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diff --git a/26211-0.txt b/26211-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7a37ec2 --- /dev/null +++ b/26211-0.txt @@ -0,0 +1,13908 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs +étrangers: espagnols, anglais, flama, by Jules Dumesnil + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire des plus célèbres amateurs étrangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes. + +Author: Jules Dumesnil + +Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + +HISTOIRE +DES PLUS CÉLÈBRES +AMATEURS ÉTRANGERS + +_Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands_ + +ET DE LEURS RELATIONS +AVEC LES ARTISTES + +PAR + +J.-G. DUMESNIL + +Membre du conseil général du Loiret, de la Société archéologique de +l'Orléanais, de la Société de l'Histoire de France et de la Légion +d'honneur. + +Vitam excoluere per artes. + +TOME V + +MINKOFF REPRINT +GENÈVE +1973 + + +AMATEURS ESPAGNOLS + +1500-1543 + +Philippe II;--Gio. Bat. Castaldi;--Franc. Vargas;--Ant. di Leva; +Le duc d'Albe;--les marquis de Pescaire et del Vasto; +Les cardinaux de Granvelle et Pacheco. +Don Diego Hurtado de Mendoza. +Le comte-duc d'Olivarès et Philippe IV. + + +AMATEURS ANGLAIS + +1585-1646 + +Thomas Howard, comte d'Arundel; +Georges Villiers, duc de Buckingham; +Le roi Charles 1er. + + +AMATEURS FLAMANDS + +1560-1666 + +Nicolas Rockox et Gaspar Gevaërts, +Amis de Pierre-Paul Rubens. + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +1596-1700 + +Constantin Huygens; +Utenbogard;--le bourgmestre Jean Six. + + +AMATEURS ALLEMANDS + +1470-1768 + +Bilibalde Pirckheimer, Érasme et Albert Durer. +Jean Winckelmann. + +M. de Hagedorn;--le comte de Brühl;--Auguste III;--M. de Heinecken; +Le cardinal Passionei;--Raphaël Mengs;--le cardinal Albani; +Le baron Stosch;--le comte Firmian. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +AVERTISSEMENT + +AMATEURS ESPAGNOLS + +PHILIPPE II + +GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; +LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; +LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO. + + +DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA + +1500-1575 + + +CHAPITRE Ier.--La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux +grands seigneurs espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école +vénitienne.--Philippe II, G. Perez et le Titien.--Tableaux de ce maître +pour G.-B. Castaldi.--F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis +de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et +Pacheco.--1500-1564. + +CHAPITRE II.--Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son +éducation.--Son ambassade à Venise; sa liaison avec le Titien, l'Arétin +et le Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son +altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne, tombe en +disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle dans le palais +de Philippe II.--Son exil à Grenade.--Ses travaux dans cette ville.--Ses +relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à Madrid.--Examen de ses +œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza.--1503-1575. + + + +LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS + +1587-1645 + + +CHAPITRE III.--Naissance, éducation, caractère du comte-duc +d'Olivarès.--Il devient le favori du prince des Asturies, fils et +héritier présomptif du roi Philippe III.--1587-1621. + +CHAPITRE IV.--Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des +lettres et des arts, son goût et son talent pour la peinture, qu'il +avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665. + +CHAPITRE V.--Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de +Tolède, Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo +Nardi, peintres ordinaires du roi.--1621-1665. + +CHAPITRE VI.--Naissance de Velasquez[586].--Il entre dans l'atelier de +Francisco Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son +livre sur l'_Art de la peinture_.--1599-1650. + +CHAPITRE VII.--Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de +Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.--1622-1623. + +CHAPITRE VIII.--Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son +mariage avec l'infante Marié.--Divertissements à la cour.--Principaux +amateurs de peinture.--Olivarès et le _Buen Retiro_.--Représentation +d'_Autos sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres +d'art.--1623. + +CHAPITRE IX.--Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre +l'Angleterre et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par +Velasquez.--Son succès.--Sonnet de Pacheco à cette occasion; honneurs et +récompenses accordés à Velasquez.--Portrait d'Olivarès.--Tableau de +l'expulsion des Maures.--1623-1628. + +CHAPITRE X.--Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de +son temps pendant son séjour; portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et +autres peintures.--1628-1629. + +CHAPITRE XI.--Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à +Rome.--Tableaux qu'il exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du +roi à son retour.--Indication de quelques-uns de ses +ouvrages.--1629-1631. + +CHAPITRE XII.--Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan +Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen +Retire.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna et +Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de Philippe +IV.--1621-1665. + +CHAPITRE XIII.--Principaux artistes espagnols du temps de Philippe +IV.--José Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco +Collantès, Alonso Cano, D. Bartolomè Estevan Murillo, Juan Martinès +Muntañès.--1621-1665. + +CHAPITRE XIV.--Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils +naturel Julien, d'après le père Camille Guidi.--Velasquez reste fidèle +au comte-du--Portrait inachevé de Julien.--1643-1645. + + + +AMATEURS ANGLAIS + +THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL + +1585-1646 + + +CHAPITRE XV.--Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier +siècle.--Règne de Charles 1er, la plus brillante époque pour les arts +en Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, à +la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait du +comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard Chandler, +d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du comte, ses voyages +en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.--Sa liaison avec Rubens et +Van Dyck.--Ses portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs +artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, +Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.--1585-1630. + +CHAPITRE XVI.--Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1er et +de Charles 1er.--Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords +Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers duc de Buckingham.--Sa +liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il se sert des +ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour se procurer des +objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans les +Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes +1er.--Buckingham est assassiné par Felton.--1590-1628. + +CHAPITRE XVII.--Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et +son traité _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet +ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de +Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres achetés +par le comte d'Arundel.--Leur explication par Selden.--Opinion de +Rubens.--Collection d'antiques à _Arundel-House_.--1589-1636. + +CHAPITRE XVIII.--Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de +l'empereur Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission publié +par W. Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à +Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce +général.--Représentation donnée en l'honneur du comte parles jésuites de +Prague.--Il fait l'acquisition, à Nuremberg, de la bibliothèque de +Pirckheimer.--Retour du comte en Angleterre.--1636. + +CHAPITRE XIX.--Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte +d'Arundel, et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de +Manfre, célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par +Hollar.--Jérôme Lanicre, les deux Van der Borcht.--1636-1646. + +CHAPITRE XX.--Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il +quitte sa patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses +collections.--Renommée attachée à sa mémoire.--1637-1646. + + + +AMATEURS FLAMANDS + +NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS + +1560-1666 + +CHAPITRE XXI.--Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses +artistes.--Réputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et +de Hans Holbein.--Culture des sciences et des lettres à +Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des +négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous Philippe +II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.--1454-1598. + +CHAPITRE XXII.--Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il +part pour l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et +Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et retourne +à Rome, où il trouve son frère Philippe.--Il travaille avec lui aux deux +livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes.--1577-1608. + +CHAPITRE XXIII.--Rubens revient à Anvers, en apprenant la maladie de sa +mère.--Il se fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit +une maison.--Origine de son tableau de _la Descente de Croix_, et part +de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'œuvre.--Notice sur cet +ami de Rubens.--Tableaux que le peintre exécute pour lui.--Autres +amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.--1608-1640. + +CHAPITRE XXIV.--Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa +famille, son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire +aux relations de Peiresc avec Rubens.--1595-1620. + +CHAPITRE XXV.--Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie +de Marie de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès +et les frères Dupuy, et entretient avec eux une active +correspondance.--1621-1627. + +CHAPITRE XXVI.--Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour +Gevaërts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à +l'Escurial.--Intelligence supérieure de Rubens.--Passage d'une de ses +lettres à Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort +d'Isabelle Brant.--1628-1629. + +CHAPITRE XXVII.--De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour +l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce pays.--Lettre +à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.--Il +déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses relations avec les +familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.--1629-1630. + +CHAPITRE XXVIII.--Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec +Héléna Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout +son temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés dans +ses lettres à Peiresc.--1630-1636. + +CHAPITRE XXIX.--Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par +Rubens pour l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et +vers latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description +de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa +direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la +goutte.--1633. + +CHAPITRE XXX.--Dernières années de Rubens: il travaille tant que la +goutte le lui permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa +manière de diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts, peint par +Rubens et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Gevaërts et Rockox +lui survivent.--Son épitaphe par Gevaërts.--Règle de conduite observée +par Rubens, Rockox et Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du +beau.--1633-1666. + + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +CONSTANTIN HUYGENS + +UTENBOGARD, LE BOURGMESTRE JEAN SIX + +1596-1700 + + +CHAPITRE XXXI.--Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées +centre sa vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les +hommes les plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses +portraits par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la +première partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de +Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric +Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur Utenbogard, +ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.--1596-1700. + +CHAPITRE XXXII.--Gloire de la Hollande à la paix de Munster.--L'hôtel de +ville d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille et son +éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_, +tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du +bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de Six, +et la _Leçon d'analomie_.--Gravures de tableaux modernes dédiées à J. +Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années de +Rembrandt.--Mort de Six.--1618-1700. + + + +AMATEURS ALLEMANDS + +BILIBALDE PIRCKHEIMER + +1470-1530 + + +CHAPITRE XXXIII.--Illustration ancienne, à Nuremberg, de la famille +Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son retour +et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à l'armée de +l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre les +Suisses.--1470-1499. + +CHAPITRE XXXIV.--Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne +des affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les +manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec un +grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son intimité +avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les derniers +moments de la femme de son ami.--1500-1505. + +CHAPITRE XXXV.--Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à +Pirckheimer.--Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et +séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son +ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de +Théophraste_, et les dédie à Durer.--1506-1527. + +CHAPITRE XXXVI.--Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage +d'Albert dans les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et +Holbein.--Amour d'Érasme pour l'indépendance.--1518-1526. + +CHAPITRE XXXVII.--Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa +patrie.--Sa retraite définitive des affaires publiques.--_Le char +triomphal de l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et +décrit par Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de +Bilibalde.--1512-1527. + +CHAPITRE XXXVIII.--Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, +sentiments d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de +Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de +Pirckheimer.--1528-1530. + + + +JEAN WINCKELMANN + +1717-1768 + + +CHAPITRE XXXIX.--Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses +parents.--Ses études à Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin +et retour à Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en +France.--Il est admis co-recteur à Seehausen.--1717-1748. + +CHAPITRE XL.--Le comte de Bunau et son Histoire de +l'Empire.--Winckelmann demande à être attaché à son service.--Il est +admis à travailler dans sa bibliothèque à Nöthenitz.--Son +collaborateur Franken.--Travaux à Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le +nonce Archinto.--Conversion de Winckelmann au catholicisme.--1748-1754. +427 + +CHAPITRE XLI.--Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire +Lippert.--M. de Hagedorn.--Christian Gottlob Heyne.--Le comte de Brühl, +Auguste III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites +en Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs +restaurations.--1754-1755. + +CHAPITRE XLII.--Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier +ouvrage de Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs +dans la peinture et la sculpture_.--1755. + +CHAPITRE XLIII.--Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise +et Bologne, et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps +dans celle ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et +visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la villa +Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les +malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de son _Histoire de +l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome.--1753-1758. + +CHAPITRE XLIV.--Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de +Firmian.--Retour à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses +collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses pierres +gravées.--1758-1759. + +CHAPITRE XLV.--Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce +prélat, sur sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de +Raphaël Mengs; portraits de Winckelmann.--1759-1762. + +CHAPITRE XLVI.--Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton, +d'Hancarville, le baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules +composés à Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de +distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les +Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du +comte de Bunau.--1762. + +CHAPITRE XLVII.--Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et, +plus tard, _Scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican--Il publie +son _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet +ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres +ouvrages de Winckelmann.--1763-1767. + +CHAPITRE XLVIII et dernier.--Bonheur et liberté dont Winckelmann +jouissait à Rome.--Ses _villégiature_ à Castel-Gandolfo et +Porto-d'Anzio.--Son admiration passionnée de la nature.--Le roi de +Prusse essaye de l'attirer à Berlin.--Son désir de revoir +l'Allemagne.--Il se met en route pour ce pays.--Sa tristesse en +s'éloignant de Rome.--Il abrège son voyage et revient de Vienne à +Trieste.--Il est assassiné dans cette ville par un repris de +justice.--Ses dispositions testamentaires.--Monument qui lui est érigé à +Rome.--Appréciation de son influence.--1767-1768. + +TABLE DES MATIÈRES. + + + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. + + + + +AVERTISSEMENT + + +Il y a dix ans, me trouvant à Rome pour y passer l'hiver, l'idée me +vint, en admirant les fresques de Raphaël, de faire des recherches sur +sa vie intime. Je fus ainsi amené à étudier ses relations avec Balthasar +Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqué ce travail à quelques +artistes, aussi distingués par le talent que par leur connaissance de +l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager à le continuer; et +c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publié +l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens et français_. + +Aujourd'hui, j'offre au public le cinquième et dernier volume de cette +histoire, contenant celle des plus célèbres amateurs _espagnols_, +_anglais_, _flamands_, _hollandais_ et _allemands_. + +Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour être à la hauteur d'un si +vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les véritables amis de l'art, tant +en France qu'à l'étranger, en considération de ce que j'ai le premier +ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions +que j'ai pu commettre. + +Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces +recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que +soit le sort réservé à cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir +envoyé l'idée; car je dois à ces attachantes études de mieux comprendre +les œuvres de l'art, de connaître les hommes qui, depuis la Renaissance, +les ont aimées et encouragées, et d'estimer le caractère des principaux +maîtres à l'égal de leur génie. + +Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859. + + + + +AMATEURS ESPAGNOLS + +PHILIPPE II + +GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES +MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO. + +DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA[1] + +1500-1575 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux grands seigneurs +espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école vénitienne.--Philippe +II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce maître pour G. B. Castaldi, +F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del +Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco. + +1500--1564 + + +Si la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, exposés à Milan, suffit +pour inspirer à François Ier la résolution d'attirer en France +l'illustre peintre de la Cène, les voyages de Charles-Quint dans la même +ville, en Toscane, à Bologne et dans les États de Venise, ne furent pas +moins favorables à l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le +puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce +qui nous paraît plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que +céder à un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il +s'attacha désormais à rehausser la gloire de son règne par l'éclatante +protection qu'il accorda aux artistes et à leurs œuvres. Restés maîtres +de l'Italie après la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux +chefs de l'armée et du gouvernement espagnol à Milan, à Naples, en +Toscane, furent bientôt aussi gagnés aux arts par la vue des œuvres +merveilleuses des différentes écoles italiennes. Mais parmi ces écoles, +il en est une que les grands seigneurs espagnols, à l'imitation de leur +roi, prirent en une affection singulière, c'est celle des coloristes +vénitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier, +c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut +conserver son indépendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes +aux conquérants. Néanmoins, bien que Milan, Florence et Rome étalassent +des fresques et des peintures approchant peut-être encore plus de la +perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conquérants +espagnols, et l'on peut dire de l'école vénitienne, par rapport à +l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize siècles auparavant, de la +Grèce envahie par les soldats grossiers de Mummius: + + Græcia capta ferum victorem coepit, et artes + Intulit agresti Latio. + +D'où vint cette prédilection de Charles-Quint et des nobles Castillans +en faveur de l'art vénitien, qui leur fit préférer les maîtres de la +couleur, et en particulier le grand Titien, à Léonard de Vinci, +Michel-Ange, Raphaël, André del Sarto, et tant d'illustres artistes des +autres écoles? En étudiant l'histoire de l'art à cette époque, on est +amené à reconnaître que cette admiration presque exclusive accordée par +les Espagnols aux peintres de Venise est due à une seule cause: le +crédit dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint et des principaux +seigneurs de sa cour. On sait que le _Fléau des rois_ n'omit aucun +éloge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grâces du +tout-puissant monarque. Lié avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et +beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur ménagea l'accès des faveurs +impériales. Nous avons raconté ailleurs[2] cette influence de l'Arétin +et les services qu'il rendit au grand Titien lui-même. Il l'introduisit +à la cour de l'empereur, l'accrédita par ses lettres auprès de sa +personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui +l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans +l'intimité de ce prince, le peintre eut bientôt gagné lui-même ses +bonnes grâces et celles de ses courtisans. + +Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien +exécuta pour Charles-Quint, a raconté, avec un patriotique orgueil, les +honneurs extraordinaires que le maître absolu des Espagnes, des +Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duché de Milan, rendit +publiquement à l'artiste. Mais ce qui est peut-être moins connu, et ce +qui mérite tout autant d'être signalé, c'est l'amour véritable, nous +oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible César, le +sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conçut également et +conserva pour les œuvres du chef de l'école de Venise. Le Titien avait +fait son portrait, alors qu'il n'était encore que l'héritier présomptif +du trône d'Espagne, et un poëte du temps, ami de l'artiste, qui avait +changé sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus +classique de Partenio, célébra ce portrait dans le sonnet suivant: + + Quel intento di magno e di sincero, + Che al gran Filippo in l'aere sacro splende, + Mentre il valore il di lui petto accende + Col fasto de la gloria, e del'impero. + + Quel non so che terribilmente altero + Che natura, che 'l fa sol vede e intende + Nel guardo, che gli affige v'si comprende + Il mondo esser minor del suo pensiero. + + Quel proprio in carne di color vitale + Tiziano esprime, e da l'esempio move + In gesto bel di maesta reale. + + Pare che'l ciel con maraviglie nove + Gli sparga intorno ogni poter fatalo + Come a nato di Cesare et di Giove[4]. + +Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de +Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidèlement l'expression +singulière de cette physionomie impénétrable, qui cachait si bien, comme +le dit le poëte, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la +fatalité des anciens. + +Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son +père, il s'empressa de rechercher ses œuvres, en lui confirmant +l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs +et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour +Philippe II, après l'abdication de Charles-Quint, fut _Jésus-Christ dans +le jardin des Oliviers_, et, peu après, _le même descendu de la croix et +reposant sur le sein de sa mère_. Il reçut ensuite du roi plusieurs +commandes, tant de sujets de dévotion, que de compositions tirées de la +mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _poésies_. À l'occasion +de ces tableaux, Philippe II écrivit de sa main, à l'artiste, la lettre +suivante[5]: + +«Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de +Jérusalem, etc. + +«Notre amé, j'ai reçu votre lettre du 19 du mois passé, et j'ai été +satisfait d'apprendre que vous aviez terminé les deux _poésies_: l'une +de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas à +ces tableaux le même accident qui est arrivé à votre peinture du Christ, +j'ai consenti à ce qu'ils soient dirigés sur Gênes, pour que de là ils +me soient envoyés en Espagne. J'en donne avis à Garcia Hernandès: vous +les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon état dans +leurs caisses, et qu'ils soient emballés de manière qu'ils ne puissent +pas être abîmés en route. À cet effet, il sera bien que vous, qui vous y +entendez, vous les arrangiez vous-même de votre main; car ce serait une +grande perte s'ils venaient à être endommagés. Bien que je me sois +beaucoup réjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ +dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _poésies_ que vous me +dites avoir commencées, je serais encore plus satisfait si vous +consentiez à me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_, +semblable à celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas être +privé d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence +que vous avez mise à exécuter ces œuvres, que je tiens, comme de raison, +pour être de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas exécuté l'ordre +que j'avais donné de vous en payer le prix, soit à Milan, soit à Gênes. +Je viens présentement de faire écrire de nouveau à ce sujet, et je me +tiens pour assuré que cette fois on ne manquera pas de se conformer à ma +volonté.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus +bas, G. Perez.» + +Lorsque ces tableaux furent parvenus à Philippe II, il en fut si +satisfait, qu'il fit écrire le 25 décembre 1558, du couvent de +Grunendal, près de Gand, où il se trouvait alors, au gouverneur du duché +de Milan, pour lui ordonner de faire immédiatement payer à Titien les +deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyées, l'une en 1541, et +l'autre en 1548. Par le même ordre, il recommande que le service des +arrérages de ces pensions soit fait dorénavant très-exactement chaque +année. Et pour que cet ordre ne fût pas considéré par le gouverneur de +l'État de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II +ajouta de sa propre main les lignes suivantes: + +«Vous savez déjà la satisfaction que j'éprouverai à être agréable à +Titien; c'est pourquoi je vous charge spécialement de le faire payer de +suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir à moi pour +l'exécution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G. +Perez.» + +Avec l'impression que donne l'histoire du caractère de Philippe II, et +ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine à croire que +ce soit le même prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge +implacable de son propre fils, qui ait écrit ces deux lettres. Comment +ce souverain, absorbé en apparence par la politique et la dévotion, +pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les œuvres de +Titien, mais de descendre à des détails tels que ceux que nous venons de +rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour +les tableaux de ce grand maître? L'histoire, qui nous révèle ces faits, +nous montre en même temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutôt +elle nous montre la puissance de l'art, même sur les hommes qui +paraissent, à première vue, devoir rester le plus rebelles à son empire. +Au milieu des plus fortes préoccupations d'un immense gouvernement, +l'art, l'amour du beau s'était ouvert une place dans cette âme ardente +et sombre, à côté du fanatisme religieux et de la politique, et le +pinceau de Titien avait subjugué le monarque le plus puissant et le plus +absolu qu'il y eût à cette époque. + +Indépendamment des peintures que nous venons de citer, le maître +vénitien exécuta pour Philippe II, à son grand contentement, le _Martyre +de saint Laurent_ destiné au château de l'Escurial; le _Tribut de +César_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ déposé au tombeau par Joseph +et Nicodème_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand éloge. +«Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la +représenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa +noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son +visage, dans la vérité de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes, +comment se lamente un cœur touché du céleste amour, et qui exprime le +plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien +dire que c'est la nature même qui se montre sur la toile, et que cette +figure doit, à l'avenir, servir de modèle à la symétrie de l'art, comme +image du beau, comme exemple aux âmes pénitentes, et enfin comme le +témoignage le plus éclatant de ce que peut produire un habile pinceau, +dirigé par une savante main. Cette figure, d'une beauté véritablement +surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....» +Après avoir rapporté une octave du cavalier Marini en l'honneur de +Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'idée de cette +peinture lui fut inspirée par une statue de femme de marbre antique. +Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme +modèle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rôle +de Madeleine au sérieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les +larmes lui tombaient des yeux, exprimant en même temps sur son visage ce +repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en +outre que pendant qu'il était occupé à la peindre, le Titien était +tellement absorbé par la contemplation de son modèle, qu'il oubliait de +prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant +cette figure au roi d'Espagne, le peintre écrivit à Philippe II «qu'il +lui envoyait Madeleine, à cette fin qu'avec ses larmes elle intercédât +pour l'expédition des pensions qui lui avaient été assignées, et dont le +payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majesté.» +Le roi répondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conservé que la +lettre de son secrétaire G. Perez, qui est ainsi conçue: + +«Très-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa +Majesté comme vous avez été servi, et les ordres que le roi m'a prescrit +de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient à +vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez +toujours disposé à vous servir en toute circonstance. Il est juste que +tout le monde s'empresse de venir en aide à un homme qui sert le roi +avec tant de zèle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute +satisfaction de Sa Majesté. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il +le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564.» + +Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intérêts: comme son +maître, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir +en échange des services qu'il rendait à l'artiste. Dans un +_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa +pensée la plus chère, il ajoute discrètement:--«Quant à la figure de la +très-sainte Vierge que vous dites tenir à ma disposition, je vous baise +les mains; et lorsque arrivera la _Cène_ (destinée au roi), je +m'arrangerai de manière que Sa Majesté fasse en faveur de Votre +Seigneurie la démonstration telle que de raison. Au service de Votre +Seigneurie.--G. Perez.» + +Ce tableau de la _Cène_ fut terminé par Titien dans le courant de +l'année 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son +génie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses +contemporains, la _Cène_ ne le cédait à aucun de ses chefs-d'œuvre, et +lui-même l'estimait à l'égal de son immortelle _Assomption_, qui est +restée à Venise. Il apprit au roi catholique l'achèvement de cette +grande composition, en ces termes: «De Venise, le 5 août 1564.--La _Cène +de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise à Votre Majesté, +est maintenant, grâce à Dieu, entièrement achevée, après sept années, +depuis que je l'ai commencée, d'un travail sans relâche, ayant voulu +laisser à Votre Majesté, à l'extrémité si avancée de ma vie, cette +dernière marque, et la plus grande, de mon très-ancien dévouement. +Plaise à Dieu qu'elle semble au jugement si sûr de Votre Majesté telle +que je me suis efforcé de l'exécuter avec le plus vif désir de la +satisfaire!...»--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui +étaient pas payées, nonobstant tous les ordres du roi, restés sans +exécution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce +qu'il devait à la munificence de l'empereur Charles-Quint son +père.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le passé. Philippe +II, à la réception du tableau de la _Cène_, fut tellement transporté +d'admiration, qu'il lui envoya immédiatement, grâce sans doute aux bons +offices de son secrétaire G. Perez, deux mille écus de gratification, et +il donna des ordres si précis à ses ministres de Milan et de Naples +qu'ils s'empressèrent de lui faire payer les années arriérées de ses +pensions[7]. + +Ce tableau de la _Cène_, destiné au monastère de l'Escurial, y fut placé +dans le réfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est resté +dans ce palais à peu près le seul ouvrage de Titien, dont les autres +tableaux ont été transportés récemment au musée royal de Madrid. Mais, +soit que l'humidité du local ait nui à cette grande peinture, soit que +la fumée et la vapeur des mets aient contribué à obscurcir et gâter ses +brillantes couleurs, ou qu'il ait été volontairement lacéré, toujours +est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette +œuvre de premier ordre. + +Avant d'achever la _Cène_, Titien avait envoyé à Philippe II _Vénus et +Adonis_; _Andromède attachée au rocher et délivrée par Persée_; _Europe +enlevée par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il +avait aussi composé pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui +de _Prométhée_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlèvement d'Europe_. +Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ à la colonne_. Tous ces +tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au musée royal de +Madrid[8]. C'est là qu'il faut aller admirer le génie de ce grand +artiste, non moins remarquable dans ses _poésies_, comme disait Philippe +II, que dans ses compositions tirées de l'Évangile ou de l'Écriture +sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous +les genres; sa verve est inépuisable, et la variété de ses compositions +n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. À la +vue de tant de chefs-d'œuvre, dus à l'imagination et à la main d'un seul +artiste, il faut reconnaître que Charles-Quint eut bien raison de le +choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas +moins bien inspiré en lui conservant cette préférence. Ces deux +souverains ont donné, par ce choix, la preuve éclatante qu'ils se +connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient +discerner le vrai génie. Depuis près de trois siècles, la postérité a +commencé pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et +l'histoire les a jugés; mais tant que dureront les toiles où le maître +vénitien, avec un art qui n'appartient qu'à lui, a caractérisé leurs +physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit +Ridolfi dans l'épigraphe qu'il a inscrite à la tête de ses _Meraviglie +dell'arte_, quoiqu'ils aient vécu pour mourir, ils ne sont morts que +pour revivre[9]! + +À l'exemple de leurs maîtres, la plupart des grands seigneurs espagnols +qui étaient employés en Italie et en Allemagne, soit au commandement des +armées, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent à honneur +d'être dans les bonnes grâces de l'illustre chef de l'école vénitienne, +et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapporté, dans +l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_[10], qu'à son retour +d'Allemagne à Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des +maîtresses de Gio. Battista Castaldi, général espagnol, l'un des +protecteurs de l'Arétin. En 1553, il exécuta celui de Francesco Vargas, +ambassadeur de Charles-Quint, que le poëte Partenio a célébré dans un +sonnet. Il représenta également Antonio di Leva, général des armées de +l'empereur, vêtu d'un pourpoint à l'antique, et avec une large toque sur +la tête; le duc d'Albe; Ferdinand-François d'Avalos, marquis de +Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aimée de Michel-Ange, et +Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux généraux de +Charles-Quint[11]. Le musée du Louvre possède ce dernier portrait, l'un +des plus beaux de Titien.--«Avalos, debout, tête nue, revêtu d'une +armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui +tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. À droite, un +Amour apportant un faisceau de flèches; une femme vue de profil, la tête +couronnée de myrte, la main droite posée sur sa poitrine, dans une +attitude respectueuse; par derrière, une figure dont on ne voit que la +tête en raccourci et les mains élevées, qui soutiennent une corbeille de +fleurs[12].» + +Le Titien représenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant +ses soldats à la manière de Jules César. Le jeune homme placé près de +lui, qui tient son casque, est son fils aîné, qui remplissait les +fonctions de lieutenant général des armées de Charles-Quint en +Italie[13]. C'est à l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino +écrivait de Venise, le 15 septembre 1551, à son ami l'Arétin: «Si je +voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une +armure et quelque peu tremblant, sur cette toile où Titien, qui pour +vous est plus qu'un frère, a peint au naturel le marquis Alphonse +d'Avalos del Vasto, qui parle à son armée avec le costume et à la +manière de Jules César. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en +vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous +contempler comme une effigie très-digne et divine.» + +Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier +monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard à la pourpre romaine, prit le +nom de cardinal de Granvelle. «Il fit, dit Mariette[14], grande figure à +la cour de Philippe II, comme son père avait fait à celle de +Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande +dépense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Dioclétien, par +Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur +cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des +antiquités de Rome, est le plus rare, le plus intéressant et le plus +curieux. Il a été imprimé à Anvers, chez Girolamo Coch en l'année +1558.»--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il +le traita dans sa maison de Venise en véritable grand seigneur. Après +avoir raconté qu'à son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi +Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit généreusement +plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demandé le prix, Ridolfi +ajoute: «Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manières, +entretenant chez lui un nombreux domestique, vêtu d'une brillante +livrée, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit à la +cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes +dépenses. On dit qu'il reçut à l'improviste à dîner chez lui les +cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse à ses +serviteurs, il leur dit: «Préparez le repas, car je me trouve tout un +monde chez moi.» Et, en attendant que le dîner fût prêt, il lia +conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs +portraits[15].» + + + + +CHAPITRE II + + Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son éducation.--Son + ambassade à Venise.--Sa liaison avec le Titien, l'Arétin et le + Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son + altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne, + tombe en disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle + dans le palais de Philippe II.--Son exil à Grenade, ses travaux + dans cette ville.--Ses relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à + Madrid.--Examen de ses œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza. + +1503--1575 + + +De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vécut +aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui +fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, à Venise. La vie de +cet homme d'État est curieuse à étudier, en ce qu'elle se trouve mêlée +aux événements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle +donne une haute idée de l'instruction aussi profonde que variée, et des +rares qualités qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle +n'est pas moins intéressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza +fut lié avec le Titien, l'Arétin, le Sansovino et beaucoup d'autres +artistes. + +«Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'édition +qu'il a donnée à Valence, en 1776, de la _Guerre de Grenade_, présentant +les exemples les plus efficaces pour exciter à imiter leurs actions, je +me suis déterminé à écrire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza, +excellent écrivain et très-habile politique, afin qu'en parcourant son +histoire de Grenade, on puisse en même temps avoir sous les yeux une +notice sur ses études, et sur le soin et l'application qu'il apporta +dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le +préparèrent à écrire d'une manière si remarquable.»--Mais, pour que sa +biographie fût complète, le savant auteur aurait dû ajouter à ses +recherches des détails sur les relations de son héros avec les artistes +vénitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la +politique, ont, en effet, occupé une notable place dans l'existence de +don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don +Gregorio Mayans, nous essayerons de la compléter par les renseignements +puisés dans les _Maraviglie dell'arte_, de Ridolfi, dans la vie de +Sansovino par le _Temanza_, et dans les lettres publiées par Bottari. + +Don Diego Hurtado de Mendoza naquit à Grenade, à la fin de l'année 1503, +ou au commencement de 1504. Son père, l'un des plus célèbres généraux +qui servirent les rois catholiques dans la conquête du royaume de +Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et +premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frère +germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et +tous deux fils du célèbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de +Santillana. Sa mère était doña Francisca Pacheco, seconde femme du +marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc +de Escalona. Il fut le cinquième des fils issus de ce mariage, qui tous +se firent remarquer par les services rendus à leur pays: le premier, don +Luis, fut capitaine général du royaume de Grenade, et depuis président +du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amériques; don +Francisco, évêque à Jaen, et don Bernardino, général des galères de +l'Espagne. + +Rien ne prouve qu'il naquit à Tolède, comme on l'a prétendu; car on sait +que ses parents restèrent à Grenade pendant les années qui suivirent la +conquête de cette ville. Leur présence était nécessaire dans cette cité +turbulente qui, par suite du zèle excessif déployé par le cardinal +Ximenès pour la conversion des Mahométans, se révolta vers la fin du +mois de décembre 1499, et dont les troubles durèrent presque pendant +deux années. Il n'est pas à supposer que, pour éviter ce péril, la +marquise, femme d'un caractère héroïque, se soit réfugiée à Tolède. On +doit croire plutôt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albaïcin, +lieu que le marquis choisit pour apaiser la sédition, et qu'elle +s'établit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant à la grande +mosquée, comme si elle eût été livrée en otage. + +Don Diego reçut une éducation très-soignée. On croit qu'il eut pour +principal maître Pierre Martir de Angleria, qui vivait à Grenade, avait +de grandes obligations à la famille Mendoza, et devait au premier comte +de Tendilla d'être venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commença par +étudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il +alla terminer ses études à Salamanque, où il apprit le grec et le latin, +la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes études étaient +une excellente préparation à la vie politique et au maniement des +affaires, carrières réservées alors à la haute noblesse espagnole. La +découverte de l'Amérique, la conquête de Grenade, la réunion des +royaumes de Castille et de Léon sous un même sceptre, la compétition de +l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie, +ouvraient à cette époque un large champ à l'ambition des grands +seigneurs de la péninsule. Les principales familles de ce pays +comprenaient l'importance d'une éducation solide, et la nécessité +d'acquérir des connaissances variées, qui les missent à la hauteur des +fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour à exercer. +Aussi, tandis que la noblesse française continuait, en général, à vivre +dans une grossière ignorance, méprisant les lettres et ne connaissant +d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans être moins +braves, ne dédaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus +habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette +différence d'éducation des deux peuples n'a peut-être pas été assez +remarquée. En mettant tout amour propre national de côté, on peut dire +qu'elle contribua plus qu'on ne le pense généralement à établir et +consolider, pendant tout le seizième siècle, la prédominance des armes, +de l'administration et des idées espagnoles tant en Allemagne, dans les +Pays-Bas, en Italie, à Naples et en Sicile, que dans les deux Amériques. + +Pendant le séjour de don Diego à l'université de Salamanque, il aurait +composé, selon quelques auteurs, _la vie de Lazarille de Tormes_, roman +dans lequel notre Lesage a puisé plus d'un caractère et plus d'une scène +de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question très-controversée; +d'autres écrivains attribuant cet ouvrage au frère Juan de Ortega, +religieux hiéronimite. + +Après l'achèvement de ses études, notre écolier, attiré comme tant +d'autres de ses compatriotes par le désir de la gloire, passa en Italie, +où il combattit longtemps contre les Français. On n'est pas fixé sur les +campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'après un +passage de son histoire de la guerre de Grenade, où il parle des +nombreuses armées dans lequelles il a servi sous les ordres de +l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au siège de Marseille, +et qu'il se trouva également à la bataille de Pavie où, suivant +l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se +distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce +temps, il y avait à l'armée plusieurs Espagnols de ce nom. + +Il est également vraisemblable qu'il prit part à la guerre faite à +Lautrec, à l'occasion du duché de Milan; qu'il assista, en 1522, à la +bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en +1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des +préoccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente +inclination pour les lettres. Dès que l'armée avait pris ses quartiers +d'hiver, temps ordinairement consacré aux plaisirs et à l'oisiveté, il +quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus célèbres +universités, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre, +des professeurs les plus renommés, les mathématiques, la philosophie et +les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leçons d'Augustin Nifo +et de Juan Montedosca, fameux philosophe sévillan, qui était en grande +réputation dans les universités d'Italie, et qui mourut en 1532. + +Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer +par Charles-Quint. Ce prince conçut la plus haute idée des qualités de +don Diego; il apprécia beaucoup ses services pendant toute la durée de +son règne, et lui confia les négociations les plus difficiles: dès 1538, +il était ambassadeur à Venise. Nous n'avons pas à suivre ici don Diego +de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de +sa vie appartient à l'histoire générale de son pays. Nous devons nous +borner à faire connaître l'existence qu'il menait à Venise, et les +relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes. + +Au milieu des négociations les plus épineuses, le comte n'abandonna +jamais le goût qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il +aimait particulièrement à se procurer des manuscrits grecs, à les faire +copier à grands frais, ou à les faire chercher et rapporter des +extrémités les plus éloignées de la Grèce. C'est ainsi qu'il envoya +jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou, +pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi +les anciens auteurs grecs. Il se servit également de Arnoldo Ardénio, +Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dépense, +beaucoup de manuscrits de diverses bibliothèques, et principalement de +celle du cardinal Bessarion. Grâce à ces recherches, l'Europe, dit son +biographe, put connaître beaucoup d'ouvrages ignorés jusqu'alors, des +plus célèbres auteurs grecs sacrés et profanes, tels que saint Basile, +saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimède tout +entier, Héron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothèque que l'on +publia les œuvres complètes de Josèphe. + +Mais, ce qui est surtout digne d'être transmis à la postérité, c'est le +cadeau qu'il reçut du sultan Soliman, auquel il avait renvoyé libre et +sans rançon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don +Diego l'eût racheté à grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier. +Le Grand-Seigneur voulait lui témoigner sa satisfaction par un don en +rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit à recevoir qu'un +présent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et +fait pour montrer le désintéressement d'un ministre de l'empereur. La +république de Venise se trouvait alors dans une extrême pénurie de blé. +Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au +Grand-Seigneur qu'il permît aux vaisseaux vénitiens d'acheter librement +du froment dans ses États, et de l'apporter dans ceux de la république. +Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable à +une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don +Diego préférait aux plus riches trésors. Les auteurs ne sont pas +d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en +ait envoyé à l'ambassadeur un navire entièrement chargé; d'autres disent +qu'il n'en reçut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un +terme moyen, croit plus probable, d'après Ambrosio Moralès et don +Nicolas Antonio, qu'il en reçut du sultan six caisses entièrement +remplies. + +La passion que don Diego apportait à rechercher et réunir des manuscrits +l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir dérobé une partie de ceux que +le cardinal Bessarion avait légués à la république de Venise. Il les +aurait rapportés en Espagne, et on ne se serait aperçu que plus tard de +la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux +manuscrits qu'il aurait enlevés. Cette accusation est réfutée avec +indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant +plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a +faite des _bibliothèques grecque et latine_, ont démontré l'existence de +ces manuscrits à la bibliothèque de Saint-Marc[16]. + +Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint à Venise était le +rendez-vous de la société lettrée de cette ville. Les étrangers de +passage, cardinaux, évêques, nobles, savants, tant Espagnols +qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter. +On aimait à s'instruire dans sa conversation et à écouter ses +explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait à fond, +et qu'il étudiait tous les jours. En considération de son savoir et de +sa bienveillance, Paul Manuce lui dédia les œuvres philosophiques de +Cicéron, corrigées avec le plus grand soin; «encore bien, dit-il, dans +son épître dédicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa +sagacité, don Diego les possède encore plus correctes.» On voit par +cette dédicace, qu'il s'appliquait principalement à la philosophie; +qu'il prit chez lui une de ses sœurs, fort instruite dans la langue +latine et également distinguée, et que l'opinion de don Diego, dans la +méthode de l'enseignement de la jeunesse, était que l'on gâte les +longues années destinées à l'étude de la langue latine, en apprenant aux +jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui +avait inspirée le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison. + +La bonté de son caractère, sa générosité, son amour pour les lettres, +le portèrent à venir en aide à un grand nombre de Grecs, qui s'étaient +réfugiés à Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. À cette occasion, +Lazaro Bonamico lui adressa une épître en vers latins[17], dans +laquelle, décrivant sa manière de vivre et les études auxquelles il se +livrait, il l'engage à s'abandonner à son génie, c'est-à-dire à l'étude +et à la contemplation de la nature; il vante son application à la +philosophie, sa vigilance à défendre les droits de l'empereur, ses +efforts pour résister au Turc, l'ennemi commun; il loue son éloquence, +rappelle l'estime que le sénat vénitien faisait de sa personne et le +secours de blé qui, par son intervention, évita une horrible famine à la +sérénissime république; il loue la libéralité avec laquelle il envoyait +dans la Grèce, à ses frais, des savants chargés d'en rapporter des +monuments anciens; il termine en montrant le crédit dont il jouissait +auprès de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile, +soit pour obtenir la grâce des uns, soit pour favoriser l'avancement des +autres[18]. + +Vivant ainsi à Venise dans l'étude, avec les savants et les lettrés, +tout en dirigeant des négociations qui le mettaient en rapport avec les +personnages les plus influents de cette république, don Diego ne +pouvait manquer de prendre bientôt goût aux beautés de l'art, et de +rechercher l'amitié des principaux maîtres de la brillante école de la +couleur. L'art, l'amour et la politique étaient alors les seules +occupations dignes d'un habitant de Venise, fût-il même étranger. Mais +l'aristocratie du livre d'or, par ses priviléges et par ses richesses, +était seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la +vie vénitienne. Elle dominait dans le sénat, au Conseil des Dix, dans +les élections; commandait les flottes et les armées, gouvernait Chypre +et les États de terre ferme; ce qui ne l'empêchait pas de céder aux +attraits de ces beautés faciles célébrées par Le Bembo, l'Arioste et +tant d'autres poëtes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait +compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs siècles, il s'était +établi entre les principales familles comme une rivalité publique, pour +construire les plus beaux édifices, églises, palais et autres monuments, +et pour les faire décorer des fresques et des mosaïques les plus belles +et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le +milieu du seizième siècle, alors que l'école vénitienne dans tout son +éclat, vit briller à la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup +d'autres peintres éminents. Mais au milieu de cette pléïade, il manquait +un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan +Sansovino, qui chassé de Rome, à la suite du sac de cette ville par les +bandes du connétable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses +lagunes, et décora sa patrie d'adoption des chefs-d'œuvre de la +sculpture et de l'architecture. + +Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux +merveilleuses peintures exposées alors, non-seulement dans l'intérieur +des palais et des églises, mais sur les murs extérieurs des monuments et +des maisons particulières? