On commença de bâtir en +1847, d'après les plans de M. G. Semper, alors professeur et directeur +de l'école d'architecture de Dresde, et l'on continua ces travaux, +depuis 1849, sous la direction des architectes Haüel et Krüger, +puissamment secondés par M. de Benchelt.--Catalogue de Dresde, +introduction, p. 67-70. + +[505] _Ibid._, p. 61. + +[506] _Ibid._, p. 63, _ad notam_. + +[507] Louis de Silvestre, né à Paris le 23 juin 1675, fut appelé en Saxe +en 1716 par Auguste II, en qualité de son premier peintre; il fut nommé +en 1726 directeur de l'Académie de peinture de Dresde; et décoré, en +1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il rentra en France en +1748, fut élu le 7 juin de la même année recteur de l'Académie royale de +peinture de Paris, où il est mort le 12 avril 1760.--Voy. _Abecedario_ +de Mariette, vº Silvestre, p. 217-219. + +[508] Voy. le _Recueil d'estampes gravées d'après les tableaux de la +galerie et du cabinet du comte de Brühl_, 1re partie, Dresde, 1754, 1 +vol. in-fº; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothèque +impériale.--Ce recueil est composé de cinquante estampes, presque toutes +gravées par des Français et surtout par Moitte.--Le portrait du comte, +d'après Louis de Silvestre, figure en tête de ce recueil; il a été gravé +en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la +physionomie, la délicatesse du burin et le fini des accessoires. + +[509] _Lettres de Winckelmann_, t. Ier, p. 58. + +[510] Lettre au comte de Bunau, _ibid._, t. Ier, p. 59. + +[511] Lettre à Franken, de Rome, le 7 décembre 1755; _ut suprà_ t. +Ier, p. 85 à 91. + +[512] Ses œuvres ont été publiées à Milan parmi les classiques italiens, +en 4 vol. in-8º, 1802. + +[513] _Ibid._, p. 88. + +[514] _Ibid._, _id._ + +[515] _Ibid._, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254. + +[516] À l'époque où Winckelmann écrivait cette lettre (7 décembre 1755), +le Vatican n'avait pas encore reçu les agrandissements connus sous le +nom de _Museo Pio-Clémentino_, qui font tant d'honneur à Clément XIV et +à Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquités aussi +remarquable que celle du Capitole. + +[517] Voy. dans les _Œuvres de Voltaire_, édition Lequien, 1823, in-8º, +t. LVIII, nº 857, p. 357. + +[518] Auquel Voltaire avait écrit plusieurs fois en italien, notamment +en lui envoyant son poëme de la _Bataille de Fontenoy_.--_Ibid._, p. +330, 353, 364. + +[519] Lettre à Franken, du 29 janvier 1756, _ibid._, p. 91-96. + +[520] Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.--_Ibid._, p. 60-62. + +[521] _Ibid._, p. 94-95. + +[522] _Ibid._, p. 97. + +[523] Voy. la description de cette statue dans l'_Histoire de l'art_, t. +1er, p. 294, édition italienne de C. Fea. + +[524] _Ibid._, p. 99. + +[525] _Ibid._, p. 100-101. + +[526] _Ibid._, _id._ + +[527] _Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed altre +sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in Roma, +vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-fº, con figure._ + +[528] _Lettres_, p. 104. + +[529] _Ibid._, p. 107. + +[530] _Ibid._, p. 108. + +[531] _Ibid._, p. 110. + +[532] _Ibid._, p. 114. + +[533] Véritable auteur, selon Winckelmann, _Monumenti inediti_, t. II, +p. 50, de l'ouvrage intitulé: _Maschere sceniche e figure comiche de' +antichi Romani_, publié sous le pseudonyme de _Franc. de' Ficoroni, +Roma, 1736, in-4º; et Latinè, ibid., 1750, in-4º_. + +[534] _Ibid._, p. 116 à 127. + +[535] _Ibid._, p. 126. + +[536] _Ibid._, p. 129, 131, 132. + +[537] Il fut chargé par le gouvernement anglais de surveiller les +derniers Stuarts à Rome, et fut obligé de quitter cette ville. + +[538] Le catalogue ou description des pierres gravées composant le +cabinet du baron de Stosch ne fut publié en français, à Florence, qu'en +1760. + +[539] _Ibid._, p. 127 à 130. + +[540] _Ibid._, p. 133, 131. + +[541] _De vita Alexandri Albani, cardinalis; Romæ, in typographeo +Paleariano_, 1790, petit in-8º de 52 pages, avec dédicace au cardinal +Giov. Franc. Albani, évêque d'Ostie et de Velletri, par Dionysius +Strocchius (Strocchi).--Je dois la communication de cette notice +biographique, devenue rare, à l'obligeance de M. Le Go, secrétaire de +l'Académie de France à Rome, qui possède une très-précieuse bibliothèque +sur les arts. + +[542] Il mourut en 1779. + +[543] En 1850-51, j'ai été admis à faire des recherches à la +bibliothèque Albani, qui, bien que déchue, existait encore en grande +partie au palais de ce nom, _alle quattro Fontane_. (Voy. l'_Histoire +des plus célèbres amateurs italiens_, p. 336, à la note.) Elle a été +vendue et dispersée en 1858, après prélèvement fait des manuscrits et +des ouvrages les plus précieux, qui ont été réunis à la bibliothèque du +Vatican. + +[544] Voy. entre autres: _indicazione antiquaria per la villa suburbana +dell'ex. casa Albani; Roma_, 1803, in-8º de 200 pages.--Et dans _la Roma +nell'anno_ MDCCCXXXVIII, par _Ant. Nibby_, la description de cette +villa, p. 882 et suiv., t. II, _parte moderna_. + +[545] P. 115-123. + +[546] _Ibid._, _id._ + +[547] _Ibid._, p. 135. + +[548] _Lettres_, t. Ier, p. 141. + +[549] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. III. + +[550] _Lettres_, t. Ier, p. 166. + +[551] Ces différentes publications ont été réunies, traduites en +français et imprimées à Paris, chez Barrois l'aîné, 1784, in-8º. + +[552] Lettre à Franken du 5 décembre 1767, p. 181. + +[553] Ces deux dernières productions ont été traduites en français et +publiées par Barrois l'aîné, à la suite des _Réflexions sur l'imitation +des artistes grecs_, sous le titre de: _Recueil de différentes pièces +sur les arts_, par M. Winckelmann; Paris, 1786, in-8º. + +[554] Elle est imprimée à la suite de ses lettres, t. II, p. 250; +édition d'Yverdon. + +[555] _Lettres_, t. Ier, p. 170-171. + +[556] _Id._, _ibid._, p. 142. + +[557] _Ibid._, p. 143-144. + +[558] _Ibid._, p. 134. + +[559] _Ibid._, p. 104-105. + +[560] _Ibid._, p. 111. + +[561] _Ibid._, p. 212. + +[562] _Ibid._, p. 139-140. + +[563] _Ibid._ p, 145. + +[564] Fea, _prefazione Liij_. + +[565] _Ibid._, p. 149. + +[566] _Ibid._, p. 188. + +[567] Il était frère puîné de François Casanova, peintre, dont plusieurs +tableaux de batailles sont exposés au Louvre. (Voy. le catalogue de ce +musée, école française, p. 55 à 58, édition de 1855.) Il avait également +pour frère Casanova de Steingalt, qui a laissé de si curieux mémoires +sur sa vie. + +[568] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette, +t. II. + +[569] _Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti del +disegno_, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1er. + +[570] _Lettres_, p. 158. + +[571] Cet ouvrage fut publié à Rome, en italien, grand in-fº. + +[572] _Lettres_, t. 1er, p. 147. + +[573] _Ibid._, p. 154. + +[574] _Ibid._, p. 222-223. + +[575] _Ibid._, p. 140-141. + +[576] _Ibid._, p. 185. + +[577] C'était un nom de guerre; il s'appelait Charles-Théophile +Guischardt, et était fils d'un réfugié français. Entré au service du +grand Frédéric, qui l'éleva au grade de colonel, il composa de savants +ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement soupçonné +d'avoir pillé le château du comte de Brühl, à Dresde, lors de la prise +de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763. + +[578] _Lettres_, t. Ier, p. 167-189. + +[579] _Ibid._, p. 184-185. + +[580] _Ibid._, p. 190. + +[581] Cavaceppi a publié ce journal au commencement de son ouvrage, +_Raccolta d'antiche statue, etc. Roma_, 1769, in-fº. + +[582] Il ne tarda pas à être arrêté, fut condamné à mort et exécuté un +mois après à Trieste. + +[583] _In fine_, t. II, édition italienne de Fea, p, 427. + +[584] _Laocoon, ou pensées sur les limites de la peinture et de la +poésie_, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8º.--Lessing envoya ce +livre à Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte: + +«J'ai reçu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien écrit et avec +pénétration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses +doutes et ses découvertes. Qu'il vienne à Rome, et nous causerons +ensemble sur le lieu même.» Lettre à Franken, du 10 septembre 1766, t. +1er, p. 175-176. + +[585] Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, _De l'art en +Allemagne_, t. 1er, p. 238 et suiv. + +[586] C'est par erreur qu'on a imprimé _Velasquez_ dans le cours du +volume: ce nom, en espagnol, s'écrit VELASQUEZ. [Note du transcripteur: tous +sont corrigés.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateu +s étrangers: espagnols, anglais, f, by Jules Dumesnil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + +***** This file should be named 26211-0.txt or 26211-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/2/1/26211/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire des plus clbres amateurs trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes. + +Author: Jules Dumesnil + +Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +HISTOIRE +DES PLUS CLBRES +AMATEURS TRANGERS + +_Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands_ + +ET DE LEURS RELATIONS +AVEC LES ARTISTES + +PAR + +J.-G. DUMESNIL + +Membre du conseil gnral du Loiret, de la Socit archologique de +l'Orlanais, de la Socit de l'Histoire de France et de la Lgion +d'honneur. + +Vitam excoluere per artes. + +TOME V + +MINKOFF REPRINT +GENVE +1973 + + +AMATEURS ESPAGNOLS + +1500-1543 + +Philippe II;--Gio. Bat. Castaldi;--Franc. Vargas;--Ant. di Leva; +Le duc d'Albe;--les marquis de Pescaire et del Vasto; +Les cardinaux de Granvelle et Pacheco. +Don Diego Hurtado de Mendoza. +Le comte-duc d'Olivars et Philippe IV. + + +AMATEURS ANGLAIS + +1585-1646 + +Thomas Howard, comte d'Arundel; +Georges Villiers, duc de Buckingham; +Le roi Charles 1er. + + +AMATEURS FLAMANDS + +1560-1666 + +Nicolas Rockox et Gaspar Gevarts, +Amis de Pierre-Paul Rubens. + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +1596-1700 + +Constantin Huygens; +Utenbogard;--le bourgmestre Jean Six. + + +AMATEURS ALLEMANDS + +1470-1768 + +Bilibalde Pirckheimer, rasme et Albert Durer. +Jean Winckelmann. + +M. de Hagedorn;--le comte de Brhl;--Auguste III;--M. de Heinecken; +Le cardinal Passionei;--Raphal Mengs;--le cardinal Albani; +Le baron Stosch;--le comte Firmian. + + + + +TABLE DES MATIRES + + +AVERTISSEMENT + +AMATEURS ESPAGNOLS + +PHILIPPE II + +GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; +LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; +LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO. + + +DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA + +1500-1575 + + +CHAPITRE Ier.--La conqute de l'Italie inspire le got des arts aux +grands seigneurs espagnols.--Prfrence qu'ils accordent l'cole +vnitienne.--Philippe II, G. Perez et le Titien.--Tableaux de ce matre +pour G.-B. Castaldi.--F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis +de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et +Pacheco.--1500-1564. + +CHAPITRE II.--Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son +ducation.--Son ambassade Venise; sa liaison avec le Titien, l'Artin +et le Sansovino.--Service signal qu'il rend ce dernier.--Son +altercation avec le pape Paul III.--Il est rappel en Espagne, tombe en +disgrce et est mis en prison la suite d'une querelle dans le palais +de Philippe II.--Son exil Grenade.--Ses travaux dans cette ville.--Ses +relations avec sainte Thrse.--Il meurt Madrid.--Examen de ses +oeuvres.--Sonnet de Cervants sur Mendoza.--1503-1575. + + + +LE COMTE-DUC D'OLIVARS + +1587-1645 + + +CHAPITRE III.--Naissance, ducation, caractre du comte-duc +d'Olivars.--Il devient le favori du prince des Asturies, fils et +hritier prsomptif du roi Philippe III.--1587-1621. + +CHAPITRE IV.--Avnement de Philippe IV.--Son caractre, son amour des +lettres et des arts, son got et son talent pour la peinture, qu'il +avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665. + +CHAPITRE V.--Les arts Madrid sous Philippe IV.--clat des coles de +Tolde, Valence et Sville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo +Nardi, peintres ordinaires du roi.--1621-1665. + +CHAPITRE VI.--Naissance de Velasquez[586].--Il entre dans l'atelier de +Francisco Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son +livre sur l'_Art de la peinture_.--1599-1650. + +CHAPITRE VII.--Commencements de Velasquez la cour.--Portraits de +Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.--1622-1623. + +CHAPITRE VIII.--Le prince de Galles Madrid.--Ngociations pour son +mariage avec l'infante Mari.--Divertissements la cour.--Principaux +amateurs de peinture.--Olivars et le _Buen Retiro_.--Reprsentation +d'_Autos sacramentales_.--Got du prince de Galles pour les oeuvres +d'art.--1623. + +CHAPITRE IX.--Dpart prcipit du prince de Galles.--Rupture entre +l'Angleterre et l'Espagne.--Premier portrait questre de Philippe IV par +Velasquez.--Son succs.--Sonnet de Pacheco cette occasion; honneurs et +rcompenses accords Velasquez.--Portrait d'Olivars.--Tableau de +l'expulsion des Maures.--1623-1628. + +CHAPITRE X.--Rubens envoy Madrid pour ngocier la paix.--Emploi de +son temps pendant son sjour; portraits de Philippe IV, d'Olivars, et +autres peintures.--1628-1629. + +CHAPITRE XI.--Voyage de Velasquez en Italie.--Ses tudes +Rome.--Tableaux qu'il excute dans cette ville.--Accueil qu'il reoit du +roi son retour.--Indication de quelques-uns de ses +ouvrages.--1629-1631. + +CHAPITRE XII.--Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan +Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.--Le Panthon de l'Escurial.--Le Buen +Retire.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna et +Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue questre de Philippe +IV.--1621-1665. + +CHAPITRE XIII.--Principaux artistes espagnols du temps de Philippe +IV.--Jos Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco +Collants, Alonso Cano, D. Bartolom Estevan Murillo, Juan Martins +Muntas.--1621-1665. + +CHAPITRE XIV.--Disgrce du comte-duc d'Olivars.--Histoire de son fils +naturel Julien, d'aprs le pre Camille Guidi.--Velasquez reste fidle +au comte-du--Portrait inachev de Julien.--1643-1645. + + + +AMATEURS ANGLAIS + +THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL + +1585-1646 + + +CHAPITRE XV.--Infriorit de la peinture anglaise jusqu'au dernier +sicle.--Rgne de Charles 1er, la plus brillante poque pour les arts +en Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, +la rivalit du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait du +comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard Chandler, +d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrge du comte, ses voyages +en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.--Sa liaison avec Rubens et +Van Dyck.--Ses portraits.--Encouragements qu'il accorde plusieurs +artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, +Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.--1585-1630. + +CHAPITRE XVI.--Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1er et +de Charles 1er.--Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords +Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers duc de Buckingham.--Sa +liaison avec Rubens, dont il achte le cabinet.--Il se sert des +ambassadeurs anglais Constantinople et Venise pour se procurer des +objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans les +Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes +1er.--Buckingham est assassin par Felton.--1590-1628. + +CHAPITRE XVII.--Franciscus Junius, bibliothcaire du comte d'Arundel, et +son trait _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet +ouvrage.--Approbation qu'il reoit de H. Grotius, de Van Dyck et de +Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrive des marbres achets +par le comte d'Arundel.--Leur explication par Selden.--Opinion de +Rubens.--Collection d'antiques _Arundel-House_.--1589-1636. + +CHAPITRE XVIII.--Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, prs de +l'empereur Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission publi +par W. Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, +Prague, et du palais de Wallenstein.--Rcit de la mort de ce +gnral.--Reprsentation donne en l'honneur du comte parles jsuites de +Prague.--Il fait l'acquisition, Nuremberg, de la bibliothque de +Pirckheimer.--Retour du comte en Angleterre.--1636. + +CHAPITRE XIX.--Le graveur Wenceslas Hollar, attach au service du comte +d'Arundel, et ses principales oeuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de +Manfre, clbre faiseur de tours.--Autres portraits gravs par +Hollar.--Jrme Lanicre, les deux Van der Borcht.--1636-1646. + +CHAPITRE XX.--Dernires annes du comte d'Arundel en Angleterre.--Il +quitte sa patrie et se fixe Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses +collections.--Renomme attache sa mmoire.--1637-1646. + + + +AMATEURS FLAMANDS + +NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVARTS + +1560-1666 + +CHAPITRE XXI.--Clbrit acquise la ville d'Anvers par ses +artistes.--Rputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et +de Hans Holbein.--Culture des sciences et des lettres +Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des +ngociants d'Anvers.--Dclin de la prosprit d'Anvers sous Philippe +II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.--1454-1598. + +CHAPITRE XXII.--Naissance, ducation et commencements de Rubens.--Il +part pour l'Italie.--Ses tudes Venise, Mantoue, Bologne, Florence et +Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient Mantoue et retourne + Rome, o il trouve son frre Philippe.--Il travaille avec lui aux deux +livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gnes.--1577-1608. + +CHAPITRE XXIII.--Rubens revient Anvers, en apprenant la maladie de sa +mre.--Il se fixe dans cette ville, y pouse Isabelle Brant et s'y btit +une maison.--Origine de son tableau de _la Descente de Croix_, et part +de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'oeuvre.--Notice sur cet +ami de Rubens.--Tableaux que le peintre excute pour lui.--Autres +amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill.--1608-1640. + +CHAPITRE XXIV.--Gaspar Gevarts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa +famille, son ducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermdiaire +aux relations de Peiresc avec Rubens.--1595-1620. + +CHAPITRE XXV.--Le baron de Vicq, l'abb de Saint-Ambroise et la galerie +de Marie de Mdicis.--Rubens Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavs +et les frres Dupuy, et entretient avec eux une active +correspondance.--1621-1627. + +CHAPITRE XXVI.--Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour +Gevarts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurle, +l'Escurial.--Intelligence suprieure de Rubens.--Passage d'une de ses +lettres Gevarts, o il lui recommande son fils Albert, aprs la mort +d'Isabelle Brant.--1628-1629. + +CHAPITRE XXVII.--De Madrid, Rubens revient Anvers et repart pour +l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce pays.--Lettre + Gevarts l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.--Il +dplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses relations avec les +familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.--1629-1630. + +CHAPITRE XXVIII.--Retour de Rubens Anvers.--Son second mariage avec +Hlna Forment.--Il s'loigne des affaires publiques, et consacre tout +son temps au travail et ses amis.--Ses sentiments intimes exposs dans +ses lettres Peiresc.--1630-1636. + +CHAPITRE XXIX.--Monuments dcoratifs, peintures et cartons excuts par +Rubens pour l'entre Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et +vers latins composs par Gevarts pour cette circonstance.--Description +de quelques-unes des inventions excutes par Rubens, ou sous sa +direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la +goutte.--1633. + +CHAPITRE XXX.--Dernires annes de Rubens: il travaille tant que la +goutte le lui permet.--Il s'occupe de la gravure de ses oeuvres: sa +manire de diriger ses lves graveurs.--Portrait de Gevarts, peint par +Rubens et grav par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Gevarts et Rockox +lui survivent.--Son pitaphe par Gevarts.--Rgle de conduite observe +par Rubens, Rockox et Gevarts.--Gnie de Rubens: accord du bon et du +beau.--1633-1666. + + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +CONSTANTIN HUYGENS + +UTENBOGARD, LE BOURGMESTRE JEAN SIX + +1596-1700 + + +CHAPITRE XXXI.--Originalit du gnie de Rembrandt.--Accusations diriges +centre sa vie et son caractre, rfutes par ses liaisons avec les +hommes les plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses +portraits par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui ddie la +premire partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de +Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frdric +Henri.--Rembrandt donne un tableau Huygens.--Le receveur Utenbogard, +ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.--1596-1700. + +CHAPITRE XXXII.--Gloire de la Hollande la paix de Munster.--L'htel de +ville d'Amsterdam, bti par Van Campen.--Jean Six, sa famille et son +ducation.--Le pote Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_, +tragdie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du +bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-pre de Six, +et la _Leon d'analomie_.--Gravures de tableaux modernes ddies J. +Six par J. de Bisschop.--Obscurit des dernires annes de +Rembrandt.--Mort de Six.--1618-1700. + + + +AMATEURS ALLEMANDS + +BILIBALDE PIRCKHEIMER + +1470-1530 + + +CHAPITRE XXXIII.--Illustration ancienne, Nuremberg, de la famille +Pirckheimer.--ducation de Bilibalde, termine en Italie.--Son retour +et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois l'arme de +l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre les +Suisses.--1470-1499. + +CHAPITRE XXXIV.--Pirckheimer, la paix, rentre Nuremberg et s'loigne +des affaires publiques.--Ses tudes: il recherche les livres et les +manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec un +grand nombre de savants, particulirement avec rasme.--Son intimit +avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste reprsentant les derniers +moments de la femme de son ami.--1500-1505. + +CHAPITRE XXXV.--Voyage de Durer Venise.--Ses lettres +Pirckheimer.--Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et +sparment.--Confiance de l'artiste dans le got de son +ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractres de +Thophraste_, et les ddie Durer.--1506-1527. + +CHAPITRE XXXVI.--Relations d'rasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage +d'Albert dans les Pays-Bas.--Portraits d'rasme par Durer et +Holbein.--Amour d'rasme pour l'indpendance.--1518-1526. + +CHAPITRE XXXVII.--Missions que remplit Pirckheimer dans l'intrt de sa +patrie.--Sa retraite dfinitive des affaires publiques.--_Le char +triomphal de l'empereur Maximilien_, dessin et grav par Durer, et +dcrit par Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de +Bilibalde.--1512-1527. + +CHAPITRE XXXVIII.--Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, +sentiments d'rasme.--pitaphe de Durer.--Dernires annes de +Bilibalde.--Gravure faisant allusion ses chagrins.--Mort de +Pirckheimer.--1528-1530. + + + +JEAN WINCKELMANN + +1717-1768 + + +CHAPITRE XXXIX.--Naissance de Winckelmann.--Pauvret de ses +parents.--Ses tudes Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage Berlin +et retour Steindall.--Il devient prcepteur.--Il veut se rendre en +France.--Il est admis co-recteur Seehausen.--1717-1748. + +CHAPITRE XL.--Le comte de Bunau et son Histoire de +l'Empire.--Winckelmann demande tre attach son service.--Il est +admis travailler dans sa bibliothque Nthenitz.--Son +collaborateur Franken.--Travaux Nthenitz.--Voyages Dresde.--Le +nonce Archinto.--Conversion de Winckelmann au catholicisme.--1748-1754. +427 + +CHAPITRE XLI.--Winckelmann Dresde.--Le peintre OEser, l'antiquaire +Lippert.--M. de Hagedorn.--Christian Gottlob Heyne.--Le comte de Brhl, +Auguste III, M. de Heinecken.--Le muse de Dresde.--Acquisitions faites +en Italie et ailleurs.--tat des tableaux pendant un sicle, leurs +restaurations.--1754-1755. + +CHAPITRE XLII.--Artistes attachs la cour d'Auguste III.--Premier +ouvrage de Winckelmann: _Rflexions sur l'imitation des artistes grecs +dans la peinture et la sculpture_.--1755. + +CHAPITRE XLIII.--Dpart de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise +et Bologne, et descend Rome chez Raphal Mengs.--Emploi de son temps +dans celle ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et +visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la villa +Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les +malheurs de la Saxe.--Ses tudes.--Premire ide de son _Histoire de +l'art_.--Sa vie, ses amis Rome.--1753-1758. + +CHAPITRE XLIV.--Voyage Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de +Firmian.--Retour Rome et voyage Florence.--Le baron de Stosch et ses +collections.--Winckelmann rdige en franais le catalogue de ses pierres +graves.--1758-1759. + +CHAPITRE XLV.--Winckelmann attach au cardinal Albani.--Notice sur ce +prlat, sur sa villa et ses collections d'antiquits.--Le plafond de +Raphal Mengs; portraits de Winckelmann.--1759-1762. + +CHAPITRE XLVI.--Nouveaux voyages Naples.--Sir W. Hamilton, +d'Hancarville, le baron de Riedesel.--Excursion au Vsuve.--Opuscules +composs Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux trangers de +distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les +Franais.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du +comte de Bunau.--1762. + +CHAPITRE XLVII.--Winckelmann nomm Prsident des antiquits de Rome, et, +plus tard, _Scrittore greco_, la bibliothque du Vatican--Il publie +son _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet +ouvrage.--Mystification laquelle il se trouve expos.--Autres +ouvrages de Winckelmann.--1763-1767. + +CHAPITRE XLVIII et dernier.--Bonheur et libert dont Winckelmann +jouissait Rome.--Ses _villgiature_ Castel-Gandolfo et +Porto-d'Anzio.--Son admiration passionne de la nature.--Le roi de +Prusse essaye de l'attirer Berlin.--Son dsir de revoir +l'Allemagne.--Il se met en route pour ce pays.--Sa tristesse en +s'loignant de Rome.--Il abrge son voyage et revient de Vienne +Trieste.--Il est assassin dans cette ville par un repris de +justice.--Ses dispositions testamentaires.--Monument qui lui est rig +Rome.--Apprciation de son influence.--1767-1768. + +TABLE DES MATIRES. + + + +FIN DE LA TABLE DES MATIRES. + + + + +AVERTISSEMENT + + +Il y a dix ans, me trouvant Rome pour y passer l'hiver, l'ide me +vint, en admirant les fresques de Raphal, de faire des recherches sur +sa vie intime. Je fus ainsi amen tudier ses relations avec Balthasar +Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqu ce travail quelques +artistes, aussi distingus par le talent que par leur connaissance de +l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager le continuer; et +c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publi +l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens et franais_. + +Aujourd'hui, j'offre au public le cinquime et dernier volume de cette +histoire, contenant celle des plus clbres amateurs _espagnols_, +_anglais_, _flamands_, _hollandais_ et _allemands_. + +Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour tre la hauteur d'un si +vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les vritables amis de l'art, tant +en France qu' l'tranger, en considration de ce que j'ai le premier +ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions +que j'ai pu commettre. + +Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces +recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que +soit le sort rserv cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir +envoy l'ide; car je dois ces attachantes tudes de mieux comprendre +les oeuvres de l'art, de connatre les hommes qui, depuis la Renaissance, +les ont aimes et encourages, et d'estimer le caractre des principaux +matres l'gal de leur gnie. + +Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859. + + + + +AMATEURS ESPAGNOLS + +PHILIPPE II + +GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES +MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO. + +DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA[1] + +1500-1575 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La conqute de l'Italie inspire le got des arts aux grands seigneurs +espagnols.--Prfrence qu'ils accordent l'cole vnitienne.--Philippe +II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce matre pour G. B. Castaldi, +F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del +Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco. + +1500--1564 + + +Si la vue des chefs-d'oeuvre de Lonard de Vinci, exposs Milan, suffit +pour inspirer Franois Ier la rsolution d'attirer en France +l'illustre peintre de la Cne, les voyages de Charles-Quint dans la mme +ville, en Toscane, Bologne et dans les tats de Venise, ne furent pas +moins favorables l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le +puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce +qui nous parat plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que +cder un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il +s'attacha dsormais rehausser la gloire de son rgne par l'clatante +protection qu'il accorda aux artistes et leurs oeuvres. Rests matres +de l'Italie aprs la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux +chefs de l'arme et du gouvernement espagnol Milan, Naples, en +Toscane, furent bientt aussi gagns aux arts par la vue des oeuvres +merveilleuses des diffrentes coles italiennes. Mais parmi ces coles, +il en est une que les grands seigneurs espagnols, l'imitation de leur +roi, prirent en une affection singulire, c'est celle des coloristes +vnitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier, +c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut +conserver son indpendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes +aux conqurants. Nanmoins, bien que Milan, Florence et Rome talassent +des fresques et des peintures approchant peut-tre encore plus de la +perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conqurants +espagnols, et l'on peut dire de l'cole vnitienne, par rapport +l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize sicles auparavant, de la +Grce envahie par les soldats grossiers de Mummius: + + Grcia capta ferum victorem coepit, et artes + Intulit agresti Latio. + +D'o vint cette prdilection de Charles-Quint et des nobles Castillans +en faveur de l'art vnitien, qui leur fit prfrer les matres de la +couleur, et en particulier le grand Titien, Lonard de Vinci, +Michel-Ange, Raphal, Andr del Sarto, et tant d'illustres artistes des +autres coles? En tudiant l'histoire de l'art cette poque, on est +amen reconnatre que cette admiration presque exclusive accorde par +les Espagnols aux peintres de Venise est due une seule cause: le +crdit dont jouissait l'Artin auprs de Charles-Quint et des principaux +seigneurs de sa cour. On sait que le _Flau des rois_ n'omit aucun +loge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grces du +tout-puissant monarque. Li avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et +beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur mnagea l'accs des faveurs +impriales. Nous avons racont ailleurs[2] cette influence de l'Artin +et les services qu'il rendit au grand Titien lui-mme. Il l'introduisit + la cour de l'empereur, l'accrdita par ses lettres auprs de sa +personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui +l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans +l'intimit de ce prince, le peintre eut bientt gagn lui-mme ses +bonnes grces et celles de ses courtisans. + +Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien +excuta pour Charles-Quint, a racont, avec un patriotique orgueil, les +honneurs extraordinaires que le matre absolu des Espagnes, des +Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duch de Milan, rendit +publiquement l'artiste. Mais ce qui est peut-tre moins connu, et ce +qui mrite tout autant d'tre signal, c'est l'amour vritable, nous +oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible Csar, le +sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conut galement et +conserva pour les oeuvres du chef de l'cole de Venise. Le Titien avait +fait son portrait, alors qu'il n'tait encore que l'hritier prsomptif +du trne d'Espagne, et un pote du temps, ami de l'artiste, qui avait +chang sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus +classique de Partenio, clbra ce portrait dans le sonnet suivant: + + Quel intento di magno e di sincero, + Che al gran Filippo in l'aere sacro splende, + Mentre il valore il di lui petto accende + Col fasto de la gloria, e del'impero. + + Quel non so che terribilmente altero + Che natura, che 'l fa sol vede e intende + Nel guardo, che gli affige v'si comprende + Il mondo esser minor del suo pensiero. + + Quel proprio in carne di color vitale + Tiziano esprime, e da l'esempio move + In gesto bel di maesta reale. + + Pare che'l ciel con maraviglie nove + Gli sparga intorno ogni poter fatalo + Come a nato di Cesare et di Giove[4]. + +Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de +Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidlement l'expression +singulire de cette physionomie impntrable, qui cachait si bien, comme +le dit le pote, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la +fatalit des anciens. + +Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son +pre, il s'empressa de rechercher ses oeuvres, en lui confirmant +l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs +et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour +Philippe II, aprs l'abdication de Charles-Quint, fut _Jsus-Christ dans +le jardin des Oliviers_, et, peu aprs, _le mme descendu de la croix et +reposant sur le sein de sa mre_. Il reut ensuite du roi plusieurs +commandes, tant de sujets de dvotion, que de compositions tires de la +mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _posies_. l'occasion +de ces tableaux, Philippe II crivit de sa main, l'artiste, la lettre +suivante[5]: + +Don Philippe, par la grce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de +Jrusalem, etc. + +Notre am, j'ai reu votre lettre du 19 du mois pass, et j'ai t +satisfait d'apprendre que vous aviez termin les deux _posies_: l'une +de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas +ces tableaux le mme accident qui est arriv votre peinture du Christ, +j'ai consenti ce qu'ils soient dirigs sur Gnes, pour que de l ils +me soient envoys en Espagne. J'en donne avis Garcia Hernands: vous +les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon tat dans +leurs caisses, et qu'ils soient emballs de manire qu'ils ne puissent +pas tre abms en route. cet effet, il sera bien que vous, qui vous y +entendez, vous les arrangiez vous-mme de votre main; car ce serait une +grande perte s'ils venaient tre endommags. Bien que je me sois +beaucoup rjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ +dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _posies_ que vous me +dites avoir commences, je serais encore plus satisfait si vous +consentiez me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_, +semblable celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas tre +priv d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence +que vous avez mise excuter ces oeuvres, que je tiens, comme de raison, +pour tre de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas excut l'ordre +que j'avais donn de vous en payer le prix, soit Milan, soit Gnes. +Je viens prsentement de faire crire de nouveau ce sujet, et je me +tiens pour assur que cette fois on ne manquera pas de se conformer ma +volont.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus +bas, G. Perez. + +Lorsque ces tableaux furent parvenus Philippe II, il en fut si +satisfait, qu'il fit crire le 25 dcembre 1558, du couvent de +Grunendal, prs de Gand, o il se trouvait alors, au gouverneur du duch +de Milan, pour lui ordonner de faire immdiatement payer Titien les +deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyes, l'une en 1541, et +l'autre en 1548. Par le mme ordre, il recommande que le service des +arrrages de ces pensions soit fait dornavant trs-exactement chaque +anne. Et pour que cet ordre ne ft pas considr par le gouverneur de +l'tat de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II +ajouta de sa propre main les lignes suivantes: + +Vous savez dj la satisfaction que j'prouverai tre agrable +Titien; c'est pourquoi je vous charge spcialement de le faire payer de +suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir moi pour +l'excution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G. +Perez. + +Avec l'impression que donne l'histoire du caractre de Philippe II, et +ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine croire que +ce soit le mme prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge +implacable de son propre fils, qui ait crit ces deux lettres. Comment +ce souverain, absorb en apparence par la politique et la dvotion, +pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les oeuvres de +Titien, mais de descendre des dtails tels que ceux que nous venons de +rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour +les tableaux de ce grand matre? L'histoire, qui nous rvle ces faits, +nous montre en mme temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutt +elle nous montre la puissance de l'art, mme sur les hommes qui +paraissent, premire vue, devoir rester le plus rebelles son empire. +Au milieu des plus fortes proccupations d'un immense gouvernement, +l'art, l'amour du beau s'tait ouvert une place dans cette me ardente +et sombre, ct du fanatisme religieux et de la politique, et le +pinceau de Titien avait subjugu le monarque le plus puissant et le plus +absolu qu'il y et cette poque. + +Indpendamment des peintures que nous venons de citer, le matre +vnitien excuta pour Philippe II, son grand contentement, le _Martyre +de saint Laurent_ destin au chteau de l'Escurial; le _Tribut de +Csar_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ dpos au tombeau par Joseph +et Nicodme_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand loge. +Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la +reprsenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa +noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son +visage, dans la vrit de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes, +comment se lamente un coeur touch du cleste amour, et qui exprime le +plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien +dire que c'est la nature mme qui se montre sur la toile, et que cette +figure doit, l'avenir, servir de modle la symtrie de l'art, comme +image du beau, comme exemple aux mes pnitentes, et enfin comme le +tmoignage le plus clatant de ce que peut produire un habile pinceau, +dirig par une savante main. Cette figure, d'une beaut vritablement +surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile.... +Aprs avoir rapport une octave du cavalier Marini en l'honneur de +Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'ide de cette +peinture lui fut inspire par une statue de femme de marbre antique. +Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme +modle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rle +de Madeleine au srieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les +larmes lui tombaient des yeux, exprimant en mme temps sur son visage ce +repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en +outre que pendant qu'il tait occup la peindre, le Titien tait +tellement absorb par la contemplation de son modle, qu'il oubliait de +prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant +cette figure au roi d'Espagne, le peintre crivit Philippe II qu'il +lui envoyait Madeleine, cette fin qu'avec ses larmes elle intercdt +pour l'expdition des pensions qui lui avaient t assignes, et dont le +payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majest. +Le roi rpondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conserv que la +lettre de son secrtaire G. Perez, qui est ainsi conue: + +Trs-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa +Majest comme vous avez t servi, et les ordres que le roi m'a prescrit +de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient +vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez +toujours dispos vous servir en toute circonstance. Il est juste que +tout le monde s'empresse de venir en aide un homme qui sert le roi +avec tant de zle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute +satisfaction de Sa Majest. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il +le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564. + +Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intrts: comme son +matre, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir +en change des services qu'il rendait l'artiste. Dans un +_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa +pense la plus chre, il ajoute discrtement:--Quant la figure de la +trs-sainte Vierge que vous dites tenir ma disposition, je vous baise +les mains; et lorsque arrivera la _Cne_ (destine au roi), je +m'arrangerai de manire que Sa Majest fasse en faveur de Votre +Seigneurie la dmonstration telle que de raison. Au service de Votre +Seigneurie.--G. Perez. + +Ce tableau de la _Cne_ fut termin par Titien dans le courant de +l'anne 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son +gnie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses +contemporains, la _Cne_ ne le cdait aucun de ses chefs-d'oeuvre, et +lui-mme l'estimait l'gal de son immortelle _Assomption_, qui est +reste Venise. Il apprit au roi catholique l'achvement de cette +grande composition, en ces termes: De Venise, le 5 aot 1564.--La _Cne +de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise Votre Majest, +est maintenant, grce Dieu, entirement acheve, aprs sept annes, +depuis que je l'ai commence, d'un travail sans relche, ayant voulu +laisser Votre Majest, l'extrmit si avance de ma vie, cette +dernire marque, et la plus grande, de mon trs-ancien dvouement. +Plaise Dieu qu'elle semble au jugement si sr de Votre Majest telle +que je me suis efforc de l'excuter avec le plus vif dsir de la +satisfaire!...--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui +taient pas payes, nonobstant tous les ordres du roi, rests sans +excution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce +qu'il devait la munificence de l'empereur Charles-Quint son +pre.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le pass. Philippe +II, la rception du tableau de la _Cne_, fut tellement transport +d'admiration, qu'il lui envoya immdiatement, grce sans doute aux bons +offices de son secrtaire G. Perez, deux mille cus de gratification, et +il donna des ordres si prcis ses ministres de Milan et de Naples +qu'ils s'empressrent de lui faire payer les annes arrires de ses +pensions[7]. + +Ce tableau de la _Cne_, destin au monastre de l'Escurial, y fut plac +dans le rfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est rest +dans ce palais peu prs le seul ouvrage de Titien, dont les autres +tableaux ont t transports rcemment au muse royal de Madrid. Mais, +soit que l'humidit du local ait nui cette grande peinture, soit que +la fume et la vapeur des mets aient contribu obscurcir et gter ses +brillantes couleurs, ou qu'il ait t volontairement lacr, toujours +est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette +oeuvre de premier ordre. + +Avant d'achever la _Cne_, Titien avait envoy Philippe II _Vnus et +Adonis_; _Andromde attache au rocher et dlivre par Perse_; _Europe +enleve par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il +avait aussi compos pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui +de _Promthe_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlvement d'Europe_. +Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ la colonne_. Tous ces +tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au muse royal de +Madrid[8]. C'est l qu'il faut aller admirer le gnie de ce grand +artiste, non moins remarquable dans ses _posies_, comme disait Philippe +II, que dans ses compositions tires de l'vangile ou de l'criture +sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous +les genres; sa verve est inpuisable, et la varit de ses compositions +n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. la +vue de tant de chefs-d'oeuvre, dus l'imagination et la main d'un seul +artiste, il faut reconnatre que Charles-Quint eut bien raison de le +choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas +moins bien inspir en lui conservant cette prfrence. Ces deux +souverains ont donn, par ce choix, la preuve clatante qu'ils se +connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient +discerner le vrai gnie. Depuis prs de trois sicles, la postrit a +commenc pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et +l'histoire les a jugs; mais tant que dureront les toiles o le matre +vnitien, avec un art qui n'appartient qu' lui, a caractris leurs +physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit +Ridolfi dans l'pigraphe qu'il a inscrite la tte de ses _Meraviglie +dell'arte_, quoiqu'ils aient vcu pour mourir, ils ne sont morts que +pour revivre[9]! + + l'exemple de leurs matres, la plupart des grands seigneurs espagnols +qui taient employs en Italie et en Allemagne, soit au commandement des +armes, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent honneur +d'tre dans les bonnes grces de l'illustre chef de l'cole vnitienne, +et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapport, dans +l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_[10], qu' son retour +d'Allemagne Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des +matresses de Gio. Battista Castaldi, gnral espagnol, l'un des +protecteurs de l'Artin. En 1553, il excuta celui de Francesco Vargas, +ambassadeur de Charles-Quint, que le pote Partenio a clbr dans un +sonnet. Il reprsenta galement Antonio di Leva, gnral des armes de +l'empereur, vtu d'un pourpoint l'antique, et avec une large toque sur +la tte; le duc d'Albe; Ferdinand-Franois d'Avalos, marquis de +Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aime de Michel-Ange, et +Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux gnraux de +Charles-Quint[11]. Le muse du Louvre possde ce dernier portrait, l'un +des plus beaux de Titien.--Avalos, debout, tte nue, revtu d'une +armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui +tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. droite, un +Amour apportant un faisceau de flches; une femme vue de profil, la tte +couronne de myrte, la main droite pose sur sa poitrine, dans une +attitude respectueuse; par derrire, une figure dont on ne voit que la +tte en raccourci et les mains leves, qui soutiennent une corbeille de +fleurs[12]. + +Le Titien reprsenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant +ses soldats la manire de Jules Csar. Le jeune homme plac prs de +lui, qui tient son casque, est son fils an, qui remplissait les +fonctions de lieutenant gnral des armes de Charles-Quint en +Italie[13]. C'est l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino +crivait de Venise, le 15 septembre 1551, son ami l'Artin: Si je +voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une +armure et quelque peu tremblant, sur cette toile o Titien, qui pour +vous est plus qu'un frre, a peint au naturel le marquis Alphonse +d'Avalos del Vasto, qui parle son arme avec le costume et la +manire de Jules Csar. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en +vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous +contempler comme une effigie trs-digne et divine. + +Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier +monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard la pourpre romaine, prit le +nom de cardinal de Granvelle. Il fit, dit Mariette[14], grande figure +la cour de Philippe II, comme son pre avait fait celle de +Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande +dpense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Diocltien, par +Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur +cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des +antiquits de Rome, est le plus rare, le plus intressant et le plus +curieux. Il a t imprim Anvers, chez Girolamo Coch en l'anne +1558.--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il +le traita dans sa maison de Venise en vritable grand seigneur. Aprs +avoir racont qu' son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi +Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit gnreusement +plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demand le prix, Ridolfi +ajoute: Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manires, +entretenant chez lui un nombreux domestique, vtu d'une brillante +livre, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit la +cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes +dpenses. On dit qu'il reut l'improviste dner chez lui les +cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse ses +serviteurs, il leur dit: Prparez le repas, car je me trouve tout un +monde chez moi. Et, en attendant que le dner ft prt, il lia +conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs +portraits[15]. + + + + +CHAPITRE II + + Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son ducation.--Son + ambassade Venise.--Sa liaison avec le Titien, l'Artin et le + Sansovino.--Service signal qu'il rend ce dernier.--Son + altercation avec le pape Paul III.--Il est rappel en Espagne, + tombe en disgrce et est mis en prison la suite d'une querelle + dans le palais de Philippe II.--Son exil Grenade, ses travaux + dans cette ville.--Ses relations avec sainte Thrse.--Il meurt + Madrid.--Examen de ses oeuvres.--Sonnet de Cervants sur Mendoza. + +1503--1575 + + +De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vcut +aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui +fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, Venise. La vie de +cet homme d'tat est curieuse tudier, en ce qu'elle se trouve mle +aux vnements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle +donne une haute ide de l'instruction aussi profonde que varie, et des +rares qualits qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle +n'est pas moins intressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza +fut li avec le Titien, l'Artin, le Sansovino et beaucoup d'autres +artistes. + +Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'dition +qu'il a donne Valence, en 1776, de la _Guerre de Grenade_, prsentant +les exemples les plus efficaces pour exciter imiter leurs actions, je +me suis dtermin crire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza, +excellent crivain et trs-habile politique, afin qu'en parcourant son +histoire de Grenade, on puisse en mme temps avoir sous les yeux une +notice sur ses tudes, et sur le soin et l'application qu'il apporta +dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le +prparrent crire d'une manire si remarquable.--Mais, pour que sa +biographie ft complte, le savant auteur aurait d ajouter ses +recherches des dtails sur les relations de son hros avec les artistes +vnitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la +politique, ont, en effet, occup une notable place dans l'existence de +don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don +Gregorio Mayans, nous essayerons de la complter par les renseignements +puiss dans les _Maraviglie dell'arte_, de Ridolfi, dans la vie de +Sansovino par le _Temanza_, et dans les lettres publies par Bottari. + +Don Diego Hurtado de Mendoza naquit Grenade, la fin de l'anne 1503, +ou au commencement de 1504. Son pre, l'un des plus clbres gnraux +qui servirent les rois catholiques dans la conqute du royaume de +Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et +premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frre +germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et +tous deux fils du clbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de +Santillana. Sa mre tait doa Francisca Pacheco, seconde femme du +marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc +de Escalona. Il fut le cinquime des fils issus de ce mariage, qui tous +se firent remarquer par les services rendus leur pays: le premier, don +Luis, fut capitaine gnral du royaume de Grenade, et depuis prsident +du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amriques; don +Francisco, vque Jaen, et don Bernardino, gnral des galres de +l'Espagne. + +Rien ne prouve qu'il naquit Tolde, comme on l'a prtendu; car on sait +que ses parents restrent Grenade pendant les annes qui suivirent la +conqute de cette ville. Leur prsence tait ncessaire dans cette cit +turbulente qui, par suite du zle excessif dploy par le cardinal +Ximens pour la conversion des Mahomtans, se rvolta vers la fin du +mois de dcembre 1499, et dont les troubles durrent presque pendant +deux annes. Il n'est pas supposer que, pour viter ce pril, la +marquise, femme d'un caractre hroque, se soit rfugie Tolde. On +doit croire plutt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albacin, +lieu que le marquis choisit pour apaiser la sdition, et qu'elle +s'tablit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant la grande +mosque, comme si elle et t livre en otage. + +Don Diego reut une ducation trs-soigne. On croit qu'il eut pour +principal matre Pierre Martir de Angleria, qui vivait Grenade, avait +de grandes obligations la famille Mendoza, et devait au premier comte +de Tendilla d'tre venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commena par +tudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il +alla terminer ses tudes Salamanque, o il apprit le grec et le latin, +la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes tudes taient +une excellente prparation la vie politique et au maniement des +affaires, carrires rserves alors la haute noblesse espagnole. La +dcouverte de l'Amrique, la conqute de Grenade, la runion des +royaumes de Castille et de Lon sous un mme sceptre, la comptition de +l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie, +ouvraient cette poque un large champ l'ambition des grands +seigneurs de la pninsule. Les principales familles de ce pays +comprenaient l'importance d'une ducation solide, et la ncessit +d'acqurir des connaissances varies, qui les missent la hauteur des +fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour exercer. +Aussi, tandis que la noblesse franaise continuait, en gnral, vivre +dans une grossire ignorance, mprisant les lettres et ne connaissant +d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans tre moins +braves, ne ddaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus +habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette +diffrence d'ducation des deux peuples n'a peut-tre pas t assez +remarque. En mettant tout amour propre national de ct, on peut dire +qu'elle contribua plus qu'on ne le pense gnralement tablir et +consolider, pendant tout le seizime sicle, la prdominance des armes, +de l'administration et des ides espagnoles tant en Allemagne, dans les +Pays-Bas, en Italie, Naples et en Sicile, que dans les deux Amriques. + +Pendant le sjour de don Diego l'universit de Salamanque, il aurait +compos, selon quelques auteurs, _la vie de Lazarille de Tormes_, roman +dans lequel notre Lesage a puis plus d'un caractre et plus d'une scne +de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question trs-controverse; +d'autres crivains attribuant cet ouvrage au frre Juan de Ortega, +religieux hironimite. + +Aprs l'achvement de ses tudes, notre colier, attir comme tant +d'autres de ses compatriotes par le dsir de la gloire, passa en Italie, +o il combattit longtemps contre les Franais. On n'est pas fix sur les +campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'aprs un +passage de son histoire de la guerre de Grenade, o il parle des +nombreuses armes dans lequelles il a servi sous les ordres de +l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au sige de Marseille, +et qu'il se trouva galement la bataille de Pavie o, suivant +l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se +distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce +temps, il y avait l'arme plusieurs Espagnols de ce nom. + +Il est galement vraisemblable qu'il prit part la guerre faite +Lautrec, l'occasion du duch de Milan; qu'il assista, en 1522, la +bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en +1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des +proccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente +inclination pour les lettres. Ds que l'arme avait pris ses quartiers +d'hiver, temps ordinairement consacr aux plaisirs et l'oisivet, il +quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus clbres +universits, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre, +des professeurs les plus renomms, les mathmatiques, la philosophie et +les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leons d'Augustin Nifo +et de Juan Montedosca, fameux philosophe svillan, qui tait en grande +rputation dans les universits d'Italie, et qui mourut en 1532. + +Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer +par Charles-Quint. Ce prince conut la plus haute ide des qualits de +don Diego; il apprcia beaucoup ses services pendant toute la dure de +son rgne, et lui confia les ngociations les plus difficiles: ds 1538, +il tait ambassadeur Venise. Nous n'avons pas suivre ici don Diego +de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de +sa vie appartient l'histoire gnrale de son pays. Nous devons nous +borner faire connatre l'existence qu'il menait Venise, et les +relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes. + +Au milieu des ngociations les plus pineuses, le comte n'abandonna +jamais le got qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il +aimait particulirement se procurer des manuscrits grecs, les faire +copier grands frais, ou les faire chercher et rapporter des +extrmits les plus loignes de la Grce. C'est ainsi qu'il envoya +jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou, +pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi +les anciens auteurs grecs. Il se servit galement de Arnoldo Ardnio, +Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dpense, +beaucoup de manuscrits de diverses bibliothques, et principalement de +celle du cardinal Bessarion. Grce ces recherches, l'Europe, dit son +biographe, put connatre beaucoup d'ouvrages ignors jusqu'alors, des +plus clbres auteurs grecs sacrs et profanes, tels que saint Basile, +saint Grgoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimde tout +entier, Hron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothque que l'on +publia les oeuvres compltes de Josphe. + +Mais, ce qui est surtout digne d'tre transmis la postrit, c'est le +cadeau qu'il reut du sultan Soliman, auquel il avait renvoy libre et +sans ranon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don +Diego l'et rachet grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier. +Le Grand-Seigneur voulait lui tmoigner sa satisfaction par un don en +rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit recevoir qu'un +prsent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et +fait pour montrer le dsintressement d'un ministre de l'empereur. La +rpublique de Venise se trouvait alors dans une extrme pnurie de bl. +Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au +Grand-Seigneur qu'il permt aux vaisseaux vnitiens d'acheter librement +du froment dans ses tats, et de l'apporter dans ceux de la rpublique. +Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable +une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don +Diego prfrait aux plus riches trsors. Les auteurs ne sont pas +d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en +ait envoy l'ambassadeur un navire entirement charg; d'autres disent +qu'il n'en reut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un +terme moyen, croit plus probable, d'aprs Ambrosio Morals et don +Nicolas Antonio, qu'il en reut du sultan six caisses entirement +remplies. + +La passion que don Diego apportait rechercher et runir des manuscrits +l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir drob une partie de ceux que +le cardinal Bessarion avait lgus la rpublique de Venise. Il les +aurait rapports en Espagne, et on ne se serait aperu que plus tard de +la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux +manuscrits qu'il aurait enlevs. Cette accusation est rfute avec +indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant +plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a +faite des _bibliothques grecque et latine_, ont dmontr l'existence de +ces manuscrits la bibliothque de Saint-Marc[16]. + +Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint Venise tait le +rendez-vous de la socit lettre de cette ville. Les trangers de +passage, cardinaux, vques, nobles, savants, tant Espagnols +qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter. +On aimait s'instruire dans sa conversation et couter ses +explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait fond, +et qu'il tudiait tous les jours. En considration de son savoir et de +sa bienveillance, Paul Manuce lui ddia les oeuvres philosophiques de +Cicron, corriges avec le plus grand soin; encore bien, dit-il, dans +son ptre ddicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa +sagacit, don Diego les possde encore plus correctes. On voit par +cette ddicace, qu'il s'appliquait principalement la philosophie; +qu'il prit chez lui une de ses soeurs, fort instruite dans la langue +latine et galement distingue, et que l'opinion de don Diego, dans la +mthode de l'enseignement de la jeunesse, tait que l'on gte les +longues annes destines l'tude de la langue latine, en apprenant aux +jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui +avait inspire le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison. + +La bont de son caractre, sa gnrosit, son amour pour les lettres, +le portrent venir en aide un grand nombre de Grecs, qui s'taient +rfugis Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. cette occasion, +Lazaro Bonamico lui adressa une ptre en vers latins[17], dans +laquelle, dcrivant sa manire de vivre et les tudes auxquelles il se +livrait, il l'engage s'abandonner son gnie, c'est--dire l'tude +et la contemplation de la nature; il vante son application la +philosophie, sa vigilance dfendre les droits de l'empereur, ses +efforts pour rsister au Turc, l'ennemi commun; il loue son loquence, +rappelle l'estime que le snat vnitien faisait de sa personne et le +secours de bl qui, par son intervention, vita une horrible famine la +srnissime rpublique; il loue la libralit avec laquelle il envoyait +dans la Grce, ses frais, des savants chargs d'en rapporter des +monuments anciens; il termine en montrant le crdit dont il jouissait +auprs de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile, +soit pour obtenir la grce des uns, soit pour favoriser l'avancement des +autres[18]. + +Vivant ainsi Venise dans l'tude, avec les savants et les lettrs, +tout en dirigeant des ngociations qui le mettaient en rapport avec les +personnages les plus influents de cette rpublique, don Diego ne +pouvait manquer de prendre bientt got aux beauts de l'art, et de +rechercher l'amiti des principaux matres de la brillante cole de la +couleur. L'art, l'amour et la politique taient alors les seules +occupations dignes d'un habitant de Venise, ft-il mme tranger. Mais +l'aristocratie du livre d'or, par ses privilges et par ses richesses, +tait seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la +vie vnitienne. Elle dominait dans le snat, au Conseil des Dix, dans +les lections; commandait les flottes et les armes, gouvernait Chypre +et les tats de terre ferme; ce qui ne l'empchait pas de cder aux +attraits de ces beauts faciles clbres par Le Bembo, l'Arioste et +tant d'autres potes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait +compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs sicles, il s'tait +tabli entre les principales familles comme une rivalit publique, pour +construire les plus beaux difices, glises, palais et autres monuments, +et pour les faire dcorer des fresques et des mosaques les plus belles +et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le +milieu du seizime sicle, alors que l'cole vnitienne dans tout son +clat, vit briller la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup +d'autres peintres minents. Mais au milieu de cette plade, il manquait +un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan +Sansovino, qui chass de Rome, la suite du sac de cette ville par les +bandes du conntable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses +lagunes, et dcora sa patrie d'adoption des chefs-d'oeuvre de la +sculpture et de l'architecture. + +Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux +merveilleuses peintures exposes alors, non-seulement dans l'intrieur +des palais et des glises, mais sur les murs extrieurs des monuments et +des maisons particulires? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas +de lutter de gnie dans ces fresques fameuses, peintes sur les +diffrentes faades _du fondaco de' Tedeschi_, qui sont aujourd'hui +dtruites, mais dont Zanetti nous a conserv une ide par ses +gravures[19]? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'taient-ils +pas orns la fois des oeuvres les plus remarquables de la peinture, de +la sculpture, de la ciselure et de la mosaque? L'ambassadeur de +Charles-Quint, admirablement prpar par ses tudes pour comprendre et +aimer les belles choses, ne pouvait donc pas chapper l'influence de +l'art vnitien. + +L'Artin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte tablit +avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'crivain avait +besoin de l'appui de l'ambassadeur du Csar pour obtenir et conserver +les bonnes grces, c'est--dire les pensions et les gratifications du +puissant empereur, en change de ses flatteries outres et de ses +impudentes bassesses. Il s'attacha donc gagner la faveur de don +Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais +surtout en lui inspirant le dsir de possder des oeuvres du Titien, dont +il tait a peu prs certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son ct, +avait intrt mnager le reprsentant du souverain dont il cherchait +devenir le peintre. Quant don Diego, il tait dj sous le charme du +gnie vritablement irrsistible du chef de l'cole vnitienne. Avec ces +dispositions rciproques, une troite intimit s'tablit entre l'homme +d'tat, l'crivain et les deux artistes. Cette intimit ne fut point +inutile Titien pour le soutenir la cour de Charles-Quint et +l'accrditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout +favorable au Sansovino, et l'aida efficacement se tirer d'une +situation difficile, ainsi qu'on va le voir. + +Depuis longtemps, l'ancien btiment de la Monnaie (Zecca), sur la place +Saint-Marc, menaait ruine, et on avait reconnu qu'il n'tait pas +possible de le rparer. Il fut rsolu, en l'anne 1535, d'en construire +un autre la mme place, et trois architectes furent chargs d'en +prparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui +fut ensuite excut. Ce magnifique difice est tout entier en pierres +d'Istria. Les salles attenant la fonderie du rez-de-chausse ont des +votes qui s'lvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas +exact, ainsi que l'a crit Francesco Sansovino[20], fils de +l'architecte, de dire qu'il n'est pas entr de bois dans la construction +de ce btiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet vnement +arriva pendant le jour. La faade sur la _Pescheria_ est trs-noble. La +grande cour du milieu est entoure de vingt-cinq ateliers dans lesquels +taient distribues autrefois les diffrentes industries ncessaires +la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entres, l'une sur +l'eau, du ct du canal qui rgne derrire les _Procuraties neuves_; +l'autre sur la place Saint-Marc, qui dbouche sur un petit espace +correspondant une arcade du portique de la Bibliothque de Saint-Marc. + +Cette bibliothque est elle-mme une oeuvre remarquable du Sansovino. Le +motif qui la fit construire fut de placer convenablement les prcieux +manuscrits et les livres qui avaient t lgus la rpublique, en +partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet +difice ne se compose que de deux ordres, un dorique trs-orn, et un +gracieux ionique dont l'entablement prsente une frise d'une remarquable +excution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttire au toit, rgne +une balustrade, sur les pidestaux de laquelle sont disposes des +statues fort belles, ouvrages des plus clbres lves du Sansovino. +l'entre est un portique lev de trois marches au-dessus du niveau de +la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres +correspondant l'intrieur. Celle du milieu donne accs un magnifique +escalier divis en deux branches, qui conduit une grande salle +consacre un trs-prcieux muse de statues antiques donnes, pour la +plus grande partie, la rpublique par les deux prlats Grimani, +c'est--dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche +d'Aquile. De cette salle, on passe la bibliothque, situe au levant, +et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino +ne construisit entirement que la partie qui comprend l'escalier, le +muse et la bibliothque: le surplus fut termin treize ans aprs sa +mort. + +Comme cette construction dura plusieurs annes, il y arriva un accident +qui mit en pril non-seulement la rputation de l'architecte, mais mme +sa libert et sa fortune. C'est dans cette circonstance que +l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut +trs-secourable. On doit croire que cet homme d'tat prenait un grand +intrt cette entreprise, puisque, dans le mois de fvrier 1540, +l'Artin l'invita par un billet venir en masque, sur la place +Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino[21]. Vers la +fin de 1545, les cintres taient poss, et l'on murait la grande vote +qui devait recouvrir la bibliothque. Pour que les murs latraux pussent +rsister la pousse de cette vote, l'architecte avait dispos, de +cinq pieds en cinq pieds, des chanes de fer qui, comme la corde d'un +arc, traversaient toute la longueur de la bibliothque, d'un mur +l'autre. Cette opration tranant en longueur plus que le Sansovino ne +l'avait suppos, la gele arriva, et nanmoins on continua le travail. +La vote fut termine vers la mi-dcembre; mais le 18 du mme mois, vers +une heure du matin, elle s'croula tout coup, entranant avec elle les +murs situs du ct du palais ducal. Cet vnement causa une grande +rumeur et une stupfaction gnrale dans la ville; et il y eut un +fonctionnaire trop zl qui, de sa propre autorit, se hta de faire +incarcrer le malheureux artiste. + +Ds quatre heures du matin, L'Artin avait appris la msaventure du +pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui tait +alors Rome, afin qu'il intervnt et fit intervenir, auprs du snat et +du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur +ami commun et compre. Si le Sansovino, comme tous les hommes +suprieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient exploiter +contre lui cet vnement, il trouva de chauds dfenseurs parmi ses amis +et ses lves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par +l'ardeur de son zle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier agir; il +tait alors Sienne, dont Charles-Quint l'avait nomm gouverneur, tout +en lui conservant son ambassade de Venise. Ds qu'il eut reu la +nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer Venise une personne +de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il +pourrait avoir besoin. Bien qu'il ft interdit aux ambassadeurs +trangers de se mler des affaires du gouvernement de la srnissime +rpublique, il est croire que, par ses relations avec les principaux +membres du snat et du Conseil des Dix, l'envoy de Charles-Quint ne fut +pas tranger l'heureuse issue de la ngociation entreprise pour tirer +l'architecte du mauvais pas dans lequel il tait tomb. Grce aux +dmarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit +enfermer sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se +disculpa pas facilement auprs des procurateurs _di sopra_[22], de son +dfaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son +traitement suspendu, et d'tre condamn une amende de mille ducats, +qui devaient tre employs refaire les parties croules de l'difice. +L'artiste supporta ce malheur avec rsignation; car quoi bon, dit un +de ses biographes, en citant un vers du Dante[23], se rvolter contre sa +destine? + +On abandonna alors le projet de faire la vote en pierre, et il fut +dcid, avec raison, qu'on tablirait une toiture, et qu'on placerait, +au-dessous une vote en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme +un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui rpare +ce qu'il a mal fait, prit part la reconstruction des parties tombes. +Les procurateurs voulurent bien consentir lui prter mille ducats, +mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqus +aux statues de bronze de la _Logetta_; et trois cents aux bas-reliefs, +galement de bronze, placs dans le haut, gauche de la chapelle ducale +de Saint-Marc. + +Ds le mois d'octobre 1546 la reconstruction tait trs-avance, car le +cardinal Bembo crivait de Rome: Magnifique et excellent messire Jacopo +Sansovino, mon trs-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en +m'apprenant que vous aviez amen la rdification du btiment que vous +faites pour l'illustrissime seigneurie un tel degr d'avancement, que +sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a t aussi agrable que +m'avait t pnible, par divers motifs, mais surtout par l'amiti que je +vous porte, l'croulement de cette construction, arriv l'anne +dernire. Maintenant qu'elle est arrive au degr que vous dites, je +m'en rjouis avec vous, autant qu'il convient l'attachement que je +vous porte, et qui me fait dsirer de trouver l'occasion de vous montrer +par ses effets qu'il n'est pas mdiocre. Je n'ai rien autre chose vous +dire, si ce n'est que vous fassiez attention conserver votre +sant.--De Rome, le 23 octobre 1546; prt satisfaire vos dsirs.--P. +card. BEMBO.[24] + +Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'tait croul avait t +reconstruit, et l'difice entier tait compltement termin au +commencement de l'anne suivante, c'est--dire, suivant l'usage alors +adopt Venise, en mars 1548. Ds le mois de fvrier prcdent, le +Sansovino avait t rtabli dans ses fonctions d'architecte, avec le +mme traitement qu'auparavant. On lui restitua mme la portion de ses +appointements, dont le payement avait t provisoirement suspendu. + +La vote de la bibliothque fut alors divise en plusieurs espaces, +destins tre dcors de peintures par les principaux matres de +Venise. Les procurateurs voulant donner une rcompense d'honneur celui +dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de +Titien et de Sansovino pour dcider la question. Mais ces derniers, +dsirant viter le reproche de partialit, voulurent savoir de chacun +des concurrents, sparment, quelle tait l'oeuvre qui, aprs la sienne +propre, lui paraissait prfrable. Ils dsignrent tous la composition +de Paul Vronse, et les deux arbitres rendirent leur dcision en faveur +de ce grand peintre[25]. + +Nous ignorons si ce fut cette poque que le Titien fit le portrait en +pied de don Diego de Mendoza, clbr par le Partenio dans le sonnet +suivant: + + Chi vuol veder quel Tiziano Apelle + Far dell'arte mia tacita natura, + Miri il Mendoza si vivo in pittura + Che nel silenzio suo par che favelle. + Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle + Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura: + Talche il ritratto esprime quella cura + Che hanno di lui le generose stelle. + Dimostra ancor nella sembianza vera + Non pur il sacro illustre animo ardente, + E delle sue virt l'eroica schiera, + Ma i pensier alti della nobil mente + Che in le sue gravit raccolta e intera + Tanto scorge il futur quanto il presente[26]. + +Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature +muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son +silence, il parat parler. Le pinceau qui l'a reprsent en pied lui a +donn mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que +ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses toiles qui ont +prsid sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre +encore, non pas seulement son me illustre et ardente, avec +l'accompagnement de ses vertus hroques; mais il rvle aussi les +penses profondes que son esprit scrutateur examine et mdite, afin de +pntrer et le prsent et l'avenir. + +Si don Diego, comme le prtend son biographe[27], tait un Dmosthnes +devant le snat vnitien, et un Socrate dans sa maison, au moins il +aurait d reconnatre que ce n'tait pas un Socrate insensible aux +charmes des Las vnitiennes, de tout temps renommes pour leur beaut. +Ridolfi raconte[28] que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de +ses matresses (_una sua favorita_), et que le mme Partenio a chant +ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspire +au grave ambassadeur: + + Furtivamente Tiziano e Amore + Preser 'ambi i penelli e le quadrella; + Due esempi han fatto d'una donna bella, + E sacrati al Mendoza, aureo signore. + Onde egli altier di si divin favore, + Per seguir cotal dea, come sua stella, + Con cerimonie appartenenti a quella, + L'uno in camera tien, l'altro nel core. + E mentre quell'effigie e questo imago + Dentro se scopre e fuor cela ad altrui; + E in cio, che pi desia, meno appar vago. + Vanta il secreto, che si asconde in lui, + Che s'ogn'un del foco suo presago, + Ardendo poi non s verun di cui. + +Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la +palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chre au Mendoza, +chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant +suivre cette desse comme son toile, et la traiter avec les honneurs +qu'elle mrite, ce seigneur a plac l'un des portraits dans sa chambre +et fait entrer l'autre dans son coeur. Et, tandis qu'il admire en +lui-mme ces deux images, il les cache avec soin tout autre, se +montrant ainsi, en apparence, peu dsireux de ce qu'il souhaite le plus. +Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si +l'on peut prsumer qu'il brle du feu de l'amour, au moins ne sait-on +pas quel est l'objet de sa flamme. + +Les sonnets de Partenio ne restrent sans doute pas sans rcompense; car +les potes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'crire +seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego tait gnreux. +Tiraboschi[29] rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre cus d'or +Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoy la description de la gravure +du portrait de Charles-Quint, par nea Vico Parmigiano. Cette +description, imprime d'abord Venise en 1550, par le Marcolini, fut +plus tard ddie de nouveau par l'auteur, qui cherchait tirer profit +de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[30]. + +Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa +mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade Rome, +qui le contraignit, son grand regret, de quitter dfinitivement +Venise. Sa carrire politique ressemble celle de tous les hommes +d'tat de son sicle. Il recevait de ses matres, Charles-Quint et +Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en +les faisant excuter avec le zle et mme le fanatisme ardent qui +dominait alors la cour d'Espagne. Le comte parat avoir eu en partage +un caractre violent et passionn qui, dans l'ge mr et mme dans la +vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrmits regrettables. +C'est ainsi, qu'tant ambassadeur Rome, il eut une vritable +altercation avec le pape Paul III (Farnse), l'occasion de la +translation Bologne des Pres du concile de Trente, qu'il convenait +mieux la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernire +ville[31]. Le pape, irrit des remontrances de l'ambassadeur, voulut le +consigner dans son palais, mais don Diego lui rpondit avec hauteur: +Qu'il tait cavalier, et que son pre l'avait t; qu'en cette qualit, +il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son +matre, sans aucune crainte de Sa Saintet, quoique conservant toujours +le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'tant ministre de +l'empereur, sa maison tait l o il voulait qu'il mt les pieds, et que +l o il se trouvait, il se trouvait en toute sret. + +Il parat qu'il rentra en Espagne vers l'anne 1554, qu'il fut maintenu +dans le conseil d'tat, et qu'il accompagna Philippe II la grande +journe de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus +auprs de ce prince de la mme confiance qu'il avait pendant si +longtemps inspire son pre, soit que sa conduite en Italie et +dplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dt naturellement perdre de +son crdit. + +Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et +c'est cette poque qu'il composa deux ptres critiques, vives, +loquentes et remplies, suivant l'apprciation de son biographe[32], des +plus dlicates beauts de la langue castillane, sur l'histoire de la +guerre de Charles-Quint contre les luthriens, que venait de publier +in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier +Arcade: dans la premire lettre, il critique ouvertement cet ouvrage; +dans la seconde, sous prtexte de le dfendre, il relve ses erreurs +avec encore plus d'acrimonie. Ce caractre ardent avait besoin d'action, +et n'tant plus absorb par le maniement des grandes affaires, il +cherchait un autre aliment son activit encore toute juvnile. + +Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulire, qui dcouvre +l'emportement de son humeur et peint bien les moeurs de ce sicle. Se +trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle +avec un autre grand seigneur. Aprs un change d'invectives, ils en +vinrent aux mains, et don Diego ayant arrach le poignard de son +adversaire, le prcipita par la fentre. Don Gregorio Mayans ne dit pas +si ce seigneur fut tu ou bless; mais c'est fort probable, si l'on +rflchit qu'il fut jet du balcon d'un des tages levs du palais. +Cet vnement fit beaucoup de bruit et dplut extrmement Philippe II, +qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exil de +la cour, aprs avoir employ presque toute sa vie rendre d'importants +services la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui +passaient alors pour acceptables. Il crivait don Diego de Espinosa, +vque de Sigenza et prsident du conseil de Castille: ...Je pourrais +citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a +feint d'ignorer la conduite, et qui ont t promptement rtablis dans +leurs honneurs et leur crdit, sans avoir t, pour ce qu'ils avaient +fait, considrs comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est oblig +d'aller en exil, parce que, revenant par ici, l'ge de soixante-quatre +ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans +qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une rprimande proportionne. Et +afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler +beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation +qui me rend muet parlera partout. + +Ces explications hautaines n'apaisrent point le ressentiment du roi. Il +fut donc oblig de se retirer Grenade, o il vcut dans le calme de +l'tude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prvt les troubles qui ne +tardrent pas s'lever dans cette province, et qui se prolongrent de +1568 1570. Don Diego vit clater, en effet, la rvolte de la +population moresque, perscute dans ses croyances par le zle outr des +conqurants. Il crivit alors sa clbre _Histoire de la guerre de +Grenade_, compose la manire de Salluste, remplie de maximes et de +rflexions dignes d'un homme d'tat, et prsente dans un style vif, +concis et profond qui n'a pas t surpass en espagnol. Ce soulvement +ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa +beaut, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il +continua d'y rsider en cultivant les lettres, et en particulier la +posie, comme on le voit par l'ptre en vers ou hymne qu'il adressa +don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal +que le pape Pie V lui avait envoy, en mars 1568. Dans cette pice, il +traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'tre +exil de la cour. + +Don Diego tait consult par ses compatriotes les plus instruits sur les +sciences et, en particulier, sur les antiquits de l'Espagne, dont il +avait fait une tude approfondie. Il n'avait jamais cess d'entretenir +la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues +hbraque, arabe et grecque. Il se mit donc faire des recherches sur +les antiquits arabes; il fut dtermin entreprendre ce travail par le +grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait Grenade. +Malheureusement, ces recherches n'ont pas t publies; c'est fort +regrettable, car elles jetteraient une vive lumire sur l'origine et la +destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui +entirement dtruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait runi plus +de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jrme de Zurita, +auquel il en communiqua quelques-uns pour tre insrs ou cits dans ses +_Annales de l'Aragon_. + +Notre personnage touchait alors sa soixante-dixime anne, et les +infirmits lui taient venues avec la vieillesse. Ses ides tournrent +l'extrme dvotion; il se mit en correspondance avec sainte Thrse et +avec son directeur, le frre Jrme Gracian, qui l'avait assiste dans +l'tablissement de la rforme de son ordre (des Carmlites). Don Diego +lui crivit de fixer un jour pour le recommander Dieu d'une manire +toute spciale. La sainte rpondit que, le jour indiqu, elle et ses +soeurs communieraient son intention et qu'elles rempliraient cette +journe le mieux qu'elles pourraient[33]. + +Cette ferveur dvote n'empchait pas le comte de faire des dmarches +pour obtenir de rentrer la cour. Philippe II lui permit enfin, au +commencement de 1575, de se rendre Madrid, soit pour se justifier, +soit pour terminer quelques affaires. En tmoignage de sa +reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit +en route pour Madrid. Mais peine arriv, il fut pris d'un mal de jambe +et mourut en avril 1575[34]. + +En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jrusalem, chapelain et +musicien de chambre du roi d'Espagne, le frre Jean Diaz Hidalgo, +publia, en un volume petit in-4 imprim Madrid, quelques-unes des +posies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre: +_Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del +emperador Carlos Quinto en Roma_[35]. Il a ddi ce volume don Inigo +Lopez de Mendoza, quatrime marquis de Mondejar. L'diteur n'a pas voulu +publier les autres oeuvres de don Diego, tant, dit son historien[36], +cause de la singularit des matires qui s'y trouvent traites, que +parce qu'elles ne sont pas faites pour tre mises entre les mains de +tout le monde. D'un autre ct, le frre Jean Diaz nous apprend, dans +son avertissement ses lecteurs, que les autres posies de don Diego +consistaient en satires et pices burlesques qu'il avait composes pour +son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer +l'impression par respect pour la mmoire de leur auteur.--Nous ignorons +dans quel dpt public ou priv peuvent se trouver aujourd'hui les +manuscrits de tous ces ouvrages. + +Quant au volume publi Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de +pices dans tous les rhythmes: il y a des glogues, des _villanzicos_, +espces de pastorales, des _canziones_, des ptres, des stances, des +sonnets, des _quintas_, ou suite de cinq vers, des _redondillas_, +morceaux qui rptent les mmes rimes, comme le refrain de nos +chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis, +Hypomne et Atalante; l'Hymne la louange du cardinal de Espinosa, etc. +La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le got +des Italiens du temps. On trouve cependant des ptres qui se +distinguent par des penses plus srieuses, et par quelques remarquables +descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie +et de la Sicile. Il n'appartient pas un tranger de parler du style: +les Espagnols le trouvent vif, lgant et pur. + +Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont +t inspires don Diego par les suites de la scne que nous avons +rapporte, et aprs laquelle il fut arrt et mis en prison. Il a +dplor, en _redondillas de pie quebrado_ (rimes vers ingaux et +briss), son emprisonnement et sa disgrce, et ses vers[37] peignent +bien l'tat violent de cette me ardente et fire, dont l'orgueil tait +si cruellement humili sous cette punition. la suite, on trouve des +_quintillas_ (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans +l'entendre. On voit aussi, par plusieurs ptres en _redondillas_ sa +dame (p. 126, 132, 134, 139 v), que la querelle fatale, dans laquelle +il s'tait laiss emporter jusqu' jeter son adversaire par une des +fentres du palais de Philippe II, avait t cause par la jalousie, et +pour venger l'honneur outrag de sa belle. Ce n'est pas l le trait le +moins singulier de notre personnage, qui tait alors parvenu, ainsi +qu'il le dit lui-mme dans sa lettre au cardinal de Espinosa, l'ge de +soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait +encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses _quintas_ sa +matresse, qu'il tait oblig de quitter pour se rendre en exil +Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive[38]. Il est bien +regretter que l'diteur des posies de don Diego, ou son biographe, +n'ait pas expliqu l'nigme de cette aventure; mais ils ont sans doute +t retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille, +dont le nom aurait t ml cet vnement. + +L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion cette +histoire, dans le sonnet suivant, compos en l'honneur de don Diego de +Mendoza et de sa renomme[39]: + + En la memoria vive de las gentes, + Varon famoso, siglos infinitos, + Premio que le merecen tus escritos, + Por graves, puros, castos, y excelentes. + Las ansias en honesta llama ardientes, + Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos, + Que en ellos suavemente van descritos, + Mira si es bien ( fama) que los cuentes? + Y aunque los lleves en ligero buelo + Por quanto cine el mar, y el sol rodea, + Y en laminas de bronce los escultas. + Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo, + Que el renombre immortal, que se dessea, + Tal vez le alcanan araorosas culpas. + +Vis dans la mmoire des nations, homme illustre, pendant une longue +suite de sicles, rcompense due tes crits graves, purs, corrects, +excellents. Les soupirs brlants d'une honnte flamme, les Etnas, les +Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agrable description, considre, + Renomme, si ce sont bien l rellement des fables! l'aide de tes +ailes lgres, rpands-les partout o s'tend la mer, et o le soleil +darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le +monde saura ce que savait dj le ciel, que l'immortel renom dont il +brillait racheta parfois ses fautes amoureuses. + +Parmi les posies imprimes de don Diego, il n'y en a pas sur les arts, +et aucune de ses ptres n'est adresse ses amis de Venise. Si l'on +et publi ses autres posies lgres, ainsi que ses lettres en prose, +on aurait sans doute trouv sa correspondance avec le Titien et le +Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza +restera toujours attach ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a +prdit Cervants, sa mmoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement +comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup +prfrable, comme celle d'un pote illustre, d'un grand historien, et +d'un amateur clair des beauts de l'art[40]. + + + + +CHAPITRE III + +LE COMTE-DUC D'OLIVARS + +1587--1645 + + Naissance, ducation, caractre du comte-duc d'Olivars.--Il + devient le favori du prince des Asturies, fils et hritier + prsomptif du roi Philippe III. + +1587--1621 + + +Le long rgne de Philippe IV[41], si funeste la grandeur de la +monarchie de Charles-Quint, peut tre considr comme l'ge d'or de la +peinture, des lettres et de la posie en Espagne. Pour ne citer que les +plus illustres parmi les potes et les artistes, il vit natre ou +fleurir la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon +Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano +et Murillo. Cet clat extraordinaire des lettres et des arts, qui +aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas d seulement un +concours de circonstances favorables; comme Lon X Rome, et les +Mdicis Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le +comte-duc d'Olivars, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir +lev l'art et la littrature espagnole son plus haut degr de +splendeur. Le ministre contribua plus encore que son matre cet +avancement; non que le roi ne ft port vers le beau par d'heureuses +dispositions: mais, d'un caractre naturellement apathique et port +l'ennui et la tristesse, cette maladie hrditaire des descendants de +Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilit, +d'tre excit par le favori auquel il abandonnait compltement les rnes +de l'tat. Le pouvoir d'Olivars tait si absolu, qu'il est rellement +vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux annes, Philippe IV se +contenta de rgner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans +contrle la vaste monarchie espagnole. + +Nous n'avons point considrer ici le comte-duc d'Olivars du ct de +la politique; fidle au plan que nous nous sommes impos, nous nous +attacherons exclusivement retracer les services qu'il rendit aux arts, +la protection qu'il accorda aux artistes, et particulirement celle dont +il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez. + +La vie du favori de Philippe IV a t raconte de diverses manires par +plusieurs de ses contemporains, selon que l'intrt personnel ou la +haine de l'crivain le portait dire du bien ou du mal du ministre et +de son gouvernement. Voiture[42], envoy de Gaston d'Orlans Madrid, +o il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc, +ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a trac d'Olivars un portrait +que Plutarque ne dsavouerait pas pour un de ses hommes illustres de +l'antiquit. Mais l'habitu de l'htel de Rambouillet exagre, de parti +pris, les qualits du ministre, et amoindrit ses dfauts. Reprsentant +la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander +Olivars l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince, +chef de mcontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter +le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait + encourager les troubles en France, et caresser ceux qui en taient +les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible la +louange, en sa qualit de pote, parat donc, dans cette circonstance, +avoir t la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe +IV. Nanmoins, sous la rserve de la vrit, qui ne se trouve point dans +le portrait d'Olivars, ce morceau est, peut-tre, ce que le prcurseur +des grands crivains du sicle de Louis XIV a laiss en prose de plus +remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet loge, +elle ne doit pas nanmoins rendre injuste envers la mmoire +d'Olivars. Nous n'admettrons donc pas compltement avec Voiture que: +Pour ce qui est de son esprit, il ne peut tre mis en doute de +personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il +s'tend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en +Occident, et conduit seul en mme temps les plus importantes affaires de +l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connatre, il est merveilleusement +prompt, actif, pntrant, subtil, charmant et agrable, plein de feu et +de lumires. Mais nous conviendrons avec lui: Qu'il entra dans les +affaires en un temps o il semblait que le gnie de l'Espagne commenait + se lasser, et que cette monarchie, qui avait t mise au dernier point +de sa grandeur par Charles-Quint, et subsist peine sous Philippe +second, semblait vouloir dcliner sous les autres rois. + +Un autre crivain, le comte de la Rocca, a publi[43] sous ce titre: +_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premires annes +de sa faveur,_ une histoire d'Olivars, qui est un vritable +pangyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modle +accompli, imiter en toutes choses, et l'exagration de la louange doit +faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a +probablement prsents sa manire. + +Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins +flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivars, faire partie du +conseil suprme de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop +s'tonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son +ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle +cet crivain raconte les choses les plus simples, et les rflexions, +plus que naves, mais visant l'effet, dont il accompagne les faits les +plus ordinaires[44]. + +Si la vrit historique ne se trouve gure dans ces trois ouvrages, elle +ne parat pas mieux respecte dans le roman de Gil Blas, o Le Sage nous +reprsente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45]; +tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout oppos celui de +Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prtention de mettre l'histoire +dans son admirable roman de moeurs qui peint si bien le coeur humain. Il +faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il +dit des relations du ministre avec Santillane. + +Ce qui a tout l'intrt d'un roman, c'est le rcit passionn de la chute +du comte-duc par le pre Camillo-Guidi, religieux dominicain, rsident +la cour d'Espagne pour le duc de Modne. Ce bon pre, nous ne savons +pour quel motif, se montre l'ennemi acharn du favori de Philippe IV, +soit qu'en cela il ait obi aux instructions ou aux tendances de son +prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes: + + ...Tant ne animis coelestibus ir! + +Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tomb que haine et mpris. Ce +moine dit quelque part[47]: _Uno che sia ingiustamente perseguitato, e +che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e +una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,--Celui qui est injustement +perscut, et qui peut justement se venger, a toute l'nergie dans les +paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.--Il fallait +que le favori de Philippe IV et bien vivement offens le prtre, pour +qu'il savourt ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit, +son libelle, rapproch des louanges excessives du comte de la Rocca et +du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une exprience +chimique, analyser et rechercher la vrit. + +Don Gaspar de Gusman, troisime comte d'Olivars, tait le second fils +de don Henri de Gusman, ambassadeur Rome pour Philippe III, et de dame +Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mrite. Il naquit Rome en +1587, et pendant l'espace de douze annes il suivit son pre, toujours +charg de ngociations importantes, et qui devint successivement +vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentr en Espagne avec son pre, il +fut, en sa qualit de pun, destin l'glise, et commena ses tudes +par le droit canonique, alors la base de toute ducation solide. Sa +naissance et le crdit de son pre lui firent bientt obtenir le grade +de recteur de l'universit de Salamanque, la plus clbre alors de +l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrire +ecclsiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignits +de l'glise, si la mort de son frre an n'tait pas venue changer sa +destine. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut +mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au +premier, que de natre dans cette condition. L'histoire d'Olivars +prouve la vrit de cette rflexion. Il devait la place que lui +assignait sa naissance l'instruction srieuse qu'il avait acquise: la +mort de son frre an, don Girolamo, et bientt aprs celle de son +pre, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes +affaires de l'tat, le mirent mme d'ajouter l'influence de sa +famille et de sa fortune les avantages d'une ducation aussi brillante +que srieuse. Au dire mme de ses ennemis les plus impitoyables, le +comte-duc parlait et crivait la noble langue castillane avec la plus +rare perfection: il tait vers dans les idiomes anciens, et savait +galement bien le franais et l'italien. Il se prsenta donc la cour, +non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que +donnent des connaissances nombreuses et varies un esprit vif et +pntrant. + +Son mrite le fit bientt distinguer; et, soit qu'on voult utiliser les +dons de son intelligence, soit que ses envieux dsirassent l'loigner +pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'tait +alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la +rivalit de la France et de l'Espagne rendait encore plus dlicat. +Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus +prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'exprience des ngociations +avec la cour de Rome, il tait rare qu'on ne les y laisst pas +longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la +conscience de sa valeur, et visant dj, peut-tre, vivre dans la +familiarit de l'hritier prsomptif de la couronne, il refusa les +hautes fonctions qui lui taient offertes, bien qu'on lui et promis +qu'elles le mneraient la _Grandesse_. Mais il considrait cette +ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrt dans sa +carrire[49]. + +Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui +offrir bientt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport +avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter. + +Ds 1612, le prince des Asturies, fils et hritier prsomptif de +Philippe III, quoiqu' peine g de sept ans[50], avait t fianc la +fille ane de Henri IV, la princesse lisabeth, que les Espagnols +nommrent Isabelle. En mme temps, le mariage de Louis XIII avait t +arrt avec l'infante Anne d'Autriche, fille ane de Philippe III. Il +entrait alors dans la politique des deux cours de chercher se +rapprocher par des alliances: aprs les luttes si longues et si +acharnes qui, depuis le rgne de Franois Ier jusqu' la fin de +celui de Henri IV, c'est--dire pendant prs d'un sicle, avaient +ensanglant presque toutes les parties de l'Europe, il tait naturel que +les deux principaux antagonistes cherchassent se donner des gages de +paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en +novembre 1615, les cours d'Espagne et de France rsolurent d'changer +les deux jeunes princesses, livres, pour ainsi dire, comme des otages +de paix. Cet change eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa. +Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus son rang, on +avait donn au prince des Asturies une maison compose de l'lite de la +noblesse espagnole. Olivars en faisait partie, comme gentilhomme de la +chambre; il avait alors vingt-huit ans. Mari ds 1607 avec Agns de +Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'hritier prsomptif +avec le double appui de son mrite personnel et l'influence de deux +puissantes familles. La diffrence d'ge lui permettait d'ailleurs +d'acqurir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus +irrsistible, que don Philippe tait naturellement apathique. Aussi, la +pntration d'Olivars, son habilet flatter les gots de son matre, +lui assurrent bientt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se +dmentit pas pendant plus de vingt-cinq annes. + +Ce ne fut pas toutefois sans prouver une vive rsistance de la part de +ses rivaux, qu'il acquit une telle prpondrance. La vengeance et +l'assassinat taient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi, +le comte fut-il plusieurs fois en butte des attaques imprvues qui le +mirent deux doigts de sa perte. + +Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivars n'et offens +personne, il courut deux fois le danger d'tre tu. La premire, par +quatre assassins qui l'attendaient sa rentre chez lui; la seconde, +par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait +seul. Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement prserv, sans +qu'il s'apert du pril qu'il venait de courir. + +En supposant que les rivalits politiques et les rancunes de l'ambition +due aient pu inspirer ces vengeances, il est galement permis de +croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-tre pas rests trangers + ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de +cette nigme, lorsqu'il dit d'Olivars[52]: tant jeune,... il fut sans +doute le plus galant de la cour, jusqu' ce qu'il en ft le plus +puissant. On ne doit donc pas s'tonner de voir le plus galant cavalier +espagnol, expos aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous +expliquera plus tard quelles furent les consquences de ces galanteries +sur la carrire politique du comte-duc. + +C'est sans doute son dsir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut +rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers. +Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et trs-bien. +Mais il eut honte aprs les avoir faits, les brla, et condamnait, dans +un ge plus avanc, les premires saillies d'un esprit faible et +surpris. Il ne pouvait mme souffrir qu'avec tant d'ambition il et log +tant d'amour, et que la gloire et succd si tard sa tendresse..... +D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce +que l'une excite l'autre, si l'on se tempre, et s'il est vrai que +l'amour dlasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes +choses[53]. Quoi qu'il en soit de cette thorie, Olivars ne parat +l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion +dominante de sa vie. Expos, dans la maison du prince des Asturies, +l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres +et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et +d'Uzde, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assur de son +influence sur l'hritier prsomptif, attendit patiemment la mort du roi. +Elle arriva le 31 mai 1621, et, ds ce moment jusqu'en 1643, Olivars +fut le vritable souverain de l'Espagne. + + + + +CHAPITRE IV + + Avnement de Philippe IV.--Son caractre, son amour des lettres et + des arts.--Son talent et son got pour la peinture, qu'il avait + apprise de don Juan Bautista Mayno. + +1621--1665 + + +Le jeune monarque, qui venait de succder son pre, n'avait encore que +seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au +pouvoir, dj rompu aux intrigues de la cour, et connaissant fond le +caractre et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que +la paresse de ce prince, son apathie, son loignement des affaires, +habilement entretenus dessein, exercrent la plus fcheuse influence +sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de +reconnatre, qu'il ne manquait d'aucune des qualits essentielles qui +rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV tait brave, +judicieux, prudent, persvrant dans ses entreprises, modr en toutes +choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilit apparente +n'taient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en +public, pour ne pas droger la dignit, la majest royale. Mais, +rentr dans ses appartements particuliers, la gravit du descendant de +Philippe II faisait place l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait +les arts avec passion, composait des pices de thtre, et jouait +lui-mme des comdies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la +rplique au grand Calderon. Si ce prince et appliqu aux affaires +publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement +occup dans l'histoire une autre place que celle o il s'est laiss +relguer. Mais sans prtendre excuser son indiffrence, l'explication de +sa conduite se trouve naturellement dans l'ge auquel il parvint la +couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu loign des choses +srieuses pendant toute la dure du rgne de son pre, aurait-il pu +entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne? +Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du +monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer la fois en +Portugal, dans le Milanais, Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les +Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comt, une partie +de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne. +Le vaste gnie, l'activit dvorante de Charles-Quint, la sombre +politique, le travail incessant de Philippe II avaient succomb sous cet +crasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas mme de le soulever; il +en laissa le poids Olivars, et lorsqu'une fois l'habitude eut t +prise d'abandonner entirement au ministre la direction suprme de +toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entirement +son got pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se +rveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux annes. + +Pour assurer la dure de son pouvoir, le ministre n'eut qu' flatter les +gots de son jeune matre, et lui procurer sans cesse des distractions +nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts +tenaient la premire place. Ce prince aimait la peinture avec passion. +Selon la coutume tablie depuis Charles-Quint, il avait eu pour matre +de dessin un artiste distingu, le frre Jean-Baptiste Mayno, religieux +dominicain, l'un des meilleurs lves du Greco, peintre, sculpteur et +architecte, lequel, suivant Palomino[54], tait lui-mme lve du +Titien. + +Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr Tolde; +il fut galement employ Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour +un des salons du _Buen Retiro_, son principal tableau, _la Conqute +d'une province de Flandres_, maintenant au muse royal de Madrid[55]. Le +frre tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal lve, +qu'il en fit un amateur des plus distingus, et aussi fort que beaucoup +d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas +t aussi respects que sa tragdie du comte d'Essex, et que ses +comdies[56], qui ont t imprimes, et sont restes au rpertoire du +thtre espagnol. Les guerres qui ont dsol la Pninsule, tant avant +l'avnement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont dtruit ou +dispers les oeuvres dues au crayon et au pinceau du troisime descendant +de Charles-Quint. Le mrite de ces ouvrages est attest par des artistes +et des connaisseurs. Butron[57], dit M. William Stirling, dans son +livre sur Velasquez et ses ouvrages[58], qui publia ses discours +apologtiques sur la peinture en 1626, rend tmoignage du mrite des +nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, la +plume, esquisse d'un _Saint Jean-Baptiste avec l'agneau_, ayant t +envoy Sville, en 1619, par Olivars, tomba entre les mains du +peintre Pacheco, et devint le sujet d'un pome logieux, par Jean de +Espinosa, qui prdisait, dans le rgne du peintre royal, un nouvel ge +d'or: + + Para animar la lassitud de Hesperia. + +Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal, +une Vierge peinte l'huile, qui tait expose de son temps dans le +salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux +portant la signature de Philippe IV, et placs par Charles II +l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans +un oratoire, prs la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquiss +dans un style franc et spirituel, fut la dernire relique du talent de +Philippe IV qui frappa l'oeil scrutateur de Cean Bermudez. + +On le voit, le royal lve du Mayno faisait honneur son matre; +heureux si son got pour le dessin et la peinture ne l'avait pas +dtourn du gouvernement de son vaste empire. Olivars, qui connaissait +depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination vivre en homme +priv plutt qu'en roi, et passer ses journes entires dessiner et + peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prpondrance, de +combattre cette disposition. Ds que le prince fut mont sur le trne, +le favori s'empressa d'attirer Madrid les artistes de quelque renom, +soit espagnols, soit trangers, afin de pouvoir procurer son jeune +matre, en lui montrant leurs oeuvres, la distraction qu'il prfrait +toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des +vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armes, le +sort lui rserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un +peintre, dont le gnie, en illustrant l'cole espagnole, devait, pendant +plus de trente annes, charmer le roi et sa cour. + + + + +CHAPITRE V + + Les arts Madrid sous Philippe IV.--clat des coles de Tolde, + Valence et Sville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo + Nardi, peintres ordinaires du roi. + +1621--1665 + + +Madrid, rige par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'tait pas +encore, l'avnement de Philippe IV, la mtropole de l'art dans ce +pays. Tolde, Valence, et surtout Sville, avaient conserv leurs +anciennes coles de peinture, et les artistes, ns ou levs dans ces +villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y +continuer les traditions qu'ils avaient reues de leurs matres. De son +ct, le clerg, tant sculier que rgulier de ces grandes cits, +siges d'archevchs, de couvents nombreux et d'autres tablissements +religieux aussi riches que puissants, cherchait y retenir les +peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'tait tabli entre les +corporations religieuses des principales glises et des couvents comme +une pieuse rivalit: c'tait qui, de Sville ou de Tolde, aurait la +plus magnifique cathdrale; les Dominicains de Tolde opposaient aux +Chartreux de Sville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se +vantaient de possder les plus belles oeuvres du Becerra, de Pablo de +Cespeds, de Luis de Vargas. Valence n'tait pas moins fire de son +Juans, auquel elle avait dcern le nom de Divin[59]. La translation de +la cour et son tablissement permanent Madrid avaient bien fait +construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des glises; +mais il est remarquer que ce furent des artistes trangers, italiens +pour la plupart, qui dirigrent ces travaux, et en dcorrent +l'intrieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que +Titien envoya de Venise Philippe II d'immenses toiles, destines +garnir les murs du rfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est +ainsi que, dans le mme couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du +Panthon, ou ncropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le +Napolitain Luca Giordano vint dcorer les votes de l'glise vieille de +ses fresques immenses, mais sans caractre religieux. + + l'avnement du jeune Philippe IV, les plus clbres parmi les peintres +qui vivaient ordinairement Madrid, taient, avec Mayno: Vicencio +Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres +ordinaires du roi, taient Italiens soit de naissance, soit d'origine. + +Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de _gentilhombre Florentino_, +est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais +parce qu'il a compos un trait, sous forme de dialogue entre le matre +et ses lves, _De l'excellence de la peinture et du dessin_, qu'il +publia, in-folio, Madrid en 1633. Cet ouvrage, crit en espagnol, +donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est +prcieux par les renseignements qu'on y trouve sur les oeuvres de +beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considr comme peintre, +Vicencio Carducho tait lve de son frre Barthlmy. Dans le temps de +l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci[60], on fit, par +ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de +sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les excuter, un +grand nombre d'excellents matres dans l'un et l'autre de ces arts. +Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indpendamment des autres +jeunes gens qui l'avaient aid peindre la grande coupole de Florence, +il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune, +mais dj vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, Florence, il avait tudi +la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris +peindre fresque. Arriv Madrid, et voyant les grandes occasions +qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frre +Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de +temps, il en fit un peintre tellement distingu, que sous les rgnes de +Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes trs-importantes +pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-mme dans son +livre[61] la description des peintures, tant fresque qu' l'huile, +qu'il excuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles, +salles et autres lieux du palais de Madrid. Le muse royal d'Espagne a +hrit en partie de ses oeuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mrite, +elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il tait +meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus +profonde admiration pour le grand[62] Michel-Ange, qu'il s'efforait de +prendre pour modle. + +Eugenio Caxes, bien que n Madrid, tait galement Florentin +d'origine. Son pre, Patricio Cacci, tait venu en Espagne appel par +Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il +traduisit en espagnol le trait d'architecture de Vignola, et peignit +fresque, au Pardo, la galerie de la reine, o il excuta l'histoire de +Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en +1604, ces ouvrages furent presque entirement dtruits[63]. Son fils, +Eugenio, parat avoir cultiv seulement la peinture: il jouissait de son +temps d'une grande rputation, et Palomino vante, comme l'honneur de +l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit +de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'glise de +Saint-Bernard Madrid[64]. Telle tait sa rputation, que le comte-duc +lui commanda de retracer sur la toile le dbarquement hostile des +Anglais sous Cadix en 1625, et leur dfaite par Diego Ruiz, le seul +tableau d'Eugenio qui soit au _real museo_[65]. + +Italien comme les prcdents, Angelo Nardi tait, dit-on, lve de Paul +Vronse. Ses compositions Madrid et Alcala de Henars, firent +l'admiration de son sicle. Palomino[66] indique les glises, les +chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaill. On +doit supposer qu'il peignit beaucoup fresque, puisqu'aucun de ses +ouvrages ne figure sur le catalogue du _real museo_ de Madrid. + +Si le Valencien Giuseppe Ribera et vcu la cour d'Espagne, il et +sans doute effac et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le +considre, par sa naissance et par son style, comme un peintre +espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie Rome, et surtout +Naples; il ne contribua donc que de loin rehausser l'clat des arts +sous le rgne de Philippe IV. + +La fortune rservait ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le +plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux +plus grands artistes de l'Italie, avec une originalit, une perfection +de style tout espagnole. + + + + +CHAPITRE VI + + Naissance de Velasquez.--Il entre dans l'atelier de Francisco + Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son livre + sur l'art de la peinture. + +1599--1650 + + +Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco[67], +son beau-pre, Diego de Silva Velasquez, naquit Sville en 1599. Ses +anctres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille +noble et trs-ancienne; mais ils avaient, ce qu'il parat, perdu leur +fortune, et s'taient rfugis Sville, o le pre de Velasquez se +maria. Cette grande cit tait alors l'entrept d'un commerce immense +avec l'Amrique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait +introduit le got des arts. Aussi, depuis plus d'un sicle, l'cole de +peinture de Sville se vantait d'tre la premire des Espagnes. Soit que +le jeune Diego et montr, ds son enfance, des dispositions +extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y et t pouss par la seule +volont de son pre, toujours est-il qu'il tait entr de bonne heure +dans l'cole de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors Sville +d'une grande considration[68]. Cet artiste n'avait pas seulement appris + manier le pinceau, mais il avait reu en mme temps, dans sa patrie, +une trs-forte ducation classique, dont il avait beaucoup profit. +Son oncle, chanoine de la cathdrale de Sville, tait un des lettrs +qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des +inscriptions ou des loges, l'occasion des ouvrages d'art excuts +Sville. Pacheco rapporte[69] ceux que le savant chanoine avait faits, +pour tre placs au-dessous d'un tableau de _saint Christophe_ peint par +Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathdrale. Cet oncle, +en destinant Pacheco la peinture, voulut qu'il allt l'tudier en +Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino[70] dit seulement +qu'il y sjourna plusieurs annes, et qu'il tudia beaucoup les oeuvres +de Raphal. Mais, d'aprs son livre sur la peinture et d'aprs ses +propres oeuvres, nous croyons que Pacheco dut prfrer Michel-Ange au +Sanzio; car il revient souvent, dans son trait[71] sur les oeuvres du +grand Florentin, qu'il appelle: _el divino, clarissima luz de la pintura +y escultura_; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, o +il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du +clotre de la _Merced Calzada_[72]. Mais comme c'tait un peintre, _muy +especulativo_, suivant l'expression de Palomino, qui rflchissait +beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en ngligea peu +peu la pratique pour la thorie; soit qu'il ne ft pas satisfait de ses +tableaux, dont le dessin tait pur et remarquable, mais dont le +coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considrant, +d'aprs les succs de Velasquez son lve, comme un des premiers matres +de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un +crit contenant ses prceptes et ses leons. + +Le trait sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 Sville, peu +connu de ce ct des Pyrnes, mrite de fixer l'attention des amateurs +et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide +analyse. + +Comme il le dit lui-mme dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est +propos, en le composant, d'crire des notices sur les hommes minents, +tant anciens que modernes, qui ont exerc l'art de la peinture; de +traiter du dessin et du coloris; de la manire de peindre la dtrempe +et l'huile; de l'enluminure; de la peinture des toffes, de celle +fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin, +d'enseigner la manire de composer toutes les peintures sacres. + +Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divis en trois livres qui +contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur +l'excution des tableaux tirs de l'Ancien et du Nouveau Testament et de +la Vie des saints. + +Le premier livre, qui traite de l'antiquit et de la grandeur de la +peinture, nous parat le plus intressant. Aprs avoir remont +l'origine de cet art, qu'il raconte sa manire, et aprs avoir +reproduit le dbat, tant de fois agit en Italie, de la supriorit de +la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre VI, +rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reues des princes +et des matres de ce monde. Son sujet le conduit dcrire, dans le +chapitre VII, les honneurs funbres rendus, Florence, aux restes +mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le gnie +extraordinaire. On sait que ce service fut clbr dans l'glise de San +Lorenzo, en prsence du grand-duc Cosme II, par l'Acadmie du dessin, +sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges +Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato, +sculpteurs. Dans le chapitre VIII, Pacheco donne des notices sur les +peintres clbres de son temps, que les rois et les princes traitrent, + cause de leur art, avec une faveur toute particulire. C'est dans ce +chapitre, qu'aprs avoir parl de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort +oubli maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a crit une +biographie de son lve et gendre Velasquez. Elle est malheureusement +trop abrge, et ne s'tend pas au del de 1638. Les renseignements +qu'on y trouve, les seuls vritablement authentiques, font vivement +regretter que Pacheco n'ait pas donn plus d'tendue la vie du premier +peintre de Philippe IV. Mais il parat avoir voulu se borner +revendiquer la part du matre dans les clatants succs de l'lve; +car aprs avoir rclam pour lui seul, ainsi que nous l'avons +rapport, la gloire d'avoir form un tel disciple, il ajoute, avec un +orgueil que sa bonhomie fait excuser: Je ne crois pas me faire tort en +faisant honneur au matre de l'lve, n'ayant dit que la vrit. Lonard +de Vinci ne perdit rien avoir Raphal pour disciple, non plus que +Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et +Platon, matre d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin. +J'cris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je +parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la +peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majest +notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues annes, +puisque, de sa main gnreuse, il a reu et reoit encore tant de +faveurs[73]. Malgr la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper +ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renferme dans le +chapitre VII de _l'Arte de la Pintura_, ne nous est parvenue de la +composition de Pacheco. + +Le chapitre IX du premier livre, _des Nobles et des Saints qui ont +exerc la peinture_, _et de quelques effets merveilleux produits par +elle_, est fort curieux. On y trouve[74] des documents prcieux, sur les +grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultiv cet +art en Espagne. + +Dans le chapitre X, Pacheco revient sur les diffrentes espces de +noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilit universelle +qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait l'exercice de sa +profession le porte s'indigner d'un impt spcial qu'on avait mis sur +la vente des tableaux, considrs comme une pure marchandise. Il ne +cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho[75], de rclamer +l'abolition de cette taxe, nomme _la alcavala_, que Velasquez finit par +obtenir plus tard du comte-duc d'Olivars. + +On remarque, dans le chapitre XI, ce que dit l'auteur, de la peinture +des tableaux de dvotion, de l'avantage qu'on en retire, et de +l'autorit que leur accorde l'glise catholique. + +Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intrt que de profit le +dernier chapitre (XII) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les +trois tats des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont +arrivs au milieu de leur carrire, et de ceux qui finissent. Ils y +pourront voir de quelle manire il dmontre, en s'appuyant sur la lettre +de Raphal Balthasar Castiglione[76], comment la perfection consiste + passer de l'idal la nature, et de la nature l'idal, en cherchant +toujours le meilleur, le plus sr et le plus parfait[77]. + +Le livre second est un trait didactique de la thorie de la peinture et +des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le +coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont +pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde +tude de la thorie de son art. l'appui de ses raisonnements, il cite +souvent les ouvrages de Lonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo +Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespeds, chanoine de +Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors +autorit en Espagne[78]. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les +exemples des grands matres pour tablir ses prceptes. + +Dans le troisime livre, l'art de la peinture est envisag au point de +vue de sa pratique, de quelque manire qu'on veuille l'exercer: soit +l'aide de dessins, de modles et de cartons, soit la dtrempe, en +enluminure sur toffes, fresque, l'huile, sur toile, sur bois, sur +mtaux. L'auteur passe ensuite la peinture des fleurs, des fruits; +celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes +(_Bodegones_), et aux portraits d'aprs nature. Pacheco s'tend sur ce +dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespeds, Albert +Durer et autres matres; il trace, pour bien faire les portraits, des +prceptes que son lve Velasquez mit en pratique avec le plus grand +succs. Dans le chapitre IX, il explique comment la peinture claire +et excite l'intelligence, apaise la colre et la duret de l'me, rend +l'homme aimable et communicatif, et il dmontre qu'il est difficile de +s'y connatre et de la juger. Enfin, dans le chapitre X, il revient sur +les raisons qui en font le plus noble des arts. + +Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco +s'efforce d'expliquer de quelle manire les peintres doivent reprsenter +les sujets sacrs, afin de se conformer l'autorit de l'criture +sainte et des docteurs de l'glise. + +Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a t +compose par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou +censeur des tableaux des choses sacres. Cette fonction tait alors fort +recherche; Pacheco en fut investi par dcret du Saint-Office du 7 de +mars 1618, dont il rapporte le passage suivant[79]: Eu gard la +satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant +de cette ville, excellent peintre et frre de Jean Perez Pacheco, +familier de ce Saint-Office, et prenant en considration sa droiture et +sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et +visiter les peintures des choses sacres qui seront exposes dans les +boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons +telle commission que de droit. Cette fonction consistait, ainsi que +Pacheco l'explique lui-mme, vrifier s'il y avait quelque chose +changer dans les peintures sacres, comme n'tant pas conforme la foi +catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire squestrer les +tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui +dcidaient de leur sort[80]. + +Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'tendait sur les oeuvres +de l'art aussi bien que sur celles de la pense; et tandis qu'en Italie, +et Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une libert qui, +dans leurs oeuvres, dgnrait souvent en licence, et dpassait les +limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition rglait tout, mme +les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco, +en compagnie d'un thologien de ses amis, don Francesco de Rioja, +examine longuement la question de savoir si Jsus-Christ a t attach +la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes +l'avaient reprsent[81]. Il rsout cette question avec grands renforts +d'autorits et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu' +Plaute qu'il n'invoque[82], pour dmontrer que les Romains avaient +coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds +appuys sparment sur un morceau de bois, _scabellum_, attach +l'arbre principal de la croix[83]. + +Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des +choses sacres, Pacheco ne parat avoir fait brler aucun artiste, mme +en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septime +sicle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son sjour en Italie +lui font mler le sacr avec le profane. Tout en expliquant la manire, +approuve par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinit, les anges, +les saints, les mystres, les scnes tires de l'Ancien et du Nouveau +Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la _Danse +d'amours_, le _Bain de Diane_, la _Vnus et Adonis_, la _Vnus et +Cupidon_, et autres compositions trs-profanes du Titien[84]. l'appui +de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les potes et les +crivains de l'antiquit, et il n'a pas moins recours aux grands potes +italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les +quatre clous du crucifiement, en faisant l'loge d'Homre, et en citant +ce vers que Ptrarque, dans le troisime chapitre du triomphe de la +Renomme, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse: + + Primo pittore delle memorie antiche. + +En parcourant avec attention l'_Arte de la pintura_, nous avons t +frapp de l'extrme modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-mme +et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de +lui que deux tableaux: l'un, la _Prsentation de la sainte Vierge Marie +au Temple_, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de +Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un _Saint Sbastien_, qu'il excuta +en 1616, pour l'hpital de Saint-Sbastien de Alcala de Guadeira. Il +donne la description[85] de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec +une rserve qui lui fait honneur. Il parle aussi[86] de la part qu'il +prit la peinture dcorative du tombeau que Sville rigea, en 1598, +la mmoire de Philippe II; mais en se bornant dire que ce travail +devait tre excut trs-rapidement. + +Le muse royal de Madrid possde de ce matre quatre tableaux: deux +_saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Ins avec la +palme du martyre_. Tous ces tableaux sont sur bois[87]. Ces +compositions, dessines avec puret, pchent par le coloris qui est dur +et sec, et ne sont, aprs tout, que les productions d'un artiste de +second ordre. + +Pour donner une ide de la difficult de l'art, Pacheco cite ces quatre +premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange. + + Non ha l'ottimo artista alcun concetto, + Che un marmo solo in se non circoscriva + Col suo soverchio, e solo a quello arriva + La mano che ubbidisce all'intelletto[88]. + +Le peintre espagnol est lui-mme un exemple remarquable de la justesse +de cette apprciation de l'auteur du Mose et du jugement dernier. +L'invention, la thorie, la connaissance approfondie de toutes les +parties de l'art ne manquaient pas Pacheco; mais sa main n'a pas obi + son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conoit +et le pinceau qui excute, il est rest confondu dans la foule des +peintres d'un talent ordinaire. + +Tel qu'il tait, nanmoins, le matre de Velasquez parat avoir exerc +une grande influence sur son lve. Palomino dit que Velasquez avait +tudi toutes les sciences ncessaires son art, et qu'il aimait et +s'tait rendu familiers les potes et les orateurs[89]: il avait donc +autant profit de l'instruction profonde que des leons du savant auteur +de l'_Art de la peinture_. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que +l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en +petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traits. Pacheco faisait +de ces sujets son tude de prdilection presque exclusive. Son lve, au +contraire, semble n'avoir peint que malgr lui des compositions tires +de l'criture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, o +il s'abandonne toute sa verve, et il excelle dans la reproduction +des scnes de la vie ordinaire, mme commune et de bas tage, et dans la +peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des toffes; +enfin dans les portraits, o il est l'gal des plus habiles. Dans tous +ces genres, on voit qu'il a profit des leons et des prceptes de son +judicieux matre, tout en conservant son originalit propre. + + + + +CHAPITRE VII + + Commencements de Velasquez la cour.--Portraits de Gongora, de + Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV. + +1622--1623 + + +Velasquez avait atteint sa vingt-troisime anne; il venait d'pouser +Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il rsolut +d'aller tudier l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les oeuvres des +matres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient +contribu l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Sville +dans le mois d'avril 1622, et aprs s'tre arrt quelque temps +l'Escurial, il se rendit Madrid. Il y fut amicalement accueilli par +les deux frres don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes, +et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau[90], grand +amateur de peinture. ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la +permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'et sollicite: +mais, la demande de son beau-pre Pacheco, il fit celui de Louis +Gongora, qui eut beaucoup de succs[91]. Le personnage tait bien choisi +pour attirer l'attention sur l'artiste ses dbuts. Louis de Gongora +tait un pote bizarre, force de vouloir trouver l'originalit: +affectant de mpriser les potes et les crivains espagnols qui +l'avaient prcd, il avait conu l'ide de crer un nouveau style +potique qu'il appelait _Estilo culto_, style visant l'effet, +prcieux, guind, violant toutes les rgles reues. C'est dans cette +manire qu'il crivit ses _Solitudes_, _Soledades_, son _Polyphme_ et +plusieurs autres ouvrages[92]. Bien que ces pomes fussent plutt +composs de mots pompeux que de penses, ils excitrent, comme tout ce +qui est nouveau, la curiosit du public, et firent natre des imitations +encore plus draisonnables. On appelait ce genre _le nouvel art_, et +Gongora, qui l'avait cr, passait alors pour un homme de gnie. +Philippe IV, ou plutt Olivars, l'avait nomm chapelain titulaire du +roi, et il tait dans tout l'clat de sa renomme, l'poque o +Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son +personnage. Cependant, soit qu'il et puis ses ressources, soit +qu'il dsirt revoir sa femme, qu'il avait laisse Sville, il ne +voulut pas prolonger son sjour dans la capitale; il reprit donc le +chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps. + +Ds le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivars, qui avait entendu +Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute, +avait pu en juger par le portrait du pote la mode, donna l'ordre +l'huissier du rideau de le faire revenir Madrid. Velasquez se hta +d'obir, et reut de nouveau, son retour, l'hospitalit la plus +bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui tmoigner sa +reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Ds le soir du jour +o il fut termin, un fils du comte de Pearanda, camrier du +cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer +toute la cour. Au bout d'une heure, raconte Pacheco[93], toutes les +personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui tait +la plus grande preuve qu'il et supporter. Le roi ne se trompa point. +L'oeuvre du jeune Svillan lui plut; il augura bien de son talent, et de +suite, il voulut qu'il ft le portrait du cardinal-infant. Mais, en y +rflchissant, il parut plus convenable que le peintre comment par +celui du roi, bien qu'il ft oblig, cause de ses grandes occupations, +de faire attendre l'artiste. Le 30 aot 1623, le portrait royal tait +termin la satisfaction de Sa Majest, des infants et du comte-duc, +qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas t peint; jugement qui +fut confirm par tous les seigneurs qui vinrent voir l'oeuvre de +Velasquez[94] + +Tel est le rcit que le bon Pacheco fait du succs de son lve et +gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on +n'y aperoit pas la moindre trace de jalousie. Ce dbut menait tout d'un +coup le jeune artiste la gloire et la fortune. Avec l'approbation du +roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un +talent mdiocre, il et t certain de russir; mais possdant dj, +malgr sa grande jeunesse, tous les dons du gnie, la promptitude dans +l'invention, la facilit dans l'excution, un coloris gal aux Vnitiens +les plus clatants, une sret de main incroyable, quel devait tre son +avenir! Sa route tait toute trace; il n'avait qu' la suivre en +s'levant la perfection par le travail, sans se laisser dtourner par +les plaisirs de la cour, les dsirs de l'ambition, ou les mauvaises +penses de l'envie. Ds ce moment, jusqu' la fin de sa carrire, +Velasquez prouva, par son application soutenue son art, que si la +fortune avait favoris ses dbuts, sa conduite, sa dignit personnelle +et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la +faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre. + +Cette bienveillance ne tarda pas se manifester d'une manire +clatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la premire fois +qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection, +faisant l'loge de son talent, qu'il considrait comme l'honneur de +l'cole espagnole, et lui promettant que, dsormais, il aurait seul, +parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui +ordonna de venir se fixer Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit +expdier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement +par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins +gratuits du mdecin et de l'apothicaire de Sa Majest. Peu de temps +aprs, Velasquez tant tomb malade, le comte-duc, de l'ordre du roi, +lui envoya ledit mdecin le visiter[95]. Tels furent, la cour, les +dbuts de l'lve de Pacheco. + + + + +CHAPITRE VIII + + Le prince de Galles Madrid.--Ngociations pour son mariage avec + l'infante Marie.--Divertissements la cour.--Principaux amateurs + de peinture.--Olivars et le _Buen-Retiro_.--Reprsentations + d'_Autos Sacramentales_.--Got du prince de Galles pour les oeuvres + d'art. + +1623 + + +Dans le mme temps que Velasquez quittait Sville pour se rendre +Madrid sur l'ordre d'Olivars, le prince de Galles, second fils de +Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles +Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait l'improviste, et avec +le dessein, d'abord arrt, de garder le plus strict incognito. Son but +tait d'activer, et de faire aboutir par sa prsence, les ngociations +depuis longtemps commences pour son mariage avec l'infante Marie +d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui pousa plus tard +l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire +en personne la cour sa princesse, et montrer, par sa prsence dans la +capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait +cette alliance. Charles tait accompagn, dans cette aventure, par son +fidle Steenie, duc de Buckingham, aussi avanc dans les bonnes grces +du roi Jacques, son pre, que dans les siennes, et fort capable de +lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins +et les plus madrs ngociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage tait +depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans +les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et +d'Espagne, ne devait tre que l'appoint de plusieurs combinaisons +politiques. D'abord, en donnant sa soeur l'hritier protestant de la +couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidle la politique +traditionnelle de ses anctres, voulait obtenir pour la religion +catholique, perscute en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et +une sorte d'mancipation, que les protestants anglais et cossais de +toutes sectes n'auraient pas consenti lui laisser accorder. Sur ce +point, Philippe IV tait soutenu et excit par tout son entourage. Son +premier ministre lui-mme, qui avait le mot de la cour de Rome, tait +bien dcid ne rien cder sur une question aussi capitale. De son +ct, l'ambassadeur d'Angleterre Madrid, Digby, comte de Bristol, qui +avait, ds 1617, entam cette ngociation, en mme temps que la main de +l'infante, voulait obtenir en faveur de l'lecteur palatin, gendre du +roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occup alors par les +armes de la maison d'Autriche, allie de l'Espagne. L'infante, objet du +dbat, n'tait pas, ce qu'il parat, dispose ce mariage: en bonne +catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme +descendante de Charles-Quint, elle prfrait le trne de l'empire +d'Allemagne celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prtendu[96] +qu'elle avait fait connatre ses vritables sentiments au premier +ministre de son frre, en l'invitant user de tous les moyens en son +pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivars tait dj dispos, par +des considrations personnelles, amener cette rupture, s'il est vrai, +comme on l'a crit, qu'il ait eu se plaindre de la conduite de sa +femme avec le sduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant +l'occasion d'une rupture que chacun dsirait peut-tre, mais n'osait pas +brusquer, les ftes, les spectacles, les courses de taureaux, les +chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succdrent +Madrid, pendant les cinq mois du sjour du prince Charles. + +La cour d'Espagne tait alors la plus brillante de l'Europe: les grands +seigneurs castillans, combls d'honneurs et de dignits, chargs de l'or +du Mexique et du Prou, enrichis des dpouilles du duch de Milan, des +vice-royauts de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un clat +faits pour blouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le got des +arts s'tait rpandu en Espagne, la suite des guerres et des conqutes +de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II +avait attir Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en +fallait de beaucoup, l'avnement de Philippe IV, que les travaux de +cet immense monument, la fois palais, couvent et spulture des rois +d'Espagne, fussent entirement termins. Le jeune roi, nous l'avons dit, +aimait et cultivait la peinture; son exemple, ou par inclination +naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient l'exercice +de cet art, et s'appliquaient en runir les oeuvres les plus +remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand +loge: Don Geronimo de Ayana si connu, dit-il, pour son talent et ses +excellentes qualits; don Geronimo Muoz, digne des plus grandes +louanges cause de la place qu'il occupe dans la thorie et la +pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de +Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, pre du marquis de Orellana, +professeur et chanoine de Sville, et depuis huissier du rideau de +Philippe IV, lequel, avec son esprit pntrant et une grande rudition, +n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.-- + +J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre +de cavaliers et d'hommes haut placs, qui possdaient un talent +remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco +Duarte, qui fut prsident de la contractation[98], et sa soeur doa +Mariana, trs-habile en l'art d'crire, desquels j'ai vu de merveilleux +dessins la plume; Diego Vidal, et son cousin du mme nom, tous les +deux prbendiers (_rationeros_) de cette glise (_de Sville_); don +Estevan Hurtado de Mendoa, chevalier de Santiago, qui, dans sa +jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis +del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place +avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont +l'esprit lev doit faire, comme de raison, esprer d'illustres oeuvres. + +Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: Notre +duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de +Barcelone, qui a joint l'exercice des lettres et des armes celui de la +peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume, +comme celui d'un vritable Mcnes. Il raconte que, dans son ambassade +extraordinaire Rome, o il fut envoy en 1625, pour faire acte +d'obdience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le +duc s'tait fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo +Cincinnato, n Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe +II, et qui tait originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne +n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui +d'Urbain VIII, et le pontife en avait t tellement satisfait, qu'il +avait confr l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait +donn une chane d'or avec une mdaille son effigie. Mais, dit +Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! peine venait-il de +recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua, +commis par le pape cet effet, que le jeune homme mourut le 14 dcembre +1625, et fut enterr dans l'glise de San-Lorenzo, de Rome, avec les +insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101]. + +Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie +un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentr en +Espagne protger les artistes, ses compatriotes. Il avait form +Sville une belle galerie et une riche collection de livres rares et +curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes +affaires et l'amour des lettres et des arts. + +Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la posie avec +succs, comme Xauregui, n'tait pas moins amateur des oeuvres de la +peinture, dont il possdait de remarquables spcimens. Le duc d'Alba se +faisait galement remarquer par le mme got; il en tait ainsi d'un +grand nombre de nobles qui avaient rapport ce got d'Italie, et parmi +lesquels on doit citer, d'aprs Pacheco[102]: don Francisco de Castro, +ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille +ducats d'un tableau du Corrge au cardinal Sforza, sans pouvoir +l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, Madrid, +un grand tableau de Raphal, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_, +l'_Enfant Jsus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui +avait offert lorsqu'il tait vice-roi de Naples, et qui fut pay par don +Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes, +vice-roi du duch de Milan. + +Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de +Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements +qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu +son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothque tait une des plus +nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait +beaucoup de manuscrits et de livres rares. l'une des portes de Madrid, +il avait fait btir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu +de temps aprs son avnement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une +petite maison qu'il avait nomme _Galinera_, parce qu'il y avait mis des +poules fort rares qu'on lui avait donnes. Comme il allait les voir +assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui +est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est trs-agrable, +l'engagea d'entreprendre un btiment considrable. Quatre grands corps +de logis et quatre gros pavillons font un carr parfait. On trouve au +milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui +jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les +contr'alles par lesquelles on passe d'un corps de logis l'autre. Ce +btiment a le dfaut d'tre trop bas. Ses appartements en sont vastes, +magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de +couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont orns. Je +remarquai dans une grande galerie l'entre de la reine lisabeth, mre +de la feue reine. Elle est cheval, vtue de blanc, avec une fraise au +cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries +avec des plumes et une aigrette. Elle tait grasse, blanche et +trs-agrable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour +les comdies est d'un beau dessin, fort grande, tout orne de sculpture +et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des +grottes, des cascades, des tangs, du couvert, et mme quelque chose de +champtre en certains endroits, qui conserve la simplicit de la +campagne et qui plat infiniment. + +Telle est la description du _Buen Retiro_, donne par une personne qui +l'avait vu quelques annes aprs la mort du comte-duc. Ce ministre y +avait employ les artistes les plus renomms de son temps, tels que le +Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte +Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des +btiments. Le systme des eaux, le dessin des jardins ainsi que la +disposition de la salle de spectacle, furent confis au florentin Cosimo +Lotti, peintre et ingnieur, au service de Philippe III, et sur lequel +nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la dure du +rgne de Philippe IV, la rsidence prfre par ce prince. Il s'y +retirait souvent, et s'y livrait avec passion son got pour les pices +de thtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pices +improvises sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les +ressources de son esprit vif et piquant. + +L'arrive inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne +pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les +plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner +l'hritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute ide de +l'glise catholique et de ses pompeuses crmonies, on fit dfiler en sa +prsence les processions de tout le clerg rgulier et sculier de +Madrid, dans tout l'clat de leur magnificence; on lui prpara des +parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_, la +manire espagnole, dcrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le +roi et les invits, monts sur de magnifiques andalous, foraient le +sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une +enceinte entoure de toiles, o ils venaient le percer de leurs lances +et de leurs pieux, en prsence de la reine et des dames de la cour, +dans leurs carrosses, ainsi que l'a reprsent Velasquez, dans un de ses +tableaux du _real museo_[106]. + +Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de +Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosit que les +reprsentations des pices du thtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'et +assist, sans doute, Londres ou la cour de son pre, aux comdies, +aux drames et aux tragdies du grand Shakespeare. Mais les compositions +de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue Madrid, diffraient +essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du pote de +Romo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur +espagnol, ou pices en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi +catholique, n'ont aucun rapport avec le rpertoire du thtre du vieux +William. Ainsi, dans la comdie de _Saint-Antoine_, lorsque le saint +disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un +tmoin oculaire[107], se mettaient genoux et se donnaient des _Mea +culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac. Les +dcorations n'taient pas moins curieuses que les pices elles-mmes. +On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel +dans une robe parseme d'toiles. Au moment o il quittait la terre, un +rocher se fendait, et on en voyait sortir les mes de son pre et de sa +mre, qu'il avait dlivres du purgatoire, et qui s'levaient avec lui +vers les cieux au bruit de la musique. + +Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mrite de la +nouveaut: mais il ne parat pas qu'il ait produit sur son esprit +d'autre effet que celui de la curiosit satisfaite. Ce qui frappa le +plus vivement l'hritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand +nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer, +non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents +et les glises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de +la cour. Depuis quelques annes, Buckingham s'tait efforc de diriger +l'attention de son jeune matre du ct des arts. Il cherchait lui en +inspirer le got, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi +que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour dtourner le futur roi +d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement + coeur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut mont sur le +trne, il runit en peu de temps des collections aussi belles que les +plus renommes d'Italie ou d'Espagne. Dj, pendant son sjour dans ce +dernier pays, il avait cherch runir des tableaux. C'est ainsi qu'il +acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana, +et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit don Andres Velasquez mille +couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrge, mais sans pouvoir +l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel +il avait demand de lui cder les deux prcieux volumes de dessins et de +manuscrits de Lonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent +cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse +_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son pre, qui avait t sauv +de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlvement d'Europe +et Dana_, ouvrages du mme matre. Nanmoins, ces oeuvres capitales ne +sortirent pas d'Espagne, et, bien que dj emballes et encaisses +destination de l'Angleterre, elles furent oublies Madrid, dans le +dpart prcipit du prince et de son favori[110]. + +Ce dpart fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le +portrait de Charles, qu'il avait commenc. Nanmoins, selon le +tmoignage de Pacheco[111], il reut du prince cent cus pour cette +bauche. Devenu roi d'Angleterre quelques annes aprs, Charles dut +regretter de n'avoir point exposer White-Hall ou Hamptoncourt, entre +ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par +Velasquez. + + + + +CHAPITRE IX + + Dpart prcipit du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre + et l'Espagne.--Premier portrait questre de Philippe IV par + Velasquez.--Son succs: sonnet de Pacheco cette + occasion.--Honneurs et rcompenses accords Velasquez.--Portrait + d'Olivars.--Tableau de l'expulsion des Maures. + +1623--1628 + + +Aprs plus de cinq mois de sjour Madrid, Charles et son cuyer +partirent l'improviste, comme ils taient venus, la grande +satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. l'occasion +de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante +catholique, ce dernier reut du pape Urbain VIII, une lettre qui le +flicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui +promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-sige. Cette +lettre, dont la traduction du latin en italien est donne par le marquis +Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accord, ainsi +qu'on l'a prtendu, des dispenses pour le mariage. + +L'orgueil britannique, bless par ce dnoment, chercha bientt se +venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne +formidable, dans laquelle entrrent la France, l'Angleterre, la Hollande +et le duc de Savoie, unis par le trait d'Avignon. Le comte-duc +s'attendait cette leve de boucliers: il opposa, dans ces graves +conjonctures, des forces imposantes celles des ennemis de l'Espagne, +et pendant quelque temps, au moins, les succs furent balancs. + +Ces graves vnements n'empchrent pas le jeune roi de continuer sa vie +de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau +tout entier de ces grandes affaires. Il avait t si satisfait du +premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa +main. Mais, cette fois, il dcida que le peintre le reprsenterait mont +sur un des plus beaux chevaux de ses curies. Philippe excellait dans +l'art de l'quitation, et se livrait souvent son got pour la chasse +courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextrit, les +plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivars, qui tait +galement un cavalier remarquable, s'tait fait nommer grand cuyer du +roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans +toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son trait de la +chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il fort un sanglier +de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrires +et des marcages, soit qu'il poursuivt un cerf ou un livre avec les +lvriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur +des sentiers escarps, bords de prcipices, et dans les passages les +plus dangereux. Mais le peintre de Sville saurait-il reprsenter le +noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe, l'oeil +de feu, la crinire paisse et flottante, la noble encolure, aux +jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'lve de Pacheco +avait suivi, dans le cours de ses tudes, les conseils de son matre, +qui s'tend avec complaisance sur la reprsentation du noble animal +destin porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au muse +de Madrid le portrait questre de Philippe IV, que Velasquez ne devait +pas tre son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi +galope travers une campagne accidente: il est couvert d'une armure +d'acier avec filets d'or; une charpe cramoisie flotte sur sa poitrine, +et il tient dans sa main droite le bton de commandement[114]. Le +tout, dit Pacheco[115], est peint d'aprs nature, mme le paysage. + +Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner la cour la +plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus +d'effet. Son succs fut si grand, que les amis de l'artiste demandrent +au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui +flattait le got du prince, fut facilement accorde, et l'on vit ce +portrait expos dans la _calle mayor_ de Madrid, vis--vis de saint +Philippe, l'admiration du public tout entier, et au vif +dsappointement des envieux du jeune artiste; ce dont, dit +Pacheco[116], j'ai t tmoin. Raphal Mengs place ce portrait au +nombre des meilleurs de Velasquez:--Ce qui est surtout extraordinaire, +dit-il, c'est la manire facile et franche avec laquelle est peinte la +tte, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux +qui sont trs-beaux, est excut avec la plus grande lgret[117]. + +Plusieurs beaux esprits de la cour composrent, en l'honneur de ce +portrait, des pices de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste, +ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don +Geronimo Gonzals de Villanueva, pote distingu de Sville, qui fit, +dans cent vingt-deux vers ampouls, l'loge emphatique du roi, qu'il +appelle: + + Copia felix de Numa o de Trajano. + +Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118]. Pacheco, alors +Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi fliciter son lve et +gendre de son clatant succs, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il +le fit dans le sonnet suivant, o clatent la fois l'attachement du +pre, la satisfaction du matre, l'admiration de l'artiste et +l'enthousiasme d'un fidle Espagnol: + + Vuela, o joven valiente, en la Ventura + De tu raro principio, la privana + Onre la possesion, no la esperana + D'el lugar que alcanaste en la pintura. + Animete l'Augusta alta figura + D'el monarca mayor qu'el orbe alcana, + En cuyo aspecto teme la mudana + Aquel que tanta luz mirar procura. + Al calor d'este sol tiempla tu buelo, + I veras cuanto estiende tu memoria + La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles. + Qu'el planeta benigno a tanto cielo, + Tu nombre illustrara con nueva gloria + Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119] + +Vole, vaillant jeune homme, soutenu par le succs de ton rare dbut: +la faveur et non l'esprance honore maintenant la place que tu as su +conqurir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste +monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien +changer la ressemblance du prince qui t'accorde la grce de +contempler un si grand astre. lve ton vol la chaleur de ce soleil, +et tu verras comme la Renomme tendra ta mmoire, l'aide de ton gnie +et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera +ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et +que tu es son Apelles. + +Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en +tmoigna sa satisfaction Velasquez en lui donnant, d'abord une +gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille +somme et un logement valu deux cents ducats par an. Mais, comme la +pension tait assigne sur un bnfice ecclsiastique, et qu'il fallait, +pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put +commencer en jouir qu'en 1626. + +Il est probable qu'aprs avoir excut le portrait questre du roi, +Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son +protecteur. Le muse de Madrid en possde un[120] d'une grande beaut, +qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait mme qu'il a t +compos pour lui servir de pendant. Le comte-duc est galement mont sur +un magnifique cheval lanc au galop; il tient dans sa main droite le +bton de commandement, il est revtu d'une armure sur laquelle se +dtache une charpe cramoisie, et sa tte est couverte d'un large +sombrero bords rabattus. + +Bientt, le roi voulut mettre Velasquez une preuve plus srieuse. +Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonne par son +pre, vnement qui, pour le dire en passant, dpeupla plusieurs +provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants l'Espagne, +Philippe IV dcida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la +cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez +peignit: une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et +l'expulsion inespre des Maures, en concurrence avec trois peintres du +roi[121]. Il est probable que ces artistes taient Eugenio Caxes, +Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parl prcdemment. +Les juges de ce concours furent le frre Juan Mayno, que nous avons +galement fait connatre, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi, +chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux, +dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges dcidrent en +faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu +jusqu' nous; soit qu'il ait t perdu, soit qu'il ait t dtruit dans +un incendie, ou pendant les guerres qui ont dsol l'Espagne: Palomino, +qui l'avait vu, en a donn une description dtaille[122]. + +C'est la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge, +trs-recherche alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y +attach. En outre, le roi lui donna une pension de douze raux par +jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123]. + + + + +CHAPITRE X + + Rubens envoy Madrid pour ngocier la paix.--Emploi de son temps + pendant son sjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivars, et + autres peintures. + +1628--1629 + + +Aprs la rupture du mariage projet entre le prince de Galles et +l'infante Marie, la guerre avait clat avec violence, non-seulement en +Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France, +la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait +subir la monarchie espagnole plus d'un revers, compenss nanmoins par +quelques succs. Les trsors des combattants taient sec, les +populations puises lorsqu'elles commencrent songer la paix. La +France, la premire, s'tait dtache du trait d'Avignon, et avait +conclu sparment une trve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livre au +gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait +traner la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaiss +l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Nanmoins, ds 1625, +elle penchait vers un accommodement honorable. C'est cette poque que +le peintre Rubens avait fait, Paris, la connaissance du favori de +Charles Ier. Employ depuis longtemps dans des ngociations secrtes +par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne, +Rubens, ce qu'on croit, avait reu Paris les confidences du duc de +Buckingham, et les avait transmises l'archiduchesse Isabelle, reste, +aprs la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures +communiques au roi d'Espagne par l'infante, avaient dtermin ce +prince, ou plutt le comte-duc, autoriser Rubens continuer, avec les +agents du duc, les relations commences Paris. Rubens fut donc charg +par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui +reprsentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles +pouvaient tre les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les +conditions que l'Espagne mettrait un accommodement. Mais, comme ces +ngociations tranaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son +ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en +Espagne, afin qu'il lui ft plus facile de donner toutes les +explications dsirables. Philippe IV et Olivars s'empressrent +d'adhrer cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils +avaient pu juger dj de sa supriorit comme artiste; et en vritables +amateurs, ils dsiraient le voir l'oeuvre Madrid mme. Ils +autorisrent donc l'archiduchesse l'envoyer en Espagne, afin de mieux +connatre le vritable tat des choses, et de lui donner ensuite les +instructions secrtes dont il devait se servir la cour d'Angleterre +pour ramener, s'il tait possible, le bienfait de la paix en +Europe[125]. + +Rubens tait la hauteur d'une pareille mission: connaissant fond la +docte antiquit, ainsi que nous l'expliquerons, il crivait et parlait +galement bien presque toutes les langues de l'Europe, et son gnie +d'artiste lui assurait la bienveillance et mme la familiarit des plus +grands seigneurs, des princes et des rois. + +Il partit d'Anvers dans le mois d'aot 1628; il passa par Paris, sans +s'y arrter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence +possible[126], et dut arriver Madrid dans le courant du mme +mois[127]. + +Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son +ministre, il eut bientt gagn leur confiance entire, et donn de son +esprit et de son intelligence suprieure une ide gale celle qu'avait +fait concevoir son gnie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite +les instructions ncessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa +mission, le roi et son favori voulurent profiter du sjour en Espagne +d'un des plus grands peintres qu'il y et alors en Europe, pour occuper +son pinceau dcorer de ses oeuvres leurs glises et leurs palais. + +Rubens, dans ses lettres, ne parat pas trop contrari de ces retards, +qui lui permettaient d'tudier et mme de copier l'Escurial, celles +des peintures de Titien, son modle de prdilection, qu'il ne +connaissait pas encore. Rien de certain au sujet des affaires +d'Angleterre, crivait-il de Madrid, le 29 dcembre 1628, son meilleur +ami, Jean Gaspar Gevarts, secrtaire de la ville d'Anvers[128], depuis +le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de +nouveau chercher se runir, et tout fait concevoir plus d'esprance +que de crainte. Mais ces affaires-l sont encore incertaines, comme ce +qui dpend de l'avenir, et, d'aprs le train des choses de ce monde, je +n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est pass. Dans cette +mme lettre, aprs avoir rendu compte de l'impression produite Madrid +par la prise opre le 20 septembre prcdent, par les Hollandais, prs +de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur norme de cent +soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: Vous seriez tonn de voir ici +presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent +bon droit accuser de cette calamit publique les honteuses jalousies qui +animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine, +qui va jusqu' ngliger, et mme oublier ses propres maux, pour le +plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai piti que du roi. Dou par la +nature de toutes les qualits de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu +me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce +prince serait assurment capable de gouverner dans toute espce de +fortune, s'il ne se dfiait pas de lui-mme, et s'il n'avait pas trop de +dfrence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine +de la crdulit et de la folie des autres, et il est victime d'une haine +qui ne s'adresse pas lui: ainsi l'ont voulu les dieux. + +Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en +crivant que ce prince avait trop de dfrence pour ses ministres, il +apprciait trs-judicieusement le caractre de ce monarque. Pour lui, il +n'avait qu' se fliciter de l'accueil qu'il avait reu du roi et de son +favori. D'abord, quelque temps aprs son arrive Madrid, Philippe, +oubliant la promesse qu'il avait faite Velasquez, de ne se faire +peindre par aucun autre artiste, avait command son portrait au matre +d'Anvers. Dans un mot, crit la hte de Madrid, le 2 dcembre 1628, +son ami Peiresc, Rubens, aprs s'tre excus de ne l'avoir pas vu Aix, +en allant en Espagne, lui apprend: qu'il avait dj commenc le +portrait du roi cheval, en quoi Sa Majest prenait un si singulier +plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait +dj fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de +l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilit, en leur prsence. Il +termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie + son retour, si les affaires le permettaient[129]. + +Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser +plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of +spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut +voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. Andr Van +Hasselt a publi la suite de son histoire de Rubens[130]. + + l'exemple de son matre, Olivars voulut aussi se faire _pourtraire_ +par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses +biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel +motif, car le coloris est la qualit dominante du chef de l'cole +d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le mme que celui qui a t +grav par Cornelius Galle. Le comte-duc y est reprsent mi-corps, +dans un mdaillon, la tte nue, avec la cuirasse et l'charpe sur ses +paules. Dans le haut, on voit l'toile du soir entoure d'un serpent +mordant sa queue, symbole de l'ternit, avec cette devise: + + Hespere quis coelo lucet felicior ignis? + + droite du mdaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier reprsentant +la tte de Mduse; gauche, la massue d'Hercule soutenant la dpouille +du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec +l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique: + + Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus, + Moli ornand orbis dat comitem atque ducem. + +Le comte-duc offrit Rubens une occasion plus importante de dvelopper +la fcondit de son imagination, et la prodigieuse habilet de son +pinceau. Ce ministre tait alors occup faire agrandir et dcorer le +couvent des Carmlites de Loches, quelques lieues de Madrid, petite +ville qui dpendait de son duch d'Olivars, et o il possdait un +palais. Il voulut que Rubens reprsentt dans l'glise du couvent le +triomphe de la loi nouvelle, de l'glise et de l'vangile, le +renversement du paganisme et de tous les rites et crmonies de +l'antiquit. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui +furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve +maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132]. +D'aprs Palomino[133], Rubens avait galement peint pour cette glise +les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette +composition tait remplie d'imagination et de science, comme on pouvait +encore, de son temps, en juger dans l'glise des Carmlites de Loches. + +Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pris_, +destin au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au muse royal +de Madrid. Dans ce tableau, o brille au suprme degr l'clatant +coloris du matre, l'Amour couronne Vnus d'une guirlande de roses, +tandis que Mercure lui prsente la pomme, que vient de lui adjuger le +jeune berger qui contemple la desse d'un air merveill de sa +beaut[134]. + +Palomino numre un grand nombre d'autres tableaux que Rubens excuta, +soit pour le roi, soit pour les glises et corporations religieuses, ou +pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en +particulier: l'_Enlvement des Sabines_, le _Martyre de l'aptre saint +Andr_, l'_Immacule Conception_, excute pour les religieuses de la +ville de Fosaldana, prs de Valladolid, dont la beaut, dit-il, est +aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est tonnante, et qui +cota soixante-dix mille raux. + +Pacheco, qui vivait Madrid avec son gendre, l'poque du sjour de +Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus +authentiques sur les oeuvres que le peintre flamand excuta pendant son +voyage. Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et +arriva dans le mois d'aot 1628. Il apportait Sa Majest notre roi +catholique Philippe IV, huit tableaux de diffrents sujets et de +diverses grandeurs, qui furent placs dans le salon nouveau, parmi +d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta Madrid, +sans ngliger les ngociations importantes pour lesquelles il y tait +venu, et quoiqu'il et t indispos pendant quelques jours de la +goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant +taient grandes son adresse et sa facilit. Premirement, il fit le +portrait du roi et des infants, mi-corps, pour envoyer en Flandre; il +fit de Sa Majest cinq portraits, et, entre autres, un cheval, avec +d'autres figures, trs-remarquable. Il fit le portrait de madame +l'infante Carmlite, plus qu' mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il +fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du +Titien que le roi possde, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_); +l'_Europe_, l'_Adonis et Vnus_, la _Vnus et Cupidon_, l'_Adam et ve_, +et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de +Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vnitien_, et beaucoup +d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possde. Il copia le +portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea +quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est +au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la +_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frre du +duc de Maqueda, un _Saint Jean vangliste_, de grandeur naturelle. Il +parat incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de +temps, et avec de si grandes proccupations. Il frquenta peu les +peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait +chang des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et +sa modestie, et ils allrent ensemble voir l'Escurial. + +Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid numre soixante et un ouvrages +de Rubens, et cette collection ne possde pas tous les tableaux de ce +matre qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu +excuter ces oeuvres si nombreuses, et dont quelques-unes prsentent une +norme dimension, pendant son sjour en Espagne. Malgr sa prodigieuse +facilit et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si +l'on en croit Palomino[136] par ses deux lves Sneyders et Pierre de +Vos, qu'il aurait amens avec lui en Espagne, sa prodigieuse activit +n'aurait pu suffire tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de +Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre +d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. Lorsqu'il fut +de retour Anvers, dit-il, il eut peindre pour le roi Philippe IV +beaucoup de tableaux, qui devaient servir dcorer le palais de la +_Torre della Perada_, loign de trois lieues de Madrid. cet effet, le +roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et +les fit envoyer au peintre Anvers. C'est chose digne d'admiration de +voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables, +mtamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on +pouvait joindre un tableau un autre, ayant fait disposer dans quelques +intervalles mnags entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints +par Sneyders, excellent peintre en ce genre. Suivant Baldinucci, ce +serait galement Anvers que Rubens aurait peint les cartons des +tapisseries, excutes ensuite en Flandre, pour l'glise des Carmlites +de Loches. Cette version parat plus probable que celle de Palomino, +qui veut que ces cartons aient t excuts par Rubens lorsqu'il tait +Madrid. + +On a racont deux aventures qui seraient arrives Rubens pendant son +sjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine +peintre, nomm Collants. On trouvera la premire dans l'histoire de +Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, aprs l'avoir rpte, +raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit +l'artiste flamand Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni +de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront t +inventes plaisir. Nous nous bornerons remarquer, en ce qui concerne +la premire, que l'avarice reproche au duc de Bragance n'est nullement +dans le caractre que l'histoire attribue ce seigneur, qui devint +quelques annes plus tard roi de Portugal. Quant la seconde aventure, +la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collants, elle +ne parat pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom, +Francisco Collants, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe +ne dit qu'il ait t moine. Nous croyons donc que l'on doit rvoquer en +doute l'authenticit de ces deux rcits. + +Aprs avoir pass prs de neuf mois en Espagne, Rubens russit enfin +recevoir les instructions secrtes qu'il attendait pour entamer les +ngociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son +sjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui +avaient tmoign toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de +son talent, il reut, au moment de son dpart, des marques encore plus +clatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une +lettre adresse l'infante Isabelle, et dont Rubens tait porteur, +autorisait cette princesse lui faire payer tout ce qu'il rclamerait +pour les dpenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un +office de secrtaire du conseil priv de la cour de Bruxelles, pour +toute sa vie, avec la survivance son fils Albert, ce qui vaut, dit +Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'aprs ce +que rapporte Baldinucci[142], que le matre flamand emporta un grand +nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que +pour des cartons de tapisseries. + + + + +CHAPITRE XI + + Voyage de Velasquez en Italie.--Ses tudes Rome, tableaux qu'il + excute dans cette ville.--Accueil qu'il reoit du roi son + retour.--Indication de quelques-uns de ses ouvrages. + +1629--1631 + + +La liaison qui s'tait tablie entre Velasquez et Rubens, pendant le +sjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter l'lve de +Pacheco. cette poque, le peintre d'Anvers tait dans toute sa gloire: +la fcondit de son imagination, la facilit prodigieuse de son pinceau, +l'clat de son coloris, frapprent, sans nul doute, son jeune mule, non +moins que la varit de ses connaissances et la supriorit de son +esprit. Comme Rubens avait fait un trs-long sjour en Italie, et qu'il +admirait avec passion les oeuvres des matres de ce pays, et surtout +celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre +espagnol visiter cette contre, pour y tudier, la source mme de la +peinture chez les modernes, toutes les beauts de cet l'art. Depuis +longtemps Velasquez, avait form le projet de faire ce voyage; mais il +lui fallait l'agrment du roi qui, aprs le lui avoir promis plusieurs +fois[143], ne pouvait se dcider le laisser s'loigner. Aprs le +dpart de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par +consentir. Il lui donna mme pour son voyage quatre cents ducats +d'argent (_en plata_), lui faisant payer deux annes de son traitement. +Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre cong, ajouta deux +cents autres ducats d'or, une mdaille avec le portrait du roi, et un +grand nombre de lettres de recommandation[144]. + +Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de +Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans +le duch de Milan. Il gagna Barcelone, o il s'embarqua le jour de +Saint-Laurent (10 aot) 1629, et vint aborder Venise. Il y fut log +dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit sa table, et le +fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la +ville et ses environs, cause des troubles qui agitaient alors +l'Italie. Aprs un court sjour Venise, il prit la route de Rome, par +Ferrare, o, selon Palomino[145], il ne s'arrta que deux jours pour +admirer les oeuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se prsenta dans +cette ville, chez le cardinal Sachetti, lgat du pape, et autrefois +nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivars. +Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il +lui fit beaucoup d'instances pour qu'il loget dans son palais, pendant +le temps qu'il tudierait Ferrare, et pour qu'il manget sa table. +Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux +heures ordinaires; mais que, nanmoins, si Son minence dsirait tre +obie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reu cette +rponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui tait son service, avec +ordre de se mettre la disposition du peintre, de le faire servir de la +mme manire que s'il et mang sa table, et de lui montrer les choses +les plus curieuses de la ville. Inform que le dpart de Velasquez +devait avoir lieu le lendemain, le prlat ordonna de commander des +chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu' un pays +nomm Cento (la patrie du Guerchin). De l, Velasquez se dirigea, en +toute hte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorte, mais sans s'y +arrter, et mme sans se donner le temps de remettre aux cardinaux +Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la premire de ces villes, les +lettres de recommandation qui leur taient adresses. + +Arriv Rome, le peintre de Philippe IV fut reu avec beaucoup de +distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui +lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les +clefs de plusieurs pices, dont la principale tait entirement peinte +fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirs de +l'criture sainte, parmi lesquels on voit Mose devant Pharaon. +Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas tre seul; il se +contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux +gardiens qu'on le laisst entrer sans difficult, toutes les fois qu'il +le voudrait, pour dessiner le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou les +ouvrages de Raphal; et il vint tudier souvent ces peintures, avec +grand profit. Plus tard, charm par la situation du palais ou Vigne des +Mdicis, sur la Trinit des Monts, et croyant ce site trs-favorable +l'tude pendant le printemps, parce qu'il s'tendait sur la partie la +plus leve et la plus are de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand +nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de +Florence, par l'intermdiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de +Monterey, de s'y tablir. Il y passa deux mois, jusqu' ce qu'une fivre +tierce l'eut oblig chercher un refuge dans la maison du comte. +Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frre d'Olivars, prit +le plus grand soin du peintre favori du roi son matre, et de son +premier ministre. Il lui envoya son mdecin le visiter, et voulut +supporter seul toutes les dpenses occasionnes par sa maladie. En +outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander, +vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel +est le rcit que Pacheco[146] fait du premier voyage de son gendre et de +son sjour Rome. part les tudes faites par Velasquez dans le +Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son +propre portrait, donn Pacheco lui-mme, et un portrait sur toile de +la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit Naples, +o il alla s'embarquer, et qui tait destin au roi d'Espagne[147]. +Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit Rome le +tableau de _Joseph vendu par ses frres_, et celui de _Vulcain averti +par Apollon de l'infidlit de Vnus_[148]. Palomino ajoute[149] que +Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, o il les offrit au roi, + son retour Madrid, au commencement de 1631, aprs une absence de +dix-huit mois. Le roi les reut avec une grande satisfaction, et les fit +placer au _Buen Retiro_, d'o le _Joseph_ fut bientt transport +l'Escurial dans la salle du chapitre. + +C'tait d'aprs le conseil d'Olivars que Velasquez s'tait prsent +chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la +promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser _pourtraire_ +par aucun autre artiste pendant son absence. Philippe IV, dit +Pacheco[150], se rjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi +que la gnrosit avec lesquelles le traita un si grand monarque sont +peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda +la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui +dpasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque +l'artiste le peignit cheval, posa, dans une seule sance, trois heures +de suite, de son plein gr et avec une vritable bienveillance. + +Parmi les nombreuses rcompenses que ce prince lui donna dans l'espace +de six mois, Pacheco compte trois offices de secrtaires de la ville de +Sville, qui furent octroys au pre de Velasquez, et dont chacun valait +mille ducats par an. En moins de deux annes, le peintre de Philippe IV +reut un office de garde-robe (_guarda-ropa_), et celui d'aide de la +chambre (_ayuda de camara_), en 1638; l'honorant de la clef de +chambellan, distinction fort envie de beaucoup de cavaliers de l'habit +(de Santiago et de Calatrava). Pour moi, ajoute Pacheco[151], qui +revient une si grande part de son bonheur, j'espre que, grce au soin +et la ponctualit qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majest, +il augmentera et amliorera son art, ainsi qu'il le mrite; et qu'il +recevra les prix et les rcompenses dus son heureux gnie, dont les +qualits suprieures sauront le maintenir, sans aucun doute, la +hauteur o il s'est lev maintenant. Ces souhaits du bon Pacheco, qui +terminent sa trop courte notice sur son lve et gendre, ont t +pleinement raliss. C'est partir du retour de son premier voyage +d'Italie, que Velasquez a excut ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses +portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols; +ensuite, ses tableaux de scnes intrieures du palais, comme ses +_Meninas_[152], o les usages, les costumes et les personnages du temps +sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions _di mezzo +carattere_, comme son tableau de _Las hilanderas_[153], dlicieuse scne +d'un naturel exquis, releve par les plus charmants dtails, et par une +admirable disposition de la lumire; enfin, ses tableaux d'glises, ses +paysages et ses _Bodegones_, scnes vulgaires dans le genre d'Adrien +Brawer ou de Van Ostade, mais traites, comme celles de Ribera, dans un +style tout espagnol. L'ensemble de ces oeuvres si diverses, mais toutes +galement remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne +s'taient point tromps, lorsqu' l'apparition du portrait de Gongora, +ils avaient devin le gnie d'un grand matre. + + + + +CHAPITRE XII + + Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista + Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthon de l'Escurial.--Le Buen + Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna + et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue questre de + Philippe IV. + +1621--1665 + + +Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie tait en possession de +fournir un grand nombre d'artistes la cour d'Espagne. Parmi ceux qui +furent employs avec honneur sous les rgnes de Philippe III et de son +fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons dj indiqu, mrite une +mention particulire. Il tait d'une noble famille romaine, et frre du +cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manire remarquable +des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son +temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute ide de son +talent dans ce genre. Mais sa rputation, comme architecte, tait +beaucoup plus assure, et c'est cet art que son nom doit d'tre +parvenu jusqu' nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155], +rapporte qu'aprs avoir t fait, par Paul V, surintendant de la belle +chapelle Pauline, Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres +travaux excuts par ordre de ce pontife, il fut emmen en Espagne, en +1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III. +Ayant prsent ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut +admis concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois +d'Espagne l'Escurial. Le modle de Crescenzi fut expos avec les +autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jug le +meilleur, le chargea de l'excuter. Mais, comme il n'y avait sur les +lieux ni matriaux de bonne qualit, ni ouvriers assez capables, +Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adresses +diffrents princes. Florence, il engagea Francesco Generino, +sculpteur; Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci +et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici, +Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit +la main l'oeuvre de la spulture royale, qu'on a nomme Panthon. C'est +une chapelle souterraine, laquelle on descend par soixante degrs: +elle est entirement prive de la lumire du jour. Sa forme est +sphrique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de +bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientt; tout autour, de +magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis +Charles-Quint. Chaque tombeau est spar du plus rapproch par des +doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placs des +anges qui tiennent des torchres, au nombre de trente, comme les +tombeaux. L'oeuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du +Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent. + +Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en mdailles et sculpteur, Leone +Leoni, d'Arezzo, dont nous avons racont ailleurs[156] la vie +aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un +grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait galement travaill pour +des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant +partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'glise de +Saint-Paul, Valladolid[157]. + +Le Panthon de l'Escurial, commenc vers 1619, ne fut achev qu'en 1654. +Sa conscration fut faite le 15 mars de cette anne, avec la plus grande +pompe, en prsence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de +Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient +continu cette race royale, eurent t descendus dans la chapelle, et +dposs, chacun sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre, +un frre hironimite pronona une loquente oraison funbre, sur ce +texte tir d'zchiel: _ vous, ossements desschs, coutez la parole +du Seigneur_[158]. + +Pour rcompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de +l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma +surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le +Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre +dorique, que le comte-duc fit btir et qu'il offrit au roi, presque +aussitt aprs son avnement la couronne. Ce prince fit ce palais +quelques augmentations, et il leva en outre, au milieu des agrables +jardins qui l'entourent, les deux pavillons appels les Hermitages de +Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit dcorer de fresques.--Nous +ignorons si Crescenzi fut galement l'architecte de l'glise de +Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore +aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon +Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, l'ge de +soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterr en +grande pompe dans l'glise _del Carmine_. + +Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingnieur, tait un Florentin, +lve de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employ par le grand-duc +Cosme II, restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et +spcialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il +excuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une +barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses +inventions cette poque. En 1628, Philippe IV dsirant ajouter un +thtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste +capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction +de cet difice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les +dcorations et les machines ncessaires aux reprsentations. Le +grand-duc, aprs avoir consult Giulio Parigi, architecte alors en +grande rputation Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se +rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui +quelques-unes de ses inventions. Ds qu'il fut arriv Madrid, le roi +s'empressa de lui faire commencer la construction du thtre. Cosimo le +disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi, +on avait la vue de toute la scne, et que l'on pouvait galement bien +voir et entendre les comdies. Comme le fond de la scne s'ouvrait sur +la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les +gradins pour manoeuvrer les machines. Il russit tellement bien, que pour +faciliter aprs lui les changements de dcorations, il composa un livre +orn de dessins et contenant toutes les explications ncessaires. Le roi +lui avait accord un traitement considrable, et lui avait donn un +logement dans les dpendances du palais[159]. + +Carducho[160] dcrit en ces termes une reprsentation donne par Cosimo +Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut tmoin d'une des plus +singulires inventions de cet ingnieur.--Devant les fentres des +votes de l'appartement du roi, on avait dispos, dit-il, un thtre +portatif en planches, pour donner une reprsentation des machines, dans +laquelle Cosimo Lotti, fameux ingnieur florentin, envoy par le +grand-duc de Toscane au service de Sa Majest, a donn une exhibition de +ses tonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent, +lorsqu'il fut arriv, il fit une tte de satyre, d'un travail +remarquable, laquelle avec un air froce, remue les yeux, les oreilles, +les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel +cri, qu'elle pouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas t averti + l'avance. C'est ainsi, qu'en ma prsence, un homme qui ne s'attendait +pas cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se prcipita +d'un bond plus de quatre pas. On ignore si la tte qu'avait fabrique +Albert le Grand tait aussi tonnante que celle-ci. Cosimo donna une +reprsentation au palais, o l'on voyait la mer agite d'une telle +manire, et avec un tel effet, que ceux qui en taient tmoins furent +obligs de sortir avec le mal de coeur (_collo stomaco alterato_), comme +s'ils eussent t rellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs +dames, de celles qui assistrent cette fte. + +Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tte de satyre, +la reine la fit voir quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la +crainte que cette tte ne ft une invention surnaturelle, qui avait la +facult d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour +tout rapporter au roi ou elle-mme. Cette explication leur inspira une +telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer parler, afin de +n'tre point entendues par cette tte[161]. + +Philippe IV fut tellement satisfait des reprsentations donnes par +Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employs +dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public juger de +ses tonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entre, et gagna, dit +Baldinucci[162], plus de deux mille cus. Cosimo ne se bornait pas +diriger les reprsentations thtrales: il composait des pices +burlesques, et jouait lui-mme, avec beaucoup de succs, les personnages +les plus ridicules de ses pices. Il conserva longtemps l'emploi +d'ingnieur du roi d'Espagne, et mourut Madrid dans un ge avanc. + +Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au +grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, lve de Jean +Bilivert, peintre, ingnieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il +dessinait trs-facilement la plume, et russissait faire des charges +ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le +grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 dcembre 1650, et +s'achemina par Gnes, o il fut reu avec honneur par les Spinola, qui +le logrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le +temps lui permt de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce sjour +profit, en dessinant la plume sur parchemin, pour ses illustres htes, +une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme +de hauteur. son dpart, il reut de nombreux cadeaux, entre autres du +velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arriv Madrid, il eut +bientt gagn les bonnes grces du roi, par son talent disposer les +dcorations de son thtre, et faire mouvoir les machines. S'il faut +en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne +ddaignaient pas de l'aider eux-mmes faire marcher, et changer les +dcorations son coup de sifflet. Une comdie reprsente l'aide de +ces auxiliaires, eut un tel succs, qu'il fallut la rpter trente-six +fois de suite, et le roi, en tmoignage de toute sa satisfaction, +s'empressa d'offrir Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du +palais de Madrid, notre ingnieur se distingua par sa prsence d'esprit, +et sauva les btiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi +l'ayant charg de reconstruire ce qui avait t brl, il poussa les +travaux avec une grande activit, en sorte qu'au bout de six mois, tout +tait compltement rpar. Il dessina aussi pour le roi des jardins, +dans le got de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, prs de +Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui +tait alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne ddaigna +pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit +Madrid. Aprs avoir pass six annes au service de Philippe IV, Baccio +mourut des suites d'une saigne, et l'on crut alors que cette opration +avait t faite avec un fer empoisonn, l'instigation d'un de ses +ennemis[164]. + +Palomino rapporte[165], qu' son second voyage en Italie, excut en +1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec +Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager venir en +Espagne. Passeri[166], qui a consacr ces deux artistes une notice +dtaille, et qui a d tre mieux inform, attribue au prince-cardinal, +Jean-Charles de Mdicis, la conduite de la ngociation qui attacha ces +deux artistes au service de Philippe IV. Ils taient tous deux Bolonais, +et lis de la plus troite amiti, ce point qu'ils travaillrent toute +leur vie ensemble et aux mmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli +peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y +disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils +prparaient de concert et excutaient en commun, et bientt leur +rputation s'tendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord +Bologne, ensuite Modne, Florence et Rome, Forli et dans +beaucoup d'autres lieux, glises, clotres, couvents, palais, villas. +Dans toutes ces entreprises, ils montrrent quelle puissance pouvait +avoir une si complte union. Mitelli en a laiss un touchant tmoignage + Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la +maison de son camarade Colonna, et qui reprsentaient des perspectives +et des ornements dus la fantaisie de son imagination[167]. Le mme +artiste peignit galement un grand nombre de dcorations pour les pices +reprsentes Bologne: comme aussi des tableaux la gouache, dont les +figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans +ce genre. + +Lorsque Mitelli et Colonna furent entrs au service du roi d'Espagne, la +premire oeuvre qu'ils entreprirent fut une faade dans le jardin de ce +prince, avec trois perspectives peintes la vote, dans le palais mme + Madrid. Dans la premire, ils reprsentrent la _Chute de Phaton_; +dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisime, la _Nuit_. Ils +peignirent ensuite dans le mme palais une grande salle octogone avec +tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie +d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charm de ce beau travail, +allait les voir l'oeuvre deux fois par jour, et quelquefois mme +montait sur l'chafaudage o ils peignaient, et causait avec eux +familirement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur +et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut termin, +le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette +salle sa premire audience de rception l'ambassadeur de France, le +duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de +l'infante Marie-Thrse d'Autriche. Protgs par le marquis d'Heliche, +fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employs ensuite au +_Buen Retiro_, o ils peignirent la vote d'une loge. Ils en dcorrent +les murailles latrales avec des ornements d'architecture, qu'ils +disposrent en perspective fuyante, selon les rgles de l'art, avec les +proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et +de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et diffrents +ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la +vote, o ils avaient peint une vue du ciel, ils reprsentrent +l'_Aurore enlevant Cphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour +le mme marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage cr par son +ingnieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas +succomber Madrid, en 1660, l'ge de cinquante et un ans, laissant +dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a grav +l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises +et autres ornements d'architecture, estim des matres en cet +art[168]. + +Un autre artiste italien, plus clbre que les prcdents, Pietro +Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut galement occup par les rois +Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut lve de +Jean de Bologne, et aprs le dpart pour la France, en 1601, de son +camarade Pietro Francavilla, il occupa la premire place dans l'atelier +de son matre, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services. +Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas +acqurir une grande habilet pour le dessin, le model, le moulage et +surtout la fonte des mtaux; car Jean de Bologne aimait excuter ses +ouvrages en bronze. Aprs sa mort, arrive Florence le 14 aot 1608, +le Tacca fut jug digne de le remplacer, comme statuaire en titre du +grand-duc Cosme II, emploi dont il reut le brevet officiel l'anne +suivante. partir de cette poque, il put peine suffire aux commandes +qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les +parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commenc, en 1604, le cheval +sur lequel devait tre place la statue de notre roi Henri IV: ce fut le +Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage tait entirement +achev en 1611; il fut envoy en France, par Livourne, le 30 avril 1613, +mais il ne parvint Paris que vers la fin de juin 1614. Le pidestal en +marbre, destin recevoir la statue, avait t dcor de bas-reliefs +excuts par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les +dessins du Cigoli. La reine Marie de Mdicis, dans une lettre du 10 +octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de +la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, laquelle tait +digne, disait-elle, de celui qu'elle reprsentait.