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas +de lutter de génie dans ces fresques fameuses, peintes sur les +différentes façades _du fondaco de' Tedeschi_, qui sont aujourd'hui +détruites, mais dont Zanetti nous a conservé une idée par ses +gravures[19]? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'étaient-ils +pas ornés à la fois des œuvres les plus remarquables de la peinture, de +la sculpture, de la ciselure et de la mosaïque? L'ambassadeur de +Charles-Quint, admirablement préparé par ses études pour comprendre et +aimer les belles choses, ne pouvait donc pas échapper à l'influence de +l'art vénitien. + +L'Arétin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte établit +avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'écrivain avait +besoin de l'appui de l'ambassadeur du César pour obtenir et conserver +les bonnes grâces, c'est-à-dire les pensions et les gratifications du +puissant empereur, en échange de ses flatteries outrées et de ses +impudentes bassesses. Il s'attacha donc à gagner la faveur de don +Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais +surtout en lui inspirant le désir de posséder des œuvres du Titien, dont +il était a peu près certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son côté, +avait intérêt à ménager le représentant du souverain dont il cherchait à +devenir le peintre. Quant à don Diego, il était déjà sous le charme du +génie véritablement irrésistible du chef de l'école vénitienne. Avec ces +dispositions réciproques, une étroite intimité s'établit entre l'homme +d'État, l'écrivain et les deux artistes. Cette intimité ne fut point +inutile à Titien pour le soutenir à la cour de Charles-Quint et +l'accréditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout +favorable au Sansovino, et l'aida efficacement à se tirer d'une +situation difficile, ainsi qu'on va le voir. + +Depuis longtemps, l'ancien bâtiment de la Monnaie (Zecca), sur la place +Saint-Marc, menaçait ruine, et on avait reconnu qu'il n'était pas +possible de le réparer. Il fut résolu, en l'année 1535, d'en construire +un autre à la même place, et trois architectes furent chargés d'en +préparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui +fut ensuite exécuté. Ce magnifique édifice est tout entier en pierres +d'Istria. Les salles attenant à la fonderie du rez-de-chaussée ont des +voûtes qui s'élèvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas +exact, ainsi que l'a écrit Francesco Sansovino[20], fils de +l'architecte, de dire qu'il n'est pas entré de bois dans la construction +de ce bâtiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet événement +arriva pendant le jour. La façade sur la _Pescheria_ est très-noble. La +grande cour du milieu est entourée de vingt-cinq ateliers dans lesquels +étaient distribuées autrefois les différentes industries nécessaires à +la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entrées, l'une sur +l'eau, du côté du canal qui règne derrière les _Procuraties neuves_; +l'autre sur la place Saint-Marc, qui débouche sur un petit espace +correspondant à une arcade du portique de la Bibliothèque de Saint-Marc. + +Cette bibliothèque est elle-même une œuvre remarquable du Sansovino. Le +motif qui la fit construire fut de placer convenablement les précieux +manuscrits et les livres qui avaient été légués à la république, en +partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet +édifice ne se compose que de deux ordres, un dorique très-orné, et un +gracieux ionique dont l'entablement présente une frise d'une remarquable +exécution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttière au toit, règne +une balustrade, sur les piédestaux de laquelle sont disposées des +statues fort belles, ouvrages des plus célèbres élèves du Sansovino. À +l'entrée est un portique élevé de trois marches au-dessus du niveau de +la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres +correspondant à l'intérieur. Celle du milieu donne accès à un magnifique +escalier divisé en deux branches, qui conduit à une grande salle +consacrée à un très-précieux musée de statues antiques données, pour la +plus grande partie, à la république par les deux prélats Grimani, +c'est-à-dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche +d'Aquilée. De cette salle, on passe à la bibliothèque, située au levant, +et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino +ne construisit entièrement que la partie qui comprend l'escalier, le +musée et la bibliothèque: le surplus fut terminé treize ans après sa +mort. + +Comme cette construction dura plusieurs années, il y arriva un accident +qui mit en péril non-seulement la réputation de l'architecte, mais même +sa liberté et sa fortune. C'est dans cette circonstance que +l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut +très-secourable. On doit croire que cet homme d'État prenait un grand +intérêt à cette entreprise, puisque, dans le mois de février 1540, +l'Arétin l'invita par un billet à venir en masque, sur la place +Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino[21]. Vers la +fin de 1545, les cintres étaient posés, et l'on murait la grande voûte +qui devait recouvrir la bibliothèque. Pour que les murs latéraux pussent +résister à la poussée de cette voûte, l'architecte avait disposé, de +cinq pieds en cinq pieds, des chaînes de fer qui, comme la corde d'un +arc, traversaient toute la longueur de la bibliothèque, d'un mur à +l'autre. Cette opération traînant en longueur plus que le Sansovino ne +l'avait supposé, la gelée arriva, et néanmoins on continua le travail. +La voûte fut terminée vers la mi-décembre; mais le 18 du même mois, vers +une heure du matin, elle s'écroula tout à coup, entraînant avec elle les +murs situés du côté du palais ducal. Cet événement causa une grande +rumeur et une stupéfaction générale dans la ville; et il y eut un +fonctionnaire trop zélé qui, de sa propre autorité, se hâta de faire +incarcérer le malheureux artiste. + +Dès quatre heures du matin, L'Arétin avait appris la mésaventure du +pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui était +alors à Rome, afin qu'il intervînt et fit intervenir, auprès du sénat et +du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur +ami commun et compère. Si le Sansovino, comme tous les hommes +supérieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient à exploiter +contre lui cet événement, il trouva de chauds défenseurs parmi ses amis +et ses élèves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par +l'ardeur de son zèle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier à agir; il +était alors à Sienne, dont Charles-Quint l'avait nommé gouverneur, tout +en lui conservant son ambassade de Venise. Dès qu'il eut reçu la +nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer à Venise une personne +de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il +pourrait avoir besoin. Bien qu'il fût interdit aux ambassadeurs +étrangers de se mêler des affaires du gouvernement de la sérénissime +république, il est à croire que, par ses relations avec les principaux +membres du sénat et du Conseil des Dix, l'envoyé de Charles-Quint ne fut +pas étranger à l'heureuse issue de la négociation entreprise pour tirer +l'architecte du mauvais pas dans lequel il était tombé. Grâce aux +démarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit +enfermer à sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se +disculpa pas facilement auprès des procurateurs _di sopra_[22], de son +défaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son +traitement suspendu, et d'être condamné à une amende de mille ducats, +qui devaient être employés à refaire les parties écroulées de l'édifice. +L'artiste supporta ce malheur avec résignation; car à quoi bon, dit un +de ses biographes, en citant un vers du Dante[23], se révolter contre sa +destinée? + +On abandonna alors le projet de faire la voûte en pierre, et il fut +décidé, avec raison, qu'on établirait une toiture, et qu'on placerait, +au-dessous une voûte en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme +un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui répare +ce qu'il a mal fait, prit part à la reconstruction des parties tombées. +Les procurateurs voulurent bien consentir à lui prêter mille ducats, +mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqués +aux statues de bronze de la _Logetta_; et trois cents aux bas-reliefs, +également de bronze, placés dans le haut, à gauche de la chapelle ducale +de Saint-Marc. + +Dès le mois d'octobre 1546 la reconstruction était très-avancée, car le +cardinal Bembo écrivait de Rome: «Magnifique et excellent messire Jacopo +Sansovino, mon très-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en +m'apprenant que vous aviez amené la réédification du bâtiment que vous +faites pour l'illustrissime seigneurie à un tel degré d'avancement, que +sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a été aussi agréable que +m'avait été pénible, par divers motifs, mais surtout par l'amitié que je +vous porte, l'écroulement de cette construction, arrivé l'année +dernière. Maintenant qu'elle est arrivée au degré que vous dites, je +m'en réjouis avec vous, autant qu'il convient à l'attachement que je +vous porte, et qui me fait désirer de trouver l'occasion de vous montrer +par ses effets qu'il n'est pas médiocre. Je n'ai rien autre chose à vous +dire, si ce n'est que vous fassiez attention à conserver votre +santé.--De Rome, le 23 octobre 1546; prêt à satisfaire à vos désirs.--P. +card. BEMBO.[24]» + +Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'était écroulé avait été +reconstruit, et l'édifice entier était complétement terminé au +commencement de l'année suivante, c'est-à-dire, suivant l'usage alors +adopté à Venise, en mars 1548. Dès le mois de février précédent, le +Sansovino avait été rétabli dans ses fonctions d'architecte, avec le +même traitement qu'auparavant. On lui restitua même la portion de ses +appointements, dont le payement avait été provisoirement suspendu. + +La voûte de la bibliothèque fut alors divisée en plusieurs espaces, +destinés à être décorés de peintures par les principaux maîtres de +Venise. Les procurateurs voulant donner une récompense d'honneur à celui +dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de +Titien et de Sansovino pour décider la question. Mais ces derniers, +désirant éviter le reproche de partialité, voulurent savoir de chacun +des concurrents, séparément, quelle était l'œuvre qui, après la sienne +propre, lui paraissait préférable. Ils désignèrent tous la composition +de Paul Véronèse, et les deux arbitres rendirent leur décision en faveur +de ce grand peintre[25]. + +Nous ignorons si ce fut à cette époque que le Titien fit le portrait en +pied de don Diego de Mendoza, célébré par le Partenio dans le sonnet +suivant: + + Chi vuol veder quel Tiziano Apelle + Far dell'arte mia tacita natura, + Miri il Mendoza si vivo in pittura + Che nel silenzio suo par che favelle. + Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle + Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura: + Talche il ritratto esprime quella cura + Che hanno di lui le generose stelle. + Dimostra ancor nella sembianza vera + Non pur il sacro illustre animo ardente, + E delle sue virtù l'eroica schiera, + Ma i pensier alti della nobil mente + Che in le sue gravità raccolta e intera + Tanto scorge il futur quanto il presente[26]. + +«Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature +muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son +silence, il paraît parler. Le pinceau qui l'a représenté en pied lui a +donné mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que +ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses étoiles qui ont +présidé à sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre +encore, non pas seulement son âme illustre et ardente, avec +l'accompagnement de ses vertus héroïques; mais il révèle aussi les +pensées profondes que son esprit scrutateur examine et médite, afin de +pénétrer et le présent et l'avenir.» + +Si don Diego, comme le prétend son biographe[27], «était un Démosthènes +devant le sénat vénitien, et un Socrate dans sa maison,» au moins il +aurait dû reconnaître que ce n'était pas un Socrate insensible aux +charmes des Laïs vénitiennes, de tout temps renommées pour leur beauté. +Ridolfi raconte[28] que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de +ses maîtresses (_una sua favorita_), et que le même Partenio a chanté +ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspirée +au grave ambassadeur: + + Furtivamente Tiziano e Amore + Preser 'ambi i penelli e le quadrella; + Due esempi han fatto d'una donna bella, + E sacrati al Mendoza, aureo signore. + Onde egli altier di si divin favore, + Per seguir cotal dea, come sua stella, + Con cerimonie appartenenti a quella, + L'uno in camera tien, l'altro nel core. + E mentre quell'effigie e questo imago + Dentro à se scopre e fuor cela ad altrui; + E in cio, che più desia, meno appar vago. + Vanta il secreto, che si asconde in lui, + Che s'ogn'un è del foco suo presago, + Ardendo poi non sà verun di cui. + +«Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la +palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chère au Mendoza, +chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant +suivre cette déesse comme son étoile, et la traiter avec les honneurs +qu'elle mérite, ce seigneur a placé l'un des portraits dans sa chambre +et fait entrer l'autre dans son cœur. Et, tandis qu'il admire en +lui-même ces deux images, il les cache avec soin à tout autre, se +montrant ainsi, en apparence, peu désireux de ce qu'il souhaite le plus. +Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si +l'on peut présumer qu'il brûle du feu de l'amour, au moins ne sait-on +pas quel est l'objet de sa flamme.» + +Les sonnets de Partenio ne restèrent sans doute pas sans récompense; car +les poëtes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'écrire +seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego était généreux. +Tiraboschi[29] rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre écus d'or à +Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoyé la description de la gravure +du portrait de Charles-Quint, par Énea Vico Parmigiano. Cette +description, imprimée d'abord à Venise en 1550, par le Marcolini, fut +plus tard dédiée de nouveau par l'auteur, qui cherchait à tirer profit +de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[30]. + +Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa +mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade à Rome, +qui le contraignit, à son grand regret, de quitter définitivement +Venise. Sa carrière politique ressemble à celle de tous les hommes +d'État de son siècle. Il recevait de ses maîtres, Charles-Quint et +Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en +les faisant exécuter avec le zèle et même le fanatisme ardent qui +dominait alors à la cour d'Espagne. Le comte paraît avoir eu en partage +un caractère violent et passionné qui, dans l'âge mûr et même dans la +vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrémités regrettables. +C'est ainsi, qu'étant ambassadeur à Rome, il eut une véritable +altercation avec le pape Paul III (Farnèse), à l'occasion de la +translation à Bologne des Pères du concile de Trente, qu'il convenait +mieux à la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernière +ville[31]. Le pape, irrité des remontrances de l'ambassadeur, voulut le +consigner dans son palais, mais don Diego lui répondit avec hauteur: +«Qu'il était cavalier, et que son père l'avait été; qu'en cette qualité, +il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son +maître, sans aucune crainte de Sa Sainteté, quoique conservant toujours +le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'étant ministre de +l'empereur, sa maison était là où il voulait qu'il mît les pieds, et que +là où il se trouvait, il se trouvait en toute sûreté.» + +Il paraît qu'il rentra en Espagne vers l'année 1554, qu'il fut maintenu +dans le conseil d'État, et qu'il accompagna Philippe II à la grande +journée de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus +auprès de ce prince de la même confiance qu'il avait pendant si +longtemps inspirée à son père, soit que sa conduite en Italie eût +déplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dût naturellement perdre de +son crédit. + +Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et +c'est à cette époque qu'il composa deux épîtres critiques, vives, +éloquentes et remplies, suivant l'appréciation de son biographe[32], des +plus délicates beautés de la langue castillane, sur l'histoire de la +guerre de Charles-Quint contre les luthériens, que venait de publier +in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier +Arcade: dans la première lettre, il critique ouvertement cet ouvrage; +dans la seconde, sous prétexte de le défendre, il relève ses erreurs +avec encore plus d'acrimonie. Ce caractère ardent avait besoin d'action, +et n'étant plus absorbé par le maniement des grandes affaires, il +cherchait un autre aliment à son activité encore toute juvénile. + +Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulière, qui découvre +l'emportement de son humeur et peint bien les mœurs de ce siècle. Se +trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle +avec un autre grand seigneur. Après un échange d'invectives, ils en +vinrent aux mains, et don Diego ayant arraché le poignard de son +adversaire, le précipita par la fenêtre. Don Gregorio Mayans ne dit pas +si ce seigneur fut tué ou blessé; mais c'est fort probable, si l'on +réfléchit qu'il fut jeté du balcon d'un des étages élevés du palais. +Cet événement fit beaucoup de bruit et déplut extrêmement à Philippe II, +qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exilé de +la cour, après avoir employé presque toute sa vie à rendre d'importants +services à la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui +passaient alors pour acceptables. Il écrivait à don Diego de Espinosa, +évêque de Sigüenza et président du conseil de Castille: «...Je pourrais +citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a +feint d'ignorer la conduite, et qui ont été promptement rétablis dans +leurs honneurs et leur crédit, sans avoir été, pour ce qu'ils avaient +fait, considérés comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est obligé +d'aller en exil, parce que, revenant par ici, à l'âge de soixante-quatre +ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans +qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une réprimande proportionnée. Et +afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler +beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation +qui me rend muet parlera partout.» + +Ces explications hautaines n'apaisèrent point le ressentiment du roi. Il +fut donc obligé de se retirer à Grenade, où il vécut dans le calme de +l'étude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prévît les troubles qui ne +tardèrent pas à s'élever dans cette province, et qui se prolongèrent de +1568 à 1570. Don Diego vit éclater, en effet, la révolte de la +population moresque, persécutée dans ses croyances par le zèle outré des +conquérants. Il écrivit alors sa célèbre _Histoire de la guerre de +Grenade_, composée à la manière de Salluste, remplie de maximes et de +réflexions dignes d'un homme d'État, et présentée dans un style vif, +concis et profond qui n'a pas été surpassé en espagnol. Ce soulèvement +ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa +beauté, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il +continua d'y résider en cultivant les lettres, et en particulier la +poésie, comme on le voit par l'épître en vers ou hymne qu'il adressa à +don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal +que le pape Pie V lui avait envoyé, en mars 1568. Dans cette pièce, il +traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'être +exilé de la cour. + +Don Diego était consulté par ses compatriotes les plus instruits sur les +sciences et, en particulier, sur les antiquités de l'Espagne, dont il +avait fait une étude approfondie. Il n'avait jamais cessé d'entretenir +la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues +hébraïque, arabe et grecque. Il se mit donc à faire des recherches sur +les antiquités arabes; il fut déterminé à entreprendre ce travail par le +grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait à Grenade. +Malheureusement, ces recherches n'ont pas été publiées; c'est fort +regrettable, car elles jetteraient une vive lumière sur l'origine et la +destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui +entièrement détruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait réuni plus +de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jérôme de Zurita, +auquel il en communiqua quelques-uns pour être insérés ou cités dans ses +_Annales de l'Aragon_. + +Notre personnage touchait alors à sa soixante-dixième année, et les +infirmités lui étaient venues avec la vieillesse. Ses idées tournèrent à +l'extrême dévotion; il se mit en correspondance avec sainte Thérèse et +avec son directeur, le frère Jérôme Gracian, qui l'avait assistée dans +l'établissement de la réforme de son ordre (des Carmélites). Don Diego +lui écrivit de fixer un jour pour le recommander à Dieu d'une manière +toute spéciale. La sainte répondit que, le jour indiqué, elle et ses +sœurs communieraient à son intention et qu'elles rempliraient cette +journée le mieux qu'elles pourraient[33]. + +Cette ferveur dévote n'empêchait pas le comte de faire des démarches +pour obtenir de rentrer à la cour. Philippe II lui permit enfin, au +commencement de 1575, de se rendre à Madrid, soit pour se justifier, +soit pour terminer quelques affaires. En témoignage de sa +reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit +en route pour Madrid. Mais à peine arrivé, il fut pris d'un mal de jambe +et mourut en avril 1575[34]. + +En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, chapelain et +musicien de chambre du roi d'Espagne, le frère Jean Diaz Hidalgo, +publia, en un volume petit in-4º imprimé à Madrid, quelques-unes des +poésies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre: +_Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del +emperador Carlos Quinto en Roma_[35]. Il a dédié ce volume à don Inigo +Lopez de Mendoza, quatrième marquis de Mondejar. L'éditeur n'a pas voulu +publier les autres œuvres de don Diego, tant, dit son historien[36], à +cause de la singularité des matières qui s'y trouvent traitées, que +parce qu'elles ne sont pas faites pour être mises entre les mains de +tout le monde. D'un autre côté, le frère Jean Diaz nous apprend, dans +son avertissement à ses lecteurs, que les autres poésies de don Diego +consistaient en satires et pièces burlesques qu'il avait composées pour +son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer à +l'impression par respect pour la mémoire de leur auteur.--Nous ignorons +dans quel dépôt public ou privé peuvent se trouver aujourd'hui les +manuscrits de tous ces ouvrages. + +Quant au volume publié à Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de +pièces dans tous les rhythmes: il y a des églogues, des _villanzicos_, +espèces de pastorales, des _canziones_, des épîtres, des stances, des +sonnets, des _quintas_, ou suite de cinq vers, des _redondillas_, +morceaux qui répètent les mêmes rimes, comme le refrain de nos +chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis, +Hypomène et Atalante; l'Hymne à la louange du cardinal de Espinosa, etc. +La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le goût +des Italiens du temps. On trouve cependant des épîtres qui se +distinguent par des pensées plus sérieuses, et par quelques remarquables +descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie +et de la Sicile. Il n'appartient pas à un étranger de parler du style: +les Espagnols le trouvent vif, élégant et pur. + +Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont +été inspirées à don Diego par les suites de la scène que nous avons +rapportée, et après laquelle il fut arrêté et mis en prison. Il a +déploré, en _redondillas de pie quebrado_ (rimes à vers inégaux et +brisés), son emprisonnement et sa disgrâce, et ses vers[37] peignent +bien l'état violent de cette âme ardente et fière, dont l'orgueil était +si cruellement humilié sous cette punition. À la suite, on trouve des +_quintillas_ (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans +l'entendre. On voit aussi, par plusieurs épîtres en _redondillas_ à sa +dame (p. 126, 132, 134, 139 vº), que la querelle fatale, dans laquelle +il s'était laissé emporter jusqu'à jeter son adversaire par une des +fenêtres du palais de Philippe II, avait été causée par la jalousie, et +pour venger l'honneur outragé de sa belle. Ce n'est pas là le trait le +moins singulier de notre personnage, qui était alors parvenu, ainsi +qu'il le dit lui-même dans sa lettre au cardinal de Espinosa, à l'âge de +soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait +encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses _quintas_ à sa +maîtresse, qu'il était obligé de quitter pour se rendre en exil à +Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive[38]. Il est bien à +regretter que l'éditeur des poésies de don Diego, ou son biographe, +n'ait pas expliqué l'énigme de cette aventure; mais ils ont sans doute +été retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille, +dont le nom aurait été mêlé à cet événement. + +L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion à cette +histoire, dans le sonnet suivant, composé en l'honneur de don Diego de +Mendoza et de sa renommée[39]: + + En la memoria vive de las gentes, + Varon famoso, siglos infinitos, + Premio que le merecen tus escritos, + Por graves, puros, castos, y excelentes. + Las ansias en honesta llama ardientes, + Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos, + Que en ellos suavemente van descritos, + Mira si es bien (ô fama) que los cuentes? + Y aunque los lleves en ligero buelo + Por quanto cine el mar, y el sol rodea, + Y en laminas de bronce los escultas. + Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo, + Que el renombre immortal, que se dessea, + Tal vez le alcançan araorosas culpas. + +«Vis dans la mémoire des nations, homme illustre, pendant une longue +suite de siècles, récompense due à tes écrits graves, purs, corrects, +excellents. Les soupirs brûlants d'une honnête flamme, les Etnas, les +Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agréable description, considère, +ô Renommée, si ce sont bien là réellement des fables! À l'aide de tes +ailes légères, répands-les partout où s'étend la mer, et où le soleil +darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le +monde saura ce que savait déjà le ciel, que l'immortel renom dont il +brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.» + +Parmi les poésies imprimées de don Diego, il n'y en a pas sur les arts, +et aucune de ses épîtres n'est adressée à ses amis de Venise. Si l'on +eût publié ses autres poésies légères, ainsi que ses lettres en prose, +on aurait sans doute trouvé sa correspondance avec le Titien et le +Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza +restera toujours attaché à ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a +prédit Cervantès, sa mémoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement +comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup +préférable, comme celle d'un poëte illustre, d'un grand historien, et +d'un amateur éclairé des beautés de l'art[40]. + + + + +CHAPITRE III + +LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS + +1587--1645 + + Naissance, éducation, caractère du comte-duc d'Olivarès.--Il + devient le favori du prince des Asturies, fils et héritier + présomptif du roi Philippe III. + +1587--1621 + + +Le long règne de Philippe IV[41], si funeste à la grandeur de la +monarchie de Charles-Quint, peut être considéré comme l'âge d'or de la +peinture, des lettres et de la poésie en Espagne. Pour ne citer que les +plus illustres parmi les poëtes et les artistes, il vit naître ou +fleurir à la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon +Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano +et Murillo. Cet éclat extraordinaire des lettres et des arts, qui +aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas dû seulement à un +concours de circonstances favorables; comme Léon X à Rome, et les +Médicis à Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le +comte-duc d'Olivarès, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir +élevé l'art et la littérature espagnole à son plus haut degré de +splendeur. Le ministre contribua plus encore que son maître à cet +avancement; non que le roi ne fût porté vers le beau par d'heureuses +dispositions: mais, d'un caractère naturellement apathique et porté à +l'ennui et à la tristesse, cette maladie héréditaire des descendants de +Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilité, +d'être excité par le favori auquel il abandonnait complètement les rênes +de l'État. Le pouvoir d'Olivarès était si absolu, qu'il est réellement +vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux années, Philippe IV se +contenta de régner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans +contrôle la vaste monarchie espagnole. + +Nous n'avons point à considérer ici le comte-duc d'Olivarès du côté de +la politique; fidèle au plan que nous nous sommes imposé, nous nous +attacherons exclusivement à retracer les services qu'il rendit aux arts, +la protection qu'il accorda aux artistes, et particulièrement celle dont +il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez. + +La vie du favori de Philippe IV a été racontée de diverses manières par +plusieurs de ses contemporains, selon que l'intérêt personnel ou la +haine de l'écrivain le portait à dire du bien ou du mal du ministre et +de son gouvernement. Voiture[42], envoyé de Gaston d'Orléans à Madrid, +où il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc, +ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a tracé d'Olivarès un portrait +que Plutarque ne désavouerait pas pour un de ses hommes illustres de +l'antiquité. Mais l'habitué de l'hôtel de Rambouillet exagère, de parti +pris, les qualités du ministre, et amoindrit ses défauts. Représentant à +la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander à +Olivarès l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince, +chef de mécontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter +le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait +à encourager les troubles en France, et à caresser ceux qui en étaient +les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible à la +louange, en sa qualité de poëte, paraît donc, dans cette circonstance, +avoir été la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe +IV. Néanmoins, sous la réserve de la vérité, qui ne se trouve point dans +le portrait d'Olivarès, ce morceau est, peut-être, ce que le précurseur +des grands écrivains du siècle de Louis XIV a laissé en prose de plus +remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet éloge, +elle ne doit pas néanmoins rendre injuste envers la mémoire +d'Olivarès. Nous n'admettrons donc pas complètement avec Voiture que: +«Pour ce qui est de son esprit, il ne peut être mis en doute de +personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il +s'étend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en +Occident, et conduit seul en même temps les plus importantes affaires de +l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connaître, il est merveilleusement +prompt, actif, pénétrant, subtil, charmant et agréable, plein de feu et +de lumières.» Mais nous conviendrons avec lui: «Qu'il entra dans les +affaires en un temps où il semblait que le génie de l'Espagne commençait +à se lasser, et que cette monarchie, qui avait été mise au dernier point +de sa grandeur par Charles-Quint, et subsisté à peine sous Philippe +second, semblait vouloir décliner sous les autres rois.» + +Un autre écrivain, le comte de la Rocca, a publié[43] sous ce titre: +«_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premières années +de sa faveur,_» une histoire d'Olivarès, qui est un véritable +panégyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modèle +accompli, à imiter en toutes choses, et l'exagération de la louange doit +faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a +probablement présentés à sa manière. + +Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins +flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivarès, à faire partie du +conseil suprême de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop +s'étonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son +ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle +cet écrivain raconte les choses les plus simples, et les réflexions, +plus que naïves, mais visant à l'effet, dont il accompagne les faits les +plus ordinaires[44]. + +Si la vérité historique ne se trouve guère dans ces trois ouvrages, elle +ne paraît pas mieux respectée dans le roman de Gil Blas, où Le Sage nous +représente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45]; +tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout opposé à celui de +Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prétention de mettre l'histoire +dans son admirable roman de mœurs qui peint si bien le cœur humain. Il +faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il +dit des relations du ministre avec Santillane. + +Ce qui a tout l'intérêt d'un roman, c'est le récit passionné de la chute +du comte-duc par le père Camillo-Guidi, religieux dominicain, résident à +la cour d'Espagne pour le duc de Modène. Ce bon père, nous ne savons +pour quel motif, se montre l'ennemi acharné du favori de Philippe IV, +soit qu'en cela il ait obéi aux instructions ou aux tendances de son +prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes: + + ...Tantæ ne animis cœlestibus iræ! + +Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tombé que haine et mépris. Ce +moine dit quelque part[47]: «_Uno che sia ingiustamente perseguitato, e +che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e +una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,»--«Celui qui est injustement +persécuté, et qui peut justement se venger, a toute l'énergie dans les +paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.»--Il fallait +que le favori de Philippe IV eût bien vivement offensé le prêtre, pour +qu'il savourât ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit, +son libelle, rapproché des louanges excessives du comte de la Rocca et +du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une expérience +chimique, à analyser et à rechercher la vérité. + +Don Gaspar de Gusman, troisième comte d'Olivarès, était le second fils +de don Henri de Gusman, ambassadeur à Rome pour Philippe III, et de dame +Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mérite. Il naquit à Rome en +1587, et pendant l'espace de douze années il suivit son père, toujours +chargé de négociations importantes, et qui devint successivement +vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentré en Espagne avec son père, il +fut, en sa qualité de puîné, destiné à l'Église, et commença ses études +par le droit canonique, alors la base de toute éducation solide. Sa +naissance et le crédit de son père lui firent bientôt obtenir le grade +de recteur de l'université de Salamanque, la plus célèbre alors de +l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrière +ecclésiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignités +de l'église, si la mort de son frère aîné n'était pas venue changer sa +destinée. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut +mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au +premier, que de naître dans cette condition. L'histoire d'Olivarès +prouve la vérité de cette réflexion. Il devait à la place que lui +assignait sa naissance l'instruction sérieuse qu'il avait acquise: la +mort de son frère aîné, don Girolamo, et bientôt après celle de son +père, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes +affaires de l'État, le mirent à même d'ajouter à l'influence de sa +famille et de sa fortune les avantages d'une éducation aussi brillante +que sérieuse. Au dire même de ses ennemis les plus impitoyables, le +comte-duc parlait et écrivait la noble langue castillane avec la plus +rare perfection: il était versé dans les idiomes anciens, et savait +également bien le français et l'italien. Il se présenta donc à la cour, +non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que +donnent des connaissances nombreuses et variées à un esprit vif et +pénétrant. + +Son mérite le fit bientôt distinguer; et, soit qu'on voulût utiliser les +dons de son intelligence, soit que ses envieux désirassent l'éloigner +pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'était +alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la +rivalité de la France et de l'Espagne rendait encore plus délicat. +Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus +prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'expérience des négociations +avec la cour de Rome, il était rare qu'on ne les y laissât pas +longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la +conscience de sa valeur, et visant déjà, peut-être, à vivre dans la +familiarité de l'héritier présomptif de la couronne, il refusa les +hautes fonctions qui lui étaient offertes, bien qu'on lui eût promis +qu'elles le mèneraient à la _Grandesse_. Mais il considérait cette +ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrêt dans sa +carrière[49]. + +Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui +offrir bientôt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport +avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter. + +Dès 1612, le prince des Asturies, fils et héritier présomptif de +Philippe III, quoiqu'à peine âgé de sept ans[50], avait été fiancé à la +fille aînée de Henri IV, la princesse Élisabeth, que les Espagnols +nommèrent Isabelle. En même temps, le mariage de Louis XIII avait été +arrêté avec l'infante Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III. Il +entrait alors dans la politique des deux cours de chercher à se +rapprocher par des alliances: après les luttes si longues et si +acharnées qui, depuis le règne de François Ier jusqu'à la fin de +celui de Henri IV, c'est-à-dire pendant près d'un siècle, avaient +ensanglanté presque toutes les parties de l'Europe, il était naturel que +les deux principaux antagonistes cherchassent à se donner des gages de +paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en +novembre 1615, les cours d'Espagne et de France résolurent d'échanger +les deux jeunes princesses, livrées, pour ainsi dire, comme des otages +de paix. Cet échange eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa. +Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus à son rang, on +avait donné au prince des Asturies une maison composée de l'élite de la +noblesse espagnole. Olivarès en faisait partie, comme gentilhomme de la +chambre; il avait alors vingt-huit ans. Marié dès 1607 avec Agnès de +Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'héritier présomptif +avec le double appui de son mérite personnel et l'influence de deux +puissantes familles. La différence d'âge lui permettait d'ailleurs +d'acquérir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus +irrésistible, que don Philippe était naturellement apathique. Aussi, la +pénétration d'Olivarès, son habileté à flatter les goûts de son maître, +lui assurèrent bientôt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se +démentit pas pendant plus de vingt-cinq années. + +Ce ne fut pas toutefois sans éprouver une vive résistance de la part de +ses rivaux, qu'il acquit une telle prépondérance. La vengeance et +l'assassinat étaient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi, +le comte fut-il plusieurs fois en butte à des attaques imprévues qui le +mirent à deux doigts de sa perte. + +Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivarès n'eût offensé +personne, il courut deux fois le danger d'être tué. La première, par +quatre assassins qui l'attendaient à sa rentrée chez lui; la seconde, +par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait +seul. «Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement préservé, sans +qu'il s'aperçût du péril qu'il venait de courir.» + +En supposant que les rivalités politiques et les rancunes de l'ambition +déçue aient pu inspirer ces vengeances, il est également permis de +croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-être pas restés étrangers +à ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de +cette énigme, lorsqu'il dit d'Olivarès[52]: «Étant jeune,... il fut sans +doute le plus galant de la cour, jusqu'à ce qu'il en fût le plus +puissant.» On ne doit donc pas s'étonner de voir le plus galant cavalier +espagnol, exposé aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous +expliquera plus tard quelles furent les conséquences de ces galanteries +sur la carrière politique du comte-duc. + +C'est sans doute à son désir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut +rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers. +«Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et très-bien. +Mais il eut honte après les avoir faits, les brûla, et condamnait, dans +un âge plus avancé, les premières saillies d'un esprit faible et +surpris. Il ne pouvait même souffrir qu'avec tant d'ambition il eût logé +tant d'amour, et que la gloire eût succédé si tard à sa tendresse..... +D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce +que l'une excite l'autre, si l'on se tempère, et s'il est vrai que +l'amour délasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes +choses[53].» Quoi qu'il en soit de cette théorie, Olivarès ne paraît +l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion +dominante de sa vie. Exposé, dans la maison du prince des Asturies, à +l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres +et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et +d'Uzède, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assuré de son +influence sur l'héritier présomptif, attendit patiemment la mort du roi. +Elle arriva le 31 mai 1621, et, dès ce moment jusqu'en 1643, Olivarès +fut le véritable souverain de l'Espagne. + + + + +CHAPITRE IV + + Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des lettres et + des arts.--Son talent et son goût pour la peinture, qu'il avait + apprise de don Juan Bautista Mayno. + +1621--1665 + + +Le jeune monarque, qui venait de succéder à son père, n'avait encore que +seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au +pouvoir, déjà rompu aux intrigues de la cour, et connaissant à fond le +caractère et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que +la paresse de ce prince, son apathie, son éloignement des affaires, +habilement entretenus à dessein, exercèrent la plus fâcheuse influence +sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de +reconnaître, qu'il ne manquait d'aucune des qualités essentielles qui +rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV était brave, +judicieux, prudent, persévérant dans ses entreprises, modéré en toutes +choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilité apparente +n'étaient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en +public, pour ne pas déroger à la dignité, à la majesté royale. Mais, +rentré dans ses appartements particuliers, la gravité du descendant de +Philippe II faisait place à l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait +les arts avec passion, composait des pièces de théâtre, et jouait +lui-même des comédies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la +réplique au grand Calderon. Si ce prince eût appliqué aux affaires +publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement +occupé dans l'histoire une autre place que celle où il s'est laissé +reléguer. Mais sans prétendre excuser son indifférence, l'explication de +sa conduite se trouve naturellement dans l'âge auquel il parvint à la +couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu éloigné des choses +sérieuses pendant toute la durée du règne de son père, aurait-il pu +entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne? +Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du +monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer à la fois en +Portugal, dans le Milanais, à Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les +Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comté, une partie +de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne. +Le vaste génie, l'activité dévorante de Charles-Quint, la sombre +politique, le travail incessant de Philippe II avaient succombé sous cet +écrasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas même de le soulever; il +en laissa le poids à Olivarès, et lorsqu'une fois l'habitude eut été +prise d'abandonner entièrement au ministre la direction suprême de +toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entièrement à +son goût pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se +réveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux années. + +Pour assurer la durée de son pouvoir, le ministre n'eut qu'à flatter les +goûts de son jeune maître, et à lui procurer sans cesse des distractions +nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts +tenaient la première place. Ce prince aimait la peinture avec passion. +Selon la coutume établie depuis Charles-Quint, il avait eu pour maître +de dessin un artiste distingué, le frère Jean-Baptiste Mayno, religieux +dominicain, l'un des meilleurs élèves du Greco, peintre, sculpteur et +architecte, lequel, suivant Palomino[54], était lui-même élève du +Titien. + +Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr à Tolède; +il fut également employé à Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour +un des salons du _Buen Retiro_, son principal tableau, _la Conquête +d'une province de Flandres_, maintenant au musée royal de Madrid[55]. Le +frère tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal élève, +qu'il en fit un amateur des plus distingués, et aussi fort que beaucoup +d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas +été aussi respectés que sa tragédie du comte d'Essex, et que ses +comédies[56], qui ont été imprimées, et sont restées au répertoire du +théâtre espagnol. Les guerres qui ont désolé la Péninsule, tant avant +l'avénement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont détruit ou +dispersé les œuvres dues au crayon et au pinceau du troisième descendant +de Charles-Quint. Le mérite de ces ouvrages est attesté par des artistes +et des connaisseurs. «Butron[57], dit M. William Stirling, dans son +livre sur Velasquez et ses ouvrages[58], qui publia ses discours +apologétiques sur la peinture en 1626, rend témoignage du mérite des +nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, à la +plume, esquisse d'un _Saint Jean-Baptiste avec l'agneau_, ayant été +envoyé à Séville, en 1619, par Olivarès, tomba entre les mains du +peintre Pacheco, et devint le sujet d'un poëme élogieux, par Jean de +Espinosa, qui prédisait, dans le règne du peintre royal, un nouvel âge +d'or: + + Para animar la lassitud de Hesperia. + +Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal, +une Vierge peinte à l'huile, qui était exposée de son temps dans le +salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux +portant la signature de Philippe IV, et placés par Charles II à +l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans +un oratoire, près la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquissé +dans un style franc et spirituel, fut la dernière relique du talent de +Philippe IV qui frappa l'œil scrutateur de Cean Bermudez.» + +On le voit, le royal élève du Mayno faisait honneur à son maître; +heureux si son goût pour le dessin et la peinture ne l'avait pas +détourné du gouvernement de son vaste empire. Olivarès, qui connaissait +depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination à vivre en homme +privé plutôt qu'en roi, et à passer ses journées entières à dessiner et +à peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prépondérance, de +combattre cette disposition. Dès que le prince fut monté sur le trône, +le favori s'empressa d'attirer à Madrid les artistes de quelque renom, +soit espagnols, soit étrangers, afin de pouvoir procurer à son jeune +maître, en lui montrant leurs œuvres, la distraction qu'il préférait à +toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des +vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armées, le +sort lui réserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un +peintre, dont le génie, en illustrant l'école espagnole, devait, pendant +plus de trente années, charmer le roi et sa cour. + + + + +CHAPITRE V + + Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de Tolède, + Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo + Nardi, peintres ordinaires du roi. + +1621--1665 + + +Madrid, érigée par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'était pas +encore, à l'avénement de Philippe IV, la métropole de l'art dans ce +pays. Tolède, Valence, et surtout Séville, avaient conservé leurs +anciennes écoles de peinture, et les artistes, nés ou élevés dans ces +villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y +continuer les traditions qu'ils avaient reçues de leurs maîtres. De son +côté, le clergé, tant séculier que régulier de ces grandes cités, +siéges d'archevêchés, de couvents nombreux et d'autres établissements +religieux aussi riches que puissants, cherchait à y retenir les +peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'était établi entre les +corporations religieuses des principales églises et des couvents comme +une pieuse rivalité: c'était à qui, de Séville ou de Tolède, aurait la +plus magnifique cathédrale; les Dominicains de Tolède opposaient aux +Chartreux de Séville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se +vantaient de posséder les plus belles œuvres du Becerra, de Pablo de +Cespedès, de Luis de Vargas. Valence n'était pas moins fière de son +Juanès, auquel elle avait décerné le nom de Divin[59]. La translation de +la cour et son établissement permanent à Madrid avaient bien fait +construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des églises; +mais il est à remarquer que ce furent des artistes étrangers, italiens +pour la plupart, qui dirigèrent ces travaux, et en décorèrent +l'intérieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que +Titien envoya de Venise à Philippe II d'immenses toiles, destinées à +garnir les murs du réfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est +ainsi que, dans le même couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du +Panthéon, ou nécropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le +Napolitain Luca Giordano vint décorer les voûtes de l'église vieille de +ses fresques immenses, mais sans caractère religieux. + +À l'avénement du jeune Philippe IV, les plus célèbres parmi les peintres +qui vivaient ordinairement à Madrid, étaient, avec Mayno: Vicencio +Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres +ordinaires du roi, étaient Italiens soit de naissance, soit d'origine. + +Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de _gentilhombre Florentino_, +est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais +parce qu'il a composé un traité, sous forme de dialogue entre le maître +et ses élèves, _De l'excellence de la peinture et du dessin_, qu'il +publia, in-folio, à Madrid en 1633. Cet ouvrage, écrit en espagnol, +donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est +précieux par les renseignements qu'on y trouve sur les œuvres de +beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considéré comme peintre, +Vicencio Carducho était élève de son frère Barthélémy. «Dans le temps de +l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci[60], on fit, par +ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de +sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les exécuter, un +grand nombre d'excellents maîtres dans l'un et l'autre de ces arts. +Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indépendamment des autres +jeunes gens qui l'avaient aidé à peindre la grande coupole de Florence, +il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune, +mais déjà vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, à Florence, il avait étudié +la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris à +peindre à fresque. Arrivé à Madrid, et voyant les grandes occasions +qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frère +Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de +temps, il en fit un peintre tellement distingué, que sous les règnes de +Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes très-importantes +pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-même dans son +livre[61] la description des peintures, tant à fresque qu'à l'huile, +qu'il exécuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles, +salles et autres lieux du palais de Madrid. Le musée royal d'Espagne a +hérité en partie de ses œuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mérite, +elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il était +meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus +profonde admiration pour le grand[62] Michel-Ange, qu'il s'efforçait de +prendre pour modèle. + +Eugenio Caxes, bien que né à Madrid, était également Florentin +d'origine. Son père, Patricio Cacci, était venu en Espagne appelé par +Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il +traduisit en espagnol le traité d'architecture de Vignola, et peignit à +fresque, au Pardo, la galerie de la reine, où il exécuta l'histoire de +Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en +1604, ces ouvrages furent presque entièrement détruits[63]. Son fils, +Eugenio, paraît avoir cultivé seulement la peinture: il jouissait de son +temps d'une grande réputation, et Palomino vante, comme l'honneur de +l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit +de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'église de +Saint-Bernard à Madrid[64]. Telle était sa réputation, que le comte-duc +lui commanda de retracer sur la toile «le débarquement hostile des +Anglais sous Cadix en 1625, et leur défaite par Diego Ruiz,» le seul +tableau d'Eugenio qui soit au _real museo_[65]. + +Italien comme les précédents, Angelo Nardi était, dit-on, élève de Paul +Véronèse. Ses compositions à Madrid et à Alcala de Henarès, firent +l'admiration de son siècle. Palomino[66] indique les églises, les +chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaillé. On +doit supposer qu'il peignit beaucoup à fresque, puisqu'aucun de ses +ouvrages ne figure sur le catalogue du _real museo_ de Madrid. + +Si le Valencien Giuseppe Ribera eût vécu à la cour d'Espagne, il eût +sans doute effacé et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le +considère, par sa naissance et par son style, comme un peintre +espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie à Rome, et surtout à +Naples; il ne contribua donc que de loin à rehausser l'éclat des arts +sous le règne de Philippe IV. + +La fortune réservait à ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le +plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux +plus grands artistes de l'Italie, avec une originalité, une perfection +de style tout espagnole. + + + + +CHAPITRE VI + + Naissance de Velasquez.--Il entre dans l'atelier de Francisco + Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son livre + sur l'art de la peinture. + +1599--1650 + + +Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco[67], +son beau-père, Diego de Silva Velasquez, naquit à Séville en 1599. Ses +ancêtres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille +noble et très-ancienne; mais ils avaient, à ce qu'il paraît, perdu leur +fortune, et s'étaient réfugiés à Séville, où le père de Velasquez se +maria. Cette grande cité était alors l'entrepôt d'un commerce immense +avec l'Amérique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait +introduit le goût des arts. Aussi, depuis plus d'un siècle, l'école de +peinture de Séville se vantait d'être la première des Espagnes. Soit que +le jeune Diego eût montré, dès son enfance, des dispositions +extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y eût été poussé par la seule +volonté de son père, toujours est-il qu'il était entré de bonne heure +dans l'école de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors à Séville +d'une grande considération[68]. Cet artiste n'avait pas seulement appris +à manier le pinceau, mais il avait reçu en même temps, dans sa patrie, +une très-forte éducation classique, dont il avait beaucoup profité. +Son oncle, chanoine de la cathédrale de Séville, était un des lettrés +qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des +inscriptions ou des éloges, à l'occasion des ouvrages d'art exécutés à +Séville. Pacheco rapporte[69] ceux que le savant chanoine avait faits, +pour être placés au-dessous d'un tableau de _saint Christophe_ peint par +Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathédrale. Cet oncle, +en destinant Pacheco à la peinture, voulut qu'il allât l'étudier en +Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino[70] dit seulement +qu'il y séjourna plusieurs années, et qu'il étudia beaucoup les œuvres +de Raphaël. Mais, d'après son livre sur la peinture et d'après ses +propres œuvres, nous croyons que Pacheco dut préférer Michel-Ange au +Sanzio; car il revient souvent, dans son traité[71] sur les œuvres du +grand Florentin, qu'il appelle: _el divino, clarissima luz de la pintura +y escultura_; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, où +il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du +cloître de la _Merced Calzada_[72]. Mais comme c'était un peintre, _muy +especulativo_, suivant l'expression de Palomino, qui réfléchissait +beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en négligea peu à +peu la pratique pour la théorie; soit qu'il ne fût pas satisfait de ses +tableaux, dont le dessin était pur et remarquable, mais dont le +coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considérant, +d'après les succès de Velasquez son élève, comme un des premiers maîtres +de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un +écrit contenant ses préceptes et ses leçons. + +Le traité sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 à Séville, peu +connu de ce côté des Pyrénées, mérite de fixer l'attention des amateurs +et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide +analyse. + +Comme il le dit lui-même dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est +proposé, en le composant, d'écrire des notices sur les hommes éminents, +tant anciens que modernes, qui ont exercé l'art de la peinture; de +traiter du dessin et du coloris; de la manière de peindre à la détrempe +et à l'huile; de l'enluminure; de la peinture des étoffes, de celle à +fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin, +d'enseigner la manière de composer toutes les peintures sacrées. + +Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divisé en trois livres qui +contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur +l'exécution des tableaux tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament et de +la Vie des saints. + +Le premier livre, qui traite de l'antiquité et de la grandeur de la +peinture, nous paraît le plus intéressant. Après avoir remonté à +l'origine de cet art, qu'il raconte à sa manière, et après avoir +reproduit le débat, tant de fois agité en Italie, de la supériorité de +la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre VI, à +rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reçues des princes +et des maîtres de ce monde. Son sujet le conduit à décrire, dans le +chapitre VII, les honneurs funèbres rendus, à Florence, aux restes +mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le génie +extraordinaire. On sait que ce service fut célébré dans l'église de San +Lorenzo, en présence du grand-duc Cosme II, par l'Académie du dessin, +sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges +Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato, +sculpteurs. Dans le chapitre VIII, Pacheco donne des notices sur les +peintres célèbres de son temps, que les rois et les princes traitèrent, +à cause de leur art, avec une faveur toute particulière. C'est dans ce +chapitre, qu'après avoir parlé de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort +oublié maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a écrit une +biographie de son élève et gendre Velasquez. Elle est malheureusement +trop abrégée, et ne s'étend pas au delà de 1638. Les renseignements +qu'on y trouve, les seuls véritablement authentiques, font vivement +regretter que Pacheco n'ait pas donné plus d'étendue à la vie du premier +peintre de Philippe IV. Mais il paraît avoir voulu se borner à +revendiquer la part du maître dans les éclatants succès de l'élève; +car après avoir réclamé pour lui seul, ainsi que nous l'avons +rapporté, la gloire d'avoir formé un tel disciple, il ajoute, avec un +orgueil que sa bonhomie fait excuser: «Je ne crois pas me faire tort en +faisant honneur au maître de l'élève, n'ayant dit que la vérité. Léonard +de Vinci ne perdit rien à avoir Raphaël pour disciple, non plus que +Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et +Platon, maître d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin. +J'écris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je +parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la +peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majesté +notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues années, +puisque, de sa main généreuse, il a reçu et reçoit encore tant de +faveurs[73].» Malgré la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper +ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renfermée dans le +chapitre VII de _l'Arte de la Pintura_, ne nous est parvenue de la +composition de Pacheco. + +Le chapitre IX du premier livre, _des Nobles et des Saints qui ont +exercé la peinture_, _et de quelques effets merveilleux produits par +elle_, est fort curieux. On y trouve[74] des documents précieux, sur les +grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultivé cet +art en Espagne. + +Dans le chapitre X, Pacheco revient sur les différentes espèces de +noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilité universelle +qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait à l'exercice de sa +profession le porte à s'indigner d'un impôt spécial qu'on avait mis sur +la vente des tableaux, considérés comme une pure marchandise. Il ne +cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho[75], de réclamer +l'abolition de cette taxe, nommée _la alcavala_, que Velasquez finit par +obtenir plus tard du comte-duc d'Olivarès. + +On remarque, dans le chapitre XI, ce que dit l'auteur, de la peinture +des tableaux de dévotion, de l'avantage qu'on en retire, et de +l'autorité que leur accorde l'Église catholique. + +Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intérêt que de profit le +dernier chapitre (XII) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les +trois états des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont +arrivés au milieu de leur carrière, et de ceux qui finissent. Ils y +pourront voir de quelle manière il démontre, en s'appuyant sur la lettre +de Raphaël à Balthasar Castiglione[76], «comment la perfection consiste +à passer de l'idéal à la nature, et de la nature à l'idéal, en cherchant +toujours le meilleur, le plus sûr et le plus parfait[77].» + +Le livre second est un traité didactique de la théorie de la peinture et +des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le +coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont +pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde +étude de la théorie de son art. À l'appui de ses raisonnements, il cite +souvent les ouvrages de Léonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo +Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespedès, chanoine de +Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors +autorité en Espagne[78]. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les +exemples des grands maîtres pour établir ses préceptes. + +Dans le troisième livre, l'art de la peinture est envisagé au point de +vue de sa pratique, de quelque manière qu'on veuille l'exercer: soit à +l'aide de dessins, de modèles et de cartons, soit à la détrempe, en +enluminure sur étoffes, à fresque, à l'huile, sur toile, sur bois, sur +métaux. L'auteur passe ensuite à la peinture des fleurs, des fruits; à +celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes +(_Bodegones_), et aux portraits d'après nature. Pacheco s'étend sur ce +dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespedès, Albert +Durer et autres maîtres; il trace, pour bien faire les portraits, des +préceptes que son élève Velasquez mit en pratique avec le plus grand +succès. Dans le chapitre IX, il explique comment la peinture éclaire +et excite l'intelligence, apaise la colère et la dureté de l'âme, rend +l'homme aimable et communicatif, et il démontre qu'il est difficile de +s'y connaître et de la juger. Enfin, dans le chapitre X, il revient sur +les raisons qui en font le plus noble des arts. + +Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco +s'efforce d'expliquer de quelle manière les peintres doivent représenter +les sujets sacrés, afin de se conformer à l'autorité de l'Écriture +sainte et des docteurs de l'Église. + +Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a été +composée par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou +censeur des tableaux des choses sacrées. Cette fonction était alors fort +recherchée; Pacheco en fut investi par décret du Saint-Office du 7 de +mars 1618, dont il rapporte le passage suivant[79]: «Eu égard à la +satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant +de cette ville, excellent peintre et frère de Jean Perez Pacheco, +familier de ce Saint-Office, et prenant en considération sa droiture et +sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et +visiter les peintures des choses sacrées qui seront exposées dans les +boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons +telle commission que de droit.» Cette fonction consistait, ainsi que +Pacheco l'explique lui-même, à vérifier s'il y avait quelque chose à +changer dans les peintures sacrées, comme n'étant pas conforme à la foi +catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire séquestrer les +tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui +décidaient de leur sort[80]. + +Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'étendait sur les œuvres +de l'art aussi bien que sur celles de la pensée; et tandis qu'en Italie, +et à Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une liberté qui, +dans leurs œuvres, dégénérait souvent en licence, et dépassait les +limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition réglait tout, même +les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco, +en compagnie d'un théologien de ses amis, don Francesco de Rioja, +examine longuement la question de savoir si Jésus-Christ a été attaché à +la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes +l'avaient représenté[81]. Il résout cette question avec grands renforts +d'autorités et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'à +Plaute qu'il n'invoque[82], pour démontrer que les Romains avaient +coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds +appuyés séparément sur un morceau de bois, _scabellum_, attaché à +l'arbre principal de la croix[83]. + +Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des +choses sacrées, Pacheco ne paraît avoir fait brûler aucun artiste, même +en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septième +siècle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son séjour en Italie +lui font mêler le sacré avec le profane. Tout en expliquant la manière, +approuvée par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinité, les anges, +les saints, les mystères, les scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau +Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la _Danse +d'amours_, le _Bain de Diane_, la _Vénus et Adonis_, la _Vénus et +Cupidon_, et autres compositions très-profanes du Titien[84]. À l'appui +de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les poëtes et les +écrivains de l'antiquité, et il n'a pas moins recours aux grands poëtes +italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les +quatre clous du crucifiement, en faisant l'éloge d'Homère, et en citant +ce vers que Pétrarque, dans le troisième chapitre du triomphe de la +Renommée, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse: + + Primo pittore delle memorie antiche. + +En parcourant avec attention l'_Arte de la pintura_, nous avons été +frappé de l'extrême modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-même +et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de +lui que deux tableaux: l'un, la _Présentation de la sainte Vierge Marie +au Temple_, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de +Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un _Saint Sébastien_, qu'il exécuta +en 1616, pour l'hôpital de Saint-Sébastien de Alcala de Guadeira. Il +donne la description[85] de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec +une réserve qui lui fait honneur. Il parle aussi[86] de la part qu'il +prit à la peinture décorative du tombeau que Séville érigea, en 1598, à +la mémoire de Philippe II; mais en se bornant à dire que ce travail +devait être exécuté très-rapidement. + +Le musée royal de Madrid possède de ce maître quatre tableaux: deux +_saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Inès avec la +palme du martyre_. Tous ces tableaux sont sur bois[87]. Ces +compositions, dessinées avec pureté, pèchent par le coloris qui est dur +et sec, et ne sont, après tout, que les productions d'un artiste de +second ordre. + +Pour donner une idée de la difficulté de l'art, Pacheco cite ces quatre +premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange. + + Non ha l'ottimo artista alcun concetto, + Che un marmo solo in se non circoscriva + Col suo soverchio, e solo a quello arriva + La mano che ubbidisce all'intelletto[88]. + +Le peintre espagnol est lui-même un exemple remarquable de la justesse +de cette appréciation de l'auteur du Moïse et du jugement dernier. +L'invention, la théorie, la connaissance approfondie de toutes les +parties de l'art ne manquaient pas à Pacheco; mais sa main n'a pas obéi +à son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conçoit +et le pinceau qui exécute, il est resté confondu dans la foule des +peintres d'un talent ordinaire. + +Tel qu'il était, néanmoins, le maître de Velasquez paraît avoir exercé +une grande influence sur son élève. Palomino dit que Velasquez avait +étudié toutes les sciences nécessaires à son art, et qu'il aimait et +s'était rendu familiers les poëtes et les orateurs[89]: il avait donc +autant profité de l'instruction profonde que des leçons du savant auteur +de l'_Art de la peinture_. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que +l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en +petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traités. Pacheco faisait +de ces sujets son étude de prédilection presque exclusive. Son élève, au +contraire, semble n'avoir peint que malgré lui des compositions tirées +de l'Écriture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, où +il s'abandonne à toute sa verve, et il excelle dans la reproduction +des scènes de la vie ordinaire, même commune et de bas étage, et dans la +peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des étoffes; +enfin dans les portraits, où il est l'égal des plus habiles. Dans tous +ces genres, on voit qu'il a profité des leçons et des préceptes de son +judicieux maître, tout en conservant son originalité propre. + + + + +CHAPITRE VII + + Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de Gongora, de + Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV. + +1622--1623 + + +Velasquez avait atteint sa vingt-troisième année; il venait d'épouser +Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il résolut +d'aller étudier à l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les œuvres des +maîtres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient +contribué à l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Séville +dans le mois d'avril 1622, et après s'être arrêté quelque temps à +l'Escurial, il se rendit à Madrid. Il y fut amicalement accueilli par +les deux frères don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes, +et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau[90], grand +amateur de peinture. À ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la +permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'eût sollicitée: +mais, à la demande de son beau-père Pacheco, il fit celui de Louis +Gongora, qui eut beaucoup de succès[91]. Le personnage était bien choisi +pour attirer l'attention sur l'artiste à ses débuts. Louis de Gongora +était un poëte bizarre, à force de vouloir trouver l'originalité: +affectant de mépriser les poëtes et les écrivains espagnols qui +l'avaient précédé, il avait conçu l'idée de créer un nouveau style +poétique qu'il appelait _Estilo culto_, style visant à l'effet, +précieux, guindé, violant toutes les règles reçues. C'est dans cette +manière qu'il écrivit ses _Solitudes_, _Soledades_, son _Polyphème_ et +plusieurs autres ouvrages[92]. Bien que ces poëmes fussent plutôt +composés de mots pompeux que de pensées, ils excitèrent, comme tout ce +qui est nouveau, la curiosité du public, et firent naître des imitations +encore plus déraisonnables. On appelait ce genre _le nouvel art_, et +Gongora, qui l'avait créé, passait alors pour un homme de génie. +Philippe IV, ou plutôt Olivarès, l'avait nommé chapelain titulaire du +roi, et il était dans tout l'éclat de sa renommée, à l'époque où +Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son +personnage. Cependant, soit qu'il eût épuisé ses ressources, soit +qu'il désirât revoir sa femme, qu'il avait laissée à Séville, il ne +voulut pas prolonger son séjour dans la capitale; il reprit donc le +chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps. + +Dès le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivarès, qui avait entendu +Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute, +avait pu en juger par le portrait du poëte à la mode, donna l'ordre à +l'huissier du rideau de le faire revenir à Madrid. Velasquez se hâta +d'obéir, et reçut de nouveau, à son retour, l'hospitalité la plus +bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui témoigner sa +reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Dès le soir du jour +où il fut terminé, un fils du comte de Peñaranda, camérier du +cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer à +toute la cour. «Au bout d'une heure, raconte Pacheco[93], toutes les +personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui était +la plus grande épreuve qu'il eût à supporter. Le roi ne se trompa point. +L'œuvre du jeune Sévillan lui plut; il augura bien de son talent, et de +suite, il voulut qu'il fît le portrait du cardinal-infant. Mais, en y +réfléchissant, il parut plus convenable que le peintre commençât par +celui du roi, bien qu'il fût obligé, à cause de ses grandes occupations, +de faire attendre l'artiste. Le 30 août 1623, le portrait royal était +terminé à la satisfaction de Sa Majesté, des infants et du comte-duc, +qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas été peint; jugement qui +fut confirmé par tous les seigneurs qui vinrent voir l'œuvre de +Velasquez[94] + +Tel est le récit que le bon Pacheco fait du succès de son élève et +gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on +n'y aperçoit pas la moindre trace de jalousie. Ce début menait tout d'un +coup le jeune artiste à la gloire et à la fortune. Avec l'approbation du +roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un +talent médiocre, il eût été certain de réussir; mais possédant déjà, +malgré sa grande jeunesse, tous les dons du génie, la promptitude dans +l'invention, la facilité dans l'exécution, un coloris égal aux Vénitiens +les plus éclatants, une sûreté de main incroyable, quel devait être son +avenir! Sa route était toute tracée; il n'avait qu'à la suivre en +s'élevant à la perfection par le travail, sans se laisser détourner par +les plaisirs de la cour, les désirs de l'ambition, ou les mauvaises +pensées de l'envie. Dès ce moment, jusqu'à la fin de sa carrière, +Velasquez prouva, par son application soutenue à son art, que si la +fortune avait favorisé ses débuts, sa conduite, sa dignité personnelle +et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la +faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre. + +Cette bienveillance ne tarda pas à se manifester d'une manière +éclatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la première fois +qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection, +faisant l'éloge de son talent, qu'il considérait comme l'honneur de +l'école espagnole, et lui promettant que, désormais, il aurait seul, +parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui +ordonna de venir se fixer à Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit +expédier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement +par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins +gratuits du médecin et de l'apothicaire de Sa Majesté. Peu de temps +après, Velasquez étant tombé malade, le comte-duc, de l'ordre du roi, +lui envoya ledit médecin le visiter[95]. Tels furent, à la cour, les +débuts de l'élève de Pacheco. + + + + +CHAPITRE VIII + + Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son mariage avec + l'infante Marie.--Divertissements à la cour.--Principaux amateurs + de peinture.--Olivarès et le _Buen-Retiro_.--Représentations + d'_Autos Sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres + d'art. + +1623 + + +Dans le même temps que Velasquez quittait Séville pour se rendre à +Madrid sur l'ordre d'Olivarès, le prince de Galles, second fils de +Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles +Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait à l'improviste, et avec +le dessein, d'abord arrêté, de garder le plus strict incognito. Son but +était d'activer, et de faire aboutir par sa présence, les négociations +depuis longtemps commencées pour son mariage avec l'infante Marie +d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui épousa plus tard +l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire +en personne la cour à sa princesse, et montrer, par sa présence dans la +capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait à +cette alliance. Charles était accompagné, dans cette aventure, par son +fidèle Steenie, duc de Buckingham, aussi avancé dans les bonnes grâces +du roi Jacques, son père, que dans les siennes, et fort capable de +lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins +et les plus madrés négociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage était +depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans +les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et +d'Espagne, ne devait être que l'appoint de plusieurs combinaisons +politiques. D'abord, en donnant sa sœur à l'héritier protestant de la +couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidèle à la politique +traditionnelle de ses ancêtres, voulait obtenir pour la religion +catholique, persécutée en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et +une sorte d'émancipation, que les protestants anglais et écossais de +toutes sectes n'auraient pas consenti à lui laisser accorder. Sur ce +point, Philippe IV était soutenu et excité par tout son entourage. Son +premier ministre lui-même, qui avait le mot de la cour de Rome, était +bien décidé à ne rien céder sur une question aussi capitale. De son +côté, l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid, Digby, comte de Bristol, qui +avait, dès 1617, entamé cette négociation, en même temps que la main de +l'infante, voulait obtenir en faveur de l'électeur palatin, gendre du +roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occupé alors par les +armées de la maison d'Autriche, alliée de l'Espagne. L'infante, objet du +débat, n'était pas, à ce qu'il paraît, disposée à ce mariage: en bonne +catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme +descendante de Charles-Quint, elle préférait le trône de l'empire +d'Allemagne à celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prétendu[96] +qu'elle avait fait connaître ses véritables sentiments au premier +ministre de son frère, en l'invitant à user de tous les moyens en son +pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivarès était déjà disposé, par +des considérations personnelles, à amener cette rupture, s'il est vrai, +comme on l'a écrit, qu'il ait eu à se plaindre de la conduite de sa +femme avec le séduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant +l'occasion d'une rupture que chacun désirait peut-être, mais n'osait pas +brusquer, les fêtes, les spectacles, les courses de taureaux, les +chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succédèrent à +Madrid, pendant les cinq mois du séjour du prince Charles. + +La cour d'Espagne était alors la plus brillante de l'Europe: les grands +seigneurs castillans, comblés d'honneurs et de dignités, chargés de l'or +du Mexique et du Pérou, enrichis des dépouilles du duché de Milan, des +vice-royautés de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un éclat +faits pour éblouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le goût des +arts s'était répandu en Espagne, à la suite des guerres et des conquêtes +de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II +avait attiré à Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en +fallait de beaucoup, à l'avénement de Philippe IV, que les travaux de +cet immense monument, à la fois palais, couvent et sépulture des rois +d'Espagne, fussent entièrement terminés. Le jeune roi, nous l'avons dit, +aimait et cultivait la peinture; à son exemple, ou par inclination +naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient à l'exercice +de cet art, et s'appliquaient à en réunir les œuvres les plus +remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand +éloge: Don Geronimo de Ayança si connu, dit-il, pour son talent et ses +excellentes qualités; don Geronimo Muñoz, digne des plus grandes +louanges à cause de la place qu'il occupe dans la théorie et la +pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de +Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, père du marquis de Orellana, +professeur et chanoine de Séville, et depuis huissier du rideau de +Philippe IV, lequel, avec son esprit pénétrant et une grande érudition, +n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.-- + +«J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre +de cavaliers et d'hommes haut placés, qui possédaient un talent +remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco +Duarte, qui fut président de la contractation[98], et sa sœur doña +Mariana, très-habile en l'art d'écrire, desquels j'ai vu de merveilleux +dessins à la plume; Diego Vidal, et son cousin du même nom, tous les +deux prébendiers (_rationeros_) de cette église (_de Séville_); don +Estevan Hurtado de Mendoça, chevalier de Santiago, qui, dans sa +jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis +del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place +avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont +l'esprit élevé doit faire, comme de raison, espérer d'illustres œuvres.» + +Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: «Notre +duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de +Barcelone, qui a joint à l'exercice des lettres et des armes celui de la +peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume, +comme celui d'un véritable Mécènes. Il raconte que, dans son ambassade +extraordinaire à Rome, où il fut envoyé en 1625, pour faire acte +d'obédience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le +duc s'était fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo +Cincinnato, né à Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe +II, et qui était originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne +n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui +d'Urbain VIII, et le pontife en avait été tellement satisfait, qu'il +avait conféré à l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait +donné une chaîne d'or avec une médaille à son effigie. «Mais, dit +Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! À peine venait-il de +recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua, +commis par le pape à cet effet, que le jeune homme mourut le 14 décembre +1625, et fut enterré dans l'église de San-Lorenzo, de Rome, avec les +insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101].» + +Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie +un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentré en +Espagne à protéger les artistes, ses compatriotes. Il avait formé à +Séville une belle galerie et une riche collection de livres rares et +curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes +affaires et l'amour des lettres et des arts. + +Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la poésie avec +succès, comme Xauregui, n'était pas moins amateur des œuvres de la +peinture, dont il possédait de remarquables spécimens. Le duc d'Alba se +faisait également remarquer par le même goût; il en était ainsi d'un +grand nombre de nobles qui avaient rapporté ce goût d'Italie, et parmi +lesquels on doit citer, d'après Pacheco[102]: don Francisco de Castro, +ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille +ducats d'un tableau du Corrège au cardinal Sforza, sans pouvoir +l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, à Madrid, +un grand tableau de Raphaël, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_, +l'_Enfant Jésus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui +avait offert lorsqu'il était vice-roi de Naples, et qui fut payé par don +Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes, +vice-roi du duché de Milan. + +Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de +Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements +qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu +son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothèque était une des plus +nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait +beaucoup de manuscrits et de livres rares. À l'une des portes de Madrid, +il avait fait bâtir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu +de temps après son avénement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une +petite maison qu'il avait nommée _Galinera_, parce qu'il y avait mis des +poules fort rares qu'on lui avait données. «Comme il allait les voir +assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui +est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est très-agréable, +l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre grands corps +de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au +milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui +jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les +contr'allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce +bâtiment a le défaut d'être trop bas. Ses appartements en sont vastes, +magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de +couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont ornés. Je +remarquai dans une grande galerie l'entrée de la reine Élisabeth, mère +de la feue reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au +cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries +avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et +très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour +les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture +et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des +grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de +champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la +campagne et qui plaît infiniment.» + +Telle est la description du _Buen Retiro_, donnée par une personne qui +l'avait vu quelques années après la mort du comte-duc. Ce ministre y +avait employé les artistes les plus renommés de son temps, tels que le +Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte +Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des +bâtiments. Le système des eaux, le dessin des jardins ainsi que la +disposition de la salle de spectacle, furent confiés au florentin Cosimo +Lotti, peintre et ingénieur, au service de Philippe III, et sur lequel +nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la durée du +règne de Philippe IV, la résidence préférée par ce prince. Il s'y +retirait souvent, et s'y livrait avec passion à son goût pour les pièces +de théâtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pièces +improvisées sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les +ressources de son esprit vif et piquant. + +L'arrivée inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne +pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les +plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner à +l'héritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute idée de +l'Église catholique et de ses pompeuses cérémonies, on fit défiler en sa +présence les processions de tout le clergé régulier et séculier de +Madrid, dans tout l'éclat de leur magnificence; on lui prépara des +parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_, à la +manière espagnole, décrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le +roi et les invités, montés sur de magnifiques andalous, forçaient le +sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une +enceinte entourée de toiles, où ils venaient le percer de leurs lances +et de leurs épieux, en présence de la reine et des dames de la cour, +dans leurs carrosses, ainsi que l'a représenté Velasquez, dans un de ses +tableaux du _real museo_[106]. + +Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de +Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosité que les +représentations des pièces du théâtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'eût +assisté, sans doute, à Londres ou à la cour de son père, aux comédies, +aux drames et aux tragédies du grand Shakespeare. Mais les compositions +de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue à Madrid, différaient +essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du poëte de +Roméo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur +espagnol, ou pièces en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi +catholique, n'ont aucun rapport avec le répertoire du théâtre du vieux +William. Ainsi, dans la comédie de _Saint-Antoine_, «lorsque le saint +disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un +témoin oculaire[107], se mettaient à genoux et se donnaient des _Mea +culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac.» Les +décorations n'étaient pas moins curieuses que les pièces elles-mêmes. +«On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel +dans une robe parsemée d'étoiles. Au moment où il quittait la terre, un +rocher se fendait, et on en voyait sortir les âmes de son père et de sa +mère, qu'il avait délivrées du purgatoire, et qui s'élevaient avec lui +vers les cieux au bruit de la musique.» + +Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mérite de la +nouveauté: mais il ne paraît pas qu'il ait produit sur son esprit +d'autre effet que celui de la curiosité satisfaite. Ce qui frappa le +plus vivement l'héritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand +nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer, +non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents +et les églises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de +la cour. Depuis quelques années, Buckingham s'était efforcé de diriger +l'attention de son jeune maître du côté des arts. Il cherchait à lui en +inspirer le goût, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi +que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour détourner le futur roi +d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement +à cœur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut monté sur le +trône, il réunit en peu de temps des collections aussi belles que les +plus renommées d'Italie ou d'Espagne. Déjà, pendant son séjour dans ce +dernier pays, il avait cherché à réunir des tableaux. C'est ainsi qu'il +acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana, +et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit à don Andres Velasquez mille +couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrège, mais sans pouvoir +l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel +il avait demandé de lui céder les deux précieux volumes de dessins et de +manuscrits de Léonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent +cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse +_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son père, qui avait été sauvé +de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlèvement d'Europe +et Danaé_, ouvrages du même maître. Néanmoins, ces œuvres capitales ne +sortirent pas d'Espagne, et, bien que déjà emballées et encaissées à +destination de l'Angleterre, elles furent oubliées à Madrid, dans le +départ précipité du prince et de son favori[110]. + +Ce départ fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le +portrait de Charles, qu'il avait commencé. Néanmoins, selon le +témoignage de Pacheco[111], il reçut du prince cent écus pour cette +ébauche. Devenu roi d'Angleterre quelques années après, Charles dut +regretter de n'avoir point à exposer à White-Hall ou Hamptoncourt, entre +ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par +Velasquez. + + + + +CHAPITRE IX + + Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre + et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par + Velasquez.--Son succès: sonnet de Pacheco à cette + occasion.--Honneurs et récompenses accordés à Velasquez.--Portrait + d'Olivarès.--Tableau de l'expulsion des Maures. + +1623--1628 + + +Après plus de cinq mois de séjour à Madrid, Charles et son écuyer +partirent à l'improviste, comme ils étaient venus, à la grande +satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. À l'occasion +de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante +catholique, ce dernier reçut du pape Urbain VIII, une lettre qui le +félicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui +promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-siége. Cette +lettre, dont la traduction du latin en italien est donnée par le marquis +Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accordé, ainsi +qu'on l'a prétendu, des dispenses pour le mariage. + +L'orgueil britannique, blessé par ce dénoûment, chercha bientôt à se +venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne +formidable, dans laquelle entrèrent la France, l'Angleterre, la Hollande +et le duc de Savoie, unis par le traité d'Avignon. Le comte-duc +s'attendait à cette levée de boucliers: il opposa, dans ces graves +conjonctures, des forces imposantes à celles des ennemis de l'Espagne, +et pendant quelque temps, au moins, les succès furent balancés. + +Ces graves événements n'empêchèrent pas le jeune roi de continuer sa vie +de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau +tout entier de ces grandes affaires. Il avait été si satisfait du +premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa +main. Mais, cette fois, il décida que le peintre le représenterait monté +sur un des plus beaux chevaux de ses écuries. Philippe excellait dans +l'art de l'équitation, et se livrait souvent à son goût pour la chasse à +courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextérité, les +plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivarès, qui était +également un cavalier remarquable, s'était fait nommer grand écuyer du +roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans +toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son traité de la +chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il forçât un sanglier +de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrières +et des marécages, soit qu'il poursuivît un cerf ou un lièvre avec les +lévriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur +des sentiers escarpés, bordés de précipices, et dans les passages les +plus dangereux. Mais le peintre de Séville saurait-il représenter le +noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe, à l'œil +de feu, à la crinière épaisse et flottante, à la noble encolure, aux +jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'élève de Pacheco +avait suivi, dans le cours de ses études, les conseils de son maître, +qui s'étend avec complaisance sur la représentation du noble animal +destiné à porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au musée +de Madrid le portrait équestre de Philippe IV, que Velasquez ne devait +pas être à son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi +galope à travers une campagne accidentée: il est couvert d'une armure +d'acier avec filets d'or; une écharpe cramoisie flotte sur sa poitrine, +et il tient dans sa main droite le bâton de commandement[114]. «Le +tout, dit Pacheco[115], est peint d'après nature, même le paysage.» + +Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner à la cour la +plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus +d'effet. Son succès fut si grand, que les amis de l'artiste demandèrent +au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui +flattait le goût du prince, fut facilement accordée, et l'on vit ce +portrait exposé dans la _calle mayor_ de Madrid, vis-à-vis de saint +Philippe, à l'admiration du public tout entier, et au vif +désappointement des envieux du jeune artiste; «ce dont, dit +Pacheco[116], j'ai été témoin.» Raphaël Mengs place ce portrait au +nombre des meilleurs de Velasquez:--«Ce qui est surtout extraordinaire, +dit-il, c'est la manière facile et franche avec laquelle est peinte la +tête, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux +qui sont très-beaux, est exécuté avec la plus grande légèreté[117].» + +Plusieurs beaux esprits de la cour composèrent, en l'honneur de ce +portrait, des pièces de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste, +ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don +Geronimo Gonzalès de Villanueva, poëte distingué de Séville, qui fit, +dans cent vingt-deux vers ampoulés, l'éloge emphatique du roi, qu'il +appelle: + + «Copia felix de Numa o de Trajano.» + +«Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118].» Pacheco, alors à +Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi féliciter son élève et +gendre de son éclatant succès, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il +le fit dans le sonnet suivant, où éclatent à la fois l'attachement du +père, la satisfaction du maître, l'admiration de l'artiste et +l'enthousiasme d'un fidèle Espagnol: + + «Vuela, o joven valiente, en la Ventura + De tu raro principio, la privança + Onre la possesion, no la esperança + D'el lugar que alcançaste en la pintura. + Animete l'Augusta alta figura + D'el monarca mayor qu'el orbe alcança, + En cuyo aspecto teme la mudança + Aquel que tanta luz mirar procura. + Al calor d'este sol tiempla tu buelo, + I veras cuanto estiende tu memoria + La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles. + Qu'el planeta benigno a tanto cielo, + Tu nombre illustrara con nueva gloria + Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119]» + +«Vole, ô vaillant jeune homme, soutenu par le succès de ton rare début: +la faveur et non l'espérance honore maintenant la place que tu as su +conquérir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste +monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien +changer à la ressemblance du prince qui t'accorde la grâce de +contempler un si grand astre. Élève ton vol à la chaleur de ce soleil, +et tu verras comme la Renommée étendra ta mémoire, à l'aide de ton génie +et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera +ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et +que tu es son Apelles.» + +Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en +témoigna sa satisfaction à Velasquez en lui donnant, d'abord une +gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille +somme et un logement évalué deux cents ducats par an. Mais, comme la +pension était assignée sur un bénéfice ecclésiastique, et qu'il fallait, +pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put +commencer à en jouir qu'en 1626. + +Il est probable qu'après avoir exécuté le portrait équestre du roi, +Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son +protecteur. Le musée de Madrid en possède un[120] d'une grande beauté, +qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait même qu'il a été +composé pour lui servir de pendant. Le comte-duc est également monté sur +un magnifique cheval lancé au galop; il tient dans sa main droite le +bâton de commandement, il est revêtu d'une armure sur laquelle se +détache une écharpe cramoisie, et sa tête est couverte d'un large +sombrero à bords rabattus. + +Bientôt, le roi voulut mettre Velasquez à une épreuve plus sérieuse. +Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonnée par son +père, événement qui, pour le dire en passant, dépeupla plusieurs +provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants à l'Espagne, +Philippe IV décida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la +cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez +peignit: «une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et +l'expulsion inespérée des Maures, en concurrence avec trois peintres du +roi[121].» Il est probable que ces artistes étaient Eugenio Caxes, +Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parlé précédemment. +Les juges de ce concours furent le frère Juan Mayno, que nous avons +également fait connaître, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi, +chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux, +dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges décidèrent en +faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu +jusqu'à nous; soit qu'il ait été perdu, soit qu'il ait été détruit dans +un incendie, ou pendant les guerres qui ont désolé l'Espagne: Palomino, +qui l'avait vu, en a donné une description détaillée[122]. + +C'est à la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge, +très-recherchée alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y +attaché. En outre, le roi lui donna une pension de douze réaux par +jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123]. + + + + +CHAPITRE X + + Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de son temps + pendant son séjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et + autres peintures. + +1628--1629 + + +Après la rupture du mariage projeté entre le prince de Galles et +l'infante Marie, la guerre avait éclaté avec violence, non-seulement en +Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France, +la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait +subir à la monarchie espagnole plus d'un revers, compensés néanmoins par +quelques succès. Les trésors des combattants étaient à sec, les +populations épuisées lorsqu'elles commencèrent à songer à la paix. La +France, la première, s'était détachée du traité d'Avignon, et avait +conclu séparément une trêve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livrée au +gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait +traîner à la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaissé +l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Néanmoins, dès 1625, +elle penchait vers un accommodement honorable. C'est à cette époque que +le peintre Rubens avait fait, à Paris, la connaissance du favori de +Charles Ier. Employé depuis longtemps dans des négociations secrètes +par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne, +Rubens, à ce qu'on croit, avait reçu à Paris les confidences du duc de +Buckingham, et les avait transmises à l'archiduchesse Isabelle, restée, +après la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures +communiquées au roi d'Espagne par l'infante, avaient déterminé ce +prince, ou plutôt le comte-duc, à autoriser Rubens à continuer, avec les +agents du duc, les relations commencées à Paris. Rubens fut donc chargé +par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui +représentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles +pouvaient être les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les +conditions que l'Espagne mettrait à un accommodement. Mais, comme ces +négociations traînaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son +ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en +Espagne, afin qu'il lui fût plus facile de donner toutes les +explications désirables. Philippe IV et Olivarès s'empressèrent +d'adhérer à cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils +avaient pu juger déjà de sa supériorité comme artiste; et en véritables +amateurs, ils désiraient le voir à l'œuvre à Madrid même. Ils +autorisèrent donc l'archiduchesse à l'envoyer en Espagne, afin de mieux +connaître le véritable état des choses, et de lui donner ensuite les +instructions secrètes dont il devait se servir à la cour d'Angleterre +pour ramener, s'il était possible, le bienfait de la paix en +Europe[125]. + +Rubens était à la hauteur d'une pareille mission: connaissant à fond la +docte antiquité, ainsi que nous l'expliquerons, il écrivait et parlait +également bien presque toutes les langues de l'Europe, et son génie +d'artiste lui assurait la bienveillance et même la familiarité des plus +grands seigneurs, des princes et des rois. + +Il partit d'Anvers dans le mois d'août 1628; il passa par Paris, sans +s'y arrêter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence +possible[126], et dut arriver à Madrid dans le courant du même +mois[127]. + +Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son +ministre, il eut bientôt gagné leur confiance entière, et donné de son +esprit et de son intelligence supérieure une idée égale à celle qu'avait +fait concevoir son génie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite +les instructions nécessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa +mission, le roi et son favori voulurent profiter du séjour en Espagne +d'un des plus grands peintres qu'il y eût alors en Europe, pour occuper +son pinceau à décorer de ses œuvres leurs églises et leurs palais. + +Rubens, dans ses lettres, ne paraît pas trop contrarié de ces retards, +qui lui permettaient d'étudier et même de copier à l'Escurial, celles +des peintures de Titien, son modèle de prédilection, qu'il ne +connaissait pas encore. «Rien de certain au sujet des affaires +d'Angleterre, écrivait-il de Madrid, le 29 décembre 1628, à son meilleur +ami, Jean Gaspar Gevaërts, secrétaire de la ville d'Anvers[128], depuis +le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de +nouveau chercher à se réunir, et tout fait concevoir plus d'espérance +que de crainte. Mais ces affaires-là sont encore incertaines, comme ce +qui dépend de l'avenir, et, d'après le train des choses de ce monde, je +n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est passé.» Dans cette +même lettre, après avoir rendu compte de l'impression produite à Madrid +par la prise opérée le 20 septembre précédent, par les Hollandais, près +de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur énorme de cent +soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: «Vous seriez étonné de voir ici +presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent à +bon droit accuser de cette calamité publique les honteuses jalousies qui +animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine, +qui va jusqu'à négliger, et même oublier ses propres maux, pour le +plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai pitié que du roi. Doué par la +nature de toutes les qualités de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu +me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce +prince serait assurément capable de gouverner dans toute espèce de +fortune, s'il ne se défiait pas de lui-même, et s'il n'avait pas trop de +déférence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine +de la crédulité et de la folie des autres, et il est victime d'une haine +qui ne s'adresse pas à lui: ainsi l'ont voulu les dieux.» + +Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en +écrivant que ce prince avait trop de déférence pour ses ministres, il +appréciait très-judicieusement le caractère de ce monarque. Pour lui, il +n'avait qu'à se féliciter de l'accueil qu'il avait reçu du roi et de son +favori. D'abord, quelque temps après son arrivée à Madrid, Philippe, +oubliant la promesse qu'il avait faite à Velasquez, de ne se faire +peindre par aucun autre artiste, avait commandé son portrait au maître +d'Anvers. Dans un mot, écrit à la hâte de Madrid, le 2 décembre 1628, à +son ami Peiresc, Rubens, après s'être excusé de ne l'avoir pas vu à Aix, +en allant en Espagne, lui apprend: «qu'il avait déjà commencé le +portrait du roi à cheval, en quoi Sa Majesté prenait un si singulier +plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait +déjà fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de +l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilité, en leur présence. Il +termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie +à son retour, si les affaires le permettaient[129].» + +Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser +plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of +spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut +voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. André Van +Hasselt a publié à la suite de son histoire de Rubens[130]. + +À l'exemple de son maître, Olivarès voulut aussi se faire _pourtraire_ +par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses +biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel +motif, car le coloris est la qualité dominante du chef de l'école +d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le même que celui qui a été +gravé par Cornelius Galle. Le comte-duc y est représenté à mi-corps, +dans un médaillon, la tête nue, avec la cuirasse et l'écharpe sur ses +épaules. Dans le haut, on voit l'étoile du soir entourée d'un serpent +mordant sa queue, symbole de l'éternité, avec cette devise: + + Hespere quis cœlo lucet felicior ignis? + +À droite du médaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier représentant +la tête de Méduse; à gauche, la massue d'Hercule soutenant la dépouille +du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec +l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique: + + «Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus, + Moli ornandæ orbis dat comitem atque ducem.» + +Le comte-duc offrit à Rubens une occasion plus importante de développer +la fécondité de son imagination, et la prodigieuse habileté de son +pinceau. Ce ministre était alors occupé à faire agrandir et décorer le +couvent des Carmélites de Loëches, à quelques lieues de Madrid, petite +ville qui dépendait de son duché d'Olivarès, et où il possédait un +palais. Il voulut que Rubens représentât dans l'église du couvent le +triomphe de la loi nouvelle, de l'Église et de l'Évangile, le +renversement du paganisme et de tous les rites et cérémonies de +l'antiquité. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui +furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve +maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132]. +D'après Palomino[133], Rubens avait également peint pour cette église +les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette +composition était remplie d'imagination et de science, comme on pouvait +encore, de son temps, en juger dans l'église des Carmélites de Loëches. + +Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pâris_, +destiné au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au musée royal +de Madrid. Dans ce tableau, où brille au suprême degré l'éclatant +coloris du maître, l'Amour couronne Vénus d'une guirlande de roses, +tandis que Mercure lui présente la pomme, que vient de lui adjuger le +jeune berger qui contemple la déesse d'un air émerveillé de sa +beauté[134]. + +Palomino énumère un grand nombre d'autres tableaux que Rubens exécuta, +soit pour le roi, soit pour les églises et corporations religieuses, ou +pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en +particulier: l'_Enlèvement des Sabines_, le _Martyre de l'apôtre saint +André_, l'_Immaculée Conception_, exécutée pour les religieuses de la +ville de Fosaldana, près de Valladolid, dont la beauté, dit-il, est +aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est étonnante, et qui +coûta soixante-dix mille réaux. + +Pacheco, qui vivait à Madrid avec son gendre, à l'époque du séjour de +Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus +authentiques sur les œuvres que le peintre flamand exécuta pendant son +voyage. «Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et +arriva dans le mois d'août 1628. Il apportait à Sa Majesté notre roi +catholique Philippe IV, huit tableaux de différents sujets et de +diverses grandeurs, qui furent placés dans le salon nouveau, parmi +d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta à Madrid, +sans négliger les négociations importantes pour lesquelles il y était +venu, et quoiqu'il eût été indisposé pendant quelques jours de la +goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant +étaient grandes son adresse et sa facilité. Premièrement, il fit le +portrait du roi et des infants, à mi-corps, pour envoyer en Flandre; il +fit de Sa Majesté cinq portraits, et, entre autres, un à cheval, avec +d'autres figures, très-remarquable. Il fit le portrait de madame +l'infante Carmélite, plus qu'à mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il +fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du +Titien que le roi possède, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_); +l'_Europe_, l'_Adonis et Vénus_, la _Vénus et Cupidon_, l'_Adam et Ève_, +et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de +Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vénitien_, et beaucoup +d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possède. Il copia le +portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea +quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est +au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la +_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frère du +duc de Maqueda, un _Saint Jean évangéliste_, de grandeur naturelle. Il +paraît incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de +temps, et avec de si grandes préoccupations. Il fréquenta peu les +peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait +échangé des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et +sa modestie, et ils allèrent ensemble voir l'Escurial.» + +Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid énumère soixante et un ouvrages +de Rubens, et cette collection ne possède pas tous les tableaux de ce +maître qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu +exécuter ces œuvres si nombreuses, et dont quelques-unes présentent une +énorme dimension, pendant son séjour en Espagne. Malgré sa prodigieuse +facilité et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si +l'on en croit Palomino[136] par ses deux élèves Sneyders et Pierre de +Vos, qu'il aurait amenés avec lui en Espagne, sa prodigieuse activité +n'aurait pu suffire à tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de +Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre +d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. «Lorsqu'il fut +de retour à Anvers, dit-il, il eut à peindre pour le roi Philippe IV +beaucoup de tableaux, qui devaient servir à décorer le palais de la +_Torre della Perada_, éloigné de trois lieues de Madrid. À cet effet, le +roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et +les fit envoyer au peintre à Anvers. C'est chose digne d'admiration de +voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables, +métamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on +pouvait joindre un tableau à un autre, ayant fait disposer dans quelques +intervalles ménagés entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints +par Sneyders, excellent peintre en ce genre.» Suivant Baldinucci, ce +serait également à Anvers que Rubens aurait peint les cartons des +tapisseries, exécutées ensuite en Flandre, pour l'église des Carmélites +de Loëches. Cette version paraît plus probable que celle de Palomino, +qui veut que ces cartons aient été exécutés par Rubens lorsqu'il était à +Madrid. + +On a raconté deux aventures qui seraient arrivées à Rubens pendant son +séjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine +peintre, nommé Collantès. On trouvera la première dans l'histoire de +Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, après l'avoir répétée, +raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit +l'artiste flamand à Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni +de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront été +inventées à plaisir. Nous nous bornerons à remarquer, en ce qui concerne +la première, que l'avarice reprochée au duc de Bragance n'est nullement +dans le caractère que l'histoire attribue à ce seigneur, qui devint +quelques années plus tard roi de Portugal. Quant à la seconde aventure, +la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collantès, elle +ne paraît pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom, +Francisco Collantès, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe +ne dit qu'il ait été moine. Nous croyons donc que l'on doit révoquer en +doute l'authenticité de ces deux récits. + +Après avoir passé près de neuf mois en Espagne, Rubens réussit enfin à +recevoir les instructions secrètes qu'il attendait pour entamer les +négociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son +séjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui +avaient témoigné toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de +son talent, il reçut, au moment de son départ, des marques encore plus +éclatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une +lettre adressée à l'infante Isabelle, et dont Rubens était porteur, +autorisait cette princesse à lui faire payer tout ce qu'il réclamerait +pour les dépenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un +office de secrétaire du conseil privé de la cour de Bruxelles, pour +toute sa vie, avec la survivance à son fils Albert, ce qui vaut, dit +Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'après ce +que rapporte Baldinucci[142], que le maître flamand emporta un grand +nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que +pour des cartons de tapisseries. + + + + +CHAPITRE XI + + Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à Rome, tableaux qu'il + exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du roi à son + retour.--Indication de quelques-uns de ses ouvrages. + +1629--1631 + + +La liaison qui s'était établie entre Velasquez et Rubens, pendant le +séjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter à l'élève de +Pacheco. À cette époque, le peintre d'Anvers était dans toute sa gloire: +la fécondité de son imagination, la facilité prodigieuse de son pinceau, +l'éclat de son coloris, frappèrent, sans nul doute, son jeune émule, non +moins que la variété de ses connaissances et la supériorité de son +esprit. Comme Rubens avait fait un très-long séjour en Italie, et qu'il +admirait avec passion les œuvres des maîtres de ce pays, et surtout +celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre +espagnol à visiter cette contrée, pour y étudier, à la source même de la +peinture chez les modernes, toutes les beautés de cet l'art. Depuis +longtemps Velasquez, avait formé le projet de faire ce voyage; mais il +lui fallait l'agrément du roi qui, après le lui avoir promis plusieurs +fois[143], ne pouvait se décider à le laisser s'éloigner. Après le +départ de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par +consentir. Il lui donna même pour son voyage quatre cents ducats +d'argent (_en plata_), lui faisant payer deux années de son traitement. +Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre congé, ajouta deux +cents autres ducats d'or, une médaille avec le portrait du roi, et un +grand nombre de lettres de recommandation[144]. + +Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de +Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans +le duché de Milan. Il gagna Barcelone, où il s'embarqua le jour de +Saint-Laurent (10 août) 1629, et vint aborder à Venise. Il y fut logé +dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit à sa table, et le +fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la +ville et ses environs, à cause des troubles qui agitaient alors +l'Italie. Après un court séjour à Venise, il prit la route de Rome, par +Ferrare, où, selon Palomino[145], il ne s'arrêta que deux jours pour +admirer les œuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se présenta dans +cette ville, chez le cardinal Sachetti, légat du pape, et autrefois +nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivarès. +Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il +lui fit beaucoup d'instances pour qu'il logeât dans son palais, pendant +le temps qu'il étudierait à Ferrare, et pour qu'il mangeât à sa table. +Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux +heures ordinaires; mais que, néanmoins, si Son Éminence désirait être +obéie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reçu cette +réponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui était à son service, avec +ordre de se mettre à la disposition du peintre, de le faire servir de la +même manière que s'il eût mangé à sa table, et de lui montrer les choses +les plus curieuses de la ville. Informé que le départ de Velasquez +devait avoir lieu le lendemain, le prélat ordonna de commander des +chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu'à un pays +nommé Cento (la patrie du Guerchin). De là, Velasquez se dirigea, en +toute hâte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorète, mais sans s'y +arrêter, et même sans se donner le temps de remettre aux cardinaux +Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la première de ces villes, les +lettres de recommandation qui leur étaient adressées. + +Arrivé à Rome, le peintre de Philippe IV fut reçu avec beaucoup de +distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui +lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les +clefs de plusieurs pièces, dont la principale était entièrement peinte à +fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirés de +l'Écriture sainte, parmi lesquels on voit Moïse devant Pharaon. +Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas être seul; il se +contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux +gardiens qu'on le laissât entrer sans difficulté, toutes les fois qu'il +le voudrait, pour dessiner le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou les +ouvrages de Raphaël; et il vint étudier souvent ces peintures, avec +grand profit. Plus tard, charmé par la situation du palais ou Vigne des +Médicis, sur la Trinité des Monts, et croyant ce site très-favorable à +l'étude pendant le printemps, parce qu'il s'étendait sur la partie la +plus élevée et la plus aérée de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand +nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de +Florence, par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de +Monterey, de s'y établir. Il y passa deux mois, jusqu'à ce qu'une fièvre +tierce l'eut obligé à chercher un refuge dans la maison du comte. +Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frère d'Olivarès, prit +le plus grand soin du peintre favori du roi son maître, et de son +premier ministre. Il lui envoya son médecin le visiter, et voulut +supporter seul toutes les dépenses occasionnées par sa maladie. En +outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander, +vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel +est le récit que Pacheco[146] fait du premier voyage de son gendre et de +son séjour à Rome. À part les études faites par Velasquez dans le +Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son +propre portrait, donné à Pacheco lui-même, et un portrait sur toile de +la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit à Naples, +où il alla s'embarquer, et qui était destiné au roi d'Espagne[147]. +Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit à Rome le +tableau de _Joseph vendu par ses frères_, et celui de _Vulcain averti +par Apollon de l'infidélité de Vénus_[148]. Palomino ajoute[149] que +Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, où il les offrit au roi, +à son retour à Madrid, au commencement de 1631, après une absence de +dix-huit mois. Le roi les reçut avec une grande satisfaction, et les fit +placer au _Buen Retiro_, d'où le _Joseph_ fut bientôt transporté à +l'Escurial dans la salle du chapitre. + +C'était d'après le conseil d'Olivarès que Velasquez s'était présenté +chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la +promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser _pourtraire_ +par aucun autre artiste pendant son absence. «Philippe IV, dit +Pacheco[150], se réjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi +que la générosité avec lesquelles le traita un si grand monarque sont à +peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda +la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui +dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque +l'artiste le peignit à cheval, posa, dans une seule séance, trois heures +de suite, de son plein gré et avec une véritable bienveillance.» + +Parmi les nombreuses récompenses que ce prince lui donna dans l'espace +de six mois, Pacheco compte trois offices de secrétaires de la ville de +Séville, qui furent octroyés au père de Velasquez, et dont chacun valait +mille ducats par an. En moins de deux années, le peintre de Philippe IV +reçut un office de garde-robe (_guarda-ropa_), et celui d'aide de la +chambre (_ayuda de camara_), en 1638; l'honorant de la clef de +chambellan, distinction fort enviée de beaucoup de cavaliers de l'habit +(de Santiago et de Calatrava). «Pour moi, ajoute Pacheco[151], à qui +revient une si grande part de son bonheur, j'espère que, grâce au soin +et à la ponctualité qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majesté, +il augmentera et améliorera son art, ainsi qu'il le mérite; et qu'il +recevra les prix et les récompenses dus à son heureux génie, dont les +qualités supérieures sauront le maintenir, sans aucun doute, à la +hauteur où il s'est élevé maintenant.» Ces souhaits du bon Pacheco, qui +terminent sa trop courte notice sur son élève et gendre, ont été +pleinement réalisés. C'est à partir du retour de son premier voyage +d'Italie, que Velasquez a exécuté ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses +portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols; +ensuite, ses tableaux de scènes intérieures du palais, comme ses +_Meninas_[152], où les usages, les costumes et les personnages du temps +sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions _di mezzo +carattere_, comme son tableau de _Las hilanderas_[153], délicieuse scène +d'un naturel exquis, relevée par les plus charmants détails, et par une +admirable disposition de la lumière; enfin, ses tableaux d'églises, ses +paysages et ses _Bodegones_, scènes vulgaires dans le genre d'Adrien +Brawer ou de Van Ostade, mais traitées, comme celles de Ribera, dans un +style tout espagnol. L'ensemble de ces œuvres si diverses, mais toutes +également remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne +s'étaient point trompés, lorsqu'à l'apparition du portrait de Gongora, +ils avaient deviné le génie d'un grand maître. + + + + +CHAPITRE XII + + Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista + Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen + Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna + et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de + Philippe IV. + +1621--1665 + + +Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie était en possession de +fournir un grand nombre d'artistes à la cour d'Espagne. Parmi ceux qui +furent employés avec honneur sous les règnes de Philippe III et de son +fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons déjà indiqué, mérite une +mention particulière. Il était d'une noble famille romaine, et frère du +cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manière remarquable +des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son +temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute idée de son +talent dans ce genre. Mais sa réputation, comme architecte, était +beaucoup plus assurée, et c'est à cet art que son nom doit d'être +parvenu jusqu'à nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155], +rapporte qu'après avoir été fait, par Paul V, surintendant de la belle +chapelle Pauline, à Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres +travaux exécutés par ordre de ce pontife, il fut emmené en Espagne, en +1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III. +Ayant présenté à ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut +admis à concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois +d'Espagne à l'Escurial. Le modèle de Crescenzi fut exposé avec les +autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jugé le +meilleur, le chargea de l'exécuter. Mais, comme il n'y avait sur les +lieux ni matériaux de bonne qualité, ni ouvriers assez capables, +Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adressées à +différents princes. À Florence, il engagea Francesco Generino, +sculpteur; à Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci +et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici, +Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit +la main à l'œuvre de la sépulture royale, qu'on a nommée Panthéon. C'est +une chapelle souterraine, à laquelle on descend par soixante degrés: +elle est entièrement privée de la lumière du jour. Sa forme est +sphérique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de +bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientôt; tout autour, de +magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis +Charles-Quint. Chaque tombeau est séparé du plus rapproché par des +doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placés des +anges qui tiennent des torchères, au nombre de trente, comme les +tombeaux. L'œuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du +Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent. + +Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en médailles et sculpteur, Leone +Leoni, d'Arezzo, dont nous avons raconté ailleurs[156] la vie +aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un +grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait également travaillé pour +des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant +partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'église de +Saint-Paul, à Valladolid[157]. + +Le Panthéon de l'Escurial, commencé vers 1619, ne fut achevé qu'en 1654. +Sa consécration fut faite le 15 mars de cette année, avec la plus grande +pompe, en présence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de +Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient +continué cette race royale, eurent été descendus dans la chapelle, et +déposés, chacun à sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre, +un frère hiéronimite prononça une éloquente oraison funèbre, sur ce +texte tiré d'Ézéchiel: «_Ô vous, ossements desséchés, écoutez la parole +du Seigneur_[158].» + +Pour récompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de +l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma +surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le +Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre +dorique, que le comte-duc fit bâtir et qu'il offrit au roi, presque +aussitôt après son avénement à la couronne. Ce prince fit à ce palais +quelques augmentations, et il éleva en outre, au milieu des agréables +jardins qui l'entourent, les deux pavillons appelés les Hermitages de +Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit décorer de fresques.--Nous +ignorons si Crescenzi fut également l'architecte de l'église de +Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore +aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon +Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, à l'âge de +soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterré en +grande pompe dans l'église _del Carmine_. + +Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingénieur, était un Florentin, +élève de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employé par le grand-duc +Cosme II, à restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et +spécialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il +exécuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une +barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses +inventions à cette époque. En 1628, Philippe IV désirant ajouter un +théâtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste +capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction +de cet édifice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les +décorations et les machines nécessaires aux représentations. Le +grand-duc, après avoir consulté Giulio Parigi, architecte alors en +grande réputation à Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se +rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui +quelques-unes de ses inventions. Dès qu'il fut arrivé à Madrid, le roi +s'empressa de lui faire commencer la construction du théâtre. Cosimo le +disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi, +on avait la vue de toute la scène, et que l'on pouvait également bien +voir et entendre les comédies. Comme le fond de la scène s'ouvrait sur +la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les +gradins pour manœuvrer les machines. Il réussit tellement bien, que pour +faciliter après lui les changements de décorations, il composa un livre +orné de dessins et contenant toutes les explications nécessaires. Le roi +lui avait accordé un traitement considérable, et lui avait donné un +logement dans les dépendances du palais[159]. + +Carducho[160] décrit en ces termes une représentation donnée par Cosimo +Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut témoin d'une des plus +singulières inventions de cet ingénieur.--«Devant les fenêtres des +voûtes de l'appartement du roi, on avait disposé, dit-il, un théâtre +portatif en planches, pour donner une représentation des machines, dans +laquelle Cosimo Lotti, fameux ingénieur florentin, envoyé par le +grand-duc de Toscane au service de Sa Majesté, a donné une exhibition de +ses étonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent, +lorsqu'il fut arrivé, il fit une tête de satyre, d'un travail +remarquable, laquelle avec un air féroce, remue les yeux, les oreilles, +les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel +cri, qu'elle épouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas été averti +à l'avance. C'est ainsi, qu'en ma présence, un homme qui ne s'attendait +pas à cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se précipita +d'un bond à plus de quatre pas. On ignore si la tête qu'avait fabriquée +Albert le Grand était aussi étonnante que celle-ci. Cosimo donna une +représentation au palais, où l'on voyait la mer agitée d'une telle +manière, et avec un tel effet, que ceux qui en étaient témoins furent +obligés de sortir avec le mal de cœur (_collo stomaco alterato_), comme +s'ils eussent été réellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs +dames, de celles qui assistèrent à cette fête.» + +Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tête de satyre, +la reine la fit voir à quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la +crainte que cette tête ne fût une invention surnaturelle, qui avait la +faculté d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour +tout rapporter au roi ou à elle-même. Cette explication leur inspira une +telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer à parler, afin de +n'être point entendues par cette tête[161]. + +Philippe IV fut tellement satisfait des représentations données par +Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employés +dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public à juger de +ses étonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entrée, et gagna, dit +Baldinucci[162], plus de deux mille écus. Cosimo ne se bornait pas à +diriger les représentations théâtrales: il composait des pièces +burlesques, et jouait lui-même, avec beaucoup de succès, les personnages +les plus ridicules de ses pièces. Il conserva longtemps l'emploi +d'ingénieur du roi d'Espagne, et mourut à Madrid dans un âge avancé. + +Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au +grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, élève de Jean +Bilivert, peintre, ingénieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il +dessinait très-facilement à la plume, et réussissait à faire des charges +ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le +grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 décembre 1650, et +s'achemina par Gênes, où il fut reçu avec honneur par les Spinola, qui +le logèrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le +temps lui permît de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce séjour à +profit, en dessinant à la plume sur parchemin, pour ses illustres hôtes, +une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme +de hauteur. À son départ, il reçut de nombreux cadeaux, entre autres du +velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arrivé à Madrid, il eut +bientôt gagné les bonnes grâces du roi, par son talent à disposer les +décorations de son théâtre, et à faire mouvoir les machines. S'il faut +en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne +dédaignaient pas de l'aider eux-mêmes à faire marcher, et à changer les +décorations à son coup de sifflet. Une comédie représentée à l'aide de +ces auxiliaires, eut un tel succès, qu'il fallut la répéter trente-six +fois de suite, et le roi, en témoignage de toute sa satisfaction, +s'empressa d'offrir à Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du +palais de Madrid, notre ingénieur se distingua par sa présence d'esprit, +et sauva les bâtiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi +l'ayant chargé de reconstruire ce qui avait été brûlé, il poussa les +travaux avec une grande activité, en sorte qu'au bout de six mois, tout +était complètement réparé. Il dessina aussi pour le roi des jardins, +dans le goût de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, près de +Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui +était alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne dédaigna +pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit à +Madrid. Après avoir passé six années au service de Philippe IV, Baccio +mourut des suites d'une saignée, et l'on crut alors que cette opération +avait été faite avec un fer empoisonné, à l'instigation d'un de ses +ennemis[164]. + +Palomino rapporte[165], qu'à son second voyage en Italie, exécuté en +1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec +Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager à venir en +Espagne. Passeri[166], qui a consacré à ces deux artistes une notice +détaillée, et qui a dû être mieux informé, attribue au prince-cardinal, +Jean-Charles de Médicis, la conduite de la négociation qui attacha ces +deux artistes au service de Philippe IV. Ils étaient tous deux Bolonais, +et liés de la plus étroite amitié, à ce point qu'ils travaillèrent toute +leur vie ensemble et aux mêmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli +peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y +disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils +préparaient de concert et exécutaient en commun, et bientôt leur +réputation s'étendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord à +Bologne, ensuite à Modène, à Florence et à Rome, à Forli et dans +beaucoup d'autres lieux, églises, cloîtres, couvents, palais, villas. +Dans toutes ces entreprises, ils montrèrent quelle puissance pouvait +avoir une si complète union. Mitelli en a laissé un touchant témoignage +à Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la +maison de son camarade Colonna, et qui représentaient des perspectives +et des ornements dus à la fantaisie de son imagination[167]. Le même +artiste peignit également un grand nombre de décorations pour les pièces +représentées à Bologne: comme aussi des tableaux à la gouache, dont les +figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans +ce genre. + +Lorsque Mitelli et Colonna furent entrés au service du roi d'Espagne, la +première œuvre qu'ils entreprirent fut une façade dans le jardin de ce +prince, avec trois perspectives peintes à la voûte, dans le palais même +à Madrid. Dans la première, ils représentèrent la _Chute de Phaéton_; +dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisième, la _Nuit_. Ils +peignirent ensuite dans le même palais une grande salle octogone avec +tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie +d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charmé de ce beau travail, +allait les voir à l'œuvre deux fois par jour, et quelquefois même +montait sur l'échafaudage où ils peignaient, et causait avec eux +familièrement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur +et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut terminé, +le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette +salle sa première audience de réception à l'ambassadeur de France, le +duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de +l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Protégés par le marquis d'Heliche, +fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employés ensuite au +_Buen Retiro_, où ils peignirent la voûte d'une loge. Ils en décorèrent +les murailles latérales avec des ornements d'architecture, qu'ils +disposèrent en perspective fuyante, selon les règles de l'art, avec les +proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et +de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et différents +ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la +voûte, où ils avaient peint une vue du ciel, ils représentèrent +l'_Aurore enlevant Céphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour +le même marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage créé par son +ingénieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas à +succomber à Madrid, en 1660, à l'âge de cinquante et un ans, laissant +dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a gravé à +l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises +et autres ornements d'architecture, estimé des maîtres en cet +art[168]. + +Un autre artiste italien, plus célèbre que les précédents, Pietro +Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut également occupé par les rois +Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut élève de +Jean de Bologne, et après le départ pour la France, en 1601, de son +camarade Pietro Francavilla, il occupa la première place dans l'atelier +de son maître, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services. +Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas à +acquérir une grande habileté pour le dessin, le modelé, le moulage et +surtout la fonte des métaux; car Jean de Bologne aimait à exécuter ses +ouvrages en bronze. Après sa mort, arrivée à Florence le 14 août 1608, +le Tacca fut jugé digne de le remplacer, comme statuaire en titre du +grand-duc Cosme II, emploi dont il reçut le brevet officiel l'année +suivante. À partir de cette époque, il put à peine suffire aux commandes +qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les +parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commencé, en 1604, le cheval +sur lequel devait être placée la statue de notre roi Henri IV: ce fut le +Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage était entièrement +achevé en 1611; il fut envoyé en France, par Livourne, le 30 avril 1613, +mais il ne parvint à Paris que vers la fin de juin 1614. Le piédestal en +marbre, destiné à recevoir la statue, avait été décoré de bas-reliefs +exécutés par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les +dessins du Cigoli. La reine Marie de Médicis, dans une lettre du 10 +octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de +la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, «laquelle était +digne, disait-elle, de celui qu'elle représentait.»--Cette statue, l'une +des meilleures du statuaire, après avoir fait l'ornement du Pont-Neuf +pendant cent soixante-dix-huit années, n'a pas trouvé grâce devant la +barbarie révolutionnaire de 1793. + +Le Tacca fut également chargé de terminer la statue équestre de Philippe +III, que son maître avait laissé inachevée. Elle fut envoyée en Espagne +en 1616, mais sans que le Tacca quittât Florence; il la confia aux soins +d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait déjà conduit en France +celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivarès ayant voulu faire +couler en bronze une statue équestre colossale de Philippe IV, auquel il +avait décerné le nom de Grand, fit écrire par ce prince à madame de +Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger +le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais +il voulut faire lui-même les frais de cette statue, qu'il se réserva +d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reçut donc l'ordre de cesser tout +autre travail, et de mettre la main à ses modèles. Il les avait déjà +fort avancés, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui représenta +qu'il serait fort agréable au roi, de ne point voir le cheval dans la +pose de ceux de toutes les autres statues équestres; c'est-à-dire, non +comme s'il marchait au pas, mais comme s'il était lancé au galop et se +cabrait. Avant d'étudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait +pour impossible à exécuter, le Tacca voulut avoir un modèle en petit du +cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens était +alors à Madrid, il écrivit dans cette ville, pour qu'il lui fût envoyé +de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa +une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle étaient +représentés le cheval et la personne du roi, peints, d'après nature, de +la main même de Rubens. Non satisfait de ce premier modèle, le Tacca, +pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un +nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du même +artiste, portrait qui lui fut également envoyé[170]. + +Restait l'exécution du cheval et de la statue, de grandeur colossale. +Nous avons déjà dit qu'on regardait alors comme impossible de faire +tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrière, un cheval +portant le poids énorme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus +grande que nature. Les gens du métier étaient unanimes pour dire que, +dans cette attitude, le cheval portant à faux, ne pourrait se tenir en +équilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette appréhension, +car, pour résoudre la difficulté, il n'hésita pas à s'adresser au +célèbre Galilée, le plus savant mathématicien et géomètre de sa patrie +et de son siècle. Cet homme illustre suggéra au sculpteur un moyen +facile de résoudre le problème, sans qu'il y parût, et sans nuire à la +beauté de l'œuvre: il fit poser les jambes de derrière du cheval sur un +plan carré, établi de biais, à l'un des côtés duquel il fixa une poutre +ou forte barre de fer, qui s'étendait dans presque toute la longueur du +cheval, et s'enfonçait en terre, pour empêcher que la tête et les pieds +de devant n'entraînassent et ne fissent renverser la partie postérieure +du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son côté, combina le +poids des diverses parties de son groupe, de manière à en équilibrer +l'assiette. La statue, étant heureusement terminée, fut exposée à +Florence dans la maison de l'artiste, au grand étonnement de ses +envieux, et à l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur +ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitôt après +l'achèvement de son œuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne à +entendre que sa fin fut hâtée par les contrariétés qu'il éprouvait +depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut +inhumé avec honneur à l'_Annunziata_, dans la même chapelle et dans le +même lieu que son maître Jean de Bologne[173]. + +Ce fut son fils aîné Ferdinand, qui avait étudié la sculpture et la +fonte sous la direction de son père, qui fut chargé de conduire la +statue équestre de Philippe IV à Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne, +au nom du grand-duc, et la plaça, en 1641, sur le piédestal qui lui +avait été préparé devant la façade principale du Buen Retiro, d'où elle +a été éloignée en 1844, pour être reportée sur la place spacieuse, en +face du palais de Philippe V. À cette époque, on a ajouté deux +bas-reliefs, disposés sur les principaux côtés du piédestal. L'un +représente Philippe IV donnant une médaille à Velasquez; l'autre +rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174]. + +Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'étonnement +que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier porté sur un +cheval qui se cabre, elle mérite encore de fixer l'attention des +amateurs, à cause de ses belles formes et du fini de son exécution. Que +ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donné le modèle au statuaire +florentin, toujours est-il que celui-ci à parfaitement rendu l'idée du +maître. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre, +que les modernes aient coulé en bronze jusqu'à ce jour. + + + + +CHAPITRE XIII + + Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.--José + Ribera.--Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco + Collantès; Alonso Cano; don Bartolomè Estevan Murillo; Juan + Martines Muntañès. + +1621--1665 + + +Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes +étrangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils +encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus +marquée, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'éclat +de ce règne. Velasquez est un exemple frappant de la protection +extraordinaire que le roi et son favori aimaient à répandre sur les +hommes d'un véritable mérite; mais cet exemple n'est pas le seul à +citer. + +Ribera, bien qu'il ne vécût pas en Espagne, et que son caractère +fougueux semblât le tenir éloigné de la faveur royale, ressentit +néanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivarès. On +sait qu'il s'était fixé à Naples, où son talent le mit bientôt en grande +réputation. Le comte de Monterey, beau-frère d'Olivarès, vice-roi, le +logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son maître, +et lui procura dans Naples même des travaux considérables. Ribera +exécuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer +ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, à +Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une très-belle _Conception_, +un _Saint Augustin_ et un _Saint Janvier_[175]. Mais, ce qui fait encore +plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait à Ribera +ne l'empêcha pas de prendre sous sa protection spéciale le timide +Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger, +par leurs menaces, l'artiste bolonais à laisser inachevée la coupole du +trésor de Saint-Janvier, qu'il s'était obligé d'achever dans un délai +fixé, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs[176]. Mais, après le +remplacement de Monterey par le duc de Médina de las Torres, le +Zampieri, persécuté et dominé par la peur d'être assassiné, s'enfuit +furtivement de Naples, et laissa le champ libre à ses ennemis[177]. +Lanfranc, qui le remplaça en 1641 dans les travaux de la coupole de +Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grâces du duc, fit le portrait de +sa femme[178]; mais bientôt Ribera reprit le dessus et régna en maître à +Naples, jusqu'à sa mort, arrivée dans cette ville en 1656. Cet artiste +excellait à rendre les scènes vulgaires à la manière du Carravage, son +maître. Mais, lorsqu'il voulait s'élever jusqu'à la représentation de +sujets tirés de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait +trop les types grossiers qui lui servaient de modèles. Aussi, malgré +l'éclat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent +complètement d'idéal, défaut à peu près général à toute l'école +espagnole. + +Francisco de Herrera, surnommé le Vieux, peintre, architecte et +statuaire en bronze, naquit à Séville, et, selon Palomino[179], fut +élève de Pacheco; il a beaucoup travaillé dans cette ville, où il resta +jusqu'en 1640. On a raconté[180] qu'il avait été accusé de fabrication +de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considération de son +tableau de _Saint-Hermenegildo_, dans l'église de ce nom, à Séville, lui +avait fait grâce, dans une excursion qu'il fit en 1624 à travers +l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Séville en 1640, et +vint se fixer à Madrid, où il travailla beaucoup pour les églises, les +couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication détaillée de ses +œuvres. Il peignait à fresque avec une facilité singulière, qui rappelle +quelquefois la manière du Tintoret. Herrera empâtait tellement ses +toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la +couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute idée de +son talent[181]. Il a gravé lui-même quelques-unes de ses compositions. +Herrera le Vieux mourut à Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut +peintre du roi, architecte et inspecteur principal (_maestro mayor_), +des œuvres royales. + +Ce fils était un artiste d'un grand talent, comme son père; il avait +étudié à Rome, et il excellait à peindre des sujets de pêche, ce qui lui +avait fait donner dans cette ville le surnom de l'_Espagnol aux +poissons_. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement, +comme les autres artistes de ce pays, à la peinture des sujets +religieux. En sa qualité d'architecte, il fit un grand nombre de +retables pour les principaux autels des églises de Séville et de Madrid, +et les ornements dont il les décora furent extrêmement admirés. Il les +enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur +ouvrage, _Saint-Hermenegildo_, fut peint et placé par lui dans le +retable du maître-autel des Carmélites déchaussées de Madrid[182]. + +Il ne paraît pas que Herrera le Jeune ait été dans les bonnes grâces du +comte-duc, si l'on ajoute foi à l'anecdote suivante, racontée par +Palomino[183]. Olivarès l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses +tableaux, et lui avait demandé d'exposer les meilleurs, afin qu'il pût +en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'était empressé de faire. +Cependant, le comte-duc étant venu, se mit à les critiquer, et en +choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Blessé de cette +manière d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au +milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques +roses, préfère cueillir une tête de chardon qui le rend fier et joyeux. +L'artiste avait composé ce tableau dans l'intention de l'offrir au +comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui était +fort prudent, dit Palomino, lui représenta les fâcheuses conséquences +qui pourraient en résulter pour lui; il résolut donc de garder cette +toile, et d'offrir à Olivarès un autre ouvrage. Suivant Palomino, +Herrera le Jeune mourut à Madrid, en 1685, à l'âge de soixante-trois +ans[184]. + +Francisco Collantès, né à Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses +vues de la campagne ne se bornaient pas à la représentation de la nature +morte: il savait les animer par des scènes tirées de l'Écriture sainte. +C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une _Résurrection des +Morts_, traitée d'une manière vigoureuse, et dans laquelle il s'est +inspiré de la vision d'Ézéchiel. «On y voit, dit le Catalogue du musée +de Madrid, où ce tableau est maintenant exposé[185], sur un fond tout +couvert de grandes fabriques en ruine, dont les débris sont semés sur le +sol, la terrible scène de la fin du monde et de l'anéantissement de +l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs sépulcres, enveloppés +de leurs linceuls, et dirigent leurs regards étonnés vers l'éclat +sinistre qui apparaît dans le ciel.» Ce tableau, selon Palomino[186], +rempli d'imagination, est exécuté avec une grande habileté. Suivant le +même biographe, Collantès peignait aussi des scènes familières de +boutiques et de cabarets (_bodegoncillos_); et il déclare en avoir vu +plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collantès +mourut à Madrid, en 1656, à l'âge de cinquante-sept ans. + +Parmi les artistes espagnols qui vécurent du temps de Philippe IV, +Palomino cite encore Pedro Obregon, élève de Carducho, Bartolommeo +Roman, Juan Van der Hamer y Léon et Juan de la Curte, tous de Madrid. +Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est exposé au _Real Museo_, +nous nous bornerons à indiquer leurs noms, en renvoyant à Palomino +pour avoir quelques explications sur leurs travaux. + +Nous nous arrêterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte, +et l'une des gloires de l'école espagnole, dont le nom et les œuvres ne +sont point ignorés de ce côté des Pyrénées. + +Alonso Cano naquit à Grenade, en 1600, et apprit les éléments +d'architecture de Michel Cano, son père; plus tard, il étudia la +peinture à Séville, dans l'atelier de Pacheco, peut-être avec Velasquez, +où il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses études dans +l'école de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Dès +l'âge de vingt-quatre ans, il peignit à Séville plusieurs tableaux pour +des couvents et des églises. Il fit, à la même époque, pour la ville de +Nebrijà, dans la cathédrale, un grand retable, pour lequel il exécuta de +sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent +beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier +celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays[187]. Sa +réputation parvint bientôt à la cour, et le comte-duc le fit venir à +Madrid. C'est alors que, placé sur un plus vaste théâtre, il donna des +preuves d'un génie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers +ouvrages, fut le célèbre tableau du _Miracle du puits de Saint-Isidore_, +placé dans le second compartiment du maître-autel de l'église +paroissiale de cette ville; «peinture, dit Palomino, exécutée avec +tant de grâce, dessinée et coloriée avec tant de beauté, qu'elle est +elle-même un vrai miracle.» Voulant lui témoigner sa haute satisfaction, +Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivarès, +inspecteur ou architecte principal (_maestro major_) des œuvres royales, +et bientôt après il lui conféra le titre de peintre du roi, en le +choisissant comme maître de dessin de l'infant don Balthazar Carlos. +Palomino[188] raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine _minor_ +de la cathédrale de Grenade, canonicat qui valait une prébende ou +bénéfice ecclésiastique, et qu'il répondit au chapitre qui lui faisait +des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: «Si ce peintre +était un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevêque de +Tolède? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plaît; mais +Dieu seul peut faire un Alonso Cano.» Les œuvres de ce maître étaient +répandues dans toute l'Espagne, particulièrement dans l'Andalousie, à +Valence, à Tolède, Alcala de Henarès et à Grenade où il mourut, en 1676, +à soixante-seize ans. Le musée de Madrid en possède un certain nombre, +qui donnent une haute idée de son génie. Moins fougueux que Ribera, +moins suave que Murillo, il brille par une grande pureté de dessin, une +naïveté toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop +admirer. + +Don Bartolomeo Estevan Murillo, est également au nombre des artistes qui +rendirent célèbre le règne de Philippe IV. Il naquit en 1613 à Pilas, +ville éloignée de cinq lieues de Séville, et fut élève de Juan de +Castillo. Ayant appris de ce maître tout ce qu'il pouvait enseigner, +pour s'exercer la main[189] et s'habituer aux grandes compositions, il +se mit à peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux +destinés, comme cargaison, à l'Amérique. Il passa ensuite à Madrid, où, +avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes +les peintures remarquables, alors en très-grand nombre, que renfermait +l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et +dans les collections particulières. Il copia beaucoup d'ouvrages de +Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour améliorer +son coloris: il ne dédaigna pas non plus de dessiner les statues que +renfermaient les palais royaux. Enfin, il étudia sous la direction de +Velasquez, dont la grande manière et la correction lui furent +très-profitables. Il retourna ensuite à Séville, où il passa la plus +grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses débuts, +comme ceux de Velasquez, aient été encouragés soit par le roi, soit par +Olivarès. Murillo n'a jamais visité l'Italie; c'est donc, comme notre +Lesueur, un artiste entièrement de son pays. Aussi, Palomino, très-fier, +en bon Espagnol, du génie du chef de l'école de Séville, fait +remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas +besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques, +les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, à l'aide +desquels il leur était facile d'acquérir toutes les connaissances qu'un +artiste peut désirer.--Nous n'avons point à faire ici l'éloge de +Murillo: son génie brille d'un vif éclat au-dessus de presque tous les +peintres, ses compatriotes. On peut même dire qu'il n'a pas d'égal en +Espagne, dans les grandes compositions tirées de la Bible, de l'Évangile +ou de la Vie des saints, telles que son _Moïse frappant le rocher_; sa +_Multiplication des pains dans le désert_, et son _Extase de saint +Antoine de Padoue_[190]. Il est incomparable pour rendre l'état +extatique qu'il prête à plusieurs de ses saints, comme aussi pour +éclairer et représenter les scènes de visions miraculeuses. L'ordre de +ses compositions, l'harmonie qui règne dans toutes leurs parties, la +douceur, la suavité, la transparence de son pinceau, font des tableaux +de ce grand artiste des œuvres à part dans l'art espagnol, où l'on +rencontre quelquefois l'idéal exprimé avec la sublimité des Italiens les +plus purs. Mais ce n'est pas cette qualité qu'il faut chercher dans ses +ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique +ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux représentés par ses +compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans +toute sa vérité. Murillo exécuta ses œuvres les plus remarquables de +1660 à 1685, alors qu'il était dans toute la maturité de l'âge et du +talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au règne de +Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a +donné les plus grandes marques de son génie. + +Sans vouloir établir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et +rabaisser l'un aux dépens de l'autre, ce que nous croirions indigne du +respect que l'on doit à deux hommes d'une si prodigieuse supériorité, +nous ne pouvons nous empêcher de dire que le talent de Murillo fut +beaucoup moins varié que celui de son maître.--Tandis que Velasquez +excelle à la fois dans le portrait, le paysage, les scènes familières et +triviales, les représentations de sujets _di mezzo carattere_, tels que +ses _Hilanderas_ et ses _Meninas_, enfin les tableaux de sainteté, +Murillo a concentré presque tout son génie à peindre des sujets +chrétiens, entraîné sans doute à la recherche de l'idéal, qui +l'éloignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec +justesse[191]: «que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le +peintre du ciel.» Mais quelle gloire, pour un seul règne, d'avoir +possédé ces deux artistes, accompagnés de Ribera et d'Alonzo Cano, et +d'avoir également profité du génie de Rubens! Il faut remonter aux +plus grandes époques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable +réunion d'hommes de génie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne +créèrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Médicis à Florence, +comme Jules II et Léon X à Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en +France, ils contribuèrent puissamment, par des encouragements donnés à +propos, au développement extraordinaire que l'art de la peinture prit en +Espagne pendant la première moitié du dix-septième siècle, et à l'éclat +qu'il répandit sur ce pays. + +Bien que la statuaire ne brillât pas au même degré, il ne faut pas +oublier néanmoins que la sculpture en bois fut également très-cultivée +sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques +retables des cathédrales, des églises et des couvents, permettaient aux +artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des +statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres œuvres +de cet art particulier à l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs +de ce pays appellent la _Talla_. Parmi les artistes qui se livraient +avec un véritable talent à ce genre de sculpture, on doit citer en +première ligne Juan-Martinès Muntañès, de Séville. Si l'on en croit la +tradition, ce _tallador_ ne se bornait pas à travailler le bois; il +était également fondeur en bronze, et c'est à lui qu'on attribue, ainsi +que nous l'avons rapporté, les modèles en petit de la statue équestre de +Philippe IV, que le Tacca exécuta en grand à Florence, comme on l'a vu +plus haut[192]. Palomino[193] cite de Muntañès une statue de +Jésus-Christ, nommée la _Passion_, qui se trouvait de son temps +(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Séville, «laquelle, +dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle réchauffe la dévotion +des cœurs les plus tièdes...» Il cite également d'autres figures de ce +maître, dont il fait un si grand éloge. Mais nous devons faire +remarquer, qu'il en est de Muntañès comme de tous les autres statuaires +espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspiré soit par la mythologie, soit +par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berruguète travailla bien +à Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier +modèle en cire qui ait été fait du Laocoon pour le jeter en bronze[194]; +mais, rentré en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquité, +pour traiter exclusivement des sujets autorisés par la religion +catholique, et cet exemple a été suivi par tous les sculpteurs espagnols +jusque vers le milieu du dernier siècle. Muntañès mourut à Séville en +1640. + +Tels étaient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV, +et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une +faveur toute spéciale, ils ne repoussaient point les autres, et se +montraient disposés à protéger tous ceux qui donnaient des marques d'un +véritable talent. + + + + +CHAPITRE XIV + + Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils naturel + Julien, d'après le père Camillo Guidi.