--Cette statue, l'une +des meilleures du statuaire, aprs avoir fait l'ornement du Pont-Neuf +pendant cent soixante-dix-huit annes, n'a pas trouv grce devant la +barbarie rvolutionnaire de 1793. + +Le Tacca fut galement charg de terminer la statue questre de Philippe +III, que son matre avait laiss inacheve. Elle fut envoye en Espagne +en 1616, mais sans que le Tacca quittt Florence; il la confia aux soins +d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait dj conduit en France +celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivars ayant voulu faire +couler en bronze une statue questre colossale de Philippe IV, auquel il +avait dcern le nom de Grand, fit crire par ce prince madame de +Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger +le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais +il voulut faire lui-mme les frais de cette statue, qu'il se rserva +d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reut donc l'ordre de cesser tout +autre travail, et de mettre la main ses modles. Il les avait dj +fort avancs, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui reprsenta +qu'il serait fort agrable au roi, de ne point voir le cheval dans la +pose de ceux de toutes les autres statues questres; c'est--dire, non +comme s'il marchait au pas, mais comme s'il tait lanc au galop et se +cabrait. Avant d'tudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait +pour impossible excuter, le Tacca voulut avoir un modle en petit du +cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens tait +alors Madrid, il crivit dans cette ville, pour qu'il lui ft envoy +de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa +une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle taient +reprsents le cheval et la personne du roi, peints, d'aprs nature, de +la main mme de Rubens. Non satisfait de ce premier modle, le Tacca, +pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un +nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du mme +artiste, portrait qui lui fut galement envoy[170]. + +Restait l'excution du cheval et de la statue, de grandeur colossale. +Nous avons dj dit qu'on regardait alors comme impossible de faire +tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrire, un cheval +portant le poids norme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus +grande que nature. Les gens du mtier taient unanimes pour dire que, +dans cette attitude, le cheval portant faux, ne pourrait se tenir en +quilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette apprhension, +car, pour rsoudre la difficult, il n'hsita pas s'adresser au +clbre Galile, le plus savant mathmaticien et gomtre de sa patrie +et de son sicle. Cet homme illustre suggra au sculpteur un moyen +facile de rsoudre le problme, sans qu'il y part, et sans nuire la +beaut de l'oeuvre: il fit poser les jambes de derrire du cheval sur un +plan carr, tabli de biais, l'un des cts duquel il fixa une poutre +ou forte barre de fer, qui s'tendait dans presque toute la longueur du +cheval, et s'enfonait en terre, pour empcher que la tte et les pieds +de devant n'entranassent et ne fissent renverser la partie postrieure +du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son ct, combina le +poids des diverses parties de son groupe, de manire en quilibrer +l'assiette. La statue, tant heureusement termine, fut expose +Florence dans la maison de l'artiste, au grand tonnement de ses +envieux, et l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur +ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitt aprs +l'achvement de son oeuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne +entendre que sa fin fut hte par les contrarits qu'il prouvait +depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut +inhum avec honneur l'_Annunziata_, dans la mme chapelle et dans le +mme lieu que son matre Jean de Bologne[173]. + +Ce fut son fils an Ferdinand, qui avait tudi la sculpture et la +fonte sous la direction de son pre, qui fut charg de conduire la +statue questre de Philippe IV Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne, +au nom du grand-duc, et la plaa, en 1641, sur le pidestal qui lui +avait t prpar devant la faade principale du Buen Retiro, d'o elle +a t loigne en 1844, pour tre reporte sur la place spacieuse, en +face du palais de Philippe V. cette poque, on a ajout deux +bas-reliefs, disposs sur les principaux cts du pidestal. L'un +reprsente Philippe IV donnant une mdaille Velasquez; l'autre +rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174]. + +Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'tonnement +que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier port sur un +cheval qui se cabre, elle mrite encore de fixer l'attention des +amateurs, cause de ses belles formes et du fini de son excution. Que +ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donn le modle au statuaire +florentin, toujours est-il que celui-ci parfaitement rendu l'ide du +matre. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre, +que les modernes aient coul en bronze jusqu' ce jour. + + + + +CHAPITRE XIII + + Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.--Jos + Ribera.--Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco + Collants; Alonso Cano; don Bartolom Estevan Murillo; Juan + Martines Muntas. + +1621--1665 + + +Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes +trangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils +encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus +marque, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'clat +de ce rgne. Velasquez est un exemple frappant de la protection +extraordinaire que le roi et son favori aimaient rpandre sur les +hommes d'un vritable mrite; mais cet exemple n'est pas le seul +citer. + +Ribera, bien qu'il ne vct pas en Espagne, et que son caractre +fougueux semblt le tenir loign de la faveur royale, ressentit +nanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivars. On +sait qu'il s'tait fix Naples, o son talent le mit bientt en grande +rputation. Le comte de Monterey, beau-frre d'Olivars, vice-roi, le +logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son matre, +et lui procura dans Naples mme des travaux considrables. Ribera +excuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer +ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, +Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une trs-belle _Conception_, +un _Saint Augustin_ et un _Saint Janvier_[175]. Mais, ce qui fait encore +plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait Ribera +ne l'empcha pas de prendre sous sa protection spciale le timide +Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger, +par leurs menaces, l'artiste bolonais laisser inacheve la coupole du +trsor de Saint-Janvier, qu'il s'tait oblig d'achever dans un dlai +fix, ainsi que nous l'avons racont ailleurs[176]. Mais, aprs le +remplacement de Monterey par le duc de Mdina de las Torres, le +Zampieri, perscut et domin par la peur d'tre assassin, s'enfuit +furtivement de Naples, et laissa le champ libre ses ennemis[177]. +Lanfranc, qui le remplaa en 1641 dans les travaux de la coupole de +Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grces du duc, fit le portrait de +sa femme[178]; mais bientt Ribera reprit le dessus et rgna en matre +Naples, jusqu' sa mort, arrive dans cette ville en 1656. Cet artiste +excellait rendre les scnes vulgaires la manire du Carravage, son +matre. Mais, lorsqu'il voulait s'lever jusqu' la reprsentation de +sujets tirs de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait +trop les types grossiers qui lui servaient de modles. Aussi, malgr +l'clat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent +compltement d'idal, dfaut peu prs gnral toute l'cole +espagnole. + +Francisco de Herrera, surnomm le Vieux, peintre, architecte et +statuaire en bronze, naquit Sville, et, selon Palomino[179], fut +lve de Pacheco; il a beaucoup travaill dans cette ville, o il resta +jusqu'en 1640. On a racont[180] qu'il avait t accus de fabrication +de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considration de son +tableau de _Saint-Hermenegildo_, dans l'glise de ce nom, Sville, lui +avait fait grce, dans une excursion qu'il fit en 1624 travers +l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Sville en 1640, et +vint se fixer Madrid, o il travailla beaucoup pour les glises, les +couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication dtaille de ses +oeuvres. Il peignait fresque avec une facilit singulire, qui rappelle +quelquefois la manire du Tintoret. Herrera emptait tellement ses +toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la +couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute ide de +son talent[181]. Il a grav lui-mme quelques-unes de ses compositions. +Herrera le Vieux mourut Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut +peintre du roi, architecte et inspecteur principal (_maestro mayor_), +des oeuvres royales. + +Ce fils tait un artiste d'un grand talent, comme son pre; il avait +tudi Rome, et il excellait peindre des sujets de pche, ce qui lui +avait fait donner dans cette ville le surnom de l'_Espagnol aux +poissons_. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement, +comme les autres artistes de ce pays, la peinture des sujets +religieux. En sa qualit d'architecte, il fit un grand nombre de +retables pour les principaux autels des glises de Sville et de Madrid, +et les ornements dont il les dcora furent extrmement admirs. Il les +enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur +ouvrage, _Saint-Hermenegildo_, fut peint et plac par lui dans le +retable du matre-autel des Carmlites dchausses de Madrid[182]. + +Il ne parat pas que Herrera le Jeune ait t dans les bonnes grces du +comte-duc, si l'on ajoute foi l'anecdote suivante, raconte par +Palomino[183]. Olivars l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses +tableaux, et lui avait demand d'exposer les meilleurs, afin qu'il pt +en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'tait empress de faire. +Cependant, le comte-duc tant venu, se mit les critiquer, et en +choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Bless de cette +manire d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au +milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques +roses, prfre cueillir une tte de chardon qui le rend fier et joyeux. +L'artiste avait compos ce tableau dans l'intention de l'offrir au +comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui tait +fort prudent, dit Palomino, lui reprsenta les fcheuses consquences +qui pourraient en rsulter pour lui; il rsolut donc de garder cette +toile, et d'offrir Olivars un autre ouvrage. Suivant Palomino, +Herrera le Jeune mourut Madrid, en 1685, l'ge de soixante-trois +ans[184]. + +Francisco Collants, n Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses +vues de la campagne ne se bornaient pas la reprsentation de la nature +morte: il savait les animer par des scnes tires de l'criture sainte. +C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une _Rsurrection des +Morts_, traite d'une manire vigoureuse, et dans laquelle il s'est +inspir de la vision d'zchiel. On y voit, dit le Catalogue du muse +de Madrid, o ce tableau est maintenant expos[185], sur un fond tout +couvert de grandes fabriques en ruine, dont les dbris sont sems sur le +sol, la terrible scne de la fin du monde et de l'anantissement de +l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs spulcres, envelopps +de leurs linceuls, et dirigent leurs regards tonns vers l'clat +sinistre qui apparat dans le ciel. Ce tableau, selon Palomino[186], +rempli d'imagination, est excut avec une grande habilet. Suivant le +mme biographe, Collants peignait aussi des scnes familires de +boutiques et de cabarets (_bodegoncillos_); et il dclare en avoir vu +plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collants +mourut Madrid, en 1656, l'ge de cinquante-sept ans. + +Parmi les artistes espagnols qui vcurent du temps de Philippe IV, +Palomino cite encore Pedro Obregon, lve de Carducho, Bartolommeo +Roman, Juan Van der Hamer y Lon et Juan de la Curte, tous de Madrid. +Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est expos au _Real Museo_, +nous nous bornerons indiquer leurs noms, en renvoyant Palomino +pour avoir quelques explications sur leurs travaux. + +Nous nous arrterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte, +et l'une des gloires de l'cole espagnole, dont le nom et les oeuvres ne +sont point ignors de ce ct des Pyrnes. + +Alonso Cano naquit Grenade, en 1600, et apprit les lments +d'architecture de Michel Cano, son pre; plus tard, il tudia la +peinture Sville, dans l'atelier de Pacheco, peut-tre avec Velasquez, +o il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses tudes dans +l'cole de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Ds +l'ge de vingt-quatre ans, il peignit Sville plusieurs tableaux pour +des couvents et des glises. Il fit, la mme poque, pour la ville de +Nebrij, dans la cathdrale, un grand retable, pour lequel il excuta de +sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent +beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier +celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays[187]. Sa +rputation parvint bientt la cour, et le comte-duc le fit venir +Madrid. C'est alors que, plac sur un plus vaste thtre, il donna des +preuves d'un gnie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers +ouvrages, fut le clbre tableau du _Miracle du puits de Saint-Isidore_, +plac dans le second compartiment du matre-autel de l'glise +paroissiale de cette ville; peinture, dit Palomino, excute avec +tant de grce, dessine et colorie avec tant de beaut, qu'elle est +elle-mme un vrai miracle. Voulant lui tmoigner sa haute satisfaction, +Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivars, +inspecteur ou architecte principal (_maestro major_) des oeuvres royales, +et bientt aprs il lui confra le titre de peintre du roi, en le +choisissant comme matre de dessin de l'infant don Balthazar Carlos. +Palomino[188] raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine _minor_ +de la cathdrale de Grenade, canonicat qui valait une prbende ou +bnfice ecclsiastique, et qu'il rpondit au chapitre qui lui faisait +des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: Si ce peintre +tait un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevque de +Tolde? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plat; mais +Dieu seul peut faire un Alonso Cano. Les oeuvres de ce matre taient +rpandues dans toute l'Espagne, particulirement dans l'Andalousie, +Valence, Tolde, Alcala de Henars et Grenade o il mourut, en 1676, + soixante-seize ans. Le muse de Madrid en possde un certain nombre, +qui donnent une haute ide de son gnie. Moins fougueux que Ribera, +moins suave que Murillo, il brille par une grande puret de dessin, une +navet toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop +admirer. + +Don Bartolomeo Estevan Murillo, est galement au nombre des artistes qui +rendirent clbre le rgne de Philippe IV. Il naquit en 1613 Pilas, +ville loigne de cinq lieues de Sville, et fut lve de Juan de +Castillo. Ayant appris de ce matre tout ce qu'il pouvait enseigner, +pour s'exercer la main[189] et s'habituer aux grandes compositions, il +se mit peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux +destins, comme cargaison, l'Amrique. Il passa ensuite Madrid, o, +avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes +les peintures remarquables, alors en trs-grand nombre, que renfermait +l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et +dans les collections particulires. Il copia beaucoup d'ouvrages de +Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour amliorer +son coloris: il ne ddaigna pas non plus de dessiner les statues que +renfermaient les palais royaux. Enfin, il tudia sous la direction de +Velasquez, dont la grande manire et la correction lui furent +trs-profitables. Il retourna ensuite Sville, o il passa la plus +grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses dbuts, +comme ceux de Velasquez, aient t encourags soit par le roi, soit par +Olivars. Murillo n'a jamais visit l'Italie; c'est donc, comme notre +Lesueur, un artiste entirement de son pays. Aussi, Palomino, trs-fier, +en bon Espagnol, du gnie du chef de l'cole de Sville, fait +remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas +besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques, +les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, l'aide +desquels il leur tait facile d'acqurir toutes les connaissances qu'un +artiste peut dsirer.--Nous n'avons point faire ici l'loge de +Murillo: son gnie brille d'un vif clat au-dessus de presque tous les +peintres, ses compatriotes. On peut mme dire qu'il n'a pas d'gal en +Espagne, dans les grandes compositions tires de la Bible, de l'vangile +ou de la Vie des saints, telles que son _Mose frappant le rocher_; sa +_Multiplication des pains dans le dsert_, et son _Extase de saint +Antoine de Padoue_[190]. Il est incomparable pour rendre l'tat +extatique qu'il prte plusieurs de ses saints, comme aussi pour +clairer et reprsenter les scnes de visions miraculeuses. L'ordre de +ses compositions, l'harmonie qui rgne dans toutes leurs parties, la +douceur, la suavit, la transparence de son pinceau, font des tableaux +de ce grand artiste des oeuvres part dans l'art espagnol, o l'on +rencontre quelquefois l'idal exprim avec la sublimit des Italiens les +plus purs. Mais ce n'est pas cette qualit qu'il faut chercher dans ses +ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique +ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux reprsents par ses +compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans +toute sa vrit. Murillo excuta ses oeuvres les plus remarquables de +1660 1685, alors qu'il tait dans toute la maturit de l'ge et du +talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au rgne de +Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a +donn les plus grandes marques de son gnie. + +Sans vouloir tablir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et +rabaisser l'un aux dpens de l'autre, ce que nous croirions indigne du +respect que l'on doit deux hommes d'une si prodigieuse supriorit, +nous ne pouvons nous empcher de dire que le talent de Murillo fut +beaucoup moins vari que celui de son matre.--Tandis que Velasquez +excelle la fois dans le portrait, le paysage, les scnes familires et +triviales, les reprsentations de sujets _di mezzo carattere_, tels que +ses _Hilanderas_ et ses _Meninas_, enfin les tableaux de saintet, +Murillo a concentr presque tout son gnie peindre des sujets +chrtiens, entran sans doute la recherche de l'idal, qui +l'loignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec +justesse[191]: que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le +peintre du ciel. Mais quelle gloire, pour un seul rgne, d'avoir +possd ces deux artistes, accompagns de Ribera et d'Alonzo Cano, et +d'avoir galement profit du gnie de Rubens! Il faut remonter aux +plus grandes poques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable +runion d'hommes de gnie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne +crrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Mdicis Florence, +comme Jules II et Lon X Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en +France, ils contriburent puissamment, par des encouragements donns +propos, au dveloppement extraordinaire que l'art de la peinture prit en +Espagne pendant la premire moiti du dix-septime sicle, et l'clat +qu'il rpandit sur ce pays. + +Bien que la statuaire ne brillt pas au mme degr, il ne faut pas +oublier nanmoins que la sculpture en bois fut galement trs-cultive +sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques +retables des cathdrales, des glises et des couvents, permettaient aux +artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des +statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres oeuvres +de cet art particulier l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs +de ce pays appellent la _Talla_. Parmi les artistes qui se livraient +avec un vritable talent ce genre de sculpture, on doit citer en +premire ligne Juan-Martins Muntas, de Sville. Si l'on en croit la +tradition, ce _tallador_ ne se bornait pas travailler le bois; il +tait galement fondeur en bronze, et c'est lui qu'on attribue, ainsi +que nous l'avons rapport, les modles en petit de la statue questre de +Philippe IV, que le Tacca excuta en grand Florence, comme on l'a vu +plus haut[192]. Palomino[193] cite de Muntas une statue de +Jsus-Christ, nomme la _Passion_, qui se trouvait de son temps +(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Sville, laquelle, +dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle rchauffe la dvotion +des coeurs les plus tides... Il cite galement d'autres figures de ce +matre, dont il fait un si grand loge. Mais nous devons faire +remarquer, qu'il en est de Muntas comme de tous les autres statuaires +espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspir soit par la mythologie, soit +par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berrugute travailla bien + Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier +modle en cire qui ait t fait du Laocoon pour le jeter en bronze[194]; +mais, rentr en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquit, +pour traiter exclusivement des sujets autoriss par la religion +catholique, et cet exemple a t suivi par tous les sculpteurs espagnols +jusque vers le milieu du dernier sicle. Muntas mourut Sville en +1640. + +Tels taient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV, +et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une +faveur toute spciale, ils ne repoussaient point les autres, et se +montraient disposs protger tous ceux qui donnaient des marques d'un +vritable talent. + + + + +CHAPITRE XIV + + Disgrce du comte-duc d'Olivars.--Histoire de son fils naturel + Julien, d'aprs le pre Camillo Guidi.--Velasquez reste fidle au + comte-duc.--Portrait inachev de Julien. + +1643--1645 + + +Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des +inimitis irrconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprme, et qu'on +est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre +d'annes. Indpendamment des causes naturelles qui font que l'homme est +dispos considrer son matre comme son ennemi, les vnements qui se +succdent avec le cours des annes, l'imprvu qui joue un si grand rle +dans ce monde, sont autant d'lments qui conspirent contre la dure de +toute puissance humaine. une poque et dans un pays o l'influence des +grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalits, +d'autant plus craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en +amortir le choc, s'ajoutaient ces causes gnrales d'opposition. Sous +un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la +faveur du prince: de l les intrigues, les menes, les influences +souterraines qui assigeaient les rois d'Espagne, depuis que +Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes corts. Olivars le +savait bien; aussi, pour assurer son crdit, avait-il pris soin +d'loigner de Philippe IV toutes les personnes, mme la reine +Isabelle, qu'il souponnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur. +Depuis qu'il avait pargn au roi tout embarras, toute proccupation de +gouvernement, le comte-duc, engag dans des guerres difficiles et +places sur des thtres loigns, avait vainement lutt contre les +attaques de ses ennemis. Il avait laiss perdre successivement +l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et +tous les pays adjacents cette vaste cte; de plus, tout le Brsil, +l'le de Terceira, le royaume de Portugal, la principaut de Catalogne, +le comt de Roussillon, toute la Comt de Bourgogne, de Dle et de +Besanon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le +Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de +Sicile et le duch de Milan, pressurs par des exactions intolrables, +ne tenaient plus l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole +n'avait pas t mieux traite, et l'on estimait plus de deux cents le +nombre des navires, galions et autres, enlevs et dtruits, dans l'Ocan +et la Mditerrane, par les Hollandais, les Anglais et les Franais. +L'Espagne tait accable d'impts de toutes sortes, et les populations, +fatigues de tant de dsastres, aspiraient un changement de +matre[195]. Cependant, toutes ces causes runies d'impopularit +n'auraient peut-tre pas amen la chute du favori, s'il ne s'tait pas +compromis lui-mme aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et +particulirement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils +lgitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse. +Voici en quels termes le Pre Camille Guidi, religieux dominicain, +rsident la cour de Madrid pour le duc de Modne, raconte cette +histoire, qui a tout l'intrt d'un roman[196]: .....Le troisime et +peut-tre le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrce +inattendue, est la misrable condition dans laquelle reste son btard +lgitime, lequel avait t jug indigne de cette grandeur laquelle son +pre putatif l'avait lev. Et, parce que cette histoire est un +vnement qui excite la plus grande curiosit qui puisse parvenir +jusqu' un esprit dsireux d'anecdotes singulires, il m'a paru +convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un +livre tout entier, pour pouvoir en faire connatre exactement toutes les +circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se +trouvant Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang +parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant la +noblesse, ne fut pas exempte des perscutions qu'endurent sans relche +dans cette cour les personnes d'une clatante beaut. Pour obtenir, +Madrid, la possession des belles, mme des plus grandes dames, on ne +connat d'autre moyen que l'emploi de l'or. cette poque, don +Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce +qu'on peut dsirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce +pays, jouissait d'une grande autorit et d'immenses richesses. Quoique +mari, il entretint ses frais la maison et la personne de la dame, et, + l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes +sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait +alors le tribut la fragilit humaine, eut un caprice pour cette femme. +Un fils naquit, lequel fut rput fils de l'alcade, par la raison que la +plante avait pouss sur le terrain qu'il avait achet avec son argent. +Mais, parce qu'il s'tait aperu que d'autres que lui labouraient son +champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en +conscience, il ne considrait pas comme sien. son baptme, le garon +fut nomm Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de +la mre, et trs-mal lev. Arriv l'ge de dix-huit ans, sa mre +tant morte, il se trouva aussi sans pre. Dsespr du malheur de sa +naissance, il supplia l'alcade de le reconnatre pour son fils, afin +qu'il ne restt pas dans le monde priv de pre et sans nom, protestant +qu'il n'avait aucune prtention sa succession, mais qu' l'aide du +seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'pe. +L'alcade ne consentit cette proposition qu'au moment de mourir, pour +donner satisfaction l'opinion du monde, plutt qu'aux rclamations de +sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait +tre attribue non-seulement au comte, mais beaucoup d'autres. + +Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garon passa aux Indes, o, par +suite d'un grand nombre de mfaits commis au Mexique, il fut condamn +aux galres. Mais, parce que le vice-roi tait trs-li avec l'alcade +qui s'tait reconnu son pre, il obtint facilement grce. Il revint +Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en +Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne +l'ge de vingt-cinq ans. Son esprit tait vif, mais sa manire de vivre +tait si dgrade que, frquentant les cabarets, il ne put jamais +oublier le mauvais lieu o il tait n. + +Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des hritiers de +son nom[197]. Il se souvint alors que Julien tait n l'poque o il +courait aprs les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader +qu'il tait son fils. Le bruit s'en rpandit dans Madrid; c'est pourquoi +Julien tant sur le point d'pouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les +portes n'taient jamais fermes, mme aux plus vils taverniers, elle +protesta... qu'il ft bien attention ce qu'il allait faire, parce +qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivars, et qu'elle +ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionn sa position. +Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage +fut clbr par le cur de la paroisse, dans la maison de la mre +d'Isabelle. + +En 1641, dans le mois de novembre, l'improviste et la stupfaction +du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte +public et authentique Julien pour son fils. Dans le mme acte, il ne le +nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, hritier du comt +d'Olivars, et, en outre, du duch de San-Lucar, quand il plairait au +roi, en considration de ses services, de l'en investir; car le titre de +duc de Castille ne se confre pas sans l'investiture. + +Le comte fit part de cette dclaration aux ambassadeurs et aux grands +d'Espagne. Cette base tablie, non sans dgot et mortification de la +part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec +une des principales hritires d'Espagne. Il jeta les yeux sur la +premire dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du conntable +de Castille, lequel ne le cde personne en noblesse, puisqu'il se +vante de compter parmi ses anctres cinq quartiers royaux. + +Pour conclure ce mariage, il tait ncessaire de rompre le premier, et +dj on avait rempli toutes les formalits Rome, auprs du pape, +lequel donna tous pouvoirs l'vque d'Avila, pour conduire cette grave +ngociation. La femme rclama, et fit, par protestations et +assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient dmontrer que +son mariage tait parfaitement valable. Mais le bon vque fut d'une +opinion contraire, par cette seule raison que le cur (qui avait bni le +mariage), n'tait pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant t +clbr dans la maison de la mre, qui dpendait d'une paroisse +diffrente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, spare du +domicile de sa mre. + + ces raisons, les thologiens d'une conscience nette rpondirent que +la fille n'ayant pas t mancipe par sa mre, parce qu'on ne les +considre jamais comme mancipes moins qu'elles ne soient tablies, +on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mre ft diffrent de +celui de la fille; c'est pourquoi le cur trs-lgitime de la mre, +tait galement celui trs-lgitime de la fille; d'o la consquence que +le mariage tait trs-valable. Nanmoins, l'autorit du favori prvalut +sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu. + +Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur ngocier le +mariage de son btard reconnu avec la fille du conntable, et, +finalement, en dpit du pre et de tous ses parents, il l'obtint. + +On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des mes adulatrices, +puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les +nobles allrent donner la bienvenue don Enrique, le traitrent +d'Excellence, et lui prsentrent tous ces compliments qui appartiennent +plutt aux rois qu' des vassaux. Mais le personnage paraissait +tellement ridicule, que n'tant pas accoutum aux grandeurs, il allait +se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus +abjectes; d'o les Italiens disaient que don Enrique tait un Matassin +habill en roi d'Espagne. + +Le conntable devint fort triste de s'tre fait des ennemis de tous ses +parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna don Enrique une +maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait +jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux afflurent de tous les +royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du +duc de Mdina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dpassa la +valeur de deux cent cinquante mille cus. Saragosse, on donna l'habit +d'Alcantara don Enrique, avec une commande de dix mille cus. Il fut +nomm gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la +prsidence du conseil des Indes, arrache cette fin au comte de +Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire +prcepteur de l'hritier prsomptif de la couronne. Au milieu de toutes +ces flatteries, la haine contre don Enrique tait si vhmente, qu'on +n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait +publiquement de lui: + + Enrique de dos nombres, y dos mugeres, + Hijo de dos padres, y de dos madres, + Y diables, que mas[198]. + +La reconnaissance de sa filiation et son mariage exasprrent la +famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession +d'Olivars au vritable hritier dj reconnu, don Luis de Haro, +cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacit +suprieure. + +Tel est le rcit du pre dominicain; et bien que nous ayons retranch +plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur franais qui veut tre +respect, on voit que le bon moine ne brille pas prcisment par la +charit chrtienne. + +Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la +lgitimation de Julien privait de l'hritage de cet oncle, se ligua avec +la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la +camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne parat pas que +Philippe IV ait fait grande rsistance; il cda, et envoya en exil le +ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux annes. Mais, comme ce +prince tait incapable de porter lui-mme le fardeau du gouvernement, il +le remit immdiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le +conserva jusqu' la mort du monarque. + +Olivars avait d'abord t exil Loches, petite ville de sa +juridiction, quelques lieues de Madrid, o la duchesse, sa femme, +avait bti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari +avaient dcor de magnifiques tapisseries, excutes, ainsi que nous +l'avons dit, d'aprs les cartons de Rubens. Renvers du pouvoir d'une +manire aussi clatante qu'inattendue, Olivars, dont la volont ne +connaissait pas de rsistance quelques jours avant, se vit entirement +abandonn de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidle, +et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hsita point + l'aller voir et l'assurer de sa reconnaissance et de son dvouement. +Il ne parat pas que cette dmarche ait nui la faveur dont l'artiste +tait en possession auprs du roi. Il gagna mme bientt celle du +nouveau favori, qui aimait et admirait son gnie. Il continua donc +faire les portraits des personnages les plus minents de la cour, et +reprsenter les scnes d'intrieur du palais. En 1648, il fut envoy +pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des +tableaux, statues et autres oeuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne; +enfin, il jouit jusqu' sa mort, arrive Madrid le 6 aot 1660, de la +vogue et de la faveur la plus marque. + +Quant au comte-duc, bientt ses ennemis trouvrent, qu' Loches, il +tait trop prs de Madrid, et ils le firent exiler Toro, petite ville +ruine sur le Douro. C'est l qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ +deux annes aprs sa disgrce. On raconte que ses ennemis, le +poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accus de s'occuper, +dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considres alors comme des +crimes, et svrement punies par les lois de l'glise. Mais le grand +inquisiteur, qu'il avait combl de places et de bnfices, prit sa +dfense et dtourna cette accusation. + +Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence, +la suite de ses adulateurs et la protection du roi, et c'tait une +chose digne de piti, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un +instant, d'une idole adore, il avait t transform en le plus mpris +des hommes. Un des derniers portraits excuts par Velasquez pour le +comte-duc avait t celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie +suprieure seule est termine; le reste n'a pas t achev, probablement +par suite de la disparition du personnage qui, aprs la disgrce de son +pre, alla sans doute cacher loin de Madrid son dsespoir et sa misre. +Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de +lord Ellesmre[201], est rest dans son tat incomplet, comme une +mdaille peinte des vicissitudes humaines. + +Plus de deux sicles se sont couls depuis la mort d'Olivars, et le +temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les +dsastres du long rgne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi +et de son favori a t fatal la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne +ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une +compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles +incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au got +clair du prince et de son ministre? + + + + +AMATEURS ANGLAIS + +THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL + +1585--1646 + + + + + +CHAPITRE XV + + Infriorit de la peinture anglaise jusqu'au dernier sicle.--Rgne + de Charles Ier, poque la plus brillante pour les arts en + Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie + la rivalit du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait + du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard + Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrge du + comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets + d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses + portraits.--Encouragements qu'il accorde plusieurs + artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, + Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel. + +1585--1630 + + +De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au +commencement du sicle dernier, n'ait pas produit de peintre +remarquable. Tandis qu' la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande, +les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux sicles, +plusieurs artistes d'un vritable gnie, et un grand nombre d'autres +d'un talent distingu, l'Angleterre seule, en tait encore rduite +faire venir des peintres trangers pour reprsenter les grands +vnements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses +souverains et de ses principaux citoyens. part quelques portraitistes +obscurs, ns sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a +possd, avant 1700, aucun artiste rellement digne de ce nom. + +Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le got du +portrait, lorsqu'il se prsenta, en 1526, Thomas Morus, avec une +lettre et le portrait d'rasme, leur ami commun. Le savant et ingnieux +crivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier +d'Angleterre que Holbein tait capable de rivaliser avec Albert Durer +dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le +peintre de Ble fut bientt admis dans les bonnes grces du roi Henri +VIII, qu'il a reprsent nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous +les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait galement pour ce +prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette +poque, plutt par orgueil et ostentation que par amour de l'art, +s'empressrent d'imiter l'exemple de leur matre, et il n'est gure de +famille anglaise un peu ancienne, qui ne possde quelque portrait de +Holbein. + +L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a t trs-grande +en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne parat +avoir hrit mme d'une faible partie de son gnie. + +Aprs lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent +se fixer Londres, et y exercrent leur talent mdiocre pour le +portrait, de la fin du seizime au commencement du dix-septime sicle. +Le dernier, attach la cour de la reine lisabeth, tait entretenu +son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse. +Un autre peintre tranger, plus clbre que les prcdents, Frdric +Zucchero, d'Urbin, travailla galement pour elle, et l'on voit +Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages +toutefois ne donnent qu'une ide fort imparfaite du talent de cet +artiste qui, en compagnie de son frre Taddeo, a peint, d'une manire si +vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola, +prs de Viterbe, qui appartenait alors la puissante maison Farnse. + + Rubens, et Van Dyck, son lve, tait rserv l'honneur d'exercer en +Angleterre une influence gale, suprieure mme celle de Holbein. Les +nombreux portraits et les grandes toiles excuts par ces deux artistes, +et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie +Londres, ne servirent nanmoins former aucun peintre de quelque +talent; car il est remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus +habile de Van Dyck, bien qu'il ait vcu en Angleterre, tait n en +Allemagne, o il avait appris les premiers lments de son art[202]. + +Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le +gnie littraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille +depuis longtemps d'un si vif clat, grce l'immortel Shakespeare; +comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avance en +toutes choses, soit reste presque entirement trangre l'art, jusque +vers le quart du dernier sicle? Nous ne croyons pas tre injuste envers +elle, en avanant que cet tat de choses doit tre attribu, avant tout, +au peu de got du peuple anglais pour le beau; ensuite aux rvolutions +politiques et religieuses, et surtout l'austrit des moeurs +puritaines, qui carta pendant longtemps des temples et des monuments +publics les tableaux et les statues, les considrant avec horreur comme +des oeuvres de la superstition papiste.--D'un autre ct, l'encouragement +exclusif que la noblesse anglaise a donn pendant deux sicles la +peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui +beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que +l'atmosphre humide, et presque toujours charge de brouillards de la +Reine de l'Ocan, n'a jamais t favorable un art, qui emprunte la +lumire du soleil ses rayons les plus purs, pour clairer et animer +ses brillantes oeuvres. + +Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au sicle dernier, l'apparition +de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent, +William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture +anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi +nouvelle qu'originale[203]. + +Mais si, jusqu'au dix-huitime sicle, l'Angleterre n'a produit aucun +peintre remarquable, elle peut nanmoins se vanter d'avoir possd un +certain nombre d'hommes distingus, vritablement amis des arts, et +ayant su dignement les encourager. + + ce point de vue, aucune poque ne peut tre compare, dans l'histoire +d'Angleterre, au rgne du brillant et infortun Charles Ier. + +Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son +royaume, et s'il ne russit pas former une cole de peinture anglaise, +il fut assez heureux pour attirer sa cour les matres les plus +minents, en diffrents genres, tels que les peintres Rubens et Van +Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et +Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'ducation que ce prince avait +reue, et une inclination naturelle, le poussaient aimer et +rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement cette +disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements +donns aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les +biographes qui ont racont son rgne, font honneur de cette tendance du +roi Charles son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui, +lui-mme, en cela, obissait plutt un sentiment d'ambition et +d'orgueil, qu' un vritable penchant pour les productions de l'art. +Rival implacable du clbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey, +grand-marchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser + ce seigneur la gloire d'avoir le premier cr en Angleterre un muse +de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de +dessins, de peintures, de mdailles, de livres et de gravures. Il excita +son matre suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et +lui-mme il s'effora de l'imiter et de l'galer. Ce fut par l'exemple +et la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et cause de +la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, dou +d'ailleurs par la nature d'un got sr et dlicat, aima les arts et leur +donna de l'encouragement.--C'est donc au comte d'Arundel que revient +l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le got de +l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mle toutes +choses dans ce pays, ne soit pas reste trangre ce rsultat, le +comte ne mrite pas moins d'tre considr comme le plus illustre +amateur anglais du dix-septime sicle. + +Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rbellion et des +guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rtablissement de +Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du +beau, mais mme toute aptitude pouvoir le comprendre: + +.....Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et +vain. Il conversait avec trs-peu de personnes de sa nation; il vivait +comme s'il avait t dans un autre pays. Sa maison tait le rendez-vous +de tous les trangers et de ceux qui affectaient de le paratre... Il +passait une grande partie de son temps voyager. Il demeura plusieurs +annes en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait +extrmement l'humeur et les manires de cette nation, et affectait de +les imiter... Il voulait qu'on le crt fort savant, surtout en ce qu'il +y avait de plus curieux dans l'antiquit, sous prtexte qu'il avait +dpens des sommes immenses faire un amas de mdailles les plus rares, +et acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il +n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de +faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les et payes bien cher. Il +tait fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il +y et d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle, + la vrit, il y avait eu plusieurs personnes de rputation. Il avait +dans son port, dans sa contenance, et dans ses manires, toutes les +apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits +semblables ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus +illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le +monde, et le respect de plusieurs, comme reprsentant l'origine et la +gravit des anciens nobles, dans le temps o ils taient plus +vnrables. Mais tout cela n'tait qu'extrieur. Naturellement, il tait +la lgret mme, et n'aimait que les jeux d'enfants et les +divertissements les plus mprisables. Il ne paraissait pas fort +affectionn pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de +penchant pour l'Angleterre, o il avait une si bonne part, et o il +pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la +quitta-t-il aussitt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en +Italie, o il est mort avec les sentiments quivoques pour la religion +dans lesquels il avait vcu. + +Certes, voil un portrait peu flatt: nous laissons aux Anglais le droit +de dcider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le +rgne de Charles II, n'a pas jug le comte d'Arundel plutt avec ses +rancunes politiques, qu'avec l'impartialit exige d'un historien. Sans +doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-marchal +d'Angleterre, d'avoir quitt sa patrie, en 1642, au commencement de la +lutte engage entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi +l'infortun Charles 1er sa malheureuse destine. Son devoir +d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait rester, +afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son exprience des +affaires, de son influence, et, s'il et t possible, d'une +intervention modre. Mais, en admettant que le jugement de lord +Clarendon soit mrit, si on l'applique l'homme public, au +grand-marchal d'Angleterre, il nous parat tout fait injuste, +lorsqu'il cherche dprcier les qualits de l'homme priv, surtout son +amour et son admiration vritable pour l'art et l'antiquit. Les faits +et les tmoignages les plus authentiques, donnent un dmenti formel +cette apprciation du caractre, des gots et du savoir du comte +d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dpenser beaucoup +d'argent et de runir des collections de statues, de mdailles et de +tableaux, pour tre considr comme un amateur clair: mais l'homme qui +passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des +chefs-d'oeuvre que ce pays renferme; qui dcouvrit le gnie +d'Inigo-Jones, qui fut li avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et +conserva tant qu'il vcut, pour son bibliothcaire, le savant Junius, +auquel il fit composer le trait _De Pictura Veterum_; qui pensionna le +mathmaticien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, +les premiers sculpteurs qui exercrent leur art en Angleterre; qui +attacha son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le +graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme +devait ncessairement ne pas tre insensible aux beauts de l'art, non +plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, l'gal des sciences +et des lettres. + +Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'ide +de les initier la connaissance des oeuvres de l'antiquit, en +introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des +inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attest par ses +contemporains, et reconnu par les crivains les plus recommandables. + +Le docteur Richard Chandler, dans sa prface des _Marmora +Oxoniensia_[207], reconnat que le comte d'Arundel a rendu ce service +sa patrie. Sous les rgnes de Jacques Ier et de Charles Ier, +dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on +considre ses anctres, sa vie et son caractre, doit tre +ncessairement compt parmi les hommes les plus illustres et les plus +magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie Rome, retenu dans +cette ville par les moeurs si polies des Italiens, et par la douceur du +climat. L, contemplant chaque jour les vnrables restes de l'art, de +l'lgance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous +sachions, il rsolut d'enrichir sa patrie de ces prcieuses dpouilles_. +Son opulent patrimoine lui permettait de mettre excution cette pense +royale. Il acheta donc Rome, n'importe quel prix, les plus +excellentes oeuvres que recommandait l'antiquit. Il aurait fait plus, si +le souverain pontife ne s'tait oppos ce qu'il ft passer en +Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgr tous ses +efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trsor +admirable, et comme il n'en aurait exist nulle part de semblable. C'est +pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettoeus (Petty), savant d'un +jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des oeuvres +de l'art antique. Pettoeus partit, on le pense bien, avec une somme +considrable; il parcourut l'Italie, la Grce, l'Asie Mineure; visita +les ruines des plus nobles cits, et n'hsita pas revoir plusieurs +fois ces vnrables monuments, au pril de ses jours, bravant les +avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquits de tous genres qu'il +avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur, +cotaient au comte des sommes normes, principalement cause du mauvais +tat des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi, +elles devaient exciter, au plus haut degr, l'tonnement et l'admiration +des amateurs de l'antiquit. + +Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208], +attribue galement au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier, +fait connatre les oeuvres de l'art antique l'Angleterre.--Thomas +Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme +public, par cet admirable portrait qu'en a donn lord Clarendon. Vivant +surtout avec lui-mme, mais dans tout l'clat de l'ancienne noblesse, +son unique rcration tait sa collection d'objets d'art, dont les +restes disperss font aujourd'hui encore le principal ornement de +plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commena runir publiquement +dans ce pays des collections d'objets d'art, et montrer cet exemple au +prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de +Buckingham.--Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de +respect du trs-honorable Thomas Howard, lord grand-marchal +d'Angleterre, aussi distingu par le noble patronage qu'il accordait aux +arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est +sa munificence, ainsi qu'aux dpenses qu'il fit avec tant de gnrosit, +que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la +premire fois les statues grecques et romaines, dont il a commenc +dcorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ +vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprim en 1634), +et qu'il a constamment continu depuis faire transporter de l'antique +Grce en Angleterre. + +Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, Berlin, +n'est pas moins explicite, dans son trs-prcieux ouvrage: _Treasures of +art in Great-Britain_[210]. Aprs avoir donn un aperu des principales +acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il +ajoute: Au milieu de cet amour gnral pour les oeuvres les plus pures +de l'art, le roi avait un digne mule dans la personne du comte +d'Arundel, dont nous avons dj fait mention; et mme ce fut ce seigneur +qui inspira le premier ce got au roi. Il collectionnait aussi avec le +sentiment le plus clair, le got le plus sr et une munificence +princire, des peintures, des dessins, des pierres graves, mais avant +tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs +voyages sur le continent, il fit lui-mme beaucoup d'acquisitions, et il +employa ensuite des agents trs-connaisseurs en cette partie dans les +diffrentes contres de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un +savant, John Elwyn[211], furent trs-heureux dans les acquisitions +qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser +aux sources originales (en Grce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent +que ce grand connaisseur avait un esprit extrmement cultiv. + +Enfin, nous ajouterons l'autorit d'un artiste minent, contemporain du +comte, et non moins remarquable par la supriorit de son esprit et de +ses connaissances, que par son brillant gnie comme peintre. Pierre Paul +Rubens, inform Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble +lord, de son dsir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme, +aurait rpondu de la manire suivante: Quoique j'aie refus d'excuter +les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout +du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis +prt accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le +regardant comme un vangliste pour le monde de l'art, et comme le grand +protecteur de notre tat_.[212] + +On voit par ces diffrents tmoignages combien lord Clarendon s'est +montr svre et mme injuste envers la mmoire du comte d'Arundel, +considr comme homme de got et de savoir. + +Mais avant d'entrer dans des explications dtailles sur les +acquisitions faites par ce clbre amateur, sur ses diffrentes +collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son +temps, nous croyons ncessaire de donner un abrg trs-succinct de sa +vie. Nous l'avons extrait de l'histoire des antiquits du chteau et de +la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la +conqute (des Normands) jusqu'au temps prsent[213], par le rvrend +Tierney, chapelain du duc de Norfolk, qui est aujourd'hui l'hritier +des comtes d'Arundel. + +Thomas Howard naquit Finchingfield, comt d'Essex, en 1585. Il tait +le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne +Dacre, sa femme. l'ge de dix ans, il perdit son pre, qui lui laissa +une fortune trs-embarrasse. Sa mre tait, ce qu'il parat, une +femme remarquable: elle voulut que son fils ret la meilleure +ducation, et la surveilla elle-mme avec la tendresse la plus +attentive. + +En 1606, peine g de vingt et un ans, il pousa Alatheia, troisime +fille et seule hritire ventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury. +L'anne suivante, il fit son entre la cour, et le roi Jacques +1er servit de parrain son fils an. Ce prince aimait beaucoup le +jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de +l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le +comte avait t lev par sa mre, et sa mauvaise sant ne s'y fussent +opposs[214]. + +Ces motifs ne l'empchrent pas nanmoins d'tre cr, en 1611, +chevalier de la Jarretire, distinction qui prouve la faveur dont il +jouissait auprs du monarque. + +Mais sa sant dlicate et chancelante s'accommodait difficilement du +climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rtablir ses +forces, il se dcida, vers la fin de 1611, transporter sa rsidence +dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit +donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en +1612, et, la fin de cette anne, il tait de retour en Angleterre. +Nous le trouvons, le 14 fvrier 1614, au mariage de la princesse +lisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frdric, comte palatin du +Rhin. Mais son sjour dans sa patrie fut alors de peu de dure; charg +de conduire cette princesse son mari, peine eut-il rempli cette +mission, qu'il se hta de regagner l'Italie, o il resta plus d'une +anne, et d'o il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre +1614. + +C'est pendant ce second sjour qu'attir vers les belles choses que +Venise, Florence et Rome offraient sa vue et ses tudes, il rsolut +de former une collection des spcimens les mieux choisis de tout ce que +l'art antique et l'art moderne prsentaient de plus remarquable. Il fit +donc alors en Italie, soit par lui-mme, soit par des agents +trs-intelligents qu'il entretenait cet effet dans les principales +villes, de nombreuses acquisitions payes au poids de l'or, et destines + orner sa rsidence d'_Arundel-House_, Londres. + +Rentr dans sa patrie, et bientt lev au rang de lord du conseil +priv, et de membre de la commission des six pairs chargs d'exercer en +commun l'office de comte grand marchal d'Angleterre, dont il fut plus +tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses normes +traitements augmenter ses collections. C'est alors qu'tendant le +cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, la +dcouverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres +antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses +nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde sauver +sa vie au milieu d'une affreuse tempte. Il perdit tous les objets qu'il +avait pu runir, et, peine terre, il fut mis en prison par les +Turcs, comme espion des chrtiens. Mais aussitt qu'il eut recouvr sa +libert, il se remit poursuivre sa mission, et nous verrons plus +tard qu'il fut assez heureux pour faire passer Londres, en 1627, ce +qu'il tait parvenu trouver dans le Levant. + +Les acquisitions d'antiquits runies par le comte avaient stimul +quelques-uns de ses compatriotes entrer dans cette noble voie. Le +comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencrent alors faire de +semblables collections, et il est amusant, dit le rvrend M. Tierney, +d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforait de prvenir ses +nouveaux mules dans l'acquisition de leurs curiosits favorites. La +lettre suivante, bien que sans date, doit avoir t crite par le comte, +vers l'anne 1619. Je dsire, crit-il la comtesse sa femme, que vous +puissiez prsentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Ro +(c'tait l'agent du duc de Buckingham) a rapport d'antiquits: dieux, +vases, inscriptions, mdailles et telles autres choses. Je pense que sir +Robert Cotton ou M. Dikes sont disposs les acheter. Je dsire que +cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne +(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216]. + +En Europe, le comte employait ses acquisitions d'oeuvres d'art un grand +nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte +des lettres[217], nous voyons figurer Bruxelles W. Trumbull; Anvers, +envoy prs de Rubens, un autre dont le nom est rest inconnu; +Venise, sir John Borough; Madrid, Arthur Hopton; la Haye, le peintre +Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur +l'acquisition des tableaux des plus clbres matres, parmi lesquels +nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphal, Lonard de Vinci, le +Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte +n'hsitait pas payer fort cher les oeuvres qui lui taient signales +comme dignes de dcorer sa galerie. + +L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'oeuvre des matres du +seizime sicle ne l'empchait pas de rendre hommage au talent des +artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le +premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le clbre +Pierre-Paul Rubens, dont la rputation remplissait l'Europe entire. +Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur +anglais du peintre d'Anvers, mais la rponse de Rubens, que nous avons +rapporte, l'envoy du comte qui venait le solliciter de faire son +portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste +tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et +voici ceux que M. Andr Van Hasselt indique, dans le catalogue plac +la suite de son _Histoire de Rubens_[218]. + +N 948. Lord Arundel, ouvrage indiqu dans le catalogue de la vente de +Rubens, n 97. + +N 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut +peint, en 1627, pour le noble lord. Aprs la confiscation des biens de +ce seigneur, en 1649, le tableau fut transport Anvers et vendu +l'lecteur de Bavire. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale +de Munich. + +N 950. Le mme, revtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la +collection du comte de Carlisle, en Angleterre; grav par J. Houbraken, +dans un cadre ovale orn. + +N 951. Le mme, revtu d'une armure. Dans la collection du comte de +Warwick, en Angleterre. + +En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne Londres, o il se +trouvait au commencement d'aot 1629, il peignit, pendant son sjour, +pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219]. + +Notre amateur ne fut pas moins li avec Van Dyck. M. Carpenter[220] +incline croire, d'aprs les documents authentiques qu'il a dcouverts, +que le comte avait cherch, ds 1620, attirer Van Dyck en Angleterre +pour l'y retenir son service; mais il est certain que plus tard, +pendant le long sjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il +vcut avec le lord-marchal d'Angleterre dans une complte +intimit.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier +Digby, rsident Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII, +ce fut le comte d'Arundel trs-grand amateur des arts du dessin, qui +introduisit Van Dyck dans les bonnes grces du roi d'Angleterre: ce +peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme, +et ils sont, dit-il, plutt vivants que peints. + +Voici, d'aprs le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui +existent encore aujourd'hui Arundel-Castle, rsidence du duc de +Norfolk... et qui ont probablement t excuts par lui pour le comte et +d'aprs ses commandes: + +Le portrait de Charles Ier, mi-corps, que M. Waagen attribue +l'un des lves du matre; + +Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le mme +connaisseur; + +Thomas Howard, revtu de son armure, mi-corps, peint avec soin, et +d'un ton brun vigoureux; + +Le mme, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont reprsents assis, +jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe plac prs de lui: +la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vtus. +La composition est naturelle, et l'excution soigne d'un ton +entirement brun; + +Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore +jeune. Le pre est revtu de son armure, avec le bton de +commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux +genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est +pas moins remarquable par son coloris bruni; l'excution en est +rellement magistrale; + +Henri Howard, en costume noir, peint peu prs jusqu'aux genoux, +admirablement model, d'un ton chaud comme celui de Titien. + +L'authenticit de ces portraits, attribus Van Dyck, n'est pas +conteste par le savant apprciateur de Berlin; il n'en est pas de mme +de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considre +comme un Van Dyck Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce +matre. + +En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de +lord Clarendon[223]. + +Nous ignorons si le clbre tableau qui reprsente le comte, et dans +lequel Van Dyck a plac le fameux bronze de la tte d'Homre, se trouve +parmi ceux numrs ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut +largement employ par le grand-marchal d'Angleterre et les siens. Si +l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces +portraits de famille, on doit galement admettre que la supriorit de +l'artiste ne fut pas trangre au choix que fit de son pinceau l'un des +plus grands connaisseurs de l'Angleterre. + +Un autre peintre moins clbre, mais cependant bien connu dans la +Grande-Bretagne, o il a longtemps travaill, non sans talent, le +hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte +d'Arundel. M. Waagen cite de lui, Arundel-Castle, deux tableaux: l'un, +reprsentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits +sont de bons spcimens du talent de cet artiste de second ordre[224]. +Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore +deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les +voyait, de son temps (vers 1800), au chteau de Worksop. Ils sont dats +de 1618; le lord est reprsent assis, vtu de noir, portant son cou +le collier de l'ordre de la Jarretire; il dsigne avec son bton de +marchal quelques statues qui sont prs de lui[225]. + +Daniel Mytens, peintre hollandais, attach au service de Charles Ier, +fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on +voit par une lettre de cet artiste, adresse de Londres, le 18 aot +1618, sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre La Haye, et +rapporte par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait excuter par +cet artiste des rductions de ces portraits, et qu'il les envoya +Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux. + +Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Acadmie du trs-noble art +de la peinture_[226], ayant accompagn, en Angleterre, son matre, +Grard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reut les +encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227]. + +Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre +amateur. Ds 1623, il fit pour lui quatre dessins la plume, d'aprs +Lonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est la comtesse +d'Arundel que Vosterman a ddi sa gravure, en six planches, de la +bataille des Amazones, d'aprs Rubens. + +Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la +mmoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le +premier, dcouvrit le gnie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway +les embellissements des btiments de Westminster avaient t confis +lord Arundel et Inigo Jones (Rymer Foedera, vol. XVIII, p. 97); et, en +1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et +l'uniformit de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's +inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229], +sont prsentement chez le lord Pembroke, Wilton. + +Il parat que le roi Jacques avait rsolu de rparer la cathdrale de +Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaait +de tomber en ruine. Il avait rsolu galement de remplacer les +constructions branles de l'ancien palais de White-Hall par le btiment +actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collgues furent +chargs de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succs. M. +Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 aot 1620, +adresse au noble lord, dans laquelle, aprs l'avoir entretenu des +logements prpars pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de +Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions +Saint-Paul est entirement termin, et que les maons doivent se mettre + refaire la partie situe l'extrmit ouest, qu'ils avaient dmolie. + +Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel +employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui +exercrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons +indiquer les travaux qu'ils excutrent pour leur protecteur. Peut-tre +Nicolas Stone, qui tait la fois sculpteur et architecte, fut-il +occup, avec ses deux compatriotes, btir et dcorer l'htel du lord + Londres, sur les bords de la Tamise, ses chteaux d'Arundel et +d'Albury, dans le comt de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth, +prs de Londres. Quant Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur, +il est l'auteur de la statue en bronze, rige aujourd'hui +Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar +prouve que cette statue fut excute aux frais du comte d'Arundel. M. +Carpenter, dans ses mmoires indits sur Rubens et Van Dyck[232], cite +une ptition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il +termine par: Son trs-humble, obissant et indigne _Praxitle_. + +Indpendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons, +le comte avait galement une magnifique collection de pierres graves et +de mdailles. Mais ce qu'il possdait peut-tre de plus remarquable, +c'tait sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu +russir se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les +Pays-Bas, des oeuvres des principaux matres des diffrentes coles. +Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte +avait achet Venise une _Lucrce_ du Titien, viole par Tarquin, +reprsente d'une autre manire que celle du mme matre, acquise pour +le roi Charles, et dont parle le mme auteur[234]. On voyait dans la +galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses coles +d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il +parat avoir prfr, au moins si on en juge par le grand nombre de +tableaux de ce matre, gravs par Hollar comme faisant partie de la +collection d'Arundel. Cette prfrence tait peut-tre due, +indpendamment de la supriorit de cet artiste, ce qu'il avait peint +presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, la cour +duquel il avait longtemps vcu. Le comte, trs-fier de sa haute +naissance, s'tait attach runir, non-seulement les portraits de ses +anctres, mais aussi ceux des hommes et des femmes clbres dans les +annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit +publique, soit particulire, n'a pu runir autant d'ouvrages de ce +peintre; car, ct de ses tableaux, le comte possdait une +trs-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait +avec Holbein la prdilection de l'illustre amateur. Il avait russi se +procurer bon nombre de dessins de l'minent artiste; il les avait +achets, en partie, la vente de la clbre collection Imhoff, +Nuremberg[235], collection qui avait t forme du vivant mme d'Albert +Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami. + +Mariette raconte[236], qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une +trs-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier +Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ Paris, se flattant d'en +faire aisment l'acquisition. Il ne put y russir, et se faisant +connatre pour lors M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui +avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du +Parmesan que possdait M. Delanoue, il parat, ajoute Mariette, qu'il +s'en tait procur beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721, +les dbris de sa collection, Zanetti, qui tait alors Londres, acheta +un magnifique recueil de dessins de ce matre, au nombre de cent trente, +dont il publia depuis, en 1743, Venise, des estampes graves, partie +en cuivre, et partie en bois, la manire d'Ugo da Carpi, qu'il remit +en honneur[237].--De tous les cabinets particuliers, dit encore +Mariette[238], le plus abondant en dessins de Lonard a t, je pense, +celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait pargn ni soins +ni dpenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis +dans tous les genres. Mais il tait surtout passionn pour les dessins, +et il en avait form un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais. +En particulier, il avait conu une si forte estime pour ceux de Lonard, +que, non content de ceux qu'il possdait, il avait offert, au nom de +Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu' trois mille pistoles d'Espagne +(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la +bibliothque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de ttes (au +nombre d'environ deux cents, la mme bibliothque) peut avoir +appartenu cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que... +prs de quatre-vingts de ces ttes ont t graves par Venceslas Hollar, +qui tait au service du comte. + +La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre +amateur, qu'elle lui inspirait des prjugs certainement draisonnables. +Horace Walpole raconte, d'aprs Evelyn[240], que le comte croyait que +celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais tre un +honnte homme. L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relve cette +opinion comme devant donner, si elle tait prouve, une triste ide de +celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapporte. Il a raison +assurment; car il n'est pas besoin de dmontrer qu'on peut tre un fort +honnte homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau. +Peut-tre la pense du grand amateur anglais tait-elle semblable au +sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses +lve l'me, la fortifie dans l'adversit et la console[241]. Peut-tre +aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord +grand marchal d'Angleterre, lui inspiraient le dgot des striles +agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port +de refuge, l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa srnit. + + + + +CHAPITRE XVI + + Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de + Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords + Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de + Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achte le cabinet.--Il + se sert des ambassadeurs anglais Constantinople et Venise pour + se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans + les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour + Charles Ier.--Buckingham est assassin par Felton. + +1590--1628 + + + ct du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand +chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son got +pour les arts et l'antiquit que par la protection qu'il accordait aux +artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie ses +frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission charge +de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on +voulait ajouter Westminster. Il possdait, Wilton, un grand nombre +de statues et de marbres antiques, et il avait, Londres, des +mdailles, des peintures et des dessins de matres. Ce fut lui qui +changea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de +quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint +Georges par Raphal, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242]. +Aprs lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert +Montague, qui se faisaient galement remarquer par leur got pour les +arts, et qui cherchaient aussi runir des dessins et des +peintures[243]. + +Mais tous ces seigneurs taient effacs par le brillant favori de +Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham. +Lorsqu'il avait coeur de se procurer soit pour lui-mme, soit pour ses +matres, les oeuvres les plus rares, il n'tait arrt par aucune +considration de dpense, et il cartait tous ses concurrents par des +offres qui devenaient de vritables prodigalits. Le duc s'tait li +avec Rubens pendant le sjour que ce peintre fit Paris, en 1621, +poque o il entreprit les compositions allgoriques de la galerie du +palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Mdicis. Georges Williers +se trouvait galement la cour de France, o il tait venu la suite +des ngociations entames pour le mariage de Henriette-Marie, fille de +Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut Paris, ce qu'on +prtend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit servir +d'intermdiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et +essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, rgente des +Pays-Bas, de rtablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les +considrations politiques qui avaient dtermin le favori de Charles +Ier faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le dcidrent pas +galement lui proposer l'acquisition de son cabinet, compos de +peintures, d'antiquits et d'autres objets rares et curieux qu'il avait +runis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait +fait construire dans sa maison, Anvers, une salle ronde claire par +une seule ouverture au centre dans le haut, l'imitation de la rotonde +(le Panthon) de Rome, pour obtenir une lumire gale. C'est l qu'il +avait dispos son prcieux muse, compos de marbres, de statues, de +bronzes, de mdailles, de cames, de pierres graves, de livres et de +tableaux. Ces derniers taient en partie de sa main, en partie des +copies faites par lui, Venise et Madrid, d'aprs le Titien, Paul +Vronse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites +des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun +tranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de +visiter son cabinet[244]. + +Le duc de Buckingham avait probablement vu le muse de Rubens, et c'est +ce qui le dcida sans doute en ngocier l'acquisition. Il fit d'abord + Rubens cette proposition par lettre, la fin de 1622, et il lui +envoya bientt aprs, Anvers, le sieur Blondel, Franais, grand +connaisseur, lequel, aprs examen de cette collection, en offrit +Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens +hsita, malgr l'lvation de cette offre: il avait de la peine se +dfaire d'une collection rellement royale, qu'il n'avait runie +qu'aprs nombre d'annes de voyages et de grandes dpenses. Cependant, +press par les instances du duc, il finit par accepter les propositions +de son agent. Il n'y consentit toutefois qu' la condition que les +statues, bustes et bas-reliefs seraient mouls, afin qu'il ne restt pas +compltement priv de ses modles et de ses tudes sur l'antique. Il fit +mettre des copies aux places prcdemment occupes par les originaux, +et, selon l'un de ses biographes[246], plaant d'autres tableaux dans +les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en +apparence, le mme cabinet. + +Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Ro, ambassadeur +d'Angleterre Constantinople, de 1621 1623, chercher et acheter +pour le roi Charles des manuscrits, des mdailles et des marbres. +L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait dtermin son +rival se servir de sir Thomas Ro pour le mme objet. La +correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a +t publi[247], rend compte des dangers et des difficults prouvs, +tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux dsirs des deux +nobles lords. + + Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait +galement ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des matres +de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux +Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize +Paul Vronse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma +jeune. ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les +prcdents, sont indiqus dans le catalogue de la vente faite aprs sa +mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois +compositions de Lonard de Vinci, une d'Andr del Sarto, trois de +Raphal, une de Jules Romain, deux du Corrge, deux d'Annibal Carrache, +trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio +Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures +n'avaient pas sans doute le mme mrite; mais il y avait parmi elles des +toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce matre a +introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de +Soliman, et dont le duc avait refus sept mille livres sterling (175,000 +francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'oeuvre du Corrge, +_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV, +pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus +prcieux ornements du grand salon carr du Louvre. Rubens avait donc +raison d'crire Peiresc, de Londres, le 9 aot 1629: ....On est loin +de rencontrer dans cette le la barbarie que le climat pourrait y faire +supposer, loigne qu'elle est de la dlicieuse Italie; il faut mme +l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part +une aussi grande quantit de tableaux de matres que dans le palais du +roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248]. +Toutes ces richesses artistiques avaient t places par le duc dans sa +rsidence de York-House, dans le Strand, Londres. Aprs sa mort, elles +furent vendues et disperses. Le roi Charles, le duc de Northumberland +et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acqureurs +de ces magnifiques ouvrages runis avec tant de dpenses. + +Le favori de Charles Ier apportait la mme ardeur procurer son +matre les oeuvres les plus rares. Il employa quelquefois ces +ngociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre, +dessinateur, enlumineur, crivain de troisime ordre, et, de plus, agent +secret ml la politique et la diplomatie[250]. Attach au service +du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoy +plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrte de ngocier la paix +entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans +son Histoire de Rubens[251], l'artiste tait dans la confidence de cette +ngociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, aprs la +mort de sa premire femme, Isabelle Brant, motiv en apparence sur la +ncessit de se distraire, aurait eu, en ralit, pour cause, une +mission du duc de Buckingham auprs des gnraux et ngociateurs +espagnols, dans l'intrt du rtablissement de la paix, qu'il parvint +plus tard faire accepter par les deux parties. + +Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins +considrable l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept +cartons de Raphal, placs aujourd'hui au palais de Hampton-Court; +l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, o ils taient rests +depuis le temps de Lon X, pour le compte du roi Charles Ier. + +Le duc russit galement dans la ngociation qu'il ouvrit avec le duc de +Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son matre, de la clbre galerie +de tableaux cre dans cette ville et augmente, pendant plus d'un +sicle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle cota +au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme +norme pour le temps, et qui en reprsenterait aujourd'hui plus du +triple. Depuis la fin du quinzime sicle, cette famille des Gonzague, +porte naturellement vers le beau, s'tait applique s'entourer des +artistes les plus minents, et les retenir Mantoue. C'est ainsi que +le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirs leur cour, et +dcorrent leurs palais d'oeuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son +fameux Triomphe de Jules Csar, et Jules Romain la Guerre des Titans +contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son +gnie. La collection achete pour le roi Charles comprenait, entre +autres chefs-d'oeuvre, la _Vierge la perle_, de Raphal, maintenant au +muse de Madrid; l'_ducation de Cupidon_, du Corrge, aujourd'hui la +_National Gallery_, Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au muse +du Louvre; les _Douze Csars_, du mme matre, et beaucoup d'autres +ouvrages des plus clbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne +put admirer ces chefs-d'oeuvre dans le palais de son royal matre, s'il +est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux +n'arrivrent en Angleterre que dans l'anne 1629, car il tait tomb +sous le poignard de Felton le 28 aot 1628. + +On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son +matre, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le +caractre et les qualits du coeur, mais le premier, peut-tre, citer +pour son amour vritable du beau, son got aussi sr qu'clair, et la +protection gnreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et +encouragea les artistes venus sa cour. Rubens, pendant son sjour en +Angleterre, dans le courant de l'anne 1629, fut frapp de la prosprit +dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes +sortes qu'il renfermait ds lors au point de vue des arts.--Cette le, +crit-il P. Dupuy, de Londres, le 8 aot 1629[255], me semble un +thtre tout fait digne de la curiosit d'un homme de got, +non-seulement cause de l'agrment du pays et de la beaut de la +nation, non-seulement cause de l'apparence extrieure qui m'a paru +d'une richesse extrme, et qui annonce un peuple riche et heureux au +sein de la paix, mais encore par la quantit incroyable d'excellents +tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans +cette cour.--Horace Walpole a donc bien jug Charles Ier, lorsqu'il +dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus ncessaires pour faire le +bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: Plt Dieu qu'il n'et pas t +convaincu que lui seul, connaissant les moyens employer pour le rendre +heureux, devait lui seul possder le pouvoir d'assurer la flicit +publique[256]! + + + + +CHAPITRE XVII + + Franciscus Junius, bibliothcaire du comte d'Arundel, et son trait + _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet + ouvrage.--Approbation qu'il reoit de H. Grotius, de Van Dyck et de + Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrive des marbres + achets par le comte d'Arundel.--Leur explication par + Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques Arundel-House. + +1589--1636 + + +Parmi les hommes clbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirs +par la renomme du roi Charles Ier, et par la libert dont on +jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257], +l'un des savants du dix-septime sicle qui ont le mieux tudi et le +mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquit. Son pre, Franciscus +Junius, de Bourges, n'tait pas moins recommandable, selon le tmoignage +de Jean-Georges Grvius[258], par la modration de son caractre que par +la puret de ses moeurs. Aprs avoir embrass la religion rforme, et +s'tre fait ministre, il avait quitt la France, et s'tait rfugi en +Allemagne pour viter les perscutions. tabli d'abord Heidelberg, +c'est l que naquit, en 1589[259], l'auteur du trait _De pictura +veterum_. Junius pre, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait +quitt Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les +tats des Provinces-Unies lui envoyrent une dputation d'une des +provinces, pour l'engager se fixer Leyde, afin d'y enseigner la +thologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta la grande +satisfaction de l'glise et de la clbre universit de cette ville, +jusqu'en 1602, anne dans laquelle il mourut. + +Son fils grandissait et s'appliquait l'tude des mathmatiques, avec +le projet arrt de suivre la carrire des armes, sous les ordres du +prince d'Orange. Mais, en 1609, une trve de douze ans ayant t conclue +avec l'Espagne, il changea de rsolution, et se livra entirement +l'tude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des +saintes critures. Il commena par runir, mettre en ordre et publier +les crits de son pre; il se rendit ensuite en France, et, en 1620, +passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honntes gens +pour l'lvation de son esprit, la profondeur de son savoir, et +l'extrme amnit de son caractre. Charm par l'agrment que lui +offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui +tmoignaient les hommes distingus qui l'y avaient si bien accueilli, il +y fixa son sjour, et passa trente annes, comme bibliothcaire, dans la +famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa +son trait _De pictura veterum_, qui fut envoy par Guillaume Blavius +Amsterdam, vers 1636, pour y tre imprim. + +Cet ouvrage, modle d'une vritable rudition, n'empcha pas Junius de +se livrer des travaux beaucoup plus arides, et qui pouvanteraient +aujourd'hui l'imagination du savant le plus dtermin. Possdant fond, +comme tous les lettrs de son sicle, les langues grecque et latine, +Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe +occidentale. Il se mit donc d'abord tudier la langue anglo-saxonne, +et dmontra qu'elle avait t la source des langues allemande, anglaise +et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le +franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il +s'assura, par ces tudes, qu'un grand nombre de mots en usage +aujourd'hui, en franais, en italien et en espagnol, sont tirs de ces +dialectes primitifs. Il donna le premier spcimen de sa profonde +connaissance de ces anciennes langues en publiant Amsterdam, en 1655, +ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abb +Willeram, publie par Paul Merula, en 1598, Leyde. Nous ne suivrons +pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande, +et qu'il reprit en Angleterre, o il revint en 1674, pour n'en plus +sortir. Il nous suffira de renvoyer sa vie par Grvius, et de dire +que, jusqu' l'ge de quatre-vingt-six ans, il consacra ces recherches +si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif, +et toutes les heures d'une vie entirement livre l'tude. Aprs avoir +pass deux ans l'universit d'Oxford, o il avait sous la main les +matriaux de ses recherches, il vint mourir Windsor, chez son neveu, +Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du +chapitre de l'glise de Windsor, nonobstant sa qualit d'tranger. + +Junius, pour payer l'Angleterre la dette de l'hospitalit qu'elle lui +avait accorde pendant plus de trente annes, lgua tous les manuscrits +de ses ouvrages l'universit d'Oxford, o il avait longtemps +travaill. On peut en voir la liste la suite de sa Vie par Grvius. Ce +savant fait le plus grand loge de l'auteur du trait de la _Peinture +des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse Amsterdam, et il +raconte qu'il fut reu par cet minent interprte de tant d'anciennes +langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la +bibliothque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des +nouvelles de la rpublique des lettres. Grvius le reprsente au +physique comme tant d'une taille peu leve, d'une figure maigre, mais +comme dou d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on +peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff, +admirablement grav par P.-A. Gunst, et qui est plac en tte du trait +de la _Peinture des anciens_. Junius y est reprsent en buste, dans un +mdaillon que deux gnies s'efforcent de fixer une pyramide entoure +d'ifs. Il parat dans la force de l'ge, il est vu de trois quarts, +porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un +mlange de srieux, de finesse et de pntration qui rvle bien son +origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la +sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout fait +au bas, la trompette de la Renomme entoure d'une couronne de lauriers. +On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants: + + FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260]. + Hic dedit ternam claris pictoribus umbram + Quod dare pictorum non potuere manus; + Vincit Appelloeos hac Junius arte colores, + Junius ingenio nobilis, arte, domo. + +Un autre portrait de Junius avait t fait par Van Dyck; il est +aujourd'hui l'universit d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le +mme que celui qui a t grav par Hollar, et dans lequel Junius est +reprsent mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert, +avec l'indication qu'il a t peint _tatis XXXXIX_. + +Bien que le corps de Junius et t dpos dans l'glise de Windsor, +l'universit d'Oxford voulut lui lever au milieu d'elle un monument +funbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait. +L'pitaphe, rapporte par Grvius, en est attribue Isaac Vossius, qui +a pu, en toute vrit, dire de son illustre parent: + + .....Per omnem tatem. + Sine querela aut injuria cujusque + Musis tantum et sibi vacavit. + +Nous n'avons point nous occuper des nombreux ouvrages que Junius +composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'criture sainte; +mais nous donnerons une analyse succincte de son trait de la _Peinture +des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publis en +Angleterre. + +Dans sa ddicace Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre +et les encouragements qui l'ont dtermin le composer. Grand prince, +dit-il au roi, il y a dix-sept annes que je me suis rfugi dans la +Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et l'abri des orages, au +milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les +recommandations de Lancelot, alors vque de Winton, et de Guillaume, +vque de Methuen[261], aujourd'hui archevque de Cantorbry, dans la +noble famille d'Arundel, je me suis appliqu ds lors, selon le dsir de +l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, runir et examiner tous les +passages des auteurs anciens les plus accrdits, non-seulement dans la +vue d'crire l'histoire des artistes, mais pour pntrer fond et +dcouvrir la nature mme des arts d'imitation....... + +...La matire s'tendant mesure que j'entrais plus avant dans mon +sujet, j'entrepris une tche plus large que celle qui m'avait t +impose, d'abord pour tmoigner toute ma gratitude l'illustre +personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me +traner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque +j'en suis ces dtails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage +de ma profonde reconnaissance la divine Providence, aussi bien qu' +Votre Majest, dont le gouvernement s'applique maintenir la paix +publique, et permet ainsi chacun de se livrer dans une heureuse +scurit l'tude des belles-lettres........ + +...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude +encourager les arts et les sciences, l'aide de laquelle Votre Majest +a dissip, comme l'astre le plus lumineux, les paisses tnbres des +sicles prcdents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix. +De l le calme rgnant dans toute la Grande-Bretagne, de l cette +renaissance des beauts primitives de l'art... C'est pourquoi nous +n'avons rien envier, dans ce sicle, l'antiquit, cette mre fconde +des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un +Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-tre, parce qu'on trouve plus +rarement encore un Mcne; car les matres de la terre sont, en gnral, +peu disposs encourager ces rares gnies. Les grands esprits, les +intelligences suprieures seraient puissamment excits si, au milieu des +soins incessants que rclament le maintien de la paix, la conduite de +la guerre et les autres ncessits du gouvernement, les souverains ne se +contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les +arts, mais s'ils se dcidaient les cultiver avec nous. L'exemple de +Votre Majest montre tous, combien il est agrable et mme utile de se +dlasser du souci des affaires les plus srieuses par un repos +intelligent, qui occupe la fois les yeux et l'esprit. + +...Quant moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les +beauts de l'art que l'antiquit rvle ceux qui savent la comprendre, +je me suis appliqu les dcrire et les expliquer, en suivant les +indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait ma +disposition. C'est pourquoi je me suis laiss entraner runir les +anciennes rgles parses et disperses parmi les crits que nous a +laisss la docte antiquit, et les rdiger en corps de doctrine, afin +qu'tant parvenu percevoir dans mon esprit comme une image de +l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me ft +plus facile d'apprcier toute la beaut de cet art prcieux... Sous les +auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc +respectueusement Votre Majest la peinture des anciens. C'est un +hommage assez faible, si l'on s'arrte mon style; mais il est grand +par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majest par le +choix du sujet. Je ne me laisserai point mouvoir par l'ignorance et la +lchet de certains esprits dpravs de ce sicle qui, ne pouvant +comprendre la sublimit de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit +de l'lever au del des forces humaines. L'art, il est vrai, peut +s'lever jusqu'au sublime, et de cette hauteur dfier tous les faibles +efforts des hommes: il mprise les esprits grossiers et barbares qui ne +sont attachs ici-bas qu' leur ignorance obstine; ou bien il blouit, +par son brillant clat, leurs yeux obscurcis par les tnbres d'une nuit +profonde. L'art est une grande chose; il demande rencontrer un +connaisseur, un apprciateur qui soit au niveau de sa beaut. Alors il +se soutient en honneur auprs de tous... Avec un tel Mcne, la peinture +triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mpriser, lorsqu'on +saura en quelle estime elle a t tenue par un si grand prince?... + +Junius, lorsqu'il crivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait gure +que, bientt, d'affreuses dissensions civiles amneraient la chute et la +mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs +anglais, dont il vante, dans sa ddicace, l'amour clair pour les +arts[262], seraient les premiers ordonner, par acte du Parlement, la +vente aux enchres publiques de l'admirable collection de tableaux, de +dessins, de statues et d'autres objets prcieux runis en Angleterre, +avec tant de peines et de dpenses, par l'infortun monarque! + +Le trait de Junius est divis en trois livres, qui sont eux-mmes +subdiviss en chapitres. Comme il se propose de suivre le dveloppement +de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le +premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont t +les causes de ses progrs; dans le troisime, comment elle est parvenue + sa perfection[263]. + +Aprs avoir prsent des considrations gnrales sur la facult inne +chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de dmontrer, dans +son premier livre, que cette facult peut tre surtout dveloppe par +l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop +emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les carts drgls du +caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intemprance d'imagination +est commune aux potes et aux peintres, il profite de l'occasion pour +examiner ce que la posie et la peinture ont entre elles de semblable; +il ajoute, en passant, quelques conseils l'usage de ceux qui veulent +considrer avec attention les oeuvres de la peinture. + +Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature +qui a donn l'homme le dsir de tout imiter, et que, si l'imagination +le pousse produire et crer, il y est excit encore par beaucoup +d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout +bien, comme l'auteur de cette facult donne l'homme. La bont divine +a voulu que l'enfant ret ses premires impressions de ses parents, +dont les prceptes l'initient d'abord aux rgles des arts. Livr ensuite + ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, tait dispos + se laisser aller de mauvais penchants, il tait retenu par la +crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au +contraire, tant dou d'un jugement sain, il tait dcid ne pas +s'carter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas +trouver des encouragements dans une utile mulation et dans les conseils +des matres. Bientt, son esprit tait attir par cette admirable +douceur de l'art, jouissant d'une mulation naturelle, par cette force +qui sait runir et s'approprier, l'aide d'un exercice constamment +rpt, tout ce qui est utile la pratique de l'art. L'honneur que les +hommes de tout rang rendaient aux arts, l'esprance du succs et de la +gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de +confiance en lui-mme et rempli d'une heureuse audace, il n'hsitait pas + entreprendre de grandes choses. La flicit publique, dont, selon +l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux sicles, favorisait +beaucoup cette ardeur et ce dsir de gloire. En outre, les succs +particuliers contribuaient entretenir l'mulation gnrale et l'espoir +de russir. + +Aprs avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez +les anciens, Junius, dans son troisime livre, examine les effets de +cette force imitatrice qui rside dans l'intelligence de l'homme; il +suit les progrs qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su +atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties +capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symtrie; la couleur, +et, avec elle, la lumire et l'ombre, le clair et l'obscur; le +mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou +disposition conomique de tout l'ouvrage. Les quatre premires parties, +c'est--dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement, +taient observes avec soin par les anciens dans toute peinture, soit +qu'elle ne reprsentt qu'une seule figure, soit qu'elle en contnt +plusieurs. Quant la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les +tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversit du jeu +de la lumire, l'ordonnance ft mieux ressortir la diffrence des corps +et des objets reprsents sur la mme surface. Les anciens ne faisaient +pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de +ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grce, semblable + celle rpandue sur toute la personne de Vnus, se ft remarquer dans +chacune des parties du tableau, et les ft toutes galement admirer. +Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grce, sans +laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne +saurait jamais se flatter d'arriver la perfection. + +Telle est la thorie du savant auteur du trait de la peinture des +anciens. Il procde, on le voit, avec les formes pdantesques du +seizime sicle, et son ouvrage, bourr chaque page de citations +grecques et latines, est un vritable prodige de science et d'rudition. +Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le mme +honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en rputation de +son temps, tels que Bude, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise, +Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet talage d'rudition tait dans +le got de l'poque, o dominait encore, parmi les lettrs, l'usage +habituel du grec et du latin. Cette manire de procder parat +fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps. +Il est certain nanmoins qu'en dpouillant le trait de Junius de son +enveloppe par trop hrisse de grec, et en laissant de ct ses +dductions, qui sentent trop l'cole et la scolastique du moyen ge, on +y trouve une connaissance approfondie de l'antiquit, accompagne de +considrations qui dnotent un esprit aussi juste que cultiv. On ne +doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialit, que, depuis la +Renaissance, Junius est le premier qui ait cherch expliquer l'origine +de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Lonard de Vinci, +Vasari et d'autres biographes italiens, mais en vritable philosophe, +qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par consquent des +arts d'imitation, jusqu' Dieu lui-mme. + +Pour donner une ide du style et de la manire de raisonner de l'auteur, +nous citerons le passage suivant, dans lequel il dveloppe cette +thse[264]. + +L'excellent, le trs-grand crateur de l'univers, a fait ce monde de +telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont +appel [Grec: chosmos], c'est--dire ornement, et les Latins +_mundus_, cause de l'lgance et de la perfection de toutes ses +parties. Quant ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas cr son image +pour qu'il vct semblable une vile brute; mais pour que, se rappelant +son origine, il s'avant vers une ternit de gloire, en suivant le +droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion +rside au fond de l'me de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours +chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit elle seule +pour lever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi +dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensit des choses de +ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une +autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'tendue du monde +lui-mme, calcule, le compas la main, la circonfrence du globe, et +livrant la postrit le catalogue des toiles, rvle les lois des +astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en +hritage tous. Cet autre, non sans une terreur cause par la majest +du spectacle, s'efforce de dcouvrir et de pntrer les secrets les plus +profondment cachs dans le sein de la nature; il s'tudie comprendre +et expliquer les nues, les tonnerres, les temptes, les mers et les +autres phnomnes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont +agits. L'homme qui aime contempler le spectacle de la nature examine +toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait +qu'il a t plac lui-mme sur cet immense thtre comme spectateur et +admirateur de l'oeuvre sublime de la cration. Qu'est-ce, en effet, autre +chose que l'homme, si ce n'est l'tre se rapprochant le plus de Dieu, et +cr pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrog +pourquoi il avait t mis au monde, rpondit: Afin de contempler le +ciel, le soleil et la lune. L'homme, dit Cicron (_De Natur Deorum_, +lib. II), est n pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je +crois que les dieux immortels, dit le mme Cicron (_In Catone Majore_), +ont introduit les mes dans les corps des hommes afin d'tablir des +tres qui pussent considrer la terre, et qui, contemplant l'ordre +tabli dans le ciel, s'efforassent de l'imiter par leur manire de +vivre et par leur constance. + +Ce n'est que longtemps aprs avoir plan ces hauteurs mtaphysiques, +que Junius se dcide aborder son sujet au point de vue historique et +critique. Il le fait, dans le troisime livre de son trait, avec une +grande richesse d'rudition, et une force non moins remarquable de +raisonnement. Nanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son +oeuvre, et ne croit pas qu'elle soit la hauteur du sujet qu'il avait +entrepris de traiter. + +Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait croire que j'ai pu +puiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait +gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'tendue de la +matire. Je me suis propos seulement d'indiquer aux artistes, ainsi +qu'aux amateurs de ces attachantes tudes, les sources o ils pourraient +puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la +prsomption de m'offrir comme un guide; ce qui et t de ma part une +preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt o +taient les sources. + +C'est l, en effet, le mrite principal du trait de Junius. Ce mrite +est encore plus apprciable dans le catalogue des peintres, des +architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquit et de leurs +oeuvres, qu'il a compos, et qui a t imprim aprs sa mort, dans la +seconde dition de son ouvrage, donne par Grvius Rotterdam, en 1694. +Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages, +grand in-4, est certainement le plus complet qui ait jamais t dress +sur les artistes gyptiens, trusques, grecs et romains, et sur leurs +oeuvres. Tout ce que les modernes ont crit depuis sur ce sujet, a t +puis cette source. + +Il ne faudrait pas croire que Junius se soit born comprendre dans ce +catalogue les seuls artistes; il y admet galement, ainsi qu'il +l'exprime l'article de M. Agrippa, _ob eximium erg hasce artes amorem +et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquit, se sont montrs favorables +aux arts. La notice consacre cet ami d'Auguste donne, sur la +construction et la dcoration du Panthon, Rome, des renseignements +qu'il serait fort difficile de trouver runis ailleurs. Les articles +consacrs Apelles, Phidias, Praxitle, Polyclte, Parrhasius, Xeuxis, +ne sont pas moins prcieux. Il en est de mme des indications que +rapporte Junius, d'aprs un grand nombre d'auteurs anciens, sur des +artistes de second ordre. + +Le trait de la peinture des anciens, dont la premire dition parut en +1636, eut un grand succs en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le +savant auteur du _Mare liberum_ et du trait _De jure belli et pacis_, +qui n'tait pas moins vers dans la connaissance des lettres et des +beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa +de fliciter Junius de cette importante publication. Ils se +connaissaient presque depuis l'enfance, tant peu prs de mme +ge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoy l'universit de Leyde +pour y terminer ses tudes, avait t reu dans cette ville par le pre +de Junius, chez lequel il demeura pendant trois annes[267]. Aprs une +enfance et une jeunesse consacres entirement l'tude des sciences et +des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire +Barneveldt, prouva, comme cet homme clbre, les mcomptes de la vie +politique. Condamn, la suite de l'excution du grand pensionnaire, +qui eut lieu le 13 mai 1619, la confiscation de ses biens et une +dtention perptuelle, Grotius parvint, grce au dvouement de sa femme, +au bout de plus de deux annes de captivit, s'chapper de prison et +se rfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 la fin +de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats, +ce fut dans la maison de campagne du prsident de Mesmes, Balagny, +prs de Senlis, qu'il prpara la publication de son fameux trait _De +jure belli et pacis_. l'poque o parut l'ouvrage de son ami Junius +sur la peinture des anciens, Grotius tait revenu Paris, en qualit +d'ambassadeur de la reine de Sude, fonctions qu'il devait la +bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le +mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, l'abri de nouvelles +perscutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des +ngociations les plus pineuses, trouvait encore le temps de cultiver +les lettres et d'admirer les oeuvres de l'art. L'rudition profonde, +l'austrit de moeurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies, +n'excluaient pas alors le got des belles choses, et c'est cet heureux +mlange de savoir, de vie rgulire et de fantaisie, que l'cole +hollandaise doit, en grande partie, ses oeuvres les plus admirables. +Grotius tait li avec les principaux artistes flamands et hollandais de +son temps, particulirement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait +t peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il tait peine g +de quinze ans. Il figure en tte de son ouvrage sur _Martianus Capella_, +publi la Haye cette poque. On l'y voit dcor de la chane d'or, +prsent de Henri IV son premier voyage en France. Grotius ne pouvait +pas rester indiffrent l'ouvrage de son ami sur la peinture des +anciens. Il avait reu le livre de Junius vers le commencement de 1638; +voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268]. + +Je t'adresse mes remercments les plus vifs, trs-savant Junius, pour +ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui +reflte l'image la plus vraie de ton esprit et de ton rudition. +J'admire l'tendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as +emprunt tous les autres arts pour orner celui-l. Cet ouvrage me +parat de tous points comparable ces tableaux composs de pierres de +diverses couleurs, tels que celui que Satureius clbre dans une +pigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au +roi des Goths Thodoric. La varit charme, et plus encore l'admirable +ensemble qui rsulte de cette varit mme. Donne-nous, je t'en prie, +beaucoup d'oeuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous +donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs +ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entirement convaincu que j'ai +bien lu rellement toutes les parties de ton livre, je te demande de +m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hbraques +(_vela hebraca_). Tu sais qu'il n'tait pas permis aux Juifs de +reprsenter l'image d'aucun tre anim, mme sur des voiles: rflchis +s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis qu pingitur India velis_, ou toute +autre variante qui te paratra prfrable. De cette manire, tu +dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant +d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de +m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le +permets, une prire: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus, +Patritius, ton homonyme Pettoeus et d'autres encore, avec lesquels je +suis li d'une troite amiti.--Tout toi de coeur.--H. Grotius.--Paris, +31 mai 1638. + +Junius s'empressa de dfrer au dsir de son savant ami, et lui crivit +de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouv sa lettre. +Voici la rponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de +la mme anne 1638: + +Je t'aime beaucoup de titres, trs-savant Junius, et j'attache un +grand prix ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais +combien est ancienne cette amiti qui existe entre nous, et quelles +profondes racines elle a jetes. Garde-toi de croire, nanmoins, que les +observations qui m'ont t suggres par la lecture de ton ouvrage sur +la peinture des anciens, aient t influences par notre vieille amiti. +De mme que les juges, dans les causes qui leur sont soumises, +s'attachent prononcer leurs sentences d'aprs les faits et les titres, +sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de mme +j'ai l'habitude d'en user l'gard des crits des autres. En ce qui +concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jug, +que mon sentiment est tout fait conforme celui des hommes les plus +instruits que j'ai consults. Ds lors, quel doute pouvait-il me +rester sur le mrite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en +m'apprenant que tu m'avais rappel au souvenir de Selden et de Patritius +Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, cause des ouvrages +qu'ils ont publis dans l'intrt de l'humanit, et, en mon particulier, +parce que j'ai souvent prouv les marques de leur bienveillance.... + +Si les loges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de +l'rudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il +n'tait pas moins dsireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges +plus comptents des questions traites dans son ouvrage. Cette +approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'tait li +en Angleterre, mais qui tait alors retourn en Flandre, lui crivit de +Desen, le 14 aot 1636, la lettre suivante[271]: + +Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoy par mer un exemplaire de votre +ouvrage _De pictura veterum_, qui lui parat d'un grand mrite, et qu'il +considre comme un travail des plus rudits. Je suis certain qu'il +recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publi +jusqu' ce jour, et que les arts recevront de nombreux claircissements +d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit videmment avancer leur +rhabilitation, et assurer une grande rputation son auteur. Je l'ai +rcemment communiqu un homme trs-instruit qui venait me visiter, +et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla +de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond +qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe dsire en recevoir un +exemplaire aussitt qu'il sera mis en publication, persuad qu'il est +que chacun le lira avec un intrt particulier, et il est impatient de +l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du +chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie +humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir +d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand +honneur. La prsente ne tendant qu' vous offrir mes respectueux +services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant. +Van Dyck. + +L'illustre chef de l'cole flamande, Rubens, ne tarda pas suivre +l'exemple de son lve: il crivit Junius dans le mois d'aot 1637, +d'Anvers, o il tait alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede +in uno._ Sa lettre, commence et termine en flamand, et probablement +interrompue et reprise plusieurs fois, est crite, pour la plus grande +partie, en latin, langue que l'minent artiste connaissait fond, comme +tous les hommes distingus de son poque. En voici la traduction pour la +premire fois en franais[273]: + +Vous aurez t trs-tonn que je n'aie pas jusqu'ici accus rception +de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze +jours que je l'ai reue. Elle m'a t remise par un homme de cette +ville, nomm Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excus de ce retard. +Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas crit plus tt. Je +dsirais aussi de la lire avant de vous rpondre, comme je l'ai fait +avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vrit, que vous avez +extrmement honor notre art, par ce trsor immense recueilli dans toute +l'antiquit avec un si grand soin, et communiqu au public dans un si +bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est vritablement le +plus riche en exemples, sentences et prceptes, pars jusqu'alors dans +les ouvrages des anciens, runis aujourd'hui l'honneur et gloire de +l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je +trouve, monsieur, que vous avez atteint compltement le but que vous +vous tiez propos par le titre et la matire de ce livre _De la +peinture des anciens_. Vos conseils et vos rgles, vos jugements qui +jettent tant de lumire sur les points les plus obscurs, une rudition +vraiment admirable, releve par tous les agrments du style le plus +lgant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes +les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je +connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent +tre suivis plus ou moins que selon le degr d'imagination et +d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la mme +application, il vous ft possible de composer un trait semblable sur +les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme +des types, et peuvent tre montrs du doigt, en disant: Les voil! Car +les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus +profondment dans l'esprit, rclament un examen plus attentif, et +profitent plus ceux qui veulent les tudier, que les objets qui ne se +prsentent nous que par la seule force de notre imagination, comme +dans un songe. Ces objets, dcrits par un texte obscur, chappent +souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqus, comme l'image +d'Eurydice chappe Orphe, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de +les comprendre. C'est ce que j'ai prouv moi-mme, je dois l'avouer. En +effet, quel est celui d'entre nous qui, entran par les descriptions de +Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essay, sduit par la +beaut de l'entreprise, de se reprsenter devant les yeux un des +chefs-d'oeuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu +qu' imaginer quelque pense indigne de la beaut, de la majest de +l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre gnie, +et compose volontiers une sorte de mlange qui ne ressemble en rien aux +chefs-d'oeuvre des anciens, et qui mme est une injure envers leurs +illustres mnes. Comme je fais profession de la plus grande vnration +pour leur mmoire, je prfre, je l'avouerai franchement, suivre les +traces de ceux qui existent encore, plutt que de m'efforcer en vain de +refaire, par la seule pense, les ouvrages des matres anciens. Je vous +prie de prendre en bonne part, ce que, en considration de notre amiti, +je prends la libert de vous crire. Je me flatte qu'aprs un si +excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le +commencement mme du repas (_ipsum caput coen_), que nous dsirons tous +avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici +ont trait de cette matire, aucun n'a satisfait notre apptit; car il +faut en venir sparment chaque oeuvre en particulier, ainsi que je +l'ai dit. Je me recommande du fond du coeur votre bienveillance, et +aprs vous avoir remerci de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant +votre amiti et votre livre, j'ai l'honneur d'tre pour toujours votre +dvou P.-P. Rubens. + +Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand +peintre, et l'aide des comparaisons et des images potiques dont son +imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurment, de +prfrer la vue des chefs-d'oeuvre de Lonard de Vinci, de Michel-Ange, +de Raphal, du Corrge et des autres grands Italiens, l'explication, +toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquit. On doit +regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils +du chef de l'cole flamande, et qu'il n'ait point compos, ainsi que +le dsirait Rubens, un second trait _De pictura Italorum_. Peut-tre, +le savant bibliothcaire du comte d'Arundel tait-il trop port vers les +recherches de pure rudition, pour russir galement bien dans l'examen +et l'apprciation des oeuvres de la Renaissance, que tous les amateurs +pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu, +pour mener cette entreprise bonne fin, que Junius abandonnt +l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, laquelle il +tait fort attach, s'opposait ce voyage. + +Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquit, l'ouvrage +de Junius mrite les loges qu'il a reus de Grotius, de Rubens et de +Van Dyck. S'il ne prsente pas mthodiquement une histoire de l'art +proprement dite, comme Winckelmann l'a compose plus tard, il renferme +les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des +artistes anciens et sur leurs oeuvres. C'est une mine fconde qui a t +souvent exploite: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imit et +quelquefois mme copi Junius sans le dire. Il est peu prs le seul +qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail +indique combien taient profondes et consciencieuses les tudes +consacres, par les savants et les amateurs du dix-septime sicle, la +recherche du beau depuis l'origine de l'art. + +Dans son ptre ddicatoire Charles Ier, Junius dclare qu'il a +entrepris le trait _De la peinture des anciens_ pour obir la volont +du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspir des monuments de l'art +ancien que son patron avait runis dans sa demeure. Ce ne fut point sans +des difficults infinies et des dpenses normes que le comte russit +faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les +inscriptions enlevs par lui la Grce et l'Italie. Ces prcieux +restes ont t les premiers monuments de l'antiquit introduits en +Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de +l'universit d'Oxford, leur histoire et leur description ont t +plusieurs fois publies. Nous empruntons l'avertissement donn par le +docteur Richard Chandler, en tte de l'ouvrage intitul _Marmora +oxoniensia_[274], l'historique de leur arrive Londres dans le palais +d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitrent chez les savants, les +amateurs et les artistes. + +Aprs avoir expliqu que le comte avait fait choix de Guillaume Pettus +(Petty) pour chercher et acqurir, en Italie, en Grce, en Turquie et +dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les +restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquit, +Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres tait parvenue +Londres en 1627. Dposs dans la maison et les jardins du comte +d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les +plus distingus accouraient de toutes parts pour les voir.--On +remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller +trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car +il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces +arcanes enlevs la Grce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de +s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il prfrait +s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un clbre par la dcouverte +qu'il avait faite de l'ptre de saint Clment aux Corinthiens, qu'il +publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possdant une profonde +rudition, acquise par un travail opinitre, et alors occup colliger +les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothque Cottonienne. + +Le lendemain matin, la pointe du jour, ces doctes investigateurs des +monuments de l'antiquit se runirent chez le comte d'Arundel, et, aprs +avoir lav et nettoy les marbres, dcouvrirent le pacte de l'alliance +conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnsie, dont ils +restiturent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientt, la +renomme rpandit la nouvelle de la dcouverte de cette inscription, et, +de toutes parts, se manifesta le dsir d'en avoir des reproductions. +Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des +copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine rtablir dans +toute sa puret, ne ft bientt altr de nouveau. Il promit donc ses +amis, qui dsiraient avoir cette inscription, de la publier avec +quelques autres. Il tint parole l'anne suivante[275], la satisfaction +de tous les rudits, et particulirement du clbre Peiresc[276]. Ce +personnage, auquel nul sacrifice ne cotait lorsqu'il s'agissait +d'acheter des rarets, apprit avec le plus vif intrt, que +quelques-unes de ces inscriptions avaient t acquises par un homme dont +il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-mme, avait dbours +autrefois Smyrne cinq cents pices d'or pour les obtenir, sans avoir +pu se les procurer, son charg de pouvoirs, Sampson, ayant t jet en +prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis Pettus de les +racheter pour le comte d'Arundel, mais un prix beaucoup plus +lev.--Le livre de Selden obtint un si grand succs, qu'au bout de +quelques annes, on ne trouvait plus l'acheter, quelque prix que ce +ft. + +Rubens, qui se trouvait Londres en 1629, crivait Peiresc, le 9 aot +de cette anne: Le duc d'Arundel possde une infinit de statues +antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se +trouvent publies par Jean Selden et sont savamment commentes par le +mme auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand +talent. Vous aurez sans doute vu son trait _De Diis Syris_, qu'on vient +de rimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien +qu'il se renfermt dans les bornes de la science, sans aller se mler +tous ces dsordres politiques qui l'ont priv de sa libert, ainsi que +plusieurs autres membres du Parlement, accuss d'avoir agi contre le roi +dans la dernire session[277]. + +Le comte d'Arundel avait adopt l'ordre suivant pour l'arrangement de +ses marbres: les statues et les bustes taient placs dans la galerie +_d'Arundel-House_, Londres; les marbres chargs d'inscriptions taient +appliqus contre les murs du jardin de cet htel, et les statues d'un +ordre infrieur, ou celles qui taient mutiles, dcoraient le jardin +d't que le lord avait Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que +la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent +vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres crits, sans compter +les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux +antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la +munificence de son illustre patron, qui n'avait recul devant aucun +sacrifice pour enrichir sa patrie de ces prcieux trsors. + + + + +CHAPITRE XVIII + + Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, prs de l'empereur + Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publi par W. + Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, + Prague, et du palais de Wallenstein.--Rcit de la mort de ce + gnral.--Reprsentation donne en l'honneur du comte par les + Jsuites de Prague.--Acquisition de la bibliothque de Pirckheimer + Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre. + +1636 + + +En 1636, l'anne mme o Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel, +fut envoy par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade +extraordinaire prs Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou, +pour parler plus exactement, le journal itinraire de cette mission nous +a t conserv. Il a t crit, jour par jour, par un gentilhomme +anglais, William Crowne, attach la suite du comte[279]. + +L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer + Margate et se diriger vers La Haye, afin de prsenter, en passant, les +compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina +ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence, +Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, o il trouva +l'empereur et l'impratrice qui taient venus sa rencontre. Il eut son +audience de rception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours Lintz, +pour y mener fin les ngociations qui l'y avaient amen, et dont +l'objet principal tait le rtablissement de la paix dans l'Allemagne, +trouble depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout +son sjour Lintz, l'ambassadeur anglais fut log et entretenu aux +frais de l'empereur, et des ftes furent donnes en son honneur. +L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces +ftes. + +Aprs s'tre rendu Vienne et Augsbourg, o le comte visita plusieurs +tablissements des Jsuites, qui le reurent avec les plus grands +honneurs, il se dirigea vers Prague, o il arriva le 6 juillet, tant +entrs dans le chteau qui servait de rsidence au roi de Bohme.... +aprs avoir travers trois belles cours, dans l'une desquelles il y +avait une statue de saint Georges, cheval, en bronze, et une fontaine, +ils arrivrent une grande salle o il y avait de nombreuses et belles +boutiques, comme Westminster. Ils traversrent ensuite un grand nombre +de salles ornes de peintures, dont l'une tait dcore de portraits +de nobles anglais, et montrent au second tage, o tait la chambre du +conseil. Les seigneurs bohmiens s'y trouvaient runis avec les +conseillers de l'empereur. Mais l, s'leva un tel tumulte, que les +Bohmiens jetrent ces conseillers par les fentres, leves de plus de +quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirrent sur eux des coups +de pistolet... Alors nous descendmes dans une salle basse, +vritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqus. Son plafond +est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle +est dcore de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux +reprsentant des chevaux indiens, qui taient alors Prague. ct, se +trouve une grande salle manger, dont la table est en mosaque, et +l'extrmit de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le +_Schant-hamber_ que se trouvent le trsor et les superbes collections de +l'empereur Rodolphe. + +Dans la premire salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adosss +aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en +porcelaine; le troisime, en nacre de perle; le quatrime, des feuilles +de cuivre curieusement graves; les cinquime et sixime, des +instruments de mathmatiques; le septime, des bassins, des aiguires et +une coupe d'ambre; le huitime, des vases d'or et de cristal; le +neuvime, de cristal de roche; le dixime, des ouvrages de mosaque; le +onzime, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un +_yard_ de long; le douzime, des ouvrages en relief; le treizime, en +mail; le quatorzime, d'objets antiques, jets en argent; le quinzime, +des cabinets de diamants de Bohme, et quelques petites botes de perles +du mme pays; le seizime, d'objets relatifs l'astronomie; les +dix-septime et dix-huitime, des objets indiens; le dix-neuvime, des +choses venant de la Turquie; le vingtime, une statue de femme de +grandeur naturelle, vtue de soie. Au milieu de la salle, sont des +horloges; le chroniqueur en dcrit sept de diffrentes sortes, +sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort +curieuses, ce qu'il parat, pour le temps, et devant lesquelles il +resta en admiration.--Nous entrmes alors dans une petite pice ferme, +dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiques dans l'paisseur +du mur, et renfermant les prsents envoys l'empereur, comme des +casques dors et des statues.--Dans la troisime salle, quatre dressoirs +le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets +antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit +la guerre[280], et une machine qui servait autrefois imprimer les +livres. La quatrime salle renferme des armoires remplies de rarets +anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une +Bible in-folio de la plus grande beaut.....--Aprs avoir visit les +glises de Prague, et s'tre promen dans le parc, hors de la ville, +le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'tait +fait construire.... Son Excellence traversa d'abord une immense salle +longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous +montmes ensuite des galeries o des tableaux taient exposs, et o +l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond +diverses compositions tires d'Ovide. Dans la salle d'audience, les +quatre lments sont peints au milieu du plafond. la suite, se +trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit +cinq fontaines avec de grandes statues qui les dcorent, et la fontaine +de Neptune, surmonte de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les +eaux ne coulrent pas. Nous allmes ensuite visiter l'curie, pouvant +contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont +entirement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune +d'elles a cot vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent +le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein +tait le seul gnral en chef de l'empire, sous les ordres de +l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte +l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considre les complots que +Wallenstein avait trams contre sa couronne. Mais, pour en prvenir +l'explosion, l'empereur donna l'ordre quelques officiers irlandais +qu'il entretenait son service, de le surveiller la nuit et de le +mettre en pices, ce qui arriva le soir mme. Un de ces officiers tant +entr l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit: +Vive Ferdinand, mais meure le tratre Wallenstein! Ce dernier, +tendant les bras, se mit crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de +hallebarde. Cela fait, ils lui couprent la tte, et, sur-le-champ, la +portrent l'empereur, lequel les rcompensa largement, et continua +leur accorder sa faveur.--Telle est la morale que l'honorable gentleman +tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'tre oblig +d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel +cossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du +meurtre du duc de Friedland. + +Bien qu'attach l'un des plus grands connaisseurs du dix-septime +sicle, il ne parat pas que William Crowne ait compris la beaut des +statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit +plus d'intrt aux ftes et aux spectacles donns en l'honneur de son +noble patron. Il nous a conserv le programme d'une pice allgorique, +compose par les Jsuites de Prague, reprsente dans leur collge, et +faisant allusion aux esprances que la mission du comte d'Arundel avait +fait natre en Allemagne. + +.....Son Excellence, dit-il[282], fut invite assister une +reprsentation au collge des Jsuites, dont le suprieur est un +Irlandais, qui le reut comme un prince. D'abord, un discours lui fut +adress par un jeune lve; il fut ensuite salu, son passage, par une +garde de soldats qui dchargrent leurs mousquets en son honneur. Son +Excellence arriva ensuite la salle o la comdie fut joue sa grande +satisfaction, non-seulement eu gard au sujet de la pice, mais surtout + cause du talent des acteurs, de la beaut des costumes, au nombre de +plus de cinquante, et des rles jous par les jeunes coliers et par +plusieurs fils de nobles barons. La reprsentation termine, ils +dsirrent tre admis baiser la main de Son Excellence, genoux, en +tmoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur, +l'argument de la pice[283]. + +La Paix, qui habite l'Angleterre, exile depuis longtemps de la +Germanie, se prpare rentrer dans ce pays. + +Drame reprsent Prague, en 1636, par les lves du collge des +Jsuites, l'occasion de la visite faite ce collge par le +trs-illustre et trs-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de +Surrey, ambassadeur extraordinaire du trs-puissant roi d'Angleterre +Charles Ier, prs l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de +l'empire. + +PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occup prparer le thtre, rencontre +une troupe de jeunes enfants, dsireux de voir l'ambassadeur du roi +d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le +voir du thtre, moins qu'ils ne lui adressent leurs flicitations sur +son arrive. Ne pouvant les lui prsenter en latin, cause de leur +extrme jeunesse, il les invite le faire en diverses langues. + +PREMIRE PARTIE.--Scne premire.--Mercure reoit les dieux et les +desses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes +qui les distinguent, et il assigne chacun sa place. + +Scne deuxime.--Astre se plaint Jupiter et aux dieux des crimes des +mortels. Jupiter, aprs avoir recueilli les opinions, livre la Terre +Mars et Vulcain, afin qu'ils la punissent. + +Scne troisime.--La Paix, dsole, cherche un lieu o elle puisse +chapper la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque +marine et la conduit en Angleterre. + +Scne quatrime.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre +et le distribue Bellone, aux Furies et ses autres compagnes. + +SECONDE PARTIE.--Scne premire.--Crs, Apollon, Bacchus dplorent, +auprs de Jupiter, les calamits dont ils ont souffrir de la part de +Mars. Jupiter les renvoie Neptune. + +Scne deuxime.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer +Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent +rendre la paix au monde. + +Scne troisime.--Mercure ordonne Crs et Phoebus d'avoir bon +espoir, car bientt le roi Charles aura rtabli la paix, par les soins +de son envoy, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera +pas revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se flicitent et +adressent leurs compliments au noble comte. + +pilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par +lequel on souhaite et on prdit l'ambassadeur toute sorte de +prosprits; et aprs l'avoir salu avec respect, un des acteurs, tant +en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des +remercments.--Applaudissez. + +Ce n'tait pas la premire fois que les jsuites avaient montr, +l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une reprsentation +allgorique en son honneur. Dj, pendant son sjour Lintz, ils lui +avaient offert le mme divertissement. Mais William Crowne ne nous a +conserv que l'argument de la pice joue Prague. + +Malgr les assurances donnes par les anciennes divinits de l'Olympe, +voques par les jsuites, la paix ne fut pas alors rtablie en +Allemagne d'une manire durable. L'accord conclu momentanment le 4 +septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empcha pas +des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues +annes. Le clbre trait de Westphalie, sign en 1648, en reconnaissant +la libert de conscience comme un principe de droit public dsormais +inattaquable, put seul mettre un terme ce conflit sanglant, qui +avait ravag l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus +de trente annes. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, +cette poque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi +que Mercure l'avait annonc, et la laissa livre son tour aux fureurs +de Mars et de Bellone. L'infortun roi Charles Ier, que les Allemands +invoquaient, en 1636, presque comme une divinit arbitre de la paix, +renvers alors de son trne par ses ennemis acharns, prsenta le +premier exemple d'un roi mis mort par ses sujets, la suite de la +plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, o les +fortunes de certains hommes ne s'lvent si haut que pour tre +renverses, aux yeux de tous, par une chute plus clatante: + + .....Tolluntur in altum, + Ut lapsu graviore ruant. + +Aprs avoir assist, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de +Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte +d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrta quelques jours +Augsbourg, o il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des +peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit +William Crowne, par Raphal; probablement une copie des fresques de la +Farnsine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, o il +fit l'acquisition de la bibliothque de Bilibalde Pirckheimer, vendue +par ses hritiers. On dit que cette collection faisait partie dans +l'origine de celle forme Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de +Hongrie, et qu' sa mort, en 1490, elle tait passe en la possession du +pre de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort, +Hanau, et le Rhin jusqu' La Haye, le comte d'Arundel tait de retour +Londres le 28 dcembre 1636, et le lendemain il avait, Hampton-Court, +son audience du roi Charles Ier. + + + + +CHAPITRE XIX + + Le graveur Wenceslas Hollar, attach au service du comte d'Arundel, + et ses principales oeuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre, + clbre faiseur de tours.--Autres portraits gravs par + Hollar.--Jrme Laniere.--Les deux Van der Borcht. + +1636--1646 + + +C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance +du graveur Hollar, qu'il attacha sa personne, et ramena avec lui en +Angleterre. On croit que ce fut Cologne qu'il rencontra cet artiste; +mais la relation de Crowne n'en parle pas. + +Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes minents que le travail +le plus opinitre, joint un talent remarquable, ne purent prserver +des atteintes de la misre. Il naquit Prague en 1607, et il parat +qu'il appartenait une famille noble, qui fut compltement ruine +pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessin et +grav par lui-mme, en 1647, il s'est reprsent au milieu d'un +cartouche ou cusson avec ses armes, quatre quartiers, et une montagne +surmonte de deux fleurs de lis[286]. La lgende d'un autre portrait de +Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar tait fort +enclein l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il +fut beaucoup retard par son pre; qu'en 1627 il partit de Prague, +parcourut l'Allemagne s'adonnant pratiquer l'eau-forte, et partit de +Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague +vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et +que, par suite de la guerre civile, il se retira Anvers, o il +rsidait encore en 1647. Nous ajouterons, pour terminer cet aperu de +la vie de Hollar, qu'aprs un long sjour Anvers, o il s'tait fix +lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se dcida +rentrer en Angleterre, l'poque du rappel du roi Charles II, et qu'il +mourut Londres en 1677. Cet artiste tait naturellement travailleur, +et le stimulant de la misre, contre laquelle il lutta souvent, surtout +aprs son retour en Angleterre, lui fit composer un trs-grand nombre de +planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier sicle, en +Angleterre, et, rcemment, M. L.-G. Parthey[288], Berlin, ont rdig +un catalogue complet de son oeuvre. + +La manire de Hollar est, gnralement, un peu molle; ses contours sont, +quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop du crayon. Ces +dfauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches, +reprsentant des sujets de saintet, des vues de villes et des +batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes, +ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excde +pas vingt centimtres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une +largeur proportionne, Hollar atteint souvent la perfection par la +finesse du burin, la dlicatesse de tous les dtails, le rendu, +l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des +lumires. Le faire de cet artiste est vritablement original, et donne +un cachet tout particulier la plupart de ses oeuvres, fort recherches +des amateurs, principalement en Angleterre. La rputation que Hollar +s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de +Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait +pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent, +avec un empressement tout national, les oeuvres de l'art qui se +rapportent leur histoire, leurs traditions, leurs moeurs, leur +pays. cet gard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un +compatriote, car les pages les plus remarquables de son oeuvre, +non-seulement ont t composes Londres, mais rappellent les +personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre. + +Le comte d'Arundel, en sa qualit d'Anglais et de grand marchal du +royaume, s'tait attach runir, dans sa collection, les tableaux qui +pouvaient offrir un intrt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il +possdait les plus beaux portraits de Holbein, reprsentant le roi Henri +VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clves, Catherine Howard, Jeanne +Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'oeuvre de Hollar, +qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la mme feuille, les +gravures excutes par cet artiste de ces diffrents portraits. S'il est +curieux, au point de vue historique, de pouvoir considrer la figure de +boucher de ce roi Barbe-Bleue, ct de celles des malheureuses +victimes de ses passions dsordonnes, il n'est pas moins intressant, +au point de vue de l'art, de voir avec quelle habilet le graveur a su +rendre la finesse, la fermet, l'expression qui caractrisent les +portraits du grand peintre de Henri VIII. + +Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait +excutes des dessins de Lonard de Vinci, faisant partie de la +collection d'Arundel. C'est peut-tre, dit-il, ce que nous avons de +mieux d'aprs ce peintre. Il serait cependant souhaiter que Hollar et +imit avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les +yeux; qu'il les et rendus trait pour trait et avec la mme touche; +qu'il n'y et point ajout un travail qui n'y met que de la propret +sans got... Toutes ces planches de Hollar ne passent gure trois pouces +de haut sur deux cinq pouces de large. Elles sont distribues en +quatre ou cinq suites, la tte desquelles sont autant de frontispices. +Il y en a environ soixante-quinze qui ont t graves Anvers dans les +annes 1645 et suivantes. + +Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de +son protecteur; lorsque ce dernier fut oblig de quitter sa patrie, et +qu'il se fut rfugi Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles +peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que +Hollar continut de graver ses planches. C'est cette poque, qu'arriv + toute la maturit de son talent, il reproduisit au burin le portrait +d'Albert Durer, d'aprs celui peint par ce matre, en 1498, l'ge de +vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'oeuvre, digne de +rivaliser avec l'original, pour la beaut, l'expression, la _maestria_; +elle porte la date de 1648. + +Un autre portrait, non moins remarquable, grav par Hollar, d'aprs un +dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur +de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de +cette poque. Il est reprsent[290], dit la lgende qui accompagne la +gravure, _tatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet ge, qu'il se +donnait peut-tre pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan +gauche, il est mi-corps, vu de trois quarts, vtu l'espagnole, avec +de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'oeil, une vraie figure de +Scapin, la main droite pose sur une table, les paules appuyes +lgrement au ft d'une colonne orne de draperies. Dans le fond, au +troisime plan, on l'aperoit debout sur un thtre, les deux poings sur +les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un +nombreux public, compos de cavaliers chapeaux plumes et petits +manteaux, placs au second plan, son jet intarissable. Prs de lui, sur +le bord du thtre, on voit une quantit de fioles, de bouteilles, de +paniers. Au-dessus de sa tte, plane une Renomme avec la devise _Fama +volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons, +au-dessus desquels est crit: _solus sicut sol_; devise que les +charlatans de nos jours n'ont pas encore os adopter. La bouteille +inpuisable de Robert-Houdin n'tait que renouvele du jet intarissable +du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes ct de ce que +promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des +rois et devant l'Empereur. Lisez plutt les vers qui sont peut-tre de +sa faon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'-propos pour les besoins +de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularits caractristiques +du dix-septime sicle de trouver un charlatan qui rdige son programme, +s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins lgants que +les autres pomes en latin moderne dus aux plus savants crivains de son +temps. Le latin tait encore la langue universelle; de nos jours, cette +rudition en plein vent aurait peu de succs. Peut-tre ces distiques +sont-ils de Hollar lui-mme, qui avait reu dans son enfance une +ducation classique, et qui parat avoir cultiv la posie latine, si +l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses +portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du +Sicilien de Manfre. + + Seu veterum similis non conscia scula facti, + Seu tua te ratio credere tanta vetet, + Visa tamen mea gesta probant cum Csare reges, + Myriadumque oculi, quos stupor attonuit. + Ille ego, purarum grandis potator aquarum, + Qui prius undiferis vina refundo cadis, + Et qucumque tibi, seu rubra aut candida poscas + Veraque de largo gutture dona paro. + Quinetiam, si pr reliquis optaris ad haustum, + Id tibi de sumpto gurgite munus erit: + Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores, + Insuper angelici poscar odoris opes; + Omnia miriparo salientia gutture promo, + Ac demum altivolam jacto potenter aquam. + Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes, + Unde queas larga credere dona Dei. + +Bien que les sicles passs n'aient rien produit de pareil, et encore +que votre raison vous dfende de le croire, cependant il n'y a pas moyen +d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs +ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, leur stupfaction gnrale. +C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, aprs avoir +tir du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage faire couler de mon +large gosier, discrtion, tous les vins qu'on me demandera, soit +rouges, soit blancs. Bien plus, si vous prfrez autre chose, je vous +promets de vous le distribuer de mon rservoir inpuisable: du lait, de +l'huile, de la bire, des liqueurs faites avec des fleurs, +particulirement de l'eau parfume d'anglique: car je puis tout tirer +de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un +puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux +que vos yeux soient tmoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus +que c'est un vritable don du ciel. + +Hollar a grav beaucoup de portraits d'aprs Van Dyck: il nous a +transmis, d'aprs ce matre, les traits de la comtesse d'Arundel, +Anne-Alathea Talbot. C'est galement d'aprs le mme artiste qu'il a +reproduit le portrait du comte, cheval, en costume de grand marchal +d'Angleterre. Il l'a grav, en outre, toujours d'aprs Van Dyck, +mi-corps, dans un mdaillon. Enfin, il l'a reprsent sigeant sa +place de grand marchal dans la Chambre des lords, la sance du 22 +mars 1641, dans laquelle fut jug et condamn le comte de Stafford. +Cette dernire gravure, excute par Hollar d'aprs son propre dessin, +est fort curieuse, en ce qu'elle donne la reprsentation exacte de ce +grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes +d'tat de l'Angleterre cette poque. Une autre planche de Hollar, mais +moins bien russie, montre l'excution du malheureux comte, le 22 mai +1641, Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs. + +Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitt +l'Angleterre et s'tait retir Anvers. Nous ne pouvons pas prciser la +dure du sjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans +l'oeuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravs par lui + Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date +de 1643. Ce serait donc partir de cette anne, jusque vers 1650, que +l'artiste aurait continu de graver les tableaux de cette collection. +Mais ce travail ne l'empcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il +fut probablement rduit, pour vivre, s'occuper d'oeuvres bien +au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des +oiseaux, des animaux, des instruments de pche et de chasse, d'aprs +Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette poque qu'il +grava, d'aprs le Titien, les portraits de Daniel Barbaro, +Bindo-Altoviti et Johanna Vronse; d'aprs le Giorgione, un Allemand de +la famille Fuscher; d'aprs Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et +quelques autres portraits tirs de la collection de deux amateurs +anversois, Jean et Jacob Van-Verle. + +Hollar tait trs-li avec Jrme Laniere, Italien, qui parat avoir t +employ par le comte d'Arundel l'achat de tableaux de peintres +italiens[291]. Il lui a ddi la gravure de _la Vierge avec saint +Joseph, l'Enfant-Jsus et le petit saint Jean_, d'aprs Perino del Vaga, +et, dans cette ddicace, il le qualifie des titres de protecteur et +grand admirateur des arts. + +Il n'tait pas moins attach Henri Van der Borcht, pre, +collectionneur de rarets, et, comme ou disait alors, _omnium +elegantiarum amator_. Il tait n Bruxelles en 1583; mais par suite +des troubles qui dsolaient les Pays-Bas, il fut emmen en Allemagne +l'ge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh, +et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa +Fanckendal jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, o +il se mit former une collection de mdailles, de peintures et de +toutes sortes d'antiquits. C'est l que le comte d'Arundel le connut, +en 1636, et lui acheta plusieurs pices importantes. C'est galement +son passage par cette ville que le comte attacha son service Henri Van +der Borcht, peintre et graveur, fils du prcdent. Il l'envoya d'abord +en Italie rejoindre Pettoeus (M. Petty), qui tait la recherche de +statues antiques et de tableaux pour son matre. Ils revinrent ensemble +en Angleterre, et Van der Borcht y resta attach au service du comte +d'Arundel pendant quelques annes. Une notice, mise au bas de son +portrait grav par Hollar en 1648, d'aprs Jean Meyssens, nous apprend, +qu' cette poque, il tait serviteur, c'est--dire probablement, selon +la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar +a grav beaucoup de sujets d'aprs ce peintre, et ils paraissent avoir +vcu et travaill ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht +dessinait beaucoup. Un amateur franais du dernier sicle, M. Quentin de +Lorangre, avait runi la suite de ses dessins, au nombre de 567 pices. +Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, aprs un +long sjour Londres, revint mourir Anvers. + +Aprs le rtablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre, +esprant y tre bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir +fut peu prs du, et l'artiste, toujours poursuivi par la misre, se +vit contraint de travailler la merci des libraires et des marchands +d'estampes. C'est alors qu'il excuta un grand nombre de vues +d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'aprs John Overton et +Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'aprs Franois Barlow. +Hollar fut aussi employ par William Dugdale _illustrer_ les +_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont +dans cet ouvrage, reprsentent des vues de villes et de chteaux; mais +la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries +servant distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le +portrait de Dugdale, le mme qui est la tte de la description, donne +par cet diteur, de l'glise de Saint-Paul de Londres, et plusieurs +planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces diffrents travaux +ne procurrent au graveur aucune aisance, et il mourut Londres, en +1667, dans un grand dnment. + + + + +CHAPITRE XX + + Dernires annes du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa + patrie et se fixe Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses + collections.--Renomme attache sa mmoire. + +1637--1646 + + +Pendant prs de deux annes aprs son retour d'Allemagne, le comte +d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'tait +procures avec tant de soins et de dpenses. Mais, dans le cours de +1638, il fut oblig de rentrer dans la vie publique, en prenant le +commandement des troupes destines combattre les cossais, rvolts +contre le roi Charles 1er[294]. Aprs des alternatives de succs et +de revers, il fut nomm, en 1640, capitaine gnral de l'arme royale. +Dans le mois de mars 1641 commena le procs du malheureux comte de +Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualit de grand dignitaire de la +couronne, fut oblig de faire partie de la commission nomme par le roi, +pour dclarer l'assentiment royal donn au bill d'_attainder_, dcern +contre l'infortun ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait reprsent +sigeant la Chambre des lords, la place de lord Steward +d'Angleterre. Mais le comte ne parat pas avoir approuv le tragique +dnoment de ce mmorable procs; car il se hta de donner sa dmission +de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter +la Grande-Bretagne. Bientt, en effet, vers la fin de fvrier 1642, il +adressa un dernier adieu sa terre natale, et s'embarqua pour les +Pays-Bas. Son historien, le rvrend M. Tierney, dit qu'il y fut +dtermin par l'tat de sa sant qui allait sensiblement en +dclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait +clairement l'issue fatale de la lutte acharne engage entre le +parlement et la royaut, et qu'il avait voulu se mettre l'abri de +l'orage. + +Quoi qu'il en soit, aprs un court sjour dans les Pays-Bas, le comte +alla s'tablir Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa +soixante-deuxime anne. Son corps fut rapport en Angleterre, dpos +dans la chapelle du chteau d'Arundel, et Junius composa son pitaphe; +mais le monument qu'il avait demand par son testament n'a jamais t +excut[296]. + +Aprs le dpart du comte, les biens qu'il avait laisss en Angleterre +furent mis sous le squestre. Ses collections d'objets d'art ne furent +point pargnes: ses marbres antiques restrent longtemps abandonns +dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevs furtivement, d'autres +mutils, d'autres employs construire ou rparer des maisons. Cette +perte serait moins regretter, si la plus grande partie des +inscriptions et t publie antrieurement; mais il n'y en avait eu +qu'un fort petit nombre de donn par Selden, et moins encore par Prius, +qui voulut recommander son dition d'Apule, en y insrant quelques +fragments de ces anciennes inscriptions. peine la moiti de ces +marbres, c'est--dire cent trente inscriptions, survcurent ces +dsastres. + +Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien +digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-marchal d'Angleterre +et duc de Norfolk, donna tous ces marbres l'universit d'Oxford, +d'aprs le conseil de Jean Evelyn, auquel le snat acadmique dcerna +des remercments publics, pour le soin qu'il avait pris de les runir et +de les conserver. Transports Oxford, ils furent dposs au +rez-de-chausse du thtre Sheldonien, ou attachs au mur qui l'entoure, +et marqus de l'initiale du nom de Howard. Dans le mme temps, on fit +graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et +les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire galement +mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible ces +loges de l'acadmie, qu'il avait rsolu de lui faire cadeau d'une belle +statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette +statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en +d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard l'acadmie, avec les +antiques achets des hritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron +de Lempster, et donns, en 1753, l'universit d'Oxford, par +Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297]. + +Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'htel et des +jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire +une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe +bronze, reprsentant la tte d'Homre, que Van Dyck a place dans l'un +des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople, +passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingu, mdecin de +Georges III, et fut achete, sa mort, par lord Exeter, qui en fit don +au muse Britannique. + +L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la +description de tous les marbres appartenant l'universit d'Oxford, +et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces +derniers sont dsigns, dans les tables des trois divisions de +l'ouvrage, par la lettre A, place dans le haut des gravures. Ces +planches ont t dessines et graves par J. Miller, et l'on est forc +de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet +artiste, son burin indcis, ses contours arrondis rendent assez mal la +puret de l'antique. Un grand nombre de statues ont t restaures fort +maladroitement, en juger mme par les gravures. Ces restaurations, +faites sans aucun got, dfigurent les morceaux et leur enlvent leur +vritable caractre. Cependant, on remarque quelques belles statues qui +paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se +compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux, +d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, graves sur des +marbres recueillis dans la Grce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le +savant Junius avait sa disposition, par ces marbres, la base, +l'lment (_coeleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquit. Car +le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit +s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-mme, tous les arts +d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa +ddicace Charles Ier, que son trait _De pictura veterum_ ait t +compos pour obir aux dsirs de son noble patron, il faut convenir que +le comte d'Arundel n'aimait pas moins tre instruit par l'histoire +de l'art que rcr par la vue de ses oeuvres les plus belles et les plus +rares. + +Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectes que ses +marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas, +ambassadeur d'Espagne prs de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il +s'empressa d'envoyer Madrid, avec les chefs-d'oeuvre achets pour +Philippe IV la vente aux enchres de la magnifique galerie de Charles +Ier[298]. + +Les cames et les pierres graves de la collection d'Arundel, parmi +lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psych, avaient t +conservs par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passrent au duc +de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et +Bartolozzi. + +Quant ce qui restait de la bibliothque du comte, M. Tierney nous +apprend[299] qu'aprs l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut +offert par le duc de Norfolk la Socit royale (des sciences), qui, +oblige de cesser ses runions dans le local de _Gresham-College_, avait +accept l'hospitalit dans les appartements d'_Arundel-House_. + +Indpendamment de tous les objets que nous venons d'numrer, et qui +provenaient du premier lot attribu par le comte d'Arundel son fils +an, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les +choses de ce monde, fut vendu Londres en 1720 par les hritiers de +son second fils, William Howard, l'infortun comte de Stafford[300]. +Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le +dtail des objets vendus et leur prix, qui s'leva au chiffre de 8,552 +livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des +dpenses normes que le comte avait faites pour former sa collection +d'antiques, de dessins, de tableaux, de mdailles, de pierres graves et +de livres. + +Bien qu'elle ait t disperse, les objets qui la composaient sont +rests, en grande partie, en Angleterre, o ils attestent encore +aujourd'hui le got clair, la munificence, les efforts constants, +employs pendant plus de quarante annes, par le premier Anglais qui ait +voulu, selon l'expression de Peacham, transporter l'ancienne Grce dans +la Grande-Bretagne. Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux +sicles, de trs-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs +anglais qui ont rivalis de faste pour acheter et runir, tout prix, +les productions de l'art cherches soit en Italie soit ailleurs, quel +est celui qui peut tre compar au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici, +entre tous, contrairement aux ides de ses compatriotes, a prfr +l'art la politique; aussi, son nom, indissolublement li ceux de +Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo +Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa +propre renomme. + + + + +AMATEURS FLAMANDS + +NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVARTS + +1560--1666 + + + + +CHAPITRE XXI + + Clbrit acquise la ville d'Anvers par ses artistes.--Rputation + des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans + Holbein.--Culture des sciences et des lettres + Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des + ngociants d'Anvers.--Dclin de la prosprit d'Anvers sous + Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle. + +1454--1598 + + +C'est un fait notoire qu'Anvers a vu natre ou fleurir, depuis un +sicle, un plus grand nombre de peintres distingus par leur talent, que +toute autre ville. Rome elle-mme n'a pas brill d'un semblable clat et +ne peut lui tre compare, puisqu'il est vrai que presque tous les +peintres qui ont dcor de leurs oeuvres cette ancienne capitale du +monde, ont t des trangers ns Urbin, Florence, Venise et +surtout Bologne. Anvers peut donc lever la tte, et se glorifier de +l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes. + +Telle est l'introduction que Sandrart a place en tte de sa vie de +Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de +l'Acadmie du trs-noble art de la peinture_, nous conviendrons +volontiers qu'Anvers peut tre compare, dans une certaine mesure, +Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnatrons mme que, du temps +de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur +toutes les villes situes de ce ct des Alpes[303]. Paris ne pouvait +pas encore se vanter d'avoir vu natre Eustache Lesueur et Charles Le +Brun; il n'tait pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art +moderne en Europe, et le chef de l'cole d'Anvers venait de laisser dans +ses murs, en tmoignage irrcusable de sa supriorit, les nombreuses et +magnifiques toiles de la galerie de Marie de Mdicis. Les choses ont +bien chang depuis: Paris est devenu la cit la plus clbre, comme le +dit Sandrart: _In proferendis enutriendisque pictoribus singulari +artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les +artistes les plus distingus. Anvers, comme Venise, Rome, Florence et +Bologne, est relgue au second rang. Mais son histoire atteste que, +pendant plus de deux sicles, elle a produit un grand nombre de +peintres le plus heureusement dous dans tous les genres. Son cole de +gravure, due, en grande partie, aux leons et aux exemples de Rubens, +n'a pas t moins brillante, et ses oeuvres, rpandues dans le monde +entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont t +en honneur dans cette intelligente et riche cit. + +Ds le milieu du quinzime sicle, les peintres anversois taient runis +en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes +inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette +acadmie tait fort recherche, non-seulement par les artistes ns ou +fixs Anvers, mais galement par les trangers[304]. + +Albert Durer, dans le journal crit par lui-mme de son voyage aux +Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup Anvers, +o il sjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita. +Il y fut l'objet, aussitt aprs son arrive, d'une sorte d'ovation de +la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il +raconte cette circonstance de son voyage: + +Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invit leur maison, +avec ma femme et ma servante: ils avaient prpar un dner excellent, +avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements prcieux. Leurs +femmes aussi taient toutes prsentes, et lorsqu'on me mena table, +les spectateurs se dressrent de chaque ct, comme si l'on conduisait +un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des +hommes qui me salurent de la manire la plus humble, et se montrrent +trs-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire +leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je +fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec +deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre +pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-l et me +tmoigner leur bonne volont. Je leur fis mes humbles remercments et je +leur offris mes services. Aprs, vint matre Pierre, le charpentier de +la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son +service. Aprs avoir t joyeusement attabls ensemble jusque fort avant +dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manire +trs-honnte et polie, et me prirent d'user de leur bonne volont pour +tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les +remerciai et allai me coucher[305]. + +On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reu Anvers; on voit +aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois tait alors +trs-considre et trs-riche, puisqu'elle possdait une maison, ou +lieu de runion, et qu'elle pouvait offrir un confrre tranger un +repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et dcor d'autres +ornements prcieux. + +Peu aprs, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison, +o ils prparaient les cartons de l'entre triomphale de l'empereur +Charles-Quint, qui devait bientt venir visiter Anvers. Cet ouvrage, +dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds +de long. Il sera dploy de chaque ct de la rue, bien arrang avec +deux gradins. L-dessus, on fera les pices. Le tout ensemble cote, +tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins. +Toute cette chose est faite trs-prcieusement. Durer n'oublie pas +d'aller aussi dans la maison de matre Quentin (Messis ou Matsys), +l'un des peintres d'Anvers les plus clbres cette poque[306]. + +Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint galement visiter +Anvers, lorsqu'il se rendit de Ble en Angleterre. Nous avons +rapport[307] la lettre qu'rasme lui avait donne pour Petrus gidius, +et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer galement Holbein la +maison de Quentin Matsys. + +Ces faits prouvent quelle tait, ds le commencement du seizime sicle, +la rputation d'Anvers et de ses artistes. + +Les sciences et les lettres n'y taient pas moins cultives que la +peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que +Florence, n'a donn naissance aucun pote illustre, elle peut +revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces +savants, communs l'poque de la Renaissance, qui s'attachaient +l'tude de l'histoire et de l'archologie chez les Grecs et chez les +Romains. Parmi les plus clbres, on doit citer particulirement Hubert +Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'trangers Anvers, choisirent +cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes +recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne +Rome[308]. + +Vers le milieu du seizime sicle, une circonstance heureuse attira les +crivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Franais, +Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, tait venu se +fixer dans la capitale du Brabant, et y avait port l'art de la +typographie au plus haut degr de perfection. Ami de Juste Lipse et +d'autres rudits, et possdant lui-mme une instruction profonde, il fut +bientt cit, l'gal de Robert Estienne, pour la correction et la +beaut des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les +plus considrables par leur importance et leur tendue, tels que la +Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les +auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il tait le premier +imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas la seule +impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de +planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du +savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres. + +Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait +manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intrt aussi +vif aux oeuvres des diffrents arts du dessin qu'aux sciences et aux +lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de +l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cit les principaux +ngociants de l'Europe. La douceur des moeurs flamandes, l'abondance et +la facilit de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes +du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents +bourgeois d'Anvers taient souvent employes en constructions de vastes +et magnifiques habitations, dcores avec le plus grand soin des +chefs-d'oeuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte +qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: Elle est vaste et bien +ordonne, dit-il, avec une infinit de grands et beaux salons, une cour +richement orne et des jardins fort tendus. En somme, c'est une demeure +tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en +Allemagne. + +L'orfvrerie d'Anvers tait en grande rputation, et l'art de tailler +les diamants, import de Bruges o il avait t dcouvert dans le +seizime sicle, tait devenu, pour cette ville et pour Anvers, une +nouvelle source de richesses. Tous les corps d'tat, orfvres, peintres, +marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y taient, depuis le +moyen ge, runis en associations aussi riches que puissantes. Ils +rivalisaient de luxe, et ne ngligeaient aucune occasion de dcorer de +tableaux et de peintures leurs lieux de runions, ainsi que les +chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut trait +magnifiquement par les orfvres d'Anvers, au carnaval de 1521... Les +orfvres, dit-il, nous ont invits, ma femme et moi. Il y avait dans +l'assemble beaucoup de braves gens qui m'ont prpar un repas exquis, +et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de +la ville m'a invit un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli. +Il y avait l de drles de masques.... Le lundi soir, on m'a invit au +carnaval et au grand banquet, qui tait dlicieux.[310] + +La prosprit de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apoge, +depuis le commencement jusque vers la moiti du seizime sicle. Mais, +partir de l'avnement de Philippe II, la guerre trangre, les discordes +civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers +en particulier, l'arne ouverte, pendant plus d'un demi-sicle, aux +plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et +d'Isabelle, qui Philippe II avait cd les Pays-Bas, en 1598, essaya +de gurir les blessures que ce malheureux pays avait reues. Si ces +princes ne russirent pas rtablir l'ancienne prosprit des provinces +belgiques, l'histoire doit nanmoins leur tenir compte de leurs efforts +et de leur bon vouloir. + +Ils furent plus heureux ou mieux rcompenss par les arts; c'est sous +leur administration que la peinture flamande a brill de son plus vif +clat, et il serait injuste de mconnatre la part qui revient +l'archiduc et l'infante dans la brillante aurole qui entoure l'cole +d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut leur +protection l'clat qu'il rpandit dans sa patrie son retour d'Italie; +en le retenant Anvers, ils l'honorrent d'une protection, ou plutt +d'une considration dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et +lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre +l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence suprieure +et sa renomme d'artiste au rtablissement du plus grand bien qu'il soit +possible de faire aux hommes. + +Anvers, depuis l'poque o Rubens revint s'y fixer jusqu' sa mort, fut +rellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, tait-elle alors +remplie, non-seulement d'artistes distingus en tous genres, mais en +outre de vritables amateurs. + +Parmi ceux qui vcurent dans une troite et constante intimit avec le +grand matre anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa +correspondance signalent comme mritant une notice particulire: nous +voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevarts, +secrtaire de la ville d'Anvers. + +Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'cole +flamande, il nous parat ncessaire de rappeler, trs-sommairement, les +principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu' l'poque de +son retour dans sa patrie. + + + + +CHAPITRE XXII + + Naissance, ducation et commencements de Rubens.--Il part pour + l'Italie.--Ses tudes Venise, Mantoue, Bologne, Florence et + Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient Mantoue et + retourne Rome, o il trouve son frre Philippe, et travaille avec + lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gnes. + +1577--1608 + + +On croit gnralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, Cologne[311] +o son pre, Jean Rubens, l'un des conseillers du snat d'Anvers, +s'tait rfugi en 1568, selon les uns, cause de ses opinions +religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa +patrie[313]. Jean Rubens tait un savant jurisconsulte; il avait fait de +trs-fortes tudes tant en Flandre qu'en Italie, o il avait pass sept +annes, et o il s'tait fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au +collge de la Sapience, Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de +l'ducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut Cologne le +1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa +dixime anne. Rentre Anvers l'anne suivante, Marie Pypeling, mre +de Pierre-Paul, rsolut de lui donner une ducation brillante. Elle le +plaa au collge des Jsuites d'Anvers, tablissement renomm pour la +bonne direction et pour la force de ses tudes classiques. C'est aux +leons de ces Pres que Rubens puisa la connaissance approfondie de +l'antiquit, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des +langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste part +entre les autres artistes. sa sortie du collge, sa mre le fit entrer +comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairire de +Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisivet ne pouvait +convenir l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se +sentait attir vers la peinture par un instinct naturel et invincible. +Au moins, n'eut-il pas lutter, comme tant d'autres, contre les +obstacles apports sa vocation par la volont de ses parents. Sa mre +cda facilement son dsir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et +elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements +son fils. Les oeuvres de cet artiste sont inconnues en France; le +catalogue du muse d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre +prsentant au Sauveur, Capharnam, le poisson qui contient la pice +d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'glise de +Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de +son premier matre; il passa ensuite le mme temps dans celui d'Otho +Voenius, qui tait considr alors comme le premier des peintres +flamands. On ne voit pas nanmoins que cet artiste lgant, mais froid, +ait exerc une influence sensible sur la manire de Rubens. + +Aprs avoir achev ses tudes, Pierre-Paul fut reu, en 1598, l'ge de +vingt et un ans, franc-matre peintre de la corporation de Saint-Luc, +d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cit +par le Catalogue du muse d'Anvers[315]. Du jour de sa rception jusqu' +l'poque de son dpart pour l'Italie, Rubens continua d'habiter +Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle, +l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jub de l'glise +des Carmes: C'est Notre-Seigneur tendu mort sur les genoux de son +pre; les anges y portent les instruments de la Passion. Ce tableau se +trouvait encore, en 1768, dans l'glise des Carmes chausss d'Anvers, et +il a t grav par S.-A. Bolswert[317]. + +Avant de partir, Rubens pria son matre de le prsenter l'archiduc +Albert et l'infante Isabelle. Otho Voenius (Otho Van Veen), issu d'une +famille noble, et doublement distingu par son talent comme peintre et +par ses publications rudites et potiques, tait attach au service de +ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur prsenter son +lve, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'lgance, en juger +par ses portraits, devaient prvenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul +plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des +lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie. + +Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contre en passant +par la France: ce fut Venise qu'il se rendit d'abord. Cette prfrence +s'explique naturellement par le got du peintre anversois pour l'cole +coloriste. Il ne se borna pas l'admirer; il voulut s'initier par une +tude approfondie aux secrets des matres de la couleur, et, pour y +parvenir, il se mit copier, avec autant de fougue que de bonheur, les +principales oeuvres de Titien, de Paul Vronse et des autres artistes +vnitiens. + +On raconte, qu'au milieu de ses tudes, il fit la connaissance d'un +gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui, +ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, son retour, que le duc +invita le jeune Flamand se rendre sa cour. Rubens n'ignorait pas que +Jules Romain avait dcor les palais de Mantoue de ses tonnantes +peintures; il dsirait les voir et les tudier; il s'empressa donc +d'accepter l'offre qui lui tait faite. Il fut parfaitement accueilli +par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientt son service, lui donna +toutes facilits pour travailler, et lui permit de faire des excursions +tantt Venise, tantt Bologne, Florence et Rome, afin d'y tudier +les oeuvres des diverses coles italiennes. Les biographes de Rubens ne +sont pas d'accord sur les poques de ses visites dans ces diffrentes +villes, non plus que sur l'itinraire qu'il suivit dans ses courses en +Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il +sjourna plusieurs fois Mantoue, Rome et Venise[318]. + +Notre artiste tait si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce +prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un +magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains +au roi Philippe III, et d'autres prsents d'un grand prix au duc de +Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se mnager +l'appui[319]. On a racont que, pendant ce premier sjour Madrid, +Rubens y aurait excut les portraits du roi et de plusieurs seigneurs +de la cour, et qu'il y aurait mme fait les copies si clbres des trois +tableaux de Titien: _Vnus et Adonis_, _Diane et Acton_, et +l'_Enlvement d'Europe_. Mais cette assertion est compltement rfute +par Pacheco, le beau-pre de Velasquez, qui prouve clairement, dans son +trait _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont t faites par +Rubens l'poque de son second voyage Madrid. Il ne parat pas, +d'ailleurs, que Rubens ait fait cette premire fois un long sjour en +Espagne: tout porte croire qu'il se hta de revenir Mantoue, sans +doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientt aprs +la permission de retourner Rome, en s'arrtant Florence, Bologne et +Venise. + +Dans la ville des Mdicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule, +plac entre Minerve et Vnus, et secouru par le Temps_; les _Trois +Grces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des +Satyres_[321]. Bologne, il tudia les ouvrages des Carraches, et se +sentant de nouveau attir vers Venise par sa prdilection pour les +grands coloristes, il se remit faire, dans cette ville, les copies des +tableaux qu'il prfrait. + + peine g de vingt-sept ans, il tait revenu Rome avec une +rputation dj faite et mrite. Aussi le pape Clment VIII +s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de +Monte-Cavallo, un tableau reprsentant la _Vierge et sainte Anne adorant +l'enfant Jsus_, dont il se montra trs-satisfait. Les cardinaux, les +principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les +connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frapps du talent suprieur du +jeune Flamand, et bientt Rubens se vit surcharg de commandes. +Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux +Vnitiens ses modles, il excuta en peu de temps, pour la _Chiesa +Nuova_ des pres de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal +Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les +_Douze Aptres_; pour le conntable Colonna, une _Orgie de soldats_; +pour la princesse de Scalamare, _Prote et les Dieux marins table, +servis par trois Nrides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans +lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le +paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322]. + +Rubens tait trop instruit, il aimait trop l'antiquit, pour laisser +couler le temps de son sjour dans l'ancienne capitale du monde sans +tudier l'art et l'archologie romaine. Il dessina un grand nombre de +statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments +d'architecture, et, grce la connaissance approfondie des langues +grecque et latine, il pntra dans ces recherches beaucoup plus avant +qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance +particulire contribua probablement l'attacher avec une plus grande +ardeur ces tudes. En arrivant Rome, il y avait trouv son frre +Philippe, qui, aprs avoir visit cette ville une premire fois avec le +fils an du prsident Richardot dont il tait secrtaire, y tait +revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer, +en toute libert, son got pour l'tude des langues anciennes et de +l'archologie. Philippe, plus g que Pierre-Paul de quelques +annes[323], avait fait ses tudes au gymnase d'Anvers, et suivi plus +tard Louvain, avec les fils du prsident Richardot, les leons de +Juste-Lipse. Charg par le prsident de conduire en Italie son fils an +Guillaume, qui devait terminer ses tudes l'universit de Padoue, +Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate +la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un sjour d'environ deux +ans Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leons des +professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine +avec Juste-Lipse, et lui adressa mme plusieurs pices de vers[325]. On +voit par ses lettres, galement en latin, son frre Pierre-Paul, qu'il +lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de +reprendre sa premire et complte indpendance: _Animum obfirma, et +aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere +libertatem_[326]. Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au +peintre, et ils le dterminrent sans doute visiter les principales +villes d'Italie, pour y tudier les matres en toute libert. Pendant +son premier voyage Rome, en 1603, Philippe Rubens s'tait fait +recevoir docteur l'universit de la Sapience; peine de retour dans +les Pays-Bas, il se hta de remettre au prsident le prcieux dpt +qu'il lui avait confi, et, faisant de nouveau ses adieux +Juste-Lipse, il revint Rome, o le cardinal Ascagne Colonna le choisit +pour bibliothcaire. + +C'est cette poque qu'il retrouva dans cette ville son frre +Pierre-Paul, tout occup de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de +recherches sur l'antiquit romaine. Les deux frres, unis d'une troite +amiti, possdant une gale instruction classique, ayant la mme ardeur +pour le travail, le mme amour pour les monuments et l'histoire de la +langue des anciens Romains, rsolurent de consigner leurs recherches +dans un ouvrage compos en commun, qui parut Anvers, in-4, en 1608, +sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus, +emendationes censur_, et fut publi sous le nom de Philippe seul. Mais +la part que prit Pierre-Paul sa composition est rappele par Philippe +lui-mme dans le prambule en prose de l'lgie _Ad P.-P. Rubenium +navigantem_, dont nous avons parl, o il dclare que Pierre-Paul ne l'a +pas peu aid:--_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum +in Electis me juvit_.--Cet aveu n'tonnera aucun de ceux qui ont tudi +avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir +bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composs d'aprs des +sujets emprunts l'histoire, la religion et aux usages des anciens +Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des +_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur +grec ou latin: loin de l. Ces deux livres ne se composent que +d'explications de difficults ou passages obscurs tirs de diffrents +auteurs, de restitutions de textes que Philippe considrait comme +falsifis, et de dissertations sur certaines parties du vtement des +anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre +plus claires les explications de son frre, Pierre-Paul a dessin des +coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vtements +ou d'autres objets, d'aprs l'antique, et ces dessins ont t gravs +dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde +connaissance des langues anciennes, et il est la hauteur des +dissertations ou gloses des rudits du dix-septime sicle; mais, +aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosit des +bibliophiles[328]. + +Aprs un long sjour Rome, notre peintre voulut visiter Milan et +Gnes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connt pas +encore. Il se rendit d'abord Milan, o il peignit plusieurs tableaux +et o il dessina la fameuse _Cne_ de Lonard de Vinci. Ce dessin a t +grav par Pierre Soutman; en juger par l'preuve qui fait partie de +l'oeuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothque +impriale[329], cette reproduction n'a rien gard de la puret du matre +florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre Rubens ou Soutman +d'avoir transform les Aptres en d'pais paysans flamands sans aucune +expression; mais cette gravure ne donne aucune ide de la beaut sublime +de l'original. + +Rubens quitta Milan pour Gnes, o il se fixa pendant quelques mois. Il +y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des glises, +et fit plusieurs portraits; il trouva mme le temps de dessiner les +palais anciens et modernes qui dcoraient alors cette belle ville. Leur +architecture bizarre et tourmente avait sans doute fait une forte +impression sur son esprit, puisqu'il se dcida, quatorze ans plus tard, +en 1622, publier ce travail Anvers, sous ce titre: _Palazzi antichi +e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._ + + + + +CHAPITRE XXIII + + Rubens revient Anvers en apprenant la maladie de sa mre.--Il se + fixe dans cette ville, y pouse Isabelle Brant et s'y btit une + maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part + de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'oeuvre--Notice sur + cet ami de Rubens: tableaux que le peintre excute pour + lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaill. + +1608--1640 + + +Pendant que Rubens s'occupait Gnes de prparer les lments de cet +ouvrage, il y reut la nouvelle de la maladie de sa mre. L'loignement +et une absence de plus de huit annes n'avaient point affaibli la +tendresse que le peintre portait celle qui lui avait prodigu tant de +soins, depuis son enfance jusqu' son dpart d'Anvers. Il se hta donc +de quitter Gnes au commencement de novembre 1608; mais quelque +diligence qu'il ft, il arriva trop tard pour revoir cette mre chrie: +il apprit en route qu'elle avait cess de vivre le 14 du mme mois. On +raconte qu' son arrive Anvers, Rubens fut tellement accabl de +chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps l'abbaye de +Saint-Michel, dans l'glise de laquelle sa mre avait t enterre. +C'est l que, d'accord avec son frre Philippe, sa soeur Blandine et ses +neveux, il lui fit lever un monument dont il composa lui-mme en latin +l'inscription funraire[330]. + +Aprs les premiers moments donns sa douleur, Rubens parut hsiter +se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouv des parents +et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et +les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tide +et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la +considration dont il avait t entour dans les principales villes +d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la +renomme qui l'avait prcd faisait dsirer ses compatriotes, non +moins qu' l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, de le retenir en +Flandre. Informs de l'intention que l'artiste avait manifeste de +retourner en Italie, ces princes le mandrent Bruxelles, o ils le +reurent avec la plus grande distinction, lui commandrent leurs +portraits, et l'attachrent leur service par une patente du 23 +septembre 1609, par laquelle ils le nommrent peintre de leur htel. + +Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en fvrier de cette mme +anne, circonstance trop peu remarque par les biographes, contribua, +peut-tre autant que la faveur des archiducs, retenir notre artiste +Anvers. Bientt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il pousa +Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrtaire de la ville d'Anvers. +l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un +pithalame, dans lequel il adressa ses flicitations, _animo et stylo_, + son frre et sa jeune pouse, louant les vertus et les charmes +d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul: + + ...Cui Phoebi cortina patet, cui carmine digno + Et vis ingenii mirabilis et polygnoti + Sive et Apelle manus mula decantetur[331]. + +Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attach Anvers par +les liens les plus troits, et il ne songea plus le quitter. + +Pour s'y installer selon ses gots et d'une manire dfinitive, il +rsolut d'y btir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait +faire la fois un atelier et un muse. + +Pendant son long sjour en Italie, Rubens avait copi pour lui-mme un +grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Vronse, Tintoret, +Jules Romain et autres matres. En outre, avec le produit de la vente de +ses propres tableaux, il avait achet des statues, des bustes, des +bas-reliefs, des vases antiques, des mdailles, des gravures et d'autres +objets prcieux. Il dsirait vivre au milieu de ces belles choses qui +lui rappelaient ses voyages, ses tudes archologiques, et les oeuvres +qu'il prfrait parmi celles dues l'art moderne. Il fit donc +construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison; +et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il leva un +btiment en rotonde, perc de grandes fentres cintres, et clair par +le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition +du Panthon de Rome. Ce fut l qu'il tablit son atelier et qu'il +disposa tous ses objets d'art. + +Si l'on s'en rapportait au mme biographe[333], la construction de ce +btiment aurait occasionn l'excution par Rubens de la fameuse +_Descente de Croix_, de la cathdrale d'Anvers. D'aprs cet auteur, en +creusant les fondations d'un mur de clture, Rubens aurait anticip sur +le terrain du _serment_ ou confrrie des arquebusiers, ses voisins. +Ceux-ci, s'en tant aperus, dputrent leurs principaux chefs Rubens +pour lui dclarer qu'il empitait sur leur terrain. Mais le peintre, +fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accder la rclamation. + la fin, continue Michel, le diffrend devint si srieux, qu'il allait +prendre le train de la procdure. Mais le bourgeois Rockox, chef du +serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que +sa prtention sur ce peu de terrain tait mal fonde. Sur quoi Rubens +demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des +intentions de Rubens, les confrres rsolurent que leur chef +retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable +accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers cderait Rubens le +peu de terrain dont il s'tait dj empar, condition qu'il donnerait +au serment une pice d'autel et ses volets, travaills de sa main, pour +leur chapelle la cathdrale d'Anvers, reprsentant quelque passage +de la vie de saint Christophe, patron du serment. + +Cette offre parut M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M. +Rockox au mot, promettant de satisfaire cette amiable transaction au +plus tt possible. Entre-temps, le gnie docte de Rubens ne fit que +ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son tymologie grecque, +signifie _portant le Christ_; et dans cette spculation, il recorda que +l'criture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est +pourquoi il adopta, par de saintes allgories, l'excution de son +projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe, +mais plusieurs; ce qu'il tablit de la manire suivante: + +Il reprsenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la +croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des chelles, dtachent +le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir +le poids du sacr corps; au bas, d'autres prtent leurs paules et leurs +mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le +Christ, ou christophes. + +En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allgorie +dans le mme sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite + sa cousine lisabeth. + +Il plaa sur le volet gauche le prtre Simon, portant le jeune Christ +sur ses bras, lorsqu'il fut prsent au temple par la sainte Vierge et +saint Joseph; de manire que, par ces saintes allgories, il trouva de +quoi former des _christophes_, et d'taler ses ingnieuses ides et les +fruits de ses tudes sur l'histoire sacre. + +Quand ce grand ouvrage fut achev, le peintre fit avertir les +arquebusiers: mais peine furent-ils entrs dans son laboratoire +que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimrent leur +mcontentement, et dclarrent qu'ils ne voulaient pas de ces prtendus +_christophes_, mais leur vritable patron, l'exemple des autres +serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus son +accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur +vritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne la main, +et un hibou sur un arbre. + +Telle est l'anecdote que le naf historien de Rubens raconte, dans un +style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu Rubens +de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'oeuvre. + +Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son rcit. Il +dclare, en effet, dans la ddicace de son livre, au duc +Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: qu'il a nouvellement dcouvert +des anecdotes relatives son sujet, dans le sein des cabinets de ceux +de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays. On doit +donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consigns dans +des papiers de famille. Cependant, les rdacteurs du Catalogue du muse +d'Anvers rvoquent en doute le rcit de Michel et le traitent de +roman, dans lequel Rockox joue son personnage. + +L'estime particulire de Rockox pour les oeuvres de Rubens, dit ce +catalogue[334], prenait sa source dans l'amiti qui rgnait entre eux, +et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve +l'illustre matre. Rockox tait, cette poque, chef-homme (hoofdman) +du serment des arquebusiers. Les confrres ayant rsolu de remplacer, +par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils +possdaient dans la cathdrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne +demeura pas tranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'oeuvre +du matre, car il ne s'agissait de rien moins que de la clbre +_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette anne, dans la +chambre des arquebusiers, et en prsence de leur chef-homme. L'anne +suivante vit l'achvement d'une des merveilles de la peinture +d'histoire, qui orna, ds 1614, le nouvel autel du serment. Rubens +donna, le 13 fvrier 1621, une quittance gnrale de ce qui lui revenait +(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme). +Toutes ces particularits sont authentiques et tires du registre mme +des arquebusiers, o l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de +terre du serment dont Rubens se serait empar de bonne foi, et en +compensation de laquelle il aurait promis Rockox de peindre, pour +l'autel des confrres, la _Descente de croix_ et ses volets. + +Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion Rubens de peindre +la _Descente de croix_, toujours parat-il certain que la commande de ce +tableau peut tre attribue Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au +souvenir de la postrit, cet ami de Rubens mriterait de vivre dans la +mmoire de tous ceux qui s'intressent aux merveilles de l'art. Mais +d'autres documents dmontrent que Rockox aimait passionnment le peintre +et ses ouvrages. L'intimit qui les unissait tait ancienne dans leurs +familles. Le pre de Nicolas Rockox avait t trois fois bourgmestre +d'Anvers, alors que Jean Rubens, pre de Pierre-Paul, remplissait les +fonctions de premier conseiller de la mme ville. Cette position devait +d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partag les mmes +opinions religieuses, ayant t accuss l'un et l'autre[335] de s'tre +montrs favorables la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, n Anvers +le 14 dcembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il +avait pous, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand +d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande +considration, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville +natale, en qualit d'chevin, ds 1588, et qu'il fut cr chevalier, le +8 dcembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur +joyeuse entre Anvers. Le catalogue du muse de cette ville, auquel +nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit +les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore lev +huit fois depuis. + +Rockox, comme Rubens, tait trs-attach aux jsuites d'Anvers. Il +voulut donner l'glise de leur maison professe un autel en marbre, et +une _Sainte famille_, peinte par Rubens. tant bourgmestre, en 1620, il +dota l'glise des Rcollets d'un matre-autel en marbre et d'un _Christ +en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du mme +artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux +avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient +l'entablement de l'autel: + + Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram; + Expressit tabulam Rubeniana manus. + Dextram artificis, seu dantis pectora cernas, + Nil genio potuit nobiliore dari. + +La chapelle spulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'glise +des Rcollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette +glise, la chapelle de l'Immacule-Conception, et voulut que le tombeau +de sa femme, qui devait tre un jour le sien, y ft plac. Pour le mieux +dcorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y +peignit une composition en trois parties, ou triptyque, reprsentant +l'_Incrdulit de saint Thomas, auquel Jsus-Christ apparat aprs sa +rsurrection_. L'glise des Rcollets d'Anvers ayant t dtruite aprs +la rvolution franaise, cette composition se trouve maintenant au muse +de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue: + +Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est envelopp +d'une draperie rouge. Il occupe la moiti de droite du tableau, et +montre ses plaies saint Thomas, saint Pierre et saint Jean, debout +du ct oppos.--Fond uni. + +Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre. +Il est reprsent la tte nue, les cheveux ras, la moustache lgrement +retrousse et la barbe en pointe. Il est vtu d'un justaucorps de +velours noir, d'o se dgage la fraise, et que recouvre un manteau noir +doubl de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche, +il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intrieur, partie d'un +portique. + +Revers du volet prcdent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une +tte d'ange en grisaille, surmontant un cartouche. + +Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les +cheveux retrousss et maintenus par une coiffe de velours noir, se +terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'o sort la fraise, est +rehausse par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains +un chapelet de corail.--Fond orn d'une draperie pourpre, suspendue +au-dessus du personnage. + +Revers du volet prcdent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas, +une tte d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338]. + +Ces tableaux n'taient pas les seuls que Rubens et faits pour Rockox. +D'aprs le tmoignage de Mariette[339], le peintre avait compos pour +son ami: _Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi +sur ses genoux_, grav au burin par Jacques Matham, et ddi par lui +Rockox, qui possdait le tableau. + +Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a +sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages +historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le +portrait dont nous venons de donner la description, d'aprs le catalogue +du muse d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est +celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp +d'Aveschoot, Gand[340]. Mais Van Dyck, qui tait galement li avec +notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a t grav par Paul +Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 dcembre 1640, +environ six mois aprs son ami Rubens. + +Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit +mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la +_Communion de Saint-Franois d'Assise_[341]; l'abb de Saint-Michel, +nomm Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et la demande +duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'glise de cette +abbaye; les Pres Jsuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le +doyen des confrres de Saint-Roch, Alost; les familles +Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son +confesseur Ophovius, plus tard vque de Bois-le-Duc; le prsident +Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et +beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342]. + + + + +CHAPITRE XXIV + + Gaspar Gevarts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille, + son ducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermdiaire aux + relations de Peiresc avec Rubens. + +1593--1620 + + +Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une +intimit comparable celle qui l'unissait Gaspar Gevarts, secrtaire +de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux +hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour +l'autre, et que, rapprochs par une conformit de gots et de +sentiments, une instruction classique galement profonde, un amour aussi +vif pour la vnrable antiquit, l'artiste et le philologue vivaient +ensemble dans les plus affectueuses relations. + +Jules Gaspar Gevarts naquit Anvers, en 1593. Son pre, Jean Gevarts, +tait un savant jurisconsulte, fort vers dans l'histoire de sa patrie, +et qui fut employ par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs +ngociations importantes. L'pitaphe de son tombeau[343], dans la +cathdrale d'Anvers, constate qu'il fut envoy en Hollande par +l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la +paix avec les tats gnraux. S'il ne russit pas compltement, il +parvint au moins conclure une trve de douze annes, bienfait immense +aprs quarante ans d'une guerre acharne. Ayant perdu sa femme, Cornlie +Aertz, Jean Gevarts se retira du monde, se fit admettre au nombre des +chanoines de la cathdrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613, + l'ge de soixante-dix ans. Son pitaphe, compose sans doute par son +fils Gaspar, en rappelant l'clatant service rendu par le ngociateur + sa patrie, se termine par ces vers touchants, adresss au voyageur qui +viendra visiter son tombeau: + + Huic cineri pacem, requiemque precare viator; + Qui jacet hic paci dulce paravit iter. + +Jean Gevarts fit faire son fils Gaspar de trs-fortes tudes, et il +lui transmit l'amour des lettres et le got des recherches sur +l'antiquit ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Aprs avoir tudi +successivement chez les Jsuites d'Anvers, Louvain et Douai, le +jeune homme se rendit Paris, o il se lia particulirement avec +plusieurs magistrats aussi savants qu'intgres, tels que Peiresc, son +frre, M. de Valavs, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard +conseiller d'tat. C'est ce dernier qu'il ddia ses trois livres +d'_Electorum_, publis Paris, in-4, chez Sbastien Cramoisy, en +1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un +commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de diffrents +auteurs grecs et latins. Gevarts y montre une connaissance approfondie +des textes et une grande science philologique, qualits fort apprcies +par les rudits du dix-septime sicle. Revenu Anvers, il fut nomm +secrtaire de la ville, et quelques annes aprs l'empereur Ferdinand +III le cra conseiller d'tat et le nomma son historiographe. Retenu +dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprs du conseil +communal, Gevarts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa +charge lui permettait de disposer crire une histoire des ducs de +Brabant, publier une nouvelle dition des _Imperatorum romanorum +icones_ de Goltzius, prparer un commentaire sur les Penses de +Marc-Aurle, qu'il ne publia point, enfin composer des posies latines + l'occasion d'vnements importants, de ftes et d'autres +circonstances[345]. + +Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable +qu'elle remontait leur jeunesse, car une lettre de Peiresc Gevarts, +du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des dmarches +au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de +Peiresc, le privilge de vendre en France les estampes des _Palais de +Gnes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard. + +C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, dont il estimait +grandement, crit-il, l'minente vertu. Trs-curieux des objets de +l'art antique, il pria Gevarts de lui donner la copie de l'inventaire +des belles antiquits que possdait l'artiste. Gevarts la lui ayant +envoye, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], de +remercier Rubens de tant d'offres de son honntet, ne pouvant assez +admirer la richesse de ses figures. Je voudrais bien pouvoir, +ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-l, pour en avoir la vue, et +surtout de ces belles ttes de Cicron, de Snque et de Chrysippus, +dont je lui droberais possible un petit griffonnement sur du papier, +s'il me le permettait. Bientt Rubens, allant au-devant de ce dsir, +envoya en cadeau Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui +promit de lui faire lui-mme des dessins de ses bustes antiques. Peiresc +se montra fort glorieux de cette promesse; il n'apprhendait, si ce +n'est que ce ft trop de besogne, et qu'il n'et pas de quoi s'en +revancher, quoiqu'il voult bien en chercher tous les moyens lui +possibles son endroit[348]. + + + + +CHAPITRE XXV + + Le baron de Vicq, l'abb de Saint-Ambroise et la galerie de Marie + de Mdicis.--Rubens Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavs et + les frres Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance. + +1624--1627 + + +Peu de temps aprs cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il +cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui +connaissance autrement que par lettres. On sait qu'aprs avoir fait +construire le palais du Luxembourg, sur le modle du palais Pitti de +Florence, la reine Marie de Mdicis rsolut, vers 1621, de le faire +dcorer de peintures reprsentant l'histoire de sa vie. Les archiducs +Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur la cour de France le +baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoy vanta le +talent du peintre flamand, et l'loge qu'il en fit fut chaudement appuy +par l'aumnier de la reine, Claude Maugis, abb de Saint-Ambroise, grand +amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de +peintures, et au demeurant homme de got et de savoir, dont Philippe de +Champaigne a fait le portrait, qui a t grav par L. Vosterman[349]. La +reine rsolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et +elle pria le baron de Vicq de faire connatre son dsir l'artiste. +Rubens s'empressa de rpondre cet appel, en se rendant Paris au +commencement de l'anne suivante. Prsent Marie de Mdicis par +l'ambassadeur flamand, il accepta le prilleux honneur de reprsenter, +l'aide de l'histoire et de l'allgorie, les principaux vnements de la +vie agite de cette princesse. Pour la mettre mme d'apprcier son +imagination et le style dans lequel il entendait excuter son sujet, +le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus +tard l'abb de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir. +Malheureusement, ces cartons ne sont pas rests en France: dix-huit +d'entre eux sont aujourd'hui au muse de Munich, et on ignore ce que les +trois autres sont devenus[350]. Ds qu'il fut de retour Anvers, Rubens +se mit l'oeuvre avec sa verve et son ardeur accoutumes; et quatre ans +ne s'taient pas couls, qu'il avait entirement achev les vingt et +une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux +ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625, +selon la correspondance de Rubens, ainsi que le dmontre la notice sur +cet artiste de M. Villot[351], elles taient disposes dans la galerie +du Luxembourg aux places qu'elles y ont conserves jusqu' l'poque de +notre premire rvolution. + +L'excution de ces grandes et brillantes toiles avait oblig Rubens +faire plusieurs voyages Paris. C'est pendant l'un de ses premiers +sjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra +Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commences +par la correspondance du savant magistrat franais avec Gevarts. +Peiresc fut tellement charm de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put +s'empcher d'crire Gevarts, de Paris, le 26 fvrier 1622, la lettre +suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et +qui montre galement quelle impression favorable Rubens laissait de sa +personne, de son instruction et de son amabilit aux hommes les plus +comptents pour le bien juger.--Monsieur, la bienveillance de M. +Rubens, que vous m'avez procure, m'a combl de tant de bonheur et de +contentement, que je vous en devrai des remercments tout le temps de ma +vie, ne pouvant assez me louer de son honntet, ni clbrer assez +dignement l'minence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en +l'rudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquit, +qu'en la dextrit et rare conduite dans les affaires du monde, non plus +que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en +laquelle j'ai eu le plus agrable entretien que j'eusse eu de fort +longtemps, durant le peu de sjour qu'il a fait ici. Je vous porte une +grande envie d'avoir la commodit que vous avez d'en jouir d'ordinaire +comme vous pouvez, mme cette heure que vous avez acquis une charge +nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous +n'espriez. Je vous flicite de bon coeur l'un et l'autre bien, et prie +Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me +continuer les mmes bons offices en son endroit, et me conserver en +l'honneur de ses bonnes grces et des vtres[352]. + +C'est pendant son sjour Paris que Rubens se lia galement avec M. de +Valavs, frre de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frres Jacques et +Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothque du roi, l'autre, +conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothque. Lorsqu'il fut +revenu dfinitivement Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces +savants une active et trs-intressante correspondance, roulant sur des +sujets d'rudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore +sur des monuments de l'antiquit, tels que mdailles, cames et autres +objets d'art, dont il faisait un change avec Peiresc et son frre, ou +encore sur des dcouvertes alors rcentes faites Rome[353]. Les +lettres de l'artiste montrent la varit de ses connaissances et +l'tonnante activit de son esprit. Aprs les avoir lues, il est permis +d'affirmer que Rubens tait un savant de premier ordre, capable de +rivaliser avec les rudits de profession les plus remarquables de son +sicle, et l'emportant mme sur eux par la facilit avec laquelle il +parlait et crivait les principales langues modernes de l'Europe[354]. +On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du +pinceau, et que le temps qu'il donnait l'art n'tait pas perdu pour +les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus +beaux passages des principaux crivains de l'antiquit, spcialement +d'Homre, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc +flicitait Gevarts de possder un tel ami, et lui portait envie +d'avoir la commodit d'en jouir d'ordinaire. + + + + +CHAPITRE XXVI + + Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevarts, des + recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurle, l'Escurial. + Intelligence suprieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres + Gevarts, o il lui recommande son fils Albert, aprs la mort + d'Isabelle Brant. + +1628--1629 + + +On sait que Rubens, ml d'abord aux ngociations qui se poursuivaient +en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut, +en 1628, envoy Madrid auprs du roi Philippe IV, qui avait manifest + l'infante Isabelle le dsir de le voir. Gevarts, qui prparait alors +un commentaire sur les _Penses de Marc-Aurle_, voulut profiter du +voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque +texte indit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la +bibliothque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette +recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que +l'artiste ft trs-proccup de sa mission politique, principal objet de +son voyage, et que, d'un autre ct, il ft oblig, pour satisfaire le +roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes +ses journes peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa +composition; il sut nanmoins trouver le temps de rendre ce service +Gevarts. Voici la lettre qu'il lui crivait ce sujet, le 29 dcembre +1628, quelque temps aprs son arrive Madrid. On y voit qu'il avait +t feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothque de +_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du +trait de Marc-Aurle Antonin. + +J'ai fait, lui crit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait +possible de trouver dans les bibliothques particulires quelque chose +de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai +encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment +avoir vu dans le clbre trsor de Saint-Laurent deux manuscrits portant +le titre du divin Marcus. Mais, d'aprs les circonstances, d'aprs le +volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire un homme qui +ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni +d'important; je pense mme que le tout est connu et ne compose que les +oeuvres de Marcus depuis longtemps publies. Il ne m'appartient pas de +rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque +lumire ou un dluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon +genre de vie, mes tudes, m'enchanent d'un autre ct, et, de plus, mon +gnie particulier m'loigne de ce profond sanctuaire des Muses...... +Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement +pour votre Marcus et dans le dsir de vous rendre service (ce que +d'autres peuvent faire et mme avec plus d'exactitude), mais pour +satisfaire mes gots particuliers[356].--Ainsi ce grand artiste tait +galement un rudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de +discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs +ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais exist un artiste aussi +profondment, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux dou +du ct de l'intelligence. Sous ce rapport, Lonard de Vinci et +Michel-Ange peuvent seuls tre mis en comparaison avec lui; et si +Michel-Ange est suprieur tous, c'est parce qu'il tait aussi grand +pote qu'artiste galement minent dans la statuaire, la peinture et +l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, l'ternel honneur de +l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux gnie furent +galement au nombre des plus honntes de leur sicle, comme Raphal, +Corrge, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve +clatante que l'amour et l'tude de l'art lvent l'me, la soutiennent, +par l'idal, la source des sentiments vrais et dsintresss, loin des +vils dsirs que font natre l'ambition et l'amour des richesses, ces +deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens +consentit servir d'agent secret l'archiduchesse Isabelle, au roi +d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des ngociations dlicates, +on ne doit pas oublier que le but de ces ngociations tait d'obtenir la +fin de la guerre qui dsolait depuis si longtemps une grande partie de +l'Europe. En plaant sa mission sous le patronage de sa rputation +d'artiste, les rois honoraient son gnie, et Rubens rendait son pays +et l'humanit un service signal, puisqu'il faisait servir l'art +rtablir la paix du monde, _pax optima rerum_. + +Avant son dpart pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre +1626[357], sa premire femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un +trs-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce +dernier trs-jeune encore au dcs de sa mre. En quittant la ville +d'Anvers, Rubens avait vivement recommand ses enfants son fidle +Gevarts. Dans sa lettre du 29 dcembre 1628, il lui dit: Je vous +supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-mme, non pas dans +votre sanctuaire, mais dans votre muse. J'aime cet enfant, et c'est +vous, le meilleur de mes amis, vous le pontife des Muses, que je le +recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon +beau-pre et mon frre Brant, soit pendant ma vie, soit aprs ma +mort. + + + + +CHAPITRE XXVII + + De Madrid, Rubens revient Anvers et repart pour + l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce + pays.--Lettre Gevarts l'occasion de la mort de la femme de ce + dernier.--Il dplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses + relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers. + +1629--1630 + + +Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrter, +le 12 mai, et quelques jours aprs il tait Bruxelles. Mais l'infante +le fit repartir presque immdiatement pour l'Angleterre. Tout en y +poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs +portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands +seigneurs, quelques grands tableaux qui excitrent l'admiration des +connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point +pendant son sjour Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens +excuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il rsulte de +documents authentiques, publis rcemment par M. Carpenter[359], que ces +toiles furent peintes par Rubens Anvers, et termines en 1637; il +reut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi +d'Angleterre lui donna en outre une chane et une mdaille en or. + +La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si +l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adresse Pierre +Dupuy, de Londres, le 8 aot 1629: + +Si j'avais, dans ma jeunesse, visit en si peu de temps des contres et +des cours si diffrentes, cela m'aurait t alors bien plus utile qu' +l'ge o je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les +incommodits de la poste, et mon esprit, par l'exprience et la +connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de +plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume +aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps +de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagn que de pouvoir +mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec dlices +toutes les belles choses que j'ai rencontres sur ma route. Cette le, +par exemple, me parat un thtre tout fait digne de la curiosit d'un +homme de got, non-seulement cause de l'agrment du pays et de la +beaut de la nation, non-seulement cause de l'apparence extrieure, +qui m'a paru d'une recherche extrme, et qui annonce un peuple riche et +heureux au sein de la paix; mais encore par la quantit incroyable +d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se +trouvent dans cette cour[360]. + +Rubens fit Londres un assez long sjour. Depuis son dpart d'Anvers, +Gevarts avait perdu sa femme; prcdemment, la mort lui avait enlev, +l'ge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: _Eximi spei +puer_, dit son pitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium +incomparabile reliquit_. C'tait sans doute pour combattre cette +douleur ingurissable, que Gevarts avait entrepris d'tudier et de +mditer les oeuvres de Marc-Aurle. Mais Rubens, qui connaissait bien le +coeur humain, ne parat pas convaincu que les prceptes du prince +philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--Je crains, lui +crit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte +de votre chre compagne; j'aurais d le faire immdiatement; et +maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation +trs-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur, +puisqu'il vaut mieux engager oublier qu' rappeler sans cesse le +pass. Si l'on doit esprer de la philosophie quelque consolation, il +vous en reste une source abondante dans votre intrieur. Je vous renvoie +au riche trsor de votre _Antoninus_, o vous avez, en conservateur +libral, de quoi distribuer mme vos amis. Je n'ajouterai plus que ce +pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes une poque o la +vie n'est possible qu'en se dbarrassant de tout ce qui accable, ainsi +que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des temptes[363]. Au +commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tard lui crire +depuis son arrive Londres:--Vous avez l'habitude de me prvenir +toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention + mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets vous honorer et +vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque +seulement votre gard dans les dmonstrations extrieures, et que j'ai +toujours pour vous la mme estime et la mme affection cordiale, ainsi +que je vous le prouverai par des faits ds que vous me procurerez pour +vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espre au +moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part vos faveurs, et qui +doit la bonne instruction que vous lui avez donne la meilleure partie +de lui-mme, sera mon hritier et s'acquittera de toutes mes obligations +envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en +montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le +mien. Pourtant, j'ai toujours trouv en lui de la bonne volont. Il +m'est trs-agrable d'apprendre que, grce Dieu, il est maintenant +rtabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi +que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apporte en le +visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son +cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre +honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre +longtemps, mais de bien vivre: _Neque enim quamdiu, sed quam bene +agatur fabula refert._ + +Dans une autre lettre Gevarts, de Londres, le 23 novembre 1629, +Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les +ngociations relatives la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--Nous +aspirons maintenant aprs l'arrive de don Carlos Coloma (l'ambassadeur +d'Espagne), qui s'est fait prcder de ses bagages Dunkerque, et nous +n'attendons que l'avis du dpart de l'ambassadeur d'Angleterre pour +l'Espagne; il a maintenant reu l'ordre de se mettre en route. J'espre +donc que nous pourrons bientt venir en personne vous servir, vous et +nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trve, et les avis de +Hollande donnent presque tous l'espoir du succs. Malgr le plaisir que +me fait prouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois +avouer que la nouvelle de notre paix ou trve m'en ferait prouver +beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne +m'en serait que plus agrable, et je resterais dsormais dans ma +maison. Il termine en priant Gevarts de vouloir bien faire ses +humbles et sincres salutations M. Rockox, ainsi qu' MM. Halmale et +Clarisse, en leur tmoignant toute son affection[365]. + +Hendrick Van Halmale, chevin d'Anvers[366], tait sans doute parent de +Paul Halmale, snateur d'Anvers, que Thodore Galle appelle: _Artis +scultori cultor et patronus_, et auquel il a ddi sa gravure de +l'_Ecce homo_, d'aprs Rubens[367]. Quant la famille Clarisse, elle +tait trs-lie avec celle du peintre. Philippe Rubens a clbr dans +une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille +Clarisse se composait de Louis Clarisse, snateur d'Anvers, et de Marie +Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on +dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de +Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut infrer de +la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est ddie, et qui reproduit le +_Nolite timere_, ou l'apparition de Jsus-Christ aux saintes femmes, +d'aprs Rubens. Le peintre aura sans doute reprsent dans ce tableau +les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche +s'envelopper dans un voile, pour viter les rayons lumineux qui +s'chappent du corps de Jsus-Christ; elles sont suivies d'autres +femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agrables des +Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beaut +fminine, mais qui n'ont rien de l'idal de Raphal, ou de la grce +vnitienne du Titien. + + + + +CHAPITRE XXVIII + + Retour de Rubens Anvers.--Son second mariage avec Hlna + Forment.--Il s'loigne des affaires publiques, et consacre tout son + temps au travail et ses amis.--Ses sentiments intimes exposs + dans ses lettres Peiresc. + +1630--1636 + + +Rubens tait de retour Anvers avant le mois d'aot 1630, ainsi qu'on +le voit par une lettre du 8 de ce mois, crite par lui de cette ville +Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'tait pas encore +signe, mais les bases en avaient t arrtes de telle sorte, que sa +conclusion n'tait plus douteuse. Elle fut proclame le 5 dcembre 1630, +et dfinitivement signe ou ratifie le 17 du mme mois. cette +occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprcier le +gnie et le caractre de l'envoy d'Isabelle, le cra chevalier[369], et +lui donna en mme temps la magnifique pe dont il s'tait servi pour sa +rception. + +Ainsi combl d'honneurs et satisfait du succs de sa mission, Rubens, +aspirant jouir dans sa patrie de la considration qu'il s'tait +acquise par tant de travaux, rsolut de se donner une seconde compagne. +Bien qu'g de cinquante-trois ans, sduit, en vritable artiste, par la +beaut remarquable d'une de ses compatriotes, il pousa, le 6 dcembre +1630, la jeune Hlne Forment, qui atteignait peine sa seizime anne, +et dont il a immortalis les traits dans un grand nombre de toiles. + +Depuis cette poque, Rubens s'loigna peu peu des affaires publiques. + part une mission qu'il avait accepte de l'infante, en 1633, pour +ngocier de la paix en Hollande, mission arrte par les tats avant +mme l'entre de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vcut, soit + Anvers, soit sa terre de Steen, prs de Malines, occup, autant que +la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses +peintures et de ses tudes sur l'antiquit; jouissant de la socit de +ses amis, et avant tout de l'intimit de Rockox et de Gevarts. Il +continuait galement d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et +Pierre Dupuy, et claircir avec eux les doutes qu'il avait sur +certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trpieds, +chaudrons, tables, candlabres, etc., etc. Il passait en revue les +nouvelles dcouvertes d'antiquits, encourageait les dessins du jeune +graveur Mellan, et, fidle son amour pour la paix, n'oubliait pas +d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630, +par les Impriaux, qui avaient mis mort la plus grande partie des +habitants: Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien +des annes la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du sjour +dlicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370]. + +Dans une autre lettre du 16 aot 1635, crite en italien, Rubens, aprs +avoir entretenu Peiresc d'un procs qu'il tait forc de soutenir +Paris, l'occasion du privilge de la vente en France de ses gravures, +lui fait connatre qu'il espre arriver un arrangement avec son +adversaire, et il ajoute:--Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la +peste la chicane et toute autre espce de discussions, et j'estime que +le voeu de tout honnte homme doit tre de pouvoir vivre avec +tranquillit d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre +service le plus possible et de ne faire tort personne. Je regrette que +les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_: + +_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371] + +Dans la dernire lettre que Rubens crivit Peiresc, de Steen, le 4 +septembre 1636, l'artiste se montre trs-reconnaissant de l'envoi que +Peiresc lui avait fait d'un dessin colori des _Noces Aldobrandines_, +peinture antique qui fut trouve Rome dans ma jeunesse, dit Rubens, +et admire, adore mme comme unique, par tous les amis de l'art et de +l'antiquit.--Il informe Peiresc qu'il a vu Anvers un trs-fort +volume intitul: _Roma sotterranea_[372], lequel lui a paru tre un +grand ouvrage extrmement religieux, car il reprsente la simplicit de +la religion primitive, qui, si elle a surpass le reste du monde par +sa pit et la vrit de sa religion, le cde au paganisme antique, dont +elle est une distance infinie, sous le rapport de la grce et de +l'lgance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la +publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis +_Giustiniano_. On en parle comme d'un trs-bel ouvrage.... Mais je ne +doute pas que chaque fait nouveau n'arrive votre muse dans toute sa +fracheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas vous entretenir d'autre +sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous +accorder longue vie et sant, avec toutes sortes de prosprit et de +contentement.--Ces voeux ne devaient point tre exaucs: Peiresc mourut + Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas +le dernier regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium +elegantiarum amator_. + + + + +CHAPITRE XXIX + + Monuments dcoratifs, peintures et cartons excuts par Rubens pour + l'entre Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers + latins composs par Gevarts pour cette circonstance.--Description + de quelques-unes des inventions excutes par Rubens, ou sous sa + direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la + goutte. + +1635 + + +Deux annes avant la mort de Peiresc, Rubens avait t oblig, sans +s'loigner d'Anvers, de se remettre faire de la peinture politique. +L'infante Isabelle tant morte Bruxelles, le 1er dcembre 1633, le +roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son +aeul Philippe II n'avait cds l'archiduc Albert et sa femme que +sous la rserve de retour la couronne d'Espagne, dans le cas o ils ne +laisseraient pas de postrit. Par suite de cette reprise de possession, +Philippe IV, au commencement de 1634, avait donn le gouvernement +gnral de ces provinces son frre unique, le prince Ferdinand, jeune +homme d'une grande esprance, qui tait cardinal, et que, pour ce motif, +on appelait le cardinal-infant. On tait alors au plus fort de la guerre +de Trente ans; les Sudois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient +avec avantage contre l'arme impriale. Le roi d'Espagne rsolut +d'envoyer l'infant au secours de son beau-frre, Ferdinand III, roi des +Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui +commandait l'arme impriale. Les troupes espagnoles, ayant opr leur +jonction avec les impriaux, et occup une forte position prs de la +ville de Nordlingen, y furent attaques, le 5 septembre 1634, par les +Sudois, sous la conduite de Gustave Horn, leur gnral en chef. Mais +aprs un grand nombre d'attaques infructueuses, les Sudois furent mis +dans une droute complte. On attribua, en grande partie, le succs de +cette journe aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi, +lorsqu' la fin de l'anne 1634 il vint Bruxelles prendre possession +de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus +brillant accueil. + +Averti que ce prince se rendrait Anvers au commencement du mois de mai +1635, le conseil communal de cette ville rsolut de recevoir le +vainqueur de Nordlingen avec le plus grand clat, et de faire dresser +des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et +places par lesquelles ce prince devait passer. Pour tre certain de +russir, le snat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments +dcoratifs, d'en surveiller la construction et d'en dcorer les diverses +parties[374]. On ignore s'il reut un programme, ou si le snat voulut +s'en rapporter son imagination si fconde. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il reprsenta d'une manire remarquable, l'aide de l'histoire +et de l'allgorie, les principaux vnements contemporains, qu'il sut +rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait attribuer au jeune prince, +et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les voeux et les +esprances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait +tre compar Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui +demandent une imagination pleine de ressources et une main qui excute +sans hsitation, et cependant d'une manire qui plaise l'oeil. Le chef +de l'cole d'Anvers possdait un suprme degr ces deux minentes +qualits: jamais l'invention ne lui avait manqu; jamais l'excution ne +lui avait fait dfaut. La galerie de Mdicis, Paris, les cartons de +l'glise de Loches, prs de Madrid, le plafond de White-Hall, +Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son +gnie. Le choix du snat d'Anvers tait donc trs-heureux. + +Les gravures de Thodore de Tulden nous ont conserv la reprsentation +de l'entre solennelle de l'infant Ferdinand Anvers, le 15 de mai +1635[375]. juger les compositions de Rubens par les estampes, le +matre dut justifier le choix de ses concitoyens, et dployer un talent +aussi remarquable que vari. Il fit lever de nombreux monuments +dcoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les +ornements dont sa fantaisie se plut les embellir. + + cette poque, le got des inscriptions et des devises en vers latins +tait dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au +respect qu'elle devait au gouverneur gnral des Pays-Bas, au vainqueur +de Nordlingen, si elle n'avait pas fait clbrer ses vertus et ses +exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frre, par un de ses +potes. Gevarts, en sa double qualit de secrtaire de la ville et +d'historiographe du roi, chut le soin de composer cette posie +lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les penses du +peintre, faire comprendre ses allgories, et exprimer en mme temps les +voeux et les esprances lgitimes de la reine de l'Escaut. Gevarts tait +d'ailleurs un latiniste de premire force, trs-capable de composer, +dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamtres et les +distiques destins tre inscrits ct des dessins, cartons ou +peintures de son ami. + +Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donn la description des +tableaux allgoriques appliqus aux arcs, temples et portiques +triomphaux invents et peints par l'artiste, en citant un grand nombre +de vers latins composs cette occasion par Gevarts. On jugera de +l'importance de ces monuments phmres, levs en l'honneur de l'entre +du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois +seulement, Rubens avait fait lever, sur ses plans, sept arcs et quatre +portiques triomphaux, qu'il avait dcors de peintures, de statues, de +bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns +prsentaient un dveloppement de quatre-vingts pieds de haut sur +soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondment +regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit +autrement, peints par Rubens cette occasion, n'aient pas t +conservs; ou, s'ils existent encore Anvers, qu'ils ne soient pas +exposs avec les autres oeuvres du matre. Nous croyons ne pas nous +tromper en avanant que ces compositions ne devaient pas tre +infrieures, dans leur genre, aux magnifiques allgories de l'histoire +de la vie de Marie de Mdicis. Naturellement, les vnements les plus +mmorables du rgne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union +de la maison d'Autriche celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs +d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion +catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hrsie, +avaient fourni Rubens l'inspiration de ses principaux sujets. +Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme. +D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe deux faces, dress +prs de l'htel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur +quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses +mtalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Prou. La partie +suprieure reprsentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on +voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hesprides, avec cette +inscription: + + Prtium non vile laborum. + + droite et gauche, les colonnes d'Hercule, surmontes des disques de +la lune et du soleil, avec cette allusion l'immense tendue de la +monarchie espagnole: + + Ultr anni solisque vias, + Oceanumque ultr. + + gauche, le principal fleuve du Prou; droite, le Rio de la Plata. + +De l'autre ct de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne +cueillant le fruit de l'arbre des Hesprides, avec le vers de Virgile: + + ...Uno avulso non deficit alter + Aureus. + +Au-dessous, de chaque ct, des ouvriers occups travailler aux mines, +et Vulcain prparant les mtaux; au milieu, une suite de monnaies +espagnoles, et un mdaillon avec ces mots: + + Auro, argento, ri. + +L'ide de l'_Arcus monetalis_ convenait bien la riche cit d'Anvers, +que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses +mtalliques exportes par l'Espagne de ses possessions d'Amrique. Mais +Rubens fit lever un autre monument, qui rpondait mieux aux esprances +et aux voeux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres +qui dsolrent les Pays-Ras, les Hollandais, matres de la mer et jaloux +de la prosprit d'Anvers, avaient ferm l'Escaut l'entre comme la +sortie des navires. Cette ville, qui avait t pendant plus d'un sicle +le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui +d'Amsterdam, se vit bientt languir, tandis que sa rivale, grce la +libert des mers, prenait un immense dveloppement. Le snat d'Anvers ne +pouvait pas rester indiffrent la dcadence de la cit: il voulut sans +doute que Rubens exprimt les plaintes de ses habitants au +prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son +attention d'une manire toute particulire. Que Rubens se soit inspir +des voeux de ses compatriotes, ou que son imagination ait t au-devant +de leurs dsirs, toujours est-il qu'il fit lever, au pont Saint-Jean, +un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur +soixante-dix de large, reprsentant, selon les expressions de +Michel[377] une machine marine, par la quantit de cascades paraissant +dcouler des superficies et extrmits du btiment. Au milieu de cet +arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce +dieu du ngoce, pos sur un pidestal, la manire de la statue de Jean +de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que potique, que si, +d'une main, il tenait son caducc, de l'autre il tendait une bourse vide + la ville d'Anvers, personnifie genoux aux pieds du prince +Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevarts: + + Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas, + O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem + Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi. + + la droite de la ville d'Anvers parat un matelot oisif, endormi sur +son ancre et sa barque renverse; gauche, on voit l'Escaut, sous la +figure d'un vieillard, les cheveux ngligs, la tte couverte de +roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une +urne, pendant qu'un gnie dfait les chanes dont ses jambes sont +entraves, et qu'un navire se dispose appareiller. Les autres parties +de l'arc sont occupes par des divinits marines, des gnies ails, la +Pauvret et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevarts, qui +exprimaient bien les sentiments des armateurs et des ngociants +d'Anvers: + + Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis, + Desuetas iterum pontum decurrere puppes; + Pauperies procul et pallens abscedit Egestas, + Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem. + Aurea securis revocabit secula Belgis + Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet, + Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus, + Largaque succedet foecundo copia cornu... + +Ce monument, lev l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un +grand succs, et les riches ngociants durent remercier leur illustre +compatriote, ainsi que son lgant traducteur latin, d'avoir si bien +dfendu leurs intrts les plus chers. + +Mais aux yeux de la postrit, la plus remarquable des inventions +excutes par le peintre, dans cette circonstance, est certainement +celle qui reprsente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, tait +l'homme de la paix; il travailla toute sa vie la rendre sa patrie, +et s'il ne fut pas assez heureux pour russir compltement loigner la +guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but +aussi utile que glorieux. La supriorit de son gnie d'artiste, qui le +fit choisir plusieurs fois comme ngociateur entre les puissances +belligrantes, sut admirablement profiter de l'entre du prince +Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses voeux pour la paix, qu'il +considrait, avec Gevarts comme le plus grand des biens[378]. + +Rubens fit donc lever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique +d'ordre dorique, surmont d'un dme, avec le buste double visage de ce +dieu. De l'intrieur de l'difice, Mars, sous la figure d'un soldat +demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une +torche allume dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les +portes du temple, que, d'un ct, Tisiphone, Mgre et une Harpie +s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la +Religion et l'Abondance, aides par l'Amour, font de vains efforts pour +les tenir fermes. Entre les colonnes, le peintre a reprsent, avec un +admirable contraste, droite, les malheurs et les cruauts +insparables de la guerre; gauche, la prosprit publique que donne la +paix. D'un ct, c'est un soldat qui trane par les cheveux une femme +dont l'enfant est tendu ses pieds; il est suivi de la Pauvret, de la +Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la +paix, l'Abondance, la Richesse et la Flicit publique. Les contrastes +entre ces diffrentes figures sont rellement admirables, et bien qu'on +ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Thodore de +Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un gnie d'autant +plus grand que sa main n'a fait que rendre fidlement les sentiments les +plus intimes et les plus vrais de son me. + +Toute cette composition est accompagne, comme les prcdentes, des vers +de Gevarts. Le docte commentateur des penses de Marc-Aurle partageait +assurment l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses +vers expriment avec bonheur les voeux que toute la ville d'Anvers +adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus. + + O utinam, partis terraque marique triumphis + Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani! + Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas + Qui premit, Harpyque truces, Luctusque Furorque + Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus, + Paxque optata diu populos atque arva revisat. + +Plt Dieu, Prince, que, grce aux victoires par vous remportes sur +terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus; +que le cruel dieu de la guerre, qui depuis prs de soixante-dix ans +opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies froces, le Deuil et +la Fureur, soit enfin oblig de fuir chez les Thraces et dans les antres +de la Scythie, et qu' sa place, la Paix, appele depuis si longtemps +par nos voeux, revienne consoler les peuples et prsider aux travaux des +champs. + +Malheureusement, ces voeux ne furent pas exaucs de longtemps. La guerre +et son cortge ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocits, +dsola pendant un grand nombre d'annes encore les Pays-Bas espagnols; +et lorsque la paix de Westphalie fut signe Munster, en 1648, elle +stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et +acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers. + +Le prince Ferdinand se montra trs-satisfait des inventions de Rubens. +On raconte que l'artiste ne put assister son entre triomphale, parce +qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte. +L'infant, qui avait connu le peintre Madrid, ayant appris la cause qui +le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et +prit un grand plaisir causer avec lui et examiner ce que Rubens +appelait son Panthon, c'est--dire sa collection de tableaux, statues, +mdailles, pierres graves, estampes et autres objets d'art et de +curiosit[379]. Ce n'tait pas la premire visite que Rubens et reue +d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagne de son +premier ministre et gnralissime, le marquis Spinola, et du prince +Sigismond de Pologne, avait honor Rubens de sa prsence, alors qu'elle +revenait victorieuse de Brda, qu'elle avait rduite se rendre aprs +un sige opinitre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie +de Mdicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le +peintre dont le pinceau avait si brillamment retrac les principaux +vnements de sa vie. + + + + +CHAPITRE XXX + + Dernires annes de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui + permet.--Il s'occupe de la gravure de ses oeuvres: sa manire de + diriger ses lves graveurs.--Portrait de Gevarts peint par Rubens + et grav par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son pitaphe par + Gevarts.--Rgle de conduite observe par Rubens.--Rockox et + Gevarts.--Gnie de Rubens: accord du bon et du beau. + +1635--1640 + + +Dans les annes qui s'coulrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai +1640, poque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et +priv de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais ds que la +maladie lui laissait quelque rpit, il ressaisissait ses pinceaux avec +bonheur et se remettait peindre avec son entrain habituel. La maladie +contre laquelle il luttait ne parat pas avoir affaibli son gnie; car +il a excut, dans cette dernire priode de sa vie, des tableaux tout +aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le +clbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda +pour Jabach, et qui fut donn par ce dernier l'glise des +Saints-Aptres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que +Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses +plus beaux ouvrages. Ces mmes lettres montrent qu'il tait toujours +accabl de commandes, auxquelles il avait peine satisfaire. Aussi +Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de +Rubens[381]: On n'en finirait pas, s'il fallait numrer tous les +ouvrages de ce trs-ingnieux artiste, puisque, indpendamment de la +fcondit de son esprit, il tait galement dou d'une habilet de main +telle, qu'il avait achev un tableau en moins de temps qu'un autre +aurait mis l'baucher. Il travailla de cette sorte jusqu' ce que la +goutte tant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux +grandes toiles; alors il se mit peindre des sujets profanes, sacrs et +champtres sur des toiles d'une dimension mdiocre et mme petite. + +Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernires +annes, se tint compltement l'cart de la politique, bornant ses +distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilit, faire, +aprs avoir travaill cinq ou six heures de suite, quelques promenades, +soit cheval, soit pied, dans les faubourgs et sur les remparts +d'Anvers, recevoir souper, dans la soire, ses amis les plus +intimes, parmi lesquels Rockox et Gevarts n'taient pas les derniers, +et passer la belle saison sa terre de Steen, prs de Malines. +Jusqu' ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en +travaillant, il se faisait lire les historiens, les potes et les +moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Snque, si +l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le +pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa +correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et +l'histoire ancienne lui taient aussi familires que la connaissance des +vnements contemporains et des principales langues modernes. On pourra +se faire une ide de l'tonnante fcondit d'invention et d'excution de +Rubens par ce fait, que le catalogue de son oeuvre[383] numre _quatorze +cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable; +et encore faudrait-il, pour complter ce chiffre formidable, ajouter +ses dessins et les planches auxquelles il a travaill. + +On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses oeuvres +pendant les dernires annes de sa vie. Il avait cr Anvers depuis +longtemps une cole de graveurs, qui ne le cdaient en rien rasme +Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs lves en peinture. Il suffit de +rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boce de Bolswert, +Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, gidius Sadler, Franois +Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman, +Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Thodore de +Tulden, pour montrer quelle activit rgnait dans cette cole. Tous les +genres de gravure, au burin, l'eau forte, sur bois, y taient cultivs +et y brillaient d'un vif clat, grce la direction donne par le +matre et l'aptitude suprieure des lves.--Comme Rubens s'tait +fait d'excellentes rgles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses +tableaux russissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se +donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours +fait, ses estampes ne le cdaient point ses tableaux pour l'accord des +ombres et de la lumire, surtout quand elles ont t excutes par +d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres..... +Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont t graves de son +vivant, ne l'ont t d'aprs ses tableaux, mais d'aprs des dessins +trs-termins, ou d'aprs des grisailles peintes l'huile en blanc et +noir, qu'il avait l'art de prparer et d'amener l'effet de +clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que +de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a crit, dans sa vie de +Van Dyck, que Rubens s'tait souvent servi de cet lve pour lui +prparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort port le +croire: son pinceau dlicat et facile y tait tout fait propre..... Le +beau gnie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le +moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus +lgres esquisses, ce grand matre met une me et un esprit qui dnotent +la rapidit avec laquelle il concevait et excutait ses penses. Mais, +lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y +ajoute tout ce qu'un homme qui possdait, dans un minent degr, les +diffrentes parties de la peinture, et singulirement celle du +clair-obscur, tait capable d'imaginer pour en faire des ouvrages +accomplis.--C'est dans cette manire qu'il composa, entre autres, le +magnifique dessin grav par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de +la seconde dition, publie aprs sa mort par Gevarts, des _Icones +imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a reprsent, assis dans +une espce de portique, les pieds appuys sur un autel votif, Jules +Csar fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une +Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un ct, plus bas, +Constantin, portant l'tendard du Christ, de l'autre l'empereur +Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des +faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et +entourant un globe couronn, symbole de l'immortalit. + +Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevarts, qui a t grav au +burin par Paul Pontius. Le peintre a reprsent son ami assis et +travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuye sur une table +recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit, +probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurle, dont le buste est +plac sur la mme table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de +la pice, on aperoit des livres sur une tablette: droite, l'cusson +de ses armoiries, au-dessous duquel est crit en grec: [Grec: eis +eanton suneilon.] Il a la tte nue et porte des +moustaches; son cou est entour d'une norme fraise, et il est vtu +d'une robe trs-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chane et un +mdaillon. Sa figure est calme, rflchie, pleine d'expression et de +mlancolie, comme il convient un homme que la perte de ses affections +les plus chres avait oblig chercher des consolations dans l'tude de +la philosophie stocienne[385]. + +Aprs la mort de Rubens, arrive le 30 mai 1640, ce fut Gevarts, son +ami de coeur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription +destine son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles +ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli +jusqu'en 1755, poque o elle fut place, par le chanoine Van Parys, +petit-neveu de Rubens par sa mre, sur le monument lev l'artiste +dans une des chapelles de l'glise de Saint-Jacques d'Anvers. la +diffrence d'un grand nombre d'autres pitaphes, qui attribuent aux +morts des vertus et des qualits qu'ils n'ont jamais eues de leur +vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle +dit de cet homme illustre: + +...Qui, inter cteras, quibus ad miraculum + Excelluit, doctrin, histori prisc, + Omniumque bonarura artium + Et elegantiarum dotes, + Non sui tantum seculi, sed et omnis vi + Apelles dici meruit. + . . . + Pacis inter principes mox init + Fundamenta feliciter posuit... + +On a vu que Nicolas Rockox ne survcut que quelques mois Rubens, tant +mort Anvers le 12 dcembre 1640. Quant Gevarts, le plus jeune des +trois, il prolongea sa carrire jusqu'en 1666, et s'teignit Anvers +en cultivant les lettres, l'ge de soixante-treize ans. + +On peut dire de Rockox et de Gevarts que pendant tout le cours de leur +existence ils s'appliqurent constamment mettre en pratique cette +rgle de conduite, que Rubens s'tait impose lui-mme[388]: + + Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini. + +Pour tre juste envers l'illustre chef de l'cole flamande, la postrit +doit ajouter qu'il ne s'est pas born rendre service, autant qu'il a +pu, sans jamais faire tort personne, mais que, par les qualits de son +coeur et de son esprit, aussi bien que par les oeuvres dues son gnie +d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire tous ceux +qui aiment rencontrer chez le mme homme le rare et merveilleux accord +du bon et du beau. + + + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +CONSTANTIN HUYGENS, + +UTENBOGARD[389], LE BOURGMESTRE JEAN SIX + +1596--1700 + + + + + +CHAPITRE XXXI + + Originalit du gnie de Rembrandt.--Accusations diriges contre sa + vie et son caractre, rfutes par ses liaisons avec les hommes les + plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits + par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui ddie la premire + partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt + avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frdric + Henri.--Rembrandt donne un tableau Huygens.--Le receveur + Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop. + +1596--1700 + + +Si l'originalit dans les arts tait elle seule la marque la plus +certaine du gnie, aucun peintre ne pourrait tre compar Rembrandt. +Tandis que les matres les plus minents des autres coles, Lonard de +Vinci, Michel-Ange, Raphal, le Corrge, le Titien, Rubens, le Poussin, +Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, mme dans leurs +chefs-d'oeuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premires +leons, Rembrandt seul, sans aucun modle antrieur, inaugure une +manire part, entirement due sa forte personnalit. L'idal, tel +que l'ont conu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il +copie et rend la nature comme il la voit, sans se proccuper de la +beaut des formes, et ses figures peintes et graves offrent de nombreux +types, dans lesquels le laid, et mme le difforme, ne craignent pas de +se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une posie qui lui est +propre, et telle est la puissance magique de son gnie, qu'elle force +d'admirer tout ce que son pinceau a touch, tout ce que la fantaisie de +sa pointe a produit. Pour les effets tirs de l'opposition de la lumire +et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'gal, et +son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'oeil et lui plat. +Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et +l'excution des scnes les plus opposes, telles que: la _Leon +d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon +samaritain_; aussi tonnant dans ses gravures que dans ses tableaux, +Rembrandt sera toujours considr, tant que vivront ses ouvrages, comme +un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses oeuvres, si loignes +du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa varit, +sous la main et l'imagination de l'homme, sa beaut dans tous les +genres. Sa manire plat surtout notre poque, peu porte la +recherche du beau idal, et peut-tre trop dispose en toutes choses +au ralisme. + +Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390], +Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'loge de son talent, ont +beaucoup rabaiss son caractre. Copies par leurs successeurs[392], +sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions +malintentionnes ont prsent l'artiste hollandais comme un homme plus +que bizarre, irritable, avare l'excs, menteur, et presque faussaire, +pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu' la folie. +Ces accusations nous ont toujours paru trs-extraordinaires; nous ne +pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventes plaisir pour +faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas t +exempt de quelques-uns des dfauts qu'on lui reproche, nous croyons +qu'ils ont t singulirement exagrs par l'envie et la haine, ces deux +harpies qui s'attachent toujours faire expier au gnie sa supriorit. +Grce aux recherches de quelques amis des arts et de la vrit, qui ont +remont jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumire commence +se faire sur la vie et le caractre de Rembrandt. De notre ct, nous +oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes +livr, nous permettent de rfuter, en grande partie, les tristes +calomnies qui ont poursuivi la mmoire de l'artiste jusqu' nos jours. +Elles nous ont montr Rembrandt li, jusqu' l'intimit, avec les hommes +les plus considrs et les plus recommandables de son temps, et +jouissant lui-mme de toute leur estime et de toute leur affection. Sans +doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la +vritable cause ne nous parat pas jusqu'ici avoir t explique d'une +manire satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour +faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant +son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions +contribuer, pour notre faible part, rhabiliter la mmoire, trop +longtemps calomnie, de ce grand artiste. + +Parmi les personnages dont les noms sont cits par les biographes de +Rembrandt, nous en avons distingu trois, qui ont vcu avec lui sur le +pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus +honorables. + +Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le +pre de l'illustre physicien, et que la clbrit de son fils a un peu +trop fait oublier. Il tait cependant par lui-mme remarquable plus +d'un titre: homme d'tat distingu, il cultivait les lettres latines et +hollandaises[393], et il runissait l'exprience des affaires au savoir +et au got des belles choses. Attach, comme secrtaire et conseiller +intime, aux stathouders Frdric-Henri, Guillaume II et Guillaume III, +il les servit avec dvouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie. + +Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des +relations avec les principaux matres de son temps. Van Dyck a fait son +portrait, qui est grav dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a +clbr cette gracieuset du peintre par le distique suivant: + + Hugenium illustres inter mirare? Paranda + His umbris lucem qu daret umbra fuit. + +Pourquoi vous tonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes +illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui ft mieux ressortir +ces lumires? Il a aussi clbr le gnie de Van Dyck et son livre des +portraits par deux autres distiques insrs dans ses oeuvres +latines[394]. + +On trouve, dans le mme ouvrage, l'pitaphe du peintre Mireveldt, dont +il vante le talent, et qui, dj mourant, avait peint son portrait, +ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395]. + +On voit, en outre, qu'il tait li avec le peintre jsuite Daniel +Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les +gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a clbres dans +trois petites pices latines[397]. + +Constantin Huygens n'tait pas moins sincre admirateur des ouvrages de +l'antiquit que des tableaux de l'cole hollandaise: c'est lui que +Jean de Bisschop (_Episcopius_) a ddi la premire partie de son +recueil de gravures de statues antiques[398]. + +Dans cette ddicace, l'auteur considre Constantin Huygens comme un +grand amateur d'art, et il l'appelle: _Pictur studiosus_. Partisan de +l'tude de l'antiquit, qu'il prfre celle de la nature, Jean de +Bisschop s'efforce de dmontrer, en s'appuyant sur l'exemple de +Michel-Ange, de Raphal et du Poussin, que l'antiquit, ayant fait +choix, dans la nature humaine, de tous les modles les plus beaux, doit +tre considre comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les +artistes. + +La premire partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches graves +par lui-mme, mais dessines par diffrents artistes d'aprs les plus +belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du +belvdre, le Laocoon, deux des fils de Niob, l'Antinos, etc. Ces +gravures ne sont accompagnes d'aucun texte explicatif, sauf la +ddicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait +l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes la connaissance et +l'tude des plus beaux modles que l'antiquit nous a laisss. Mais il +est regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la +puret des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles +et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique, +sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un +certain mrite.--La ddicace d'un pareil ouvrage Constantin Huygens +prouve qu'il connaissait bien les oeuvres de l'art antique, et qu'il +tait capable d'en apprcier la beaut. + +D'un autre ct, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait +dignement apprci le gnie du peintre hollandais. + +On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps, +recherch les oeuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique +d'encourager celles closes dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut +dire que leur inclination personnelle les y portait galement. Placs +la tte du gouvernement d'une nation qui a vu natre et fleurir un si +grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders +auraient-ils pu ne pas partager le got de leurs concitoyens pour les +oeuvres si varies, si naturelles et si brillantes de l'cole +hollandaise? Aussi s'appliqurent-ils runir des tableaux des +principaux matres. Rembrandt tait trop connu, lorsqu'il vint s'tablir + Amsterdam, en 1630, pour ne pas tre signal l'attention des princes +de Nassau. Ce fut, ce qu'il parat, Constantin Huygens, conseiller +intime et secrtaire du stathouder Frdric-Henri, qui servit +d'intermdiaire entre le prince et l'artiste. On a publi, dans ces +dernires annes[399], les lettres de Rembrandt adresses Huygens, et +relatives deux des cinq tableaux que Rembrandt avait excuts pour le +stathouder. + +Ces tableaux reprsentent une suite de sujets tirs de la Passion de +Jsus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_, +l'_Ensevelissement_, la _Rsurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de +Rembrandt Constantin Huygens n'ont rapport qu' l'_Ensevelissement_ et + la _Rsurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la +premire que Rembrandt esprait obtenir de Son Altesse pas moins de +mille florins, pour chacune de ces toiles;--mais que si Son Altesse +pense qu'elles ne mritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant +son bon plaisir; se fiant au got et la discrtion de Son Altesse, il +se contentera de cela avec reconnaissance. + +Le prix demand par le peintre fut rduit six cents florins, pour +chaque tableau, et la seconde lettre Huygens, crite, dit Rembrandt, +sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientt +parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt rclamait les +intrts, par la raison qu'on les avait pays d'autres. + +Enfin, dans la troisime lettre, la seule dont la date soit rapporte, +et qui est crite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit +Huygens: Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme +j'tais occup emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir +encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait Son Altesse, il voulait +bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous +prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux +tableaux, et que j'en reoive l'argent au plus tt, vu qu'il me serait +extrmement utile en ce moment. + +Ces lettres montrent, il est vrai, le dsir trs-vif qu'avait Rembrandt +d'tre pay promptement; mais il y a loin de l au reproche mrit +d'avarice et de cupidit. Au contraire, on voit qu'il accepte la +rduction du prix qu'il avait fix, et qu'il ne rclame point contre le +refus des intrts. + +Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait la cour, M. de Zuylichem, +s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Ds le 17 fvrier +1639, et sur son attestation, il lui fit dlivrer, au nom du prince, une +ordonnance de paiement de 1244[400] florins, pour les deux tableaux +reprsentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Rsurrection_ de +N.-S. Jsus-Christ, excuts par lui et livrs Son Altesse. Ainsi, +les intrts ne furent point allous. + +Ces deux tableaux, avec les trois autres, aprs avoit fait partie +pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un +sixime du mme matre, l'_Adoration des bergers_, la Pinacothque de +Munich[401]. + +Pour tmoigner sans doute sa reconnaissance M. de Zuylichem, Rembrandt +voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il rsulte du +commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conue: + +Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agrable +missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre +affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de +mon ct, je me trouve oblig de vous rendre service et amiti. C'est +par suite de cette affection que, malgr vos rserves, je vous envoie la +toile ci-jointe, esprant que vous ne la refuserez pas, car c'est le +premier souvenir que je vous donne. Cette lettre suffirait elle seule +pour rfuter le reproche d'avarice pousse l'extrme que l'on a +souvent adress au peintre; car un avare ne donne point ce dont il +espre tirer un profit. Bien qu'il ft li avec M. de Zuylichem, auquel +il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont +racont de sa cupidit et t vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas +fait, mme un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre +trs-cher.--On ignore galement et le sujet de ce tableau et ce qu'il +est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent +l'affection cordiale que l'artiste portait Constantin Huygens, et les +bons offices que le grand seigneur s'efforait de rendre au peintre. + +Indpendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait +grav un charmant portrait du prince Frdric-Henri, alors qu'il n'tait +encore qu'enfant. On croit qu'il l'excuta par l'entremise du pote de +Cats, prcepteur du jeune prince, avec lequel il tait li, et dont il a +galement grav un fort beau portrait[402]. + +Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque +l'opinion l'appui de sa rclamation des intrts du prix de ses +tableaux, et qu'il montre dispos le payer sur sa recette, tait un +des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses oeuvres que M. de +Zuylichem. Trsorier des tats de Hollande pour le territoire +d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune runir des +objets rares et prcieux, et principalement des gravures et des dessins. +C'est lui que Jean de Bisschop a ddi la seconde partie de ses +_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de +cette courtoisie. La premire, c'est parce que Utenbogard a mis sa +disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses +qu'il possde: c'est donc un devoir pour lui de faire connatre au +public o il a trouv ce trsor. La seconde raison, c'est afin +d'attester tous que Utenbogard connat parfaitement la valeur de +toutes ces rarets (_elegantiarum_), et qu'il est dou d'un got sr, +joint au dsir de laisser voir ses collections tous les amis de +l'art.--Bisschop s'lve avec force contre ces collectionneurs +souponneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils +possdent, en rservent la jouissance pour eux seuls.--Quelle chose +odieuse, quel aveuglement, s'crie-t-il, n'est-ce point de moins estimer +ce que l'on possde, par cela seul qu'un autre aura la mme chose! +Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumire du jour, de +la douceur de l'air, de la fracheur d'une source, de l'usage d'une voie +publique, parce que vous seriez appel seul en jouir? + +Rembrandt tait aussi attach au trsorier des tats de Hollande qu'au +conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, excut une +belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que +Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a reprsent une seconde fois +dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appel le _Peseur +d'or_[403]. + + + + +CHAPITRE XXXII + + Gloire de la Hollande aprs la paix de Munster.--L'htel de ville + d'Amsterdam, bti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son + ducation.--Le pote Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_, + tragdie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du + bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-pre de + Six, et la _Leon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes + ddies Six par J. de Bisschop.--Obscurit des dernires annes + de Rembrandt.--Mort de Six. + +1618--1700 + + +C'tait alors l'poque la plus glorieuse des annales de la Hollande: +aprs une lutte acharne de prs d'un sicle, dans toutes les parties du +monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la +patrie et de la libert, venait de forcer le faible et incapable +descendant de Charles-Quint signer une paix humiliante, dans laquelle, +en dpit de l'inquisition espagnole, il avait t oblig d'admettre la +libert de conscience, la libert du commerce maritime et l'indpendance +absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la libert, pour +lesquelles cette poigne d'hommes indomptables avait combattu et +souffert avec tant de persvrance, triomphaient enfin du despotisme uni + l'intolrance. Les tats gnraux de Hollande avaient ainsi ralis le +voeu de leur devise nationale: _Concordia res parv crescunt_. + +La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le trait de +Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaits +le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la +fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrept maritime et de +ses richesses, la cit d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir son +commerce, d'autant plus florissant qu'il tait devenu plus sr par suite +de l'abaissement de la puissance espagnole. + +Aussi, presqu'au moment mme o fut signe la clbre paix de +Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam rsolut de faire +construire un nouvel htel de ville, dont la fondation rappelt cet +vnement mmorable. Il voulut que sa grandeur et sa beaut fussent +dignes d'une cit qui tait alors considre par toutes les autres, sans +mme en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le +corps de ville d'Amsterdam s'tait toujours distingu par son +patriotisme. la tte, pendant la guerre, du mouvement de rsistance +dirig contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe, +honorer la mmoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers, +avaient donn le signal de la rsistance l'oppression trangre. Le +conseil de ville fit donc graver sur la premire pierre de l'difice +l'inscription suivante: Le IV des calendes de novembre de l'an 1648, +jour auquel fut termine la guerre qui durait depuis plus de +quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les +parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants +rois Philippe d'Espagne; et aprs que la libert de la patrie et la +religion eurent t affermies sous les auspices des seigneurs +bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre +Schaep, cette pierre fut pose par les fils et descendants desdits +seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet difice[404]. + +Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la +construction. On sait que cet artiste s'est illustr par ce monument, +dont la masse imposante donne une haute ide de la richesse et de +l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa dcoration +intrieures rpondent sa faade principale, et il a t orn de +peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renomms +de cette poque. + +Jean Six n'tait encore que secrtaire de la ville d'Amsterdam, lorsque +fut commence l'rection du nouveau palais municipal. Mais il parat +certain qu'il fut charg avec ses collgues de veiller l'excution des +travaux. + +Il tait n Amsterdam en 1618. Son pre avait fond ou augment le +patrimoine de la famille par d'heureuses spculations commerciales, et +il transmit son fils une grande fortune, jointe une considration +mrite. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces +avantages, et de prendre part l'administration des affaires de sa +ville natale. Il fit d'excellentes tudes, et comme la nature l'avait +dou pour la posie et les lettres d'une aptitude toute particulire, il +fut bientt cit parmi ses condisciples comme donnant les plus belles +esprances. Il les ralisa pendant sa longue carrire, en cultivant les +lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs oeuvres. + +Parmi les potes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre +Vondel, le vritable crateur de la tragdie hollandaise, qui a +galement laiss dans d'autres genres des oeuvres trs-remarquables. La +fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les +pays-Bas avait fait natre, comme il arrive presque toujours en pareille +circonstance, des crivains et des potes qui marchaient la tte du +mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprcier leur talent, +encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue +hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un +pays qui comptait la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le +fondateur du droit des gens europens, l'loquent dfenseur de la +libert des mers; Vondel, le pote inspir de tant de tragdies, d'odes +et de satires; Christian Huygens, l'mule de Descartes et de Newton, et +Rembrandt, l'incomparable matre du clair-obscur, un tel pays, +disons-nous, n'avait rien envier aucun autre. + +Le succs des tragdies de Vondel dtermina sans doute Jean Six +composer sa pice de _Mde_[405]; nous ignorons si elle fut reprsente +sur le thtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu +lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'oeuvre le plus +populaire de Vondel, ddi par lui Grotius. Les critiques s'accordent + louer la puret de style et la beaut des vers de Jean Six; quant +l'intrt dramatique, bas sur l'amour ddaign, la jalousie et la +vengeance de Mde, il tait en rapport avec les ides des amateurs de +tragdie, vers le milieu du dix-septime sicle. + +Ce qui, notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la +tragdie de Six, c'est la part que prit Rembrandt sa publication. Il +composa, pour tre mise en tte de cette pice, une eau-forte, +reproduisant sa manire le sujet de la pice. Elle reprsente, dit M. +Charles Blanc[406], l'intrieur d'un temple orn de colonnes et rempli +de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la +droite, entre deux colonnes, parat la statue de Junon, au-devant de +laquelle est un autel, o s'lve la fume d'un sacrifice que le pontife +du temple va faire la desse. Aux pieds du prtre sont deux figures +genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on clbre le mariage. On +remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre, +un escalier double rampe, vers lequel s'avance une figure qui parat +tre celle de Mde. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini +avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au +bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par +ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt +F._ 1648. + +Cette gravure est bien dans la manire du matre; mais les costumes et +l'architecture du lieu de la scne ne laisseraient gure deviner, si on +ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la reprsentation d'un sujet tir +de l'histoire des temps fabuleux de la Grce. Les personnages sont +coiffs de cet norme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne +savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs +d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux +comme au moyen ge; un dais est suspendu au-dessus de la tte des poux; +dans le fond droite, deux fentres vitres clairent ce singulier +spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachs une +tringle et presque entirement ouverts, laissent voir toute cette +crmonie. Il parat que Rembrandt composa cette gravure de pure +fantaisie, et sans vouloir reprsenter une des scnes de la pice de +Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse +n'est pas clbr sous les yeux des spectateurs.--Aprs tout, cette +estampe, comme un certain nombre d'autres du matre, nous parat plus +curieuse que belle; mais elle prouve l'amiti que l'artiste portait +notre bourgmestre. + +Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que +subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean +Six, une des plus tonnantes oeuvres du matre, et dont les meilleures +preuves, dj trs-recherches du temps de Mariette[407], sont portes +aujourd'hui dans les ventes des prix fabuleux. Le bourgmestre, vtu +comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et +des bas de soie noirs, est debout, tte nue, appuy sur le soubassement +d'une fentre gothique, ouverte derrire lui, de manire prsenter en +avant ses pieds un peu carts, tandis que son corps pench, ses paules +et sa tte entrent dans l'paisseur de l'embrasure. Il tient dans ses +deux mains un livre ou manuscrit, qu'il parat lire avec la plus grande +attention. Sur une table, droite, on voit son manteau, son pe et son +baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entasss. Un +tableau, cach moiti par un rideau entr'ouvert, et dont il est +difficile de distinguer le sujet, est appendu la muraille, au-dessus +de la table. Un pais rideau, sa gauche, est tir pour laisser +pntrer dans la chambre, par l'ouverture de la croise, la vive +lumire du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands, +une partie du bras et du poignet gauche, se dtachent en clair sur tout +le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entirement dans +l'ombre, l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit +cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, t._ 29, _Rembrandt_, +1647. + +Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux, +Rembrandt ait reprsent des personnages lisant, clairs par la lumire +qui entre dans une chambre par une ouverture place derrire eux. On +voit dans son oeuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de +portraits excuts de cette manire, tandis que les _Deux philosophes en +mditation_, du muse du Louvre[408], nous montrent la lumire clairant +l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle +pntre par derrire. Entrant ainsi dans la pice o l'artiste plaait +ses personnages, la lumire, sous son pinceau comme sous sa pointe, +produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions +saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu galer, +et qui sont le cachet de son gnie. + +Nous ignorons quelle circonstance est d le portrait de Jean Six; la +planche en fut-elle paye au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser +son ami ce tmoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un +tableau Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point. +Mais il est certain qu'une troite intimit unissait l'artiste et le +bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimit, un +album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt. +Ce fait confirme toute la familiarit de leurs relations. + +Dans le catalogue de l'oeuvre de Rembrandt, Gersaint[410] raconte qu'un +jour, Rembrandt tant la campagne du bourgmestre, un valet vint les +avertir que le dner tait prt. Au moment o ils allaient se mettre +table, ils s'aperurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le +bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le +village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et +qui avait, lui, le caractre vif, paria avec son ami Six qu'il graverait +une planche avant que ce domestique ft revenu. La gageure fut accepte, +et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prtes au vernis, +il en prit aussitt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du +dedans de la salle o ils taient. En effet, la planche fut acheve +avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari. Nous ignorons o +Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages +gravs par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_. + +On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de +la ville d'Amsterdam la campagne du bourgmestre Six, qui inspirrent +ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait galement le +receveur Utenbogard sa maison de campagne, dont il a laiss une vue +grave. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reu dans +son habitation des champs, situe au bord du canal, entre La Haye et +Leyde, et qu'il a clbre dans son pome en hollandais, sous le nom de +_Hofwyck_, c'est--dire _fuite de la cour_. + +Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses +autres tableaux. Nous avons admir, l'exposition de Manchester, la vue +d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect tait saisissant de +tristesse et de vrit. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres +oeuvres. + +Les lettres de l'artiste Constantin Huygens, ses relations avec le +receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote raconte par +Gersaint, tout rfute de la manire la plus premptoire ce que dit +Descamps[412] du matre hollandais, avec une lgret d'apprciation qui +prouve bien qu'il ne comprenait pas le vritable gnie de +Rembrandt:--Si ce peintre, dit-il, avait vcu avec des gens d'esprit, +quelle diffrence n'aurions-nous pas trouve dans ses ouvrages! Il +aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de +noblesse, il aurait perfectionn ce got naturel, ce gnie de peintre, +dont chaque touche de pinceau et de pointe dcle en lui le caractre. +Le bourgmestre Six a essay, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le +monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la +complaisance de se plier au caractre du peintre, pour acqurir sa +confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne +changea point: il n'aimait que la libert, la peinture et +l'argent.--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il +se ft mis vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manire si +vante au sicle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses +oeuvres seraient aujourd'hui relgues aux derniers rangs, tandis que, +grce la libert qu'il a aime, la fantaisie qui a dirig son +pinceau et sa pointe, il est rest le chef de l'cole hollandaise, et +l'un des plus grands matres de l'art. + +On a suppos[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de +_Simon au temple_, qui passe pour sa premire grande peinture; mais la +date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapproche de celle de la +naissance de Jean Six, en 1618, rfute cette hypothse. + +Le Catalogue du muse du Louvre[414] indique l'admirable tableau des +_Plerins d'Emmas_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six, +dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage +avait t fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie +cette supposition. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a compos sa clbre _Leon +d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-pre de notre +bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de +Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que +quatorze ans cette poque.--Ce chef-d'oeuvre, dit la description en +franais qui accompagne les principaux tableaux gravs au trait, du +muse royal de La Haye[415], reprsente la _Leon d'anatomie_ du +professeur Tulp Amsterdam. Il est assis, la tte couverte d'un large +chapeau et tenant la main un instrument de chirurgie; il enseigne +cette science ses amis et lves, au nombre de sept. Il donne sa leon +sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du +professeur indique qu'il instruit ses lves, qui l'coutent avec la +plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, l'ge de +trente ans, pour le professeur Tulp, qui tait son protecteur, fait voir +qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des ttes, +l'expression caractristique de chaque personnage, qui tous fixent +leur attention sur le mme objet, le calme du matre, la proccupation +des lves, tout est historique dans cette collection de portraits. La +belle excution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la +magique puissance, la manire de grouper les figures, leur gradation par +rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la +teinte livide du cadavre, le style tout la fois large et fini, le +dessin correct du cadavre, vu en raccourci du ct droit du tableau, +tout enfin fait de cette production le chef-d'oeuvre de Rembrandt. Ce +tableau, donn par Tulp la corporation des chirurgiens d'Amsterdam, +tait autrefois plac au thtre anatomique de cette ville, et +appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration +dsira s'en dfaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000 +florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un +des principaux ornements. + +Si, La Haye, on considre la _Leon d'anatomie_ comme le chef-d'oeuvre +de Rembrandt, on pourrait bien, Amsterdam, lui prfrer la _Ronde_ ou +_Garde de nuit_, cette scne o la vie clate avec autant d'entrain, de +mouvement et de vrit, que la mort fait sentir son calme et sa gravit +dans la dmonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, o le +mme matre pouvait excuter, dans des styles entirement opposs, deux +chefs-d'oeuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie; +l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise. + +C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura d, selon toute apparence, de +se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le +beau-pre aura pu rendre la mmoire de son gendre. + + la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de +Bisschop. Aprs avoir publi ses planches des plus belles statues +antiques, ce graveur voulut galement faire connatre ses concitoyens +les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc La Haye, +en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'aprs diffrents +matres, et il en offrit la ddicace Jean Six, alors bourgmestre +d'Amsterdam, en faisant prcder ce recueil du portrait de notre +amateur. Il parat que le graveur vivait dans la familiarit de Jean +Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait +d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa +ddicace:--De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la +peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer mon +oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours +chercher, autant qu'on le peut, rendre le beau.--Partant de ce point, +Bisschop explique sa manire ce que c'est que la beaut du corps +humain, dans son ensemble et dans ses diffrentes parties. S'appuyant +sur l'exemple des grands matres, tels que Michel-Ange, Raphal et le +Poussin qui ont le mieux russi l'exprimer, il conclut qu'il est utile +d'offrir au public des modles tirs de leurs ouvrages. Dans un passage, +qu'on dirait dirig contre Rembrandt, il blme nergiquement les +artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid +et le difforme, dans toute leur triste ralit. Il croit que cette mode +passera. Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des +fleurs nouvelles; mais la vrit, fille du temps, finit toujours par +triompher. En passant, le graveur fait l'loge de Van Campen, dans des +termes tels, qu'on peut en infrer que l'illustre architecte tait li +avec Six, et que celui-ci avait contribu l'rection du nouvel htel +de ville d'Amsterdam. + +Les dernires annes de la vie de Rembrandt sont enveloppes d'une +obscurit qui n'a pas encore t claircie. Les uns attribuent les +malheurs qui vinrent l'accabler des expriences d'alchimie, dans +lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le +compte des difficults du temps la diminution de ses ressources; il en +est, enfin qui inclinent croire que la manie qu'il avait d'acheter +tout prix des objets rares et prcieux, a t la seule et vritable +cause de sa ruine. Cette dernire supposition nous parat la plus +vraisemblable, si l'on considre l'tat de son mobilier, vendu aux +enchres par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417]. +Quoiqu'il en soit, on a accus les amis de Rembrandt de l'avoir +abandonn compltement, en laissant vendre tout ce qu'il possdait. Rien +ne prouve cette allgation: en ce qui concerne Six, son caractre, sa +bienveillance, sa conduite dans la vie prive, tout doit faire supposer, +au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage +son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on +n'oblige que ceux qui consentent recevoir un service, et Rembrandt +tait de ces natures part, poussant l'amour de l'indpendance jusqu' +refuser mme les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer +avec justesse, qu'aprs la vente de tout ce qu'il possdait, Rembrandt, +aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa +cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art; +ainsi que la science, il est un ornement dans la prosprit, un refuge +et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail +avec une ardeur nouvelle; mais il s'loigna tellement du monde, qu'on +fut longtemps dans une complte incertitude sur l'poque et le lieu de +sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, Amsterdam, qu'il n'avait +pas quitte[419]. + +Lorsque l'on considre que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mmoire +de Vondel, fit graver sur son tombeau: _Vir Phoebo et Musis gratus, +Vondelius hic est_;--cet homme cher Phoebus et aux Muses, Vondel est +l, il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonn Rembrandt. + +Jean Six mourut Amsterdam en 1700, plus de trente annes aprs le +peintre. + +L'impartiale postrit est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour +l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir, +grce surtout son portrait grav; de Rembrandt, elle ne se lasse point +d'admirer le gnie, par lequel il revit dans ses oeuvres: la mort a +emport et fait oublier tout le reste. + + + + +AMATEURS ALLEMANDS + +BILIBALDE PIRCKHEIMER[420] + +1470--1530 + + + + +CHAPITRE XXXIII + + Illustration ancienne Nuremberg de la famille + Pirckheimer.--ducation de Bilibalde, termine en Italie.--Son + retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois + l'arme de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre + les Suisses. + +1470--1499 + + +Lorsqu'en parcourant l'oeuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de +Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas +ce personnage, que cette tte vulgaire, ces traits gros et communs, +cette physionomie inculte reprsentent un des hommes les plus distingus +du seizime sicle, un ngociateur habile, un jurisconsulte clair, un +savant d'une instruction profonde, un amateur dlicat des beauts de +l'art. Le nom du snateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est + peu prs inconnu en France; ses oeuvres latines, relgues sur les +rayons de quelques bibliothques publiques, ne s'y lisent plus; la part +qu'il a prise aux vnements dont sa patrie a t le thtre l'poque +de Luther et de la rforme, son influence sur les lettres et sur les +arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son +existence, est depuis longtemps teint et effac de ce ct-ci du Rhin. +Il n'en est pas de mme en Allemagne, et particulirement Nuremberg: +la mmoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'clat qui +s'attache aux illustres renommes; et si l'on ne s'occupe plus de sa +carrire politique, son souvenir, associ celui d'Albert Durer, vit +insparable de celui du grand artiste, dont il a t le Mcne et l'ami. + Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on rpte encore cette +phrase d'rasme: + +_England hat seine Morien_; _Deutschland seine +Pirckheimerinnen_[421].--L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses +Pirckheimer. + +Bilibalde Pirckheimer naquit Nuremberg en 1470[422]; il descendait +d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles +patriciennes de cette ville. Un de ses aeux, Jean, avait t, dans le +treizime sicle, premier snateur de cette rpublique; il surpassait en +richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son +instruction, dans un sicle o toutes les connaissances taient, +trs-peu d'exceptions prs, concentres entre les mains du clerg. +Conrad Pirckheimer, bisaeul de Bilibalde, Jean, son aeul, et Jean, son +pre, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres +que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentes dans le +commerce. Les relations trs-tendues de leurs affaires avaient attir +depuis plusieurs sicles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi +dans leur jeunesse les cours des plus clbres universits, et nous +trouvons dans les oeuvres de Bilibalde[423] le diplme de docteur en +droit civil et canonique, dlivr par l'universit de Padoue, le 2 aot +1465, Jean Pirckheimer, son pre. Ces fortes tudes valurent Jean +Pirckheimer la faveur de l'vque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de +ses conseillers et l'employa dans plusieurs ngociations importantes. Sa +rputation de sagesse tant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavire, ce +prince voulut galement l'attacher ses conseils, et bientt l'archiduc +Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empress le consulter. +Pour donner une gale satisfaction ces deux princes, Jean Pirckheimer +passait six mois la cour de Munich et six mois celle d'Inspruck. Le +jeune Bilibalde accompagnait son pre ces deux cours, tout en tudiant +les langues anciennes, les mathmatiques et la musique, art pour lequel, +selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulires. + +Lorsqu'il eut atteint sa vingtime anne, son pre rsolut de l'envoyer +en Italie terminer ses tudes, commences en Allemagne; il partit donc +pour cette belle contre, qui attirait alors de toutes les parties de +l'Europe les jeunes gens dsireux de puiser les sciences leurs sources +les plus pures. Bilibalde, guid par les traditions de sa famille, se +rendit d'abord Padoue. L, attentif aux leons d'un Grec, nomm +Creticus, il se sentit entran vers l'tude presque exclusive de la +langue d'Homre, jusqu' ce point de ngliger le droit civil et le droit +canonique, que son pre, en homme positif, considrait comme plus utiles + la future carrire qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de +quitter Padoue, et d'aller continuer ses tudes l'universit de +Pavie[424], o florissaient alors les jurisconsultes les plus clbres: +Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit +les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la +langue italienne, qui lui devint bientt aussi familire que sa langue +maternelle. Il se livra, en outre, l'tude de la thologie, des +mathmatiques, de l'astronomie, de la gographie, de l'histoire, et +mme de la mdecine. + +Aprs sept annes entirement consacres ces travaux, Bilibalde fut +rappel par son pre en Allemagne. Il le trouva, retir Nuremberg, +ayant abandonn ses fonctions publiques, pour se livrer entirement +l'administration de son immense fortune. Quant lui, aprs avoir eu +l'ide de s'attacher la cour de Maximilien Ier, empereur +d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises, +rflchissant que les richesses de son pre devaient lui assurer un +opulent hritage, il renona bientt ce projet et rsolut de rester +dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins +que rclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il +pousa une jeune fille, nomme Crescentia, non moins distingue par ses +vertus que par sa beaut. Aussitt aprs son mariage, Bilibalde fut +admis au snat de Nuremberg, dont les portes taient fermes aux +clibataires, d'aprs les lois de la ville, et il commena ainsi +prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les +lettres. + +Il jouissait de ce repos honorable, le voeu du sage, _otium cum +dignitate_, lorsqu'une circonstance imprvue vint l'arracher ce calme +philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la +vie des camps. + +L'empereur Maximilien Ier, hritier des prtentions et des rancunes +du duc de Bourgogne, croyait avoir se plaindre des Suisses; il +rsolut de leur dclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le +commencement du printemps de l'anne 1499, il rassembla une arme sur +les bords du lac de Constance, et fit appel toutes les villes soumises + la suzerainet de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent lui +fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernire +rpondre cet ordre; elle s'empressa de lever et d'quiper quatre cents +fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros +canon, et huit chars ou quipages, pour porter les provisions et les +bagages. Mais il fallait un chef ce petit corps d'arme: le snat +nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antcdents ne semblaient +pas dsigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigu, et +montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni une +prudence non moins digne d'loges. Mais, ce qui est noter, c'est qu'il +crivit en latin la relation dtaille de cette guerre[425], dont +l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le +rcit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la +composition des deux armes, sur leurs mouvements, sur le dfaut d'ordre +et de discipline des troupes impriales, sur la pnurie des vivres, +manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de +notre temps, la Confdration suisse, soutenue par le patriotisme de +ses enfants, savait repousser, grce ses montagnes, ses dfils, +ses lacs et ses rivires, les attaques d'ennemis beaucoup plus +nombreux que ses dfenseurs. + +Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'ide de l'acharnement avec +lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux +jeunes filles de l'Helvtie. Comme on n'employait plus ni hrauts +d'armes, ni parlementaires pour tablir des communications entre les +deux armes, on se servait de vieilles femmes ou de trs-jeunes filles +pour changer des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut +charge par ses compatriotes de porter une lettre Maximilien. Pendant +que l'empereur examinait la dpche, la jeune messagre tait reste au +milieu du camp, entoure de soldats allemands, qui lui adressrent +diverses questions. Les uns lui demandrent ce que faisaient les Suisses +dans leur camp? Ils attendent que vous osiez les attaquer, +rpondit-elle.-- un autre qui voulait savoir le nombre de leurs +soldats: Ils sont, dit-elle, assez pour vous rsister et vous +repousser. Comme ils insistaient de nouveau pour connatre leur nombre: +Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance, +ils vous ont si bien mis en fuite; moins, ajouta-t-elle, que votre +fuite prcipite ne vous ait obscurci les yeux. Un des soldats l'ayant +menace de la tuer, et tirant son pe pour la frapper: Tu es un homme +bien brave, un grand hros, dit-elle sans s'mouvoir, toi qui menaces +de mort une jeune fille sans dfense. Mais puisque tu as une si grande +envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement +qui pourrait rpondre ton appel et rabattre ta frocit[426]. + +La relation de Pirckheimer, crite chaque jour de son camp, donne une +triste ide de la cruaut de cette guerre, des reprsailles exerces par +les deux partis, en un mot, de la misre dans laquelle l'abus de la +force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contres des +cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considrer le rcit du +snateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expdition. En +outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de +sentiments d'humanit, encore bien rares, chez un chef militaire, +cette poque[427]. + + + + +CHAPITRE XXXIV + + Pirckheimer, la paix, rentre Nuremberg et s'loigne des + affaires publiques.--Ses tudes: il recherche les livres et les + manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec + un grand nombre de savants, particulirement avec rasme.--Son + intimit avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste reprsentant les + derniers moments de la femme de son ami. + +1500--1505 + + +La paix conclue, Pirckheimer ramena Nuremberg les dbris de son +contingent, et reut les flicitations du snat pour sa conduite pendant +la guerre. Maximilien lui avait dj confr le titre de conseiller +imprial, comme un tmoignage de satisfaction de ses bons services, et +ce titre fut plus tard confirm par Charles-Quint. Mais l'envie, qui +n'est pas moins vivace dans les petits tats que dans les grands +empires, s'attacha bientt dnigrer la conduite de Bilibalde et lui +susciter des ennemis. Il tait jeune encore, il venait d'ajouter la +gloire militaire sa rputation de savant et de jurisconsulte, il avait +conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une +grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il +davantage pour exciter contre lui les rcriminations d'une partie de ses +concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spcialement +lui reprocher; son biographe ne l'a pas spcifi: toutefois, on peut +supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir +d'influence dans le gouvernement de la rpublique de Nuremberg. +Bilibalde, ce qu'il parat, ne tenait pas beaucoup aux emplois +publics. Il venait de perdre son pre; cette circonstance le dtermina, +contrairement l'opinion de ses amis, donner sa dmission des +fonctions de snateur, et abandonner le maniement des affaires +publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune +et de la culture des lettres. _Cogitare coepit de vita tranquilla et +privata instituenda_, dit simplement son biographe[428]. + +Dlivr du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau +dans sa bibliothque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grce +avec les Muses, il se remit surtout l'tude de la langue grecque. Il +recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui +paraissaient imprims dans cette langue, qu'ils sortissent des presses +de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne ngligeait ni +soins ni dpenses pour se les procurer. Ces ouvrages taient extrmement +chers, particulirement ceux publis par Alde Manuce le Romain, +considr alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie. +Bilibalde acheta ainsi un trs-grand nombre de beaux et prcieux livres; +non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour +les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas faire +l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, se +procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprims, et qui +entraient trs-rarement dans la composition de la bibliothque des +simples particuliers. Il parvint ainsi runir les manuscrits grecs de +saint Basile le Grand et de saint Grgoire de Naziance, avec les livres +gnostiques de Nilus, quelques traits de Jean Damascne et de Maxime le +Confesseur. Ces manuscrits furent imprims et publis aux frais de +Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diognes +de Larce, l'Euclide complet, et les huit livres de la gographie de +Ptolome. Bilibalde traduisit lui-mme ce dernier ouvrage en latin, avec +des notes et de savants commentaires, et il traduisit galement, pour la +premire fois, dans la mme langue, les oeuvres de saint Grgoire de +Naziance, l'exception de ses pomes. Mais cette traduction, bien que +termine en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'aprs sa mort, +avec une prface d'rasme, dans laquelle il vante les vertus et les +connaissances tendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la +premire traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de +Xnophon. + +Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connatre +Bilibalde du monde lettr: aussi, entretenait-il une nombreuse +correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de +l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes +admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas +Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten, +Mlanchthon, Pic de la Mirandole, OEcolampade, Joachim Camerarius, et le +plus illustre de tous, l'oracle de ce sicle, rasme de Rotterdam. + +Nous n'avons point analyser la correspondance de ces hommes, clbres + divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes propos +dans cette notice nous loigne de ce travail. Il nous suffira de dire +que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le +plus souvent, sur la dcouverte et la publication d'auteurs grecs et +latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y +voit quel intrt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces +ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des dtails trs-intressants +sur l'tat des esprits au commencement du seizime sicle, alors que les +opinions de Luther et des autres rformateurs branlaient, non-seulement +le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant. +Pirckheimer, ami de Mlanchthon et d'rasme, parat s'tre tenu dans une +ligne de modration qui ne lui a vit ni les inimitis passionnes ni +les calomnies, mais qui, nanmoins, l'a prserv des catastrophes +fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent chapper. + +La correspondance de Bilibalde et d'rasme rvle les faits les plus +curieux sur l'agitation qui s'tait empare de tous les esprits en +Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des +rformateurs, soit sous l'autorit du clerg catholique. rasme lui +crivait, le 30 mars 1522[429], de Ble, o il tait occup surveiller +l'impression de ses oeuvres chez Froben, son ami:--_Videmus hoc soeculum +prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia +mea satis confidit apud judicem Jesum._--Nous voyons ce sicle +prodigieux, tellement que je ne sais quel parti m'attacher, si ce +n'est que ma conscience s'en remet entirement Jsus-Christ, notre +souverain juge.--Il ajoutait, le 28 aot 1525[430], en parlant des +troubles et de l'effervescence populaire:--_Res eo progressa est, ut +solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit +vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu +geritur, infelicem habet exitum._--Les choses en sont venues ce +point, que Dieu seul peut transformer en tranquillit la tempte qui +agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit l'abri de ce mal +fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une +malheureuse fin. + +Pirckheimer, de son ct, se proccupait galement des maux qui +affligeaient l'Allemagne; mais n'tant pas mont sur la brche, comme +rasme, il se trouvait moins expos aux attaques des fanatiques des +deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il tait +entour, le Nurembergeois se rfugiait, avec une ardeur encore plus +vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme +consolation la plus puissante, il appelait son secours l'art allemand, +parvenu, grce au gnie d'Albert Durer, sa plus haute expression de +force et de beaut. + +Ils taient peu prs de mme ge[431], ns dans la mme ville et amis +ds l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant +des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du coeur, en +ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accord Durer +le feu sacr du gnie; un esprit vaste, dispos tout apprendre et +tout savoir; une imagination ardente, souple et fconde, servie par une +main aussi sre que dlicate. Les premiers essais du grand artiste +allemand furent encourags par Bilibalde, qui, en apprenant le grec +Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Universit de Pavie, avait +t sduit par l'art des vieux matres italiens. Il n'avait pu voir +aucun tableau de Raphal; mais il avait admir les oeuvres du vieux +Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages +ravissantes de l'art antrieur au Sanzio. Il avait sans doute rapport +Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi, +s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste minent que ses compatriotes +avaient surnomm l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cdait + aucun autre matre de son sicle, sans excepter Raphal et +Michel-Ange. L'amiti d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint +telle, qu'ils passaient leurs journes ensemble, et que le riche +nurembergeois mit sa fortune la disposition de son ami, afin qu'il pt +cultiver son art plus commodment, et le porter jusqu'au plus haut degr +de perfection. Bilibalde dut ncessairement suivre l'artiste dans ses +essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres +travaux, et peut-tre mme lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets +pour ses compositions si nombreuses et si varies. Malheureusement, le +biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce +point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert +Durer, dans ses dtails, est encore entoure de nuages, et que les +admirateurs de son gnie en sont rduits des conjectures sur beaucoup +de faits que l'histoire de l'art aurait intrt bien +connatre[432].-- dfaut de dtails crits, nous serons donc oblig +de chercher dans les oeuvres de l'artiste quelles purent tre ses +relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exera, +peut-tre, sur ses compositions. + +Nous avons dit, qu'loign de la politique et des querelles religieuses, +Bilibalde vivait partag entre l'tude et l'art. Heureux de sa vie de +famille, il s'occupait de recherches tantt sur un sujet, tantt sur un +autre, obissant sa fantaisie: il venait de terminer en latin un +trait sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur +compare celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le +frapper. En juin 1504, il perdit sa chre Crescentia, avec laquelle il +tait mari depuis environ sept annes, et qui lui avait donn cinq +filles et un fils qui mourut avec sa mre. La douleur de Bilibalde fut +extrme, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vcut; car, +quoique jeune encore et jouissant d'une fortune norme, il ne consentit +jamais contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa +douleur, que le pinceau de son ami conservt les traits de Crescentia et +les transmt la postrit. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a +reprsente gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement +de son me, par sa sparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit, +Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche cacher son visage sa +compagne chrie, et s'efforce de matriser l'motion et la douleur qui +l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de +la malade, tandis qu' ct d'elle, des prtres, rcitant les prires +des agonisants, se prparent lui administrer le saint viatique. +Au-dessous de cette peinture est l'loge de la dfunte, compos par +Bilibalde lui-mme, en ces termes qui rappellent les pitaphes des +premires matrones chrtiennes: + + Mulieri incomparabili conjugique + Carissim Crescenti, mest. + Bilibaldus Pirckheimer maritus, + Quem numquam nisi morte sua turbavit + Monum posuit. Migravit ex rumnis + In Domino XVI KI. Junii, anno + Salutis nostr MDIIII. + [image] + +Nous ignorons si ce tableau fut excut par Durer l'anne mme de la +mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage o il se trouve +aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer, +il se voyait, Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de +Pirckheimer[434]. + + + + +CHAPITRE XXXV + + Voyage de Durer Venise.--Ses lettres Pirckheimer.--Portraits de + Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et + sparment.--Confiance de l'artiste dans le got de son + ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractres de + Thophraste_, et les ddie Durer. + +1506--1527 + + +Deux ans aprs la mort de Crescentia, Durer rsolut de se rendre +Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux +modles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conserv les +lettres crites, de cette ville, par l'artiste son ami et +protecteur[435]. Elles renferment, dans leur navet, des dtails aussi +intressants que curieux sur la vie d'Albert, Venise, sur ses +relations et ses tudes. + +On y voit d'abord, que Bilibalde avait prt de l'argent son ami pour +l'aider faire ce voyage, et qu'Albert s'efforait de le lui +rembourser, soit en conomisant sur ce qu'il gagnait par son travail, +soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres +prcieuses, dont il parat qu'il tait fort amateur. Les sentiments de +Durer pour Bilibalde taient ceux d'un ami reconnaissant et dvou. Je +n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde +lettre;... vous avez t toujours, mon gard, comme un pre. +L'artiste allemand se flicitait de son sjour Venise o il avait, +disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni +boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis. +Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les glises et partout +o ils peuvent les voir; aprs, ils les ravalent et disent que cela +n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a +lou en prsence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir +quelque chose de moi; il est venu lui-mme chez moi et m'a pri de lui +faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien +c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui. +Il est trs-vieux et est encore le meilleur dans la peinture. Il +paratrait, qu' cette poque, l'exercice de l'art de la peinture +n'tait pas libre Venise, puisqu'il se plaint d'avoir t oblig, par +les peintres, de paratre trois fois devant les magistrats, et de payer +_quatre florins l'cole_. Il excuta un grand tableau pour les +Allemands, probablement pour la corporation du _Fonsaco dei Tedeschi_, +et apprend Bilibalde, par une lettre date du jour de Notre-Dame de +septembre 1506, que ce tableau a bien russi. Je donnerais un ducat, +lui crit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme +il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit. +J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai +refus de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi ferm la +bouche tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant + la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. prsent, tout le +monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le +patriarche ont aussi vu mon tableau. + +La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des dtails intimes +sur la vie que son ami menait Nuremberg. Quelques lettres sont +accompagnes de dessins la plume, en forme de caricatures[436]. Dans +la dernire, date de quatorze jours environ aprs la Saint-Michel 1506, +il dplore la ncessit qui l'obligeait quitter Venise: Oh! que je +regretterai le soleil de Venise, dit-il Pirckheimer: ici, je suis un +seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite. + +Rentr Nuremberg la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la +fcondit de son imagination et la facilit de sa main, se mit +cultiver la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure +dans tous ses genres, c'est--dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au +milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde, +et il s'attacha le reprsenter dans plusieurs de ses compositions. +Nous le trouvons d'abord dans le tableau du _Crucifiement_, qui est la +galerie impriale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est plac ct +de celui du peintre, qui s'y est reprsent sous la figure du +porte-enseigne. On le voit encore dans un _Portement de croix_, que le +snat de Nuremberg donna l'empereur, et dans lequel Albert a peint les +portraits des conseillers ou snateurs de cette ville impriale. +Bilibalde a galement t plac par Durer dans le tableau de +_Jsus-Christ sur la croix_, peint en 1511, et qui est considr comme +son chef-d'oeuvre. L, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui +de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le +portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et +qu'il avait donn son ami. Ce portrait est actuellement au muse +d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplment A), et +voici la description qu'en donne le Catalogue: Portrait de Bilibalde +Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tte, hauteur +8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'o sort le bord +pliss de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux +grisonnants tombent en boucles sur ses paules. Le fond est d'un vert +tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants: + + BEL-BALDI + MD-X-X-IV + [image] + +Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche droite, +quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beaut rgulire, +annoncent l'intelligence et la rsolution: les yeux, grands ouverts, +paraissent attentifs, et la bouche ferme rvle galement la rflexion. +Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du +burin sont fines et traites dlicatement, quoique avec fermet, la +manire du matre. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et +l'oreille gauche sont particulirement remarquables par leur finesse et +leur lgret. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimtres +de hauteur, on lit: + + Bilibaldi Pirkeymeri effigies, + tatis su anno LIII. + Vivitur ingenio, coetera mortis erunt. + MDXXIV. + [image] + +Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les +traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de +ses gravures, notamment dans celle qui veut reprsenter la _Destruction +du monde_. Le _Temps_, cheval et arm de son trident, accompagn de +trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son +glaive, et un archer lanant ses flches, pousse et dtruit les hommes +et les femmes renverss devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et +prside, comme dans l'Apocalypse, cette scne de dsolation, qui +parat annoncer la fin du monde. On reconnat les traits de Pirckheimer +dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jug +digne de peser les actions des hommes[437]. On les revoit aussi dans +l'_Offrande de l'agneau au grand prtre, par la Vierge et saint Joseph_. +Bilibalde est plac debout, ct de l'enfant Jsus, et tient un agneau +dans ses bras. + +Il parat que Durer avait grande confiance dans le got de son ami, et +qu'il se soumettait volontiers ses critiques. On sait qu'il a peint, +et ensuite grav saint Eustache, agenouill devant un cerf, qui porte un +crucifix entre ses cornes, et est entour de chiens, disposs en +diffrentes attitudes, et tels, suivant Vasari[438], qu'il serait +impossible d'en trouver de plus beaux. ct du saint, on voit son +cheval de chasse, tout harnach, d'une excution vritablement +merveilleuse. l'occasion de ce cheval, Bayle[439] rapporte ce qui +suit: Jean Valentin Andr, docteur en thologie au duch de Wirtemberg, +crivant un prince de la maison de Brunswick, dit: Je me rappelle +avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la rpublique de +Nuremberg, protecteur, Mcne et soutien presque unique d'Albert Durer, +n'avait rien trouv reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce +n'est que les triers taient trop courts pour qu'Eustache pt +commodment monter cheval. Ayant indiqu l'artiste comment il +fallait faire, pour peindre un cheval quip l'usage d'un cavalier, +Albert l'excuta merveilleusement, et j'ai souvent contempl son oeuvre +avec le plus grand plaisir. + +De son ct, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de +l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reu, +en septembre 1515[440], du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il +tait en correspondance, le volume grec des _Caractres_ de Thophraste, +que ce savant venait de publier. l'instigation d'Albert Durer, qui ne +savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine, +Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya +cette traduction son ami, avec la ddicace suivante, galement crite +en latin[441]: + +Cet aimable petit livre, qui m'a, t donn par un aimable ami, j'ai +rsolu de te l'offrir, mon trs-aimable Albert, non-seulement cause de +notre mutuelle amiti, mais parce que tu excelles tellement dans l'art +de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habilet le vieux +et sage Thophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont +ordinairement dissimules, et cependant, elles se laissent voir +quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'chapper des plus +secrtes profondeurs de l'me. Alors, ds qu'elles se sont montres, et +qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois[442], elles +brisent tout frein, et osent se dcouvrir ouvertement aux yeux de tous. +Cette vrit, observe dans tous les sicles, se fait encore plus +remarquer dans le ntre, o la trop grande libert engendre un trop +grand mpris. C'est ainsi que, bien que l'on prche partout la vrit, +on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le rgne +de Dieu consistait plutt en de simples prceptes que dans +l'accomplissement des oeuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous +faibles, ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres +vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres, +dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les +habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les +amender. Parmi ces livres, je considre celui-ci comme le meilleur, et +comme assaisonn d'un sel piquant, qui le fait pntrer +trs-agrablement jusqu'au fond de notre coeur. Je l'ai reu jadis en +grec, de trs-docte et trs-aimable prince, Jean-Franois Pic de la +Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le ddie, + toi, mon trs-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui +dsirent s'instruire aient galement un sujet d'tude et de rcration +dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le +texte ait t altr, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-tre, +par trop de recherche, je me suis efforc de l'amender, autant que je +l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct. +J'aurais pu le traduire en style plus lgant, mais je n'ai pas voulu +m'loigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paratre, pour +ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la +traduction latine, il sera facile d'claircir ces passages... + +Quant toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette +peinture, crite par Thophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton +pinceau, mdite-la au moins avec attention, car elle te sera +non-seulement trs-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle +aura pour toi d'autres avantages.--Porte-toi bien. De notre maison, +Calendes de septembre, l'an du salut 1527. + +Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le +croire, car il tait fort capable d'apprcier toute la vrit des +peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui prcde, que +l'instruction classique de Durer tait la hauteur de son gnie, et ses +gravures si nombreuses et si varies, soit sur cuivre, soit sur bois, +prouvent que son imagination tait gale son savoir. + + + + +CHAPITRE XXXVI + + Relations d'rasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans + les Pays-Bas.--Portraits d'rasme par Durer et Holbein.--Amour + d'rasme pour l'indpendance. + +1518--1526 + + +Nous avons dit que Pirckheimer tait en correspondance suivie avec +rasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages +publis par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et +politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y +rencontre quelques passages qui montrent qu'rasme n'tait pas plus +insensible que son ami aux oeuvres du pinceau ou du burin du grand +artiste de Nuremberg. Dans une lettre crite de Ble, le 19 juillet +1522[443], rasme lui dit:--Je fais, de coeur, mes compliments notre +Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait +commenc me peindre Bruxelles; plt Dieu qu'il et achev! Nous +avons eu, lui et moi, le mme sort; tant aussi maltraits l'un que +l'autre par la naissance et la fortune. + +On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les annes +1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le +but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait vendre. Aprs un +assez long sjour Anvers, o il avait t ft par tous les artistes, +il visita Bruxelles, o il fut reu par l'infante Marguerite, dont il +fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entre de +Charles-Quint, qu'il peignit galement, ainsi que le roi de Danemark, +Christian II, qui le fit dner avec lui. Durer a crit le journal de son +voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dpenses, sans +doute pour se conformer aux dsirs de sa femme, qu'il avait emmene avec +lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres crites de Venise +Pirckheimer, _son matre de calcul_. Ce journal est surtout +intressant par les dtails qu'il donne sur les ouvrages, portraits, +tableaux, dessins, que Durer excuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa +rputation tait trs-rpandue, et qu'il jouissait d'une trs-haute +considration. + +C'est en 1520, pendant son sjour Bruxelles, qu'Albert avait commenc +le portrait d'rasme. On verra que, s'il ne l'avait pas termin alors, +l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, la +demande d'rasme lui-mme. Mais il parat que vers la fin de 1522 Durer, +dont le gnie tait universel, avait rsolu de fondre un buste ou +mdaillon d'rasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure +de Terme antique, probablement tel que celui dont rasme se servait +pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble rsulter de plusieurs +lettres d'rasme Pirckheimer.--Dans celle date de Ble, le 9 janvier +1523, aprs s'tre plaint de la gravelle dont il souffrait depuis +longtemps, il ajoute:--_De fusili Erasmo rect conjecturas: felicius +provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a +tergo est, obstat quminus facies feliciter exprimatur._--Vos +conjectures sont justes, l'gard du portrait d'rasme qu'on veut +fondre: un mlange de cuivre et d'tain russit ordinairement mieux que +tout autre, et le Terme qui est par derrire s'oppose ce qu'on puiss +rendre heureusement l'expression de la figure[447].--Il termine en le +chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se rjouissant de ce +que l'artiste ait trouv _sutorem suum_, faisant sans doute allusion +des critiques que Pirckheimer avait faites de ses oeuvres, et auxquelles +l'artiste s'tait probablement soumis. + +En novembre 1523, rasme avait reu un essai en plomb de son portrait; +il l'avait envoy un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du +mme mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles +(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai tait +devenu[448]. + +Le 8 fvrier 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou +mdaillon:--Je vous avais crit relativement l'image d'rasme que +l'on devait peindre; mais, ce que je vois, mes lettres ne vous sont +pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modle en plomb, en +retouchant les angles, la foute russirait mieux. Toutefois, un mlange +de cuivre et d'tain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'rasme +tait fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise russirait +mieux, car l'paisseur de la pierre et de la masse, qui est par +derrire, s'oppose ce que le visage et le cou soient bien rendus. On +pourra essayer des deux manires: s'il russit, qu'il fonde et vende +son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures preuves, +afin que j'en fasse cadeau mes amis, je lui compterai ce qu'il +voudra. + +Il parat que la fonte russit; car rasme annonce Pirckheimer, le 8 +janvier 1525[450], qu'il a reu la premire preuve de son portrait +fondu, avec un mdaillon peint par Apelles. Il ajoute:--Je dsirerais +tre peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le +pourra-t-il? il avait commenc Bruxelles tracer mes traits au +charbon; mais cette esquisse doit tre, je le crois, depuis longtemps +dtruite. S'il peut quelque chose, d'aprs mon mdaillon fondu et de +mmoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous +ait donn un peu trop d'embonpoint. + +Bientt rasme reut le portrait fondu de Bilibalde, avec un mdaillon +peint galement de la main d'Albert Durer[451].--Je les ai placs, +crivait-il le 5 fvrier 1525, sur les deux murailles de ma chambre +coucher, afin que, de quelque ct que je me tourne, Bilibalde se +prsente ma vue. + +On apprend par une lettre du 28 aot suivant[452] combien les procds +les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, taient peu rpandus +cette poque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en pltre le +buste ou mdaillon d'rasme et le sien; mais rasme lui rpond:--Je ne +trouve ici ( Ble) personne qui sache mouler en pltre des figures; +aussi aurais-je prfr que le modle ft rest entre vos mains. Saluez +Durer, prince de l'art d'Apelles. + +L'anne suivante, l'artiste combla les voeux d'rasme, en excutant son +portrait de mmoire et avec le secours de son buste ou mdaillon. rasme +avait reu ce portrait Ble dans le courant de juin 1526, et il +crivait Pirckheimer[453]:--Je songe ce que je pourrais faire pour +Albert Durer; il est digne d'une ternelle mmoire. Si mon portrait +n'est pas trs-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en tonner, car je ne +suis plus tel que j'tais il y a plus de cinq annes. Travaill par la +fivre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon +pauvre petit corps a toujours t en s'amoindrissant, comme il arrive +aprs les maladies. + +D'aprs la gravure de ce portrait, excute sur cuivre par Durer +lui-mme[454], rasme est reprsent debout mi-corps, crivant sur un +pupitre plac sur une table, et tenant son critoire dans la main +gauche. Il est coiff d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tte, ses +yeux sont baisss et semblent suivre ce que sa main droite crit. Une +ample robe de docteur l'enveloppe. l'angle de la table on voit un vase +rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur +une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit +l'inscription suivante: + + Imago Erasmi Rotterodami + Ab Alberto Durero ad + Vivam effigiem delineata. +[Grec: Tn chreitt ta syngrammata.] MDXXVI. + [image] + +Dans cette gravure, le visage d'rasme est moins maigre que dans les +portraits de Holbein. La lettre d'rasme explique bien ce qui pouvait +manquer la fidle ressemblance. Nanmoins, satisfait de l'oeuvre du +matre nurembergeois, rasme avait voulu clbrer son gnie dans un +petit trait spcialement compos en son honneur; mais nous n'avons pas +trouv cet loge parmi ses oeuvres, et tout porte croire qu'il n'aura +pas t publi. + +Quoi qu'il en soit, rasme aura eu la gloire d'tre peint par les deux +plus grands artistes allemands de son sicle: Albert Durer et Hans +Holbein. Le premier n'a reprsent qu'une fois sa physionomie, tandis +que le peintre de Ble l'a souvent reproduite. Holbein devait rasme +ces nombreux tmoignages de sa reconnaissance, car ce fut rasme qui, en +1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea se rendre en +Angleterre et se prsenter, avec ce portrait et une lettre de +recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouv +cette lettre dans la correspondance imprime d'rasme, qui contient +cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable crivain. On +peut supposer qu'elle devait tre conue dans le mme sens que celle +qu'rasme avait donne Holbein pour le savant Pierre gidius +d'Anvers:--Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a +peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque +c'est un artiste remarquable. S'il dsire voir Quentin (Matzis), vous +pourrez lui indiquer sa maison. Ici ( Ble) les arts meurent de froid +(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots +(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].--On sait que, parvenu +Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grce au portrait et +la lettre d'rasme, son ami, avec le plus grand empressement: log dans +le palais du chancelier, il y passa prs de deux annes, occup +l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire +plusieurs rptitions du portrait de son protecteur de Ble. rasme y +est ordinairement reprsent mi-corps, la tte couverte d'une sorte de +bonnet de velours, et vtu d'une robe de professeur, les mains places +l'une dans l'autre, moiti caches par la bordure. La figure de +l'auteur de l'loge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de +Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la +vivacit, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la +douceur. + +Presque tous les portraits d'rasme par Holbein sont rests en +Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de +la reine, soit dans les principales collections particulires. Mais nous +ignorons ce qu'est devenu le portrait d'rasme peint et grav par +Durer.--L'illustre crivain de Rotterdam, mritait bien d'exercer le +pinceau des deux principaux matres de l'cole allemande. Indpendamment +de sa science presque universelle, de son rudition profonde, qui +n'avait pas touff son imagination, de l'esprit qu'il dploya dans +son _Encomium Mori_, en osant railler publiquement les passions, les +vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter +les rois et les papes, son caractre n'tait pas moins recommandable que +son talent. Il voulut rester modr dans un temps de luttes violentes, +s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidle aux +grands principes de la tolrance et de la charit chrtienne. Il donna +l'exemple du dsintressement et de l'indpendance, bien qu'il ft +sollicit par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume +au service de leur cause.--Je ferais facilement ma fortune auprs des +princes, crivait-il de Ble en 1518[457] Pirckheimer; mais pour moi +la libert est la chose la plus prcieuse qu'il y ait au monde: tout ce +qui s'achte ses dpens m'a toujours paru achet trop cher. + + + + +CHAPITRE XXXVII + + Missions que remplit Pirckheimer dans l'intrt de sa patrie.--Sa + retraite dfinitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de + l'empereur Maximilien_, dessin et grav par Durer, et dcrit par + Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde. + +1512--1527 + + +Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la +goutte, parat avoir fait assez peu de cas des succs de l'ambition +satisfaite. Aprs la mort de sa femme, ses amis l'avaient pouss de +nouveau, pour le distraire, rentrer au snat de Nuremberg. Il y fut +charg de plusieurs missions importantes. En 1512, envoy Cologne pour +rclamer de l'empereur le rtablissement et le maintien des privilges +de sa patrie, il fut assez heureux pour russir faire agrer sa +requte. Dans la suite, il reprsenta plusieurs fois la ville de +Nuremberg aux dites allemandes et dans d'autres assembles, et s'y fit +constamment remarquer par son loquence et sa fermet[458]. Ces succs +excitrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses +anciens ennemis. Bilibalde, dgot de la politique, rsolut de se +retirer dfinitivement des fonctions publiques. Indpendamment des +calomnies auxquelles il se voyait expos, il avait une autre raison, +malheureusement trop relle, pour dsirer le repos. La goutte, +laquelle il tait sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments +sans douleurs. Il demanda donc au snat de le dispenser de prendre part +plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemble refusa +de faire droit ce dsir. Elle connaissait le zle, l'intgrit de +Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractre et son talent taient +fort apprcis la cour impriale, et que son influence tait puissante +auprs de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le snat rpondit +donc qu'il ne pouvait consentir ce que Bilibalde privt sa ville +natale de son savoir, de sa longue exprience des affaires et de son +crdit: seulement, il fut dcid qu'en considration de ses infirmits, +il serait dispens d'aller en mission. Pirckheimer se soumit cette +dcision, et continua, un peu malgr lui, prendre part aux +dlibrations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son +temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'tude +des lettres absorbrent presque tous ses moments. Sa maison devint le +rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle +tait considre comme l'asile des rudits: _Hospitium, seu diversorium +eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empchaient +pas de se livrer ses tudes favorites[459]. Il entretenait galement +un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait, +non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et +dans les Pays-Bas. + +C'est cette poque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le +char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblme allgorique des vertus +et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des +chefs-d'oeuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en +largeur; ils ont t gravs sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage +avec _l'arc triomphal_ du mme empereur, grand in-folio grav sur bois +galement, sous la direction de Durer; mais l'excution du _char_ est +beaucoup mieux russie, et sa composition n'est pas moins remarquable. +Pirckheimer en fit une lgante description en latin, et la ddia, en +son nom et au nom d'Albert, l'empereur Maximilien, qui le remercia et +le flicita dans une lettre latine, crite d'Inspruck le 29 mars +1518[460]. + +Ce prince aimait les arts, et se dlassait des plus importantes affaires +d'tat en cultivant la gravure sur bois: on lui a mme attribu celles +qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il tait donc fort capable +d'apprcier le gnie de Durer; mais il est probable que, dans cette +circonstance, il fut surtout flatt de voir son nom lou comme le modle +de toutes les vertus ncessaires un grand prince. La composition de +Durer est conue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien +art germanique. Cependant, elle prsente, dans quelques-unes de ses +parties, des rminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des +arcs de Titus et de Constantin, Rome. L'ensemble de cette oeuvre rvle +une perfection laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue, +et le dessin du matre s'y montre vritablement suprieur[462]. + +La part que Bilibalde prit cet ouvrage, dont il fournit le sujet +Durer, fit diversion ses douleurs physiques et ses inquitudes +d'homme d'tat. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle +s'tendait mme aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle +de Ble, tait trouble par les doctrines nouvelles de Luther et de ses +adhrents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui +allaient bientt dgnrer en de sanglants combats, les partisans de la +modration et de la tolrance, tels qu'rasme et Pirckheimer, se +trouvaient exposs aux rcriminations et aux calomnies des deux partis. +rasme lui crivait de Ble le 19 octobre 1527[463]: _Perit concordia, +charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_ La +concorde, la charit, la foi, la discipline, les moeurs, la civilit +prit: que reste-t-il? Pirckheimer ne se plaignait pas moins amrement. +_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, prcipu illorum hominum +qui populi devorant peccata, coelique claudendi et reserandi se jus +habere existimant._ Vois, mon cher rasme, ce qu'ose l'iniquit, +principalement de ces hommes qui dvorent les pchs du peuple, et +prtendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du +paradis[464]. + +Comme il arrive presque toujours aux poques de querelles religieuses, +la diversit des opinions pntra dans les familles, et celle de +Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientt trouble. +Bilibalde avait deux soeurs, l'une, nomme _Charitas_, tait abbesse du +couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple +religieuse, avec une des filles de son frre. Agit par les doctrines +des rformateurs, le couvent n'tait plus la maison de l'obissance et +de la prire. Bilibalde avait fait l'ducation de ses soeurs, il leur +avait appris le latin, qu'elles crivaient fort correctement et mme +avec lgance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a t +publie dans ses oeuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute +ide de son instruction, et montrent qu'elle avait un got trs-vif pour +les ouvrages de l'antiquit grecque ou latine, particulirement pour les +traits de Plutarque, que son frre traduisait en latin pour elle. +Nanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait +scrupuleusement soumise la rgle de son ordre. Bilibalde aimait +tendrement ses soeurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur +communaut, et plus encore dans leur conscience. Il leur dputa donc son +ami, Philippe Mlanchthon, dont la modration, la douceur, la charit +taient apprcies des sectes les plus violentes et les plus opposes. +Nous ignorons le rsultat de cette confrence. Ce qui parat certain, +c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutt des +passions irrconciliables, Pirckheimer se vit expos aux attaques des +fanatiques de toutes les opinions. Loin de rpondre, il n'opposa que le +silence et la rsignation aux invectives de ses ennemis, et s'loigna de +plus en plus des affaires publiques. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + + Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments + d'rasme.--pitaphe de Durer.--Dernires annes de + Bilibalde.--Gravure faisant allusion ses chagrins.--Mort de + Pirckheimer. + +1528--1530 + + +Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer prouva bientt une douleur +beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit +Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son gnie, et alors +qu'il tait parvenu l'apoge de sa gloire. Il s'empressa de faire part +de ce triste vnement leurs amis communs, et voici ce qu'il crivait + Udalric ou Ulrich Hutten[466]: Bien que, mon cher Udalric, une longue +vie soit au nombre des plus chers dsirs des hommes, je pense nanmoins +qu'on ne peut rien imaginer de plus intolrable qu'une existence qui se +prolonge longtemps. J'en fais moi-mme la triste exprience tous les +jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amne la vieillesse, et du +cortge oblig de tant de maladies qu'elle trane avec elle, que peut-il +arriver de plus triste un homme, que d'avoir dplorer chaque jour, +non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore +celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie t dj bien souvent +prouv par la mort invitable d'un grand nombre des miens, je crois +cependant n'avoir jamais ressenti jusqu' ce jour une douleur aussi vive +que celle que m'a cause la perte subite de notre excellent ami Albert +Durer. Et ce n'est point tort, puisque, de tous les hommes qui ne +m'taient point attachs par les liens du sang, il n'en est aucun que +j'aie plus aim, ni que j'aie autant estim, cause de ses innombrables +vertus et de sa probit. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu +partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller, +en ta prsence, toute l'effusion de mes regrets, afin que nous +puissions ensemble payer cet ami si cher le juste tribut de nos +larmes. Il est mort, notre Albert, mon trs-cher Udalric; dplorons, +hlas! l'ordre inexorable de la destine, la misrable condition des +hommes, et l'insensible duret de la mort. Un tel homme, si suprieur, +nous est enlev, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune +valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur +vie au del des limites assignes la plupart des hommes... + +Nous n'avons pas la rponse de Hutten, mais nous trouvons celle +d'rasme, date de Ble, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et +sche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule +de nouvelles qui semblent l'intresser davantage, est formule l'aide +d'un lieu commun, digne plutt d'un sophiste grec que d'un philosophe +chrtien. _Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus +mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_. quoi +sert de dplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je +lui ai prpar une pitaphe dans mon petit livre. (Celui dont nous +avons parl plus haut, et qu'rasme devait composer pour faire l'loge +d'Albert).--Voil tout ce qu'rasme trouve dire sur la mort d'un +artiste qu'il comparait Apelles. + +Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible la mort de son ami; il +lui fit riger, ses frais, un tombeau dans le cimetire Saint-Jean, de +Nuremberg, et, sur une table d'airain fixe ce monument, il fit graver +l'pitaphe suivante[468]: + + Me (Memori) Alb. Dur. + Quidquid Alberti Dureri mortale fuit, + Sub hoc conditur tumulo. + Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII. + +Plus tard, il dplora sa perte dans une lgie en distiques latins, et, +peu satisfait de la promesse d'rasme, il lui composa dans la mme +langue, et en vers, trois pitaphes[469]. L'lgie peint bien les +sentiments les plus intimes de son me et sa profonde douleur: + +Toi qui m'tais si attach depuis tant d'annes, Albert, la plus grande +part de mon me, dont la conversation m'tait si agrable, et dans le +sein duquel je pouvais verser en sret mes plus secrtes penses, +pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te htes-tu de +t'loigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas t permis de soulever +ta tte, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers +adieux; car, peine la maladie t'avait-elle oblig te mettre au lit, +que la mort, accourant, s'est empare de ta personne. Hlas! +esprances vaines! Combien notre esprit est impuissant prvoir les +maux qui nous menacent et qui tombent sur nous l'improviste! La +Fortune, prodigue ton gard, t'avait tout donn, comme tu le mritais: +l'intelligence, la beaut, l bonne foi unie la probit. La mort s'est +hte de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta +renomme; car le gnie de Durer et son illustre nom brilleront tant que +les astres claireront cette plante. toi, l'honneur et l'une des +gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la +conduite du Christ. L, tu jouiras toujours de la rcompense due ton +mrite; tandis que nous, ici-bas, nous errons l'ombre de la mort, +prts tre engloutis, sur notre barque fragile, dans l'ocan des ges. +Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grce, nous +pntrerons aprs toi dans le mme chemin. En attendant, versons sur le +sort de notre ami des larmes amres, la plus douce consolation des +affligs. Joignons-y des prires pour apaiser le Tout-Puissant, s'il +daigne accueillir nos voeux. Et pour que rien ne manque au tombeau +d'Albert, rpandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis, +des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car +l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ. + +La mort de l'artiste minent avec lequel il passait la plus grande +partie de sa vie dans une douce intimit, et le renouvellement des +attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps +expos, rpandirent sur les dernires annes de Pirckheimer un voile de +sombre tristesse. S'il ddaigna de rpondre par des discours ou des +crits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut +nanmoins laisser la postrit un tmoignage irrcusable de leur +acharnement et de sa rsignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort +sur lui-mme, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il +composa le sujet d'un emblme, ou allgorie, faisant allusion sa vie +et aux traverses auxquelles elle avait t expose. Une colonne, d'ordre +composite, surmonte d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient +par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carre, +dcor d'ornements, sculpts dans le sens de sa hauteur. Dans le champ +de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit +une enclume, sur la base de laquelle est reprsent un bouleau, antique +emblme de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gt tendue, +soutenant sa tte avec sa main droite, et endurant avec calme, sans +aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et rpts +qui sont frapps sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, crit +ct, indique, alors mme que son attitude ne le ferait pas reconnatre, +que cette femme est la _Tolrance_. l'un des cts de l'enclume, une +autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre +dans des tenailles un coeur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des +flammes qui brlent sur l'enclume. En face, une troisime femme, la +_Tribulation_, tenant deux mains un triple marteau, frappe, de toute +la force de ses bras, sur le coeur que l'_Envie_ prsente ses coups +redoubls. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est +place une quatrime femme, portant sur son visage l'expression de la +rsignation et de la srnit; les yeux tourns vers le ciel, comme pour +y puiser sa force et sa consolation, elle lve galement la main +droite: c'est l'_Esprance_. sa prire, on voit descendre d'en haut +comme une rose cleste, qui, tombant goutte goutte, vient rafrachir, +au milieu des flammes, le pauvre coeur tenaill par l'_Envie_ et frapp +par la _Tribulation_. Au bas du ft de la colonne, et appuys sur sa +base, deux petits gnies ails, tenant la main une trompette +recourbe, compltent cette composition, qui se distingue par une grande +originalit[470]. Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471], +voulut sans doute dmontrer par cette allgorie quelle tait sa +tolrance et sa rsignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel +seul il attendait son secours et sa dlivrance, disant avec David: +_Auxilium meum a Domino, gui fecit coelum et terram._ Mon secours est +dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre. + +Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblme, par un artiste habile, +probablement par un des meilleurs lves de son ami Durer; il en fit +tirer un grand nombre d'preuves, et les plaa, comme ses armoiries, au +frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure, +comme un certificat de proprit, lorsque, cent ans plus tard, il acheta +en partie la bibliothque du snateur de Nuremberg[472]. + +Si la composition de cette allgorie est remarquable au point de vue +religieux et philosophique, son excution, comme oeuvre d'art, n'est pas +moins curieuse tudier. Sans prsenter la sret de traits, la +fermet, la nettet, la dlicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a t +videmment inspire par sa manire. Sous le rapport de l'idal, la +figure de l'_Esprance_ laisse beaucoup dsirer; mais l'_Envie_ est +d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolrance_ est bien +dans son rle de patience et de rsignation. Nous regrettons de ne pas +connatre le nom de l'artiste qui a grav cette composition: son talent +n'tait certainement pas indigne du grand matre qui lui avait enseign +l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il +prit en surveiller l'excution prouvent qu'il aimait la gravure, cet +art dans lequel Durer s'est montr si suprieur et si fcond. + +Nous trouvons dans l'oeuvre sur bois de Durer[473] une composition qui +parat avoir t excute pour tre place sur les livres de +Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer, droite le bouleau, +gauche un cusson reprsentant une Syrne couronne, tenant dans chacune +de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux +Gnies, au milieu desquels est un buste en manire de Terme, avec un +trident au-dessus de la tte; dans le haut, l'inscription suivante: + + Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer. + +On remarque dans le mme oeuvre une autre composition d'Albert dont +l'entourage seul est termin, tandis que le milieu est rest blanc. Cet +espace tait probablement destin une gravure emblmatique des +armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Gnies soutiennent l'cusson +sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un +Satyre et une cigogne entourent le cadre rest en blanc. + +On doit croire, d'aprs l'intimit qui rgnait entre l'artiste et +Bilibalde, que ce dernier possdait l'oeuvre des estampes du matre et +de ses lves, et qu'il devait avoir galement quelques-unes de ses +peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien ce +sujet. + +Une anne peine aprs avoir compos et fait graver son emblme, +Bilibalde succomba sous les treintes de la cruelle maladie dont il +souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 dcembre 1530, et son corps +fut dpos dans le cimetire Saint-Jean de Nuremberg, ct de son cher +Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, grave sur une +table d'airain scelle sur la pierre spulcrale: + + + Bilibaldo Pirckheimero patritio + Ac senatori Nurimberg. Divorum + Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario, + Viro utique in prclaris rebus + Obeundis prudentiss. Grce + Juxta ac latin Doctiss. + Cognati tanquam stirpis Pirckeimeri + Ultimo, Dolenter hoc s. p. + Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die + XXII Mens. Decemb. an christian + Salutis MDXXX. + Virtus interire nescit[474]. + + +La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: rasme, +dans une lettre au duc Georges de Saxe, crite de Fribourg en mai +1531[475], fait un pompeux loge du snateur de Nuremberg, et rappelle +les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la premire +fois, ainsi que nous l'avons rapport, un grand nombre d'auteurs grecs +et latins. Mais encore que son pitaphe ait raison de dire que la vertu +ne prit pas avec la mort, qui se rappellerait aujourd'hui le nom du +dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'tait charg +de le faire revivre? + + + + +JEAN WINCKELMANN + +1717--1768 + + + + +CHAPITRE XXXIX + + Naissance de Winckelmann.--Pauvret de ses parents.--Ses tudes + Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage Berlin et retour + Steindall.--Il devient prcepteur.--Il veut se rendre en + France.--Il est admis co-recteur Seehausen. + +1717--1748 + + +Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opinitre +mis au service d'une ide persvrante. Sorti des rangs les plus obscurs +de la socit, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur +lui-mme, il sut trouver dans la force de son caractre les ressources +qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'tude, +il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles annes de sa +jeunesse dans une condition infrieure et tout fait indigne de son +gnie. Il fut rcompens de tant d'efforts dans son ge mr, et les +douze dernires annes de son existence s'coulrent au milieu des +jouissances les plus pures que lui procurrent l'amour du beau et +l'admiration la mieux sentie des oeuvres de la statuaire antique. Cette +dernire partie de sa vie passe Rome fut si bien remplie, qu'il a pu +dire dans une lettre un de ses amis: Je crois tre du petit nombre +des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et qui il ne reste +rien dsirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec +vrit[476]! + +Winckelmann naquit, le 9 dcembre 1717[477], Steindall, petite ville +de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptis le 12 du mme +mois, et reut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptme +retrouv dans ses papiers aprs sa mort, les prnoms de _Jean-Joachim_. +Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prnom, soit, comme on l'a +dit, qu'il le trouvt peu harmonieux, soit qu'un seul lui part +suffisant[478]. + +Il tait fils d'un cordonnier que sa pauvret condamnait un travail +sans relche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que +son enfant ft en ge de l'aider, le pre l'envoya suivre les leons de +l'cole primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices, +dans l'esprance qu'il parviendrait peut-tre plus tard obtenir la +place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs. +L'enfant fit des progrs rapides sous la direction du recteur de +Steindall, nomm Toppert. Mais l'ge et les infirmits ayant oblig son +pre cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charit o il +devait passer le reste de ses jours, le jeune colier se trouva +compltement isol, sans aucune ressource, un ge qui ne lui +permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant + cette rude preuve, ne l'abandonna point: elle toucha le coeur du +recteur Toppert, et lui inspira la pense de prendre soin de son lve. +Frapp des dispositions de l'enfant, de sa facilit pour apprendre et +retenir, de sa supriorit sur ses condisciples et de la douceur de son +caractre, le recteur se chargea de pourvoir son ducation. Il lui +accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique +bien jeune, donner des leons ou rptitions de lecture ses petits +camarades et en percevoir la rtribution. Avec ces ressources si +minimes et si prcaires, le sous-matre de douze ans pouvait vivre tant +bien que mal, en continuant ses tudes, et il trouvait moyen de mettre +de ct quelques petites conomies pour adoucir le sort de son +malheureux pre. + +Bientt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut +besoin des services de son lve: Toppert devint aveugle, et il +n'hsita pas faire appel aux sentiments gnreux de Winckelmann, le +priant de lui servir de guide et d'appui. L'lve s'empressa d'aller +au-devant du dsir de son bienfaiteur, et il fut bientt admis dans la +maison du recteur comme un ami et presque comme un fils. + +Toppert aimait les lettres et possdait une bibliothque assez bien +garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes ditions +des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs +ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de +Winckelmann, auquel il faisait faire de frquentes lectures, haute +voix, des potes, des historiens, des orateurs et des philosophes de +l'antiquit. Ces lectures, accompagnes des remarques du matre, +formaient le got de l'lve, et le prparaient pousser plus avant +l'tude et l'analyse des langues grecque et latine. + +Ds cette poque, Winckelmann rvlait son got d'antiquaire: on raconte +qu' ses heures de loisir, ses rcrations consistaient explorer les +collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques +d'origine romaine. On dit mme qu'on peut voir encore aujourd'hui, la +bibliothque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouves dans une de +ces fouilles. + +En 1733, l'ge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la +permission d'aller Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en +Allemagne, les cours acadmiques. Adress, avec une lettre de +recommandation du bon Toppert, au recteur d'un tablissement +d'instruction appel le gymnase de Kolln, il y fut admis comme +sous-matre ou surveillant, fonctions correspondantes celles, si +dcries par les coliers, de matre d'tude dans nos collges. Il +sortit bientt de ce gymnase pour entrer dans un autre nomm Baaken, o +le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de +faire passer quelques secours son pre. + +Il y avait alors Berlin, et peut-tre cet usage s'y est-il conserv, +des associations d'tudiants nommes _choeurs_, qui, aprs les heures des +classes, se rpandaient par bandes dans la ville, en chantant aux +portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des +morceaux d'opras ou de musique d'glise. Aprs l'excution, ils +faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des +rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur prsident des +antiquits Rome, prit part ces concerts en plein vent, et trouva, +dans leurs recettes provenant de la gnrosit du public, un soulagement + sa gne, bien voisine de la misre. + +Aprs un sjour d'une anne Berlin, Winckelmann fut rappel +Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des +choristes, emploi qui consistait diriger une bande de jeunes chanteurs +donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre annes se passrent +ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vnt amliorer la +position du jeune homme. + +Mais si la fortune chappait constamment ses efforts, il trouvait une +ample compensation dans les trsors de science et d'rudition qu'il +commenait entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mmoire. Il +avait puis, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant +aux bibliothques de la petite ville de Steindall. Press par le dsir +d'augmenter ses connaissances, dsir qui ne l'abandonna jamais, il +rsolut de se rendre l'universit de Halle, l'une des premires de +l'Allemagne, afin d'y complter ses tudes, et aussi dans l'espoir d'y +trouver une occupation moins prcaire et plus lucrative que celle qu'il +remplissait Steindall. Mais, aprs deux annes d'un travail assidu, il +se trouva du de cet espoir. Ses amis s'efforcrent vainement de lui +procurer un emploi; et sa position tait devenue tellement malheureuse, +pendant son sjour Halle, qu'il fut rduit souvent ne vivre que de +pain et d'eau, et encore le pain lui tait-il fourni par ses camarades. +Cependant, cette cruelle situation ne l'empcha pas d'aller visiter, +pour la premire fois, la ville de Dresde et son muse, et de conserver, +de la vue des chefs-d'oeuvre qu'il y admira, une impression ineffaable. + +Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'esprance d'tre admis comme +professeur dans un tablissement public, s'estima heureux d'tre +accueilli comme prcepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y +passa quelque temps; mais cet emploi allait mal l'esprit +d'indpendance et l'imagination exalte, quoique couverte sous une +apparence de froideur, de notre jeune rudit. En tudiant les auteurs +grecs et latins, il se transportait avec eux par la pense dans les pays +qu'ils dcrivent, et son plus vif dsir tait de suivre leurs relations +sur les lieux mmes o se sont passs les faits qu'ils racontent. C'est +ainsi que la lecture approfondie des commentaires de Csar lui inspira +une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune +lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de +franais, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontires de +ce pays. Mais la guerre, qui venait d'clater, l'empcha de mettre son +projet excution; il revint donc sur ses pas, son grand regret, et +se trouva trop heureux d'tre admis de nouveau comme prcepteur, d'abord +chez un capitaine de cavalerie en garnison Osterbourg, ensuite chez le +grand bailli, Heimersleben. C'est dans cette dernire maison qu'il fit +la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nomm +Buysen, ayant apprci l'instruction aussi varie que solide du jeune +prcepteur, le prit en amiti, et en quittant son co-rectorat de +Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre sa place. + +Winckelmann faisait son entre dans la carrire publique de +l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son +mrite. Son devoir consistait donner aux enfants les premires leons +des langues grecque et latine, et leur enseigner les principes de la +religion luthrienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois +l'enseignement lmentaire, et il est rare qu'un professeur qui possde +une vaste rudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son +esprit montrer les premiers lments de la grammaire, et corriger +les rgles du _liber Petri_ ou du _que retranch_[479]. + +Dans les commencements, Winckelmann ne russit donc que mdiocrement +satisfaire ses lves et surtout leurs parents. Mais sincrement rsolu + remplir ses fonctions en conscience, il fit bientt deux parts de son +temps. Dans la journe, c'est--dire depuis six heures du matin jusqu' +neuf du soir, tout entier ses devoirs de co-recteur et arm d'une +patience inaltrable, il expliquait ses jeunes lves les lments du +latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs +progrs, en encourageant leur mulation pour le travail. La fin de la +classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre rcration, consacrait +la plus grande partie de la nuit l'avancement de sa propre +instruction.--Il reprenait ses lectures favorites, mditait, crivait, +faisait des extraits; minuit il s'endormait; rveill quatre heures, +il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu' six heures, +instant auquel il retournait prs de ses disciples. Dcid quelquefois +abrger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'aprs +s'tre attach au pied une sonnette dont le moindre mouvement +l'veillait[480]. Comme son dsir de voyager ne l'avait pas abandonn, +il apprit fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne, +franaise et anglaise, qu'il avait commenc tudier prcdemment. + +Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq annes et +demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trsors +d'rudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces tudes +opinitres et sans relche, et o trouver alors en Europe un autre +savant aussi entirement absorb par le travail?--Nanmoins, sur la fin +de son sjour Seehausen, le dcouragement commenait s'emparer de +cette me si forte et si dsintresse. Se trouvant toujours aux prises +avec la gne, malgr ses efforts pour amliorer sa position, +n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indpendance, +dgot de rpter tous les jours les mmes leons des enfants +presqu'en bas ge, il rsolut de chercher sortir d'une situation la +fois prcaire et dcourageante. + + + + +CHAPITRE XL + + Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande + tre attach son service.--Il est admis travailler dans sa + bibliothque Nthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux + Nthenitz.--Voyages Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de + Winckelmann au catholicisme. + +1748--1754 + + +La Saxe possdait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur +ami des lettres, qui, aprs avoir rempli avec distinction plusieurs +fonctions publiques trs-importantes, s'tait retir dans une de ses +terres, pour consacrer sa vie crire l'histoire de l'empire +d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, +l'lection duquel il avait contribu, le comte, aprs la mort de ce +prince, tait rentr au service d'Auguste III, lecteur de Saxe, roi de +Pologne, qui l'avait galement admis dans ses conseils. Mais la +politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur +passionn de l'tude, il vivait souvent retir dans son chteau de +Nthenitz, situ peu de distance et au midi de Dresde. C'est l, de +1725 1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire +d'Allemagne, tire des meilleurs historiens et des archives, et +accompagne d'appendices destins claircir le droit public de +l'Allemagne et la gnalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage, +publi en quatre parties in-4, est malheureusement incomplet, car il +ne s'tend que jusqu'au rgne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous +ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas +lue; mais on s'accorde faire l'loge du choix des documents qu'elle +renferme, de l'ordre et de la critique claire avec lesquels les faits +sont prsents et apprcis, et les crivains allemands ont vivement +regrett qu'elle soit reste inacheve. Pour crire et coordonner ce +grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il +aimait les livres, et surtout les ditions rares et prcieuses, il avait +consacr des sommes trs-considrables l'acquisition d'un grand nombre +de traits, crits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore +dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi runi une collection +d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient l'Allemagne, + ses annales, ses familles souveraines et fodales. Pour mettre et +maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de +Bunau avait tabli un bibliothcaire Nthenitz, et il y occupait +plusieurs jeunes gens des recherches relatives son Histoire de +l'Empire. Indpendamment de son amour pour les lettres, le comte tait +dou d'une bienveillance naturelle, dont la renomme tait rpandue dans +toute la Saxe. On l'a surnomm le Peiresc allemand[482], et sa conduite + l'gard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre +conseiller au parlement d'Aix tait mrite. + +Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, pouss bout de +patience par ses fastidieuses fonctions, se dterminait envoyer au +comte une sorte de supplique, crite pniblement en un franais +barbare[483], et dans laquelle il le priait de le placer dans un coin +de sa bibliothque, pour copier de rares anecdotes qui seront publies +dans l'Histoire de l'Empire. + +Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du +co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles tudes +il avait suivies, afin de s'assurer s'il tait capable de faire +convenablement les recherches historiques dont il avait besoin. +Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de rpondre au comte le 10 +juillet 1748, en lui donnant les explications les plus prcises sur sa +vie et sur ses tudes. Mais cette fois, il crivit en latin lgant, +sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue. + +Aprs avoir rappel ses tudes Berlin, Halle et mme Ina, o il +avait voulu apprendre la mdecine et la gomtrie, il indique plus +particulirement les cours d'histoire et de droit public qu'il a +suivis depuis son sjour Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis +de Hanses, autrefois secrtaire de l'ambassadeur du roi de Danemark +Paris, d'o il avait rapport une collection trs-considrable des +meilleurs historiens franais, il s'est lanc dans le champ des annales +de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli, +en le parcourant, un norme volume de mlanges. Sans ngliger les +auteurs grecs, et spcialement Sophocle, qu'il a toujours entre les +mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux nots, +tels que l'_Abrg de l'Histoire de France_ du pre Daniel; l'_Abrg de +l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et +_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Trait de +la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de +Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulirement sur les +recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles +princires, et de ses principaux vnements, jusqu' la paix d'Utrecht. +Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentime anne, et il +entre, sur sa personne et mme sur sa manire de se vtir, dans des +dtails qui montrent combien il craignait de ne pas tre admis chez le +comte de Bunau[484]. + +Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les +explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait +travailler, dans sa bibliothque, aux recherches qu'il lui indiquerait, +aussi bien qu' une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de +la joie, aprs avoir justifi de son instruction, voulut galement +convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par +une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant +gnral de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de +l'inspecteur de Seehausen, et le troisime du conseil de cette ville. +Rien ne m'oblige, ajoutait-il, partir d'ici, o je jouis d'un honnte +ncessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le dsir +inexprimable de m'attacher un ministre aussi respectable et aussi +clair que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et +les beaux-arts l'emportent sur la considration de tous les agrments +que j'ai[485]. C'est la premire fois qu'on entend Winckelmann parler +de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'o lui venait ce got, +quelle circonstance en avait dvelopp le germe dans son esprit? On +l'ignore; mais on doit tre prs de la vrit en supposant que la +lecture assidue des grands potes de l'antiquit, tels qu'Homre et +Virgile, avait fait natre en lui des aspirations vers le beau, et +entretenu le dsir de contempler les monuments de l'art antique, dont +il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains. + +Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'aot +1748, et vint s'installer Nthenitz dans les premiers jours de +septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait faire +des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut +bientt en faveur auprs du comte de Bunau, fort en tat d'apprcier la +profonde rudition de ce collaborateur. + +Winckelmann avait trouv Nthenitz un savant modeste, Jean-Michel +Franken, bibliothcaire du comte, charg spcialement de dresser le +catalogue de cette immense collection; il venait de publier le +_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et +Franken aient chang de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve +toute l'effusion d'une amiti aussi tendre que sincre, ils vcurent +Nthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se +connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre. +Accoutum vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann +avait contract des habitudes singulires: pendant longtemps, il ne +voulut se nourrir que de lgumes et de fruits, et il fuyait la table de +Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide +circonspection rgnt entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de +littrature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et +l'intimit, au moins dans un change convenable d'gards et de +politesses. + +Pendant six annes, du mois de septembre 1748 jusqu' la fin du mme +mois 1754, Winckelmann fut occup Nthenitz, soit faire des +recherches pour le comte, soit rdiger le catalogue des ouvrages se +rapportant l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de +repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le +dessus, et il tudiait la collection de gravures anciennes que possdait +le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'chappant de Nthenitz, il se +rendait Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'lecteur +de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues +antiques et les nombreuses reproductions en pltre des chefs-d'oeuvre de +Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son dsir de se +rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beaut des +originaux. + +Le nonce du saint-sige prs de la cour de Pologne et de Saxe tait +alors le prlat Archinto, d'une noble famille milanaise, prtre d'un +grand mrite, qui devint plus tard cardinal; il tait li avec le comte, +quoique ce ministre ft luthrien, et il allait quelquefois visiter sa +bibliothque Nthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait +rencontr Winckelmann, et facilement devin que sa vritable vocation +tait de vivre Rome. Allant au-devant des dsirs les plus ardents de +notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se +rendre et de se fixer dans cette ville. Mais pralablement, il fallait +que Winckelmann se dcidt abjurer le luthranisme, pour entrer dans +le sein de la religion catholique. Notre savant hsita pendant quelque +temps, et finit par s'y dterminer. Loin de nous la pense de mettre en +doute la sincrit de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter +au fond de sa conscience les vritables motifs de son changement de +religion. Mais, sans faire injure sa mmoire, il est permis de croire +que le dsir de voir Rome et ses monuments ne fut pas tranger cette +grave dtermination. La lettre qu'il crivit, le 17 septembre 1754, au +comte de Bunau, pour lui apprendre sa rsolution, loin de respirer la +foi vive d'un nophyte, renferme des explications assez singulires sur +son changement. D'abord, le soin de sa sant demande qu'il quitte pour +quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche se dissiper +davantage. Ensuite, l'amiti qu'il a contracte avec une personne qu'il +ne nomme pas, non l'amiti que doivent pratiquer les chrtiens, mais +celle dont l'antiquit nous a fourni quelques exemples aussi rares +qu'ils seront immortels, l'a dtermin son changement. D'ailleurs, +la brivet de la vie, et les bornes troites de nos connaissances, sont +deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a pass sa +jeunesse dans la pauvret.... et ce serait une purilit punissable que +d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a t donn pour +un objet plus lev des choses qui ne peuvent servir qu' exercer +notre mmoire. Il fait donc appel au coeur plein de bont de son +protecteur, et prie le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations +et de toutes les sectes, de faire misricorde son matre. Il termine +en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. Quel +est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit +Homre, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par +jour. + +Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de +religion; et l'on voit qu'il est tellement pntr des maximes de +l'antiquit, qu'il ne peut s'empcher, mme dans une question de +controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homre prte aux +dieux de l'Olympe. + +Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si prcieux +collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui +conserva, comme par le pass, sa confiance et son amiti. Winckelmann, +de son ct, garda le plus affectueux souvenir des bonts de son premier +protecteur. + + + + +CHAPITRE XLI + + Winckelmann Dresde.--Le peintre OEser, l'antiquaire Lippert.--M. + de Hagedorn.--Chrtien Gotlob Heyne.--Le comte de Brhl, Auguste + III, M. de Heinecken.--Le muse de Dresde.--Acquisitions faites en + Italie et ailleurs.--tat des tableaux pendant un sicle, leurs + restaurations. + +1754--1755 + + +Winckelmann quitta Nthenitz au commencement de novembre 1754, pour +venir s'tablir Dresde. Il parat que le nonce Archinto, d'accord avec +le pre Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assur une +pension modique, et l'avait engag passer quelque temps dans cette +ville avant de se rendre en Italie. + + Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre OEser, tabli dans cette +ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi +pendant sept ans les cours de peinture l'Acadmie de Vienne, o il +remporta le prix tant encore jeune. Plus tard, il avait tudi pendant +deux annes chez Raphal Donner, clbre sculpteur viennois, pour allier +au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'tude du +costume et de l'antique[489]. OEser jouissait Dresde d'une grande +rputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint +plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors la nouvelle +glise catholique, et qui taient estims des connaisseurs[490]. + +Sous la direction d'OEser, Winckelmann commena rellement ses tudes sur +l'art, tudes qu'il ne devait plus interrompre jusqu' la fin de sa vie. +Mais comme son got et ses travaux antrieurs le ramenaient constamment +vers les oeuvres de l'antiquit, il se lia galement avec un homme qui, +dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'tait +Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres graves +antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, aprs +avoir t oblig, pour vivre, d'exercer le mtier de vitrier, s'tait +lev, force de travail et d'intelligence, jusqu' la connaissance +approfondie du grec et du latin; il apprit galement le dessin et la +peinture, et parvint se faire nommer professeur de dessin des pages de +l'lecteur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une vritable passion pour +les pierres graves, dont il possdait une assez belle collection. Mais +ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gr de ses +dsirs, il se mit reproduire, l'aide d'une pte blanche et +brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres +qu'il pt se procurer, Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis +et de ses protecteurs. Avant l'arrive de Winckelmann Dresde, il +venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux +amateurs sous le titre de:--_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum +ex prcipuis Europ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et +massa quoedam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde, +1753, in-4._--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia +les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La premire publication de +Lippert ouvrait Winckelmann un nouveau champ d'tudes: il s'empressa +de le parcourir avec la sagacit qu'il apportait tous ses travaux. +Profitant des explications de Lippert lui-mme, il ne tarda pas +acqurir, dans la glyptique, des connaissances prcieuses, qu'il tendit +plus tard Florence, en rdigeant le catalogue des pierres graves du +baron de Stosch, et qui lui furent trs-utiles pour expliquer, dans son +_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique. + + ct d'OEser et de Lippert, un autre personnage parat avoir exerc +alors une assez grande influence sur les ides de Winckelmann: nous +voulons parler de Chrtien Louis de Hagedorn, frre du pote allemand de +ce nom. Port par son got vers les beaux-arts, il leur donna toujours +la prfrence sur les fonctions publiques qui lui furent confres par +l'lecteur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrtaire de lgation dans +diffrentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu rsident de la Saxe +prs de l'lecteur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie +de son temps Dresde, o il s'occupait de ses recherches favorites sur +les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publi en franais +dans cette ville: _Sa lettre un amateur de la peinture, avec les +claircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs +des tableaux qui le composent, ouvrage entreml de digressions sur la +vie de plusieurs peintres modernes._--Cet ouvrage est surtout curieux, +aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes +contemporains de l'auteur. Il n'tait que le prlude de son ouvrage +principal, intitul: _Rflexions sur la peinture_, qu'il publia en +1762[491], et qui lui valut l'anne suivante la place de directeur des +Acadmies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.--Les _Rflexions sur la +peinture_ sont coordonnes avec mthode, et elles renferment +d'excellents conseils, appuys sur l'exemple des matres. On y voit que +l'auteur connaissait fond l'histoire de la peinture dans ses +diffrentes coles: il donne aux peintres d'histoire des prceptes qui +mritent d'tre mdits. Mais son got particulier pour le paysage +perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est trait avec +prdilection. l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une +nouvelle carrire aux spculations de l'observateur et aux conceptions +du peintre; il tche d'lever ce genre un plus haut degr de +perfection[492]. + +_Les Rflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercrent longtemps, +en Allemagne, une grande influence sur l'esthtique de l'art. Bien +qu'elles n'eussent pas encore t publies lorsque Winckelmann vint +Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs +chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et +celui de l'_Allgorie_[493], et de les rapprocher de quelques thories +de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence +que M. de Hagedorn a exerce sur ses apprciations et sur ses ides. +L'auteur des _Rflexions sur la peinture_ ne se bornait pas crire sur +les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publi, sous +le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de ttes et de paysages +gravs par lui l'eau-forte, mais sans rvler quel avait t son +matre. + +Tout en visitant le muse de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur +la lecture et l'tude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline, +chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il +tait en train de composer. C'est dans la bibliothque du comte de +Brhl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses +recherches. Il ne tarda pas s'y lier avec un jeune homme dou +galement des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait +pas mieux trait du ct de la fortune, Chrtien Gotlob Heyne. Il tait +n en 1729, Chemnitz, en Saxe, o son pre tait tisserand. Un de ses +parrains, qui tait ecclsiastique, s'tant charg de son ducation, il +avait fait des progrs remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme +celle de Winckelmann, lutter contre la misre. Il tait alors en +qualit de copiste, avec cent cus de traitement, attach la +bibliothque du comte de Brhl, de mme que Winckelmann avait t +attach celle du comte de Bunau. La conformit de positions et de +travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientt +tre considr comme l'oracle du got, et comme le rvlateur le plus +instruit et le plus sr des beauts de l'art chez les anciens; tandis +que l'autre, suivant une route analogue, allait s'lever au premier rang +parmi les doctes professeurs des universits allemandes, et placer sous +l'autorit de son nom les meilleures ditions des auteurs classiques. + +Le comte de Brhl, au service duquel le jeune Heyne tait attach, +exerait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III, +roi de Pologne et lecteur de Saxe. Nous n'avons point tracer le +portrait de ce favori, non plus que celui de son matre. L'histoire a +peut-tre le droit de les juger svrement, au point de vue de la +politique et de l'administration: elle doit blmer leur imprvoyance, +leur lgret, leur orgueil, leurs fautes, qui exposrent la Saxe aux +plus grands dsastres et la mirent deux doigts de sa perte. Mais ayant +vou nos recherches l'histoire de l'art exclusivement, il serait +injuste de notre part de ne pas reconnatre l'amour du roi et de son +favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus la +Saxe, en y introduisant les chefs-d'oeuvre de l'art moderne. Nous nous +associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son +ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: Si +c'est l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes, +et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du muse a +l'avantage de n'avoir parler que des qualits les plus brillantes +d'Auguste III. Il en est de mme du clbre comte de Brhl, son +conseiller dvou, l'excuteur de sa volont royale: il apparat dans +cette sphre d'activit comme un homme qui, ds qu'il s'agit de +poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zle non moins +remarquable, et souvent de son propre mouvement, accomplir d'une +manire grandiose les voeux de son royal matre. + +Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les +beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit cette noble +entreprise un vritable amateur, aussi distingu par son savoir que par +son got dlicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe +et de Pologne, secrtaire de confiance du comte de Brhl, et son ami le +plus fidle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les +prfrences du roi et de son ministre, et les dtermina, plus d'une +fois, faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets prcieux. +Il tait merveilleusement propre remplir ce rle d'apprciateur, +s'tant occup toute sa vie, nonobstant ses emplois la cour, de l'art, +des artistes et de leurs oeuvres. En 1755, il commenait publier son +_Recueil d'estampes, d'aprs les plus clbres tableaux de la galerie +royale de Dresde_[496]. Il composa par la suite plusieurs autres +ouvrages sur les arts, dont le plus estim est celui qui a pour titre: +_Ide gnrale d'une collection complte d'estampes, avec une +Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres +d'images_[497]. M. de Heinecken avait runi un trs-beau cabinet de +tableaux, gravures et mdailles. Le Catalogue du muse de Dresde cite +une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et +d'autres peintres de l'ancienne cole allemande, qu'il fit, le 21 juin +1769, de l'lecteur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de +sept mille neuf cents cus, pays d'avance[498]. Mais les dpenses +normes qu'il avait t oblig de faire pour la gravure des planches de +la galerie de Dresde l'obligrent, sur la fin de sa vie[499], cder +ces planches et son riche cabinet l'lecteur, moyennant une pension +viagre, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent, +en partie, runis au muse de Dresde. + +C'est sous le rgne d'Auguste III (1733 1763) que se sont faites les +plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On +peut dire, avec une entire vrit, que cette collection doit au roi et + son ministre la haute rputation dont elle jouit en Europe, et l'clat +qui la rend l'gale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans +entrer dans les dtails, et pour ne citer que des chefs-d'oeuvre, il +suffira de dire que ce fut pendant cette priode, malgr les embarras +d'argent et les revers d'une guerre dsastreuse, que furent achets, +Modne, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrge; le _Christ la +Monnaie_, du Titien; Venise, la clbre _Vierge_, de Hans Holbein; +Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphal[500]. + +Une tradition, trs-honorable pour la mmoire du roi Auguste III, se +rattache l'arrive de ce dernier tableau Dresde. Ce prince, qui +avait beaucoup admir ce chef-d'oeuvre en passant par Plaisance, en 1733, +tait impatient de le revoir. Il avait ordonn qu'il ft immdiatement +dball et expos au chteau. Lorsqu'on l'eut port la salle du trne, +comme on tardait quelque peu le placer son jour le plus favorable, +c'est--dire la place mme o se trouvait le trne royal, le roi +loigna prcipitamment le sige de sa propre main, en disant: _Place au +grand Raphal_[501]! + +Pour conduire bonne fin des ngociations aussi dlicates que celles +qui devaient aboutir la cession de ces tableaux et de bien d'autres +dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brhl se servait +d'intermdiaires d'un esprit fin et dli, vrais diplomates de l'art, +sachant tenter la cupidit des possesseurs par l'appt de prix +trs-levs et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite +l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos +anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine +Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art, +mais plus encore l'argent. Les dtails rvls par l'auteur du catalogue +donnent une triste ide de la facilit avec laquelle ces intermdiaires +se mettaient la disposition du roi de Pologne pour dpouiller +l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'oeuvre. + +Mais si Modne, Plaisance, Bologne et Venise perdaient cet change de +vieilles toiles et de panneaux de bois, chargs de couleurs, livrs +contre les florins ou les thalers du roi-lecteur, Dresde pouvait +s'enorgueillir bon droit de la munificence de son prince, et de +l'ardeur de son ministre exciter et servir la passion de son matre +pour les plus belles choses. Des dpenses qui, cette poque, ont +peut-tre t taxes de prodigalit, par cela mme qu'elles n'avaient +pour but que de satisfaire le got si noble et si lev du roi, +devinrent avec le temps, dit M. Hbner, une mesure de finance +trs-heureuse; car les sommes trs-considrables qui furent dpenses +alors pour l'acquisition de ces chefs-d'oeuvre de l'art (outre que le +capital s'en est trouv dcupl) portent encore aujourd'hui les plus +hauts intrts, si l'on considre les avantages pcuniaires rsultant +pour le pays de l'affluence d'trangers qu'y attire chaque anne la +clbrit de notre galerie. Ces rflexions de l'auteur du catalogue de +Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, mme dans +l'ordre conomique, les oeuvres d'art ont une valeur bien suprieure +leur prix intrinsque, valeur qui s'accrot de sicle en sicle, et qui +devient, pour ainsi dire, inapprciable, en attirant de toutes les +parties du monde civilis les hommes qui ont le sentiment du beau. + +Mais tout en flicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de possder +un des premiers muses de l'Europe, nous devons dire que, jusqu' ces +derniers temps, les tableaux eux-mmes avaient eu beaucoup souffrir de +l'abandon dans lequel on les avait laisss, et du local o ils restrent +confins pendant plus d'un sicle. Ces tableaux, avant l'heureuse +construction du muse actuel[504], taient exposs des alternatives de +chaud, de froid et d'humidit, qui exeraient tour tour, sur les +toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux +empts, leur influence destructive. Ajoutons cela une calamit, +particulire surtout Dresde: nous voulons parler du chauffage la +houille, qui devenait malheureusement toujours plus gnral et +remplissait l'atmosphre d'un pais nuage de suie, pntrant par les +fentres les mieux fermes dans l'intrieur de tout btiment[505]. + +Le triste tat de la plupart des tableaux appela leur restauration. En +gnral, c'est une opration trs-dlicate, dangereuse mme, et que les +vrais amis de l'art n'admettent qu' la dernire extrmit car qui peut +se flatter de restaurer, c'est--dire de refaire Raphal, Titien, +Corrge, Rubens et les autres matres? Cependant, presque tous les +chefs-d'oeuvre qu'on admire Dresde durent passer par les mains des +rentoileurs et restaurateurs; et M. Hbner nous rvle un fait des plus +tristes, mais en mme temps des plus curieux: c'est que la restauration +de la clbre _Nuit_ a plus rapport Palmaroli, que l'original n'avait +valu au pauvre Correggio[506]. Aujourd'hui, grce au nouveau local dans +lequel les tableaux ont t installs, grce surtout aux soins tout +particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent esprer que de +semblables ncessits ne se renouvelleront plus de longtemps. + + + + +CHAPITRE XLII + + Artistes attachs la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de + Winckelmann: _Rflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la + peinture et la sculpture_. + +1755 + + +Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux +que la mmoire du roi Auguste III doit se recommander la postrit: on +sait que pendant le long rgne de ce prince l'art brilla d'un vif clat + sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appels de +toutes les parties de l'Europe, pour concourir l'embellissement de la +capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attach au service du comte +Brhl depuis l'ge de dix-huit ans, s'efforait, comme un nouveau +Prote, de donner ses compositions les apparences les plus disparates, +imitant tour tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et +peignant mme des sujets de miniatures pour la clbre manufacture de +porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphal Mengs +s'lever dans une voie plus srieuse, avec la prtention avoue de +remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba dcorer de ses +dlicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit +Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des +plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du +roi-lecteur, peindre soit fresque, soit l'huile, tantt Varsovie, +tantt Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques, +excutes avec facilit, ainsi que les portraits des principaux +personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'cole de sculpture +de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de +son ministre[508]. + +Vivant au milieu d'une cour o l'art tenait une si grande place, +Winckelmann, pour se conformer au dsir du nonce Archinto, s'tait +efforc de jeter sur le papier les rflexions que la vue de tant de +belles choses avait fait natre dans son esprit. Mais, consquent avec +ses tudes antrieures, tout en admirant les modernes, c'tait sur les +anciens qu'il avait concentr ses mditations. Il se dcida, vers le +milieu de 1755, les publier Dresde, sous le titre de _Rflexions sur +l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais +il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755, +auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication, +qu'elles n'taient pas destines pour cet ouvrage, et je puis dire avec +vrit, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arraches des +mains. + +Les _Rflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des +ides qu'il dveloppa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de +l'art. On y voit qu'il fait de l'tude et de l'imitation des ouvrages de +la statuaire antique une rgle bien prfrable l'tude de la nature, +qui, selon lui, ne doit venir qu'aprs celle des modles laisss par +l'antiquit. Il expose, sa manire, les causes de la supriorit des +artistes grecs, rendre la beaut des formes du corps humain, et loue +ces matres d'avoir trouv une beaut suprieure, en gnral, celle +que prsentent les types les plus remarquables de l'espce humaine. Il +essaye de donner l'explication de la manire, adopte par les anciens, +pour dgrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux mthodes +modernes, particulirement celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce +d'expliquer d'aprs Vasari. Il fait un magnifique loge de ces grands +traits, de cette noble simplicit, de cette grandeur tranquille qui +caractrisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphal +d'avoir imprim ses figures de vierges, particulirement la Madone +de Saint-Sixte, un mlange merveilleux de douce innocence et de majest +cleste. Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modle de l'art, et, +avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme le chef-d'oeuvre de +l'antiquit le plus tonnant pour l'expression. II fait une excursion +dans le champ de la peinture moderne, et dit qu'on y trouve bien +rarement les embellissements d'une imagination potique, ou les traits +expressifs d'une reprsentation allgorique. Aprs avoir vant, sans +les connatre, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de +la bibliothque impriale Vienne, peinte par Grau et grave par +Sedelmeyer, et critiqu, galement sans l'avoir vue, l'Apothose +d'Hercule, peinte par Lemoine Versailles, il termine par les phrases +suivantes:--Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit +toujours tre dirig par la raison et le bon sens. Il doit prsenter +l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre +leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connat bien l'usage de +l'allgorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui +couvre ses ides sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible +d'imagination potique, s'il a du gnie, son art l'inspirera et allumera +dans son me le feu divin que Promthe alla, dit-on, drober aux +rgions clestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un +pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y +apprendra rflchir. + +Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale +fut publie sous le titre de lettre crite par un de ses amis. Notre +auteur crut devoir y rpondre; mais plus tard, mieux instruit par +l'tude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Rflexions_ +renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas +voulu confirmer. + +Nanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le +roi-lecteur lui permit de lui en adresser l'ptre ddicatoire, et +cette publication contribua le plus faciliter les arrangements de son +voyage d'Italie, qu'il devait faire aux frais du roi, avec une +pension trs-modique, mais suffisante ses besoins pour deux ans +Rome, avec l'assurance de l'employer Dresde, son retour[510]. + + + + +CHAPITRE XLIII + + Dpart de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne, + et descend Rome chez Raphal Mengs.--Emploi de son temps dans + cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et + visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la + villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en + apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses tudes.--Premire ide de + son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis Rome. + +1755--1758 + + +Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se +rendre Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur +Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: Venise, crivait-il +son ancien collaborateur de Nthenitz, en lui faisant la relation de son +voyage[511], est une ville dont la vue tonne au premier abord, mais +cette surprise cesse bientt. Il aurait voulu visiter la bibliothque +de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette +prcieuse collection, notre voyageur dut renoncer ce projet, et +repartit presque immdiatement. Il resta cinq jours Bologne dans la +maison du signor Bianconi, mdecin et physicien distingu[512], attach +comme conseiller la cour de Saxe, qu'il reprsenta plus tard Rome, +et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux +belles bibliothques, celle de San Salvador, trsor d'anciens +manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait +qu'en livres imprims. De Bologne, prenant par Ancne et Lorette, il +mit, pour arriver Rome, onze jours, que j'ai passs, dit-il[513], +avec beaucoup d'agrment. Mais on ne devinerait gure, si Winckelmann +ne nous l'apprenait lui-mme, quelles taient les distractions du grave +antiquaire pendant ce voyage. Les derniers jours, raconte-t-il son +ami Franken, nous marchmes presque toujours cinq voitures de compagnie, +de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes table. Il +y avait dans la compagnie un carme de Bohme, qui jouait fort bien du +violon, de sorte que nous dansions, quand le vin tait bon[514]. Notre +Saxon ne hassait pas le jus de la treille, et on retrouve frquemment, +dans sa correspondance avec Franken, des passages o il se vante de +boire sec, sans eau, la manire de la vieille Allemagne[515]. + +Arriv la porte du Peuple, Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit +ses livres, qu'on lui rendit quelques jours aprs, l'exception des +oeuvres de Voltaire, singulier brviaire pour un nouveau converti. Il +descendit chez Raphal Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet +artiste lui rendit tous les services d'un vritable ami, et Winckelmann +dclare qu'il n'tait nulle part plus content que chez lui. La joie de +notre admirateur de l'antiquit clate en se voyant Rome, le rve de +sa vie entire, le but constant de ses tudes. Je me vois libre jusqu' +prsent, crit-il Franken, et j'espre de rester libre... Je vis en +artiste; je passe mme pour tel dans les endroits o l'on permet aux +jeunes artistes d'tudier, tels que le Capitole, o est le vrai trsor +des antiquits de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516], +et l'on peut y passer en toute libert la journe; on va partout Rome, +sans crmonie, car c'est la mode. Je ne dne qu'avec des artistes +franais et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis +quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moiti de ce qu'il y +a voir, et entre autres aucune bibliothque. Il termine sa lettre par +une rflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mls +d'crire sur les arts et l'antiquit avant d'avoir vu Rome. +L'exprience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des +anciens d'aprs les livres, et je me suis dj aperu de plusieurs +erreurs que j'ai commises. Il signe sa lettre: Winckelmann, _pittore +sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai +obtenue pour voir le Capitole. + +Au commencement de 1756, il reut une lettre du pre Rauch, confesseur +du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension +de cent cus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses +recherches dans les auteurs classiques, et se mit frquenter la +bibliothque Corsini, rassemble dans le palais de ce nom la +_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benot XIII, et +libralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis--vis de +Raphal Mengs, _alla trinit dei monti_, o de sa chambre et de toute la +maison il pouvait voir la ville entire, il avait trois quarts de lieue + faire pour aller la bibliothque Corsini, et autant pour revenir, ce +qui le gnait fort. Ayant t reu en audience par le pape Benot XIV, +qui lui promit de favoriser ses recherches, il esprait obtenir bientt +l'accs de la bibliothque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une +personne, qu'il ne nomme pas, le prsenta au cardinal Passionei. + +Ce prlat, l'un des plus honntes, des plus instruits et des plus +aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une rputation +europenne. Il tait en correspondance avec les crivains les plus +distingus, et l'on sait que Voltaire lui ayant adress une lettre en +italien, le cardinal lui rpondit en franais pour le complimenter sur +la manire dont il crivait dans une langue trangre[517]. Il venait de +succder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de +la bibliothque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne +pouvait qu'tre trs-utile un tranger, qui dsirait se faire ouvrir +les armoires les plus secrtes de ce grand dpt sacr, politique et +littraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des +meilleures ditions et des plus belles reliures, possdait lui-mme une +bibliothque aussi prcieuse et aussi considrable que celle du comte de +Bunau. Bon juge du mrite de ses interlocuteurs, le prlat comprit, la +premire entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien +co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-mme dans sa bibliothque, +et comme un abb qui y crivait voulait ter son chapeau, et que le +cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se ft couvert, Son +Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la rpublique +des lettres; et pour mieux me prouver cette libert, il parla longtemps +avec le jeune homme, sans que celui-ci ost toucher son chapeau. Il +m'a accord pleine libert dans sa bibliothque, o rien n'est ferm, +et o je suis autant mon aise qu' Nthenitz mme[519]. + +Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothque du Vatican, +Winckelmann esprait obtenir bientt l'accs de ses trsors; mais il +n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succs de ses +_Rflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait +publi le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'tude son objet +principal. Il venait d'arrter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage +sur le _got des artistes grecs_, de sorte qu'il se considrait comme +oblig de relire quelques crivains grecs, tels que Pausanias et +Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la +compagnie de quelques artistes franais et allemands, avec lesquels il +visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire, +toute la journe chez Raphal Mengs, dnait chez lui tous les jours +maigres, ne prenait le caf que dans sa maison, et avait mme ses livres +et ses ouvrages dans sa chambre[521]. + +Il parat qu'il y a cent ans, c'tait Rome comme de nos jours; pour +voir les galeries publiques ou particulires, il fallait payer la +porte. Plein de l'ide de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir +ses entres libres au Vatican. J'ai pay, comme il est d'usage, +dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le +voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor +mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis +donnes sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des +mditations solitaires, et que je dois me priver de toute socit. La +description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une +lvation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient l'homme. Il est +impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet +ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il Franken dans sa lettre du 5 +mai 1756[524], qu'on ne peut crire sur les ouvrages des anciens sans +avoir t Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet. + +Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus +belles statues antiques ne le dtournait pas de celle de la nature, qui, +au commencement du printemps, brille Rome d'un clat inconnu aux pays +du Nord. Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins +de Rome et des environs. Mon ami, dit-il Franken dans la mme lettre, +je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promne + l'ombre des forts de lauriers, dans des alles de grands cyprs et +sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long +dans quelques _villas_, particulirement dans la _villa Borghse_. Plus +on apprend connatre Rome, plus on y trouve de beauts. Je ne cesse de +faire des voeux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en mme +temps, que j'y trouvasse un sort assur, ou que je pusse rester toujours +libre[525]. Il pensait ds lors faire un voyage Naples; mais il ne +voulait pas y aller seul, et il esprait avoir Mengs pour compagnon: il +devenait de jour en jour plus intimement li avec ce peintre, et il +n'hsite pas dclarer Franken que le plus grand bonheur dont il +jouisse Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526]. + +Le baron de Stosch, qui habitait Florence, o il possdait une +magnifique collection de pierres graves, lui avait crit pour l'engager + venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de +voir la ville des Mdicis, avait ajourn cette excursion aprs celle de +Naples. + +En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la +Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en mme temps la +pratique et la thorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un +sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succs +ce genre de travail, et faisait un commerce considrable de statues, de +bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigs et augments de sa +main. Le signor Cavaceppi fut employ souvent la restauration des +statues du Capitole et du Vatican, et il russissait si bien refaire +l'antique ou l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs +considrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande +partie ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont +il a refait un cheval tout entier, aprs avoir rpar plusieurs parties +de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi tait un praticien fort +au courant des procds employs par les anciens sculpteurs. Il devint +bientt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses apprciations, +et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en +Allemagne, si fatalement termin Trieste. Cavaceppi publia, quelques +annes aprs, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique +ouvrage fort utile consulter par les praticiens qui entreprennent la +restitution des oeuvres de la sculpture antique. + +Winckelmann se dfiait du jugement port par les artistes sur les oeuvres +des anciens: Il ne faut pas vous imaginer, dit-il Franken[528], que +les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui +ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes. Aussi +voulait-il examiner par lui-mme avant de formuler aucune opinion. Ayant +obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son +ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le pidestal, pour +vrifier de plus prs le travail de la tte, croyant que cette statue +tait retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique +ordinairement. En descendant, la statue, remue sans doute par quelque +choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne ft +cras sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle +inquitude: il ne lui tait pas possible de s'en aller tout de suite, +parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie, +et que cet employ avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc oblig de +chercher fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques +ducats. Jamais, ajoute-t-il, je n'ai t dans de pareilles transes. Par +bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529]. + +Au milieu de cette vie calme, entirement voue l'tude, au culte du +beau et vritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la +Saxe, si tristement engage dans la guerre de Sept ans, vint reporter +ses penses vers sa patrie absente. Si, comme le prtendent les +nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent tre visibles en deux +endroits la fois, crivait-il Franken, ma figure doit certainement +tre prsente vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais +des Csars, je m'oublie moi-mme quand je pense Nthenitz; et, dans le +Vatican mme, je dsire d'tre avec vous. Tu partagerais prsent, me +dis-je, les malheurs de ta vritable patrie, de tes compatriotes plaints +du monde entier, et chez qui tu as got le bonheur[530]. + +Il travaillait alors une description des statues du Belvdre, qu'il +n'avait fait qu'baucher. Il avait rflchi plus de trois mois la +description potique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassembl +beaucoup de matriaux sur les villas et les galeries de Rome, de manire + pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en +forme de lettres. Tout ce travail allait nanmoins fort lentement, parce +qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour +s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il +avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins. + +Il s'tait impos ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il +avait commencs, mais, comme il l'explique Franken, par une lettre de +mars 1757, en vue d'un autre plus considrable, savoir une _Histoire de +l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est +partir de 1757 que l'ide de ce grand ouvrage lui tait venue. Il se +proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques +sur les langues anciennes, parce qu'il se prparait publier, avec une +traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore t +imprims. Peu peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts +avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en +collationnant Pausanias. + +Il tait alors log au palais de la chancellerie, o le cardinal +Archinto lui avait donn un appartement. Mais il n'avait voulu accepter +que les quatre murs, les meubles tant lui, afin de rester libre. Il +avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal. + +Comme il lui paraissait absolument ncessaire de connatre fond les +meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par +monseigneur Giacomelli, le plus profond savant qu'il y et Rome, +chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand +mathmaticien, physicien, pote et grec, et auquel il devait cder le +pas dans cette partie. Pour consulter sur les antiquits, il avait deux +autres personnes: un pre franciscain, vicaire de son ordre, nomm +Pierre Bianchi, lequel possdait un grand mdaillier rassembl +principalement en gypte et en Asie; et le prlat Baldani, un de ces +gnies.... qui n'ont aucune dmangeaison d'crire, tant satisfait qu'on +st qu'il tait en tat de faire de grandes choses[532].--Ds cette +poque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien notre +savant, qui lui avait t recommand par le baron Stosch de Florence: +mais il ne l'avait pas encore attach son service. + +Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillit et dans +l'tude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et +de toutes les occasions que peut avoir, Rome, un tranger pour +s'instruire. Il tait install dans le palais de la chancellerie, comme + la campagne; car ce btiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du +bruit de la ville. Tous les trsors de la littrature et du savoir lui +taient ouverts, l'exception de la bibliothque du Vatican, o il +n'avait pu obtenir qu'on le laisst faire lui-mme des recherches dans +les manuscrits. Avec la bibliothque du cardinal Passionei, il avait +sa disposition celle des pres jsuites, trs-nombreuse, et o le pre +gardien lui avait confi la clef des manuscrits. Il s'tait li avec le +pre Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum +artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commenc +tudier les mdailles, principalement dans la vue de s'en servir pour +connatre le style de l'art de la gravure chaque poque, et il se +proposait, aprs son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de +pierres graves son ami Lippert. Bien qu'il dnt souvent en ville, +une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le +cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne +voyant ni comdie, ni opra, quoique, se trouvant attach la cour, on +lui envoyt rgulirement des billets[534]. + + + + +CHAPITRE XLIV + Voyage Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour + Rome et voyage Florence.--Le baron de Stosch et ses + collections.--Winckelmann rdige en franais le catalogue de ses + pierres graves. + +1758--1759 + + +Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin +de continuer dans cette ville ses tudes et ses recherches favorites. +Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre +en rapport avec les savants soit napolitains, soit trangers, fixs dans +ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et +secrtaire d'tat, ci-devant professeur Pise, comme n'ayant pas son +pareil dans le monde, et tant l'homme que cherchait Diogne[535]. Mais +s'tant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici, +dont le premier volume venait de paratre, et de faire d'autres +remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite, + se repentir de cette franchise, et, ses autres voyages, il se vit +expos des tracasseries. + + Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance +par le comte de Firmian, ministre et envoy de l'empereur, qui fut +nomm l'anne suivante grand chancelier du duch de Milan et +gouverneur du duch de Mantoue. Notre antiquaire tait chez ce ministre +comme Rome chez le cardinal Passionei: il y dnait souvent, et vivait +dans son intimit. Il considrait le comte comme un des plus grands, des +plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connt. Il +lui avait communiqu par crit les meilleurs passages de son manuscrit +de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son +amiti, qu'il avait form le projet, dans le cas o la rsidence de Rome +pourrait un jour lui dplaire, ce que nanmoins il ne prvoyait pas, +d'tablir sa retraite auprs de lui[536]. + +Il revint Rome au commencement de l't (1758), mais pour se rendre +bientt Florence, o l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch. +Il voulait faire ce voyage en partie pour se dissiper, en partie pour +s'instruire. Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y +examiner les antiquits trusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758, +il ne trouva plus Florence le baron de Stosch, qui tait mort quelque +temps avant son arrive. Reu par son neveu, chez lequel il descendit, +on mit sa disposition les trsors de glyptique, de numismatique, de +cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments, +avait exprim le dsir que Winckelmann rdiget un catalogue raisonn +de ses pierres graves. Il se mit donc l'oeuvre, en franais, et fut +oblig de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le +cours de ses fonctions publiques, un peu quivoques[537], avait profit +de son sjour dans plusieurs pays, et particulirement en Italie, pour +runir des collections de pierres graves, de cames, de mdailles, de +cartes gographiques et de dessins. Il y avait l un vaste champ +exploiter, et en dressant le catalogue des pierres graves, Winckelmann +ne pouvait pas manquer d'acqurir de nouvelles connaissances, qu'il +faisait servir son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur +deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manire employe par les +cavaliers des anciens, pour monter cheval. On supposait gnralement +qu'il y avait, pour cet usage, des pierres places sur les grands +chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient +pas t assez hautes pour servir cette destination; comme on peut le +voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine +Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en +plein champ et pendant une bataille?-- leur javelot, il y avait un +crampon qui leur servait monter cheval, et cela ne se faisait pas +comme chez nous, par le ct gauche du cheval, mais par le ct droit. +C'est ce dont il put s'assurer par deux diffrentes pierres du cabinet +Stosch.--Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en tant instruit de +ces choses-l[538]? + +Cette tude constante des moeurs et des usages antiques ne l'empchait +cependant pas de se donner quelques distractions. Aprs avoir travaill +toute la journe au catalogue, le soir venu, il allait l'opra. Il +croyait se retrouver Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme +dansaient Florence; il considrait cette ville comme la plus belle +qu'il et vue, et lui donnait, tous gards, la prfrence sur Naples; +il se trouvait heureux et rcuprait le temps perdu.--J'avais aussi le +droit de le rclamer du ciel, crivait-il Franken[539], car ma +jeunesse s'est passe trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma +situation au collge. Il avait projet, pour le mois de mars 1759, un +voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre +cossais, qui possdait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde, +il concluait qu'il tait libre. + +Cependant cette dernire assertion n'est pas compltement exacte; ayant +perdu pour toujours _les secours qu'il recevait de Sion_, c'est--dire +la pension que lui faisait le pre Rauch avec l'argent du roi Auguste, +il s'tait de nouveau engag et avait accept la place de bibliothcaire +du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et +d'antiquits. Mais comme le cardinal voulait qu'il ft avec lui sur le +pied d'ami, cela ne devait le gner en rien[540]. + + + + +CHAPITRE XLV + + Winckelmann attach au cardinal Albani.--Notice sur ce prlat, sur + sa villa et ses collections d'antiquits.--Le plafond de Raphal + Mengs; portraits de Winckelmann. + +1759--1762 + + +Winckelmann revint Rome vers le commencement du printemps 1759, et il +prit alors possession de son emploi auprs du cardinal Albani. Comme ce +prlat fut le plus zl protecteur de l'historien de l'art, auquel il +rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans +quelques dtails, puiss des sources authentiques[541], sur sa vie et +sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrire, +d'accorder aux savants et aux artistes. + +La famille Albani, originaire de l'pire, fut oblige de quitter ce pays +dans le seizime sicle, par suite des avanies intolrables que les +Turcs faisaient subir aux chrtiens. Elle vint se fixer en Italie, et +choisit Urbin pour sa rsidence. Alexandre Albani naquit dans cette +ville le 13 novembre 1692; l'ge de huit ans, il suivit ses parents, +qui s'tablirent Rome l'poque o le cardinal Jean-Franois Albani +fut lev la papaut, sous le nom de Clment XI. Protg par ce +pontife, il fit de brillantes tudes de belles-lettres et de +jurisprudence; seize ans, nomm commandant de la cavalerie lgre, il +fut envoy par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes +autrichiennes de Joseph Ier, qui s'taient empares de Comacchio. +Rentr Rome, il reprit ses tudes, et les termina bientt avec une +grande distinction. Ds cette fleur de jeunesse, il avait le got des +arts et de l'antiquit, et il commenait runir des statues et des +bas-reliefs, encourag par Clment XI lui-mme, qui subvenait +gnreusement aux dpenses occasionnes par ces recherches. Quoique +trs-jeune encore, sa rputation s'tendait mme au del des Alpes: son +biographe prtend que le pre Montfaucon manifesta le dsir de lui +ddier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le +savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout cause de la parent, +qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de +crdit. Aprs avoir rempli avec succs plusieurs missions importantes en +Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, l'ge de vingt-huit ans, +par Innocent XIII, sans tre encore prtre. C'est partir de cette +poque (1721) qu'il reprit Rome ses tudes sur l'antiquit, et qu'il +ne discontinua pas, jusqu' la fin de sa longue carrire[542], +d'accrotre la somme de ses connaissances archologiques et d'purer son +got, afin d'acqurir ce jugement fin et dlicat que les anciens +exigeaient d'un amateur de l'art: + + Judicium subtile videndis artibus illud. + +Le cardinal avait une vritable passion pour les vnrables restes de +l'antiquit: il les interrogeait, cherchant expliquer leur +signification; les relevait et s'efforait de faire oprer leur +restitution. Par exemple, ayant trouv dans des fouilles faites sur +l'Aventin une reproduction du clbre Apollon Sauroctone, il le fit +transporter et restaurer ses frais avec le plus grand soin. Il runit +bientt la plus belle collection d'antiques qu'il y et Rome. On +demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on rflchit que +la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions +du muse du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il +s'appliqua galement l'tude de la numismatique et des inscriptions +(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de mdailles et de +pierres ou marbres crits, tant grecs que latins, et aussi bien paens +que chrtiens. Il les offrit au pape Clment XII, qui les acheta +moyennant soixante-douze mille cus romains (385,200 fr.) et les fit +placer au Vatican et au Capitole. + +Aprs cette cession, le cardinal recommena ses recherches, et eut +bientt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et +latines, avec une immense quantit de statues, bas-reliefs, sarcophages, +vases, colonnes et autres objets antiques rares et prcieux. Il +rassembla galement un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il +faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grce aux rudits et aux +trangers qui venaient le visiter[543]. + +C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trsors dans son +palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la rsolution de +construire, un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse, +reste encore aujourd'hui, en dpit des pertes qu'elle a subies, un +muse antique plus prcieux que la plupart des collections du nord de +l'Europe. Il donna lui-mme le plan des btiments, modles de bon got +et d'lgance, que l'architecte Carlo Marchionni leva sous sa +direction. Mais ce qui ajoute un prix infini tous les objets qui +ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann leur +placement, et la description qu'il a donne d'un grand nombre d'entre +eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous +n'entreprendrons pas de dcrire aprs lui ces prcieux restes de l'art, +chapps la barbarie des hommes plus encore qu' la destruction du +temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre +antiquaire, soit aux notices spciales qui ont t publies sur cette +clbre villa[544]. + +Elle fut commence vers 1756, et elle tait termine au commencement de +1758; ce qui paratrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la +construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est +dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, ct +de ses bassins et de ses fontaines, et l'ombre de ses beaux arbres, +que notre antiquaire passa, de 1758 1768, ses heures les plus +heureuses et les mieux remplies. Que ne pouvez-vous la voir? +crivait-il Franken: elle parat tous les yeux un chef-d'oeuvre de +l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il +produit au jour ce qui tait enseveli dans les tnbres, et le paye avec +une gnrosit digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni +d'une si grande quantit de colonnes de porphyre, de granit et d'albtre +oriental, qu'elles formaient une espce de fort avant qu'elles ne +fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y +rend vers le soir, et l'on s'y promne avec le cardinal comme avec le +moindre particulier[546]. + +Le traitement du bibliothcaire, directeur des antiquits du cardinal, +tait de cent soixante cus romains (856 fr.) par an; somme fort +modique, et nanmoins suffisante alors Rome pour assurer une complte +indpendance. J'lve tous les matins les mains vers celui qui m'a fait +chapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, o je jouis +non-seulement de la tranquillit, mais encore de moi-mme, et o je puis +vivre et agir selon ma volont. Je n'ai rien faire, si ce n'est +d'aller tous les aprs-dners avec le cardinal sa magnifique villa, +qui surpasse tout ce qui a t fait dans les temps modernes, mme par +les plus grands rois. L, je laisse Son minence aux personnes qui +viennent la voir, pour aller lire et rflchir[547]. Ces lectures, ces +mditations dans ce beau lieu, ont inspir plus d'un passage de +l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait la +_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il +prenait plaisir claircir, par la vue des monuments, des points +obscurs de l'archologie grecque ou romaine. C'taient Bianchi, +Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans +l'intimit du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui, +vous au culte du beau. + +Il eut, galement la satisfaction d'y voir son fidle Mengs travailler +la composition dont il dcora le plafond du cabinet du cardinal. Cet +artiste tait alors dans toute la force de son talent, et sa rputation, +rpandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait +considrer comme le premier peintre de l'poque. On voyait en lui un +restaurateur du got et des belles formes; on trouvait ses inventions +philosophiques, et son excution tait compare celle des plus grands +matres du seizime sicle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara, +ambassadeur d'Espagne Rome, n'avaient pas peu contribu lever Mengs +au-dessus de sa vritable valeur. Mais il faut leur rendre cette +justice, que si leurs loges dpassaient le but, ils avaient nanmoins +raison de prfrer les ouvrages de Mengs aux compositions fades, +manires et sans aucun caractre, des autres artistes alors en vogue. +Winckelmann exerait une assez grande influence sur les opinions de +l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Penses +sur la beaut et sur le got dans la peinture_, que Mengs avait ddies + son ami, et qu'il publia chez Fuesli, Zurich, en 1762. Selon +Winckelmann[548], on trouve dans ce trait des choses qui n'ont encore +t ni penses, ni dites. + +Raphal Mengs peignit, la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse, +entour des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'oeuvre, et il +runit en effet au mrite du dessin une trs-grande habilet dans la +pratique de la fresque, une ordonnance dispose savamment selon les +donnes de la mythologie, qualit archologique, qui en doublait le prix +aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque cette oeuvre, +c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compasse et froide, comme +si le dieu du jour et les Muses eussent t dans le climat glac des +contres du Nord. + +Avant cette poque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami; +mais nous ignorons la date prcise de cet ouvrage. Quelques annes plus +tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint l'huile +pour un tranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica +Kauffmann, dont nous avons parl ailleurs[549]. Il est reprsent +mi-corps et assis: Angelica le grava elle-mme l'eau-forte; un autre +artiste le reproduisit la manire noire, et lui fit prsent de la +planche. Winckelmann, touch de cet acte de dfrence, vante la beaut +de la jeune Allemande, et compare son talent celui des premiers +matres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long +sjour Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance. + + + + +CHAPITRE XLVI + + Nouveaux voyages Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le + baron de Riedesel.--Excursion au Vsuve.--Opuscules composs + Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux trangers de + distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les + Franais.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du + comte de Bunau. + +1762 + + +En acceptant l'emploi de bibliothcaire et de directeur des antiquits +du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliner la libert +de voyager, qui tait, aprs sa passion pour l'tude et pour +l'antiquit, son got le plus dominant. Il fit encore deux excursions +Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de +Brhl; l'autre, deux annes plus tard. Il profita de ces voyages pour +visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des +environs de Naples. Mais tant naturellement enclin la critique, et +trouver que les autres antiquaires ne savaient rien ct de lui, il se +fit Naples de puissants ennemis, en publiant Dresde, en 1762, ses +_Lettres au comte de Brhl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une +_Relation des nouvelles dcouvertes faites dans cette ville antique_, +avec _seize lettres_[551] crites Bianconi sur le mme sujet. + +Il s'tait li Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William +Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de +_Antiquits trusques, grecques et romaines_, la description des vases +et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagn du baron de +Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grce, il +entreprit l'ascension du Vsuve, pendant une ruption terrible qui +faisait fuir les habitants de Portici. Ils passrent une nuit sur cette +montagne, firent rtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et +Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la +Calabre, la Sicile et la Grce; mais sur la fin de sa carrire il +renona compltement ce projet. + +Le catalogue des pierres graves composant le cabinet du baron Stosch, +imprim en franais Florence, en 1760, avait t le premier ouvrage +publi par Winckelmann depuis son arrive en Italie. En 1761, il fit +paratre Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_; +quelque temps aprs, ses _Rflexions sur le sentiment du beau dans les +ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acqurir_; et ensuite, _De la +grce dans les ouvrages d'art_[553]. + +Mais ces opuscules n'taient que le prlude de son _Histoire de l'art_, + laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait +alors le poids de sa rputation, qui lui attirait plus d'un drangement +dsagrable. Aucun tranger de distinction ne pouvait passer par Rome +sans avoir vu Winckelmann; et, si c'tait quelque souverain, prince ou +grand seigneur, sans s'tre fait guider par le savant antiquaire, +transform en vritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps ces +promenades sans cesse renaissantes, il avait rdig en italien une +courte notice _de ce qu'il y a de plus intressant voir Rome_[554]. +Il tait quelquefois l'homme le plus tourment qu'il y et dans cette +ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans +lui; il devait rester deux heures table, tandis que quinze minutes lui +suffisaient pour dner. Le prince rgnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il +sortt au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de +cette manire le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de +Toscane, et beaucoup d'autres. En gnral, il prfre les voyageurs +anglais. Le croiriez-vous, crit-il Franken[556], c'est la seule +nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas, +en gnral, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des +Anglais! Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort +mcontent. J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_ un +certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que +j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'glise de Saint-Pierre et +l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller +Constantinople, et cela par dsespoir. Il m'tait devenu tellement +charge, que j'ai t oblig de lui dclarer nettement ma pense, et de +ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling dpenser +par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'anne dernire, nous +avons eu ici le duc de Roxborough, qui tait un homme de la mme +trempe[557]. Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de +Stosch, marchand par des Anglais: Ces barbares d'Anglais achtent +tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir voir ces trsors. + +Quant aux Franais, son opinion ne leur fut presque jamais favorable. +Cette nation, disait-il[559], n'tait pas du tout faite pour +s'appliquer au solide. Il refusait mme de reconnatre le mrite des +savants franais les plus minents. Ainsi, en parlant du pre +Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru la hte, comme un +vrai Franais, tant Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquit +explique_ fourmille d'erreurs grossires[560]. Nanmoins, il se +radoucit l'gard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en +compagnie du clbre physicien Desmarets, et convient que c'est le +voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561]. + +Les nombreuses et brillantes relations que sa rputation lui avait +attires, obligeaient Winckelmann entretenir une correspondance +active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule +de savants et de personnages distingus d'autres pays. Il tait +continuellement consult sur des questions d'archologie, et la +ncessit de rpondre tant de lettres absorbait, son grand regret, +une partie de son temps. Ses lettres ont t prcieusement recueillies +et publies aprs sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en +gnral remplies d'intrt. On y trouve souvent des explications +savantes sur des questions qui se rattachent, soit l'histoire de +l'art, soit des dcouvertes nouvelles de fragments de statues et +d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme, +c'est la simplicit, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus +intimes sont exposs au grand jour. On y voit la puret de son me, son +dsintressement, son amour pour l'indpendance, et ce culte de l'tude +et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les penses les plus +leves. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken, +Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de +Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres. +Winckelmann avait inspir tous ces hommes, si diffrents par les ides +et la condition sociale, une estime profonde pour son caractre, et une +admiration sincre pour son got et son rudition. + +Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien matre le comte de Bunau: +Je vous plains, mon ami, crit-il Franken, du fond de mon me, +d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible. +Moi-mme, je perds la douce satisfaction que je gotais dj en quelque +sorte d'avance, de renouveler de vive voix cet homme rare et prcieux, +le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincre et vive +reconnaissance. Je me reprsentais la visite imprvue que je me +proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions +sont vanouies, et qui sait si je pourrai mme vous embrasser un jour? +Je songe lui laisser un monument public de ma reconnaissance +ternelle; mais le temps s'avance, et peut-tre que mon me sera runie + la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562]. + +Ces tristes prvisions devaient malheureusement se raliser. + + + + +CHAPITRE XLVII + + Winckelmann nomm Prsident des antiquits de Rome, et plus tard + _scrittore greco_, la bibliothque du Vatican.--Il publie son + _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet + ouvrage.--Mystification laquelle il se trouve expos.--Autres + ouvrages de Winckelmann. + +1763--1767 + + +Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nomm la place de Prsident des +antiquits de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abb +Venuti. Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et +rapporte cent soixante cus par an; de sorte que j'ai ici mon existence +assure pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas +faire Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en +donne autant, sans compter les autres agrments dont je jouis. Et si, +par la suite, je puis parvenir un emploi de _scrittore_ du Vatican, je +ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en +Allemagne; car je jouis ici d'une libert entire, et personne ne +s'ingre me demander ce que je fais[563]. + +L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept cus par mois, +lui fut donn le 3 septembre 1765, la recommandation de son excellent +protecteur le cardinal Albani, qui tait devenu bibliothcaire du +Vatican, aprs la mort du cardinal Passionei. + +Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait +paratre en allemand, Dresde, la fin de 1763 et au commencement de +1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau +sa rputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique. +Notre auteur tait de la race irritable des potes et des artistes; il +fut donc vivement bless de quelques observations dont la justesse ne +pouvait lui chapper. Ces remarques lui taient d'autant plus sensibles, +qu'elles manaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles +avaient t publies par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_, +recueil fort rpandu alors Rome[564]. Il se mit incontinent revoir +et amliorer son oeuvre. Mais il tait toujours en crainte: Que +d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirs de mon _Histoire de +l'art_, crivait-il Franken, la fin de dcembre 1763[565]. Peu +peu, il ajouta des passages considrables cette histoire, et les +publia, galement en allemand et Dresde, en 1767, en attendant qu'il +ft paratre une seconde dition de ce grand ouvrage, laquelle il ne +cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie qu'il n'tait pas +encore en tat d'crire, lorsqu'il avait commenc ce travail: ses ides +n'y taient pas assez lies; il manquait souvent les transitions +ncessaires de l'une l'autre, ce qui fait la partie essentielle de +l'art d'crire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force +qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec +plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_) +l'avait instruit de ces dfauts, et le Tout-Puissant avait rpandu sur +lui ses bndictions et ses faveurs[566]. + +Mais les corrections et amliorations qu'il introduisit dans son +_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui +avait inflige un artiste, qu'il avait considr longtemps comme son +ami. Ds son arrive Rome, notre Saxon avait rencontr, dans l'atelier +de Raphal Mengs, un jeune homme nomm Jean Casanova[567], peintre +mdiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et +s'occupant volontiers de recherches archologiques. Winckelmann lui +avait confi l'excution de plusieurs dessins de monuments antiques, +destins tre gravs dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils +diffrassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru +avoir se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il rsolut +de s'en venger, en l'exposant la rise des savants de tous les pays, +charms de pouvoir trouver gloser sur le Prsident des antiquits de +Rome. Il l'attaqua donc par son ct sensible, en rendant suspecte cette +finesse de tact dont Winckelmann tait si fier. Pour y parvenir +srement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels +il imita, de manire s'y mprendre, les peintures d'Herculanum. On +informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes +dcouvertes venaient d'tre faites. Sa curiosit tant ainsi excite, on +l'amena avec mystre venir les voir, et on les lui vanta comme de +vritables chefs-d'oeuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant +qu'elles venaient d'tre dcouvertes prs de Rome par un gentilhomme +franais, le chevalier Diel, n Marsilly, en Normandie, et premier +lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui +dsirait avoir des renseignements plus prcis et plus authentiques, +chercha s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on +lui fit savoir, avec les mmes prcautions, que le chevalier Diel tait +mort Rome subitement, dans le mois d'aot 1761, sans avoir laiss +aucune explication sur sa prcieuse trouvaille. Il fut ainsi amen +donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description +emphatique, qu'il insra dans son _Histoire de l'art_. peine cet +ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se dclarer l'auteur des +peintures, et de rclamer tout l'honneur de leur invention et de leur +excution. On conoit facilement la douleur de notre savant et la joie +de ses mules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier + rendre l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait +pas pargnes, l'occasion de ses ouvrages sur l'archologie, et +particulirement de sa publication des peintures antiques[568]. +Cependant, quelque douleur que dt ressentir notre savant ainsi +mystifi, il n'hsita pas reconnatre publiquement son erreur. Dans +une lettre, du 4 janvier 1765, adresse son ami Heyne, il le pria de +rendre publique la dclaration qu'il faisait, d'avoir t la dupe d'un +homme qu'il avait considr jusque-l comme un ami[569]. + +Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait +donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis +longtemps dans son esprit, savoir: un _Trait sur la dpravation du got +dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet +excution, et, sa place, il publia son _Essai d'une allgorie pour +l'art_, oeuvre qui lui cota beaucoup de travail, mais qui ne fut pas +aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit +tre considr, nanmoins, comme un trsor d'rudition; il renferme +d'heureuses ides, et sa lecture, ncessaire l'archologue, serait +trs-utile aux artistes. + +Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquit, jusqu' vouloir faire +connatre tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore t +dcrits. Il se mit donc publier, sous le titre de: _Monumenti antichi +inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six +gravures, reprsentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets, +qui avaient t passs sous silence par Montfaucon et les autres +rvlateurs des antiquits grecques et romaines. Il se proposait de +complter cet ouvrage en y ajoutant une troisime partie, mais on ignore +ce que cette suite est devenue. + +Il composa encore un livre sur l'_tat actuel des arts et des sciences +en Italie_, et fit beaucoup d'additions au trait _De Pictura veterum_, +de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle dition; mais il +n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages. + + + + +CHAPITRE XLVIII + + Bonheur et libert dont Winckelmann jouissait Rome.--Ses + _villgiatures_ Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration + passionne de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer + Berlin. Son dsir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour + ce pays.--Sa tristesse en s'loignant de Rome.--Il abrge son + voyage et revient de Vienne Trieste.--Il est assassin dans cette + ville par un repris de justice.--Ses dispositions + testamentaires.--Monument qui lui est rig Rome.--Apprciation + de son influence. + +1767--1768 + + +Il fallait Winckelmann une prodigieuse activit d'esprit pour suffire + tant de travaux. La vie qu'il menait Rome, il est vrai, lui laissait +une entire libert pour l'tude, car sa place de prsident des +antiquits ne lui prenait pas six heures de son temps par anne, par +la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail +_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--Le +cardinal Albani, disait-il Franken, m'en dispensera, et, aprs tout, +ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays +d'humanit, o chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille +pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573]. Il pouvait +donc se livrer en toute scurit ses tudes et ses recherches +favorites, sans trop se proccuper de ses fonctions publiques. Au +surplus, pour jouir d'une plus grande libert, il refusa un canonicat +fort lucratif la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le +_Panthon_ d'Agrippa); et bientt aprs, vers la fin de 1766, il renona +volontairement son emploi de _Scrittore_ au Vatican. + +Il prenait toujours le plus grand intrt aux dcouvertes de statues, +mdailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa +campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le +remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles, +en discutait, avec les hommes les plus comptents, la signification et +la valeur, et en faisait son profit pour la seconde dition de son +_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il +considrait comme dcouverte nouvelle d'antiquits, non-seulement les +ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les +claircissements nouveaux, donns sur des figures ou autres monuments +rests jusqu'alors sans explications[574]. + +Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villgiature_. +Ce prlat, qui n'tait pas prtre, aimait se dlasser de ses tudes +archologiques, en recevant, soit sa _villa_ prs de Rome, soit +Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la socit la +plus lgante.--Il y a quinze jours que je suis l'une des plus belles +maisons de campagne de mon matre, crit Winckelmann de +Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le +prototype de la connaissance de la beaut sublime n'auraient pas pu +rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de +prlats, de dames qui sont mme trs-belles. Le soir, on joue et on +danse; les plus gs sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour +me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goter les +joies du paradis, et Son minence veut bien se passer de ma compagnie +pour me laisser moi-mme.-- Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait +d'une gale libert, dans un site encore plus admirable.--C'est l le +lieu de mes dlices; c'est l, mon ami, dit-il Franken[576], que je +voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans +inquitude, le long de la tranquille mer, sur une cte leve et +couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle +est en fureur, placs sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune, +ou sur le balcon de ma chambre mme. Un mois pass dans un pareil +sjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit +le coeur et l'esprit, surpasse tout ce que l'clat des cours et leur +bruyant tumulte peuvent nous offrir.--Ces rflexions rvlent les +sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, Rome, tait partage +entre l'tude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable +qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il +attachait son indpendance et la libre disposition de son temps +selon ses gots et ses ides. + +Cependant, il parat avoir hsit longtemps avant de prendre le parti de +rester dfinitivement Rome. Sa rputation, rpandue en Allemagne, lui +attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter. +Plusieurs tats allemands auraient voulu possder Winckelmann et le +mettre la tte de leurs muses et de leurs bibliothques. Le roi de +Prusse, Frdric II, aussi jaloux de conqurir les hommes illustres que +les provinces voisines de ses tats, fit les plus grands efforts pour +l'attirer Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoy +spcial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothcaire et +de directeur de son cabinet de mdailles et d'antiquits, vacante par la +mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire. +Winckelmann avait d'abord accept cette proposition, et fait connatre +sa dtermination Berlin et Rome: mais une difficult qu'il +n'explique pas s'tant prsente, on lui tmoigna, au Vatican, beaucoup +plus d'gards qu'il n'avait os esprer. Le Pape lui fit mme faire sous +main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal +Stoppani, qui avait beaucoup d'amiti pour lui, y ajouta une pension +particulire de ses propres fonds, de manire qu'il rsolut +dfinitivement de rester Rome. Il se trouvait trop vieux et craignait +de se sentir trop tranger Berlin; d'ailleurs, il tait plus content +Rome, en faisant lui-mme son lit, que d'tre dcor du titre de +conseiller priv, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578]. + +Bien qu'il et refus d'aller vivre Berlin, Winckelmann n'avait pas +renonc au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nthenitz en +particulier. Au mois de fvrier 1768, il croyait pouvoir annoncer +Franken l'poque o il comptait aller le surprendre un beau matin. Il +avait mme inform de son dpart le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait +galement visiter. Mais il fut oblig de retirer sa parole, ayant t +forc de rester Rome pour le passage du grand-duc et de la +grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs tats, aprs +avoir conduit Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commenait +donc craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui +serait difficile de quitter, pour une anne qu'exigeait ce voyage, son +matre et ternel ami, le cardinal Albani, au grand ge qu'il avait. En +outre, on prvoyait la mort du pape Benot XIV, et comme tous les voeux +paraissaient se runir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de +notre savant, il ne pouvait pas s'loigner de Rome sans porter +prjudice ses intrts[579]. + +Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de +rsolution: mettant de ct tous les obstacles qui s'opposaient son +voyage, il crivit Franken pour lui annoncer sa prochaine arrive +Nthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la +permission qu'il en avait obtenue de son matre et du Pape. Il se +proposait de presser sa marche jusqu' sa premire tape, qui serait +chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en +courant par Dresde, pour se rendre Dessau, o il devait attendre son +ami Stosch, afin de gagner Brunswick, o il tait attendu par le prince +hrditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu' Berlin. Son me +n'avait jamais t plus satisfaite qu'en annonant son ami sa +prochaine arrive[580]. + +Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768, +accompagn du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par +amiti pour lui, qu'afin de rtablir sa sant. Il prit la route du +Tyrol, qui l'avait amen Rome douze annes auparavant. Mais, en +s'loignant de cette patrie d'adoption, ses ides devenaient sombres, et +il cdait comme un accs de noire mlancolie. Il paraissait hsiter +continuer son voyage, et parlait de revenir.--_Torniamo a Roma._ +Retournons Rome, rptait-il son compagnon de route, qui nous a +conserv un journal de ce voyage, depuis leur dpart de Rome, jusqu'au +moment o ils se sparrent Vienne[581]. + +La rception enthousiaste qui lui fut faite Munich, ainsi que dans la +capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entour, ne purent +triompher de sa tristesse. Ses penses se reportaient constamment vers +Rome, o il avait joui pendant si longtemps d'une flicit parfaite: +agit par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette +ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adress +Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de +retourner en Italie, ces instances ne servirent qu' le confirmer dans +sa rsolution.--Nous ne voulmes plus lui en parler davantage, dit-il, +ayant remarqu qu'il avait les yeux d'un mort. Il fut donc dcid qu'il +renoncerait Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'aprs un court sjour +Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassur par cette +dtermination, qui comblait ses voeux les plus ardents, il mit profit +le temps qu'il dut passer Vienne, pour examiner la bibliothque et la +galerie impriale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres +collections particulires. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde +dition de son _Histoire de l'art_, qu'il prparait depuis longtemps, +et s'occupa de la traduction franaise, qui devait paratre en mme +temps que le texte. + +Enfin, combl d'honneurs et de prsents, il se hta de se remettre en +route pour sa patrie de prdilection. Il avait eu d'abord l'intention de +se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinraire, +et rsolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les +premiers jours de juin 1768. + + peu de distance de cette ville, voyageant petites journes, selon +l'usage de ce temps, il avait rencontr un Italien, qui n'eut pas de +peine dcouvrir son faible: affectant lui-mme un grand amour pour les +antiquits, il arracha bientt au trop confiant voyageur l'numration +des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reus, ainsi que des monnaies +et mdailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce +misrable, nomm Francesco Archangeli, tait un repris de justice, +condamn mort prcdemment pour ses mfaits, mais dont la peine avait +t commue en celle du bannissement perptuel. En arrivant Trieste, +il tait dj dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans +aucun soupon, ses mdailles et autres objets prcieux. + +Notre antiquaire voulait s'embarquer Trieste pour Ancne, et, en +attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il +occupait ses loisirs, dans l'htellerie o il tait descendu, relire +son vieil Homre, le seul livre qu'il et emport avec lui. Dans ses +moments de mditation et de repos, il s'amusait jouer avec un enfant +de son hte, qui annonait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis +qu'il tait occup crire une petite table, Archangeli entra dans sa +chambre. Aprs lui avoir exprim ses regrets d'tre oblig de le quitter +pour se rendre Venise, o l'appelaient des affaires importantes, il le +pria de lui montrer une dernire fois ses mdailles, afin qu'il pt en +conserver un souvenir plus prsent. Winckelmann, sans aucune mfiance, y +consentit de bonne grce; et comme il se tenait baiss pour ouvrir le +coffre dans lequel elles taient renfermes, le sclrat le pousse et le +fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tte entre le couvercle +et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'trangler avec un +lacet. La victime crie et rsiste: alors, pour touffer ses cris, +l'assassin lui plonge, cinq reprises diffrentes, un stylet dans le +ventre. Il l'aurait certainement achev, si l'enfant, dont nous avons +parl, n'tait venu frapper la porte de la chambre. + +Ce bruit fait fuir Archangeli, sans mme lui laisser le temps de voler +les mdailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre +bless; mais il tait frapp mort, et il ne tarda pas expirer, aprs +sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa prsence +d'esprit, aprs avoir pardonn son meurtrier, dict ses dernires +volonts, et reu les sacrements de l'glise. Par son testament, il +institua le cardinal Albani son lgataire universel, et laissa 350 +sequins son graveur Mogali, et 100 autres l'abb Pirani. + +Ainsi mourut, cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de +son talent, un des hommes qui ont le plus contribu remettre en +honneur l'tude de l'antique, si dcrie dans la premire moiti du +dernier sicle. + + Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut +lui faire lever un tombeau digne de sa mmoire, mais l'excution de ce +projet fut empche par le grand ge du prlat, qui mourut en 1779, +prs de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de +l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui +riger, ses frais, dans le Panthon, un monument compos d'un +mdaillon en marbre, d'aprs son portrait par Raphal Mengs, et d'une +inscription latine. Dans les premires annes de ce sicle, ce mdaillon +a t transfr, ainsi que presque tous ceux qui taient la Rotonde, +dans le muse des hommes illustres, au Capitole. + +Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et +le mieux apprci la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire +des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs, +ainsi qu'il le reconnat lui-mme avec modestie[583]; bien que la +partie consacre aux gyptiens, aux Phniciens, aux Perses, aux +trusques et aux autres peuples de la Pninsule italique, soit devenue +fort incomplte, depuis les nouvelles dcouvertes faites dans ces +contres, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes, +l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa +valeur. C'est toujours cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on +voudra connatre fond l'essence de l'art et l'ide du beau chez les +anciens; les attributs et les formes de leurs divinits; le costume des +dieux, des hros, des athltes et des personnages clbres; les moyens +mcaniques employs par la statuaire antique; les progrs et le dclin +de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu' la domination +romaine en Grce; chez les Romains, depuis la rpublique jusqu' son +entire dcadence sous les derniers empereurs. + +L'influence de Winckelmann sur l'esthtique de l'art a t immense; bien +avant notre David, il dirigea souvent Raphal Mengs dans la voie que le +peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du +_Lonidas_, a suivie aprs lui encore de plus prs. En Allemagne, son +exemple a ramen des crivains de premier ordre au got et l'tude de +l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de +Lessing[584] a t compos, suivant les ides mises quelques annes +avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des +artistes grecs_. C'est galement dans les oeuvres de Winckelmann, que le +savant Heyne puisa l'ide de ses dissertations sur la mythologie, qui +ont eu tant de retentissement dans le monde des rudits. L'illustre +Goethe lui-mme n'a pas chapp l'influence de notre antiquaire, et son +ouvrage, _Winckelmann et son sicle_, publi en 1805, prouve +l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus leves, +par les ides du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que +l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce +pays, dans la dernire moiti du sicle prcdent, jusqu'au commencement +du ntre, a d Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585]. + +Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminu dans sa patrie; la +nouvelle cole allemande affecte de mpriser l'art des Grecs, pour +mettre sa place un art purement germanique. L'avenir dira si +l'originalit de ces tentatives aura russi faire oublier les +divinits et les hros de Phidias, de Praxitle et de Lysippe. Quant +nous, sans critiquer ces oeuvres nouvelles, dont quelques-unes sont +marques au coin d'un vritable talent, aux forts d'Odin, aux vieilles +forteresses fodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous +prfrons le Parnasse, le Taygte, les Ruines d'Athnes, l'Apollon du +Belvdre, le Laocoon, la Niob, la Vnus de Milo, l'Amazone blesse, le +Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons l'art des Grecs, +ce qu'un de nos potes a si bien dit du vieil Homre, dans ces vers que +Winckelmann n'aurait pas dsavous: + + Trois mille ans ont pass sur le tombeau d'Homre, + Et depuis trois mille ans, Homre respect, + Est jeune encor de gloire et d'immortalit. + +FIN. + +ACHEV D'IMPRIMER +SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A. + CHNE-BOURG (GENVE), SUISSE + +AOT 1973 + +Rmipression de l'dition de Paris, 1860 + + * * * * * + + + + +NOTES: + +[1] Mariette, dans une lettre Bottari, insre au tome VI des _Lettere +pittoriche_, d. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne s'appelait pas +Diego. Nanmoins, dans les titres de ses posies, publies Madrid en +1610, l'diteur ne le dsigne que sous ce seul prnom. Mais D. Gregorio +Mayans, dans la vie de ce personnage, place en tte de l'dition donne + Valence en 1776, de la _Guerra de Granada_, le nomme _D. Diego Hurtado +de Mendoza_, et c'est ainsi qu'il est dsign dans le catalogue de la +calcographie du muse de Madrid. + +[2] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 211 et +suivantes. + +[3] _Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano_, dit. de 1648, in-4, p. +153 et suiv. + +[4] Ridolfi, _ut supr_, p. 165-166. + +[5] Ridolfi, _ut supr_, p. 168, la rapporte en espagnol: nous la +traduisons ici pour la premire fois en franais. + +[6] _Vita di Tiziano_, p. 171. + +[7] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 171-173. + +[8] Le catalogue de cette collection indique _quarante-trois_ tableaux +de Titien. + +[9] _Vivimus morituri, morimur victuri._ + +[10] Pag. 240 et suiv. + +[11] Ridolfi, _ibid._ p. 154, 158. + +[12] _Catalogue du muse du Louvre_, coles d'Italie, p. 228. Troisime +dit., 1852. + +[13] _Catalogo de los cuadros del real Museo._ Madrid, 1850, p. 191, +num. 821. + +[14] Lettre Bottari, dans le tome VI des _Lettere pittoriche_, dit. +di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14. + +[15] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 188. + +[16] Voy. l_'Histoire des plus clbres amateurs franais_, Mariette, p. +57. + +[17] Imprime dans ses _Posies_, publies Venise en 1552, in-8, et en +1572, in-4. + +[18] _Vida de don Diego Hurtado de Mendoza_, par don Gregorio Mayans, en +tte de l'dition qu'il a donne Valence en 1776, in-4, de la _Guerra +de Granada_; rimprime dans la mme ville par don Benito Montfort, +1830, in-12, de la p. 1re 16, _passim._ + +[19] Voy. _l'Histoire des plus clbres amateurs franais_. Mariette, p. +57 et suiv. + +[20] Dans son ouvrage intitul: _Venezia citt nobilissima e singolare +descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo Sansovino._ 1581. + +[21] _Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere dell'Aretino._ +T. II, p. 120. + +[22] _D'en haut_,--fonctionnaires d'un ordre suprieur, choisis dans la +plus haute noblesse.--Voy. _la Ville et la rpublique de Venise_, par le +sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, petit in-18, p. +134, 135, 136 et suiv.--Voy. aussi l'_Histoire de Venise_, par M. Daru, +t. VII, p. 292, dit. in-18. Didot. 1826. + +[23] _Che giova nelle fata dar di cozzo?_--Inferno, c. IX, v. 97. + +[24] _Lettere di P. Bembo_, t. V, p. 488, dans l'dition des _Classiques +italiens_, de Milan, in-8, 1820; t. IX des _OEuvres compltes de Bembo_. + +[25] _Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto chiarissimo, +scritta da Tommaso Temanza in Venezia_, 1751. In-4, de la page 19 la +page 33.--Ridolfi, dans la _Vie d'Andra Schiavone_, dit que Titien fit +assigner ce peintre les trois premires lunettes de la vote (_tondi_) +du ct du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il donne une +description dtaille de ces peintures. + +[26] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 152. + +[27] Don Gregorio Mayans, _ut supra_, p. 14. + +[28] Loc. cit., p. 152-153. + +[29] _Storia della letteratura italiana_, t. VII, p. 1514, dit. des +Classiques, de Milan, 1824, in-8. + +[30] Bottari, _Lettere pittoriche_, t. V, p. 140-146, _ad notam_. + +[31] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 38, 39. + +[32] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 46. + +[33] _Cartas de santa Teresa de Jesus_, T. 1er, _carta_ 11. + +[34] _Vida de don D. H. de Mendoza, ut supr_, de la p. 38 la p. 51. + +[35] Bibliothque impriale de Paris, Y, n. 6256. + +[36] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 51. + +[37] Cette pice commence ainsi (p. 114): + +Estoy en una prision +En un fuego y confusion + Sin pensallo. +Que aunque me sobra razon +Para dezir mi passion + Sufro y callo. + +[38] _Quintas a una despedida_, p. 141: + +Yo parto, y muero en partirme, +Yo lo procure, yo lo pago. +No me dexcys en el trago, +Seora, del despedirme, +Por el servicio que os hago. + +[39] Il est rapport en tte du volume publi Madrid en 1610, et se +trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de l'ouvrage et +le permis d'imprimer donn par l'inquisition. + +[40] Dans le catalogue des meilleures estampes du muse de Madrid, on +trouve cit le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux des cent +quatorze personnages illustres de la nation espagnole.--P. 7. +_Cuaderno_, 6. + +[41] Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665. + +[42] _OEuvres de Voiture_, dit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, chez +Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes. + +[43] Cologne, chez Pierre Van Egmondt, la Sphre, 1673; petit +in-16.--Bibliothque impriale, n 1963. + +[44] Par exemple, aprs avoir dit du comte-duc: _And alla corte e vi +and addottrinato, non vi and ignorante_, il ajoute: _La corte non +una scuola di grammatica_; _ella non da i primi alimenti e non insegna e +primi elementi_; _il di lui cibo non latte_; _di rado produce_, +_raffina_, etc. Telle est la manire du marquis, pleine de recherche, et +au fond trs-vide.--Le passage ci-dessus est extrait, p. 14, de son +ouvrage intitul: _Il ritratto del privato politico cristiano, estratto +dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san Lucar_; ddi +Philippe IV, Bologne, 1635, _presso Giacomo Monti_, etc., in-8 de 135 +pag., plus l'Introduction.--Le marquis Malvezzi a compos un autre livre + la louange de Philippe IV et de son ministre, sous ce titre: +_Introduttione al raconta de' principali successi accaduti sotto il +commando del potentissimo Re Philippo quarto_.--_Roma_, 1651, in-8 de +107 pages, plus le bref d'Innocent X, la ddicace au roi d'Espagne et +l'avertissement. Les deux ouvrages sont la Bibliothque impriale, +contenus dans le mme volume, avec la _Caduta del conte Olivars_, +l'_anno_ 1643, du pre Camillo Guidi, _in Ivrea_, +1644,--0,388.--L'_Histoire d'Olivars_ a encore t crite en italien +par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte Ferrante +Pallavicini, _opere scelte_. + +[45] Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; dit. in-8 des +_Classiques latins_, de Lefebvre. + +[46] _Ibid._, chap. V, p. 249-250. + +[47] _La caduta del conte d'Olivars_, p. 33-4. Bibliothque impriale, +0,388, la fin du volume. + +[48] _Il ritratto del privato politico_, etc., _ut supr_, p. 41. + +[49] _Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la volle +accettare._--_Ut supr_, p. 15. + +[50] Il tait n le 8 avril 1605. + +[51] _Ut supr_, p. 16. + +[52] T. II, p. 272, dit. de M. Ubicini. + +[53] _L'histoire du ministre du comte-duc_, etc., p. 6-7. + +[54] _Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes Espaoles, que +con sus heroycas obras han illustrado la nacion_, etc. Londres, 1742, un +vol. in-8, p. 37, n 57.--Ce livre n'est qu'un abrg du grand ouvrage +de Palomino. + +[55] _Catalogo_, 1850, n 27, p. 18. + +[56] _La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex_;--_Dar la vida por su +dama_, etc. Voyez ce sujet: Ochoa, _Tesoro del teatro espaol_, 5 vol. +in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98. + +[57] Jean de Butron, _Discursos apologeticos en que se defiende la +ingenuidad del arte de la pintura_. In-4, Madrid, 1626. + +[58] _Velasquez and his Works_, _London_, 1855, in-12, avec le portrait +eau-forte de Velasquez; excellente biographie, laquelle je ferai plus +d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus considrable du mme +auteur: _Annals of the artists of Spain_, _London_, 1848. + +[59] Palomino, p. 18-19, n 30. + +[60] _Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal 1600 al +1640._ In-4, p. 313, _V. Vincenzio Carducci_, t. V. + +[61] _Dialogo_ 7. + +[62] Baldinucci, _ut supr_, p. 315. + +[63] Palomino, p. 36, n 55, _V. Patricio Caxes._ Le catalogue du _real +Museo_ n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le n 162, la +_Vierge avec l'enfant Jsus_. + +[64] Pag. 53, n 73, _Eugenio Caxes_. + +[65] _Catalogo_, n 151. + +[66] Pag. 74, n 102. + +[67] _Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par Francisco +Pacheco, Vezino de Sevilla, ao 1649_; petit in-4, p. 101 et +suivantes.--Bibliothque impriale, V. 1737. + +[68] Palomino, p. 77, n 106 (abrg de son grand ouvrage; Londres, +1742, in-8) veut que Velasquez ait t d'abord lve de Francisco +Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le mme auteur, p. 66, n 91, +que Francisco Herrera, nomm le Vieux, peintre, architecte et sculpteur +en bronze, fut natif et habitant de Sville, et lve de Francisco +Pacheco; et, p. 68, qu'il mourut la cour en 1656: il tait donc peu +prs de mme ge que Velasquez, et par consquent, il n'aurait pu lui +servir de matre. Aussi, le catalogue du _real museo_ de Madrid (dit. +de 1850) indique Velasquez seulement comme lve de Pacheco.--Ce +dernier, de son ct, dans son _Arte de la Pintura_, rclame pour lui +seul la gloire d'avoir form un tel disciple. Voici le passage o il +revendique cet honneur (p. 171, 2): Diego de Silva Velasquez, mon +gendre, occupe la troisime place (parmi les artistes qui ont le plus +honor la peinture); c'est lui, qu'aprs cinq annes d'ducation et +d'enseignement, j'ai donn ma fille, dtermin par sa vertu, sa douceur, +ses excellentes qualits, et par les esprances que me faisaient +concevoir son bon naturel et son grand gnie: L'honneur d'avoir t son +matre tant plus grand que celui d'tre son beau-pre, il m'a paru +juste de refrner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer cette +gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernires annes. + +[69] Pag. 566, _Arte de la Pintura_. + +[70] _Ut supr_, p. 60, n 84. + +[71] _Arte de la Pintura_, pag. 66, 611. + +[72] Palomino, p. 60, n 84. + +[73] _Arte de la Pintura_, p. 101. + +[74] P. 116. + +[75] Palomino, p. 75, n 102.--Une taxe semblable a exist plus +longtemps sur la vente des livres, et le trait de Pacheco sur la +peinture fut tax _quatro maravedis, cada pliego_. Voy. la seconde +feuille aprs le titre. + +[76] Voy. _l'Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 101. + +[77] _Arte de la Pintura_, p. 165. + +[78] Palomino, p. 27, n 43. + +[79] _Arte de la Pintura_, p. 471. + +[80] _Arte de la pintura_, p. 471. + +[81] _Ibid._, pages 593 et suivantes. + +[82] _Ibid._, p. 605. + +[83] C'est ainsi que Charles Le Brun a reprsent Jsus-Christ, dans son +tableau, grav par G. Andran et Edelinck, o il le montre ador par les +anges, parmi lesquels on a voulu reconnatre, dans celui qui est +genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallire. + +[84] _Ibid._, p. 100. + +[85] _Arte de la Pintura_, p. 492, 567. + +[86] _Ibid._, p. 163. + +[87] _Cataloge_, nos 237, 238, 333, 388. + +[88] Ces vers sont tirs du premier sonnet de Michel-Ange la marquise +de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. _Le rime di Michel-Agnolo +Buonarroti, testo di lingua italiana_, in-8, 1817, p. 1. + +[89] Palomino, p. 77, n 106. + +[90] _Sumiller de cortina de su Magestad_, Pacheco; _Arte de la +pintura_, p. 102.--C'tait une sorte de chambellan, charg de tirer le +rideau, ou d'ouvrir et fermer les portires lorsque le roi d'Espagne +entrait dans ses appartements ou en sortait. + +[91] Ce portrait est au _Real museo, catalogo_, n 527. + +[92] Bouterwek, _Hist. de la littrature espagnole_, t. II, p. 91 et +suivantes. + +[93] P. 102. + +[94] _Arte de la pintura,_ p. 102. + +[95] _Arte de la pintura_, p. 102. + +[96] _Anecdotes du ministre du comte duc d'Olivars, tires et +traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory_; Paris, +1722, in-12, p. 191:--Bibliothque impriale, 0,700. + +[97] _Ut supr_, p. 112, 113. + +[98] La _contractation_ tait une junte sigeant Sville, et qui tait +charge d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette ville pour +l'Amrique, ou venaient y aborder, et de faire payer les droits d'entre +et de sortie. + +[99] _Ibid._, p. 113. + +[100] Voy. Palomino, p. 24, n 38, et p. 41, n 59. + +[101] _Arte de la pintura_, p. 96-97. + +[102] P. 95. + +[103] _Voyage d'Espagne_, t. III, p. 6-7. + +[104] Voy. le chapitre XII. + +[105] _Origen y dignidad de la Caa, etc._ Madrid, 1634, petit in-4, +avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres VIII, IX, XXVI, +XXVII, XXXII, etc. + +[106] _Catalogo_, n 68. + +[107] Mme d'Aulnoy, _Voyage d'Espagne_, t. I, p. 87. + +[108] _Littrature espagnole_, t. II, p. 60. + +[109] Voy. la notice sur cet amateur, chapitre XV et suiv. + +[110] _Velasquez and his Works, by William Stirling_, p. 80-81. + +[111] P. 102. + +[112] P. 54, _ut supra_. + +[113] Voy. le chapitre IX, liv. III, _Arte de la pintura_, p. 427 et +suivantes. + +[114] _Catalogo_, 299. + +[115] P. 102. + +[116] _Ibid._ + +[117] Lettre de Raphal Mengs D. Antonio Ponz, dans le _Recueil de +Bottari_, 2e dition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305. + +[118] P. 106-109, _Arte de la pintura_. + +[119] P. 110, _ibid._ + +[120] _Catalogo_, n 177. + +[121] P. 103. + +[122] T. III, p. 486. + +[123] Pacheco, _Arte de la pintura_, p. 103. + +[124] _Histoire de France sous Louis XIII_, par M. A. Bazin, t. II, p. +30-34. + +[125] Voy. sur les ngociations de Rubens, l'introduction mise par M. +mile Gachet en tte des lettres indites de cet artiste qu'il a +publies. Bruxelles, 1840, in-8, p. XXXV et suivantes. + +[126] Lettre de Rubens Peiresc, de Madrid, 2 dcembre 1628; dans les +lettres indites de Rubens publies par M. Gachet, p. 220, n LXIX. + +[127] Selon J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P. P. Rubens_, +Bruxelles, 1 vol. in-8, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de +Gonzague, voulant envoyer Philippe III une superbe voiture avec un +attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour +accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, n 70) dit que Rubens +vint Madrid pendant le sjour du prince de Galles en 1623: c'est une +erreur. Rubens vcut la cour de Mantoue jusqu' la fin de 1608, poque +o la mort de sa mre le rappela Anvers, et il ne retourna plus en +Espagne qu'en 1628. + +[128] Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 221, 224, 227, n LXX. + +[129] . Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 220, n LXIX. + +[130] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8, p. 342, 343, nos 1135, 1136, +1137, 1138, 1139 et 1140. + +[131] M. A. van Hasselt, p. 340, n 1127, qui dit que ce portrait est +aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en Angleterre. Il a +t grav par P. Pontius, et en petit, par Galle jeune. + +[132] Voy. le Catalogue du muse du Louvre, dition de 1852, coles +allemande, flamande et hollandaise, p. 229, n 431, et la note p. 225 +qui accompagne le n 426. Ces dix compositions de Rubens ont t graves +par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy. +l'_Abecedario_ de Mariette, V _Rubens_, p. 110. + +[133] P. 50, n 70, _Pedro Pablo Rubens_. + +[134] _Catalogo_, n 1704. + +[135] _Arte de la pintura_, p. 100. + +[136] P. 50, n 70. + +[137] _Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600_, p. 281-283. + +[138] P. 169. + +[139] P. 131-133. + +[140] Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans l'introduction aux +lettres indites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV. + +[141] P. 100, _Arte de la pintura_. + +[142] _Ut supr_, p. 285. + +[143] Pacheco, p. 103. + +[144] _Id. ibid._, p. 103. + +[145] V Velasquez, p. 78, n 406. + +[146] _Arte de la pintura_, p. 103 105 inclusivement. + +[147] Il est au _Real Museo_, _catologo_, n 135. + +[148] Ce dernier tableau est au _Real Museo_, _catalogo_, n 195. + +[149] _Ut supr_, p. 78. + +[150] P. 105. + +[151] _Ibid._ + +[152] _Real Museo_, _catologo_, n 155. + +[153] Ou _Fabrique de tapis_, _ibid._, p. 355. + +[154] P. 76, n 105. + +[155] _Le vite de' pittori, scultori, architetti ed intagliatori dal +pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi di papa Urbano +VIII, nel 1642_; _Roma_, in-4, 1733, p. 251 et suiv. + +[156] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 250 et +suiv. + +[157] Baldinucci, _vita di Vicencio Carducci_, p. 315, _Dec. III_, +_della parte III_, _dal 1600 al 1610_. + +[158] Ximens, _descripcion del Escorial_, p. 344, 353: il est cit par +M. W. Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 55-56. + +[159] Baldinucci, _Dec. IV_, _della parte I_, _dal 1630_, _al 1640_; V +_Cosimo Lotti_, p. 306 et suiv. + +[160] Traduit par Baldinucci, _ibid._, p. 309. + +[161] Baldinucci, _ibid._, p. 308. + +[162] _Ibid._, p. 310. + +[163] Vie de Baccio del Bianco, _ut supr_, p. 311 331, et +spcialement p. 323. + +[164] Baldinucci, _ut supr_, p. 329 331. + +[165] P. 79, n 106, vie de Velasquez. + +[166] _Vite de' pittori, scultori, ed architetti_, etc., in-4. _Roma_, +1772, p. 269 274, et spcialement 272, 273. + +[167] Passeri, _id._, p. 271. + +[168] Passeri, _ut supr_, p. 273-274. + +[169] Voyez sa vie dans Baldinucci, _Dec. III_, _della parte III_, p. +354 372. + +[170] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 125-126, se +conformant la tradition espagnole, mais sans citer aucune autorit, +raconte que les modles envoys au Tacca furent peints par Velasquez, et +mouls en outre par le sculpteur Muntaz, de Sville; d'o il rsulte +que le Tacca n'aurait eu d'autre mrite que celui de l'excution et de +la fonte. Assurment, les deux artistes espagnols taient fort capables +de prparer tous les lments de la statue de leur roi: mais j'ai +prfr suivre la version de Baldinucci, dont l'affirmation ne peut +laisser le moindre doute, et qui parle comme tmoin oculaire. En effet, +aprs avoir rapport l'envoi fait au Tacca des deux modles peints par +Rubens, il ajoute:--_Tanto chiese e tanto prontamente ottenne, e cosi +venne a guadagnare le due bellissime pitture di mano di quel grand'uomo_ +(Rubens), _che rimasero nella sua eredit, e nel tempo che io queste +cose scrivo, si conservano in casa i serrati._--Baldinucci, vie de +Pietro Tacca, _Dec. III_, _part. III_, p. 363-364.--Je crois toutefois +devoir faire remarquer, que Baldinucci ne semble avoir connu ni +l'existence ni les oeuvres de Velasquez, car on ne trouve aucune mention +de cet artiste, dans ses nombreuses _Notizie de' professori del +disegno._ Il ne serait donc pas impossible qu'il et attribu Rubens +des modles peints par Velasquez. + +[171] Baldinucci, _ut supr_, p. 364. + +[172] _Ibid._, p. 365. + +[173] _Ibid._, p. 366. + +[174] William Stirling, _ut supr_, p. 127, la note. + +[175] Palomino, _Ribera_, n 88, p. 64. + +[176] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 408 et +suiv. + +[177] Passeri, _Vite de' pittori, scultori ed architetti, etc,--Domenico +Zampieri_, p. 33-39. + +[178] _Ibid._, p. 152, vie de Lanfrance. + +[179] P. 66, n 91. + +[180] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 52. + +[181] On peut en juger au Louvre, en prsence du tableau de cet artiste +nouvellement achet de la succession de M. le marchal Soult, et +reprsentant _Saint Bonaventure dictant ses commentaires._ + +[182] Il est maintenant au _Real museo_, _catalogo_, n 531. + +[183] N 171, p. 136. + +[184] Le comte-duc ayant t disgraci en 1643, Herrera devait tre +trs-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre. + +[185] N 108. + +[186] P. 68-69, n 93, notice sur F. Collants. Cet artiste est +reprsent au muse du Louvre, n 544, par un paysage, _le Buisson +ardent_, d'un grand caractre, mais dans lequel Mose ressemble un +berger d'une des _sierras_ espagnoles. + +[187] Palomino, p. 119 et suivantes, n 152. + +[188] T. III, p. 580, cit par M. William Stirling, _Velasquez his +Works_, p. 52-53. + +[189] _Para Mantenersi_, dit Palomino, p. 139, n 173. + +[190] Ces tableaux sont Sville. + +[191] M. Viardot, _les muses d'Espagne_, p. 145. Paris, 1843, 1 vol. +in-12. + +[192] Voy. le chapitre prcdent. + +[193] P. 52, n 72. + +[194] Vasari, _Vie de Jacopo Sansovino_, p. 264-5, t. IX.--Traduction de +M. Leclanch. Paris, 1842, in-8. + +[195] Guidi, _la Caduta del comte-duca d'Olivar, anno 1643; Ivrea_, +1644, in-8, la fin du volume, Bibliothque impriale, 0,388;--p. 5. + +[196] _Ibid._, p. 49 55. + +[197] Il avait perdu sa fille unique, marie au duc de Mdina de Las +Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage. + +[198] Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pres et de +deux mres, et diable, en outre. + +[199] C'est dans ce voyage qu'il fit le clbre portrait d'Innocent X, +qu'on admire Rome au palais Doria-Pamphili. + +[200] _Ut supr._ + +[201] Selon M. W. Stirling, _Velasquez and his Works._ + +[202] J'ai vu l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un +trs-grand nombre de portraits excuts par des artistes trangers venus +en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir +Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les +portraits dus des artistes anglais, je n'ai remarqu que celui de +Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar +Gerbier, sur la mme toile, par William Dobson.--Voy. le compte rendu de +cette exposition, que j'ai publi dans le _Journal des Dbats_, nos +des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857. + +[203] Hogarth a prcd les deux autres. Ses premiers tableaux datent +d'environ 1720. + +[204] Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim Sandrart, +Polenburg, Grard Honthorst, etc. + +[205] Dans son ouvrage qui a pour titre: _Anecdotes of the arts in +England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and +painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc._ Il a t +traduit par Millin, 2 vol in-8, 1807, Paris. + +[206] _Rebellion and civil Wars in England_, 1702. 3 vol. +in-f.--N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la +traduction franaise, publie la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t. +Ier, p. 73 et suiv. + +[207] _Oxford_, 1773, _e typographeo Clarendaniano_.--1 vol. in-folio, +gravures, cabinet des estampes, n 3242. + +[208] _The third ed._, _London_, 1782, 4 vol. in-8, t. II, p. 124. + +[209] Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace Walpole +invoque l'autorit, fut le prcepteur des enfants du comte d'Arundel, et +qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du _Compleat +Gentleman_, d'une nouvelle intitule, la Valeur d'un sou, _The Worth of +a penny_, et de divers autres ouvrages cits dans l'avertissement de la +2e dition de cette nouvelle.--Il a grav, d'aprs Holbein, le +portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex. + +[210] _London, John Murray,_ 1854, 3 vol. in-8, t. Ier, p. 11. Le +docteur Waagen a publi en 1857 un volume de supplment, sous le titre +de: _Galleries and cabinets of art in England_, galement chez John +Murray. + +[211] Il faut lire _Evelyn_. Voy. Dallaway, _les Arts en Angleterre_, t. +II, p. 258, et la _Biographie universelle_ de Michaud, V Evelyn. Ce +savant, dans son ouvrage intitul _sculptura_, parle du comte d'Arundel, +comme d'une personne qu'il avait connue. + +[212] William Hookham Carpenter, _Mmoires et documents indits sur +Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans_. Anvers, +1845, grand in-8, 1 vol, p. 9-10. + +[213] _The history and antiquities of the castle and town of Arundel, +including the biography of its Earls from the conquest to the present +time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace the duke +of Norfolk. London, G. and W. Nicol_, _Pall-Mall_, 1834.--2 vol. grand +in-8, fig. Bibliothque impriale, n 433, 0.6.2.--Ces deux volumes +n'ont qu'une seule pagination; le 2e vol. commence la page 351. La +biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve dans ce +volume, de la page 414 la page 496. + +[214] Tierney, p. 418-419. + +[215] _Anecdotes of painting._ t. II, p. 127. + +[216] Tierney, t. II, p. 434-435 + +[217] Tierney, t. II, p. 488 495. + +[218] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8, avec le portrait de Rubens, p. 321. + +[219] N 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce tableau +se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de Pembroke +Wilton-House.--_Ibid._, p. 260. + +[220] _Ut supr_, p. 11. + +[221] _Vita di Antonio Van Dyck_, dans ses _Vite de' Pittori, Roma_, +1672. 1 vol. in-4, p. 260-261. + +[222] _Treasures of art in Great-Britain_, t. III, p. 30, 31. + +[223] _Ibid._, t. II, p. 455. + +[224] _Ibid._, t. III, p. 30. + +[225] Dallaway, t. 1er. p. 264, _ad notam_ 2, traduction de Millin. + +[226] Nuremberg, in-folio, 1683. + +[227] Voy. les _tudes sur l'Allemagne_ de M. Michiels, t. II, p. +387;--et la _Biographie universelle_ de Michaud, V Sandrart, t. XL, p. +321. + +[228] Voy. l'_Abecedario_ de Mariette, V Jones Inigo, t. III, p. 8 et +suiv.;--la _Biographie universelle_, l'article consacr cet +architecte, et la notice intressante donne par Allan Cunyngham, dans +ses _Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and +architects_; _London_, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv. + +[229] _Loc. cit._, p. 256, _ad notam_. + +[230] _Ut supr_, 436-7. + +[231] _Ibid._, p. 257. + +[232] Traduit par M. Hymans, p. 243-246. + +[233] _Vita di Tiziano, in-4, Venezia_, 1648, p. 178. + +[234] _Ibid._, p. 177. + +[235] Waagen, _Loc. cit._, t. Ier, p. 12. + +[236] _Abecedario_, t. III, V Lonard de Vinci, p. 142, _ad notam_ 2. + +[237] _Ibid._, p. 297, _ad notam 1_. + +[238] _Ibid._, p. 142. + +[239] M. Charles Blanc, dans son livre _de Paris Venise_, p. 57, dit +que cette offre fut faite du temps de Jacques Ier Galas-Arconati, +qui possdait alors le _Livre des Machines_ de Lonard de Vinci, mais +qui aima mieux en enrichir la bibliothque de Milan. + +[240] _Sculptura_, p. 103.--Walpole, t. II, p. 129. + +[241] Voy. le volume consacr Mariette dans l'_Histoire des plus +clbres amateurs franais_, p. 226, 232. + +[242] Waagen, _ibid._, p. 15. + +[243] _Id._, _ibid._, p. 8. + +[244] _Bellori, Vita di P.-P. Rubens_, dans _le Vite de' Pittori, etc. +Roma,_ 1672, in-4, p. 245. + +[245] Qui reprsenteraient aujourd'hui plus d'un million. + +[246] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_, Bruxelles +1771, 1 vol. in-8 avec le portrait de Rubens, p. 144-145. + +[247] En 1730, in-folio, _London_. + +[248] _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par mile Gachet. +Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8, p. 235. + +[249] _Loc. cit._, t. Ier, p. 12. + +[250] Voy. sur ce personnage les _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 94 +et suiv. + +[251] P. 119 et suiv. + +[252] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs italiens_, p. 168, 178 +et suiv. + +[253] _Art treasures, etc._, t. II, p. 465.--Catalogue des peintures de +Charles Ier, d'aprs Vertue. + +[254] _Ibid._, t. Ier, p. 7-8, _ad notam_, p. 7. + +[255] _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par mile Gachet, p. +230-231. + +[256] _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 71. + +[257] Tel est le nom latin qu'il s'est donn et sous lequel il a publi +ses ouvrages: Son nom franais tait Dujon, et en anglais il se faisait +appeler Yough. Voy. la prface du docteur Chandler aux _Marmora +oxoniensia_. + +[258] _Vita Francisci Junii, F. F._, aprs la prface de la 2e +dition que Grvius a donne en 1694 du trait _De pictura veterum_. + +[259] Le texte de Grvius porte: _Anno nonagesimo primo_; mais +l'pitaphe de Junius, Oxford, attribue Isaac Vossius, son neveu, +indique, en chiffres romains, qu'il tait n en MDLXXXIX. + +[260] _Francisci Filius._ + +[261] _Menevensis_, je ne suis pas certain que ce mot latin veuille dire +Methuen; il ne se trouve pas dans le _Dictionnaire des noms latins de la +gographie ancienne et moderne_. Paris, 1777, in-12. + +[262] _Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas artes +illas, qu non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales +florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque +suscipiunt._ + +[263] Voici le titre de la deuxime dition: _Francisci Junii de pictura +veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis accessionibus +aucti, ut plane novi possent videri_.--_Accedit catalogus, adhuc +ineditus, architectorum, mechanicorum, sed prcipue pictorum, +statuariorum, clatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum qu +fecerunt, secundum seriem litterarum digestus._--_Roterodami, Typis +Regneri Leero_, 1694, grand in-4 avec frontispice de A. Van der Werff, +grav par Molder, et le portrait de Junius, du mme, grav par Gunst. La +premire dition avait paru en 1636. + +[264] _De pictura veterum, lib. prim._, 1, p. 2e, dition de 1694. + +[265] _Id._, _ibid._, p. 296. + +[266] Grotius est n Delft le 10 avril 1585, et Junius Heidelberg en +1589. + +[267] Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la _Biographie +universelle_ de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv. + +[268] Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la premire +fois en franais, dans le trait _De pictura veterum_, immdiatement +aprs la ddicace de Junius Charles Ier. + +[269] Voy. cette pigramme en grec, et sa traduction en vers latins par +Grotius lui-mme, dans le catalogue des artistes anciens de Junius, p. +194, Via _Satureius_, _sculptor_, dition de 1694 du trait _De +pictura veterum_. + +[270] Qui ne parut qu'aprs la mort de Junius dans la 2e dition de +son ouvrage donne par Grvius, 1694. + +[271] En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction des +mmoires publis en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par +Carpenter.--Anvers, 1845, p. 57-58, in-8. + +[272] Voy. les notes de M. Hymans, _ut supr_, p. 58. + +[273] Cette lettre est rapporte dans le recueil de Bottari, t. IV, n +X, de l'dition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en italien +les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a laiss en +latin la partie de la lettre crite dans cette langue. + +[274] _Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academi_, +MDCCLXIII, 4 vol. in-f.--Cabinet des estampes, bibliothque impriale, +n 3242-62. + +[275] _Marmora Arundeliana_, _publicavit J. Seldenus_, _Londini_, _J. +Billius_, 1629, in-4. + +[276] Voy. _la Vie de Peiresc_, par Gassendi, dition de Lyon, 1658, p. +5. + +[277] _Lettres indites de Rubens_, publies par mile Gachet, p. 235. + +[278] Dallaway, p. 260-1. + +[279] Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, mme en +Angleterre, et dont je dois la communication l'obligeance de M. +Alphonse Wyat-Thibaudeau: _A true relation of all the memorable places +and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord +Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall +of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand +the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne, +gentleman.--London, printed for Henry Seile, and are to be sold in +Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and +the conduit, 1637._--Petit in-8 de 70 pages, sans la ddicace Thomas +Howard, fils et hritier de Henry lord Maltravers. + +[280] _Who went to war._--tait-ce la statue antique d'une amazone? + +[281] _Ibid._, p. 50, 53, + +[282] P. 32. + +[283] William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33 37. + +[284] Il fut dcapit Londres, le 30 janvier 1649. + +[285] Ces livres sont maintenant runis ceux du _Bristish museum_. +Voy. M. Tierney, t. II, p. 472. + +[286] Voy. au cabinet des estampes, Bibliothque impriale, nos +208-323, l'_OEuvre de Wenceslas Hollar_, in-folio, 3 vol., au +commencement du 1er vol. + +[287] _Id._, _ibid._ + +[288] En allemand: _Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss sein +Rupforsticke.--Berlin_, 1853, cabinet des estampes, n 10109. + +[289] _Abecedario_, V Lonard de Vinci, t. III. p. 169. + +[290] Voy. l'oeuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: ce +portrait s'y trouve en deux tats. + +[291] Voy. _Anecdotes of painting, the third ed._ t. II, p. 125, _ad +notam_. + +[292] London, 1656, in-f. + +[293] Mariette, _abecedario_, V Hollar, t. II, p. 373. + +[294] Tierney, t. II, p. 474. + +[295] _His health was sensibly declining_, t. II, p. 478. + +[296] Tierney, _ibid._, p. 481. + +[297] Prface du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_. + +[298] Dallaway, t. Ier, p. 262. + +[299] T. II, p. 526. + +[300] Dcapit le 29 dcembre 1680, comme complice de la conspiration +des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les deux +condamnations soient galement iniques, avec Thomas Wentworth, comte de +Strafford, ministre de Charles Ier, qui subit le mme sort le 21 mai +1641. + +[301] T. Ier, p. 267, _ad notam_. + +[302] _Joachimi de Sandrart a Stockav_, etc., _Academia nobilissim +artis pictori_, etc., etc., etc. _Noriberg_, 1683, in-f, +figures.--Bibliothque impriale, V, 555 B., p. 282. + +[303] Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de +cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels +Quentin Matsys, Otho Voenius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E. +Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, gid. Sadeler, +Pierre de Jode le jeune, etc. + +[304] Voy. le catalogue du muse d'Anvers, 2e dit. 1857, prface, p. +XII, la note. + +[305] La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans les +Pays-Bas est prise de celle publie dans le t. Ier du _Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire_. Paris, 1842, in-8, p. 415 et suiv. + +[306] N Anvers en 1450, mort en 1527. + +[307] Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-aprs. + +[308] Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, t, XVIII, p. 34, +et tome XXIV, p. 551, les articles consacrs ces deux savants +explorateurs de l'antiquit. + +[309] Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cit plus haut. + +[310] _Ut supr_, p. 492. + +[311] Cependant, d'aprs la Notice sur Rubens, insre dans le Catalogue +du muse d'Anvers, 2e dit, 1857, p. 190 et suiv., il paratrait +rsulter de documents dcouverts par M. R.-C. Backhuizen van den +Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publis par lui en +1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour Siegen, dans le +comt de Nassau.--Que Rubens soit n Cologne ou ailleurs, il n'en +doit pas moins tre considr comme le plus illustre citoyen d'Anvers. + +[312] M. mile Gachet, _Lettres indites de P.-P. Rubens_, Bruxelles, +1840, in-8, introduction XI et la note. + +[313] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_. in-8, +Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv. + +[314] P. 191. + +[315] P. 192. + +[316] _Vies des peintres flamands_, t. I. p. 323. + +[317] _Histoire de P.-P. Rubens_, par M. Andr Van Hasselt, in-8. +Bruxelles, 1840, p. 15, la note 2. + +[318] Voy. Bellori, _Vita di P.-P. Rubens_; Baldinucci, id., part. v, p. +281 et suiv.; et le Baglione, _id.,_ p. 246.--Boschini, _Carta del +navegar pittoresco_, p. 59 et 60, fait faire Rubens un sjour de six +ans et demi Rome et de trois ans Venise; mais il se trompe, puisque +Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la fin de mai 1600 +jusqu'au milieu de novembre 1608. + +[319] Ce premier voyage de Rubens la cour de Madrid, que l'on a voulu +rvoquer en doute, est prouv par une pice de vers compose par +Philippe Rubens, qui a pour titre _ad P.-P. Rubenium navigantem_, et +dans le prambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers +trois ans avant la publication de ses _Electorum libri II_, imprims +Anvers en 1607, c'est--dire en 1604, alors que son frre _in Italiam ex +Hispania trajiceret_. Ils se trouvent la suite des _Electorum_, p. 121 + 124.--Bibliothque impriale, Z, 422, in-4. + +[320] Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivars qui prcde, p. 113. + +[321] Van Hasselt, _Histoire de Rubens_, p. 21. + +[322] Van Hasselt, p. 22-23.--Bellori, Baldinucci et le Baglione, +donnent une indication dtaille des peintures que Rubens excuta tant +Rome qu' Gnes. + +[323] Il tait n Cologne en 1574. + +[324] Voy. la suite des _Electorum_ de Philippe Rubens, p. 96, +Bibliothque impriale, Z; 422, in-4. + +[325] _Id._, _ibid._, p. 97 et suivantes. + +[326] Voy. ces lettres, _ibid._, p. 245, 254 et 255. + +[327] Voy. dans les _Electorum_ ces planches, p. 21, 30, 67, 73, 74. + +[328] Philippe Rubens fut rappel de Rome en 1609 par le snat d'Anvers, +qui l'avait investi de la place de secrtaire d'tat. Il mourut dans +cette ville l'ge de trente-huit ans, le 28 aot 1611, laissant de +vifs regrets, et fut inhum dans l'glise de Saint-Michel, o sa veuve +lui fit lever un monument que Corn. Galle a grav, et qui probablement +a t dessin par Rubens. Il se trouve dans l'oeuvre de ce peintre, au +Cabinet des estampes, in-f, t. I. + +[329] Grand in-folio, n 387-302, t. II. + +[330] Elle est rapporte par Michel dans son _Histoire de Rubens_, p. +41. + +[331] Voyez cette pice de vers la suite des _Electorum_ de Philippe +Rubens, p. 118 120. + +[332] _Histoire de P.-P. Rubens_, p. 46. + +[333] _Id._, p. 111 et suiv.--Il a t suivi par M. mile Gachet, +Introduction aux _Lettres indites de Rubens_, p. XV et suiv. + +[334] 2e dit. 1857, p. 202-203. + +[335] tort, selon Michel, _Histoire de Rubens_, p. 6 12. + +[336] P. 201. + +[337] Ce tableau a t grav par B.-A. Solswert; on peut en voir une +preuve dans l'oeuvre de Rubens au Cabinet des estampes. + +[338] Catalogue du muse d'Anvers, nos 275 279. P. 200 205. + +[339] _Abecedario_, V P.-P. Rubens, p. 73. + +[340] N 244 du Catalogue, cit par M. Van Hasselt, dans son _Catalogue +de l'oeuvre de Rubens_, p. 344, n 1153. + +[341] Plac autrefois dans l'glise des Rcollets, et maintenant au +muse d'Anvers, sous le n 273. + +[342] Voy. Michel, _Histoire de Rubens_, p. 80, 83, 96, 103, 119 et 188. + +[343] Ce monument a t grav par Lommelin, et se trouve dans le t. +Ier, in-fol. de l'OEuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. C'est de +l'inscription rapporte au bas de cette gravure que nous avons extrait +les dtails qui prcdent sur Jean Gevarts. + +[344] L'exemplaire de la Bibliothque impriale, Z, 423, est celui que +Gevarts avait offert son ami Pierre Dupuy, et sur la feuille en +regard du titre on lit la ddicace latine crite de sa main. + +[345] Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugure Paris, sur le +Pont-Neuf, en 1614.--Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, +v Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce philologue et la +date de leur publication. + +[346] Dans les _Lettres indites de P.-P. Rubens_, publies par M. mile +Gachet. Bruxelles, 1840, in-8, aprs l'Introduction, p. 1re, n 1. + +[347] _Id._, _ibid._, p. 2, n II. + +[348] _Id._, _ibid._, lettre Gevarts, du 3 octobre 1620, p. 3, n +III. + +[349] L'abb de Marolles, dans son _Livre des peintres et graveurs_, +rimprim par M. Janet, dit. elzvir., 1855, parle de l'abb de +Saint-Ambroise comme de _son sincre ami_, p. 19, XIVe quatrain. + +[350] Catalogue du Muse du Louvre, cole flamande, dit. 1852, p. 231. + +[351] _Id._, _ibid._, p. 230, n 434. + +[352] mile Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 5, n V. + +[353] Voy., entre autres, sa lettre Peiresc du 10 mai 1628, en +italien, sur la peinture antique des _noces aldobrandines_, dcouverte +en 1606 sur le mont Esquilin. + +[354] Le flamand, l'allemand, l'anglais, le franais, l'espagnol et +l'italien, qu'il prfrait aux autres, et dont il faisait un frquent +usage. + +[355] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 252. + +[356] mile Gachet, _Lettres indites de Rubens_, p. 221, n LXI. + +[357] Suivant Michel, _Histoire de Rubens_, p. 154, en juin ou juillet +de la mme anne, selon M. Gachet, p. XXXVII et la note. L'opinion de M. +Gachet me parat d'accord avec l'pitaphe d'Isabelle Brant, compose par +Rubens lui-mme, et rapporte par Michel, p. 154. + +[358] Voy. la notice qui prcde sur cet amateur. + +[359] _Mmoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, traduits +par L. Hymans._ Anvers, 1845, gr. in-8, p. 206 et suiv. + +[360] mile Gachet, p. 230, n LXXII. + +[361] Au-dessous du tombeau de Jean Gevarts, et grave, avec ce +monument, dans l'OEuvre de Rubens du Cabinet des estampes. + +[362] mile Gachet, p. 241. + +[363] Ce passage et les phrases prcdentes sont en latin dans la lettre +de Rubens, crite pour le surplus en flamand. + +[364] Fils de Philippe IV. + +[365] mile Gachet, p. 245. + +[366] _Id._, _ibid._, la note. + +[367] Voy. l'oeuvre du matre au Cabinet des estampes, t. II. + +[368] Voy. cette pice de vers la suite des _Electorum_, p. 116 118. + +[369] Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la mme distinction. + +[370] Lettre Peiresc, d'aot 1630; mile Gachet, p. 251, n LXXVII. + +[371] _Ibid._, p. 259, n LXXVI. + +[372] _Di Antonio Bosio_, grand in-fol. _Roma_, 1632.--Se trouve au +Cabinet des estampes de Paris. + +[373] _Roma_, 1640, 2 vol. in-fol.--Voy. au Cabinet des estampes. + +[374] Mariette, _Abecedario_, v P.-P. Rubens, p. 112, prtend que cette +fte cota plus de deux cent mille cus la ville d'Anvers, qu'elle fut +oblige d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de son temps +(1760). + +[375] Voici le titre de cet ouvrage: _Pompa introitus Honori Ser. Princ. +Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. decreta et +adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio equite +inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat Gasperius +Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpi, apud Theod. a Tulden, +qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et sculpsit_, +1642, in-f.--Cet ouvrage se trouve dans l'oeuvre de Rubens qui est au +Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la galerie de +Mdicis. + +[376] P. 208 et suivantes. + +[377] _Histoire de Rubens_, p. 234. + +[378] Voy. le titre-frontispice des gravures de Thodore de Tulden. + +[379] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 247. + +[380] Rapportes par M. mile Gachet, p. 276 et suivantes. + +[381] _Acad. pict. nob., etc._, p. 285, 1re colonne au bas de la +page. + +[382] Dans sa _Vie de P.-P. Rubens_, publie par le baron de +Reiffenberg, p. 10.--_Applicabat se operi assidente semper lectore, qui +librum, Plutarchum vel Senecam prlegeret, ita ut lectioni et pictur +su simul intentus esset._ + +[383] Donn par M. Van Hasselt, aprs son _Histoire de Rubens_, de la p. +227 la fin du volume. + +[384] _Abecedario_, v P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68. + +[385] Ce portrait, d'aprs le Catalogue de l'oeuvre de Rubens, par M. A. +Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron Roose +Bruxelles.--On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le tome +1er, in-folio, de l'OEuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. + +[386] _Histoire de Rubens_, p. 269. + +[387] Elle est rapporte en entier par Michel, p. 270. + +[388] Voy., dans les lettres publies par M. E. Gachet, celle de Rubens + Peiresc, d'Anvers, le 16 aot 1635, p. 258-9, n LXXVI. + +[389] En Hollandais _Wttenboogaert_. + +[390] _Academia nob. art. pictori_, v Rembrandt. + +[391] T. 1er, p. 254 et suiv. + +[392] Entre autres, par Descamps, la _Vie des peintres flamands et +hollandais_, T. 1er, p. 299 et suiv., dit. de Marseille, 1840, +in-8. + +[393] Ses oeuvres latines ont t publies en 1644 par les Elzevirs, +Leyde, in-8; et la Haye en 1655, in-12.--Bibliothque impriale, Y, +3239. + +[394] dit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77. + +[395] _Id._, _ibid._, p. 159. + +[396] _Id._, _ibid._, p. 344. + +[397] _Id._, _ibid._, p. 352. + +[398] _Signorum veterum icones_, in-4.--Cabinet des estampes, n +790-158. + +[399] M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite aux quatre +classes de l'institut royal nerlandais, en 1843; rapport, p. 142.--Ces +lettres ont t reproduites par M. le docteur P. Scheltema, archiviste +d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son discours: +_Rembrandt, sa vie et son gnie_, traduit par A. M. Willems, revu et +annot par W. Burger, et extrait de la _Revue universelle des arts_. +Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv. + +[400] Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt lui-mme, le +remboursement de ce qu'il avait dpens pour les cadres et la caisse +d'emballage.--_Scheltema_, p. 67. + +[401] _Ibid._ + +[402] Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans l'oeuvre de +Rembrandt. + +[403] M. Scheltema, p. 71.--Voy. aussi l'_Abecedario_ de Mariette, v +Rembrandt, t. IV, p. 358-9. + +[404] _Architecture, peinture et sculpture de la maison de ville +d'Amsterdam_.--Grand in-f, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, 1719, avec +texte en franais; les gravures sont de Hubert Quellinus.--Cabinet des +estampes, n 847-158.--Il existe au mme cabinet un autre ouvrage en +hollandais sur le mme sujet; n 2828-32. + +[405] _Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam_, 1679. Mais il doit y +avoir une dition antrieure. M. Charles Blanc dans son _OEuvre de +Rembrandt reproduit par la photographie_, 6e livraison, a le premier +fait connatre la tragdie de _Mde_, dont il donne l'analyse d'aprs +la traduction due au savoir et l'obligeance de M. Koloff, employ au +Cabinet des estampes. + +[406] _Ut supr_, p. 64. + +[407] Voy. _Abecedario_, v Rembrandt, t. IV, p. 357. + +[408] Nos 408, 409 du catalogue des coles allemande, flamande et +hollandaise, dition de 1852. + +[409] P. 20. Il ne dit pas ce que reprsentent ces esquisses. + +[410] Cit par M. Ch. Blanc, dans son _Histoire des peintres de toutes +les coles, Vie de Rembrandt_, 3e, 4e et 5e livraisons, p. +18.--Librairie Renouard, in-4. + +[411] M. Ch. Blanc, _ibid._ + +[412] _La vie des peintres flamands, allemands et hollandais_, notice +sur Rembrandt, t. 1er, p. 302, dition de Marseille. + +[413] M. Scheltema, _ut supr_, p. 75. + +[414] coles flamande, hollandaise et allemande, dition de 1852, p. +214, n 407. Voy. aussi le n 411 et la note qui l'accompagne, p. 216. + +[415] De l'imprimerie du gouvernement, La Haye, 1826, in-8, p. 31, n +100. + +[416] Sous ce titre: _Paradigmata graphica variorum artificum_. Cabinet +des estampes, la suite des _Signorum veterum icones_, dans le mme +volume. + +[417] Scheltema, p. 54 et suiv., nos 18 et suiv. + +[418] _Ut supr_, p. 18-24. + +[419] _Ibid._, p. 63. + +[420] On trouve galement crit Pirckeimer: j'ai adopt la premire +orthographe, qui est celle d'rasme. + +[421] Cette phrase sert d'pigraphe l'ouvrage publi en 1826 +Nuremberg sous ce titre: _Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und +Dichten_. + +[422] Les dtails qui suivent sont extraits de la vie de B. Pirckheimer +(_de vita Pirckheimeri commentarius_), par Conrad Rittershusius, en tte +des oeuvres de Pirckheimer, _cum Alberti Dureri, civis norimbergensis, +vulgo Apellis germanici dicti, figuris neis, adjectis opusculis +Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc._--_Franco furti, excudebat Joh. +Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX._--Petit in-folio; +Bibliothque impriale, II, 751. + +[423] P. 40. + +[424] _Ad Ticinum_, dit le texte. M. Weiss, dans l'article Pirckheimer +de la _Biographie universelle_ de Michaud, traduit _Pisc_: mais +l'indication des professeurs montre que c'est Pavie. + +[425] Sous ce titre: _Historia belli Suitensis, sive Helvetici duobus +libris descripta_, p. 60 et suiv. de ses oeuvres. + +[426] _Bellum Helveticum_, lib. II. + +[427] Voyez, entre autres, le passage rapport page 10 de sa vie, o il +dplore le sort des populations ruines et manquant de tout, par suite +de la guerre. + +[428] _De vita Pirckhemeri commentarius_, p. 13. + +[429] _Desideri Erasmi epistol_, dans le t. III, p. 708, n DCXVIII, de +ses oeuvres compltes, dition de Leclerc, Leyde, 1703, in-folio; +Bibliothque impriale, Z, 1978. + +[430] _Ibid._, p. 885, n DCCLVII. + +[431] Pirckheimer tait n le 5 dcembre 1470, Albert Durer, le 20 mai +1471. + +[432] Voici le texte du passage de Rittershusius, _de vita Pirckheimeri +commentarius_, p. 16, o il rapporte les relations de Bilibalde avec +Durer:--Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus proximam pingendi +artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut cum Apelle +Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro supremo, +Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et pen quotidianam +vit consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis adjuvit ac +promovit, qu melius atque commodius artem suam excolere et ad tantum +fastigium perducere posset. + +[433] Il ne parut qu'aprs sa mort. Il a t ensuite publi de nouveau +avec ses autres oeuvres, _ut supr_, p. 223. + +[434] _De vita Pirckheimeri commentarius_, p. 16. + +[435] Elles ont t traduites et publies dans le _Cabinet de l'amateur +et de l'antiquaire_, t. 1er, p. 306 et suiv., 1842. + +[436] Voy. p. 314-320. + +[437] Voy. cette gravure dans l'oeuvre d'Albert Durer, _bois_, Cabinet +des estampes, in-folio, n 154. + +[438] _Parte III_, p. 303, dition originale. + +[439] Dans son _Dictionnaire_, v Durer, Albert, p. 1042, note D, +dition in-folio. + +[440] La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du 8 +septembre 1515. Voyez les oeuvres de Pirckheimer, p. 212. + +[441] _Ibid._, p. 212, 213. + +[442] Le texte dit: _Legalis illius pedagogi timore_. + +[443] _Epistol Erasmi_ dans ses oeuvres compltes, dition de Leclerc, +Leyde, 1703, in-f, t. III, p. 721, n DCXXXI. + +[444] Il a t traduit en franais et publi dans le _Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire_, t. Ier, p. 415 et suiv., 1842. Voy. p. +265 et suiv., ci-dessus. + +[445] Le texte dit dans plusieurs passages: _Fusilis Erasmus_. + +[446] Il est grav en tte de la vie d'rasme par Charles Patin, avant +l'_Encomium Mori_, dition de 1676, Ble, in-8. Ce cachet se voyait +alors la bibliothque de cette ville; l'pigraphe dont il est entour +dans le champ est: _Cedo nulli_, et au-dessous de la tte, sur le socle, +est crit: _Terminus_. + +[447] _Erasmi epistol_, _ibid._, p. 743, n DCXLVI. + +[448] _Ibid._, p. 773, n DCLIX. + +[449] _Ibid._, p. 782, n DCLXIX. + +[450] _Ibid._, p. 847, n DCCXXVII. + +[451] _Ibid._, p. 848, n DCCXXIX. + +[452] _Ibid._, p. 885, n DCCLVII. + +[453] _Ibid._, p. 944, n DCCCXXVII. + +[454] Cabinet des estampes, oeuvre de Durer, n 154 du catalogue, volume +des _cuivres_, in-folio. + +[455] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166. + +[456] _Vita Johannis Holbenii_, par Charles Patin, dans son dition, +publie Ble en 1676, de l'_Encomium Mori_. + +[457] _Ibid._, p. 384, n CCCLXXIV. + +[458] On peut lire dans ses oeuvres, p. 197 199, les deux discours +latins qu'en sa qualit de lieutenant gnral de la rpublique de +Nuremberg il adressa Charles-Quint, contre les ennemis de cette +rpublique. + +[459] Voyez son apologie ou _Laus Podagr_, dans ses oeuvres, p. 204. Il +composa aussi, vers le mme temps, une dissertation singulire: _De +Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa peccatrice, +seu_ [Grec: pery]; p. 220 et suiv. + +[460] OEuvres de Pirckheimer, p. 172-3. + +[461] Voy. _Disquisitio de libro poetico Theuerdank_, par Henri +Thophile Titius, _Altdorfii_, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec +le portrait de Pfinczig. C'est une thse soutenue en latin sur le +Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le +volume de _Mariette_, p. 198. + +[462] Voy. au cabinet des estampes. Le _Char triomphal_ se trouve au +milieu du volume in-f, provenant de l'abb de Marolles, _oeuvres sur +bois d'Albert Durer_, n 154 du catalogue; on le voit aussi dans les +oeuvres de Pirckheimer. + +[463] _Epist. ut supr_, p. 1027, n DCCCCV. + +[464] _Ibid._, p. 248, n CCXXVI. + +[465] P. 339 et suivantes. Cette correspondance crite partie en latin +partie en allemand, a t de nouveau publie dans cette dernire langue, + Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12. + +[466] _Bilib. Pirckheimeri opra_, p. 399, l'appendice. + +[467] Epist. _ut supr_, p. 1075, n DCCCCLVII. + +[468] _Pirckheimeri opera_, p. 44. + +[469] OEuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de l'lgie: + +Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis, + Alberte, atque me maxima pars anim: +Quo cum sermones poteram conferre suaves, + Tutus et in fidum spargere verba sinum: +Cur subito infelix mrentem linquis amicum, + Et celeri properas non redeunte pede? +Non caput optatum licuit, non tangere dextram, + Ultima nec tristi dicere verba vale. +Sed vix tradideras languentia membra grabato, + Quum mors accelerans te subito eripuit. +Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum! + Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt! +Omnia pro merito dederat fortuna secunda, + Ingenium, formam, cum probitate fidem. +Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa: + Tollere sed laudes improba non potuit. +Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama, + Splendebunt donec sidera clara polo. +I decus, i nostr non ultima gloria gentis, + Ductore et Christu clica regna pete. +Illic non vano gaudebis semper honore, + Pro meritis felix, prmia digna ferens: +Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra, + Et cymba instabili labimur in pelago. +Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi + Nos quoque idem te post ingrediemur iter. +Interea moesti lachrymas fundamus amico, + Nil quibus afflictis dulcius esse potest; +Accedantque preces, summum placare tonantem + Qu possint, quidquam si pia vota valent. +Et ne quid tumulo desit, spargamus odores, + Narcissum, violas, lilia, serta, rosas. +Felix interea somno requiesce beato, + Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur. + +[470] Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on croit tre +celui du graveur, et la date de l'anne 1529. Voy. Bartsch, t. VIII, p. +308-309, n 30. + +[471] P. 19. _De vita Pirckheimeri commentarius._ + +[472] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On trouve +l'emblme de Pirckheimer dans ses oeuvres, avant sa vie par +Rittershusius; hauteur 16 centimtres sur 12 de largeur environ. + +[473] Cabinet des estampes. Bibl. imp. n 154 du catalogue, vol. _des +bois_, grand in-folio. + +[474] _Pirckheimeri opera_, p. 44 + +[475] _Ibid._, p. 43. + +[476] _Lettres familires de M. Winckelmann avec les ouvrages de M. le +chevalier Mengs_; _Yverdon_, 1784, 3 vol. petit in-18, t. Ier, lettre +du 8 dcembre 1762, p. 160. + +[477] Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par Hubert, celle +des diteurs viennois de son histoire de l'art, et la traduction +italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son loge, par Heine; l'art. +de la _Biographie universelle_ de Michaud, v Winckelmann, et beaucoup +d'autres.--Mais la vritable histoire de notre amateur est crite par +lui-mme dans ses lettres ses amis, et c'est dans sa correspondance +que nous l'avons surtout tudie. + +[478] Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en italien, +par Carlo Fea; _Storia delle arti del disegno, etc._, _Roma_, +_Pagliarini_, 1783, 3 vol. in-4, t. Ier, XL. + +[479] Cette dernire rgle, enseigne par Lhomond et les anciens +latinistes, a t efface des grammaires modernes: _Grammatici certant_. + +[480] Article de Winckelmann, dans la _Biographie universelle_ de +Michaud, t. LI, p. 8. + +[481] C'est Winckelmann lui-mme qui indique le temps pass Seehausen, +dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. ses lettres, +dition d'Yverdon, t. Ier, p. 44. + +[482] Prface des diteurs viennois de l'_Histoire de l'art_, traduite +en italien par Fea, t. Ier, XLIV. + +[483] Voici une des phrases de cette lettre: Je ne trouve ressource +qu' avoir recours la grce d'un des plus grands hommes du sicle, +dont l'humanit, qu'il fait clater de tous les traits de ses crits +immortels, nous inspire une si haute ide qu'on ne se peut dispenser +d'en esprer bien. Lettres, _ut supr_, t. Ier, p. 33 36. + +[484] _Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, quantum +fieri potuit, genio sculi accommodatus est... Lipsi, quo iter facere +quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste tincta, ut +non pudeat elegantium hominum ora subire._ Lettres, t. Ier, p. 43. + +[485] Lettres, t. Ier, p. 45-46. + +[486] _Specimen catalogi bibliothec Bunarian_, Leipzig, in-4, 1748. +Le catalogue a t publi dans la mme ville, de 1750 1756, 3 tomes en +7 vol., in-4, mais il n'a pas t termin. + +[487] Dans une note qui accompagne la lettre lui adresse par +Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. Ier, p. 150-155-157. + +[488] Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. Ier, p. 46. + +[489] Lettres de Winckelmann, t. Ier, p. 59, _ad notam_. + +[490] M. de Hagedorn, dans ses _Rflexions sur la peinture_, traduction +de Hubert, fait le plus grand loge d'un tableau d'OEser, reprsentant +Sal et la Pythonisse d'Endor, voquant l'ombre de Samuel.--OEser excuta +plus tard Leipzig plusieurs morceaux de sculpture, entre autres la +statue de l'lecteur, sur l'esplanade de la porte de Saint-Pierre, et le +petit monument lev la mmoire du pote Gellert.--Sur Raphal Donner +et ses oeuvres, voyez les _claircissements historiques_ attribus M. +de Hagedorn, la suite de la _Lettre d'un amateur de peinture_; Dresde, +1755, in-18, p. 330 et suivantes. + +[491] En allemand; il a t traduit en franais par Hubert, Leipzig, +1765, 2 vol. in-8. + +[492] Apprciation de Moses Mendelssohn, cite dans l'avertissement de +Hubert, en tte de sa traduction, VI. + +[493] T. Ier, p. 81 et suiv.; 439 478. + +[494] Elle fut achete plus tard par l'lecteur de Saxe, pour tre +runie celle de Dresde. + +[495] _Par M. Jules Hbner; traduit de l'allemand par M. Louis Grangier; +Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, p. 8._ Ce +catalogue, dress avec beaucoup d'ordre et de mthode, est prcd d'une +introduction historique, qui renferme des dtails pleins d'intrt sur +l'origine et l'accroissement de cette admirable collection. + +[496] En franais, 2 vol. in-f, fig. Dresde, 1755-1757. + +[497] galement on franais, Leipzig et Vienne, 1770, in-8. + +[498] Introduction au Catalogue du muse de Dresde, p. 51. + +[499] M. de Heinecken mourut le 5 dcembre 1792. + +[500] Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de Dresde, +des dtails pleins d'intrt sur ces acquisitions et sur beaucoup +d'autres; de la p. 8 la p. 49. + +[501] _Ibid._, p. 31-32. + +[502] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, t. II, +Mariette. + +[503] Introduction, p. 9. + +[504] Il a t ouvert le 25 septembre 1855. On commena de btir en +1847, d'aprs les plans de M. G. Semper, alors professeur et directeur +de l'cole d'architecture de Dresde, et l'on continua ces travaux, +depuis 1849, sous la direction des architectes Hael et Krger, +puissamment seconds par M. de Benchelt.--Catalogue de Dresde, +introduction, p. 67-70. + +[505] _Ibid._, p. 61. + +[506] _Ibid._, p. 63, _ad notam_. + +[507] Louis de Silvestre, n Paris le 23 juin 1675, fut appel en Saxe +en 1716 par Auguste II, en qualit de son premier peintre; il fut nomm +en 1726 directeur de l'Acadmie de peinture de Dresde; et dcor, en +1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il rentra en France en +1748, fut lu le 7 juin de la mme anne recteur de l'Acadmie royale de +peinture de Paris, o il est mort le 12 avril 1760.--Voy. _Abecedario_ +de Mariette, v Silvestre, p. 217-219. + +[508] Voy. le _Recueil d'estampes graves d'aprs les tableaux de la +galerie et du cabinet du comte de Brhl_, 1re partie, Dresde, 1754, 1 +vol. in-f; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothque +impriale.--Ce recueil est compos de cinquante estampes, presque toutes +graves par des Franais et surtout par Moitte.--Le portrait du comte, +d'aprs Louis de Silvestre, figure en tte de ce recueil; il a t grav +en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la +physionomie, la dlicatesse du burin et le fini des accessoires. + +[509] _Lettres de Winckelmann_, t. Ier, p. 58. + +[510] Lettre au comte de Bunau, _ibid._, t. Ier, p. 59. + +[511] Lettre Franken, de Rome, le 7 dcembre 1755; _ut supr_ t. +Ier, p. 85 91. + +[512] Ses oeuvres ont t publies Milan parmi les classiques italiens, +en 4 vol. in-8, 1802. + +[513] _Ibid._, p. 88. + +[514] _Ibid._, _id._ + +[515] _Ibid._, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254. + +[516] l'poque o Winckelmann crivait cette lettre (7 dcembre 1755), +le Vatican n'avait pas encore reu les agrandissements connus sous le +nom de _Museo Pio-Clmentino_, qui font tant d'honneur Clment XIV et + Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquits aussi +remarquable que celle du Capitole. + +[517] Voy. dans les _OEuvres de Voltaire_, dition Lequien, 1823, in-8, +t. LVIII, n 857, p. 357. + +[518] Auquel Voltaire avait crit plusieurs fois en italien, notamment +en lui envoyant son pome de la _Bataille de Fontenoy_.--_Ibid._, p. +330, 353, 364. + +[519] Lettre Franken, du 29 janvier 1756, _ibid._, p. 91-96. + +[520] Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.--_Ibid._, p. 60-62. + +[521] _Ibid._, p. 94-95. + +[522] _Ibid._, p. 97. + +[523] Voy. la description de cette statue dans l'_Histoire de l'art_, t. +1er, p. 294, dition italienne de C. Fea. + +[524] _Ibid._, p. 99. + +[525] _Ibid._, p. 100-101. + +[526] _Ibid._, _id._ + +[527] _Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed altre +sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in Roma, +vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-f, con figure._ + +[528] _Lettres_, p. 104. + +[529] _Ibid._, p. 107. + +[530] _Ibid._, p. 108. + +[531] _Ibid._, p. 110. + +[532] _Ibid._, p. 114. + +[533] Vritable auteur, selon Winckelmann, _Monumenti inediti_, t. II, +p. 50, de l'ouvrage intitul: _Maschere sceniche e figure comiche de' +antichi Romani_, publi sous le pseudonyme de _Franc. de' Ficoroni, +Roma, 1736, in-4; et Latin, ibid., 1750, in-4_. + +[534] _Ibid._, p. 116 127. + +[535] _Ibid._, p. 126. + +[536] _Ibid._, p. 129, 131, 132. + +[537] Il fut charg par le gouvernement anglais de surveiller les +derniers Stuarts Rome, et fut oblig de quitter cette ville. + +[538] Le catalogue ou description des pierres graves composant le +cabinet du baron de Stosch ne fut publi en franais, Florence, qu'en +1760. + +[539] _Ibid._, p. 127 130. + +[540] _Ibid._, p. 133, 131. + +[541] _De vita Alexandri Albani, cardinalis; Rom, in typographeo +Paleariano_, 1790, petit in-8 de 52 pages, avec ddicace au cardinal +Giov. Franc. Albani, vque d'Ostie et de Velletri, par Dionysius +Strocchius (Strocchi).--Je dois la communication de cette notice +biographique, devenue rare, l'obligeance de M. Le Go, secrtaire de +l'Acadmie de France Rome, qui possde une trs-prcieuse bibliothque +sur les arts. + +[542] Il mourut en 1779. + +[543] En 1850-51, j'ai t admis faire des recherches la +bibliothque Albani, qui, bien que dchue, existait encore en grande +partie au palais de ce nom, _alle quattro Fontane_. (Voy. l'_Histoire +des plus clbres amateurs italiens_, p. 336, la note.) Elle a t +vendue et disperse en 1858, aprs prlvement fait des manuscrits et +des ouvrages les plus prcieux, qui ont t runis la bibliothque du +Vatican. + +[544] Voy. entre autres: _indicazione antiquaria per la villa suburbana +dell'ex. casa Albani; Roma_, 1803, in-8 de 200 pages.--Et dans _la Roma +nell'anno_ MDCCCXXXVIII, par _Ant. Nibby_, la description de cette +villa, p. 882 et suiv., t. II, _parte moderna_. + +[545] P. 115-123. + +[546] _Ibid._, _id._ + +[547] _Ibid._, p. 135. + +[548] _Lettres_, t. Ier, p. 141. + +[549] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, t. III. + +[550] _Lettres_, t. Ier, p. 166. + +[551] Ces diffrentes publications ont t runies, traduites en +franais et imprimes Paris, chez Barrois l'an, 1784, in-8. + +[552] Lettre Franken du 5 dcembre 1767, p. 181. + +[553] Ces deux dernires productions ont t traduites en franais et +publies par Barrois l'an, la suite des _Rflexions sur l'imitation +des artistes grecs_, sous le titre de: _Recueil de diffrentes pices +sur les arts_, par M. Winckelmann; Paris, 1786, in-8. + +[554] Elle est imprime la suite de ses lettres, t. II, p. 250; +dition d'Yverdon. + +[555] _Lettres_, t. Ier, p. 170-171. + +[556] _Id._, _ibid._, p. 142. + +[557] _Ibid._, p. 143-144. + +[558] _Ibid._, p. 134. + +[559] _Ibid._, p. 104-105. + +[560] _Ibid._, p. 111. + +[561] _Ibid._, p. 212. + +[562] _Ibid._, p. 139-140. + +[563] _Ibid._ p, 145. + +[564] Fea, _prefazione Liij_. + +[565] _Ibid._, p. 149. + +[566] _Ibid._, p. 188. + +[567] Il tait frre pun de Franois Casanova, peintre, dont plusieurs +tableaux de batailles sont exposs au Louvre. (Voy. le catalogue de ce +muse, cole franaise, p. 55 58, dition de 1855.) Il avait galement +pour frre Casanova de Steingalt, qui a laiss de si curieux mmoires +sur sa vie. + +[568] Voy. l'_Histoire des plus clbres amateurs franais_, Mariette, +t. II. + +[569] _Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti del +disegno_, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1er. + +[570] _Lettres_, p. 158. + +[571] Cet ouvrage fut publi Rome, en italien, grand in-f. + +[572] _Lettres_, t. 1er, p. 147. + +[573] _Ibid._, p. 154. + +[574] _Ibid._, p. 222-223. + +[575] _Ibid._, p. 140-141. + +[576] _Ibid._, p. 185. + +[577] C'tait un nom de guerre; il s'appelait Charles-Thophile +Guischardt, et tait fils d'un rfugi franais. Entr au service du +grand Frdric, qui l'leva au grade de colonel, il composa de savants +ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement souponn +d'avoir pill le chteau du comte de Brhl, Dresde, lors de la prise +de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763. + +[578] _Lettres_, t. Ier, p. 167-189. + +[579] _Ibid._, p. 184-185. + +[580] _Ibid._, p. 190. + +[581] Cavaceppi a publi ce journal au commencement de son ouvrage, +_Raccolta d'antiche statue, etc. Roma_, 1769, in-f. + +[582] Il ne tarda pas tre arrt, fut condamn mort et excut un +mois aprs Trieste. + +[583] _In fine_, t. II, dition italienne de Fea, p, 427. + +[584] _Laocoon, ou penses sur les limites de la peinture et de la +posie_, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8.--Lessing envoya ce +livre Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte: + +J'ai reu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien crit et avec +pntration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses +doutes et ses dcouvertes. Qu'il vienne Rome, et nous causerons +ensemble sur le lieu mme. Lettre Franken, du 10 septembre 1766, t. +1er, p. 175-176. + +[585] Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, _De l'art en +Allemagne_, t. 1er, p. 238 et suiv. + +[586] C'est par erreur qu'on a imprim _Velasquez_ dans le cours du +volume: ce nom, en espagnol, s'crit VELASQUEZ. [Note du transcripteur: tous +sont corrigs.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs +trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + +***** This file should be named 26211-8.txt or 26211-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/2/1/26211/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Dumesnil. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.date {text-align: center; + text-indent: 0%; + font-size:95%; + font-weight:600; + } + .hang {text-indent:-2%; + margin-left:2%; + } + p.nom {text-align: center; + text-indent: 0%; + font-family: sans-serif; + font-variant: small-caps; + font-weight:800; + } + p.nomg {text-align: center; + text-indent: 0%; + font-family: sans-serif; + font-size:120%; + font-weight:800; + } + .r {text-align: right; + margin-right:25%; + } + h2,h3 {text-align: center; + clear: both; + text-indent: 0%; + } + h1 {margin-top:15%; + text-align: center; + clear: both; + text-indent: 0%; + } + .top5 {margin-top: 5%;} + .top15 {margin-top: 15%;} + hr { width: 90%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + color:black; + } + hr.full { width: 100%; + margin-top: 5%; + margin-bottom: 5%; + border: solid black; + height: 5px; } + hr.hr1 {width:25%;} + hr.hr2 {width:15%;margin-top:10%;} + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + background:#fdfdfd; + color:black; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + a:link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + link {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {background-color: #ffffff; color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {background-color: #ffffff; color: red; text-decoration:underline; } + .smcap {font-variant: small-caps; + font-family: "Times New Roman", serif; + font-size: large; + } + img {border: none;} + .blockquot{margin-left: 5%; margin-right: 10%; + font-size:95%;font-weight:600;} + + sup {font-size: 75%;} + .c {text-align: center; + text-indent: 0%; + } + .footnotes {border: dashed 1px;margin-top:15%;margin-bottom:15%;} + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right; font-size: 0.7em;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .6em; text-decoration: none;} + .poem {margin-left:25%; + white-space:nowrap; + text-indent: 0%; + } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs +trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire des plus clbres amateurs trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes. + +Author: Jules Dumesnil + +Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h1>HISTOIRE<br /> +DES PLUS CÉLÈBRES<br /> +AMATEURS ÉTRANGERS</h1> + +<p class="c"><i>Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands</i></p> + +<h3>ET DE LEURS RELATIONS<br /> +AVEC LES ARTISTES +</h3> + +<p class="c">PAR</p> +<h2>J.-G. DUMESNIL</h2> + +<p class="c">Membre du conseil général du Loiret, de la Société archéologique de l'Orléanais,<br /> +de la Société de l'Histoire de France et de la Légion d'honneur.<br /> +</p> + +<p class="top5"><span style="margin-left: 50%;">Vitam excoluere per artes.</span></p> + + +<h3 class="top5">TOME V</h3> + +<table summary="amateurs" cellpadding="0" cellspacing="5" +style="text-align:center;"> + +<tr><td><a href="#AMATEURS_ESPAGNOLS">AMATEURS ESPAGNOLS</a></td></tr> + +<tr><td>1500-1543</td></tr> + +<tr><td>Philippe II;—Gio. Bat. Castaldi;—Franc. Vargas;—Ant. di Leva;<br /> +Le duc d'Albe;—les marquis de Pescaire et del Vasto;<br /> +Les cardinaux de Granvelle et Pacheco.<br /> +Don Diego Hurtado de Mendoza.<br /> +Le comte-duc d'Olivarès et Philippe IV.</td></tr> + +<tr><td>——</td></tr> + +<tr><td><a href="#AMATEURS_ANGLAIS">AMATEURS ANGLAIS</a></td></tr> + +<tr><td>1585-1646</td></tr> + +<tr><td>Thomas Howard, comte d'Arundel;<br /> +Georges Villiers, duc de Buckingham;<br /> +Le roi Charles 1<sup>er</sup>.</td></tr> + +<tr><td>——</td></tr> +<tr><td><a href="#AMATEURS_FLAMANDS">AMATEURS FLAMANDS</a></td></tr> + +<tr><td>1560-1666</td></tr> + +<tr><td>Nicolas Rockox et Gaspar Gevaërts,<br /> +Amis de Pierre-Paul Rubens.</td></tr> + +<tr><td>——</td></tr> +<tr><td><a href="#AMATEURS_HOLLANDAIS">AMATEURS HOLLANDAIS</a></td></tr> + +<tr><td>1596-1700</td></tr> + +<tr><td>Constantin Huygens;<br /> +Utenbogard;—le bourgmestre Jean Six.</td></tr> + +<tr><td>——</td></tr> +<tr><td><a href="#AMATEURS_ALLEMANDS">AMATEURS ALLEMANDS</a></td></tr> + +<tr><td>1470-1768</td></tr> + +<tr><td>Bilibalde Pirckheimer, Érasme et Albert Durer.<br /> +Jean Winckelmann.</td></tr> + +<tr><td>M. de Hagedorn;—le comte de Brühl;—Auguste III;—M. de Heinecken;<br /> +Le cardinal Passionei;—Raphaël Mengs;—le cardinal Albani;<br /> +Le baron Stosch;—le comte Firmian.</td></tr> +<tr><td>——</td></tr> + +</table> + +<p class="c top5">PARIS<br /> +V<sup><span class="smcap">ve</span></sup> JULES RENOUARD<br /> +Éditeur de l'Histoire des Peintres de toutes les Écoles<br /> +6, RUE DE TOURNON<br /> +——<br /> +1860</p> + + +<hr /> +<h2 class="top15">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<p class="c"><a href="#AVERTISSEMENT"><span class="smcap">Avertissement</span></a></p> + +<p class="c"><b>AMATEURS ESPAGNOLS</b></p> + +<p class="nom">PHILIPPE II</p> + +<p class="c">GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA;<br /> +LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO;<br /> +LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.</p> + + +<p class="nom">DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA</p> + +<p class="c">1500-1575</p> + + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_PREMIER">CHAPITRE I<sup>er</sup>.</a>—La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux +grands seigneurs espagnols.—Préférence qu'ils accordent à l'école +vénitienne.—Philippe II, G. Perez et le Titien.—Tableaux de ce maître +pour G.-B. Castaldi.—F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis +de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et +Pacheco.—1500-1564.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_II">CHAPITRE II.</a>—Don Diego Hurtado de Mendoza.—Sa naissance et son +éducation.—Son ambassade à Venise; sa liaison avec le Titien, l'Arétin +et le Sansovino.—Service signalé qu'il rend à ce dernier.—Son +altercation avec le pape Paul III.—Il est rappelé en Espagne, tombe en +disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle dans le palais +de Philippe II.—Son exil à Grenade.—Ses travaux dans cette ville.—Ses +relations avec sainte Thérèse.—Il meurt à Madrid.—Examen de ses +œuvres.—Sonnet de Cervantès sur Mendoza.—1503-1575.</p> + + + +<p class="nom">LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS</p> + +<p class="c">1587-1645</p> + + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_III">CHAPITRE III.</a>—Naissance, éducation, caractère du comte-duc +d'Olivarès.—Il devient le favori du prince des Asturies, fils et +héritier présomptif du roi Philippe III.—1587-1621.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IV">CHAPITRE IV.</a>—Avènement de Philippe IV.—Son caractère, son amour des +lettres et des arts, son goût et son talent pour la peinture, qu'il +avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_V">CHAPITRE V.</a>—Les arts à Madrid sous Philippe IV.—Éclat des écoles de +Tolède, Valence et Séville.—Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo +Nardi, peintres ordinaires du roi.—1621-1665.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VI">CHAPITRE VI.</a>—Naissance de Velasquez<a name="FNanchor_586_586" id="FNanchor_586_586"></a><a href="#Footnote_586_586" class="fnanchor">[586]</a>.—Il entre dans l'atelier de +Francisco Pacheco.—Science profonde de cet artiste.—Analyse de son +livre sur l'<i>Art de la peinture</i>.—1599-1650.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VII">CHAPITRE VII.</a>—Commencements de Velasquez à la cour.—Portraits de +Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.—1622-1623.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_VIII">CHAPITRE VIII.</a>—Le prince de Galles à Madrid.—Négociations pour son +mariage avec l'infante Marié.—Divertissements à la cour.—Principaux +amateurs de peinture.—Olivarès et le <i>Buen Retiro</i>.—Représentation +d'<i>Autos sacramentales</i>.—Goût du prince de Galles pour les œuvres +d'art.—1623.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_IX">CHAPITRE IX.</a>—Départ précipité du prince de Galles.—Rupture entre +l'Angleterre et l'Espagne.—Premier portrait équestre de Philippe IV par +Velasquez.—Son succès.—Sonnet de Pacheco à cette occasion; honneurs et +récompenses accordés à Velasquez.—Portrait d'Olivarès.—Tableau de +l'expulsion des Maures.—1623-1628.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_X">CHAPITRE X.</a>—Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.—Emploi de +son temps pendant son séjour; portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et +autres peintures.—1628-1629.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XI">CHAPITRE XI.</a>—Voyage de Velasquez en Italie.—Ses études à +Rome.—Tableaux qu'il exécute dans cette ville.—Accueil qu'il reçoit du +roi à son retour.—Indication de quelques-uns de ses +ouvrages.—1629-1631.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XII">CHAPITRE XII.</a>—Artistes italiens au service de Philippe IV.—Juan +Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.—Le Panthéon de l'Escurial.—Le Buen +Retire.—Cosimo Lotti.—Baccio del Bianco.—Angel Michele Colonna et +Agostino Mitelli.—Pietro Tacca et la statue équestre de Philippe +IV.—1621-1665.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIII">CHAPITRE XIII.</a>—Principaux artistes espagnols du temps de Philippe +IV.—José Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco +Collantès, Alonso Cano, D. Bartolomè Estevan Murillo, Juan Martinès +Muntañès.—1621-1665.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIV">CHAPITRE XIV.</a>—Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.—Histoire de son fils +naturel Julien, d'après le père Camille Guidi.—Velasquez reste fidèle +au comte-du—Portrait inachevé de Julien.—1643-1645.</p> + + + +<p class="c">AMATEURS ANGLAIS</p> + +<p class="nom">THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL</p> + +<p class="c">1585-1646</p> + + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XV">CHAPITRE XV.</a>—Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier +siècle.—Règne de Charles 1<sup>er</sup>, la plus brillante époque pour les arts +en Angleterre.—Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, à +la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.—Portrait du +comte par lord Clarendon.—Opinions contraires de Richard Chandler, +d'Horace Walpole et d'autres.—Biographie abrégée du comte, ses voyages +en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.—Sa liaison avec Rubens et +Van Dyck.—Ses portraits.—Encouragements qu'il accorde à plusieurs +artistes.—L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, +Leseur et Fanelly.—Collections du comte d'Arundel.—1585-1630.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVI">CHAPITRE XVI.</a>—Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1<sup>er</sup> et +de Charles 1<sup>er</sup>.—Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords +Hamilton et Alb. Montague.—Georges Williers duc de Buckingham.—Sa +liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.—Il se sert des +ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour se procurer des +objets d'art.—Balthasar Gerbier, son agent dans les +Pays-Bas.—Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes +1<sup>er</sup>.—Buckingham est assassiné par Felton.—1590-1628.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVII">CHAPITRE XVII.</a>—Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et +son traité <i>De pictura veterum</i>.—Analyse et citations de cet +ouvrage.—Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de +Rubens.—Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres achetés +par le comte d'Arundel.—Leur explication par Selden.—Opinion de +Rubens.—Collection d'antiques à <i>Arundel-House</i>.—1589-1636.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XVIII">CHAPITRE XVIII.</a>—Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de +l'empereur Ferdinand II.—Extraits du journal de cette mission publié +par W. Crowne.—Description des collections de l'empereur Rodolphe, à +Prague, et du palais de Wallenstein.—Récit de la mort de ce +général.—Représentation donnée en l'honneur du comte parles jésuites de +Prague.—Il fait l'acquisition, à Nuremberg, de la bibliothèque de +Pirckheimer.—Retour du comte en Angleterre.—1636.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XIX">CHAPITRE XIX.</a>—Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte +d'Arundel, et ses principales œuvres.—Portrait du Sicilien Blaise de +Manfre, célèbre faiseur de tours.—Autres portraits gravés par +Hollar.—Jérôme Lanicre, les deux Van der Borcht.—1636-1646.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XX">CHAPITRE XX.</a>—Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.—Il +quitte sa patrie et se fixe à Padoue.—Il y meurt en 1646.—Sort de ses +collections.—Renommée attachée à sa mémoire.—1637-1646.</p> + + + +<p class="c">AMATEURS FLAMANDS</p> + +<p class="nom">NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS</p> + +<p class="c">1560-1666</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXI">CHAPITRE XXI.</a>—Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses +artistes.—Réputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et +de Hans Holbein.—Culture des sciences et des lettres à +Anvers.—L'imprimeur Christophe Plantin.—Richesses et luxe des +négociants d'Anvers.—Déclin de la prospérité d'Anvers sous Philippe +II.—Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.—1454-1598.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXII">CHAPITRE XXII.</a>—Naissance, éducation et commencements de Rubens.—Il +part pour l'Italie.—Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et +Rome.—Son premier voyage en Espagne.—Il revient à Mantoue et retourne +à Rome, où il trouve son frère Philippe.—Il travaille avec lui aux deux +livres des <i>Electorum</i>.—Il visite Milan et Gênes.—1577-1608.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXIII">CHAPITRE XXIII.</a>—Rubens revient à Anvers, en apprenant la maladie de sa +mère.—Il se fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit +une maison.—Origine de son tableau de <i>la Descente de Croix</i>, et part +de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'œuvre.—Notice sur cet +ami de Rubens.—Tableaux que le peintre exécute pour lui.—Autres +amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.—1608-1640.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXIV">CHAPITRE XXIV.</a>—Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.—Sa naissance, sa +famille, son éducation, son premier ouvrage.—Il sert d'intermédiaire +aux relations de Peiresc avec Rubens.—1595-1620.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXV">CHAPITRE XXV.</a>—Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie +de Marie de Médicis.—Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès +et les frères Dupuy, et entretient avec eux une active +correspondance.—1621-1627.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXVI">CHAPITRE XXVI.</a>—Second voyage de Rubens en Espagne.—Il fait, pour +Gevaërts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à +l'Escurial.—Intelligence supérieure de Rubens.—Passage d'une de ses +lettres à Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort +d'Isabelle Brant.—1628-1629.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXVII">CHAPITRE XXVII.</a>—De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour +l'Angleterre.—Impression que produit sur lui la vue de ce pays.—Lettre +à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.—Il +déplore les lenteurs qui retardent la paix.—Ses relations avec les +familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.—1629-1630.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXVIII">CHAPITRE XXVIII.</a>—Retour de Rubens à Anvers.—Son second mariage avec +Héléna Forment.—Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout +son temps au travail et à ses amis.—Ses sentiments intimes exposés dans +ses lettres à Peiresc.—1630-1636.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXIX">CHAPITRE XXIX.</a>—Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par +Rubens pour l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.—Inscriptions et +vers latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.—Description +de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa +direction.—Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la +goutte.—1633.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXX">CHAPITRE XXX.</a>—Dernières années de Rubens: il travaille tant que la +goutte le lui permet.—Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa +manière de diriger ses élèves graveurs.—Portrait de Gevaërts, peint par +Rubens et gravé par Paul Pontius.—Mort de Rubens.—Gevaërts et Rockox +lui survivent.—Son épitaphe par Gevaërts.—Règle de conduite observée +par Rubens, Rockox et Gevaërts.—Génie de Rubens: accord du bon et du +beau.—1633-1666.</p> + + + +<p class="c">AMATEURS HOLLANDAIS</p> + +<p class="nom">CONSTANTIN HUYGENS</p> + +<p class="nom">utenbogard, le bourgmestre jean six</p> + +<p class="c">1596-1700</p> + + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXI">CHAPITRE XXXI.</a>—Originalité du génie de Rembrandt.—Accusations dirigées +centre sa vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les +hommes les plus honorables de son temps.—Constantin Huygens, ses +portraits par Van Dyck et Mireveldt.—Jean de Bisschop lui dédie la +première partie de ses gravures de statues antiques.—Relations de +Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric +Henri.—Rembrandt donne un tableau à Huygens.—Le receveur Utenbogard, +ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.—1596-1700.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXII">CHAPITRE XXXII.</a>—Gloire de la Hollande à la paix de Munster.—L'hôtel de +ville d'Amsterdam, bâti par Van Campen.—Jean Six, sa famille et son +éducation.—Le poëte Vondel.—Le <i>Mariage de Jason et de Creuse</i>, +tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.—Portrait du +bourgmestre.—Paysages de Rembrandt.—Le docteur Tulp, beau-père de Six, +et la <i>Leçon d'analomie</i>.—Gravures de tableaux modernes dédiées à J. +Six par J. de Bisschop.—Obscurité des dernières années de +Rembrandt.—Mort de Six.—1618-1700.</p> + + + +<p class="c">AMATEURS ALLEMANDS</p> + +<p class="nom">BILIBALDE PIRCKHEIMER</p> + +<p class="c">1470-1530</p> + + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXIII">CHAPITRE XXXIII.</a>—Illustration ancienne, à Nuremberg, de la famille +Pirckheimer.—Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.—Son retour +et son mariage.—Il commande le contingent nurembergeois à l'armée de +l'empereur Maximilien.—Sa relation de la guerre contre les +Suisses.—1470-1499.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXIV">CHAPITRE XXXIV.</a>—Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne +des affaires publiques.—Ses études: il recherche les livres et les +manuscrits.—Ses traductions et ses publications.—Il se lie avec un +grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.—Son intimité +avec Albert Durer.—Tableau de l'artiste représentant les derniers +moments de la femme de son ami.—1500-1505.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXV">CHAPITRE XXXV.</a>—Voyage de Durer à Venise.—Ses lettres à +Pirckheimer.—Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et +séparément.—Confiance de l'artiste dans le goût de son +ami.—Pirckheimer traduit du grec en latin les <i>Caractères de +Théophraste</i>, et les dédie à Durer.—1506-1527.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXVI">CHAPITRE XXXVI.</a>—Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.—Voyage +d'Albert dans les Pays-Bas.—Portraits d'Érasme par Durer et +Holbein.—Amour d'Érasme pour l'indépendance.—1518-1526.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXVII">CHAPITRE XXXVII.</a>—Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa +patrie.—Sa retraite définitive des affaires publiques.—<i>Le char +triomphal de l'empereur Maximilien</i>, dessiné et gravé par Durer, et +décrit par Pirckheimer.—Agitation de l'Allemagne, chagrins de +Bilibalde.—1512-1527.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXVIII">CHAPITRE XXXVIII.</a>—Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, +sentiments d'Érasme.—Épitaphe de Durer.—Dernières années de +Bilibalde.—Gravure faisant allusion à ses chagrins.—Mort de +Pirckheimer.—1528-1530.</p> + + + +<p class="nom">JEAN WINCKELMANN</p> + +<p class="c">1717-1768</p> + + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XXXIX">CHAPITRE XXXIX.</a>—Naissance de Winckelmann.—Pauvreté de ses +parents.—Ses études à Steindall.—Le recteur Toppert.—Voyage à Berlin +et retour à Steindall.—Il devient précepteur.—Il veut se rendre en +France.—Il est admis co-recteur à Seehausen.—1717-1748.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XL">CHAPITRE XL.</a>—Le comte de Bunau et son Histoire de +l'Empire.—Winckelmann demande à être attaché à son service.—Il est +admis à travailler dans sa bibliothèque à Nöthenitz.—Son +collaborateur Franken.—Travaux à Nöthenitz.—Voyages à Dresde.—Le +nonce Archinto.—Conversion de Winckelmann au catholicisme.—1748-1754. +427</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLI">CHAPITRE XLI.</a>—Winckelmann à Dresde.—Le peintre Œser, l'antiquaire +Lippert.—M. de Hagedorn.—Christian Gottlob Heyne.—Le comte de Brühl, +Auguste III, M. de Heinecken.—Le musée de Dresde.—Acquisitions faites +en Italie et ailleurs.—État des tableaux pendant un siècle, leurs +restaurations.—1754-1755.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLII">CHAPITRE XLII.</a>—Artistes attachés à la cour d'Auguste III.—Premier +ouvrage de Winckelmann: <i>Réflexions sur l'imitation des artistes grecs +dans la peinture et la sculpture</i>.—1755.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLIII">CHAPITRE XLIII.</a>—Départ de Winckelmann pour l'Italie.—Il visite Venise +et Bologne, et descend à Rome chez Raphaël Mengs.—Emploi de son temps +dans celle ville.—Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et +visite les galeries.—Le sculpteur Cavaceppi.—La statue de la villa +Ludovisi.—Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les +malheurs de la Saxe.—Ses études.—Première idée de son <i>Histoire de +l'art</i>.—Sa vie, ses amis à Rome.—1753-1758.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLIV">CHAPITRE XLIV.</a>—Voyage à Naples.—Le marquis Tanucci, le comte de +Firmian.—Retour à Rome et voyage à Florence.—Le baron de Stosch et ses +collections.—Winckelmann rédige en français le catalogue de ses pierres +gravées.—1758-1759.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLV">CHAPITRE XLV.</a>—Winckelmann attaché au cardinal Albani.—Notice sur ce +prélat, sur sa villa et ses collections d'antiquités.—Le plafond de +Raphaël Mengs; portraits de Winckelmann.—1759-1762.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLVI">CHAPITRE XLVI.</a>—Nouveaux voyages à Naples.—Sir W. Hamilton, +d'Hancarville, le baron de Riedesel.—Excursion au Vésuve.—Opuscules +composés à Rome.—Winckelmann sert de <i>cicerone</i> aux étrangers de +distinction.—Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les +Français.—Sa correspondance.—Ses regrets, en apprenant la mort du +comte de Bunau.—1762.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLVII">CHAPITRE XLVII.</a>—Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et, +plus tard, <i>Scrittore greco</i>, à la bibliothèque du Vatican—Il publie +son <i>Histoire de l'art</i>.—Critiques que lui attire cet +ouvrage.—Mystification à laquelle il se trouve exposé.—Autres +ouvrages de Winckelmann.—1763-1767.</p> + +<p class="hang"><a href="#CHAPITRE_XLVIII">CHAPITRE XLVIII et dernier.</a>—Bonheur et liberté dont Winckelmann +jouissait à Rome.—Ses <i>villégiature</i> à Castel-Gandolfo et +Porto-d'Anzio.—Son admiration passionnée de la nature.—Le roi de +Prusse essaye de l'attirer à Berlin.—Son désir de revoir +l'Allemagne.—Il se met en route pour ce pays.—Sa tristesse en +s'éloignant de Rome.—Il abrège son voyage et revient de Vienne à +Trieste.—Il est assassiné dans cette ville par un repris de +justice.—Ses dispositions testamentaires.—Monument qui lui est érigé à +Rome.—Appréciation de son influence.—1767-1768.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">Fin de la table des matières</span>.</p> + + +<hr /> + +<h3 class="top15"><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"></a>AVERTISSEMENT</h3> + + +<p>Il y a dix ans, me trouvant à Rome pour y passer l'hiver, l'idée me +vint, en admirant les fresques de Raphaël, de faire des recherches sur +sa vie intime. Je fus ainsi amené à étudier ses relations avec Balthasar +Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqué ce travail à quelques +artistes, aussi distingués par le talent que par leur connaissance de +l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager à le continuer; et +c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publié +l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs italiens et français</i>.</p> + +<p>Aujourd'hui, j'offre au public le cinquième et dernier volume de cette +histoire, contenant celle des plus célèbres amateurs <i>espagnols</i>, +<i>anglais</i>, <i>flamands</i>, <i>hollandais</i> et <i>allemands</i>.</p> + +<p>Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour être à la hauteur d'un si +vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les véritables amis de l'art, tant +en France qu'à l'étranger, en considération de ce que j'ai le premier +ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions +que j'ai pu commettre.</p> + +<p>Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces +recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que +soit le sort réservé à cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir +envoyé l'idée; car je dois à ces attachantes études de mieux comprendre +les œuvres de l'art, de connaître les hommes qui, depuis la Renaissance, +les ont aimées et encouragées, et d'estimer le caractère des principaux +maîtres à l'égal de leur génie.</p> + +<p> +<span style="margin-left: 2em;">Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859.</span><br /> +</p> + + + +<hr /> +<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_ESPAGNOLS" id="AMATEURS_ESPAGNOLS"></a>AMATEURS ESPAGNOLS</h2> +<hr class="hr1" /> +<p class="nomg">PHILIPPE II</p> + +<p class="c">GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES +MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.</p> + +<p class="nom">DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></p> + +<p class="c">1500—1575</p> + +<hr class="hr2" /> + +<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux grands seigneurs +espagnols.—Préférence qu'ils accordent à l'école vénitienne.—Philippe +II, G. Ferez et le Titien.—Tableaux de ce maître pour G. B. Castaldi, +F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del +Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco.</p></div> + +<p class="date">1500—1564</p> + + +<p>Si la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, exposés à Milan, suffit +pour inspirer à François I<sup>er</sup> la résolution d'attirer en France +l'illustre peintre de la Cène, les voyages de Charles-Quint dans la même +ville, en Toscane, à Bologne et dans les États de Venise, ne furent pas +moins favorables à l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le +puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce +qui nous paraît plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que +céder à un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il +s'attacha désormais à rehausser la gloire de son règne par l'éclatante +protection qu'il accorda aux artistes et à leurs œuvres. Restés maîtres +de l'Italie après la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux +chefs de l'armée et du gouvernement espagnol à Milan, à Naples, en +Toscane, furent bientôt aussi gagnés aux arts par la vue des œuvres +merveilleuses des différentes écoles italiennes. Mais parmi ces écoles, +il en est une que les grands seigneurs espagnols, à l'imitation de leur +roi, prirent en une affection singulière, c'est celle des coloristes +vénitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier, +c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut +conserver son indépendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes +aux conquérants. Néanmoins, bien que Milan, Florence et Rome étalassent +des fresques et des peintures approchant peut-être encore plus de la +perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conquérants +espagnols, et l'on peut dire de l'école vénitienne, par rapport à +l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize siècles auparavant, de la +Grèce envahie par les soldats grossiers de Mummius:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Græcia capta ferum victorem coepit, et artes</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Intulit agresti Latio.</span><br /> +</p> + +<p>D'où vint cette prédilection de Charles-Quint et des nobles Castillans +en faveur de l'art vénitien, qui leur fit préférer les maîtres de la +couleur, et en particulier le grand Titien, à Léonard de Vinci, +Michel-Ange, Raphaël, André del Sarto, et tant d'illustres artistes des +autres écoles? En étudiant l'histoire de l'art à cette époque, on est +amené à reconnaître que cette admiration presque exclusive accordée par +les Espagnols aux peintres de Venise est due à une seule cause: le +crédit dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint et des principaux +seigneurs de sa cour. On sait que le <i>Fléau des rois</i> n'omit aucun +éloge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grâces du +tout-puissant monarque. Lié avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et +beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur ménagea l'accès des faveurs +impériales. Nous avons raconté ailleurs<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> cette influence de l'Arétin +et les services qu'il rendit au grand Titien lui-même. Il l'introduisit +à la cour de l'empereur, l'accrédita par ses lettres auprès de sa +personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui +l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans +l'intimité de ce prince, le peintre eut bientôt gagné lui-même ses +bonnes grâces et celles de ses courtisans.</p> + +<p>Ridolfi<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien +exécuta pour Charles-Quint, a raconté, avec un patriotique orgueil, les +honneurs extraordinaires que le maître absolu des Espagnes, des +Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duché de Milan, rendit +publiquement à l'artiste. Mais ce qui est peut-être moins connu, et ce +qui mérite tout autant d'être signalé, c'est l'amour véritable, nous +oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible César, le +sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conçut également et +conserva pour les œuvres du chef de l'école de Venise. Le Titien avait +fait son portrait, alors qu'il n'était encore que l'héritier présomptif +du trône d'Espagne, et un poëte du temps, ami de l'artiste, qui avait +changé sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus +classique de Partenio, célébra ce portrait dans le sonnet suivant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quel intento di magno e di sincero,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Che al gran Filippo in l'aere sacro splende,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Mentre il valore il di lui petto accende</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Col fasto de la gloria, e del'impero.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quel non so che terribilmente altero</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Che natura, che 'l fa sol vede e intende</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Nel guardo, che gli affige v'si comprende</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Il mondo esser minor del suo pensiero.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quel proprio in carne di color vitale</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Tiziano esprime, e da l'esempio move</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">In gesto bel di maesta reale.</span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pare che'l ciel con maraviglie nove</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Gli sparga intorno ogni poter fatalo</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Come a nato di Cesare et di Giove<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de +Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidèlement l'expression +singulière de cette physionomie impénétrable, qui cachait si bien, comme +le dit le poëte, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la +fatalité des anciens.</p> + +<p>Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son +père, il s'empressa de rechercher ses œuvres, en lui confirmant +l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs +et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour +Philippe II, après l'abdication de Charles-Quint, fut <i>Jésus-Christ dans +le jardin des Oliviers</i>, et, peu après, <i>le même descendu de la croix et +reposant sur le sein de sa mère</i>. Il reçut ensuite du roi plusieurs +commandes, tant de sujets de dévotion, que de compositions tirées de la +mythologie, ou, comme on les appelait alors, des <i>poésies</i>. À l'occasion +de ces tableaux, Philippe II écrivit de sa main, à l'artiste, la lettre +suivante<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>:</p> + +<p>«Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de +Jérusalem, etc.</p> + +<p>«Notre amé, j'ai reçu votre lettre du 19 du mois passé, et j'ai été +satisfait d'apprendre que vous aviez terminé les deux <i>poésies</i>: l'une +de <i>Diane au bain</i> et l'autre de <i>Calisto</i>. Et pour qu'il n'arrive pas à +ces tableaux le même accident qui est arrivé à votre peinture du Christ, +j'ai consenti à ce qu'ils soient dirigés sur Gênes, pour que de là ils +me soient envoyés en Espagne. J'en donne avis à Garcia Hernandès: vous +les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon état dans +leurs caisses, et qu'ils soient emballés de manière qu'ils ne puissent +pas être abîmés en route. À cet effet, il sera bien que vous, qui vous y +entendez, vous les arrangiez vous-même de votre main; car ce serait une +grande perte s'ils venaient à être endommagés. Bien que je me sois +beaucoup réjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le <i>Christ +dans le jardin</i> (des Oliviers), et les deux autres <i>poésies</i> que vous me +dites avoir commencées, je serais encore plus satisfait si vous +consentiez à me faire un autre tableau du <i>Christ mort au tombeau</i>, +semblable à celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas être +privé d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence +que vous avez mise à exécuter ces œuvres, que je tiens, comme de raison, +pour être de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas exécuté l'ordre +que j'avais donné de vous en payer le prix, soit à Milan, soit à Gênes. +Je viens présentement de faire écrire de nouveau à ce sujet, et je me +tiens pour assuré que cette fois on ne manquera pas de se conformer à ma +volonté.—De Gand, le 13 de juillet 1558.—<i>Moi, le Roi.</i>—Et, plus +bas, G. Perez.»</p> + +<p>Lorsque ces tableaux furent parvenus à Philippe II, il en fut si +satisfait, qu'il fit écrire le 25 décembre 1558, du couvent de +Grunendal, près de Gand, où il se trouvait alors, au gouverneur du duché +de Milan, pour lui ordonner de faire immédiatement payer à Titien les +deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyées, l'une en 1541, et +l'autre en 1548. Par le même ordre, il recommande que le service des +arrérages de ces pensions soit fait dorénavant très-exactement chaque +année. Et pour que cet ordre ne fût pas considéré par le gouverneur de +l'État de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II +ajouta de sa propre main les lignes suivantes:</p> + +<p>«Vous savez déjà la satisfaction que j'éprouverai à être agréable à +Titien; c'est pourquoi je vous charge spécialement de le faire payer de +suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir à moi pour +l'exécution de ce que je viens de vous mander.—<i>Moi, le Roi.</i>—G. +Perez.»</p> + +<p>Avec l'impression que donne l'histoire du caractère de Philippe II, et +ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine à croire que +ce soit le même prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge +implacable de son propre fils, qui ait écrit ces deux lettres. Comment +ce souverain, absorbé en apparence par la politique et la dévotion, +pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les œuvres de +Titien, mais de descendre à des détails tels que ceux que nous venons de +rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour +les tableaux de ce grand maître? L'histoire, qui nous révèle ces faits, +nous montre en même temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutôt +elle nous montre la puissance de l'art, même sur les hommes qui +paraissent, à première vue, devoir rester le plus rebelles à son empire. +Au milieu des plus fortes préoccupations d'un immense gouvernement, +l'art, l'amour du beau s'était ouvert une place dans cette âme ardente +et sombre, à côté du fanatisme religieux et de la politique, et le +pinceau de Titien avait subjugué le monarque le plus puissant et le plus +absolu qu'il y eût à cette époque.</p> + +<p>Indépendamment des peintures que nous venons de citer, le maître +vénitien exécuta pour Philippe II, à son grand contentement, le <i>Martyre +de saint Laurent</i> destiné au château de l'Escurial; le <i>Tribut de +César</i>, l'<i>Adoration des Mages</i>, le <i>Christ déposé au tombeau par Joseph +et Nicodème</i>, et une <i>Madeleine</i> dont Ridolfi fait le plus grand éloge. +«Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la +représenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa +noble condition (<i>nobile condizione</i>), montrant dans l'expression de son +visage, dans la vérité de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes, +comment se lamente un cœur touché du céleste amour, et qui exprime le +plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien +dire que c'est la nature même qui se montre sur la toile, et que cette +figure doit, à l'avenir, servir de modèle à la symétrie de l'art, comme +image du beau, comme exemple aux âmes pénitentes, et enfin comme le +témoignage le plus éclatant de ce que peut produire un habile pinceau, +dirigé par une savante main. Cette figure, d'une beauté véritablement +surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....» +Après avoir rapporté une octave du cavalier Marini en l'honneur de +Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> que l'idée de cette +peinture lui fut inspirée par une statue de femme de marbre antique. +Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme +modèle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rôle +de Madeleine au sérieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les +larmes lui tombaient des yeux, exprimant en même temps sur son visage ce +repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en +outre que pendant qu'il était occupé à la peindre, le Titien était +tellement absorbé par la contemplation de son modèle, qu'il oubliait de +prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant +cette figure au roi d'Espagne, le peintre écrivit à Philippe II «qu'il +lui envoyait Madeleine, à cette fin qu'avec ses larmes elle intercédât +pour l'expédition des pensions qui lui avaient été assignées, et dont le +payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majesté.» +Le roi répondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conservé que la +lettre de son secrétaire G. Perez, qui est ainsi conçue:</p> + +<p>«Très-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa +Majesté comme vous avez été servi, et les ordres que le roi m'a prescrit +de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient à +vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez +toujours disposé à vous servir en toute circonstance. Il est juste que +tout le monde s'empresse de venir en aide à un homme qui sert le roi +avec tant de zèle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute +satisfaction de Sa Majesté. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il +le doit.—De Barcelone, le 8 de mars 1564.»</p> + +<p>Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intérêts: comme son +maître, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir +en échange des services qu'il rendait à l'artiste. Dans un +<i>post-scriptum</i>, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa +pensée la plus chère, il ajoute discrètement:—«Quant à la figure de la +très-sainte Vierge que vous dites tenir à ma disposition, je vous baise +les mains; et lorsque arrivera la <i>Cène</i> (destinée au roi), je +m'arrangerai de manière que Sa Majesté fasse en faveur de Votre +Seigneurie la démonstration telle que de raison. Au service de Votre +Seigneurie.—G. Perez.»</p> + +<p>Ce tableau de la <i>Cène</i> fut terminé par Titien dans le courant de +l'année 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son +génie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses +contemporains, la <i>Cène</i> ne le cédait à aucun de ses chefs-d'œuvre, et +lui-même l'estimait à l'égal de son immortelle <i>Assomption</i>, qui est +restée à Venise. Il apprit au roi catholique l'achèvement de cette +grande composition, en ces termes: «De Venise, le 5 août 1564.—La <i>Cène +de Notre-Seigneur</i>, que j'ai depuis longtemps promise à Votre Majesté, +est maintenant, grâce à Dieu, entièrement achevée, après sept années, +depuis que je l'ai commencée, d'un travail sans relâche, ayant voulu +laisser à Votre Majesté, à l'extrémité si avancée de ma vie, cette +dernière marque, et la plus grande, de mon très-ancien dévouement. +Plaise à Dieu qu'elle semble au jugement si sûr de Votre Majesté telle +que je me suis efforcé de l'exécuter avec le plus vif désir de la +satisfaire!...»—Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui +étaient pas payées, nonobstant tous les ordres du roi, restés sans +exécution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce +qu'il devait à la munificence de l'empereur Charles-Quint son +père.—Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le passé. Philippe +II, à la réception du tableau de la <i>Cène</i>, fut tellement transporté +d'admiration, qu'il lui envoya immédiatement, grâce sans doute aux bons +offices de son secrétaire G. Perez, deux mille écus de gratification, et +il donna des ordres si précis à ses ministres de Milan et de Naples +qu'ils s'empressèrent de lui faire payer les années arriérées de ses +pensions<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> + +<p>Ce tableau de la <i>Cène</i>, destiné au monastère de l'Escurial, y fut placé +dans le réfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est resté +dans ce palais à peu près le seul ouvrage de Titien, dont les autres +tableaux ont été transportés récemment au musée royal de Madrid. Mais, +soit que l'humidité du local ait nui à cette grande peinture, soit que +la fumée et la vapeur des mets aient contribué à obscurcir et gâter ses +brillantes couleurs, ou qu'il ait été volontairement lacéré, toujours +est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette +œuvre de premier ordre.</p> + +<p>Avant d'achever la <i>Cène</i>, Titien avait envoyé à Philippe II <i>Vénus et +Adonis</i>; <i>Andromède attachée au rocher et délivrée par Persée</i>; <i>Europe +enlevée par Jupiter sous la forme d'un taureau</i>; <i>Pan et Syrinx</i>. Il +avait aussi composé pour la reine Marie le <i>Supplice de Tantale</i>, celui +de <i>Prométhée</i> et celui de <i>Sisyphe</i>, et un autre <i>Enlèvement d'Europe</i>. +Pour la reine de Portugal, il peignit un <i>Christ à la colonne</i>. Tous ces +tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au musée royal de +Madrid<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>. C'est là qu'il faut aller admirer le génie de ce grand +artiste, non moins remarquable dans ses <i>poésies</i>, comme disait Philippe +II, que dans ses compositions tirées de l'Évangile ou de l'Écriture +sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous +les genres; sa verve est inépuisable, et la variété de ses compositions +n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. À la +vue de tant de chefs-d'œuvre, dus à l'imagination et à la main d'un seul +artiste, il faut reconnaître que Charles-Quint eut bien raison de le +choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas +moins bien inspiré en lui conservant cette préférence. Ces deux +souverains ont donné, par ce choix, la preuve éclatante qu'ils se +connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient +discerner le vrai génie. Depuis près de trois siècles, la postérité a +commencé pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et +l'histoire les a jugés; mais tant que dureront les toiles où le maître +vénitien, avec un art qui n'appartient qu'à lui, a caractérisé leurs +physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit +Ridolfi dans l'épigraphe qu'il a inscrite à la tête de ses <i>Meraviglie +dell'arte</i>, quoiqu'ils aient vécu pour mourir, ils ne sont morts que +pour revivre<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>!</p> + +<p>À l'exemple de leurs maîtres, la plupart des grands seigneurs espagnols +qui étaient employés en Italie et en Allemagne, soit au commandement des +armées, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent à honneur +d'être dans les bonnes grâces de l'illustre chef de l'école vénitienne, +et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapporté, dans +l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs italiens</i><a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, qu'à son retour +d'Allemagne à Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des +maîtresses de Gio. Battista Castaldi, général espagnol, l'un des +protecteurs de l'Arétin. En 1553, il exécuta celui de Francesco Vargas, +ambassadeur de Charles-Quint, que le poëte Partenio a célébré dans un +sonnet. Il représenta également Antonio di Leva, général des armées de +l'empereur, vêtu d'un pourpoint à l'antique, et avec une large toque sur +la tête; le duc d'Albe; Ferdinand-François d'Avalos, marquis de +Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aimée de Michel-Ange, et +Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux généraux de +Charles-Quint<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. Le musée du Louvre possède ce dernier portrait, l'un +des plus beaux de Titien.—«Avalos, debout, tête nue, revêtu d'une +armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui +tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. À droite, un +Amour apportant un faisceau de flèches; une femme vue de profil, la tête +couronnée de myrte, la main droite posée sur sa poitrine, dans une +attitude respectueuse; par derrière, une figure dont on ne voit que la +tête en raccourci et les mains élevées, qui soutiennent une corbeille de +fleurs<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>.»</p> + +<p>Le Titien représenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant +ses soldats à la manière de Jules César. Le jeune homme placé près de +lui, qui tient son casque, est son fils aîné, qui remplissait les +fonctions de lieutenant général des armées de Charles-Quint en +Italie<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>. C'est à l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino +écrivait de Venise, le 15 septembre 1551, à son ami l'Arétin: «Si je +voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une +armure et quelque peu tremblant, sur cette toile où Titien, qui pour +vous est plus qu'un frère, a peint au naturel le marquis Alphonse +d'Avalos del Vasto, qui parle à son armée avec le costume et à la +manière de Jules César. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en +vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous +contempler comme une effigie très-digne et divine.»</p> + +<p>Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier +monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard à la pourpre romaine, prit le +nom de cardinal de Granvelle. «Il fit, dit Mariette<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, grande figure à +la cour de Philippe II, comme son père avait fait à celle de +Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande +dépense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Dioclétien, par +Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur +cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des +antiquités de Rome, est le plus rare, le plus intéressant et le plus +curieux. Il a été imprimé à Anvers, chez Girolamo Coch en l'année +1558.»—Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il +le traita dans sa maison de Venise en véritable grand seigneur. Après +avoir raconté qu'à son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi +Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit généreusement +plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demandé le prix, Ridolfi +ajoute: «Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manières, +entretenant chez lui un nombreux domestique, vêtu d'une brillante +livrée, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit à la +cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes +dépenses. On dit qu'il reçut à l'improviste à dîner chez lui les +cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse à ses +serviteurs, il leur dit: «Préparez le repas, car je me trouve tout un +monde chez moi.» Et, en attendant que le dîner fût prêt, il lia +conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs +portraits<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>.»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Don Diego Hurtado de Mendoza.—Sa naissance et son éducation.—Son +ambassade à Venise.—Sa liaison avec le Titien, l'Arétin et le +Sansovino.—Service signalé qu'il rend à ce dernier.—Son +altercation avec le pape Paul III.—Il est rappelé en Espagne, +tombe en disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle +dans le palais de Philippe II.—Son exil à Grenade, ses travaux +dans cette ville.—Ses relations avec sainte Thérèse.—Il meurt à +Madrid.—Examen de ses œuvres.—Sonnet de Cervantès sur Mendoza.</p></div> + +<p class="date">1503—1575</p> + + +<p>De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vécut +aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui +fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, à Venise. La vie de +cet homme d'État est curieuse à étudier, en ce qu'elle se trouve mêlée +aux événements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle +donne une haute idée de l'instruction aussi profonde que variée, et des +rares qualités qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle +n'est pas moins intéressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza +fut lié avec le Titien, l'Arétin, le Sansovino et beaucoup d'autres +artistes.</p> + +<p>«Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'édition +qu'il a donnée à Valence, en 1776, de la <i>Guerre de Grenade</i>, présentant +les exemples les plus efficaces pour exciter à imiter leurs actions, je +me suis déterminé à écrire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza, +excellent écrivain et très-habile politique, afin qu'en parcourant son +histoire de Grenade, on puisse en même temps avoir sous les yeux une +notice sur ses études, et sur le soin et l'application qu'il apporta +dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le +préparèrent à écrire d'une manière si remarquable.»—Mais, pour que sa +biographie fût complète, le savant auteur aurait dû ajouter à ses +recherches des détails sur les relations de son héros avec les artistes +vénitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la +politique, ont, en effet, occupé une notable place dans l'existence de +don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don +Gregorio Mayans, nous essayerons de la compléter par les renseignements +puisés dans les <i>Maraviglie dell'arte</i>, de Ridolfi, dans la vie de +Sansovino par le <i>Temanza</i>, et dans les lettres publiées par Bottari.</p> + +<p>Don Diego Hurtado de Mendoza naquit à Grenade, à la fin de l'année 1503, +ou au commencement de 1504. Son père, l'un des plus célèbres généraux +qui servirent les rois catholiques dans la conquête du royaume de +Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et +premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frère +germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et +tous deux fils du célèbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de +Santillana. Sa mère était doña Francisca Pacheco, seconde femme du +marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc +de Escalona. Il fut le cinquième des fils issus de ce mariage, qui tous +se firent remarquer par les services rendus à leur pays: le premier, don +Luis, fut capitaine général du royaume de Grenade, et depuis président +du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amériques; don +Francisco, évêque à Jaen, et don Bernardino, général des galères de +l'Espagne.</p> + +<p>Rien ne prouve qu'il naquit à Tolède, comme on l'a prétendu; car on sait +que ses parents restèrent à Grenade pendant les années qui suivirent la +conquête de cette ville. Leur présence était nécessaire dans cette cité +turbulente qui, par suite du zèle excessif déployé par le cardinal +Ximenès pour la conversion des Mahométans, se révolta vers la fin du +mois de décembre 1499, et dont les troubles durèrent presque pendant +deux années. Il n'est pas à supposer que, pour éviter ce péril, la +marquise, femme d'un caractère héroïque, se soit réfugiée à Tolède. On +doit croire plutôt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albaïcin, +lieu que le marquis choisit pour apaiser la sédition, et qu'elle +s'établit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant à la grande +mosquée, comme si elle eût été livrée en otage.</p> + +<p>Don Diego reçut une éducation très-soignée. On croit qu'il eut pour +principal maître Pierre Martir de Angleria, qui vivait à Grenade, avait +de grandes obligations à la famille Mendoza, et devait au premier comte +de Tendilla d'être venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commença par +étudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il +alla terminer ses études à Salamanque, où il apprit le grec et le latin, +la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes études étaient +une excellente préparation à la vie politique et au maniement des +affaires, carrières réservées alors à la haute noblesse espagnole. La +découverte de l'Amérique, la conquête de Grenade, la réunion des +royaumes de Castille et de Léon sous un même sceptre, la compétition de +l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie, +ouvraient à cette époque un large champ à l'ambition des grands +seigneurs de la péninsule. Les principales familles de ce pays +comprenaient l'importance d'une éducation solide, et la nécessité +d'acquérir des connaissances variées, qui les missent à la hauteur des +fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour à exercer. +Aussi, tandis que la noblesse française continuait, en général, à vivre +dans une grossière ignorance, méprisant les lettres et ne connaissant +d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans être moins +braves, ne dédaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus +habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette +différence d'éducation des deux peuples n'a peut-être pas été assez +remarquée. En mettant tout amour propre national de côté, on peut dire +qu'elle contribua plus qu'on ne le pense généralement à établir et +consolider, pendant tout le seizième siècle, la prédominance des armes, +de l'administration et des idées espagnoles tant en Allemagne, dans les +Pays-Bas, en Italie, à Naples et en Sicile, que dans les deux Amériques.</p> + +<p>Pendant le séjour de don Diego à l'université de Salamanque, il aurait +composé, selon quelques auteurs, <i>la vie de Lazarille de Tormes</i>, roman +dans lequel notre Lesage a puisé plus d'un caractère et plus d'une scène +de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question très-controversée; +d'autres écrivains attribuant cet ouvrage au frère Juan de Ortega, +religieux hiéronimite.</p> + +<p>Après l'achèvement de ses études, notre écolier, attiré comme tant +d'autres de ses compatriotes par le désir de la gloire, passa en Italie, +où il combattit longtemps contre les Français. On n'est pas fixé sur les +campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'après un +passage de son histoire de la guerre de Grenade, où il parle des +nombreuses armées dans lequelles il a servi sous les ordres de +l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au siège de Marseille, +et qu'il se trouva également à la bataille de Pavie où, suivant +l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se +distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce +temps, il y avait à l'armée plusieurs Espagnols de ce nom.</p> + +<p>Il est également vraisemblable qu'il prit part à la guerre faite à +Lautrec, à l'occasion du duché de Milan; qu'il assista, en 1522, à la +bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en +1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des +préoccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente +inclination pour les lettres. Dès que l'armée avait pris ses quartiers +d'hiver, temps ordinairement consacré aux plaisirs et à l'oisiveté, il +quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus célèbres +universités, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre, +des professeurs les plus renommés, les mathématiques, la philosophie et +les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leçons d'Augustin Nifo +et de Juan Montedosca, fameux philosophe sévillan, qui était en grande +réputation dans les universités d'Italie, et qui mourut en 1532.</p> + +<p>Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer +par Charles-Quint. Ce prince conçut la plus haute idée des qualités de +don Diego; il apprécia beaucoup ses services pendant toute la durée de +son règne, et lui confia les négociations les plus difficiles: dès 1538, +il était ambassadeur à Venise. Nous n'avons pas à suivre ici don Diego +de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de +sa vie appartient à l'histoire générale de son pays. Nous devons nous +borner à faire connaître l'existence qu'il menait à Venise, et les +relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes.</p> + +<p>Au milieu des négociations les plus épineuses, le comte n'abandonna +jamais le goût qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il +aimait particulièrement à se procurer des manuscrits grecs, à les faire +copier à grands frais, ou à les faire chercher et rapporter des +extrémités les plus éloignées de la Grèce. C'est ainsi qu'il envoya +jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou, +pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi +les anciens auteurs grecs. Il se servit également de Arnoldo Ardénio, +Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dépense, +beaucoup de manuscrits de diverses bibliothèques, et principalement de +celle du cardinal Bessarion. Grâce à ces recherches, l'Europe, dit son +biographe, put connaître beaucoup d'ouvrages ignorés jusqu'alors, des +plus célèbres auteurs grecs sacrés et profanes, tels que saint Basile, +saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimède tout +entier, Héron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothèque que l'on +publia les œuvres complètes de Josèphe.</p> + +<p>Mais, ce qui est surtout digne d'être transmis à la postérité, c'est le +cadeau qu'il reçut du sultan Soliman, auquel il avait renvoyé libre et +sans rançon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don +Diego l'eût racheté à grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier. +Le Grand-Seigneur voulait lui témoigner sa satisfaction par un don en +rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit à recevoir qu'un +présent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et +fait pour montrer le désintéressement d'un ministre de l'empereur. La +république de Venise se trouvait alors dans une extrême pénurie de blé. +Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au +Grand-Seigneur qu'il permît aux vaisseaux vénitiens d'acheter librement +du froment dans ses États, et de l'apporter dans ceux de la république. +Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable à +une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don +Diego préférait aux plus riches trésors. Les auteurs ne sont pas +d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en +ait envoyé à l'ambassadeur un navire entièrement chargé; d'autres disent +qu'il n'en reçut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un +terme moyen, croit plus probable, d'après Ambrosio Moralès et don +Nicolas Antonio, qu'il en reçut du sultan six caisses entièrement +remplies.</p> + +<p>La passion que don Diego apportait à rechercher et réunir des manuscrits +l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir dérobé une partie de ceux que +le cardinal Bessarion avait légués à la république de Venise. Il les +aurait rapportés en Espagne, et on ne se serait aperçu que plus tard de +la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux +manuscrits qu'il aurait enlevés. Cette accusation est réfutée avec +indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant +plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a +faite des <i>bibliothèques grecque et latine</i>, ont démontré l'existence de +ces manuscrits à la bibliothèque de Saint-Marc<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>.</p> + +<p>Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint à Venise était le +rendez-vous de la société lettrée de cette ville. Les étrangers de +passage, cardinaux, évêques, nobles, savants, tant Espagnols +qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter. +On aimait à s'instruire dans sa conversation et à écouter ses +explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait à fond, +et qu'il étudiait tous les jours. En considération de son savoir et de +sa bienveillance, Paul Manuce lui dédia les œuvres philosophiques de +Cicéron, corrigées avec le plus grand soin; «encore bien, dit-il, dans +son épître dédicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa +sagacité, don Diego les possède encore plus correctes.» On voit par +cette dédicace, qu'il s'appliquait principalement à la philosophie; +qu'il prit chez lui une de ses sœurs, fort instruite dans la langue +latine et également distinguée, et que l'opinion de don Diego, dans la +méthode de l'enseignement de la jeunesse, était que l'on gâte les +longues années destinées à l'étude de la langue latine, en apprenant aux +jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui +avait inspirée le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison.</p> + +<p>La bonté de son caractère, sa générosité, son amour pour les lettres, +le portèrent à venir en aide à un grand nombre de Grecs, qui s'étaient +réfugiés à Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. À cette occasion, +Lazaro Bonamico lui adressa une épître en vers latins<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>, dans +laquelle, décrivant sa manière de vivre et les études auxquelles il se +livrait, il l'engage à s'abandonner à son génie, c'est-à-dire à l'étude +et à la contemplation de la nature; il vante son application à la +philosophie, sa vigilance à défendre les droits de l'empereur, ses +efforts pour résister au Turc, l'ennemi commun; il loue son éloquence, +rappelle l'estime que le sénat vénitien faisait de sa personne et le +secours de blé qui, par son intervention, évita une horrible famine à la +sérénissime république; il loue la libéralité avec laquelle il envoyait +dans la Grèce, à ses frais, des savants chargés d'en rapporter des +monuments anciens; il termine en montrant le crédit dont il jouissait +auprès de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile, +soit pour obtenir la grâce des uns, soit pour favoriser l'avancement des +autres<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a>.</p> + +<p>Vivant ainsi à Venise dans l'étude, avec les savants et les lettrés, +tout en dirigeant des négociations qui le mettaient en rapport avec les +personnages les plus influents de cette république, don Diego ne +pouvait manquer de prendre bientôt goût aux beautés de l'art, et de +rechercher l'amitié des principaux maîtres de la brillante école de la +couleur. L'art, l'amour et la politique étaient alors les seules +occupations dignes d'un habitant de Venise, fût-il même étranger. Mais +l'aristocratie du livre d'or, par ses priviléges et par ses richesses, +était seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la +vie vénitienne. Elle dominait dans le sénat, au Conseil des Dix, dans +les élections; commandait les flottes et les armées, gouvernait Chypre +et les États de terre ferme; ce qui ne l'empêchait pas de céder aux +attraits de ces beautés faciles célébrées par Le Bembo, l'Arioste et +tant d'autres poëtes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait +compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs siècles, il s'était +établi entre les principales familles comme une rivalité publique, pour +construire les plus beaux édifices, églises, palais et autres monuments, +et pour les faire décorer des fresques et des mosaïques les plus belles +et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le +milieu du seizième siècle, alors que l'école vénitienne dans tout son +éclat, vit briller à la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup +d'autres peintres éminents. Mais au milieu de cette pléïade, il manquait +un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan +Sansovino, qui chassé de Rome, à la suite du sac de cette ville par les +bandes du connétable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses +lagunes, et décora sa patrie d'adoption des chefs-d'œuvre de la +sculpture et de l'architecture.</p> + +<p>Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux +merveilleuses peintures exposées alors, non-seulement dans l'intérieur +des palais et des églises, mais sur les murs extérieurs des monuments et +des maisons particulières? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas +de lutter de génie dans ces fresques fameuses, peintes sur les +différentes façades <i>du fondaco de' Tedeschi</i>, qui sont aujourd'hui +détruites, mais dont Zanetti nous a conservé une idée par ses +gravures<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'étaient-ils +pas ornés à la fois des œuvres les plus remarquables de la peinture, de +la sculpture, de la ciselure et de la mosaïque? L'ambassadeur de +Charles-Quint, admirablement préparé par ses études pour comprendre et +aimer les belles choses, ne pouvait donc pas échapper à l'influence de +l'art vénitien.</p> + +<p>L'Arétin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte établit +avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'écrivain avait +besoin de l'appui de l'ambassadeur du César pour obtenir et conserver +les bonnes grâces, c'est-à-dire les pensions et les gratifications du +puissant empereur, en échange de ses flatteries outrées et de ses +impudentes bassesses. Il s'attacha donc à gagner la faveur de don +Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais +surtout en lui inspirant le désir de posséder des œuvres du Titien, dont +il était a peu près certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son côté, +avait intérêt à ménager le représentant du souverain dont il cherchait à +devenir le peintre. Quant à don Diego, il était déjà sous le charme du +génie véritablement irrésistible du chef de l'école vénitienne. Avec ces +dispositions réciproques, une étroite intimité s'établit entre l'homme +d'État, l'écrivain et les deux artistes. Cette intimité ne fut point +inutile à Titien pour le soutenir à la cour de Charles-Quint et +l'accréditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout +favorable au Sansovino, et l'aida efficacement à se tirer d'une +situation difficile, ainsi qu'on va le voir.</p> + +<p>Depuis longtemps, l'ancien bâtiment de la Monnaie (Zecca), sur la place +Saint-Marc, menaçait ruine, et on avait reconnu qu'il n'était pas +possible de le réparer. Il fut résolu, en l'année 1535, d'en construire +un autre à la même place, et trois architectes furent chargés d'en +préparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui +fut ensuite exécuté. Ce magnifique édifice est tout entier en pierres +d'Istria. Les salles attenant à la fonderie du rez-de-chaussée ont des +voûtes qui s'élèvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas +exact, ainsi que l'a écrit Francesco Sansovino<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, fils de +l'architecte, de dire qu'il n'est pas entré de bois dans la construction +de ce bâtiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet événement +arriva pendant le jour. La façade sur la <i>Pescheria</i> est très-noble. La +grande cour du milieu est entourée de vingt-cinq ateliers dans lesquels +étaient distribuées autrefois les différentes industries nécessaires à +la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entrées, l'une sur +l'eau, du côté du canal qui règne derrière les <i>Procuraties neuves</i>; +l'autre sur la place Saint-Marc, qui débouche sur un petit espace +correspondant à une arcade du portique de la Bibliothèque de Saint-Marc.</p> + +<p>Cette bibliothèque est elle-même une œuvre remarquable du Sansovino. Le +motif qui la fit construire fut de placer convenablement les précieux +manuscrits et les livres qui avaient été légués à la république, en +partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet +édifice ne se compose que de deux ordres, un dorique très-orné, et un +gracieux ionique dont l'entablement présente une frise d'une remarquable +exécution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttière au toit, règne +une balustrade, sur les piédestaux de laquelle sont disposées des +statues fort belles, ouvrages des plus célèbres élèves du Sansovino. À +l'entrée est un portique élevé de trois marches au-dessus du niveau de +la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres +correspondant à l'intérieur. Celle du milieu donne accès à un magnifique +escalier divisé en deux branches, qui conduit à une grande salle +consacrée à un très-précieux musée de statues antiques données, pour la +plus grande partie, à la république par les deux prélats Grimani, +c'est-à-dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche +d'Aquilée. De cette salle, on passe à la bibliothèque, située au levant, +et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino +ne construisit entièrement que la partie qui comprend l'escalier, le +musée et la bibliothèque: le surplus fut terminé treize ans après sa +mort.</p> + +<p>Comme cette construction dura plusieurs années, il y arriva un accident +qui mit en péril non-seulement la réputation de l'architecte, mais même +sa liberté et sa fortune. C'est dans cette circonstance que +l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut +très-secourable. On doit croire que cet homme d'État prenait un grand +intérêt à cette entreprise, puisque, dans le mois de février 1540, +l'Arétin l'invita par un billet à venir en masque, sur la place +Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a>. Vers la +fin de 1545, les cintres étaient posés, et l'on murait la grande voûte +qui devait recouvrir la bibliothèque. Pour que les murs latéraux pussent +résister à la poussée de cette voûte, l'architecte avait disposé, de +cinq pieds en cinq pieds, des chaînes de fer qui, comme la corde d'un +arc, traversaient toute la longueur de la bibliothèque, d'un mur à +l'autre. Cette opération traînant en longueur plus que le Sansovino ne +l'avait supposé, la gelée arriva, et néanmoins on continua le travail. +La voûte fut terminée vers la mi-décembre; mais le 18 du même mois, vers +une heure du matin, elle s'écroula tout à coup, entraînant avec elle les +murs situés du côté du palais ducal. Cet événement causa une grande +rumeur et une stupéfaction générale dans la ville; et il y eut un +fonctionnaire trop zélé qui, de sa propre autorité, se hâta de faire +incarcérer le malheureux artiste.</p> + +<p>Dès quatre heures du matin, L'Arétin avait appris la mésaventure du +pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui était +alors à Rome, afin qu'il intervînt et fit intervenir, auprès du sénat et +du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur +ami commun et compère. Si le Sansovino, comme tous les hommes +supérieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient à exploiter +contre lui cet événement, il trouva de chauds défenseurs parmi ses amis +et ses élèves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par +l'ardeur de son zèle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier à agir; il +était alors à Sienne, dont Charles-Quint l'avait nommé gouverneur, tout +en lui conservant son ambassade de Venise. Dès qu'il eut reçu la +nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer à Venise une personne +de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il +pourrait avoir besoin. Bien qu'il fût interdit aux ambassadeurs +étrangers de se mêler des affaires du gouvernement de la sérénissime +république, il est à croire que, par ses relations avec les principaux +membres du sénat et du Conseil des Dix, l'envoyé de Charles-Quint ne fut +pas étranger à l'heureuse issue de la négociation entreprise pour tirer +l'architecte du mauvais pas dans lequel il était tombé. Grâce aux +démarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit +enfermer à sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se +disculpa pas facilement auprès des procurateurs <i>di sopra</i><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>, de son +défaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son +traitement suspendu, et d'être condamné à une amende de mille ducats, +qui devaient être employés à refaire les parties écroulées de l'édifice. +L'artiste supporta ce malheur avec résignation; car à quoi bon, dit un +de ses biographes, en citant un vers du Dante<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>, se révolter contre sa +destinée?</p> + +<p>On abandonna alors le projet de faire la voûte en pierre, et il fut +décidé, avec raison, qu'on établirait une toiture, et qu'on placerait, +au-dessous une voûte en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme +un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui répare +ce qu'il a mal fait, prit part à la reconstruction des parties tombées. +Les procurateurs voulurent bien consentir à lui prêter mille ducats, +mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqués +aux statues de bronze de la <i>Logetta</i>; et trois cents aux bas-reliefs, +également de bronze, placés dans le haut, à gauche de la chapelle ducale +de Saint-Marc.</p> + +<p>Dès le mois d'octobre 1546 la reconstruction était très-avancée, car le +cardinal Bembo écrivait de Rome: «Magnifique et excellent messire Jacopo +Sansovino, mon très-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en +m'apprenant que vous aviez amené la réédification du bâtiment que vous +faites pour l'illustrissime seigneurie à un tel degré d'avancement, que +sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a été aussi agréable que +m'avait été pénible, par divers motifs, mais surtout par l'amitié que je +vous porte, l'écroulement de cette construction, arrivé l'année +dernière. Maintenant qu'elle est arrivée au degré que vous dites, je +m'en réjouis avec vous, autant qu'il convient à l'attachement que je +vous porte, et qui me fait désirer de trouver l'occasion de vous montrer +par ses effets qu'il n'est pas médiocre. Je n'ai rien autre chose à vous +dire, si ce n'est que vous fassiez attention à conserver votre +santé.—De Rome, le 23 octobre 1546; prêt à satisfaire à vos désirs.—P. +card. <span class="smcap">Bembo</span>.<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a>»</p> + +<p>Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'était écroulé avait été +reconstruit, et l'édifice entier était complétement terminé au +commencement de l'année suivante, c'est-à-dire, suivant l'usage alors +adopté à Venise, en mars 1548. Dès le mois de février précédent, le +Sansovino avait été rétabli dans ses fonctions d'architecte, avec le +même traitement qu'auparavant. On lui restitua même la portion de ses +appointements, dont le payement avait été provisoirement suspendu.</p> + +<p>La voûte de la bibliothèque fut alors divisée en plusieurs espaces, +destinés à être décorés de peintures par les principaux maîtres de +Venise. Les procurateurs voulant donner une récompense d'honneur à celui +dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de +Titien et de Sansovino pour décider la question. Mais ces derniers, +désirant éviter le reproche de partialité, voulurent savoir de chacun +des concurrents, séparément, quelle était l'œuvre qui, après la sienne +propre, lui paraissait préférable. Ils désignèrent tous la composition +de Paul Véronèse, et les deux arbitres rendirent leur décision en faveur +de ce grand peintre<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>.</p> + +<p>Nous ignorons si ce fut à cette époque que le Titien fit le portrait en +pied de don Diego de Mendoza, célébré par le Partenio dans le sonnet +suivant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Chi vuol veder quel Tiziano Apelle</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Far dell'arte mia tacita natura,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Miri il Mendoza si vivo in pittura</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Che nel silenzio suo par che favelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura:</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Talche il ritratto esprime quella cura</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Che hanno di lui le generose stelle.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dimostra ancor nella sembianza vera</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Non pur il sacro illustre animo ardente,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">E delle sue virtù l'eroica schiera,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ma i pensier alti della nobil mente</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Che in le sue gravità raccolta e intera</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Tanto scorge il futur quanto il presente<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>«Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature +muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son +silence, il paraît parler. Le pinceau qui l'a représenté en pied lui a +donné mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que +ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses étoiles qui ont +présidé à sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre +encore, non pas seulement son âme illustre et ardente, avec +l'accompagnement de ses vertus héroïques; mais il révèle aussi les +pensées profondes que son esprit scrutateur examine et médite, afin de +pénétrer et le présent et l'avenir.»</p> + +<p>Si don Diego, comme le prétend son biographe<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a>, «était un Démosthènes +devant le sénat vénitien, et un Socrate dans sa maison,» au moins il +aurait dû reconnaître que ce n'était pas un Socrate insensible aux +charmes des Laïs vénitiennes, de tout temps renommées pour leur beauté. +Ridolfi raconte<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de +ses maîtresses (<i>una sua favorita</i>), et que le même Partenio a chanté +ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspirée +au grave ambassadeur:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Furtivamente Tiziano e Amore</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Preser 'ambi i penelli e le quadrella;</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Due esempi han fatto d'una donna bella,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">E sacrati al Mendoza, aureo signore.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Onde egli altier di si divin favore,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Per seguir cotal dea, come sua stella,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Con cerimonie appartenenti a quella,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">L'uno in camera tien, l'altro nel core.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">E mentre quell'effigie e questo imago</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Dentro à se scopre e fuor cela ad altrui;</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">E in cio, che più desia, meno appar vago.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vanta il secreto, che si asconde in lui,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Che s'ogn'un è del foco suo presago,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Ardendo poi non sà verun di cui.</span><br /> +</p> + +<p>«Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la +palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chère au Mendoza, +chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant +suivre cette déesse comme son étoile, et la traiter avec les honneurs +qu'elle mérite, ce seigneur a placé l'un des portraits dans sa chambre +et fait entrer l'autre dans son cœur. Et, tandis qu'il admire en +lui-même ces deux images, il les cache avec soin à tout autre, se +montrant ainsi, en apparence, peu désireux de ce qu'il souhaite le plus. +Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si +l'on peut présumer qu'il brûle du feu de l'amour, au moins ne sait-on +pas quel est l'objet de sa flamme.»</p> + +<p>Les sonnets de Partenio ne restèrent sans doute pas sans récompense; car +les poëtes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'écrire +seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego était généreux. +Tiraboschi<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a> rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre écus d'or à +Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoyé la description de la gravure +du portrait de Charles-Quint, par Énea Vico Parmigiano. Cette +description, imprimée d'abord à Venise en 1550, par le Marcolini, fut +plus tard dédiée de nouveau par l'auteur, qui cherchait à tirer profit +de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a>.