--Velasquez reste fidèle au + comte-duc.--Portrait inachevé de Julien. + +1643--1645 + + +Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des +inimitiés irréconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprême, et qu'on +est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre +d'années. Indépendamment des causes naturelles qui font que l'homme est +disposé à considérer son maître comme son ennemi, les événements qui se +succèdent avec le cours des années, l'imprévu qui joue un si grand rôle +dans ce monde, sont autant d'éléments qui conspirent contre la durée de +toute puissance humaine. À une époque et dans un pays où l'influence des +grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalités, +d'autant plus à craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en +amortir le choc, s'ajoutaient à ces causes générales d'opposition. Sous +un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la +faveur du prince: de là les intrigues, les menées, les influences +souterraines qui assiégeaient les rois d'Espagne, depuis que +Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes cortès. Olivarès le +savait bien; aussi, pour assurer son crédit, avait-il pris soin +d'éloigner de Philippe IV toutes les personnes, même la reine +Isabelle, qu'il soupçonnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur. +Depuis qu'il avait épargné au roi tout embarras, toute préoccupation de +gouvernement, le comte-duc, engagé dans des guerres difficiles et +placées sur des théâtres éloignés, avait vainement lutté contre les +attaques de ses ennemis. Il avait laissé perdre successivement à +l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et +tous les pays adjacents à cette vaste côte; de plus, tout le Brésil, +l'île de Terceira, le royaume de Portugal, la principauté de Catalogne, +le comté de Roussillon, toute la Comté de Bourgogne, de Dôle et de +Besançon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le +Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de +Sicile et le duché de Milan, pressurés par des exactions intolérables, +ne tenaient plus à l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole +n'avait pas été mieux traitée, et l'on estimait à plus de deux cents le +nombre des navires, galions et autres, enlevés et détruits, dans l'Océan +et la Méditerranée, par les Hollandais, les Anglais et les Français. +L'Espagne était accablée d'impôts de toutes sortes, et les populations, +fatiguées de tant de désastres, aspiraient à un changement de +maître[195]. Cependant, toutes ces causes réunies d'impopularité +n'auraient peut-être pas amené la chute du favori, s'il ne s'était pas +compromis lui-même aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et +particulièrement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils +légitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse. +Voici en quels termes le Père Camille Guidi, religieux dominicain, +résident à la cour de Madrid pour le duc de Modène, raconte cette +histoire, qui a tout l'intérêt d'un roman[196]: «.....Le troisième et +peut-être le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrâce +inattendue, est la misérable condition dans laquelle reste son bâtard +légitime, lequel avait été jugé indigne de cette grandeur à laquelle son +père putatif l'avait élevé. Et, parce que cette histoire est un +événement qui excite la plus grande curiosité qui puisse parvenir +jusqu'à un esprit désireux d'anecdotes singulières, il m'a paru +convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un +livre tout entier, pour pouvoir en faire connaître exactement toutes les +circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se +trouvant à Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang +parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant à la +noblesse, ne fut pas exempte des persécutions qu'endurent sans relâche +dans cette cour les personnes d'une éclatante beauté. Pour obtenir, à +Madrid, la possession des belles, même des plus grandes dames, on ne +connaît d'autre moyen que l'emploi de l'or. À cette époque, don +Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce +qu'on peut désirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce +pays, jouissait d'une grande autorité et d'immenses richesses. Quoique +marié, il entretint à ses frais la maison et la personne de la dame, et, +à l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes +sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait +alors le tribut à la fragilité humaine, eut un caprice pour cette femme. +Un fils naquit, lequel fut réputé fils de l'alcade, par la raison que la +plante avait poussé sur le terrain qu'il avait acheté avec son argent. +Mais, parce qu'il s'était aperçu que d'autres que lui labouraient son +champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en +conscience, il ne considérait pas comme sien. À son baptême, le garçon +fut nommé Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de +la mère, et très-mal élevé. Arrivé à l'âge de dix-huit ans, sa mère +étant morte, il se trouva aussi sans père. Désespéré du malheur de sa +naissance, il supplia l'alcade de le reconnaître pour son fils, afin +qu'il ne restât pas dans le monde privé de père et sans nom, protestant +qu'il n'avait aucune prétention à sa succession, mais qu'à l'aide du +seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'épée. +L'alcade ne consentit à cette proposition qu'au moment de mourir, pour +donner satisfaction à l'opinion du monde, plutôt qu'aux réclamations de +sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait +être attribuée non-seulement au comte, mais à beaucoup d'autres. + +«Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garçon passa aux Indes, où, par +suite d'un grand nombre de méfaits commis au Mexique, il fut condamné +aux galères. Mais, parce que le vice-roi était très-liè avec l'alcade +qui s'était reconnu son père, il obtint facilement grâce. Il revint à +Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en +Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne à +l'âge de vingt-cinq ans. Son esprit était vif, mais sa manière de vivre +était si dégradée que, fréquentant les cabarets, il ne put jamais +oublier le mauvais lieu où il était né. + +«Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des héritiers de +son nom[197]. Il se souvint alors que Julien était né à l'époque où il +courait après les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader +qu'il était son fils. Le bruit s'en répandit dans Madrid; c'est pourquoi +Julien étant sur le point d'épouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les +portes n'étaient jamais fermées, même aux plus vils taverniers, elle +protesta... qu'il fît bien attention à ce qu'il allait faire, parce +qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivarès, et qu'elle +ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionné à sa position. +Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage +fut célébré par le curé de la paroisse, dans la maison de la mère +d'Isabelle. + +«En 1641, dans le mois de novembre, à l'improviste et à la stupéfaction +du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte +public et authentique Julien pour son fils. Dans le même acte, il ne le +nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, héritier du comté +d'Olivarès, et, en outre, du duché de San-Lucar, quand il plairait au +roi, en considération de ses services, de l'en investir; car le titre de +duc de Castille ne se confère pas sans l'investiture. + +«Le comte fit part de cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands +d'Espagne. Cette base établie, non sans dégoût et mortification de la +part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec +une des principales héritières d'Espagne. Il jeta les yeux sur la +première dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du connétable +de Castille, lequel ne le cède à personne en noblesse, puisqu'il se +vante de compter parmi ses ancêtres cinq quartiers royaux. + +«Pour conclure ce mariage, il était nécessaire de rompre le premier, et +déjà on avait rempli toutes les formalités à Rome, auprès du pape, +lequel donna tous pouvoirs à l'évêque d'Avila, pour conduire cette grave +négociation. La femme réclama, et fit, par protestations et +assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient démontrer que +son mariage était parfaitement valable. Mais le bon évêque fut d'une +opinion contraire, par cette seule raison que le curé (qui avait béni le +mariage), n'était pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant été +célébré dans la maison de la mère, qui dépendait d'une paroisse +différente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, séparée du +domicile de sa mère. + +«À ces raisons, les théologiens d'une conscience nette répondirent que +la fille n'ayant pas été émancipée par sa mère, parce qu'on ne les +considère jamais comme émancipées à moins qu'elles ne soient établies, +on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mère fût différent de +celui de la fille; c'est pourquoi le curé très-légitime de la mère, +était également celui très-légitime de la fille; d'où la conséquence que +le mariage était très-valable. Néanmoins, l'autorité du favori prévalut +sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu. + +«Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur à négocier le +mariage de son bâtard reconnu avec la fille du connétable, et, +finalement, en dépit du père et de tous ses parents, il l'obtint. + +«On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des âmes adulatrices, +puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les +nobles allèrent donner la bienvenue à don Enrique, le traitèrent +d'Excellence, et lui présentèrent tous ces compliments qui appartiennent +plutôt aux rois qu'à des vassaux. Mais le personnage paraissait +tellement ridicule, que n'étant pas accoutumé aux grandeurs, il allait +se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus +abjectes; d'où les Italiens disaient que don Enrique était un Matassin +habillé en roi d'Espagne. + +«Le connétable devint fort triste de s'être fait des ennemis de tous ses +parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna à don Enrique une +maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait +jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux affluèrent de tous les +royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du +duc de Médina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dépassa la +valeur de deux cent cinquante mille écus. À Saragosse, on donna l'habit +d'Alcantara à don Enrique, avec une commande de dix mille écus. Il fut +nommé gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la +présidence du conseil des Indes, arrachée à cette fin au comte de +Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire +précepteur de l'héritier présomptif de la couronne. Au milieu de toutes +ces flatteries, la haine contre don Enrique était si véhémente, qu'on +n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait +publiquement de lui: + + «Enrique de dos nombres, y dos mugeres, + Hijo de dos padres, y de dos madres, + Y diables, que mas[198].» + +«La reconnaissance de sa filiation et son mariage exaspérèrent la +famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession +d'Olivarès au véritable héritier déjà reconnu, don Luis de Haro, +cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacité +supérieure.» + +Tel est le récit du père dominicain; et bien que nous ayons retranché +plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur français qui veut être +respecté, on voit que le bon moine ne brille pas précisément par la +charité chrétienne. + +Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la +légitimation de Julien privait de l'héritage de cet oncle, se ligua avec +la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la +camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne paraît pas que +Philippe IV ait fait grande résistance; il céda, et envoya en exil le +ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux années. Mais, comme ce +prince était incapable de porter lui-même le fardeau du gouvernement, il +le remit immédiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le +conserva jusqu'à la mort du monarque. + +Olivarès avait d'abord été exilé à Loëches, petite ville de sa +juridiction, à quelques lieues de Madrid, où la duchesse, sa femme, +avait bâti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari +avaient décoré de magnifiques tapisseries, exécutées, ainsi que nous +l'avons dit, d'après les cartons de Rubens. Renversé du pouvoir d'une +manière aussi éclatante qu'inattendue, Olivarès, dont la volonté ne +connaissait pas de résistance quelques jours avant, se vit entièrement +abandonné de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidèle, +et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hésita point +à l'aller voir et à l'assurer de sa reconnaissance et de son dévouement. +Il ne paraît pas que cette démarche ait nui à la faveur dont l'artiste +était en possession auprès du roi. Il gagna même bientôt celle du +nouveau favori, qui aimait et admirait son génie. Il continua donc à +faire les portraits des personnages les plus éminents de la cour, et à +représenter les scènes d'intérieur du palais. En 1648, il fut envoyé +pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des +tableaux, statues et autres œuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne; +enfin, il jouit jusqu'à sa mort, arrivée à Madrid le 6 août 1660, de la +vogue et de la faveur la plus marquée. + +Quant au comte-duc, bientôt ses ennemis trouvèrent, qu'à Loëches, il +était trop près de Madrid, et ils le firent exiler à Toro, petite ville +ruinée sur le Douro. C'est là qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ +deux années après sa disgrâce. On raconte que ses ennemis, le +poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accusé de s'occuper, +dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considérées alors comme des +crimes, et sévèrement punies par les lois de l'Église. Mais le grand +inquisiteur, qu'il avait comblé de places et de bénéfices, prit sa +défense et détourna cette accusation. + +Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence, +la suite de ses adulateurs et la protection du roi, «et c'était une +chose digne de pitié, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un +instant, d'une idole adorée, il avait été transformé en le plus méprisé +des hommes.» Un des derniers portraits exécutés par Velasquez pour le +comte-duc avait été celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie +supérieure seule est terminée; le reste n'a pas été achevé, probablement +par suite de la disparition du personnage qui, après la disgrâce de son +père, alla sans doute cacher loin de Madrid son désespoir et sa misère. +Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de +lord Ellesmère[201], est resté dans son état incomplet, comme une +médaille peinte des vicissitudes humaines. + +Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort d'Olivarès, et le +temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les +désastres du long règne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi +et de son favori a été fatal à la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne +ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une +compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles +incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au goût +éclairé du prince et de son ministre? + + + + +AMATEURS ANGLAIS + +THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL + +1585--1646 + + + + + +CHAPITRE XV + + Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier siècle.--Règne + de Charles Ier, époque la plus brillante pour les arts en + Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie à + la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait + du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard + Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du + comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets + d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses + portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs + artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone, + Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel. + +1585--1630 + + +De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au +commencement du siècle dernier, n'ait pas produit de peintre +remarquable. Tandis qu'à la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande, +les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux siècles, +plusieurs artistes d'un véritable génie, et un grand nombre d'autres +d'un talent distingué, l'Angleterre seule, en était encore réduite à +faire venir des peintres étrangers pour représenter les grands +événements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses +souverains et de ses principaux citoyens. À part quelques portraitistes +obscurs, nés sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a +possédé, avant 1700, aucun artiste réellement digne de ce nom. + +Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le goût du +portrait, lorsqu'il se présenta, en 1526, à Thomas Morus, avec une +lettre et le portrait d'Érasme, leur ami commun. Le savant et ingénieux +écrivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier +d'Angleterre que Holbein était capable de rivaliser avec Albert Durer +dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le +peintre de Bâle fut bientôt admis dans les bonnes grâces du roi Henri +VIII, qu'il a représenté nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous +les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait également pour ce +prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette +époque, plutôt par orgueil et ostentation que par amour de l'art, +s'empressèrent d'imiter l'exemple de leur maître, et il n'est guère de +famille anglaise un peu ancienne, qui ne possède quelque portrait de +Holbein. + +L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a été très-grande +en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne paraît +avoir hérité même d'une faible partie de son génie. + +Après lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent +se fixer à Londres, et y exercèrent leur talent médiocre pour le +portrait, de la fin du seizième au commencement du dix-septième siècle. +Le dernier, attaché à la cour de la reine Élisabeth, était entretenu à +son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse. +Un autre peintre étranger, plus célèbre que les précédents, Frédéric +Zucchero, d'Urbin, travailla également pour elle, et l'on voit à +Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages +toutefois ne donnent qu'une idée fort imparfaite du talent de cet +artiste qui, en compagnie de son frère Taddeo, a peint, d'une manière si +vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola, +près de Viterbe, qui appartenait alors à la puissante maison Farnèse. + +À Rubens, et à Van Dyck, son élève, était réservé l'honneur d'exercer en +Angleterre une influence égale, supérieure même à celle de Holbein. Les +nombreux portraits et les grandes toiles exécutés par ces deux artistes, +et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie à +Londres, ne servirent néanmoins à former aucun peintre de quelque +talent; car il est à remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus +habile de Van Dyck, bien qu'il ait vécu en Angleterre, était né en +Allemagne, où il avait appris les premiers éléments de son art[202]. + +Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le +génie littéraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille +depuis longtemps d'un si vif éclat, grâce à l'immortel Shakespeare; +comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avancée en +toutes choses, soit restée presque entièrement étrangère à l'art, jusque +vers le quart du dernier siècle? Nous ne croyons pas être injuste envers +elle, en avançant que cet état de choses doit être attribué, avant tout, +au peu de goût du peuple anglais pour le beau; ensuite aux révolutions +politiques et religieuses, et surtout à l'austérité des mœurs +puritaines, qui écarta pendant longtemps des temples et des monuments +publics les tableaux et les statues, les considérant avec horreur comme +des œuvres de la superstition papiste.--D'un autre côté, l'encouragement +exclusif que la noblesse anglaise a donné pendant deux siècles à la +peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui +beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que +l'atmosphère humide, et presque toujours chargée de brouillards de la +«Reine de l'Océan,» n'a jamais été favorable à un art, qui emprunte à la +lumière du soleil ses rayons les plus purs, pour éclairer et animer +ses brillantes œuvres. + +Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au siècle dernier, l'apparition +de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent, +William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture +anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi +nouvelle qu'originale[203]. + +Mais si, jusqu'au dix-huitième siècle, l'Angleterre n'a produit aucun +peintre remarquable, elle peut néanmoins se vanter d'avoir possédé un +certain nombre d'hommes distingués, véritablement amis des arts, et +ayant su dignement les encourager. + +À ce point de vue, aucune époque ne peut être comparée, dans l'histoire +d'Angleterre, au règne du brillant et infortuné Charles Ier. + +Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son +royaume, et s'il ne réussit pas à former une école de peinture anglaise, +il fut assez heureux pour attirer à sa cour les maîtres les plus +éminents, en différents genres, tels que les peintres Rubens et Van +Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et +Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'éducation que ce prince avait +reçue, et une inclination naturelle, le poussaient à aimer et +rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement à cette +disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements +donnés aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les +biographes qui ont raconté son règne, font honneur de cette tendance du +roi Charles à son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui, +lui-même, en cela, obéissait plutôt à un sentiment d'ambition et +d'orgueil, qu'à un véritable penchant pour les productions de l'art. +Rival implacable du célèbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey, +grand-maréchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser +à ce seigneur la gloire d'avoir le premier créé en Angleterre un musée +de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de +dessins, de peintures, de médailles, de livres et de gravures. Il excita +son maître à suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et +lui-même il s'efforça de l'imiter et de l'égaler. «Ce fut par l'exemple +et à la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et à cause de +la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, doué +d'ailleurs par la nature d'un goût sûr et délicat, aima les arts et leur +donna de l'encouragement.»--C'est donc au comte d'Arundel que revient +l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le goût de +l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mêle à toutes +choses dans ce pays, ne soit pas restée étrangère à ce résultat, le +comte ne mérite pas moins d'être considéré comme le plus illustre +amateur anglais du dix-septième siècle. + +Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rébellion et des +guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rétablissement de +Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du +beau, mais même toute aptitude à pouvoir le comprendre: + +.....«Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et +vain. Il conversait avec très-peu de personnes de sa nation; il vivait +comme s'il avait été dans un autre pays. Sa maison était le rendez-vous +de tous les étrangers et de ceux qui affectaient de le paraître... Il +passait une grande partie de son temps à voyager. Il demeura plusieurs +années en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait +extrêmement l'humeur et les manières de cette nation, et affectait de +les imiter... Il voulait qu'on le crût fort savant, surtout en ce qu'il +y avait de plus curieux dans l'antiquité, sous prétexte qu'il avait +dépensé des sommes immenses à faire un amas de médailles les plus rares, +et à acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il +n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de +faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les eût payées bien cher. Il +était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il +y eût d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle, +à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de réputation. Il avait +dans son port, dans sa contenance, et dans ses manières, toutes les +apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits +semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus +illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le +monde, et le respect de plusieurs, comme représentant l'origine et la +gravité des anciens nobles, dans le temps où ils étaient plus +vénérables. Mais tout cela n'était qu'extérieur. Naturellement, il était +la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfants et les +divertissements les plus méprisables. Il ne paraissait pas fort +affectionné pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de +penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il +pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la +quitta-t-il aussitôt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en +Italie, où il est mort avec les sentiments équivoques pour la religion +dans lesquels il avait vécu.» + +Certes, voilà un portrait peu flatté: nous laissons aux Anglais le droit +de décider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le +règne de Charles II, n'a pas jugé le comte d'Arundel plutôt avec ses +rancunes politiques, qu'avec l'impartialité exigée d'un historien. Sans +doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-maréchal +d'Angleterre, d'avoir quitté sa patrie, en 1642, au commencement de la +lutte engagée entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi +l'infortuné Charles 1er à sa malheureuse destinée. Son devoir +d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait à rester, +afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son expérience des +affaires, de son influence, et, s'il eût été possible, d'une +intervention modérée. Mais, en admettant que le jugement de lord +Clarendon soit mérité, si on l'applique à l'homme public, au +grand-maréchal d'Angleterre, il nous paraît tout à fait injuste, +lorsqu'il cherche à déprécier les qualités de l'homme privé, surtout son +amour et son admiration véritable pour l'art et l'antiquité. Les faits +et les témoignages les plus authentiques, donnent un démenti formel à +cette appréciation du caractère, des goûts et du savoir du comte +d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dépenser beaucoup +d'argent et de réunir des collections de statues, de médailles et de +tableaux, pour être considéré comme un amateur éclairé: mais l'homme qui +passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des +chefs-d'œuvre que ce pays renferme; qui découvrit le génie +d'Inigo-Jones, qui fut lié avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et +conserva tant qu'il vécut, pour son bibliothécaire, le savant Junius, +auquel il fit composer le traité _De Pictura Veterum_; qui pensionna le +mathématicien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, +les premiers sculpteurs qui exercèrent leur art en Angleterre; qui +attacha à son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le +graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme +devait nécessairement ne pas être insensible aux beautés de l'art, non +plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, à l'égal des sciences +et des lettres. + +Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'idée +de les initier à la connaissance des œuvres de l'antiquité, en +introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des +inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attesté par ses +contemporains, et reconnu par les écrivains les plus recommandables. + +Le docteur Richard Chandler, dans sa préface des _Marmora +Oxoniensia_[207], reconnaît que le comte d'Arundel a rendu ce service à +sa patrie. «Sous les règnes de Jacques Ier et de Charles Ier, +dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on +considère ses ancêtres, sa vie et son caractère, doit être +nécessairement compté parmi les hommes les plus illustres et les plus +magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie à Rome, retenu dans +cette ville par les mœurs si polies des Italiens, et par la douceur du +climat. Là, contemplant chaque jour les vénérables restes de l'art, de +l'élégance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous +sachions, il résolut d'enrichir sa patrie de ces précieuses dépouilles_. +Son opulent patrimoine lui permettait de mettre à exécution cette pensée +royale. Il acheta donc à Rome, n'importe à quel prix, les plus +excellentes œuvres que recommandait l'antiquité. Il aurait fait plus, si +le souverain pontife ne s'était opposé à ce qu'il fît passer en +Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgré tous ses +efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trésor +admirable, et comme il n'en aurait existé nulle part de semblable. C'est +pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettœus (Petty), savant d'un +jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des œuvres +de l'art antique. Pettœus partit, on le pense bien, avec une somme +considérable; il parcourut l'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure; visita +les ruines des plus nobles cités, et n'hésita pas à revoir plusieurs +fois ces vénérables monuments, au péril de ses jours, bravant les +avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquités de tous genres qu'il +avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur, +coûtaient au comte des sommes énormes, principalement à cause du mauvais +état des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi, +elles devaient exciter, au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration +des amateurs de l'antiquité.» + +Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208], +attribue également au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier, +fait connaître les œuvres de l'art antique à l'Angleterre.--«Thomas +Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme +public, par cet admirable portrait qu'en a donné lord Clarendon. Vivant +surtout avec lui-même, mais dans tout l'éclat de l'ancienne noblesse, +son unique récréation était sa collection d'objets d'art, dont les +restes dispersés font aujourd'hui encore le principal ornement de +plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commença à réunir publiquement +dans ce pays des collections d'objets d'art, et à montrer cet exemple au +prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de +Buckingham.--«Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de +respect du très-honorable Thomas Howard, lord grand-maréchal +d'Angleterre, aussi distingué par le noble patronage qu'il accordait aux +arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est à +sa munificence, ainsi qu'aux dépenses qu'il fit avec tant de générosité, +que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la +première fois les statues grecques et romaines, dont il a commencé à +décorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ +vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprimé en 1634), +et qu'il a constamment continué depuis à faire transporter de l'antique +Grèce en Angleterre.» + +Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, à Berlin, +n'est pas moins explicite, dans son très-précieux ouvrage: _Treasures of +art in Great-Britain_[210]. Après avoir donné un aperçu des principales +acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il +ajoute: «Au milieu de cet amour général pour les œuvres les plus pures +de l'art, le roi avait un digne émule dans la personne du comte +d'Arundel, dont nous avons déjà fait mention; et même ce fut ce seigneur +qui inspira le premier ce goût au roi. Il collectionnait aussi avec le +sentiment le plus éclairé, le goût le plus sûr et une munificence +princière, des peintures, des dessins, des pierres gravées, mais avant +tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs +voyages sur le continent, il fit lui-même beaucoup d'acquisitions, et il +employa ensuite des agents très-connaisseurs en cette partie dans les +différentes contrées de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un +savant, John Elwyn[211], furent très-heureux dans les acquisitions +qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser +aux sources originales (en Grèce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent +que ce grand connaisseur avait un esprit extrêmement cultivé.» + +Enfin, nous ajouterons l'autorité d'un artiste éminent, contemporain du +comte, et non moins remarquable par la supériorité de son esprit et de +ses connaissances, que par son brillant génie comme peintre. Pierre Paul +Rubens, informé à Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble +lord, de son désir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme, +aurait répondu de la manière suivante: «Quoique j'aie refusé d'exécuter +les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout +du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis +prêt à accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le +regardant comme un évangéliste pour le monde de l'art, et comme le grand +protecteur de notre état_.»[212] + +On voit par ces différents témoignages combien lord Clarendon s'est +montré sévère et même injuste envers la mémoire du comte d'Arundel, +considéré comme homme de goût et de savoir. + +Mais avant d'entrer dans des explications détaillées sur les +acquisitions faites par ce célèbre amateur, sur ses différentes +collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son +temps, nous croyons nécessaire de donner un abrégé très-succinct de sa +vie. Nous l'avons extrait de «l'histoire des antiquités du château et de +la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la +conquête (des Normands) jusqu'au temps présent[213], par le révérend +Tierney, chapelain du duc de Norfolk,» qui est aujourd'hui l'héritier +des comtes d'Arundel. + +Thomas Howard naquit à Finchingfield, comté d'Essex, en 1585. Il était +le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne +Dacre, sa femme. À l'âge de dix ans, il perdit son père, qui lui laissa +une fortune très-embarrassée. Sa mère était, à ce qu'il paraît, une +femme remarquable: elle voulut que son fils reçût la meilleure +éducation, et la surveilla elle-même avec la tendresse la plus +attentive. + +En 1606, à peine âgé de vingt et un ans, il épousa Alatheia, troisième +fille et seule héritière éventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury. +L'année suivante, il fit son entrée à la cour, et le roi Jacques +1er servit de parrain à son fils aîné. Ce prince aimait beaucoup le +jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de +l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le +comte avait été élevé par sa mère, et sa mauvaise santé ne s'y fussent +opposés[214]. + +Ces motifs ne l'empêchèrent pas néanmoins d'être créé, en 1611, +chevalier de la Jarretière, distinction qui prouve la faveur dont il +jouissait auprès du monarque. + +Mais sa santé délicate et chancelante s'accommodait difficilement du +climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rétablir ses +forces, il se décida, vers la fin de 1611, à transporter sa résidence +dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit +donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en +1612, et, à la fin de cette année, il était de retour en Angleterre. +Nous le trouvons, le 14 février 1614, au mariage de la princesse +Élisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frédéric, comte palatin du +Rhin. Mais son séjour dans sa patrie fut alors de peu de durée; chargé +de conduire cette princesse à son mari, à peine eut-il rempli cette +mission, qu'il se hâta de regagner l'Italie, où il resta plus d'une +année, et d'où il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre +1614. + +C'est pendant ce second séjour qu'attiré vers les belles choses que +Venise, Florence et Rome offraient à sa vue et à ses études, il résolut +de former une collection des spécimens les mieux choisis de tout ce que +l'art antique et l'art moderne présentaient de plus remarquable. Il fit +donc alors en Italie, soit par lui-même, soit par des agents +très-intelligents qu'il entretenait à cet effet dans les principales +villes, de nombreuses acquisitions payées au poids de l'or, et destinées +à orner sa résidence d'_Arundel-House_, à Londres. + +Rentré dans sa patrie, et bientôt élevé au rang de lord du conseil +privé, et de membre de la commission des six pairs chargés d'exercer en +commun l'office de comte grand maréchal d'Angleterre, dont il fut plus +tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses énormes +traitements à augmenter ses collections. C'est alors qu'étendant le +cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, à la +découverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres +antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses +nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde à sauver +sa vie au milieu d'une affreuse tempête. Il perdit tous les objets qu'il +avait pu réunir, et, à peine à terre, il fut mis en prison par les +Turcs, comme espion des chrétiens. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa +liberté, il se remit à poursuivre sa mission, et nous verrons plus +tard qu'il fut assez heureux pour faire passer à Londres, en 1627, ce +qu'il était parvenu à trouver dans le Levant. + +Les acquisitions d'antiquités réunies par le comte avaient stimulé +quelques-uns de ses compatriotes à entrer dans cette noble voie. Le +comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencèrent alors à faire de +semblables collections, et il est amusant, dit le révérend M. Tierney, +d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforçait de prévenir ses +nouveaux émules dans l'acquisition de leurs curiosités favorites. La +lettre suivante, bien que sans date, doit avoir été écrite par le comte, +vers l'année 1619. «Je désire, écrit-il à la comtesse sa femme, que vous +puissiez présentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Roë +(c'était l'agent du duc de Buckingham) a rapporté d'antiquités: dieux, +vases, inscriptions, médailles et telles autres choses. Je pense que sir +Robert Cotton ou M. Dikes sont disposés à les acheter. Je désire que +cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne +(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216].» + +En Europe, le comte employait à ses acquisitions d'œuvres d'art un grand +nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte +des lettres[217], nous voyons figurer à Bruxelles W. Trumbull; à Anvers, +envoyé près de Rubens, un autre dont le nom est resté inconnu; à +Venise, sir John Borough; à Madrid, Arthur Hopton; à la Haye, le peintre +Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur +l'acquisition des tableaux des plus célèbres maîtres, parmi lesquels +nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphaël, Léonard de Vinci, le +Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte +n'hésitait pas à payer fort cher les œuvres qui lui étaient signalées +comme dignes de décorer sa galerie. + +L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'œuvre des maîtres du +seizième siècle ne l'empêchait pas de rendre hommage au talent des +artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le +premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le célèbre +Pierre-Paul Rubens, dont la réputation remplissait l'Europe entière. +Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur +anglais du peintre d'Anvers, mais la réponse de Rubens, que nous avons +rapportée, à l'envoyé du comte qui venait le solliciter de faire son +portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste +tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et +voici ceux que M. André Van Hasselt indique, dans le catalogue placé à +la suite de son _Histoire de Rubens_[218]. + +«Nº 948. Lord Arundel, ouvrage indiqué dans le catalogue de la vente de +Rubens, nº 97. + +«Nº 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut +peint, en 1627, pour le noble lord. Après la confiscation des biens de +ce seigneur, en 1649, le tableau fut transporté à Anvers et vendu à +l'électeur de Bavière. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale +de Munich. + +«Nº 950. Le même, revêtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la +collection du comte de Carlisle, en Angleterre; gravé par J. Houbraken, +dans un cadre ovale orné. + +«Nº 951. Le même, revêtu d'une armure. Dans la collection du comte de +Warwick, en Angleterre.» + +En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne à Londres, où il se +trouvait au commencement d'août 1629, il peignit, pendant son séjour, +pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219]. + +Notre amateur ne fut pas moins lié avec Van Dyck. M. Carpenter[220] +incline à croire, d'après les documents authentiques qu'il a découverts, +que le comte avait cherché, dès 1620, à attirer Van Dyck en Angleterre +pour l'y retenir à son service; mais il est certain que plus tard, +pendant le long séjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il +vécut avec le lord-maréchal d'Angleterre dans une complète +intimité.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier +Digby, résident à Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII, +ce fut le comte d'Arundel «très-grand amateur des arts du dessin, qui +introduisit Van Dyck dans les bonnes grâces du roi d'Angleterre: ce +peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme, +et ils sont, dit-il, plutôt vivants que peints.» + +Voici, d'après le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui +existent encore aujourd'hui à Arundel-Castle, résidence du duc de +Norfolk... et qui ont probablement été exécutés par lui pour le comte et +d'après ses commandes: + +«Le portrait de Charles Ier, à mi-corps, que M. Waagen attribue à +l'un des élèves du maître; + +«Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le même +connaisseur; + +«Thomas Howard, revêtu de son armure, à mi-corps, peint avec soin, et +d'un ton brun vigoureux; + +«Le même, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont représentés assis, +jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe placé près de lui: +la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vêtus. +La composition est naturelle, et l'exécution soignée d'un ton +entièrement brun; + +«Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore +jeune. Le père est revêtu de son armure, avec le bâton de +commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux +genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est +pas moins remarquable par son coloris bruni; l'exécution en est +réellement magistrale; + +«Henri Howard, en costume noir, peint à peu près jusqu'aux genoux, +admirablement modelé, d'un ton chaud comme celui de Titien.» + +L'authenticité de ces portraits, attribués à Van Dyck, n'est pas +contestée par le savant appréciateur de Berlin; il n'en est pas de même +de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considère +comme un Van Dyck à Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce +maître. + +En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de +lord Clarendon[223]. + +Nous ignorons si le célèbre tableau qui représente le comte, et dans +lequel Van Dyck a placé le fameux bronze de la tête d'Homère, se trouve +parmi ceux énumérés ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut +largement employé par le grand-maréchal d'Angleterre et les siens. Si +l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces +portraits de famille, on doit également admettre que la supériorité de +l'artiste ne fut pas étrangère au choix que fit de son pinceau l'un des +plus grands connaisseurs de l'Angleterre. + +Un autre peintre moins célèbre, mais cependant bien connu dans la +Grande-Bretagne, où il a longtemps travaillé, non sans talent, le +hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte +d'Arundel. M. Waagen cite de lui, à Arundel-Castle, deux tableaux: l'un, +représentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits +sont de bons spécimens du talent de cet artiste de second ordre[224]. +Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore +deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les +voyait, de son temps (vers 1800), au château de Worksop. Ils sont datés +de 1618; le lord est représenté assis, vêtu de noir, portant à son cou +le collier de l'ordre de la Jarretière; il désigne avec son bâton de +maréchal quelques statues qui sont près de lui[225]. + +Daniel Mytens, peintre hollandais, attaché au service de Charles Ier, +fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on +voit par une lettre de cet artiste, adressée de Londres, le 18 août +1618, à sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à La Haye, et +rapportée par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait exécuter par +cet artiste des réductions de ces portraits, et qu'il les envoya à +Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux. + +Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Académie du très-noble art +de la peinture_[226], ayant accompagné, en Angleterre, son maître, +Gérard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reçut les +encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227]. + +Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre +amateur. Dès 1623, il fit pour lui quatre dessins à la plume, d'après +Léonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est à la comtesse +d'Arundel que Vosterman a dédié sa gravure, en six planches, de la +bataille des Amazones, d'après Rubens. + +Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la +mémoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le +premier, découvrit le génie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway +«les embellissements des bâtiments de Westminster avaient été confiés à +lord Arundel et à Inigo Jones (Rymer Fœdera, vol. XVIII, p. 97); et, en +1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et +l'uniformité de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's +inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229], +sont présentement chez le lord Pembroke, à Wilton.» + +Il paraît que le roi Jacques avait résolu de réparer la cathédrale de +Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaçait +de tomber en ruine. Il avait résolu également de remplacer les +constructions ébranlées de l'ancien palais de White-Hall par le bâtiment +actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collègues furent +chargés de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succès. M. +Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 août 1620, +adressée au noble lord, dans laquelle, après l'avoir entretenu des +logements préparés pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de +Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions à +Saint-Paul est entièrement terminé, et que les maçons doivent se mettre +à refaire la partie située à l'extrémité ouest, qu'ils avaient démolie. + +Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel +employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui +exercèrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons +indiquer les travaux qu'ils exécutèrent pour leur protecteur. Peut-être +Nicolas Stone, qui était à la fois sculpteur et architecte, fut-il +occupé, avec ses deux compatriotes, à bâtir et à décorer l'hôtel du lord +à Londres, sur les bords de la Tamise, ses châteaux d'Arundel et +d'Albury, dans le comté de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth, +près de Londres. Quant à Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur, +il est l'auteur de la statue en bronze, érigée aujourd'hui à +Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar +prouve que cette statue fut exécutée aux frais du comte d'Arundel. M. +Carpenter, dans ses mémoires inédits sur Rubens et Van Dyck[232], cite +une pétition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il +termine par: «Son très-humble, obéissant et indigne _Praxitèle_.» + +Indépendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons, +le comte avait également une magnifique collection de pierres gravées et +de médailles. Mais ce qu'il possédait peut-être de plus remarquable, +c'était sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu +réussir à se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les +Pays-Bas, des œuvres des principaux maîtres des différentes écoles. +Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte +avait acheté à Venise une _Lucrèce_ du Titien, violée par Tarquin, +représentée d'une autre manière que celle du même maître, acquise pour +le roi Charles, et dont parle le même auteur[234]. On voyait dans la +galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses écoles +d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il +paraît avoir préféré, au moins si on en juge par le grand nombre de +tableaux de ce maître, gravés par Hollar comme faisant partie de la +collection d'Arundel. Cette préférence était peut-être due, +indépendamment de la supériorité de cet artiste, à ce qu'il avait peint +presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, à la cour +duquel il avait longtemps vécu. Le comte, très-fier de sa haute +naissance, s'était attaché à réunir, non-seulement les portraits de ses +ancêtres, mais aussi ceux des hommes et des femmes célèbres dans les +annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit +publique, soit particulière, n'a pu réunir autant d'ouvrages de ce +peintre; car, à côté de ses tableaux, le comte possédait une +très-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait +avec Holbein la prédilection de l'illustre amateur. Il avait réussi à se +procurer bon nombre de dessins de l'éminent artiste; il les avait +achetés, en partie, à la vente de la célèbre collection Imhoff, à +Nuremberg[235], collection qui avait été formée du vivant même d'Albert +Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami. + +Mariette raconte[236], «qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une +très-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier +Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ à Paris, se flattant d'en +faire aisément l'acquisition. Il ne put y réussir, et se faisant +connaître pour lors à M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui +avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du +Parmesan que possédait M. Delanoue, il paraît, ajoute Mariette, qu'il +s'en était procuré beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721, +les débris de sa collection, Zanetti, qui était alors à Londres, acheta +un magnifique recueil de dessins de ce maître, au nombre de cent trente, +dont il publia depuis, en 1743, à Venise, des estampes gravées, partie +en cuivre, et partie en bois, à la manière d'Ugo da Carpi, qu'il remit +en honneur[237].--«De tous les cabinets particuliers, dit encore +Mariette[238], le plus abondant en dessins de Léonard a été, je pense, +celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait épargné ni soins +ni dépenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis +dans tous les genres. Mais il était surtout passionné pour les dessins, +et il en avait formé un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais. +En particulier, il avait conçu une si forte estime pour ceux de Léonard, +que, non content de ceux qu'il possédait, il avait offert, au nom de +Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu'à trois mille pistoles d'Espagne +(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la +bibliothèque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de têtes (au +nombre d'environ deux cents, à la même bibliothèque) peut avoir +appartenu à cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que... +près de quatre-vingts de ces têtes ont été gravées par Venceslas Hollar, +qui était au service du comte.» + +La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre +amateur, qu'elle lui inspirait des préjugés certainement déraisonnables. +Horace Walpole raconte, d'après Evelyn[240], «que le comte croyait que +celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais être un +honnête homme.» L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relève cette +opinion comme devant donner, si elle était prouvée, une triste idée de +celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapportée. Il a raison +assurément; car il n'est pas besoin de démontrer qu'on peut être un fort +honnête homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau. +Peut-être la pensée du grand amateur anglais était-elle semblable au +sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses +élève l'âme, la fortifie dans l'adversité et la console[241]. Peut-être +aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord +grand maréchal d'Angleterre, lui inspiraient le dégoût des stériles +agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port +de refuge, à l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa sérénité. + + + + +CHAPITRE XVI + + Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de + Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords + Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de + Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il + se sert des ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour + se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans + les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour + Charles Ier.