</p> + +<p>Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa +mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade à Rome, +qui le contraignit, à son grand regret, de quitter définitivement +Venise. Sa carrière politique ressemble à celle de tous les hommes +d'État de son siècle. Il recevait de ses maîtres, Charles-Quint et +Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en +les faisant exécuter avec le zèle et même le fanatisme ardent qui +dominait alors à la cour d'Espagne. Le comte paraît avoir eu en partage +un caractère violent et passionné qui, dans l'âge mûr et même dans la +vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrémités regrettables. +C'est ainsi, qu'étant ambassadeur à Rome, il eut une véritable +altercation avec le pape Paul III (Farnèse), à l'occasion de la +translation à Bologne des Pères du concile de Trente, qu'il convenait +mieux à la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernière +ville<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Le pape, irrité des remontrances de l'ambassadeur, voulut le +consigner dans son palais, mais don Diego lui répondit avec hauteur: +«Qu'il était cavalier, et que son père l'avait été; qu'en cette qualité, +il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son +maître, sans aucune crainte de Sa Sainteté, quoique conservant toujours +le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'étant ministre de +l'empereur, sa maison était là où il voulait qu'il mît les pieds, et que +là où il se trouvait, il se trouvait en toute sûreté.»</p> + +<p>Il paraît qu'il rentra en Espagne vers l'année 1554, qu'il fut maintenu +dans le conseil d'État, et qu'il accompagna Philippe II à la grande +journée de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus +auprès de ce prince de la même confiance qu'il avait pendant si +longtemps inspirée à son père, soit que sa conduite en Italie eût +déplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dût naturellement perdre de +son crédit.</p> + +<p>Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et +c'est à cette époque qu'il composa deux épîtres critiques, vives, +éloquentes et remplies, suivant l'appréciation de son biographe<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a>, des +plus délicates beautés de la langue castillane, sur l'histoire de la +guerre de Charles-Quint contre les luthériens, que venait de publier +in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier +Arcade: dans la première lettre, il critique ouvertement cet ouvrage; +dans la seconde, sous prétexte de le défendre, il relève ses erreurs +avec encore plus d'acrimonie. Ce caractère ardent avait besoin d'action, +et n'étant plus absorbé par le maniement des grandes affaires, il +cherchait un autre aliment à son activité encore toute juvénile.</p> + +<p>Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulière, qui découvre +l'emportement de son humeur et peint bien les mœurs de ce siècle. Se +trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle +avec un autre grand seigneur. Après un échange d'invectives, ils en +vinrent aux mains, et don Diego ayant arraché le poignard de son +adversaire, le précipita par la fenêtre. Don Gregorio Mayans ne dit pas +si ce seigneur fut tué ou blessé; mais c'est fort probable, si l'on +réfléchit qu'il fut jeté du balcon d'un des étages élevés du palais. +Cet événement fit beaucoup de bruit et déplut extrêmement à Philippe II, +qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exilé de +la cour, après avoir employé presque toute sa vie à rendre d'importants +services à la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui +passaient alors pour acceptables. Il écrivait à don Diego de Espinosa, +évêque de Sigüenza et président du conseil de Castille: «...Je pourrais +citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a +feint d'ignorer la conduite, et qui ont été promptement rétablis dans +leurs honneurs et leur crédit, sans avoir été, pour ce qu'ils avaient +fait, considérés comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est obligé +d'aller en exil, parce que, revenant par ici, à l'âge de soixante-quatre +ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans +qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une réprimande proportionnée. Et +afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler +beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation +qui me rend muet parlera partout.»</p> + +<p>Ces explications hautaines n'apaisèrent point le ressentiment du roi. Il +fut donc obligé de se retirer à Grenade, où il vécut dans le calme de +l'étude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prévît les troubles qui ne +tardèrent pas à s'élever dans cette province, et qui se prolongèrent de +1568 à 1570. Don Diego vit éclater, en effet, la révolte de la +population moresque, persécutée dans ses croyances par le zèle outré des +conquérants. Il écrivit alors sa célèbre <i>Histoire de la guerre de +Grenade</i>, composée à la manière de Salluste, remplie de maximes et de +réflexions dignes d'un homme d'État, et présentée dans un style vif, +concis et profond qui n'a pas été surpassé en espagnol. Ce soulèvement +ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa +beauté, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il +continua d'y résider en cultivant les lettres, et en particulier la +poésie, comme on le voit par l'épître en vers ou hymne qu'il adressa à +don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal +que le pape Pie V lui avait envoyé, en mars 1568. Dans cette pièce, il +traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'être +exilé de la cour.</p> + +<p>Don Diego était consulté par ses compatriotes les plus instruits sur les +sciences et, en particulier, sur les antiquités de l'Espagne, dont il +avait fait une étude approfondie. Il n'avait jamais cessé d'entretenir +la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues +hébraïque, arabe et grecque. Il se mit donc à faire des recherches sur +les antiquités arabes; il fut déterminé à entreprendre ce travail par le +grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait à Grenade. +Malheureusement, ces recherches n'ont pas été publiées; c'est fort +regrettable, car elles jetteraient une vive lumière sur l'origine et la +destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui +entièrement détruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait réuni plus +de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jérôme de Zurita, +auquel il en communiqua quelques-uns pour être insérés ou cités dans ses +<i>Annales de l'Aragon</i>.</p> + +<p>Notre personnage touchait alors à sa soixante-dixième année, et les +infirmités lui étaient venues avec la vieillesse. Ses idées tournèrent à +l'extrême dévotion; il se mit en correspondance avec sainte Thérèse et +avec son directeur, le frère Jérôme Gracian, qui l'avait assistée dans +l'établissement de la réforme de son ordre (des Carmélites). Don Diego +lui écrivit de fixer un jour pour le recommander à Dieu d'une manière +toute spéciale. La sainte répondit que, le jour indiqué, elle et ses +sœurs communieraient à son intention et qu'elles rempliraient cette +journée le mieux qu'elles pourraient<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p> + +<p>Cette ferveur dévote n'empêchait pas le comte de faire des démarches +pour obtenir de rentrer à la cour. Philippe II lui permit enfin, au +commencement de 1575, de se rendre à Madrid, soit pour se justifier, +soit pour terminer quelques affaires. En témoignage de sa +reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit +en route pour Madrid. Mais à peine arrivé, il fut pris d'un mal de jambe +et mourut en avril 1575<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>.</p> + +<p>En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, chapelain et +musicien de chambre du roi d'Espagne, le frère Jean Diaz Hidalgo, +publia, en un volume petit in-4º imprimé à Madrid, quelques-unes des +poésies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre: +<i>Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del +emperador Carlos Quinto en Roma</i><a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. Il a dédié ce volume à don Inigo +Lopez de Mendoza, quatrième marquis de Mondejar. L'éditeur n'a pas voulu +publier les autres œuvres de don Diego, tant, dit son historien<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, à +cause de la singularité des matières qui s'y trouvent traitées, que +parce qu'elles ne sont pas faites pour être mises entre les mains de +tout le monde. D'un autre côté, le frère Jean Diaz nous apprend, dans +son avertissement à ses lecteurs, que les autres poésies de don Diego +consistaient en satires et pièces burlesques qu'il avait composées pour +son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer à +l'impression par respect pour la mémoire de leur auteur.—Nous ignorons +dans quel dépôt public ou privé peuvent se trouver aujourd'hui les +manuscrits de tous ces ouvrages.</p> + +<p>Quant au volume publié à Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de +pièces dans tous les rhythmes: il y a des églogues, des <i>villanzicos</i>, +espèces de pastorales, des <i>canziones</i>, des épîtres, des stances, des +sonnets, des <i>quintas</i>, ou suite de cinq vers, des <i>redondillas</i>, +morceaux qui répètent les mêmes rimes, comme le refrain de nos +chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis, +Hypomène et Atalante; l'Hymne à la louange du cardinal de Espinosa, etc. +La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le goût +des Italiens du temps. On trouve cependant des épîtres qui se +distinguent par des pensées plus sérieuses, et par quelques remarquables +descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie +et de la Sicile. Il n'appartient pas à un étranger de parler du style: +les Espagnols le trouvent vif, élégant et pur.</p> + +<p>Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont +été inspirées à don Diego par les suites de la scène que nous avons +rapportée, et après laquelle il fut arrêté et mis en prison. Il a +déploré, en <i>redondillas de pie quebrado</i> (rimes à vers inégaux et +brisés), son emprisonnement et sa disgrâce, et ses vers<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> peignent +bien l'état violent de cette âme ardente et fière, dont l'orgueil était +si cruellement humilié sous cette punition. À la suite, on trouve des +<i>quintillas</i> (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans +l'entendre. On voit aussi, par plusieurs épîtres en <i>redondillas</i> à sa +dame (p. 126, 132, 134, 139 vº), que la querelle fatale, dans laquelle +il s'était laissé emporter jusqu'à jeter son adversaire par une des +fenêtres du palais de Philippe II, avait été causée par la jalousie, et +pour venger l'honneur outragé de sa belle. Ce n'est pas là le trait le +moins singulier de notre personnage, qui était alors parvenu, ainsi +qu'il le dit lui-même dans sa lettre au cardinal de Espinosa, à l'âge de +soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait +encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses <i>quintas</i> à sa +maîtresse, qu'il était obligé de quitter pour se rendre en exil à +Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>. Il est bien à +regretter que l'éditeur des poésies de don Diego, ou son biographe, +n'ait pas expliqué l'énigme de cette aventure; mais ils ont sans doute +été retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille, +dont le nom aurait été mêlé à cet événement.</p> + +<p>L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion à cette +histoire, dans le sonnet suivant, composé en l'honneur de don Diego de +Mendoza et de sa renommée<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">En la memoria vive de las gentes,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Varon famoso, siglos infinitos,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Premio que le merecen tus escritos,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Por graves, puros, castos, y excelentes.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Las ansias en honesta llama ardientes,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Que en ellos suavemente van descritos,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Mira si es bien (ô fama) que los cuentes?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Y aunque los lleves en ligero buelo</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Por quanto cine el mar, y el sol rodea,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Y en laminas de bronce los escultas.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Que el renombre immortal, que se dessea,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Tal vez le alcançan araorosas culpas.</span><br /> +</p> + +<p>«Vis dans la mémoire des nations, homme illustre, pendant une longue +suite de siècles, récompense due à tes écrits graves, purs, corrects, +excellents. Les soupirs brûlants d'une honnête flamme, les Etnas, les +Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agréable description, considère, +ô Renommée, si ce sont bien là réellement des fables! À l'aide de tes +ailes légères, répands-les partout où s'étend la mer, et où le soleil +darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le +monde saura ce que savait déjà le ciel, que l'immortel renom dont il +brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.»</p> + +<p>Parmi les poésies imprimées de don Diego, il n'y en a pas sur les arts, +et aucune de ses épîtres n'est adressée à ses amis de Venise. Si l'on +eût publié ses autres poésies légères, ainsi que ses lettres en prose, +on aurait sans doute trouvé sa correspondance avec le Titien et le +Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza +restera toujours attaché à ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a +prédit Cervantès, sa mémoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement +comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup +préférable, comme celle d'un poëte illustre, d'un grand historien, et +d'un amateur éclairé des beautés de l'art<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h3> + +<p class="nom">LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS</p> + +<p class="date">1587-1645</p> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance, éducation, caractère du comte-duc d'Olivarès.—Il +devient le favori du prince des Asturies, fils et héritier +présomptif du roi Philippe III.</p></div> + +<p class="date">1587—1621</p> + + +<p>Le long règne de Philippe IV<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, si funeste à la grandeur de la +monarchie de Charles-Quint, peut être considéré comme l'âge d'or de la +peinture, des lettres et de la poésie en Espagne. Pour ne citer que les +plus illustres parmi les poëtes et les artistes, il vit naître ou +fleurir à la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon +Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano +et Murillo. Cet éclat extraordinaire des lettres et des arts, qui +aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas dû seulement à un +concours de circonstances favorables; comme Léon X à Rome, et les +Médicis à Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le +comte-duc d'Olivarès, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir +élevé l'art et la littérature espagnole à son plus haut degré de +splendeur. Le ministre contribua plus encore que son maître à cet +avancement; non que le roi ne fût porté vers le beau par d'heureuses +dispositions: mais, d'un caractère naturellement apathique et porté à +l'ennui et à la tristesse, cette maladie héréditaire des descendants de +Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilité, +d'être excité par le favori auquel il abandonnait complètement les rênes +de l'État. Le pouvoir d'Olivarès était si absolu, qu'il est réellement +vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux années, Philippe IV se +contenta de régner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans +contrôle la vaste monarchie espagnole.</p> + +<p>Nous n'avons point à considérer ici le comte-duc d'Olivarès du côté de +la politique; fidèle au plan que nous nous sommes imposé, nous nous +attacherons exclusivement à retracer les services qu'il rendit aux arts, +la protection qu'il accorda aux artistes, et particulièrement celle dont +il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez.</p> + +<p>La vie du favori de Philippe IV a été racontée de diverses manières par +plusieurs de ses contemporains, selon que l'intérêt personnel ou la +haine de l'écrivain le portait à dire du bien ou du mal du ministre et +de son gouvernement. Voiture<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a>, envoyé de Gaston d'Orléans à Madrid, +où il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc, +ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a tracé d'Olivarès un portrait +que Plutarque ne désavouerait pas pour un de ses hommes illustres de +l'antiquité. Mais l'habitué de l'hôtel de Rambouillet exagère, de parti +pris, les qualités du ministre, et amoindrit ses défauts. Représentant à +la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander à +Olivarès l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince, +chef de mécontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter +le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait +à encourager les troubles en France, et à caresser ceux qui en étaient +les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible à la +louange, en sa qualité de poëte, paraît donc, dans cette circonstance, +avoir été la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe +IV. Néanmoins, sous la réserve de la vérité, qui ne se trouve point dans +le portrait d'Olivarès, ce morceau est, peut-être, ce que le précurseur +des grands écrivains du siècle de Louis XIV a laissé en prose de plus +remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet éloge, +elle ne doit pas néanmoins rendre injuste envers la mémoire +d'Olivarès. Nous n'admettrons donc pas complètement avec Voiture que: +«Pour ce qui est de son esprit, il ne peut être mis en doute de +personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il +s'étend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en +Occident, et conduit seul en même temps les plus importantes affaires de +l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connaître, il est merveilleusement +prompt, actif, pénétrant, subtil, charmant et agréable, plein de feu et +de lumières.» Mais nous conviendrons avec lui: «Qu'il entra dans les +affaires en un temps où il semblait que le génie de l'Espagne commençait +à se lasser, et que cette monarchie, qui avait été mise au dernier point +de sa grandeur par Charles-Quint, et subsisté à peine sous Philippe +second, semblait vouloir décliner sous les autres rois.»</p> + +<p>Un autre écrivain, le comte de la Rocca, a publié<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a> sous ce titre: +«<i>Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premières années +de sa faveur,</i>» une histoire d'Olivarès, qui est un véritable +panégyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modèle +accompli, à imiter en toutes choses, et l'exagération de la louange doit +faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a +probablement présentés à sa manière.</p> + +<p>Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins +flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivarès, à faire partie du +conseil suprême de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop +s'étonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son +ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle +cet écrivain raconte les choses les plus simples, et les réflexions, +plus que naïves, mais visant à l'effet, dont il accompagne les faits les +plus ordinaires<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>.</p> + +<p>Si la vérité historique ne se trouve guère dans ces trois ouvrages, elle +ne paraît pas mieux respectée dans le roman de Gil Blas, où Le Sage nous +représente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>; +tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout opposé à celui de +Voiture<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>. Mais Le Sage n'avait pas la prétention de mettre l'histoire +dans son admirable roman de mœurs qui peint si bien le cœur humain. Il +faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'<i>humour</i>, ce qu'il +dit des relations du ministre avec Santillane.</p> + +<p>Ce qui a tout l'intérêt d'un roman, c'est le récit passionné de la chute +du comte-duc par le père Camillo-Guidi, religieux dominicain, résident à +la cour d'Espagne pour le duc de Modène. Ce bon père, nous ne savons +pour quel motif, se montre l'ennemi acharné du favori de Philippe IV, +soit qu'en cela il ait obéi aux instructions ou aux tendances de son +prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes:</p> + +<p class="c">...Tantæ ne animis cœlestibus iræ!</p> + +<p>Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tombé que haine et mépris. Ce +moine dit quelque part<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>: «<i>Uno che sia ingiustamente perseguitato, e +che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e +una certa</i> <span class="smcap">divinita</span> <i>nelle ragioni</i>,»—«Celui qui est injustement +persécuté, et qui peut justement se venger, a toute l'énergie dans les +paroles—et une certaine ardeur divine dans ses raisons.»—Il fallait +que le favori de Philippe IV eût bien vivement offensé le prêtre, pour +qu'il savourât ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit, +son libelle, rapproché des louanges excessives du comte de la Rocca et +du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une expérience +chimique, à analyser et à rechercher la vérité.</p> + +<p>Don Gaspar de Gusman, troisième comte d'Olivarès, était le second fils +de don Henri de Gusman, ambassadeur à Rome pour Philippe III, et de dame +Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mérite. Il naquit à Rome en +1587, et pendant l'espace de douze années il suivit son père, toujours +chargé de négociations importantes, et qui devint successivement +vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentré en Espagne avec son père, il +fut, en sa qualité de puîné, destiné à l'Église, et commença ses études +par le droit canonique, alors la base de toute éducation solide. Sa +naissance et le crédit de son père lui firent bientôt obtenir le grade +de recteur de l'université de Salamanque, la plus célèbre alors de +l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrière +ecclésiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignités +de l'église, si la mort de son frère aîné n'était pas venue changer sa +destinée. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, qu'il vaut +mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au +premier, que de naître dans cette condition. L'histoire d'Olivarès +prouve la vérité de cette réflexion. Il devait à la place que lui +assignait sa naissance l'instruction sérieuse qu'il avait acquise: la +mort de son frère aîné, don Girolamo, et bientôt après celle de son +père, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes +affaires de l'État, le mirent à même d'ajouter à l'influence de sa +famille et de sa fortune les avantages d'une éducation aussi brillante +que sérieuse. Au dire même de ses ennemis les plus impitoyables, le +comte-duc parlait et écrivait la noble langue castillane avec la plus +rare perfection: il était versé dans les idiomes anciens, et savait +également bien le français et l'italien. Il se présenta donc à la cour, +non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que +donnent des connaissances nombreuses et variées à un esprit vif et +pénétrant.</p> + +<p>Son mérite le fit bientôt distinguer; et, soit qu'on voulût utiliser les +dons de son intelligence, soit que ses envieux désirassent l'éloigner +pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'était +alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la +rivalité de la France et de l'Espagne rendait encore plus délicat. +Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus +prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'expérience des négociations +avec la cour de Rome, il était rare qu'on ne les y laissât pas +longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la +conscience de sa valeur, et visant déjà, peut-être, à vivre dans la +familiarité de l'héritier présomptif de la couronne, il refusa les +hautes fonctions qui lui étaient offertes, bien qu'on lui eût promis +qu'elles le mèneraient à la <i>Grandesse</i>. Mais il considérait cette +ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrêt dans sa +carrière<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>.</p> + +<p>Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui +offrir bientôt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport +avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter.</p> + +<p>Dès 1612, le prince des Asturies, fils et héritier présomptif de +Philippe III, quoiqu'à peine âgé de sept ans<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a>, avait été fiancé à la +fille aînée de Henri IV, la princesse Élisabeth, que les Espagnols +nommèrent Isabelle. En même temps, le mariage de Louis XIII avait été +arrêté avec l'infante Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III. Il +entrait alors dans la politique des deux cours de chercher à se +rapprocher par des alliances: après les luttes si longues et si +acharnées qui, depuis le règne de François I<sup>er</sup> jusqu'à la fin de +celui de Henri IV, c'est-à-dire pendant près d'un siècle, avaient +ensanglanté presque toutes les parties de l'Europe, il était naturel que +les deux principaux antagonistes cherchassent à se donner des gages de +paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en +novembre 1615, les cours d'Espagne et de France résolurent d'échanger +les deux jeunes princesses, livrées, pour ainsi dire, comme des otages +de paix. Cet échange eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa. +Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus à son rang, on +avait donné au prince des Asturies une maison composée de l'élite de la +noblesse espagnole. Olivarès en faisait partie, comme gentilhomme de la +chambre; il avait alors vingt-huit ans. Marié dès 1607 avec Agnès de +Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'héritier présomptif +avec le double appui de son mérite personnel et l'influence de deux +puissantes familles. La différence d'âge lui permettait d'ailleurs +d'acquérir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus +irrésistible, que don Philippe était naturellement apathique. Aussi, la +pénétration d'Olivarès, son habileté à flatter les goûts de son maître, +lui assurèrent bientôt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se +démentit pas pendant plus de vingt-cinq années.</p> + +<p>Ce ne fut pas toutefois sans éprouver une vive résistance de la part de +ses rivaux, qu'il acquit une telle prépondérance. La vengeance et +l'assassinat étaient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi, +le comte fut-il plusieurs fois en butte à des attaques imprévues qui le +mirent à deux doigts de sa perte.</p> + +<p>Le marquis Malvezzi<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> raconte que bien qu'Olivarès n'eût offensé +personne, il courut deux fois le danger d'être tué. La première, par +quatre assassins qui l'attendaient à sa rentrée chez lui; la seconde, +par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait +seul. «Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement préservé, sans +qu'il s'aperçût du péril qu'il venait de courir.»</p> + +<p>En supposant que les rivalités politiques et les rancunes de l'ambition +déçue aient pu inspirer ces vengeances, il est également permis de +croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-être pas restés étrangers +à ces criminelles tentatives.—Voiture pourrait bien donner le mot de +cette énigme, lorsqu'il dit d'Olivarès<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>: «Étant jeune,... il fut sans +doute le plus galant de la cour, jusqu'à ce qu'il en fût le plus +puissant.» On ne doit donc pas s'étonner de voir le plus galant cavalier +espagnol, exposé aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous +expliquera plus tard quelles furent les conséquences de ces galanteries +sur la carrière politique du comte-duc.</p> + +<p>C'est sans doute à son désir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut +rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers. +«Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et très-bien. +Mais il eut honte après les avoir faits, les brûla, et condamnait, dans +un âge plus avancé, les premières saillies d'un esprit faible et +surpris. Il ne pouvait même souffrir qu'avec tant d'ambition il eût logé +tant d'amour, et que la gloire eût succédé si tard à sa tendresse..... +D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce +que l'une excite l'autre, si l'on se tempère, et s'il est vrai que +l'amour délasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes +choses<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>.» Quoi qu'il en soit de cette théorie, Olivarès ne paraît +l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion +dominante de sa vie. Exposé, dans la maison du prince des Asturies, à +l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres +et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et +d'Uzède, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assuré de son +influence sur l'héritier présomptif, attendit patiemment la mort du roi. +Elle arriva le 31 mai 1621, et, dès ce moment jusqu'en 1643, Olivarès +fut le véritable souverain de l'Espagne.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Avènement de Philippe IV.—Son caractère, son amour des lettres et +des arts.—Son talent et son goût pour la peinture, qu'il avait +apprise de don Juan Bautista Mayno.</p></div> + +<p class="date">1621—1665</p> + + +<p>Le jeune monarque, qui venait de succéder à son père, n'avait encore que +seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au +pouvoir, déjà rompu aux intrigues de la cour, et connaissant à fond le +caractère et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que +la paresse de ce prince, son apathie, son éloignement des affaires, +habilement entretenus à dessein, exercèrent la plus fâcheuse influence +sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de +reconnaître, qu'il ne manquait d'aucune des qualités essentielles qui +rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV était brave, +judicieux, prudent, persévérant dans ses entreprises, modéré en toutes +choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilité apparente +n'étaient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en +public, pour ne pas déroger à la dignité, à la majesté royale. Mais, +rentré dans ses appartements particuliers, la gravité du descendant de +Philippe II faisait place à l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait +les arts avec passion, composait des pièces de théâtre, et jouait +lui-même des comédies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la +réplique au grand Calderon. Si ce prince eût appliqué aux affaires +publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement +occupé dans l'histoire une autre place que celle où il s'est laissé +reléguer. Mais sans prétendre excuser son indifférence, l'explication de +sa conduite se trouve naturellement dans l'âge auquel il parvint à la +couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu éloigné des choses +sérieuses pendant toute la durée du règne de son père, aurait-il pu +entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne? +Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du +monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer à la fois en +Portugal, dans le Milanais, à Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les +Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comté, une partie +de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne. +Le vaste génie, l'activité dévorante de Charles-Quint, la sombre +politique, le travail incessant de Philippe II avaient succombé sous cet +écrasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas même de le soulever; il +en laissa le poids à Olivarès, et lorsqu'une fois l'habitude eut été +prise d'abandonner entièrement au ministre la direction suprême de +toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entièrement à +son goût pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se +réveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux années.</p> + +<p>Pour assurer la durée de son pouvoir, le ministre n'eut qu'à flatter les +goûts de son jeune maître, et à lui procurer sans cesse des distractions +nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts +tenaient la première place. Ce prince aimait la peinture avec passion. +Selon la coutume établie depuis Charles-Quint, il avait eu pour maître +de dessin un artiste distingué, le frère Jean-Baptiste Mayno, religieux +dominicain, l'un des meilleurs élèves du Greco, peintre, sculpteur et +architecte, lequel, suivant Palomino<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, était lui-même élève du +Titien.</p> + +<p>Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr à Tolède; +il fut également employé à Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour +un des salons du <i>Buen Retiro</i>, son principal tableau, <i>la Conquête +d'une province de Flandres</i>, maintenant au musée royal de Madrid<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>. Le +frère tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal élève, +qu'il en fit un amateur des plus distingués, et aussi fort que beaucoup +d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas +été aussi respectés que sa tragédie du comte d'Essex, et que ses +comédies<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>, qui ont été imprimées, et sont restées au répertoire du +théâtre espagnol. Les guerres qui ont désolé la Péninsule, tant avant +l'avénement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont détruit ou +dispersé les œuvres dues au crayon et au pinceau du troisième descendant +de Charles-Quint. Le mérite de ces ouvrages est attesté par des artistes +et des connaisseurs. «Butron<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>, dit M. William Stirling, dans son +livre sur Velasquez et ses ouvrages<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, qui publia ses discours +apologétiques sur la peinture en 1626, rend témoignage du mérite des +nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, à la +plume, esquisse d'un <i>Saint Jean-Baptiste avec l'agneau</i>, ayant été +envoyé à Séville, en 1619, par Olivarès, tomba entre les mains du +peintre Pacheco, et devint le sujet d'un poëme élogieux, par Jean de +Espinosa, qui prédisait, dans le règne du peintre royal, un nouvel âge +d'or:</p> + +<p class="c">Para animar la lassitud de Hesperia.</p> + +<p>Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal, +une Vierge peinte à l'huile, qui était exposée de son temps dans le +salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux +portant la signature de Philippe IV, et placés par Charles II à +l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans +un oratoire, près la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquissé +dans un style franc et spirituel, fut la dernière relique du talent de +Philippe IV qui frappa l'œil scrutateur de Cean Bermudez.»</p> + +<p>On le voit, le royal élève du Mayno faisait honneur à son maître; +heureux si son goût pour le dessin et la peinture ne l'avait pas +détourné du gouvernement de son vaste empire. Olivarès, qui connaissait +depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination à vivre en homme +privé plutôt qu'en roi, et à passer ses journées entières à dessiner et +à peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prépondérance, de +combattre cette disposition. Dès que le prince fut monté sur le trône, +le favori s'empressa d'attirer à Madrid les artistes de quelque renom, +soit espagnols, soit étrangers, afin de pouvoir procurer à son jeune +maître, en lui montrant leurs œuvres, la distraction qu'il préférait à +toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des +vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armées, le +sort lui réserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un +peintre, dont le génie, en illustrant l'école espagnole, devait, pendant +plus de trente années, charmer le roi et sa cour.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Les arts à Madrid sous Philippe IV.—Éclat des écoles de Tolède, +Valence et Séville.—Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo +Nardi, peintres ordinaires du roi.</p></div> + +<p class="date">1621—1665</p> + + +<p>Madrid, érigée par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'était pas +encore, à l'avénement de Philippe IV, la métropole de l'art dans ce +pays. Tolède, Valence, et surtout Séville, avaient conservé leurs +anciennes écoles de peinture, et les artistes, nés ou élevés dans ces +villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y +continuer les traditions qu'ils avaient reçues de leurs maîtres. De son +côté, le clergé, tant séculier que régulier de ces grandes cités, +siéges d'archevêchés, de couvents nombreux et d'autres établissements +religieux aussi riches que puissants, cherchait à y retenir les +peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'était établi entre les +corporations religieuses des principales églises et des couvents comme +une pieuse rivalité: c'était à qui, de Séville ou de Tolède, aurait la +plus magnifique cathédrale; les Dominicains de Tolède opposaient aux +Chartreux de Séville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se +vantaient de posséder les plus belles œuvres du Becerra, de Pablo de +Cespedès, de Luis de Vargas. Valence n'était pas moins fière de son +Juanès, auquel elle avait décerné le nom de Divin<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>. La translation de +la cour et son établissement permanent à Madrid avaient bien fait +construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des églises; +mais il est à remarquer que ce furent des artistes étrangers, italiens +pour la plupart, qui dirigèrent ces travaux, et en décorèrent +l'intérieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que +Titien envoya de Venise à Philippe II d'immenses toiles, destinées à +garnir les murs du réfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est +ainsi que, dans le même couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du +Panthéon, ou nécropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le +Napolitain Luca Giordano vint décorer les voûtes de l'église vieille de +ses fresques immenses, mais sans caractère religieux.</p> + +<p>À l'avénement du jeune Philippe IV, les plus célèbres parmi les peintres +qui vivaient ordinairement à Madrid, étaient, avec Mayno: Vicencio +Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres +ordinaires du roi, étaient Italiens soit de naissance, soit d'origine.</p> + +<p>Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de <i>gentilhombre Florentino</i>, +est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais +parce qu'il a composé un traité, sous forme de dialogue entre le maître +et ses élèves, <i>De l'excellence de la peinture et du dessin</i>, qu'il +publia, in-folio, à Madrid en 1633. Cet ouvrage, écrit en espagnol, +donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est +précieux par les renseignements qu'on y trouve sur les œuvres de +beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considéré comme peintre, +Vicencio Carducho était élève de son frère Barthélémy. «Dans le temps de +l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, on fit, par +ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de +sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les exécuter, un +grand nombre d'excellents maîtres dans l'un et l'autre de ces arts. +Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indépendamment des autres +jeunes gens qui l'avaient aidé à peindre la grande coupole de Florence, +il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune, +mais déjà vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, à Florence, il avait étudié +la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris à +peindre à fresque. Arrivé à Madrid, et voyant les grandes occasions +qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frère +Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de +temps, il en fit un peintre tellement distingué, que sous les règnes de +Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes très-importantes +pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-même dans son +livre<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a> la description des peintures, tant à fresque qu'à l'huile, +qu'il exécuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles, +salles et autres lieux du palais de Madrid. Le musée royal d'Espagne a +hérité en partie de ses œuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mérite, +elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il était +meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus +profonde admiration pour le grand<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a> Michel-Ange, qu'il s'efforçait de +prendre pour modèle.</p> + +<p>Eugenio Caxes, bien que né à Madrid, était également Florentin +d'origine. Son père, Patricio Cacci, était venu en Espagne appelé par +Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il +traduisit en espagnol le traité d'architecture de Vignola, et peignit à +fresque, au Pardo, la galerie de la reine, où il exécuta l'histoire de +Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en +1604, ces ouvrages furent presque entièrement détruits<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a>. Son fils, +Eugenio, paraît avoir cultivé seulement la peinture: il jouissait de son +temps d'une grande réputation, et Palomino vante, comme l'honneur de +l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit +de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'église de +Saint-Bernard à Madrid<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>. Telle était sa réputation, que le comte-duc +lui commanda de retracer sur la toile «le débarquement hostile des +Anglais sous Cadix en 1625, et leur défaite par Diego Ruiz,» le seul +tableau d'Eugenio qui soit au <i>real museo</i><a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p> + +<p>Italien comme les précédents, Angelo Nardi était, dit-on, élève de Paul +Véronèse. Ses compositions à Madrid et à Alcala de Henarès, firent +l'admiration de son siècle. Palomino<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a> indique les églises, les +chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaillé. On +doit supposer qu'il peignit beaucoup à fresque, puisqu'aucun de ses +ouvrages ne figure sur le catalogue du <i>real museo</i> de Madrid.</p> + +<p>Si le Valencien Giuseppe Ribera eût vécu à la cour d'Espagne, il eût +sans doute effacé et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le +considère, par sa naissance et par son style, comme un peintre +espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie à Rome, et surtout à +Naples; il ne contribua donc que de loin à rehausser l'éclat des arts +sous le règne de Philippe IV.</p> + +<p>La fortune réservait à ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le +plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux +plus grands artistes de l'Italie, avec une originalité, une perfection +de style tout espagnole.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance de Velasquez.—Il entre dans l'atelier de Francisco +Pacheco.—Science profonde de cet artiste.—Analyse de son livre +sur l'art de la peinture.</p></div> + +<p class="date">1599—1650</p> + + +<p>Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>, +son beau-père, Diego de Silva Velasquez, naquit à Séville en 1599. Ses +ancêtres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille +noble et très-ancienne; mais ils avaient, à ce qu'il paraît, perdu leur +fortune, et s'étaient réfugiés à Séville, où le père de Velasquez se +maria. Cette grande cité était alors l'entrepôt d'un commerce immense +avec l'Amérique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait +introduit le goût des arts. Aussi, depuis plus d'un siècle, l'école de +peinture de Séville se vantait d'être la première des Espagnes. Soit que +le jeune Diego eût montré, dès son enfance, des dispositions +extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y eût été poussé par la seule +volonté de son père, toujours est-il qu'il était entré de bonne heure +dans l'école de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors à Séville +d'une grande considération<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>. Cet artiste n'avait pas seulement appris +à manier le pinceau, mais il avait reçu en même temps, dans sa patrie, +une très-forte éducation classique, dont il avait beaucoup profité. +Son oncle, chanoine de la cathédrale de Séville, était un des lettrés +qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des +inscriptions ou des éloges, à l'occasion des ouvrages d'art exécutés à +Séville. Pacheco rapporte<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> ceux que le savant chanoine avait faits, +pour être placés au-dessous d'un tableau de <i>saint Christophe</i> peint par +Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathédrale. Cet oncle, +en destinant Pacheco à la peinture, voulut qu'il allât l'étudier en +Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a> dit seulement +qu'il y séjourna plusieurs années, et qu'il étudia beaucoup les œuvres +de Raphaël. Mais, d'après son livre sur la peinture et d'après ses +propres œuvres, nous croyons que Pacheco dut préférer Michel-Ange au +Sanzio; car il revient souvent, dans son traité<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a> sur les œuvres du +grand Florentin, qu'il appelle: <i>el divino, clarissima luz de la pintura +y escultura</i>; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, où +il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du +cloître de la <i>Merced Calzada</i><a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>. Mais comme c'était un peintre, <i>muy +especulativo</i>, suivant l'expression de Palomino, qui réfléchissait +beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en négligea peu à +peu la pratique pour la théorie; soit qu'il ne fût pas satisfait de ses +tableaux, dont le dessin était pur et remarquable, mais dont le +coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considérant, +d'après les succès de Velasquez son élève, comme un des premiers maîtres +de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un +écrit contenant ses préceptes et ses leçons.</p> + +<p>Le traité sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 à Séville, peu +connu de ce côté des Pyrénées, mérite de fixer l'attention des amateurs +et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide +analyse.</p> + +<p>Comme il le dit lui-même dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est +proposé, en le composant, d'écrire des notices sur les hommes éminents, +tant anciens que modernes, qui ont exercé l'art de la peinture; de +traiter du dessin et du coloris; de la manière de peindre à la détrempe +et à l'huile; de l'enluminure; de la peinture des étoffes, de celle à +fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin, +d'enseigner la manière de composer toutes les peintures sacrées.</p> + +<p>Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divisé en trois livres qui +contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur +l'exécution des tableaux tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament et de +la Vie des saints.</p> + +<p>Le premier livre, qui traite de l'antiquité et de la grandeur de la +peinture, nous paraît le plus intéressant. Après avoir remonté à +l'origine de cet art, qu'il raconte à sa manière, et après avoir +reproduit le débat, tant de fois agité en Italie, de la supériorité de +la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre <span class="smcap">VI</span>, à +rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reçues des princes +et des maîtres de ce monde. Son sujet le conduit à décrire, dans le +chapitre <span class="smcap">VII</span>, les honneurs funèbres rendus, à Florence, aux restes +mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le génie +extraordinaire. On sait que ce service fut célébré dans l'église de San +Lorenzo, en présence du grand-duc Cosme II, par l'Académie du dessin, +sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges +Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato, +sculpteurs. Dans le chapitre <span class="smcap">VIII</span>, Pacheco donne des notices sur les +peintres célèbres de son temps, que les rois et les princes traitèrent, +à cause de leur art, avec une faveur toute particulière. C'est dans ce +chapitre, qu'après avoir parlé de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort +oublié maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a écrit une +biographie de son élève et gendre Velasquez. Elle est malheureusement +trop abrégée, et ne s'étend pas au delà de 1638. Les renseignements +qu'on y trouve, les seuls véritablement authentiques, font vivement +regretter que Pacheco n'ait pas donné plus d'étendue à la vie du premier +peintre de Philippe IV. Mais il paraît avoir voulu se borner à +revendiquer la part du maître dans les éclatants succès de l'élève; +car après avoir réclamé pour lui seul, ainsi que nous l'avons +rapporté, la gloire d'avoir formé un tel disciple, il ajoute, avec un +orgueil que sa bonhomie fait excuser: «Je ne crois pas me faire tort en +faisant honneur au maître de l'élève, n'ayant dit que la vérité. Léonard +de Vinci ne perdit rien à avoir Raphaël pour disciple, non plus que +Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et +Platon, maître d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin. +J'écris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je +parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la +peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majesté +notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues années, +puisque, de sa main généreuse, il a reçu et reçoit encore tant de +faveurs<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>.» Malgré la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper +ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renfermée dans le +chapitre <span class="smcap">VII</span> de <i>l'Arte de la Pintura</i>, ne nous est parvenue de la +composition de Pacheco.</p> + +<p>Le chapitre <span class="smcap">IX</span> du premier livre, <i>des Nobles et des Saints qui ont +exercé la peinture</i>, <i>et de quelques effets merveilleux produits par +elle</i>, est fort curieux. On y trouve<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a> des documents précieux, sur les +grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultivé cet +art en Espagne.</p> + +<p>Dans le chapitre <span class="smcap">X</span>, Pacheco revient sur les différentes espèces de +noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilité universelle +qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait à l'exercice de sa +profession le porte à s'indigner d'un impôt spécial qu'on avait mis sur +la vente des tableaux, considérés comme une pure marchandise. Il ne +cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, de réclamer +l'abolition de cette taxe, nommée <i>la alcavala</i>, que Velasquez finit par +obtenir plus tard du comte-duc d'Olivarès.</p> + +<p>On remarque, dans le chapitre <span class="smcap">XI</span>, ce que dit l'auteur, de la peinture +des tableaux de dévotion, de l'avantage qu'on en retire, et de +l'autorité que leur accorde l'Église catholique.</p> + +<p>Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intérêt que de profit le +dernier chapitre (<span class="smcap">XII</span>) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les +trois états des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont +arrivés au milieu de leur carrière, et de ceux qui finissent. Ils y +pourront voir de quelle manière il démontre, en s'appuyant sur la lettre +de Raphaël à Balthasar Castiglione<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>, «comment la perfection consiste +à passer de l'idéal à la nature, et de la nature à l'idéal, en cherchant +toujours le meilleur, le plus sûr et le plus parfait<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>.»</p> + +<p>Le livre second est un traité didactique de la théorie de la peinture et +des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le +coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont +pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde +étude de la théorie de son art. À l'appui de ses raisonnements, il cite +souvent les ouvrages de Léonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo +Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespedès, chanoine de +Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors +autorité en Espagne<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les +exemples des grands maîtres pour établir ses préceptes.</p> + +<p>Dans le troisième livre, l'art de la peinture est envisagé au point de +vue de sa pratique, de quelque manière qu'on veuille l'exercer: soit à +l'aide de dessins, de modèles et de cartons, soit à la détrempe, en +enluminure sur étoffes, à fresque, à l'huile, sur toile, sur bois, sur +métaux. L'auteur passe ensuite à la peinture des fleurs, des fruits; à +celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes +(<i>Bodegones</i>), et aux portraits d'après nature. Pacheco s'étend sur ce +dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespedès, Albert +Durer et autres maîtres; il trace, pour bien faire les portraits, des +préceptes que son élève Velasquez mit en pratique avec le plus grand +succès. Dans le chapitre <span class="smcap">IX</span>, il explique comment la peinture éclaire +et excite l'intelligence, apaise la colère et la dureté de l'âme, rend +l'homme aimable et communicatif, et il démontre qu'il est difficile de +s'y connaître et de la juger. Enfin, dans le chapitre <span class="smcap">X</span>, il revient sur +les raisons qui en font le plus noble des arts.</p> + +<p>Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco +s'efforce d'expliquer de quelle manière les peintres doivent représenter +les sujets sacrés, afin de se conformer à l'autorité de l'Écriture +sainte et des docteurs de l'Église.</p> + +<p>Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a été +composée par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou +censeur des tableaux des choses sacrées. Cette fonction était alors fort +recherchée; Pacheco en fut investi par décret du Saint-Office du 7 de +mars 1618, dont il rapporte le passage suivant<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>: «Eu égard à la +satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant +de cette ville, excellent peintre et frère de Jean Perez Pacheco, +familier de ce Saint-Office, et prenant en considération sa droiture et +sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et +visiter les peintures des choses sacrées qui seront exposées dans les +boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons +telle commission que de droit.» Cette fonction consistait, ainsi que +Pacheco l'explique lui-même, à vérifier s'il y avait quelque chose à +changer dans les peintures sacrées, comme n'étant pas conforme à la foi +catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire séquestrer les +tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui +décidaient de leur sort<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>.</p> + +<p>Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'étendait sur les œuvres +de l'art aussi bien que sur celles de la pensée; et tandis qu'en Italie, +et à Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une liberté qui, +dans leurs œuvres, dégénérait souvent en licence, et dépassait les +limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition réglait tout, même +les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco, +en compagnie d'un théologien de ses amis, don Francesco de Rioja, +examine longuement la question de savoir si Jésus-Christ a été attaché à +la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes +l'avaient représenté<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. Il résout cette question avec grands renforts +d'autorités et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'à +Plaute qu'il n'invoque<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>, pour démontrer que les Romains avaient +coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds +appuyés séparément sur un morceau de bois, <i>scabellum</i>, attaché à +l'arbre principal de la croix<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>.</p> + +<p>Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des +choses sacrées, Pacheco ne paraît avoir fait brûler aucun artiste, même +en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septième +siècle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son séjour en Italie +lui font mêler le sacré avec le profane. Tout en expliquant la manière, +approuvée par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinité, les anges, +les saints, les mystères, les scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau +Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la <i>Danse +d'amours</i>, le <i>Bain de Diane</i>, la <i>Vénus et Adonis</i>, la <i>Vénus et +Cupidon</i>, et autres compositions très-profanes du Titien<a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>. À l'appui +de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les poëtes et les +écrivains de l'antiquité, et il n'a pas moins recours aux grands poëtes +italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les +quatre clous du crucifiement, en faisant l'éloge d'Homère, et en citant +ce vers que Pétrarque, dans le troisième chapitre du triomphe de la +Renommée, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse:</p> + +<p class="c">Primo pittore delle memorie antiche.</p> + +<p>En parcourant avec attention l'<i>Arte de la pintura</i>, nous avons été +frappé de l'extrême modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-même +et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de +lui que deux tableaux: l'un, la <i>Présentation de la sainte Vierge Marie +au Temple</i>, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de +Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un <i>Saint Sébastien</i>, qu'il exécuta +en 1616, pour l'hôpital de Saint-Sébastien de Alcala de Guadeira. Il +donne la description<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a> de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec +une réserve qui lui fait honneur. Il parle aussi<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a> de la part qu'il +prit à la peinture décorative du tombeau que Séville érigea, en 1598, à +la mémoire de Philippe II; mais en se bornant à dire que ce travail +devait être exécuté très-rapidement.</p> + +<p>Le musée royal de Madrid possède de ce maître quatre tableaux: deux +<i>saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Inès avec la +palme du martyre</i>. Tous ces tableaux sont sur bois<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>. Ces +compositions, dessinées avec pureté, pèchent par le coloris qui est dur +et sec, et ne sont, après tout, que les productions d'un artiste de +second ordre.</p> + +<p>Pour donner une idée de la difficulté de l'art, Pacheco cite ces quatre +premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Non ha l'ottimo artista alcun concetto,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Che un marmo solo in se non circoscriva</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Col suo soverchio, e solo a quello arriva</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">La mano che ubbidisce all'intelletto<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Le peintre espagnol est lui-même un exemple remarquable de la justesse +de cette appréciation de l'auteur du Moïse et du jugement dernier. +L'invention, la théorie, la connaissance approfondie de toutes les +parties de l'art ne manquaient pas à Pacheco; mais sa main n'a pas obéi +à son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conçoit +et le pinceau qui exécute, il est resté confondu dans la foule des +peintres d'un talent ordinaire.</p> + +<p>Tel qu'il était, néanmoins, le maître de Velasquez paraît avoir exercé +une grande influence sur son élève. Palomino dit que Velasquez avait +étudié toutes les sciences nécessaires à son art, et qu'il aimait et +s'était rendu familiers les poëtes et les orateurs<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>: il avait donc +autant profité de l'instruction profonde que des leçons du savant auteur +de l'<i>Art de la peinture</i>. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que +l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en +petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traités. Pacheco faisait +de ces sujets son étude de prédilection presque exclusive. Son élève, au +contraire, semble n'avoir peint que malgré lui des compositions tirées +de l'Écriture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, où +il s'abandonne à toute sa verve, et il excelle dans la reproduction +des scènes de la vie ordinaire, même commune et de bas étage, et dans la +peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des étoffes; +enfin dans les portraits, où il est l'égal des plus habiles. Dans tous +ces genres, on voit qu'il a profité des leçons et des préceptes de son +judicieux maître, tout en conservant son originalité propre.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="c">Commencements de Velasquez à la cour.—Portraits de Gongora, de +Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.</p></div> + +<p class="date">1622—1623</p> + + +<p>Velasquez avait atteint sa vingt-troisième année; il venait d'épouser +Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il résolut +d'aller étudier à l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les œuvres des +maîtres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient +contribué à l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Séville +dans le mois d'avril 1622, et après s'être arrêté quelque temps à +l'Escurial, il se rendit à Madrid. Il y fut amicalement accueilli par +les deux frères don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes, +et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, grand +amateur de peinture. À ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la +permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'eût sollicitée: +mais, à la demande de son beau-père Pacheco, il fit celui de Louis +Gongora, qui eut beaucoup de succès<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>. Le personnage était bien choisi +pour attirer l'attention sur l'artiste à ses débuts. Louis de Gongora +était un poëte bizarre, à force de vouloir trouver l'originalité: +affectant de mépriser les poëtes et les écrivains espagnols qui +l'avaient précédé, il avait conçu l'idée de créer un nouveau style +poétique qu'il appelait <i>Estilo culto</i>, style visant à l'effet, +précieux, guindé, violant toutes les règles reçues. C'est dans cette +manière qu'il écrivit ses <i>Solitudes</i>, <i>Soledades</i>, son <i>Polyphème</i> et +plusieurs autres ouvrages<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>. Bien que ces poëmes fussent plutôt +composés de mots pompeux que de pensées, ils excitèrent, comme tout ce +qui est nouveau, la curiosité du public, et firent naître des imitations +encore plus déraisonnables. On appelait ce genre <i>le nouvel art</i>, et +Gongora, qui l'avait créé, passait alors pour un homme de génie. +Philippe IV, ou plutôt Olivarès, l'avait nommé chapelain titulaire du +roi, et il était dans tout l'éclat de sa renommée, à l'époque où +Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son +personnage. Cependant, soit qu'il eût épuisé ses ressources, soit +qu'il désirât revoir sa femme, qu'il avait laissée à Séville, il ne +voulut pas prolonger son séjour dans la capitale; il reprit donc le +chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps.</p> + +<p>Dès le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivarès, qui avait entendu +Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute, +avait pu en juger par le portrait du poëte à la mode, donna l'ordre à +l'huissier du rideau de le faire revenir à Madrid. Velasquez se hâta +d'obéir, et reçut de nouveau, à son retour, l'hospitalité la plus +bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui témoigner sa +reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Dès le soir du jour +où il fut terminé, un fils du comte de Peñaranda, camérier du +cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer à +toute la cour. «Au bout d'une heure, raconte Pacheco<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a>, toutes les +personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui était +la plus grande épreuve qu'il eût à supporter. Le roi ne se trompa point. +L'œuvre du jeune Sévillan lui plut; il augura bien de son talent, et de +suite, il voulut qu'il fît le portrait du cardinal-infant. Mais, en y +réfléchissant, il parut plus convenable que le peintre commençât par +celui du roi, bien qu'il fût obligé, à cause de ses grandes occupations, +de faire attendre l'artiste. Le 30 août 1623, le portrait royal était +terminé à la satisfaction de Sa Majesté, des infants et du comte-duc, +qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas été peint; jugement qui +fut confirmé par tous les seigneurs qui vinrent voir l'œuvre de +Velasquez<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a></p> + +<p>Tel est le récit que le bon Pacheco fait du succès de son élève et +gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on +n'y aperçoit pas la moindre trace de jalousie. Ce début menait tout d'un +coup le jeune artiste à la gloire et à la fortune. Avec l'approbation du +roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un +talent médiocre, il eût été certain de réussir; mais possédant déjà, +malgré sa grande jeunesse, tous les dons du génie, la promptitude dans +l'invention, la facilité dans l'exécution, un coloris égal aux Vénitiens +les plus éclatants, une sûreté de main incroyable, quel devait être son +avenir! Sa route était toute tracée; il n'avait qu'à la suivre en +s'élevant à la perfection par le travail, sans se laisser détourner par +les plaisirs de la cour, les désirs de l'ambition, ou les mauvaises +pensées de l'envie. Dès ce moment, jusqu'à la fin de sa carrière, +Velasquez prouva, par son application soutenue à son art, que si la +fortune avait favorisé ses débuts, sa conduite, sa dignité personnelle +et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la +faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre.</p> + +<p>Cette bienveillance ne tarda pas à se manifester d'une manière +éclatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la première fois +qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection, +faisant l'éloge de son talent, qu'il considérait comme l'honneur de +l'école espagnole, et lui promettant que, désormais, il aurait seul, +parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui +ordonna de venir se fixer à Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit +expédier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement +par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins +gratuits du médecin et de l'apothicaire de Sa Majesté. Peu de temps +après, Velasquez étant tombé malade, le comte-duc, de l'ordre du roi, +lui envoya ledit médecin le visiter<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>. Tels furent, à la cour, les +débuts de l'élève de Pacheco.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Le prince de Galles à Madrid.—Négociations pour son mariage avec +l'infante Marie.—Divertissements à la cour.—Principaux amateurs +de peinture.—Olivarès et le <i>Buen-Retiro</i>.—Représentations +d'<i>Autos Sacramentales</i>.—Goût du prince de Galles pour les œuvres +d'art.</p></div> + +<p class="date">1623</p> + + +<p>Dans le même temps que Velasquez quittait Séville pour se rendre à +Madrid sur l'ordre d'Olivarès, le prince de Galles, second fils de +Jacques I<sup>er</sup>, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles +I<sup>er</sup>, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait à l'improviste, et avec +le dessein, d'abord arrêté, de garder le plus strict incognito. Son but +était d'activer, et de faire aboutir par sa présence, les négociations +depuis longtemps commencées pour son mariage avec l'infante Marie +d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui épousa plus tard +l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire +en personne la cour à sa princesse, et montrer, par sa présence dans la +capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait à +cette alliance. Charles était accompagné, dans cette aventure, par son +fidèle Steenie, duc de Buckingham, aussi avancé dans les bonnes grâces +du roi Jacques, son père, que dans les siennes, et fort capable de +lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins +et les plus madrés négociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage était +depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans +les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et +d'Espagne, ne devait être que l'appoint de plusieurs combinaisons +politiques. D'abord, en donnant sa sœur à l'héritier protestant de la +couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidèle à la politique +traditionnelle de ses ancêtres, voulait obtenir pour la religion +catholique, persécutée en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et +une sorte d'émancipation, que les protestants anglais et écossais de +toutes sectes n'auraient pas consenti à lui laisser accorder. Sur ce +point, Philippe IV était soutenu et excité par tout son entourage. Son +premier ministre lui-même, qui avait le mot de la cour de Rome, était +bien décidé à ne rien céder sur une question aussi capitale. De son +côté, l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid, Digby, comte de Bristol, qui +avait, dès 1617, entamé cette négociation, en même temps que la main de +l'infante, voulait obtenir en faveur de l'électeur palatin, gendre du +roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occupé alors par les +armées de la maison d'Autriche, alliée de l'Espagne. L'infante, objet du +débat, n'était pas, à ce qu'il paraît, disposée à ce mariage: en bonne +catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme +descendante de Charles-Quint, elle préférait le trône de l'empire +d'Allemagne à celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prétendu<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a> +qu'elle avait fait connaître ses véritables sentiments au premier +ministre de son frère, en l'invitant à user de tous les moyens en son +pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivarès était déjà disposé, par +des considérations personnelles, à amener cette rupture, s'il est vrai, +comme on l'a écrit, qu'il ait eu à se plaindre de la conduite de sa +femme avec le séduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant +l'occasion d'une rupture que chacun désirait peut-être, mais n'osait pas +brusquer, les fêtes, les spectacles, les courses de taureaux, les +chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succédèrent à +Madrid, pendant les cinq mois du séjour du prince Charles.</p> + +<p>La cour d'Espagne était alors la plus brillante de l'Europe: les grands +seigneurs castillans, comblés d'honneurs et de dignités, chargés de l'or +du Mexique et du Pérou, enrichis des dépouilles du duché de Milan, des +vice-royautés de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un éclat +faits pour éblouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le goût des +arts s'était répandu en Espagne, à la suite des guerres et des conquêtes +de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II +avait attiré à Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en +fallait de beaucoup, à l'avénement de Philippe IV, que les travaux de +cet immense monument, à la fois palais, couvent et sépulture des rois +d'Espagne, fussent entièrement terminés. Le jeune roi, nous l'avons dit, +aimait et cultivait la peinture; à son exemple, ou par inclination +naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient à l'exercice +de cet art, et s'appliquaient à en réunir les œuvres les plus +remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a> avec le plus grand +éloge: Don Geronimo de Ayança si connu, dit-il, pour son talent et ses +excellentes qualités; don Geronimo Muñoz, digne des plus grandes +louanges à cause de la place qu'il occupe dans la théorie et la +pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de +Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, père du marquis de Orellana, +professeur et chanoine de Séville, et depuis huissier du rideau de +Philippe IV, lequel, avec son esprit pénétrant et une grande érudition, +n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.—</p> + +<p>«J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre +de cavaliers et d'hommes haut placés, qui possédaient un talent +remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco +Duarte, qui fut président de la contractation<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, et sa sœur doña +Mariana, très-habile en l'art d'écrire, desquels j'ai vu de merveilleux +dessins à la plume; Diego Vidal, et son cousin du même nom, tous les +deux prébendiers (<i>rationeros</i>) de cette église (<i>de Séville</i>); don +Estevan Hurtado de Mendoça, chevalier de Santiago, qui, dans sa +jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis +del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place +avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont +l'esprit élevé doit faire, comme de raison, espérer d'illustres œuvres.»</p> + +<p>Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: «Notre +duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de +Barcelone, qui a joint à l'exercice des lettres et des armes celui de la +peinture<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume, +comme celui d'un véritable Mécènes. Il raconte que, dans son ambassade +extraordinaire à Rome, où il fut envoyé en 1625, pour faire acte +d'obédience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le +duc s'était fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo +Cincinnato, né à Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe +II, et qui était originaire de Florence<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>. Comme le roi d'Espagne +n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui +d'Urbain VIII, et le pontife en avait été tellement satisfait, qu'il +avait conféré à l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait +donné une chaîne d'or avec une médaille à son effigie. «Mais, dit +Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! À peine venait-il de +recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua, +commis par le pape à cet effet, que le jeune homme mourut le 14 décembre +1625, et fut enterré dans l'église de San-Lorenzo, de Rome, avec les +insignes de chevalier de l'ordre du Christ<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>.»</p> + +<p>Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie +un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentré en +Espagne à protéger les artistes, ses compatriotes. Il avait formé à +Séville une belle galerie et une riche collection de livres rares et +curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes +affaires et l'amour des lettres et des arts.</p> + +<p>Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la poésie avec +succès, comme Xauregui, n'était pas moins amateur des œuvres de la +peinture, dont il possédait de remarquables spécimens. Le duc d'Alba se +faisait également remarquer par le même goût; il en était ainsi d'un +grand nombre de nobles qui avaient rapporté ce goût d'Italie, et parmi +lesquels on doit citer, d'après Pacheco<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>: don Francisco de Castro, +ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille +ducats d'un tableau du Corrège au cardinal Sforza, sans pouvoir +l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, à Madrid, +un grand tableau de Raphaël, peint sur bois, de <i>la Sainte-Vierge</i>, +l'<i>Enfant Jésus</i> et <i>saint Jean-Baptiste</i>, que le duc de Florence lui +avait offert lorsqu'il était vice-roi de Naples, et qui fut payé par don +Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes, +vice-roi du duché de Milan.</p> + +<p>Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de +Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements +qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu +son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothèque était une des plus +nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait +beaucoup de manuscrits et de livres rares. À l'une des portes de Madrid, +il avait fait bâtir le palais du <i>Buen Retiro</i>, qu'il offrit au roi peu +de temps après son avénement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une +petite maison qu'il avait nommée <i>Galinera</i>, parce qu'il y avait mis des +poules fort rares qu'on lui avait données. «Comme il allait les voir +assez souvent, dit madame d'Aulnoy<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, la situation de ce lieu, qui +est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est très-agréable, +l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre grands corps +de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au +milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui +jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les +contr'allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce +bâtiment a le défaut d'être trop bas. Ses appartements en sont vastes, +magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de +couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont ornés. Je +remarquai dans une grande galerie l'entrée de la reine Élisabeth, mère +de la feue reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au +cou et un <i>garde-infant</i>. Elle a un petit chapeau garni de pierreries +avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et +très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour +les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture +et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des +grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de +champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la +campagne et qui plaît infiniment.»</p> + +<p>Telle est la description du <i>Buen Retiro</i>, donnée par une personne qui +l'avait vu quelques années après la mort du comte-duc. Ce ministre y +avait employé les artistes les plus renommés de son temps, tels que le +Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte +Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des +bâtiments. Le système des eaux, le dessin des jardins ainsi que la +disposition de la salle de spectacle, furent confiés au florentin Cosimo +Lotti, peintre et ingénieur, au service de Philippe III, et sur lequel +nous reviendrons<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>. Le <i>Buen Retiro</i> fut, pendant toute la durée du +règne de Philippe IV, la résidence préférée par ce prince. Il s'y +retirait souvent, et s'y livrait avec passion à son goût pour les pièces +de théâtre, parmi lesquelles <i>las comedias de repente</i>, ou pièces +improvisées sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les +ressources de son esprit vif et piquant.</p> + +<p>L'arrivée inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne +pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les +plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner à +l'héritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute idée de +l'Église catholique et de ses pompeuses cérémonies, on fit défiler en sa +présence les processions de tout le clergé régulier et séculier de +Madrid, dans tout l'éclat de leur magnificence; on lui prépara des +parties de chasse au sanglier, au <i>Pardo</i> et au <i>Buen Retiro</i>, à la +manière espagnole, décrite si minutieusement par Juan Mateos<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>. Le +roi et les invités, montés sur de magnifiques andalous, forçaient le +sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une +enceinte entourée de toiles, où ils venaient le percer de leurs lances +et de leurs épieux, en présence de la reine et des dames de la cour, +dans leurs carrosses, ainsi que l'a représenté Velasquez, dans un de ses +tableaux du <i>real museo</i><a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>.</p> + +<p>Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de +Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosité que les +représentations des pièces du théâtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'eût +assisté, sans doute, à Londres ou à la cour de son père, aux comédies, +aux drames et aux tragédies du grand Shakespeare. Mais les compositions +de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue à Madrid, différaient +essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du poëte de +Roméo et Juliette. Par exemple, les <i>Autos sacramentales</i> de l'auteur +espagnol, ou pièces en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi +catholique, n'ont aucun rapport avec le répertoire du théâtre du vieux +William. Ainsi, dans la comédie de <i>Saint-Antoine</i>, «lorsque le saint +disait son <i>Confiteor</i>, tous les assistants, selon l'attestation d'un +témoin oculaire<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, se mettaient à genoux et se donnaient des <i>Mea +culpa</i> si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac.» Les +décorations n'étaient pas moins curieuses que les pièces elles-mêmes. +«On voyait ordinairement, dit Bouterwek<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>, le saint monter au ciel +dans une robe parsemée d'étoiles. Au moment où il quittait la terre, un +rocher se fendait, et on en voyait sortir les âmes de son père et de sa +mère, qu'il avait délivrées du purgatoire, et qui s'élevaient avec lui +vers les cieux au bruit de la musique.»</p> + +<p>Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mérite de la +nouveauté: mais il ne paraît pas qu'il ait produit sur son esprit +d'autre effet que celui de la curiosité satisfaite. Ce qui frappa le +plus vivement l'héritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand +nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer, +non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents +et les églises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de +la cour. Depuis quelques années, Buckingham s'était efforcé de diriger +l'attention de son jeune maître du côté des arts. Il cherchait à lui en +inspirer le goût, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi +que nous l'expliquerons ailleurs<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>, que pour détourner le futur roi +d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement +à cœur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut monté sur le +trône, il réunit en peu de temps des collections aussi belles que les +plus renommées d'Italie ou d'Espagne. Déjà, pendant son séjour dans ce +dernier pays, il avait cherché à réunir des tableaux. C'est ainsi qu'il +acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana, +et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit à don Andres Velasquez mille +couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrège, mais sans pouvoir +l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel +il avait demandé de lui céder les deux précieux volumes de dessins et de +manuscrits de Léonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent +cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse +<i>Antiope</i> du Titien, le tableau favori de son père, qui avait été sauvé +de l'incendie du Pardo, en 1604; <i>Diane au bain</i>, l'<i>Enlèvement d'Europe +et Danaé</i>, ouvrages du même maître. Néanmoins, ces œuvres capitales ne +sortirent pas d'Espagne, et, bien que déjà emballées et encaissées à +destination de l'Angleterre, elles furent oubliées à Madrid, dans le +départ précipité du prince et de son favori<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>.</p> + +<p>Ce départ fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le +portrait de Charles, qu'il avait commencé. Néanmoins, selon le +témoignage de Pacheco<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>, il reçut du prince cent écus pour cette +ébauche. Devenu roi d'Angleterre quelques années après, Charles dut +regretter de n'avoir point à exposer à White-Hall ou Hamptoncourt, entre +ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par +Velasquez.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Départ précipité du prince de Galles.—Rupture entre l'Angleterre +et l'Espagne.—Premier portrait équestre de Philippe IV par +Velasquez.—Son succès: sonnet de Pacheco à cette +occasion.—Honneurs et récompenses accordés à Velasquez.—Portrait +d'Olivarès.—Tableau de l'expulsion des Maures.</p></div> + +<p class="date">1623—1628</p> + + +<p>Après plus de cinq mois de séjour à Madrid, Charles et son écuyer +partirent à l'improviste, comme ils étaient venus, à la grande +satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. À l'occasion +de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante +catholique, ce dernier reçut du pape Urbain VIII, une lettre qui le +félicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui +promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-siége. Cette +lettre, dont la traduction du latin en italien est donnée par le marquis +Malvezzi<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a>, prouve que la cour de Rome n'avait pas accordé, ainsi +qu'on l'a prétendu, des dispenses pour le mariage.</p> + +<p>L'orgueil britannique, blessé par ce dénoûment, chercha bientôt à se +venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne +formidable, dans laquelle entrèrent la France, l'Angleterre, la Hollande +et le duc de Savoie, unis par le traité d'Avignon. Le comte-duc +s'attendait à cette levée de boucliers: il opposa, dans ces graves +conjonctures, des forces imposantes à celles des ennemis de l'Espagne, +et pendant quelque temps, au moins, les succès furent balancés.</p> + +<p>Ces graves événements n'empêchèrent pas le jeune roi de continuer sa vie +de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau +tout entier de ces grandes affaires. Il avait été si satisfait du +premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa +main. Mais, cette fois, il décida que le peintre le représenterait monté +sur un des plus beaux chevaux de ses écuries. Philippe excellait dans +l'art de l'équitation, et se livrait souvent à son goût pour la chasse à +courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextérité, les +plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivarès, qui était +également un cavalier remarquable, s'était fait nommer grand écuyer du +roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans +toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son traité de la +chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il forçât un sanglier +de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrières +et des marécages, soit qu'il poursuivît un cerf ou un lièvre avec les +lévriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur +des sentiers escarpés, bordés de précipices, et dans les passages les +plus dangereux. Mais le peintre de Séville saurait-il représenter le +noble coursier andalous, le <i>genet d'Espagne</i>, d'origine arabe, à l'œil +de feu, à la crinière épaisse et flottante, à la noble encolure, aux +jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'élève de Pacheco +avait suivi, dans le cours de ses études, les conseils de son maître, +qui s'étend avec complaisance sur la représentation du noble animal +destiné à porter l'homme<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a>. Il est hors de doute, en voyant au musée +de Madrid le portrait équestre de Philippe IV, que Velasquez ne devait +pas être à son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi +galope à travers une campagne accidentée: il est couvert d'une armure +d'acier avec filets d'or; une écharpe cramoisie flotte sur sa poitrine, +et il tient dans sa main droite le bâton de commandement<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>. «Le +tout, dit Pacheco<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a>, est peint d'après nature, même le paysage.»</p> + +<p>Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner à la cour la +plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus +d'effet. Son succès fut si grand, que les amis de l'artiste demandèrent +au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui +flattait le goût du prince, fut facilement accordée, et l'on vit ce +portrait exposé dans la <i>calle mayor</i> de Madrid, vis-à-vis de saint +Philippe, à l'admiration du public tout entier, et au vif +désappointement des envieux du jeune artiste; «ce dont, dit +Pacheco<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a>, j'ai été témoin.» Raphaël Mengs place ce portrait au +nombre des meilleurs de Velasquez:—«Ce qui est surtout extraordinaire, +dit-il, c'est la manière facile et franche avec laquelle est peinte la +tête, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux +qui sont très-beaux, est exécuté avec la plus grande légèreté<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.»</p> + +<p>Plusieurs beaux esprits de la cour composèrent, en l'honneur de ce +portrait, des pièces de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste, +ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don +Geronimo Gonzalès de Villanueva, poëte distingué de Séville, qui fit, +dans cent vingt-deux vers ampoulés, l'éloge emphatique du roi, qu'il +appelle:</p> + +<p class="c">«Copia felix de Numa o de Trajano.»</p> + +<p>«Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a>.» Pacheco, alors à +Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi féliciter son élève et +gendre de son éclatant succès, et lui chanter le <i>sic itur ad astra</i>. Il +le fit dans le sonnet suivant, où éclatent à la fois l'attachement du +père, la satisfaction du maître, l'admiration de l'artiste et +l'enthousiasme d'un fidèle Espagnol:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Vuela, o joven valiente, en la Ventura</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">De tu raro principio, la privança</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Onre la possesion, no la esperança</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">D'el lugar que alcançaste en la pintura.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Animete l'Augusta alta figura</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">D'el monarca mayor qu'el orbe alcança,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">En cuyo aspecto teme la mudança</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Aquel que tanta luz mirar procura.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Al calor d'este sol tiempla tu buelo,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">I veras cuanto estiende tu memoria</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qu'el planeta benigno a tanto cielo,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Tu nombre illustrara con nueva gloria</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>»</span><br /> +</p> + +<p>«Vole, ô vaillant jeune homme, soutenu par le succès de ton rare début: +la faveur et non l'espérance honore maintenant la place que tu as su +conquérir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste +monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien +changer à la ressemblance du prince qui t'accorde la grâce de +contempler un si grand astre. Élève ton vol à la chaleur de ce soleil, +et tu verras comme la Renommée étendra ta mémoire, à l'aide de ton génie +et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera +ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et +que tu es son Apelles.»</p> + +<p>Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en +témoigna sa satisfaction à Velasquez en lui donnant, d'abord une +gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille +somme et un logement évalué deux cents ducats par an. Mais, comme la +pension était assignée sur un bénéfice ecclésiastique, et qu'il fallait, +pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put +commencer à en jouir qu'en 1626.</p> + +<p>Il est probable qu'après avoir exécuté le portrait équestre du roi, +Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son +protecteur. Le musée de Madrid en possède un<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> d'une grande beauté, +qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait même qu'il a été +composé pour lui servir de pendant. Le comte-duc est également monté sur +un magnifique cheval lancé au galop; il tient dans sa main droite le +bâton de commandement, il est revêtu d'une armure sur laquelle se +détache une écharpe cramoisie, et sa tête est couverte d'un large +sombrero à bords rabattus.</p> + +<p>Bientôt, le roi voulut mettre Velasquez à une épreuve plus sérieuse. +Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonnée par son +père, événement qui, pour le dire en passant, dépeupla plusieurs +provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants à l'Espagne, +Philippe IV décida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la +cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez +peignit: «une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et +l'expulsion inespérée des Maures, en concurrence avec trois peintres du +roi<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a>.» Il est probable que ces artistes étaient Eugenio Caxes, +Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parlé précédemment. +Les juges de ce concours furent le frère Juan Mayno, que nous avons +également fait connaître, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi, +chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux, +dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges décidèrent en +faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu +jusqu'à nous; soit qu'il ait été perdu, soit qu'il ait été détruit dans +un incendie, ou pendant les guerres qui ont désolé l'Espagne: Palomino, +qui l'avait vu, en a donné une description détaillée<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>.</p> + +<p>C'est à la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge, +très-recherchée alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y +attaché. En outre, le roi lui donna une pension de douze réaux par +jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.—Emploi de son temps +pendant son séjour.—Portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et +autres peintures.</p></div> + +<p class="date">1628—1629</p> + + +<p>Après la rupture du mariage projeté entre le prince de Galles et +l'infante Marie, la guerre avait éclaté avec violence, non-seulement en +Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France, +la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait +subir à la monarchie espagnole plus d'un revers, compensés néanmoins par +quelques succès. Les trésors des combattants étaient à sec, les +populations épuisées lorsqu'elles commencèrent à songer à la paix. La +France, la première, s'était détachée du traité d'Avignon, et avait +conclu séparément une trêve avec l'Espagne<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>. L'Angleterre, livrée au +gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait +traîner à la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaissé +l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Néanmoins, dès 1625, +elle penchait vers un accommodement honorable. C'est à cette époque que +le peintre Rubens avait fait, à Paris, la connaissance du favori de +Charles I<sup>er</sup>. Employé depuis longtemps dans des négociations secrètes +par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne, +Rubens, à ce qu'on croit, avait reçu à Paris les confidences du duc de +Buckingham, et les avait transmises à l'archiduchesse Isabelle, restée, +après la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures +communiquées au roi d'Espagne par l'infante, avaient déterminé ce +prince, ou plutôt le comte-duc, à autoriser Rubens à continuer, avec les +agents du duc, les relations commencées à Paris. Rubens fut donc chargé +par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui +représentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles +pouvaient être les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les +conditions que l'Espagne mettrait à un accommodement. Mais, comme ces +négociations traînaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son +ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en +Espagne, afin qu'il lui fût plus facile de donner toutes les +explications désirables. Philippe IV et Olivarès s'empressèrent +d'adhérer à cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils +avaient pu juger déjà de sa supériorité comme artiste; et en véritables +amateurs, ils désiraient le voir à l'œuvre à Madrid même. Ils +autorisèrent donc l'archiduchesse à l'envoyer en Espagne, afin de mieux +connaître le véritable état des choses, et de lui donner ensuite les +instructions secrètes dont il devait se servir à la cour d'Angleterre +pour ramener, s'il était possible, le bienfait de la paix en +Europe<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p> + +<p>Rubens était à la hauteur d'une pareille mission: connaissant à fond la +docte antiquité, ainsi que nous l'expliquerons, il écrivait et parlait +également bien presque toutes les langues de l'Europe, et son génie +d'artiste lui assurait la bienveillance et même la familiarité des plus +grands seigneurs, des princes et des rois.</p> + +<p>Il partit d'Anvers dans le mois d'août 1628; il passa par Paris, sans +s'y arrêter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence +possible<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>, et dut arriver à Madrid dans le courant du même +mois<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>.</p> + +<p>Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son +ministre, il eut bientôt gagné leur confiance entière, et donné de son +esprit et de son intelligence supérieure une idée égale à celle qu'avait +fait concevoir son génie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite +les instructions nécessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa +mission, le roi et son favori voulurent profiter du séjour en Espagne +d'un des plus grands peintres qu'il y eût alors en Europe, pour occuper +son pinceau à décorer de ses œuvres leurs églises et leurs palais.</p> + +<p>Rubens, dans ses lettres, ne paraît pas trop contrarié de ces retards, +qui lui permettaient d'étudier et même de copier à l'Escurial, celles +des peintures de Titien, son modèle de prédilection, qu'il ne +connaissait pas encore. «Rien de certain au sujet des affaires +d'Angleterre, écrivait-il de Madrid, le 29 décembre 1628, à son meilleur +ami, Jean Gaspar Gevaërts, secrétaire de la ville d'Anvers<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>, depuis +le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de +nouveau chercher à se réunir, et tout fait concevoir plus d'espérance +que de crainte. Mais ces affaires-là sont encore incertaines, comme ce +qui dépend de l'avenir, et, d'après le train des choses de ce monde, je +n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est passé.» Dans cette +même lettre, après avoir rendu compte de l'impression produite à Madrid +par la prise opérée le 20 septembre précédent, par les Hollandais, près +de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur énorme de cent +soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: «Vous seriez étonné de voir ici +presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent à +bon droit accuser de cette calamité publique les honteuses jalousies qui +animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine, +qui va jusqu'à négliger, et même oublier ses propres maux, pour le +plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai pitié que du roi. Doué par la +nature de toutes les qualités de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu +me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce +prince serait assurément capable de gouverner dans toute espèce de +fortune, s'il ne se défiait pas de lui-même, et s'il n'avait pas trop de +déférence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine +de la crédulité et de la folie des autres, et il est victime d'une haine +qui ne s'adresse pas à lui: ainsi l'ont voulu les dieux.»</p> + +<p>Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en +écrivant que ce prince avait trop de déférence pour ses ministres, il +appréciait très-judicieusement le caractère de ce monarque. Pour lui, il +n'avait qu'à se féliciter de l'accueil qu'il avait reçu du roi et de son +favori. D'abord, quelque temps après son arrivée à Madrid, Philippe, +oubliant la promesse qu'il avait faite à Velasquez, de ne se faire +peindre par aucun autre artiste, avait commandé son portrait au maître +d'Anvers. Dans un mot, écrit à la hâte de Madrid, le 2 décembre 1628, à +son ami Peiresc, Rubens, après s'être excusé de ne l'avoir pas vu à Aix, +en allant en Espagne, lui apprend: «qu'il avait déjà commencé le +portrait du roi à cheval, en quoi Sa Majesté prenait un si singulier +plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait +déjà fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de +l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilité, en leur présence. Il +termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie +à son retour, si les affaires le permettaient<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>.»</p> + +<p>Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser +plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses <i>Anecdotes of +spanish painters</i>, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut +voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. André Van +Hasselt a publié à la suite de son histoire de Rubens<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>.</p> + +<p>À l'exemple de son maître, Olivarès voulut aussi se faire <i>pourtraire</i> +par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses +biographes<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>, le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel +motif, car le coloris est la qualité dominante du chef de l'école +d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le même que celui qui a été +gravé par Cornelius Galle. Le comte-duc y est représenté à mi-corps, +dans un médaillon, la tête nue, avec la cuirasse et l'écharpe sur ses +épaules. Dans le haut, on voit l'étoile du soir entourée d'un serpent +mordant sa queue, symbole de l'éternité, avec cette devise:</p> + +<p class="c">Hespere quis cœlo lucet felicior ignis?</p> + +<p>À droite du médaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier représentant +la tête de Méduse; à gauche, la massue d'Hercule soutenant la dépouille +du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec +l'inscription: <i>Philippi IV munificentia</i>. Au-dessous, ce distique:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Moli ornandæ orbis dat comitem atque ducem.»</span><br /> +</p> + +<p>Le comte-duc offrit à Rubens une occasion plus importante de développer +la fécondité de son imagination, et la prodigieuse habileté de son +pinceau. Ce ministre était alors occupé à faire agrandir et décorer le +couvent des Carmélites de Loëches, à quelques lieues de Madrid, petite +ville qui dépendait de son duché d'Olivarès, et où il possédait un +palais. Il voulut que Rubens représentât dans l'église du couvent le +triomphe de la loi nouvelle, de l'Église et de l'Évangile, le +renversement du paganisme et de tous les rites et cérémonies de +l'antiquité. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui +furent peints par Rubens, et dont le <i>Triomphe de la religion</i> se trouve +maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>. +D'après Palomino<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>, Rubens avait également peint pour cette église +les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette +composition était remplie d'imagination et de science, comme on pouvait +encore, de son temps, en juger dans l'église des Carmélites de Loëches.</p> + +<p>Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux <i>Jugement de Pâris</i>, +destiné au palais du <i>Buen Retiro</i>, et qui est maintenant au musée royal +de Madrid. Dans ce tableau, où brille au suprême degré l'éclatant +coloris du maître, l'Amour couronne Vénus d'une guirlande de roses, +tandis que Mercure lui présente la pomme, que vient de lui adjuger le +jeune berger qui contemple la déesse d'un air émerveillé de sa +beauté<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p> + +<p>Palomino énumère un grand nombre d'autres tableaux que Rubens exécuta, +soit pour le roi, soit pour les églises et corporations religieuses, ou +pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en +particulier: l'<i>Enlèvement des Sabines</i>, le <i>Martyre de l'apôtre saint +André</i>, l'<i>Immaculée Conception</i>, exécutée pour les religieuses de la +ville de Fosaldana, près de Valladolid, dont la beauté, dit-il, est +aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est étonnante, et qui +coûta soixante-dix mille réaux.</p> + +<p>Pacheco, qui vivait à Madrid avec son gendre, à l'époque du séjour de +Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus +authentiques sur les œuvres que le peintre flamand exécuta pendant son +voyage. «Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il<a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>, et +arriva dans le mois d'août 1628. Il apportait à Sa Majesté notre roi +catholique Philippe IV, huit tableaux de différents sujets et de +diverses grandeurs, qui furent placés dans le salon nouveau, parmi +d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta à Madrid, +sans négliger les négociations importantes pour lesquelles il y était +venu, et quoiqu'il eût été indisposé pendant quelques jours de la +goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant +étaient grandes son adresse et sa facilité. Premièrement, il fit le +portrait du roi et des infants, à mi-corps, pour envoyer en Flandre; il +fit de Sa Majesté cinq portraits, et, entre autres, un à cheval, avec +d'autres figures, très-remarquable. Il fit le portrait de madame +l'infante Carmélite, plus qu'à mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il +fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du +Titien que le roi possède, qui sont: les <i>Deux bains</i> (<i>de Diane</i>); +l'<i>Europe</i>, l'<i>Adonis et Vénus</i>, la <i>Vénus et Cupidon</i>, l'<i>Adam et Ève</i>, +et autres. Il copia aussi les portraits du <i>Landgrave</i>, du <i>duc de +Saxe</i>, du <i>duc d'Albe</i>, de <i>Cobos</i>, d'un <i>Doge vénitien</i>, et beaucoup +d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possède. Il copia le +portrait du roi <i>Philippe II</i>, en pied, et avec son armure. Il changea +quelque chose au tableau de l'<i>Adoration des rois</i>, de sa main, qui est +au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la +<i>Conception</i>, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frère du +duc de Maqueda, un <i>Saint Jean évangéliste</i>, de grandeur naturelle. Il +paraît incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de +temps, et avec de si grandes préoccupations. Il fréquenta peu les +peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait +échangé des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et +sa modestie, et ils allèrent ensemble voir l'Escurial.»</p> + +<p>Le catalogue du <i>Real Museo</i> de Madrid énumère soixante et un ouvrages +de Rubens, et cette collection ne possède pas tous les tableaux de ce +maître qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu +exécuter ces œuvres si nombreuses, et dont quelques-unes présentent une +énorme dimension, pendant son séjour en Espagne. Malgré sa prodigieuse +facilité et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si +l'on en croit Palomino<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a> par ses deux élèves Sneyders et Pierre de +Vos, qu'il aurait amenés avec lui en Espagne, sa prodigieuse activité +n'aurait pu suffire à tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de +Rubens<a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a> donne l'explication de l'origine d'un grand nombre +d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. «Lorsqu'il fut +de retour à Anvers, dit-il, il eut à peindre pour le roi Philippe IV +beaucoup de tableaux, qui devaient servir à décorer le palais de la +<i>Torre della Perada</i>, éloigné de trois lieues de Madrid. À cet effet, le +roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et +les fit envoyer au peintre à Anvers. C'est chose digne d'admiration de +voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables, +métamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on +pouvait joindre un tableau à un autre, ayant fait disposer dans quelques +intervalles ménagés entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints +par Sneyders, excellent peintre en ce genre.» Suivant Baldinucci, ce +serait également à Anvers que Rubens aurait peint les cartons des +tapisseries, exécutées ensuite en Flandre, pour l'église des Carmélites +de Loëches. Cette version paraît plus probable que celle de Palomino, +qui veut que ces cartons aient été exécutés par Rubens lorsqu'il était à +Madrid.</p> + +<p>On a raconté deux aventures qui seraient arrivées à Rubens pendant son +séjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine +peintre, nommé Collantès. On trouvera la première dans l'histoire de +Rubens par Michel<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, et M. Van Hasselt, après l'avoir répétée, +raconte la seconde<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit +l'artiste flamand à Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni +de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront été +inventées à plaisir. Nous nous bornerons à remarquer, en ce qui concerne +la première, que l'avarice reprochée au duc de Bragance n'est nullement +dans le caractère que l'histoire attribue à ce seigneur, qui devint +quelques années plus tard roi de Portugal. Quant à la seconde aventure, +la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collantès, elle +ne paraît pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom, +Francisco Collantès, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe +ne dit qu'il ait été moine. Nous croyons donc que l'on doit révoquer en +doute l'authenticité de ces deux récits.</p> + +<p>Après avoir passé près de neuf mois en Espagne, Rubens réussit enfin à +recevoir les instructions secrètes qu'il attendait pour entamer les +négociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son +séjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui +avaient témoigné toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de +son talent, il reçut, au moment de son départ, des marques encore plus +éclatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une +lettre adressée à l'infante Isabelle, et dont Rubens était porteur, +autorisait cette princesse à lui faire payer tout ce qu'il réclamerait +pour les dépenses de son voyage<a name="FNanchor_140_140" id="FNanchor_140_140"></a><a href="#Footnote_140_140" class="fnanchor">[140]</a>. Ensuite, ce prince lui octroya un +office de secrétaire du conseil privé de la cour de Bruxelles, pour +toute sa vie, avec la survivance à son fils Albert, ce qui vaut, dit +Pacheco<a name="FNanchor_141_141" id="FNanchor_141_141"></a><a href="#Footnote_141_141" class="fnanchor">[141]</a>, mille ducats par an. En outre, il est probable, d'après ce +que rapporte Baldinucci<a name="FNanchor_142_142" id="FNanchor_142_142"></a><a href="#Footnote_142_142" class="fnanchor">[142]</a>, que le maître flamand emporta un grand +nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que +pour des cartons de tapisseries.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage de Velasquez en Italie.—Ses études à Rome, tableaux qu'il +exécute dans cette ville.—Accueil qu'il reçoit du roi à son +retour.—Indication de quelques-uns de ses ouvrages.</p></div> + +<p class="date">1629—1631</p> + + +<p>La liaison qui s'était établie entre Velasquez et Rubens, pendant le +séjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter à l'élève de +Pacheco. À cette époque, le peintre d'Anvers était dans toute sa gloire: +la fécondité de son imagination, la facilité prodigieuse de son pinceau, +l'éclat de son coloris, frappèrent, sans nul doute, son jeune émule, non +moins que la variété de ses connaissances et la supériorité de son +esprit. Comme Rubens avait fait un très-long séjour en Italie, et qu'il +admirait avec passion les œuvres des maîtres de ce pays, et surtout +celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre +espagnol à visiter cette contrée, pour y étudier, à la source même de la +peinture chez les modernes, toutes les beautés de cet l'art. Depuis +longtemps Velasquez, avait formé le projet de faire ce voyage; mais il +lui fallait l'agrément du roi qui, après le lui avoir promis plusieurs +fois<a name="FNanchor_143_143" id="FNanchor_143_143"></a><a href="#Footnote_143_143" class="fnanchor">[143]</a>, ne pouvait se décider à le laisser s'éloigner. Après le +départ de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par +consentir. Il lui donna même pour son voyage quatre cents ducats +d'argent (<i>en plata</i>), lui faisant payer deux années de son traitement. +Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre congé, ajouta deux +cents autres ducats d'or, une médaille avec le portrait du roi, et un +grand nombre de lettres de recommandation<a name="FNanchor_144_144" id="FNanchor_144_144"></a><a href="#Footnote_144_144" class="fnanchor">[144]</a>.</p> + +<p>Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de +Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans +le duché de Milan. Il gagna Barcelone, où il s'embarqua le jour de +Saint-Laurent (10 août) 1629, et vint aborder à Venise. Il y fut logé +dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit à sa table, et le +fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la +ville et ses environs, à cause des troubles qui agitaient alors +l'Italie. Après un court séjour à Venise, il prit la route de Rome, par +Ferrare, où, selon Palomino<a name="FNanchor_145_145" id="FNanchor_145_145"></a><a href="#Footnote_145_145" class="fnanchor">[145]</a>, il ne s'arrêta que deux jours pour +admirer les œuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se présenta dans +cette ville, chez le cardinal Sachetti, légat du pape, et autrefois +nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivarès. +Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il +lui fit beaucoup d'instances pour qu'il logeât dans son palais, pendant +le temps qu'il étudierait à Ferrare, et pour qu'il mangeât à sa table. +Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux +heures ordinaires; mais que, néanmoins, si Son Éminence désirait être +obéie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reçu cette +réponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui était à son service, avec +ordre de se mettre à la disposition du peintre, de le faire servir de la +même manière que s'il eût mangé à sa table, et de lui montrer les choses +les plus curieuses de la ville. Informé que le départ de Velasquez +devait avoir lieu le lendemain, le prélat ordonna de commander des +chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu'à un pays +nommé Cento (la patrie du Guerchin). De là, Velasquez se dirigea, en +toute hâte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorète, mais sans s'y +arrêter, et même sans se donner le temps de remettre aux cardinaux +Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la première de ces villes, les +lettres de recommandation qui leur étaient adressées.</p> + +<p>Arrivé à Rome, le peintre de Philippe IV fut reçu avec beaucoup de +distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui +lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les +clefs de plusieurs pièces, dont la principale était entièrement peinte à +fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirés de +l'Écriture sainte, parmi lesquels on voit Moïse devant Pharaon. +Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas être seul; il se +contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux +gardiens qu'on le laissât entrer sans difficulté, toutes les fois qu'il +le voudrait, pour dessiner le <i>Jugement dernier</i> de Michel-Ange, ou les +ouvrages de Raphaël; et il vint étudier souvent ces peintures, avec +grand profit. Plus tard, charmé par la situation du palais ou Vigne des +Médicis, sur la Trinité des Monts, et croyant ce site très-favorable à +l'étude pendant le printemps, parce qu'il s'étendait sur la partie la +plus élevée et la plus aérée de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand +nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de +Florence, par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de +Monterey, de s'y établir. Il y passa deux mois, jusqu'à ce qu'une fièvre +tierce l'eut obligé à chercher un refuge dans la maison du comte. +Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frère d'Olivarès, prit +le plus grand soin du peintre favori du roi son maître, et de son +premier ministre. Il lui envoya son médecin le visiter, et voulut +supporter seul toutes les dépenses occasionnées par sa maladie. En +outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander, +vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel +est le récit que Pacheco<a name="FNanchor_146_146" id="FNanchor_146_146"></a><a href="#Footnote_146_146" class="fnanchor">[146]</a> fait du premier voyage de son gendre et de +son séjour à Rome. À part les études faites par Velasquez dans le +Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son +propre portrait, donné à Pacheco lui-même, et un portrait sur toile de +la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit à Naples, +où il alla s'embarquer, et qui était destiné au roi d'Espagne<a name="FNanchor_147_147" id="FNanchor_147_147"></a><a href="#Footnote_147_147" class="fnanchor">[147]</a>. +Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit à Rome le +tableau de <i>Joseph vendu par ses frères</i>, et celui de <i>Vulcain averti +par Apollon de l'infidélité de Vénus</i><a name="FNanchor_148_148" id="FNanchor_148_148"></a><a href="#Footnote_148_148" class="fnanchor">[148]</a>. Palomino ajoute<a name="FNanchor_149_149" id="FNanchor_149_149"></a><a href="#Footnote_149_149" class="fnanchor">[149]</a> que +Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, où il les offrit au roi, +à son retour à Madrid, au commencement de 1631, après une absence de +dix-huit mois. Le roi les reçut avec une grande satisfaction, et les fit +placer au <i>Buen Retiro</i>, d'où le <i>Joseph</i> fut bientôt transporté à +l'Escurial dans la salle du chapitre.</p> + +<p>C'était d'après le conseil d'Olivarès que Velasquez s'était présenté +chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la +promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser <i>pourtraire</i> +par aucun autre artiste pendant son absence. «Philippe IV, dit +Pacheco<a name="FNanchor_150_150" id="FNanchor_150_150"></a><a href="#Footnote_150_150" class="fnanchor">[150]</a>, se réjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi +que la générosité avec lesquelles le traita un si grand monarque sont à +peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda +la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui +dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque +l'artiste le peignit à cheval, posa, dans une seule séance, trois heures +de suite, de son plein gré et avec une véritable bienveillance.»</p> + +<p>Parmi les nombreuses récompenses que ce prince lui donna dans l'espace +de six mois, Pacheco compte trois offices de secrétaires de la ville de +Séville, qui furent octroyés au père de Velasquez, et dont chacun valait +mille ducats par an. En moins de deux années, le peintre de Philippe IV +reçut un office de garde-robe (<i>guarda-ropa</i>), et celui d'aide de la +chambre (<i>ayuda de camara</i>), en 1638; l'honorant de la clef de +chambellan, distinction fort enviée de beaucoup de cavaliers de l'habit +(de Santiago et de Calatrava). «Pour moi, ajoute Pacheco<a name="FNanchor_151_151" id="FNanchor_151_151"></a><a href="#Footnote_151_151" class="fnanchor">[151]</a>, à qui +revient une si grande part de son bonheur, j'espère que, grâce au soin +et à la ponctualité qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majesté, +il augmentera et améliorera son art, ainsi qu'il le mérite; et qu'il +recevra les prix et les récompenses dus à son heureux génie, dont les +qualités supérieures sauront le maintenir, sans aucun doute, à la +hauteur où il s'est élevé maintenant.» Ces souhaits du bon Pacheco, qui +terminent sa trop courte notice sur son élève et gendre, ont été +pleinement réalisés. C'est à partir du retour de son premier voyage +d'Italie, que Velasquez a exécuté ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses +portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols; +ensuite, ses tableaux de scènes intérieures du palais, comme ses +<i>Meninas</i><a name="FNanchor_152_152" id="FNanchor_152_152"></a><a href="#Footnote_152_152" class="fnanchor">[152]</a>, où les usages, les costumes et les personnages du temps +sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions <i>di mezzo +carattere</i>, comme son tableau de <i>Las hilanderas</i><a name="FNanchor_153_153" id="FNanchor_153_153"></a><a href="#Footnote_153_153" class="fnanchor">[153]</a>, délicieuse scène +d'un naturel exquis, relevée par les plus charmants détails, et par une +admirable disposition de la lumière; enfin, ses tableaux d'églises, ses +paysages et ses <i>Bodegones</i>, scènes vulgaires dans le genre d'Adrien +Brawer ou de Van Ostade, mais traitées, comme celles de Ribera, dans un +style tout espagnol. L'ensemble de ces œuvres si diverses, mais toutes +également remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne +s'étaient point trompés, lorsqu'à l'apparition du portrait de Gongora, +ils avaient deviné le génie d'un grand maître.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Artistes italiens au service de Philippe IV.—Juan Bautista +Crescencio.—Pompeo Leoni.—Le Panthéon de l'Escurial.—Le Buen +Retiro.—Cosimo Lotti.—Baccio del Bianco.—Angel Michele Colonna +et Agostino Mitelli.—Pietro Tacca et la statue équestre de +Philippe IV.</p></div> + +<p class="date">1621—1665</p> + + +<p>Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie était en possession de +fournir un grand nombre d'artistes à la cour d'Espagne. Parmi ceux qui +furent employés avec honneur sous les règnes de Philippe III et de son +fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons déjà indiqué, mérite une +mention particulière. Il était d'une noble famille romaine, et frère du +cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manière remarquable +des fleurs et des fruits, et Palomino<a name="FNanchor_154_154" id="FNanchor_154_154"></a><a href="#Footnote_154_154" class="fnanchor">[154]</a> rapporte qu'il y avait de son +temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute idée de son +talent dans ce genre. Mais sa réputation, comme architecte, était +beaucoup plus assurée, et c'est à cet art que son nom doit d'être +parvenu jusqu'à nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi<a name="FNanchor_155_155" id="FNanchor_155_155"></a><a href="#Footnote_155_155" class="fnanchor">[155]</a>, +rapporte qu'après avoir été fait, par Paul V, surintendant de la belle +chapelle Pauline, à Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres +travaux exécutés par ordre de ce pontife, il fut emmené en Espagne, en +1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III. +Ayant présenté à ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut +admis à concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois +d'Espagne à l'Escurial. Le modèle de Crescenzi fut exposé avec les +autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jugé le +meilleur, le chargea de l'exécuter. Mais, comme il n'y avait sur les +lieux ni matériaux de bonne qualité, ni ouvriers assez capables, +Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adressées à +différents princes. À Florence, il engagea Francesco Generino, +sculpteur; à Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci +et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici, +Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit +la main à l'œuvre de la sépulture royale, qu'on a nommée Panthéon. C'est +une chapelle souterraine, à laquelle on descend par soixante degrés: +elle est entièrement privée de la lumière du jour. Sa forme est +sphérique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de +bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientôt; tout autour, de +magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis +Charles-Quint. Chaque tombeau est séparé du plus rapproché par des +doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placés des +anges qui tiennent des torchères, au nombre de trente, comme les +tombeaux. L'œuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du +Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent.</p> + +<p>Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en médailles et sculpteur, Leone +Leoni, d'Arezzo, dont nous avons raconté ailleurs<a name="FNanchor_156_156" id="FNanchor_156_156"></a><a href="#Footnote_156_156" class="fnanchor">[156]</a> la vie +aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un +grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait également travaillé pour +des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant +partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'église de +Saint-Paul, à Valladolid<a name="FNanchor_157_157" id="FNanchor_157_157"></a><a href="#Footnote_157_157" class="fnanchor">[157]</a>.</p> + +<p>Le Panthéon de l'Escurial, commencé vers 1619, ne fut achevé qu'en 1654. +Sa consécration fut faite le 15 mars de cette année, avec la plus grande +pompe, en présence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de +Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient +continué cette race royale, eurent été descendus dans la chapelle, et +déposés, chacun à sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre, +un frère hiéronimite prononça une éloquente oraison funèbre, sur ce +texte tiré d'Ézéchiel: «<i>Ô vous, ossements desséchés, écoutez la parole +du Seigneur</i><a name="FNanchor_158_158" id="FNanchor_158_158"></a><a href="#Footnote_158_158" class="fnanchor">[158]</a>.»</p> + +<p>Pour récompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de +l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma +surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le +Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du <i>Buen Retiro</i>, d'ordre +dorique, que le comte-duc fit bâtir et qu'il offrit au roi, presque +aussitôt après son avénement à la couronne. Ce prince fit à ce palais +quelques augmentations, et il éleva en outre, au milieu des agréables +jardins qui l'entourent, les deux pavillons appelés les Hermitages de +Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit décorer de fresques.—Nous +ignorons si Crescenzi fut également l'architecte de l'église de +Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore +aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.—Selon +Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, à l'âge de +soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterré en +grande pompe dans l'église <i>del Carmine</i>.</p> + +<p>Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingénieur, était un Florentin, +élève de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employé par le grand-duc +Cosme II, à restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et +spécialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il +exécuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une +barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses +inventions à cette époque. En 1628, Philippe IV désirant ajouter un +théâtre au palais du <i>Buen Retiro</i>, demanda au duc de Toscane un artiste +capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction +de cet édifice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les +décorations et les machines nécessaires aux représentations. Le +grand-duc, après avoir consulté Giulio Parigi, architecte alors en +grande réputation à Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se +rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui +quelques-unes de ses inventions. Dès qu'il fut arrivé à Madrid, le roi +s'empressa de lui faire commencer la construction du théâtre. Cosimo le +disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi, +on avait la vue de toute la scène, et que l'on pouvait également bien +voir et entendre les comédies. Comme le fond de la scène s'ouvrait sur +la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les +gradins pour manœuvrer les machines. Il réussit tellement bien, que pour +faciliter après lui les changements de décorations, il composa un livre +orné de dessins et contenant toutes les explications nécessaires. Le roi +lui avait accordé un traitement considérable, et lui avait donné un +logement dans les dépendances du palais<a name="FNanchor_159_159" id="FNanchor_159_159"></a><a href="#Footnote_159_159" class="fnanchor">[159]</a>.</p> + +<p>Carducho<a name="FNanchor_160_160" id="FNanchor_160_160"></a><a href="#Footnote_160_160" class="fnanchor">[160]</a> décrit en ces termes une représentation donnée par Cosimo +Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut témoin d'une des plus +singulières inventions de cet ingénieur.—«Devant les fenêtres des +voûtes de l'appartement du roi, on avait disposé, dit-il, un théâtre +portatif en planches, pour donner une représentation des machines, dans +laquelle Cosimo Lotti, fameux ingénieur florentin, envoyé par le +grand-duc de Toscane au service de Sa Majesté, a donné une exhibition de +ses étonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent, +lorsqu'il fut arrivé, il fit une tête de satyre, d'un travail +remarquable, laquelle avec un air féroce, remue les yeux, les oreilles, +les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel +cri, qu'elle épouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas été averti +à l'avance. C'est ainsi, qu'en ma présence, un homme qui ne s'attendait +pas à cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se précipita +d'un bond à plus de quatre pas. On ignore si la tête qu'avait fabriquée +Albert le Grand était aussi étonnante que celle-ci. Cosimo donna une +représentation au palais, où l'on voyait la mer agitée d'une telle +manière, et avec un tel effet, que ceux qui en étaient témoins furent +obligés de sortir avec le mal de cœur (<i>collo stomaco alterato</i>), comme +s'ils eussent été réellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs +dames, de celles qui assistèrent à cette fête.»</p> + +<p>Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tête de satyre, +la reine la fit voir à quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la +crainte que cette tête ne fût une invention surnaturelle, qui avait la +faculté d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour +tout rapporter au roi ou à elle-même. Cette explication leur inspira une +telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer à parler, afin de +n'être point entendues par cette tête<a name="FNanchor_161_161" id="FNanchor_161_161"></a><a href="#Footnote_161_161" class="fnanchor">[161]</a>.</p> + +<p>Philippe IV fut tellement satisfait des représentations données par +Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employés +dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public à juger de +ses étonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entrée, et gagna, dit +Baldinucci<a name="FNanchor_162_162" id="FNanchor_162_162"></a><a href="#Footnote_162_162" class="fnanchor">[162]</a>, plus de deux mille écus. Cosimo ne se bornait pas à +diriger les représentations théâtrales: il composait des pièces +burlesques, et jouait lui-même, avec beaucoup de succès, les personnages +les plus ridicules de ses pièces. Il conserva longtemps l'emploi +d'ingénieur du roi d'Espagne, et mourut à Madrid dans un âge avancé.</p> + +<p>Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au +grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, élève de Jean +Bilivert, peintre, ingénieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il +dessinait très-facilement à la plume, et réussissait à faire des charges +ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci<a name="FNanchor_163_163" id="FNanchor_163_163"></a><a href="#Footnote_163_163" class="fnanchor">[163]</a>, amusait beaucoup le +grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 décembre 1650, et +s'achemina par Gênes, où il fut reçu avec honneur par les Spinola, qui +le logèrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le +temps lui permît de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce séjour à +profit, en dessinant à la plume sur parchemin, pour ses illustres hôtes, +une <i>Suzanne au bain avec les vieillards</i>, figures qui avaient une palme +de hauteur. À son départ, il reçut de nombreux cadeaux, entre autres du +velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arrivé à Madrid, il eut +bientôt gagné les bonnes grâces du roi, par son talent à disposer les +décorations de son théâtre, et à faire mouvoir les machines. S'il faut +en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne +dédaignaient pas de l'aider eux-mêmes à faire marcher, et à changer les +décorations à son coup de sifflet. Une comédie représentée à l'aide de +ces auxiliaires, eut un tel succès, qu'il fallut la répéter trente-six +fois de suite, et le roi, en témoignage de toute sa satisfaction, +s'empressa d'offrir à Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du +palais de Madrid, notre ingénieur se distingua par sa présence d'esprit, +et sauva les bâtiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi +l'ayant chargé de reconstruire ce qui avait été brûlé, il poussa les +travaux avec une grande activité, en sorte qu'au bout de six mois, tout +était complètement réparé. Il dessina aussi pour le roi des jardins, +dans le goût de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, près de +Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui +était alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne dédaigna +pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit à +Madrid. Après avoir passé six années au service de Philippe IV, Baccio +mourut des suites d'une saignée, et l'on crut alors que cette opération +avait été faite avec un fer empoisonné, à l'instigation d'un de ses +ennemis<a name="FNanchor_164_164" id="FNanchor_164_164"></a><a href="#Footnote_164_164" class="fnanchor">[164]</a>.</p> + +<p>Palomino rapporte<a name="FNanchor_165_165" id="FNanchor_165_165"></a><a href="#Footnote_165_165" class="fnanchor">[165]</a>, qu'à son second voyage en Italie, exécuté en +1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec +Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager à venir en +Espagne. Passeri<a name="FNanchor_166_166" id="FNanchor_166_166"></a><a href="#Footnote_166_166" class="fnanchor">[166]</a>, qui a consacré à ces deux artistes une notice +détaillée, et qui a dû être mieux informé, attribue au prince-cardinal, +Jean-Charles de Médicis, la conduite de la négociation qui attacha ces +deux artistes au service de Philippe IV. Ils étaient tous deux Bolonais, +et liés de la plus étroite amitié, à ce point qu'ils travaillèrent toute +leur vie ensemble et aux mêmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli +peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y +disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils +préparaient de concert et exécutaient en commun, et bientôt leur +réputation s'étendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord à +Bologne, ensuite à Modène, à Florence et à Rome, à Forli et dans +beaucoup d'autres lieux, églises, cloîtres, couvents, palais, villas. +Dans toutes ces entreprises, ils montrèrent quelle puissance pouvait +avoir une si complète union. Mitelli en a laissé un touchant témoignage +à Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la +maison de son camarade Colonna, et qui représentaient des perspectives +et des ornements dus à la fantaisie de son imagination<a name="FNanchor_167_167" id="FNanchor_167_167"></a><a href="#Footnote_167_167" class="fnanchor">[167]</a>. Le même +artiste peignit également un grand nombre de décorations pour les pièces +représentées à Bologne: comme aussi des tableaux à la gouache, dont les +figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans +ce genre.</p> + +<p>Lorsque Mitelli et Colonna furent entrés au service du roi d'Espagne, la +première œuvre qu'ils entreprirent fut une façade dans le jardin de ce +prince, avec trois perspectives peintes à la voûte, dans le palais même +à Madrid. Dans la première, ils représentèrent la <i>Chute de Phaéton</i>; +dans la seconde, l'<i>Aurore</i>, et dans la troisième, la <i>Nuit</i>. Ils +peignirent ensuite dans le même palais une grande salle octogone avec +tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie +d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charmé de ce beau travail, +allait les voir à l'œuvre deux fois par jour, et quelquefois même +montait sur l'échafaudage où ils peignaient, et causait avec eux +familièrement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur +et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut terminé, +le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette +salle sa première audience de réception à l'ambassadeur de France, le +duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de +l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Protégés par le marquis d'Heliche, +fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employés ensuite au +<i>Buen Retiro</i>, où ils peignirent la voûte d'une loge. Ils en décorèrent +les murailles latérales avec des ornements d'architecture, qu'ils +disposèrent en perspective fuyante, selon les règles de l'art, avec les +proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et +de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et différents +ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la +voûte, où ils avaient peint une vue du ciel, ils représentèrent +l'<i>Aurore enlevant Céphale</i>. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour +le même marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage créé par son +ingénieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas à +succomber à Madrid, en 1660, à l'âge de cinquante et un ans, laissant +dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a gravé à +l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises +et autres ornements d'architecture, estimé des maîtres en cet +art<a name="FNanchor_168_168" id="FNanchor_168_168"></a><a href="#Footnote_168_168" class="fnanchor">[168]</a>.</p> + +<p>Un autre artiste italien, plus célèbre que les précédents, Pietro +Tacca<a name="FNanchor_169_169" id="FNanchor_169_169"></a><a href="#Footnote_169_169" class="fnanchor">[169]</a>, de Carrare, sculpteur, fut également occupé par les rois +Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut élève de +Jean de Bologne, et après le départ pour la France, en 1601, de son +camarade Pietro Francavilla, il occupa la première place dans l'atelier +de son maître, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services. +Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas à +acquérir une grande habileté pour le dessin, le modelé, le moulage et +surtout la fonte des métaux; car Jean de Bologne aimait à exécuter ses +ouvrages en bronze. Après sa mort, arrivée à Florence le 14 août 1608, +le Tacca fut jugé digne de le remplacer, comme statuaire en titre du +grand-duc Cosme II, emploi dont il reçut le brevet officiel l'année +suivante. À partir de cette époque, il put à peine suffire aux commandes +qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les +parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commencé, en 1604, le cheval +sur lequel devait être placée la statue de notre roi Henri IV: ce fut le +Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage était entièrement +achevé en 1611; il fut envoyé en France, par Livourne, le 30 avril 1613, +mais il ne parvint à Paris que vers la fin de juin 1614. Le piédestal en +marbre, destiné à recevoir la statue, avait été décoré de bas-reliefs +exécutés par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les +dessins du Cigoli. La reine Marie de Médicis, dans une lettre du 10 +octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de +la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, «laquelle était +digne, disait-elle, de celui qu'elle représentait.»—Cette statue, l'une +des meilleures du statuaire, après avoir fait l'ornement du Pont-Neuf +pendant cent soixante-dix-huit années, n'a pas trouvé grâce devant la +barbarie révolutionnaire de 1793.</p> + +<p>Le Tacca fut également chargé de terminer la statue équestre de Philippe +III, que son maître avait laissé inachevée. Elle fut envoyée en Espagne +en 1616, mais sans que le Tacca quittât Florence; il la confia aux soins +d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait déjà conduit en France +celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivarès ayant voulu faire +couler en bronze une statue équestre colossale de Philippe IV, auquel il +avait décerné le nom de Grand, fit écrire par ce prince à madame de +Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger +le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais +il voulut faire lui-même les frais de cette statue, qu'il se réserva +d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reçut donc l'ordre de cesser tout +autre travail, et de mettre la main à ses modèles. Il les avait déjà +fort avancés, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui représenta +qu'il serait fort agréable au roi, de ne point voir le cheval dans la +pose de ceux de toutes les autres statues équestres; c'est-à-dire, non +comme s'il marchait au pas, mais comme s'il était lancé au galop et se +cabrait. Avant d'étudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait +pour impossible à exécuter, le Tacca voulut avoir un modèle en petit du +cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens était +alors à Madrid, il écrivit dans cette ville, pour qu'il lui fût envoyé +de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa +une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle étaient +représentés le cheval et la personne du roi, peints, d'après nature, de +la main même de Rubens. Non satisfait de ce premier modèle, le Tacca, +pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un +nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du même +artiste, portrait qui lui fut également envoyé<a name="FNanchor_170_170" id="FNanchor_170_170"></a><a href="#Footnote_170_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p> + +<p>Restait l'exécution du cheval et de la statue, de grandeur colossale. +Nous avons déjà dit qu'on regardait alors comme impossible de faire +tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrière, un cheval +portant le poids énorme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus +grande que nature. Les gens du métier étaient unanimes pour dire que, +dans cette attitude, le cheval portant à faux, ne pourrait se tenir en +équilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette appréhension, +car, pour résoudre la difficulté, il n'hésita pas à s'adresser au +célèbre Galilée, le plus savant mathématicien et géomètre de sa patrie +et de son siècle. Cet homme illustre suggéra au sculpteur un moyen +facile de résoudre le problème, sans qu'il y parût, et sans nuire à la +beauté de l'œuvre: il fit poser les jambes de derrière du cheval sur un +plan carré, établi de biais, à l'un des côtés duquel il fixa une poutre +ou forte barre de fer, qui s'étendait dans presque toute la longueur du +cheval, et s'enfonçait en terre, pour empêcher que la tête et les pieds +de devant n'entraînassent et ne fissent renverser la partie postérieure +du cheval ainsi que le cavalier<a name="FNanchor_171_171" id="FNanchor_171_171"></a><a href="#Footnote_171_171" class="fnanchor">[171]</a>. Le Tacca, de son côté, combina le +poids des diverses parties de son groupe, de manière à en équilibrer +l'assiette. La statue, étant heureusement terminée, fut exposée à +Florence dans la maison de l'artiste, au grand étonnement de ses +envieux, et à l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur +ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitôt après +l'achèvement de son œuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci<a name="FNanchor_172_172" id="FNanchor_172_172"></a><a href="#Footnote_172_172" class="fnanchor">[172]</a> donne à +entendre que sa fin fut hâtée par les contrariétés qu'il éprouvait +depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut +inhumé avec honneur à l'<i>Annunziata</i>, dans la même chapelle et dans le +même lieu que son maître Jean de Bologne<a name="FNanchor_173_173" id="FNanchor_173_173"></a><a href="#Footnote_173_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p> + +<p>Ce fut son fils aîné Ferdinand, qui avait étudié la sculpture et la +fonte sous la direction de son père, qui fut chargé de conduire la +statue équestre de Philippe IV à Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne, +au nom du grand-duc, et la plaça, en 1641, sur le piédestal qui lui +avait été préparé devant la façade principale du Buen Retiro, d'où elle +a été éloignée en 1844, pour être reportée sur la place spacieuse, en +face du palais de Philippe V. À cette époque, on a ajouté deux +bas-reliefs, disposés sur les principaux côtés du piédestal. L'un +représente Philippe IV donnant une médaille à Velasquez; l'autre +rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts<a name="FNanchor_174_174" id="FNanchor_174_174"></a><a href="#Footnote_174_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p> + +<p>Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'étonnement +que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier porté sur un +cheval qui se cabre, elle mérite encore de fixer l'attention des +amateurs, à cause de ses belles formes et du fini de son exécution. Que +ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donné le modèle au statuaire +florentin, toujours est-il que celui-ci à parfaitement rendu l'idée du +maître. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre, +que les modernes aient coulé en bronze jusqu'à ce jour.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.—José +Ribera.—Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco +Collantès; Alonso Cano; don Bartolomè Estevan Murillo; Juan +Martines Muntañès.</p></div> + +<p class="date">1621—1665</p> + + +<p>Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes +étrangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils +encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus +marquée, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'éclat +de ce règne. Velasquez est un exemple frappant de la protection +extraordinaire que le roi et son favori aimaient à répandre sur les +hommes d'un véritable mérite; mais cet exemple n'est pas le seul à +citer.</p> + +<p>Ribera, bien qu'il ne vécût pas en Espagne, et que son caractère +fougueux semblât le tenir éloigné de la faveur royale, ressentit +néanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivarès. On +sait qu'il s'était fixé à Naples, où son talent le mit bientôt en grande +réputation. Le comte de Monterey, beau-frère d'Olivarès, vice-roi, le +logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son maître, +et lui procura dans Naples même des travaux considérables. Ribera +exécuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer +ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, à +Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une très-belle <i>Conception</i>, +un <i>Saint Augustin</i> et un <i>Saint Janvier</i><a name="FNanchor_175_175" id="FNanchor_175_175"></a><a href="#Footnote_175_175" class="fnanchor">[175]</a>. Mais, ce qui fait encore +plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait à Ribera +ne l'empêcha pas de prendre sous sa protection spéciale le timide +Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger, +par leurs menaces, l'artiste bolonais à laisser inachevée la coupole du +trésor de Saint-Janvier, qu'il s'était obligé d'achever dans un délai +fixé, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs<a name="FNanchor_176_176" id="FNanchor_176_176"></a><a href="#Footnote_176_176" class="fnanchor">[176]</a>. Mais, après le +remplacement de Monterey par le duc de Médina de las Torres, le +Zampieri, persécuté et dominé par la peur d'être assassiné, s'enfuit +furtivement de Naples, et laissa le champ libre à ses ennemis<a name="FNanchor_177_177" id="FNanchor_177_177"></a><a href="#Footnote_177_177" class="fnanchor">[177]</a>. +Lanfranc, qui le remplaça en 1641 dans les travaux de la coupole de +Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grâces du duc, fit le portrait de +sa femme<a name="FNanchor_178_178" id="FNanchor_178_178"></a><a href="#Footnote_178_178" class="fnanchor">[178]</a>; mais bientôt Ribera reprit le dessus et régna en maître à +Naples, jusqu'à sa mort, arrivée dans cette ville en 1656. Cet artiste +excellait à rendre les scènes vulgaires à la manière du Carravage, son +maître. Mais, lorsqu'il voulait s'élever jusqu'à la représentation de +sujets tirés de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait +trop les types grossiers qui lui servaient de modèles. Aussi, malgré +l'éclat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent +complètement d'idéal, défaut à peu près général à toute l'école +espagnole.</p> + +<p>Francisco de Herrera, surnommé le Vieux, peintre, architecte et +statuaire en bronze, naquit à Séville, et, selon Palomino<a name="FNanchor_179_179" id="FNanchor_179_179"></a><a href="#Footnote_179_179" class="fnanchor">[179]</a>, fut +élève de Pacheco; il a beaucoup travaillé dans cette ville, où il resta +jusqu'en 1640. On a raconté<a name="FNanchor_180_180" id="FNanchor_180_180"></a><a href="#Footnote_180_180" class="fnanchor">[180]</a> qu'il avait été accusé de fabrication +de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considération de son +tableau de <i>Saint-Hermenegildo</i>, dans l'église de ce nom, à Séville, lui +avait fait grâce, dans une excursion qu'il fit en 1624 à travers +l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Séville en 1640, et +vint se fixer à Madrid, où il travailla beaucoup pour les églises, les +couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication détaillée de ses +œuvres. Il peignait à fresque avec une facilité singulière, qui rappelle +quelquefois la manière du Tintoret. Herrera empâtait tellement ses +toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la +couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute idée de +son talent<a name="FNanchor_181_181" id="FNanchor_181_181"></a><a href="#Footnote_181_181" class="fnanchor">[181]</a>. Il a gravé lui-même quelques-unes de ses compositions. +Herrera le Vieux mourut à Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut +peintre du roi, architecte et inspecteur principal (<i>maestro mayor</i>), +des œuvres royales.</p> + +<p>Ce fils était un artiste d'un grand talent, comme son père; il avait +étudié à Rome, et il excellait à peindre des sujets de pêche, ce qui lui +avait fait donner dans cette ville le surnom de l'<i>Espagnol aux +poissons</i>. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement, +comme les autres artistes de ce pays, à la peinture des sujets +religieux. En sa qualité d'architecte, il fit un grand nombre de +retables pour les principaux autels des églises de Séville et de Madrid, +et les ornements dont il les décora furent extrêmement admirés. Il les +enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur +ouvrage, <i>Saint-Hermenegildo</i>, fut peint et placé par lui dans le +retable du maître-autel des Carmélites déchaussées de Madrid<a name="FNanchor_182_182" id="FNanchor_182_182"></a><a href="#Footnote_182_182" class="fnanchor">[182]</a>.</p> + +<p>Il ne paraît pas que Herrera le Jeune ait été dans les bonnes grâces du +comte-duc, si l'on ajoute foi à l'anecdote suivante, racontée par +Palomino<a name="FNanchor_183_183" id="FNanchor_183_183"></a><a href="#Footnote_183_183" class="fnanchor">[183]</a>. Olivarès l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses +tableaux, et lui avait demandé d'exposer les meilleurs, afin qu'il pût +en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'était empressé de faire. +Cependant, le comte-duc étant venu, se mit à les critiquer, et en +choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Blessé de cette +manière d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au +milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques +roses, préfère cueillir une tête de chardon qui le rend fier et joyeux. +L'artiste avait composé ce tableau dans l'intention de l'offrir au +comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui était +fort prudent, dit Palomino, lui représenta les fâcheuses conséquences +qui pourraient en résulter pour lui; il résolut donc de garder cette +toile, et d'offrir à Olivarès un autre ouvrage. Suivant Palomino, +Herrera le Jeune mourut à Madrid, en 1685, à l'âge de soixante-trois +ans<a name="FNanchor_184_184" id="FNanchor_184_184"></a><a href="#Footnote_184_184" class="fnanchor">[184]</a>.</p> + +<p>Francisco Collantès, né à Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses +vues de la campagne ne se bornaient pas à la représentation de la nature +morte: il savait les animer par des scènes tirées de l'Écriture sainte. +C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une <i>Résurrection des +Morts</i>, traitée d'une manière vigoureuse, et dans laquelle il s'est +inspiré de la vision d'Ézéchiel. «On y voit, dit le Catalogue du musée +de Madrid, où ce tableau est maintenant exposé<a name="FNanchor_185_185" id="FNanchor_185_185"></a><a href="#Footnote_185_185" class="fnanchor">[185]</a>, sur un fond tout +couvert de grandes fabriques en ruine, dont les débris sont semés sur le +sol, la terrible scène de la fin du monde et de l'anéantissement de +l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs sépulcres, enveloppés +de leurs linceuls, et dirigent leurs regards étonnés vers l'éclat +sinistre qui apparaît dans le ciel.» Ce tableau, selon Palomino<a name="FNanchor_186_186" id="FNanchor_186_186"></a><a href="#Footnote_186_186" class="fnanchor">[186]</a>, +rempli d'imagination, est exécuté avec une grande habileté. Suivant le +même biographe, Collantès peignait aussi des scènes familières de +boutiques et de cabarets (<i>bodegoncillos</i>); et il déclare en avoir vu +plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collantès +mourut à Madrid, en 1656, à l'âge de cinquante-sept ans.</p> + +<p>Parmi les artistes espagnols qui vécurent du temps de Philippe IV, +Palomino cite encore Pedro Obregon, élève de Carducho, Bartolommeo +Roman, Juan Van der Hamer y Léon et Juan de la Curte, tous de Madrid. +Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est exposé au <i>Real Museo</i>, +nous nous bornerons à indiquer leurs noms, en renvoyant à Palomino +pour avoir quelques explications sur leurs travaux.</p> + +<p>Nous nous arrêterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte, +et l'une des gloires de l'école espagnole, dont le nom et les œuvres ne +sont point ignorés de ce côté des Pyrénées.</p> + +<p>Alonso Cano naquit à Grenade, en 1600, et apprit les éléments +d'architecture de Michel Cano, son père; plus tard, il étudia la +peinture à Séville, dans l'atelier de Pacheco, peut-être avec Velasquez, +où il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses études dans +l'école de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Dès +l'âge de vingt-quatre ans, il peignit à Séville plusieurs tableaux pour +des couvents et des églises. Il fit, à la même époque, pour la ville de +Nebrijà, dans la cathédrale, un grand retable, pour lequel il exécuta de +sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent +beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier +celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays<a name="FNanchor_187_187" id="FNanchor_187_187"></a><a href="#Footnote_187_187" class="fnanchor">[187]</a>. Sa +réputation parvint bientôt à la cour, et le comte-duc le fit venir à +Madrid. C'est alors que, placé sur un plus vaste théâtre, il donna des +preuves d'un génie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers +ouvrages, fut le célèbre tableau du <i>Miracle du puits de Saint-Isidore</i>, +placé dans le second compartiment du maître-autel de l'église +paroissiale de cette ville; «peinture, dit Palomino, exécutée avec +tant de grâce, dessinée et coloriée avec tant de beauté, qu'elle est +elle-même un vrai miracle.» Voulant lui témoigner sa haute satisfaction, +Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivarès, +inspecteur ou architecte principal (<i>maestro major</i>) des œuvres royales, +et bientôt après il lui conféra le titre de peintre du roi, en le +choisissant comme maître de dessin de l'infant don Balthazar Carlos. +Palomino<a name="FNanchor_188_188" id="FNanchor_188_188"></a><a href="#Footnote_188_188" class="fnanchor">[188]</a> raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine <i>minor</i> +de la cathédrale de Grenade, canonicat qui valait une prébende ou +bénéfice ecclésiastique, et qu'il répondit au chapitre qui lui faisait +des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: «Si ce peintre +était un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevêque de +Tolède? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plaît; mais +Dieu seul peut faire un Alonso Cano.» Les œuvres de ce maître étaient +répandues dans toute l'Espagne, particulièrement dans l'Andalousie, à +Valence, à Tolède, Alcala de Henarès et à Grenade où il mourut, en 1676, +à soixante-seize ans. Le musée de Madrid en possède un certain nombre, +qui donnent une haute idée de son génie. Moins fougueux que Ribera, +moins suave que Murillo, il brille par une grande pureté de dessin, une +naïveté toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop +admirer.</p> + +<p>Don Bartolomeo Estevan Murillo, est également au nombre des artistes qui +rendirent célèbre le règne de Philippe IV. Il naquit en 1613 à Pilas, +ville éloignée de cinq lieues de Séville, et fut élève de Juan de +Castillo. Ayant appris de ce maître tout ce qu'il pouvait enseigner, +pour s'exercer la main<a name="FNanchor_189_189" id="FNanchor_189_189"></a><a href="#Footnote_189_189" class="fnanchor">[189]</a> et s'habituer aux grandes compositions, il +se mit à peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux +destinés, comme cargaison, à l'Amérique. Il passa ensuite à Madrid, où, +avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes +les peintures remarquables, alors en très-grand nombre, que renfermait +l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et +dans les collections particulières. Il copia beaucoup d'ouvrages de +Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour améliorer +son coloris: il ne dédaigna pas non plus de dessiner les statues que +renfermaient les palais royaux. Enfin, il étudia sous la direction de +Velasquez, dont la grande manière et la correction lui furent +très-profitables. Il retourna ensuite à Séville, où il passa la plus +grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses débuts, +comme ceux de Velasquez, aient été encouragés soit par le roi, soit par +Olivarès. Murillo n'a jamais visité l'Italie; c'est donc, comme notre +Lesueur, un artiste entièrement de son pays. Aussi, Palomino, très-fier, +en bon Espagnol, du génie du chef de l'école de Séville, fait +remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas +besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques, +les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, à l'aide +desquels il leur était facile d'acquérir toutes les connaissances qu'un +artiste peut désirer.—Nous n'avons point à faire ici l'éloge de +Murillo: son génie brille d'un vif éclat au-dessus de presque tous les +peintres, ses compatriotes. On peut même dire qu'il n'a pas d'égal en +Espagne, dans les grandes compositions tirées de la Bible, de l'Évangile +ou de la Vie des saints, telles que son <i>Moïse frappant le rocher</i>; sa +<i>Multiplication des pains dans le désert</i>, et son <i>Extase de saint +Antoine de Padoue</i><a name="FNanchor_190_190" id="FNanchor_190_190"></a><a href="#Footnote_190_190" class="fnanchor">[190]</a>. Il est incomparable pour rendre l'état +extatique qu'il prête à plusieurs de ses saints, comme aussi pour +éclairer et représenter les scènes de visions miraculeuses. L'ordre de +ses compositions, l'harmonie qui règne dans toutes leurs parties, la +douceur, la suavité, la transparence de son pinceau, font des tableaux +de ce grand artiste des œuvres à part dans l'art espagnol, où l'on +rencontre quelquefois l'idéal exprimé avec la sublimité des Italiens les +plus purs. Mais ce n'est pas cette qualité qu'il faut chercher dans ses +ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique +ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux représentés par ses +compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans +toute sa vérité. Murillo exécuta ses œuvres les plus remarquables de +1660 à 1685, alors qu'il était dans toute la maturité de l'âge et du +talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au règne de +Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a +donné les plus grandes marques de son génie.</p> + +<p>Sans vouloir établir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et +rabaisser l'un aux dépens de l'autre, ce que nous croirions indigne du +respect que l'on doit à deux hommes d'une si prodigieuse supériorité, +nous ne pouvons nous empêcher de dire que le talent de Murillo fut +beaucoup moins varié que celui de son maître.—Tandis que Velasquez +excelle à la fois dans le portrait, le paysage, les scènes familières et +triviales, les représentations de sujets <i>di mezzo carattere</i>, tels que +ses <i>Hilanderas</i> et ses <i>Meninas</i>, enfin les tableaux de sainteté, +Murillo a concentré presque tout son génie à peindre des sujets +chrétiens, entraîné sans doute à la recherche de l'idéal, qui +l'éloignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec +justesse<a name="FNanchor_191_191" id="FNanchor_191_191"></a><a href="#Footnote_191_191" class="fnanchor">[191]</a>: «que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le +peintre du ciel.» Mais quelle gloire, pour un seul règne, d'avoir +possédé ces deux artistes, accompagnés de Ribera et d'Alonzo Cano, et +d'avoir également profité du génie de Rubens! Il faut remonter aux +plus grandes époques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable +réunion d'hommes de génie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne +créèrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Médicis à Florence, +comme Jules II et Léon X à Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en +France, ils contribuèrent puissamment, par des encouragements donnés à +propos, au développement extraordinaire que l'art de la peinture prit en +Espagne pendant la première moitié du dix-septième siècle, et à l'éclat +qu'il répandit sur ce pays.</p> + +<p>Bien que la statuaire ne brillât pas au même degré, il ne faut pas +oublier néanmoins que la sculpture en bois fut également très-cultivée +sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques +retables des cathédrales, des églises et des couvents, permettaient aux +artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des +statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres œuvres +de cet art particulier à l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs +de ce pays appellent la <i>Talla</i>. Parmi les artistes qui se livraient +avec un véritable talent à ce genre de sculpture, on doit citer en +première ligne Juan-Martinès Muntañès, de Séville. Si l'on en croit la +tradition, ce <i>tallador</i> ne se bornait pas à travailler le bois; il +était également fondeur en bronze, et c'est à lui qu'on attribue, ainsi +que nous l'avons rapporté, les modèles en petit de la statue équestre de +Philippe IV, que le Tacca exécuta en grand à Florence, comme on l'a vu +plus haut<a name="FNanchor_192_192" id="FNanchor_192_192"></a><a href="#Footnote_192_192" class="fnanchor">[192]</a>. Palomino<a name="FNanchor_193_193" id="FNanchor_193_193"></a><a href="#Footnote_193_193" class="fnanchor">[193]</a> cite de Muntañès une statue de +Jésus-Christ, nommée la <i>Passion</i>, qui se trouvait de son temps +(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Séville, «laquelle, +dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle réchauffe la dévotion +des cœurs les plus tièdes...» Il cite également d'autres figures de ce +maître, dont il fait un si grand éloge. Mais nous devons faire +remarquer, qu'il en est de Muntañès comme de tous les autres statuaires +espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspiré soit par la mythologie, soit +par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berruguète travailla bien +à Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier +modèle en cire qui ait été fait du Laocoon pour le jeter en bronze<a name="FNanchor_194_194" id="FNanchor_194_194"></a><a href="#Footnote_194_194" class="fnanchor">[194]</a>; +mais, rentré en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquité, +pour traiter exclusivement des sujets autorisés par la religion +catholique, et cet exemple a été suivi par tous les sculpteurs espagnols +jusque vers le milieu du dernier siècle. Muntañès mourut à Séville en +1640.</p> + +<p>Tels étaient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV, +et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une +faveur toute spéciale, ils ne repoussaient point les autres, et se +montraient disposés à protéger tous ceux qui donnaient des marques d'un +véritable talent.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.—Histoire de son fils naturel +Julien, d'après le père Camillo Guidi.—Velasquez reste fidèle au +comte-duc.—Portrait inachevé de Julien.</p></div> + +<p class="date">1643—1645</p> + + +<p>Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des +inimitiés irréconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprême, et qu'on +est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre +d'années. Indépendamment des causes naturelles qui font que l'homme est +disposé à considérer son maître comme son ennemi, les événements qui se +succèdent avec le cours des années, l'imprévu qui joue un si grand rôle +dans ce monde, sont autant d'éléments qui conspirent contre la durée de +toute puissance humaine. À une époque et dans un pays où l'influence des +grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalités, +d'autant plus à craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en +amortir le choc, s'ajoutaient à ces causes générales d'opposition. Sous +un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la +faveur du prince: de là les intrigues, les menées, les influences +souterraines qui assiégeaient les rois d'Espagne, depuis que +Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes cortès. Olivarès le +savait bien; aussi, pour assurer son crédit, avait-il pris soin +d'éloigner de Philippe IV toutes les personnes, même la reine +Isabelle, qu'il soupçonnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur. +Depuis qu'il avait épargné au roi tout embarras, toute préoccupation de +gouvernement, le comte-duc, engagé dans des guerres difficiles et +placées sur des théâtres éloignés, avait vainement lutté contre les +attaques de ses ennemis. Il avait laissé perdre successivement à +l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et +tous les pays adjacents à cette vaste côte; de plus, tout le Brésil, +l'île de Terceira, le royaume de Portugal, la principauté de Catalogne, +le comté de Roussillon, toute la Comté de Bourgogne, de Dôle et de +Besançon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le +Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de +Sicile et le duché de Milan, pressurés par des exactions intolérables, +ne tenaient plus à l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole +n'avait pas été mieux traitée, et l'on estimait à plus de deux cents le +nombre des navires, galions et autres, enlevés et détruits, dans l'Océan +et la Méditerranée, par les Hollandais, les Anglais et les Français. +L'Espagne était accablée d'impôts de toutes sortes, et les populations, +fatiguées de tant de désastres, aspiraient à un changement de +maître<a name="FNanchor_195_195" id="FNanchor_195_195"></a><a href="#Footnote_195_195" class="fnanchor">[195]</a>. Cependant, toutes ces causes réunies d'impopularité +n'auraient peut-être pas amené la chute du favori, s'il ne s'était pas +compromis lui-même aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et +particulièrement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils +légitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse. +Voici en quels termes le Père Camille Guidi, religieux dominicain, +résident à la cour de Madrid pour le duc de Modène, raconte cette +histoire, qui a tout l'intérêt d'un roman<a name="FNanchor_196_196" id="FNanchor_196_196"></a><a href="#Footnote_196_196" class="fnanchor">[196]</a>: «.....Le troisième et +peut-être le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrâce +inattendue, est la misérable condition dans laquelle reste son bâtard +légitime, lequel avait été jugé indigne de cette grandeur à laquelle son +père putatif l'avait élevé. Et, parce que cette histoire est un +événement qui excite la plus grande curiosité qui puisse parvenir +jusqu'à un esprit désireux d'anecdotes singulières, il m'a paru +convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un +livre tout entier, pour pouvoir en faire connaître exactement toutes les +circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se +trouvant à Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang +parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant à la +noblesse, ne fut pas exempte des persécutions qu'endurent sans relâche +dans cette cour les personnes d'une éclatante beauté. Pour obtenir, à +Madrid, la possession des belles, même des plus grandes dames, on ne +connaît d'autre moyen que l'emploi de l'or. À cette époque, don +Francisco di Valcaz, <i>alcade di cela</i>, et de la cour, ce qui est ce +qu'on peut désirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce +pays, jouissait d'une grande autorité et d'immenses richesses. Quoique +marié, il entretint à ses frais la maison et la personne de la dame, et, +à l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes +sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait +alors le tribut à la fragilité humaine, eut un caprice pour cette femme. +Un fils naquit, lequel fut réputé fils de l'alcade, par la raison que la +plante avait poussé sur le terrain qu'il avait acheté avec son argent. +Mais, parce qu'il s'était aperçu que d'autres que lui labouraient son +champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en +conscience, il ne considérait pas comme sien. À son baptême, le garçon +fut nommé Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de +la mère, et très-mal élevé. Arrivé à l'âge de dix-huit ans, sa mère +étant morte, il se trouva aussi sans père. Désespéré du malheur de sa +naissance, il supplia l'alcade de le reconnaître pour son fils, afin +qu'il ne restât pas dans le monde privé de père et sans nom, protestant +qu'il n'avait aucune prétention à sa succession, mais qu'à l'aide du +seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'épée. +L'alcade ne consentit à cette proposition qu'au moment de mourir, pour +donner satisfaction à l'opinion du monde, plutôt qu'aux réclamations de +sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait +être attribuée non-seulement au comte, mais à beaucoup d'autres.</p> + +<p>«Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garçon passa aux Indes, où, par +suite d'un grand nombre de méfaits commis au Mexique, il fut condamné +aux galères. Mais, parce que le vice-roi était très-liè avec l'alcade +qui s'était reconnu son père, il obtint facilement grâce. Il revint à +Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en +Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne à +l'âge de vingt-cinq ans. Son esprit était vif, mais sa manière de vivre +était si dégradée que, fréquentant les cabarets, il ne put jamais +oublier le mauvais lieu où il était né.</p> + +<p>«Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des héritiers de +son nom<a name="FNanchor_197_197" id="FNanchor_197_197"></a><a href="#Footnote_197_197" class="fnanchor">[197]</a>. Il se souvint alors que Julien était né à l'époque où il +courait après les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader +qu'il était son fils. Le bruit s'en répandit dans Madrid; c'est pourquoi +Julien étant sur le point d'épouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les +portes n'étaient jamais fermées, même aux plus vils taverniers, elle +protesta... qu'il fît bien attention à ce qu'il allait faire, parce +qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivarès, et qu'elle +ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionné à sa position. +Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage +fut célébré par le curé de la paroisse, dans la maison de la mère +d'Isabelle.</p> + +<p>«En 1641, dans le mois de novembre, à l'improviste et à la stupéfaction +du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte +public et authentique Julien pour son fils. Dans le même acte, il ne le +nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, héritier du comté +d'Olivarès, et, en outre, du duché de San-Lucar, quand il plairait au +roi, en considération de ses services, de l'en investir; car le titre de +duc de Castille ne se confère pas sans l'investiture.</p> + +<p>«Le comte fit part de cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands +d'Espagne. Cette base établie, non sans dégoût et mortification de la +part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec +une des principales héritières d'Espagne. Il jeta les yeux sur la +première dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du connétable +de Castille, lequel ne le cède à personne en noblesse, puisqu'il se +vante de compter parmi ses ancêtres cinq quartiers royaux.</p> + +<p>«Pour conclure ce mariage, il était nécessaire de rompre le premier, et +déjà on avait rempli toutes les formalités à Rome, auprès du pape, +lequel donna tous pouvoirs à l'évêque d'Avila, pour conduire cette grave +négociation. La femme réclama, et fit, par protestations et +assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient démontrer que +son mariage était parfaitement valable. Mais le bon évêque fut d'une +opinion contraire, par cette seule raison que le curé (qui avait béni le +mariage), n'était pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant été +célébré dans la maison de la mère, qui dépendait d'une paroisse +différente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, séparée du +domicile de sa mère.</p> + +<p>«À ces raisons, les théologiens d'une conscience nette répondirent que +la fille n'ayant pas été émancipée par sa mère, parce qu'on ne les +considère jamais comme émancipées à moins qu'elles ne soient établies, +on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mère fût différent de +celui de la fille; c'est pourquoi le curé très-légitime de la mère, +était également celui très-légitime de la fille; d'où la conséquence que +le mariage était très-valable. Néanmoins, l'autorité du favori prévalut +sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu.</p> + +<p>«Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur à négocier le +mariage de son bâtard reconnu avec la fille du connétable, et, +finalement, en dépit du père et de tous ses parents, il l'obtint.</p> + +<p>«On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des âmes adulatrices, +puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les +nobles allèrent donner la bienvenue à don Enrique, le traitèrent +d'Excellence, et lui présentèrent tous ces compliments qui appartiennent +plutôt aux rois qu'à des vassaux. Mais le personnage paraissait +tellement ridicule, que n'étant pas accoutumé aux grandeurs, il allait +se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus +abjectes; d'où les Italiens disaient que don Enrique était un Matassin +habillé en roi d'Espagne.</p> + +<p>«Le connétable devint fort triste de s'être fait des ennemis de tous ses +parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna à don Enrique une +maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait +jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux affluèrent de tous les +royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du +duc de Médina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dépassa la +valeur de deux cent cinquante mille écus. À Saragosse, on donna l'habit +d'Alcantara à don Enrique, avec une commande de dix mille écus. Il fut +nommé gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la +présidence du conseil des Indes, arrachée à cette fin au comte de +Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire +précepteur de l'héritier présomptif de la couronne. Au milieu de toutes +ces flatteries, la haine contre don Enrique était si véhémente, qu'on +n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait +publiquement de lui:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Enrique de dos nombres, y dos mugeres,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Hijo de dos padres, y de dos madres,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Y diables, que mas<a name="FNanchor_198_198" id="FNanchor_198_198"></a><a href="#Footnote_198_198" class="fnanchor">[198]</a>.»</span><br /> +</p> + +<p>«La reconnaissance de sa filiation et son mariage exaspérèrent la +famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession +d'Olivarès au véritable héritier déjà reconnu, don Luis de Haro, +cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacité +supérieure.»</p> + +<p>Tel est le récit du père dominicain; et bien que nous ayons retranché +plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur français qui veut être +respecté, on voit que le bon moine ne brille pas précisément par la +charité chrétienne.</p> + +<p>Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la +légitimation de Julien privait de l'héritage de cet oncle, se ligua avec +la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la +camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne paraît pas que +Philippe IV ait fait grande résistance; il céda, et envoya en exil le +ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux années. Mais, comme ce +prince était incapable de porter lui-même le fardeau du gouvernement, il +le remit immédiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le +conserva jusqu'à la mort du monarque.</p> + +<p>Olivarès avait d'abord été exilé à Loëches, petite ville de sa +juridiction, à quelques lieues de Madrid, où la duchesse, sa femme, +avait bâti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari +avaient décoré de magnifiques tapisseries, exécutées, ainsi que nous +l'avons dit, d'après les cartons de Rubens. Renversé du pouvoir d'une +manière aussi éclatante qu'inattendue, Olivarès, dont la volonté ne +connaissait pas de résistance quelques jours avant, se vit entièrement +abandonné de ses <i>bons amis de cour</i>. Velasquez seul lui demeura fidèle, +et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hésita point +à l'aller voir et à l'assurer de sa reconnaissance et de son dévouement. +Il ne paraît pas que cette démarche ait nui à la faveur dont l'artiste +était en possession auprès du roi. Il gagna même bientôt celle du +nouveau favori, qui aimait et admirait son génie. Il continua donc à +faire les portraits des personnages les plus éminents de la cour, et à +représenter les scènes d'intérieur du palais. En 1648, il fut envoyé +pour la seconde fois en Italie<a name="FNanchor_199_199" id="FNanchor_199_199"></a><a href="#Footnote_199_199" class="fnanchor">[199]</a>, afin d'y acheter, pour le roi, des +tableaux, statues et autres œuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne; +enfin, il jouit jusqu'à sa mort, arrivée à Madrid le 6 août 1660, de la +vogue et de la faveur la plus marquée.</p> + +<p>Quant au comte-duc, bientôt ses ennemis trouvèrent, qu'à Loëches, il +était trop près de Madrid, et ils le firent exiler à Toro, petite ville +ruinée sur le Douro. C'est là qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ +deux années après sa disgrâce. On raconte que ses ennemis, le +poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accusé de s'occuper, +dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considérées alors comme des +crimes, et sévèrement punies par les lois de l'Église. Mais le grand +inquisiteur, qu'il avait comblé de places et de bénéfices, prit sa +défense et détourna cette accusation.</p> + +<p>Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence, +la suite de ses adulateurs et la protection du roi, «et c'était une +chose digne de pitié, dit le dominicain Guidi<a name="FNanchor_200_200" id="FNanchor_200_200"></a><a href="#Footnote_200_200" class="fnanchor">[200]</a>, de voir, comme en un +instant, d'une idole adorée, il avait été transformé en le plus méprisé +des hommes.» Un des derniers portraits exécutés par Velasquez pour le +comte-duc avait été celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie +supérieure seule est terminée; le reste n'a pas été achevé, probablement +par suite de la disparition du personnage qui, après la disgrâce de son +père, alla sans doute cacher loin de Madrid son désespoir et sa misère. +Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de +lord Ellesmère<a name="FNanchor_201_201" id="FNanchor_201_201"></a><a href="#Footnote_201_201" class="fnanchor">[201]</a>, est resté dans son état incomplet, comme une +médaille peinte des vicissitudes humaines.</p> + +<p>Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort d'Olivarès, et le +temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les +désastres du long règne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi +et de son favori a été fatal à la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne +ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une +compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles +incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au goût +éclairé du prince et de son ministre?</p> + + + +<hr /> +<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_ANGLAIS" id="AMATEURS_ANGLAIS"></a>AMATEURS ANGLAIS</h2> +<hr class="hr1" /> +<p class="nom">THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL</p> + +<p class="date">1585—1646</p> + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier siècle.—Règne +de Charles I<sup>er</sup>, époque la plus brillante pour les arts en +Angleterre.—Protection que ce prince leur accorde, due en partie à +la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.—Portrait +du comte par lord Clarendon.—Opinions contraires de Richard +Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.—Biographie abrégée du +comte.—Ses voyages en Italie.—Ses acquisitions d'objets +d'art.—Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.—Ses +portraits.—Encouragements qu'il accorde à plusieurs +artistes.—L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, +Leseur et Fanelly.—Collections du comte d'Arundel.</p></div> + +<p class="date">1585—1630</p> + + +<p>De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au +commencement du siècle dernier, n'ait pas produit de peintre +remarquable. Tandis qu'à la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande, +les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux siècles, +plusieurs artistes d'un véritable génie, et un grand nombre d'autres +d'un talent distingué, l'Angleterre seule, en était encore réduite à +faire venir des peintres étrangers pour représenter les grands +événements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses +souverains et de ses principaux citoyens. À part quelques portraitistes +obscurs, nés sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a +possédé, avant 1700, aucun artiste réellement digne de ce nom.</p> + +<p>Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le goût du +portrait, lorsqu'il se présenta, en 1526, à Thomas Morus, avec une +lettre et le portrait d'Érasme, leur ami commun. Le savant et ingénieux +écrivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier +d'Angleterre que Holbein était capable de rivaliser avec Albert Durer +dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le +peintre de Bâle fut bientôt admis dans les bonnes grâces du roi Henri +VIII, qu'il a représenté nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous +les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait également pour ce +prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette +époque, plutôt par orgueil et ostentation que par amour de l'art, +s'empressèrent d'imiter l'exemple de leur maître, et il n'est guère de +famille anglaise un peu ancienne, qui ne possède quelque portrait de +Holbein.</p> + +<p>L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a été très-grande +en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne paraît +avoir hérité même d'une faible partie de son génie.</p> + +<p>Après lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent +se fixer à Londres, et y exercèrent leur talent médiocre pour le +portrait, de la fin du seizième au commencement du dix-septième siècle. +Le dernier, attaché à la cour de la reine Élisabeth, était entretenu à +son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse. +Un autre peintre étranger, plus célèbre que les précédents, Frédéric +Zucchero, d'Urbin, travailla également pour elle, et l'on voit à +Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages +toutefois ne donnent qu'une idée fort imparfaite du talent de cet +artiste qui, en compagnie de son frère Taddeo, a peint, d'une manière si +vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola, +près de Viterbe, qui appartenait alors à la puissante maison Farnèse.</p> + +<p>À Rubens, et à Van Dyck, son élève, était réservé l'honneur d'exercer en +Angleterre une influence égale, supérieure même à celle de Holbein. Les +nombreux portraits et les grandes toiles exécutés par ces deux artistes, +et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie à +Londres, ne servirent néanmoins à former aucun peintre de quelque +talent; car il est à remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus +habile de Van Dyck, bien qu'il ait vécu en Angleterre, était né en +Allemagne, où il avait appris les premiers éléments de son art<a name="FNanchor_202_202" id="FNanchor_202_202"></a><a href="#Footnote_202_202" class="fnanchor">[202]</a>.</p> + +<p>Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le +génie littéraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille +depuis longtemps d'un si vif éclat, grâce à l'immortel Shakespeare; +comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avancée en +toutes choses, soit restée presque entièrement étrangère à l'art, jusque +vers le quart du dernier siècle? Nous ne croyons pas être injuste envers +elle, en avançant que cet état de choses doit être attribué, avant tout, +au peu de goût du peuple anglais pour le beau; ensuite aux révolutions +politiques et religieuses, et surtout à l'austérité des mœurs +puritaines, qui écarta pendant longtemps des temples et des monuments +publics les tableaux et les statues, les considérant avec horreur comme +des œuvres de la superstition papiste.—D'un autre côté, l'encouragement +exclusif que la noblesse anglaise a donné pendant deux siècles à la +peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui +beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que +l'atmosphère humide, et presque toujours chargée de brouillards de la +«Reine de l'Océan,» n'a jamais été favorable à un art, qui emprunte à la +lumière du soleil ses rayons les plus purs, pour éclairer et animer +ses brillantes œuvres.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au siècle dernier, l'apparition +de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent, +William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture +anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi +nouvelle qu'originale<a name="FNanchor_203_203" id="FNanchor_203_203"></a><a href="#Footnote_203_203" class="fnanchor">[203]</a>.</p> + +<p>Mais si, jusqu'au dix-huitième siècle, l'Angleterre n'a produit aucun +peintre remarquable, elle peut néanmoins se vanter d'avoir possédé un +certain nombre d'hommes distingués, véritablement amis des arts, et +ayant su dignement les encourager.</p> + +<p>À ce point de vue, aucune époque ne peut être comparée, dans l'histoire +d'Angleterre, au règne du brillant et infortuné Charles I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son +royaume, et s'il ne réussit pas à former une école de peinture anglaise, +il fut assez heureux pour attirer à sa cour les maîtres les plus +éminents, en différents genres, tels que les peintres Rubens et Van +Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et +Bordier, et beaucoup d'autres<a name="FNanchor_204_204" id="FNanchor_204_204"></a><a href="#Footnote_204_204" class="fnanchor">[204]</a>. L'éducation que ce prince avait +reçue, et une inclination naturelle, le poussaient à aimer et +rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement à cette +disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements +donnés aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les +biographes qui ont raconté son règne, font honneur de cette tendance du +roi Charles à son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui, +lui-même, en cela, obéissait plutôt à un sentiment d'ambition et +d'orgueil, qu'à un véritable penchant pour les productions de l'art. +Rival implacable du célèbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey, +grand-maréchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser +à ce seigneur la gloire d'avoir le premier créé en Angleterre un musée +de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de +dessins, de peintures, de médailles, de livres et de gravures. Il excita +son maître à suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et +lui-même il s'efforça de l'imiter et de l'égaler. «Ce fut par l'exemple +et à la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway<a name="FNanchor_205_205" id="FNanchor_205_205"></a><a href="#Footnote_205_205" class="fnanchor">[205]</a>, et à cause de +la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles I<sup>er</sup>, doué +d'ailleurs par la nature d'un goût sûr et délicat, aima les arts et leur +donna de l'encouragement.»—C'est donc au comte d'Arundel que revient +l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le goût de +l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mêle à toutes +choses dans ce pays, ne soit pas restée étrangère à ce résultat, le +comte ne mérite pas moins d'être considéré comme le plus illustre +amateur anglais du dix-septième siècle.</p> + +<p>Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rébellion et des +guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rétablissement de +Charles II<a name="FNanchor_206_206" id="FNanchor_206_206"></a><a href="#Footnote_206_206" class="fnanchor">[206]</a>, refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du +beau, mais même toute aptitude à pouvoir le comprendre:</p> + +<p>.....«Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et +vain. Il conversait avec très-peu de personnes de sa nation; il vivait +comme s'il avait été dans un autre pays. Sa maison était le rendez-vous +de tous les étrangers et de ceux qui affectaient de le paraître... Il +passait une grande partie de son temps à voyager. Il demeura plusieurs +années en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait +extrêmement l'humeur et les manières de cette nation, et affectait de +les imiter... Il voulait qu'on le crût fort savant, surtout en ce qu'il +y avait de plus curieux dans l'antiquité, sous prétexte qu'il avait +dépensé des sommes immenses à faire un amas de médailles les plus rares, +et à acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il +n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de +faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les eût payées bien cher. Il +était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il +y eût d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle, +à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de réputation. Il avait +dans son port, dans sa contenance, et dans ses manières, toutes les +apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits +semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus +illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le +monde, et le respect de plusieurs, comme représentant l'origine et la +gravité des anciens nobles, dans le temps où ils étaient plus +vénérables. Mais tout cela n'était qu'extérieur. Naturellement, il était +la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfants et les +divertissements les plus méprisables. Il ne paraissait pas fort +affectionné pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de +penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il +pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la +quitta-t-il aussitôt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en +Italie, où il est mort avec les sentiments équivoques pour la religion +dans lesquels il avait vécu.»</p> + +<p>Certes, voilà un portrait peu flatté: nous laissons aux Anglais le droit +de décider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le +règne de Charles II, n'a pas jugé le comte d'Arundel plutôt avec ses +rancunes politiques, qu'avec l'impartialité exigée d'un historien. Sans +doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-maréchal +d'Angleterre, d'avoir quitté sa patrie, en 1642, au commencement de la +lutte engagée entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi +l'infortuné Charles 1<sup>er</sup> à sa malheureuse destinée. Son devoir +d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait à rester, +afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son expérience des +affaires, de son influence, et, s'il eût été possible, d'une +intervention modérée. Mais, en admettant que le jugement de lord +Clarendon soit mérité, si on l'applique à l'homme public, au +grand-maréchal d'Angleterre, il nous paraît tout à fait injuste, +lorsqu'il cherche à déprécier les qualités de l'homme privé, surtout son +amour et son admiration véritable pour l'art et l'antiquité. Les faits +et les témoignages les plus authentiques, donnent un démenti formel à +cette appréciation du caractère, des goûts et du savoir du comte +d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dépenser beaucoup +d'argent et de réunir des collections de statues, de médailles et de +tableaux, pour être considéré comme un amateur éclairé: mais l'homme qui +passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des +chefs-d'œuvre que ce pays renferme; qui découvrit le génie +d'Inigo-Jones, qui fut lié avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et +conserva tant qu'il vécut, pour son bibliothécaire, le savant Junius, +auquel il fit composer le traité <i>De Pictura Veterum</i>; qui pensionna le +mathématicien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, +les premiers sculpteurs qui exercèrent leur art en Angleterre; qui +attacha à son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le +graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme +devait nécessairement ne pas être insensible aux beautés de l'art, non +plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, à l'égal des sciences +et des lettres.</p> + +<p>Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'idée +de les initier à la connaissance des œuvres de l'antiquité, en +introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des +inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attesté par ses +contemporains, et reconnu par les écrivains les plus recommandables.</p> + +<p>Le docteur Richard Chandler, dans sa préface des <i>Marmora +Oxoniensia</i><a name="FNanchor_207_207" id="FNanchor_207_207"></a><a href="#Footnote_207_207" class="fnanchor">[207]</a>, reconnaît que le comte d'Arundel a rendu ce service à +sa patrie. «Sous les règnes de Jacques I<sup>er</sup> et de Charles I<sup>er</sup>, +dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on +considère ses ancêtres, sa vie et son caractère, doit être +nécessairement compté parmi les hommes les plus illustres et les plus +magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie à Rome, retenu dans +cette ville par les mœurs si polies des Italiens, et par la douceur du +climat. Là, contemplant chaque jour les vénérables restes de l'art, de +l'élégance et de la splendeur antique, <i>le premier de tous, que nous +sachions, il résolut d'enrichir sa patrie de ces précieuses dépouilles</i>. +Son opulent patrimoine lui permettait de mettre à exécution cette pensée +royale. Il acheta donc à Rome, n'importe à quel prix, les plus +excellentes œuvres que recommandait l'antiquité. Il aurait fait plus, si +le souverain pontife ne s'était opposé à ce qu'il fît passer en +Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgré tous ses +efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trésor +admirable, et comme il n'en aurait existé nulle part de semblable. C'est +pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettœus (Petty), savant d'un +jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des œuvres +de l'art antique. Pettœus partit, on le pense bien, avec une somme +considérable; il parcourut l'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure; visita +les ruines des plus nobles cités, et n'hésita pas à revoir plusieurs +fois ces vénérables monuments, au péril de ses jours, bravant les +avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquités de tous genres qu'il +avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur, +coûtaient au comte des sommes énormes, principalement à cause du mauvais +état des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi, +elles devaient exciter, au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration +des amateurs de l'antiquité.»</p> + +<p>Horace Walpole, dans ses <i>Anecdotes of painting in England</i><a name="FNanchor_208_208" id="FNanchor_208_208"></a><a href="#Footnote_208_208" class="fnanchor">[208]</a>, +attribue également au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier, +fait connaître les œuvres de l'art antique à l'Angleterre.—«Thomas +Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme +public, par cet admirable portrait qu'en a donné lord Clarendon. Vivant +surtout avec lui-même, mais dans tout l'éclat de l'ancienne noblesse, +son unique récréation était sa collection d'objets d'art, dont les +restes dispersés font aujourd'hui encore le principal ornement de +plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commença à réunir publiquement +dans ce pays des collections d'objets d'art, et à montrer cet exemple au +prince de Galles (plus tard Charles 1<sup>er</sup>), et au duc de +Buckingham.—«Je ne saurais, dit Peacham<a name="FNanchor_209_209" id="FNanchor_209_209"></a><a href="#Footnote_209_209" class="fnanchor">[209]</a>, parler avec trop de +respect du très-honorable Thomas Howard, lord grand-maréchal +d'Angleterre, aussi distingué par le noble patronage qu'il accordait aux +arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est à +sa munificence, ainsi qu'aux dépenses qu'il fit avec tant de générosité, +que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la +première fois les statues grecques et romaines, dont il a commencé à +décorer les jardins et les galeries d'<i>Arundel-House</i>, depuis environ +vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprimé en 1634), +et qu'il a constamment continué depuis à faire transporter de l'antique +Grèce en Angleterre.»</p> + +<p>Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, à Berlin, +n'est pas moins explicite, dans son très-précieux ouvrage: <i>Treasures of +art in Great-Britain</i><a name="FNanchor_210_210" id="FNanchor_210_210"></a><a href="#Footnote_210_210" class="fnanchor">[210]</a>. Après avoir donné un aperçu des principales +acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1<sup>er</sup>, il +ajoute: «Au milieu de cet amour général pour les œuvres les plus pures +de l'art, le roi avait un digne émule dans la personne du comte +d'Arundel, dont nous avons déjà fait mention; et même ce fut ce seigneur +qui inspira le premier ce goût au roi. Il collectionnait aussi avec le +sentiment le plus éclairé, le goût le plus sûr et une munificence +princière, des peintures, des dessins, des pierres gravées, mais avant +tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs +voyages sur le continent, il fit lui-même beaucoup d'acquisitions, et il +employa ensuite des agents très-connaisseurs en cette partie dans les +différentes contrées de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un +savant, John Elwyn<a name="FNanchor_211_211" id="FNanchor_211_211"></a><a href="#Footnote_211_211" class="fnanchor">[211]</a>, furent très-heureux dans les acquisitions +qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser +aux sources originales (en Grèce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent +que ce grand connaisseur avait un esprit extrêmement cultivé.»</p> + +<p>Enfin, nous ajouterons l'autorité d'un artiste éminent, contemporain du +comte, et non moins remarquable par la supériorité de son esprit et de +ses connaissances, que par son brillant génie comme peintre. Pierre Paul +Rubens, informé à Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble +lord, de son désir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme, +aurait répondu de la manière suivante: «Quoique j'aie refusé d'exécuter +les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout +du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis +prêt à accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, <i>le +regardant comme un évangéliste pour le monde de l'art, et comme le grand +protecteur de notre état</i>.»<a name="FNanchor_212_212" id="FNanchor_212_212"></a><a href="#Footnote_212_212" class="fnanchor">[212]</a></p> + +<p>On voit par ces différents témoignages combien lord Clarendon s'est +montré sévère et même injuste envers la mémoire du comte d'Arundel, +considéré comme homme de goût et de savoir.</p> + +<p>Mais avant d'entrer dans des explications détaillées sur les +acquisitions faites par ce célèbre amateur, sur ses différentes +collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son +temps, nous croyons nécessaire de donner un abrégé très-succinct de sa +vie. Nous l'avons extrait de «l'histoire des antiquités du château et de +la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la +conquête (des Normands) jusqu'au temps présent<a name="FNanchor_213_213" id="FNanchor_213_213"></a><a href="#Footnote_213_213" class="fnanchor">[213]</a>, par le révérend +Tierney, chapelain du duc de Norfolk,» qui est aujourd'hui l'héritier +des comtes d'Arundel.</p> + +<p>Thomas Howard naquit à Finchingfield, comté d'Essex, en 1585. Il était +le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne +Dacre, sa femme. À l'âge de dix ans, il perdit son père, qui lui laissa +une fortune très-embarrassée. Sa mère était, à ce qu'il paraît, une +femme remarquable: elle voulut que son fils reçût la meilleure +éducation, et la surveilla elle-même avec la tendresse la plus +attentive.