--Buckingham est assassiné par Felton. + +1590--1628 + + +À côté du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand +chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son goût +pour les arts et l'antiquité que par la protection qu'il accordait aux +artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie à ses +frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission chargée +de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on +voulait ajouter à Westminster. Il possédait, à Wilton, un grand nombre +de statues et de marbres antiques, et il avait, à Londres, des +médailles, des peintures et des dessins de maîtres. Ce fut lui qui +échangea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de +quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint +Georges par Raphaël, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242]. +Après lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert +Montague, qui se faisaient également remarquer par leur goût pour les +arts, et qui cherchaient aussi à réunir des dessins et des +peintures[243]. + +Mais tous ces seigneurs étaient effacés par le brillant favori de +Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham. +Lorsqu'il avait à cœur de se procurer soit pour lui-même, soit pour ses +maîtres, les œuvres les plus rares, il n'était arrêté par aucune +considération de dépense, et il écartait tous ses concurrents par des +offres qui devenaient de véritables prodigalités. Le duc s'était lié +avec Rubens pendant le séjour que ce peintre fit à Paris, en 1621, +époque où il entreprit les compositions allégoriques de la galerie du +palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Médicis. Georges Williers +se trouvait également à la cour de France, où il était venu à la suite +des négociations entamées pour le mariage de Henriette-Marie, fille de +Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut à Paris, à ce qu'on +prétend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit à servir +d'intermédiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et à +essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, régente des +Pays-Bas, de rétablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les +considérations politiques qui avaient déterminé le favori de Charles +Ier à faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le décidèrent pas +également à lui proposer l'acquisition de son cabinet, composé de +peintures, d'antiquités et d'autres objets rares et curieux qu'il avait +réunis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait +fait construire dans sa maison, à Anvers, une salle ronde éclairée par +une seule ouverture au centre dans le haut, à l'imitation de la rotonde +(le Panthéon) de Rome, pour obtenir une lumière égale. C'est là qu'il +avait disposé son précieux musée, composé de marbres, de statues, de +bronzes, de médailles, de camées, de pierres gravées, de livres et de +tableaux. Ces derniers étaient en partie de sa main, en partie des +copies faites par lui, à Venise et à Madrid, d'après le Titien, Paul +Véronèse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites +des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun +étranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de +visiter son cabinet[244]. + +Le duc de Buckingham avait probablement vu le musée de Rubens, et c'est +ce qui le décida sans doute à en négocier l'acquisition. Il fit d'abord +à Rubens cette proposition par lettre, à la fin de 1622, et il lui +envoya bientôt après, à Anvers, le sieur Blondel, Français, grand +connaisseur, lequel, après examen de cette collection, en offrit à +Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens +hésita, malgré l'élévation de cette offre: il avait de la peine à se +défaire d'une collection réellement royale, qu'il n'avait réunie +qu'après nombre d'années de voyages et de grandes dépenses. Cependant, +pressé par les instances du duc, il finit par accepter les propositions +de son agent. Il n'y consentit toutefois qu'à la condition que les +statues, bustes et bas-reliefs seraient moulés, afin qu'il ne restât pas +complétement privé de ses modèles et de ses études sur l'antique. Il fit +mettre des copies aux places précédemment occupées par les originaux, +et, selon l'un de ses biographes[246], plaçant d'autres tableaux dans +les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en +apparence, le même cabinet. + +Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Roë, ambassadeur +d'Angleterre à Constantinople, de 1621 à 1623, à chercher et acheter +pour le roi Charles des manuscrits, des médailles et des marbres. +L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait déterminé son +rival à se servir de sir Thomas Roë pour le même objet. La +correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a +été publié[247], rend compte des dangers et des difficultés éprouvés, +tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux désirs des deux +nobles lords. + +À Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait +également ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des maîtres +de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux +Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize +Paul Véronèse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma +jeune. À ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les +précédents, sont indiqués dans le catalogue de la vente faite après sa +mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois +compositions de Léonard de Vinci, une d'André del Sarto, trois de +Raphaël, une de Jules Romain, deux du Corrège, deux d'Annibal Carrache, +trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio +Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures +n'avaient pas sans doute le même mérite; mais il y avait parmi elles des +toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce maître a +introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de +Soliman, et dont le duc avait refusé sept mille livres sterling (175,000 +francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'œuvre du Corrège, +_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV, +pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus +précieux ornements du grand salon carré du Louvre. Rubens avait donc +raison d'écrire à Peiresc, de Londres, le 9 août 1629: «....On est loin +de rencontrer dans cette île la barbarie que le climat pourrait y faire +supposer, éloignée qu'elle est de la délicieuse Italie; il faut même +l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part +une aussi grande quantité de tableaux de maîtres que dans le palais du +roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248].» +Toutes ces richesses artistiques avaient été placées par le duc dans sa +résidence de York-House, dans le Strand, à Londres. Après sa mort, elles +furent vendues et dispersées. Le roi Charles, le duc de Northumberland +et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acquéreurs +de ces magnifiques ouvrages réunis avec tant de dépenses. + +Le favori de Charles Ier apportait la même ardeur à procurer à son +maître les œuvres les plus rares. Il employa quelquefois à ces +négociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre, +dessinateur, enlumineur, écrivain de troisième ordre, et, de plus, agent +secret mêlé à la politique et à la diplomatie[250]. Attaché au service +du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoyé +plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrète de négocier la paix +entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans +son Histoire de Rubens[251], l'artiste était dans la confidence de cette +négociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, après la +mort de sa première femme, Isabelle Brant, motivé en apparence sur la +nécessité de se distraire, aurait eu, en réalité, pour cause, une +mission du duc de Buckingham auprès des généraux et négociateurs +espagnols, dans l'intérêt du rétablissement de la paix, qu'il parvint +plus tard à faire accepter par les deux parties. + +Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins +considérable à l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept +cartons de Raphaël, placés aujourd'hui au palais de Hampton-Court; à +l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, où ils étaient restés +depuis le temps de Léon X, pour le compte du roi Charles Ier. + +Le duc réussit également dans la négociation qu'il ouvrit avec le duc de +Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son maître, de la célèbre galerie +de tableaux créée dans cette ville et augmentée, pendant plus d'un +siècle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle coûta +au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme +énorme pour le temps, et qui en représenterait aujourd'hui plus du +triple. Depuis la fin du quinzième siècle, cette famille des Gonzague, +portée naturellement vers le beau, s'était appliquée à s'entourer des +artistes les plus éminents, et à les retenir à Mantoue. C'est ainsi que +le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirés à leur cour, et +décorèrent leurs palais d'œuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son +fameux Triomphe de Jules César, et Jules Romain la Guerre des Titans +contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son +génie. La collection achetée pour le roi Charles comprenait, entre +autres chefs-d'œuvre, la _Vierge à la perle_, de Raphaël, maintenant au +musée de Madrid; l'_Éducation de Cupidon_, du Corrège, aujourd'hui à la +_National Gallery_, à Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au musée +du Louvre; les _Douze Césars_, du même maître, et beaucoup d'autres +ouvrages des plus célèbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne +put admirer ces chefs-d'œuvre dans le palais de son royal maître, s'il +est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux +n'arrivèrent en Angleterre que dans l'année 1629, car il était tombé +sous le poignard de Felton le 28 août 1628. + +On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son +maître, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le +caractère et les qualités du cœur, mais le premier, peut-être, à citer +pour son amour véritable du beau, son goût aussi sûr qu'éclairé, et la +protection généreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et +encouragea les artistes venus à sa cour. Rubens, pendant son séjour en +Angleterre, dans le courant de l'année 1629, fut frappé de la prospérité +dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes +sortes qu'il renfermait dès lors au point de vue des arts.--«Cette île, +écrit-il à P. Dupuy, de Londres, le 8 août 1629[255], me semble un +théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un homme de goût, +non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la beauté de la +nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure qui m'a paru +d'une richesse extrême, et qui annonce un peuple riche et heureux au +sein de la paix, mais encore par la quantité incroyable d'excellents +tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans +cette cour.»--Horace Walpole a donc bien jugé Charles Ier, lorsqu'il +dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus nécessaires pour faire le +bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: «Plût à Dieu qu'il n'eût pas été +convaincu que lui seul, connaissant les moyens à employer pour le rendre +heureux, devait lui seul posséder le pouvoir d'assurer la félicité +publique[256]!» + + + + +CHAPITRE XVII + + Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et son traité + _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet + ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de + Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres + achetés par le comte d'Arundel.--Leur explication par + Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques à Arundel-House. + +1589--1636 + + +Parmi les hommes célèbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirés +par la renommée du roi Charles Ier, et par la liberté dont on +jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257], +l'un des savants du dix-septième siècle qui ont le mieux étudié et le +mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquité. Son père, Franciscus +Junius, de Bourges, n'était pas moins recommandable, selon le témoignage +de Jean-Georges Grævius[258], par la modération de son caractère que par +la pureté de ses mœurs. Après avoir embrassé la religion réformée, et +s'être fait ministre, il avait quitté la France, et s'était réfugié en +Allemagne pour éviter les persécutions. Établi d'abord à Heidelberg, +c'est là que naquit, en 1589[259], l'auteur du traité _De pictura +veterum_. Junius père, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait +quitté Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les +états des Provinces-Unies lui envoyèrent une députation d'une des +provinces, pour l'engager à se fixer à Leyde, afin d'y enseigner la +théologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta à la grande +satisfaction de l'Église et de la célèbre université de cette ville, +jusqu'en 1602, année dans laquelle il mourut. + +Son fils grandissait et s'appliquait à l'étude des mathématiques, avec +le projet arrêté de suivre la carrière des armes, sous les ordres du +prince d'Orange. Mais, en 1609, une trêve de douze ans ayant été conclue +avec l'Espagne, il changea de résolution, et se livra entièrement à +l'étude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des +saintes Écritures. Il commença par réunir, mettre en ordre et publier +les écrits de son père; il se rendit ensuite en France, et, en 1620, +passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honnêtes gens +pour l'élévation de son esprit, la profondeur de son savoir, et +l'extrême aménité de son caractère. Charmé par l'agrément que lui +offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui +témoignaient les hommes distingués qui l'y avaient si bien accueilli, il +y fixa son séjour, et passa trente années, comme bibliothécaire, dans la +famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa +son traité _De pictura veterum_, qui fut envoyé par Guillaume Blavius à +Amsterdam, vers 1636, pour y être imprimé. + +Cet ouvrage, modèle d'une véritable érudition, n'empêcha pas Junius de +se livrer à des travaux beaucoup plus arides, et qui épouvanteraient +aujourd'hui l'imagination du savant le plus déterminé. Possédant à fond, +comme tous les lettrés de son siècle, les langues grecque et latine, +Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe +occidentale. Il se mit donc d'abord à étudier la langue anglo-saxonne, +et démontra qu'elle avait été la source des langues allemande, anglaise +et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le +franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il +s'assura, par ces études, qu'un grand nombre de mots en usage +aujourd'hui, en français, en italien et en espagnol, sont tirés de ces +dialectes primitifs. Il donna le premier spécimen de sa profonde +connaissance de ces anciennes langues en publiant à Amsterdam, en 1655, +ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abbé +Willeram, publiée par Paul Merula, en 1598, à Leyde. Nous ne suivrons +pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande, +et qu'il reprit en Angleterre, où il revint en 1674, pour n'en plus +sortir. Il nous suffira de renvoyer à sa vie par Grævius, et de dire +que, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, il consacra à ces recherches +si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif, +et toutes les heures d'une vie entièrement livrée à l'étude. Après avoir +passé deux ans à l'université d'Oxford, où il avait sous la main les +matériaux de ses recherches, il vint mourir à Windsor, chez son neveu, +Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du +chapitre de l'église de Windsor, nonobstant sa qualité d'étranger. + +Junius, pour payer à l'Angleterre la dette de l'hospitalité qu'elle lui +avait accordée pendant plus de trente années, légua tous les manuscrits +de ses ouvrages à l'université d'Oxford, où il avait longtemps +travaillé. On peut en voir la liste à la suite de sa Vie par Grævius. Ce +savant fait le plus grand éloge de l'auteur du traité de la _Peinture +des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse à Amsterdam, et il +raconte qu'il fut reçu par cet éminent interprète de tant d'anciennes +langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la +bibliothèque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des +nouvelles de la république des lettres. Grævius le représente au +physique comme étant d'une taille peu élevée, d'une figure maigre, mais +comme doué d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on +peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff, +admirablement gravé par P.-A. Gunst, et qui est placé en tête du traité +de la _Peinture des anciens_. Junius y est représenté en buste, dans un +médaillon que deux génies s'efforcent de fixer à une pyramide entourée +d'ifs. Il paraît dans la force de l'âge, il est vu de trois quarts, +porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un +mélange de sérieux, de finesse et de pénétration qui révèle bien son +origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la +sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout à fait +au bas, la trompette de la Renommée entourée d'une couronne de lauriers. +On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants: + + «FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260]. + Hic dedit æternam claris pictoribus umbram + Quod dare pictorum non potuere manus; + Vincit Appellœos hac Junius arte colores, + Junius ingenio nobilis, arte, domo.» + +Un autre portrait de Junius avait été fait par Van Dyck; il est +aujourd'hui à l'université d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le +même que celui qui a été gravé par Hollar, et dans lequel Junius est +représenté à mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert, +avec l'indication qu'il a été peint _Ætatis XXXXIX_. + +Bien que le corps de Junius eût été déposé dans l'église de Windsor, +l'université d'Oxford voulut lui élever au milieu d'elle un monument +funèbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait. +L'épitaphe, rapportée par Grævius, en est attribuée à Isaac Vossius, qui +a pu, en toute vérité, dire de son illustre parent: + + .....Per omnem ætatem. + Sine querela aut injuria cujusque + Musis tantum et sibi vacavit. + +Nous n'avons point à nous occuper des nombreux ouvrages que Junius +composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'Écriture sainte; +mais nous donnerons une analyse succincte de son traité de la _Peinture +des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publiés en +Angleterre. + +Dans sa dédicace à Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre +et les encouragements qui l'ont déterminé à le composer. «Grand prince, +dit-il au roi, il y a dix-sept années que je me suis réfugié dans la +Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et à l'abri des orages, au +milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les +recommandations de Lancelot, alors évêque de Winton, et de Guillaume, +évêque de Methuen[261], aujourd'hui archevêque de Cantorbéry, dans la +noble famille d'Arundel, je me suis appliqué dès lors, selon le désir de +l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, à réunir et examiner tous les +passages des auteurs anciens les plus accrédités, non-seulement dans la +vue d'écrire l'histoire des artistes, mais pour pénétrer à fond et +découvrir la nature même des arts d'imitation....... + +...«La matière s'étendant à mesure que j'entrais plus avant dans mon +sujet, j'entrepris une tâche plus large que celle qui m'avait été +imposée, d'abord pour témoigner toute ma gratitude à l'illustre +personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me +traîner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque +j'en suis à ces détails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage +de ma profonde reconnaissance à la divine Providence, aussi bien qu'à +Votre Majesté, dont le gouvernement s'applique à maintenir la paix +publique, et permet ainsi à chacun de se livrer dans une heureuse +sécurité à l'étude des belles-lettres........ + +...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude à +encourager les arts et les sciences, à l'aide de laquelle Votre Majesté +a dissipé, comme l'astre le plus lumineux, les épaisses ténèbres des +siècles précédents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix. +De là le calme régnant dans toute la Grande-Bretagne, de là cette +renaissance des beautés primitives de l'art... C'est pourquoi nous +n'avons rien à envier, dans ce siècle, à l'antiquité, cette mère féconde +des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un +Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-être, parce qu'on trouve plus +rarement encore un Mécène; car les maîtres de la terre sont, en général, +peu disposés à encourager ces rares génies. Les grands esprits, les +intelligences supérieures seraient puissamment excités si, au milieu des +soins incessants que réclament le maintien de la paix, la conduite de +la guerre et les autres nécessités du gouvernement, les souverains ne se +contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les +arts, mais s'ils se décidaient à les cultiver avec nous. L'exemple de +Votre Majesté montre à tous, combien il est agréable et même utile de se +délasser du souci des affaires les plus sérieuses par un repos +intelligent, qui occupe à la fois les yeux et l'esprit. + +...Quant à moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les +beautés de l'art que l'antiquité révèle à ceux qui savent la comprendre, +je me suis appliqué à les décrire et à les expliquer, en suivant les +indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait à ma +disposition. C'est pourquoi je me suis laissé entraîner à réunir les +anciennes règles éparses et dispersées parmi les écrits que nous a +laissés la docte antiquité, et à les rédiger en corps de doctrine, afin +qu'étant parvenu à percevoir dans mon esprit comme une image de +l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me fût +plus facile d'apprécier toute la beauté de cet art précieux... Sous les +auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc +respectueusement à Votre Majesté la peinture des anciens. C'est un +hommage assez faible, si l'on s'arrête à mon style; mais il est grand +par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majesté par le +choix du sujet. Je ne me laisserai point émouvoir par l'ignorance et la +lâcheté de certains esprits dépravés de ce siècle qui, ne pouvant +comprendre la sublimité de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit +de l'élever au delà des forces humaines. L'art, il est vrai, peut +s'élever jusqu'au sublime, et de cette hauteur défier tous les faibles +efforts des hommes: il méprise les esprits grossiers et barbares qui ne +sont attachés ici-bas qu'à leur ignorance obstinée; ou bien il éblouit, +par son brillant éclat, leurs yeux obscurcis par les ténèbres d'une nuit +profonde. L'art est une grande chose; il demande à rencontrer un +connaisseur, un appréciateur qui soit au niveau de sa beauté. Alors il +se soutient en honneur auprès de tous... Avec un tel Mécène, la peinture +triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mépriser, lorsqu'on +saura en quelle estime elle a été tenue par un si grand prince?...» + +Junius, lorsqu'il écrivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait guère +que, bientôt, d'affreuses dissensions civiles amèneraient la chute et la +mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs +anglais, dont il vante, dans sa dédicace, l'amour éclairé pour les +arts[262], seraient les premiers à ordonner, par acte du Parlement, la +vente aux enchères publiques de l'admirable collection de tableaux, de +dessins, de statues et d'autres objets précieux réunis en Angleterre, +avec tant de peines et de dépenses, par l'infortuné monarque! + +Le traité de Junius est divisé en trois livres, qui sont eux-mêmes +subdivisés en chapitres. Comme il se propose de suivre le développement +de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le +premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont été +les causes de ses progrès; dans le troisième, comment elle est parvenue +à sa perfection[263]. + +Après avoir présenté des considérations générales sur la faculté innée +chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de démontrer, dans +son premier livre, que cette faculté peut être surtout développée par +l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop +emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les écarts déréglés du +caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intempérance d'imagination +est commune aux poëtes et aux peintres, il profite de l'occasion pour +examiner ce que la poésie et la peinture ont entre elles de semblable; +il ajoute, en passant, quelques conseils à l'usage de ceux qui veulent +considérer avec attention les œuvres de la peinture. + +Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature +qui a donné à l'homme le désir de tout imiter, et que, si l'imagination +le pousse à produire et à créer, il y est excité encore par beaucoup +d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout +bien, comme l'auteur de cette faculté donnée à l'homme. La bonté divine +a voulu que l'enfant reçût ses premières impressions de ses parents, +dont les préceptes l'initient d'abord aux règles des arts. Livré ensuite +à ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, était disposé +à se laisser aller à de mauvais penchants, il était retenu par la +crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au +contraire, étant doué d'un jugement sain, il était décidé à ne pas +s'écarter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas à +trouver des encouragements dans une utile émulation et dans les conseils +des maîtres. Bientôt, son esprit était attiré par cette admirable +douceur de l'art, jouissant d'une émulation naturelle, par cette force +qui sait réunir et s'approprier, à l'aide d'un exercice constamment +répété, tout ce qui est utile à la pratique de l'art. L'honneur que les +hommes de tout rang rendaient aux arts, l'espérance du succès et de la +gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de +confiance en lui-même et rempli d'une heureuse audace, il n'hésitait pas +à entreprendre de grandes choses. La félicité publique, dont, selon +l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux siècles, favorisait +beaucoup cette ardeur et ce désir de gloire. En outre, les succès +particuliers contribuaient à entretenir l'émulation générale et l'espoir +de réussir. + +Après avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez +les anciens, Junius, dans son troisième livre, examine les effets de +cette force imitatrice qui réside dans l'intelligence de l'homme; il +suit les progrès qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su +atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties +capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symétrie; la couleur, +et, avec elle, la lumière et l'ombre, le clair et l'obscur; le +mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou +disposition économique de tout l'ouvrage. Les quatre premières parties, +c'est-à-dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement, +étaient observées avec soin par les anciens dans toute peinture, soit +qu'elle ne représentât qu'une seule figure, soit qu'elle en contînt +plusieurs. Quant à la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les +tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversité du jeu +de la lumière, l'ordonnance fît mieux ressortir la différence des corps +et des objets représentés sur la même surface. Les anciens ne faisaient +pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de +ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grâce, semblable +à celle répandue sur toute la personne de Vénus, se fît remarquer dans +chacune des parties du tableau, et les fît toutes également admirer. +Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grâce, sans +laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne +saurait jamais se flatter d'arriver à la perfection. + +Telle est la théorie du savant auteur du traité de la peinture des +anciens. Il procède, on le voit, avec les formes pédantesques du +seizième siècle, et son ouvrage, bourré à chaque page de citations +grecques et latines, est un véritable prodige de science et d'érudition. +Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le même +honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en réputation de +son temps, tels que Budée, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise, +Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet étalage d'érudition était dans +le goût de l'époque, où dominait encore, parmi les lettrés, l'usage +habituel du grec et du latin. Cette manière de procéder paraît +fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps. +Il est certain néanmoins qu'en dépouillant le traité de Junius de son +enveloppe par trop hérissée de grec, et en laissant de côté ses +déductions, qui sentent trop l'école et la scolastique du moyen âge, on +y trouve une connaissance approfondie de l'antiquité, accompagnée de +considérations qui dénotent un esprit aussi juste que cultivé. On ne +doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialité, que, depuis la +Renaissance, Junius est le premier qui ait cherché à expliquer l'origine +de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Léonard de Vinci, +Vasari et d'autres biographes italiens, mais en véritable philosophe, +qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par conséquent des +arts d'imitation, jusqu'à Dieu lui-même. + +Pour donner une idée du style et de la manière de raisonner de l'auteur, +nous citerons le passage suivant, dans lequel il développe cette +thèse[264]. + +«L'excellent, le très-grand créateur de l'univers, a fait ce monde de +telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont +appelé χοσμος, c'est-à-dire ornement, et les Latins +_mundus_, à cause de l'élégance et de la perfection de toutes ses +parties. Quant à ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas créé à son image +pour qu'il vécût semblable à une vile brute; mais pour que, se rappelant +son origine, il s'avançât vers une éternité de gloire, en suivant le +droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion +réside au fond de l'âme de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours +chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit à elle seule +pour élever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi +dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensité des choses de +ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une +autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'étendue du monde +lui-même, calcule, le compas à la main, la circonférence du globe, et +livrant à la postérité le catalogue des étoiles, révèle les lois des +astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en +héritage à tous. Cet autre, non sans une terreur causée par la majesté +du spectacle, s'efforce de découvrir et de pénétrer les secrets les plus +profondément cachés dans le sein de la nature; il s'étudie à comprendre +et à expliquer les nuées, les tonnerres, les tempêtes, les mers et les +autres phénomènes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont +agités. L'homme qui aime à contempler le spectacle de la nature examine +toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait +qu'il a été placé lui-même sur cet immense théâtre comme spectateur et +admirateur de l'œuvre sublime de la création. Qu'est-ce, en effet, autre +chose que l'homme, si ce n'est l'être se rapprochant le plus de Dieu, et +créé pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrogé +pourquoi il avait été mis au monde, répondit: «Afin de contempler le +ciel, le soleil et la lune.» «L'homme, dit Cicéron (_De Naturâ Deorum_, +lib. II), est né pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je +crois que les dieux immortels, dit le même Cicéron (_In Catone Majore_), +ont introduit les âmes dans les corps des hommes afin d'établir des +êtres qui pussent considérer la terre, et qui, contemplant l'ordre +établi dans le ciel, s'efforçassent de l'imiter par leur manière de +vivre et par leur constance.» + +Ce n'est que longtemps après avoir plané à ces hauteurs métaphysiques, +que Junius se décide à aborder son sujet au point de vue historique et +critique. Il le fait, dans le troisième livre de son traité, avec une +grande richesse d'érudition, et une force non moins remarquable de +raisonnement. Néanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son +œuvre, et ne croit pas qu'elle soit à la hauteur du sujet qu'il avait +entrepris de traiter. + +«Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait à croire que j'ai pu +épuiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait +gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'étendue de la +matière. Je me suis proposé seulement d'indiquer aux artistes, ainsi +qu'aux amateurs de ces attachantes études, les sources où ils pourraient +puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la +présomption de m'offrir comme un guide; ce qui eût été de ma part une +preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt où +étaient les sources.» + +C'est là, en effet, le mérite principal du traité de Junius. Ce mérite +est encore plus appréciable dans le catalogue des peintres, des +architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquité et de leurs +œuvres, qu'il a composé, et qui a été imprimé après sa mort, dans la +seconde édition de son ouvrage, donnée par Grævius à Rotterdam, en 1694. +Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages, +grand in-4º, est certainement le plus complet qui ait jamais été dressé +sur les artistes égyptiens, étrusques, grecs et romains, et sur leurs +œuvres. Tout ce que les modernes ont écrit depuis sur ce sujet, a été +puisé à cette source. + +Il ne faudrait pas croire que Junius se soit borné à comprendre dans ce +catalogue les seuls artistes; il y admet également, ainsi qu'il +l'exprime à l'article de M. Agrippa, _ob eximium ergà hasce artes amorem +et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquité, se sont montrés favorables +aux arts. La notice consacrée à cet ami d'Auguste donne, sur la +construction et la décoration du Panthéon, à Rome, des renseignements +qu'il serait fort difficile de trouver réunis ailleurs. Les articles +consacrés à Apelles, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Parrhasius, Xeuxis, +ne sont pas moins précieux. Il en est de même des indications que +rapporte Junius, d'après un grand nombre d'auteurs anciens, sur des +artistes de second ordre. + +Le traité de la peinture des anciens, dont la première édition parut en +1636, eut un grand succès en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le +savant auteur du _Mare liberum_ et du traité _De jure belli et pacis_, +qui n'était pas moins versé dans la connaissance des lettres et des +beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa +de féliciter Junius de cette importante publication. Ils se +connaissaient presque depuis l'enfance, étant à peu près de même +âge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoyé à l'université de Leyde +pour y terminer ses études, avait été reçu dans cette ville par le père +de Junius, chez lequel il demeura pendant trois années[267]. Après une +enfance et une jeunesse consacrées entièrement à l'étude des sciences et +des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire +Barneveldt, éprouva, comme cet homme célèbre, les mécomptes de la vie +politique. Condamné, à la suite de l'exécution du grand pensionnaire, +qui eut lieu le 13 mai 1619, à la confiscation de ses biens et à une +détention perpétuelle, Grotius parvint, grâce au dévouement de sa femme, +au bout de plus de deux années de captivité, à s'échapper de prison et à +se réfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 à la fin +de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats, +ce fut dans la maison de campagne du président de Mesmes, à Balagny, +près de Senlis, qu'il prépara la publication de son fameux traité _De +jure belli et pacis_. À l'époque où parut l'ouvrage de son ami Junius +sur la peinture des anciens, Grotius était revenu à Paris, en qualité +d'ambassadeur de la reine de Suède, fonctions qu'il devait à la +bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le +mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, à l'abri de nouvelles +persécutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des +négociations les plus épineuses, trouvait encore le temps de cultiver +les lettres et d'admirer les œuvres de l'art. L'érudition profonde, +l'austérité de mœurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies, +n'excluaient pas alors le goût des belles choses, et c'est à cet heureux +mélange de savoir, de vie régulière et de fantaisie, que l'école +hollandaise doit, en grande partie, ses œuvres les plus admirables. +Grotius était lié avec les principaux artistes flamands et hollandais de +son temps, particulièrement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait +été peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il était à peine âgé +de quinze ans. Il figure en tête de son ouvrage sur _Martianus Capella_, +publié à la Haye à cette époque. On l'y voit décoré de la chaîne d'or, +présent de Henri IV à son premier voyage en France. Grotius ne pouvait +pas rester indifférent à l'ouvrage de son ami sur la peinture des +anciens. Il avait reçu le livre de Junius vers le commencement de 1638; +voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268]. + +«Je t'adresse mes remercîments les plus vifs, très-savant Junius, pour +ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui +reflète l'image la plus vraie de ton esprit et de ton érudition. +J'admire l'étendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as +emprunté à tous les autres arts pour orner celui-là. Cet ouvrage me +paraît de tous points comparable à ces tableaux composés de pierres de +diverses couleurs, tels que celui que Satureius célèbre dans une +épigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au +roi des Goths Théodoric. La variété charme, et plus encore l'admirable +ensemble qui résulte de cette variété même. Donne-nous, je t'en prie, +beaucoup d'œuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous +donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs +ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entièrement convaincu que j'ai +bien lu réellement toutes les parties de ton livre, je te demande de +m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hébraïques +(_vela hebraïca_). Tu sais qu'il n'était pas permis aux Juifs de +représenter l'image d'aucun être animé, même sur des voiles: réfléchis +s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis quæ pingitur India velis_, ou toute +autre variante qui te paraîtra préférable. De cette manière, tu +dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant +d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de +m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le +permets, une prière: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus, +Patritius, ton homonyme Pettœus et d'autres encore, avec lesquels je +suis lié d'une étroite amitié.--Tout à toi de cœur.--H. Grotius.--Paris, +31 mai 1638.» + +Junius s'empressa de déférer au désir de son savant ami, et lui écrivit +de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouvé sa lettre. +Voici la réponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de +la même année 1638: + +«Je t'aime à beaucoup de titres, très-savant Junius, et j'attache un +grand prix à ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais +combien est ancienne cette amitié qui existe entre nous, et quelles +profondes racines elle a jetées. Garde-toi de croire, néanmoins, que les +observations qui m'ont été suggérées par la lecture de ton ouvrage sur +la peinture des anciens, aient été influencées par notre vieille amitié. +De même que les juges, dans les causes qui leur sont soumises, +s'attachent à prononcer leurs sentences d'après les faits et les titres, +sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de même +j'ai l'habitude d'en user à l'égard des écrits des autres. En ce qui +concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jugé, +que mon sentiment est tout à fait conforme à celui des hommes les plus +instruits que j'ai consultés. Dès lors, quel doute pouvait-il me +rester sur le mérite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en +m'apprenant que tu m'avais rappelé au souvenir de Selden et de Patritius +Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, à cause des ouvrages +qu'ils ont publiés dans l'intérêt de l'humanité, et, en mon particulier, +parce que j'ai souvent éprouvé les marques de leur bienveillance....» + +Si les éloges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de +l'érudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il +n'était pas moins désireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges +plus compétents des questions traitées dans son ouvrage. Cette +approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'était lié +en Angleterre, mais qui était alors retourné en Flandre, lui écrivit de +Desen, le 14 août 1636, la lettre suivante[271]: + +«Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoyé par mer un exemplaire de votre +ouvrage _De pictura veterum_, qui lui paraît d'un grand mérite, et qu'il +considère comme un travail des plus érudits. Je suis certain qu'il +recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publié +jusqu'à ce jour, et que les arts recevront de nombreux éclaircissements +d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit évidemment avancer leur +réhabilitation, et assurer une grande réputation à son auteur. Je l'ai +récemment communiqué à un homme très-instruit qui venait me visiter, +et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla +de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond +qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe désire en recevoir un +exemplaire aussitôt qu'il sera mis en publication, persuadé qu'il est +que chacun le lira avec un intérêt particulier, et il est impatient de +l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du +chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie +humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir +d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand +honneur. La présente ne tendant qu'à vous offrir mes respectueux +services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant. +Van Dyck.» + +L'illustre chef de l'école flamande, Rubens, ne tarda pas à suivre +l'exemple de son élève: il écrivit à Junius dans le mois d'août 1637, +d'Anvers, où il était alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede +in uno._ Sa lettre, commencée et terminée en flamand, et probablement +interrompue et reprise plusieurs fois, est écrite, pour la plus grande +partie, en latin, langue que l'éminent artiste connaissait à fond, comme +tous les hommes distingués de son époque. En voici la traduction pour la +première fois en français[273]: + +«Vous aurez été très-étonné que je n'aie pas jusqu'ici accusé réception +de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze +jours que je l'ai reçue. Elle m'a été remise par un homme de cette +ville, nommé Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excusé de ce retard. +Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt. Je +désirais aussi de la lire avant de vous répondre, comme je l'ai fait +avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vérité, que vous avez +extrêmement honoré notre art, par ce trésor immense recueilli dans toute +l'antiquité avec un si grand soin, et communiqué au public dans un si +bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est véritablement le +plus riche en exemples, sentences et préceptes, épars jusqu'alors dans +les ouvrages des anciens, réunis aujourd'hui à l'honneur et gloire de +l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je +trouve, monsieur, que vous avez atteint complètement le but que vous +vous étiez proposé par le titre et la matière de ce livre _De la +peinture des anciens_. Vos conseils et vos règles, vos jugements qui +jettent tant de lumière sur les points les plus obscurs, une érudition +vraiment admirable, relevée par tous les agréments du style le plus +élégant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes +les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je +connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent +être suivis plus ou moins que selon le degré d'imagination et +d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la même +application, il vous fût possible de composer un traité semblable sur +les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme +des types, et peuvent être montrés du doigt, en disant: Les voilà! Car +les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus +profondément dans l'esprit, réclament un examen plus attentif, et +profitent plus à ceux qui veulent les étudier, que les objets qui ne se +présentent à nous que par la seule force de notre imagination, comme +dans un songe. Ces objets, décrits par un texte obscur, échappent +souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqués, comme l'image +d'Eurydice échappe à Orphée, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de +les comprendre. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même, je dois l'avouer. En +effet, quel est celui d'entre nous qui, entraîné par les descriptions de +Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essayé, séduit par la +beauté de l'entreprise, de se représenter devant les yeux un des +chefs-d'œuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu +qu'à imaginer quelque pensée indigne de la beauté, de la majesté de +l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre génie, +et compose volontiers une sorte de mélange qui ne ressemble en rien aux +chefs-d'œuvre des anciens, et qui même est une injure envers leurs +illustres mânes. Comme je fais profession de la plus grande vénération +pour leur mémoire, je préfère, je l'avouerai franchement, suivre les +traces de ceux qui existent encore, plutôt que de m'efforcer en vain de +refaire, par la seule pensée, les ouvrages des maîtres anciens. Je vous +prie de prendre en bonne part, ce que, en considération de notre amitié, +je prends la liberté de vous écrire. Je me flatte qu'après un si +excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le +commencement même du repas (_ipsum caput cœnæ_), que nous désirons tous +avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici +ont traité de cette matière, aucun n'a satisfait notre appétit; car il +faut en venir séparément à chaque œuvre en particulier, ainsi que je +l'ai dit. Je me recommande du fond du cœur à votre bienveillance, et +après vous avoir remercié de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant +votre amitié et votre livre, j'ai l'honneur d'être pour toujours votre +dévoué P.-P. Rubens.» + +Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand +peintre, et à l'aide des comparaisons et des images poétiques dont son +imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurément, de +préférer la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, +de Raphaël, du Corrège et des autres grands Italiens, à l'explication, +toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquité. On doit +regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils +du chef de l'école flamande, et qu'il n'ait point composé, ainsi que +le désirait Rubens, un second traité _De pictura Italorum_. Peut-être, +le savant bibliothécaire du comte d'Arundel était-il trop porté vers les +recherches de pure érudition, pour réussir également bien dans l'examen +et l'appréciation des œuvres de la Renaissance, que tous les amateurs +pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu, +pour mener cette entreprise à bonne fin, que Junius abandonnât +l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, à laquelle il +était fort attaché, s'opposait à ce voyage. + +Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquité, l'ouvrage +de Junius mérite les éloges qu'il a reçus de Grotius, de Rubens et de +Van Dyck. S'il ne présente pas méthodiquement une histoire de l'art +proprement dite, comme Winckelmann l'a composée plus tard, il renferme +les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des +artistes anciens et sur leurs œuvres. C'est une mine féconde qui a été +souvent exploitée: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imité et +quelquefois même copié Junius sans le dire. Il est à peu près le seul +qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail +indique combien étaient profondes et consciencieuses les études +consacrées, par les savants et les amateurs du dix-septième siècle, à la +recherche du beau depuis l'origine de l'art. + +Dans son épître dédicatoire à Charles Ier, Junius déclare qu'il a +entrepris le traité _De la peinture des anciens_ pour obéir à la volonté +du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspiré des monuments de l'art +ancien que son patron avait réunis dans sa demeure. Ce ne fut point sans +des difficultés infinies et des dépenses énormes que le comte réussit à +faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les +inscriptions enlevés par lui à la Grèce et à l'Italie. Ces précieux +restes ont été les premiers monuments de l'antiquité introduits en +Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de +l'université d'Oxford, leur histoire et leur description ont été +plusieurs fois publiées. Nous empruntons à l'avertissement donné par le +docteur Richard Chandler, en tête de l'ouvrage intitulé _Marmora +oxoniensia_[274], l'historique de leur arrivée à Londres dans le palais +d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitèrent chez les savants, les +amateurs et les artistes. + +Après avoir expliqué que le comte avait fait choix de Guillaume Pettæus +(Petty) pour chercher et acquérir, en Italie, en Grèce, en Turquie et +dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les +restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquité, +Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres était parvenue à +Londres en 1627. Déposés dans la maison et les jardins du comte +d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les +plus distingués accouraient de toutes parts pour les voir.--«On +remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller +trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car +il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces +arcanes enlevés à la Grèce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de +s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il préférait +s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un célèbre par la découverte +qu'il avait faite de l'épître de saint Clément aux Corinthiens, qu'il +publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possédant une profonde +érudition, acquise par un travail opiniâtre, et alors occupé à colliger +les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothèque Cottonienne. + +«Le lendemain matin, à la pointe du jour, ces doctes investigateurs des +monuments de l'antiquité se réunirent chez le comte d'Arundel, et, après +avoir lavé et nettoyé les marbres, découvrirent le pacte de l'alliance +conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnésie, dont ils +restituèrent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientôt, la +renommée répandit la nouvelle de la découverte de cette inscription, et, +de toutes parts, se manifesta le désir d'en avoir des reproductions. +Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des +copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine à rétablir dans +toute sa pureté, ne fût bientôt altéré de nouveau. Il promit donc à ses +amis, qui désiraient avoir cette inscription, de la publier avec +quelques autres. Il tint parole l'année suivante[275], à la satisfaction +de tous les érudits, et particulièrement du célèbre Peiresc[276]. Ce +personnage, auquel nul sacrifice ne coûtait lorsqu'il s'agissait +d'acheter des raretés, apprit avec le plus vif intérêt, que +quelques-unes de ces inscriptions avaient été acquises par un homme dont +il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-même, avait déboursé +autrefois à Smyrne cinq cents pièces d'or pour les obtenir, sans avoir +pu se les procurer, son chargé de pouvoirs, Sampson, ayant été jeté en +prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis à Pettæus de les +racheter pour le comte d'Arundel, mais à un prix beaucoup plus +élevé.--Le livre de Selden obtint un si grand succès, qu'au bout de +quelques années, on ne trouvait plus à l'acheter, à quelque prix que ce +fût.» + +Rubens, qui se trouvait à Londres en 1629, écrivait à Peiresc, le 9 août +de cette année: «Le duc d'Arundel possède une infinité de statues +antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se +trouvent publiées par Jean Selden et sont savamment commentées par le +même auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand +talent. Vous aurez sans doute vu son traité _De Diis Syris_, qu'on vient +de réimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien +qu'il se renfermât dans les bornes de la science, sans aller se mêler à +tous ces désordres politiques qui l'ont privé de sa liberté, ainsi que +plusieurs autres membres du Parlement, accusés d'avoir agi contre le roi +dans la dernière session[277].» + +Le comte d'Arundel avait adopté l'ordre suivant pour l'arrangement de +ses marbres: les statues et les bustes étaient placés dans la galerie +_d'Arundel-House_, à Londres; les marbres chargés d'inscriptions étaient +appliqués contre les murs du jardin de cet hôtel, et les statues d'un +ordre inférieur, ou celles qui étaient mutilées, décoraient le jardin +d'été que le lord avait à Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que +la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent +vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres écrits, sans compter +les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux +antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la +munificence de son illustre patron, qui n'avait reculé devant aucun +sacrifice pour enrichir sa patrie de ces précieux trésors. + + + + +CHAPITRE XVIII + + Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de l'empereur + Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publié par W. + Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à + Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce + général.--Représentation donnée en l'honneur du comte par les + Jésuites de Prague.