</p> + +<p>En 1606, à peine âgé de vingt et un ans, il épousa Alatheia, troisième +fille et seule héritière éventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury. +L'année suivante, il fit son entrée à la cour, et le roi Jacques +1<sup>er</sup> servit de parrain à son fils aîné. Ce prince aimait beaucoup le +jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de +l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le +comte avait été élevé par sa mère, et sa mauvaise santé ne s'y fussent +opposés<a name="FNanchor_214_214" id="FNanchor_214_214"></a><a href="#Footnote_214_214" class="fnanchor">[214]</a>.</p> + +<p>Ces motifs ne l'empêchèrent pas néanmoins d'être créé, en 1611, +chevalier de la Jarretière, distinction qui prouve la faveur dont il +jouissait auprès du monarque.</p> + +<p>Mais sa santé délicate et chancelante s'accommodait difficilement du +climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rétablir ses +forces, il se décida, vers la fin de 1611, à transporter sa résidence +dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit +donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en +1612, et, à la fin de cette année, il était de retour en Angleterre. +Nous le trouvons, le 14 février 1614, au mariage de la princesse +Élisabeth (fille de Jacques I<sup>er</sup>) avec Frédéric, comte palatin du +Rhin. Mais son séjour dans sa patrie fut alors de peu de durée; chargé +de conduire cette princesse à son mari, à peine eut-il rempli cette +mission, qu'il se hâta de regagner l'Italie, où il resta plus d'une +année, et d'où il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre +1614.</p> + +<p>C'est pendant ce second séjour qu'attiré vers les belles choses que +Venise, Florence et Rome offraient à sa vue et à ses études, il résolut +de former une collection des spécimens les mieux choisis de tout ce que +l'art antique et l'art moderne présentaient de plus remarquable. Il fit +donc alors en Italie, soit par lui-même, soit par des agents +très-intelligents qu'il entretenait à cet effet dans les principales +villes, de nombreuses acquisitions payées au poids de l'or, et destinées +à orner sa résidence d'<i>Arundel-House</i>, à Londres.</p> + +<p>Rentré dans sa patrie, et bientôt élevé au rang de lord du conseil +privé, et de membre de la commission des six pairs chargés d'exercer en +commun l'office de comte grand maréchal d'Angleterre, dont il fut plus +tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses énormes +traitements à augmenter ses collections. C'est alors qu'étendant le +cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, à la +découverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres +antiques. Horace Walpole raconte<a name="FNanchor_215_215" id="FNanchor_215_215"></a><a href="#Footnote_215_215" class="fnanchor">[215]</a> que, revenant de Samos avec ses +nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde à sauver +sa vie au milieu d'une affreuse tempête. Il perdit tous les objets qu'il +avait pu réunir, et, à peine à terre, il fut mis en prison par les +Turcs, comme espion des chrétiens. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa +liberté, il se remit à poursuivre sa mission, et nous verrons plus +tard qu'il fut assez heureux pour faire passer à Londres, en 1627, ce +qu'il était parvenu à trouver dans le Levant.</p> + +<p>Les acquisitions d'antiquités réunies par le comte avaient stimulé +quelques-uns de ses compatriotes à entrer dans cette noble voie. Le +comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencèrent alors à faire de +semblables collections, et il est amusant, dit le révérend M. Tierney, +d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforçait de prévenir ses +nouveaux émules dans l'acquisition de leurs curiosités favorites. La +lettre suivante, bien que sans date, doit avoir été écrite par le comte, +vers l'année 1619. «Je désire, écrit-il à la comtesse sa femme, que vous +puissiez présentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Roë +(c'était l'agent du duc de Buckingham) a rapporté d'antiquités: dieux, +vases, inscriptions, médailles et telles autres choses. Je pense que sir +Robert Cotton ou M. Dikes sont disposés à les acheter. Je désire que +cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne +(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir<a name="FNanchor_216_216" id="FNanchor_216_216"></a><a href="#Footnote_216_216" class="fnanchor">[216]</a>.»</p> + +<p>En Europe, le comte employait à ses acquisitions d'œuvres d'art un grand +nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte +des lettres<a name="FNanchor_217_217" id="FNanchor_217_217"></a><a href="#Footnote_217_217" class="fnanchor">[217]</a>, nous voyons figurer à Bruxelles W. Trumbull; à Anvers, +envoyé près de Rubens, un autre dont le nom est resté inconnu; à +Venise, sir John Borough; à Madrid, Arthur Hopton; à la Haye, le peintre +Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur +l'acquisition des tableaux des plus célèbres maîtres, parmi lesquels +nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphaël, Léonard de Vinci, le +Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte +n'hésitait pas à payer fort cher les œuvres qui lui étaient signalées +comme dignes de décorer sa galerie.</p> + +<p>L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'œuvre des maîtres du +seizième siècle ne l'empêchait pas de rendre hommage au talent des +artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le +premier rang, il faut placer, comme <i>primus inter pares</i>, le célèbre +Pierre-Paul Rubens, dont la réputation remplissait l'Europe entière. +Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur +anglais du peintre d'Anvers, mais la réponse de Rubens, que nous avons +rapportée, à l'envoyé du comte qui venait le solliciter de faire son +portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste +tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et +voici ceux que M. André Van Hasselt indique, dans le catalogue placé à +la suite de son <i>Histoire de Rubens</i><a name="FNanchor_218_218" id="FNanchor_218_218"></a><a href="#Footnote_218_218" class="fnanchor">[218]</a>.</p> + +<p>«Nº 948. Lord Arundel, ouvrage indiqué dans le catalogue de la vente de +Rubens, nº 97.</p> + +<p>«Nº 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut +peint, en 1627, pour le noble lord. Après la confiscation des biens de +ce seigneur, en 1649, le tableau fut transporté à Anvers et vendu à +l'électeur de Bavière. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale +de Munich.</p> + +<p>«Nº 950. Le même, revêtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la +collection du comte de Carlisle, en Angleterre; gravé par J. Houbraken, +dans un cadre ovale orné.</p> + +<p>«Nº 951. Le même, revêtu d'une armure. Dans la collection du comte de +Warwick, en Angleterre.»</p> + +<p>En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne à Londres, où il se +trouvait au commencement d'août 1629, il peignit, pendant son séjour, +pour le comte d'Arundel, une <i>Assomption de la Vierge</i><a name="FNanchor_219_219" id="FNanchor_219_219"></a><a href="#Footnote_219_219" class="fnanchor">[219]</a>.</p> + +<p>Notre amateur ne fut pas moins lié avec Van Dyck. M. Carpenter<a name="FNanchor_220_220" id="FNanchor_220_220"></a><a href="#Footnote_220_220" class="fnanchor">[220]</a> +incline à croire, d'après les documents authentiques qu'il a découverts, +que le comte avait cherché, dès 1620, à attirer Van Dyck en Angleterre +pour l'y retenir à son service; mais il est certain que plus tard, +pendant le long séjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il +vécut avec le lord-maréchal d'Angleterre dans une complète +intimité.—Selon Bellori<a name="FNanchor_221_221" id="FNanchor_221_221"></a><a href="#Footnote_221_221" class="fnanchor">[221]</a>, qui tenait ce renseignement du cavalier +Digby, résident à Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII, +ce fut le comte d'Arundel «très-grand amateur des arts du dessin, qui +introduisit Van Dyck dans les bonnes grâces du roi d'Angleterre: ce +peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme, +et ils sont, dit-il, plutôt vivants que peints.»</p> + +<p>Voici, d'après le docteur Waagen<a name="FNanchor_222_222" id="FNanchor_222_222"></a><a href="#Footnote_222_222" class="fnanchor">[222]</a>, les tableaux de Van Dyck qui +existent encore aujourd'hui à Arundel-Castle, résidence du duc de +Norfolk... et qui ont probablement été exécutés par lui pour le comte et +d'après ses commandes:</p> + +<p>«Le portrait de Charles I<sup>er</sup>, à mi-corps, que M. Waagen attribue à +l'un des élèves du maître;</p> + +<p>«Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le même +connaisseur;</p> + +<p>«Thomas Howard, revêtu de son armure, à mi-corps, peint avec soin, et +d'un ton brun vigoureux;</p> + +<p>«Le même, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont représentés assis, +jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe placé près de lui: +la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vêtus. +La composition est naturelle, et l'exécution soignée d'un ton +entièrement brun;</p> + +<p>«Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore +jeune. Le père est revêtu de son armure, avec le bâton de +commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux +genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est +pas moins remarquable par son coloris bruni; l'exécution en est +réellement magistrale;</p> + +<p>«Henri Howard, en costume noir, peint à peu près jusqu'aux genoux, +admirablement modelé, d'un ton chaud comme celui de Titien.»</p> + +<p>L'authenticité de ces portraits, attribués à Van Dyck, n'est pas +contestée par le savant appréciateur de Berlin; il n'en est pas de même +de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considère +comme un Van Dyck à Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce +maître.</p> + +<p>En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de +lord Clarendon<a name="FNanchor_223_223" id="FNanchor_223_223"></a><a href="#Footnote_223_223" class="fnanchor">[223]</a>.</p> + +<p>Nous ignorons si le célèbre tableau qui représente le comte, et dans +lequel Van Dyck a placé le fameux bronze de la tête d'Homère, se trouve +parmi ceux énumérés ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut +largement employé par le grand-maréchal d'Angleterre et les siens. Si +l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces +portraits de famille, on doit également admettre que la supériorité de +l'artiste ne fut pas étrangère au choix que fit de son pinceau l'un des +plus grands connaisseurs de l'Angleterre.</p> + +<p>Un autre peintre moins célèbre, mais cependant bien connu dans la +Grande-Bretagne, où il a longtemps travaillé, non sans talent, le +hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte +d'Arundel. M. Waagen cite de lui, à Arundel-Castle, deux tableaux: l'un, +représentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits +sont de bons spécimens du talent de cet artiste de second ordre<a name="FNanchor_224_224" id="FNanchor_224_224"></a><a href="#Footnote_224_224" class="fnanchor">[224]</a>. +Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore +deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les +voyait, de son temps (vers 1800), au château de Worksop. Ils sont datés +de 1618; le lord est représenté assis, vêtu de noir, portant à son cou +le collier de l'ordre de la Jarretière; il désigne avec son bâton de +maréchal quelques statues qui sont près de lui<a name="FNanchor_225_225" id="FNanchor_225_225"></a><a href="#Footnote_225_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p> + +<p>Daniel Mytens, peintre hollandais, attaché au service de Charles I<sup>er</sup>, +fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on +voit par une lettre de cet artiste, adressée de Londres, le 18 août +1618, à sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à La Haye, et +rapportée par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait exécuter par +cet artiste des réductions de ces portraits, et qu'il les envoya à +Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux.</p> + +<p>Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'<i>Académie du très-noble art +de la peinture</i><a name="FNanchor_226_226" id="FNanchor_226_226"></a><a href="#Footnote_226_226" class="fnanchor">[226]</a>, ayant accompagné, en Angleterre, son maître, +Gérard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reçut les +encouragements de Charles 1<sup>er</sup> et du comte d'Arundel<a name="FNanchor_227_227" id="FNanchor_227_227"></a><a href="#Footnote_227_227" class="fnanchor">[227]</a>.</p> + +<p>Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre +amateur. Dès 1623, il fit pour lui quatre dessins à la plume, d'après +Léonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est à la comtesse +d'Arundel que Vosterman a dédié sa gravure, en six planches, de la +bataille des Amazones, d'après Rubens.</p> + +<p>Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la +mémoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on<a name="FNanchor_228_228" id="FNanchor_228_228"></a><a href="#Footnote_228_228" class="fnanchor">[228]</a>, qui, le +premier, découvrit le génie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway +«les embellissements des bâtiments de Westminster avaient été confiés à +lord Arundel et à Inigo Jones (Rymer Fœdera, vol. XVIII, p. 97); et, en +1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et +l'uniformité de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's +inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway<a name="FNanchor_229_229" id="FNanchor_229_229"></a><a href="#Footnote_229_229" class="fnanchor">[229]</a>, +sont présentement chez le lord Pembroke, à Wilton.»</p> + +<p>Il paraît que le roi Jacques avait résolu de réparer la cathédrale de +Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaçait +de tomber en ruine. Il avait résolu également de remplacer les +constructions ébranlées de l'ancien palais de White-Hall par le bâtiment +actuel de <i>Banqueting house.</i> Le comte d'Arundel et ses collègues furent +chargés de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succès. M. +Tierney rapporte<a name="FNanchor_230_230" id="FNanchor_230_230"></a><a href="#Footnote_230_230" class="fnanchor">[230]</a> une lettre d'Inigo Jones, du 17 août 1620, +adressée au noble lord, dans laquelle, après l'avoir entretenu des +logements préparés pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de +Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions à +Saint-Paul est entièrement terminé, et que les maçons doivent se mettre +à refaire la partie située à l'extrémité ouest, qu'ils avaient démolie.</p> + +<p>Nous avons dit, sur la foi de Dallaway<a name="FNanchor_231_231" id="FNanchor_231_231"></a><a href="#Footnote_231_231" class="fnanchor">[231]</a>, que le comte d'Arundel +employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui +exercèrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons +indiquer les travaux qu'ils exécutèrent pour leur protecteur. Peut-être +Nicolas Stone, qui était à la fois sculpteur et architecte, fut-il +occupé, avec ses deux compatriotes, à bâtir et à décorer l'hôtel du lord +à Londres, sur les bords de la Tamise, ses châteaux d'Arundel et +d'Albury, dans le comté de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth, +près de Londres. Quant à Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur, +il est l'auteur de la statue en bronze, érigée aujourd'hui à +Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar +prouve que cette statue fut exécutée aux frais du comte d'Arundel. M. +Carpenter, dans ses mémoires inédits sur Rubens et Van Dyck<a name="FNanchor_232_232" id="FNanchor_232_232"></a><a href="#Footnote_232_232" class="fnanchor">[232]</a>, cite +une pétition de cet artiste au roi Charles 1<sup>er</sup>, dans laquelle il +termine par: «Son très-humble, obéissant et indigne <i>Praxitèle</i>.»</p> + +<p>Indépendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons, +le comte avait également une magnifique collection de pierres gravées et +de médailles. Mais ce qu'il possédait peut-être de plus remarquable, +c'était sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu +réussir à se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les +Pays-Bas, des œuvres des principaux maîtres des différentes écoles. +Ridolfi rapporte, dans ses <i>Maraviglie dell'arte</i><a name="FNanchor_233_233" id="FNanchor_233_233"></a><a href="#Footnote_233_233" class="fnanchor">[233]</a>, que le comte +avait acheté à Venise une <i>Lucrèce</i> du Titien, violée par Tarquin, +représentée d'une autre manière que celle du même maître, acquise pour +le roi Charles, et dont parle le même auteur<a name="FNanchor_234_234" id="FNanchor_234_234"></a><a href="#Footnote_234_234" class="fnanchor">[234]</a>. On voyait dans la +galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses écoles +d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il +paraît avoir préféré, au moins si on en juge par le grand nombre de +tableaux de ce maître, gravés par Hollar comme faisant partie de la +collection d'Arundel. Cette préférence était peut-être due, +indépendamment de la supériorité de cet artiste, à ce qu'il avait peint +presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, à la cour +duquel il avait longtemps vécu. Le comte, très-fier de sa haute +naissance, s'était attaché à réunir, non-seulement les portraits de ses +ancêtres, mais aussi ceux des hommes et des femmes célèbres dans les +annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit +publique, soit particulière, n'a pu réunir autant d'ouvrages de ce +peintre; car, à côté de ses tableaux, le comte possédait une +très-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait +avec Holbein la prédilection de l'illustre amateur. Il avait réussi à se +procurer bon nombre de dessins de l'éminent artiste; il les avait +achetés, en partie, à la vente de la célèbre collection Imhoff, à +Nuremberg<a name="FNanchor_235_235" id="FNanchor_235_235"></a><a href="#Footnote_235_235" class="fnanchor">[235]</a>, collection qui avait été formée du vivant même d'Albert +Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami.</p> + +<p>Mariette raconte<a name="FNanchor_236_236" id="FNanchor_236_236"></a><a href="#Footnote_236_236" class="fnanchor">[236]</a>, «qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une +très-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier +Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ à Paris, se flattant d'en +faire aisément l'acquisition. Il ne put y réussir, et se faisant +connaître pour lors à M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui +avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du +Parmesan que possédait M. Delanoue, il paraît, ajoute Mariette, qu'il +s'en était procuré beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721, +les débris de sa collection, Zanetti, qui était alors à Londres, acheta +un magnifique recueil de dessins de ce maître, au nombre de cent trente, +dont il publia depuis, en 1743, à Venise, des estampes gravées, partie +en cuivre, et partie en bois, à la manière d'Ugo da Carpi, qu'il remit +en honneur<a name="FNanchor_237_237" id="FNanchor_237_237"></a><a href="#Footnote_237_237" class="fnanchor">[237]</a>.—«De tous les cabinets particuliers, dit encore +Mariette<a name="FNanchor_238_238" id="FNanchor_238_238"></a><a href="#Footnote_238_238" class="fnanchor">[238]</a>, le plus abondant en dessins de Léonard a été, je pense, +celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait épargné ni soins +ni dépenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis +dans tous les genres. Mais il était surtout passionné pour les dessins, +et il en avait formé un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais. +En particulier, il avait conçu une si forte estime pour ceux de Léonard, +que, non content de ceux qu'il possédait, il avait offert, au nom de +Charles I<sup>er</sup>, roi d'Angleterre, jusqu'à trois mille pistoles d'Espagne +(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la +bibliothèque Ambroisienne<a name="FNanchor_239_239" id="FNanchor_239_239"></a><a href="#Footnote_239_239" class="fnanchor">[239]</a>. Le recueil de dessins de têtes (au +nombre d'environ deux cents, à la même bibliothèque) peut avoir +appartenu à cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que... +près de quatre-vingts de ces têtes ont été gravées par Venceslas Hollar, +qui était au service du comte.»</p> + +<p>La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre +amateur, qu'elle lui inspirait des préjugés certainement déraisonnables. +Horace Walpole raconte, d'après Evelyn<a name="FNanchor_240_240" id="FNanchor_240_240"></a><a href="#Footnote_240_240" class="fnanchor">[240]</a>, «que le comte croyait que +celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais être un +honnête homme.» L'auteur des <i>Anecdotes of Painting</i> relève cette +opinion comme devant donner, si elle était prouvée, une triste idée de +celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapportée. Il a raison +assurément; car il n'est pas besoin de démontrer qu'on peut être un fort +honnête homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau. +Peut-être la pensée du grand amateur anglais était-elle semblable au +sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses +élève l'âme, la fortifie dans l'adversité et la console<a name="FNanchor_241_241" id="FNanchor_241_241"></a><a href="#Footnote_241_241" class="fnanchor">[241]</a>. Peut-être +aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord +grand maréchal d'Angleterre, lui inspiraient le dégoût des stériles +agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port +de refuge, à l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa sérénité.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Principaux amateurs anglais du temps de Jacques I<sup>er</sup> et de +Charles I<sup>er</sup>. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords +Hamilton et Alb. Montague.—Georges Williers, duc de +Buckingham.—Sa liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.—Il +se sert des ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour +se procurer des objets d'art.—Balthasar Gerbier, son agent dans +les Pays-Bas.—Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour +Charles I<sup>er</sup>.—Buckingham est assassiné par Felton.</p></div> + +<p class="date">1590—1628</p> + + +<p>À côté du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand +chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son goût +pour les arts et l'antiquité que par la protection qu'il accordait aux +artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie à ses +frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission chargée +de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on +voulait ajouter à Westminster. Il possédait, à Wilton, un grand nombre +de statues et de marbres antiques, et il avait, à Londres, des +médailles, des peintures et des dessins de maîtres. Ce fut lui qui +échangea, avec le roi Charles I<sup>er</sup>, une suite de dessins de +quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint +Georges par Raphaël, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel<a name="FNanchor_242_242" id="FNanchor_242_242"></a><a href="#Footnote_242_242" class="fnanchor">[242]</a>. +Après lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert +Montague, qui se faisaient également remarquer par leur goût pour les +arts, et qui cherchaient aussi à réunir des dessins et des +peintures<a name="FNanchor_243_243" id="FNanchor_243_243"></a><a href="#Footnote_243_243" class="fnanchor">[243]</a>.</p> + +<p>Mais tous ces seigneurs étaient effacés par le brillant favori de +Jacques et de Charles I<sup>er</sup>, Georges Williers, duc de Buckingham. +Lorsqu'il avait à cœur de se procurer soit pour lui-même, soit pour ses +maîtres, les œuvres les plus rares, il n'était arrêté par aucune +considération de dépense, et il écartait tous ses concurrents par des +offres qui devenaient de véritables prodigalités. Le duc s'était lié +avec Rubens pendant le séjour que ce peintre fit à Paris, en 1621, +époque où il entreprit les compositions allégoriques de la galerie du +palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Médicis. Georges Williers +se trouvait également à la cour de France, où il était venu à la suite +des négociations entamées pour le mariage de Henriette-Marie, fille de +Henri IV, avec le roi Charles I<sup>er</sup>. Ce fut à Paris, à ce qu'on +prétend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit à servir +d'intermédiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et à +essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, régente des +Pays-Bas, de rétablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les +considérations politiques qui avaient déterminé le favori de Charles +I<sup>er</sup> à faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le décidèrent pas +également à lui proposer l'acquisition de son cabinet, composé de +peintures, d'antiquités et d'autres objets rares et curieux qu'il avait +réunis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait +fait construire dans sa maison, à Anvers, une salle ronde éclairée par +une seule ouverture au centre dans le haut, à l'imitation de la rotonde +(le Panthéon) de Rome, pour obtenir une lumière égale. C'est là qu'il +avait disposé son précieux musée, composé de marbres, de statues, de +bronzes, de médailles, de camées, de pierres gravées, de livres et de +tableaux. Ces derniers étaient en partie de sa main, en partie des +copies faites par lui, à Venise et à Madrid, d'après le Titien, Paul +Véronèse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites +des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun +étranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de +visiter son cabinet<a name="FNanchor_244_244" id="FNanchor_244_244"></a><a href="#Footnote_244_244" class="fnanchor">[244]</a>.</p> + +<p>Le duc de Buckingham avait probablement vu le musée de Rubens, et c'est +ce qui le décida sans doute à en négocier l'acquisition. Il fit d'abord +à Rubens cette proposition par lettre, à la fin de 1622, et il lui +envoya bientôt après, à Anvers, le sieur Blondel, Français, grand +connaisseur, lequel, après examen de cette collection, en offrit à +Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant<a name="FNanchor_245_245" id="FNanchor_245_245"></a><a href="#Footnote_245_245" class="fnanchor">[245]</a>. Rubens +hésita, malgré l'élévation de cette offre: il avait de la peine à se +défaire d'une collection réellement royale, qu'il n'avait réunie +qu'après nombre d'années de voyages et de grandes dépenses. Cependant, +pressé par les instances du duc, il finit par accepter les propositions +de son agent. Il n'y consentit toutefois qu'à la condition que les +statues, bustes et bas-reliefs seraient moulés, afin qu'il ne restât pas +complétement privé de ses modèles et de ses études sur l'antique. Il fit +mettre des copies aux places précédemment occupées par les originaux, +et, selon l'un de ses biographes<a name="FNanchor_246_246" id="FNanchor_246_246"></a><a href="#Footnote_246_246" class="fnanchor">[246]</a>, plaçant d'autres tableaux dans +les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en +apparence, le même cabinet.</p> + +<p>Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Roë, ambassadeur +d'Angleterre à Constantinople, de 1621 à 1623, à chercher et acheter +pour le roi Charles des manuscrits, des médailles et des marbres. +L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait déterminé son +rival à se servir de sir Thomas Roë pour le même objet. La +correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a +été publié<a name="FNanchor_247_247" id="FNanchor_247_247"></a><a href="#Footnote_247_247" class="fnanchor">[247]</a>, rend compte des dangers et des difficultés éprouvés, +tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux désirs des deux +nobles lords.</p> + +<p>À Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait +également ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des maîtres +de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux +Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize +Paul Véronèse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma +jeune. À ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les +précédents, sont indiqués dans le catalogue de la vente faite après sa +mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois +compositions de Léonard de Vinci, une d'André del Sarto, trois de +Raphaël, une de Jules Romain, deux du Corrège, deux d'Annibal Carrache, +trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio +Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures +n'avaient pas sans doute le même mérite; mais il y avait parmi elles des +toiles admirables: l'<i>Ecce Homo</i> du Titien, dans lequel ce maître a +introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de +Soliman, et dont le duc avait refusé sept mille livres sterling (175,000 +francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'œuvre du Corrège, +<i>Jupiter et Antiope</i>, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV, +pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus +précieux ornements du grand salon carré du Louvre. Rubens avait donc +raison d'écrire à Peiresc, de Londres, le 9 août 1629: «....On est loin +de rencontrer dans cette île la barbarie que le climat pourrait y faire +supposer, éloignée qu'elle est de la délicieuse Italie; il faut même +l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part +une aussi grande quantité de tableaux de maîtres que dans le palais du +roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham<a name="FNanchor_248_248" id="FNanchor_248_248"></a><a href="#Footnote_248_248" class="fnanchor">[248]</a>.» +Toutes ces richesses artistiques avaient été placées par le duc dans sa +résidence de York-House, dans le Strand, à Londres. Après sa mort, elles +furent vendues et dispersées. Le roi Charles, le duc de Northumberland +et lord Montague furent, selon M. Waagen<a name="FNanchor_249_249" id="FNanchor_249_249"></a><a href="#Footnote_249_249" class="fnanchor">[249]</a>, les principaux acquéreurs +de ces magnifiques ouvrages réunis avec tant de dépenses.</p> + +<p>Le favori de Charles I<sup>er</sup> apportait la même ardeur à procurer à son +maître les œuvres les plus rares. Il employa quelquefois à ces +négociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre, +dessinateur, enlumineur, écrivain de troisième ordre, et, de plus, agent +secret mêlé à la politique et à la diplomatie<a name="FNanchor_250_250" id="FNanchor_250_250"></a><a href="#Footnote_250_250" class="fnanchor">[250]</a>. Attaché au service +du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoyé +plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrète de négocier la paix +entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans +son Histoire de Rubens<a name="FNanchor_251_251" id="FNanchor_251_251"></a><a href="#Footnote_251_251" class="fnanchor">[251]</a>, l'artiste était dans la confidence de cette +négociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, après la +mort de sa première femme, Isabelle Brant, motivé en apparence sur la +nécessité de se distraire, aurait eu, en réalité, pour cause, une +mission du duc de Buckingham auprès des généraux et négociateurs +espagnols, dans l'intérêt du rétablissement de la paix, qu'il parvint +plus tard à faire accepter par les deux parties.</p> + +<p>Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins +considérable à l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept +cartons de Raphaël, placés aujourd'hui au palais de Hampton-Court; à +l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, où ils étaient restés +depuis le temps de Léon X, pour le compte du roi Charles I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Le duc réussit également dans la négociation qu'il ouvrit avec le duc de +Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son maître, de la célèbre galerie +de tableaux créée dans cette ville et augmentée, pendant plus d'un +siècle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle coûta +au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme +énorme pour le temps, et qui en représenterait aujourd'hui plus du +triple. Depuis la fin du quinzième siècle, cette famille des Gonzague, +portée naturellement vers le beau, s'était appliquée à s'entourer des +artistes les plus éminents, et à les retenir à Mantoue. C'est ainsi que +le Mantegna et Jules Romain<a name="FNanchor_252_252" id="FNanchor_252_252"></a><a href="#Footnote_252_252" class="fnanchor">[252]</a> furent attirés à leur cour, et +décorèrent leurs palais d'œuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son +fameux Triomphe de Jules César, et Jules Romain la Guerre des Titans +contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son +génie. La collection achetée pour le roi Charles comprenait, entre +autres chefs-d'œuvre, la <i>Vierge à la perle</i>, de Raphaël, maintenant au +musée de Madrid; l'<i>Éducation de Cupidon</i>, du Corrège, aujourd'hui à la +<i>National Gallery</i>, à Londres; la <i>Mise au tombeau</i>, du Titien, au musée +du Louvre; les <i>Douze Césars</i>, du même maître, et beaucoup d'autres +ouvrages des plus célèbres artistes d'Italie<a name="FNanchor_253_253" id="FNanchor_253_253"></a><a href="#Footnote_253_253" class="fnanchor">[253]</a>. Mais Buckingham ne +put admirer ces chefs-d'œuvre dans le palais de son royal maître, s'il +est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen<a name="FNanchor_254_254" id="FNanchor_254_254"></a><a href="#Footnote_254_254" class="fnanchor">[254]</a>, que ces tableaux +n'arrivèrent en Angleterre que dans l'année 1629, car il était tombé +sous le poignard de Felton le 28 août 1628.</p> + +<p>On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son +maître, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le +caractère et les qualités du cœur, mais le premier, peut-être, à citer +pour son amour véritable du beau, son goût aussi sûr qu'éclairé, et la +protection généreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et +encouragea les artistes venus à sa cour. Rubens, pendant son séjour en +Angleterre, dans le courant de l'année 1629, fut frappé de la prospérité +dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes +sortes qu'il renfermait dès lors au point de vue des arts.—«Cette île, +écrit-il à P. Dupuy, de Londres, le 8 août 1629<a name="FNanchor_255_255" id="FNanchor_255_255"></a><a href="#Footnote_255_255" class="fnanchor">[255]</a>, me semble un +théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un homme de goût, +non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la beauté de la +nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure qui m'a paru +d'une richesse extrême, et qui annonce un peuple riche et heureux au +sein de la paix, mais encore par la quantité incroyable d'excellents +tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans +cette cour.»—Horace Walpole a donc bien jugé Charles I<sup>er</sup>, lorsqu'il +dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus nécessaires pour faire le +bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: «Plût à Dieu qu'il n'eût pas été +convaincu que lui seul, connaissant les moyens à employer pour le rendre +heureux, devait lui seul posséder le pouvoir d'assurer la félicité +publique<a name="FNanchor_256_256" id="FNanchor_256_256"></a><a href="#Footnote_256_256" class="fnanchor">[256]</a>!»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et son traité +<i>De pictura veterum</i>.—Analyse et citations de cet +ouvrage.—Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de +Rubens.—Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres +achetés par le comte d'Arundel.—Leur explication par +Selden.—Opinion de Rubens.—Collection d'antiques à Arundel-House.</p></div> + +<p class="date">1589—1636</p> + + +<p>Parmi les hommes célèbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirés +par la renommée du roi Charles I<sup>er</sup>, et par la liberté dont on +jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius<a name="FNanchor_257_257" id="FNanchor_257_257"></a><a href="#Footnote_257_257" class="fnanchor">[257]</a>, +l'un des savants du dix-septième siècle qui ont le mieux étudié et le +mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquité. Son père, Franciscus +Junius, de Bourges, n'était pas moins recommandable, selon le témoignage +de Jean-Georges Grævius<a name="FNanchor_258_258" id="FNanchor_258_258"></a><a href="#Footnote_258_258" class="fnanchor">[258]</a>, par la modération de son caractère que par +la pureté de ses mœurs. Après avoir embrassé la religion réformée, et +s'être fait ministre, il avait quitté la France, et s'était réfugié en +Allemagne pour éviter les persécutions. Établi d'abord à Heidelberg, +c'est là que naquit, en 1589<a name="FNanchor_259_259" id="FNanchor_259_259"></a><a href="#Footnote_259_259" class="fnanchor">[259]</a>, l'auteur du traité <i>De pictura +veterum</i>. Junius père, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait +quitté Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les +états des Provinces-Unies lui envoyèrent une députation d'une des +provinces, pour l'engager à se fixer à Leyde, afin d'y enseigner la +théologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta à la grande +satisfaction de l'Église et de la célèbre université de cette ville, +jusqu'en 1602, année dans laquelle il mourut.</p> + +<p>Son fils grandissait et s'appliquait à l'étude des mathématiques, avec +le projet arrêté de suivre la carrière des armes, sous les ordres du +prince d'Orange. Mais, en 1609, une trêve de douze ans ayant été conclue +avec l'Espagne, il changea de résolution, et se livra entièrement à +l'étude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des +saintes Écritures. Il commença par réunir, mettre en ordre et publier +les écrits de son père; il se rendit ensuite en France, et, en 1620, +passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honnêtes gens +pour l'élévation de son esprit, la profondeur de son savoir, et +l'extrême aménité de son caractère. Charmé par l'agrément que lui +offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui +témoignaient les hommes distingués qui l'y avaient si bien accueilli, il +y fixa son séjour, et passa trente années, comme bibliothécaire, dans la +famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa +son traité <i>De pictura veterum</i>, qui fut envoyé par Guillaume Blavius à +Amsterdam, vers 1636, pour y être imprimé.</p> + +<p>Cet ouvrage, modèle d'une véritable érudition, n'empêcha pas Junius de +se livrer à des travaux beaucoup plus arides, et qui épouvanteraient +aujourd'hui l'imagination du savant le plus déterminé. Possédant à fond, +comme tous les lettrés de son siècle, les langues grecque et latine, +Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe +occidentale. Il se mit donc d'abord à étudier la langue anglo-saxonne, +et démontra qu'elle avait été la source des langues allemande, anglaise +et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le +franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il +s'assura, par ces études, qu'un grand nombre de mots en usage +aujourd'hui, en français, en italien et en espagnol, sont tirés de ces +dialectes primitifs. Il donna le premier spécimen de sa profonde +connaissance de ces anciennes langues en publiant à Amsterdam, en 1655, +ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abbé +Willeram, publiée par Paul Merula, en 1598, à Leyde. Nous ne suivrons +pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande, +et qu'il reprit en Angleterre, où il revint en 1674, pour n'en plus +sortir. Il nous suffira de renvoyer à sa vie par Grævius, et de dire +que, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, il consacra à ces recherches +si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif, +et toutes les heures d'une vie entièrement livrée à l'étude. Après avoir +passé deux ans à l'université d'Oxford, où il avait sous la main les +matériaux de ses recherches, il vint mourir à Windsor, chez son neveu, +Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du +chapitre de l'église de Windsor, nonobstant sa qualité d'étranger.</p> + +<p>Junius, pour payer à l'Angleterre la dette de l'hospitalité qu'elle lui +avait accordée pendant plus de trente années, légua tous les manuscrits +de ses ouvrages à l'université d'Oxford, où il avait longtemps +travaillé. On peut en voir la liste à la suite de sa Vie par Grævius. Ce +savant fait le plus grand éloge de l'auteur du traité de la <i>Peinture +des anciens</i>. Il l'avait connu dans sa jeunesse à Amsterdam, et il +raconte qu'il fut reçu par cet éminent interprète de tant d'anciennes +langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la +bibliothèque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des +nouvelles de la république des lettres. Grævius le représente au +physique comme étant d'une taille peu élevée, d'une figure maigre, mais +comme doué d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on +peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff, +admirablement gravé par P.-A. Gunst, et qui est placé en tête du traité +de la <i>Peinture des anciens</i>. Junius y est représenté en buste, dans un +médaillon que deux génies s'efforcent de fixer à une pyramide entourée +d'ifs. Il paraît dans la force de l'âge, il est vu de trois quarts, +porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un +mélange de sérieux, de finesse et de pénétration qui révèle bien son +origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la +sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout à fait +au bas, la trompette de la Renommée entourée d'une couronne de lauriers. +On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">«<span class="smcap">Franciscus Junius, F. F.</span><a name="FNanchor_260_260" id="FNanchor_260_260"></a><a href="#Footnote_260_260" class="fnanchor">[260]</a>.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Hic dedit æternam claris pictoribus umbram</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Quod dare pictorum non potuere manus;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vincit Appellœos hac Junius arte colores,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Junius ingenio nobilis, arte, domo.»</span><br /> +</p> + +<p>Un autre portrait de Junius avait été fait par Van Dyck; il est +aujourd'hui à l'université d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le +même que celui qui a été gravé par Hollar, et dans lequel Junius est +représenté à mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert, +avec l'indication qu'il a été peint <i>Ætatis XXXXIX</i>.</p> + +<p>Bien que le corps de Junius eût été déposé dans l'église de Windsor, +l'université d'Oxford voulut lui élever au milieu d'elle un monument +funèbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait. +L'épitaphe, rapportée par Grævius, en est attribuée à Isaac Vossius, qui +a pu, en toute vérité, dire de son illustre parent:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">.....Per omnem ætatem.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sine querela aut injuria cujusque</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Musis tantum et sibi vacavit.</span><br /> +</p> + +<p>Nous n'avons point à nous occuper des nombreux ouvrages que Junius +composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'Écriture sainte; +mais nous donnerons une analyse succincte de son traité de la <i>Peinture +des anciens</i>, l'un des premiers ouvrages sur les arts publiés en +Angleterre.</p> + +<p>Dans sa dédicace à Charles I<sup>er</sup>, Junius explique l'origine de ce livre +et les encouragements qui l'ont déterminé à le composer. «Grand prince, +dit-il au roi, il y a dix-sept années que je me suis réfugié dans la +Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et à l'abri des orages, au +milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les +recommandations de Lancelot, alors évêque de Winton, et de Guillaume, +évêque de Methuen<a name="FNanchor_261_261" id="FNanchor_261_261"></a><a href="#Footnote_261_261" class="fnanchor">[261]</a>, aujourd'hui archevêque de Cantorbéry, dans la +noble famille d'Arundel, je me suis appliqué dès lors, selon le désir de +l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, à réunir et examiner tous les +passages des auteurs anciens les plus accrédités, non-seulement dans la +vue d'écrire l'histoire des artistes, mais pour pénétrer à fond et +découvrir la nature même des arts d'imitation.......</p> + +<p>...«La matière s'étendant à mesure que j'entrais plus avant dans mon +sujet, j'entrepris une tâche plus large que celle qui m'avait été +imposée, d'abord pour témoigner toute ma gratitude à l'illustre +personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me +traîner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque +j'en suis à ces détails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage +de ma profonde reconnaissance à la divine Providence, aussi bien qu'à +Votre Majesté, dont le gouvernement s'applique à maintenir la paix +publique, et permet ainsi à chacun de se livrer dans une heureuse +sécurité à l'étude des belles-lettres........</p> + +<p>...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude à +encourager les arts et les sciences, à l'aide de laquelle Votre Majesté +a dissipé, comme l'astre le plus lumineux, les épaisses ténèbres des +siècles précédents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix. +De là le calme régnant dans toute la Grande-Bretagne, de là cette +renaissance des beautés primitives de l'art... C'est pourquoi nous +n'avons rien à envier, dans ce siècle, à l'antiquité, cette mère féconde +des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un +Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-être, parce qu'on trouve plus +rarement encore un Mécène; car les maîtres de la terre sont, en général, +peu disposés à encourager ces rares génies. Les grands esprits, les +intelligences supérieures seraient puissamment excités si, au milieu des +soins incessants que réclament le maintien de la paix, la conduite de +la guerre et les autres nécessités du gouvernement, les souverains ne se +contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les +arts, mais s'ils se décidaient à les cultiver avec nous. L'exemple de +Votre Majesté montre à tous, combien il est agréable et même utile de se +délasser du souci des affaires les plus sérieuses par un repos +intelligent, qui occupe à la fois les yeux et l'esprit.</p> + +<p>...Quant à moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les +beautés de l'art que l'antiquité révèle à ceux qui savent la comprendre, +je me suis appliqué à les décrire et à les expliquer, en suivant les +indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait à ma +disposition. C'est pourquoi je me suis laissé entraîner à réunir les +anciennes règles éparses et dispersées parmi les écrits que nous a +laissés la docte antiquité, et à les rédiger en corps de doctrine, afin +qu'étant parvenu à percevoir dans mon esprit comme une image de +l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me fût +plus facile d'apprécier toute la beauté de cet art précieux... Sous les +auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc +respectueusement à Votre Majesté la peinture des anciens. C'est un +hommage assez faible, si l'on s'arrête à mon style; mais il est grand +par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majesté par le +choix du sujet. Je ne me laisserai point émouvoir par l'ignorance et la +lâcheté de certains esprits dépravés de ce siècle qui, ne pouvant +comprendre la sublimité de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit +de l'élever au delà des forces humaines. L'art, il est vrai, peut +s'élever jusqu'au sublime, et de cette hauteur défier tous les faibles +efforts des hommes: il méprise les esprits grossiers et barbares qui ne +sont attachés ici-bas qu'à leur ignorance obstinée; ou bien il éblouit, +par son brillant éclat, leurs yeux obscurcis par les ténèbres d'une nuit +profonde. L'art est une grande chose; il demande à rencontrer un +connaisseur, un appréciateur qui soit au niveau de sa beauté. Alors il +se soutient en honneur auprès de tous... Avec un tel Mécène, la peinture +triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mépriser, lorsqu'on +saura en quelle estime elle a été tenue par un si grand prince?...»</p> + +<p>Junius, lorsqu'il écrivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait guère +que, bientôt, d'affreuses dissensions civiles amèneraient la chute et la +mort tragique du malheureux Charles I<sup>er</sup>, et que ces grands seigneurs +anglais, dont il vante, dans sa dédicace, l'amour éclairé pour les +arts<a name="FNanchor_262_262" id="FNanchor_262_262"></a><a href="#Footnote_262_262" class="fnanchor">[262]</a>, seraient les premiers à ordonner, par acte du Parlement, la +vente aux enchères publiques de l'admirable collection de tableaux, de +dessins, de statues et d'autres objets précieux réunis en Angleterre, +avec tant de peines et de dépenses, par l'infortuné monarque!</p> + +<p>Le traité de Junius est divisé en trois livres, qui sont eux-mêmes +subdivisés en chapitres. Comme il se propose de suivre le développement +de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le +premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont été +les causes de ses progrès; dans le troisième, comment elle est parvenue +à sa perfection<a name="FNanchor_263_263" id="FNanchor_263_263"></a><a href="#Footnote_263_263" class="fnanchor">[263]</a>.</p> + +<p>Après avoir présenté des considérations générales sur la faculté innée +chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de démontrer, dans +son premier livre, que cette faculté peut être surtout développée par +l'imagination, pourvu que <i>cette folle du logis</i> ne se laisse pas trop +emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les écarts déréglés du +caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intempérance d'imagination +est commune aux poëtes et aux peintres, il profite de l'occasion pour +examiner ce que la poésie et la peinture ont entre elles de semblable; +il ajoute, en passant, quelques conseils à l'usage de ceux qui veulent +considérer avec attention les œuvres de la peinture.</p> + +<p>Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature +qui a donné à l'homme le désir de tout imiter, et que, si l'imagination +le pousse à produire et à créer, il y est excité encore par beaucoup +d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout +bien, comme l'auteur de cette faculté donnée à l'homme. La bonté divine +a voulu que l'enfant reçût ses premières impressions de ses parents, +dont les préceptes l'initient d'abord aux règles des arts. Livré ensuite +à ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, était disposé +à se laisser aller à de mauvais penchants, il était retenu par la +crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au +contraire, étant doué d'un jugement sain, il était décidé à ne pas +s'écarter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas à +trouver des encouragements dans une utile émulation et dans les conseils +des maîtres. Bientôt, son esprit était attiré par cette admirable +douceur de l'art, jouissant d'une émulation naturelle, par cette force +qui sait réunir et s'approprier, à l'aide d'un exercice constamment +répété, tout ce qui est utile à la pratique de l'art. L'honneur que les +hommes de tout rang rendaient aux arts, l'espérance du succès et de la +gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de +confiance en lui-même et rempli d'une heureuse audace, il n'hésitait pas +à entreprendre de grandes choses. La félicité publique, dont, selon +l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux siècles, favorisait +beaucoup cette ardeur et ce désir de gloire. En outre, les succès +particuliers contribuaient à entretenir l'émulation générale et l'espoir +de réussir.</p> + +<p>Après avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez +les anciens, Junius, dans son troisième livre, examine les effets de +cette force imitatrice qui réside dans l'intelligence de l'homme; il +suit les progrès qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su +atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties +capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symétrie; la couleur, +et, avec elle, la lumière et l'ombre, le clair et l'obscur; le +mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou +disposition économique de tout l'ouvrage. Les quatre premières parties, +c'est-à-dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement, +étaient observées avec soin par les anciens dans toute peinture, soit +qu'elle ne représentât qu'une seule figure, soit qu'elle en contînt +plusieurs. Quant à la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les +tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversité du jeu +de la lumière, l'ordonnance fît mieux ressortir la différence des corps +et des objets représentés sur la même surface. Les anciens ne faisaient +pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de +ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grâce, semblable +à celle répandue sur toute la personne de Vénus, se fît remarquer dans +chacune des parties du tableau, et les fît toutes également admirer. +Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grâce, sans +laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne +saurait jamais se flatter d'arriver à la perfection.</p> + +<p>Telle est la théorie du savant auteur du traité de la peinture des +anciens. Il procède, on le voit, avec les formes pédantesques du +seizième siècle, et son ouvrage, bourré à chaque page de citations +grecques et latines, est un véritable prodige de science et d'érudition. +Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le même +honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en réputation de +son temps, tels que Budée, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise, +Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet étalage d'érudition était dans +le goût de l'époque, où dominait encore, parmi les lettrés, l'usage +habituel du grec et du latin. Cette manière de procéder paraît +fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps. +Il est certain néanmoins qu'en dépouillant le traité de Junius de son +enveloppe par trop hérissée de grec, et en laissant de côté ses +déductions, qui sentent trop l'école et la scolastique du moyen âge, on +y trouve une connaissance approfondie de l'antiquité, accompagnée de +considérations qui dénotent un esprit aussi juste que cultivé. On ne +doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialité, que, depuis la +Renaissance, Junius est le premier qui ait cherché à expliquer l'origine +de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Léonard de Vinci, +Vasari et d'autres biographes italiens, mais en véritable philosophe, +qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par conséquent des +arts d'imitation, jusqu'à Dieu lui-même.</p> + +<p>Pour donner une idée du style et de la manière de raisonner de l'auteur, +nous citerons le passage suivant, dans lequel il développe cette +thèse<a name="FNanchor_264_264" id="FNanchor_264_264"></a><a href="#Footnote_264_264" class="fnanchor">[264]</a>.</p> + +<p>«L'excellent, le très-grand créateur de l'univers, a fait ce monde de +telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont +appelé χοσμος, c'est-à-dire ornement, et les Latins +<i>mundus</i>, à cause de l'élégance et de la perfection de toutes ses +parties. Quant à ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas créé à son image +pour qu'il vécût semblable à une vile brute; mais pour que, se rappelant +son origine, il s'avançât vers une éternité de gloire, en suivant le +droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion +réside au fond de l'âme de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours +chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit à elle seule +pour élever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi +dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensité des choses de +ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une +autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'étendue du monde +lui-même, calcule, le compas à la main, la circonférence du globe, et +livrant à la postérité le catalogue des étoiles, révèle les lois des +astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en +héritage à tous. Cet autre, non sans une terreur causée par la majesté +du spectacle, s'efforce de découvrir et de pénétrer les secrets les plus +profondément cachés dans le sein de la nature; il s'étudie à comprendre +et à expliquer les nuées, les tonnerres, les tempêtes, les mers et les +autres phénomènes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont +agités. L'homme qui aime à contempler le spectacle de la nature examine +toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait +qu'il a été placé lui-même sur cet immense théâtre comme spectateur et +admirateur de l'œuvre sublime de la création. Qu'est-ce, en effet, autre +chose que l'homme, si ce n'est l'être se rapprochant le plus de Dieu, et +créé pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrogé +pourquoi il avait été mis au monde, répondit: «Afin de contempler le +ciel, le soleil et la lune.» «L'homme, dit Cicéron (<i>De Naturâ Deorum</i>, +lib. <span class="smcap">II</span>), est né pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.—Je +crois que les dieux immortels, dit le même Cicéron (<i>In Catone Majore</i>), +ont introduit les âmes dans les corps des hommes afin d'établir des +êtres qui pussent considérer la terre, et qui, contemplant l'ordre +établi dans le ciel, s'efforçassent de l'imiter par leur manière de +vivre et par leur constance.»</p> + +<p>Ce n'est que longtemps après avoir plané à ces hauteurs métaphysiques, +que Junius se décide à aborder son sujet au point de vue historique et +critique. Il le fait, dans le troisième livre de son traité, avec une +grande richesse d'érudition, et une force non moins remarquable de +raisonnement. Néanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son +œuvre, et ne croit pas qu'elle soit à la hauteur du sujet qu'il avait +entrepris de traiter.</p> + +<p>«Si quelqu'un, dit-il en terminant<a name="FNanchor_265_265" id="FNanchor_265_265"></a><a href="#Footnote_265_265" class="fnanchor">[265]</a>, venait à croire que j'ai pu +épuiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait +gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'étendue de la +matière. Je me suis proposé seulement d'indiquer aux artistes, ainsi +qu'aux amateurs de ces attachantes études, les sources où ils pourraient +puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la +présomption de m'offrir comme un guide; ce qui eût été de ma part une +preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt où +étaient les sources.»</p> + +<p>C'est là, en effet, le mérite principal du traité de Junius. Ce mérite +est encore plus appréciable dans le catalogue des peintres, des +architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquité et de leurs +œuvres, qu'il a composé, et qui a été imprimé après sa mort, dans la +seconde édition de son ouvrage, donnée par Grævius à Rotterdam, en 1694. +Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages, +grand in-4º, est certainement le plus complet qui ait jamais été dressé +sur les artistes égyptiens, étrusques, grecs et romains, et sur leurs +œuvres. Tout ce que les modernes ont écrit depuis sur ce sujet, a été +puisé à cette source.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire que Junius se soit borné à comprendre dans ce +catalogue les seuls artistes; il y admet également, ainsi qu'il +l'exprime à l'article de M. Agrippa, <i>ob eximium ergà hasce artes amorem +et cultum</i>, les hommes qui, dans l'antiquité, se sont montrés favorables +aux arts. La notice consacrée à cet ami d'Auguste donne, sur la +construction et la décoration du Panthéon, à Rome, des renseignements +qu'il serait fort difficile de trouver réunis ailleurs. Les articles +consacrés à Apelles, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Parrhasius, Xeuxis, +ne sont pas moins précieux. Il en est de même des indications que +rapporte Junius, d'après un grand nombre d'auteurs anciens, sur des +artistes de second ordre.</p> + +<p>Le traité de la peinture des anciens, dont la première édition parut en +1636, eut un grand succès en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le +savant auteur du <i>Mare liberum</i> et du traité <i>De jure belli et pacis</i>, +qui n'était pas moins versé dans la connaissance des lettres et des +beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa +de féliciter Junius de cette importante publication. Ils se +connaissaient presque depuis l'enfance, étant à peu près de même +âge<a name="FNanchor_266_266" id="FNanchor_266_266"></a><a href="#Footnote_266_266" class="fnanchor">[266]</a>; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoyé à l'université de Leyde +pour y terminer ses études, avait été reçu dans cette ville par le père +de Junius, chez lequel il demeura pendant trois années<a name="FNanchor_267_267" id="FNanchor_267_267"></a><a href="#Footnote_267_267" class="fnanchor">[267]</a>. Après une +enfance et une jeunesse consacrées entièrement à l'étude des sciences et +des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire +Barneveldt, éprouva, comme cet homme célèbre, les mécomptes de la vie +politique. Condamné, à la suite de l'exécution du grand pensionnaire, +qui eut lieu le 13 mai 1619, à la confiscation de ses biens et à une +détention perpétuelle, Grotius parvint, grâce au dévouement de sa femme, +au bout de plus de deux années de captivité, à s'échapper de prison et à +se réfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 à la fin +de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats, +ce fut dans la maison de campagne du président de Mesmes, à Balagny, +près de Senlis, qu'il prépara la publication de son fameux traité <i>De +jure belli et pacis</i>. À l'époque où parut l'ouvrage de son ami Junius +sur la peinture des anciens, Grotius était revenu à Paris, en qualité +d'ambassadeur de la reine de Suède, fonctions qu'il devait à la +bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le +mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, à l'abri de nouvelles +persécutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des +négociations les plus épineuses, trouvait encore le temps de cultiver +les lettres et d'admirer les œuvres de l'art. L'érudition profonde, +l'austérité de mœurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies, +n'excluaient pas alors le goût des belles choses, et c'est à cet heureux +mélange de savoir, de vie régulière et de fantaisie, que l'école +hollandaise doit, en grande partie, ses œuvres les plus admirables. +Grotius était lié avec les principaux artistes flamands et hollandais de +son temps, particulièrement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait +été peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il était à peine âgé +de quinze ans. Il figure en tête de son ouvrage sur <i>Martianus Capella</i>, +publié à la Haye à cette époque. On l'y voit décoré de la chaîne d'or, +présent de Henri IV à son premier voyage en France. Grotius ne pouvait +pas rester indifférent à l'ouvrage de son ami sur la peinture des +anciens. Il avait reçu le livre de Junius vers le commencement de 1638; +voici en quels termes il le remercia de cet envoi<a name="FNanchor_268_268" id="FNanchor_268_268"></a><a href="#Footnote_268_268" class="fnanchor">[268]</a>.</p> + +<p>«Je t'adresse mes remercîments les plus vifs, très-savant Junius, pour +ton livre <i>De pictura veterum</i>, que tu as bien voulu me donner, et qui +reflète l'image la plus vraie de ton esprit et de ton érudition. +J'admire l'étendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as +emprunté à tous les autres arts pour orner celui-là. Cet ouvrage me +paraît de tous points comparable à ces tableaux composés de pierres de +diverses couleurs, tels que celui que Satureius célèbre dans une +épigramme grecque<a name="FNanchor_269_269" id="FNanchor_269_269"></a><a href="#Footnote_269_269" class="fnanchor">[269]</a>, et que Procope nous apprend avoir appartenu au +roi des Goths Théodoric. La variété charme, et plus encore l'admirable +ensemble qui résulte de cette variété même. Donne-nous, je t'en prie, +beaucoup d'œuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous +donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs +ouvrages<a name="FNanchor_270_270" id="FNanchor_270_270"></a><a href="#Footnote_270_270" class="fnanchor">[270]</a>. Et afin que tu demeures entièrement convaincu que j'ai +bien lu réellement toutes les parties de ton livre, je te demande de +m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hébraïques +(<i>vela hebraïca</i>). Tu sais qu'il n'était pas permis aux Juifs de +représenter l'image d'aucun être animé, même sur des voiles: réfléchis +s'il ne faudrait pas lire: <i>Lydiacis quæ pingitur India velis</i>, ou toute +autre variante qui te paraîtra préférable. De cette manière, tu +dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant +d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de +m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le +permets, une prière: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus, +Patritius, ton homonyme Pettœus et d'autres encore, avec lesquels je +suis lié d'une étroite amitié.—Tout à toi de cœur.—H. Grotius.—Paris, +31 mai 1638.»</p> + +<p>Junius s'empressa de déférer au désir de son savant ami, et lui écrivit +de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouvé sa lettre. +Voici la réponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de +la même année 1638:</p> + +<p>«Je t'aime à beaucoup de titres, très-savant Junius, et j'attache un +grand prix à ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais +combien est ancienne cette amitié qui existe entre nous, et quelles +profondes racines elle a jetées. Garde-toi de croire, néanmoins, que les +observations qui m'ont été suggérées par la lecture de ton ouvrage sur +la peinture des anciens, aient été influencées par notre vieille amitié. +De même que les juges, dans les causes qui leur sont soumises, +s'attachent à prononcer leurs sentences d'après les faits et les titres, +sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de même +j'ai l'habitude d'en user à l'égard des écrits des autres. En ce qui +concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jugé, +que mon sentiment est tout à fait conforme à celui des hommes les plus +instruits que j'ai consultés. Dès lors, quel doute pouvait-il me +rester sur le mérite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en +m'apprenant que tu m'avais rappelé au souvenir de Selden et de Patritius +Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, à cause des ouvrages +qu'ils ont publiés dans l'intérêt de l'humanité, et, en mon particulier, +parce que j'ai souvent éprouvé les marques de leur bienveillance....»</p> + +<p>Si les éloges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de +l'érudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il +n'était pas moins désireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges +plus compétents des questions traitées dans son ouvrage. Cette +approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'était lié +en Angleterre, mais qui était alors retourné en Flandre, lui écrivit de +Desen, le 14 août 1636, la lettre suivante<a name="FNanchor_271_271" id="FNanchor_271_271"></a><a href="#Footnote_271_271" class="fnanchor">[271]</a>:</p> + +<p>«Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoyé par mer un exemplaire de votre +ouvrage <i>De pictura veterum</i>, qui lui paraît d'un grand mérite, et qu'il +considère comme un travail des plus érudits. Je suis certain qu'il +recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publié +jusqu'à ce jour, et que les arts recevront de nombreux éclaircissements +d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit évidemment avancer leur +réhabilitation, et assurer une grande réputation à son auteur. Je l'ai +récemment communiqué à un homme très-instruit qui venait me visiter, +et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla +de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond +qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe désire en recevoir un +exemplaire aussitôt qu'il sera mis en publication, persuadé qu'il est +que chacun le lira avec un intérêt particulier, et il est impatient de +l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du +chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie +humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir +d'inscription<a name="FNanchor_272_272" id="FNanchor_272_272"></a><a href="#Footnote_272_272" class="fnanchor">[272]</a>. Ce sera me rendre un service et me faire un grand +honneur. La présente ne tendant qu'à vous offrir mes respectueux +services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,—Ant. +Van Dyck.»</p> + +<p>L'illustre chef de l'école flamande, Rubens, ne tarda pas à suivre +l'exemple de son élève: il écrivit à Junius dans le mois d'août 1637, +d'Anvers, où il était alors en passant, et comme il le dit: <i>Stans pede +in uno.</i> Sa lettre, commencée et terminée en flamand, et probablement +interrompue et reprise plusieurs fois, est écrite, pour la plus grande +partie, en latin, langue que l'éminent artiste connaissait à fond, comme +tous les hommes distingués de son époque. En voici la traduction pour la +première fois en français<a name="FNanchor_273_273" id="FNanchor_273_273"></a><a href="#Footnote_273_273" class="fnanchor">[273]</a>:</p> + +<p>«Vous aurez été très-étonné que je n'aie pas jusqu'ici accusé réception +de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze +jours que je l'ai reçue. Elle m'a été remise par un homme de cette +ville, nommé Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excusé de ce retard. +Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt. Je +désirais aussi de la lire avant de vous répondre, comme je l'ai fait +avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vérité, que vous avez +extrêmement honoré notre art, par ce trésor immense recueilli dans toute +l'antiquité avec un si grand soin, et communiqué au public dans un si +bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est véritablement le +plus riche en exemples, sentences et préceptes, épars jusqu'alors dans +les ouvrages des anciens, réunis aujourd'hui à l'honneur et gloire de +l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je +trouve, monsieur, que vous avez atteint complètement le but que vous +vous étiez proposé par le titre et la matière de ce livre <i>De la +peinture des anciens</i>. Vos conseils et vos règles, vos jugements qui +jettent tant de lumière sur les points les plus obscurs, une érudition +vraiment admirable, relevée par tous les agréments du style le plus +élégant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes +les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je +connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent +être suivis plus ou moins que selon le degré d'imagination et +d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la même +application, il vous fût possible de composer un traité semblable sur +les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme +des types, et peuvent être montrés du doigt, en disant: Les voilà! Car +les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus +profondément dans l'esprit, réclament un examen plus attentif, et +profitent plus à ceux qui veulent les étudier, que les objets qui ne se +présentent à nous que par la seule force de notre imagination, comme +dans un songe. Ces objets, décrits par un texte obscur, échappent +souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqués, comme l'image +d'Eurydice échappe à Orphée, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de +les comprendre. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même, je dois l'avouer. En +effet, quel est celui d'entre nous qui, entraîné par les descriptions de +Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essayé, séduit par la +beauté de l'entreprise, de se représenter devant les yeux un des +chefs-d'œuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu +qu'à imaginer quelque pensée indigne de la beauté, de la majesté de +l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre génie, +et compose volontiers une sorte de mélange qui ne ressemble en rien aux +chefs-d'œuvre des anciens, et qui même est une injure envers leurs +illustres mânes. Comme je fais profession de la plus grande vénération +pour leur mémoire, je préfère, je l'avouerai franchement, suivre les +traces de ceux qui existent encore, plutôt que de m'efforcer en vain de +refaire, par la seule pensée, les ouvrages des maîtres anciens. Je vous +prie de prendre en bonne part, ce que, en considération de notre amitié, +je prends la liberté de vous écrire. Je me flatte qu'après un si +excellent entremets (<i>promulcidem</i>?), vous ne nous refuserez pas le +commencement même du repas (<i>ipsum caput cœnæ</i>), que nous désirons tous +avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici +ont traité de cette matière, aucun n'a satisfait notre appétit; car il +faut en venir séparément à chaque œuvre en particulier, ainsi que je +l'ai dit. Je me recommande du fond du cœur à votre bienveillance, et +après vous avoir remercié de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant +votre amitié et votre livre, j'ai l'honneur d'être pour toujours votre +dévoué P.-P. Rubens.»</p> + +<p>Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand +peintre, et à l'aide des comparaisons et des images poétiques dont son +imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurément, de +préférer la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, +de Raphaël, du Corrège et des autres grands Italiens, à l'explication, +toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquité. On doit +regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils +du chef de l'école flamande, et qu'il n'ait point composé, ainsi que +le désirait Rubens, un second traité <i>De pictura Italorum</i>. Peut-être, +le savant bibliothécaire du comte d'Arundel était-il trop porté vers les +recherches de pure érudition, pour réussir également bien dans l'examen +et l'appréciation des œuvres de la Renaissance, que tous les amateurs +pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu, +pour mener cette entreprise à bonne fin, que Junius abandonnât +l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, à laquelle il +était fort attaché, s'opposait à ce voyage.</p> + +<p>Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquité, l'ouvrage +de Junius mérite les éloges qu'il a reçus de Grotius, de Rubens et de +Van Dyck. S'il ne présente pas méthodiquement une histoire de l'art +proprement dite, comme Winckelmann l'a composée plus tard, il renferme +les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des +artistes anciens et sur leurs œuvres. C'est une mine féconde qui a été +souvent exploitée: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imité et +quelquefois même copié Junius sans le dire. Il est à peu près le seul +qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail +indique combien étaient profondes et consciencieuses les études +consacrées, par les savants et les amateurs du dix-septième siècle, à la +recherche du beau depuis l'origine de l'art.</p> + +<p>Dans son épître dédicatoire à Charles I<sup>er</sup>, Junius déclare qu'il a +entrepris le traité <i>De la peinture des anciens</i> pour obéir à la volonté +du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspiré des monuments de l'art +ancien que son patron avait réunis dans sa demeure. Ce ne fut point sans +des difficultés infinies et des dépenses énormes que le comte réussit à +faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les +inscriptions enlevés par lui à la Grèce et à l'Italie. Ces précieux +restes ont été les premiers monuments de l'antiquité introduits en +Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de +l'université d'Oxford, leur histoire et leur description ont été +plusieurs fois publiées. Nous empruntons à l'avertissement donné par le +docteur Richard Chandler, en tête de l'ouvrage intitulé <i>Marmora +oxoniensia</i><a name="FNanchor_274_274" id="FNanchor_274_274"></a><a href="#Footnote_274_274" class="fnanchor">[274]</a>, l'historique de leur arrivée à Londres dans le palais +d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitèrent chez les savants, les +amateurs et les artistes.</p> + +<p>Après avoir expliqué que le comte avait fait choix de Guillaume Pettæus +(Petty) pour chercher et acquérir, en Italie, en Grèce, en Turquie et +dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les +restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquité, +Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres était parvenue à +Londres en 1627. Déposés dans la maison et les jardins du comte +d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les +plus distingués accouraient de toutes parts pour les voir.—«On +remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller +trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car +il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces +arcanes enlevés à la Grèce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de +s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il préférait +s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un célèbre par la découverte +qu'il avait faite de l'épître de saint Clément aux Corinthiens, qu'il +publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possédant une profonde +érudition, acquise par un travail opiniâtre, et alors occupé à colliger +les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothèque Cottonienne.</p> + +<p>«Le lendemain matin, à la pointe du jour, ces doctes investigateurs des +monuments de l'antiquité se réunirent chez le comte d'Arundel, et, après +avoir lavé et nettoyé les marbres, découvrirent le pacte de l'alliance +conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnésie, dont ils +restituèrent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientôt, la +renommée répandit la nouvelle de la découverte de cette inscription, et, +de toutes parts, se manifesta le désir d'en avoir des reproductions. +Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des +copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine à rétablir dans +toute sa pureté, ne fût bientôt altéré de nouveau. Il promit donc à ses +amis, qui désiraient avoir cette inscription, de la publier avec +quelques autres. Il tint parole l'année suivante<a name="FNanchor_275_275" id="FNanchor_275_275"></a><a href="#Footnote_275_275" class="fnanchor">[275]</a>, à la satisfaction +de tous les érudits, et particulièrement du célèbre Peiresc<a name="FNanchor_276_276" id="FNanchor_276_276"></a><a href="#Footnote_276_276" class="fnanchor">[276]</a>. Ce +personnage, auquel nul sacrifice ne coûtait lorsqu'il s'agissait +d'acheter des raretés, apprit avec le plus vif intérêt, que +quelques-unes de ces inscriptions avaient été acquises par un homme dont +il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-même, avait déboursé +autrefois à Smyrne cinq cents pièces d'or pour les obtenir, sans avoir +pu se les procurer, son chargé de pouvoirs, Sampson, ayant été jeté en +prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis à Pettæus de les +racheter pour le comte d'Arundel, mais à un prix beaucoup plus +élevé.—Le livre de Selden obtint un si grand succès, qu'au bout de +quelques années, on ne trouvait plus à l'acheter, à quelque prix que ce +fût.»</p> + +<p>Rubens, qui se trouvait à Londres en 1629, écrivait à Peiresc, le 9 août +de cette année: «Le duc d'Arundel possède une infinité de statues +antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se +trouvent publiées par Jean Selden et sont savamment commentées par le +même auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand +talent. Vous aurez sans doute vu son traité <i>De Diis Syris</i>, qu'on vient +de réimprimer <i>recensitum iterum et auctius</i>. Mais je voudrais bien +qu'il se renfermât dans les bornes de la science, sans aller se mêler à +tous ces désordres politiques qui l'ont privé de sa liberté, ainsi que +plusieurs autres membres du Parlement, accusés d'avoir agi contre le roi +dans la dernière session<a name="FNanchor_277_277" id="FNanchor_277_277"></a><a href="#Footnote_277_277" class="fnanchor">[277]</a>.»</p> + +<p>Le comte d'Arundel avait adopté l'ordre suivant pour l'arrangement de +ses marbres: les statues et les bustes étaient placés dans la galerie +<i>d'Arundel-House</i>, à Londres; les marbres chargés d'inscriptions étaient +appliqués contre les murs du jardin de cet hôtel, et les statues d'un +ordre inférieur, ou celles qui étaient mutilées, décoraient le jardin +d'été que le lord avait à Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que +la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent +vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres écrits, sans compter +les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux +antiques inestimables<a name="FNanchor_278_278" id="FNanchor_278_278"></a><a href="#Footnote_278_278" class="fnanchor">[278]</a>.—Junius avait donc raison de vanter la +munificence de son illustre patron, qui n'avait reculé devant aucun +sacrifice pour enrichir sa patrie de ces précieux trésors.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de l'empereur +Ferdinand II.—Extraits du journal de cette mission, publié par W. +Crowne.—Description des collections de l'empereur Rodolphe, à +Prague, et du palais de Wallenstein.—Récit de la mort de ce +général.—Représentation donnée en l'honneur du comte par les +Jésuites de Prague.—Acquisition de la bibliothèque de Pirckheimer +à Nuremberg.—Retour du comte en Angleterre.</p></div> + +<p class="date">1636</p> + + +<p>En 1636, l'année même où Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel, +fut envoyé par le roi Charles I<sup>er</sup> d'Angleterre, en ambassade +extraordinaire près Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou, +pour parler plus exactement, le journal itinéraire de cette mission nous +a été conservé. Il a été écrit, jour par jour, par un gentilhomme +anglais, William Crowne, attaché à la suite du comte<a name="FNanchor_279_279" id="FNanchor_279_279"></a><a href="#Footnote_279_279" class="fnanchor">[279]</a>.</p> + +<p>L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer +à Margate et se diriger vers La Haye, afin de présenter, en passant, les +compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina +ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence, +Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, où il trouva +l'empereur et l'impératrice qui étaient venus à sa rencontre. Il eut son +audience de réception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours à Lintz, +pour y mener à fin les négociations qui l'y avaient amené, et dont +l'objet principal était le rétablissement de la paix dans l'Allemagne, +troublée depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout +son séjour à Lintz, l'ambassadeur anglais fut logé et entretenu aux +frais de l'empereur, et des fêtes furent données en son honneur. +L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces +fêtes.</p> + +<p>Après s'être rendu à Vienne et à Augsbourg, où le comte visita plusieurs +établissements des Jésuites, qui le reçurent avec les plus grands +honneurs, il se dirigea vers Prague, où il arriva le 6 juillet, «Étant +entrés dans le château qui servait de résidence au roi de Bohême.... +après avoir traversé trois belles cours, dans l'une desquelles il y +avait une statue de saint Georges, à cheval, en bronze, et une fontaine, +ils arrivèrent à une grande salle où il y avait de nombreuses et belles +boutiques, comme à Westminster. Ils traversèrent ensuite un grand nombre +de salles ornées de peintures, dont l'une était décorée de portraits +de nobles anglais, et montèrent au second étage, où était la chambre du +conseil. Les seigneurs bohémiens s'y trouvaient réunis avec les +conseillers de l'empereur. Mais là, s'éleva un tel tumulte, que les +Bohémiens jetèrent ces conseillers par les fenêtres, élevées de plus de +quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirèrent sur eux des coups +de pistolet... Alors nous descendîmes dans une salle basse, +véritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqués. Son plafond +est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle +est décorée de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux +représentant des chevaux indiens, qui étaient alors à Prague. À côté, se +trouve une grande salle à manger, dont la table est en mosaïque, et à +l'extrémité de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le +<i>Schant-hamber</i> que se trouvent le trésor et les superbes collections de +l'empereur Rodolphe.</p> + +<p>«Dans la première salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adossés +aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en +porcelaine; le troisième, en nacre de perle; le quatrième, des feuilles +de cuivre curieusement gravées; les cinquième et sixième, des +instruments de mathématiques; le septième, des bassins, des aiguières et +une coupe d'ambre; le huitième, des vases d'or et de cristal; le +neuvième, de cristal de roche; le dixième, des ouvrages de mosaïque; le +onzième, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un +<i>yard</i> de long; le douzième, des ouvrages en relief; le treizième, en +émail; le quatorzième, d'objets antiques, jetés en argent; le quinzième, +des cabinets de diamants de Bohême, et quelques petites boîtes de perles +du même pays; le seizième, d'objets relatifs à l'astronomie; les +dix-septième et dix-huitième, des objets indiens; le dix-neuvième, des +choses venant de la Turquie; le vingtième, une statue de femme de +grandeur naturelle, vêtue de soie. Au milieu de la salle, sont des +horloges; le chroniqueur en décrit sept de différentes sortes, à +sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort +curieuses, à ce qu'il paraît, pour le temps, et devant lesquelles il +resta en admiration.—«Nous entrâmes alors dans une petite pièce fermée, +dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiquées dans l'épaisseur +du mur, et renfermant les présents envoyés à l'empereur, comme des +casques dorés et des statues.—Dans la troisième salle, quatre dressoirs +le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets +antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit +la guerre<a name="FNanchor_280_280" id="FNanchor_280_280"></a><a href="#Footnote_280_280" class="fnanchor">[280]</a>, et une machine qui servait autrefois à imprimer les +livres. La quatrième salle renferme des armoires remplies de raretés +anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une +Bible in-folio de la plus grande beauté.....»—Après avoir visité les +églises de Prague, et s'être promené dans le parc, hors de la ville, +le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'était +fait construire.... «Son Excellence traversa d'abord une immense salle +longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous +montâmes ensuite à des galeries où des tableaux étaient exposés, et où +l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond +diverses compositions tirées d'Ovide. Dans la salle d'audience, les +quatre Éléments sont peints au milieu du plafond. À la suite, se +trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit +cinq fontaines avec de grandes statues qui les décorent, et la fontaine +de Neptune, surmontée de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les +eaux ne coulèrent pas. Nous allâmes ensuite visiter l'écurie, pouvant +contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont +entièrement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune +d'elles a coûté vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent +le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein +était le seul général en chef de l'empire, sous les ordres de +l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte à +l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considère les complots que +Wallenstein avait tramés contre sa couronne. Mais, pour en prévenir +l'explosion, l'empereur donna l'ordre à quelques officiers irlandais +qu'il entretenait à son service, de le surveiller la nuit et de le +mettre en pièces, ce qui arriva le soir même. Un de ces officiers étant +entré à l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit: +«Vive Ferdinand, mais meure le traître Wallenstein!» Ce dernier, +étendant les bras, se mit à crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de +hallebarde. Cela fait, ils lui coupèrent la tête, et, sur-le-champ, la +portèrent à l'empereur, lequel les récompensa largement, et continua à +leur accorder sa faveur.»—Telle est la morale que l'honorable gentleman +tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'être obligé +d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel +écossais Lesley et l'Irlandais Deverous<a name="FNanchor_281_281" id="FNanchor_281_281"></a><a href="#Footnote_281_281" class="fnanchor">[281]</a> que l'histoire accuse du +meurtre du duc de Friedland.</p> + +<p>Bien qu'attaché à l'un des plus grands connaisseurs du dix-septième +siècle, il ne paraît pas que William Crowne ait compris la beauté des +statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit +plus d'intérêt aux fêtes et aux spectacles donnés en l'honneur de son +noble patron. Il nous a conservé le programme d'une pièce allégorique, +composée par les Jésuites de Prague, représentée dans leur collège, et +faisant allusion aux espérances que la mission du comte d'Arundel avait +fait naître en Allemagne.</p> + +<p>«.....Son Excellence, dit-il<a name="FNanchor_282_282" id="FNanchor_282_282"></a><a href="#Footnote_282_282" class="fnanchor">[282]</a>, fut invitée à assister à une +représentation au collège des Jésuites, dont le supérieur est un +Irlandais, qui le reçut comme un prince. D'abord, un discours lui fut +adressé par un jeune élève; il fut ensuite salué, à son passage, par une +garde de soldats qui déchargèrent leurs mousquets en son honneur. Son +Excellence arriva ensuite à la salle où la comédie fut jouée à sa grande +satisfaction, non-seulement eu égard au sujet de la pièce, mais surtout +à cause du talent des acteurs, de la beauté des costumes, au nombre de +plus de cinquante, et des rôles joués par les jeunes écoliers et par +plusieurs fils de nobles barons. La représentation terminée, ils +désirèrent être admis à baiser la main de Son Excellence, à genoux, en +témoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur, +l'argument de la pièce<a name="FNanchor_283_283" id="FNanchor_283_283"></a><a href="#Footnote_283_283" class="fnanchor">[283]</a>.</p> + +<p>«La Paix, qui habite l'Angleterre, exilée depuis longtemps de la +Germanie, se prépare à rentrer dans ce pays.</p> + +<p>«Drame représenté à Prague, en 1636, par les élèves du collège des +Jésuites, à l'occasion de la visite faite à ce collège par le +très-illustre et très-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de +Surrey, ambassadeur extraordinaire du très-puissant roi d'Angleterre +Charles I<sup>er</sup>, près l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de +l'empire.</p> + +<p>«<span class="smcap">Prologue</span>.—Le valet de Mercure, occupé à préparer le théâtre, rencontre +une troupe de jeunes enfants, désireux de voir l'ambassadeur du roi +d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le +voir du théâtre, à moins qu'ils ne lui adressent leurs félicitations sur +son arrivée. Ne pouvant les lui présenter en latin, à cause de leur +extrême jeunesse, il les invite à le faire en diverses langues.</p> + +<p>«<span class="smcap">Première partie</span>.—Scène première.—Mercure reçoit les dieux et les +déesses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes +qui les distinguent, et il assigne à chacun sa place.</p> + +<p>«Scène deuxième.—Astrée se plaint à Jupiter et aux dieux des crimes des +mortels. Jupiter, après avoir recueilli les opinions, livre la Terre à +Mars et à Vulcain, afin qu'ils la punissent.</p> + +<p>«Scène troisième.—La Paix, désolée, cherche un lieu où elle puisse +échapper à la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque +marine et la conduit en Angleterre.</p> + +<p>«Scène quatrième.—Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre +et le distribue à Bellone, aux Furies et à ses autres compagnes.</p> + +<p>«<span class="smcap">Seconde partie</span>.—Scène première.—Cérès, Apollon, Bacchus déplorent, +auprès de Jupiter, les calamités dont ils ont à souffrir de la part de +Mars. Jupiter les renvoie à Neptune.</p> + +<p>«Scène deuxième.—Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer à +Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent +rendre la paix au monde.</p> + +<p>«Scène troisième.—Mercure ordonne à Cérès et à Phœbus d'avoir bon +espoir, car bientôt le roi Charles aura rétabli la paix, par les soins +de son envoyé, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera +pas à revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se félicitent et +adressent leurs compliments au noble comte.</p> + +<p>«Épilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par +lequel on souhaite et on prédit à l'ambassadeur toute sorte de +prospérités; et après l'avoir salué avec respect, un des acteurs, tant +en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des +remercîments.—Applaudissez.»</p> + +<p>Ce n'était pas la première fois que les jésuites avaient montré, à +l'ambassadeur de Charles I<sup>er</sup>, le spectacle d'une représentation +allégorique en son honneur. Déjà, pendant son séjour à Lintz, ils lui +avaient offert le même divertissement. Mais William Crowne ne nous a +conservé que l'argument de la pièce jouée à Prague.</p> + +<p>Malgré les assurances données par les anciennes divinités de l'Olympe, +évoquées par les jésuites, la paix ne fut pas alors rétablie en +Allemagne d'une manière durable. L'accord conclu momentanément le 4 +septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empêcha pas +des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues +années. Le célèbre traité de Westphalie, signé en 1648, en reconnaissant +la liberté de conscience comme un principe de droit public désormais +inattaquable, put seul mettre un terme à ce conflit sanglant, qui +avait ravagé l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus +de trente années. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, à +cette époque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi +que Mercure l'avait annoncé, et la laissa livrée à son tour aux fureurs +de Mars et de Bellone. L'infortuné roi Charles I<sup>er</sup>, que les Allemands +invoquaient, en 1636, presque comme une divinité arbitre de la paix, +renversé alors de son trône par ses ennemis acharnés, présenta le +premier exemple d'un roi mis à mort par ses sujets, à la suite de la +plus inique condamnation<a name="FNanchor_284_284" id="FNanchor_284_284"></a><a href="#Footnote_284_284" class="fnanchor">[284]</a>. Ainsi vont les choses de ce monde, où les +fortunes de certains hommes ne s'élèvent si haut que pour être +renversées, aux yeux de tous, par une chute plus éclatante:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">.....Tolluntur in altum,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ut lapsu graviore ruant.</span><br /> +</p> + +<p>Après avoir assisté, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de +Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte +d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrêta quelques jours à +Augsbourg, où il alla voir dans le <i>Stadt-House</i> des statues et des +peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit +William Crowne, par Raphaël; probablement une copie des fresques de la +Farnésine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, où il +fit l'acquisition de la bibliothèque de Bilibalde Pirckheimer, vendue +par ses héritiers. On dit que cette collection faisait partie dans +l'origine de celle formée à Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de +Hongrie, et qu'à sa mort, en 1490, elle était passée en la possession du +père de Bilibalde Pirckheimer<a name="FNanchor_285_285" id="FNanchor_285_285"></a><a href="#Footnote_285_285" class="fnanchor">[285]</a>. Continuant sa route par Francfort, +Hanau, et le Rhin jusqu'à La Haye, le comte d'Arundel était de retour à +Londres le 28 décembre 1636, et le lendemain il avait, à Hampton-Court, +son audience du roi Charles I<sup>er</sup>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte d'Arundel, +et ses principales œuvres.—Portrait du Sicilien Blaise de Manfre, +célèbre faiseur de tours.—Autres portraits gravés par +Hollar.—Jérôme Laniere.—Les deux Van der Borcht.</p></div> + +<p class="date">1636—1646</p> + + +<p>C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance +du graveur Hollar, qu'il attacha à sa personne, et ramena avec lui en +Angleterre. On croit que ce fut à Cologne qu'il rencontra cet artiste; +mais la relation de Crowne n'en parle pas.</p> + +<p>Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes éminents que le travail +le plus opiniâtre, joint à un talent remarquable, ne purent préserver +des atteintes de la misère. Il naquit à Prague en 1607, et il paraît +qu'il appartenait à une famille noble, qui fut complétement ruinée +pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessiné et +gravé par lui-même, en 1647, il s'est représenté au milieu d'un +cartouche ou écusson avec ses armes, à quatre quartiers, et une montagne +surmontée de deux fleurs de lis<a name="FNanchor_286_286" id="FNanchor_286_286"></a><a href="#Footnote_286_286" class="fnanchor">[286]</a>. La légende d'un autre portrait de +Hollar, peint par N. Meyssens<a name="FNanchor_287_287" id="FNanchor_287_287"></a><a href="#Footnote_287_287" class="fnanchor">[287]</a>, nous apprend que Hollar «était fort +enclein à l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il +fut beaucoup retardé par son père; qu'en 1627 il partit de Prague, +parcourut l'Allemagne s'adonnant à pratiquer l'eau-forte, et partit de +Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague +vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et +que, par suite de la guerre civile, il se retira à Anvers, où il +résidait encore en 1647.» Nous ajouterons, pour terminer cet aperçu de +la vie de Hollar, qu'après un long séjour à Anvers, où il s'était fixé +lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se décida à +rentrer en Angleterre, à l'époque du rappel du roi Charles II, et qu'il +mourut à Londres en 1677. Cet artiste était naturellement travailleur, +et le stimulant de la misère, contre laquelle il lutta souvent, surtout +après son retour en Angleterre, lui fit composer un très-grand nombre de +planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier siècle, en +Angleterre, et, récemment, M. L.-G. Parthey<a name="FNanchor_288_288" id="FNanchor_288_288"></a><a href="#Footnote_288_288" class="fnanchor">[288]</a>, à Berlin, ont rédigé +un catalogue complet de son œuvre.</p> + +<p>La manière de Hollar est, généralement, un peu molle; ses contours sont, +quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop à du crayon. Ces +défauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches, +représentant des sujets de sainteté, des vues de villes et des +batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes, +ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excède +pas vingt centimètres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une +largeur proportionnée, Hollar atteint souvent la perfection par la +finesse du burin, la délicatesse de tous les détails, le rendu, +l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des +lumières. Le faire de cet artiste est véritablement original, et donne +un cachet tout particulier à la plupart de ses œuvres, fort recherchées +des amateurs, principalement en Angleterre. La réputation que Hollar +s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de +Charles I<sup>er</sup>, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait +pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent, +avec un empressement tout national, les œuvres de l'art qui se +rapportent à leur histoire, à leurs traditions, à leurs mœurs, à leur +pays. À cet égard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un +compatriote, car les pages les plus remarquables de son œuvre, +non-seulement ont été composées à Londres, mais rappellent les +personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre.</p> + +<p>Le comte d'Arundel, en sa qualité d'Anglais et de grand maréchal du +royaume, s'était attaché à réunir, dans sa collection, les tableaux qui +pouvaient offrir un intérêt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il +possédait les plus beaux portraits de Holbein, représentant le roi Henri +VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clèves, Catherine Howard, Jeanne +Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'œuvre de Hollar, +qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la même feuille, les +gravures exécutées par cet artiste de ces différents portraits. S'il est +curieux, au point de vue historique, de pouvoir considérer la figure de +boucher de ce roi Barbe-Bleue, à côté de celles des malheureuses +victimes de ses passions désordonnées, il n'est pas moins intéressant, +au point de vue de l'art, de voir avec quelle habileté le graveur a su +rendre la finesse, la fermeté, l'expression qui caractérisent les +portraits du grand peintre de Henri VIII.</p> + +<p>Mariette<a name="FNanchor_289_289" id="FNanchor_289_289"></a><a href="#Footnote_289_289" class="fnanchor">[289]</a> estimait beaucoup les gravures que Hollar avait +exécutées des dessins de Léonard de Vinci, faisant partie de la +collection d'Arundel. «C'est peut-être, dit-il, ce que nous avons de +mieux d'après ce peintre. Il serait cependant à souhaiter que Hollar eût +imité avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les +yeux; qu'il les eût rendus trait pour trait et avec la même touche; +qu'il n'y eût point ajouté un travail qui n'y met que de la propreté +sans goût... Toutes ces planches de Hollar ne passent guère trois pouces +de haut sur deux à cinq pouces de large. Elles sont distribuées en +quatre ou cinq suites, à la tête desquelles sont autant de frontispices. +Il y en a environ soixante-quinze qui ont été gravées à Anvers dans les +années 1645 et suivantes.»</p> + +<p>Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de +son protecteur; lorsque ce dernier fut obligé de quitter sa patrie, et +qu'il se fut réfugié à Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles +peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que +Hollar continuât de graver ses planches. C'est à cette époque, qu'arrivé +à toute la maturité de son talent, il reproduisit au burin le portrait +d'Albert Durer, d'après celui peint par ce maître, en 1498, à l'âge de +vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'œuvre, digne de +rivaliser avec l'original, pour la beauté, l'expression, la <i>maestria</i>; +elle porte la date de 1648.</p> + +<p>Un autre portrait, non moins remarquable, gravé par Hollar, d'après un +dessin <i>ad vivum</i>, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur +de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de +cette époque. Il est représenté<a name="FNanchor_290_290" id="FNanchor_290_290"></a><a href="#Footnote_290_290" class="fnanchor">[290]</a>, dit la légende qui accompagne la +gravure, <i>ætatis</i> 72, bien qu'il ne paraisse pas cet âge, qu'il se +donnait peut-être pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan à +gauche, il est à mi-corps, vu de trois quarts, vêtu à l'espagnole, avec +de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'œil, une vraie figure de +Scapin, la main droite posée sur une table, les épaules appuyées +légèrement au fût d'une colonne ornée de draperies. Dans le fond, au +troisième plan, on l'aperçoit debout sur un théâtre, les deux poings sur +les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un +nombreux public, composé de cavaliers à chapeaux à plumes et à petits +manteaux, placés au second plan, son jet intarissable. Près de lui, sur +le bord du théâtre, on voit une quantité de fioles, de bouteilles, de +paniers. Au-dessus de sa tête, plane une Renommée avec la devise <i>Fama +volat</i>, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons, +au-dessus desquels est écrit: <i>solus sicut sol</i>; devise que les +charlatans de nos jours n'ont pas encore osé adopter. La bouteille +inépuisable de Robert-Houdin n'était que renouvelée du jet intarissable +du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes à côté de ce que +promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des +rois et devant l'Empereur. Lisez plutôt les vers qui sont peut-être de +sa façon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'à-propos pour les besoins +de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularités caractéristiques +du dix-septième siècle de trouver un charlatan qui rédige son programme, +s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins élégants que +les autres poëmes en latin moderne dus aux plus savants écrivains de son +temps. Le latin était encore la langue universelle; de nos jours, cette +érudition en plein vent aurait peu de succès. Peut-être ces distiques +sont-ils de Hollar lui-même, qui avait reçu dans son enfance une +éducation classique, et qui paraît avoir cultivé la poésie latine, si +l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses +portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du +Sicilien de Manfre.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Seu veterum similis non conscia sæcula facti,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Seu tua te ratio credere tanta vetet,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Visa tamen mea gesta probant cum Cæsare reges,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Myriadumque oculi, quos stupor attonuit.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ille ego, purarum grandis potator aquarum,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Qui prius undiferis vina refundo cadis,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et quæcumque tibi, seu rubra aut candida poscas</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Veraque de largo gutture dona paro.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Quinetiam, si præ reliquis optaris ad haustum,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Id tibi de sumpto gurgite munus erit:</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Insuper angelici poscar odoris opes;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Omnia miriparo salientia gutture promo,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Ac demum altivolam jacto potenter aquam.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Unde queas larga credere dona Dei.</span><br /> +</p> + +<p>«Bien que les siècles passés n'aient rien produit de pareil, et encore +que votre raison vous défende de le croire, cependant il n'y a pas moyen +d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs +ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, à leur stupéfaction générale. +C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, après avoir +tiré du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage à faire couler de mon +large gosier, à discrétion, tous les vins qu'on me demandera, soit +rouges, soit blancs. Bien plus, si vous préférez autre chose, je vous +promets de vous le distribuer de mon réservoir inépuisable: du lait, de +l'huile, de la bière, des liqueurs faites avec des fleurs, +particulièrement de l'eau parfumée d'angélique: car je puis tout tirer +de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un +puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux +que vos yeux soient témoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus +que c'est un véritable don du ciel.»</p> + +<p>Hollar a gravé beaucoup de portraits d'après Van Dyck: il nous a +transmis, d'après ce maître, les traits de la comtesse d'Arundel, +Anne-Alathea Talbot. C'est également d'après le même artiste qu'il a +reproduit le portrait du comte, à cheval, en costume de grand maréchal +d'Angleterre. Il l'a gravé, en outre, toujours d'après Van Dyck, à +mi-corps, dans un médaillon. Enfin, il l'a représenté siégeant à sa +place de grand maréchal dans la Chambre des lords, à la séance du 22 +mars 1641, dans laquelle fut jugé et condamné le comte de Stafford. +Cette dernière gravure, exécutée par Hollar d'après son propre dessin, +est fort curieuse, en ce qu'elle donne la représentation exacte de ce +grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes +d'État de l'Angleterre à cette époque. Une autre planche de Hollar, mais +moins bien réussie, montre l'exécution du malheureux comte, le 22 mai +1641, à Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs.</p> + +<p>Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitté +l'Angleterre et s'était retiré à Anvers. Nous ne pouvons pas préciser la +durée du séjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans +l'œuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravés par lui +à Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date +de 1643. Ce serait donc à partir de cette année, jusque vers 1650, que +l'artiste aurait continué de graver les tableaux de cette collection. +Mais ce travail ne l'empêcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il +fut probablement réduit, pour vivre, à s'occuper d'œuvres bien +au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des +oiseaux, des animaux, des instruments de pêche et de chasse, d'après +Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette époque qu'il +grava, d'après le Titien, les portraits de Daniel Barbaro, +Bindo-Altoviti et Johanna Véronèse; d'après le Giorgione, un Allemand de +la famille Fuscher; d'après Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et +quelques autres portraits tirés de la collection de deux amateurs +anversois, Jean et Jacob Van-Verle.</p> + +<p>Hollar était très-lié avec Jérôme Laniere, Italien, qui paraît avoir été +employé par le comte d'Arundel à l'achat de tableaux de peintres +italiens<a name="FNanchor_291_291" id="FNanchor_291_291"></a><a href="#Footnote_291_291" class="fnanchor">[291]</a>. Il lui a dédié la gravure de <i>la Vierge avec saint +Joseph, l'Enfant-Jésus et le petit saint Jean</i>, d'après Perino del Vaga, +et, dans cette dédicace, il le qualifie des titres de protecteur et +grand admirateur des arts.</p> + +<p>Il n'était pas moins attaché à Henri Van der Borcht, père, +collectionneur de raretés, et, comme ou disait alors, <i>omnium +elegantiarum amator</i>. Il était né à Bruxelles en 1583; mais par suite +des troubles qui désolaient les Pays-Bas, il fut emmené en Allemagne à +l'âge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh, +et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa à +Fanckendaël jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, où +il se mit à former une collection de médailles, de peintures et de +toutes sortes d'antiquités. C'est là que le comte d'Arundel le connut, +en 1636, et lui acheta plusieurs pièces importantes. C'est également à +son passage par cette ville que le comte attacha à son service Henri Van +der Borcht, peintre et graveur, fils du précédent. Il l'envoya d'abord +en Italie rejoindre Pettœus (M. Petty), qui était à la recherche de +statues antiques et de tableaux pour son maître. Ils revinrent ensemble +en Angleterre, et Van der Borcht y resta attaché au service du comte +d'Arundel pendant quelques années. Une notice, mise au bas de son +portrait gravé par Hollar en 1648, d'après Jean Meyssens, nous apprend, +qu'à cette époque, il était serviteur, c'est-à-dire probablement, selon +la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar +a gravé beaucoup de sujets d'après ce peintre, et ils paraissent avoir +vécu et travaillé ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht +dessinait beaucoup. Un amateur français du dernier siècle, M. Quentin de +Lorangère, avait réuni la suite de ses dessins, au nombre de 567 pièces. +Ils furent vendus par Gersaint en 1744.—Henri Van der Borcht, après un +long séjour à Londres, revint mourir à Anvers.</p> + +<p>Après le rétablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre, +espérant y être bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir +fut à peu près déçu, et l'artiste, toujours poursuivi par la misère, se +vit contraint de travailler à la merci des libraires et des marchands +d'estampes. C'est alors qu'il exécuta un grand nombre de vues +d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'après John Overton et +Peter Staat, et les <i>Amusements de la chasse</i> d'après François Barlow. +Hollar fut aussi employé par William Dugdale à <i>illustrer</i> les +<i>Antiquities of Warwickshire</i><a name="FNanchor_292_292" id="FNanchor_292_292"></a><a href="#Footnote_292_292" class="fnanchor">[292]</a>. Les gravures de Hollar, qui sont +dans cet ouvrage, représentent des vues de villes et de châteaux; mais +la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries +servant à distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le +portrait de Dugdale, le même qui est à la tête de la description, donnée +par cet éditeur, de l'église de Saint-Paul de Londres, et plusieurs +planches de costumes des ordres religieux<a name="FNanchor_293_293" id="FNanchor_293_293"></a><a href="#Footnote_293_293" class="fnanchor">[293]</a>.—Ces différents travaux +ne procurèrent au graveur aucune aisance, et il mourut à Londres, en +1667, dans un grand dénûment.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.—Il quitte sa +patrie et se fixe à Padoue.—Il y meurt en 1646.—Sort de ses +collections.—Renommée attachée à sa mémoire.</p></div> + +<p class="date">1637—1646</p> + + +<p>Pendant près de deux années après son retour d'Allemagne, le comte +d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'était +procurées avec tant de soins et de dépenses. Mais, dans le cours de +1638, il fut obligé de rentrer dans la vie publique, en prenant le +commandement des troupes destinées à combattre les Écossais, révoltés +contre le roi Charles 1<sup>er</sup><a name="FNanchor_294_294" id="FNanchor_294_294"></a><a href="#Footnote_294_294" class="fnanchor">[294]</a>. Après des alternatives de succès et +de revers, il fut nommé, en 1640, capitaine général de l'armée royale. +Dans le mois de mars 1641 commença le procès du malheureux comte de +Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualité de grand dignitaire de la +couronne, fut obligé de faire partie de la commission nommée par le roi, +pour déclarer l'assentiment royal donné au bill d'<i>attainder</i>, décerné +contre l'infortuné ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait représenté +siégeant à la Chambre des lords, à la place de lord Steward +d'Angleterre. Mais le comte ne paraît pas avoir approuvé le tragique +dénoûment de ce mémorable procès; car il se hâta de donner sa démission +de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter +la Grande-Bretagne. Bientôt, en effet, vers la fin de février 1642, il +adressa un dernier adieu à sa terre natale, et s'embarqua pour les +Pays-Bas. Son historien, le révérend M. Tierney, dit qu'il y fut +déterminé par l'état de sa santé qui allait sensiblement en +déclinant<a name="FNanchor_295_295" id="FNanchor_295_295"></a><a href="#Footnote_295_295" class="fnanchor">[295]</a>. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait +clairement l'issue fatale de la lutte acharnée engagée entre le +parlement et la royauté, et qu'il avait voulu se mettre à l'abri de +l'orage.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, après un court séjour dans les Pays-Bas, le comte +alla s'établir à Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa +soixante-deuxième année. Son corps fut rapporté en Angleterre, déposé +dans la chapelle du château d'Arundel, et Junius composa son épitaphe; +mais le monument qu'il avait demandé par son testament n'a jamais été +exécuté<a name="FNanchor_296_296" id="FNanchor_296_296"></a><a href="#Footnote_296_296" class="fnanchor">[296]</a>.</p> + +<p>Après le départ du comte, les biens qu'il avait laissés en Angleterre +furent mis sous le séquestre. Ses collections d'objets d'art ne furent +point épargnées: ses marbres antiques restèrent longtemps abandonnés +dans <i>Arundel-House</i>; quelques-uns furent enlevés furtivement, d'autres +mutilés, d'autres employés à construire ou réparer des maisons. Cette +perte serait moins à regretter, si la plus grande partie des +inscriptions eût été publiée antérieurement; mais il n'y en avait eu +qu'un fort petit nombre de donné par Selden, et moins encore par Priæus, +qui voulut recommander son édition d'Apulée, en y insérant quelques +fragments de ces anciennes inscriptions. À peine la moitié de ces +marbres, c'est-à-dire cent trente inscriptions, survécurent à ces +désastres.</p> + +<p>Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien +digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-maréchal d'Angleterre +et duc de Norfolk, donna tous ces marbres à l'université d'Oxford, +d'après le conseil de Jean Evelyn, auquel le sénat académique décerna +des remercîments publics, pour le soin qu'il avait pris de les réunir et +de les conserver. Transportés à Oxford, ils furent déposés au +rez-de-chaussée du théâtre Sheldonien, ou attachés au mur qui l'entoure, +et marqués de l'initiale du nom de Howard. Dans le même temps, on fit +graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et +les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire également +mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible à ces +éloges de l'académie, qu'il avait résolu de lui faire cadeau d'une belle +statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette +statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en +d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard à l'académie, avec les +antiques achetés des héritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron +de Lempster, et donnés, en 1753, à l'université d'Oxford, par +Henriette-Louise, comtesse de Pomfret<a name="FNanchor_297_297" id="FNanchor_297_297"></a><a href="#Footnote_297_297" class="fnanchor">[297]</a>.</p> + +<p>Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'hôtel et des +jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire +une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe +bronze, représentant la tête d'Homère, que Van Dyck a placée dans l'un +des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople, +passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingué, médecin de +Georges III, et fut achetée, à sa mort, par lord Exeter, qui en fit don +au musée Britannique.</p> + +<p>L'ouvrage du docteur Chandler, <i>Marmora oxoniensia</i>, contient la +description de tous les marbres appartenant à l'université d'Oxford, +et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces +derniers sont désignés, dans les tables des trois divisions de +l'ouvrage, par la lettre A, placée dans le haut des gravures. Ces +planches ont été dessinées et gravées par J. Miller, et l'on est forcé +de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet +artiste, son burin indécis, ses contours arrondis rendent assez mal la +pureté de l'antique. Un grand nombre de statues ont été restaurées fort +maladroitement, à en juger même par les gravures. Ces restaurations, +faites sans aucun goût, défigurent les morceaux et leur enlèvent leur +véritable caractère. Cependant, on remarque quelques belles statues qui +paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se +compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux, +d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, gravées sur des +marbres recueillis dans la Grèce et dans l'Asie Mineure.—On voit que le +savant Junius avait à sa disposition, par ces marbres, la base, +l'élément (<i>cœleusina</i>) de son travail sur l'art dans l'antiquité. Car +le mot <i>pictura</i> qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit +s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-même, à tous les arts +d'imitation chez les anciens.—S'il est vrai, comme il le dit dans sa +dédicace à Charles I<sup>er</sup>, que son traité <i>De pictura veterum</i> ait été +composé pour obéir aux désirs de son noble patron, il faut convenir que +le comte d'Arundel n'aimait pas moins à être instruit par l'histoire +de l'art que récréé par la vue de ses œuvres les plus belles et les plus +rares.</p> + +<p>Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectées que ses +marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas, +ambassadeur d'Espagne près de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il +s'empressa d'envoyer à Madrid, avec les chefs-d'œuvre achetés pour +Philippe IV à la vente aux enchères de la magnifique galerie de Charles +I<sup>er</sup><a name="FNanchor_298_298" id="FNanchor_298_298"></a><a href="#Footnote_298_298" class="fnanchor">[298]</a>.</p> + +<p>Les camées et les pierres gravées de la collection d'Arundel, parmi +lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psyché, avaient été +conservés par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passèrent au duc +de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et +Bartolozzi.</p> + +<p>Quant à ce qui restait de la bibliothèque du comte, M. Tierney nous +apprend<a name="FNanchor_299_299" id="FNanchor_299_299"></a><a href="#Footnote_299_299" class="fnanchor">[299]</a> qu'après l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut +offert par le duc de Norfolk à la Société royale (des sciences), qui, +obligée de cesser ses réunions dans le local de <i>Gresham-College</i>, avait +accepté l'hospitalité dans les appartements d'<i>Arundel-House</i>.</p> + +<p>Indépendamment de tous les objets que nous venons d'énumérer, et qui +provenaient du premier lot attribué par le comte d'Arundel à son fils +aîné, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les +choses de ce monde, fut vendu à Londres en 1720 par les héritiers de +son second fils, William Howard, l'infortuné comte de Stafford<a name="FNanchor_300_300" id="FNanchor_300_300"></a><a href="#Footnote_300_300" class="fnanchor">[300]</a>. +Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway<a name="FNanchor_301_301" id="FNanchor_301_301"></a><a href="#Footnote_301_301" class="fnanchor">[301]</a> donne le +détail des objets vendus et leur prix, qui s'éleva au chiffre de 8,552 +livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des +dépenses énormes que le comte avait faites pour former sa collection +d'antiques, de dessins, de tableaux, de médailles, de pierres gravées et +de livres.</p> + +<p>Bien qu'elle ait été dispersée, les objets qui la composaient sont +restés, en grande partie, en Angleterre, où ils attestent encore +aujourd'hui le goût éclairé, la munificence, les efforts constants, +employés pendant plus de quarante années, par le premier Anglais qui ait +voulu, selon l'expression de Peacham, «transporter l'ancienne Grèce dans +la Grande-Bretagne.» Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux +siècles, de très-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs +anglais qui ont rivalisé de faste pour acheter et réunir, à tout prix, +les productions de l'art cherchées soit en Italie soit ailleurs, quel +est celui qui peut être comparé au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici, +entre tous, contrairement aux idées de ses compatriotes, a préféré +l'art à la politique; aussi, son nom, indissolublement lié à ceux de +Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo +Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa +propre renommée.</p> + + + + +<hr /> +<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_FLAMANDS" id="AMATEURS_FLAMANDS"></a>AMATEURS FLAMANDS</h2> +<hr class="hr1" /> +<p class="nom">NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS</p> + +<p class="date">1560—1666</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses artistes.—Réputation +des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans +Holbein.—Culture des sciences et des lettres à +Anvers.—L'imprimeur Christophe Plantin.—Richesses et luxe des +négociants d'Anvers.—Déclin de la prospérité d'Anvers sous +Philippe II.—Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.</p></div> + +<p class="date">1454—1598</p> + + +<p>«C'est un fait notoire qu'Anvers a vu naître ou fleurir, depuis un +siècle, un plus grand nombre de peintres distingués par leur talent, que +toute autre ville. Rome elle-même n'a pas brillé d'un semblable éclat et +ne peut lui être comparée, puisqu'il est vrai que presque tous les +peintres qui ont décoré de leurs œuvres cette ancienne capitale du +monde, ont été des étrangers nés à Urbin, à Florence, à Venise et +surtout à Bologne. Anvers peut donc lever la tête, et se glorifier de +l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.»</p> + +<p>Telle est l'introduction que Sandrart a placée en tête de sa vie de +Pierre-Paul Rubens<a name="FNanchor_302_302" id="FNanchor_302_302"></a><a href="#Footnote_302_302" class="fnanchor">[302]</a>. Sans aller aussi loin que l'auteur <i>de +l'Académie du très-noble art de la peinture</i>, nous conviendrons +volontiers qu'Anvers peut être comparée, dans une certaine mesure, à +Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnaîtrons même que, du temps +de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur +toutes les villes situées de ce côté des Alpes<a name="FNanchor_303_303" id="FNanchor_303_303"></a><a href="#Footnote_303_303" class="fnanchor">[303]</a>. Paris ne pouvait +pas encore se vanter d'avoir vu naître Eustache Lesueur et Charles Le +Brun; il n'était pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art +moderne en Europe, et le chef de l'école d'Anvers venait de laisser dans +ses murs, en témoignage irrécusable de sa supériorité, les nombreuses et +magnifiques toiles de la galerie de Marie de Médicis. Les choses ont +bien changé depuis: Paris est devenu la cité la plus célèbre, comme le +dit Sandrart: «<i>In proferendis enutriendisque pictoribus singulari +artificio claris</i>; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les +artistes les plus distingués.» Anvers, comme Venise, Rome, Florence et +Bologne, est reléguée au second rang. Mais son histoire atteste que, +pendant plus de deux siècles, elle a produit un grand nombre de +peintres le plus heureusement doués dans tous les genres. Son école de +gravure, due, en grande partie, aux leçons et aux exemples de Rubens, +n'a pas été moins brillante, et ses œuvres, répandues dans le monde +entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont été +en honneur dans cette intelligente et riche cité.</p> + +<p>Dès le milieu du quinzième siècle, les peintres anversois étaient réunis +en corporation ou <i>gilde</i>, et leur <i>liggere</i>, ou registre des artistes +inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette +académie était fort recherchée, non-seulement par les artistes nés ou +fixés à Anvers, mais également par les étrangers<a name="FNanchor_304_304" id="FNanchor_304_304"></a><a href="#Footnote_304_304" class="fnanchor">[304]</a>.</p> + +<p>Albert Durer, dans le journal écrit par lui-même de son voyage aux +Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup à Anvers, +où il séjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita. +Il y fut l'objet, aussitôt après son arrivée, d'une sorte d'ovation de +la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il +raconte cette circonstance de son voyage:</p> + +<p>«Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invité à leur maison, +avec ma femme et ma servante: ils avaient préparé un dîner excellent, +avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements précieux. Leurs +femmes aussi étaient toutes présentes, et lorsqu'on me mena à table, +les spectateurs se dressèrent de chaque côté, comme si l'on conduisait +un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des +hommes qui me saluèrent de la manière la plus humble, et se montrèrent +très-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire +leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je +fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec +deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre +pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-là et me +témoigner leur bonne volonté. Je leur fis mes humbles remercîments et je +leur offris mes services. Après, vint maître Pierre, le charpentier de +la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son +service. Après avoir été joyeusement attablés ensemble jusque fort avant +dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manière +très-honnête et polie, et me prièrent d'user de leur bonne volonté pour +tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les +remerciai et allai me coucher<a name="FNanchor_305_305" id="FNanchor_305_305"></a><a href="#Footnote_305_305" class="fnanchor">[305]</a>.»</p> + +<p>On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reçu à Anvers; on voit +aussi que la <i>gilde</i> ou corporation des peintres anversois était alors +très-considérée et très-riche, puisqu'elle possédait une maison, ou +lieu de réunion, et qu'elle pouvait offrir à un confrère étranger un +repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et décoré d'autres +ornements précieux.</p> + +<p>Peu après, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison, +où ils préparaient les cartons de l'entrée triomphale de l'empereur +Charles-Quint, qui devait bientôt venir visiter Anvers. «Cet ouvrage, +dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds +de long. Il sera déployé de chaque côté de la rue, bien arrangé avec +deux gradins. Là-dessus, on fera les pièces. Le tout ensemble coûte, +tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins. +Toute cette chose est faite très-précieusement.» Durer n'oublie pas +d'aller aussi dans la maison de «maître Quentin (Messis ou Matsys),» +l'un des peintres d'Anvers les plus célèbres à cette époque<a name="FNanchor_306_306" id="FNanchor_306_306"></a><a href="#Footnote_306_306" class="fnanchor">[306]</a>.</p> + +<p>Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint également visiter +Anvers, lorsqu'il se rendit de Bâle en Angleterre. Nous avons +rapporté<a name="FNanchor_307_307" id="FNanchor_307_307"></a><a href="#Footnote_307_307" class="fnanchor">[307]</a> la lettre qu'Érasme lui avait donnée pour Petrus Ægidius, +et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer également à Holbein la +maison de Quentin Matsys.</p> + +<p>Ces faits prouvent quelle était, dès le commencement du seizième siècle, +la réputation d'Anvers et de ses artistes.</p> + +<p>Les sciences et les lettres n'y étaient pas moins cultivées que la +peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que +Florence, n'a donné naissance à aucun poëte illustre, elle peut +revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces +savants, communs à l'époque de la Renaissance, qui s'attachaient à +l'étude de l'histoire et de l'archéologie chez les Grecs et chez les +Romains. Parmi les plus célèbres, on doit citer particulièrement Hubert +Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'étrangers à Anvers, choisirent +cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes +recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne +Rome<a name="FNanchor_308_308" id="FNanchor_308_308"></a><a href="#Footnote_308_308" class="fnanchor">[308]</a>.</p> + +<p>Vers le milieu du seizième siècle, une circonstance heureuse attira les +écrivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Français, +Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, était venu se +fixer dans la capitale du Brabant, et y avait porté l'art de la +typographie au plus haut degré de perfection. Ami de Juste Lipse et +d'autres érudits, et possédant lui-même une instruction profonde, il fut +bientôt cité, à l'égal de Robert Estienne, pour la correction et la +beauté des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les +plus considérables par leur importance et leur étendue, tels que la +Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les +auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il était le premier +imprimeur (<i>architypographus</i>). Mais il ne se bornait pas à la seule +impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de +planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du +savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres.</p> + +<p>Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait +manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intérêt aussi +vif aux œuvres des différents arts du dessin qu'aux sciences et aux +lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de +l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cité les principaux +négociants de l'Europe. La douceur des mœurs flamandes, l'abondance et +la facilité de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes +du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents +bourgeois d'Anvers étaient souvent employées en constructions de vastes +et magnifiques habitations, décorées avec le plus grand soin des +chefs-d'œuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer<a name="FNanchor_309_309" id="FNanchor_309_309"></a><a href="#Footnote_309_309" class="fnanchor">[309]</a> raconte +qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: «Elle est vaste et bien +ordonnée, dit-il, avec une infinité de grands et beaux salons, une cour +richement ornée et des jardins fort étendus. En somme, c'est une demeure +tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en +Allemagne.»</p> + +<p>L'orfévrerie d'Anvers était en grande réputation, et l'art de tailler +les diamants, importé de Bruges où il avait été découvert dans le +seizième siècle, était devenu, pour cette ville et pour Anvers, une +nouvelle source de richesses. Tous les corps d'état, orfévres, peintres, +marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y étaient, depuis le +moyen âge, réunis en associations aussi riches que puissantes. Ils +rivalisaient de luxe, et ne négligeaient aucune occasion de décorer de +tableaux et de peintures leurs lieux de réunions, ainsi que les +chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut traité +magnifiquement par les orfévres d'Anvers, au carnaval de 1521... «Les +orfévres, dit-il, nous ont invités, ma femme et moi. Il y avait dans +l'assemblée beaucoup de braves gens qui m'ont préparé un repas exquis, +et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de +la ville m'a invité à un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli. +Il y avait là de drôles de masques.... Le lundi soir, on m'a invité au +carnaval et au grand banquet, qui était délicieux.»<a name="FNanchor_310_310" id="FNanchor_310_310"></a><a href="#Footnote_310_310" class="fnanchor">[310]</a></p> + +<p>La prospérité de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apogée, +depuis le commencement jusque vers la moitié du seizième siècle. Mais, à +partir de l'avènement de Philippe II, la guerre étrangère, les discordes +civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers +en particulier, l'arène ouverte, pendant plus d'un demi-siècle, aux +plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et +d'Isabelle, à qui Philippe II avait cédé les Pays-Bas, en 1598, essaya +de guérir les blessures que ce malheureux pays avait reçues. Si ces +princes ne réussirent pas à rétablir l'ancienne prospérité des provinces +belgiques, l'histoire doit néanmoins leur tenir compte de leurs efforts +et de leur bon vouloir.</p> + +<p>Ils furent plus heureux ou mieux récompensés par les arts; c'est sous +leur administration que la peinture flamande a brillé de son plus vif +éclat, et il serait injuste de méconnaître la part qui revient à +l'archiduc et à l'infante dans la brillante auréole qui entoure l'école +d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut à leur +protection l'éclat qu'il répandit dans sa patrie à son retour d'Italie; +en le retenant à Anvers, ils l'honorèrent d'une protection, ou plutôt +d'une considération dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et +lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre +l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence supérieure +et sa renommée d'artiste au rétablissement du plus grand bien qu'il soit +possible de faire aux hommes.</p> + +<p>Anvers, depuis l'époque où Rubens revint s'y fixer jusqu'à sa mort, fut +réellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, était-elle alors +remplie, non-seulement d'artistes distingués en tous genres, mais en +outre de véritables amateurs.</p> + +<p>Parmi ceux qui vécurent dans une étroite et constante intimité avec le +grand maître anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa +correspondance signalent comme méritant une notice particulière: nous +voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevaërts, +secrétaire de la ville d'Anvers.</p> + +<p>Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'école +flamande, il nous paraît nécessaire de rappeler, très-sommairement, les +principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu'à l'époque de +son retour dans sa patrie.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance, éducation et commencements de Rubens.—Il part pour +l'Italie.—Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et +Rome.—Son premier voyage en Espagne.—Il revient à Mantoue et +retourne à Rome, où il trouve son frère Philippe, et travaille avec +lui aux deux livres des <i>Electorum</i>.—Il visite Milan et Gênes.</p></div> + +<p class="date">1577—1608</p> + + +<p>On croit généralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, à Cologne<a name="FNanchor_311_311" id="FNanchor_311_311"></a><a href="#Footnote_311_311" class="fnanchor">[311]</a> +où son père, Jean Rubens, l'un des conseillers du sénat d'Anvers, +s'était réfugié en 1568, selon les uns, à cause de ses opinions +religieuses<a name="FNanchor_312_312" id="FNanchor_312_312"></a><a href="#Footnote_312_312" class="fnanchor">[312]</a>, selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa +patrie<a name="FNanchor_313_313" id="FNanchor_313_313"></a><a href="#Footnote_313_313" class="fnanchor">[313]</a>. Jean Rubens était un savant jurisconsulte; il avait fait de +très-fortes études tant en Flandre qu'en Italie, où il avait passé sept +années, et où il s'était fait recevoir docteur, <i>in utroque jure</i>, au +collège de la Sapience, à Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de +l'éducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut à Cologne le +1<sup>er</sup> mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa +dixième année. Rentrée à Anvers l'année suivante, Marie Pypeling, mère +de Pierre-Paul, résolut de lui donner une éducation brillante. Elle le +plaça au collège des Jésuites d'Anvers, établissement renommé pour la +bonne direction et pour la force de ses études classiques. C'est aux +leçons de ces Pères que Rubens puisa la connaissance approfondie de +l'antiquité, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des +langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste à part +entre les autres artistes. À sa sortie du collége, sa mère le fit entrer +comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairière de +Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait +convenir à l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se +sentait attiré vers la peinture par un instinct naturel et invincible. +Au moins, n'eut-il pas à lutter, comme tant d'autres, contre les +obstacles apportés à sa vocation par la volonté de ses parents. Sa mère +céda facilement à son désir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et +elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements à +son fils. Les œuvres de cet artiste sont inconnues en France; le +catalogue du musée d'Anvers cite de lui<a name="FNanchor_314_314" id="FNanchor_314_314"></a><a href="#Footnote_314_314" class="fnanchor">[314]</a> un tableau de <i>Saint Pierre +présentant au Sauveur, à Capharnaüm, le poisson qui contient la pièce +d'argent du tribut</i>, tableau qui se trouve dans l'église de +Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de +son premier maître; il passa ensuite le même temps dans celui d'Otho +Vœnius, qui était considéré alors comme le premier des peintres +flamands. On ne voit pas néanmoins que cet artiste élégant, mais froid, +ait exercé une influence sensible sur la manière de Rubens.</p> + +<p>Après avoir achevé ses études, Pierre-Paul fut reçu, en 1598, à l'âge de +vingt et un ans, franc-maître peintre de la corporation de Saint-Luc, +d'Anvers, ainsi que le constate le <i>Liggere</i> de cette corporation, cité +par le Catalogue du musée d'Anvers<a name="FNanchor_315_315" id="FNanchor_315_315"></a><a href="#Footnote_315_315" class="fnanchor">[315]</a>. Du jour de sa réception jusqu'à +l'époque de son départ pour l'Italie, Rubens continua d'habiter +Anvers. Selon Descamps<a name="FNanchor_316_316" id="FNanchor_316_316"></a><a href="#Footnote_316_316" class="fnanchor">[316]</a>, Rubens aurait peint, dans cet intervalle, +l'<i>Adoration des rois</i>, petit tableau d'autel, sous le jubé de l'église +des Carmes: «C'est Notre-Seigneur étendu mort sur les genoux de son +père; les anges y portent les instruments de la Passion.» Ce tableau se +trouvait encore, en 1768, dans l'église des Carmes chaussés d'Anvers, et +il a été gravé par S.-A. Bolswert<a name="FNanchor_317_317" id="FNanchor_317_317"></a><a href="#Footnote_317_317" class="fnanchor">[317]</a>.</p> + +<p>Avant de partir, Rubens pria son maître de le présenter à l'archiduc +Albert et à l'infante Isabelle. Otho Vœnius (Otho Van Veen), issu d'une +famille noble, et doublement distingué par son talent comme peintre et +par ses publications érudites et poétiques, était attaché au service de +ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur présenter son +élève, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'élégance, à en juger +par ses portraits, devaient prévenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul +plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des +lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie.</p> + +<p>Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contrée en passant +par la France: ce fut à Venise qu'il se rendit d'abord. Cette préférence +s'explique naturellement par le goût du peintre anversois pour l'école +coloriste. Il ne se borna pas à l'admirer; il voulut s'initier par une +étude approfondie aux secrets des maîtres de la couleur, et, pour y +parvenir, il se mit à copier, avec autant de fougue que de bonheur, les +principales œuvres de Titien, de Paul Véronèse et des autres artistes +vénitiens.</p> + +<p>On raconte, qu'au milieu de ses études, il fit la connaissance d'un +gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui, +ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, à son retour, que le duc +invita le jeune Flamand à se rendre à sa cour. Rubens n'ignorait pas que +Jules Romain avait décoré les palais de Mantoue de ses étonnantes +peintures; il désirait les voir et les étudier; il s'empressa donc +d'accepter l'offre qui lui était faite. Il fut parfaitement accueilli +par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientôt à son service, lui donna +toutes facilités pour travailler, et lui permit de faire des excursions +tantôt à Venise, tantôt à Bologne, Florence et Rome, afin d'y étudier +les œuvres des diverses écoles italiennes. Les biographes de Rubens ne +sont pas d'accord sur les époques de ses visites dans ces différentes +villes, non plus que sur l'itinéraire qu'il suivit dans ses courses en +Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il +séjourna plusieurs fois à Mantoue, à Rome et à Venise<a name="FNanchor_318_318" id="FNanchor_318_318"></a><a href="#Footnote_318_318" class="fnanchor">[318]</a>.</p> + +<p>Notre artiste était si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce +prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un +magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains +au roi Philippe III, et d'autres présents d'un grand prix au duc de +Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se ménager +l'appui<a name="FNanchor_319_319" id="FNanchor_319_319"></a><a href="#Footnote_319_319" class="fnanchor">[319]</a>. On a raconté que, pendant ce premier séjour à Madrid, +Rubens y aurait exécuté les portraits du roi et de plusieurs seigneurs +de la cour, et qu'il y aurait même fait les copies si célèbres des trois +tableaux de Titien: <i>Vénus et Adonis</i>, <i>Diane et Actéon</i>, et +l'<i>Enlèvement d'Europe</i>. Mais cette assertion est complètement réfutée +par Pacheco, le beau-père de Velasquez, qui prouve clairement, dans son +traité <i>del Arte de la pintura</i><a name="FNanchor_320_320" id="FNanchor_320_320"></a><a href="#Footnote_320_320" class="fnanchor">[320]</a>, que ces copies ont été faites par +Rubens à l'époque de son second voyage à Madrid. Il ne paraît pas, +d'ailleurs, que Rubens ait fait cette première fois un long séjour en +Espagne: tout porte à croire qu'il se hâta de revenir à Mantoue, sans +doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientôt après +la permission de retourner à Rome, en s'arrêtant à Florence, Bologne et +Venise.</p> + +<p>Dans la ville des Médicis, Rubens peignit pour le grand-duc <i>Hercule, +placé entre Minerve et Vénus, et secouru par le Temps</i>; les <i>Trois +Grâces</i>, en grisaille, et un <i>Bacchus avec des Nymphes et des +Satyres</i><a name="FNanchor_321_321" id="FNanchor_321_321"></a><a href="#Footnote_321_321" class="fnanchor">[321]</a>. À Bologne, il étudia les ouvrages des Carraches, et se +sentant de nouveau attiré vers Venise par sa prédilection pour les +grands coloristes, il se remit à faire, dans cette ville, les copies des +tableaux qu'il préférait.</p> + +<p>À peine âgé de vingt-sept ans, il était revenu à Rome avec une +réputation déjà faite et méritée. Aussi le pape Clément VIII +s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de +Monte-Cavallo, un tableau représentant la <i>Vierge et sainte Anne adorant +l'enfant Jésus</i>, dont il se montra très-satisfait. Les cardinaux, les +principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les +connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frappés du talent supérieur du +jeune Flamand, et bientôt Rubens se vit surchargé de commandes. +Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux +Vénitiens ses modèles, il exécuta en peu de temps, pour la <i>Chiesa +Nuova</i> des pères de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal +Chigi, le <i>Triomphe du Tibre</i>; pour le cardinal Rospigliosi, les +<i>Douze Apôtres</i>; pour le connétable Colonna, une <i>Orgie de soldats</i>; +pour la princesse de Scalamare, <i>Protée et les Dieux marins à table, +servis par trois Néréides</i>, et <i>Vertumne et Pomone</i>, tableaux dans +lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le +paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours<a name="FNanchor_322_322" id="FNanchor_322_322"></a><a href="#Footnote_322_322" class="fnanchor">[322]</a>.</p> + +<p>Rubens était trop instruit, il aimait trop l'antiquité, pour laisser +écouler le temps de son séjour dans l'ancienne capitale du monde sans +étudier l'art et l'archéologie romaine. Il dessina un grand nombre de +statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments +d'architecture, et, grâce à la connaissance approfondie des langues +grecque et latine, il pénétra dans ces recherches beaucoup plus avant +qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance +particulière contribua probablement à l'attacher avec une plus grande +ardeur à ces études. En arrivant à Rome, il y avait trouvé son frère +Philippe, qui, après avoir visité cette ville une première fois avec le +fils aîné du président Richardot dont il était secrétaire, y était +revenu seul, <i>captus amore loci</i>, comme tant d'autres, pour s'y livrer, +en toute liberté, à son goût pour l'étude des langues anciennes et de +l'archéologie. Philippe, plus âgé que Pierre-Paul de quelques +années<a name="FNanchor_323_323" id="FNanchor_323_323"></a><a href="#Footnote_323_323" class="fnanchor">[323]</a>, avait fait ses études au gymnase d'Anvers, et suivi plus +tard à Louvain, avec les fils du président Richardot, les leçons de +Juste-Lipse. Chargé par le président de conduire en Italie son fils aîné +Guillaume, qui devait terminer ses études à l'université de Padoue, +Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate +la lettre d'adieu de Juste-Lipse<a name="FNanchor_324_324" id="FNanchor_324_324"></a><a href="#Footnote_324_324" class="fnanchor">[324]</a>. Pendant un séjour d'environ deux +ans à Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leçons des +professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine +avec Juste-Lipse, et lui adressa même plusieurs pièces de vers<a name="FNanchor_325_325" id="FNanchor_325_325"></a><a href="#Footnote_325_325" class="fnanchor">[325]</a>. On +voit par ses lettres, également en latin, à son frère Pierre-Paul, qu'il +lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de +reprendre sa première et complète indépendance: «<i>Animum obfirma, et +aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere +libertatem</i><a name="FNanchor_326_326" id="FNanchor_326_326"></a><a href="#Footnote_326_326" class="fnanchor">[326]</a>.» Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au +peintre, et ils le déterminèrent sans doute à visiter les principales +villes d'Italie, pour y étudier les maîtres en toute liberté. Pendant +son premier voyage à Rome, en 1603, Philippe Rubens s'était fait +recevoir docteur à l'université de la Sapience; à peine de retour dans +les Pays-Bas, il se hâta de remettre au président le précieux dépôt +qu'il lui avait confié, et, faisant de nouveau ses adieux à +Juste-Lipse, il revint à Rome, où le cardinal Ascagne Colonna le choisit +pour bibliothécaire.</p> + +<p>C'est à cette époque qu'il retrouva dans cette ville son frère +Pierre-Paul, tout occupé de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de +recherches sur l'antiquité romaine. Les deux frères, unis d'une étroite +amitié, possédant une égale instruction classique, ayant la même ardeur +pour le travail, le même amour pour les monuments et l'histoire de la +langue des anciens Romains, résolurent de consigner leurs recherches +dans un ouvrage composé en commun, qui parut à Anvers, in-4º, en 1608, +sous ce titre: <i>Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus, +emendationes censuræ</i>, et fut publié sous le nom de Philippe seul. Mais +la part que prit Pierre-Paul à sa composition est rappelée par Philippe +lui-même dans le préambule en prose de l'élégie <i>Ad P.-P. Rubenium +navigantem</i>, dont nous avons parlé, où il déclare que Pierre-Paul ne l'a +pas peu aidé:—«<i>Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum +in Electis me juvit</i>.»—Cet aveu n'étonnera aucun de ceux qui ont étudié +avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir +bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composés d'après des +sujets empruntés à l'histoire, à la religion et aux usages des anciens +Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des +<i>Electorum</i> de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur +grec ou latin: loin de là. Ces deux livres ne se composent que +d'explications de difficultés ou passages obscurs tirés de différents +auteurs, de restitutions de textes que Philippe considérait comme +falsifiés, et de dissertations sur certaines parties du vêtement des +anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre +plus claires les explications de son frère, Pierre-Paul a dessiné des +coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vêtements +ou d'autres objets, d'après l'antique, et ces dessins ont été gravés +dans le livre par Corneille Galle<a name="FNanchor_327_327" id="FNanchor_327_327"></a><a href="#Footnote_327_327" class="fnanchor">[327]</a>. Cet ouvrage atteste une profonde +connaissance des langues anciennes, et il est à la hauteur des +dissertations ou gloses des érudits du dix-septième siècle; mais, +aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosité des +bibliophiles<a name="FNanchor_328_328" id="FNanchor_328_328"></a><a href="#Footnote_328_328" class="fnanchor">[328]</a>.</p> + +<p>Après un long séjour à Rome, notre peintre voulut visiter Milan et +Gênes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connût pas +encore. Il se rendit d'abord à Milan, où il peignit plusieurs tableaux +et où il dessina la fameuse <i>Cène</i> de Léonard de Vinci. Ce dessin a été +gravé par Pierre Soutman; à en juger par l'épreuve qui fait partie de +l'œuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothèque +impériale<a name="FNanchor_329_329" id="FNanchor_329_329"></a><a href="#Footnote_329_329" class="fnanchor">[329]</a>, cette reproduction n'a rien gardé de la pureté du maître +florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre à Rubens ou à Soutman +d'avoir transformé les Apôtres en d'épais paysans flamands sans aucune +expression; mais cette gravure ne donne aucune idée de la beauté sublime +de l'original.</p> + +<p>Rubens quitta Milan pour Gênes, où il se fixa pendant quelques mois. Il +y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des églises, +et fit plusieurs portraits; il trouva même le temps de dessiner les +palais anciens et modernes qui décoraient alors cette belle ville. Leur +architecture bizarre et tourmentée avait sans doute fait une forte +impression sur son esprit, puisqu'il se décida, quatorze ans plus tard, +en 1622, à publier ce travail à Anvers, sous ce titre: «<i>Palazzi antichi +e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens.</i>»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Rubens revient à Anvers en apprenant la maladie de sa mère.—Il se +fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit une +maison.—Origine de son tableau de la <i>Descente de croix</i> et part +de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'œuvre—Notice sur +cet ami de Rubens: tableaux que le peintre exécute pour +lui.—Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.</p></div> + +<p class="date">1608—1640</p> + + +<p>Pendant que Rubens s'occupait à Gênes de préparer les éléments de cet +ouvrage, il y reçut la nouvelle de la maladie de sa mère. L'éloignement +et une absence de plus de huit années n'avaient point affaibli la +tendresse que le peintre portait à celle qui lui avait prodigué tant de +soins, depuis son enfance jusqu'à son départ d'Anvers. Il se hâta donc +de quitter Gênes au commencement de novembre 1608; mais quelque +diligence qu'il fît, il arriva trop tard pour revoir cette mère chérie: +il apprit en route qu'elle avait cessé de vivre le 14 du même mois. On +raconte qu'à son arrivée à Anvers, Rubens fut tellement accablé de +chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps à l'abbaye de +Saint-Michel, dans l'église de laquelle sa mère avait été enterrée. +C'est là que, d'accord avec son frère Philippe, sa sœur Blandine et ses +neveux, il lui fit élever un monument dont il composa lui-même en latin +l'inscription funéraire<a name="FNanchor_330_330" id="FNanchor_330_330"></a><a href="#Footnote_330_330" class="fnanchor">[330]</a>.</p> + +<p>Après les premiers moments donnés à sa douleur, Rubens parut hésiter à +se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouvé des parents +et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et +les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tiède +et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la +considération dont il avait été entouré dans les principales villes +d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la +renommée qui l'avait précédé faisait désirer à ses compatriotes, non +moins qu'à l'archiduc Albert et à l'infante Isabelle, de le retenir en +Flandre. Informés de l'intention que l'artiste avait manifestée de +retourner en Italie, ces princes le mandèrent à Bruxelles, où ils le +reçurent avec la plus grande distinction, lui commandèrent leurs +portraits, et l'attachèrent à leur service par une patente du 23 +septembre 1609, par laquelle ils le nommèrent peintre de leur hôtel.</p> + +<p>Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en février de cette même +année, circonstance trop peu remarquée par les biographes, contribua, +peut-être autant que la faveur des archiducs, à retenir notre artiste à +Anvers. Bientôt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il épousa +Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrétaire de la ville d'Anvers. À +l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un +épithalame, dans lequel il adressa ses félicitations, <i>animo et stylo</i>, +à son frère et à sa jeune épouse, louant les vertus et les charmes +d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">...Cui Phœbi cortina patet, cui carmine digno</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et vis ingenii mirabilis et polygnoti</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Sive et Apelleæ manus æmula decantetur<a name="FNanchor_331_331" id="FNanchor_331_331"></a><a href="#Footnote_331_331" class="fnanchor">[331]</a>.</span><br /> +</p> + +<p>Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attaché à Anvers par +les liens les plus étroits, et il ne songea plus à le quitter.</p> + +<p>Pour s'y installer selon ses goûts et d'une manière définitive, il +résolut d'y bâtir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait +faire à la fois un atelier et un musée.</p> + +<p>Pendant son long séjour en Italie, Rubens avait copié pour lui-même un +grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Véronèse, Tintoret, +Jules Romain et autres maîtres. En outre, avec le produit de la vente de +ses propres tableaux, il avait acheté des statues, des bustes, des +bas-reliefs, des vases antiques, des médailles, des gravures et d'autres +objets précieux. Il désirait vivre au milieu de ces belles choses qui +lui rappelaient ses voyages, ses études archéologiques, et les œuvres +qu'il préférait parmi celles dues à l'art moderne. Il fit donc +construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison; +et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il éleva un +bâtiment en rotonde, percé de grandes fenêtres cintrées, et éclairé par +le haut d'une lanterne, qui, selon Michel<a name="FNanchor_332_332" id="FNanchor_332_332"></a><a href="#Footnote_332_332" class="fnanchor">[332]</a>, rappelait la disposition +du Panthéon de Rome. Ce fut là qu'il établit son atelier et qu'il +disposa tous ses objets d'art.</p> + +<p>Si l'on s'en rapportait au même biographe<a name="FNanchor_333_333" id="FNanchor_333_333"></a><a href="#Footnote_333_333" class="fnanchor">[333]</a>, la construction de ce +bâtiment aurait occasionné l'exécution par Rubens de la fameuse +<i>Descente de Croix</i>, de la cathédrale d'Anvers. D'après cet auteur, en +creusant les fondations d'un mur de clôture, Rubens aurait anticipé sur +le terrain du <i>serment</i> ou confrérie des arquebusiers, ses voisins. +Ceux-ci, s'en étant aperçus, députèrent leurs principaux chefs à Rubens +pour lui déclarer qu'il empiétait sur leur terrain. Mais le peintre, +fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accéder à la réclamation. +«À la fin, continue Michel, le différend devint si sérieux, qu'il allait +prendre le train de la procédure. Mais le bourgeois Rockox, chef du +serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que +sa prétention sur ce peu de terrain était mal fondée. Sur quoi Rubens +demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des +intentions de Rubens, les confrères résolurent que leur chef +retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable +accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers céderait à Rubens le +peu de terrain dont il s'était déjà emparé, à condition qu'il donnerait +au serment une pièce d'autel et ses volets, travaillés de sa main, pour +leur chapelle à la cathédrale d'Anvers, représentant quelque passage +de la vie de saint Christophe, patron du serment.</p> + +<p>«Cette offre parut à M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M. +Rockox au mot, promettant de satisfaire à cette amiable transaction au +plus tôt possible. Entre-temps, le génie docte de Rubens ne fit que +ruminer sur ce mot <i>christophorus</i> qui, selon son étymologie grecque, +signifie <i>portant le Christ</i>; et dans cette spéculation, il recorda que +l'Écriture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est +pourquoi il adopta, par de saintes allégories, l'exécution de son +projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe, +mais plusieurs; ce qu'il établit de la manière suivante:</p> + +<p>«Il représenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la +croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des échelles, détachent +le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir +le poids du sacré corps; au bas, d'autres prêtent leurs épaules et leurs +mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le +Christ, ou christophes.</p> + +<p>«En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allégorie +dans le même sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite +à sa cousine Élisabeth.</p> + +<p>«Il plaça sur le volet gauche le prêtre Siméon, portant le jeune Christ +sur ses bras, lorsqu'il fut présenté au temple par la sainte Vierge et +saint Joseph; de manière que, par ces saintes allégories, il trouva de +quoi former des <i>christophes</i>, et d'étaler ses ingénieuses idées et les +fruits de ses études sur l'histoire sacrée.</p> + +<p>«Quand ce grand ouvrage fut achevé, le peintre fit avertir les +arquebusiers: mais à peine furent-ils entrés dans son laboratoire +que..... n'y voyant pas leur <i>Christophe</i>, ils exprimèrent leur +mécontentement, et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de ces prétendus +<i>christophes</i>, mais leur véritable patron, à l'exemple des autres +serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus à son +accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur +véritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne à la main, +et un hibou sur un arbre.»</p> + +<p>Telle est l'anecdote que le naïf historien de Rubens raconte, dans un +style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu à Rubens +de peindre la <i>Descente de croix</i>, son chef-d'œuvre.</p> + +<p>Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son récit. Il +déclare, en effet, dans la dédicace de son livre, au duc +Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: «qu'il a nouvellement découvert +des anecdotes relatives à son sujet, dans le sein des cabinets de ceux +de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays.» On doit +donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consignés dans +des papiers de famille. Cependant, les rédacteurs du Catalogue du musée +d'Anvers révoquent en doute le récit de Michel et le traitent de +roman, «dans lequel Rockox joue son personnage.»</p> + +<p>«L'estime particulière de Rockox pour les œuvres de Rubens, dit ce +catalogue<a name="FNanchor_334_334" id="FNanchor_334_334"></a><a href="#Footnote_334_334" class="fnanchor">[334]</a>, prenait sa source dans l'amitié qui régnait entre eux, +et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve à +l'illustre maître. Rockox était, à cette époque, chef-homme (hoofdman) +du serment des arquebusiers. Les confrères ayant résolu de remplacer, +par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils +possédaient dans la cathédrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne +demeura pas étranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'œuvre +du maître, car il ne s'agissait de rien moins que de la célèbre +<i>Descente de croix</i>, eut lieu le 7 septembre de cette année, dans la +chambre des arquebusiers, et en présence de leur chef-homme. L'année +suivante vit l'achèvement d'une des merveilles de la peinture +d'histoire, qui orna, dès 1614, le nouvel autel du serment. Rubens +donna, le 13 février 1621, une quittance générale de ce qui lui revenait +(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme). +Toutes ces particularités sont authentiques et tirées du registre même +des arquebusiers, où l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de +terre du serment dont Rubens se serait emparé de bonne foi, et en +compensation de laquelle il aurait promis à Rockox de peindre, pour +l'autel des confrères, la <i>Descente de croix</i> et ses volets.»</p> + +<p>Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion à Rubens de peindre +la <i>Descente de croix</i>, toujours paraît-il certain que la commande de ce +tableau peut être attribuée à Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au +souvenir de la postérité, cet ami de Rubens mériterait de vivre dans la +mémoire de tous ceux qui s'intéressent aux merveilles de l'art. Mais +d'autres documents démontrent que Rockox aimait passionnément le peintre +et ses ouvrages. L'intimité qui les unissait était ancienne dans leurs +familles. Le père de Nicolas Rockox avait été trois fois bourgmestre +d'Anvers, alors que Jean Rubens, père de Pierre-Paul, remplissait les +fonctions de premier conseiller de la même ville. Cette position devait +d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partagé les mêmes +opinions religieuses, ayant été accusés l'un et l'autre<a name="FNanchor_335_335" id="FNanchor_335_335"></a><a href="#Footnote_335_335" class="fnanchor">[335]</a> de s'être +montrés favorables à la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, né à Anvers +le 14 décembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il +avait épousé, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand +d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande +considération, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville +natale, en qualité d'échevin, dès 1588, et qu'il fut créé chevalier, le +8 décembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur +joyeuse entrée à Anvers. Le catalogue du musée de cette ville, auquel +nous empruntons<a name="FNanchor_336_336" id="FNanchor_336_336"></a><a href="#Footnote_336_336" class="fnanchor">[336]</a> ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit +les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore élevé +huit fois depuis.</p> + +<p>Rockox, comme Rubens, était très-attaché aux jésuites d'Anvers. Il +voulut donner à l'église de leur maison professe un autel en marbre, et +une <i>Sainte famille</i>, peinte par Rubens. Étant bourgmestre, en 1620, il +dota l'église des Récollets d'un maître-autel en marbre et d'un <i>Christ +en croix, agonisant entre les deux larrons</i>, de la main du même +artiste<a name="FNanchor_337_337" id="FNanchor_337_337"></a><a href="#Footnote_337_337" class="fnanchor">[337]</a>. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux +avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient +l'entablement de l'autel:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram;</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Expressit tabulam Rubeniana manus.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Dextram artificis, seu dantis pectora cernas,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Nil genio potuit nobiliore dari.</span><br /> +</p> + +<p>La chapelle sépulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'église +des Récollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette +église, la chapelle de l'Immaculée-Conception, et voulut que le tombeau +de sa femme, qui devait être un jour le sien, y fût placé. Pour le mieux +décorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y +peignit une composition en trois parties, ou triptyque, représentant +l'<i>Incrédulité de saint Thomas, auquel Jésus-Christ apparaît après sa +résurrection</i>. L'église des Récollets d'Anvers ayant été détruite après +la révolution française, cette composition se trouve maintenant au musée +de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue:</p> + +<p>«Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est enveloppé +d'une draperie rouge. Il occupe la moitié de droite du tableau, et +montre ses plaies à saint Thomas, à saint Pierre et à saint Jean, debout +du côté opposé.—Fond uni.</p> + +<p>«Volet de droite.—Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre. +Il est représenté la tête nue, les cheveux ras, la moustache légèrement +retroussée et la barbe en pointe. Il est vêtu d'un justaucorps de +velours noir, d'où se dégage la fraise, et que recouvre un manteau noir +doublé de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche, +il tient un petit livre d'heures.—Fond. Intérieur, partie d'un +portique.</p> + +<p>«Revers du volet précédent.—Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une +tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche.</p> + +<p>«Volet de gauche.—Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les +cheveux retroussés et maintenus par une coiffe de velours noir, se +terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'où sort la fraise, est +rehaussée par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains +un chapelet de corail.—Fond orné d'une draperie pourpre, suspendue +au-dessus du personnage.</p> + +<p>«Revers du volet précédent.—Les armoiries de Rockox Perez; plus bas, +une tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche<a name="FNanchor_338_338" id="FNanchor_338_338"></a><a href="#Footnote_338_338" class="fnanchor">[338]</a>.»</p> + +<p>Ces tableaux n'étaient pas les seuls que Rubens eût faits pour Rockox. +D'après le témoignage de Mariette<a name="FNanchor_339_339" id="FNanchor_339_339"></a><a href="#Footnote_339_339" class="fnanchor">[339]</a>, le peintre avait composé pour +son ami: «<i>Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi +sur ses genoux</i>, gravé au burin par Jacques Matham, et dédié par lui à +Rockox, qui possédait le tableau.»</p> + +<p>Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a +sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages +historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le +portrait dont nous venons de donner la description, d'après le catalogue +du musée d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est +celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp +d'Aveschoot, à Gand<a name="FNanchor_340_340" id="FNanchor_340_340"></a><a href="#Footnote_340_340" class="fnanchor">[340]</a>. Mais Van Dyck, qui était également lié avec +notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a été gravé par Paul +Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 décembre 1640, +environ six mois après son ami Rubens.</p> + +<p>Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit +mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la +<i>Communion de Saint-François d'Assise</i><a name="FNanchor_341_341" id="FNanchor_341_341"></a><a href="#Footnote_341_341" class="fnanchor">[341]</a>; l'abbé de Saint-Michel, +nommé Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et à la demande +duquel il peignit une <i>Adoration des mages</i>, pour l'église de cette +abbaye; les Pères Jésuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le +doyen des confrères de Saint-Roch, à Alost; les familles +Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son +confesseur Ophovius, plus tard évêque de Bois-le-Duc; le président +Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et +beaucoup d'autres dont il fit les portraits<a name="FNanchor_342_342" id="FNanchor_342_342"></a><a href="#Footnote_342_342" class="fnanchor">[342]</a>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.—Sa naissance, sa famille, +son éducation, son premier ouvrage.—Il sert d'intermédiaire aux +relations de Peiresc avec Rubens.</p></div> + +<p class="date">1593—1620</p> + + +<p>Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une +intimité comparable à celle qui l'unissait à Gaspar Gevaërts, secrétaire +de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux +hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour +l'autre, et que, rapprochés par une conformité de goûts et de +sentiments, une instruction classique également profonde, un amour aussi +vif pour la vénérable antiquité, l'artiste et le philologue vivaient +ensemble dans les plus affectueuses relations.</p> + +<p>Jules Gaspar Gevaërts naquit à Anvers, en 1593. Son père, Jean Gevaërts, +était un savant jurisconsulte, fort versé dans l'histoire de sa patrie, +et qui fut employé par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs +négociations importantes. L'épitaphe de son tombeau<a name="FNanchor_343_343" id="FNanchor_343_343"></a><a href="#Footnote_343_343" class="fnanchor">[343]</a>, dans la +cathédrale d'Anvers, constate qu'il fut envoyé en Hollande par +l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la +paix avec les états généraux. S'il ne réussit pas complétement, il +parvint au moins à conclure une trêve de douze années, bienfait immense +après quarante ans d'une guerre acharnée. Ayant perdu sa femme, Cornélie +Aertz, Jean Gevaërts se retira du monde, se fit admettre au nombre des +chanoines de la cathédrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613, +à l'âge de soixante-dix ans. Son épitaphe, composée sans doute par son +fils Gaspar, en rappelant l'éclatant service rendu par le négociateur +à sa patrie, se termine par ces vers touchants, adressés au voyageur qui +viendra visiter son tombeau:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Huic cineri pacem, requiemque precare viator;</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Qui jacet hic paci dulce paravit iter.</span><br /> +</p> + +<p>Jean Gevaërts fit faire à son fils Gaspar de très-fortes études, et il +lui transmit l'amour des lettres et le goût des recherches sur +l'antiquité ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Après avoir étudié +successivement chez les Jésuites d'Anvers, à Louvain et à Douai, le +jeune homme se rendit à Paris, où il se lia particulièrement avec +plusieurs magistrats aussi savants qu'intègres, tels que Peiresc, son +frère, M. de Valavès, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard +conseiller d'État. C'est à ce dernier qu'il dédia ses trois livres +d'<i>Electorum</i>, publiés à Paris, in-4º, chez Sébastien Cramoisy, en +1619<a name="FNanchor_344_344" id="FNanchor_344_344"></a><a href="#Footnote_344_344" class="fnanchor">[344]</a>. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un +commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de différents +auteurs grecs et latins. Gevaërts y montre une connaissance approfondie +des textes et une grande science philologique, qualités fort appréciées +par les érudits du dix-septième siècle. Revenu à Anvers, il fut nommé +secrétaire de la ville, et quelques années après l'empereur Ferdinand +III le créa conseiller d'État et le nomma son historiographe. Retenu +dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprès du conseil +communal, Gevaërts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa +charge lui permettait de disposer à écrire une histoire des ducs de +Brabant, à publier une nouvelle édition des <i>Imperatorum romanorum +icones</i> de Goltzius, à préparer un commentaire sur les Pensées de +Marc-Aurèle, qu'il ne publia point, enfin à composer des poésies latines +à l'occasion d'événements importants, de fêtes et d'autres +circonstances<a name="FNanchor_345_345" id="FNanchor_345_345"></a><a href="#Footnote_345_345" class="fnanchor">[345]</a>.</p> + +<p>Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable +qu'elle remontait à leur jeunesse, car une lettre de Peiresc à Gevaërts, +du 25 octobre 1619<a name="FNanchor_346_346" id="FNanchor_346_346"></a><a href="#Footnote_346_346" class="fnanchor">[346]</a>, montre que ce dernier avait fait des démarches +au nom de Rubens, <i>son grand ami</i>, pour obtenir, par l'entremise de +Peiresc, le privilége de vendre en France les estampes des <i>Palais de +Gênes</i>, et les autres planches que Rubens publia plus tard.</p> + +<p>C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, «dont il estimait +grandement, écrit-il, l'éminente vertu.» Très-curieux des objets de +l'art antique, il pria Gevaërts de lui donner la copie de l'inventaire +des belles antiquités que possédait l'artiste. Gevaërts la lui ayant +envoyée, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620<a name="FNanchor_347_347" id="FNanchor_347_347"></a><a href="#Footnote_347_347" class="fnanchor">[347]</a>, «de +remercier Rubens de tant d'offres de son honnêteté, ne pouvant assez +admirer la richesse de ses figures. «Je voudrais bien pouvoir, +ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-là, pour en avoir la vue, et +surtout de ces belles têtes de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippus, +dont je lui déroberais possible un petit griffonnement sur du papier, +s'il me le permettait.» Bientôt Rubens, allant au-devant de ce désir, +envoya en cadeau à Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui +promit de lui faire lui-même des dessins de ses bustes antiques. Peiresc +se montra «fort glorieux de cette promesse; il n'appréhendait, si ce +n'est que ce fût trop de besogne, et qu'il n'eût pas de quoi s'en +revancher, quoiqu'il voulût bien en chercher tous les moyens à lui +possibles à son endroit<a name="FNanchor_348_348" id="FNanchor_348_348"></a><a href="#Footnote_348_348" class="fnanchor">[348]</a>.»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie de Marie +de Médicis.—Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès et +les frères Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance.</p></div> + +<p class="date">1624—1627</p> + + +<p>Peu de temps après cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il +cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui +connaissance autrement que par lettres. On sait qu'après avoir fait +construire le palais du Luxembourg, sur le modèle du palais Pitti de +Florence, la reine Marie de Médicis résolut, vers 1621, de le faire +décorer de peintures représentant l'histoire de sa vie. Les archiducs +Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur à la cour de France le +baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoyé vanta le +talent du peintre flamand, et l'éloge qu'il en fit fut chaudement appuyé +par l'aumônier de la reine, Claude Maugis, abbé de Saint-Ambroise, grand +amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de +peintures, et au demeurant homme de goût et de savoir, dont Philippe de +Champaigne a fait le portrait, qui a été gravé par L. Vosterman<a name="FNanchor_349_349" id="FNanchor_349_349"></a><a href="#Footnote_349_349" class="fnanchor">[349]</a>. La +reine résolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et +elle pria le baron de Vicq de faire connaître son désir à l'artiste. +Rubens s'empressa de répondre à cet appel, en se rendant à Paris au +commencement de l'année suivante. Présenté à Marie de Médicis par +l'ambassadeur flamand, il accepta le périlleux honneur de représenter, à +l'aide de l'histoire et de l'allégorie, les principaux événements de la +vie agitée de cette princesse. Pour la mettre à même d'apprécier son +imagination et le style dans lequel il entendait exécuter son sujet, +le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus +tard à l'abbé de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir. +Malheureusement, ces cartons ne sont pas restés en France: dix-huit +d'entre eux sont aujourd'hui au musée de Munich, et on ignore ce que les +trois autres sont devenus<a name="FNanchor_350_350" id="FNanchor_350_350"></a><a href="#Footnote_350_350" class="fnanchor">[350]</a>. Dès qu'il fut de retour à Anvers, Rubens +se mit à l'œuvre avec sa verve et son ardeur accoutumées; et quatre ans +ne s'étaient pas écoulés, qu'il avait entièrement achevé les vingt et +une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux +ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625, +selon la correspondance de Rubens, ainsi que le démontre la notice sur +cet artiste de M. Villot<a name="FNanchor_351_351" id="FNanchor_351_351"></a><a href="#Footnote_351_351" class="fnanchor">[351]</a>, elles étaient disposées dans la galerie +du Luxembourg aux places qu'elles y ont conservées jusqu'à l'époque de +notre première révolution.</p> + +<p>L'exécution de ces grandes et brillantes toiles avait obligé Rubens à +faire plusieurs voyages à Paris. C'est pendant l'un de ses premiers +séjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra +Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commencées +par la correspondance du savant magistrat français avec Gevaërts. +Peiresc fut tellement charmé de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put +s'empêcher d'écrire à Gevaërts, de Paris, le 26 février 1622, la lettre +suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et +qui montre également quelle impression favorable Rubens laissait de sa +personne, de son instruction et de son amabilité aux hommes les plus +compétents pour le bien juger.—«Monsieur, la bienveillance de M. +Rubens, que vous m'avez procurée, m'a comblé de tant de bonheur et de +contentement, que je vous en devrai des remercîments tout le temps de ma +vie, ne pouvant assez me louer de son honnêteté, ni célébrer assez +dignement l'éminence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en +l'érudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquité, +qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du monde, non plus +que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en +laquelle j'ai eu le plus agréable entretien que j'eusse eu de fort +longtemps, durant le peu de séjour qu'il a fait ici. Je vous porte une +grande envie d'avoir la commodité que vous avez d'en jouir d'ordinaire +comme vous pouvez, même à cette heure que vous avez acquis une charge +nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous +n'espériez. Je vous félicite de bon cœur l'un et l'autre bien, et prie +Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me +continuer les mêmes bons offices en son endroit, et me conserver en +l'honneur de ses bonnes grâces et des vôtres<a name="FNanchor_352_352" id="FNanchor_352_352"></a><a href="#Footnote_352_352" class="fnanchor">[352]</a>.»</p> + +<p>C'est pendant son séjour à Paris que Rubens se lia également avec M. de +Valavès, frère de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frères Jacques et +Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothèque du roi, l'autre, +conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothèque. Lorsqu'il fut +revenu définitivement à Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces +savants une active et très-intéressante correspondance, roulant sur des +sujets d'érudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore +sur des monuments de l'antiquité, tels que médailles, camées et autres +objets d'art, dont il faisait un échange avec Peiresc et son frère, ou +encore sur des découvertes alors récentes faites à Rome<a name="FNanchor_353_353" id="FNanchor_353_353"></a><a href="#Footnote_353_353" class="fnanchor">[353]</a>. Les +lettres de l'artiste montrent la variété de ses connaissances et +l'étonnante activité de son esprit. Après les avoir lues, il est permis +d'affirmer que Rubens était un savant de premier ordre, capable de +rivaliser avec les érudits de profession les plus remarquables de son +siècle, et l'emportant même sur eux par la facilité avec laquelle il +parlait et écrivait les principales langues modernes de l'Europe<a name="FNanchor_354_354" id="FNanchor_354_354"></a><a href="#Footnote_354_354" class="fnanchor">[354]</a>. +On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du +pinceau, et que le temps qu'il donnait à l'art n'était pas perdu pour +les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus +beaux passages des principaux écrivains de l'antiquité, spécialement +d'Homère, Virgile et Plutarque<a name="FNanchor_355_355" id="FNanchor_355_355"></a><a href="#Footnote_355_355" class="fnanchor">[355]</a>. C'est donc avec raison que Peiresc +félicitait Gevaërts de posséder un tel ami, et lui portait envie +«d'avoir la commodité d'en jouir d'ordinaire.»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Second voyage de Rubens en Espagne.—Il fait, pour Gevaërts, des +recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à l'Escurial. +Intelligence supérieure de Rubens.—Passages d'une de ses lettres à +Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort +d'Isabelle Brant.</p></div> + +<p class="date">1628—1629</p> + + +<p>On sait que Rubens, mêlé d'abord aux négociations qui se poursuivaient +en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut, +en 1628, envoyé à Madrid auprès du roi Philippe IV, qui avait manifesté +à l'infante Isabelle le désir de le voir. Gevaërts, qui préparait alors +un commentaire sur les <i>Pensées de Marc-Aurèle</i>, voulut profiter du +voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque +texte inédit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la +bibliothèque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette +recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que +l'artiste fût très-préoccupé de sa mission politique, principal objet de +son voyage, et que, d'un autre côté, il fût obligé, pour satisfaire le +roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes +ses journées à peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa +composition; il sut néanmoins trouver le temps de rendre ce service à +Gevaërts. Voici la lettre qu'il lui écrivait à ce sujet, le 29 décembre +1628, quelque temps après son arrivée à Madrid. On y voit qu'il avait +été feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothèque de +<i>San-Lorenzo</i>, pour y trouver le texte complet des douze livres du +traité de Marc-Aurèle Antonin.</p> + +<p>«J'ai fait, lui écrit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait +possible de trouver dans les bibliothèques particulières quelque chose +de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai +encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment +avoir vu dans le célèbre trésor de Saint-Laurent deux manuscrits portant +le titre du divin Marcus. Mais, d'après les circonstances, d'après le +volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire à un homme qui +ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni +d'important; je pense même que le tout est connu et ne compose que les +œuvres de Marcus depuis longtemps publiées. Il ne m'appartient pas de +rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque +lumière ou un déluge de gloses (<i>aut sordium eluvies</i>); le temps, mon +genre de vie, mes études, m'enchaînent d'un autre côté, et, de plus, mon +génie particulier m'éloigne de ce profond sanctuaire des Muses...... +Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement +pour votre Marcus et dans le désir de vous rendre service (ce que +d'autres peuvent faire et même avec plus d'exactitude), mais pour +satisfaire à mes goûts particuliers<a name="FNanchor_356_356" id="FNanchor_356_356"></a><a href="#Footnote_356_356" class="fnanchor">[356]</a>.»—Ainsi ce grand artiste était +également un érudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de +discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs +ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais existé un artiste aussi +profondément, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux doué +du côté de l'intelligence. Sous ce rapport, Léonard de Vinci et +Michel-Ange peuvent seuls être mis en comparaison avec lui; et si +Michel-Ange est supérieur à tous, c'est parce qu'il était aussi grand +poëte qu'artiste également éminent dans la statuaire, la peinture et +l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, à l'éternel honneur de +l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux génie furent +également au nombre des plus honnêtes de leur siècle, comme Raphaël, +Corrège, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve +éclatante que l'amour et l'étude de l'art élèvent l'âme, la soutiennent, +par l'idéal, à la source des sentiments vrais et désintéressés, loin des +vils désirs que font naître l'ambition et l'amour des richesses, ces +deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens +consentit à servir d'agent secret à l'archiduchesse Isabelle, au roi +d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des négociations délicates, +on ne doit pas oublier que le but de ces négociations était d'obtenir la +fin de la guerre qui désolait depuis si longtemps une grande partie de +l'Europe. En plaçant sa mission sous le patronage de sa réputation +d'artiste, les rois honoraient son génie, et Rubens rendait à son pays +et à l'humanité un service signalé, puisqu'il faisait servir l'art à +rétablir la paix du monde, <i>pax optima rerum</i>.</p> + +<p>Avant son départ pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre +1626<a name="FNanchor_357_357" id="FNanchor_357_357"></a><a href="#Footnote_357_357" class="fnanchor">[357]</a>, sa première femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un +très-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce +dernier très-jeune encore au décès de sa mère. En quittant la ville +d'Anvers, Rubens avait vivement recommandé ses enfants à son fidèle +Gevaërts. Dans sa lettre du 29 décembre 1628, il lui dit: «Je vous +supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-même, non pas dans +votre sanctuaire, mais dans votre musée. J'aime cet enfant, et c'est à +vous, le meilleur de mes amis, à vous le pontife des Muses, que je le +recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon +beau-père et mon frère Brant, soit pendant ma vie, soit après ma +mort.»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour +l'Angleterre.—Impression que produit sur lui la vue de ce +pays.—Lettre à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce +dernier.—Il déplore les lenteurs qui retardent la paix.—Ses +relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.</p></div> + +<p class="date">1629—1630</p> + + +<p>Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrêter, +le 12 mai, et quelques jours après il était à Bruxelles. Mais l'infante +le fit repartir presque immédiatement pour l'Angleterre. Tout en y +poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs +portraits, et composa, pour le comte d'Arundel<a name="FNanchor_358_358" id="FNanchor_358_358"></a><a href="#Footnote_358_358" class="fnanchor">[358]</a> et d'autres grands +seigneurs, quelques grands tableaux qui excitèrent l'admiration des +connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point +pendant son séjour à Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens +exécuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il résulte de +documents authentiques, publiés récemment par M. Carpenter<a name="FNanchor_359_359" id="FNanchor_359_359"></a><a href="#Footnote_359_359" class="fnanchor">[359]</a>, que ces +toiles furent peintes par Rubens à Anvers, et terminées en 1637; il +reçut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi +d'Angleterre lui donna en outre une chaîne et une médaille en or.</p> + +<p>La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si +l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adressée à Pierre +Dupuy, de Londres, le 8 août 1629:</p> + +<p>«Si j'avais, dans ma jeunesse, visité en si peu de temps des contrées et +des cours si différentes, cela m'aurait été alors bien plus utile qu'à +l'âge où je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les +incommodités de la poste, et mon esprit, par l'expérience et la +connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de +plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume +aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps +de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagné que de pouvoir +mourir plus savant.—Pourtant, je me console en songeant avec délices à +toutes les belles choses que j'ai rencontrées sur ma route. Cette île, +par exemple, me paraît un théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un +homme de goût, non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la +beauté de la nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure, +qui m'a paru d'une recherche extrême, et qui annonce un peuple riche et +heureux au sein de la paix; mais encore par la quantité incroyable +d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se +trouvent dans cette cour<a name="FNanchor_360_360" id="FNanchor_360_360"></a><a href="#Footnote_360_360" class="fnanchor">[360]</a>.»</p> + +<p>Rubens fit à Londres un assez long séjour. Depuis son départ d'Anvers, +Gevaërts avait perdu sa femme; précédemment, la mort lui avait enlevé, à +l'âge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: «<i>Eximiæ spei +puer</i>, dit son épitaphe<a name="FNanchor_361_361" id="FNanchor_361_361"></a><a href="#Footnote_361_361" class="fnanchor">[361]</a>, <i>qui parenti luctum et desiderium +incomparabile reliquit</i>.» C'était sans doute pour combattre cette +douleur inguérissable, que Gevaërts avait entrepris d'étudier et de +méditer les œuvres de Marc-Aurèle. Mais Rubens, qui connaissait bien le +cœur humain, ne paraît pas convaincu que les préceptes du prince +philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.—«Je crains, lui +écrit-il de Londres le 15 septembre 1629<a name="FNanchor_362_362" id="FNanchor_362_362"></a><a href="#Footnote_362_362" class="fnanchor">[362]</a>, de vous rappeler la perte +de votre chère compagne; j'aurais dû le faire immédiatement; et +maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation +très-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur, +puisqu'il vaut mieux engager à oublier qu'à rappeler sans cesse le +passé. Si l'on doit espérer de la philosophie quelque consolation, il +vous en reste une source abondante dans votre intérieur. Je vous renvoie +au riche trésor de votre <i>Antoninus</i>, où vous avez, en conservateur +libéral, de quoi distribuer même à vos amis. Je n'ajouterai plus que ce +pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes à une époque où la +vie n'est possible qu'en se débarrassant de tout ce qui accable, ainsi +que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des tempêtes<a name="FNanchor_363_363" id="FNanchor_363_363"></a><a href="#Footnote_363_363" class="fnanchor">[363]</a>.» Au +commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tardé à lui écrire +depuis son arrivée à Londres:—«Vous avez l'habitude de me prévenir +toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention +à mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets à vous honorer et à +vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque +seulement à votre égard dans les démonstrations extérieures, et que j'ai +toujours pour vous la même estime et la même affection cordiale, ainsi +que je vous le prouverai par des faits dès que vous me procurerez pour +vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espère au +moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part à vos faveurs, et qui +doit à la bonne instruction que vous lui avez donnée la meilleure partie +de lui-même, sera mon héritier et s'acquittera de toutes mes obligations +envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en +montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le +mien. Pourtant, j'ai toujours trouvé en lui de la bonne volonté. Il +m'est très-agréable d'apprendre que, grâce à Dieu, il est maintenant +rétabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi +que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apportée en le +visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son +cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre +honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre +longtemps, mais de bien vivre: «<i>Neque enim quamdiu, sed quam bene +agatur fabula refert.</i>»</p> + +<p>Dans une autre lettre à Gevaërts, de Londres, le 23 novembre 1629, +Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les +négociations relatives à la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.—«Nous +aspirons maintenant après l'arrivée de don Carlos Coloma (l'ambassadeur +d'Espagne), qui s'est fait précéder de ses bagages à Dunkerque, et nous +n'attendons que l'avis du départ de l'ambassadeur d'Angleterre pour +l'Espagne; il a maintenant reçu l'ordre de se mettre en route. J'espère +donc que nous pourrons bientôt venir en personne vous servir, vous et +nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trêve, et les avis de +Hollande donnent presque tous l'espoir du succès. Malgré le plaisir que +me fait éprouver la naissance de notre prince d'Espagne<a name="FNanchor_364_364" id="FNanchor_364_364"></a><a href="#Footnote_364_364" class="fnanchor">[364]</a>, je dois +avouer que la nouvelle de notre paix ou trêve m'en ferait éprouver +beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne +m'en serait que plus agréable, et je resterais désormais dans ma +maison.» Il termine en priant Gevaërts «de vouloir bien faire ses +humbles et sincères salutations à M. Rockox, ainsi qu'à MM. Halmale et +Clarisse, en leur témoignant toute son affection<a name="FNanchor_365_365" id="FNanchor_365_365"></a><a href="#Footnote_365_365" class="fnanchor">[365]</a>.»</p> + +<p>Hendrick Van Halmale, échevin d'Anvers<a name="FNanchor_366_366" id="FNanchor_366_366"></a><a href="#Footnote_366_366" class="fnanchor">[366]</a>, était sans doute parent de +Paul Halmale, sénateur d'Anvers, que Théodore Galle appelle: <i>Artis +scultoriæ cultor et patronus</i>, et auquel il a dédié sa gravure de +l'<i>Ecce homo</i>, d'après Rubens<a name="FNanchor_367_367" id="FNanchor_367_367"></a><a href="#Footnote_367_367" class="fnanchor">[367]</a>. Quant à la famille Clarisse, elle +était très-liée avec celle du peintre. Philippe Rubens a célébré dans +une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover<a name="FNanchor_368_368" id="FNanchor_368_368"></a><a href="#Footnote_368_368" class="fnanchor">[368]</a>. La famille +Clarisse se composait de Louis Clarisse, sénateur d'Anvers, et de Marie +Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, <i>urbis ab elemosynis</i>, ou, comme on +dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de +Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut inférer de +la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est dédiée, et qui reproduit le +<i>Nolite timere</i>, ou l'apparition de Jésus-Christ aux saintes femmes, +d'après Rubens. Le peintre aura sans doute représenté dans ce tableau +les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche à +s'envelopper dans un voile, pour éviter les rayons lumineux qui +s'échappent du corps de Jésus-Christ; elles sont suivies d'autres +femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agréables des +Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beauté +féminine, mais qui n'ont rien de l'idéal de Raphaël, ou de la grâce +vénitienne du Titien.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Retour de Rubens à Anvers.—Son second mariage avec Héléna +Forment.—Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout son +temps au travail et à ses amis.—Ses sentiments intimes exposés +dans ses lettres à Peiresc.</p></div> + +<p class="date">1630—1636</p> + + +<p>Rubens était de retour à Anvers avant le mois d'août 1630, ainsi qu'on +le voit par une lettre du 8 de ce mois, écrite par lui de cette ville à +Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'était pas encore +signée, mais les bases en avaient été arrêtées de telle sorte, que sa +conclusion n'était plus douteuse. Elle fut proclamée le 5 décembre 1630, +et définitivement signée ou ratifiée le 17 du même mois. À cette +occasion, le roi Charles I<sup>er</sup>, d'Angleterre, bien digne d'apprécier le +génie et le caractère de l'envoyé d'Isabelle, le créa chevalier<a name="FNanchor_369_369" id="FNanchor_369_369"></a><a href="#Footnote_369_369" class="fnanchor">[369]</a>, et +lui donna en même temps la magnifique épée dont il s'était servi pour sa +réception.</p> + +<p>Ainsi comblé d'honneurs et satisfait du succès de sa mission, Rubens, +aspirant à jouir dans sa patrie de la considération qu'il s'était +acquise par tant de travaux, résolut de se donner une seconde compagne. +Bien qu'âgé de cinquante-trois ans, séduit, en véritable artiste, par la +beauté remarquable d'une de ses compatriotes, il épousa, le 6 décembre +1630, la jeune Hélène Forment, qui atteignait à peine sa seizième année, +et dont il a immortalisé les traits dans un grand nombre de toiles.</p> + +<p>Depuis cette époque, Rubens s'éloigna peu à peu des affaires publiques. +À part une mission qu'il avait acceptée de l'infante, en 1633, pour +négocier de la paix en Hollande, mission arrêtée par les états avant +même l'entrée de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vécut, soit +à Anvers, soit à sa terre de Steen, près de Malines, occupé, autant que +la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses +peintures et de ses études sur l'antiquité; jouissant de la société de +ses amis, et avant tout de l'intimité de Rockox et de Gevaërts. Il +continuait également d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et +Pierre Dupuy, et à éclaircir avec eux les doutes qu'il avait sur +certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trépieds, +chaudrons, tables, candélabres, etc., etc. Il passait en revue les +nouvelles découvertes d'antiquités, encourageait les dessins du jeune +graveur Mellan, et, fidèle à son amour pour la paix, n'oubliait pas +d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630, +par les Impériaux, qui avaient mis à mort la plus grande partie des +habitants: «Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien +des années la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du séjour +délicieux de ce pays; <i>sic erat in fatis</i><a name="FNanchor_370_370" id="FNanchor_370_370"></a><a href="#Footnote_370_370" class="fnanchor">[370]</a>.»</p> + +<p>Dans une autre lettre du 16 août 1635, écrite en italien, Rubens, après +avoir entretenu Peiresc d'un procès qu'il était forcé de soutenir à +Paris, à l'occasion du privilége de la vente en France de ses gravures, +lui fait connaître qu'il espère arriver à un arrangement avec son +adversaire, et il ajoute:—«Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la +peste la chicane et toute autre espèce de discussions, et j'estime que +le vœu de tout honnête homme doit être de pouvoir vivre avec +tranquillité d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre +service le plus possible et de ne faire tort à personne. Je regrette que +les rois et les princes ne soient point de cette humeur; <i>nam</i>:</p> + +<p><i>Quidquid illi delirant plectuntur Achivi.</i><a name="FNanchor_371_371" id="FNanchor_371_371"></a><a href="#Footnote_371_371" class="fnanchor">[371]</a></p> + +<p>Dans la dernière lettre que Rubens écrivit à Peiresc, de Steen, le 4 +septembre 1636, l'artiste se montre très-reconnaissant de l'envoi que +Peiresc lui avait fait d'un dessin colorié des <i>Noces Aldobrandines</i>, +«peinture antique qui fut trouvée à Rome dans ma jeunesse, dit Rubens, +et admirée, adorée même comme unique, par tous les amis de l'art et de +l'antiquité.»—Il informe Peiresc qu'il a vu à Anvers un très-fort +volume intitulé: <i>Roma sotterranea</i><a name="FNanchor_372_372" id="FNanchor_372_372"></a><a href="#Footnote_372_372" class="fnanchor">[372]</a>, «lequel lui a paru être un +grand ouvrage extrêmement religieux, car il représente la simplicité de +la religion primitive, qui, si elle a surpassé le reste du monde par +sa piété et la vérité de sa religion, le cède au paganisme antique, dont +elle est à une distance infinie, sous le rapport de la grâce et de +l'élégance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la +publication de la galerie <i>Giustiniana</i><a name="FNanchor_373_373" id="FNanchor_373_373"></a><a href="#Footnote_373_373" class="fnanchor">[373]</a>, aux frais du marquis +<i>Giustiniano</i>. On en parle comme d'un très-bel ouvrage.... Mais je ne +doute pas que chaque fait nouveau n'arrive à votre musée dans toute sa +fraîcheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas à vous entretenir d'autre +sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous +accorder longue vie et santé, avec toutes sortes de prospérité et de +contentement.»—Ces vœux ne devaient point être exaucés: Peiresc mourut +à Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas +le dernier à regretter la perte de cet illustre magistrat, <i>omnium +elegantiarum amator</i>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXIX" id="CHAPITRE_XXIX"></a>CHAPITRE XXIX</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par Rubens pour +l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.—Inscriptions et vers +latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.—Description +de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa +direction.—Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la +goutte.</p></div> + +<p class="date">1635</p> + + +<p>Deux années avant la mort de Peiresc, Rubens avait été obligé, sans +s'éloigner d'Anvers, de se remettre à faire de la peinture politique. +L'infante Isabelle étant morte à Bruxelles, le 1<sup>er</sup> décembre 1633, le +roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son +aïeul Philippe II n'avait cédés à l'archiduc Albert et à sa femme que +sous la réserve de retour à la couronne d'Espagne, dans le cas où ils ne +laisseraient pas de postérité. Par suite de cette reprise de possession, +Philippe IV, au commencement de 1634, avait donné le gouvernement +général de ces provinces à son frère unique, le prince Ferdinand, jeune +homme d'une grande espérance, qui était cardinal, et que, pour ce motif, +on appelait le cardinal-infant. On était alors au plus fort de la guerre +de Trente ans; les Suédois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient +avec avantage contre l'armée impériale. Le roi d'Espagne résolut +d'envoyer l'infant au secours de son beau-frère, Ferdinand III, roi des +Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui +commandait l'armée impériale. Les troupes espagnoles, ayant opéré leur +jonction avec les impériaux, et occupé une forte position près de la +ville de Nordlingen, y furent attaquées, le 5 septembre 1634, par les +Suédois, sous la conduite de Gustave Horn, leur général en chef. Mais +après un grand nombre d'attaques infructueuses, les Suédois furent mis +dans une déroute complète. On attribua, en grande partie, le succès de +cette journée aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi, +lorsqu'à la fin de l'année 1634 il vint à Bruxelles prendre possession +de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus +brillant accueil.</p> + +<p>Averti que ce prince se rendrait à Anvers au commencement du mois de mai +1635, le conseil communal de cette ville résolut de recevoir le +vainqueur de Nordlingen avec le plus grand éclat, et de faire dresser +des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et +places par lesquelles ce prince devait passer. Pour être certain de +réussir, le sénat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments +décoratifs, d'en surveiller la construction et d'en décorer les diverses +parties<a name="FNanchor_374_374" id="FNanchor_374_374"></a><a href="#Footnote_374_374" class="fnanchor">[374]</a>. On ignore s'il reçut un programme, ou si le sénat voulut +s'en rapporter à son imagination si féconde. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il représenta d'une manière remarquable, à l'aide de l'histoire +et de l'allégorie, les principaux événements contemporains, qu'il sut +rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait à attribuer au jeune prince, +et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les vœux et les +espérances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait +être comparé à Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui +demandent une imagination pleine de ressources et une main qui exécute +sans hésitation, et cependant d'une manière qui plaise à l'œil. Le chef +de l'école d'Anvers possédait à un suprême degré ces deux éminentes +qualités: jamais l'invention ne lui avait manqué; jamais l'exécution ne +lui avait fait défaut. La galerie de Médicis, à Paris, les cartons de +l'église de Loëches, près de Madrid, le plafond de White-Hall, à +Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son +génie. Le choix du sénat d'Anvers était donc très-heureux.</p> + +<p>Les gravures de Théodore de Tulden nous ont conservé la représentation +de l'entrée solennelle de l'infant Ferdinand à Anvers, le 15 de mai +1635<a name="FNanchor_375_375" id="FNanchor_375_375"></a><a href="#Footnote_375_375" class="fnanchor">[375]</a>. À juger les compositions de Rubens par les estampes, le +maître dut justifier le choix de ses concitoyens, et déployer un talent +aussi remarquable que varié. Il fit élever de nombreux monuments +décoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les +ornements dont sa fantaisie se plut à les embellir.</p> + +<p>À cette époque, le goût des inscriptions et des devises en vers latins +était dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au +respect qu'elle devait au gouverneur général des Pays-Bas, au vainqueur +de Nordlingen, si elle n'avait pas fait célébrer ses vertus et ses +exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frère, par un de ses +poëtes. À Gevaërts, en sa double qualité de secrétaire de la ville et +d'historiographe du roi, échut le soin de composer cette poésie +lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les pensées du +peintre, faire comprendre ses allégories, et exprimer en même temps les +vœux et les espérances légitimes de la reine de l'Escaut. Gevaërts était +d'ailleurs un latiniste de première force, très-capable de composer, +dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamètres et les +distiques destinés à être inscrits à côté des dessins, cartons ou +peintures de son ami.</p> + +<p>Michel, dans son <i>Histoire de Rubens</i><a name="FNanchor_376_376" id="FNanchor_376_376"></a><a href="#Footnote_376_376" class="fnanchor">[376]</a>, a donné «la description des +tableaux allégoriques appliqués aux arcs, temples et portiques +triomphaux inventés et peints par l'artiste,» en citant un grand nombre +de vers latins composés à cette occasion par Gevaërts. On jugera de +l'importance de ces monuments éphémères, élevés en l'honneur de l'entrée +du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois +seulement, Rubens avait fait élever, sur ses plans, sept arcs et quatre +portiques triomphaux, qu'il avait décorés de peintures, de statues, de +bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns +présentaient un développement de quatre-vingts pieds de haut sur +soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondément +regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit +autrement, peints par Rubens à cette occasion, n'aient pas été +conservés; ou, s'ils existent encore à Anvers, qu'ils ne soient pas +exposés avec les autres œuvres du maître. Nous croyons ne pas nous +tromper en avançant que ces compositions ne devaient pas être +inférieures, dans leur genre, aux magnifiques allégories de l'histoire +de la vie de Marie de Médicis. Naturellement, les événements les plus +mémorables du règne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union +de la maison d'Autriche à celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs +d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion +catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hérésie, +avaient fourni à Rubens l'inspiration de ses principaux sujets. +Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme. +D'abord, c'est l'<i>Arcus monetalis</i>, arc de triomphe à deux faces, dressé +près de l'hôtel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur +quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses +métalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Pérou. La partie +supérieure représentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on +voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hespérides, avec cette +inscription:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Prætium non vile laborum.</span><br /> +</p> + +<p>À droite et à gauche, les colonnes d'Hercule, surmontées des disques de +la lune et du soleil, avec cette allusion à l'immense étendue de la +monarchie espagnole:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 3em;">Ultrà anni solisque vias,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Oceanumque ultrà.</span><br /> +</p> + +<p>À gauche, le principal fleuve du Pérou; à droite, le Rio de la Plata.</p> + +<p>De l'autre côté de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne +cueillant le fruit de l'arbre des Hespérides, avec le vers de Virgile:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">...Uno avulso non deficit alter</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aureus.</span><br /> +</p> + +<p>Au-dessous, de chaque côté, des ouvriers occupés à travailler aux mines, +et Vulcain préparant les métaux; au milieu, une suite de monnaies +espagnoles, et un médaillon avec ces mots:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Auro, argento, æri.</span><br /> +</p> + +<p>L'idée de l'<i>Arcus monetalis</i> convenait bien à la riche cité d'Anvers, +que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses +métalliques exportées par l'Espagne de ses possessions d'Amérique. Mais +Rubens fit élever un autre monument, qui répondait mieux aux espérances +et aux vœux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres +qui désolèrent les Pays-Ras, les Hollandais, maîtres de la mer et jaloux +de la prospérité d'Anvers, avaient fermé l'Escaut à l'entrée comme à la +sortie des navires. Cette ville, qui avait été pendant plus d'un siècle +le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui +d'Amsterdam, se vit bientôt languir, tandis que sa rivale, grâce à la +liberté des mers, prenait un immense développement. Le sénat d'Anvers ne +pouvait pas rester indifférent à la décadence de la cité: il voulut sans +doute que Rubens exprimât les plaintes de ses habitants au +prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son +attention d'une manière toute particulière. Que Rubens se soit inspiré +des vœux de ses compatriotes, ou que son imagination ait été au-devant +de leurs désirs, toujours est-il qu'il fit élever, au pont Saint-Jean, +un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur +soixante-dix de large, représentant, selon les expressions de +Michel<a name="FNanchor_377_377" id="FNanchor_377_377"></a><a href="#Footnote_377_377" class="fnanchor">[377]</a> «une machine marine, par la quantité de cascades paraissant +découler des superficies et extrémités du bâtiment.» Au milieu de cet +arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce +dieu du négoce, posé sur un piédestal, à la manière de la statue de Jean +de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que poétique, que si, +d'une main, il tenait son caducéc, de l'autre il tendait une bourse vide +à la ville d'Anvers, personnifiée à genoux aux pieds du prince +Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevaërts:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi.</span><br /> +</p> + +<p>À la droite de la ville d'Anvers paraît un matelot oisif, endormi sur +son ancre et sa barque renversée; à gauche, on voit l'Escaut, sous la +figure d'un vieillard, les cheveux négligés, la tête couverte de +roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une +urne, pendant qu'un génie défait les chaînes dont ses jambes sont +entravées, et qu'un navire se dispose à appareiller. Les autres parties +de l'arc sont occupées par des divinités marines, des génies ailés, la +Pauvreté et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevaërts, qui +exprimaient bien les sentiments des armateurs et des négociants +d'Anvers:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Desuetas iterum pontum decurrere puppes;</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Pauperies procul et pallens abscedit Egestas,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Aurea securis revocabit secula Belgis</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Largaque succedet fœcundo copia cornu...</span><br /> +</p> + +<p>Ce monument, élevé à l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un +grand succès, et les riches négociants durent remercier leur illustre +compatriote, ainsi que son élégant traducteur latin, d'avoir si bien +défendu leurs intérêts les plus chers.</p> + +<p>Mais aux yeux de la postérité, la plus remarquable des inventions +exécutées par le peintre, dans cette circonstance, est certainement +celle qui représente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, était +l'homme de la paix; il travailla toute sa vie à la rendre à sa patrie, +et s'il ne fut pas assez heureux pour réussir complétement à éloigner la +guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but +aussi utile que glorieux. La supériorité de son génie d'artiste, qui le +fit choisir plusieurs fois comme négociateur entre les puissances +belligérantes, sut admirablement profiter de l'entrée du prince +Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses vœux pour la paix, qu'il +considérait, avec Gevaërts comme le plus grand des biens<a name="FNanchor_378_378" id="FNanchor_378_378"></a><a href="#Footnote_378_378" class="fnanchor">[378]</a>.</p> + +<p>Rubens fit donc élever, sous le nom de <i>Temple de Janus</i>, un portique +d'ordre dorique, surmonté d'un dôme, avec le buste à double visage de ce +dieu. De l'intérieur de l'édifice, Mars, sous la figure d'un soldat +demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une +torche allumée dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les +portes du temple, que, d'un côté, Tisiphone, Mégère et une Harpie +s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la +Religion et l'Abondance, aidées par l'Amour, font de vains efforts pour +les tenir fermées. Entre les colonnes, le peintre a représenté, avec un +admirable contraste, à droite, les malheurs et les cruautés +inséparables de la guerre; à gauche, la prospérité publique que donne la +paix. D'un côté, c'est un soldat qui traîne par les cheveux une femme +dont l'enfant est étendu à ses pieds; il est suivi de la Pauvreté, de la +Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la +paix, l'Abondance, la Richesse et la Félicité publique. Les contrastes +entre ces différentes figures sont réellement admirables, et bien qu'on +ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Théodore de +Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un génie d'autant +plus grand que sa main n'a fait que rendre fidèlement les sentiments les +plus intimes et les plus vrais de son âme.</p> + +<p>Toute cette composition est accompagnée, comme les précédentes, des vers +de Gevaërts. Le docte commentateur des pensées de Marc-Aurèle partageait +assurément l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses +vers expriment avec bonheur les vœux que toute la ville d'Anvers +adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus.</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">O utinam, partis terraque marique triumphis</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani!</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Qui premit, Harpyæque truces, Luctusque Furorque</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Paxque optata diu populos atque arva revisat.</span><br /> +</p> + +<p>«Plût à Dieu, Prince, que, grâce aux victoires par vous remportées sur +terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus; +que le cruel dieu de la guerre, qui depuis près de soixante-dix ans +opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies féroces, le Deuil et +la Fureur, soit enfin obligé de fuir chez les Thraces et dans les antres +de la Scythie, et qu'à sa place, la Paix, appelée depuis si longtemps +par nos vœux, revienne consoler les peuples et présider aux travaux des +champs.»</p> + +<p>Malheureusement, ces vœux ne furent pas exaucés de longtemps. La guerre +et son cortége ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocités, +désola pendant un grand nombre d'années encore les Pays-Bas espagnols; +et lorsque la paix de Westphalie fut signée à Munster, en 1648, elle +stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et +acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers.</p> + +<p>Le prince Ferdinand se montra très-satisfait des inventions de Rubens. +On raconte que l'artiste ne put assister à son entrée triomphale, parce +qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte. +L'infant, qui avait connu le peintre à Madrid, ayant appris la cause qui +le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et +prit un grand plaisir à causer avec lui et à examiner ce que Rubens +appelait son Panthéon, c'est-à-dire sa collection de tableaux, statues, +médailles, pierres gravées, estampes et autres objets d'art et de +curiosité<a name="FNanchor_379_379" id="FNanchor_379_379"></a><a href="#Footnote_379_379" class="fnanchor">[379]</a>. Ce n'était pas la première visite que Rubens eût reçue +d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagnée de son +premier ministre et généralissime, le marquis Spinola, et du prince +Sigismond de Pologne, avait honoré Rubens de sa présence, alors qu'elle +revenait victorieuse de Bréda, qu'elle avait réduite à se rendre après +un siége opiniâtre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie +de Médicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le +peintre dont le pinceau avait si brillamment retracé les principaux +événements de sa vie.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXX" id="CHAPITRE_XXX"></a>CHAPITRE XXX</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Dernières années de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui +permet.—Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa manière de +diriger ses élèves graveurs.—Portrait de Gevaërts peint par Rubens +et gravé par Paul Pontius.—Mort de Rubens.—Son épitaphe par +Gevaërts.—Règle de conduite observée par Rubens.—Rockox et +Gevaërts.—Génie de Rubens: accord du bon et du beau.</p></div> + +<p class="date">1635—1640</p> + + +<p>Dans les années qui s'écoulèrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai +1640, époque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et +privé de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais dès que la +maladie lui laissait quelque répit, il ressaisissait ses pinceaux avec +bonheur et se remettait à peindre avec son entrain habituel. La maladie +contre laquelle il luttait ne paraît pas avoir affaibli son génie; car +il a exécuté, dans cette dernière période de sa vie, des tableaux tout +aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le +célèbre tableau du <i>Martyre de saint Pierre</i>, que Geldorp lui commanda +pour Jabach, et qui fut donné par ce dernier à l'église des +Saints-Apôtres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp<a name="FNanchor_380_380" id="FNanchor_380_380"></a><a href="#Footnote_380_380" class="fnanchor">[380]</a>, que +Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses +plus beaux ouvrages. Ces mêmes lettres montrent qu'il était toujours +accablé de commandes, auxquelles il avait peine à satisfaire. Aussi +Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de +Rubens<a name="FNanchor_381_381" id="FNanchor_381_381"></a><a href="#Footnote_381_381" class="fnanchor">[381]</a>: «On n'en finirait pas, s'il fallait énumérer tous les +ouvrages de ce très-ingénieux artiste, puisque, indépendamment de la +fécondité de son esprit, il était également doué d'une habileté de main +telle, qu'il avait achevé un tableau en moins de temps qu'un autre +aurait mis à l'ébaucher. Il travailla de cette sorte jusqu'à ce que la +goutte étant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux +grandes toiles; alors il se mit à peindre des sujets profanes, sacrés et +champêtres sur des toiles d'une dimension médiocre et même petite.»</p> + +<p>Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernières +années, se tint complétement à l'écart de la politique, bornant ses +distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilité, à faire, +après avoir travaillé cinq ou six heures de suite, quelques promenades, +soit à cheval, soit à pied, dans les faubourgs et sur les remparts +d'Anvers, à recevoir à souper, dans la soirée, ses amis les plus +intimes, parmi lesquels Rockox et Gevaërts n'étaient pas les derniers, +et à passer la belle saison à sa terre de Steen, près de Malines. +Jusqu'à ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en +travaillant, il se faisait lire les historiens, les poëtes et les +moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Sénèque, si +l'on en croit son neveu Philippe<a name="FNanchor_382_382" id="FNanchor_382_382"></a><a href="#Footnote_382_382" class="fnanchor">[382]</a>, de telle sorte qu'en maniant le +pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa +correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et +l'histoire ancienne lui étaient aussi familières que la connaissance des +événements contemporains et des principales langues modernes. On pourra +se faire une idée de l'étonnante fécondité d'invention et d'exécution de +Rubens par ce fait, que le catalogue de son œuvre<a name="FNanchor_383_383" id="FNanchor_383_383"></a><a href="#Footnote_383_383" class="fnanchor">[383]</a> énumère <i>quatorze +cent soixante et une compositions</i> peintes par cet artiste infatigable; +et encore faudrait-il, pour compléter ce chiffre formidable, ajouter +ses dessins et les planches auxquelles il a travaillé.</p> + +<p>On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses œuvres +pendant les dernières années de sa vie. Il avait créé à Anvers depuis +longtemps une école de graveurs, qui ne le cédaient en rien à Érasme +Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs élèves en peinture. Il suffit de +rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boèce de Bolswert, +Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, Ægidius Sadler, François +Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman, +Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Théodore de +Tulden, pour montrer quelle activité régnait dans cette école. Tous les +genres de gravure, au burin, à l'eau forte, sur bois, y étaient cultivés +et y brillaient d'un vif éclat, grâce à la direction donnée par le +maître et à l'aptitude supérieure des élèves.—«Comme Rubens s'était +fait d'excellentes règles de clair-obscur, dit Mariette<a name="FNanchor_384_384" id="FNanchor_384_384"></a><a href="#Footnote_384_384" class="fnanchor">[384]</a>, ses +tableaux réussissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se +donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours +fait, ses estampes ne le cédaient point à ses tableaux pour l'accord des +ombres et de la lumière, surtout quand elles ont été exécutées par +d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres..... +Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont été gravées de son +vivant, ne l'ont été d'après ses tableaux, mais d'après des dessins +très-terminés, ou d'après des grisailles peintes à l'huile en blanc et +noir, qu'il avait l'art de préparer et d'amener à l'effet de +clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que +de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a écrit, dans sa vie de +Van Dyck, que Rubens s'était souvent servi de cet élève pour lui +préparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort porté à le +croire: son pinceau délicat et facile y était tout à fait propre..... Le +beau génie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le +moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus +légères esquisses, ce grand maître met une âme et un esprit qui dénotent +la rapidité avec laquelle il concevait et exécutait ses pensées. Mais, +lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y +ajoute tout ce qu'un homme qui possédait, dans un éminent degré, les +différentes parties de la peinture, et singulièrement celle du +clair-obscur, était capable d'imaginer pour en faire des ouvrages +accomplis.»—C'est dans cette manière qu'il composa, entre autres, le +magnifique dessin gravé par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de +la seconde édition, publiée après sa mort par Gevaërts, des <i>Icones +imperatorum romanorum</i>, de Goltzius. Rubens y a représenté, assis dans +une espèce de portique, les pieds appuyés sur un autel votif, Jules +César fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une +Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un côté, plus bas, +Constantin, portant l'étendard du Christ, de l'autre l'empereur +Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des +faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et +entourant un globe couronné, symbole de l'immortalité.</p> + +<p>Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevaërts, qui a été gravé au +burin par Paul Pontius. Le peintre a représenté son ami assis et +travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuyée sur une table +recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit, +probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurèle, dont le buste est +placé sur la même table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de +la pièce, on aperçoit des livres sur une tablette: à droite, l'écusson +de ses armoiries, au-dessous duquel est écrit en grec: « εἱς εαντον συνειλου.» Il a la tête nue et porte des +moustaches; son cou est entouré d'une énorme fraise, et il est vêtu +d'une robe très-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chaîne et un +médaillon. Sa figure est calme, réfléchie, pleine d'expression et de +mélancolie, comme il convient à un homme que la perte de ses affections +les plus chères avait obligé à chercher des consolations dans l'étude de +la philosophie stoïcienne<a name="FNanchor_385_385" id="FNanchor_385_385"></a><a href="#Footnote_385_385" class="fnanchor">[385]</a>.</p> + +<p>Après la mort de Rubens, arrivée le 30 mai 1640, ce fut Gevaërts, son +ami de cœur, comme l'appelle Michel<a name="FNanchor_386_386" id="FNanchor_386_386"></a><a href="#Footnote_386_386" class="fnanchor">[386]</a>, qui composa l'inscription +destinée à son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles +ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli +jusqu'en 1755, époque où elle fut placée, par le chanoine Van Parys, +petit-neveu de Rubens par sa mère, sur le monument élevé à l'artiste +dans une des chapelles de l'église de Saint-Jacques d'Anvers. À la +différence d'un grand nombre d'autres épitaphes, qui attribuent aux +morts des vertus et des qualités qu'ils n'ont jamais eues de leur +vivant, celle de Rubens<a name="FNanchor_387_387" id="FNanchor_387_387"></a><a href="#Footnote_387_387" class="fnanchor">[387]</a> n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle +dit de cet homme illustre:</p> + +<p class="c">...Qui, inter cæteras, quibus ad miraculum<br /> +Excelluit, doctrinæ, historiæ priscæ,<br /> +Omniumque bonarura artium<br /> +Et elegantiarum dotes,<br /> +Non sui tantum seculi, sed et omnis ævi<br /> +. . . . . . . . . . . . . . . .<br /> +Pacis inter principes mox initæ<br /> +Fundamenta feliciter posuit...</p> + +<p>On a vu que Nicolas Rockox ne survécut que quelques mois à Rubens, étant +mort à Anvers le 12 décembre 1640. Quant à Gevaërts, le plus jeune des +trois, il prolongea sa carrière jusqu'en 1666, et s'éteignit à Anvers +en cultivant les lettres, à l'âge de soixante-treize ans.</p> + +<p>On peut dire de Rockox et de Gevaërts que pendant tout le cours de leur +existence ils s'appliquèrent constamment à mettre en pratique cette +règle de conduite, que Rubens s'était imposée à lui-même<a name="FNanchor_388_388" id="FNanchor_388_388"></a><a href="#Footnote_388_388" class="fnanchor">[388]</a>:</p> + +<p class ="c">Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini.</p> + +<p>Pour être juste envers l'illustre chef de l'école flamande, la postérité +doit ajouter qu'il ne s'est pas borné à rendre service, autant qu'il a +pu, sans jamais faire tort à personne, mais que, par les qualités de son +cœur et de son esprit, aussi bien que par les œuvres dues à son génie +d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire à tous ceux +qui aiment à rencontrer chez le même homme le rare et merveilleux accord +du bon et du beau.</p> + + + +<hr /> +<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_HOLLANDAIS" id="AMATEURS_HOLLANDAIS"></a>AMATEURS HOLLANDAIS</h2> +<hr class="hr1" /> +<p class="nomg">CONSTANTIN HUYGENS,</p> + +<p class="nom">UTENBOGARD<a name="FNanchor_389_389" id="FNanchor_389_389"></a><a href="#Footnote_389_389" class="fnanchor">[389]</a>, LE BOURGMESTRE JEAN SIX</p> + +<p class="date">1596—1700</p> + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXI" id="CHAPITRE_XXXI"></a>CHAPITRE XXXI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Originalité du génie de Rembrandt.—Accusations dirigées contre sa +vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les hommes les +plus honorables de son temps.—Constantin Huygens, ses portraits +par Van Dyck et Mireveldt.—Jean de Bisschop lui dédie la première +partie de ses gravures de statues antiques.—Relations de Rembrandt +avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric +Henri.—Rembrandt donne un tableau à Huygens.—Le receveur +Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop.</p></div> + +<p class="date">1596—1700</p> + + +<p>Si l'originalité dans les arts était à elle seule la marque la plus +certaine du génie, aucun peintre ne pourrait être comparé à Rembrandt. +Tandis que les maîtres les plus éminents des autres écoles, Léonard de +Vinci, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Titien, Rubens, le Poussin, +Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, même dans leurs +chefs-d'œuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premières +leçons, Rembrandt seul, sans aucun modèle antérieur, inaugure une +manière à part, entièrement due à sa forte personnalité. L'idéal, tel +que l'ont conçu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il +copie et rend la nature comme il la voit, sans se préoccuper de la +beauté des formes, et ses figures peintes et gravées offrent de nombreux +types, dans lesquels le laid, et même le difforme, ne craignent pas de +se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une poésie qui lui est +propre, et telle est la puissance magique de son génie, qu'elle force +d'admirer tout ce que son pinceau a touché, tout ce que la fantaisie de +sa pointe a produit. Pour les effets tirés de l'opposition de la lumière +et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'égal, et +son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'œil et lui plaît. +Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et +l'exécution des scènes les plus opposées, telles que: la <i>Leçon +d'anatomie</i>, la <i>Garde de nuit</i>, la <i>Descente de croix</i> ou le <i>Bon +samaritain</i>; aussi étonnant dans ses gravures que dans ses tableaux, +Rembrandt sera toujours considéré, tant que vivront ses ouvrages, comme +un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses œuvres, si éloignées +du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa variété, +sous la main et l'imagination de l'homme, sa beauté dans tous les +genres. Sa manière plaît surtout à notre époque, peu portée à la +recherche du beau idéal, et peut-être trop disposée en toutes choses +au réalisme.</p> + +<p>Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart<a name="FNanchor_390_390" id="FNanchor_390_390"></a><a href="#Footnote_390_390" class="fnanchor">[390]</a>, +Houbraken<a name="FNanchor_391_391" id="FNanchor_391_391"></a><a href="#Footnote_391_391" class="fnanchor">[391]</a>, et d'autres, tout en faisant l'éloge de son talent, ont +beaucoup rabaissé son caractère. Copiées par leurs successeurs<a name="FNanchor_392_392" id="FNanchor_392_392"></a><a href="#Footnote_392_392" class="fnanchor">[392]</a>, +sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions +malintentionnées ont présenté l'artiste hollandais comme un homme plus +que bizarre, irritable, avare à l'excès, menteur, et presque faussaire, +pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu'à la folie. +Ces accusations nous ont toujours paru très-extraordinaires; nous ne +pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventées à plaisir pour +faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas été +exempt de quelques-uns des défauts qu'on lui reproche, nous croyons +qu'ils ont été singulièrement exagérés par l'envie et la haine, ces deux +harpies qui s'attachent toujours à faire expier au génie sa supériorité. +Grâce aux recherches de quelques amis des arts et de la vérité, qui ont +remonté jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumière commence à +se faire sur la vie et le caractère de Rembrandt. De notre côté, nous +oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes +livré, nous permettent de réfuter, en grande partie, les tristes +calomnies qui ont poursuivi la mémoire de l'artiste jusqu'à nos jours. +Elles nous ont montré Rembrandt lié, jusqu'à l'intimité, avec les hommes +les plus considérés et les plus recommandables de son temps, et +jouissant lui-même de toute leur estime et de toute leur affection. Sans +doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la +véritable cause ne nous paraît pas jusqu'ici avoir été expliquée d'une +manière satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour +faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant à +son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions +contribuer, pour notre faible part, à réhabiliter la mémoire, trop +longtemps calomniée, de ce grand artiste.</p> + +<p>Parmi les personnages dont les noms sont cités par les biographes de +Rembrandt, nous en avons distingué trois, qui ont vécu avec lui sur le +pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus +honorables.</p> + +<p>Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le +père de l'illustre physicien, et que la célébrité de son fils a un peu +trop fait oublier. Il était cependant par lui-même remarquable à plus +d'un titre: homme d'État distingué, il cultivait les lettres latines et +hollandaises<a name="FNanchor_393_393" id="FNanchor_393_393"></a><a href="#Footnote_393_393" class="fnanchor">[393]</a>, et il réunissait l'expérience des affaires au savoir +et au goût des belles choses. Attaché, comme secrétaire et conseiller +intime, aux stathouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III, +il les servit avec dévouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie.</p> + +<p>Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des +relations avec les principaux maîtres de son temps. Van Dyck a fait son +portrait, qui est gravé dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a +célébré cette gracieuseté du peintre par le distique suivant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Hugenium illustres inter mirare? Paranda</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">His umbris lucem quæ daret umbra fuit.</span><br /> +</p> + +<p>«Pourquoi vous étonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes +illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui fît mieux ressortir +ces lumières?» Il a aussi célébré le génie de Van Dyck et son livre des +portraits par deux autres distiques insérés dans ses œuvres +latines<a name="FNanchor_394_394" id="FNanchor_394_394"></a><a href="#Footnote_394_394" class="fnanchor">[394]</a>.</p> + +<p>On trouve, dans le même ouvrage, l'épitaphe du peintre Mireveldt, dont +il vante le talent, et qui, déjà mourant, avait peint son portrait, +ainsi qu'il l'explique par un distique latin<a name="FNanchor_395_395" id="FNanchor_395_395"></a><a href="#Footnote_395_395" class="fnanchor">[395]</a>.</p> + +<p>On voit, en outre, qu'il était lié avec le peintre jésuite Daniel +Seghers<a name="FNanchor_396_396" id="FNanchor_396_396"></a><a href="#Footnote_396_396" class="fnanchor">[396]</a>, et qu'il professait la plus vive admiration pour les +gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a célébrées dans +trois petites pièces latines<a name="FNanchor_397_397" id="FNanchor_397_397"></a><a href="#Footnote_397_397" class="fnanchor">[397]</a>.</p> + +<p>Constantin Huygens n'était pas moins sincère admirateur des ouvrages de +l'antiquité que des tableaux de l'École hollandaise: c'est à lui que +Jean de Bisschop (<i>Episcopius</i>) a dédié la première partie de son +recueil de gravures de statues antiques<a name="FNanchor_398_398" id="FNanchor_398_398"></a><a href="#Footnote_398_398" class="fnanchor">[398]</a>.</p> + +<p>Dans cette dédicace, l'auteur considère Constantin Huygens comme un +grand amateur d'art, et il l'appelle: <i>Picturæ studiosus</i>. Partisan de +l'étude de l'antiquité, qu'il préfère à celle de la nature, Jean de +Bisschop s'efforce de démontrer, en s'appuyant sur l'exemple de +Michel-Ange, de Raphaël et du Poussin, que l'antiquité, ayant fait +choix, dans la nature humaine, de tous les modèles les plus beaux, doit +être considérée comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les +artistes.</p> + +<p>La première partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches gravées +par lui-même, mais dessinées par différents artistes d'après les plus +belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du +belvédère, le Laocoon, deux des fils de Niobé, l'Antinoüs, etc. Ces +gravures ne sont accompagnées d'aucun texte explicatif, sauf la +dédicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait +l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes à la connaissance et à +l'étude des plus beaux modèles que l'antiquité nous a laissés. Mais il +est à regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la +pureté des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles +et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique, +sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un +certain mérite.—La dédicace d'un pareil ouvrage à Constantin Huygens +prouve qu'il connaissait bien les œuvres de l'art antique, et qu'il +était capable d'en apprécier la beauté.</p> + +<p>D'un autre côté, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait +dignement apprécié le génie du peintre hollandais.</p> + +<p>On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps, +recherché les œuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique +d'encourager celles écloses dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut +dire que leur inclination personnelle les y portait également. Placés à +la tête du gouvernement d'une nation qui a vu naître et fleurir un si +grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders +auraient-ils pu ne pas partager le goût de leurs concitoyens pour les +œuvres si variées, si naturelles et si brillantes de l'école +hollandaise? Aussi s'appliquèrent-ils à réunir des tableaux des +principaux maîtres. Rembrandt était trop connu, lorsqu'il vint s'établir +à Amsterdam, en 1630, pour ne pas être signalé à l'attention des princes +de Nassau. Ce fut, à ce qu'il paraît, Constantin Huygens, conseiller +intime et secrétaire du stathouder Frédéric-Henri, qui servit +d'intermédiaire entre le prince et l'artiste. On a publié, dans ces +dernières années<a name="FNanchor_399_399" id="FNanchor_399_399"></a><a href="#Footnote_399_399" class="fnanchor">[399]</a>, les lettres de Rembrandt adressées à Huygens, et +relatives à deux des cinq tableaux que Rembrandt avait exécutés pour le +stathouder.</p> + +<p>Ces tableaux représentent une suite de sujets tirés de la Passion de +Jésus-Christ; savoir: la <i>Mise en croix</i>, la <i>Descente de croix</i>, +l'<i>Ensevelissement</i>, la <i>Résurrection</i> et l'<i>Ascension</i>. Les lettres de +Rembrandt à Constantin Huygens n'ont rapport qu'à l'<i>Ensevelissement</i> et +à la <i>Résurrection</i>, et ne parlent que de leur prix: on voit par la +première que Rembrandt espérait obtenir de Son Altesse pas moins de +mille florins, pour chacune de ces toiles;—«mais que si Son Altesse +pense qu'elles ne méritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant +son bon plaisir; se fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse, il +se contentera de cela avec reconnaissance.»</p> + +<p>Le prix demandé par le peintre fut réduit à six cents florins, pour +chaque tableau, et la seconde lettre à Huygens, écrite, dit Rembrandt, +sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientôt +parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt réclamait les +intérêts, par la raison qu'on les avait payés à d'autres.</p> + +<p>Enfin, dans la troisième lettre, la seule dont la date soit rapportée, +et qui est écrite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit à +Huygens: «Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme +j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir +encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait +bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous +prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux +tableaux, et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait +extrêmement utile en ce moment.»</p> + +<p>Ces lettres montrent, il est vrai, le désir très-vif qu'avait Rembrandt +d'être payé promptement; mais il y a loin de là au reproche mérité +d'avarice et de cupidité. Au contraire, on voit qu'il accepte la +réduction du prix qu'il avait fixé, et qu'il ne réclame point contre le +refus des intérêts.</p> + +<p>Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait à la cour, M. de Zuylichem, +s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Dès le 17 février +1639, et sur son attestation, il lui fit délivrer, au nom du prince, une +ordonnance de paiement de 1244<a name="FNanchor_400_400" id="FNanchor_400_400"></a><a href="#Footnote_400_400" class="fnanchor">[400]</a> florins, «pour les deux tableaux +représentant, l'un l'<i>Ensevelissement</i>, l'autre la <i>Résurrection</i> de +N.-S. Jésus-Christ, exécutés par lui et livrés à Son Altesse.» Ainsi, +les intérêts ne furent point alloués.</p> + +<p>Ces deux tableaux, avec les trois autres, après avoit fait partie +pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un +sixième du même maître, l'<i>Adoration des bergers</i>, à la Pinacothèque de +Munich<a name="FNanchor_401_401" id="FNanchor_401_401"></a><a href="#Footnote_401_401" class="fnanchor">[401]</a>.</p> + +<p>Pour témoigner sans doute sa reconnaissance à M. de Zuylichem, Rembrandt +voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il résulte du +commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conçue:</p> + +<p>«Monsieur,—c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable +missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre +affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de +mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est +par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la +toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le +premier souvenir que je vous donne.» Cette lettre suffirait à elle seule +pour réfuter le reproche d'avarice poussée à l'extrême que l'on a +souvent adressé au peintre; car un avare ne donne point ce dont il +espère tirer un profit. Bien qu'il fût lié avec M. de Zuylichem, auquel +il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont +raconté de sa cupidité eût été vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas +fait, même à un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre +très-cher.—On ignore également et le sujet de ce tableau et ce qu'il +est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent +l'affection cordiale que l'artiste portait à Constantin Huygens, et les +bons offices que le grand seigneur s'efforçait de rendre au peintre.</p> + +<p>Indépendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait +gravé un charmant portrait du prince Frédéric-Henri, alors qu'il n'était +encore qu'enfant. On croit qu'il l'exécuta par l'entremise du poëte de +Cats, précepteur du jeune prince, avec lequel il était lié, et dont il a +également gravé un fort beau portrait<a name="FNanchor_402_402" id="FNanchor_402_402"></a><a href="#Footnote_402_402" class="fnanchor">[402]</a>.</p> + +<p>Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque +l'opinion à l'appui de sa réclamation des intérêts du prix de ses +tableaux, et qu'il montre disposé à le payer sur sa recette, était un +des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses œuvres que M. de +Zuylichem. Trésorier des états de Hollande pour le territoire +d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune à réunir des +objets rares et précieux, et principalement des gravures et des dessins. +C'est à lui que Jean de Bisschop a dédié la seconde partie de ses +<i>Signorum veterum icones</i>, et voici les deux raisons qu'il donne de +cette courtoisie. La première, c'est parce que Utenbogard a mis à sa +disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses +qu'il possède: c'est donc un devoir pour lui de faire connaître au +public où il a trouvé ce trésor. La seconde raison, c'est afin +d'attester à tous que Utenbogard connaît parfaitement la valeur de +toutes ces raretés (<i>elegantiarum</i>), et qu'il est doué d'un goût sûr, +joint au désir de laisser voir ses collections à tous les amis de +l'art.—Bisschop s'élève avec force contre ces collectionneurs +soupçonneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils +possèdent, en réservent la jouissance pour eux seuls.—«Quelle chose +odieuse, quel aveuglement, s'écrie-t-il, n'est-ce point de moins estimer +ce que l'on possède, par cela seul qu'un autre aura la même chose! +Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumière du jour, de +la douceur de l'air, de la fraîcheur d'une source, de l'usage d'une voie +publique, parce que vous seriez appelé seul à en jouir?»</p> + +<p>Rembrandt était aussi attaché au trésorier des états de Hollande qu'au +conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, exécuté une +belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que +Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a représenté une seconde fois +dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appelé le <i>Peseur +d'or</i><a name="FNanchor_403_403" id="FNanchor_403_403"></a><a href="#Footnote_403_403" class="fnanchor">[403]</a>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXII" id="CHAPITRE_XXXII"></a>CHAPITRE XXXII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Gloire de la Hollande après la paix de Munster.—L'hôtel de ville +d'Amsterdam, bâti par Van Campen.—Jean Six, sa famille, son +éducation.—Le poëte Vondel.—Le <i>Mariage de Jason et de Creuse</i>, +tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.—Portrait du +bourgmestre.—Paysages de Rembrandt.—Le docteur Tulp, beau-père de Six, +et la <i>Leçon d'anatomie</i>.—Gravures de tableaux modernes dédiées à Six +par J. de Bisschop.—Obscurité des dernières années de Rembrandt.—Mort +de Six.</p></div> + +<p class="date">1618—1700</p> + + +<p>C'était alors l'époque la plus glorieuse des annales de la Hollande: +après une lutte acharnée de près d'un siècle, dans toutes les parties du +monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la +patrie et de la liberté, venait de forcer le faible et incapable +descendant de Charles-Quint à signer une paix humiliante, dans laquelle, +en dépit de l'inquisition espagnole, il avait été obligé d'admettre la +liberté de conscience, la liberté du commerce maritime et l'indépendance +absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la liberté, pour +lesquelles cette poignée d'hommes indomptables avait combattu et +souffert avec tant de persévérance, triomphaient enfin du despotisme uni +à l'intolérance. Les états généraux de Hollande avaient ainsi réalisé le +vœu de leur devise nationale: <i>Concordia res parvæ crescunt</i>.</p> + +<p>La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le traité de +Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaités +le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la +fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrepôt maritime et de +ses richesses, la cité d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir à son +commerce, d'autant plus florissant qu'il était devenu plus sûr par suite +de l'abaissement de la puissance espagnole.</p> + +<p>Aussi, presqu'au moment même où fut signée la célèbre paix de +Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam résolut de faire +construire un nouvel hôtel de ville, dont la fondation rappelât cet +événement mémorable. Il voulut que sa grandeur et sa beauté fussent +dignes d'une cité qui était alors considérée par toutes les autres, sans +même en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le +corps de ville d'Amsterdam s'était toujours distingué par son +patriotisme. À la tête, pendant la guerre, du mouvement de résistance +dirigé contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe, +honorer la mémoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers, +avaient donné le signal de la résistance à l'oppression étrangère. Le +conseil de ville fit donc graver sur la première pierre de l'édifice +l'inscription suivante: «Le IV des calendes de novembre de l'an 1648, +jour auquel fut terminée la guerre qui durait depuis plus de +quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les +parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants +rois Philippe d'Espagne; et après que la liberté de la patrie et la +religion eurent été affermies sous les auspices des seigneurs +bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre +Schaep, cette pierre fut posée par les fils et descendants desdits +seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet édifice<a name="FNanchor_404_404" id="FNanchor_404_404"></a><a href="#Footnote_404_404" class="fnanchor">[404]</a>.»</p> + +<p>Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la +construction. On sait que cet artiste s'est illustré par ce monument, +dont la masse imposante donne une haute idée de la richesse et de +l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa décoration +intérieures répondent à sa façade principale, et il a été orné de +peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renommés +de cette époque.</p> + +<p>Jean Six n'était encore que secrétaire de la ville d'Amsterdam, lorsque +fut commencée l'érection du nouveau palais municipal. Mais il paraît +certain qu'il fut chargé avec ses collègues de veiller à l'exécution des +travaux.</p> + +<p>Il était né à Amsterdam en 1618. Son père avait fondé ou augmenté le +patrimoine de la famille par d'heureuses spéculations commerciales, et +il transmit à son fils une grande fortune, jointe à une considération +méritée. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces +avantages, et de prendre part à l'administration des affaires de sa +ville natale. Il fit d'excellentes études, et comme la nature l'avait +doué pour la poésie et les lettres d'une aptitude toute particulière, il +fut bientôt cité parmi ses condisciples comme donnant les plus belles +espérances. Il les réalisa pendant sa longue carrière, en cultivant les +lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs œuvres.</p> + +<p>Parmi les poëtes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre +Vondel, le véritable créateur de la tragédie hollandaise, qui a +également laissé dans d'autres genres des œuvres très-remarquables. La +fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les +pays-Bas avait fait naître, comme il arrive presque toujours en pareille +circonstance, des écrivains et des poëtes qui marchaient à la tête du +mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprécier leur talent, +encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue +hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un +pays qui comptait à la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le +fondateur du droit des gens européens, l'éloquent défenseur de la +liberté des mers; Vondel, le poëte inspiré de tant de tragédies, d'odes +et de satires; Christian Huygens, l'émule de Descartes et de Newton, et +Rembrandt, l'incomparable maître du clair-obscur, un tel pays, +disons-nous, n'avait rien à envier à aucun autre.</p> + +<p>Le succès des tragédies de Vondel détermina sans doute Jean Six à +composer sa pièce de <i>Médée</i><a name="FNanchor_405_405" id="FNanchor_405_405"></a><a href="#Footnote_405_405" class="fnanchor">[405]</a>; nous ignorons si elle fut représentée +sur le théâtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu +lieu en 1637 par le <i>Gisbert d'Amstel</i>, le chef-d'œuvre le plus +populaire de Vondel, dédié par lui à Grotius. Les critiques s'accordent +à louer la pureté de style et la beauté des vers de Jean Six; quant à +l'intérêt dramatique, basé sur l'amour dédaigné, la jalousie et la +vengeance de Médée, il était en rapport avec les idées des amateurs de +tragédie, vers le milieu du dix-septième siècle.</p> + +<p>Ce qui, à notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la +tragédie de Six, c'est la part que prit Rembrandt à sa publication. Il +composa, pour être mise en tête de cette pièce, une eau-forte, +reproduisant à sa manière le sujet de la pièce. «Elle représente, dit M. +Charles Blanc<a name="FNanchor_406_406" id="FNanchor_406_406"></a><a href="#Footnote_406_406" class="fnanchor">[406]</a>, l'intérieur d'un temple orné de colonnes et rempli +de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la +droite, entre deux colonnes, paraît la statue de Junon, au-devant de +laquelle est un autel, où s'élève la fumée d'un sacrifice que le pontife +du temple va faire à la déesse. Aux pieds du prêtre sont deux figures à +genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on célèbre le mariage. On +remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre, +un escalier à double rampe, vers lequel s'avance une figure qui paraît +être celle de Médée. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini +avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au +bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par +ces mots: <i>Creus en Jason hier</i>..., etc.; et vers la droite: <i>Rembrandt +F.</i> 1648.»</p> + +<p>Cette gravure est bien dans la manière du maître; mais les costumes et +l'architecture du lieu de la scène ne laisseraient guère deviner, si on +ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la représentation d'un sujet tiré +de l'histoire des temps fabuleux de la Grèce. Les personnages sont +coiffés de cet énorme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne +savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs +d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux +comme au moyen âge; un dais est suspendu au-dessus de la tête des époux; +dans le fond à droite, deux fenêtres vitrées éclairent ce singulier +spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachés à une +tringle et presque entièrement ouverts, laissent voir toute cette +cérémonie. Il paraît que Rembrandt composa cette gravure de pure +fantaisie, et sans vouloir représenter une des scènes de la pièce de +Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse +n'est pas célébré sous les yeux des spectateurs.—Après tout, cette +estampe, comme un certain nombre d'autres du maître, nous paraît plus +curieuse que belle; mais elle prouve l'amitié que l'artiste portait à +notre bourgmestre.</p> + +<p>Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que +subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean +Six, une des plus étonnantes œuvres du maître, et dont les meilleures +épreuves, déjà très-recherchées du temps de Mariette<a name="FNanchor_407_407" id="FNanchor_407_407"></a><a href="#Footnote_407_407" class="fnanchor">[407]</a>, sont portées +aujourd'hui dans les ventes à des prix fabuleux. Le bourgmestre, vêtu +comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et +des bas de soie noirs, est debout, tête nue, appuyé sur le soubassement +d'une fenêtre gothique, ouverte derrière lui, de manière à présenter en +avant ses pieds un peu écartés, tandis que son corps penché, ses épaules +et sa tête entrent dans l'épaisseur de l'embrasure. Il tient dans ses +deux mains un livre ou manuscrit, qu'il paraît lire avec la plus grande +attention. Sur une table, à droite, on voit son manteau, son épée et son +baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entassés. Un +tableau, caché à moitié par un rideau entr'ouvert, et dont il est +difficile de distinguer le sujet, est appendu à la muraille, au-dessus +de la table. Un épais rideau, à sa gauche, est tiré pour laisser +pénétrer dans la chambre, par l'ouverture de la croisée, la vive +lumière du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands, +une partie du bras et du poignet gauche, se détachent en clair sur tout +le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entièrement dans +l'ombre, à l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit +cette inscription au bas de la planche: <i>Jean Six, æt.</i> 29, <i>Rembrandt</i>, +1647.</p> + +<p>Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux, +Rembrandt ait représenté des personnages lisant, éclairés par la lumière +qui entre dans une chambre par une ouverture placée derrière eux. On +voit dans son œuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de +portraits exécutés de cette manière, tandis que les <i>Deux philosophes en +méditation</i>, du musée du Louvre<a name="FNanchor_408_408" id="FNanchor_408_408"></a><a href="#Footnote_408_408" class="fnanchor">[408]</a>, nous montrent la lumière éclairant +l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle +pénètre par derrière. Entrant ainsi dans la pièce où l'artiste plaçait +ses personnages, la lumière, sous son pinceau comme sous sa pointe, +produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions +saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu à égaler, +et qui sont le cachet de son génie.</p> + +<p>Nous ignorons à quelle circonstance est dû le portrait de Jean Six; la +planche en fut-elle payée au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser à +son ami ce témoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un +tableau à Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point. +Mais il est certain qu'une étroite intimité unissait l'artiste et le +bourgmestre. M. Scheltema<a name="FNanchor_409_409" id="FNanchor_409_409"></a><a href="#Footnote_409_409" class="fnanchor">[409]</a> cite, comme preuve de cette intimité, un +album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt. +Ce fait confirme toute la familiarité de leurs relations.</p> + +<p>Dans le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, «Gersaint<a name="FNanchor_410_410" id="FNanchor_410_410"></a><a href="#Footnote_410_410" class="fnanchor">[410]</a> raconte qu'un +jour, Rembrandt étant à la campagne du bourgmestre, un valet vint les +avertir que le dîner était prêt. Au moment où ils allaient se mettre à +table, ils s'aperçurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le +bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le +village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et +qui avait, lui, le caractère vif, paria avec son ami Six qu'il graverait +une planche avant que ce domestique fût revenu. La gageure fut acceptée, +et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prêtes au vernis, +il en prit aussitôt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du +dedans de la salle où ils étaient. En effet, la planche fut achevée +avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari.» Nous ignorons où +Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages +gravés par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de <i>Pont de Six</i>.</p> + +<p>On a dit<a name="FNanchor_411_411" id="FNanchor_411_411"></a><a href="#Footnote_411_411" class="fnanchor">[411]</a> que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de +la ville d'Amsterdam à la campagne du bourgmestre Six, qui inspirèrent à +ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait également le +receveur Utenbogard à sa maison de campagne, dont il a laissé une vue +gravée. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reçu dans +son habitation des champs, située au bord du canal, entre La Haye et +Leyde, et qu'il a célébrée dans son poëme en hollandais, sous le nom de +<i>Hofwyck</i>, c'est-à-dire <i>fuite de la cour</i>.</p> + +<p>Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses +autres tableaux. Nous avons admiré, à l'exposition de Manchester, la vue +d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect était saisissant de +tristesse et de vérité. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres +œuvres.</p> + +<p>Les lettres de l'artiste à Constantin Huygens, ses relations avec le +receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote racontée par +Gersaint, tout réfute de la manière la plus péremptoire ce que dit +Descamps<a name="FNanchor_412_412" id="FNanchor_412_412"></a><a href="#Footnote_412_412" class="fnanchor">[412]</a> du maître hollandais, avec une légèreté d'appréciation qui +prouve bien qu'il ne comprenait pas le véritable génie de +Rembrandt:—«Si ce peintre, dit-il, avait vécu avec des gens d'esprit, +quelle différence n'aurions-nous pas trouvée dans ses ouvrages! Il +aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de +noblesse, il aurait perfectionné ce goût naturel, ce génie de peintre, +dont chaque touche de pinceau et de pointe décèle en lui le caractère. +Le bourgmestre Six a essayé, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le +monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la +complaisance de se plier au caractère du peintre, pour acquérir sa +confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne +changea point: il n'aimait que la liberté, la peinture et +l'argent.»—Rembrandt ne <i>changea point</i>, et il eut grand'raison: s'il +se fût mis à vouloir peindre <i>avec plus de noblesse</i>, dans la manière si +vantée au siècle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses +œuvres seraient aujourd'hui reléguées aux derniers rangs, tandis que, +grâce à la liberté qu'il a aimée, à la fantaisie qui a dirigé son +pinceau et sa pointe, il est resté le chef de l'école hollandaise, et +l'un des plus grands maîtres de l'art.</p> + +<p>On a supposé<a name="FNanchor_413_413" id="FNanchor_413_413"></a><a href="#Footnote_413_413" class="fnanchor">[413]</a> que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de +<i>Siméon au temple</i>, qui passe pour sa première grande peinture; mais la +date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapprochée de celle de la +naissance de Jean Six, en 1618, réfute cette hypothèse.</p> + +<p>Le Catalogue du musée du Louvre<a name="FNanchor_414_414" id="FNanchor_414_414"></a><a href="#Footnote_414_414" class="fnanchor">[414]</a> indique l'admirable tableau des +<i>Pèlerins d'Emmaüs</i>, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six, +dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage +avait été fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie +cette supposition.</p> + +<p>Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a composé sa célèbre <i>Leçon +d'anatomie</i> pour le professeur Nicolas Tulp, beau-père de notre +bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de +Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que +quatorze ans à cette époque.—«Ce chef-d'œuvre, dit la description en +français qui accompagne les principaux tableaux gravés au trait, du +musée royal de La Haye<a name="FNanchor_415_415" id="FNanchor_415_415"></a><a href="#Footnote_415_415" class="fnanchor">[415]</a>, représente la <i>Leçon d'anatomie</i> du +professeur Tulp à Amsterdam. Il est assis, la tête couverte d'un large +chapeau et tenant à la main un instrument de chirurgie; il enseigne +cette science à ses amis et élèves, au nombre de sept. Il donne sa leçon +sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du +professeur indique qu'il instruit ses élèves, qui l'écoutent avec la +plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, à l'âge de +trente ans, pour le professeur Tulp, qui était son protecteur, fait voir +qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des têtes, +l'expression caractéristique de chaque personnage, qui tous fixent +leur attention sur le même objet, le calme du maître, la préoccupation +des élèves, tout est historique dans cette collection de portraits. La +belle exécution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la +magique puissance, la manière de grouper les figures, leur gradation par +rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la +teinte livide du cadavre, le style tout à la fois large et fini, le +dessin correct du cadavre, vu en raccourci du côté droit du tableau, +tout enfin fait de cette production le chef-d'œuvre de Rembrandt. Ce +tableau, donné par Tulp à la corporation des chirurgiens d'Amsterdam, +était autrefois placé au théâtre anatomique de cette ville, et +appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration +désira s'en défaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000 +florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un +des principaux ornements.»</p> + +<p>Si, à La Haye, on considère la <i>Leçon d'anatomie</i> comme le chef-d'œuvre +de Rembrandt, on pourrait bien, à Amsterdam, lui préférer la <i>Ronde</i> ou +<i>Garde de nuit</i>, cette scène où la vie éclate avec autant d'entrain, de +mouvement et de vérité, que la mort fait sentir son calme et sa gravité +dans la démonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, où le +même maître pouvait exécuter, dans des styles entièrement opposés, deux +chefs-d'œuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie; +l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise.</p> + +<p>C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura dû, selon toute apparence, de +se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le +beau-père aura pu rendre à la mémoire de son gendre.</p> + +<p>À la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de +Bisschop. Après avoir publié ses planches des plus belles statues +antiques, ce graveur voulut également faire connaître à ses concitoyens +les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc à La Haye, +en 1671<a name="FNanchor_416_416" id="FNanchor_416_416"></a><a href="#Footnote_416_416" class="fnanchor">[416]</a>, un recueil de cinquante-sept gravures, d'après différents +maîtres, et il en offrit la dédicace à Jean Six, alors bourgmestre +d'Amsterdam, en faisant précéder ce recueil du portrait de notre +amateur. Il paraît que le graveur vivait dans la familiarité de Jean +Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait +d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa +dédicace:—«De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la +peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer à mon +oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours +chercher, autant qu'on le peut, à rendre le beau.»—Partant de ce point, +Bisschop explique à sa manière ce que c'est que la beauté du corps +humain, dans son ensemble et dans ses différentes parties. S'appuyant +sur l'exemple des grands maîtres, tels que Michel-Ange, Raphaël et le +Poussin qui ont le mieux réussi à l'exprimer, il conclut qu'il est utile +d'offrir au public des modèles tirés de leurs ouvrages. Dans un passage, +qu'on dirait dirigé contre Rembrandt, il blâme énergiquement les +artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid +et le difforme, dans toute leur triste réalité. Il croit que cette mode +passera. «Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des +fleurs nouvelles; mais la vérité, fille du temps, finit toujours par +triompher.» En passant, le graveur fait l'éloge de Van Campen, dans des +termes tels, qu'on peut en inférer que l'illustre architecte était lié +avec Six, et que celui-ci avait contribué à l'érection du nouvel hôtel +de ville d'Amsterdam.</p> + +<p>Les dernières années de la vie de Rembrandt sont enveloppées d'une +obscurité qui n'a pas encore été éclaircie. Les uns attribuent les +malheurs qui vinrent l'accabler à des expériences d'alchimie, dans +lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le +compte des difficultés du temps la diminution de ses ressources; il en +est, enfin qui inclinent à croire que la manie qu'il avait d'acheter à +tout prix des objets rares et précieux, a été la seule et véritable +cause de sa ruine. Cette dernière supposition nous paraît la plus +vraisemblable, si l'on considère l'état de son mobilier, vendu aux +enchères par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656<a name="FNanchor_417_417" id="FNanchor_417_417"></a><a href="#Footnote_417_417" class="fnanchor">[417]</a>. +Quoiqu'il en soit, on a accusé les amis de Rembrandt de l'avoir +abandonné complétement, en laissant vendre tout ce qu'il possédait. Rien +ne prouve cette allégation: en ce qui concerne Six, son caractère, sa +bienveillance, sa conduite dans la vie privée, tout doit faire supposer, +au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage +son fantasque et malheureux ami. <i>Nemini invito beneficium datur</i>: on +n'oblige que ceux qui consentent à recevoir un service, et Rembrandt +était de ces natures à part, poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à +refuser même les bons offices d'un ami. M. Scheltema<a name="FNanchor_418_418" id="FNanchor_418_418"></a><a href="#Footnote_418_418" class="fnanchor">[418]</a> fait remarquer +avec justesse, qu'après la vente de tout ce qu'il possédait, Rembrandt, +aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa +cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art; +ainsi que la science, il est un ornement dans la prospérité, un refuge +et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail +avec une ardeur nouvelle; mais il s'éloigna tellement du monde, qu'on +fut longtemps dans une complète incertitude sur l'époque et le lieu de +sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, à Amsterdam, qu'il n'avait +pas quittée<a name="FNanchor_419_419" id="FNanchor_419_419"></a><a href="#Footnote_419_419" class="fnanchor">[419]</a>.</p> + +<p>Lorsque l'on considère que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mémoire +de Vondel, fit graver sur son tombeau: «<i>Vir Phœbo et Musis gratus, +Vondelius hic est</i>;—cet homme cher à Phœbus et aux Muses, Vondel est +là,» il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonné Rembrandt.</p> + +<p>Jean Six mourut à Amsterdam en 1700, plus de trente années après le +peintre.</p> + +<p>L'impartiale postérité est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour +l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir, +grâce surtout à son portrait gravé; de Rembrandt, elle ne se lasse point +d'admirer le génie, par lequel il revit dans ses œuvres: la mort a +emporté et fait oublier tout le reste.</p> + + +<hr /> +<h2 class="top15"><a name="AMATEURS_ALLEMANDS" id="AMATEURS_ALLEMANDS"></a>AMATEURS ALLEMANDS</h2> +<hr class="hr1" /> +<p class="nomg">BILIBALDE PIRCKHEIMER<a name="FNanchor_420_420" id="FNanchor_420_420"></a><a href="#Footnote_420_420" class="fnanchor">[420]</a></p> + +<p class="date">1470—1530</p> + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII" id="CHAPITRE_XXXIII"></a>CHAPITRE XXXIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Illustration ancienne à Nuremberg de la famille +Pirckheimer.—Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.—Son +retour et son mariage.—Il commande le contingent nurembergeois à +l'armée de l'empereur Maximilien.—Sa relation de la guerre contre +les Suisses.</p></div> + +<p class="date">1470—1499</p> + + +<p>Lorsqu'en parcourant l'œuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de +Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas +ce personnage, que cette tête vulgaire, ces traits gros et communs, +cette physionomie inculte représentent un des hommes les plus distingués +du seizième siècle, un négociateur habile, un jurisconsulte éclairé, un +savant d'une instruction profonde, un amateur délicat des beautés de +l'art. Le nom du sénateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est +à peu près inconnu en France; ses œuvres latines, reléguées sur les +rayons de quelques bibliothèques publiques, ne s'y lisent plus; la part +qu'il a prise aux événements dont sa patrie a été le théâtre à l'époque +de Luther et de la réforme, son influence sur les lettres et sur les +arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son +existence, est depuis longtemps éteint et effacé de ce côté-ci du Rhin. +Il n'en est pas de même en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg: +la mémoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'éclat qui +s'attache aux illustres renommées; et si l'on ne s'occupe plus de sa +carrière politique, son souvenir, associé à celui d'Albert Durer, vit +inséparable de celui du grand artiste, dont il a été le Mécène et l'ami. +À Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on répète encore cette +phrase d'Érasme:</p> + +<p>«<i>England hat seine Morien</i>; <i>Deutschland seine +Pirckheimerinnen</i><a name="FNanchor_421_421" id="FNanchor_421_421"></a><a href="#Footnote_421_421" class="fnanchor">[421]</a>.»—«L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses +Pirckheimer.»</p> + +<p>Bilibalde Pirckheimer naquit à Nuremberg en 1470<a name="FNanchor_422_422" id="FNanchor_422_422"></a><a href="#Footnote_422_422" class="fnanchor">[422]</a>; il descendait +d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles +patriciennes de cette ville. Un de ses aïeux, Jean, avait été, dans le +treizième siècle, premier sénateur de cette république; il surpassait en +richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son +instruction, dans un siècle où toutes les connaissances étaient, à +très-peu d'exceptions près, concentrées entre les mains du clergé. +Conrad Pirckheimer, bisaïeul de Bilibalde, Jean, son aïeul, et Jean, son +père, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres +que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentées dans le +commerce. Les relations très-étendues de leurs affaires avaient attiré +depuis plusieurs siècles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi +dans leur jeunesse les cours des plus célèbres universités, et nous +trouvons dans les œuvres de Bilibalde<a name="FNanchor_423_423" id="FNanchor_423_423"></a><a href="#Footnote_423_423" class="fnanchor">[423]</a> le diplôme de docteur en +droit civil et canonique, délivré par l'université de Padoue, le 2 août +1465, à Jean Pirckheimer, son père. Ces fortes études valurent à Jean +Pirckheimer la faveur de l'évêque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de +ses conseillers et l'employa dans plusieurs négociations importantes. Sa +réputation de sagesse étant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavière, ce +prince voulut également l'attacher à ses conseils, et bientôt l'archiduc +Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empressé à le consulter. +Pour donner une égale satisfaction à ces deux princes, Jean Pirckheimer +passait six mois à la cour de Munich et six mois à celle d'Inspruck. Le +jeune Bilibalde accompagnait son père à ces deux cours, tout en étudiant +les langues anciennes, les mathématiques et la musique, art pour lequel, +selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulières.</p> + +<p>Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, son père résolut de l'envoyer +en Italie terminer ses études, commencées en Allemagne; il partit donc +pour cette belle contrée, qui attirait alors de toutes les parties de +l'Europe les jeunes gens désireux de puiser les sciences à leurs sources +les plus pures. Bilibalde, guidé par les traditions de sa famille, se +rendit d'abord à Padoue. Là, attentif aux leçons d'un Grec, nommé +Creticus, il se sentit entraîné vers l'étude presque exclusive de la +langue d'Homère, jusqu'à ce point de négliger le droit civil et le droit +canonique, que son père, en homme positif, considérait comme plus utiles +à la future carrière qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de +quitter Padoue, et d'aller continuer ses études à l'université de +Pavie<a name="FNanchor_424_424" id="FNanchor_424_424"></a><a href="#Footnote_424_424" class="fnanchor">[424]</a>, où florissaient alors les jurisconsultes les plus célèbres: +Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit +les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la +langue italienne, qui lui devint bientôt aussi familière que sa langue +maternelle. Il se livra, en outre, à l'étude de la théologie, des +mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de l'histoire, et +même de la médecine.</p> + +<p>Après sept années entièrement consacrées à ces travaux, Bilibalde fut +rappelé par son père en Allemagne. Il le trouva, retiré à Nuremberg, +ayant abandonné ses fonctions publiques, pour se livrer entièrement à +l'administration de son immense fortune. Quant à lui, après avoir eu +l'idée de s'attacher à la cour de Maximilien I<sup>er</sup>, empereur +d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises, +réfléchissant que les richesses de son père devaient lui assurer un +opulent héritage, il renonça bientôt à ce projet et résolut de rester +dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins +que réclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il +épousa une jeune fille, nommée Crescentia, non moins distinguée par ses +vertus que par sa beauté. Aussitôt après son mariage, Bilibalde fut +admis au sénat de Nuremberg, dont les portes étaient fermées aux +célibataires, d'après les lois de la ville, et il commença ainsi à +prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les +lettres.</p> + +<p>Il jouissait de ce repos honorable, le vœu du sage, <i>otium cum +dignitate</i>, lorsqu'une circonstance imprévue vint l'arracher à ce calme +philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la +vie des camps.</p> + +<p>L'empereur Maximilien I<sup>er</sup>, héritier des prétentions et des rancunes +du duc de Bourgogne, croyait avoir à se plaindre des Suisses; il +résolut de leur déclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le +commencement du printemps de l'année 1499, il rassembla une armée sur +les bords du lac de Constance, et fit appel à toutes les villes soumises +à la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent à lui +fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernière à +répondre à cet ordre; elle s'empressa de lever et d'équiper quatre cents +fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros +canon, et huit chars ou équipages, pour porter les provisions et les +bagages. Mais il fallait un chef à ce petit corps d'armée: le sénat +nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antécédents ne semblaient +pas désigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigué, et +montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni à une +prudence non moins digne d'éloges. Mais, ce qui est à noter, c'est qu'il +écrivit en latin la relation détaillée de cette guerre<a name="FNanchor_425_425" id="FNanchor_425_425"></a><a href="#Footnote_425_425" class="fnanchor">[425]</a>, dont +l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le +récit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la +composition des deux armées, sur leurs mouvements, sur le défaut d'ordre +et de discipline des troupes impériales, sur la pénurie des vivres, +manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de +notre temps, la Confédération suisse, soutenue par le patriotisme de +ses enfants, savait repousser, grâce à ses montagnes, à ses défilés, à +ses lacs et à ses rivières, les attaques d'ennemis beaucoup plus +nombreux que ses défenseurs.</p> + +<p>Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'idée de l'acharnement avec +lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux +jeunes filles de l'Helvétie. Comme on n'employait plus ni hérauts +d'armes, ni parlementaires pour établir des communications entre les +deux armées, on se servait de vieilles femmes ou de très-jeunes filles +pour échanger des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut +chargée par ses compatriotes de porter une lettre à Maximilien. Pendant +que l'empereur examinait la dépêche, la jeune messagère était restée au +milieu du camp, entourée de soldats allemands, qui lui adressèrent +diverses questions. Les uns lui demandèrent ce que faisaient les Suisses +dans leur camp? «Ils attendent que vous osiez les attaquer,» +répondit-elle.—À un autre qui voulait savoir le nombre de leurs +soldats: «Ils sont, dit-elle, assez pour vous résister et vous +repousser.» Comme ils insistaient de nouveau pour connaître leur nombre: +«Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance, +ils vous ont si bien mis en fuite; à moins, ajouta-t-elle, que votre +fuite précipitée ne vous ait obscurci les yeux.» Un des soldats l'ayant +menacée de la tuer, et tirant son épée pour la frapper: «Tu es un homme +bien brave, un grand héros, dit-elle sans s'émouvoir, toi qui menaces +de mort une jeune fille sans défense. Mais puisque tu as une si grande +envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement +qui pourrait répondre à ton appel et rabattre ta férocité<a name="FNanchor_426_426" id="FNanchor_426_426"></a><a href="#Footnote_426_426" class="fnanchor">[426]</a>.»</p> + +<p>La relation de Pirckheimer, écrite chaque jour de son camp, donne une +triste idée de la cruauté de cette guerre, des représailles exercées par +les deux partis, en un mot, de la misère dans laquelle l'abus de la +force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contrées des +cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considérer le récit du +sénateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expédition. En +outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de +sentiments d'humanité, encore bien rares, chez un chef militaire, à +cette époque<a name="FNanchor_427_427" id="FNanchor_427_427"></a><a href="#Footnote_427_427" class="fnanchor">[427]</a>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV" id="CHAPITRE_XXXIV"></a>CHAPITRE XXXIV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne des +affaires publiques.—Ses études: il recherche les livres et les +manuscrits.—Ses traductions et ses publications.—Il se lie avec +un grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.—Son +intimité avec Albert Durer.—Tableau de l'artiste représentant les +derniers moments de la femme de son ami.</p></div> + +<p class="date">1500—1505</p> + + +<p>La paix conclue, Pirckheimer ramena à Nuremberg les débris de son +contingent, et reçut les félicitations du sénat pour sa conduite pendant +la guerre. Maximilien lui avait déjà conféré le titre de conseiller +impérial, comme un témoignage de satisfaction de ses bons services, et +ce titre fut plus tard confirmé par Charles-Quint. Mais l'envie, qui +n'est pas moins vivace dans les petits États que dans les grands +empires, s'attacha bientôt à dénigrer la conduite de Bilibalde et à lui +susciter des ennemis. Il était jeune encore, il venait d'ajouter la +gloire militaire à sa réputation de savant et de jurisconsulte, il avait +conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une +grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il +davantage pour exciter contre lui les récriminations d'une partie de ses +concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spécialement +lui reprocher; son biographe ne l'a pas spécifié: toutefois, on peut +supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir +d'influence dans le gouvernement de la république de Nuremberg. +Bilibalde, à ce qu'il paraît, ne tenait pas beaucoup aux emplois +publics. Il venait de perdre son père; cette circonstance le détermina, +contrairement à l'opinion de ses amis, à donner sa démission des +fonctions de sénateur, et à abandonner le maniement des affaires +publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune +et de la culture des lettres. «<i>Cogitare cœpit de vita tranquilla et +privata instituenda</i>,» dit simplement son biographe<a name="FNanchor_428_428" id="FNanchor_428_428"></a><a href="#Footnote_428_428" class="fnanchor">[428]</a>.</p> + +<p>Délivré du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau +dans sa bibliothèque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grâce +avec les Muses, il se remit surtout à l'étude de la langue grecque. Il +recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui +paraissaient imprimés dans cette langue, qu'ils sortissent des presses +de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne négligeait ni +soins ni dépenses pour se les procurer. Ces ouvrages étaient extrêmement +chers, particulièrement ceux publiés par Alde Manuce le Romain, +considéré alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie. +Bilibalde acheta ainsi un très-grand nombre de beaux et précieux livres; +non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour +les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas à faire +l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, à se +procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprimés, et qui +entraient très-rarement dans la composition de la bibliothèque des +simples particuliers. Il parvint ainsi à réunir les manuscrits grecs de +saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, avec les livres +gnostiques de Nilus, quelques traités de Jean Damascène et de Maxime le +Confesseur. Ces manuscrits furent imprimés et publiés aux frais de +Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diogènes +de Laërce, l'Euclide complet, et les huit livres de la géographie de +Ptolomée. Bilibalde traduisit lui-même ce dernier ouvrage en latin, avec +des notes et de savants commentaires, et il traduisit également, pour la +première fois, dans la même langue, les œuvres de saint Grégoire de +Naziance, à l'exception de ses poëmes. Mais cette traduction, bien que +terminée en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'après sa mort, +avec une préface d'Érasme, dans laquelle il vante les vertus et les +connaissances étendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la +première traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de +Xénophon.</p> + +<p>Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connaître +Bilibalde du monde lettré: aussi, entretenait-il une nombreuse +correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de +l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes +admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas +Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten, +Mélanchthon, Pic de la Mirandole, Œcolampade, Joachim Camerarius, et le +plus illustre de tous, l'oracle de ce siècle, Érasme de Rotterdam.</p> + +<p>Nous n'avons point à analyser la correspondance de ces hommes, célèbres +à divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes proposé +dans cette notice nous éloigne de ce travail. Il nous suffira de dire +que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le +plus souvent, sur la découverte et la publication d'auteurs grecs et +latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y +voit quel intérêt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces +ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des détails très-intéressants +sur l'état des esprits au commencement du seizième siècle, alors que les +opinions de Luther et des autres réformateurs ébranlaient, non-seulement +le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant. +Pirckheimer, ami de Mélanchthon et d'Érasme, paraît s'être tenu dans une +ligne de modération qui ne lui a évité ni les inimitiés passionnées ni +les calomnies, mais qui, néanmoins, l'a préservé des catastrophes +fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent échapper.</p> + +<p>La correspondance de Bilibalde et d'Érasme révèle les faits les plus +curieux sur l'agitation qui s'était emparée de tous les esprits en +Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des +réformateurs, soit sous l'autorité du clergé catholique. Érasme lui +écrivait, le 30 mars 1522<a name="FNanchor_429_429" id="FNanchor_429_429"></a><a href="#Footnote_429_429" class="fnanchor">[429]</a>, de Bâle, où il était occupé à surveiller +l'impression de ses œuvres chez Froben, son ami:—«<i>Videmus hoc sœculum +prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia +mea satis confidit apud judicem Jesum.</i>»—«Nous voyons ce siècle +prodigieux, tellement que je ne sais à quel parti m'attacher, si ce +n'est que ma conscience s'en remet entièrement à Jésus-Christ, notre +souverain juge.»—Il ajoutait, le 28 août 1525<a name="FNanchor_430_430" id="FNanchor_430_430"></a><a href="#Footnote_430_430" class="fnanchor">[430]</a>, en parlant des +troubles et de l'effervescence populaire:—«<i>Res eo progressa est, ut +solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit +vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu +geritur, infelicem habet exitum.</i>»—«Les choses en sont venues à ce +point, que Dieu seul peut transformer en tranquillité la tempête qui +agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit à l'abri de ce mal +fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une +malheureuse fin.»</p> + +<p>Pirckheimer, de son côté, se préoccupait également des maux qui +affligeaient l'Allemagne; mais n'étant pas monté sur la brèche, comme +Érasme, il se trouvait moins exposé aux attaques des fanatiques des +deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il était +entouré, le Nurembergeois se réfugiait, avec une ardeur encore plus +vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme +consolation la plus puissante, il appelait à son secours l'art allemand, +parvenu, grâce au génie d'Albert Durer, à sa plus haute expression de +force et de beauté.</p> + +<p>Ils étaient à peu près de même âge<a name="FNanchor_431_431" id="FNanchor_431_431"></a><a href="#Footnote_431_431" class="fnanchor">[431]</a>, nés dans la même ville et amis +dès l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant +des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du cœur, en +ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accordé à Durer +le feu sacré du génie; un esprit vaste, disposé à tout apprendre et à +tout savoir; une imagination ardente, souple et féconde, servie par une +main aussi sûre que délicate. Les premiers essais du grand artiste +allemand furent encouragés par Bilibalde, qui, en apprenant le grec à +Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Université de Pavie, avait +été séduit par l'art des vieux maîtres italiens. Il n'avait pu voir +aucun tableau de Raphaël; mais il avait admiré les œuvres du vieux +Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages +ravissantes de l'art antérieur au Sanzio. Il avait sans doute rapporté à +Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi, +s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste éminent que ses compatriotes +avaient surnommé l'<i>Apelles germanique</i>, et qui, en effet, ne le cédait +à aucun autre maître de son siècle, sans excepter Raphaël et +Michel-Ange. L'amitié d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint +telle, qu'ils passaient leurs journées ensemble, et que le riche +nurembergeois mit sa fortune à la disposition de son ami, afin qu'il pût +cultiver son art plus commodément, et le porter jusqu'au plus haut degré +de perfection. Bilibalde dut nécessairement suivre l'artiste dans ses +essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres +travaux, et peut-être même lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets +pour ses compositions si nombreuses et si variées. Malheureusement, le +biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce +point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert +Durer, dans ses détails, est encore entourée de nuages, et que les +admirateurs de son génie en sont réduits à des conjectures sur beaucoup +de faits que l'histoire de l'art aurait intérêt à bien +connaître<a name="FNanchor_432_432" id="FNanchor_432_432"></a><a href="#Footnote_432_432" class="fnanchor">[432]</a>.—À défaut de détails écrits, nous serons donc obligé +de chercher dans les œuvres de l'artiste quelles purent être ses +relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exerça, +peut-être, sur ses compositions.</p> + +<p>Nous avons dit, qu'éloigné de la politique et des querelles religieuses, +Bilibalde vivait partagé entre l'étude et l'art. Heureux de sa vie de +famille, il s'occupait de recherches tantôt sur un sujet, tantôt sur un +autre, obéissant à sa fantaisie: il venait de terminer en latin un +traité sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur +comparée à celles de son temps<a name="FNanchor_433_433" id="FNanchor_433_433"></a><a href="#Footnote_433_433" class="fnanchor">[433]</a>, lorsqu'un affreux malheur vint le +frapper. En juin 1504, il perdit sa chère Crescentia, avec laquelle il +était marié depuis environ sept années, et qui lui avait donné cinq +filles et un fils qui mourut avec sa mère. La douleur de Bilibalde fut +extrême, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vécut; car, +quoique jeune encore et jouissant d'une fortune énorme, il ne consentit +jamais à contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa +douleur, que le pinceau de son ami conservât les traits de Crescentia et +les transmît à la postérité. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a +représentée gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement +de son âme, par sa séparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit, +Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche à cacher son visage à sa +compagne chérie, et s'efforce de maîtriser l'émotion et la douleur qui +l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de +la malade, tandis qu'à côté d'elle, des prêtres, récitant les prières +des agonisants, se préparent à lui administrer le saint viatique. +Au-dessous de cette peinture est l'éloge de la défunte, composé par +Bilibalde lui-même, en ces termes qui rappellent les épitaphes des +premières matrones chrétiennes:</p> + +<p class="c">Mulieri incomparabili conjugique<br /> +Carissimæ Crescentiæ, mest.<br /> +Bilibaldus Pirckheimer maritus,<br /> +Quem numquam nisi morte sua turbavit<br /> +Monum posuit. Migravit ex ærumnis<br /> +In Domino XVI KI. Junii, anno<br /> +Salutis nostræ MDIIII.<br /> +<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" /></p> + +<p>Nous ignorons si ce tableau fut exécuté par Durer l'année même de la +mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage où il se trouve +aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer, +il se voyait, à Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de +Pirckheimer<a name="FNanchor_434_434" id="FNanchor_434_434"></a><a href="#Footnote_434_434" class="fnanchor">[434]</a>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXV" id="CHAPITRE_XXXV"></a>CHAPITRE XXXV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage de Durer à Venise.—Ses lettres à Pirckheimer.—Portraits de +Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et +séparément.—Confiance de l'artiste dans le goût de son +ami.—Pirckheimer traduit du grec en latin les <i>Caractères de +Théophraste</i>, et les dédie à Durer.</p></div> + +<p class="date">1506—1527</p> + + +<p>Deux ans après la mort de Crescentia, Durer résolut de se rendre à +Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux +modèles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conservé les +lettres écrites, de cette ville, par l'artiste à son ami et +protecteur<a name="FNanchor_435_435" id="FNanchor_435_435"></a><a href="#Footnote_435_435" class="fnanchor">[435]</a>. Elles renferment, dans leur naïveté, des détails aussi +intéressants que curieux sur la vie d'Albert, à Venise, sur ses +relations et ses études.</p> + +<p>On y voit d'abord, que Bilibalde avait prêté de l'argent à son ami pour +l'aider à faire ce voyage, et qu'Albert s'efforçait de le lui +rembourser, soit en économisant sur ce qu'il gagnait par son travail, +soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres +précieuses, dont il paraît qu'il était fort amateur. Les sentiments de +Durer pour Bilibalde étaient ceux d'un ami reconnaissant et dévoué. «Je +n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde +lettre;... vous avez été toujours, à mon égard, comme un père.» +L'artiste allemand se félicitait de son séjour à Venise où il avait, +disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni +boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis. +«Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les églises et partout +où ils peuvent les voir; après, ils les ravalent et disent que cela +n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a +loué en présence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir +quelque chose de moi; il est venu lui-même chez moi et m'a prié de lui +faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien +c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui. +Il est très-vieux et est encore le meilleur dans la peinture.» Il +paraîtrait, qu'à cette époque, l'exercice de l'art de la peinture +n'était pas libre à Venise, puisqu'il se plaint d'avoir été obligé, par +les peintres, de paraître trois fois devant les magistrats, et de payer +<i>quatre florins à l'école</i>. Il exécuta un grand tableau pour les +Allemands, probablement pour la corporation du <i>Fonsaco dei Tedeschi</i>, +et apprend à Bilibalde, par une lettre datée du jour de Notre-Dame de +septembre 1506, que ce tableau a bien réussi. «Je donnerais un ducat, +lui écrit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme +il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit. +J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai +refusé de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi fermé la +bouche à tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant +à la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. À présent, tout le +monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le +patriarche ont aussi vu mon tableau.»</p> + +<p>La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des détails intimes +sur la vie que son ami menait à Nuremberg. Quelques lettres sont +accompagnées de dessins à la plume, en forme de caricatures<a name="FNanchor_436_436" id="FNanchor_436_436"></a><a href="#Footnote_436_436" class="fnanchor">[436]</a>. Dans +la dernière, datée de quatorze jours environ après la Saint-Michel 1506, +il déplore la nécessité qui l'obligeait à quitter Venise: «Oh! que je +regretterai le soleil de Venise, dit-il à Pirckheimer: ici, je suis un +seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.»</p> + +<p>Rentré à Nuremberg à la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la +fécondité de son imagination et la facilité de sa main, se mit à +cultiver à la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure +dans tous ses genres, c'est-à-dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au +milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde, +et il s'attacha à le représenter dans plusieurs de ses compositions. +Nous le trouvons d'abord dans le tableau du <i>Crucifiement</i>, qui est à la +galerie impériale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est placé à côté +de celui du peintre, qui s'y est représenté sous la figure du +porte-enseigne. On le voit encore dans un <i>Portement de croix</i>, que le +sénat de Nuremberg donna à l'empereur, et dans lequel Albert a peint les +portraits des conseillers ou sénateurs de cette ville impériale. +Bilibalde a également été placé par Durer dans le tableau de +<i>Jésus-Christ sur la croix</i>, peint en 1511, et qui est considéré comme +son chef-d'œuvre. Là, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui +de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le +portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et +qu'il avait donné à son ami. Ce portrait est actuellement au musée +d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplément A), et +voici la description qu'en donne le Catalogue: «Portrait de Bilibalde +Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tête, hauteur +8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'où sort le bord +plissé de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux +grisonnants tombent en boucles sur ses épaules. Le fond est d'un vert +tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants:</p> + +<p class="c"><span class="smcap">BEL-BALDI</span><br /> +<span class="smcap">MD-X-X-IV</span><br /> +<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" /> +</p> + +<p> +Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche à droite, +quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beauté régulière, +annoncent l'intelligence et la résolution: les yeux, grands ouverts, +paraissent attentifs, et la bouche fermée révèle également la réflexion. +Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du +burin sont fines et traitées délicatement, quoique avec fermeté, à la +manière du maître. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et +l'oreille gauche sont particulièrement remarquables par leur finesse et +leur légèreté. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimètres +de hauteur, on lit:</p> + +<p class="c">Bilibaldi Pirkeymeri effigies,<br /> +Ætatis suæ anno <span class="smcap">LIII</span>.<br /> +Vivitur ingenio, cœtera mortis erunt.<br /> +<span class="smcap">MDXXIV</span>.<br /> +<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" /></p> + +<p> + +Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les +traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de +ses gravures, notamment dans celle qui veut représenter la <i>Destruction +du monde</i>. Le <i>Temps</i>, à cheval et armé de son trident, accompagné de +trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son +glaive, et un archer lançant ses flèches, pousse et détruit les hommes +et les femmes renversés devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et +préside, comme dans l'Apocalypse, à cette scène de désolation, qui +paraît annoncer la fin du monde. On reconnaît les traits de Pirckheimer +dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jugé +digne de peser les actions des hommes<a name="FNanchor_437_437" id="FNanchor_437_437"></a><a href="#Footnote_437_437" class="fnanchor">[437]</a>. On les revoit aussi dans +l'<i>Offrande de l'agneau au grand prêtre, par la Vierge et saint Joseph</i>. +Bilibalde est placé debout, à côté de l'enfant Jésus, et tient un agneau +dans ses bras.</p> + +<p>Il paraît que Durer avait grande confiance dans le goût de son ami, et +qu'il se soumettait volontiers à ses critiques. On sait qu'il a peint, +et ensuite gravé saint Eustache, agenouillé devant un cerf, qui porte un +crucifix entre ses cornes, et est entouré de chiens, disposés en +différentes attitudes, et tels, suivant Vasari<a name="FNanchor_438_438" id="FNanchor_438_438"></a><a href="#Footnote_438_438" class="fnanchor">[438]</a>, qu'il serait +impossible d'en trouver de plus beaux. À côté du saint, on voit son +cheval de chasse, tout harnaché, d'une exécution véritablement +merveilleuse. À l'occasion de ce cheval, Bayle<a name="FNanchor_439_439" id="FNanchor_439_439"></a><a href="#Footnote_439_439" class="fnanchor">[439]</a> rapporte ce qui +suit: «Jean Valentin André, docteur en théologie au duché de Wirtemberg, +écrivant à un prince de la maison de Brunswick, dit: «Je me rappelle +avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la république de +Nuremberg, protecteur, Mécène et soutien presque unique d'Albert Durer, +n'avait rien trouvé à reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce +n'est que les étriers étaient trop courts pour qu'Eustache pût +commodément monter à cheval. Ayant indiqué à l'artiste comment il +fallait faire, pour peindre un cheval équipé à l'usage d'un cavalier, +Albert l'exécuta merveilleusement, et j'ai souvent contemplé son œuvre +avec le plus grand plaisir.»</p> + +<p>De son côté, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de +l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reçu, +en septembre 1515<a name="FNanchor_440_440" id="FNanchor_440_440"></a><a href="#Footnote_440_440" class="fnanchor">[440]</a>, du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il +était en correspondance, le volume grec des <i>Caractères</i> de Théophraste, +que ce savant venait de publier. À l'instigation d'Albert Durer, qui ne +savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine, +Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya +cette traduction à son ami, avec la dédicace suivante, également écrite +en latin<a name="FNanchor_441_441" id="FNanchor_441_441"></a><a href="#Footnote_441_441" class="fnanchor">[441]</a>:</p> + +<p>«Cet aimable petit livre, qui m'a, été donné par un aimable ami, j'ai +résolu de te l'offrir, mon très-aimable Albert, non-seulement à cause de +notre mutuelle amitié, mais parce que tu excelles tellement dans l'art +de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habileté le vieux +et sage Théophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont +ordinairement dissimulées, et cependant, elles se laissent voir +quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'échapper des plus +secrètes profondeurs de l'âme. Alors, dès qu'elles se sont montrées, et +qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois<a name="FNanchor_442_442" id="FNanchor_442_442"></a><a href="#Footnote_442_442" class="fnanchor">[442]</a>, elles +brisent tout frein, et osent se découvrir ouvertement aux yeux de tous. +Cette vérité, observée dans tous les siècles, se fait encore plus +remarquer dans le nôtre, où la trop grande liberté engendre un trop +grand mépris. C'est ainsi que, bien que l'on prêche partout la vérité, +on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le règne +de Dieu consistait plutôt en de simples préceptes que dans +l'accomplissement des œuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous +faibles, à ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres +vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres, +dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les +habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les +amender. Parmi ces livres, je considère celui-ci comme le meilleur, et +comme assaisonné d'un sel piquant, qui le fait pénétrer +très-agréablement jusqu'au fond de notre cœur. Je l'ai reçu jadis en +grec, de très-docte et très-aimable prince, Jean-François Pic de la +Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le dédie, +à toi, mon très-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui +désirent s'instruire aient également un sujet d'étude et de récréation +dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le +texte ait été altéré, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-être, +par trop de recherche, je me suis efforcé de l'amender, autant que je +l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct. +J'aurais pu le traduire en style plus élégant, mais je n'ai pas voulu +m'éloigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paraître, pour +ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la +traduction latine, il sera facile d'éclaircir ces passages...</p> + +<p>«Quant à toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette +peinture, écrite par Théophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton +pinceau, médite-la au moins avec attention, car elle te sera +non-seulement très-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle +aura pour toi d'autres avantages.—Porte-toi bien. De notre maison, +Calendes de septembre, l'an du salut 1527.»</p> + +<p>Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le +croire, car il était fort capable d'apprécier toute la vérité des +peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui précède, que +l'instruction classique de Durer était à la hauteur de son génie, et ses +gravures si nombreuses et si variées, soit sur cuivre, soit sur bois, +prouvent que son imagination était égale à son savoir.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI" id="CHAPITRE_XXXVI"></a>CHAPITRE XXXVI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.—Voyage d'Albert dans +les Pays-Bas.—Portraits d'Érasme par Durer et Holbein.—Amour +d'Érasme pour l'indépendance.</p></div> + +<p class="date">1518—1526</p> + + +<p>Nous avons dit que Pirckheimer était en correspondance suivie avec +Érasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages +publiés par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et +politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y +rencontre quelques passages qui montrent qu'Érasme n'était pas plus +insensible que son ami aux œuvres du pinceau ou du burin du grand +artiste de Nuremberg. Dans une lettre écrite de Bâle, le 19 juillet +1522<a name="FNanchor_443_443" id="FNanchor_443_443"></a><a href="#Footnote_443_443" class="fnanchor">[443]</a>, Érasme lui dit:—«Je fais, de cœur, mes compliments à notre +Durer: c'est un digne artiste (<i>artifex</i>) qui ne mourra jamais. Il avait +commencé à me peindre à Bruxelles; plût à Dieu qu'il eût achevé! Nous +avons eu, lui et moi, le même sort; étant aussi maltraités l'un que +l'autre par la naissance et la fortune.»</p> + +<p>On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les années +1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le +but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait à vendre. Après un +assez long séjour à Anvers, où il avait été fêté par tous les artistes, +il visita Bruxelles, où il fut reçu par l'infante Marguerite, dont il +fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entrée de +Charles-Quint, qu'il peignit également, ainsi que le roi de Danemark, +Christian II, qui le fit dîner avec lui. Durer a écrit le journal de son +voyage<a name="FNanchor_444_444" id="FNanchor_444_444"></a><a href="#Footnote_444_444" class="fnanchor">[444]</a>, dans lequel il note exactement toutes ses dépenses, sans +doute pour se conformer aux désirs de sa femme, qu'il avait emmenée avec +lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres écrites de Venise à +Pirckheimer, «<i>son maître de calcul</i>.» Ce journal est surtout +intéressant par les détails qu'il donne sur les ouvrages, portraits, +tableaux, dessins, que Durer exécuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa +réputation était très-répandue, et qu'il jouissait d'une très-haute +considération.</p> + +<p>C'est en 1520, pendant son séjour à Bruxelles, qu'Albert avait commencé +le portrait d'Érasme. On verra que, s'il ne l'avait pas terminé alors, +l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, à la +demande d'Érasme lui-même. Mais il paraît que vers la fin de 1522 Durer, +dont le génie était universel, avait résolu de fondre un buste ou +médaillon d'Érasme<a name="FNanchor_445_445" id="FNanchor_445_445"></a><a href="#Footnote_445_445" class="fnanchor">[445]</a>, au revers duquel devait se trouver une figure +de Terme antique, probablement tel que celui dont Érasme se servait +pour cachet<a name="FNanchor_446_446" id="FNanchor_446_446"></a><a href="#Footnote_446_446" class="fnanchor">[446]</a>: c'est, du moins, ce qui semble résulter de plusieurs +lettres d'Érasme à Pirckheimer.—Dans celle datée de Bâle, le 9 janvier +1523, après s'être plaint de la gravelle dont il souffrait depuis +longtemps, il ajoute:—«<i>De fusili Erasmo rectè conjecturas: felicius +provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a +tergo est, obstat quòminus facies feliciter exprimatur.</i>»—«Vos +conjectures sont justes, à l'égard du portrait d'Érasme qu'on veut +fondre: un mélange de cuivre et d'étain réussit ordinairement mieux que +tout autre, et le Terme qui est par derrière s'oppose à ce qu'on puissè +rendre heureusement l'expression de la figure<a name="FNanchor_447_447" id="FNanchor_447_447"></a><a href="#Footnote_447_447" class="fnanchor">[447]</a>.»—Il termine en le +chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se réjouissant de ce +que l'artiste ait trouvé <i>sutorem suum</i>, faisant sans doute allusion à +des critiques que Pirckheimer avait faites de ses œuvres, et auxquelles +l'artiste s'était probablement soumis.</p> + +<p>En novembre 1523, Érasme avait reçu un essai en plomb de son portrait; +il l'avait envoyé à un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du +même mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles +(<i>Resaluta nostrum Apellem</i>), il lui demandait ce que cet essai était +devenu<a name="FNanchor_448_448" id="FNanchor_448_448"></a><a href="#Footnote_448_448" class="fnanchor">[448]</a>.</p> + +<p>Le 8 février 1524<a name="FNanchor_449_449" id="FNanchor_449_449"></a><a href="#Footnote_449_449" class="fnanchor">[449]</a>, il revient sur la fonte de son buste ou +médaillon:—«Je vous avais écrit relativement à l'image d'Érasme que +l'on devait peindre; mais, à ce que je vois, mes lettres ne vous sont +pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modèle en plomb, en +retouchant les angles, la foute réussirait mieux. Toutefois, un mélange +de cuivre et d'étain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'Érasme +était fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise réussirait +mieux, car l'épaisseur de la pierre et de la masse, qui est par +derrière, s'oppose à ce que le visage et le cou soient bien rendus. On +pourra essayer des deux manières: s'il réussit, qu'il fonde et vende à +son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures épreuves, +afin que j'en fasse cadeau à mes amis, je lui compterai ce qu'il +voudra.»</p> + +<p>Il paraît que la fonte réussit; car Érasme annonce à Pirckheimer, le 8 +janvier 1525<a name="FNanchor_450_450" id="FNanchor_450_450"></a><a href="#Footnote_450_450" class="fnanchor">[450]</a>, qu'il a reçu «la première épreuve de son portrait +fondu, avec un médaillon peint par Apelles.» Il ajoute:—«Je désirerais +être peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le +pourra-t-il? il avait commencé à Bruxelles à tracer mes traits au +charbon; mais cette esquisse doit être, je le crois, depuis longtemps +détruite. S'il peut quelque chose, d'après mon médaillon fondu et de +mémoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous +ait donné un peu trop d'embonpoint.»</p> + +<p>Bientôt Érasme reçut le portrait fondu de Bilibalde, avec un médaillon +peint également de la main d'Albert Durer<a name="FNanchor_451_451" id="FNanchor_451_451"></a><a href="#Footnote_451_451" class="fnanchor">[451]</a>.—«Je les ai placés, +écrivait-il le 5 février 1525, sur les deux murailles de ma chambre à +coucher, afin que, de quelque côté que je me tourne, Bilibalde se +présente à ma vue.»</p> + +<p>On apprend par une lettre du 28 août suivant<a name="FNanchor_452_452" id="FNanchor_452_452"></a><a href="#Footnote_452_452" class="fnanchor">[452]</a> combien les procédés +les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, étaient peu répandus à +cette époque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en plâtre le +buste ou médaillon d'Érasme et le sien; mais Érasme lui répond:—«Je ne +trouve ici (à Bâle) personne qui sache mouler en plâtre des figures; +aussi aurais-je préféré que le modèle fût resté entre vos mains. Saluez +Durer, prince de l'art d'Apelles.»</p> + +<p>L'année suivante, l'artiste combla les vœux d'Érasme, en exécutant son +portrait de mémoire et avec le secours de son buste ou médaillon. Érasme +avait reçu ce portrait à Bâle dans le courant de juin 1526, et il +écrivait à Pirckheimer<a name="FNanchor_453_453" id="FNanchor_453_453"></a><a href="#Footnote_453_453" class="fnanchor">[453]</a>:—«Je songe à ce que je pourrais faire pour +Albert Durer; il est digne d'une éternelle mémoire. Si mon portrait +n'est pas très-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en étonner, car je ne +suis plus tel que j'étais il y a plus de cinq années. Travaillé par la +fièvre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon +pauvre petit corps a toujours été en s'amoindrissant, comme il arrive +après les maladies.»</p> + +<p>D'après la gravure de ce portrait, exécutée sur cuivre par Durer +lui-même<a name="FNanchor_454_454" id="FNanchor_454_454"></a><a href="#Footnote_454_454" class="fnanchor">[454]</a>, Érasme est représenté debout à mi-corps, écrivant sur un +pupitre placé sur une table, et tenant son écritoire dans la main +gauche. Il est coiffé d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tête, ses +yeux sont baissés et semblent suivre ce que sa main droite écrit. Une +ample robe de docteur l'enveloppe. À l'angle de la table on voit un vase +rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur +une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit +l'inscription suivante:</p> + +<p class="c">Imago Erasmi Rotterodami<br /> +Ab Alberto Durero ad<br /> +Vivam effigiem delineata.<br /> +Την χρειττω τα συγγαμματα] MDXXVI.<br /> +<img src="images/001.png" alt="image pas disponible" /></p> + +<p> + +Dans cette gravure, le visage d'Érasme est moins maigre que dans les +portraits de Holbein. La lettre d'Érasme explique bien ce qui pouvait +manquer à la fidèle ressemblance. Néanmoins, satisfait de l'œuvre du +maître nurembergeois, Érasme avait voulu célébrer son génie dans un +petit traité spécialement composé en son honneur; mais nous n'avons pas +trouvé cet éloge parmi ses œuvres, et tout porte à croire qu'il n'aura +pas été publié.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, Érasme aura eu la gloire d'être peint par les deux +plus grands artistes allemands de son siècle: Albert Durer et Hans +Holbein. Le premier n'a représenté qu'une fois sa physionomie, tandis +que le peintre de Bâle l'a souvent reproduite. Holbein devait à Érasme +ces nombreux témoignages de sa reconnaissance, car ce fut Érasme qui, en +1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea à se rendre en +Angleterre et à se présenter, avec ce portrait et une lettre de +recommandation, au chancelier Thomas Morus<a name="FNanchor_455_455" id="FNanchor_455_455"></a><a href="#Footnote_455_455" class="fnanchor">[455]</a>. Nous n'avons pas trouvé +cette lettre dans la correspondance imprimée d'Érasme, qui contient +cependant plus de <i>treize cents lettres</i> de cet infatigable écrivain. On +peut supposer qu'elle devait être conçue dans le même sens que celle +qu'Érasme avait donnée à Holbein pour le savant Pierre Ægidius +d'Anvers:—«Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a +peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque +c'est un artiste remarquable. S'il désire voir Quentin (Matzis), vous +pourrez lui indiquer sa maison. Ici (à Bâle) les arts meurent de froid +(<i>frigent</i>); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots +(monnaie d'or anglaise de ce temps)<a name="FNanchor_456_456" id="FNanchor_456_456"></a><a href="#Footnote_456_456" class="fnanchor">[456]</a>.»—On sait que, parvenu à +Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grâce au portrait et à +la lettre d'Érasme, son ami, avec le plus grand empressement: logé dans +le palais du chancelier, il y passa près de deux années, occupé à +l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire +plusieurs répétitions du portrait de son protecteur de Bâle. Érasme y +est ordinairement représenté à mi-corps, la tête couverte d'une sorte de +bonnet de velours, et vêtu d'une robe de professeur, les mains placées +l'une dans l'autre, à moitié cachées par la bordure. La figure de +l'auteur de l'Éloge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de +Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la +vivacité, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la +douceur.</p> + +<p>Presque tous les portraits d'Érasme par Holbein sont restés en +Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de +la reine, soit dans les principales collections particulières. Mais nous +ignorons ce qu'est devenu le portrait d'Érasme peint et gravé par +Durer.—L'illustre écrivain de Rotterdam, méritait bien d'exercer le +pinceau des deux principaux maîtres de l'école allemande. Indépendamment +de sa science presque universelle, de son érudition profonde, qui +n'avait pas étouffé son imagination, de l'esprit qu'il déploya dans +son <i>Encomium Moriæ</i>, en osant railler publiquement les passions, les +vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter +les rois et les papes, son caractère n'était pas moins recommandable que +son talent. Il voulut rester modéré dans un temps de luttes violentes, +s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidèle aux +grands principes de la tolérance et de la charité chrétienne. Il donna +l'exemple du désintéressement et de l'indépendance, bien qu'il fût +sollicité par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume +au service de leur cause.—«Je ferais facilement ma fortune auprès des +princes, écrivait-il de Bâle en 1518<a name="FNanchor_457_457" id="FNanchor_457_457"></a><a href="#Footnote_457_457" class="fnanchor">[457]</a> à Pirckheimer; mais pour moi +la liberté est la chose la plus précieuse qu'il y ait au monde: tout ce +qui s'achète à ses dépens m'a toujours paru acheté trop cher.»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII" id="CHAPITRE_XXXVII"></a>CHAPITRE XXXVII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa patrie.—Sa +retraite définitive des affaires publiques.—<i>Le char triomphal de +l'empereur Maximilien</i>, dessiné et gravé par Durer, et décrit par +Pirckheimer.—Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde.</p></div> + +<p class="date">1512—1527</p> + + +<p>Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la +goutte, paraît avoir fait assez peu de cas des succès de l'ambition +satisfaite. Après la mort de sa femme, ses amis l'avaient poussé de +nouveau, pour le distraire, à rentrer au sénat de Nuremberg. Il y fut +chargé de plusieurs missions importantes. En 1512, envoyé à Cologne pour +réclamer de l'empereur le rétablissement et le maintien des priviléges +de sa patrie, il fut assez heureux pour réussir à faire agréer sa +requête. Dans la suite, il représenta plusieurs fois la ville de +Nuremberg aux diètes allemandes et dans d'autres assemblées, et s'y fit +constamment remarquer par son éloquence et sa fermeté<a name="FNanchor_458_458" id="FNanchor_458_458"></a><a href="#Footnote_458_458" class="fnanchor">[458]</a>. Ces succès +excitèrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses +anciens ennemis. Bilibalde, dégoûté de la politique, résolut de se +retirer définitivement des fonctions publiques. Indépendamment des +calomnies auxquelles il se voyait exposé, il avait une autre raison, +malheureusement trop réelle, pour désirer le repos. La goutte, à +laquelle il était sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments +sans douleurs. Il demanda donc au sénat de le dispenser de prendre part +plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemblée refusa +de faire droit à ce désir. Elle connaissait le zèle, l'intégrité de +Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractère et son talent étaient +fort appréciés à la cour impériale, et que son influence était puissante +auprès de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le sénat répondit +donc qu'il ne pouvait consentir à ce que Bilibalde privât sa ville +natale de son savoir, de sa longue expérience des affaires et de son +crédit: seulement, il fut décidé qu'en considération de ses infirmités, +il serait dispensé d'aller en mission. Pirckheimer se soumit à cette +décision, et continua, un peu malgré lui, à prendre part aux +délibérations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son +temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'étude +des lettres absorbèrent presque tous ses moments. Sa maison devint le +rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle +était considérée comme l'asile des érudits: <i>Hospitium, seu diversorium +eruditorum</i>; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empêchaient +pas de se livrer à ses études favorites<a name="FNanchor_459_459" id="FNanchor_459_459"></a><a href="#Footnote_459_459" class="fnanchor">[459]</a>. Il entretenait également +un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait, +non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et +dans les Pays-Bas.</p> + +<p>C'est à cette époque, que, de concert avec Albert Durer, il composa <i>le +char triomphal de l'empereur Maximilien</i>, emblème allégorique des vertus +et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des +chefs-d'œuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en +largeur; ils ont été gravés sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage +avec <i>l'arc triomphal</i> du même empereur, grand in-folio gravé sur bois +également, sous la direction de Durer; mais l'exécution du <i>char</i> est +beaucoup mieux réussie, et sa composition n'est pas moins remarquable. +Pirckheimer en fit une élégante description en latin, et la dédia, en +son nom et au nom d'Albert, à l'empereur Maximilien, qui le remercia et +le félicita dans une lettre latine, écrite d'Inspruck le 29 mars +1518<a name="FNanchor_460_460" id="FNanchor_460_460"></a><a href="#Footnote_460_460" class="fnanchor">[460]</a>.</p> + +<p>Ce prince aimait les arts, et se délassait des plus importantes affaires +d'État en cultivant la gravure sur bois: on lui a même attribué celles +qui accompagnent le Theuerdank<a name="FNanchor_461_461" id="FNanchor_461_461"></a><a href="#Footnote_461_461" class="fnanchor">[461]</a>. Il était donc fort capable +d'apprécier le génie de Durer; mais il est probable que, dans cette +circonstance, il fut surtout flatté de voir son nom loué comme le modèle +de toutes les vertus nécessaires à un grand prince. La composition de +Durer est conçue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien +art germanique. Cependant, elle présente, dans quelques-unes de ses +parties, des réminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des +arcs de Titus et de Constantin, à Rome. L'ensemble de cette œuvre révèle +une perfection à laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue, +et le dessin du maître s'y montre véritablement supérieur<a name="FNanchor_462_462" id="FNanchor_462_462"></a><a href="#Footnote_462_462" class="fnanchor">[462]</a>.</p> + +<p>La part que Bilibalde prit à cet ouvrage, dont il fournit le sujet à +Durer, fit diversion à ses douleurs physiques et à ses inquiétudes +d'homme d'État. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle +s'étendait même aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle +de Bâle, était troublée par les doctrines nouvelles de Luther et de ses +adhérents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui +allaient bientôt dégénérer en de sanglants combats, les partisans de la +modération et de la tolérance, tels qu'Érasme et Pirckheimer, se +trouvaient exposés aux récriminations et aux calomnies des deux partis. +Érasme lui écrivait de Bâle le 19 octobre 1527<a name="FNanchor_463_463" id="FNanchor_463_463"></a><a href="#Footnote_463_463" class="fnanchor">[463]</a>: «<i>Perit concordia, +charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?</i>» «La +concorde, la charité, la foi, la discipline, les mœurs, la civilité +périt: que reste-t-il?» Pirckheimer ne se plaignait pas moins amèrement. +«<i>Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, præcipuè illorum hominum +qui populi devorant peccata, cœlique claudendi et reserandi se jus +habere existimant.</i>» «Vois, mon cher Érasme, ce qu'ose l'iniquité, +principalement de ces hommes qui dévorent les péchés du peuple, et +prétendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du +paradis<a name="FNanchor_464_464" id="FNanchor_464_464"></a><a href="#Footnote_464_464" class="fnanchor">[464]</a>.»</p> + +<p>Comme il arrive presque toujours aux époques de querelles religieuses, +la diversité des opinions pénétra dans les familles, et celle de +Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientôt troublée. +Bilibalde avait deux sœurs, l'une, nommée <i>Charitas</i>, était abbesse du +couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple +religieuse, avec une des filles de son frère. Agité par les doctrines +des réformateurs, le couvent n'était plus la maison de l'obéissance et +de la prière. Bilibalde avait fait l'éducation de ses sœurs, il leur +avait appris le latin, qu'elles écrivaient fort correctement et même +avec élégance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a été +publiée dans ses œuvres<a name="FNanchor_465_465" id="FNanchor_465_465"></a><a href="#Footnote_465_465" class="fnanchor">[465]</a>. Les lettres de Charitas donnent une haute +idée de son instruction, et montrent qu'elle avait un goût très-vif pour +les ouvrages de l'antiquité grecque ou latine, particulièrement pour les +traités de Plutarque, que son frère traduisait en latin pour elle. +Néanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait +scrupuleusement soumise à la règle de son ordre. Bilibalde aimait +tendrement ses sœurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur +communauté, et plus encore dans leur conscience. Il leur députa donc son +ami, Philippe Mélanchthon, dont la modération, la douceur, la charité +étaient appréciées des sectes les plus violentes et les plus opposées. +Nous ignorons le résultat de cette conférence. Ce qui paraît certain, +c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutôt des +passions irréconciliables, Pirckheimer se vit exposé aux attaques des +fanatiques de toutes les opinions. Loin de répondre, il n'opposa que le +silence et la résignation aux invectives de ses ennemis, et s'éloigna de +plus en plus des affaires publiques.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII" id="CHAPITRE_XXXVIII"></a>CHAPITRE XXXVIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments +d'Érasme.—Épitaphe de Durer.—Dernières années de +Bilibalde.—Gravure faisant allusion à ses chagrins.—Mort de +Pirckheimer.</p></div> + +<p class="date">1528—1530</p> + + +<p>Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer éprouva bientôt une douleur +beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit à +Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son génie, et alors +qu'il était parvenu à l'apogée de sa gloire. Il s'empressa de faire part +de ce triste événement à leurs amis communs, et voici ce qu'il écrivait +à Udalric ou Ulrich Hutten<a name="FNanchor_466_466" id="FNanchor_466_466"></a><a href="#Footnote_466_466" class="fnanchor">[466]</a>: «Bien que, mon cher Udalric, une longue +vie soit au nombre des plus chers désirs des hommes, je pense néanmoins +qu'on ne peut rien imaginer de plus intolérable qu'une existence qui se +prolonge longtemps. J'en fais moi-même la triste expérience tous les +jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amène la vieillesse, et du +cortége obligé de tant de maladies qu'elle traîne avec elle, que peut-il +arriver de plus triste à un homme, que d'avoir à déplorer chaque jour, +non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore +celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie été déjà bien souvent +éprouvé par la mort inévitable d'un grand nombre des miens, je crois +cependant n'avoir jamais ressenti jusqu'à ce jour une douleur aussi vive +que celle que m'a causée la perte subite de notre excellent ami Albert +Durer. Et ce n'est point à tort, puisque, de tous les hommes qui ne +m'étaient point attachés par les liens du sang, il n'en est aucun que +j'aie plus aimé, ni que j'aie autant estimé, à cause de ses innombrables +vertus et de sa probité. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu +partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller, +en ta présence, à toute l'effusion de mes regrets, afin que nous +puissions ensemble payer à cet ami si cher le juste tribut de nos +larmes. Il est mort, notre Albert, mon très-cher Udalric; déplorons, +hélas! l'ordre inexorable de la destinée, la misérable condition des +hommes, et l'insensible dureté de la mort. Un tel homme, si supérieur, +nous est enlevé, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune +valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur +vie au delà des limites assignées à la plupart des hommes...»</p> + +<p>Nous n'avons pas la réponse de Hutten, mais nous trouvons celle +d'Érasme, datée de Bâle, le 24 avril 1528<a name="FNanchor_467_467" id="FNanchor_467_467"></a><a href="#Footnote_467_467" class="fnanchor">[467]</a>; elle est laconique et +sèche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule +de nouvelles qui semblent l'intéresser davantage, est formulée à l'aide +d'un lieu commun, digne plutôt d'un sophiste grec que d'un philosophe +chrétien. «<i>Quid attinet</i>, dit-il, <i>Dureri mortem deplorare, quum simus +mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo</i>.» «À quoi +sert de déplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je +lui ai préparé une épitaphe dans mon petit livre.» (Celui dont nous +avons parlé plus haut, et qu'Érasme devait composer pour faire l'éloge +d'Albert).—Voilà tout ce qu'Érasme trouve à dire sur la mort d'un +artiste qu'il comparait à Apelles.</p> + +<p>Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible à la mort de son ami; il +lui fit ériger, à ses frais, un tombeau dans le cimetière Saint-Jean, de +Nuremberg, et, sur une table d'airain fixée à ce monument, il fit graver +l'épitaphe suivante<a name="FNanchor_468_468" id="FNanchor_468_468"></a><a href="#Footnote_468_468" class="fnanchor">[468]</a>:</p> + +<p class="c"> +Me (Memoriæ) Alb. Dur.<br /> +Quidquid Alberti Dureri mortale fuit,<br /> +Sub hoc conditur tumulo.<br /> +Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII.<br /> +</p> + +<p>Plus tard, il déplora sa perte dans une élégie en distiques latins, et, +peu satisfait de la promesse d'Érasme, il lui composa dans la même +langue, et en vers, trois épitaphes<a name="FNanchor_469_469" id="FNanchor_469_469"></a><a href="#Footnote_469_469" class="fnanchor">[469]</a>. L'élégie peint bien les +sentiments les plus intimes de son âme et sa profonde douleur:</p> + +<p>«Toi qui m'étais si attaché depuis tant d'années, Albert, la plus grande +part de mon âme, dont la conversation m'était si agréable, et dans le +sein duquel je pouvais verser en sûreté mes plus secrètes pensées, +pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te hâtes-tu de +t'éloigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas été permis de soulever +ta tête, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers +adieux; car, à peine la maladie t'avait-elle obligé à te mettre au lit, +que la mort, accourant, s'est emparée de ta personne. Hélas! +espérances vaines! Combien notre esprit est impuissant à prévoir les +maux qui nous menacent et qui tombent sur nous à l'improviste! La +Fortune, prodigue à ton égard, t'avait tout donné, comme tu le méritais: +l'intelligence, la beauté, là bonne foi unie à la probité. La mort s'est +hâtée de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta +renommée; car le génie de Durer et son illustre nom brilleront tant que +les astres éclaireront cette planète. Ô toi, l'honneur et l'une des +gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la +conduite du Christ. Là, tu jouiras à toujours de la récompense due à ton +mérite; tandis que nous, ici-bas, nous errons à l'ombre de la mort, +prêts à être engloutis, sur notre barque fragile, dans l'océan des âges. +Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grâce, nous +pénétrerons après toi dans le même chemin. En attendant, versons sur le +sort de notre ami des larmes amères, la plus douce consolation des +affligés. Joignons-y des prières pour apaiser le Tout-Puissant, s'il +daigne accueillir nos vœux. Et pour que rien ne manque au tombeau +d'Albert, répandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis, +des guirlandes de roses,—Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car +l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.»</p> + +<p>La mort de l'artiste éminent avec lequel il passait la plus grande +partie de sa vie dans une douce intimité, et le renouvellement des +attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps +exposé, répandirent sur les dernières années de Pirckheimer un voile de +sombre tristesse. S'il dédaigna de répondre par des discours ou des +écrits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut +néanmoins laisser à la postérité un témoignage irrécusable de leur +acharnement et de sa résignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort +sur lui-même, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il +composa le sujet d'un emblème, ou allégorie, faisant allusion à sa vie +et aux traverses auxquelles elle avait été exposée. Une colonne, d'ordre +composite, surmontée d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient +par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carrée, +décoré d'ornements, sculptés dans le sens de sa hauteur. Dans le champ +de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit +une enclume, sur la base de laquelle est représenté un bouleau, antique +emblème de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gît étendue, +soutenant sa tête avec sa main droite, et endurant avec calme, sans +aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et répétés +qui sont frappés sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, écrit à +côté, indique, alors même que son attitude ne le ferait pas reconnaître, +que cette femme est la <i>Tolérance</i>. À l'un des côtés de l'enclume, une +autre femme se tient debout: c'est l'<i>Envie</i>, qui saisit et enserre +dans des tenailles un cœur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des +flammes qui brûlent sur l'enclume. En face, une troisième femme, la +<i>Tribulation</i>, tenant à deux mains un triple marteau, frappe, de toute +la force de ses bras, sur le cœur que l'<i>Envie</i> présente à ses coups +redoublés. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est +placée une quatrième femme, portant sur son visage l'expression de la +résignation et de la sérénité; les yeux tournés vers le ciel, comme pour +y puiser sa force et sa consolation, elle élève également la main +droite: c'est l'<i>Espérance</i>. À sa prière, on voit descendre d'en haut +comme une rosée céleste, qui, tombant goutte à goutte, vient rafraîchir, +au milieu des flammes, le pauvre cœur tenaillé par l'<i>Envie</i> et frappé +par la <i>Tribulation</i>. Au bas du fût de la colonne, et appuyés sur sa +base, deux petits génies ailés, tenant à la main une trompette +recourbée, complètent cette composition, qui se distingue par une grande +originalité<a name="FNanchor_470_470" id="FNanchor_470_470"></a><a href="#Footnote_470_470" class="fnanchor">[470]</a>. «Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius<a name="FNanchor_471_471" id="FNanchor_471_471"></a><a href="#Footnote_471_471" class="fnanchor">[471]</a>, +voulut sans doute démontrer par cette allégorie quelle était sa +tolérance et sa résignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel +seul il attendait son secours et sa délivrance, disant avec David: +«<i>Auxilium meum a Domino, gui fecit cœlum et terram.</i>» Mon secours est +dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.»</p> + +<p>Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblème, par un artiste habile, +probablement par un des meilleurs élèves de son ami Durer; il en fit +tirer un grand nombre d'épreuves, et les plaça, comme ses armoiries, au +frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure, +comme un certificat de propriété, lorsque, cent ans plus tard, il acheta +en partie la bibliothèque du sénateur de Nuremberg<a name="FNanchor_472_472" id="FNanchor_472_472"></a><a href="#Footnote_472_472" class="fnanchor">[472]</a>.</p> + +<p>Si la composition de cette allégorie est remarquable au point de vue +religieux et philosophique, son exécution, comme œuvre d'art, n'est pas +moins curieuse à étudier. Sans présenter la sûreté de traits, la +fermeté, la netteté, la délicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a été +évidemment inspirée par sa manière. Sous le rapport de l'idéal, la +figure de l'<i>Espérance</i> laisse beaucoup à désirer; mais l'<i>Envie</i> est +d'un style plus pur, tandis que l'expression de la <i>Tolérance</i> est bien +dans son rôle de patience et de résignation. Nous regrettons de ne pas +connaître le nom de l'artiste qui a gravé cette composition: son talent +n'était certainement pas indigne du grand maître qui lui avait enseigné +l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il +prit à en surveiller l'exécution prouvent qu'il aimait la gravure, cet +art dans lequel Durer s'est montré si supérieur et si fécond.</p> + +<p>Nous trouvons dans l'œuvre sur bois de Durer<a name="FNanchor_473_473" id="FNanchor_473_473"></a><a href="#Footnote_473_473" class="fnanchor">[473]</a> une composition qui +paraît avoir été exécutée pour être placée sur les livres de +Bilibalde.—On y voit les armes de Pirckheimer, à droite le bouleau, à +gauche un écusson représentant une Syrène couronnée, tenant dans chacune +de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux +Génies, au milieu desquels est un buste en manière de Terme, avec un +trident au-dessus de la tête; dans le haut, l'inscription suivante:</p> + +<p class="c">Sibi et amicis<br />Liber Bilibaldi Pirckheimer.</p> + +<p>On remarque dans le même œuvre une autre composition d'Albert dont +l'entourage seul est terminé, tandis que le milieu est resté blanc. Cet +espace était probablement destiné à une gravure emblématique des +armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Génies soutiennent l'écusson +sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un +Satyre et une cigogne entourent le cadre resté en blanc.</p> + +<p>On doit croire, d'après l'intimité qui régnait entre l'artiste et +Bilibalde, que ce dernier possédait l'œuvre des estampes du maître et +de ses élèves, et qu'il devait avoir également quelques-unes de ses +peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien à ce +sujet.</p> + +<p>Une année à peine après avoir composé et fait graver son emblème, +Bilibalde succomba sous les étreintes de la cruelle maladie dont il +souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 décembre 1530, et son corps +fut déposé dans le cimetière Saint-Jean de Nuremberg, à côté de son cher +Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, gravée sur une +table d'airain scellée sur la pierre sépulcrale:</p> + +<p class="c">Bilibaldo Pirckheimero patritio<br /> +Ac senatori Nurimberg. Divorum<br /> +Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario,<br /> +Viro utique in præclaris rebus<br /> +Obeundis prudentiss. Græce<br /> +Juxta ac latinè Doctiss.<br /> +Cognati tanquam stirpis Pirckeimeriæ<br /> +Ultimo, Dolenter hoc s. p.<br /> +Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die<br /> +XXII Mens. Decemb. an christianæ<br /> +Salutis MDXXX.<br /> +Virtus interire nescit<a name="FNanchor_474_474" id="FNanchor_474_474"></a><a href="#Footnote_474_474" class="fnanchor">[474]</a>.</p> + +<p>La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: Érasme, +dans une lettre au duc Georges de Saxe, écrite de Fribourg en mai +1531<a name="FNanchor_475_475" id="FNanchor_475_475"></a><a href="#Footnote_475_475" class="fnanchor">[475]</a>, fait un pompeux éloge du sénateur de Nuremberg, et rappelle +les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la première +fois, ainsi que nous l'avons rapporté, un grand nombre d'auteurs grecs +et latins. Mais encore que son épitaphe ait raison de dire que «la vertu +ne périt pas avec la mort,» qui se rappellerait aujourd'hui le nom du +dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'était chargé +de le faire revivre?</p> + + +<hr /> +<h3 class="top15" +style="font-family:sans-serif, serif;">JEAN WINCKELMANN</h3> + +<p class="date">1717—1768</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX" id="CHAPITRE_XXXIX"></a>CHAPITRE XXXIX</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Naissance de Winckelmann.—Pauvreté de ses parents.—Ses études à +Steindall.—Le recteur Toppert.—Voyage à Berlin et retour à +Steindall.—Il devient précepteur.—Il veut se rendre en +France.—Il est admis co-recteur à Seehausen.</p></div> + +<p class="date">1717—1748</p> + + +<p>Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opiniâtre +mis au service d'une idée persévérante. Sorti des rangs les plus obscurs +de la société, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur +lui-même, il sut trouver dans la force de son caractère les ressources +qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'étude, +il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles années de sa +jeunesse dans une condition inférieure et tout à fait indigne de son +génie. Il fut récompensé de tant d'efforts dans son âge mûr, et les +douze dernières années de son existence s'écoulèrent au milieu des +jouissances les plus pures que lui procurèrent l'amour du beau et +l'admiration la mieux sentie des œuvres de la statuaire antique. Cette +dernière partie de sa vie passée à Rome fut si bien remplie, qu'il a pu +dire dans une lettre à un de ses amis: «Je crois être du petit nombre +des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et à qui il ne reste +rien à désirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec +vérité<a name="FNanchor_476_476" id="FNanchor_476_476"></a><a href="#Footnote_476_476" class="fnanchor">[476]</a>!»</p> + +<p>Winckelmann naquit, le 9 décembre 1717<a name="FNanchor_477_477" id="FNanchor_477_477"></a><a href="#Footnote_477_477" class="fnanchor">[477]</a>, à Steindall, petite ville +de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptisé le 12 du même +mois, et reçut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptême +retrouvé dans ses papiers après sa mort, les prénoms de <i>Jean-Joachim</i>. +Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prénom, soit, comme on l'a +dit, qu'il le trouvât peu harmonieux, soit qu'un seul lui parût +suffisant<a name="FNanchor_478_478" id="FNanchor_478_478"></a><a href="#Footnote_478_478" class="fnanchor">[478]</a>.</p> + +<p>Il était fils d'un cordonnier que sa pauvreté condamnait à un travail +sans relâche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que +son enfant fût en âge de l'aider, le père l'envoya suivre les leçons de +l'école primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices, +dans l'espérance qu'il parviendrait peut-être plus tard à obtenir la +place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs. +L'enfant fit des progrès rapides sous la direction du recteur de +Steindall, nommé Toppert. Mais l'âge et les infirmités ayant obligé son +père à cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charité où il +devait passer le reste de ses jours, le jeune écolier se trouva +complétement isolé, sans aucune ressource, à un âge qui ne lui +permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant +à cette rude épreuve, ne l'abandonna point: elle toucha le cœur du +recteur Toppert, et lui inspira la pensée de prendre soin de son élève. +Frappé des dispositions de l'enfant, de sa facilité pour apprendre et +retenir, de sa supériorité sur ses condisciples et de la douceur de son +caractère, le recteur se chargea de pourvoir à son éducation. Il lui +accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique +bien jeune, à donner des leçons ou répétitions de lecture à ses petits +camarades et à en percevoir la rétribution. Avec ces ressources si +minimes et si précaires, le sous-maître de douze ans pouvait vivre tant +bien que mal, en continuant ses études, et il trouvait moyen de mettre +de côté quelques petites économies pour adoucir le sort de son +malheureux père.</p> + +<p>Bientôt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut +besoin des services de son élève: Toppert devint aveugle, et il +n'hésita pas à faire appel aux sentiments généreux de Winckelmann, le +priant de lui servir de guide et d'appui. L'élève s'empressa d'aller +au-devant du désir de son bienfaiteur, et il fut bientôt admis dans la +maison du recteur comme un ami et presque comme un fils.</p> + +<p>Toppert aimait les lettres et possédait une bibliothèque assez bien +garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes éditions +des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs +ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de +Winckelmann, auquel il faisait faire de fréquentes lectures, à haute +voix, des poëtes, des historiens, des orateurs et des philosophes de +l'antiquité. Ces lectures, accompagnées des remarques du maître, +formaient le goût de l'élève, et le préparaient à pousser plus avant +l'étude et l'analyse des langues grecque et latine.</p> + +<p>Dès cette époque, Winckelmann révélait son goût d'antiquaire: on raconte +qu'à ses heures de loisir, ses récréations consistaient à explorer les +collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques +d'origine romaine. On dit même qu'on peut voir encore aujourd'hui, à la +bibliothèque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouvées dans une de +ces fouilles.</p> + +<p>En 1733, à l'âge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la +permission d'aller à Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en +Allemagne, les cours académiques. Adressé, avec une lettre de +recommandation du bon Toppert, au recteur d'un établissement +d'instruction appelé le gymnase de Kolln, il y fut admis comme +sous-maître ou surveillant, fonctions correspondantes à celles, si +décriées par les écoliers, de maître d'étude dans nos colléges. Il +sortit bientôt de ce gymnase pour entrer dans un autre nommé Baaken, où +le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de +faire passer quelques secours à son père.</p> + +<p>Il y avait alors à Berlin, et peut-être cet usage s'y est-il conservé, +des associations d'étudiants nommées <i>chœurs</i>, qui, après les heures des +classes, se répandaient par bandes dans la ville, en chantant aux +portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des +morceaux d'opéras ou de musique d'église. Après l'exécution, ils +faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des +rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur président des +antiquités à Rome, prit part à ces concerts en plein vent, et trouva, +dans leurs recettes provenant de la générosité du public, un soulagement +à sa gêne, bien voisine de la misère.</p> + +<p>Après un séjour d'une année à Berlin, Winckelmann fut rappelé à +Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des +choristes, emploi qui consistait à diriger une bande de jeunes chanteurs +donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre années se passèrent +ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vînt améliorer la +position du jeune homme.</p> + +<p>Mais si la fortune échappait constamment à ses efforts, il trouvait une +ample compensation dans les trésors de science et d'érudition qu'il +commençait à entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mémoire. Il +avait épuisé, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant +aux bibliothèques de la petite ville de Steindall. Pressé par le désir +d'augmenter ses connaissances, désir qui ne l'abandonna jamais, il +résolut de se rendre à l'université de Halle, l'une des premières de +l'Allemagne, afin d'y compléter ses études, et aussi dans l'espoir d'y +trouver une occupation moins précaire et plus lucrative que celle qu'il +remplissait à Steindall. Mais, après deux années d'un travail assidu, il +se trouva déçu de cet espoir. Ses amis s'efforcèrent vainement de lui +procurer un emploi; et sa position était devenue tellement malheureuse, +pendant son séjour à Halle, qu'il fut réduit souvent à ne vivre que de +pain et d'eau, et encore le pain lui était-il fourni par ses camarades. +Cependant, cette cruelle situation ne l'empêcha pas d'aller visiter, +pour la première fois, la ville de Dresde et son musée, et de conserver, +de la vue des chefs-d'œuvre qu'il y admira, une impression ineffaçable.</p> + +<p>Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'espérance d'être admis comme +professeur dans un établissement public, s'estima heureux d'être +accueilli comme précepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y +passa quelque temps; mais cet emploi allait mal à l'esprit +d'indépendance et à l'imagination exaltée, quoique couverte sous une +apparence de froideur, de notre jeune érudit. En étudiant les auteurs +grecs et latins, il se transportait avec eux par la pensée dans les pays +qu'ils décrivent, et son plus vif désir était de suivre leurs relations +sur les lieux mêmes où se sont passés les faits qu'ils racontent. C'est +ainsi que la lecture approfondie des commentaires de César lui inspira +une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune +lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de +français, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontières de +ce pays. Mais la guerre, qui venait d'éclater, l'empêcha de mettre son +projet à exécution; il revint donc sur ses pas, à son grand regret, et +se trouva trop heureux d'être admis de nouveau comme précepteur, d'abord +chez un capitaine de cavalerie en garnison à Osterbourg, ensuite chez le +grand bailli, à Heimersleben. C'est dans cette dernière maison qu'il fit +la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nommé +Buysen, ayant apprécié l'instruction aussi variée que solide du jeune +précepteur, le prit en amitié, et en quittant son co-rectorat de +Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre à sa place.</p> + +<p>Winckelmann faisait son entrée dans la carrière publique de +l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son +mérite. Son devoir consistait à donner aux enfants les premières leçons +des langues grecque et latine, et à leur enseigner les principes de la +religion luthérienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois à +l'enseignement élémentaire, et il est rare qu'un professeur qui possède +une vaste érudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son +esprit à montrer les premiers éléments de la grammaire, et à corriger +les règles du <i>liber Petri</i> ou du <i>que retranché</i><a name="FNanchor_479_479" id="FNanchor_479_479"></a><a href="#Footnote_479_479" class="fnanchor">[479]</a>.</p> + +<p>Dans les commencements, Winckelmann ne réussit donc que médiocrement à +satisfaire ses élèves et surtout leurs parents. Mais sincèrement résolu +à remplir ses fonctions en conscience, il fit bientôt deux parts de son +temps. Dans la journée, c'est-à-dire depuis six heures du matin jusqu'à +neuf du soir, tout entier à ses devoirs de co-recteur et armé d'une +patience inaltérable, il expliquait à ses jeunes élèves les éléments du +latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs +progrès, en encourageant leur émulation pour le travail. La fin de la +classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre récréation, consacrait +la plus grande partie de la nuit à l'avancement de sa propre +instruction.—«Il reprenait ses lectures favorites, méditait, écrivait, +faisait des extraits; à minuit il s'endormait; réveillé à quatre heures, +il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu'à six heures, +instant auquel il retournait près de ses disciples. Décidé quelquefois à +abréger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'après +s'être attaché au pied une sonnette dont le moindre mouvement +l'éveillait<a name="FNanchor_480_480" id="FNanchor_480_480"></a><a href="#Footnote_480_480" class="fnanchor">[480]</a>.» Comme son désir de voyager ne l'avait pas abandonné, +il apprit à fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne, +française et anglaise, qu'il avait commencé à étudier précédemment.</p> + +<p>Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq années et +demie<a name="FNanchor_481_481" id="FNanchor_481_481"></a><a href="#Footnote_481_481" class="fnanchor">[481]</a> qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trésors +d'érudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces études +opiniâtres et sans relâche, et où trouver alors en Europe un autre +savant aussi entièrement absorbé par le travail?—Néanmoins, sur la fin +de son séjour à Seehausen, le découragement commençait à s'emparer de +cette âme si forte et si désintéressée. Se trouvant toujours aux prises +avec la gêne, malgré ses efforts pour améliorer sa position, +n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indépendance, +dégoûté de répéter tous les jours les mêmes leçons à des enfants +presqu'en bas âge, il résolut de chercher à sortir d'une situation à la +fois précaire et décourageante.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XL" id="CHAPITRE_XL"></a>CHAPITRE XL</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.—Winckelmann demande +à être attaché à son service.—Il est admis à travailler dans sa +bibliothèque à Nöthenitz.—Son collaborateur Franken.—Travaux à +Nöthenitz.—Voyages à Dresde.—Le nonce Archinto.—Conversion de +Winckelmann au catholicisme.</p></div> + +<p class="date">1748—1754</p> + + +<p>La Saxe possédait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur +ami des lettres, qui, après avoir rempli avec distinction plusieurs +fonctions publiques très-importantes, s'était retiré dans une de ses +terres, pour consacrer sa vie à écrire l'histoire de l'empire +d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, à +l'élection duquel il avait contribué, le comte, après la mort de ce +prince, était rentré au service d'Auguste III, électeur de Saxe, roi de +Pologne, qui l'avait également admis dans ses conseils. Mais la +politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur +passionné de l'étude, il vivait souvent retiré dans son château de +Nöthenitz, situé à peu de distance et au midi de Dresde. C'est là, de +1725 à 1743, qu'il composa l'<i>Histoire des Empereurs et de l'Empire +d'Allemagne, tirée des meilleurs historiens et des archives, et +accompagnée d'appendices destinés à éclaircir le droit public de +l'Allemagne et la généalogie des maisons souveraines</i>. Cet ouvrage, +publié en quatre parties in-4º, est malheureusement incomplet, car il +ne s'étend que jusqu'au règne de Conrad I<sup>er</sup> (918) inclusivement. Nous +ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas +lue; mais on s'accorde à faire l'éloge du choix des documents qu'elle +renferme, de l'ordre et de la critique éclairée avec lesquels les faits +sont présentés et appréciés, et les écrivains allemands ont vivement +regretté qu'elle soit restée inachevée. Pour écrire et coordonner ce +grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il +aimait les livres, et surtout les éditions rares et précieuses, il avait +consacré des sommes très-considérables à l'acquisition d'un grand nombre +de traités, écrits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore +dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi réuni une collection +d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient à l'Allemagne, +à ses annales, à ses familles souveraines et féodales. Pour mettre et +maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de +Bunau avait établi un bibliothécaire à Nöthenitz, et il y occupait +plusieurs jeunes gens à des recherches relatives à son Histoire de +l'Empire. Indépendamment de son amour pour les lettres, le comte était +doué d'une bienveillance naturelle, dont la renommée était répandue dans +toute la Saxe. On l'a surnommé le Peiresc allemand<a name="FNanchor_482_482" id="FNanchor_482_482"></a><a href="#Footnote_482_482" class="fnanchor">[482]</a>, et sa conduite +à l'égard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre +conseiller au parlement d'Aix était méritée.</p> + +<p>Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, poussé à bout de +patience par ses fastidieuses fonctions, se déterminait à envoyer au +comte une sorte de supplique, écrite péniblement en un français +barbare<a name="FNanchor_483_483" id="FNanchor_483_483"></a><a href="#Footnote_483_483" class="fnanchor">[483]</a>, et dans laquelle il le priait «de le placer dans un coin +de sa bibliothèque, pour copier de rares anecdotes qui seront publiées +dans l'Histoire de l'Empire.»</p> + +<p>Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du +co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles études +il avait suivies, afin de s'assurer s'il était capable de faire +convenablement les recherches historiques dont il avait besoin. +Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de répondre au comte le 10 +juillet 1748, en lui donnant les explications les plus précises sur sa +vie et sur ses études. Mais cette fois, il écrivit en latin élégant, +sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue.</p> + +<p>Après avoir rappelé ses études à Berlin, à Halle et même à Iéna, où il +avait voulu apprendre la médecine et la géométrie, il indique plus +particulièrement les cours d'histoire et de droit public qu'il a +suivis depuis son séjour à Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis +de Hanses, autrefois secrétaire de l'ambassadeur du roi de Danemark à +Paris, d'où il avait rapporté une collection très-considérable des +meilleurs historiens français, il s'est lancé dans le champ des annales +de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli, +en le parcourant, un énorme volume de mélanges. Sans négliger les +auteurs grecs, et spécialement Sophocle, qu'il a toujours entre les +mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux notés, +tels que l'<i>Abrégé de l'Histoire de France</i> du père Daniel; l'<i>Abrégé de +l'Histoire d'Angleterre</i> de Rapin Thoyras; les <i>Annales</i> de de Thou et +<i>celles</i> de Grotius; le <i>Code diplomatique</i> de Leibnitz; le <i>Traité de +la paix et de la guerre</i> de Grotius, avec les <i>Commentaires</i> de +Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulièrement sur les +recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles +princières, et de ses principaux événements, jusqu'à la paix d'Utrecht. +Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentième année, et il +entre, sur sa personne et même sur sa manière de se vêtir, dans des +détails qui montrent combien il craignait de ne pas être admis chez le +comte de Bunau<a name="FNanchor_484_484" id="FNanchor_484_484"></a><a href="#Footnote_484_484" class="fnanchor">[484]</a>.</p> + +<p>Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les +explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait à +travailler, dans sa bibliothèque, aux recherches qu'il lui indiquerait, +aussi bien qu'à une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de +la joie, après avoir justifié de son instruction, voulut également +convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par +une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant +général de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de +l'inspecteur de Seehausen, et le troisième du conseil de cette ville. +«Rien ne m'oblige, ajoutait-il, à partir d'ici, où je jouis d'un honnête +nécessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le désir +inexprimable de m'attacher à un ministre aussi respectable et aussi +éclairé que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et +les beaux-arts l'emportent sur la considération de tous les agréments +que j'ai<a name="FNanchor_485_485" id="FNanchor_485_485"></a><a href="#Footnote_485_485" class="fnanchor">[485]</a>.» C'est la première fois qu'on entend Winckelmann parler +de <i>son ardent amour pour les beaux-arts</i>. D'où lui venait ce goût, +quelle circonstance en avait développé le germe dans son esprit? On +l'ignore; mais on doit être près de la vérité en supposant que la +lecture assidue des grands poëtes de l'antiquité, tels qu'Homère et +Virgile, avait fait naître en lui des aspirations vers le beau, et +entretenu le désir de contempler les monuments de l'art antique, dont +il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'août +1748, et vint s'installer à Nöthenitz dans les premiers jours de +septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait à faire +des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut +bientôt en faveur auprès du comte de Bunau, fort en état d'apprécier la +profonde érudition de ce collaborateur.</p> + +<p>Winckelmann avait trouvé à Nöthenitz un savant modeste, Jean-Michel +Franken, bibliothécaire du comte, chargé spécialement de dresser le +catalogue de cette immense collection; il venait de publier le +<i>specimen</i> de ce travail<a name="FNanchor_486_486" id="FNanchor_486_486"></a><a href="#Footnote_486_486" class="fnanchor">[486]</a>. Quoique, dans la suite, Winckelmann et +Franken aient échangé de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve +toute l'effusion d'une amitié aussi tendre que sincère, ils vécurent à +Nöthenitz avec assez de froideur. Franken convient<a name="FNanchor_487_487" id="FNanchor_487_487"></a><a href="#Footnote_487_487" class="fnanchor">[487]</a> qu'ils ne se +connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre. +Accoutumé à vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann +avait contracté des habitudes singulières: pendant longtemps, il ne +voulut se nourrir que de légumes et de fruits, et il fuyait la table de +Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide +circonspection régnât entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de +littérature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et +l'intimité, au moins dans un échange convenable d'égards et de +politesses.</p> + +<p>Pendant six années, du mois de septembre 1748 jusqu'à la fin du même +mois 1754, Winckelmann fut occupé à Nöthenitz, soit à faire des +recherches pour le comte, soit à rédiger le catalogue des ouvrages se +rapportant à l'histoire de l'Allemagne<a name="FNanchor_488_488" id="FNanchor_488_488"></a><a href="#Footnote_488_488" class="fnanchor">[488]</a>. Dans les intervalles de +repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le +dessus, et il étudiait la collection de gravures anciennes que possédait +le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'échappant de Nöthenitz, il se +rendait à Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'électeur +de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues +antiques et les nombreuses reproductions en plâtre des chefs-d'œuvre de +Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son désir de se +rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beauté des +originaux.</p> + +<p>Le nonce du saint-siége près de la cour de Pologne et de Saxe était +alors le prélat Archinto, d'une noble famille milanaise, prêtre d'un +grand mérite, qui devint plus tard cardinal; il était lié avec le comte, +quoique ce ministre fût luthérien, et il allait quelquefois visiter sa +bibliothèque à Nöthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait +rencontré Winckelmann, et facilement deviné que sa véritable vocation +était de vivre à Rome. Allant au-devant des désirs les plus ardents de +notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se +rendre et de se fixer dans cette ville. Mais préalablement, il fallait +que Winckelmann se décidât à abjurer le luthéranisme, pour entrer dans +le sein de la religion catholique. Notre savant hésita pendant quelque +temps, et finit par s'y déterminer. Loin de nous la pensée de mettre en +doute la sincérité de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter +au fond de sa conscience les véritables motifs de son changement de +religion. Mais, sans faire injure à sa mémoire, il est permis de croire +que le désir de voir Rome et ses monuments ne fut pas étranger à cette +grave détermination. La lettre qu'il écrivit, le 17 septembre 1754, au +comte de Bunau, pour lui apprendre sa résolution, loin de respirer la +foi vive d'un néophyte, renferme des explications assez singulières sur +son changement. D'abord, le soin de sa santé demande qu'il quitte pour +quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche à se dissiper +davantage. Ensuite, l'amitié qu'il a contractée avec une personne qu'il +ne nomme pas, «non l'amitié que doivent pratiquer les chrétiens, mais +celle dont l'antiquité nous a fourni quelques exemples aussi rares +qu'ils seront immortels,» l'a déterminé à son changement. «D'ailleurs, +la brièveté de la vie, et les bornes étroites de nos connaissances, sont +deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a passé sa +jeunesse dans la pauvreté.... et ce serait une puérilité punissable que +d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a été donné pour +un objet plus élevé à des choses qui ne peuvent servir qu'à exercer +notre mémoire.» Il fait donc appel au cœur plein de bonté de son +protecteur, et prie «le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations +et de toutes les sectes, de faire miséricorde à son maître.» Il termine +en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. «Quel +est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit +Homère, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par +jour.»</p> + +<p>Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de +religion; et l'on voit qu'il est tellement pénétré des maximes de +l'antiquité, qu'il ne peut s'empêcher, même dans une question de +controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homère prête aux +dieux de l'Olympe.</p> + +<p>Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si précieux +collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui +conserva, comme par le passé, sa confiance et son amitié. Winckelmann, +de son côté, garda le plus affectueux souvenir des bontés de son premier +protecteur.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLI" id="CHAPITRE_XLI"></a>CHAPITRE XLI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Winckelmann à Dresde.—Le peintre Œser, l'antiquaire Lippert.—M. +de Hagedorn.—Chrétien Gotlob Heyne.—Le comte de Brühl, Auguste +III, M. de Heinecken.—Le musée de Dresde.—Acquisitions faites en +Italie et ailleurs.—État des tableaux pendant un siècle, leurs +restaurations.</p></div> + +<p class="date">1754—1755</p> + + +<p>Winckelmann quitta Nöthenitz au commencement de novembre 1754, pour +venir s'établir à Dresde. Il paraît que le nonce Archinto, d'accord avec +le père Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assuré une +pension modique, et l'avait engagé à passer quelque temps dans cette +ville avant de se rendre en Italie.</p> + +<p>À Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre Œser, établi dans cette +ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi +pendant sept ans les cours de peinture à l'Académie de Vienne, où il +remporta le prix étant encore jeune. Plus tard, il avait étudié pendant +deux années chez Raphaël Donner, célèbre sculpteur viennois, pour allier +au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'étude du +costume et de l'antique<a name="FNanchor_489_489" id="FNanchor_489_489"></a><a href="#Footnote_489_489" class="fnanchor">[489]</a>. Œser jouissait à Dresde d'une grande +réputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint +plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors à la nouvelle +église catholique, et qui étaient estimés des connaisseurs<a name="FNanchor_490_490" id="FNanchor_490_490"></a><a href="#Footnote_490_490" class="fnanchor">[490]</a>.</p> + +<p>Sous la direction d'Œser, Winckelmann commença réellement ses études sur +l'art, études qu'il ne devait plus interrompre jusqu'à la fin de sa vie. +Mais comme son goût et ses travaux antérieurs le ramenaient constamment +vers les œuvres de l'antiquité, il se lia également avec un homme qui, +dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'était +Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres gravées +antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, après +avoir été obligé, pour vivre, d'exercer le métier de vitrier, s'était +élevé, à force de travail et d'intelligence, jusqu'à la connaissance +approfondie du grec et du latin; il apprit également le dessin et la +peinture, et parvint à se faire nommer professeur de dessin des pages de +l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une véritable passion pour +les pierres gravées, dont il possédait une assez belle collection. Mais +ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gré de ses +désirs, il se mit à reproduire, à l'aide d'une pâte blanche et +brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres +qu'il pût se procurer, à Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis +et de ses protecteurs. Avant l'arrivée de Winckelmann à Dresde, il +venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux +amateurs sous le titre de:—«<i>Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum +ex præcipuis Europæ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et +massa quœdam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde, +1753, in-4º.</i>»—Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia +les catalogues en 1755, 1767 et 1776.—La première publication de +Lippert ouvrait à Winckelmann un nouveau champ d'études: il s'empressa +de le parcourir avec la sagacité qu'il apportait à tous ses travaux. +Profitant des explications de Lippert lui-même, il ne tarda pas à +acquérir, dans la glyptique, des connaissances précieuses, qu'il étendit +plus tard à Florence, en rédigeant le catalogue des pierres gravées du +baron de Stosch, et qui lui furent très-utiles pour expliquer, dans son +<i>Histoire de l'art</i>, plus d'un monument de la sculpture antique.</p> + +<p>À côté d'Œser et de Lippert, un autre personnage paraît avoir exercé +alors une assez grande influence sur les idées de Winckelmann: nous +voulons parler de Chrétien Louis de Hagedorn, frère du poëte allemand de +ce nom. Porté par son goût vers les beaux-arts, il leur donna toujours +la préférence sur les fonctions publiques qui lui furent conférées par +l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrétaire de légation dans +différentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu résident de la Saxe +près de l'électeur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie +de son temps à Dresde, où il s'occupait de ses recherches favorites sur +les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publié en français +dans cette ville: «<i>Sa lettre à un amateur de la peinture, avec les +éclaircissements historiques sur un cabinet</i> (le sien) <i>et les auteurs +des tableaux qui le composent, ouvrage entremêlé de digressions sur la +vie de plusieurs peintres modernes.</i>»—Cet ouvrage est surtout curieux, +aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes +contemporains de l'auteur. Il n'était que le prélude de son ouvrage +principal, intitulé: «<i>Réflexions sur la peinture</i>, qu'il publia en +1762<a name="FNanchor_491_491" id="FNanchor_491_491"></a><a href="#Footnote_491_491" class="fnanchor">[491]</a>, et qui lui valut l'année suivante la place de directeur des +Académies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.»—Les <i>Réflexions sur la +peinture</i> sont coordonnées avec méthode, et elles renferment +d'excellents conseils, appuyés sur l'exemple des maîtres. On y voit que +l'auteur connaissait à fond l'histoire de la peinture dans ses +différentes écoles: il donne aux peintres d'histoire des préceptes qui +méritent d'être médités. «Mais son goût particulier pour le paysage +perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est traité avec +prédilection. À l'article des <i>tableaux de conversation</i>, il ouvre une +nouvelle carrière aux spéculations de l'observateur et aux conceptions +du peintre; il tâche d'élever ce genre à un plus haut degré de +perfection<a name="FNanchor_492_492" id="FNanchor_492_492"></a><a href="#Footnote_492_492" class="fnanchor">[492]</a>.»</p> + +<p><i>Les Réflexions sur la peinture</i> de M. de Hagedorn exercèrent longtemps, +en Allemagne, une grande influence sur l'esthétique de l'art. Bien +qu'elles n'eussent pas encore été publiées lorsque Winckelmann vint à +Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs +chapitres de ce livre, notamment celui des <i>Limites de l'Imitation</i> et +celui de l'<i>Allégorie</i><a name="FNanchor_493_493" id="FNanchor_493_493"></a><a href="#Footnote_493_493" class="fnanchor">[493]</a>, et de les rapprocher de quelques théories +de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence +que M. de Hagedorn a exercée sur ses appréciations et sur ses idées. +L'auteur des <i>Réflexions sur la peinture</i> ne se bornait pas à écrire sur +les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publié, sous +le modeste titre d'<i>Essai</i> (Versuch), une suite de têtes et de paysages +gravés par lui à l'eau-forte, mais sans révéler quel avait été son +maître.</p> + +<p>Tout en visitant le musée de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur +la lecture et l'étude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline, +chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il +était en train de composer. C'est dans la bibliothèque du comte de +Brühl<a name="FNanchor_494_494" id="FNanchor_494_494"></a><a href="#Footnote_494_494" class="fnanchor">[494]</a>, ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses +recherches. Il ne tarda pas à s'y lier avec un jeune homme doué +également des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait +pas mieux traité du côté de la fortune, Chrétien Gotlob Heyne. Il était +né en 1729, à Chemnitz, en Saxe, où son père était tisserand. Un de ses +parrains, qui était ecclésiastique, s'étant chargé de son éducation, il +avait fait des progrès remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme +celle de Winckelmann, à lutter contre la misère. Il était alors en +qualité de copiste, avec cent écus de traitement, attaché à la +bibliothèque du comte de Brühl, de même que Winckelmann avait été +attaché à celle du comte de Bunau. La conformité de positions et de +travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientôt +être considéré comme l'oracle du goût, et comme le révélateur le plus +instruit et le plus sûr des beautés de l'art chez les anciens; tandis +que l'autre, suivant une route analogue, allait s'élever au premier rang +parmi les doctes professeurs des universités allemandes, et placer sous +l'autorité de son nom les meilleures éditions des auteurs classiques.</p> + +<p>Le comte de Brühl, au service duquel le jeune Heyne était attaché, +exerçait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III, +roi de Pologne et électeur de Saxe. Nous n'avons point à tracer le +portrait de ce favori, non plus que celui de son maître. L'histoire a +peut-être le droit de les juger sévèrement, au point de vue de la +politique et de l'administration: elle doit blâmer leur imprévoyance, +leur légèreté, leur orgueil, leurs fautes, qui exposèrent la Saxe aux +plus grands désastres et la mirent à deux doigts de sa perte. Mais ayant +voué nos recherches à l'histoire de l'art exclusivement, il serait +injuste de notre part de ne pas reconnaître l'amour du roi et de son +favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus à la +Saxe, en y introduisant les chefs-d'œuvre de l'art moderne. Nous nous +associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son +ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde<a name="FNanchor_495_495" id="FNanchor_495_495"></a><a href="#Footnote_495_495" class="fnanchor">[495]</a>: «Si +c'est à l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes, +et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du musée a +l'avantage de n'avoir à parler que des qualités les plus brillantes +d'Auguste III. Il en est de même du célèbre comte de Brühl, son +conseiller dévoué, l'exécuteur de sa volonté royale: il apparaît dans +cette sphère d'activité comme un homme qui, dès qu'il s'agit de +poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zèle non moins +remarquable, et souvent de son propre mouvement, à accomplir d'une +manière grandiose les vœux de son royal maître.»</p> + +<p>Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les +beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit à cette noble +entreprise un véritable amateur, aussi distingué par son savoir que par +son goût délicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe +et de Pologne, secrétaire de confiance du comte de Brühl, et son ami le +plus fidèle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les +préférences du roi et de son ministre, et les détermina, plus d'une +fois, à faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets précieux. +Il était merveilleusement propre à remplir ce rôle d'appréciateur, +s'étant occupé toute sa vie, nonobstant ses emplois à la cour, de l'art, +des artistes et de leurs œuvres. En 1755, il commençait à publier son +«<i>Recueil d'estampes, d'après les plus célèbres tableaux de la galerie +royale de Dresde</i><a name="FNanchor_496_496" id="FNanchor_496_496"></a><a href="#Footnote_496_496" class="fnanchor">[496]</a>.» Il composa par la suite plusieurs autres +ouvrages sur les arts, dont le plus estimé est celui qui a pour titre: +<i>Idée générale d'une collection complète d'estampes, avec une +Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres +d'images</i><a name="FNanchor_497_497" id="FNanchor_497_497"></a><a href="#Footnote_497_497" class="fnanchor">[497]</a>. M. de Heinecken avait réuni un très-beau cabinet de +tableaux, gravures et médailles. Le Catalogue du musée de Dresde cite +une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et +d'autres peintres de l'ancienne école allemande, qu'il fit, le 21 juin +1769, de l'électeur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de +sept mille neuf cents écus, payés d'avance<a name="FNanchor_498_498" id="FNanchor_498_498"></a><a href="#Footnote_498_498" class="fnanchor">[498]</a>. Mais les dépenses +énormes qu'il avait été obligé de faire pour la gravure des planches de +la galerie de Dresde l'obligèrent, sur la fin de sa vie<a name="FNanchor_499_499" id="FNanchor_499_499"></a><a href="#Footnote_499_499" class="fnanchor">[499]</a>, à céder +ces planches et son riche cabinet à l'électeur, moyennant une pension +viagère, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent, +en partie, réunis au musée de Dresde.</p> + +<p>C'est sous le règne d'Auguste III (1733 à 1763) que se sont faites les +plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On +peut dire, avec une entière vérité, que cette collection doit au roi et +à son ministre la haute réputation dont elle jouit en Europe, et l'éclat +qui la rend l'égale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans +entrer dans les détails, et pour ne citer que des chefs-d'œuvre, il +suffira de dire que ce fut pendant cette période, malgré les embarras +d'argent et les revers d'une guerre désastreuse, que furent achetés, à +Modène, la <i>Madeleine</i> et la <i>Nuit</i>, du Corrège; le <i>Christ à la +Monnaie</i>, du Titien; à Venise, la célèbre <i>Vierge</i>, de Hans Holbein; à +Plaisance, la <i>Madone de Saint-Sixte</i>, de Raphaël<a name="FNanchor_500_500" id="FNanchor_500_500"></a><a href="#Footnote_500_500" class="fnanchor">[500]</a>.</p> + +<p>Une tradition, très-honorable pour la mémoire du roi Auguste III, se +rattache à l'arrivée de ce dernier tableau à Dresde. Ce prince, qui +avait beaucoup admiré ce chef-d'œuvre en passant par Plaisance, en 1733, +était impatient de le revoir. «Il avait ordonné qu'il fût immédiatement +déballé et exposé au château. Lorsqu'on l'eut porté à la salle du trône, +comme on tardait quelque peu à le placer à son jour le plus favorable, +c'est-à-dire à la place même où se trouvait le trône royal, le roi +éloigna précipitamment le siége de sa propre main, en disant: <i>Place au +grand Raphaël</i><a name="FNanchor_501_501" id="FNanchor_501_501"></a><a href="#Footnote_501_501" class="fnanchor">[501]</a>!»</p> + +<p>Pour conduire à bonne fin des négociations aussi délicates que celles +qui devaient aboutir à la cession de ces tableaux et de bien d'autres +dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brühl se servait +d'intermédiaires d'un esprit fin et délié, vrais diplomates de l'art, +sachant tenter la cupidité des possesseurs par l'appât de prix +très-élevés et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite +l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos +anciennes connaissances<a name="FNanchor_502_502" id="FNanchor_502_502"></a><a href="#Footnote_502_502" class="fnanchor">[502]</a>, le vieux Zanetti de Venise, le chanoine +Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art, +mais plus encore l'argent. Les détails révélés par l'auteur du catalogue +donnent une triste idée de la facilité avec laquelle ces intermédiaires +se mettaient à la disposition du roi de Pologne pour dépouiller +l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'œuvre.</p> + +<p>Mais si Modène, Plaisance, Bologne et Venise perdaient à cet échange de +vieilles toiles et de panneaux de bois, chargés de couleurs, livrés +contre les florins ou les thalers du roi-électeur, Dresde pouvait +s'enorgueillir à bon droit de la munificence de son prince, et de +l'ardeur de son ministre à exciter et servir la passion de son maître +pour les plus belles choses. «Des dépenses qui, à cette époque, ont +peut-être été taxées de prodigalité, par cela même qu'elles n'avaient +pour but que de satisfaire le goût si noble et si élevé du roi, +devinrent avec le temps, dit M. Hübner, une mesure de finance +très-heureuse; car les sommes très-considérables qui furent dépensées +alors pour l'acquisition de ces chefs-d'œuvre de l'art (outre que le +capital s'en est trouvé décuplé) portent encore aujourd'hui les plus +hauts intérêts, si l'on considère les avantages pécuniaires résultant +pour le pays de l'affluence d'étrangers qu'y attire chaque année la +célébrité de notre galerie.» Ces réflexions de l'auteur du catalogue de +Dresde<a name="FNanchor_503_503" id="FNanchor_503_503"></a><a href="#Footnote_503_503" class="fnanchor">[503]</a> sont pleines de justesse: elles prouvent que, même dans +l'ordre économique, les œuvres d'art ont une valeur bien supérieure à +leur prix intrinsèque, valeur qui s'accroît de siècle en siècle, et qui +devient, pour ainsi dire, inappréciable, en attirant de toutes les +parties du monde civilisé les hommes qui ont le sentiment du beau.</p> + +<p>Mais tout en félicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de posséder +un des premiers musées de l'Europe, nous devons dire que, jusqu'à ces +derniers temps, les tableaux eux-mêmes avaient eu beaucoup à souffrir de +l'abandon dans lequel on les avait laissés, et du local où ils restèrent +confinés pendant plus d'un siècle. Ces tableaux, avant l'heureuse +construction du musée actuel<a name="FNanchor_504_504" id="FNanchor_504_504"></a><a href="#Footnote_504_504" class="fnanchor">[504]</a>, étaient exposés à des alternatives de +chaud, de froid et d'humidité, qui exerçaient tour à tour, sur les +toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux +empâtés, leur influence destructive. «Ajoutons à cela une calamité, +particulière surtout à Dresde: nous voulons parler du chauffage à la +houille, qui devenait malheureusement toujours plus général et +remplissait l'atmosphère d'un épais nuage de suie, pénétrant par les +fenêtres les mieux fermées dans l'intérieur de tout bâtiment<a name="FNanchor_505_505" id="FNanchor_505_505"></a><a href="#Footnote_505_505" class="fnanchor">[505]</a>.»</p> + +<p>Le triste état de la plupart des tableaux appela leur restauration. En +général, c'est une opération très-délicate, dangereuse même, et que les +vrais amis de l'art n'admettent qu'à la dernière extrémité car qui peut +se flatter de restaurer, c'est-à-dire de refaire Raphaël, Titien, +Corrège, Rubens et les autres maîtres? Cependant, presque tous les +chefs-d'œuvre qu'on admire à Dresde durent passer par les mains des +rentoileurs et restaurateurs; et M. Hübner nous révèle un fait des plus +tristes, mais en même temps des plus curieux: c'est que «la restauration +de la célèbre <i>Nuit</i> a plus rapporté à Palmaroli, que l'original n'avait +valu au pauvre Correggio<a name="FNanchor_506_506" id="FNanchor_506_506"></a><a href="#Footnote_506_506" class="fnanchor">[506]</a>.» Aujourd'hui, grâce au nouveau local dans +lequel les tableaux ont été installés, grâce surtout aux soins tout +particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent espérer que de +semblables nécessités ne se renouvelleront plus de longtemps.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLII" id="CHAPITRE_XLII"></a>CHAPITRE XLII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Artistes attachés à la cour d'Auguste III.—Premier ouvrage de +Winckelmann: <i>Réflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la +peinture et la sculpture</i>.</p></div> + +<p class="date">1755</p> + + +<p>Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux +que la mémoire du roi Auguste III doit se recommander à la postérité: on +sait que pendant le long règne de ce prince l'art brilla d'un vif éclat +à sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appelés de +toutes les parties de l'Europe, pour concourir à l'embellissement de la +capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attaché au service du comte +Brühl depuis l'âge de dix-huit ans, s'efforçait, comme un nouveau +Protée, de donner à ses compositions les apparences les plus disparates, +imitant tour à tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et +peignant même des sujets de miniatures pour la célèbre manufacture de +porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphaël Mengs +s'élever dans une voie plus sérieuse, avec la prétention avouée de +remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba décorer de ses +délicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit +Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des +plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du +roi-électeur, peindre soit à fresque, soit à l'huile, tantôt à Varsovie, +tantôt à Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques, +exécutées avec facilité, ainsi que les portraits des principaux +personnages de la cour<a name="FNanchor_507_507" id="FNanchor_507_507"></a><a href="#Footnote_507_507" class="fnanchor">[507]</a>; Charles Hutin diriger l'école de sculpture +de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de +son ministre<a name="FNanchor_508_508" id="FNanchor_508_508"></a><a href="#Footnote_508_508" class="fnanchor">[508]</a>.</p> + +<p>Vivant au milieu d'une cour où l'art tenait une si grande place, +Winckelmann, pour se conformer au désir du nonce Archinto, s'était +efforcé de jeter sur le papier les réflexions que la vue de tant de +belles choses avait fait naître dans son esprit. Mais, conséquent avec +ses études antérieures, tout en admirant les modernes, c'était sur les +anciens qu'il avait concentré ses méditations. Il se décida, vers le +milieu de 1755, à les publier à Dresde, sous le titre de <i>Réflexions sur +l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture</i>. Mais +il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau<a name="FNanchor_509_509" id="FNanchor_509_509"></a><a href="#Footnote_509_509" class="fnanchor">[509]</a>, du 5 juin 1755, +auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication, +qu'elles n'étaient pas destinées pour cet ouvrage, «et je puis dire avec +vérité, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arrachées des +mains.»</p> + +<p>Les <i>Réflexions</i> de Winckelmann contiennent en germe une partie des +idées qu'il développa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de +l'art. On y voit qu'il fait de l'étude et de l'imitation des ouvrages de +la statuaire antique une règle bien préférable à l'étude de la nature, +qui, selon lui, ne doit venir qu'après celle des modèles laissés par +l'antiquité. Il expose, à sa manière, les causes de la supériorité des +artistes grecs, à rendre la beauté des formes du corps humain, et loue +ces maîtres d'avoir trouvé une beauté supérieure, en général, à celle +que présentent les types les plus remarquables de l'espèce humaine. Il +essaye de donner l'explication de la manière, adoptée par les anciens, +pour dégrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux méthodes +modernes, particulièrement à celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce +d'expliquer d'après Vasari. Il fait un magnifique éloge «de ces grands +traits, de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille» qui +caractérisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphaël +d'avoir imprimé à ses figures de vierges, particulièrement à la Madone +de Saint-Sixte, «un mélange merveilleux de douce innocence et de majesté +céleste.» Il cite la statue du <i>Laocoon</i> comme le modèle de l'art, et, +avec Pline, celle du <i>Gladiateur mourant</i> comme «le chef-d'œuvre de +l'antiquité le plus étonnant pour l'expression.» II fait une excursion +dans le champ de la peinture moderne, et dit «qu'on y trouve bien +rarement les embellissements d'une imagination poétique, ou les traits +expressifs d'une représentation allégorique.» Après avoir vanté, sans +les connaître, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de +la bibliothèque impériale à Vienne, peinte par Grau et gravée par +Sedelmeyer, et critiqué, également sans l'avoir vue, l'Apothéose +d'Hercule, peinte par Lemoine à Versailles, il termine par les phrases +suivantes:—«Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit +toujours être dirigé par la raison et le bon sens. Il doit présenter à +l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre à +leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connaît bien l'usage de +l'allégorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui +couvre ses idées sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible +d'imagination poétique, s'il a du génie, son art l'inspirera et allumera +dans son âme le feu divin que Prométhée alla, dit-on, dérober aux +régions célestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un +pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y +apprendra à réfléchir.»</p> + +<p>Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale +fut publiée sous le titre de lettre écrite par un de ses amis. Notre +auteur crut devoir y répondre; mais plus tard, mieux instruit par +l'étude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses <i>Réflexions</i> +renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas +voulu confirmer.</p> + +<p>Néanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le +roi-électeur lui permit de lui en adresser l'épître dédicatoire, et +cette publication contribua le plus à faciliter les arrangements de son +voyage d'Italie, «qu'il devait faire aux frais du roi, avec une +pension très-modique, mais suffisante à ses besoins pour deux ans à +Rome, avec l'assurance de l'employer à Dresde, à son retour<a name="FNanchor_510_510" id="FNanchor_510_510"></a><a href="#Footnote_510_510" class="fnanchor">[510]</a>.»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLIII" id="CHAPITRE_XLIII"></a>CHAPITRE XLIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Départ de Winckelmann pour l'Italie.—Il visite Venise et Bologne, +et descend à Rome chez Raphaël Mengs.—Emploi de son temps dans +cette ville.—Il fait la connaissance du cardinal Passionei et +visite les galeries.—Le sculpteur Cavaceppi.—La statue de la +villa Ludovisi.—Sentiments patriotiques de Winckelmann, en +apprenant les malheurs de la Saxe.—Ses études.—Première idée de +son <i>Histoire de l'art</i>.—Sa vie, ses amis à Rome.</p></div> + +<p class="date">1755—1758</p> + + +<p>Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se +rendre à Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur +Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: «Venise, écrivait-il à +son ancien collaborateur de Nöthenitz, en lui faisant la relation de son +voyage<a name="FNanchor_511_511" id="FNanchor_511_511"></a><a href="#Footnote_511_511" class="fnanchor">[511]</a>, est une ville dont la vue étonne au premier abord, mais +cette surprise cesse bientôt.» Il aurait voulu visiter la bibliothèque +de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette +précieuse collection, notre voyageur dut renoncer à ce projet, et +repartit presque immédiatement. Il resta cinq jours à Bologne dans la +maison du signor Bianconi, médecin et physicien distingué<a name="FNanchor_512_512" id="FNanchor_512_512"></a><a href="#Footnote_512_512" class="fnanchor">[512]</a>, attaché +comme conseiller à la cour de Saxe, qu'il représenta plus tard à Rome, +et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux +belles bibliothèques, celle de San Salvador, trésor d'anciens +manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait +qu'en livres imprimés. De Bologne, prenant par Ancône et Lorette, il +mit, pour arriver à Rome, onze jours, «que j'ai passés, dit-il<a name="FNanchor_513_513" id="FNanchor_513_513"></a><a href="#Footnote_513_513" class="fnanchor">[513]</a>, +avec beaucoup d'agrément.» Mais on ne devinerait guère, si Winckelmann +ne nous l'apprenait lui-même, quelles étaient les distractions du grave +antiquaire pendant ce voyage. «Les derniers jours, raconte-t-il à son +ami Franken, nous marchâmes presque toujours cinq voitures de compagnie, +de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes à table. Il +y avait dans la compagnie un carme de Bohême, qui jouait fort bien du +violon, de sorte que nous dansions, quand le vin était bon<a name="FNanchor_514_514" id="FNanchor_514_514"></a><a href="#Footnote_514_514" class="fnanchor">[514]</a>.» Notre +Saxon ne haïssait pas le jus de la treille, et on retrouve fréquemment, +dans sa correspondance avec Franken, des passages où il se vante de +boire sec, sans eau, à la manière de la vieille Allemagne<a name="FNanchor_515_515" id="FNanchor_515_515"></a><a href="#Footnote_515_515" class="fnanchor">[515]</a>.»</p> + +<p>Arrivé à la porte du Peuple, à Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit +ses livres, qu'on lui rendit quelques jours après, à l'exception des +œuvres de Voltaire, singulier bréviaire pour un nouveau converti. Il +descendit chez Raphaël Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet +artiste lui rendit tous les services d'un véritable ami, et Winckelmann +déclare qu'il n'était nulle part plus content que chez lui. La joie de +notre admirateur de l'antiquité éclate en se voyant à Rome, le rêve de +sa vie entière, le but constant de ses études. «Je me vois libre jusqu'à +présent, écrit-il à Franken, et j'espère de rester libre... Je vis en +artiste; je passe même pour tel dans les endroits où l'on permet aux +jeunes artistes d'étudier, tels que le Capitole, où est le vrai trésor +des antiquités de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.<a name="FNanchor_516_516" id="FNanchor_516_516"></a><a href="#Footnote_516_516" class="fnanchor">[516]</a>, +et l'on peut y passer en toute liberté la journée; on va partout à Rome, +sans cérémonie, car c'est la mode. Je ne dîne qu'avec des artistes +français et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis +quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moitié de ce qu'il y +a à voir, et entre autres aucune bibliothèque.» Il termine sa lettre par +une réflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mêlés +d'écrire sur les arts et l'antiquité avant d'avoir vu Rome. +«L'expérience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des +anciens d'après les livres, et je me suis déjà aperçu de plusieurs +erreurs que j'ai commises.» Il signe sa lettre: «Winckelmann, <i>pittore +sassone di nazione</i>, comme il est dit dans la permission que j'ai +obtenue pour voir le Capitole.»</p> + +<p>Au commencement de 1756, il reçut une lettre du père Rauch, confesseur +du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension +de cent écus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses +recherches dans les auteurs classiques, et se mit à fréquenter la +bibliothèque Corsini, rassemblée dans le palais de ce nom à la +<i>Lungara</i>, dans le <i>Trastevere</i>, par le pape Benoît XIII, et +libéralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis-à-vis de +Raphaël Mengs, <i>alla trinità dei monti</i>, où de sa chambre et de toute la +maison il pouvait voir la ville entière, il avait trois quarts de lieue +à faire pour aller à la bibliothèque Corsini, et autant pour revenir, ce +qui le gênait fort. Ayant été reçu en audience par le pape Benoît XIV, +qui lui promit de favoriser ses recherches, il espérait obtenir bientôt +l'accès de la bibliothèque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une +personne, qu'il ne nomme pas, le présenta au cardinal Passionei.</p> + +<p>Ce prélat, l'un des plus honnêtes, des plus instruits et des plus +aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une réputation +européenne. Il était en correspondance avec les écrivains les plus +distingués, et l'on sait que Voltaire lui ayant adressé une lettre en +italien, le cardinal lui répondit en français pour le complimenter sur +la manière dont il écrivait dans une langue étrangère<a name="FNanchor_517_517" id="FNanchor_517_517"></a><a href="#Footnote_517_517" class="fnanchor">[517]</a>. Il venait de +succéder au docte Quirini<a name="FNanchor_518_518" id="FNanchor_518_518"></a><a href="#Footnote_518_518" class="fnanchor">[518]</a>, dans la place de conservateur en chef de +la bibliothèque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne +pouvait qu'être très-utile à un étranger, qui désirait se faire ouvrir +les armoires les plus secrètes de ce grand dépôt sacré, politique et +littéraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des +meilleures éditions et des plus belles reliures, possédait lui-même une +bibliothèque aussi précieuse et aussi considérable que celle du comte de +Bunau. Bon juge du mérite de ses interlocuteurs, le prélat comprit, à la +première entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien +co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-même dans sa bibliothèque, +«et comme un abbé qui y écrivait voulait ôter son chapeau, et que le +cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se fût couvert, Son +Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la république +des lettres; et pour mieux me prouver cette liberté, il parla longtemps +avec le jeune homme, sans que celui-ci osât toucher à son chapeau. Il +m'a accordé pleine liberté dans sa bibliothèque, où rien n'est fermé, +et où je suis autant à mon aise qu'à Nöthenitz même<a name="FNanchor_519_519" id="FNanchor_519_519"></a><a href="#Footnote_519_519" class="fnanchor">[519]</a>.»</p> + +<p>Ainsi accueilli par le cardinal <i>custode</i> de la bibliothèque du Vatican, +Winckelmann espérait obtenir bientôt l'accès de ses trésors; mais il +n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succès de ses +<i>Réflexions</i> sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait +publié le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'étude son objet +principal. Il venait d'arrêter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage +sur le <i>goût des artistes grecs</i>, de sorte qu'il se considérait comme +obligé de relire quelques écrivains grecs, tels que Pausanias et +Strabon<a name="FNanchor_520_520" id="FNanchor_520_520"></a><a href="#Footnote_520_520" class="fnanchor">[520]</a>. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la +compagnie de quelques artistes français et allemands, avec lesquels il +visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire, +toute la journée chez Raphaël Mengs, dînait chez lui tous les jours +maigres, ne prenait le café que dans sa maison, et avait même ses livres +et ses ouvrages dans sa chambre<a name="FNanchor_521_521" id="FNanchor_521_521"></a><a href="#Footnote_521_521" class="fnanchor">[521]</a>.</p> + +<p>Il paraît qu'il y a cent ans, c'était à Rome comme de nos jours; pour +voir les galeries publiques ou particulières, il fallait payer à la +porte. Plein de l'idée de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir +ses entrées libres au Vatican. «J'ai payé, comme il est d'usage, +dit-il<a name="FNanchor_522_522" id="FNanchor_522_522"></a><a href="#Footnote_522_522" class="fnanchor">[522]</a>, une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le +voudrais, l'<i>Apollon</i>, le <i>Laocoon</i>, etc., afin de donner plus d'essor à +mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis +données sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des +méditations solitaires, et que je dois me priver de toute société. La +description de l'<i>Apollon</i> demande le style le plus sublime, et une +élévation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient à l'homme. Il est +impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet +ouvrage<a name="FNanchor_523_523" id="FNanchor_523_523"></a><a href="#Footnote_523_523" class="fnanchor">[523]</a>... Je vois bien, avoue-t-il à Franken dans sa lettre du 5 +mai 1756<a name="FNanchor_524_524" id="FNanchor_524_524"></a><a href="#Footnote_524_524" class="fnanchor">[524]</a>, qu'on ne peut écrire sur les ouvrages des anciens sans +avoir été à Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.»</p> + +<p>Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus +belles statues antiques ne le détournait pas de celle de la nature, qui, +au commencement du printemps, brille à Rome d'un éclat inconnu aux pays +du Nord. «Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins +de Rome et des environs. Mon ami, dit-il à Franken dans la même lettre, +je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promène +à l'ombre des forêts de lauriers, dans des allées de grands cyprès et +sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long +dans quelques <i>villas</i>, particulièrement dans la <i>villa Borghèse</i>. Plus +on apprend à connaître Rome, plus on y trouve de beautés. Je ne cesse de +faire des vœux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en même +temps, que j'y trouvasse un sort assuré, ou que je pusse rester toujours +libre<a name="FNanchor_525_525" id="FNanchor_525_525"></a><a href="#Footnote_525_525" class="fnanchor">[525]</a>.» Il pensait dès lors à faire un voyage à Naples; mais il ne +voulait pas y aller seul, et il espérait avoir Mengs pour compagnon: il +devenait de jour en jour plus intimement lié avec ce peintre, et il +n'hésite pas à déclarer à Franken «que le plus grand bonheur dont il +jouisse à Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs<a name="FNanchor_526_526" id="FNanchor_526_526"></a><a href="#Footnote_526_526" class="fnanchor">[526]</a>.»</p> + +<p>Le baron de Stosch, qui habitait Florence, où il possédait une +magnifique collection de pierres gravées, lui avait écrit pour l'engager +à venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de +voir la ville des Médicis, avait ajourné cette excursion après celle de +Naples.</p> + +<p>En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur <i>la +Restauration des statues antiques</i>; et pour apprendre en même temps la +pratique et la théorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un +sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succès à +ce genre de travail, et faisait un commerce considérable de statues, de +bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigés et augmentés de sa +main. Le signor Cavaceppi fut employé souvent à la restauration des +statues du Capitole et du Vatican, et il réussissait si bien à refaire +l'antique ou à l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs +considèrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande +partie à ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont +il a refait un cheval tout entier, après avoir réparé plusieurs parties +de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi était un praticien fort +au courant des procédés employés par les anciens sculpteurs. Il devint +bientôt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses appréciations, +et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en +Allemagne, si fatalement terminé à Trieste. Cavaceppi publia, quelques +années après, sur ses travaux de restauration<a name="FNanchor_527_527" id="FNanchor_527_527"></a><a href="#Footnote_527_527" class="fnanchor">[527]</a>, un magnifique +ouvrage fort utile à consulter par les praticiens qui entreprennent la +restitution des œuvres de la sculpture antique.</p> + +<p>Winckelmann se défiait du jugement porté par les artistes sur les œuvres +des anciens: «Il ne faut pas vous imaginer, dit-il à Franken<a name="FNanchor_528_528" id="FNanchor_528_528"></a><a href="#Footnote_528_528" class="fnanchor">[528]</a>, que +les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui +ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes.» Aussi +voulait-il examiner par lui-même avant de formuler aucune opinion. Ayant +obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa <i>villa</i>, dans son +ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le piédestal, pour +vérifier de plus près le travail de la tête, croyant que cette statue +était retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique +ordinairement. En descendant, la statue, remuée sans doute par quelque +choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne fût +écrasé sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle +inquiétude: il ne lui était pas possible de s'en aller tout de suite, +parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie, +et que cet employé avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc obligé de +chercher à fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques +ducats. «Jamais, ajoute-t-il, je n'ai été dans de pareilles transes. Par +bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites<a name="FNanchor_529_529" id="FNanchor_529_529"></a><a href="#Footnote_529_529" class="fnanchor">[529]</a>.»</p> + +<p>Au milieu de cette vie calme, entièrement vouée à l'étude, au culte du +beau et véritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la +Saxe, si tristement engagée dans la guerre de Sept ans, vint reporter +ses pensées vers sa patrie absente. «Si, comme le prétendent les +nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent être visibles en deux +endroits à la fois, écrivait-il à Franken, ma figure doit certainement +être présente à vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais +des Césars, je m'oublie moi-même quand je pense à Nöthenitz; et, dans le +Vatican même, je désire d'être avec vous. Tu partagerais à présent, me +dis-je, les malheurs de ta véritable patrie, de tes compatriotes plaints +du monde entier, et chez qui tu as goûté le bonheur<a name="FNanchor_530_530" id="FNanchor_530_530"></a><a href="#Footnote_530_530" class="fnanchor">[530]</a>.»</p> + +<p>Il travaillait alors à une description des statues du Belvédère, qu'il +n'avait fait qu'ébaucher. Il avait réfléchi plus de trois mois à la +description poétique du <i>Torse d'Apollonius</i>. Il avait aussi rassemblé +beaucoup de matériaux sur les villas et les galeries de Rome, de manière +à pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en +forme de lettres. Tout ce travail allait néanmoins fort lentement, parce +qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour +s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il +avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins.</p> + +<p>Il s'était imposé ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il +avait commencés, mais, comme il l'explique à Franken, par une lettre de +mars 1757, en vue d'un autre plus considérable, savoir une <i>Histoire de +l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement</i><a name="FNanchor_531_531" id="FNanchor_531_531"></a><a href="#Footnote_531_531" class="fnanchor">[531]</a>. Ainsi, c'est à +partir de 1757 que l'idée de ce grand ouvrage lui était venue. Il se +proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques +sur les langues anciennes, parce qu'il se préparait à publier, avec une +traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore été +imprimés. Peu à peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts +avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en +collationnant Pausanias.</p> + +<p>Il était alors logé au palais de la chancellerie, où le cardinal +Archinto lui avait donné un appartement. Mais il n'avait voulu accepter +que les quatre murs, les meubles étant à lui, afin de rester libre. «Il +avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.»</p> + +<p>Comme il lui paraissait absolument nécessaire de connaître à fond les +meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par +monseigneur Giacomelli, «le plus profond savant qu'il y eût à Rome, +chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand +mathématicien, physicien, poëte et grec, et auquel il devait céder le +pas dans cette partie.» Pour consulter sur les antiquités, il avait deux +autres personnes: un père franciscain, vicaire de son ordre, nommé +Pierre Bianchi, lequel possédait un grand médaillier rassemblé +principalement en Égypte et en Asie; et le prélat Baldani, «un de ces +génies.... qui n'ont aucune démangeaison d'écrire, étant satisfait qu'on +sût qu'il était en état de faire de grandes choses<a name="FNanchor_532_532" id="FNanchor_532_532"></a><a href="#Footnote_532_532" class="fnanchor">[532]</a>.»—Dès cette +époque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien à notre +savant, qui lui avait été recommandé par le baron Stosch de Florence: +mais il ne l'avait pas encore attaché à son service.</p> + +<p>Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillité et dans +l'étude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et +de toutes les occasions que peut avoir, à Rome, un étranger pour +s'instruire. Il était installé dans le palais de la chancellerie, comme +à la campagne; car ce bâtiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du +bruit de la ville. Tous les trésors de la littérature et du savoir lui +étaient ouverts, à l'exception de la bibliothèque du Vatican, où il +n'avait pu obtenir qu'on le laissât faire lui-même des recherches dans +les manuscrits. Avec la bibliothèque du cardinal Passionei, il avait à +sa disposition celle des pères jésuites, très-nombreuse, et où le père +gardien lui avait confié la clef des manuscrits. Il s'était lié avec le +père Contucci, directeur du <i>Museum antiquitatum curiosarum +artificialium</i>, et homme d'un grand savoir<a name="FNanchor_533_533" id="FNanchor_533_533"></a><a href="#Footnote_533_533" class="fnanchor">[533]</a>. Il avait commencé à +étudier les médailles, principalement dans la vue de s'en servir pour +connaître le style de l'art de la gravure à chaque époque, et il se +proposait, après son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de +pierres gravées à son ami Lippert. Bien qu'il dînât souvent en ville, +une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le +cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne +voyant ni comédie, ni opéra, quoique, se trouvant attaché à la cour, on +lui envoyât régulièrement des billets<a name="FNanchor_534_534" id="FNanchor_534_534"></a><a href="#Footnote_534_534" class="fnanchor">[534]</a>.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLIV" id="CHAPITRE_XLIV"></a>CHAPITRE XLIV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Voyage à Naples.—Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.—Retour à +Rome et voyage à Florence.—Le baron de Stosch et ses +collections.—Winckelmann rédige en français le catalogue de ses pierres +gravées.</p></div> + +<p class="date">1758—1759</p> + + +<p>Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin +de continuer dans cette ville ses études et ses recherches favorites. +Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre +en rapport avec les savants soit napolitains, soit étrangers, fixés dans +ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et +secrétaire d'État, ci-devant professeur à Pise, comme «n'ayant pas son +pareil dans le monde, et étant l'homme que cherchait Diogène<a name="FNanchor_535_535" id="FNanchor_535_535"></a><a href="#Footnote_535_535" class="fnanchor">[535]</a>.» Mais +s'étant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici, +dont le premier volume venait de paraître, et de faire d'autres +remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite, +à se repentir de cette franchise, et, à ses autres voyages, il se vit +exposé à des tracasseries.</p> + +<p>À Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance +par le comte de Firmian, ministre et envoyé de l'empereur, qui fut +nommé l'année suivante grand chancelier du duché de Milan et +gouverneur du duché de Mantoue. Notre antiquaire était chez ce ministre +comme à Rome chez le cardinal Passionei: il y dînait souvent, et vivait +dans son intimité. Il considérait le comte comme un des plus grands, des +plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connût. Il +lui avait communiqué par écrit les meilleurs passages de son manuscrit +de l'<i>Histoire de l'art</i>, et il avait une telle confiance dans son +amitié, qu'il avait formé le projet, dans le cas où la résidence de Rome +pourrait un jour lui déplaire, ce que néanmoins il ne prévoyait pas, +d'établir sa retraite auprès de lui<a name="FNanchor_536_536" id="FNanchor_536_536"></a><a href="#Footnote_536_536" class="fnanchor">[536]</a>.</p> + +<p>Il revint à Rome au commencement de l'été (1758), mais pour se rendre +bientôt à Florence, où l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch. +Il voulait faire ce voyage «en partie pour se dissiper, en partie pour +s'instruire.» Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y +examiner les antiquités Étrusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758, +il ne trouva plus à Florence le baron de Stosch, qui était mort quelque +temps avant son arrivée. Reçu par son neveu, chez lequel il descendit, +on mit à sa disposition les trésors de glyptique, de numismatique, de +cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments, +avait exprimé le désir que Winckelmann rédigeât un catalogue raisonné +de ses pierres gravées. Il se mit donc à l'œuvre, en français, et fut +obligé de s'exercer dans cette langue.—Le baron de Stosch, pendant le +cours de ses fonctions publiques, un peu équivoques<a name="FNanchor_537_537" id="FNanchor_537_537"></a><a href="#Footnote_537_537" class="fnanchor">[537]</a>, avait profité +de son séjour dans plusieurs pays, et particulièrement en Italie, pour +réunir des collections de pierres gravées, de camées, de médailles, de +cartes géographiques et de dessins. Il y avait là un vaste champ à +exploiter, et en dressant le catalogue des pierres gravées, Winckelmann +ne pouvait pas manquer d'acquérir de nouvelles connaissances, qu'il +faisait servir à son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur +deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manière employée par les +cavaliers des anciens, pour monter à cheval. On supposait généralement +qu'il y avait, pour cet usage, des pierres placées sur les grands +chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient +pas été assez hautes pour servir à cette destination; comme on peut le +voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine à +Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en +plein champ et pendant une bataille?—À leur javelot, il y avait un +crampon qui leur servait à monter à cheval, et cela ne se faisait pas +comme chez nous, par le côté gauche du cheval, mais par le côté droit. +C'est ce dont il put s'assurer par deux différentes pierres du cabinet +Stosch.—«Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en étant instruit de +ces choses-là<a name="FNanchor_538_538" id="FNanchor_538_538"></a><a href="#Footnote_538_538" class="fnanchor">[538]</a>?»</p> + +<p>Cette étude constante des mœurs et des usages antiques ne l'empêchait +cependant pas de se donner quelques distractions. Après avoir travaillé +toute la journée au catalogue, le soir venu, il allait à l'opéra. Il +croyait se retrouver à Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme +dansaient à Florence; il considérait cette ville comme la plus belle +qu'il eût vue, et lui donnait, à tous égards, la préférence sur Naples; +il se trouvait heureux et récupérait le temps perdu.—«J'avais aussi le +droit de le réclamer du ciel, écrivait-il à Franken<a name="FNanchor_539_539" id="FNanchor_539_539"></a><a href="#Footnote_539_539" class="fnanchor">[539]</a>, car ma +jeunesse s'est passée trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma +situation au collége.» Il avait projeté, pour le mois de mars 1759, un +voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre +écossais, qui possédait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde, +il concluait qu'il était libre.</p> + +<p>Cependant cette dernière assertion n'est pas complétement exacte; ayant +perdu pour toujours «<i>les secours qu'il recevait de Sion</i>,» c'est-à-dire +la pension que lui faisait le père Rauch avec l'argent du roi Auguste, +il s'était de nouveau engagé et avait accepté la place de bibliothécaire +du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et +d'antiquités. Mais «comme le cardinal voulait qu'il fût avec lui sur le +pied d'ami, cela ne devait le gêner en rien<a name="FNanchor_540_540" id="FNanchor_540_540"></a><a href="#Footnote_540_540" class="fnanchor">[540]</a>.»</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLV" id="CHAPITRE_XLV"></a>CHAPITRE XLV</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Winckelmann attaché au cardinal Albani.—Notice sur ce prélat, sur +sa villa et ses collections d'antiquités.—Le plafond de Raphaël +Mengs; portraits de Winckelmann.</p></div> + +<p class="date">1759—1762</p> + + +<p>Winckelmann revint à Rome vers le commencement du printemps 1759, et il +prit alors possession de son emploi auprès du cardinal Albani. Comme ce +prélat fut le plus zélé protecteur de l'historien de l'art, auquel il +rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans +quelques détails, puisés à des sources authentiques<a name="FNanchor_541_541" id="FNanchor_541_541"></a><a href="#Footnote_541_541" class="fnanchor">[541]</a>, sur sa vie et +sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrière, +d'accorder aux savants et aux artistes.</p> + +<p>La famille Albani, originaire de l'Épire, fut obligée de quitter ce pays +dans le seizième siècle, par suite des avanies intolérables que les +Turcs faisaient subir aux chrétiens. Elle vint se fixer en Italie, et +choisit Urbin pour sa résidence. Alexandre Albani naquit dans cette +ville le 13 novembre 1692; à l'âge de huit ans, il suivit ses parents, +qui s'établirent à Rome à l'époque où le cardinal Jean-François Albani +fut élevé à la papauté, sous le nom de Clément XI. Protégé par ce +pontife, il fit de brillantes études de belles-lettres et de +jurisprudence; à seize ans, nommé commandant de la cavalerie légère, il +fut envoyé par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes +autrichiennes de Joseph I<sup>er</sup>, qui s'étaient emparées de Comacchio. +Rentré à Rome, il reprit ses études, et les termina bientôt avec une +grande distinction. Dès cette fleur de jeunesse, il avait le goût des +arts et de l'antiquité, et il commençait à réunir des statues et des +bas-reliefs, encouragé par Clément XI lui-même, qui subvenait +généreusement aux dépenses occasionnées par ces recherches. Quoique +très-jeune encore, sa réputation s'étendait même au delà des Alpes: son +biographe prétend que le père Montfaucon manifesta le désir de lui +dédier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le +savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout à cause de la parenté, +qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de +crédit. Après avoir rempli avec succès plusieurs missions importantes en +Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, à l'âge de vingt-huit ans, +par Innocent XIII, sans être encore prêtre. C'est à partir de cette +époque (1721) qu'il reprit à Rome ses études sur l'antiquité, et qu'il +ne discontinua pas, jusqu'à la fin de sa longue carrière<a name="FNanchor_542_542" id="FNanchor_542_542"></a><a href="#Footnote_542_542" class="fnanchor">[542]</a>, +d'accroître la somme de ses connaissances archéologiques et d'épurer son +goût, afin d'acquérir ce jugement fin et délicat que les anciens +exigeaient d'un amateur de l'art:</p> + +<p class="c">Judicium subtile videndis artibus illud.</p> + +<p>Le cardinal avait une véritable passion pour les vénérables restes de +l'antiquité: il les interrogeait, cherchant à expliquer leur +signification; les relevait et s'efforçait de faire opérer leur +restitution. Par exemple, ayant trouvé dans des fouilles faites sur +l'Aventin une reproduction du célèbre Apollon Sauroctone, il le fit +transporter et restaurer à ses frais avec le plus grand soin. Il réunit +bientôt la plus belle collection d'antiques qu'il y eût à Rome. On +demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on réfléchit que +la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions +du musée du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il +s'appliqua également à l'étude de la numismatique et des inscriptions +(<i>lapides litterati</i>), et rassembla un grand nombre de médailles et de +pierres ou marbres écrits, tant grecs que latins, et aussi bien païens +que chrétiens. Il les offrit au pape Clément XII, qui les acheta +moyennant soixante-douze mille écus romains (385,200 fr.) et les fit +placer au Vatican et au Capitole.</p> + +<p>Après cette cession, le cardinal recommença ses recherches, et eut +bientôt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et +latines, avec une immense quantité de statues, bas-reliefs, sarcophages, +vases, colonnes et autres objets antiques rares et précieux. Il +rassembla également un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il +faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grâce aux érudits et aux +étrangers qui venaient le visiter<a name="FNanchor_543_543" id="FNanchor_543_543"></a><a href="#Footnote_543_543" class="fnanchor">[543]</a>.</p> + +<p>C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trésors dans son +palais, <i>alle quattro Fontane</i>, le cardinal prit la résolution de +construire, à un demi-mille de la porte <i>Salara</i>, cette villa fameuse, +restée encore aujourd'hui, en dépit des pertes qu'elle a subies, un +musée antique plus précieux que la plupart des collections du nord de +l'Europe. Il donna lui-même le plan des bâtiments, modèles de bon goût +et d'élégance, que l'architecte Carlo Marchionni éleva sous sa +direction. Mais ce qui ajoute un prix infini à tous les objets qui +ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann à leur +placement, et la description qu'il a donnée d'un grand nombre d'entre +eux dans son <i>Histoire de l'art</i> et dans ses <i>Monumenti inediti</i>. Nous +n'entreprendrons pas de décrire après lui ces précieux restes de l'art, +échappés à la barbarie des hommes plus encore qu'à la destruction du +temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre +antiquaire, soit aux notices spéciales qui ont été publiées sur cette +célèbre villa<a name="FNanchor_544_544" id="FNanchor_544_544"></a><a href="#Footnote_544_544" class="fnanchor">[544]</a>.</p> + +<p>Elle fut commencée vers 1756, et elle était terminée au commencement de +1758; ce qui paraîtrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la +construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres<a name="FNanchor_545_545" id="FNanchor_545_545"></a><a href="#Footnote_545_545" class="fnanchor">[545]</a>. C'est +dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, à côté +de ses bassins et de ses fontaines, et à l'ombre de ses beaux arbres, +que notre antiquaire passa, de 1758 à 1768, ses heures les plus +heureuses et les mieux remplies. «Que ne pouvez-vous la voir? +écrivait-il à Franken: elle paraît à tous les yeux un chef-d'œuvre de +l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il +produit au jour ce qui était enseveli dans les ténèbres, et le paye avec +une générosité digne d<sup>un</sup> roi..... Le palais de cette villa est garni +d'une si grande quantité de colonnes de porphyre, de granit et d'albâtre +oriental, qu'elles formaient une espèce de forêt avant qu'elles ne +fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y +rend vers le soir, et l'on s'y promène avec le cardinal comme avec le +moindre particulier<a name="FNanchor_546_546" id="FNanchor_546_546"></a><a href="#Footnote_546_546" class="fnanchor">[546]</a>.»</p> + +<p>Le traitement du bibliothécaire, directeur des antiquités du cardinal, +était de cent soixante écus romains (856 fr.) par an; somme fort +modique, et néanmoins suffisante alors à Rome pour assurer une complète +indépendance. «J'élève tous les matins les mains vers celui qui m'a fait +échapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, où je jouis +non-seulement de la tranquillité, mais encore de moi-même, et où je puis +vivre et agir selon ma volonté. Je n'ai rien à faire, si ce n'est +d'aller tous les après-dîners avec le cardinal à sa magnifique villa, +qui surpasse tout ce qui a été fait dans les temps modernes, même par +les plus grands rois. Là, je laisse Son Éminence aux personnes qui +viennent la voir, pour aller lire et réfléchir<a name="FNanchor_547_547" id="FNanchor_547_547"></a><a href="#Footnote_547_547" class="fnanchor">[547]</a>.» Ces lectures, ces +méditations dans ce beau lieu, ont inspiré plus d'un passage de +l'<i>Histoire de l'art</i>. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait à la +<i>villa</i> les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il +prenait plaisir à éclaircir, par la vue des monuments, des points +obscurs de l'archéologie grecque ou romaine. C'étaient Bianchi, +Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans +l'intimité du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui, +voués au culte du beau.</p> + +<p>Il eut, également la satisfaction d'y voir son fidèle Mengs travailler à +la composition dont il décora le plafond du cabinet du cardinal. Cet +artiste était alors dans toute la force de son talent, et sa réputation, +répandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait +considérer comme le premier peintre de l'époque. On voyait en lui un +restaurateur du goût et des belles formes; on trouvait ses inventions +philosophiques, et son exécution était comparée à celle des plus grands +maîtres du seizième siècle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara, +ambassadeur d'Espagne à Rome, n'avaient pas peu contribué à élever Mengs +au-dessus de sa véritable valeur. Mais il faut leur rendre cette +justice, que si leurs éloges dépassaient le but, ils avaient néanmoins +raison de préférer les ouvrages de Mengs aux compositions fades, +maniérées et sans aucun caractère, des autres artistes alors en vogue. +Winckelmann exerçait une assez grande influence sur les opinions de +l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant <i>les Pensées +sur la beauté et sur le goût dans la peinture</i>, que Mengs avait dédiées +à son ami, et qu'il publia chez Fuesli, à Zurich, en 1762. Selon +Winckelmann<a name="FNanchor_548_548" id="FNanchor_548_548"></a><a href="#Footnote_548_548" class="fnanchor">[548]</a>, «on trouve dans ce traité des choses qui n'ont encore +été ni pensées, ni dites.»</p> + +<p>Raphaël Mengs peignit, à la villa du cardinal, <i>Apollon sur le Parnasse, +entouré des neuf Muses</i>; ce plafond passe pour son chef-d'œuvre, et il +réunit en effet au mérite du dessin une très-grande habileté dans la +pratique de la fresque, une ordonnance disposée savamment selon les +données de la mythologie, qualité archéologique, qui en doublait le prix +aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque à cette œuvre, +c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compassée et froide, comme +si le dieu du jour et les Muses eussent été dans le climat glacé des +contrées du Nord.</p> + +<p>Avant cette époque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami; +mais nous ignorons la date précise de cet ouvrage. Quelques années plus +tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint à l'huile +pour un étranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica +Kauffmann, dont nous avons parlé ailleurs<a name="FNanchor_549_549" id="FNanchor_549_549"></a><a href="#Footnote_549_549" class="fnanchor">[549]</a>. Il est représenté à +mi-corps et assis: Angelica le grava elle-même à l'eau-forte; un autre +artiste le reproduisit à la manière noire, et lui fit présent de la +planche. Winckelmann, touché de cet acte de déférence, vante la beauté +de la jeune Allemande, et compare son talent à celui des premiers +maîtres de ce temps<a name="FNanchor_550_550" id="FNanchor_550_550"></a><a href="#Footnote_550_550" class="fnanchor">[550]</a>. Mais comme elle ne fit pas alors un long +séjour à Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLVI" id="CHAPITRE_XLVI"></a>CHAPITRE XLVI</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Nouveaux voyages à Naples.—Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le +baron de Riedesel.—Excursion au Vésuve.—Opuscules composés à +Rome.—Winckelmann sert de <i>cicerone</i> aux étrangers de +distinction.—Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les +Français.—Sa correspondance.—Ses regrets, en apprenant la mort du +comte de Bunau.</p></div> + +<p class="date">1762</p> + + +<p>En acceptant l'emploi de bibliothécaire et de directeur des antiquités +du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliéner la liberté +de voyager, qui était, après sa passion pour l'étude et pour +l'antiquité, son goût le plus dominant. Il fit encore deux excursions à +Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de +Brühl; l'autre, deux années plus tard. Il profita de ces voyages pour +visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des +environs de Naples. Mais étant naturellement enclin à la critique, et à +trouver que les autres antiquaires ne savaient rien à côté de lui, il se +fit à Naples de puissants ennemis, en publiant à Dresde, en 1762, ses +<i>Lettres au comte de Brühl sur Herculanum</i>. En 1764, il y ajouta une +<i>Relation des nouvelles découvertes faites dans cette ville antique</i>, +avec <i>seize lettres</i><a name="FNanchor_551_551" id="FNanchor_551_551"></a><a href="#Footnote_551_551" class="fnanchor">[551]</a> écrites à Bianconi sur le même sujet.</p> + +<p>Il s'était lié à Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William +Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de +<i>Antiquités étrusques, grecques et romaines</i>, la description des vases +et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagné du baron de +Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grèce, il +entreprit l'ascension du Vésuve, pendant une éruption terrible qui +faisait fuir les habitants de Portici. Ils passèrent une nuit sur cette +montagne, firent rôtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et +Winckelmann y soupa nu comme un cyclope<a name="FNanchor_552_552" id="FNanchor_552_552"></a><a href="#Footnote_552_552" class="fnanchor">[552]</a>. Il aurait voulu visiter la +Calabre, la Sicile et la Grèce; mais sur la fin de sa carrière il +renonça complétement à ce projet.</p> + +<p>Le catalogue des pierres gravées composant le cabinet du baron Stosch, +imprimé en français à Florence, en 1760, avait été le premier ouvrage +publié par Winckelmann depuis son arrivée en Italie. En 1761, il fit +paraître à Leipzig ses <i>Remarques sur l'architecture des anciens</i>; +quelque temps après, ses <i>Réflexions sur le sentiment du beau dans les +ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acquérir</i>; et ensuite, <i>De la +grâce dans les ouvrages d'art</i><a name="FNanchor_553_553" id="FNanchor_553_553"></a><a href="#Footnote_553_553" class="fnanchor">[553]</a>.</p> + +<p>Mais ces opuscules n'étaient que le prélude de son <i>Histoire de l'art</i>, +à laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait +alors le poids de sa réputation, qui lui attirait plus d'un dérangement +désagréable. Aucun étranger de distinction ne pouvait passer par Rome +sans avoir vu Winckelmann; et, si c'était quelque souverain, prince ou +grand seigneur, sans s'être fait guider par le savant antiquaire, +transformé en véritable <i>cicerone</i>. Pour perdre le moins de temps à ces +promenades sans cesse renaissantes, il avait rédigé en italien une +courte notice <i>de ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Rome</i><a name="FNanchor_554_554" id="FNanchor_554_554"></a><a href="#Footnote_554_554" class="fnanchor">[554]</a>. +Il était quelquefois l'homme le plus tourmenté qu'il y eût dans cette +ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans +lui; il devait rester deux heures à table, tandis que quinze minutes lui +suffisaient pour dîner. Le prince régnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il +sortît au moins deux fois par semaine avec lui<a name="FNanchor_555_555" id="FNanchor_555_555"></a><a href="#Footnote_555_555" class="fnanchor">[555]</a>. Il accompagna de +cette manière le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de +Toscane, et beaucoup d'autres. En général, il préfère les voyageurs +anglais. «Le croiriez-vous, écrit-il à Franken<a name="FNanchor_556_556" id="FNanchor_556_556"></a><a href="#Footnote_556_556" class="fnanchor">[556]</a>, c'est la seule +nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas, +en général, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des +Anglais!» Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort +mécontent. «J'ai servi pendant quelques semaines de <i>cicerone</i> à un +certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que +j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'église de Saint-Pierre et +l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller à +Constantinople, et cela par désespoir. Il m'était devenu tellement à +charge, que j'ai été obligé de lui déclarer nettement ma pensée, et de +ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling à dépenser +par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'année dernière, nous +avons eu ici le duc de Roxborough, qui était un homme de la même +trempe<a name="FNanchor_557_557" id="FNanchor_557_557"></a><a href="#Footnote_557_557" class="fnanchor">[557]</a>.» Il dit ailleurs<a name="FNanchor_558_558" id="FNanchor_558_558"></a><a href="#Footnote_558_558" class="fnanchor">[558]</a>, en parlant du cabinet du baron de +Stosch, marchandé par des Anglais: «Ces barbares d'Anglais achètent +tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir à voir ces trésors.»</p> + +<p>Quant aux Français, son opinion ne leur fut presque jamais favorable. +«Cette nation, disait-il<a name="FNanchor_559_559" id="FNanchor_559_559"></a><a href="#Footnote_559_559" class="fnanchor">[559]</a>, n'était pas du tout faite pour +s'appliquer au solide.» Il refusait même de reconnaître le mérite des +savants français les plus éminents. Ainsi, en parlant du père +Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru à la hâte, comme un +vrai Français, tant à Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son <i>Antiquité +expliquée</i> fourmille d'erreurs grossières<a name="FNanchor_560_560" id="FNanchor_560_560"></a><a href="#Footnote_560_560" class="fnanchor">[560]</a>. Néanmoins, il se +radoucit à l'égard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en +compagnie du célèbre physicien Desmarets, et convient que «c'est le +voyageur le plus instruit qu'il connaisse<a name="FNanchor_561_561" id="FNanchor_561_561"></a><a href="#Footnote_561_561" class="fnanchor">[561]</a>.»</p> + +<p>Les nombreuses et brillantes relations que sa réputation lui avait +attirées, obligeaient Winckelmann à entretenir une correspondance +active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule +de savants et de personnages distingués d'autres pays. Il était +continuellement consulté sur des questions d'archéologie, et la +nécessité de répondre à tant de lettres absorbait, à son grand regret, +une partie de son temps. Ses lettres ont été précieusement recueillies +et publiées après sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en +général remplies d'intérêt. On y trouve souvent des explications +savantes sur des questions qui se rattachent, soit à l'histoire de +l'art, soit à des découvertes nouvelles de fragments de statues et +d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme, +c'est la simplicité, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus +intimes sont exposés au grand jour. On y voit la pureté de son âme, son +désintéressement, son amour pour l'indépendance, et ce culte de l'étude +et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les pensées les plus +élevées. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken, +Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de +Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres. +Winckelmann avait inspiré à tous ces hommes, si différents par les idées +et la condition sociale, une estime profonde pour son caractère, et une +admiration sincère pour son goût et son érudition.</p> + +<p>Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien maître le comte de Bunau: +«Je vous plains, mon ami, écrit-il à Franken, du fond de mon âme, +d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible. +Moi-même, je perds la douce satisfaction que je goûtais déjà en quelque +sorte d'avance, de renouveler de vive voix à cet homme rare et précieux, +le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincère et vive +reconnaissance. Je me représentais la visite imprévue que je me +proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions +sont évanouies, et qui sait si je pourrai même vous embrasser un jour? +Je songe à lui laisser un monument public de ma reconnaissance +éternelle; mais le temps s'avance, et peut-être que mon âme sera réunie +à la sienne avant que je puisse remplir ce projet<a name="FNanchor_562_562" id="FNanchor_562_562"></a><a href="#Footnote_562_562" class="fnanchor">[562]</a>.»</p> + +<p>Ces tristes prévisions devaient malheureusement se réaliser.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLVII" id="CHAPITRE_XLVII"></a>CHAPITRE XLVII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et plus tard +<i>scrittore greco</i>, à la bibliothèque du Vatican.—Il publie son +<i>Histoire de l'art</i>.—Critiques que lui attire cet +ouvrage.—Mystification à laquelle il se trouve exposé.—Autres +ouvrages de Winckelmann.</p></div> + +<p class="date">1763—1767</p> + + +<p>Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nommé à la place de Président des +antiquités de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abbé +Venuti. «Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et +rapporte cent soixante écus par an; de sorte que j'ai ici mon existence +assurée pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas +faire à Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en +donne autant, sans compter les autres agréments dont je jouis. Et si, +par la suite, je puis parvenir à un emploi de <i>scrittore</i> du Vatican, je +ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en +Allemagne; car je jouis ici d'une liberté entière, et personne ne +s'ingère à me demander ce que je fais<a name="FNanchor_563_563" id="FNanchor_563_563"></a><a href="#Footnote_563_563" class="fnanchor">[563]</a>.»</p> + +<p>L'emploi de <i>Scrittore greco</i>, qui rapportait dix-sept écus par mois, +lui fut donné le 3 septembre 1765, à la recommandation de son excellent +protecteur le cardinal Albani, qui était devenu bibliothécaire du +Vatican, après la mort du cardinal Passionei.</p> + +<p>Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait +paraître en allemand, à Dresde, à la fin de 1763 et au commencement de +1764, son <i>Histoire de l'art</i>. Cette publication, en mettant le sceau à +sa réputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique. +Notre auteur était de la race irritable des poëtes et des artistes; il +fut donc vivement blessé de quelques observations dont la justesse ne +pouvait lui échapper. Ces remarques lui étaient d'autant plus sensibles, +qu'elles émanaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles +avaient été publiées par eux, en latin, dans les <i>Acta litteraria</i>, +recueil fort répandu alors à Rome<a name="FNanchor_564_564" id="FNanchor_564_564"></a><a href="#Footnote_564_564" class="fnanchor">[564]</a>. Il se mit incontinent à revoir +et améliorer son œuvre. Mais il était toujours en crainte: «Que +d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirés de mon <i>Histoire de +l'art</i>, écrivait-il à Franken, à la fin de décembre 1763<a name="FNanchor_565_565" id="FNanchor_565_565"></a><a href="#Footnote_565_565" class="fnanchor">[565]</a>.» Peu à +peu, il ajouta des passages considérables à cette histoire, et les +publia, également en allemand et à Dresde, en 1767, en attendant qu'il +fît paraître une seconde édition de ce grand ouvrage, à laquelle il ne +cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie «qu'il n'était pas +encore en état d'écrire, lorsqu'il avait commencé ce travail: ses idées +n'y étaient pas assez liées; il manquait souvent les transitions +nécessaires de l'une à l'autre, ce qui fait la partie essentielle de +l'art d'écrire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force +qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec +plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (<i>I Monumenti inediti</i>) +l'avait instruit de ces défauts, et le Tout-Puissant avait répandu sur +lui ses bénédictions et ses faveurs<a name="FNanchor_566_566" id="FNanchor_566_566"></a><a href="#Footnote_566_566" class="fnanchor">[566]</a>.»</p> + +<p>Mais les corrections et améliorations qu'il introduisit dans son +<i>Histoire de l'art</i> ne purent lui faire oublier la mystification que lui +avait infligée un artiste, qu'il avait considéré longtemps comme son +ami. Dès son arrivée à Rome, notre Saxon avait rencontré, dans l'atelier +de Raphaël Mengs, un jeune homme nommé Jean Casanova<a name="FNanchor_567_567" id="FNanchor_567_567"></a><a href="#Footnote_567_567" class="fnanchor">[567]</a>, peintre +médiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et +s'occupant volontiers de recherches archéologiques. Winckelmann lui +avait confié l'exécution de plusieurs dessins de monuments antiques, +destinés à être gravés dans son <i>Histoire de l'art</i>. Mais, soit qu'ils +différassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru +avoir à se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il résolut +de s'en venger, en l'exposant à la risée des savants de tous les pays, +charmés de pouvoir trouver à gloser sur le Président des antiquités de +Rome. Il l'attaqua donc par son côté sensible, en rendant suspecte cette +finesse de tact dont Winckelmann était si fier. Pour y parvenir +sûrement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels +il imita, de manière à s'y méprendre, les peintures d'Herculanum. On +informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes +découvertes venaient d'être faites. Sa curiosité étant ainsi excitée, on +l'amena avec mystère à venir les voir, et on les lui vanta comme de +véritables chefs-d'œuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant +qu'elles venaient d'être découvertes près de Rome par un gentilhomme +français, le chevalier Diel, né à Marsilly, en Normandie, et premier +lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui +désirait avoir des renseignements plus précis et plus authentiques, +chercha à s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on +lui fit savoir, avec les mêmes précautions, que le chevalier Diel était +mort à Rome subitement, dans le mois d'août 1761, sans avoir laissé +aucune explication sur sa précieuse trouvaille. Il fut ainsi amené à +donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description +emphatique, qu'il inséra dans son <i>Histoire de l'art</i>. À peine cet +ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se déclarer l'auteur des +peintures, et de réclamer tout l'honneur de leur invention et de leur +exécution. On conçoit facilement la douleur de notre savant et la joie +de ses émules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier +à rendre à l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait +pas épargnées, à l'occasion de ses ouvrages sur l'archéologie, et +particulièrement de sa publication des peintures antiques<a name="FNanchor_568_568" id="FNanchor_568_568"></a><a href="#Footnote_568_568" class="fnanchor">[568]</a>. +Cependant, quelque douleur que dût ressentir notre savant ainsi +mystifié, il n'hésita pas à reconnaître publiquement son erreur. Dans +une lettre, du 4 janvier 1765, adressée à son ami Heyne, il le pria de +rendre publique la déclaration qu'il faisait, d'avoir été la dupe d'un +homme qu'il avait considéré jusque-là comme un ami<a name="FNanchor_569_569" id="FNanchor_569_569"></a><a href="#Footnote_569_569" class="fnanchor">[569]</a>.</p> + +<p>Tout en corrigeant son <i>Histoire de l'Art</i>, Winckelmann songeait à +donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis +longtemps dans son esprit, savoir: un <i>Traité sur la dépravation du goût +dans les arts et les sciences</i><a name="FNanchor_570_570" id="FNanchor_570_570"></a><a href="#Footnote_570_570" class="fnanchor">[570]</a>. Mais il ne mit pas ce projet à +exécution, et, à sa place, il publia son <i>Essai d'une allégorie pour +l'art</i>, œuvre qui lui coûta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas +aussi bien accueillie que l'<i>Histoire des arts du dessin</i>. Ce livre doit +être considéré, néanmoins, comme un trésor d'érudition; il renferme +d'heureuses idées, et sa lecture, nécessaire à l'archéologue, serait +très-utile aux artistes.</p> + +<p>Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquité, jusqu'à vouloir faire +connaître tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore été +décrits. Il se mit donc à publier, sous le titre de: <i>Monumenti antichi +inediti</i><a name="FNanchor_571_571" id="FNanchor_571_571"></a><a href="#Footnote_571_571" class="fnanchor">[571]</a>, en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six +gravures, représentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets, +qui avaient été passés sous silence par Montfaucon et les autres +révélateurs des antiquités grecques et romaines. Il se proposait de +compléter cet ouvrage en y ajoutant une troisième partie, mais on ignore +ce que cette suite est devenue.</p> + +<p>Il composa encore un livre sur l'<i>État actuel des arts et des sciences +en Italie</i>, et fit beaucoup d'additions au traité <i>De Pictura veterum</i>, +de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle édition; mais il +n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.</p> + + + +<hr class="hr2" /> +<h3><a name="CHAPITRE_XLVIII" id="CHAPITRE_XLVIII"></a>CHAPITRE XLVIII</h3> + +<div class="blockquot"><p class="hang">Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.—Ses +<i>villégiatures</i> à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.—Son admiration +passionnée de la nature.—Le roi de Prusse essaye de l'attirer à +Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.—Il se met en route pour +ce pays.—Sa tristesse en s'éloignant de Rome.—Il abrège son +voyage et revient de Vienne à Trieste.—Il est assassiné dans cette +ville par un repris de justice.—Ses dispositions +testamentaires.—Monument qui lui est érigé à Rome.—Appréciation +de son influence.</p></div> + +<p class="date">1767—1768</p> + + +<p>Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire +à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait +une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des +antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par +la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs<a name="FNanchor_572_572" id="FNanchor_572_572"></a><a href="#Footnote_572_572" class="fnanchor">[572]</a>. Son travail +<i>de Scrittore Greco</i>, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.—«Le +cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout, +ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays +d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille +pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist<a name="FNanchor_573_573" id="FNanchor_573_573"></a><a href="#Footnote_573_573" class="fnanchor">[573]</a>.» Il pouvait +donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches +favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au +surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat +fort lucratif à la Rotonde <i>(Santa Maria della Rotonda</i>, autrefois le +<i>Panthéon</i> d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça +volontairement à son emploi de <i>Scrittore</i> au Vatican.</p> + +<p>Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues, +médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa +campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le +remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles, +en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et +la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son +<i>Histoire de l'Art</i>, ou pour son ouvrage des <i>Monumenti inediti</i>. Il +considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les +ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les +éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments +restés jusqu'alors sans explications<a name="FNanchor_574_574" id="FNanchor_574_574"></a><a href="#Footnote_574_574" class="fnanchor">[574]</a>.</p> + +<p>Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses <i>villégiature</i>. +Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études +archéologiques, en recevant, soit à sa <i>villa</i> près de Rome, soit à +Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la +plus élégante.—«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles +maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de +Castel-Gandolfo<a name="FNanchor_575_575" id="FNanchor_575_575"></a><a href="#Footnote_575_575" class="fnanchor">[575]</a>, c'est un lieu que la toute-puissance et le +prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu +rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de +prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on +danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour +me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les +joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie +pour me laisser à moi-même.»—À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait +d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.—«C'est là le +lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken<a name="FNanchor_576_576" id="FNanchor_576_576"></a><a href="#Footnote_576_576" class="fnanchor">[576]</a>, que je +voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans +inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et +couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle +est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune, +ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil +séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit +le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur +bruyant tumulte peuvent nous offrir.»—Ces réflexions révèlent les +sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée +entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable +qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il +attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps +selon ses goûts et ses idées.</p> + +<p>Cependant, il paraît avoir hésité longtemps avant de prendre le parti de +rester définitivement à Rome. Sa réputation, répandue en Allemagne, lui +attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter. +Plusieurs États allemands auraient voulu posséder Winckelmann et le +mettre à la tête de leurs musées et de leurs bibliothèques. Le roi de +Prusse, Frédéric II, aussi jaloux de conquérir les hommes illustres que +les provinces voisines de ses États, fit les plus grands efforts pour +l'attirer à Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoyé +spécial, le colonel Quintus Icilius<a name="FNanchor_577_577" id="FNanchor_577_577"></a><a href="#Footnote_577_577" class="fnanchor">[577]</a>, la place de bibliothécaire et +de directeur de son cabinet de médailles et d'antiquités, vacante par la +mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire. +Winckelmann avait d'abord accepté cette proposition, et fait connaître +sa détermination à Berlin et à Rome: mais une difficulté qu'il +n'explique pas s'étant présentée, on lui témoigna, au Vatican, beaucoup +plus d'égards qu'il n'avait osé espérer. Le Pape lui fit même faire sous +main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal +Stoppani, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, y ajouta une pension +particulière de ses propres fonds, de manière qu'il résolut +définitivement de rester à Rome. «Il se trouvait trop vieux et craignait +de se sentir trop étranger à Berlin; d'ailleurs, il était plus content à +Rome, en faisant lui-même son lit, que d'être décoré du titre de +conseiller privé, et d'avoir deux laquais pour le suivre<a name="FNanchor_578_578" id="FNanchor_578_578"></a><a href="#Footnote_578_578" class="fnanchor">[578]</a>.»</p> + +<p>Bien qu'il eût refusé d'aller vivre à Berlin, Winckelmann n'avait pas +renoncé au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nöthenitz en +particulier. Au mois de février 1768, il croyait pouvoir annoncer à +Franken l'époque où il comptait aller le «surprendre un beau matin.» Il +avait même informé de son départ le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait +également visiter. Mais il fut obligé de retirer sa parole, ayant été +forcé de rester à Rome pour le passage du grand-duc et de la +grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs États, après +avoir conduit à Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commençait +donc à craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui +serait difficile de quitter, pour une année qu'exigeait ce voyage, son +maître et éternel ami, le cardinal Albani, au grand âge qu'il avait. En +outre, on prévoyait la mort du pape Benoît XIV, et comme tous les vœux +paraissaient se réunir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de +notre savant, il ne pouvait pas s'éloigner de Rome sans porter +préjudice à ses intérêts<a name="FNanchor_579_579" id="FNanchor_579_579"></a><a href="#Footnote_579_579" class="fnanchor">[579]</a>.</p> + +<p>Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de +résolution: mettant de côté tous les obstacles qui s'opposaient à son +voyage, il écrivit à Franken pour lui annoncer sa prochaine arrivée à +Nöthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la +permission qu'il en avait obtenue de son maître et du Pape. Il se +proposait de presser sa marche jusqu'à sa première étape, qui serait +chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en +courant par Dresde, pour se rendre à Dessau, où il devait attendre son +ami Stosch, afin de gagner Brunswick, où il était attendu par le prince +héréditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'à Berlin. Son âme +n'avait jamais été plus satisfaite qu'en annonçant à son ami sa +prochaine arrivée<a name="FNanchor_580_580" id="FNanchor_580_580"></a><a href="#Footnote_580_580" class="fnanchor">[580]</a>.</p> + +<p>Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768, +accompagné du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par +amitié pour lui, qu'afin de rétablir sa santé. Il prit la route du +Tyrol, qui l'avait amené à Rome douze années auparavant. Mais, en +s'éloignant de cette patrie d'adoption, ses idées devenaient sombres, et +il cédait comme à un accès de noire mélancolie. Il paraissait hésiter à +continuer son voyage, et parlait de revenir.—«<i>Torniamo a Roma.</i>» +Retournons à Rome, répétait-il à son compagnon de route, qui nous a +conservé un journal de ce voyage, depuis leur départ de Rome, jusqu'au +moment où ils se séparèrent à Vienne<a name="FNanchor_581_581" id="FNanchor_581_581"></a><a href="#Footnote_581_581" class="fnanchor">[581]</a>.</p> + +<p>La réception enthousiaste qui lui fut faite à Munich, ainsi que dans la +capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entouré, ne purent +triompher de sa tristesse. Ses pensées se reportaient constamment vers +Rome, où il avait joui pendant si longtemps d'une félicité parfaite: +agité par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette +ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adressé à +Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de +retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'à le confirmer dans +sa résolution.—«Nous ne voulûmes plus lui en parler davantage, dit-il, +ayant remarqué qu'il avait les yeux d'un mort.» Il fut donc décidé qu'il +renoncerait à Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'après un court séjour à +Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassuré par cette +détermination, qui comblait ses vœux les plus ardents, il mit à profit +le temps qu'il dut passer à Vienne, pour examiner la bibliothèque et la +galerie impériale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres +collections particulières. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde +édition de son <i>Histoire de l'art</i>, qu'il préparait depuis longtemps, +et s'occupa de la traduction française, qui devait paraître en même +temps que le texte.</p> + +<p>Enfin, comblé d'honneurs et de présents, il se hâta de se remettre en +route pour sa patrie de prédilection. Il avait eu d'abord l'intention de +se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinéraire, +et résolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les +premiers jours de juin 1768.</p> + +<p>À peu de distance de cette ville, voyageant à petites journées, selon +l'usage de ce temps, il avait rencontré un Italien, qui n'eut pas de +peine à découvrir son faible: affectant lui-même un grand amour pour les +antiquités, il arracha bientôt au trop confiant voyageur l'énumération +des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus, ainsi que des monnaies +et médailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce +misérable, nommé Francesco Archangeli, était un repris de justice, +condamné à mort précédemment pour ses méfaits, mais dont la peine avait +été commuée en celle du bannissement perpétuel. En arrivant à Trieste, +il était déjà dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans +aucun soupçon, ses médailles et autres objets précieux.</p> + +<p>Notre antiquaire voulait s'embarquer à Trieste pour Ancône, et, en +attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il +occupait ses loisirs, dans l'hôtellerie où il était descendu, à relire +son vieil Homère, le seul livre qu'il eût emporté avec lui. Dans ses +moments de méditation et de repos, il s'amusait à jouer avec un enfant +de son hôte, qui annonçait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis +qu'il était occupé à écrire à une petite table, Archangeli entra dans sa +chambre. Après lui avoir exprimé ses regrets d'être obligé de le quitter +pour se rendre à Venise, où l'appelaient des affaires importantes, il le +pria de lui montrer une dernière fois ses médailles, afin qu'il pût en +conserver un souvenir plus présent. Winckelmann, sans aucune méfiance, y +consentit de bonne grâce; et comme il se tenait baissé pour ouvrir le +coffre dans lequel elles étaient renfermées, le scélérat le pousse et le +fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tête entre le couvercle +et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'étrangler avec un +lacet. La victime crie et résiste: alors, pour étouffer ses cris, +l'assassin lui plonge, à cinq reprises différentes, un stylet dans le +ventre. Il l'aurait certainement achevé, si l'enfant, dont nous avons +parlé, n'était venu frapper à la porte de la chambre.</p> + +<p>Ce bruit fait fuir Archangeli, sans même lui laisser le temps de voler +les médailles<a name="FNanchor_582_582" id="FNanchor_582_582"></a><a href="#Footnote_582_582" class="fnanchor">[582]</a>. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre +blessé; mais il était frappé à mort, et il ne tarda pas à expirer, après +sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa présence +d'esprit, après avoir pardonné à son meurtrier, dicté ses dernières +volontés, et reçu les sacrements de l'Église. Par son testament, il +institua le cardinal Albani son légataire universel, et laissa 350 +sequins à son graveur Mogali, et 100 autres à l'abbé Pirani.</p> + +<p>Ainsi mourut, à cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de +son talent, un des hommes qui ont le plus contribué à remettre en +honneur l'étude de l'antique, si décriée dans la première moitié du +dernier siècle.</p> + +<p>À Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut +lui faire élever un tombeau digne de sa mémoire, mais l'exécution de ce +projet fut empêchée par le grand âge du prélat, qui mourut en 1779, à +près de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de +l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui +ériger, à ses frais, dans le Panthéon, un monument composé d'un +médaillon en marbre, d'après son portrait par Raphaël Mengs, et d'une +inscription latine. Dans les premières années de ce siècle, ce médaillon +a été transféré, ainsi que presque tous ceux qui étaient à la Rotonde, +dans le musée des hommes illustres, au Capitole.</p> + +<p>Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et +le mieux apprécié la langue et l'art des Grecs. Rien que son <i>Histoire +des arts du dessin chez les anciens</i> ne soit pas exempte d'erreurs, +ainsi qu'il le reconnaît lui-même avec modestie<a name="FNanchor_583_583" id="FNanchor_583_583"></a><a href="#Footnote_583_583" class="fnanchor">[583]</a>; bien que la +partie consacrée aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Perses, aux +Étrusques et aux autres peuples de la Péninsule italique, soit devenue +fort incomplète, depuis les nouvelles découvertes faites dans ces +contrées, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes, +l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa +valeur. C'est toujours à cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on +voudra connaître à fond l'essence de l'art et l'idée du beau chez les +anciens; les attributs et les formes de leurs divinités; le costume des +dieux, des héros, des athlètes et des personnages célèbres; les moyens +mécaniques employés par la statuaire antique; les progrès et le déclin +de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'à la domination +romaine en Grèce; chez les Romains, depuis la république jusqu'à son +entière décadence sous les derniers empereurs.</p> + +<p>L'influence de Winckelmann sur l'esthétique de l'art a été immense; bien +avant notre David, il dirigea souvent Raphaël Mengs dans la voie que le +peintre des <i>Horaces</i>, du <i>Combat de Romulus et Tatius</i>, et du +<i>Léonidas</i>, a suivie après lui encore de plus près. En Allemagne, son +exemple a ramené des écrivains de premier ordre au goût et à l'étude de +l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le <i>Laocoon</i> de +Lessing<a name="FNanchor_584_584" id="FNanchor_584_584"></a><a href="#Footnote_584_584" class="fnanchor">[584]</a> a été composé, suivant les idées émises quelques années +avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'<i>Imitation des +artistes grecs</i>. C'est également dans les œuvres de Winckelmann, que le +savant Heyne puisa l'idée de ses dissertations sur la mythologie, qui +ont eu tant de retentissement dans le monde des érudits. L'illustre +Gœthe lui-même n'a pas échappé à l'influence de notre antiquaire, et son +ouvrage, <i>Winckelmann et son siècle</i>, publié en 1805, prouve +l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus élevées, +par les idées du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que +l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce +pays, dans la dernière moitié du siècle précédent, jusqu'au commencement +du nôtre, a dû à Winckelmann ses plus puissantes inspirations<a name="FNanchor_585_585" id="FNanchor_585_585"></a><a href="#Footnote_585_585" class="fnanchor">[585]</a>.</p> + +<p>Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminué dans sa patrie; la +nouvelle école allemande affecte de mépriser l'art des Grecs, pour +mettre à sa place un art purement germanique. L'avenir dira si +l'originalité de ces tentatives aura réussi à faire oublier les +divinités et les héros de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Quant à +nous, sans critiquer ces œuvres nouvelles, dont quelques-unes sont +marquées au coin d'un véritable talent, aux forêts d'Odin, aux vieilles +forteresses féodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous +préférons le Parnasse, le Taygète, les Ruines d'Athènes, l'Apollon du +Belvédère, le Laocoon, la Niobé, la Vénus de Milo, l'Amazone blessée, le +Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons à l'art des Grecs, +ce qu'un de nos poëtes a si bien dit du vieil Homère, dans ces vers que +Winckelmann n'aurait pas désavoués:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">«Trois mille ans ont passé sur le tombeau d'Homère,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et depuis trois mille ans, Homère respecté,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Est jeune encor de gloire et d'immortalité.»</span><br /> +</p> + +<p class="c top15">FIN.</p> + +<p class="c"> +ACHEVÉ D'IMPRIMER<br /> +SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A.<br /> +À CHÊNE-BOURG (GENÈVE), SUISSE<br /> +<br /> +AOÛT 1973<br /> + +Rmipression de l'dition de Paris, 1860<br /> +</p> + + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Mariette, dans une lettre à Bottari, insérée au tome VI des +<i>Lettere pittoriche</i>, éd. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne +s'appelait pas Diego. Néanmoins, dans les titres de ses poésies, +publiées à Madrid en 1610, l'éditeur ne le désigne que sous ce seul +prénom. Mais D. Gregorio Mayans, dans la vie de ce personnage, placée en +tête de l'édition donnée à Valence en 1776, de la <i>Guerra de Granada</i>, +le nomme <i>D. Diego Hurtado de Mendoza</i>, et c'est ainsi qu'il est désigné +dans le catalogue de la calcographie du musée de Madrid.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs italiens</i>, p. +211 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano</i>, édit. de 1648, +in-4, p. 153 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Ridolfi, <i>ut suprà</i>, p. 165-166.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Ridolfi, <i>ut suprà</i>, p. 168, la rapporte en espagnol: nous +la traduisons ici pour la première fois en français.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> <i>Vita di Tiziano</i>, p. 171.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Ridolfi, <i>Vita di Tiziano</i>, p. 171-173.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Le catalogue de cette collection indique <i>quarante-trois</i> +tableaux de Titien.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> <i>Vivimus morituri, morimur victuri.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Pag. 240 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Ridolfi, <i>ibid.</i> p. 154, 158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> <i>Catalogue du musée du Louvre</i>, écoles d'Italie, p. 228. +Troisième édit., 1852.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> <i>Catalogo de los cuadros del real Museo.</i> Madrid, 1850, p. +191, num. 821.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Lettre à Bottari, dans le tome VI des <i>Lettere +pittoriche</i>, édit. di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Ridolfi, <i>Vita di Tiziano</i>, p. 188.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Voy. l<i>'Histoire des plus célèbres amateurs français</i>, +Mariette, p. 57.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Imprimée dans ses <i>Poésies</i>, publiées à Venise en 1552, +in-8, et en 1572, in-4.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> <i>Vida de don Diego Hurtado de Mendoza</i>, par don Gregorio +Mayans, en tête de l'édition qu'il a donnée à Valence en 1776, in-4, de +la <i>Guerra de Granada</i>; réimprimée dans la même ville par don Benito +Montfort, 1830, in-12, de la p. 1<sup>re</sup> à 16, <i>passim.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Voy. <i>l'Histoire des plus célèbres amateurs français</i>. +Mariette, p. 57 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Dans son ouvrage intitulé: <i>Venezia città nobilissima e +singolare descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo +Sansovino.</i> 1581.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> <i>Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere +dell'Aretino.</i> T. II, p. 120.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> <i>D'en haut</i>,—fonctionnaires d'un ordre supérieur, choisis +dans la plus haute noblesse.—Voy. <i>la Ville et la république de +Venise</i>, par le sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, +petit in-18, p. 134, 135, 136 et suiv.—Voy. aussi l'<i>Histoire de +Venise</i>, par M. Daru, t. VII, p. 292, édit. in-18. Didot. 1826.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> «<i>Che giova nelle fata dar di cozzo?</i>»—Inferno, c. IX, v. +97.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> <i>Lettere di P. Bembo</i>, t. V, p. 488, dans l'édition des +<i>Classiques italiens</i>, de Milan, in-8, 1820; t. IX des <i>Œuvres complètes +de Bembo</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> <i>Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto +chiarissimo, scritta da Tommaso Temanza in Venezia</i>, 1751. In-4, de la +page 19 à la page 33.—Ridolfi, dans la <i>Vie d'Andréa Schiavone</i>, dit +que Titien fit assigner à ce peintre les trois premières lunettes de la +voûte (<i>tondi</i>) du côté du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il +donne une description détaillée de ces peintures.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Ridolfi, <i>Vita di Tiziano</i>, p. 152.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Don Gregorio Mayans, <i>ut supra</i>, p. 14.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Loc. cit., p. 152-153.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> <i>Storia della letteratura italiana</i>, t. VII, p. 1514, +édit. des Classiques, de Milan, 1824, in-8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Bottari, <i>Lettere pittoriche</i>, t. V, p. 140-146, <i>ad +notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza</i>, p. 38, 39.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza</i>, p. 46.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> <i>Cartas de santa Teresa de Jesus</i>, T. 1<sup>er</sup>, <i>carta</i> 11.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza, ut suprà</i>, de la p. 38 à la +p. 51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Bibliothèque impériale de Paris, Y, n. 6256.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> <i>Vida de don D. H. de Mendoza</i>, p. 51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Cette pièce commence ainsi (p. 114): +</p> +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Estoy en una prision</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">En un fuego y confusion</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Sin pensallo.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Que aunque me sobra razon</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Para dezir mi passion</span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">Sufro y callo.</span><br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> <i>Quintas a una despedida</i>, p. 141: +</p> +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Yo parto, y muero en partirme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Yo lo procure, yo lo pago.</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">No me dexcys en el trago,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Señora, del despedirme,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Por el servicio que os hago.</span><br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Il est rapporté en tête du volume publié à Madrid en 1610, +et se trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de +l'ouvrage et le permis d'imprimer donné par l'inquisition.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> Dans le catalogue des meilleures estampes du musée de +Madrid, on trouve cité le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux +des cent quatorze personnages illustres de la nation espagnole.—P. 7. +<i>Cuaderno</i>, 6º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> <i>Œuvres de Voiture</i>, édit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, +chez Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> À Cologne, chez Pierre Van Egmondt, à la Sphère, 1673; +petit in-16.—Bibliothèque impériale, nº 1963.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Par exemple, après avoir dit du comte-duc: «<i>Andò alla +corte e vi andò addottrinato, non vi andò ignorante</i>, il ajoute: <i>La +corte non è una scuola di grammatica</i>; <i>ella non da i primi alimenti e +non insegna e primi elementi</i>; <i>il di lui cibo non è latte</i>; <i>di rado +produce</i>, <i>raffina</i>, etc. Telle est la manière du marquis, pleine de +recherche, et au fond très-vide.—Le passage ci-dessus est extrait, p. +14, de son ouvrage intitulé: <i>Il ritratto del privato politico +cristiano, estratto dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san +Lucar</i>; dédié à Philippe IV, Bologne, 1635, <i>presso Giacomo Monti</i>, +etc., in-8º de 135 pag., plus l'Introduction.—Le marquis Malvezzi a +composé un autre livre à la louange de Philippe IV et de son ministre, +sous ce titre: <i>Introduttione al raconta de' principali successi +accaduti sotto il commando del potentissimo Re Philippo +quarto</i>.—<i>Roma</i>, 1651, in-8º de 107 pages, plus le bref d'Innocent X, +la dédicace au roi d'Espagne et l'avertissement. Les deux ouvrages sont +à la Bibliothèque impériale, contenus dans le même volume, avec la +<i>Caduta del conte Olivarès</i>, l'<i>anno</i> 1643, du père Camillo Guidi, <i>in +Ivrea</i>, 1644,—0,388.—L'<i>Histoire d'Olivarès</i> a encore été écrite en +italien par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte +Ferrante Pallavicini, <i>opere scelte</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; édit. in-8º +des <i>Classiques latins</i>, de Lefebvre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> <i>Ibid.</i>, chap. V, p. 249-250.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> <i>La caduta del conte d'Olivarès</i>, p. 33-4. Bibliothèque +impériale, 0,388, à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> <i>Il ritratto del privato politico</i>, etc., <i>ut suprà</i>, p. +41.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> <i>Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la +volle accettare.</i>—<i>Ut suprà</i>, p. 15.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Il était né le 8 avril 1605.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 16.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> T. II, p. 272, édit. de M. Ubicini.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> <i>L'histoire du ministère du comte-duc</i>, etc., p. 6-7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> <i>Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes +Españoles, que con sus heroycas obras han illustrado la nacion</i>, etc. +Londres, 1742, un vol. in-8, p. 37, nº 57.—Ce livre n'est qu'un abrégé +du grand ouvrage de Palomino.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> <i>Catalogo</i>, 1850, nº 27, p. 18.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> <i>La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex</i>;—<i>Dar la +vida por su dama</i>, etc. Voyez à ce sujet: Ochoa, <i>Tesoro del teatro +español</i>, 5 vol. in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Jean de Butron, <i>Discursos apologeticos en que se defiende +la ingenuidad del arte de la pintura</i>. In-4, Madrid, 1626.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> <i>Velasquez and his Works</i>, <i>London</i>, 1855, in-12, avec le +portrait eau-forte de Velasquez; excellente biographie, à laquelle je +ferai plus d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus +considérable du même auteur: <i>Annals of the artists of Spain</i>, <i>London</i>, +1848.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Palomino, p. 18-19, nº 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> <i>Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal +1600 al 1640.</i> In-4, p. 313, <i>Vº. Vincenzio Carducci</i>, t. V.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> <i>Dialogo</i> 7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> Baldinucci, <i>ut suprà</i>, p. 315.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> Palomino, p. 36, nº 55, <i>Vº. Patricio Caxes.</i> Le catalogue +du <i>real Museo</i> n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le nº +162, la <i>Vierge avec l'enfant Jésus</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> Pag. 53, nº 73, <i>Eugenio Caxes</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> <i>Catalogo</i>, nº 151.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> Pag. 74, nº 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> <i>Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par +Francisco Pacheco, Vezino de Sevilla, año 1649</i>; petit in-4º, p. 101 et +suivantes.—Bibliothèque impériale, V. 1737.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Palomino, p. 77, nº 106 (abrégé de son grand ouvrage; +Londres, 1742, in-8º) veut que Velasquez ait été d'abord élève de +Francisco Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le même auteur, p. +66, nº 91, que «Francisco Herrera, nommé le Vieux, peintre, architecte +et sculpteur en bronze, fut natif et habitant de Séville, et élève de +Francisco Pacheco;» et, p. 68, qu'il mourut à la cour en 1656: il était +donc à peu près de même âge que Velasquez, et par conséquent, il +n'aurait pu lui servir de maître. Aussi, le catalogue du <i>real museo</i> de +Madrid (édit. de 1850) indique Velasquez seulement comme élève de +Pacheco.—Ce dernier, de son côté, dans son <i>Arte de la Pintura</i>, +réclame pour lui seul la gloire d'avoir formé un tel disciple. Voici le +passage où il revendique cet honneur (p. 171, § 2): «Diego de Silva +Velasquez, mon gendre, occupe la troisième place (parmi les artistes qui +ont le plus honoré la peinture); c'est à lui, qu'après cinq années +d'éducation et d'enseignement, j'ai donné ma fille, déterminé par sa +vertu, sa douceur, ses excellentes qualités, et par les espérances que +me faisaient concevoir son bon naturel et son grand génie: L'honneur +d'avoir été son maître étant plus grand que celui d'être son beau-père, +il m'a paru juste de refréner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer +cette gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernières années.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Pag. 566, <i>Arte de la Pintura</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 60, nº 84.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, pag. 66, 611.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Palomino, p. 60, nº 84.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 101.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> P. 116.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Palomino, p. 75, nº 102.—Une taxe semblable a existé plus +longtemps sur la vente des livres, et le traité de Pacheco sur la +peinture fut taxé à <i>quatro maravedis, cada pliego</i>. Voy. à la seconde +feuille après le titre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> Voy. <i>l'Histoire des plus célèbres amateurs italiens</i>, p. +101.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 165.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> Palomino, p. 27, nº 43.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 471.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 471.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> <i>Ibid.</i>, pages 593 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 605.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> C'est ainsi que Charles Le Brun a représenté Jésus-Christ, +dans son tableau, gravé par G. Andran et Edelinck, où il le montre adoré +par les anges, parmi lesquels on a voulu reconnaître, dans celui qui est +à genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallière.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 100.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> <i>Arte de la Pintura</i>, p. 492, 567.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 163.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> <i>Cataloge</i>, n<sup>os</sup> 237, 238, 333, 388.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> Ces vers sont tirés du premier sonnet de Michel-Ange à la +marquise de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. <i>Le rime di Michel-Agnolo +Buonarroti, testo di lingua italiana</i>, in-8º, 1817, p. 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> Palomino, p. 77, nº 106.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> <i>Sumiller de cortina de su Magestad</i>, Pacheco; <i>Arte de la +pintura</i>, p. 102.—C'était une sorte de chambellan, chargé de tirer le +rideau, ou d'ouvrir et fermer les portières lorsque le roi d'Espagne +entrait dans ses appartements ou en sortait.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Ce portrait est au <i>Real museo, catalogo</i>, nº 527.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Bouterwek, <i>Hist. de la littérature espagnole</i>, t. II, p. +91 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> P. 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> <i>Arte de la pintura,</i> p. 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> <i>Anecdotes du ministère du comte duc d'Olivarès, tirées et +traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory</i>; Paris, +1722, in-12, p. 191:—Bibliothèque impériale, 0,700.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 112, 113.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> La <i>contractation</i> était une junte siégeant à Séville, et +qui était chargée d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette +ville pour l'Amérique, ou venaient y aborder, et de faire payer les +droits d'entrée et de sortie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 113.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> Voy. Palomino, p. 24, nº 38, et p. 41, nº 59.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 96-97.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> P. 95.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> <i>Voyage d'Espagne</i>, t. III, p. 6-7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> Voy. le chapitre <span class="smcap">XII</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> <i>Origen y dignidad de la Caça, etc.</i> Madrid, 1634, petit +in-4º, avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres <span class="smcap">VIII, IX, +XXVI, XXVII, XXXII</span>, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> <i>Catalogo</i>, nº 68.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> M<sup>me</sup> d'Aulnoy, <i>Voyage d'Espagne</i>, t. I, p. 87.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> <i>Littérature espagnole</i>, t. II, p. 60.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> Voy. la notice sur cet amateur, chapitre <span class="smcap">XV</span> et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> <i>Velasquez and his Works, by William Stirling</i>, p. +80-81.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> P. 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> P. 54, <i>ut supra</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Voy. le chapitre <span class="smcap">IX</span>, liv. III, <i>Arte de la pintura</i>, p. +427 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> <i>Catalogo</i>, 299.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> P. 102.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> Lettre de Raphaël Mengs à D. Antonio Ponz, dans le +<i>Recueil de Bottari</i>, 2<sup>e</sup> édition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> P. 106-109, <i>Arte de la pintura</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> P. 110, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> <i>Catalogo</i>, nº 177.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> P. 103.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> T. III, p. 486.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Pacheco, <i>Arte de la pintura</i>, p. 103.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> <i>Histoire de France sous Louis XIII</i>, par M. A. Bazin, t. +II, p. 30-34.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> Voy. sur les négociations de Rubens, l'introduction mise +par M. Émile Gachet en tête des lettres inédites de cet artiste qu'il a +publiées. Bruxelles, 1840, in-8º, p. XXXV et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> Lettre de Rubens à Peiresc, de Madrid, 2 décembre 1628; +dans les lettres inédites de Rubens publiées par M. Gachet, p. 220, nº +LXIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> Selon J.-F. Michel, <i>Histoire de la vie de P. P. Rubens</i>, +Bruxelles, 1 vol. in-8º, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de +Gonzague, voulant envoyer à Philippe III une superbe voiture avec un +attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour +accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, nº 70) dit que Rubens +vint à Madrid pendant le séjour du prince de Galles en 1623: c'est une +erreur. Rubens vécut à la cour de Mantoue jusqu'à la fin de 1608, époque +où la mort de sa mère le rappela à Anvers, et il ne retourna plus en +Espagne qu'en 1628.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> Gachet, <i>Lettres inédites de Rubens</i>, p. 221, 224, 227, +nº LXX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> É. Gachet, <i>Lettres inédites de Rubens</i>, p. 220, nº +LXIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, p. 342, 343, n<sup>os</sup> 1135, +1136, 1137, 1138, 1139 et 1140.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> M. A. van Hasselt, p. 340, nº 1127, qui dit que ce +portrait est aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en +Angleterre. Il a été gravé par P. Pontius, et en petit, par Galle +jeune.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Voy. le Catalogue du musée du Louvre, édition de 1852, +écoles allemande, flamande et hollandaise, p. 229, nº 431, et la note p. +225 qui accompagne le nº 426. Ces dix compositions de Rubens ont été +gravées par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy. +l'<i>Abecedario</i> de Mariette, Vº <i>Rubens</i>, p. 110.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> P. 50, nº 70, <i>Pedro Pablo Rubens</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> <i>Catalogo</i>, nº 1704.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 100.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> P. 50, nº 70.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> <i>Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600</i>, p. +281-283.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> P. 169.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> P. 131-133.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_140_140" id="Footnote_140_140"></a><a href="#FNanchor_140_140"><span class="label">[140]</span></a> Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans +l'introduction aux lettres inédites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_141_141" id="Footnote_141_141"></a><a href="#FNanchor_141_141"><span class="label">[141]</span></a> P. 100, <i>Arte de la pintura</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_142_142" id="Footnote_142_142"></a><a href="#FNanchor_142_142"><span class="label">[142]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 285.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_143_143" id="Footnote_143_143"></a><a href="#FNanchor_143_143"><span class="label">[143]</span></a> Pacheco, p. 103.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_144_144" id="Footnote_144_144"></a><a href="#FNanchor_144_144"><span class="label">[144]</span></a> <i>Id. ibid.</i>, p. 103.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_145_145" id="Footnote_145_145"></a><a href="#FNanchor_145_145"><span class="label">[145]</span></a> Vº Velasquez, p. 78, nº 406.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_146_146" id="Footnote_146_146"></a><a href="#FNanchor_146_146"><span class="label">[146]</span></a> <i>Arte de la pintura</i>, p. 103 à 105 inclusivement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_147_147" id="Footnote_147_147"></a><a href="#FNanchor_147_147"><span class="label">[147]</span></a> Il est au <i>Real Museo</i>, <i>catologo</i>, nº 135.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_148_148" id="Footnote_148_148"></a><a href="#FNanchor_148_148"><span class="label">[148]</span></a> Ce dernier tableau est au <i>Real Museo</i>, <i>catalogo</i>, nº +195.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_149_149" id="Footnote_149_149"></a><a href="#FNanchor_149_149"><span class="label">[149]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 78.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_150_150" id="Footnote_150_150"></a><a href="#FNanchor_150_150"><span class="label">[150]</span></a> P. 105.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_151_151" id="Footnote_151_151"></a><a href="#FNanchor_151_151"><span class="label">[151]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_152_152" id="Footnote_152_152"></a><a href="#FNanchor_152_152"><span class="label">[152]</span></a> <i>Real Museo</i>, <i>catologo</i>, nº 155.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_153_153" id="Footnote_153_153"></a><a href="#FNanchor_153_153"><span class="label">[153]</span></a> Ou <i>Fabrique de tapis</i>, <i>ibid.</i>, p. 355.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_154_154" id="Footnote_154_154"></a><a href="#FNanchor_154_154"><span class="label">[154]</span></a> P. 76, nº 105.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_155_155" id="Footnote_155_155"></a><a href="#FNanchor_155_155"><span class="label">[155]</span></a> <i>Le vite de' pittori, scultori, architetti ed +intagliatori dal pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi +di papa Urbano VIII, nel 1642</i>; <i>Roma</i>, in-4º, 1733, p. 251 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_156_156" id="Footnote_156_156"></a><a href="#FNanchor_156_156"><span class="label">[156]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs italiens</i>, p. +250 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_157_157" id="Footnote_157_157"></a><a href="#FNanchor_157_157"><span class="label">[157]</span></a> Baldinucci, <i>vita di Vicencio Carducci</i>, p. 315, <i>Dec. +III</i>, <i>della parte III</i>, <i>dal 1600 al 1610</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_158_158" id="Footnote_158_158"></a><a href="#FNanchor_158_158"><span class="label">[158]</span></a> Ximenès, <i>descripcion del Escorial</i>, p. 344, 353: il est +cité par M. W. Stirling, <i>Velasquez and his Works</i>, p. 55-56.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_159_159" id="Footnote_159_159"></a><a href="#FNanchor_159_159"><span class="label">[159]</span></a> Baldinucci, <i>Dec. IV</i>, <i>della parte I</i>, <i>dal 1630</i>, <i>al +1640</i>; Vº <i>Cosimo Lotti</i>, p. 306 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_160_160" id="Footnote_160_160"></a><a href="#FNanchor_160_160"><span class="label">[160]</span></a> Traduit par Baldinucci, <i>ibid.</i>, p. 309.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_161_161" id="Footnote_161_161"></a><a href="#FNanchor_161_161"><span class="label">[161]</span></a> Baldinucci, <i>ibid.</i>, p. 308.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_162_162" id="Footnote_162_162"></a><a href="#FNanchor_162_162"><span class="label">[162]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 310.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_163_163" id="Footnote_163_163"></a><a href="#FNanchor_163_163"><span class="label">[163]</span></a> Vie de Baccio del Bianco, <i>ut suprà</i>, p. 311 à 331, et +spécialement p. 323.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_164_164" id="Footnote_164_164"></a><a href="#FNanchor_164_164"><span class="label">[164]</span></a> Baldinucci, <i>ut suprà</i>, p. 329 à 331.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_165_165" id="Footnote_165_165"></a><a href="#FNanchor_165_165"><span class="label">[165]</span></a> P. 79, nº 106, vie de Velasquez.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_166_166" id="Footnote_166_166"></a><a href="#FNanchor_166_166"><span class="label">[166]</span></a> <i>Vite de' pittori, scultori, ed architetti</i>, etc., in-4º. +<i>Roma</i>, 1772, p. 269 à 274, et spécialement 272, 273.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_167_167" id="Footnote_167_167"></a><a href="#FNanchor_167_167"><span class="label">[167]</span></a> Passeri, <i>id.</i>, p. 271.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_168_168" id="Footnote_168_168"></a><a href="#FNanchor_168_168"><span class="label">[168]</span></a> Passeri, <i>ut suprà</i>, p. 273-274.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_169_169" id="Footnote_169_169"></a><a href="#FNanchor_169_169"><span class="label">[169]</span></a> Voyez sa vie dans Baldinucci, <i>Dec. III</i>, <i>della parte +III</i>, p. 354 à 372.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_170_170" id="Footnote_170_170"></a><a href="#FNanchor_170_170"><span class="label">[170]</span></a> M. William Stirling, <i>Velasquez and his Works</i>, p. +125-126, se conformant à la tradition espagnole, mais sans citer aucune +autorité, raconte que les modèles envoyés au Tacca furent peints par +Velasquez, et moulés en outre par le sculpteur Muntañèz, de Séville; +d'où il résulte que le Tacca n'aurait eu d'autre mérite que celui de +l'exécution et de la fonte. Assurément, les deux artistes espagnols +étaient fort capables de préparer tous les éléments de la statue de leur +roi: mais j'ai préféré suivre la version de Baldinucci, dont +l'affirmation ne peut laisser le moindre doute, et qui parle comme +témoin oculaire. En effet, après avoir rapporté l'envoi fait au Tacca +des deux modèles peints par Rubens, il ajoute:—«<i>Tanto chiese e tanto +prontamente ottenne, e cosi venne a guadagnare le due bellissime pitture +di mano di quel grand'uomo</i> (Rubens), <i>che rimasero nella sua eredità, e +nel tempo che io queste cose scrivo, si conservano in casa i +serrati.</i>»—Baldinucci, vie de Pietro Tacca, <i>Dec. III</i>, <i>part. III</i>, p. +363-364.—Je crois toutefois devoir faire remarquer, que Baldinucci ne +semble avoir connu ni l'existence ni les œuvres de Velasquez, car on ne +trouve aucune mention de cet artiste, dans ses nombreuses <i>Notizie de' +professori del disegno.</i> Il ne serait donc pas impossible qu'il eût +attribué à Rubens des modèles peints par Velasquez.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_171_171" id="Footnote_171_171"></a><a href="#FNanchor_171_171"><span class="label">[171]</span></a> Baldinucci, <i>ut suprà</i>, p. 364.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_172_172" id="Footnote_172_172"></a><a href="#FNanchor_172_172"><span class="label">[172]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 365.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_173_173" id="Footnote_173_173"></a><a href="#FNanchor_173_173"><span class="label">[173]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 366.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_174_174" id="Footnote_174_174"></a><a href="#FNanchor_174_174"><span class="label">[174]</span></a> William Stirling, <i>ut suprà</i>, p. 127, à la note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_175_175" id="Footnote_175_175"></a><a href="#FNanchor_175_175"><span class="label">[175]</span></a> Palomino, <i>Ribera</i>, nº 88, p. 64.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_176_176" id="Footnote_176_176"></a><a href="#FNanchor_176_176"><span class="label">[176]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs italiens</i>, p. +408 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_177_177" id="Footnote_177_177"></a><a href="#FNanchor_177_177"><span class="label">[177]</span></a> Passeri, <i>Vite de' pittori, scultori ed architetti, +etc,—Domenico Zampieri</i>, p. 33-39.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_178_178" id="Footnote_178_178"></a><a href="#FNanchor_178_178"><span class="label">[178]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 152, vie de Lanfrance.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_179_179" id="Footnote_179_179"></a><a href="#FNanchor_179_179"><span class="label">[179]</span></a> P. 66, nº 91.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_180_180" id="Footnote_180_180"></a><a href="#FNanchor_180_180"><span class="label">[180]</span></a> M. William Stirling, <i>Velasquez and his Works</i>, p. 52.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_181_181" id="Footnote_181_181"></a><a href="#FNanchor_181_181"><span class="label">[181]</span></a> On peut en juger au Louvre, en présence du tableau de cet +artiste nouvellement acheté de la succession de M. le maréchal Soult, et +représentant <i>Saint Bonaventure dictant ses commentaires.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_182_182" id="Footnote_182_182"></a><a href="#FNanchor_182_182"><span class="label">[182]</span></a> Il est maintenant au <i>Real museo</i>, <i>catalogo</i>, nº 531.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_183_183" id="Footnote_183_183"></a><a href="#FNanchor_183_183"><span class="label">[183]</span></a> Nº 171, p. 136.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_184_184" id="Footnote_184_184"></a><a href="#FNanchor_184_184"><span class="label">[184]</span></a> Le comte-duc ayant été disgracié en 1643, Herrera devait +être très-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_185_185" id="Footnote_185_185"></a><a href="#FNanchor_185_185"><span class="label">[185]</span></a> Nº 108.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_186_186" id="Footnote_186_186"></a><a href="#FNanchor_186_186"><span class="label">[186]</span></a> P. 68-69, nº 93, notice sur F. Collantès. Cet artiste est +représenté au musée du Louvre, nº 544, par un paysage, <i>le Buisson +ardent</i>, d'un grand caractère, mais dans lequel Moïse ressemble à un +berger d'une des <i>sierras</i> espagnoles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_187_187" id="Footnote_187_187"></a><a href="#FNanchor_187_187"><span class="label">[187]</span></a> Palomino, p. 119 et suivantes, nº 152.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_188_188" id="Footnote_188_188"></a><a href="#FNanchor_188_188"><span class="label">[188]</span></a> T. III, p. 580, cité par M. William Stirling, <i>Velasquez +his Works</i>, p. 52-53.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_189_189" id="Footnote_189_189"></a><a href="#FNanchor_189_189"><span class="label">[189]</span></a> <i>Para Mantenersi</i>, dit Palomino, p. 139, nº 173.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_190_190" id="Footnote_190_190"></a><a href="#FNanchor_190_190"><span class="label">[190]</span></a> Ces tableaux sont à Séville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_191_191" id="Footnote_191_191"></a><a href="#FNanchor_191_191"><span class="label">[191]</span></a> M. Viardot, <i>les musées d'Espagne</i>, p. 145. Paris, 1843, +1 vol. in-12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_192_192" id="Footnote_192_192"></a><a href="#FNanchor_192_192"><span class="label">[192]</span></a> Voy. le chapitre précédent.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_193_193" id="Footnote_193_193"></a><a href="#FNanchor_193_193"><span class="label">[193]</span></a> P. 52, nº 72.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_194_194" id="Footnote_194_194"></a><a href="#FNanchor_194_194"><span class="label">[194]</span></a> Vasari, <i>Vie de Jacopo Sansovino</i>, p. 264-5, t. +IX.—Traduction de M. Leclanché. Paris, 1842, in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_195_195" id="Footnote_195_195"></a><a href="#FNanchor_195_195"><span class="label">[195]</span></a> Guidi, <i>la Caduta del comte-duca d'Olivarè, anno 1643; +Ivrea</i>, 1644, in-8º, à la fin du volume, Bibliothèque impériale, +0,388;—p. 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_196_196" id="Footnote_196_196"></a><a href="#FNanchor_196_196"><span class="label">[196]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 49 à 55.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_197_197" id="Footnote_197_197"></a><a href="#FNanchor_197_197"><span class="label">[197]</span></a> Il avait perdu sa fille unique, mariée au duc de Médina +de Las Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_198_198" id="Footnote_198_198"></a><a href="#FNanchor_198_198"><span class="label">[198]</span></a> Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pères +et de deux mères, et diable, en outre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_199_199" id="Footnote_199_199"></a><a href="#FNanchor_199_199"><span class="label">[199]</span></a> C'est dans ce voyage qu'il fit le célèbre portrait +d'Innocent X, qu'on admire à Rome au palais Doria-Pamphili.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_200_200" id="Footnote_200_200"></a><a href="#FNanchor_200_200"><span class="label">[200]</span></a> <i>Ut suprà.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_201_201" id="Footnote_201_201"></a><a href="#FNanchor_201_201"><span class="label">[201]</span></a> Selon M. W. Stirling, <i>Velasquez and his Works.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_202_202" id="Footnote_202_202"></a><a href="#FNanchor_202_202"><span class="label">[202]</span></a> J'ai vu à l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un +très-grand nombre de portraits exécutés par des artistes étrangers venus +en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir +Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les +portraits dus à des artistes anglais, je n'ai remarqué que celui de +Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar +Gerbier, sur la même toile, par William Dobson.—Voy. le compte rendu de +cette exposition, que j'ai publié dans le <i>Journal des Débats</i>, n<sup>os</sup> +des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_203_203" id="Footnote_203_203"></a><a href="#FNanchor_203_203"><span class="label">[203]</span></a> Hogarth a précédé les deux autres. Ses premiers tableaux +datent d'environ 1720.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_204_204" id="Footnote_204_204"></a><a href="#FNanchor_204_204"><span class="label">[204]</span></a> Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim +Sandrart, Polenburg, Gérard Honthorst, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_205_205" id="Footnote_205_205"></a><a href="#FNanchor_205_205"><span class="label">[205]</span></a> Dans son ouvrage qui a pour titre: <i>Anecdotes of the arts +in England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and +painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc.</i> Il a été +traduit par Millin, 2 vol in-8º, 1807, Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_206_206" id="Footnote_206_206"></a><a href="#FNanchor_206_206"><span class="label">[206]</span></a> <i>Rebellion and civil Wars in England</i>, 1702. 3 vol. +in-fº.—N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la +traduction française, publiée à la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t. +I<sup>er</sup>, p. 73 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_207_207" id="Footnote_207_207"></a><a href="#FNanchor_207_207"><span class="label">[207]</span></a> <i>Oxford</i>, 1773, <i>e typographeo Clarendaniano</i>.—1 vol. +in-folio, gravures, cabinet des estampes, nº 3242.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_208_208" id="Footnote_208_208"></a><a href="#FNanchor_208_208"><span class="label">[208]</span></a> <i>The third ed.</i>, <i>London</i>, 1782, 4 vol. in-8º, t. II, p. +124.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_209_209" id="Footnote_209_209"></a><a href="#FNanchor_209_209"><span class="label">[209]</span></a> Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace +Walpole invoque l'autorité, fut le précepteur des enfants du comte +d'Arundel, et qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du +<i>Compleat Gentleman</i>, d'une nouvelle intitulée, la Valeur d'un sou, <i>The +Worth of a penny</i>, et de divers autres ouvrages cités dans +l'avertissement de la 2<sup>e</sup> édition de cette nouvelle.—Il a gravé, +d'après Holbein, le portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte +d'Essex.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_210_210" id="Footnote_210_210"></a><a href="#FNanchor_210_210"><span class="label">[210]</span></a> <i>London, John Murray,</i> 1854, 3 vol. in-8º, t. I<sup>er</sup>, p. +11. Le docteur Waagen a publié en 1857 un volume de supplément, sous le +titre de: <i>Galleries and cabinets of art in England</i>, également chez +John Murray.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_211_211" id="Footnote_211_211"></a><a href="#FNanchor_211_211"><span class="label">[211]</span></a> Il faut lire <i>Evelyn</i>. Voy. Dallaway, <i>les Arts en +Angleterre</i>, t. II, p. 258, et la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, +Vº Evelyn. Ce savant, dans son ouvrage intitulé <i>sculptura</i>, parle du +comte d'Arundel, comme d'une personne qu'il avait connue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_212_212" id="Footnote_212_212"></a><a href="#FNanchor_212_212"><span class="label">[212]</span></a> William Hookham Carpenter, <i>Mémoires et documents inédits +sur Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans</i>. Anvers, +1845, grand in-8º, 1 vol, p. 9-10.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_213_213" id="Footnote_213_213"></a><a href="#FNanchor_213_213"><span class="label">[213]</span></a> <i>The history and antiquities of the castle and town of +Arundel, including the biography of its Earls from the conquest to the +present time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace +the duke of Norfolk. London, G. and W. Nicol</i>, <i>Pall-Mall</i>, 1834.—2 +vol. grand in-8º, fig. Bibliothèque impériale, nº 433, 0.6.2.—Ces deux +volumes n'ont qu'une seule pagination; le 2<sup>e</sup> vol. commence à la page +351. La biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve +dans ce volume, de la page 414 à la page 496.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_214_214" id="Footnote_214_214"></a><a href="#FNanchor_214_214"><span class="label">[214]</span></a> Tierney, p. 418-419.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_215_215" id="Footnote_215_215"></a><a href="#FNanchor_215_215"><span class="label">[215]</span></a> <i>Anecdotes of painting.</i> t. II, p. 127.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_216_216" id="Footnote_216_216"></a><a href="#FNanchor_216_216"><span class="label">[216]</span></a> Tierney, t. II, p. 434-435</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_217_217" id="Footnote_217_217"></a><a href="#FNanchor_217_217"><span class="label">[217]</span></a> Tierney, t. II, p. 488 à 495.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_218_218" id="Footnote_218_218"></a><a href="#FNanchor_218_218"><span class="label">[218]</span></a> Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, avec le portrait de +Rubens, p. 321.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_219_219" id="Footnote_219_219"></a><a href="#FNanchor_219_219"><span class="label">[219]</span></a> Nº 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce +tableau se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de +Pembroke à Wilton-House.—<i>Ibid.</i>, p. 260.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_220_220" id="Footnote_220_220"></a><a href="#FNanchor_220_220"><span class="label">[220]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 11.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_221_221" id="Footnote_221_221"></a><a href="#FNanchor_221_221"><span class="label">[221]</span></a> <i>Vita di Antonio Van Dyck</i>, dans ses <i>Vite de' Pittori, +Roma</i>, 1672. 1 vol. in-4º, p. 260-261.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_222_222" id="Footnote_222_222"></a><a href="#FNanchor_222_222"><span class="label">[222]</span></a> <i>Treasures of art in Great-Britain</i>, t. III, p. 30, 31.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_223_223" id="Footnote_223_223"></a><a href="#FNanchor_223_223"><span class="label">[223]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. II, p. 455.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_224_224" id="Footnote_224_224"></a><a href="#FNanchor_224_224"><span class="label">[224]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. III, p. 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_225_225" id="Footnote_225_225"></a><a href="#FNanchor_225_225"><span class="label">[225]</span></a> Dallaway, t. 1<sup>er</sup>. p. 264, <i>ad notam</i> 2, traduction de +Millin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_226_226" id="Footnote_226_226"></a><a href="#FNanchor_226_226"><span class="label">[226]</span></a> Nuremberg, in-folio, 1683.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_227_227" id="Footnote_227_227"></a><a href="#FNanchor_227_227"><span class="label">[227]</span></a> Voy. les <i>Études sur l'Allemagne</i> de M. Michiels, t. II, +p. 387;—et la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, Vº Sandrart, t. XL, +p. 321.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_228_228" id="Footnote_228_228"></a><a href="#FNanchor_228_228"><span class="label">[228]</span></a> Voy. l'<i>Abecedario</i> de Mariette, Vº Jones Inigo, t. III, +p. 8 et suiv.;—la <i>Biographie universelle</i>, à l'article consacré à cet +architecte, et la notice intéressante donnée par Allan Cunyngham, dans +ses <i>Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and +architects</i>; <i>London</i>, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_229_229" id="Footnote_229_229"></a><a href="#FNanchor_229_229"><span class="label">[229]</span></a> <i>Loc. cit.</i>, p. 256, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_230_230" id="Footnote_230_230"></a><a href="#FNanchor_230_230"><span class="label">[230]</span></a> <i>Ut suprà</i>, 436-7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_231_231" id="Footnote_231_231"></a><a href="#FNanchor_231_231"><span class="label">[231]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 257.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_232_232" id="Footnote_232_232"></a><a href="#FNanchor_232_232"><span class="label">[232]</span></a> Traduit par M. Hymans, p. 243-246.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_233_233" id="Footnote_233_233"></a><a href="#FNanchor_233_233"><span class="label">[233]</span></a> <i>Vita di Tiziano, in-4º, Venezia</i>, 1648, p. 178.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_234_234" id="Footnote_234_234"></a><a href="#FNanchor_234_234"><span class="label">[234]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 177.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_235_235" id="Footnote_235_235"></a><a href="#FNanchor_235_235"><span class="label">[235]</span></a> Waagen, <i>Loc. cit.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_236_236" id="Footnote_236_236"></a><a href="#FNanchor_236_236"><span class="label">[236]</span></a> <i>Abecedario</i>, t. III, Vº Léonard de Vinci, p. 142, <i>ad +notam</i> 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_237_237" id="Footnote_237_237"></a><a href="#FNanchor_237_237"><span class="label">[237]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 297, <i>ad notam 1</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_238_238" id="Footnote_238_238"></a><a href="#FNanchor_238_238"><span class="label">[238]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 142.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_239_239" id="Footnote_239_239"></a><a href="#FNanchor_239_239"><span class="label">[239]</span></a> M. Charles Blanc, dans son livre <i>de Paris à Venise</i>, p. +57, dit que cette offre fut faite du temps de Jacques I<sup>er</sup> à +Galéas-Arconati, qui possédait alors le <i>Livre des Machines</i> de Léonard +de Vinci, mais qui aima mieux en enrichir la bibliothèque de Milan.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_240_240" id="Footnote_240_240"></a><a href="#FNanchor_240_240"><span class="label">[240]</span></a> <i>Sculptura</i>, p. 103.—Walpole, t. II, p. 129.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_241_241" id="Footnote_241_241"></a><a href="#FNanchor_241_241"><span class="label">[241]</span></a> Voy. le volume consacré à Mariette dans l'<i>Histoire des +plus célèbres amateurs français</i>, p. 226, 232.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_242_242" id="Footnote_242_242"></a><a href="#FNanchor_242_242"><span class="label">[242]</span></a> Waagen, <i>ibid.</i>, p. 15.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_243_243" id="Footnote_243_243"></a><a href="#FNanchor_243_243"><span class="label">[243]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_244_244" id="Footnote_244_244"></a><a href="#FNanchor_244_244"><span class="label">[244]</span></a> <i>Bellori, Vita di P.-P. Rubens</i>, dans <i>le Vite de' +Pittori, etc. Roma,</i> 1672, in-4º, p. 245.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_245_245" id="Footnote_245_245"></a><a href="#FNanchor_245_245"><span class="label">[245]</span></a> Qui représenteraient aujourd'hui plus d'un million.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_246_246" id="Footnote_246_246"></a><a href="#FNanchor_246_246"><span class="label">[246]</span></a> J.-F. Michel, <i>Histoire de la vie de P.-P. Rubens</i>, +Bruxelles 1771, 1 vol. in-8º avec le portrait de Rubens, p. 144-145.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_247_247" id="Footnote_247_247"></a><a href="#FNanchor_247_247"><span class="label">[247]</span></a> En 1730, in-folio, <i>London</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_248_248" id="Footnote_248_248"></a><a href="#FNanchor_248_248"><span class="label">[248]</span></a> <i>Lettres inédites de P.-P. Rubens</i>, publiées par Émile +Gachet. Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8º, p. 235.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_249_249" id="Footnote_249_249"></a><a href="#FNanchor_249_249"><span class="label">[249]</span></a> <i>Loc. cit.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_250_250" id="Footnote_250_250"></a><a href="#FNanchor_250_250"><span class="label">[250]</span></a> Voy. sur ce personnage les <i>Anecdotes of Painting</i>, t. +II, p. 94 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_251_251" id="Footnote_251_251"></a><a href="#FNanchor_251_251"><span class="label">[251]</span></a> P. 119 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_252_252" id="Footnote_252_252"></a><a href="#FNanchor_252_252"><span class="label">[252]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs italiens</i>, p. +168, 178 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_253_253" id="Footnote_253_253"></a><a href="#FNanchor_253_253"><span class="label">[253]</span></a> <i>Art treasures, etc.</i>, t. II, p. 465.—Catalogue des +peintures de Charles I<sup>er</sup>, d'après Vertue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_254_254" id="Footnote_254_254"></a><a href="#FNanchor_254_254"><span class="label">[254]</span></a> <i>Ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 7-8, <i>ad notam</i>, p. 7.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_255_255" id="Footnote_255_255"></a><a href="#FNanchor_255_255"><span class="label">[255]</span></a> <i>Lettres inédites de P.-P. Rubens</i>, publiées par Émile +Gachet, p. 230-231.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_256_256" id="Footnote_256_256"></a><a href="#FNanchor_256_256"><span class="label">[256]</span></a> <i>Anecdotes of Painting</i>, t. II, p. 71.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_257_257" id="Footnote_257_257"></a><a href="#FNanchor_257_257"><span class="label">[257]</span></a> Tel est le nom latin qu'il s'est donné et sous lequel il +a publié ses ouvrages: Son nom français était Dujon, et en anglais il se +faisait appeler Yough. Voy. la préface du docteur Chandler aux <i>Marmora +oxoniensia</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_258_258" id="Footnote_258_258"></a><a href="#FNanchor_258_258"><span class="label">[258]</span></a> <i>Vita Francisci Junii, F. F.</i>, après la préface de la +2<sup>e</sup> édition que Grævius a donnée en 1694 du traité <i>De pictura +veterum</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_259_259" id="Footnote_259_259"></a><a href="#FNanchor_259_259"><span class="label">[259]</span></a> Le texte de Grævius porte: <i>Anno nonagesimo primo</i>; mais +l'épitaphe de Junius, à Oxford, attribuée à Isaac Vossius, son neveu, +indique, en chiffres romains, qu'il était né en MDLXXXIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_260_260" id="Footnote_260_260"></a><a href="#FNanchor_260_260"><span class="label">[260]</span></a> <i>Francisci Filius.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_261_261" id="Footnote_261_261"></a><a href="#FNanchor_261_261"><span class="label">[261]</span></a> <i>Menevensis</i>, je ne suis pas certain que ce mot latin +veuille dire Methuen; il ne se trouve pas dans le <i>Dictionnaire des noms +latins de la géographie ancienne et moderne</i>. Paris, 1777, in-12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_262_262" id="Footnote_262_262"></a><a href="#FNanchor_262_262"><span class="label">[262]</span></a> <i>Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas +artes illas, quæ non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales +florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque +suscipiunt.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_263_263" id="Footnote_263_263"></a><a href="#FNanchor_263_263"><span class="label">[263]</span></a> Voici le titre de la deuxième édition: <i>Francisci Junii +de pictura veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis +accessionibus aucti, ut plane novi possent videri</i>.—<i>Accedit catalogus, +adhuc ineditus, architectorum, mechanicorum, sed præcipue pictorum, +statuariorum, cælatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum quæ +fecerunt, secundum seriem litterarum digestus.</i>—<i>Roterodami, Typis +Regneri Leero</i>, 1694, grand in-4º avec frontispice de A. Van der Werff, +gravé par Molder, et le portrait de Junius, du même, gravé par Gunst. La +première édition avait paru en 1636.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_264_264" id="Footnote_264_264"></a><a href="#FNanchor_264_264"><span class="label">[264]</span></a> <i>De pictura veterum, lib. prim.</i>, § 1, p. 2<sup>e</sup>, édition +de 1694.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_265_265" id="Footnote_265_265"></a><a href="#FNanchor_265_265"><span class="label">[265]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 296.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_266_266" id="Footnote_266_266"></a><a href="#FNanchor_266_266"><span class="label">[266]</span></a> Grotius est né à Delft le 10 avril 1585, et Junius à +Heidelberg en 1589.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_267_267" id="Footnote_267_267"></a><a href="#FNanchor_267_267"><span class="label">[267]</span></a> Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la <i>Biographie +universelle</i> de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_268_268" id="Footnote_268_268"></a><a href="#FNanchor_268_268"><span class="label">[268]</span></a> Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la +première fois en français, dans le traité <i>De pictura veterum</i>, +immédiatement après la dédicace de Junius à Charles I<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_269_269" id="Footnote_269_269"></a><a href="#FNanchor_269_269"><span class="label">[269]</span></a> Voy. cette épigramme en grec, et sa traduction en vers +latins par Grotius lui-même, dans le catalogue des artistes anciens de +Junius, p. 194, V<sup>ia</sup> <i>Satureius</i>, <i>sculptor</i>, édition de 1694 du +traité <i>De pictura veterum</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_270_270" id="Footnote_270_270"></a><a href="#FNanchor_270_270"><span class="label">[270]</span></a> Qui ne parut qu'après la mort de Junius dans la 2<sup>e</sup> +édition de son ouvrage donnée par Grævius, 1694.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_271_271" id="Footnote_271_271"></a><a href="#FNanchor_271_271"><span class="label">[271]</span></a> En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction +des mémoires publiés en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par +Carpenter.—Anvers, 1845, p. 57-58, in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_272_272" id="Footnote_272_272"></a><a href="#FNanchor_272_272"><span class="label">[272]</span></a> Voy. les notes de M. Hymans, <i>ut suprà</i>, p. 58.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_273_273" id="Footnote_273_273"></a><a href="#FNanchor_273_273"><span class="label">[273]</span></a> Cette lettre est rapportée dans le recueil de Bottari, t. +IV, nº X, de l'édition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en +italien les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a +laissé en latin la partie de la lettre écrite dans cette langue.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_274_274" id="Footnote_274_274"></a><a href="#FNanchor_274_274"><span class="label">[274]</span></a> <i>Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academiæ</i>, +MDCCLXIII, 4 vol. in-fº.—Cabinet des estampes, bibliothèque impériale, +nº 3242-62.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_275_275" id="Footnote_275_275"></a><a href="#FNanchor_275_275"><span class="label">[275]</span></a> <i>Marmora Arundeliana</i>, <i>publicavit J. Seldenus</i>, +<i>Londini</i>, <i>J. Billius</i>, 1629, in-4º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_276_276" id="Footnote_276_276"></a><a href="#FNanchor_276_276"><span class="label">[276]</span></a> Voy. <i>la Vie de Peiresc</i>, par Gassendi, édition de Lyon, +1658, p. 5.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_277_277" id="Footnote_277_277"></a><a href="#FNanchor_277_277"><span class="label">[277]</span></a> <i>Lettres inédites de Rubens</i>, publiées par Émile Gachet, +p. 235.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_278_278" id="Footnote_278_278"></a><a href="#FNanchor_278_278"><span class="label">[278]</span></a> Dallaway, p. 260-1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_279_279" id="Footnote_279_279"></a><a href="#FNanchor_279_279"><span class="label">[279]</span></a> Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, même en +Angleterre, et dont je dois la communication à l'obligeance de M. +Alphonse Wyat-Thibaudeau: <i>A true relation of all the memorable places +and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord +Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall +of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand +the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne, +gentleman.—London, printed for Henry Seile, and are to be sold in +Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and +the conduit, 1637.</i>—Petit in-8º de 70 pages, sans la dédicace à Thomas +Howard, fils et héritier de Henry lord Maltravers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_280_280" id="Footnote_280_280"></a><a href="#FNanchor_280_280"><span class="label">[280]</span></a> <i>Who went to war.</i>—Était-ce la statue antique d'une +amazone?</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_281_281" id="Footnote_281_281"></a><a href="#FNanchor_281_281"><span class="label">[281]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 50, 53,</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_282_282" id="Footnote_282_282"></a><a href="#FNanchor_282_282"><span class="label">[282]</span></a> P. 32.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_283_283" id="Footnote_283_283"></a><a href="#FNanchor_283_283"><span class="label">[283]</span></a> William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33 +à 37.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_284_284" id="Footnote_284_284"></a><a href="#FNanchor_284_284"><span class="label">[284]</span></a> Il fut décapité à Londres, le 30 janvier 1649.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_285_285" id="Footnote_285_285"></a><a href="#FNanchor_285_285"><span class="label">[285]</span></a> Ces livres sont maintenant réunis à ceux du <i>Bristish +museum</i>. Voy. M. Tierney, t. II, p. 472.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_286_286" id="Footnote_286_286"></a><a href="#FNanchor_286_286"><span class="label">[286]</span></a> Voy. au cabinet des estampes, Bibliothèque impériale, +n<sup>os</sup> 208-323, l'<i>Œuvre de Wenceslas Hollar</i>, in-folio, 3 vol., au +commencement du 1<sup>er</sup> vol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_287_287" id="Footnote_287_287"></a><a href="#FNanchor_287_287"><span class="label">[287]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_288_288" id="Footnote_288_288"></a><a href="#FNanchor_288_288"><span class="label">[288]</span></a> En allemand: <i>Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss +sein Rupforsticke.—Berlin</i>, 1853, cabinet des estampes, nº 10109.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_289_289" id="Footnote_289_289"></a><a href="#FNanchor_289_289"><span class="label">[289]</span></a> <i>Abecedario</i>, Vº Léonard de Vinci, t. III. p. 169.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_290_290" id="Footnote_290_290"></a><a href="#FNanchor_290_290"><span class="label">[290]</span></a> Voy. l'œuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: +ce portrait s'y trouve en deux états.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_291_291" id="Footnote_291_291"></a><a href="#FNanchor_291_291"><span class="label">[291]</span></a> Voy. <i>Anecdotes of painting, the third ed.</i> t. II, p. +125, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_292_292" id="Footnote_292_292"></a><a href="#FNanchor_292_292"><span class="label">[292]</span></a> London, 1656, in-fº.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_293_293" id="Footnote_293_293"></a><a href="#FNanchor_293_293"><span class="label">[293]</span></a> Mariette, <i>abecedario</i>, Vº Hollar, t. II, p. 373.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_294_294" id="Footnote_294_294"></a><a href="#FNanchor_294_294"><span class="label">[294]</span></a> Tierney, t. II, p. 474.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_295_295" id="Footnote_295_295"></a><a href="#FNanchor_295_295"><span class="label">[295]</span></a> <i>His health was sensibly declining</i>, t. II, p. 478.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_296_296" id="Footnote_296_296"></a><a href="#FNanchor_296_296"><span class="label">[296]</span></a> Tierney, <i>ibid.</i>, p. 481.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_297_297" id="Footnote_297_297"></a><a href="#FNanchor_297_297"><span class="label">[297]</span></a> Préface du docteur Chandler, <i>Marmora oxoniensia</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_298_298" id="Footnote_298_298"></a><a href="#FNanchor_298_298"><span class="label">[298]</span></a> Dallaway, t. I<sup>er</sup>, p. 262.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_299_299" id="Footnote_299_299"></a><a href="#FNanchor_299_299"><span class="label">[299]</span></a> T. II, p. 526.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_300_300" id="Footnote_300_300"></a><a href="#FNanchor_300_300"><span class="label">[300]</span></a> Décapité le 29 décembre 1680, comme complice de la +conspiration des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les +deux condamnations soient également iniques, avec Thomas Wentworth, +comte de Strafford, ministre de Charles I<sup>er</sup>, qui subit le même sort +le 21 mai 1641.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_301_301" id="Footnote_301_301"></a><a href="#FNanchor_301_301"><span class="label">[301]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 267, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_302_302" id="Footnote_302_302"></a><a href="#FNanchor_302_302"><span class="label">[302]</span></a> <i>Joachimi de Sandrart a Stockav</i>, etc., <i>Academia +nobilissimæ artis pictoriæ</i>, etc., etc., etc. <i>Noribergæ</i>, 1683, in-fº, +figures.—Bibliothèque impériale, V, 555 B., p. 282.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_303_303" id="Footnote_303_303"></a><a href="#FNanchor_303_303"><span class="label">[303]</span></a> Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de +cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels +Quentin Matsys, Otho Vœnius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E. +Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, Ægid. Sadeler, +Pierre de Jode le jeune, etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_304_304" id="Footnote_304_304"></a><a href="#FNanchor_304_304"><span class="label">[304]</span></a> Voy. le catalogue du musée d'Anvers, 2<sup>e</sup> édit. 1857, +préface, p. <span class="smcap">XII</span>, à la note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_305_305" id="Footnote_305_305"></a><a href="#FNanchor_305_305"><span class="label">[305]</span></a> La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans +les Pays-Bas est prise de celle publiée dans le t. I<sup>er</sup> du <i>Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire</i>. Paris, 1842, in-8º, p. 415 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_306_306" id="Footnote_306_306"></a><a href="#FNanchor_306_306"><span class="label">[306]</span></a> Né à Anvers en 1450, mort en 1527.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_307_307" id="Footnote_307_307"></a><a href="#FNanchor_307_307"><span class="label">[307]</span></a> Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-après.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_308_308" id="Footnote_308_308"></a><a href="#FNanchor_308_308"><span class="label">[308]</span></a> Voy. dans la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, t, +XVIII, p. 34, et tome XXIV, p. 551, les articles consacrés à ces deux +savants explorateurs de l'antiquité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_309_309" id="Footnote_309_309"></a><a href="#FNanchor_309_309"><span class="label">[309]</span></a> Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cité plus +haut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_310_310" id="Footnote_310_310"></a><a href="#FNanchor_310_310"><span class="label">[310]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 492.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_311_311" id="Footnote_311_311"></a><a href="#FNanchor_311_311"><span class="label">[311]</span></a> Cependant, d'après la Notice sur Rubens, insérée dans le +Catalogue du musée d'Anvers, 2<sup>e</sup> édit, 1857, p. 190 et suiv., il +paraîtrait résulter «de documents découverts par M. R.-C. Backhuizen van +den Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publiés par lui +en 1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour à Siegen, dans le +comté de Nassau.»—Que Rubens soit né à Cologne ou ailleurs, il n'en +doit pas moins être considéré comme le plus illustre citoyen d'Anvers.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_312_312" id="Footnote_312_312"></a><a href="#FNanchor_312_312"><span class="label">[312]</span></a> M. Émile Gachet, <i>Lettres inédites de P.-P. Rubens</i>, +Bruxelles, 1840, in-8º, introduction <span class="smcap">XI</span> et la note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_313_313" id="Footnote_313_313"></a><a href="#FNanchor_313_313"><span class="label">[313]</span></a> J.-F. Michel, <i>Histoire de la vie de P.-P. Rubens</i>. +in-8º, Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_314_314" id="Footnote_314_314"></a><a href="#FNanchor_314_314"><span class="label">[314]</span></a> P. 191.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_315_315" id="Footnote_315_315"></a><a href="#FNanchor_315_315"><span class="label">[315]</span></a> P. 192.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_316_316" id="Footnote_316_316"></a><a href="#FNanchor_316_316"><span class="label">[316]</span></a> <i>Vies des peintres flamands</i>, t. I. p. 323.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_317_317" id="Footnote_317_317"></a><a href="#FNanchor_317_317"><span class="label">[317]</span></a> <i>Histoire de P.-P. Rubens</i>, par M. André Van Hasselt, +in-8º. Bruxelles, 1840, p. 15, à la note 2.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_318_318" id="Footnote_318_318"></a><a href="#FNanchor_318_318"><span class="label">[318]</span></a> Voy. Bellori, <i>Vita di P.-P. Rubens</i>; Baldinucci, id., +part. v, p. 281 et suiv.; et le Baglione, <i>id.,</i> p. 246.—Boschini, +<i>Carta del navegar pittoresco</i>, p. 59 et 60, fait faire à Rubens un +séjour de six ans et demi à Rome et de trois ans à Venise; mais il se +trompe, puisque Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la +fin de mai 1600 jusqu'au milieu de novembre 1608.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_319_319" id="Footnote_319_319"></a><a href="#FNanchor_319_319"><span class="label">[319]</span></a> Ce premier voyage de Rubens à la cour de Madrid, que l'on +a voulu révoquer en doute, est prouvé par une pièce de vers composée par +Philippe Rubens, qui a pour titre <i>ad P.-P. Rubenium navigantem</i>, et +dans le préambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers +trois ans avant la publication de ses <i>Electorum libri II</i>, imprimés à +Anvers en 1607, c'est-à-dire en 1604, alors que son frère <i>in Italiam ex +Hispania trajiceret</i>. Ils se trouvent à la suite des <i>Electorum</i>, p. 121 +à 124.—Bibliothèque impériale, Z, 422, in-4º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_320_320" id="Footnote_320_320"></a><a href="#FNanchor_320_320"><span class="label">[320]</span></a> Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivarès qui précède, +p. 113.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_321_321" id="Footnote_321_321"></a><a href="#FNanchor_321_321"><span class="label">[321]</span></a> Van Hasselt, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 21.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_322_322" id="Footnote_322_322"></a><a href="#FNanchor_322_322"><span class="label">[322]</span></a> Van Hasselt, p. 22-23.—Bellori, Baldinucci et le +Baglione, donnent une indication détaillée des peintures que Rubens +exécuta tant à Rome qu'à Gênes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_323_323" id="Footnote_323_323"></a><a href="#FNanchor_323_323"><span class="label">[323]</span></a> Il était né à Cologne en 1574.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_324_324" id="Footnote_324_324"></a><a href="#FNanchor_324_324"><span class="label">[324]</span></a> Voy. à la suite des <i>Electorum</i> de Philippe Rubens, p. +96, Bibliothèque impériale, Z; 422, in-4º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_325_325" id="Footnote_325_325"></a><a href="#FNanchor_325_325"><span class="label">[325]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 97 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_326_326" id="Footnote_326_326"></a><a href="#FNanchor_326_326"><span class="label">[326]</span></a> Voy. ces lettres, <i>ibid.</i>, p. 245, 254 et 255.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_327_327" id="Footnote_327_327"></a><a href="#FNanchor_327_327"><span class="label">[327]</span></a> Voy. dans les <i>Electorum</i> ces planches, p. 21, 30, 67, +73, 74.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_328_328" id="Footnote_328_328"></a><a href="#FNanchor_328_328"><span class="label">[328]</span></a> Philippe Rubens fut rappelé de Rome en 1609 par le sénat +d'Anvers, qui l'avait investi de la place de secrétaire d'État. Il +mourut dans cette ville à l'âge de trente-huit ans, le 28 août 1611, +laissant de vifs regrets, et fut inhumé dans l'église de Saint-Michel, +où sa veuve lui fit élever un monument que Corn. Galle a gravé, et qui +probablement a été dessiné par Rubens. Il se trouve dans l'œuvre de ce +peintre, au Cabinet des estampes, in-fº, t. I.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_329_329" id="Footnote_329_329"></a><a href="#FNanchor_329_329"><span class="label">[329]</span></a> Grand in-folio, nº 387-302, t. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_330_330" id="Footnote_330_330"></a><a href="#FNanchor_330_330"><span class="label">[330]</span></a> Elle est rapportée par Michel dans son <i>Histoire de +Rubens</i>, p. 41.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_331_331" id="Footnote_331_331"></a><a href="#FNanchor_331_331"><span class="label">[331]</span></a> Voyez cette pièce de vers à la suite des <i>Electorum</i> de +Philippe Rubens, p. 118 à 120.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_332_332" id="Footnote_332_332"></a><a href="#FNanchor_332_332"><span class="label">[332]</span></a> <i>Histoire de P.-P. Rubens</i>, p. 46.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_333_333" id="Footnote_333_333"></a><a href="#FNanchor_333_333"><span class="label">[333]</span></a> <i>Id.</i>, p. 111 et suiv.—Il a été suivi par M. Émile +Gachet, Introduction aux <i>Lettres inédites de Rubens</i>, p. <span class="smcap">XV</span> et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_334_334" id="Footnote_334_334"></a><a href="#FNanchor_334_334"><span class="label">[334]</span></a> 2<sup>e</sup> édit. 1857, p. 202-203.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_335_335" id="Footnote_335_335"></a><a href="#FNanchor_335_335"><span class="label">[335]</span></a> À tort, selon Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 6 à 12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_336_336" id="Footnote_336_336"></a><a href="#FNanchor_336_336"><span class="label">[336]</span></a> P. 201.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_337_337" id="Footnote_337_337"></a><a href="#FNanchor_337_337"><span class="label">[337]</span></a> Ce tableau a été gravé par B.-A. Solswert; on peut en +voir une épreuve dans l'œuvre de Rubens au Cabinet des estampes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_338_338" id="Footnote_338_338"></a><a href="#FNanchor_338_338"><span class="label">[338]</span></a> Catalogue du musée d'Anvers, n<sup>os</sup> 275 à 279. P. 200 à +205.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_339_339" id="Footnote_339_339"></a><a href="#FNanchor_339_339"><span class="label">[339]</span></a> <i>Abecedario</i>, Vº P.-P. Rubens, p. 73.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_340_340" id="Footnote_340_340"></a><a href="#FNanchor_340_340"><span class="label">[340]</span></a> Nº 244 du Catalogue, cité par M. Van Hasselt, dans son +<i>Catalogue de l'œuvre de Rubens</i>, p. 344, nº 1153.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_341_341" id="Footnote_341_341"></a><a href="#FNanchor_341_341"><span class="label">[341]</span></a> Placé autrefois dans l'église des Récollets, et +maintenant au musée d'Anvers, sous le nº 273.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_342_342" id="Footnote_342_342"></a><a href="#FNanchor_342_342"><span class="label">[342]</span></a> Voy. Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 80, 83, 96, 103, +119 et 188.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_343_343" id="Footnote_343_343"></a><a href="#FNanchor_343_343"><span class="label">[343]</span></a> Ce monument a été gravé par Lommelin, et se trouve dans +le t. I<sup>er</sup>, in-fol. de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. +C'est de l'inscription rapportée au bas de cette gravure que nous avons +extrait les détails qui précèdent sur Jean Gevaërts.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_344_344" id="Footnote_344_344"></a><a href="#FNanchor_344_344"><span class="label">[344]</span></a> L'exemplaire de la Bibliothèque impériale, Z, 423, est +celui que Gevaërts avait offert à son ami Pierre Dupuy, et sur la +feuille en regard du titre on lit la dédicace latine écrite de sa main.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_345_345" id="Footnote_345_345"></a><a href="#FNanchor_345_345"><span class="label">[345]</span></a> Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugurée à Paris, +sur le Pont-Neuf, en 1614.—Voy. dans la <i>Biographie universelle</i> de +Michaud, vº Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce +philologue et la date de leur publication.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_346_346" id="Footnote_346_346"></a><a href="#FNanchor_346_346"><span class="label">[346]</span></a> Dans les <i>Lettres inédites de P.-P. Rubens</i>, publiées par +M. Émile Gachet. Bruxelles, 1840, in-8º, après l'Introduction, p. +1<sup>re</sup>, nº 1.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_347_347" id="Footnote_347_347"></a><a href="#FNanchor_347_347"><span class="label">[347]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 2, nº <span class="smcap">II</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_348_348" id="Footnote_348_348"></a><a href="#FNanchor_348_348"><span class="label">[348]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, lettre à Gevaërts, du 3 octobre 1620, p. +3, nº <span class="smcap">III</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_349_349" id="Footnote_349_349"></a><a href="#FNanchor_349_349"><span class="label">[349]</span></a> L'abbé de Marolles, dans son <i>Livre des peintres et +graveurs</i>, réimprimé par M. Janet, édit. elzévir., 1855, parle de l'abbé +de Saint-Ambroise comme de <i>son sincère ami</i>, p. 19, <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> quatrain.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_350_350" id="Footnote_350_350"></a><a href="#FNanchor_350_350"><span class="label">[350]</span></a> Catalogue du Musée du Louvre, école flamande, édit. 1852, +p. 231.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_351_351" id="Footnote_351_351"></a><a href="#FNanchor_351_351"><span class="label">[351]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 230, nº 434.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_352_352" id="Footnote_352_352"></a><a href="#FNanchor_352_352"><span class="label">[352]</span></a> Émile Gachet, <i>Lettres inédites de Rubens</i>, p. 5, nº <span class="smcap">V</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_353_353" id="Footnote_353_353"></a><a href="#FNanchor_353_353"><span class="label">[353]</span></a> Voy., entre autres, sa lettre à Peiresc du 10 mai 1628, +en italien, sur la peinture antique des <i>noces aldobrandines</i>, +découverte en 1606 sur le mont Esquilin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_354_354" id="Footnote_354_354"></a><a href="#FNanchor_354_354"><span class="label">[354]</span></a> Le flamand, l'allemand, l'anglais, le français, +l'espagnol et l'italien, qu'il préférait aux autres, et dont il faisait +un fréquent usage.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_355_355" id="Footnote_355_355"></a><a href="#FNanchor_355_355"><span class="label">[355]</span></a> Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 252.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_356_356" id="Footnote_356_356"></a><a href="#FNanchor_356_356"><span class="label">[356]</span></a> Émile Gachet, <i>Lettres inédites de Rubens</i>, p. 221, nº +<span class="smcap">LXI</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_357_357" id="Footnote_357_357"></a><a href="#FNanchor_357_357"><span class="label">[357]</span></a> Suivant Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 154, en juin ou +juillet de la même année, selon M. Gachet, p. <span class="smcap">XXXVII</span> et la note. +L'opinion de M. Gachet me paraît d'accord avec l'épitaphe d'Isabelle +Brant, composée par Rubens lui-même, et rapportée par Michel, p. 154.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_358_358" id="Footnote_358_358"></a><a href="#FNanchor_358_358"><span class="label">[358]</span></a> Voy. la notice qui précède sur cet amateur.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_359_359" id="Footnote_359_359"></a><a href="#FNanchor_359_359"><span class="label">[359]</span></a> <i>Mémoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, +traduits par L. Hymans.</i> Anvers, 1845, gr. in-8º, p. 206 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_360_360" id="Footnote_360_360"></a><a href="#FNanchor_360_360"><span class="label">[360]</span></a> Émile Gachet, p. 230, nº <span class="smcap">LXXII</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_361_361" id="Footnote_361_361"></a><a href="#FNanchor_361_361"><span class="label">[361]</span></a> Au-dessous du tombeau de Jean Gevaërts, et gravée, avec +ce monument, dans l'Œuvre de Rubens du Cabinet des estampes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_362_362" id="Footnote_362_362"></a><a href="#FNanchor_362_362"><span class="label">[362]</span></a> Émile Gachet, p. 241.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_363_363" id="Footnote_363_363"></a><a href="#FNanchor_363_363"><span class="label">[363]</span></a> Ce passage et les phrases précédentes sont en latin dans +la lettre de Rubens, écrite pour le surplus en flamand.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_364_364" id="Footnote_364_364"></a><a href="#FNanchor_364_364"><span class="label">[364]</span></a> Fils de Philippe IV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_365_365" id="Footnote_365_365"></a><a href="#FNanchor_365_365"><span class="label">[365]</span></a> Émile Gachet, p. 245.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_366_366" id="Footnote_366_366"></a><a href="#FNanchor_366_366"><span class="label">[366]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, à la note.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_367_367" id="Footnote_367_367"></a><a href="#FNanchor_367_367"><span class="label">[367]</span></a> Voy. l'œuvre du maître au Cabinet des estampes, t. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_368_368" id="Footnote_368_368"></a><a href="#FNanchor_368_368"><span class="label">[368]</span></a> Voy. cette pièce de vers à la suite des <i>Electorum</i>, p. +116 à 118.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_369_369" id="Footnote_369_369"></a><a href="#FNanchor_369_369"><span class="label">[369]</span></a> Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la même +distinction.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_370_370" id="Footnote_370_370"></a><a href="#FNanchor_370_370"><span class="label">[370]</span></a> Lettre à Peiresc, d'août 1630; Émile Gachet, p. 251, nº +<span class="smcap">LXXVII</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_371_371" id="Footnote_371_371"></a><a href="#FNanchor_371_371"><span class="label">[371]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 259, nº <span class="smcap">LXXVI</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_372_372" id="Footnote_372_372"></a><a href="#FNanchor_372_372"><span class="label">[372]</span></a> <i>Di Antonio Bosio</i>, grand in-fol. <i>Roma</i>, 1632.—Se +trouve au Cabinet des estampes de Paris.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_373_373" id="Footnote_373_373"></a><a href="#FNanchor_373_373"><span class="label">[373]</span></a> <i>Roma</i>, 1640, 2 vol. in-fol.—Voy. au Cabinet des +estampes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_374_374" id="Footnote_374_374"></a><a href="#FNanchor_374_374"><span class="label">[374]</span></a> Mariette, <i>Abecedario</i>, vº P.-P. Rubens, p. 112, prétend +que cette fête coûta plus de deux cent mille écus à la ville d'Anvers, +qu'elle fut obligée d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de +son temps (1760).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_375_375" id="Footnote_375_375"></a><a href="#FNanchor_375_375"><span class="label">[375]</span></a> Voici le titre de cet ouvrage: <i>Pompa introitus Honori +Ser. Princ. Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. +decreta et adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio +equite inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat +Gasperius Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpiæ, apud Theod. a +Tulden, qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et +sculpsit</i>, 1642, in-fº.—Cet ouvrage se trouve dans l'œuvre de Rubens +qui est au Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la +galerie de Médicis.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_376_376" id="Footnote_376_376"></a><a href="#FNanchor_376_376"><span class="label">[376]</span></a> P. 208 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_377_377" id="Footnote_377_377"></a><a href="#FNanchor_377_377"><span class="label">[377]</span></a> <i>Histoire de Rubens</i>, p. 234.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_378_378" id="Footnote_378_378"></a><a href="#FNanchor_378_378"><span class="label">[378]</span></a> Voy. le titre-frontispice des gravures de Théodore de +Tulden.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_379_379" id="Footnote_379_379"></a><a href="#FNanchor_379_379"><span class="label">[379]</span></a> Michel, <i>Histoire de Rubens</i>, p. 247.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_380_380" id="Footnote_380_380"></a><a href="#FNanchor_380_380"><span class="label">[380]</span></a> Rapportées par M. Émile Gachet, p. 276 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_381_381" id="Footnote_381_381"></a><a href="#FNanchor_381_381"><span class="label">[381]</span></a> <i>Acad. pict. nob., etc.</i>, p. 285, 1<sup>re</sup> colonne au bas +de la page.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_382_382" id="Footnote_382_382"></a><a href="#FNanchor_382_382"><span class="label">[382]</span></a> Dans sa <i>Vie de P.-P. Rubens</i>, publiée par le baron de +Reiffenberg, p. 10.—«<i>Applicabat se operi assidente semper lectore, qui +librum, Plutarchum vel Senecam prælegeret, ita ut lectioni et picturæ +suæ simul intentus esset.</i>»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_383_383" id="Footnote_383_383"></a><a href="#FNanchor_383_383"><span class="label">[383]</span></a> Donné par M. Van Hasselt, après son <i>Histoire de Rubens</i>, +de la p. 227 à la fin du volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_384_384" id="Footnote_384_384"></a><a href="#FNanchor_384_384"><span class="label">[384]</span></a> <i>Abecedario</i>, vº P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_385_385" id="Footnote_385_385"></a><a href="#FNanchor_385_385"><span class="label">[385]</span></a> Ce portrait, d'après le Catalogue de l'œuvre de Rubens, +par M. A. Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron +Roose à Bruxelles.—On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le +tome 1<sup>er</sup>, in-folio, de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_386_386" id="Footnote_386_386"></a><a href="#FNanchor_386_386"><span class="label">[386]</span></a> <i>Histoire de Rubens</i>, p. 269.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_387_387" id="Footnote_387_387"></a><a href="#FNanchor_387_387"><span class="label">[387]</span></a> Elle est rapportée en entier par Michel, p. 270.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_388_388" id="Footnote_388_388"></a><a href="#FNanchor_388_388"><span class="label">[388]</span></a> Voy., dans les lettres publiées par M. E. Gachet, celle +de Rubens à Peiresc, d'Anvers, le 16 août 1635, p. 258-9, nº <span class="smcap">LXXVI</span>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_389_389" id="Footnote_389_389"></a><a href="#FNanchor_389_389"><span class="label">[389]</span></a> En Hollandais <i>Wttenboogaert</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_390_390" id="Footnote_390_390"></a><a href="#FNanchor_390_390"><span class="label">[390]</span></a> <i>Academia nob. art. pictoriæ</i>, vº Rembrandt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_391_391" id="Footnote_391_391"></a><a href="#FNanchor_391_391"><span class="label">[391]</span></a> T. 1<sup>er</sup>, p. 254 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_392_392" id="Footnote_392_392"></a><a href="#FNanchor_392_392"><span class="label">[392]</span></a> Entre autres, par Descamps, la <i>Vie des peintres flamands +et hollandais</i>, T. 1<sup>er</sup>, p. 299 et suiv., édit. de Marseille, 1840, +in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_393_393" id="Footnote_393_393"></a><a href="#FNanchor_393_393"><span class="label">[393]</span></a> Ses œuvres latines ont été publiées en 1644 par les +Elzevirs, à Leyde, in-8º; et à la Haye en 1655, in-12.—Bibliothèque +impériale, Y, 3239.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_394_394" id="Footnote_394_394"></a><a href="#FNanchor_394_394"><span class="label">[394]</span></a> Édit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_395_395" id="Footnote_395_395"></a><a href="#FNanchor_395_395"><span class="label">[395]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 159.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_396_396" id="Footnote_396_396"></a><a href="#FNanchor_396_396"><span class="label">[396]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 344.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_397_397" id="Footnote_397_397"></a><a href="#FNanchor_397_397"><span class="label">[397]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 352.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_398_398" id="Footnote_398_398"></a><a href="#FNanchor_398_398"><span class="label">[398]</span></a> <i>Signorum veterum icones</i>, in-4º.—Cabinet des estampes, +nº 790-158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_399_399" id="Footnote_399_399"></a><a href="#FNanchor_399_399"><span class="label">[399]</span></a> M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite +aux quatre classes de l'institut royal néerlandais, en 1843; rapport, p. +142.—Ces lettres ont été reproduites par M. le docteur P. Scheltema, +archiviste d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son +discours: <i>Rembrandt, sa vie et son génie</i>, traduit par A. M. Willems, +revu et annoté par W. Burger, et extrait de la <i>Revue universelle des +arts</i>. Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_400_400" id="Footnote_400_400"></a><a href="#FNanchor_400_400"><span class="label">[400]</span></a> Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt +lui-même, le remboursement de ce qu'il avait dépensé pour les cadres et +la caisse d'emballage.—<i>Scheltema</i>, p. 67.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_401_401" id="Footnote_401_401"></a><a href="#FNanchor_401_401"><span class="label">[401]</span></a> <i>Ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_402_402" id="Footnote_402_402"></a><a href="#FNanchor_402_402"><span class="label">[402]</span></a> Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans +l'œuvre de Rembrandt.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_403_403" id="Footnote_403_403"></a><a href="#FNanchor_403_403"><span class="label">[403]</span></a> M. Scheltema, p. 71.—Voy. aussi l'<i>Abecedario</i> de +Mariette, vº Rembrandt, t. IV, p. 358-9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_404_404" id="Footnote_404_404"></a><a href="#FNanchor_404_404"><span class="label">[404]</span></a> <i>Architecture, peinture et sculpture de la maison de +ville d'Amsterdam</i>.—Grand in-fº, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, +1719, avec texte en français; les gravures sont de Hubert +Quellinus.—Cabinet des estampes, nº 847-158.—Il existe au même cabinet +un autre ouvrage en hollandais sur le même sujet; nº 2828-32.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_405_405" id="Footnote_405_405"></a><a href="#FNanchor_405_405"><span class="label">[405]</span></a> <i>Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam</i>, 1679. Mais il +doit y avoir une édition antérieure. M. Charles Blanc dans son <i>Œuvre de +Rembrandt reproduit par la photographie</i>, 6<sup>e</sup> livraison, a le premier +fait connaître la tragédie de <i>Médée</i>, dont il donne l'analyse d'après +la traduction due au savoir et à l'obligeance de M. Koloff, employé au +Cabinet des estampes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_406_406" id="Footnote_406_406"></a><a href="#FNanchor_406_406"><span class="label">[406]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 64.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_407_407" id="Footnote_407_407"></a><a href="#FNanchor_407_407"><span class="label">[407]</span></a> Voy. <i>Abecedario</i>, vº Rembrandt, t. IV, p. 357.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_408_408" id="Footnote_408_408"></a><a href="#FNanchor_408_408"><span class="label">[408]</span></a> N<sup>os</sup> 408, 409 du catalogue des écoles allemande, +flamande et hollandaise, édition de 1852.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_409_409" id="Footnote_409_409"></a><a href="#FNanchor_409_409"><span class="label">[409]</span></a> P. 20. Il ne dit pas ce que représentent ces esquisses.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_410_410" id="Footnote_410_410"></a><a href="#FNanchor_410_410"><span class="label">[410]</span></a> Cité par M. Ch. Blanc, dans son <i>Histoire des peintres de +toutes les écoles, Vie de Rembrandt</i>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> livraisons, +p. 18.—Librairie Renouard, in-4º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_411_411" id="Footnote_411_411"></a><a href="#FNanchor_411_411"><span class="label">[411]</span></a> M. Ch. Blanc, <i>ibid.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_412_412" id="Footnote_412_412"></a><a href="#FNanchor_412_412"><span class="label">[412]</span></a> <i>La vie des peintres flamands, allemands et hollandais</i>, +notice sur Rembrandt, t. 1<sup>er</sup>, p. 302, édition de Marseille.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_413_413" id="Footnote_413_413"></a><a href="#FNanchor_413_413"><span class="label">[413]</span></a> M. Scheltema, <i>ut suprà</i>, p. 75.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_414_414" id="Footnote_414_414"></a><a href="#FNanchor_414_414"><span class="label">[414]</span></a> Écoles flamande, hollandaise et allemande, édition de +1852, p. 214, nº 407. Voy. aussi le nº 411 et la note qui l'accompagne, +p. 216.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_415_415" id="Footnote_415_415"></a><a href="#FNanchor_415_415"><span class="label">[415]</span></a> De l'imprimerie du gouvernement, à La Haye, 1826, in-8º, +p. 31, nº 100.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_416_416" id="Footnote_416_416"></a><a href="#FNanchor_416_416"><span class="label">[416]</span></a> Sous ce titre: <i>Paradigmata graphica variorum artificum</i>. +Cabinet des estampes, à la suite des <i>Signorum veterum icones</i>, dans le +même volume.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_417_417" id="Footnote_417_417"></a><a href="#FNanchor_417_417"><span class="label">[417]</span></a> Scheltema, p. 54 et suiv., n<sup>os</sup> 18 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_418_418" id="Footnote_418_418"></a><a href="#FNanchor_418_418"><span class="label">[418]</span></a> <i>Ut suprà</i>, p. 18-24.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_419_419" id="Footnote_419_419"></a><a href="#FNanchor_419_419"><span class="label">[419]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 63.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_420_420" id="Footnote_420_420"></a><a href="#FNanchor_420_420"><span class="label">[420]</span></a> On trouve également écrit Pirckeimer: j'ai adopté la +première orthographe, qui est celle d'Érasme.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_421_421" id="Footnote_421_421"></a><a href="#FNanchor_421_421"><span class="label">[421]</span></a> Cette phrase sert d'épigraphe à l'ouvrage publié en 1826 +à Nuremberg sous ce titre: <i>Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und +Dichten</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_422_422" id="Footnote_422_422"></a><a href="#FNanchor_422_422"><span class="label">[422]</span></a> Les détails qui suivent sont extraits de la vie de B. +Pirckheimer (<i>de vita Pirckheimeri commentarius</i>), par Conrad +Rittershusius, en tête des œuvres de Pirckheimer, <i>cum Alberti Dureri, +civis norimbergensis, vulgo Apellis germanici dicti, figuris æneis, +adjectis opusculis Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc.</i>—<i>Franco +furti, excudebat Joh. Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX.</i>—Petit +in-folio; Bibliothèque impériale, II, 751.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_423_423" id="Footnote_423_423"></a><a href="#FNanchor_423_423"><span class="label">[423]</span></a> P. 40.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_424_424" id="Footnote_424_424"></a><a href="#FNanchor_424_424"><span class="label">[424]</span></a> <i>Ad Ticinum</i>, dit le texte. M. Weiss, dans l'article +Pirckheimer de la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, traduit <i>Pisc</i>: +mais l'indication des professeurs montre que c'est Pavie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_425_425" id="Footnote_425_425"></a><a href="#FNanchor_425_425"><span class="label">[425]</span></a> Sous ce titre: <i>Historia belli Suitensis, sive Helvetici +duobus libris descripta</i>, p. 60 et suiv. de ses œuvres.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_426_426" id="Footnote_426_426"></a><a href="#FNanchor_426_426"><span class="label">[426]</span></a> <i>Bellum Helveticum</i>, lib. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_427_427" id="Footnote_427_427"></a><a href="#FNanchor_427_427"><span class="label">[427]</span></a> Voyez, entre autres, le passage rapporté page 10 de sa +vie, où il déplore le sort des populations ruinées et manquant de tout, +par suite de la guerre.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_428_428" id="Footnote_428_428"></a><a href="#FNanchor_428_428"><span class="label">[428]</span></a> <i>De vita Pirckhemeri commentarius</i>, p. 13.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_429_429" id="Footnote_429_429"></a><a href="#FNanchor_429_429"><span class="label">[429]</span></a> <i>Desideri Erasmi epistolæ</i>, dans le t. III, p. 708, nº +DCXVIII, de ses œuvres complètes, édition de Leclerc, à Leyde, 1703, +in-folio; Bibliothèque impériale, Z, 1978.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_430_430" id="Footnote_430_430"></a><a href="#FNanchor_430_430"><span class="label">[430]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 885, nº DCCLVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_431_431" id="Footnote_431_431"></a><a href="#FNanchor_431_431"><span class="label">[431]</span></a> Pirckheimer était né le 5 décembre 1470, Albert Durer, le +20 mai 1471.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_432_432" id="Footnote_432_432"></a><a href="#FNanchor_432_432"><span class="label">[432]</span></a> Voici le texte du passage de Rittershusius, <i>de vita +Pirckheimeri commentarius</i>, p. 16, où il rapporte les relations de +Bilibalde avec Durer:—«Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus +proximam pingendi artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut +cum Apelle Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro +supremo, Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et penè +quotidianam vitæ consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis +adjuvit ac promovit, quò melius atque commodius artem suam excolere et +ad tantum fastigium perducere posset.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_433_433" id="Footnote_433_433"></a><a href="#FNanchor_433_433"><span class="label">[433]</span></a> Il ne parut qu'après sa mort. Il a été ensuite publié de +nouveau avec ses autres œuvres, <i>ut suprà</i>, p. 223.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_434_434" id="Footnote_434_434"></a><a href="#FNanchor_434_434"><span class="label">[434]</span></a> <i>De vita Pirckheimeri commentarius</i>, p. 16.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_435_435" id="Footnote_435_435"></a><a href="#FNanchor_435_435"><span class="label">[435]</span></a> Elles ont été traduites et publiées dans le <i>Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 306 et suiv., 1842.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_436_436" id="Footnote_436_436"></a><a href="#FNanchor_436_436"><span class="label">[436]</span></a> Voy. p. 314-320.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_437_437" id="Footnote_437_437"></a><a href="#FNanchor_437_437"><span class="label">[437]</span></a> Voy. cette gravure dans l'œuvre d'Albert Durer, <i>bois</i>, +Cabinet des estampes, in-folio, nº 154.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_438_438" id="Footnote_438_438"></a><a href="#FNanchor_438_438"><span class="label">[438]</span></a> <i>Parte III</i>, p. 303, édition originale.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_439_439" id="Footnote_439_439"></a><a href="#FNanchor_439_439"><span class="label">[439]</span></a> Dans son <i>Dictionnaire</i>, vº Durer, Albert, p. 1042, note +D, édition in-folio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_440_440" id="Footnote_440_440"></a><a href="#FNanchor_440_440"><span class="label">[440]</span></a> La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du +8 septembre 1515. Voyez les œuvres de Pirckheimer, p. 212.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_441_441" id="Footnote_441_441"></a><a href="#FNanchor_441_441"><span class="label">[441]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 212, 213.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_442_442" id="Footnote_442_442"></a><a href="#FNanchor_442_442"><span class="label">[442]</span></a> Le texte dit: <i>Legalis illius pedagogi timore</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_443_443" id="Footnote_443_443"></a><a href="#FNanchor_443_443"><span class="label">[443]</span></a> <i>Epistolæ Erasmi</i> dans ses œuvres complètes, édition de +Leclerc, Leyde, 1703, in-fº, t. III, p. 721, nº DCXXXI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_444_444" id="Footnote_444_444"></a><a href="#FNanchor_444_444"><span class="label">[444]</span></a> Il a été traduit en français et publié dans le <i>Cabinet +de l'amateur et de l'antiquaire</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 415 et suiv., 1842. Voy. +p. 265 et suiv., ci-dessus.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_445_445" id="Footnote_445_445"></a><a href="#FNanchor_445_445"><span class="label">[445]</span></a> Le texte dit dans plusieurs passages: <i>Fusilis Erasmus</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_446_446" id="Footnote_446_446"></a><a href="#FNanchor_446_446"><span class="label">[446]</span></a> Il est gravé en tête de la vie d'Érasme par Charles +Patin, avant l'<i>Encomium Moriæ</i>, édition de 1676, à Bâle, in-8º. Ce +cachet se voyait alors à la bibliothèque de cette ville; l'épigraphe +dont il est entouré dans le champ est: <i>Cedo nulli</i>, et au-dessous de la +tête, sur le socle, est écrit: <i>Terminus</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_447_447" id="Footnote_447_447"></a><a href="#FNanchor_447_447"><span class="label">[447]</span></a> <i>Erasmi epistolæ</i>, <i>ibid.</i>, p. 743, nº DCXLVI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_448_448" id="Footnote_448_448"></a><a href="#FNanchor_448_448"><span class="label">[448]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 773, nº DCLIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_449_449" id="Footnote_449_449"></a><a href="#FNanchor_449_449"><span class="label">[449]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 782, nº DCLXIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_450_450" id="Footnote_450_450"></a><a href="#FNanchor_450_450"><span class="label">[450]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 847, nº DCCXXVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_451_451" id="Footnote_451_451"></a><a href="#FNanchor_451_451"><span class="label">[451]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 848, nº DCCXXIX.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_452_452" id="Footnote_452_452"></a><a href="#FNanchor_452_452"><span class="label">[452]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 885, nº DCCLVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_453_453" id="Footnote_453_453"></a><a href="#FNanchor_453_453"><span class="label">[453]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 944, nº DCCCXXVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_454_454" id="Footnote_454_454"></a><a href="#FNanchor_454_454"><span class="label">[454]</span></a> Cabinet des estampes, œuvre de Durer, nº 154 du +catalogue, volume des <i>cuivres</i>, in-folio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_455_455" id="Footnote_455_455"></a><a href="#FNanchor_455_455"><span class="label">[455]</span></a> Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_456_456" id="Footnote_456_456"></a><a href="#FNanchor_456_456"><span class="label">[456]</span></a> <i>Vita Johannis Holbenii</i>, par Charles Patin, dans son +édition, publiée à Bâle en 1676, de l'<i>Encomium Moriæ</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_457_457" id="Footnote_457_457"></a><a href="#FNanchor_457_457"><span class="label">[457]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 384, nº CCCLXXIV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_458_458" id="Footnote_458_458"></a><a href="#FNanchor_458_458"><span class="label">[458]</span></a> On peut lire dans ses œuvres, p. 197 à 199, les deux +discours latins qu'en sa qualité de lieutenant général de la république +de Nuremberg il adressa à Charles-Quint, contre les ennemis de cette +république.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_459_459" id="Footnote_459_459"></a><a href="#FNanchor_459_459"><span class="label">[459]</span></a> Voyez son apologie ou <i>Laus Podagræ</i>, dans ses œuvres, p. +204. Il composa aussi, vers le même temps, une dissertation singulière: +<i>De Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa +peccatrice, seu</i> περυηπερυη; p. 220 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_460_460" id="Footnote_460_460"></a><a href="#FNanchor_460_460"><span class="label">[460]</span></a> Œuvres de Pirckheimer, p. 172-3.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_461_461" id="Footnote_461_461"></a><a href="#FNanchor_461_461"><span class="label">[461]</span></a> Voy. <i>Disquisitio de libro poetico Theuerdank</i>, par Henri +Théophile Titius, <i>Altdorfii</i>, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec +le portrait de Pfinczig. C'est une thèse soutenue en latin sur le +Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le +volume de <i>Mariette</i>, p. 198.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_462_462" id="Footnote_462_462"></a><a href="#FNanchor_462_462"><span class="label">[462]</span></a> Voy. au cabinet des estampes. Le <i>Char triomphal</i> se +trouve au milieu du volume in-fº, provenant de l'abbé de Marolles, +<i>œuvres sur bois d'Albert Durer</i>, nº 154 du catalogue; on le voit aussi +dans les œuvres de Pirckheimer.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_463_463" id="Footnote_463_463"></a><a href="#FNanchor_463_463"><span class="label">[463]</span></a> <i>Epist. ut suprà</i>, p. 1027, nº DCCCCV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_464_464" id="Footnote_464_464"></a><a href="#FNanchor_464_464"><span class="label">[464]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 248, nº CCXXVI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_465_465" id="Footnote_465_465"></a><a href="#FNanchor_465_465"><span class="label">[465]</span></a> P. 339 et suivantes. Cette correspondance écrite partie +en latin partie en allemand, a été de nouveau publiée dans cette +dernière langue, à Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_466_466" id="Footnote_466_466"></a><a href="#FNanchor_466_466"><span class="label">[466]</span></a> <i>Bilib. Pirckheimeri opéra</i>, p. 399, à l'appendice.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_467_467" id="Footnote_467_467"></a><a href="#FNanchor_467_467"><span class="label">[467]</span></a> Epist. <i>ut suprà</i>, p. 1075, nº DCCCCLVII.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_468_468" id="Footnote_468_468"></a><a href="#FNanchor_468_468"><span class="label">[468]</span></a> <i>Pirckheimeri opera</i>, p. 44.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_469_469" id="Footnote_469_469"></a><a href="#FNanchor_469_469"><span class="label">[469]</span></a> Œuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de +l'élégie: +</p> +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 0em;">Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Alberte, atque meæ maxima pars animæ:</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Quo cum sermones poteram conferre suaves,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Tutus et in fidum spargere verba sinum:</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Cur subito infelix mærentem linquis amicum,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Et celeri properas non redeunte pede?</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Non caput optatum licuit, non tangere dextram,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Ultima nec tristi dicere verba vale.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Sed vix tradideras languentia membra grabato,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Quum mors accelerans te subito eripuit.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum!</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt!</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Omnia pro merito dederat fortuna secunda,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Ingenium, formam, cum probitate fidem.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa:</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Tollere sed laudes improba non potuit.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Splendebunt donec sidera clara polo.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">I decus, i nostræ non ultima gloria gentis,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Ductore et Christu cælica regna pete.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Illic non vano gaudebis semper honore,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Pro meritis felix, præmia digna ferens:</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Et cymba instabili labimur in pelago.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Nos quoque idem te post ingrediemur iter.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Interea mœsti lachrymas fundamus amico,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Nil quibus afflictis dulcius esse potest;</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Accedantque preces, summum placare tonantem</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Quæ possint, quidquam si pia vota valent.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Et ne quid tumulo desit, spargamus odores,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Narcissum, violas, lilia, serta, rosas.</span><br /> +<span style="margin-left: 0em;">Felix interea somno requiesce beato,</span><br /> +<span style="margin-left: 1em;">Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur.</span><br /> +</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_470_470" id="Footnote_470_470"></a><a href="#FNanchor_470_470"><span class="label">[470]</span></a> Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on +croit être celui du graveur, et la date de l'année 1529. Voy. Bartsch, +t. VIII, p. 308-309, nº 30.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_471_471" id="Footnote_471_471"></a><a href="#FNanchor_471_471"><span class="label">[471]</span></a> P. 19. <i>De vita Pirckheimeri commentarius.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_472_472" id="Footnote_472_472"></a><a href="#FNanchor_472_472"><span class="label">[472]</span></a> Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On +trouve l'emblème de Pirckheimer dans ses œuvres, avant sa vie par +Rittershusius; hauteur 16 centimètres sur 12 de largeur environ.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_473_473" id="Footnote_473_473"></a><a href="#FNanchor_473_473"><span class="label">[473]</span></a> Cabinet des estampes. Bibl. imp. nº 154 du catalogue, +vol. <i>des bois</i>, grand in-folio.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_474_474" id="Footnote_474_474"></a><a href="#FNanchor_474_474"><span class="label">[474]</span></a> <i>Pirckheimeri opera</i>, p. 44</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_475_475" id="Footnote_475_475"></a><a href="#FNanchor_475_475"><span class="label">[475]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 43.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_476_476" id="Footnote_476_476"></a><a href="#FNanchor_476_476"><span class="label">[476]</span></a> <i>Lettres familières de M. Winckelmann avec les ouvrages +de M. le chevalier Mengs</i>; <i>Yverdon</i>, 1784, 3 vol. petit in-18, t. +I<sup>er</sup>, lettre du 8 décembre 1762, p. 160.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_477_477" id="Footnote_477_477"></a><a href="#FNanchor_477_477"><span class="label">[477]</span></a> Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par +Hubert, celle des éditeurs viennois de son histoire de l'art, et la +traduction italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son éloge, par +Heine; l'art. de la <i>Biographie universelle</i> de Michaud, vº Winckelmann, +et beaucoup d'autres.—Mais la véritable histoire de notre amateur est +écrite par lui-même dans ses lettres à ses amis, et c'est dans sa +correspondance que nous l'avons surtout étudiée.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_478_478" id="Footnote_478_478"></a><a href="#FNanchor_478_478"><span class="label">[478]</span></a> Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en +italien, par Carlo Fea; <i>Storia delle arti del disegno, etc.</i>, <i>Roma</i>, +<i>Pagliarini</i>, 1783, 3 vol. in-4º, t. I<sup>er</sup>, XL.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_479_479" id="Footnote_479_479"></a><a href="#FNanchor_479_479"><span class="label">[479]</span></a> Cette dernière règle, enseignée par Lhomond et les +anciens latinistes, a été effacée des grammaires modernes: <i>Grammatici +certant</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_480_480" id="Footnote_480_480"></a><a href="#FNanchor_480_480"><span class="label">[480]</span></a> Article de Winckelmann, dans la <i>Biographie universelle</i> +de Michaud, t. LI, p. 8.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_481_481" id="Footnote_481_481"></a><a href="#FNanchor_481_481"><span class="label">[481]</span></a> C'est Winckelmann lui-même qui indique le temps passé à +Seehausen, dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. +ses lettres, édition d'Yverdon, t. I<sup>er</sup>, p. 44.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_482_482" id="Footnote_482_482"></a><a href="#FNanchor_482_482"><span class="label">[482]</span></a> Préface des éditeurs viennois de l'<i>Histoire de l'art</i>, +traduite en italien par Fea, t. I<sup>er</sup>, XLIV.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_483_483" id="Footnote_483_483"></a><a href="#FNanchor_483_483"><span class="label">[483]</span></a> Voici une des phrases de cette lettre: «Je ne trouve +ressource qu'à avoir recours à la grâce d'un des plus grands hommes du +siècle, dont l'humanité, qu'il fait éclater de tous les traits de ses +écrits immortels, nous inspire une si haute idée qu'on ne se peut +dispenser d'en espérer bien.» Lettres, <i>ut suprà</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 33 à +36.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_484_484" id="Footnote_484_484"></a><a href="#FNanchor_484_484"><span class="label">[484]</span></a> «<i>Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, +quantum fieri potuit, genio sæculi accommodatus est... Lipsiæ, quo iter +facere quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste +tincta, ut non pudeat elegantium hominum ora subire.</i>» Lettres, t. +I<sup>er</sup>, p. 43.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_485_485" id="Footnote_485_485"></a><a href="#FNanchor_485_485"><span class="label">[485]</span></a> Lettres, t. I<sup>er</sup>, p. 45-46.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_486_486" id="Footnote_486_486"></a><a href="#FNanchor_486_486"><span class="label">[486]</span></a> <i>Specimen catalogi bibliothecæ Bunarianæ</i>, Leipzig, +in-4º, 1748. Le catalogue a été publié dans la même ville, de 1750 à +1756, 3 tomes en 7 vol., in-4º, mais il n'a pas été terminé.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_487_487" id="Footnote_487_487"></a><a href="#FNanchor_487_487"><span class="label">[487]</span></a> Dans une note qui accompagne la lettre à lui adressée par +Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. I<sup>er</sup>, p. 150-155-157.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_488_488" id="Footnote_488_488"></a><a href="#FNanchor_488_488"><span class="label">[488]</span></a> Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. I<sup>er</sup>, +p. 46.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_489_489" id="Footnote_489_489"></a><a href="#FNanchor_489_489"><span class="label">[489]</span></a> Lettres de Winckelmann, t. I<sup>er</sup>, p. 59, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_490_490" id="Footnote_490_490"></a><a href="#FNanchor_490_490"><span class="label">[490]</span></a> M. de Hagedorn, dans ses <i>Réflexions sur la peinture</i>, +traduction de Hubert, fait le plus grand éloge d'un tableau d'Œser, +représentant Saül et la Pythonisse d'Endor, évoquant l'ombre de +Samuel.—Œser exécuta plus tard à Leipzig plusieurs morceaux de +sculpture, entre autres la statue de l'électeur, sur l'esplanade de la +porte de Saint-Pierre, et le petit monument élevé à la mémoire du poëte +Gellert.—Sur Raphaël Donner et ses œuvres, voyez les <i>Éclaircissements +historiques</i> attribués à M. de Hagedorn, à la suite de la <i>Lettre d'un +amateur de peinture</i>; Dresde, 1755, in-18, p. 330 et suivantes.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_491_491" id="Footnote_491_491"></a><a href="#FNanchor_491_491"><span class="label">[491]</span></a> En allemand; il a été traduit en français par Hubert, +Leipzig, 1765, 2 vol. in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_492_492" id="Footnote_492_492"></a><a href="#FNanchor_492_492"><span class="label">[492]</span></a> Appréciation de Moses Mendelssohn, citée dans +l'avertissement de Hubert, en tête de sa traduction, VI.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_493_493" id="Footnote_493_493"></a><a href="#FNanchor_493_493"><span class="label">[493]</span></a> T. I<sup>er</sup>, p. 81 et suiv.; 439 à 478.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_494_494" id="Footnote_494_494"></a><a href="#FNanchor_494_494"><span class="label">[494]</span></a> Elle fut achetée plus tard par l'électeur de Saxe, pour +être réunie à celle de Dresde.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_495_495" id="Footnote_495_495"></a><a href="#FNanchor_495_495"><span class="label">[495]</span></a> <i>Par M. Jules Hübner; traduit de l'allemand par M. Louis +Grangier; Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, +p. 8.</i> Ce catalogue, dressé avec beaucoup d'ordre et de méthode, est +précédé d'une introduction historique, qui renferme des détails pleins +d'intérêt sur l'origine et l'accroissement de cette admirable +collection.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_496_496" id="Footnote_496_496"></a><a href="#FNanchor_496_496"><span class="label">[496]</span></a> En français, 2 vol. in-fº, fig. Dresde, 1755-1757.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_497_497" id="Footnote_497_497"></a><a href="#FNanchor_497_497"><span class="label">[497]</span></a> Également on français, Leipzig et Vienne, 1770, in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_498_498" id="Footnote_498_498"></a><a href="#FNanchor_498_498"><span class="label">[498]</span></a> Introduction au Catalogue du musée de Dresde, p. 51.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_499_499" id="Footnote_499_499"></a><a href="#FNanchor_499_499"><span class="label">[499]</span></a> M. de Heinecken mourut le 5 décembre 1792.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_500_500" id="Footnote_500_500"></a><a href="#FNanchor_500_500"><span class="label">[500]</span></a> Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de +Dresde, des détails pleins d'intérêt sur ces acquisitions et sur +beaucoup d'autres; de la p. 8 à la p. 49.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_501_501" id="Footnote_501_501"></a><a href="#FNanchor_501_501"><span class="label">[501]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 31-32.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_502_502" id="Footnote_502_502"></a><a href="#FNanchor_502_502"><span class="label">[502]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs français</i>, t. +II, Mariette.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_503_503" id="Footnote_503_503"></a><a href="#FNanchor_503_503"><span class="label">[503]</span></a> Introduction, p. 9.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_504_504" id="Footnote_504_504"></a><a href="#FNanchor_504_504"><span class="label">[504]</span></a> Il a été ouvert le 25 septembre 1855. On commença de +bâtir en 1847, d'après les plans de M. G. Semper, alors professeur et +directeur de l'école d'architecture de Dresde, et l'on continua ces +travaux, depuis 1849, sous la direction des architectes Haüel et Krüger, +puissamment secondés par M. de Benchelt.—Catalogue de Dresde, +introduction, p. 67-70.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_505_505" id="Footnote_505_505"></a><a href="#FNanchor_505_505"><span class="label">[505]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 61.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_506_506" id="Footnote_506_506"></a><a href="#FNanchor_506_506"><span class="label">[506]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 63, <i>ad notam</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_507_507" id="Footnote_507_507"></a><a href="#FNanchor_507_507"><span class="label">[507]</span></a> Louis de Silvestre, né à Paris le 23 juin 1675, fut +appelé en Saxe en 1716 par Auguste II, en qualité de son premier +peintre; il fut nommé en 1726 directeur de l'Académie de peinture de +Dresde; et décoré, en 1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il +rentra en France en 1748, fut élu le 7 juin de la même année recteur de +l'Académie royale de peinture de Paris, où il est mort le 12 avril +1760.—Voy. <i>Abecedario</i> de Mariette, vº Silvestre, p. 217-219.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_508_508" id="Footnote_508_508"></a><a href="#FNanchor_508_508"><span class="label">[508]</span></a> Voy. le <i>Recueil d'estampes gravées d'après les tableaux +de la galerie et du cabinet du comte de Brühl</i>, 1<sup>re</sup> partie, Dresde, +1754, 1 vol. in-fº; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothèque +impériale.—Ce recueil est composé de cinquante estampes, presque toutes +gravées par des Français et surtout par Moitte.—Le portrait du comte, +d'après Louis de Silvestre, figure en tête de ce recueil; il a été gravé +en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la +physionomie, la délicatesse du burin et le fini des accessoires.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_509_509" id="Footnote_509_509"></a><a href="#FNanchor_509_509"><span class="label">[509]</span></a> <i>Lettres de Winckelmann</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 58.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_510_510" id="Footnote_510_510"></a><a href="#FNanchor_510_510"><span class="label">[510]</span></a> Lettre au comte de Bunau, <i>ibid.</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 59.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_511_511" id="Footnote_511_511"></a><a href="#FNanchor_511_511"><span class="label">[511]</span></a> Lettre à Franken, de Rome, le 7 décembre 1755; <i>ut suprà</i> +t. I<sup>er</sup>, p. 85 à 91.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_512_512" id="Footnote_512_512"></a><a href="#FNanchor_512_512"><span class="label">[512]</span></a> Ses œuvres ont été publiées à Milan parmi les classiques +italiens, en 4 vol. in-8º, 1802.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_513_513" id="Footnote_513_513"></a><a href="#FNanchor_513_513"><span class="label">[513]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 88.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_514_514" id="Footnote_514_514"></a><a href="#FNanchor_514_514"><span class="label">[514]</span></a> <i>Ibid.</i>, <i>id.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_515_515" id="Footnote_515_515"></a><a href="#FNanchor_515_515"><span class="label">[515]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_516_516" id="Footnote_516_516"></a><a href="#FNanchor_516_516"><span class="label">[516]</span></a> À l'époque où Winckelmann écrivait cette lettre (7 +décembre 1755), le Vatican n'avait pas encore reçu les agrandissements +connus sous le nom de <i>Museo Pio-Clémentino</i>, qui font tant d'honneur à +Clément XIV et à Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquités +aussi remarquable que celle du Capitole.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_517_517" id="Footnote_517_517"></a><a href="#FNanchor_517_517"><span class="label">[517]</span></a> Voy. dans les <i>Œuvres de Voltaire</i>, édition Lequien, +1823, in-8º, t. LVIII, nº 857, p. 357.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_518_518" id="Footnote_518_518"></a><a href="#FNanchor_518_518"><span class="label">[518]</span></a> Auquel Voltaire avait écrit plusieurs fois en italien, +notamment en lui envoyant son poëme de la <i>Bataille de +Fontenoy</i>.—<i>Ibid.</i>, p. 330, 353, 364.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_519_519" id="Footnote_519_519"></a><a href="#FNanchor_519_519"><span class="label">[519]</span></a> Lettre à Franken, du 29 janvier 1756, <i>ibid.</i>, p. 91-96.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_520_520" id="Footnote_520_520"></a><a href="#FNanchor_520_520"><span class="label">[520]</span></a> Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.—<i>Ibid.</i>, +p. 60-62.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_521_521" id="Footnote_521_521"></a><a href="#FNanchor_521_521"><span class="label">[521]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 94-95.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_522_522" id="Footnote_522_522"></a><a href="#FNanchor_522_522"><span class="label">[522]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 97.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_523_523" id="Footnote_523_523"></a><a href="#FNanchor_523_523"><span class="label">[523]</span></a> Voy. la description de cette statue dans l'<i>Histoire de +l'art</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 294, édition italienne de C. Fea.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_524_524" id="Footnote_524_524"></a><a href="#FNanchor_524_524"><span class="label">[524]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 99.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_525_525" id="Footnote_525_525"></a><a href="#FNanchor_525_525"><span class="label">[525]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 100-101.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_526_526" id="Footnote_526_526"></a><a href="#FNanchor_526_526"><span class="label">[526]</span></a> <i>Ibid.</i>, <i>id.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_527_527" id="Footnote_527_527"></a><a href="#FNanchor_527_527"><span class="label">[527]</span></a> <i>Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed +altre sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in +Roma, vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-fº, con figure.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_528_528" id="Footnote_528_528"></a><a href="#FNanchor_528_528"><span class="label">[528]</span></a> <i>Lettres</i>, p. 104.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_529_529" id="Footnote_529_529"></a><a href="#FNanchor_529_529"><span class="label">[529]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 107.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_530_530" id="Footnote_530_530"></a><a href="#FNanchor_530_530"><span class="label">[530]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 108.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_531_531" id="Footnote_531_531"></a><a href="#FNanchor_531_531"><span class="label">[531]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 110.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_532_532" id="Footnote_532_532"></a><a href="#FNanchor_532_532"><span class="label">[532]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 114.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_533_533" id="Footnote_533_533"></a><a href="#FNanchor_533_533"><span class="label">[533]</span></a> Véritable auteur, selon Winckelmann, <i>Monumenti inediti</i>, +t. II, p. 50, de l'ouvrage intitulé: <i>Maschere sceniche e figure comiche +de' antichi Romani</i>, publié sous le pseudonyme de <i>Franc. de' Ficoroni, +Roma, 1736, in-4º; et Latinè, ibid., 1750, in-4º</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_534_534" id="Footnote_534_534"></a><a href="#FNanchor_534_534"><span class="label">[534]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 116 à 127.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_535_535" id="Footnote_535_535"></a><a href="#FNanchor_535_535"><span class="label">[535]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 126.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_536_536" id="Footnote_536_536"></a><a href="#FNanchor_536_536"><span class="label">[536]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 129, 131, 132.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_537_537" id="Footnote_537_537"></a><a href="#FNanchor_537_537"><span class="label">[537]</span></a> Il fut chargé par le gouvernement anglais de surveiller +les derniers Stuarts à Rome, et fut obligé de quitter cette ville.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_538_538" id="Footnote_538_538"></a><a href="#FNanchor_538_538"><span class="label">[538]</span></a> Le catalogue ou description des pierres gravées composant +le cabinet du baron de Stosch ne fut publié en français, à Florence, +qu'en 1760.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_539_539" id="Footnote_539_539"></a><a href="#FNanchor_539_539"><span class="label">[539]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 127 à 130.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_540_540" id="Footnote_540_540"></a><a href="#FNanchor_540_540"><span class="label">[540]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 133, 131.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_541_541" id="Footnote_541_541"></a><a href="#FNanchor_541_541"><span class="label">[541]</span></a> <i>De vita Alexandri Albani, cardinalis; Romæ, in +typographeo Paleariano</i>, 1790, petit in-8º de 52 pages, avec dédicace au +cardinal Giov. Franc. Albani, évêque d'Ostie et de Velletri, par +Dionysius Strocchius (Strocchi).—Je dois la communication de cette +notice biographique, devenue rare, à l'obligeance de M. Le Go, +secrétaire de l'Académie de France à Rome, qui possède une +très-précieuse bibliothèque sur les arts.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_542_542" id="Footnote_542_542"></a><a href="#FNanchor_542_542"><span class="label">[542]</span></a> Il mourut en 1779.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_543_543" id="Footnote_543_543"></a><a href="#FNanchor_543_543"><span class="label">[543]</span></a> En 1850-51, j'ai été admis à faire des recherches à la +bibliothèque Albani, qui, bien que déchue, existait encore en grande +partie au palais de ce nom, <i>alle quattro Fontane</i>. (Voy. l'<i>Histoire +des plus célèbres amateurs italiens</i>, p. 336, à la note.) Elle a été +vendue et dispersée en 1858, après prélèvement fait des manuscrits et +des ouvrages les plus précieux, qui ont été réunis à la bibliothèque du +Vatican.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_544_544" id="Footnote_544_544"></a><a href="#FNanchor_544_544"><span class="label">[544]</span></a> Voy. entre autres: <i>indicazione antiquaria per la villa +suburbana dell'ex. casa Albani; Roma</i>, 1803, in-8º de 200 pages.—Et +dans <i>la Roma nell'anno</i> MDCCCXXXVIII, par <i>Ant. Nibby</i>, la description +de cette villa, p. 882 et suiv., t. II, <i>parte moderna</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_545_545" id="Footnote_545_545"></a><a href="#FNanchor_545_545"><span class="label">[545]</span></a> P. 115-123.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_546_546" id="Footnote_546_546"></a><a href="#FNanchor_546_546"><span class="label">[546]</span></a> <i>Ibid.</i>, <i>id.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_547_547" id="Footnote_547_547"></a><a href="#FNanchor_547_547"><span class="label">[547]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 135.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_548_548" id="Footnote_548_548"></a><a href="#FNanchor_548_548"><span class="label">[548]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 141.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_549_549" id="Footnote_549_549"></a><a href="#FNanchor_549_549"><span class="label">[549]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs français</i>, t. +III.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_550_550" id="Footnote_550_550"></a><a href="#FNanchor_550_550"><span class="label">[550]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 166.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_551_551" id="Footnote_551_551"></a><a href="#FNanchor_551_551"><span class="label">[551]</span></a> Ces différentes publications ont été réunies, traduites +en français et imprimées à Paris, chez Barrois l'aîné, 1784, in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_552_552" id="Footnote_552_552"></a><a href="#FNanchor_552_552"><span class="label">[552]</span></a> Lettre à Franken du 5 décembre 1767, p. 181.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_553_553" id="Footnote_553_553"></a><a href="#FNanchor_553_553"><span class="label">[553]</span></a> Ces deux dernières productions ont été traduites en +français et publiées par Barrois l'aîné, à la suite des <i>Réflexions sur +l'imitation des artistes grecs</i>, sous le titre de: <i>Recueil de +différentes pièces sur les arts</i>, par M. Winckelmann; Paris, 1786, +in-8º.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_554_554" id="Footnote_554_554"></a><a href="#FNanchor_554_554"><span class="label">[554]</span></a> Elle est imprimée à la suite de ses lettres, t. II, p. +250; édition d'Yverdon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_555_555" id="Footnote_555_555"></a><a href="#FNanchor_555_555"><span class="label">[555]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 170-171.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_556_556" id="Footnote_556_556"></a><a href="#FNanchor_556_556"><span class="label">[556]</span></a> <i>Id.</i>, <i>ibid.</i>, p. 142.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_557_557" id="Footnote_557_557"></a><a href="#FNanchor_557_557"><span class="label">[557]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 143-144.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_558_558" id="Footnote_558_558"></a><a href="#FNanchor_558_558"><span class="label">[558]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 134.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_559_559" id="Footnote_559_559"></a><a href="#FNanchor_559_559"><span class="label">[559]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 104-105.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_560_560" id="Footnote_560_560"></a><a href="#FNanchor_560_560"><span class="label">[560]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 111.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_561_561" id="Footnote_561_561"></a><a href="#FNanchor_561_561"><span class="label">[561]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 212.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_562_562" id="Footnote_562_562"></a><a href="#FNanchor_562_562"><span class="label">[562]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 139-140.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_563_563" id="Footnote_563_563"></a><a href="#FNanchor_563_563"><span class="label">[563]</span></a> <i>Ibid.</i> p, 145.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_564_564" id="Footnote_564_564"></a><a href="#FNanchor_564_564"><span class="label">[564]</span></a> Fea, <i>prefazione Liij</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_565_565" id="Footnote_565_565"></a><a href="#FNanchor_565_565"><span class="label">[565]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 149.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_566_566" id="Footnote_566_566"></a><a href="#FNanchor_566_566"><span class="label">[566]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 188.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_567_567" id="Footnote_567_567"></a><a href="#FNanchor_567_567"><span class="label">[567]</span></a> Il était frère puîné de François Casanova, peintre, dont +plusieurs tableaux de batailles sont exposés au Louvre. (Voy. le +catalogue de ce musée, école française, p. 55 à 58, édition de 1855.) Il +avait également pour frère Casanova de Steingalt, qui a laissé de si +curieux mémoires sur sa vie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_568_568" id="Footnote_568_568"></a><a href="#FNanchor_568_568"><span class="label">[568]</span></a> Voy. l'<i>Histoire des plus célèbres amateurs français</i>, +Mariette, t. II.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_569_569" id="Footnote_569_569"></a><a href="#FNanchor_569_569"><span class="label">[569]</span></a> <i>Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti +del disegno</i>, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_570_570" id="Footnote_570_570"></a><a href="#FNanchor_570_570"><span class="label">[570]</span></a> <i>Lettres</i>, p. 158.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_571_571" id="Footnote_571_571"></a><a href="#FNanchor_571_571"><span class="label">[571]</span></a> Cet ouvrage fut publié à Rome, en italien, grand in-fº.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_572_572" id="Footnote_572_572"></a><a href="#FNanchor_572_572"><span class="label">[572]</span></a> <i>Lettres</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 147.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_573_573" id="Footnote_573_573"></a><a href="#FNanchor_573_573"><span class="label">[573]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 154.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_574_574" id="Footnote_574_574"></a><a href="#FNanchor_574_574"><span class="label">[574]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 222-223.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_575_575" id="Footnote_575_575"></a><a href="#FNanchor_575_575"><span class="label">[575]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 140-141.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_576_576" id="Footnote_576_576"></a><a href="#FNanchor_576_576"><span class="label">[576]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 185.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_577_577" id="Footnote_577_577"></a><a href="#FNanchor_577_577"><span class="label">[577]</span></a> C'était un nom de guerre; il s'appelait Charles-Théophile +Guischardt, et était fils d'un réfugié français. Entré au service du +grand Frédéric, qui l'éleva au grade de colonel, il composa de savants +ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement soupçonné +d'avoir pillé le château du comte de Brühl, à Dresde, lors de la prise +de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_578_578" id="Footnote_578_578"></a><a href="#FNanchor_578_578"><span class="label">[578]</span></a> <i>Lettres</i>, t. I<sup>er</sup>, p. 167-189.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_579_579" id="Footnote_579_579"></a><a href="#FNanchor_579_579"><span class="label">[579]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 184-185.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_580_580" id="Footnote_580_580"></a><a href="#FNanchor_580_580"><span class="label">[580]</span></a> <i>Ibid.</i>, p. 190.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_581_581" id="Footnote_581_581"></a><a href="#FNanchor_581_581"><span class="label">[581]</span></a> Cavaceppi a publié ce journal au commencement de son +ouvrage, <i>Raccolta d'antiche statue, etc. Roma</i>, 1769, in-fº.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_582_582" id="Footnote_582_582"></a><a href="#FNanchor_582_582"><span class="label">[582]</span></a> Il ne tarda pas à être arrêté, fut condamné à mort et +exécuté un mois après à Trieste.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_583_583" id="Footnote_583_583"></a><a href="#FNanchor_583_583"><span class="label">[583]</span></a> <i>In fine</i>, t. II, édition italienne de Fea, p, 427.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_584_584" id="Footnote_584_584"></a><a href="#FNanchor_584_584"><span class="label">[584]</span></a> <i>Laocoon, ou pensées sur les limites de la peinture et de +la poésie</i>, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8º.—Lessing envoya +ce livre à Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte: +</p><p> +«J'ai reçu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien écrit et avec +pénétration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses +doutes et ses découvertes. Qu'il vienne à Rome, et nous causerons +ensemble sur le lieu même.» Lettre à Franken, du 10 septembre 1766, t. +1<sup>er</sup>, p. 175-176.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_585_585" id="Footnote_585_585"></a><a href="#FNanchor_585_585"><span class="label">[585]</span></a> Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, <i>De l'art en +Allemagne</i>, t. 1<sup>er</sup>, p. 238 et suiv.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_586_586" id="Footnote_586_586"></a><a href="#FNanchor_586_586"><span class="label">[586]</span></a> C'est par erreur qu'on a imprimé <i>Velasquez</i> dans le +cours du volume: ce nom, en espagnol, s'écrit <span class="smcap">Velazquez</span>. [Note du transcripteur: tous +sont corrigs.]</p></div> + +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus clbres amateurs +trangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes., by Jules Dumesnil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + +***** This file should be named 26211-h.htm or 26211-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/2/1/26211/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/26211-h/images/001.png b/26211-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ff95922 --- /dev/null +++ b/26211-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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