--Acquisition de la bibliothèque de Pirckheimer + à Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre. + +1636 + + +En 1636, l'année même où Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel, +fut envoyé par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade +extraordinaire près Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou, +pour parler plus exactement, le journal itinéraire de cette mission nous +a été conservé. Il a été écrit, jour par jour, par un gentilhomme +anglais, William Crowne, attaché à la suite du comte[279]. + +L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer +à Margate et se diriger vers La Haye, afin de présenter, en passant, les +compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina +ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence, +Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, où il trouva +l'empereur et l'impératrice qui étaient venus à sa rencontre. Il eut son +audience de réception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours à Lintz, +pour y mener à fin les négociations qui l'y avaient amené, et dont +l'objet principal était le rétablissement de la paix dans l'Allemagne, +troublée depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout +son séjour à Lintz, l'ambassadeur anglais fut logé et entretenu aux +frais de l'empereur, et des fêtes furent données en son honneur. +L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces +fêtes. + +Après s'être rendu à Vienne et à Augsbourg, où le comte visita plusieurs +établissements des Jésuites, qui le reçurent avec les plus grands +honneurs, il se dirigea vers Prague, où il arriva le 6 juillet, «Étant +entrés dans le château qui servait de résidence au roi de Bohême.... +après avoir traversé trois belles cours, dans l'une desquelles il y +avait une statue de saint Georges, à cheval, en bronze, et une fontaine, +ils arrivèrent à une grande salle où il y avait de nombreuses et belles +boutiques, comme à Westminster. Ils traversèrent ensuite un grand nombre +de salles ornées de peintures, dont l'une était décorée de portraits +de nobles anglais, et montèrent au second étage, où était la chambre du +conseil. Les seigneurs bohémiens s'y trouvaient réunis avec les +conseillers de l'empereur. Mais là, s'éleva un tel tumulte, que les +Bohémiens jetèrent ces conseillers par les fenêtres, élevées de plus de +quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirèrent sur eux des coups +de pistolet... Alors nous descendîmes dans une salle basse, +véritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqués. Son plafond +est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle +est décorée de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux +représentant des chevaux indiens, qui étaient alors à Prague. À côté, se +trouve une grande salle à manger, dont la table est en mosaïque, et à +l'extrémité de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le +_Schant-hamber_ que se trouvent le trésor et les superbes collections de +l'empereur Rodolphe. + +«Dans la première salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adossés +aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en +porcelaine; le troisième, en nacre de perle; le quatrième, des feuilles +de cuivre curieusement gravées; les cinquième et sixième, des +instruments de mathématiques; le septième, des bassins, des aiguières et +une coupe d'ambre; le huitième, des vases d'or et de cristal; le +neuvième, de cristal de roche; le dixième, des ouvrages de mosaïque; le +onzième, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un +_yard_ de long; le douzième, des ouvrages en relief; le treizième, en +émail; le quatorzième, d'objets antiques, jetés en argent; le quinzième, +des cabinets de diamants de Bohême, et quelques petites boîtes de perles +du même pays; le seizième, d'objets relatifs à l'astronomie; les +dix-septième et dix-huitième, des objets indiens; le dix-neuvième, des +choses venant de la Turquie; le vingtième, une statue de femme de +grandeur naturelle, vêtue de soie. Au milieu de la salle, sont des +horloges; le chroniqueur en décrit sept de différentes sortes, à +sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort +curieuses, à ce qu'il paraît, pour le temps, et devant lesquelles il +resta en admiration.--«Nous entrâmes alors dans une petite pièce fermée, +dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiquées dans l'épaisseur +du mur, et renfermant les présents envoyés à l'empereur, comme des +casques dorés et des statues.--Dans la troisième salle, quatre dressoirs +le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets +antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit +la guerre[280], et une machine qui servait autrefois à imprimer les +livres. La quatrième salle renferme des armoires remplies de raretés +anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une +Bible in-folio de la plus grande beauté.....»--Après avoir visité les +églises de Prague, et s'être promené dans le parc, hors de la ville, +le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'était +fait construire.... «Son Excellence traversa d'abord une immense salle +longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous +montâmes ensuite à des galeries où des tableaux étaient exposés, et où +l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond +diverses compositions tirées d'Ovide. Dans la salle d'audience, les +quatre Éléments sont peints au milieu du plafond. À la suite, se +trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit +cinq fontaines avec de grandes statues qui les décorent, et la fontaine +de Neptune, surmontée de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les +eaux ne coulèrent pas. Nous allâmes ensuite visiter l'écurie, pouvant +contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont +entièrement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune +d'elles a coûté vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent +le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein +était le seul général en chef de l'empire, sous les ordres de +l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte à +l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considère les complots que +Wallenstein avait tramés contre sa couronne. Mais, pour en prévenir +l'explosion, l'empereur donna l'ordre à quelques officiers irlandais +qu'il entretenait à son service, de le surveiller la nuit et de le +mettre en pièces, ce qui arriva le soir même. Un de ces officiers étant +entré à l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit: +«Vive Ferdinand, mais meure le traître Wallenstein!» Ce dernier, +étendant les bras, se mit à crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de +hallebarde. Cela fait, ils lui coupèrent la tête, et, sur-le-champ, la +portèrent à l'empereur, lequel les récompensa largement, et continua à +leur accorder sa faveur.»--Telle est la morale que l'honorable gentleman +tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'être obligé +d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel +écossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du +meurtre du duc de Friedland. + +Bien qu'attaché à l'un des plus grands connaisseurs du dix-septième +siècle, il ne paraît pas que William Crowne ait compris la beauté des +statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit +plus d'intérêt aux fêtes et aux spectacles donnés en l'honneur de son +noble patron. Il nous a conservé le programme d'une pièce allégorique, +composée par les Jésuites de Prague, représentée dans leur collège, et +faisant allusion aux espérances que la mission du comte d'Arundel avait +fait naître en Allemagne. + +«.....Son Excellence, dit-il[282], fut invitée à assister à une +représentation au collège des Jésuites, dont le supérieur est un +Irlandais, qui le reçut comme un prince. D'abord, un discours lui fut +adressé par un jeune élève; il fut ensuite salué, à son passage, par une +garde de soldats qui déchargèrent leurs mousquets en son honneur. Son +Excellence arriva ensuite à la salle où la comédie fut jouée à sa grande +satisfaction, non-seulement eu égard au sujet de la pièce, mais surtout +à cause du talent des acteurs, de la beauté des costumes, au nombre de +plus de cinquante, et des rôles joués par les jeunes écoliers et par +plusieurs fils de nobles barons. La représentation terminée, ils +désirèrent être admis à baiser la main de Son Excellence, à genoux, en +témoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur, +l'argument de la pièce[283]. + +«La Paix, qui habite l'Angleterre, exilée depuis longtemps de la +Germanie, se prépare à rentrer dans ce pays. + +«Drame représenté à Prague, en 1636, par les élèves du collège des +Jésuites, à l'occasion de la visite faite à ce collège par le +très-illustre et très-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de +Surrey, ambassadeur extraordinaire du très-puissant roi d'Angleterre +Charles Ier, près l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de +l'empire. + +«PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occupé à préparer le théâtre, rencontre +une troupe de jeunes enfants, désireux de voir l'ambassadeur du roi +d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le +voir du théâtre, à moins qu'ils ne lui adressent leurs félicitations sur +son arrivée. Ne pouvant les lui présenter en latin, à cause de leur +extrême jeunesse, il les invite à le faire en diverses langues. + +«PREMIÈRE PARTIE.--Scène première.--Mercure reçoit les dieux et les +déesses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes +qui les distinguent, et il assigne à chacun sa place. + +«Scène deuxième.--Astrée se plaint à Jupiter et aux dieux des crimes des +mortels. Jupiter, après avoir recueilli les opinions, livre la Terre à +Mars et à Vulcain, afin qu'ils la punissent. + +«Scène troisième.--La Paix, désolée, cherche un lieu où elle puisse +échapper à la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque +marine et la conduit en Angleterre. + +«Scène quatrième.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre +et le distribue à Bellone, aux Furies et à ses autres compagnes. + +«SECONDE PARTIE.--Scène première.--Cérès, Apollon, Bacchus déplorent, +auprès de Jupiter, les calamités dont ils ont à souffrir de la part de +Mars. Jupiter les renvoie à Neptune. + +«Scène deuxième.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer à +Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent +rendre la paix au monde. + +«Scène troisième.--Mercure ordonne à Cérès et à Phœbus d'avoir bon +espoir, car bientôt le roi Charles aura rétabli la paix, par les soins +de son envoyé, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera +pas à revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se félicitent et +adressent leurs compliments au noble comte. + +«Épilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par +lequel on souhaite et on prédit à l'ambassadeur toute sorte de +prospérités; et après l'avoir salué avec respect, un des acteurs, tant +en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des +remercîments.--Applaudissez.» + +Ce n'était pas la première fois que les jésuites avaient montré, à +l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une représentation +allégorique en son honneur. Déjà, pendant son séjour à Lintz, ils lui +avaient offert le même divertissement. Mais William Crowne ne nous a +conservé que l'argument de la pièce jouée à Prague. + +Malgré les assurances données par les anciennes divinités de l'Olympe, +évoquées par les jésuites, la paix ne fut pas alors rétablie en +Allemagne d'une manière durable. L'accord conclu momentanément le 4 +septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empêcha pas +des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues +années. Le célèbre traité de Westphalie, signé en 1648, en reconnaissant +la liberté de conscience comme un principe de droit public désormais +inattaquable, put seul mettre un terme à ce conflit sanglant, qui +avait ravagé l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus +de trente années. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, à +cette époque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi +que Mercure l'avait annoncé, et la laissa livrée à son tour aux fureurs +de Mars et de Bellone. L'infortuné roi Charles Ier, que les Allemands +invoquaient, en 1636, presque comme une divinité arbitre de la paix, +renversé alors de son trône par ses ennemis acharnés, présenta le +premier exemple d'un roi mis à mort par ses sujets, à la suite de la +plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, où les +fortunes de certains hommes ne s'élèvent si haut que pour être +renversées, aux yeux de tous, par une chute plus éclatante: + + .....Tolluntur in altum, + Ut lapsu graviore ruant. + +Après avoir assisté, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de +Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte +d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrêta quelques jours à +Augsbourg, où il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des +peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit +William Crowne, par Raphaël; probablement une copie des fresques de la +Farnésine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, où il +fit l'acquisition de la bibliothèque de Bilibalde Pirckheimer, vendue +par ses héritiers. On dit que cette collection faisait partie dans +l'origine de celle formée à Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de +Hongrie, et qu'à sa mort, en 1490, elle était passée en la possession du +père de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort, +Hanau, et le Rhin jusqu'à La Haye, le comte d'Arundel était de retour à +Londres le 28 décembre 1636, et le lendemain il avait, à Hampton-Court, +son audience du roi Charles Ier. + + + + +CHAPITRE XIX + + Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte d'Arundel, + et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre, + célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par + Hollar.--Jérôme Laniere.--Les deux Van der Borcht. + +1636--1646 + + +C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance +du graveur Hollar, qu'il attacha à sa personne, et ramena avec lui en +Angleterre. On croit que ce fut à Cologne qu'il rencontra cet artiste; +mais la relation de Crowne n'en parle pas. + +Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes éminents que le travail +le plus opiniâtre, joint à un talent remarquable, ne purent préserver +des atteintes de la misère. Il naquit à Prague en 1607, et il paraît +qu'il appartenait à une famille noble, qui fut complétement ruinée +pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessiné et +gravé par lui-même, en 1647, il s'est représenté au milieu d'un +cartouche ou écusson avec ses armes, à quatre quartiers, et une montagne +surmontée de deux fleurs de lis[286]. La légende d'un autre portrait de +Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar «était fort +enclein à l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il +fut beaucoup retardé par son père; qu'en 1627 il partit de Prague, +parcourut l'Allemagne s'adonnant à pratiquer l'eau-forte, et partit de +Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague +vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et +que, par suite de la guerre civile, il se retira à Anvers, où il +résidait encore en 1647.» Nous ajouterons, pour terminer cet aperçu de +la vie de Hollar, qu'après un long séjour à Anvers, où il s'était fixé +lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se décida à +rentrer en Angleterre, à l'époque du rappel du roi Charles II, et qu'il +mourut à Londres en 1677. Cet artiste était naturellement travailleur, +et le stimulant de la misère, contre laquelle il lutta souvent, surtout +après son retour en Angleterre, lui fit composer un très-grand nombre de +planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier siècle, en +Angleterre, et, récemment, M. L.-G. Parthey[288], à Berlin, ont rédigé +un catalogue complet de son œuvre. + +La manière de Hollar est, généralement, un peu molle; ses contours sont, +quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop à du crayon. Ces +défauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches, +représentant des sujets de sainteté, des vues de villes et des +batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes, +ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excède +pas vingt centimètres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une +largeur proportionnée, Hollar atteint souvent la perfection par la +finesse du burin, la délicatesse de tous les détails, le rendu, +l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des +lumières. Le faire de cet artiste est véritablement original, et donne +un cachet tout particulier à la plupart de ses œuvres, fort recherchées +des amateurs, principalement en Angleterre. La réputation que Hollar +s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de +Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait +pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent, +avec un empressement tout national, les œuvres de l'art qui se +rapportent à leur histoire, à leurs traditions, à leurs mœurs, à leur +pays. À cet égard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un +compatriote, car les pages les plus remarquables de son œuvre, +non-seulement ont été composées à Londres, mais rappellent les +personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre. + +Le comte d'Arundel, en sa qualité d'Anglais et de grand maréchal du +royaume, s'était attaché à réunir, dans sa collection, les tableaux qui +pouvaient offrir un intérêt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il +possédait les plus beaux portraits de Holbein, représentant le roi Henri +VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clèves, Catherine Howard, Jeanne +Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'œuvre de Hollar, +qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la même feuille, les +gravures exécutées par cet artiste de ces différents portraits. S'il est +curieux, au point de vue historique, de pouvoir considérer la figure de +boucher de ce roi Barbe-Bleue, à côté de celles des malheureuses +victimes de ses passions désordonnées, il n'est pas moins intéressant, +au point de vue de l'art, de voir avec quelle habileté le graveur a su +rendre la finesse, la fermeté, l'expression qui caractérisent les +portraits du grand peintre de Henri VIII. + +Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait +exécutées des dessins de Léonard de Vinci, faisant partie de la +collection d'Arundel. «C'est peut-être, dit-il, ce que nous avons de +mieux d'après ce peintre. Il serait cependant à souhaiter que Hollar eût +imité avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les +yeux; qu'il les eût rendus trait pour trait et avec la même touche; +qu'il n'y eût point ajouté un travail qui n'y met que de la propreté +sans goût... Toutes ces planches de Hollar ne passent guère trois pouces +de haut sur deux à cinq pouces de large. Elles sont distribuées en +quatre ou cinq suites, à la tête desquelles sont autant de frontispices. +Il y en a environ soixante-quinze qui ont été gravées à Anvers dans les +années 1645 et suivantes.» + +Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de +son protecteur; lorsque ce dernier fut obligé de quitter sa patrie, et +qu'il se fut réfugié à Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles +peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que +Hollar continuât de graver ses planches. C'est à cette époque, qu'arrivé +à toute la maturité de son talent, il reproduisit au burin le portrait +d'Albert Durer, d'après celui peint par ce maître, en 1498, à l'âge de +vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'œuvre, digne de +rivaliser avec l'original, pour la beauté, l'expression, la _maestria_; +elle porte la date de 1648. + +Un autre portrait, non moins remarquable, gravé par Hollar, d'après un +dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur +de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de +cette époque. Il est représenté[290], dit la légende qui accompagne la +gravure, _ætatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet âge, qu'il se +donnait peut-être pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan à +gauche, il est à mi-corps, vu de trois quarts, vêtu à l'espagnole, avec +de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'œil, une vraie figure de +Scapin, la main droite posée sur une table, les épaules appuyées +légèrement au fût d'une colonne ornée de draperies. Dans le fond, au +troisième plan, on l'aperçoit debout sur un théâtre, les deux poings sur +les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un +nombreux public, composé de cavaliers à chapeaux à plumes et à petits +manteaux, placés au second plan, son jet intarissable. Près de lui, sur +le bord du théâtre, on voit une quantité de fioles, de bouteilles, de +paniers. Au-dessus de sa tête, plane une Renommée avec la devise _Fama +volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons, +au-dessus desquels est écrit: _solus sicut sol_; devise que les +charlatans de nos jours n'ont pas encore osé adopter. La bouteille +inépuisable de Robert-Houdin n'était que renouvelée du jet intarissable +du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes à côté de ce que +promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des +rois et devant l'Empereur. Lisez plutôt les vers qui sont peut-être de +sa façon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'à-propos pour les besoins +de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularités caractéristiques +du dix-septième siècle de trouver un charlatan qui rédige son programme, +s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins élégants que +les autres poëmes en latin moderne dus aux plus savants écrivains de son +temps. Le latin était encore la langue universelle; de nos jours, cette +érudition en plein vent aurait peu de succès. Peut-être ces distiques +sont-ils de Hollar lui-même, qui avait reçu dans son enfance une +éducation classique, et qui paraît avoir cultivé la poésie latine, si +l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses +portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du +Sicilien de Manfre. + + Seu veterum similis non conscia sæcula facti, + Seu tua te ratio credere tanta vetet, + Visa tamen mea gesta probant cum Cæsare reges, + Myriadumque oculi, quos stupor attonuit. + Ille ego, purarum grandis potator aquarum, + Qui prius undiferis vina refundo cadis, + Et quæcumque tibi, seu rubra aut candida poscas + Veraque de largo gutture dona paro. + Quinetiam, si præ reliquis optaris ad haustum, + Id tibi de sumpto gurgite munus erit: + Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores, + Insuper angelici poscar odoris opes; + Omnia miriparo salientia gutture promo, + Ac demum altivolam jacto potenter aquam. + Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes, + Unde queas larga credere dona Dei. + +«Bien que les siècles passés n'aient rien produit de pareil, et encore +que votre raison vous défende de le croire, cependant il n'y a pas moyen +d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs +ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, à leur stupéfaction générale. +C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, après avoir +tiré du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage à faire couler de mon +large gosier, à discrétion, tous les vins qu'on me demandera, soit +rouges, soit blancs. Bien plus, si vous préférez autre chose, je vous +promets de vous le distribuer de mon réservoir inépuisable: du lait, de +l'huile, de la bière, des liqueurs faites avec des fleurs, +particulièrement de l'eau parfumée d'angélique: car je puis tout tirer +de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un +puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux +que vos yeux soient témoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus +que c'est un véritable don du ciel.» + +Hollar a gravé beaucoup de portraits d'après Van Dyck: il nous a +transmis, d'après ce maître, les traits de la comtesse d'Arundel, +Anne-Alathea Talbot. C'est également d'après le même artiste qu'il a +reproduit le portrait du comte, à cheval, en costume de grand maréchal +d'Angleterre. Il l'a gravé, en outre, toujours d'après Van Dyck, à +mi-corps, dans un médaillon. Enfin, il l'a représenté siégeant à sa +place de grand maréchal dans la Chambre des lords, à la séance du 22 +mars 1641, dans laquelle fut jugé et condamné le comte de Stafford. +Cette dernière gravure, exécutée par Hollar d'après son propre dessin, +est fort curieuse, en ce qu'elle donne la représentation exacte de ce +grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes +d'État de l'Angleterre à cette époque. Une autre planche de Hollar, mais +moins bien réussie, montre l'exécution du malheureux comte, le 22 mai +1641, à Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs. + +Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitté +l'Angleterre et s'était retiré à Anvers. Nous ne pouvons pas préciser la +durée du séjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans +l'œuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravés par lui +à Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date +de 1643. Ce serait donc à partir de cette année, jusque vers 1650, que +l'artiste aurait continué de graver les tableaux de cette collection. +Mais ce travail ne l'empêcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il +fut probablement réduit, pour vivre, à s'occuper d'œuvres bien +au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des +oiseaux, des animaux, des instruments de pêche et de chasse, d'après +Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette époque qu'il +grava, d'après le Titien, les portraits de Daniel Barbaro, +Bindo-Altoviti et Johanna Véronèse; d'après le Giorgione, un Allemand de +la famille Fuscher; d'après Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et +quelques autres portraits tirés de la collection de deux amateurs +anversois, Jean et Jacob Van-Verle. + +Hollar était très-lié avec Jérôme Laniere, Italien, qui paraît avoir été +employé par le comte d'Arundel à l'achat de tableaux de peintres +italiens[291]. Il lui a dédié la gravure de _la Vierge avec saint +Joseph, l'Enfant-Jésus et le petit saint Jean_, d'après Perino del Vaga, +et, dans cette dédicace, il le qualifie des titres de protecteur et +grand admirateur des arts. + +Il n'était pas moins attaché à Henri Van der Borcht, père, +collectionneur de raretés, et, comme ou disait alors, _omnium +elegantiarum amator_. Il était né à Bruxelles en 1583; mais par suite +des troubles qui désolaient les Pays-Bas, il fut emmené en Allemagne à +l'âge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh, +et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa à +Fanckendaël jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, où +il se mit à former une collection de médailles, de peintures et de +toutes sortes d'antiquités. C'est là que le comte d'Arundel le connut, +en 1636, et lui acheta plusieurs pièces importantes. C'est également à +son passage par cette ville que le comte attacha à son service Henri Van +der Borcht, peintre et graveur, fils du précédent. Il l'envoya d'abord +en Italie rejoindre Pettœus (M. Petty), qui était à la recherche de +statues antiques et de tableaux pour son maître. Ils revinrent ensemble +en Angleterre, et Van der Borcht y resta attaché au service du comte +d'Arundel pendant quelques années. Une notice, mise au bas de son +portrait gravé par Hollar en 1648, d'après Jean Meyssens, nous apprend, +qu'à cette époque, il était serviteur, c'est-à-dire probablement, selon +la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar +a gravé beaucoup de sujets d'après ce peintre, et ils paraissent avoir +vécu et travaillé ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht +dessinait beaucoup. Un amateur français du dernier siècle, M. Quentin de +Lorangère, avait réuni la suite de ses dessins, au nombre de 567 pièces. +Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, après un +long séjour à Londres, revint mourir à Anvers. + +Après le rétablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre, +espérant y être bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir +fut à peu près déçu, et l'artiste, toujours poursuivi par la misère, se +vit contraint de travailler à la merci des libraires et des marchands +d'estampes. C'est alors qu'il exécuta un grand nombre de vues +d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'après John Overton et +Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'après François Barlow. +Hollar fut aussi employé par William Dugdale à _illustrer_ les +_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont +dans cet ouvrage, représentent des vues de villes et de châteaux; mais +la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries +servant à distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le +portrait de Dugdale, le même qui est à la tête de la description, donnée +par cet éditeur, de l'église de Saint-Paul de Londres, et plusieurs +planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces différents travaux +ne procurèrent au graveur aucune aisance, et il mourut à Londres, en +1667, dans un grand dénûment. + + + + +CHAPITRE XX + + Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa + patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses + collections.--Renommée attachée à sa mémoire. + +1637--1646 + + +Pendant près de deux années après son retour d'Allemagne, le comte +d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'était +procurées avec tant de soins et de dépenses. Mais, dans le cours de +1638, il fut obligé de rentrer dans la vie publique, en prenant le +commandement des troupes destinées à combattre les Écossais, révoltés +contre le roi Charles 1er[294]. Après des alternatives de succès et +de revers, il fut nommé, en 1640, capitaine général de l'armée royale. +Dans le mois de mars 1641 commença le procès du malheureux comte de +Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualité de grand dignitaire de la +couronne, fut obligé de faire partie de la commission nommée par le roi, +pour déclarer l'assentiment royal donné au bill d'_attainder_, décerné +contre l'infortuné ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait représenté +siégeant à la Chambre des lords, à la place de lord Steward +d'Angleterre. Mais le comte ne paraît pas avoir approuvé le tragique +dénoûment de ce mémorable procès; car il se hâta de donner sa démission +de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter +la Grande-Bretagne. Bientôt, en effet, vers la fin de février 1642, il +adressa un dernier adieu à sa terre natale, et s'embarqua pour les +Pays-Bas. Son historien, le révérend M. Tierney, dit qu'il y fut +déterminé par l'état de sa santé qui allait sensiblement en +déclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait +clairement l'issue fatale de la lutte acharnée engagée entre le +parlement et la royauté, et qu'il avait voulu se mettre à l'abri de +l'orage. + +Quoi qu'il en soit, après un court séjour dans les Pays-Bas, le comte +alla s'établir à Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa +soixante-deuxième année. Son corps fut rapporté en Angleterre, déposé +dans la chapelle du château d'Arundel, et Junius composa son épitaphe; +mais le monument qu'il avait demandé par son testament n'a jamais été +exécuté[296]. + +Après le départ du comte, les biens qu'il avait laissés en Angleterre +furent mis sous le séquestre. Ses collections d'objets d'art ne furent +point épargnées: ses marbres antiques restèrent longtemps abandonnés +dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevés furtivement, d'autres +mutilés, d'autres employés à construire ou réparer des maisons. Cette +perte serait moins à regretter, si la plus grande partie des +inscriptions eût été publiée antérieurement; mais il n'y en avait eu +qu'un fort petit nombre de donné par Selden, et moins encore par Priæus, +qui voulut recommander son édition d'Apulée, en y insérant quelques +fragments de ces anciennes inscriptions. À peine la moitié de ces +marbres, c'est-à-dire cent trente inscriptions, survécurent à ces +désastres. + +Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien +digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-maréchal d'Angleterre +et duc de Norfolk, donna tous ces marbres à l'université d'Oxford, +d'après le conseil de Jean Evelyn, auquel le sénat académique décerna +des remercîments publics, pour le soin qu'il avait pris de les réunir et +de les conserver. Transportés à Oxford, ils furent déposés au +rez-de-chaussée du théâtre Sheldonien, ou attachés au mur qui l'entoure, +et marqués de l'initiale du nom de Howard. Dans le même temps, on fit +graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et +les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire également +mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible à ces +éloges de l'académie, qu'il avait résolu de lui faire cadeau d'une belle +statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette +statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en +d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard à l'académie, avec les +antiques achetés des héritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron +de Lempster, et donnés, en 1753, à l'université d'Oxford, par +Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297]. + +Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'hôtel et des +jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire +une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe +bronze, représentant la tête d'Homère, que Van Dyck a placée dans l'un +des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople, +passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingué, médecin de +Georges III, et fut achetée, à sa mort, par lord Exeter, qui en fit don +au musée Britannique. + +L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la +description de tous les marbres appartenant à l'université d'Oxford, +et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces +derniers sont désignés, dans les tables des trois divisions de +l'ouvrage, par la lettre A, placée dans le haut des gravures. Ces +planches ont été dessinées et gravées par J. Miller, et l'on est forcé +de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet +artiste, son burin indécis, ses contours arrondis rendent assez mal la +pureté de l'antique. Un grand nombre de statues ont été restaurées fort +maladroitement, à en juger même par les gravures. Ces restaurations, +faites sans aucun goût, défigurent les morceaux et leur enlèvent leur +véritable caractère. Cependant, on remarque quelques belles statues qui +paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se +compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux, +d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, gravées sur des +marbres recueillis dans la Grèce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le +savant Junius avait à sa disposition, par ces marbres, la base, +l'élément (_cœleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquité. Car +le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit +s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-même, à tous les arts +d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa +dédicace à Charles Ier, que son traité _De pictura veterum_ ait été +composé pour obéir aux désirs de son noble patron, il faut convenir que +le comte d'Arundel n'aimait pas moins à être instruit par l'histoire +de l'art que récréé par la vue de ses œuvres les plus belles et les plus +rares. + +Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectées que ses +marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas, +ambassadeur d'Espagne près de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il +s'empressa d'envoyer à Madrid, avec les chefs-d'œuvre achetés pour +Philippe IV à la vente aux enchères de la magnifique galerie de Charles +Ier[298]. + +Les camées et les pierres gravées de la collection d'Arundel, parmi +lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psyché, avaient été +conservés par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passèrent au duc +de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et +Bartolozzi. + +Quant à ce qui restait de la bibliothèque du comte, M. Tierney nous +apprend[299] qu'après l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut +offert par le duc de Norfolk à la Société royale (des sciences), qui, +obligée de cesser ses réunions dans le local de _Gresham-College_, avait +accepté l'hospitalité dans les appartements d'_Arundel-House_. + +Indépendamment de tous les objets que nous venons d'énumérer, et qui +provenaient du premier lot attribué par le comte d'Arundel à son fils +aîné, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les +choses de ce monde, fut vendu à Londres en 1720 par les héritiers de +son second fils, William Howard, l'infortuné comte de Stafford[300]. +Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le +détail des objets vendus et leur prix, qui s'éleva au chiffre de 8,552 +livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des +dépenses énormes que le comte avait faites pour former sa collection +d'antiques, de dessins, de tableaux, de médailles, de pierres gravées et +de livres. + +Bien qu'elle ait été dispersée, les objets qui la composaient sont +restés, en grande partie, en Angleterre, où ils attestent encore +aujourd'hui le goût éclairé, la munificence, les efforts constants, +employés pendant plus de quarante années, par le premier Anglais qui ait +voulu, selon l'expression de Peacham, «transporter l'ancienne Grèce dans +la Grande-Bretagne.» Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux +siècles, de très-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs +anglais qui ont rivalisé de faste pour acheter et réunir, à tout prix, +les productions de l'art cherchées soit en Italie soit ailleurs, quel +est celui qui peut être comparé au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici, +entre tous, contrairement aux idées de ses compatriotes, a préféré +l'art à la politique; aussi, son nom, indissolublement lié à ceux de +Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo +Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa +propre renommée. + + + + +AMATEURS FLAMANDS + +NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS + +1560--1666 + + + + +CHAPITRE XXI + + Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses artistes.--Réputation + des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans + Holbein.--Culture des sciences et des lettres à + Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des + négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous + Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle. + +1454--1598 + + +«C'est un fait notoire qu'Anvers a vu naître ou fleurir, depuis un +siècle, un plus grand nombre de peintres distingués par leur talent, que +toute autre ville. Rome elle-même n'a pas brillé d'un semblable éclat et +ne peut lui être comparée, puisqu'il est vrai que presque tous les +peintres qui ont décoré de leurs œuvres cette ancienne capitale du +monde, ont été des étrangers nés à Urbin, à Florence, à Venise et +surtout à Bologne. Anvers peut donc lever la tête, et se glorifier de +l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.» + +Telle est l'introduction que Sandrart a placée en tête de sa vie de +Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de +l'Académie du très-noble art de la peinture_, nous conviendrons +volontiers qu'Anvers peut être comparée, dans une certaine mesure, à +Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnaîtrons même que, du temps +de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur +toutes les villes situées de ce côté des Alpes[303]. Paris ne pouvait +pas encore se vanter d'avoir vu naître Eustache Lesueur et Charles Le +Brun; il n'était pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art +moderne en Europe, et le chef de l'école d'Anvers venait de laisser dans +ses murs, en témoignage irrécusable de sa supériorité, les nombreuses et +magnifiques toiles de la galerie de Marie de Médicis. Les choses ont +bien changé depuis: Paris est devenu la cité la plus célèbre, comme le +dit Sandrart: «_In proferendis enutriendisque pictoribus singulari +artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les +artistes les plus distingués.» Anvers, comme Venise, Rome, Florence et +Bologne, est reléguée au second rang. Mais son histoire atteste que, +pendant plus de deux siècles, elle a produit un grand nombre de +peintres le plus heureusement doués dans tous les genres. Son école de +gravure, due, en grande partie, aux leçons et aux exemples de Rubens, +n'a pas été moins brillante, et ses œuvres, répandues dans le monde +entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont été +en honneur dans cette intelligente et riche cité. + +Dès le milieu du quinzième siècle, les peintres anversois étaient réunis +en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes +inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette +académie était fort recherchée, non-seulement par les artistes nés ou +fixés à Anvers, mais également par les étrangers[304]. + +Albert Durer, dans le journal écrit par lui-même de son voyage aux +Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup à Anvers, +où il séjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita. +Il y fut l'objet, aussitôt après son arrivée, d'une sorte d'ovation de +la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il +raconte cette circonstance de son voyage: + +«Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invité à leur maison, +avec ma femme et ma servante: ils avaient préparé un dîner excellent, +avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements précieux. Leurs +femmes aussi étaient toutes présentes, et lorsqu'on me mena à table, +les spectateurs se dressèrent de chaque côté, comme si l'on conduisait +un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des +hommes qui me saluèrent de la manière la plus humble, et se montrèrent +très-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire +leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je +fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec +deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre +pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-là et me +témoigner leur bonne volonté. Je leur fis mes humbles remercîments et je +leur offris mes services. Après, vint maître Pierre, le charpentier de +la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son +service. Après avoir été joyeusement attablés ensemble jusque fort avant +dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manière +très-honnête et polie, et me prièrent d'user de leur bonne volonté pour +tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les +remerciai et allai me coucher[305].» + +On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reçu à Anvers; on voit +aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois était alors +très-considérée et très-riche, puisqu'elle possédait une maison, ou +lieu de réunion, et qu'elle pouvait offrir à un confrère étranger un +repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et décoré d'autres +ornements précieux. + +Peu après, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison, +où ils préparaient les cartons de l'entrée triomphale de l'empereur +Charles-Quint, qui devait bientôt venir visiter Anvers. «Cet ouvrage, +dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds +de long. Il sera déployé de chaque côté de la rue, bien arrangé avec +deux gradins. Là-dessus, on fera les pièces. Le tout ensemble coûte, +tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins. +Toute cette chose est faite très-précieusement.» Durer n'oublie pas +d'aller aussi dans la maison de «maître Quentin (Messis ou Matsys),» +l'un des peintres d'Anvers les plus célèbres à cette époque[306]. + +Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint également visiter +Anvers, lorsqu'il se rendit de Bâle en Angleterre. Nous avons +rapporté[307] la lettre qu'Érasme lui avait donnée pour Petrus Ægidius, +et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer également à Holbein la +maison de Quentin Matsys. + +Ces faits prouvent quelle était, dès le commencement du seizième siècle, +la réputation d'Anvers et de ses artistes. + +Les sciences et les lettres n'y étaient pas moins cultivées que la +peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que +Florence, n'a donné naissance à aucun poëte illustre, elle peut +revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces +savants, communs à l'époque de la Renaissance, qui s'attachaient à +l'étude de l'histoire et de l'archéologie chez les Grecs et chez les +Romains. Parmi les plus célèbres, on doit citer particulièrement Hubert +Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'étrangers à Anvers, choisirent +cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes +recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne +Rome[308]. + +Vers le milieu du seizième siècle, une circonstance heureuse attira les +écrivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Français, +Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, était venu se +fixer dans la capitale du Brabant, et y avait porté l'art de la +typographie au plus haut degré de perfection. Ami de Juste Lipse et +d'autres érudits, et possédant lui-même une instruction profonde, il fut +bientôt cité, à l'égal de Robert Estienne, pour la correction et la +beauté des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les +plus considérables par leur importance et leur étendue, tels que la +Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les +auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il était le premier +imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas à la seule +impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de +planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du +savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres. + +Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait +manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intérêt aussi +vif aux œuvres des différents arts du dessin qu'aux sciences et aux +lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de +l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cité les principaux +négociants de l'Europe. La douceur des mœurs flamandes, l'abondance et +la facilité de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes +du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents +bourgeois d'Anvers étaient souvent employées en constructions de vastes +et magnifiques habitations, décorées avec le plus grand soin des +chefs-d'œuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte +qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: «Elle est vaste et bien +ordonnée, dit-il, avec une infinité de grands et beaux salons, une cour +richement ornée et des jardins fort étendus. En somme, c'est une demeure +tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en +Allemagne.» + +L'orfévrerie d'Anvers était en grande réputation, et l'art de tailler +les diamants, importé de Bruges où il avait été découvert dans le +seizième siècle, était devenu, pour cette ville et pour Anvers, une +nouvelle source de richesses. Tous les corps d'état, orfévres, peintres, +marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y étaient, depuis le +moyen âge, réunis en associations aussi riches que puissantes. Ils +rivalisaient de luxe, et ne négligeaient aucune occasion de décorer de +tableaux et de peintures leurs lieux de réunions, ainsi que les +chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut traité +magnifiquement par les orfévres d'Anvers, au carnaval de 1521... «Les +orfévres, dit-il, nous ont invités, ma femme et moi. Il y avait dans +l'assemblée beaucoup de braves gens qui m'ont préparé un repas exquis, +et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de +la ville m'a invité à un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli. +Il y avait là de drôles de masques.... Le lundi soir, on m'a invité au +carnaval et au grand banquet, qui était délicieux.»[310] + +La prospérité de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apogée, +depuis le commencement jusque vers la moitié du seizième siècle. Mais, à +partir de l'avènement de Philippe II, la guerre étrangère, les discordes +civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers +en particulier, l'arène ouverte, pendant plus d'un demi-siècle, aux +plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et +d'Isabelle, à qui Philippe II avait cédé les Pays-Bas, en 1598, essaya +de guérir les blessures que ce malheureux pays avait reçues. Si ces +princes ne réussirent pas à rétablir l'ancienne prospérité des provinces +belgiques, l'histoire doit néanmoins leur tenir compte de leurs efforts +et de leur bon vouloir. + +Ils furent plus heureux ou mieux récompensés par les arts; c'est sous +leur administration que la peinture flamande a brillé de son plus vif +éclat, et il serait injuste de méconnaître la part qui revient à +l'archiduc et à l'infante dans la brillante auréole qui entoure l'école +d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut à leur +protection l'éclat qu'il répandit dans sa patrie à son retour d'Italie; +en le retenant à Anvers, ils l'honorèrent d'une protection, ou plutôt +d'une considération dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et +lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre +l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence supérieure +et sa renommée d'artiste au rétablissement du plus grand bien qu'il soit +possible de faire aux hommes. + +Anvers, depuis l'époque où Rubens revint s'y fixer jusqu'à sa mort, fut +réellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, était-elle alors +remplie, non-seulement d'artistes distingués en tous genres, mais en +outre de véritables amateurs. + +Parmi ceux qui vécurent dans une étroite et constante intimité avec le +grand maître anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa +correspondance signalent comme méritant une notice particulière: nous +voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevaërts, +secrétaire de la ville d'Anvers. + +Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'école +flamande, il nous paraît nécessaire de rappeler, très-sommairement, les +principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu'à l'époque de +son retour dans sa patrie. + + + + +CHAPITRE XXII + + Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il part pour + l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et + Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et + retourne à Rome, où il trouve son frère Philippe, et travaille avec + lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes. + +1577--1608 + + +On croit généralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, à Cologne[311] +où son père, Jean Rubens, l'un des conseillers du sénat d'Anvers, +s'était réfugié en 1568, selon les uns, à cause de ses opinions +religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa +patrie[313]. Jean Rubens était un savant jurisconsulte; il avait fait de +très-fortes études tant en Flandre qu'en Italie, où il avait passé sept +années, et où il s'était fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au +collège de la Sapience, à Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de +l'éducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut à Cologne le +1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa +dixième année. Rentrée à Anvers l'année suivante, Marie Pypeling, mère +de Pierre-Paul, résolut de lui donner une éducation brillante. Elle le +plaça au collège des Jésuites d'Anvers, établissement renommé pour la +bonne direction et pour la force de ses études classiques. C'est aux +leçons de ces Pères que Rubens puisa la connaissance approfondie de +l'antiquité, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des +langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste à part +entre les autres artistes. À sa sortie du collége, sa mère le fit entrer +comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairière de +Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait +convenir à l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se +sentait attiré vers la peinture par un instinct naturel et invincible. +Au moins, n'eut-il pas à lutter, comme tant d'autres, contre les +obstacles apportés à sa vocation par la volonté de ses parents. Sa mère +céda facilement à son désir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et +elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements à +son fils. Les œuvres de cet artiste sont inconnues en France; le +catalogue du musée d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre +présentant au Sauveur, à Capharnaüm, le poisson qui contient la pièce +d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'église de +Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de +son premier maître; il passa ensuite le même temps dans celui d'Otho +Vœnius, qui était considéré alors comme le premier des peintres +flamands. On ne voit pas néanmoins que cet artiste élégant, mais froid, +ait exercé une influence sensible sur la manière de Rubens. + +Après avoir achevé ses études, Pierre-Paul fut reçu, en 1598, à l'âge de +vingt et un ans, franc-maître peintre de la corporation de Saint-Luc, +d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cité +par le Catalogue du musée d'Anvers[315]. Du jour de sa réception jusqu'à +l'époque de son départ pour l'Italie, Rubens continua d'habiter +Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle, +l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jubé de l'église +des Carmes: «C'est Notre-Seigneur étendu mort sur les genoux de son +père; les anges y portent les instruments de la Passion.» Ce tableau se +trouvait encore, en 1768, dans l'église des Carmes chaussés d'Anvers, et +il a été gravé par S.-A. Bolswert[317]. + +Avant de partir, Rubens pria son maître de le présenter à l'archiduc +Albert et à l'infante Isabelle. Otho Vœnius (Otho Van Veen), issu d'une +famille noble, et doublement distingué par son talent comme peintre et +par ses publications érudites et poétiques, était attaché au service de +ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur présenter son +élève, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'élégance, à en juger +par ses portraits, devaient prévenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul +plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des +lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie. + +Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contrée en passant +par la France: ce fut à Venise qu'il se rendit d'abord. Cette préférence +s'explique naturellement par le goût du peintre anversois pour l'école +coloriste. Il ne se borna pas à l'admirer; il voulut s'initier par une +étude approfondie aux secrets des maîtres de la couleur, et, pour y +parvenir, il se mit à copier, avec autant de fougue que de bonheur, les +principales œuvres de Titien, de Paul Véronèse et des autres artistes +vénitiens. + +On raconte, qu'au milieu de ses études, il fit la connaissance d'un +gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui, +ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, à son retour, que le duc +invita le jeune Flamand à se rendre à sa cour. Rubens n'ignorait pas que +Jules Romain avait décoré les palais de Mantoue de ses étonnantes +peintures; il désirait les voir et les étudier; il s'empressa donc +d'accepter l'offre qui lui était faite. Il fut parfaitement accueilli +par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientôt à son service, lui donna +toutes facilités pour travailler, et lui permit de faire des excursions +tantôt à Venise, tantôt à Bologne, Florence et Rome, afin d'y étudier +les œuvres des diverses écoles italiennes. Les biographes de Rubens ne +sont pas d'accord sur les époques de ses visites dans ces différentes +villes, non plus que sur l'itinéraire qu'il suivit dans ses courses en +Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il +séjourna plusieurs fois à Mantoue, à Rome et à Venise[318]. + +Notre artiste était si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce +prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un +magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains +au roi Philippe III, et d'autres présents d'un grand prix au duc de +Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se ménager +l'appui[319]. On a raconté que, pendant ce premier séjour à Madrid, +Rubens y aurait exécuté les portraits du roi et de plusieurs seigneurs +de la cour, et qu'il y aurait même fait les copies si célèbres des trois +tableaux de Titien: _Vénus et Adonis_, _Diane et Actéon_, et +l'_Enlèvement d'Europe_. Mais cette assertion est complètement réfutée +par Pacheco, le beau-père de Velasquez, qui prouve clairement, dans son +traité _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont été faites par +Rubens à l'époque de son second voyage à Madrid. Il ne paraît pas, +d'ailleurs, que Rubens ait fait cette première fois un long séjour en +Espagne: tout porte à croire qu'il se hâta de revenir à Mantoue, sans +doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientôt après +la permission de retourner à Rome, en s'arrêtant à Florence, Bologne et +Venise. + +Dans la ville des Médicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule, +placé entre Minerve et Vénus, et secouru par le Temps_; les _Trois +Grâces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des +Satyres_[321]. À Bologne, il étudia les ouvrages des Carraches, et se +sentant de nouveau attiré vers Venise par sa prédilection pour les +grands coloristes, il se remit à faire, dans cette ville, les copies des +tableaux qu'il préférait. + +À peine âgé de vingt-sept ans, il était revenu à Rome avec une +réputation déjà faite et méritée. Aussi le pape Clément VIII +s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de +Monte-Cavallo, un tableau représentant la _Vierge et sainte Anne adorant +l'enfant Jésus_, dont il se montra très-satisfait. Les cardinaux, les +principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les +connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frappés du talent supérieur du +jeune Flamand, et bientôt Rubens se vit surchargé de commandes. +Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux +Vénitiens ses modèles, il exécuta en peu de temps, pour la _Chiesa +Nuova_ des pères de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal +Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les +_Douze Apôtres_; pour le connétable Colonna, une _Orgie de soldats_; +pour la princesse de Scalamare, _Protée et les Dieux marins à table, +servis par trois Néréides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans +lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le +paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322]. + +Rubens était trop instruit, il aimait trop l'antiquité, pour laisser +écouler le temps de son séjour dans l'ancienne capitale du monde sans +étudier l'art et l'archéologie romaine. Il dessina un grand nombre de +statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments +d'architecture, et, grâce à la connaissance approfondie des langues +grecque et latine, il pénétra dans ces recherches beaucoup plus avant +qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance +particulière contribua probablement à l'attacher avec une plus grande +ardeur à ces études. En arrivant à Rome, il y avait trouvé son frère +Philippe, qui, après avoir visité cette ville une première fois avec le +fils aîné du président Richardot dont il était secrétaire, y était +revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer, +en toute liberté, à son goût pour l'étude des langues anciennes et de +l'archéologie. Philippe, plus âgé que Pierre-Paul de quelques +années[323], avait fait ses études au gymnase d'Anvers, et suivi plus +tard à Louvain, avec les fils du président Richardot, les leçons de +Juste-Lipse. Chargé par le président de conduire en Italie son fils aîné +Guillaume, qui devait terminer ses études à l'université de Padoue, +Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate +la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un séjour d'environ deux +ans à Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leçons des +professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine +avec Juste-Lipse, et lui adressa même plusieurs pièces de vers[325]. On +voit par ses lettres, également en latin, à son frère Pierre-Paul, qu'il +lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de +reprendre sa première et complète indépendance: «_Animum obfirma, et +aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere +libertatem_[326].» Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au +peintre, et ils le déterminèrent sans doute à visiter les principales +villes d'Italie, pour y étudier les maîtres en toute liberté. Pendant +son premier voyage à Rome, en 1603, Philippe Rubens s'était fait +recevoir docteur à l'université de la Sapience; à peine de retour dans +les Pays-Bas, il se hâta de remettre au président le précieux dépôt +qu'il lui avait confié, et, faisant de nouveau ses adieux à +Juste-Lipse, il revint à Rome, où le cardinal Ascagne Colonna le choisit +pour bibliothécaire. + +C'est à cette époque qu'il retrouva dans cette ville son frère +Pierre-Paul, tout occupé de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de +recherches sur l'antiquité romaine. Les deux frères, unis d'une étroite +amitié, possédant une égale instruction classique, ayant la même ardeur +pour le travail, le même amour pour les monuments et l'histoire de la +langue des anciens Romains, résolurent de consigner leurs recherches +dans un ouvrage composé en commun, qui parut à Anvers, in-4º, en 1608, +sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus, +emendationes censuræ_, et fut publié sous le nom de Philippe seul. Mais +la part que prit Pierre-Paul à sa composition est rappelée par Philippe +lui-même dans le préambule en prose de l'élégie _Ad P.-P. Rubenium +navigantem_, dont nous avons parlé, où il déclare que Pierre-Paul ne l'a +pas peu aidé:--«_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum +in Electis me juvit_.»--Cet aveu n'étonnera aucun de ceux qui ont étudié +avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir +bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composés d'après des +sujets empruntés à l'histoire, à la religion et aux usages des anciens +Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des +_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur +grec ou latin: loin de là. Ces deux livres ne se composent que +d'explications de difficultés ou passages obscurs tirés de différents +auteurs, de restitutions de textes que Philippe considérait comme +falsifiés, et de dissertations sur certaines parties du vêtement des +anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre +plus claires les explications de son frère, Pierre-Paul a dessiné des +coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vêtements +ou d'autres objets, d'après l'antique, et ces dessins ont été gravés +dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde +connaissance des langues anciennes, et il est à la hauteur des +dissertations ou gloses des érudits du dix-septième siècle; mais, +aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosité des +bibliophiles[328]. + +Après un long séjour à Rome, notre peintre voulut visiter Milan et +Gênes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connût pas +encore. Il se rendit d'abord à Milan, où il peignit plusieurs tableaux +et où il dessina la fameuse _Cène_ de Léonard de Vinci. Ce dessin a été +gravé par Pierre Soutman; à en juger par l'épreuve qui fait partie de +l'œuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothèque +impériale[329], cette reproduction n'a rien gardé de la pureté du maître +florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre à Rubens ou à Soutman +d'avoir transformé les Apôtres en d'épais paysans flamands sans aucune +expression; mais cette gravure ne donne aucune idée de la beauté sublime +de l'original. + +Rubens quitta Milan pour Gênes, où il se fixa pendant quelques mois. Il +y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des églises, +et fit plusieurs portraits; il trouva même le temps de dessiner les +palais anciens et modernes qui décoraient alors cette belle ville. Leur +architecture bizarre et tourmentée avait sans doute fait une forte +impression sur son esprit, puisqu'il se décida, quatorze ans plus tard, +en 1622, à publier ce travail à Anvers, sous ce titre: «_Palazzi antichi +e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._» + + + + +CHAPITRE XXIII + + Rubens revient à Anvers en apprenant la maladie de sa mère.--Il se + fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit une + maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part + de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'œuvre--Notice sur + cet ami de Rubens: tableaux que le peintre exécute pour + lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé. + +1608--1640 + + +Pendant que Rubens s'occupait à Gênes de préparer les éléments de cet +ouvrage, il y reçut la nouvelle de la maladie de sa mère. L'éloignement +et une absence de plus de huit années n'avaient point affaibli la +tendresse que le peintre portait à celle qui lui avait prodigué tant de +soins, depuis son enfance jusqu'à son départ d'Anvers. Il se hâta donc +de quitter Gênes au commencement de novembre 1608; mais quelque +diligence qu'il fît, il arriva trop tard pour revoir cette mère chérie: +il apprit en route qu'elle avait cessé de vivre le 14 du même mois. On +raconte qu'à son arrivée à Anvers, Rubens fut tellement accablé de +chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps à l'abbaye de +Saint-Michel, dans l'église de laquelle sa mère avait été enterrée. +C'est là que, d'accord avec son frère Philippe, sa sœur Blandine et ses +neveux, il lui fit élever un monument dont il composa lui-même en latin +l'inscription funéraire[330]. + +Après les premiers moments donnés à sa douleur, Rubens parut hésiter à +se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouvé des parents +et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et +les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tiède +et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la +considération dont il avait été entouré dans les principales villes +d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la +renommée qui l'avait précédé faisait désirer à ses compatriotes, non +moins qu'à l'archiduc Albert et à l'infante Isabelle, de le retenir en +Flandre. Informés de l'intention que l'artiste avait manifestée de +retourner en Italie, ces princes le mandèrent à Bruxelles, où ils le +reçurent avec la plus grande distinction, lui commandèrent leurs +portraits, et l'attachèrent à leur service par une patente du 23 +septembre 1609, par laquelle ils le nommèrent peintre de leur hôtel. + +Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en février de cette même +année, circonstance trop peu remarquée par les biographes, contribua, +peut-être autant que la faveur des archiducs, à retenir notre artiste à +Anvers. Bientôt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il épousa +Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrétaire de la ville d'Anvers. À +l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un +épithalame, dans lequel il adressa ses félicitations, _animo et stylo_, +à son frère et à sa jeune épouse, louant les vertus et les charmes +d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul: + + ...Cui Phœbi cortina patet, cui carmine digno + Et vis ingenii mirabilis et polygnoti + Sive et Apelleæ manus æmula decantetur[331]. + +Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attaché à Anvers par +les liens les plus étroits, et il ne songea plus à le quitter. + +Pour s'y installer selon ses goûts et d'une manière définitive, il +résolut d'y bâtir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait +faire à la fois un atelier et un musée. + +Pendant son long séjour en Italie, Rubens avait copié pour lui-même un +grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Véronèse, Tintoret, +Jules Romain et autres maîtres. En outre, avec le produit de la vente de +ses propres tableaux, il avait acheté des statues, des bustes, des +bas-reliefs, des vases antiques, des médailles, des gravures et d'autres +objets précieux. Il désirait vivre au milieu de ces belles choses qui +lui rappelaient ses voyages, ses études archéologiques, et les œuvres +qu'il préférait parmi celles dues à l'art moderne. Il fit donc +construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison; +et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il éleva un +bâtiment en rotonde, percé de grandes fenêtres cintrées, et éclairé par +le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition +du Panthéon de Rome. Ce fut là qu'il établit son atelier et qu'il +disposa tous ses objets d'art. + +Si l'on s'en rapportait au même biographe[333], la construction de ce +bâtiment aurait occasionné l'exécution par Rubens de la fameuse +_Descente de Croix_, de la cathédrale d'Anvers. D'après cet auteur, en +creusant les fondations d'un mur de clôture, Rubens aurait anticipé sur +le terrain du _serment_ ou confrérie des arquebusiers, ses voisins. +Ceux-ci, s'en étant aperçus, députèrent leurs principaux chefs à Rubens +pour lui déclarer qu'il empiétait sur leur terrain. Mais le peintre, +fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accéder à la réclamation. +«À la fin, continue Michel, le différend devint si sérieux, qu'il allait +prendre le train de la procédure. Mais le bourgeois Rockox, chef du +serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que +sa prétention sur ce peu de terrain était mal fondée. Sur quoi Rubens +demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des +intentions de Rubens, les confrères résolurent que leur chef +retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable +accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers céderait à Rubens le +peu de terrain dont il s'était déjà emparé, à condition qu'il donnerait +au serment une pièce d'autel et ses volets, travaillés de sa main, pour +leur chapelle à la cathédrale d'Anvers, représentant quelque passage +de la vie de saint Christophe, patron du serment. + +«Cette offre parut à M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M. +Rockox au mot, promettant de satisfaire à cette amiable transaction au +plus tôt possible. Entre-temps, le génie docte de Rubens ne fit que +ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son étymologie grecque, +signifie _portant le Christ_; et dans cette spéculation, il recorda que +l'Écriture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est +pourquoi il adopta, par de saintes allégories, l'exécution de son +projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe, +mais plusieurs; ce qu'il établit de la manière suivante: + +«Il représenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la +croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des échelles, détachent +le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir +le poids du sacré corps; au bas, d'autres prêtent leurs épaules et leurs +mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le +Christ, ou christophes. + +«En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allégorie +dans le même sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite +à sa cousine Élisabeth. + +«Il plaça sur le volet gauche le prêtre Siméon, portant le jeune Christ +sur ses bras, lorsqu'il fut présenté au temple par la sainte Vierge et +saint Joseph; de manière que, par ces saintes allégories, il trouva de +quoi former des _christophes_, et d'étaler ses ingénieuses idées et les +fruits de ses études sur l'histoire sacrée. + +«Quand ce grand ouvrage fut achevé, le peintre fit avertir les +arquebusiers: mais à peine furent-ils entrés dans son laboratoire +que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimèrent leur +mécontentement, et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de ces prétendus +_christophes_, mais leur véritable patron, à l'exemple des autres +serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus à son +accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur +véritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne à la main, +et un hibou sur un arbre.» + +Telle est l'anecdote que le naïf historien de Rubens raconte, dans un +style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu à Rubens +de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'œuvre. + +Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son récit. Il +déclare, en effet, dans la dédicace de son livre, au duc +Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: «qu'il a nouvellement découvert +des anecdotes relatives à son sujet, dans le sein des cabinets de ceux +de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays.» On doit +donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consignés dans +des papiers de famille. Cependant, les rédacteurs du Catalogue du musée +d'Anvers révoquent en doute le récit de Michel et le traitent de +roman, «dans lequel Rockox joue son personnage.» + +«L'estime particulière de Rockox pour les œuvres de Rubens, dit ce +catalogue[334], prenait sa source dans l'amitié qui régnait entre eux, +et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve à +l'illustre maître. Rockox était, à cette époque, chef-homme (hoofdman) +du serment des arquebusiers. Les confrères ayant résolu de remplacer, +par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils +possédaient dans la cathédrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne +demeura pas étranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'œuvre +du maître, car il ne s'agissait de rien moins que de la célèbre +_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette année, dans la +chambre des arquebusiers, et en présence de leur chef-homme. L'année +suivante vit l'achèvement d'une des merveilles de la peinture +d'histoire, qui orna, dès 1614, le nouvel autel du serment. Rubens +donna, le 13 février 1621, une quittance générale de ce qui lui revenait +(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme). +Toutes ces particularités sont authentiques et tirées du registre même +des arquebusiers, où l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de +terre du serment dont Rubens se serait emparé de bonne foi, et en +compensation de laquelle il aurait promis à Rockox de peindre, pour +l'autel des confrères, la _Descente de croix_ et ses volets.» + +Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion à Rubens de peindre +la _Descente de croix_, toujours paraît-il certain que la commande de ce +tableau peut être attribuée à Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au +souvenir de la postérité, cet ami de Rubens mériterait de vivre dans la +mémoire de tous ceux qui s'intéressent aux merveilles de l'art. Mais +d'autres documents démontrent que Rockox aimait passionnément le peintre +et ses ouvrages. L'intimité qui les unissait était ancienne dans leurs +familles. Le père de Nicolas Rockox avait été trois fois bourgmestre +d'Anvers, alors que Jean Rubens, père de Pierre-Paul, remplissait les +fonctions de premier conseiller de la même ville. Cette position devait +d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partagé les mêmes +opinions religieuses, ayant été accusés l'un et l'autre[335] de s'être +montrés favorables à la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, né à Anvers +le 14 décembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il +avait épousé, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand +d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande +considération, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville +natale, en qualité d'échevin, dès 1588, et qu'il fut créé chevalier, le +8 décembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur +joyeuse entrée à Anvers. Le catalogue du musée de cette ville, auquel +nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit +les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore élevé +huit fois depuis. + +Rockox, comme Rubens, était très-attaché aux jésuites d'Anvers. Il +voulut donner à l'église de leur maison professe un autel en marbre, et +une _Sainte famille_, peinte par Rubens. Étant bourgmestre, en 1620, il +dota l'église des Récollets d'un maître-autel en marbre et d'un _Christ +en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du même +artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux +avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient +l'entablement de l'autel: + + Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram; + Expressit tabulam Rubeniana manus. + Dextram artificis, seu dantis pectora cernas, + Nil genio potuit nobiliore dari. + +La chapelle sépulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'église +des Récollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette +église, la chapelle de l'Immaculée-Conception, et voulut que le tombeau +de sa femme, qui devait être un jour le sien, y fût placé. Pour le mieux +décorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y +peignit une composition en trois parties, ou triptyque, représentant +l'_Incrédulité de saint Thomas, auquel Jésus-Christ apparaît après sa +résurrection_. L'église des Récollets d'Anvers ayant été détruite après +la révolution française, cette composition se trouve maintenant au musée +de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue: + +«Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est enveloppé +d'une draperie rouge. Il occupe la moitié de droite du tableau, et +montre ses plaies à saint Thomas, à saint Pierre et à saint Jean, debout +du côté opposé.--Fond uni. + +«Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre. +Il est représenté la tête nue, les cheveux ras, la moustache légèrement +retroussée et la barbe en pointe. Il est vêtu d'un justaucorps de +velours noir, d'où se dégage la fraise, et que recouvre un manteau noir +doublé de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche, +il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intérieur, partie d'un +portique. + +«Revers du volet précédent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une +tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche. + +«Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les +cheveux retroussés et maintenus par une coiffe de velours noir, se +terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'où sort la fraise, est +rehaussée par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains +un chapelet de corail.--Fond orné d'une draperie pourpre, suspendue +au-dessus du personnage. + +«Revers du volet précédent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas, +une tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338].» + +Ces tableaux n'étaient pas les seuls que Rubens eût faits pour Rockox. +D'après le témoignage de Mariette[339], le peintre avait composé pour +son ami: «_Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi +sur ses genoux_, gravé au burin par Jacques Matham, et dédié par lui à +Rockox, qui possédait le tableau.» + +Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a +sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages +historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le +portrait dont nous venons de donner la description, d'après le catalogue +du musée d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est +celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp +d'Aveschoot, à Gand[340]. Mais Van Dyck, qui était également lié avec +notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a été gravé par Paul +Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 décembre 1640, +environ six mois après son ami Rubens. + +Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit +mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la +_Communion de Saint-François d'Assise_[341]; l'abbé de Saint-Michel, +nommé Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et à la demande +duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'église de cette +abbaye; les Pères Jésuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le +doyen des confrères de Saint-Roch, à Alost; les familles +Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son +confesseur Ophovius, plus tard évêque de Bois-le-Duc; le président +Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et +beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342]. + + + + +CHAPITRE XXIV + + Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille, + son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire aux + relations de Peiresc avec Rubens. + +1593--1620 + + +Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une +intimité comparable à celle qui l'unissait à Gaspar Gevaërts, secrétaire +de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux +hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour +l'autre, et que, rapprochés par une conformité de goûts et de +sentiments, une instruction classique également profonde, un amour aussi +vif pour la vénérable antiquité, l'artiste et le philologue vivaient +ensemble dans les plus affectueuses relations. + +Jules Gaspar Gevaërts naquit à Anvers, en 1593. Son père, Jean Gevaërts, +était un savant jurisconsulte, fort versé dans l'histoire de sa patrie, +et qui fut employé par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs +négociations importantes. L'épitaphe de son tombeau[343], dans la +cathédrale d'Anvers, constate qu'il fut envoyé en Hollande par +l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la +paix avec les états généraux. S'il ne réussit pas complétement, il +parvint au moins à conclure une trêve de douze années, bienfait immense +après quarante ans d'une guerre acharnée. Ayant perdu sa femme, Cornélie +Aertz, Jean Gevaërts se retira du monde, se fit admettre au nombre des +chanoines de la cathédrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613, +à l'âge de soixante-dix ans. Son épitaphe, composée sans doute par son +fils Gaspar, en rappelant l'éclatant service rendu par le négociateur +à sa patrie, se termine par ces vers touchants, adressés au voyageur qui +viendra visiter son tombeau: + + Huic cineri pacem, requiemque precare viator; + Qui jacet hic paci dulce paravit iter. + +Jean Gevaërts fit faire à son fils Gaspar de très-fortes études, et il +lui transmit l'amour des lettres et le goût des recherches sur +l'antiquité ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Après avoir étudié +successivement chez les Jésuites d'Anvers, à Louvain et à Douai, le +jeune homme se rendit à Paris, où il se lia particulièrement avec +plusieurs magistrats aussi savants qu'intègres, tels que Peiresc, son +frère, M. de Valavès, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard +conseiller d'État. C'est à ce dernier qu'il dédia ses trois livres +d'_Electorum_, publiés à Paris, in-4º, chez Sébastien Cramoisy, en +1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un +commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de différents +auteurs grecs et latins. Gevaërts y montre une connaissance approfondie +des textes et une grande science philologique, qualités fort appréciées +par les érudits du dix-septième siècle. Revenu à Anvers, il fut nommé +secrétaire de la ville, et quelques années après l'empereur Ferdinand +III le créa conseiller d'État et le nomma son historiographe. Retenu +dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprès du conseil +communal, Gevaërts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa +charge lui permettait de disposer à écrire une histoire des ducs de +Brabant, à publier une nouvelle édition des _Imperatorum romanorum +icones_ de Goltzius, à préparer un commentaire sur les Pensées de +Marc-Aurèle, qu'il ne publia point, enfin à composer des poésies latines +à l'occasion d'événements importants, de fêtes et d'autres +circonstances[345]. + +Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable +qu'elle remontait à leur jeunesse, car une lettre de Peiresc à Gevaërts, +du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des démarches +au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de +Peiresc, le privilége de vendre en France les estampes des _Palais de +Gênes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard. + +C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, «dont il estimait +grandement, écrit-il, l'éminente vertu.» Très-curieux des objets de +l'art antique, il pria Gevaërts de lui donner la copie de l'inventaire +des belles antiquités que possédait l'artiste. Gevaërts la lui ayant +envoyée, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], «de +remercier Rubens de tant d'offres de son honnêteté, ne pouvant assez +admirer la richesse de ses figures. «Je voudrais bien pouvoir, +ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-là, pour en avoir la vue, et +surtout de ces belles têtes de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippus, +dont je lui déroberais possible un petit griffonnement sur du papier, +s'il me le permettait.» Bientôt Rubens, allant au-devant de ce désir, +envoya en cadeau à Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui +promit de lui faire lui-même des dessins de ses bustes antiques. Peiresc +se montra «fort glorieux de cette promesse; il n'appréhendait, si ce +n'est que ce fût trop de besogne, et qu'il n'eût pas de quoi s'en +revancher, quoiqu'il voulût bien en chercher tous les moyens à lui +possibles à son endroit[348].» + + + + +CHAPITRE XXV + + Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie de Marie + de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès et + les frères Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance. + +1624--1627 + + +Peu de temps après cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il +cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui +connaissance autrement que par lettres. On sait qu'après avoir fait +construire le palais du Luxembourg, sur le modèle du palais Pitti de +Florence, la reine Marie de Médicis résolut, vers 1621, de le faire +décorer de peintures représentant l'histoire de sa vie. Les archiducs +Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur à la cour de France le +baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoyé vanta le +talent du peintre flamand, et l'éloge qu'il en fit fut chaudement appuyé +par l'aumônier de la reine, Claude Maugis, abbé de Saint-Ambroise, grand +amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de +peintures, et au demeurant homme de goût et de savoir, dont Philippe de +Champaigne a fait le portrait, qui a été gravé par L. Vosterman[349]. La +reine résolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et +elle pria le baron de Vicq de faire connaître son désir à l'artiste. +Rubens s'empressa de répondre à cet appel, en se rendant à Paris au +commencement de l'année suivante. Présenté à Marie de Médicis par +l'ambassadeur flamand, il accepta le périlleux honneur de représenter, à +l'aide de l'histoire et de l'allégorie, les principaux événements de la +vie agitée de cette princesse. Pour la mettre à même d'apprécier son +imagination et le style dans lequel il entendait exécuter son sujet, +le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus +tard à l'abbé de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir. +Malheureusement, ces cartons ne sont pas restés en France: dix-huit +d'entre eux sont aujourd'hui au musée de Munich, et on ignore ce que les +trois autres sont devenus[350]. Dès qu'il fut de retour à Anvers, Rubens +se mit à l'œuvre avec sa verve et son ardeur accoutumées; et quatre ans +ne s'étaient pas écoulés, qu'il avait entièrement achevé les vingt et +une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux +ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625, +selon la correspondance de Rubens, ainsi que le démontre la notice sur +cet artiste de M. Villot[351], elles étaient disposées dans la galerie +du Luxembourg aux places qu'elles y ont conservées jusqu'à l'époque de +notre première révolution. + +L'exécution de ces grandes et brillantes toiles avait obligé Rubens à +faire plusieurs voyages à Paris. C'est pendant l'un de ses premiers +séjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra +Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commencées +par la correspondance du savant magistrat français avec Gevaërts. +Peiresc fut tellement charmé de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put +s'empêcher d'écrire à Gevaërts, de Paris, le 26 février 1622, la lettre +suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et +qui montre également quelle impression favorable Rubens laissait de sa +personne, de son instruction et de son amabilité aux hommes les plus +compétents pour le bien juger.--«Monsieur, la bienveillance de M. +Rubens, que vous m'avez procurée, m'a comblé de tant de bonheur et de +contentement, que je vous en devrai des remercîments tout le temps de ma +vie, ne pouvant assez me louer de son honnêteté, ni célébrer assez +dignement l'éminence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en +l'érudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquité, +qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du monde, non plus +que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en +laquelle j'ai eu le plus agréable entretien que j'eusse eu de fort +longtemps, durant le peu de séjour qu'il a fait ici. Je vous porte une +grande envie d'avoir la commodité que vous avez d'en jouir d'ordinaire +comme vous pouvez, même à cette heure que vous avez acquis une charge +nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous +n'espériez. Je vous félicite de bon cœur l'un et l'autre bien, et prie +Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me +continuer les mêmes bons offices en son endroit, et me conserver en +l'honneur de ses bonnes grâces et des vôtres[352].» + +C'est pendant son séjour à Paris que Rubens se lia également avec M. de +Valavès, frère de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frères Jacques et +Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothèque du roi, l'autre, +conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothèque. Lorsqu'il fut +revenu définitivement à Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces +savants une active et très-intéressante correspondance, roulant sur des +sujets d'érudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore +sur des monuments de l'antiquité, tels que médailles, camées et autres +objets d'art, dont il faisait un échange avec Peiresc et son frère, ou +encore sur des découvertes alors récentes faites à Rome[353]. Les +lettres de l'artiste montrent la variété de ses connaissances et +l'étonnante activité de son esprit. Après les avoir lues, il est permis +d'affirmer que Rubens était un savant de premier ordre, capable de +rivaliser avec les érudits de profession les plus remarquables de son +siècle, et l'emportant même sur eux par la facilité avec laquelle il +parlait et écrivait les principales langues modernes de l'Europe[354]. +On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du +pinceau, et que le temps qu'il donnait à l'art n'était pas perdu pour +les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus +beaux passages des principaux écrivains de l'antiquité, spécialement +d'Homère, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc +félicitait Gevaërts de posséder un tel ami, et lui portait envie +«d'avoir la commodité d'en jouir d'ordinaire.» + + + + +CHAPITRE XXVI + + Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevaërts, des + recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à l'Escurial. + Intelligence supérieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres à + Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort + d'Isabelle Brant. + +1628--1629 + + +On sait que Rubens, mêlé d'abord aux négociations qui se poursuivaient +en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut, +en 1628, envoyé à Madrid auprès du roi Philippe IV, qui avait manifesté +à l'infante Isabelle le désir de le voir. Gevaërts, qui préparait alors +un commentaire sur les _Pensées de Marc-Aurèle_, voulut profiter du +voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque +texte inédit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la +bibliothèque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette +recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que +l'artiste fût très-préoccupé de sa mission politique, principal objet de +son voyage, et que, d'un autre côté, il fût obligé, pour satisfaire le +roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes +ses journées à peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa +composition; il sut néanmoins trouver le temps de rendre ce service à +Gevaërts. Voici la lettre qu'il lui écrivait à ce sujet, le 29 décembre +1628, quelque temps après son arrivée à Madrid. On y voit qu'il avait +été feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothèque de +_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du +traité de Marc-Aurèle Antonin. + +«J'ai fait, lui écrit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait +possible de trouver dans les bibliothèques particulières quelque chose +de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai +encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment +avoir vu dans le célèbre trésor de Saint-Laurent deux manuscrits portant +le titre du divin Marcus. Mais, d'après les circonstances, d'après le +volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire à un homme qui +ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni +d'important; je pense même que le tout est connu et ne compose que les +œuvres de Marcus depuis longtemps publiées. Il ne m'appartient pas de +rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque +lumière ou un déluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon +genre de vie, mes études, m'enchaînent d'un autre côté, et, de plus, mon +génie particulier m'éloigne de ce profond sanctuaire des Muses...... +Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement +pour votre Marcus et dans le désir de vous rendre service (ce que +d'autres peuvent faire et même avec plus d'exactitude), mais pour +satisfaire à mes goûts particuliers[356].»--Ainsi ce grand artiste était +également un érudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de +discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs +ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais existé un artiste aussi +profondément, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux doué +du côté de l'intelligence. Sous ce rapport, Léonard de Vinci et +Michel-Ange peuvent seuls être mis en comparaison avec lui; et si +Michel-Ange est supérieur à tous, c'est parce qu'il était aussi grand +poëte qu'artiste également éminent dans la statuaire, la peinture et +l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, à l'éternel honneur de +l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux génie furent +également au nombre des plus honnêtes de leur siècle, comme Raphaël, +Corrège, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve +éclatante que l'amour et l'étude de l'art élèvent l'âme, la soutiennent, +par l'idéal, à la source des sentiments vrais et désintéressés, loin des +vils désirs que font naître l'ambition et l'amour des richesses, ces +deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens +consentit à servir d'agent secret à l'archiduchesse Isabelle, au roi +d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des négociations délicates, +on ne doit pas oublier que le but de ces négociations était d'obtenir la +fin de la guerre qui désolait depuis si longtemps une grande partie de +l'Europe. En plaçant sa mission sous le patronage de sa réputation +d'artiste, les rois honoraient son génie, et Rubens rendait à son pays +et à l'humanité un service signalé, puisqu'il faisait servir l'art à +rétablir la paix du monde, _pax optima rerum_. + +Avant son départ pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre +1626[357], sa première femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un +très-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce +dernier très-jeune encore au décès de sa mère. En quittant la ville +d'Anvers, Rubens avait vivement recommandé ses enfants à son fidèle +Gevaërts. Dans sa lettre du 29 décembre 1628, il lui dit: «Je vous +supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-même, non pas dans +votre sanctuaire, mais dans votre musée. J'aime cet enfant, et c'est à +vous, le meilleur de mes amis, à vous le pontife des Muses, que je le +recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon +beau-père et mon frère Brant, soit pendant ma vie, soit après ma +mort.» + + + + +CHAPITRE XXVII + + De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour + l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce + pays.--Lettre à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce + dernier.--Il déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses + relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers. + +1629--1630 + + +Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrêter, +le 12 mai, et quelques jours après il était à Bruxelles. Mais l'infante +le fit repartir presque immédiatement pour l'Angleterre. Tout en y +poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs +portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands +seigneurs, quelques grands tableaux qui excitèrent l'admiration des +connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point +pendant son séjour à Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens +exécuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il résulte de +documents authentiques, publiés récemment par M. Carpenter[359], que ces +toiles furent peintes par Rubens à Anvers, et terminées en 1637; il +reçut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi +d'Angleterre lui donna en outre une chaîne et une médaille en or. + +La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si +l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adressée à Pierre +Dupuy, de Londres, le 8 août 1629: + +«Si j'avais, dans ma jeunesse, visité en si peu de temps des contrées et +des cours si différentes, cela m'aurait été alors bien plus utile qu'à +l'âge où je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les +incommodités de la poste, et mon esprit, par l'expérience et la +connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de +plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume +aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps +de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagné que de pouvoir +mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec délices à +toutes les belles choses que j'ai rencontrées sur ma route. Cette île, +par exemple, me paraît un théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un +homme de goût, non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la +beauté de la nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure, +qui m'a paru d'une recherche extrême, et qui annonce un peuple riche et +heureux au sein de la paix; mais encore par la quantité incroyable +d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se +trouvent dans cette cour[360].» + +Rubens fit à Londres un assez long séjour. Depuis son départ d'Anvers, +Gevaërts avait perdu sa femme; précédemment, la mort lui avait enlevé, à +l'âge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: «_Eximiæ spei +puer_, dit son épitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium +incomparabile reliquit_.» C'était sans doute pour combattre cette +douleur inguérissable, que Gevaërts avait entrepris d'étudier et de +méditer les œuvres de Marc-Aurèle. Mais Rubens, qui connaissait bien le +cœur humain, ne paraît pas convaincu que les préceptes du prince +philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--«Je crains, lui +écrit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte +de votre chère compagne; j'aurais dû le faire immédiatement; et +maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation +très-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur, +puisqu'il vaut mieux engager à oublier qu'à rappeler sans cesse le +passé. Si l'on doit espérer de la philosophie quelque consolation, il +vous en reste une source abondante dans votre intérieur. Je vous renvoie +au riche trésor de votre _Antoninus_, où vous avez, en conservateur +libéral, de quoi distribuer même à vos amis. Je n'ajouterai plus que ce +pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes à une époque où la +vie n'est possible qu'en se débarrassant de tout ce qui accable, ainsi +que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des tempêtes[363].» Au +commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tardé à lui écrire +depuis son arrivée à Londres:--«Vous avez l'habitude de me prévenir +toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention +à mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets à vous honorer et à +vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque +seulement à votre égard dans les démonstrations extérieures, et que j'ai +toujours pour vous la même estime et la même affection cordiale, ainsi +que je vous le prouverai par des faits dès que vous me procurerez pour +vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espère au +moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part à vos faveurs, et qui +doit à la bonne instruction que vous lui avez donnée la meilleure partie +de lui-même, sera mon héritier et s'acquittera de toutes mes obligations +envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en +montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le +mien. Pourtant, j'ai toujours trouvé en lui de la bonne volonté. Il +m'est très-agréable d'apprendre que, grâce à Dieu, il est maintenant +rétabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi +que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apportée en le +visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son +cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre +honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre +longtemps, mais de bien vivre: «_Neque enim quamdiu, sed quam bene +agatur fabula refert._» + +Dans une autre lettre à Gevaërts, de Londres, le 23 novembre 1629, +Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les +négociations relatives à la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--«Nous +aspirons maintenant après l'arrivée de don Carlos Coloma (l'ambassadeur +d'Espagne), qui s'est fait précéder de ses bagages à Dunkerque, et nous +n'attendons que l'avis du départ de l'ambassadeur d'Angleterre pour +l'Espagne; il a maintenant reçu l'ordre de se mettre en route. J'espère +donc que nous pourrons bientôt venir en personne vous servir, vous et +nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trêve, et les avis de +Hollande donnent presque tous l'espoir du succès. Malgré le plaisir que +me fait éprouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois +avouer que la nouvelle de notre paix ou trêve m'en ferait éprouver +beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne +m'en serait que plus agréable, et je resterais désormais dans ma +maison.» Il termine en priant Gevaërts «de vouloir bien faire ses +humbles et sincères salutations à M. Rockox, ainsi qu'à MM. Halmale et +Clarisse, en leur témoignant toute son affection[365].» + +Hendrick Van Halmale, échevin d'Anvers[366], était sans doute parent de +Paul Halmale, sénateur d'Anvers, que Théodore Galle appelle: _Artis +scultoriæ cultor et patronus_, et auquel il a dédié sa gravure de +l'_Ecce homo_, d'après Rubens[367]. Quant à la famille Clarisse, elle +était très-liée avec celle du peintre. Philippe Rubens a célébré dans +une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille +Clarisse se composait de Louis Clarisse, sénateur d'Anvers, et de Marie +Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on +dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de +Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut inférer de +la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est dédiée, et qui reproduit le +_Nolite timere_, ou l'apparition de Jésus-Christ aux saintes femmes, +d'après Rubens. Le peintre aura sans doute représenté dans ce tableau +les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche à +s'envelopper dans un voile, pour éviter les rayons lumineux qui +s'échappent du corps de Jésus-Christ; elles sont suivies d'autres +femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agréables des +Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beauté +féminine, mais qui n'ont rien de l'idéal de Raphaël, ou de la grâce +vénitienne du Titien. + + + + +CHAPITRE XXVIII + + Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec Héléna + Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout son + temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés + dans ses lettres à Peiresc. + +1630--1636 + + +Rubens était de retour à Anvers avant le mois d'août 1630, ainsi qu'on +le voit par une lettre du 8 de ce mois, écrite par lui de cette ville à +Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'était pas encore +signée, mais les bases en avaient été arrêtées de telle sorte, que sa +conclusion n'était plus douteuse. Elle fut proclamée le 5 décembre 1630, +et définitivement signée ou ratifiée le 17 du même mois. À cette +occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprécier le +génie et le caractère de l'envoyé d'Isabelle, le créa chevalier[369], et +lui donna en même temps la magnifique épée dont il s'était servi pour sa +réception. + +Ainsi comblé d'honneurs et satisfait du succès de sa mission, Rubens, +aspirant à jouir dans sa patrie de la considération qu'il s'était +acquise par tant de travaux, résolut de se donner une seconde compagne. +Bien qu'âgé de cinquante-trois ans, séduit, en véritable artiste, par la +beauté remarquable d'une de ses compatriotes, il épousa, le 6 décembre +1630, la jeune Hélène Forment, qui atteignait à peine sa seizième année, +et dont il a immortalisé les traits dans un grand nombre de toiles. + +Depuis cette époque, Rubens s'éloigna peu à peu des affaires publiques. +À part une mission qu'il avait acceptée de l'infante, en 1633, pour +négocier de la paix en Hollande, mission arrêtée par les états avant +même l'entrée de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vécut, soit +à Anvers, soit à sa terre de Steen, près de Malines, occupé, autant que +la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses +peintures et de ses études sur l'antiquité; jouissant de la société de +ses amis, et avant tout de l'intimité de Rockox et de Gevaërts. Il +continuait également d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et +Pierre Dupuy, et à éclaircir avec eux les doutes qu'il avait sur +certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trépieds, +chaudrons, tables, candélabres, etc., etc. Il passait en revue les +nouvelles découvertes d'antiquités, encourageait les dessins du jeune +graveur Mellan, et, fidèle à son amour pour la paix, n'oubliait pas +d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630, +par les Impériaux, qui avaient mis à mort la plus grande partie des +habitants: «Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien +des années la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du séjour +délicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370].» + +Dans une autre lettre du 16 août 1635, écrite en italien, Rubens, après +avoir entretenu Peiresc d'un procès qu'il était forcé de soutenir à +Paris, à l'occasion du privilége de la vente en France de ses gravures, +lui fait connaître qu'il espère arriver à un arrangement avec son +adversaire, et il ajoute:--«Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la +peste la chicane et toute autre espèce de discussions, et j'estime que +le vœu de tout honnête homme doit être de pouvoir vivre avec +tranquillité d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre +service le plus possible et de ne faire tort à personne. Je regrette que +les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_: + +_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371] + +Dans la dernière lettre que Rubens écrivit à Peiresc, de Steen, le 4 +septembre 1636, l'artiste se montre très-reconnaissant de l'envoi que +Peiresc lui avait fait d'un dessin colorié des _Noces Aldobrandines_, +«peinture antique qui fut trouvée à Rome dans ma jeunesse, dit Rubens, +et admirée, adorée même comme unique, par tous les amis de l'art et de +l'antiquité.»--Il informe Peiresc qu'il a vu à Anvers un très-fort +volume intitulé: _Roma sotterranea_[372], «lequel lui a paru être un +grand ouvrage extrêmement religieux, car il représente la simplicité de +la religion primitive, qui, si elle a surpassé le reste du monde par +sa piété et la vérité de sa religion, le cède au paganisme antique, dont +elle est à une distance infinie, sous le rapport de la grâce et de +l'élégance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la +publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis +_Giustiniano_. On en parle comme d'un très-bel ouvrage.... Mais je ne +doute pas que chaque fait nouveau n'arrive à votre musée dans toute sa +fraîcheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas à vous entretenir d'autre +sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous +accorder longue vie et santé, avec toutes sortes de prospérité et de +contentement.»--Ces vœux ne devaient point être exaucés: Peiresc mourut +à Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas +le dernier à regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium +elegantiarum amator_. + + + + +CHAPITRE XXIX + + Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par Rubens pour + l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers + latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description + de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa + direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la + goutte. + +1635 + + +Deux années avant la mort de Peiresc, Rubens avait été obligé, sans +s'éloigner d'Anvers, de se remettre à faire de la peinture politique. +L'infante Isabelle étant morte à Bruxelles, le 1er décembre 1633, le +roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son +aïeul Philippe II n'avait cédés à l'archiduc Albert et à sa femme que +sous la réserve de retour à la couronne d'Espagne, dans le cas où ils ne +laisseraient pas de postérité. Par suite de cette reprise de possession, +Philippe IV, au commencement de 1634, avait donné le gouvernement +général de ces provinces à son frère unique, le prince Ferdinand, jeune +homme d'une grande espérance, qui était cardinal, et que, pour ce motif, +on appelait le cardinal-infant. On était alors au plus fort de la guerre +de Trente ans; les Suédois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient +avec avantage contre l'armée impériale. Le roi d'Espagne résolut +d'envoyer l'infant au secours de son beau-frère, Ferdinand III, roi des +Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui +commandait l'armée impériale. Les troupes espagnoles, ayant opéré leur +jonction avec les impériaux, et occupé une forte position près de la +ville de Nordlingen, y furent attaquées, le 5 septembre 1634, par les +Suédois, sous la conduite de Gustave Horn, leur général en chef. Mais +après un grand nombre d'attaques infructueuses, les Suédois furent mis +dans une déroute complète. On attribua, en grande partie, le succès de +cette journée aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi, +lorsqu'à la fin de l'année 1634 il vint à Bruxelles prendre possession +de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus +brillant accueil. + +Averti que ce prince se rendrait à Anvers au commencement du mois de mai +1635, le conseil communal de cette ville résolut de recevoir le +vainqueur de Nordlingen avec le plus grand éclat, et de faire dresser +des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et +places par lesquelles ce prince devait passer. Pour être certain de +réussir, le sénat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments +décoratifs, d'en surveiller la construction et d'en décorer les diverses +parties[374]. On ignore s'il reçut un programme, ou si le sénat voulut +s'en rapporter à son imagination si féconde. Ce qu'il y a de certain, +c'est qu'il représenta d'une manière remarquable, à l'aide de l'histoire +et de l'allégorie, les principaux événements contemporains, qu'il sut +rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait à attribuer au jeune prince, +et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les vœux et les +espérances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait +être comparé à Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui +demandent une imagination pleine de ressources et une main qui exécute +sans hésitation, et cependant d'une manière qui plaise à l'œil. Le chef +de l'école d'Anvers possédait à un suprême degré ces deux éminentes +qualités: jamais l'invention ne lui avait manqué; jamais l'exécution ne +lui avait fait défaut. La galerie de Médicis, à Paris, les cartons de +l'église de Loëches, près de Madrid, le plafond de White-Hall, à +Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son +génie. Le choix du sénat d'Anvers était donc très-heureux. + +Les gravures de Théodore de Tulden nous ont conservé la représentation +de l'entrée solennelle de l'infant Ferdinand à Anvers, le 15 de mai +1635[375]. À juger les compositions de Rubens par les estampes, le +maître dut justifier le choix de ses concitoyens, et déployer un talent +aussi remarquable que varié. Il fit élever de nombreux monuments +décoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les +ornements dont sa fantaisie se plut à les embellir. + +À cette époque, le goût des inscriptions et des devises en vers latins +était dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au +respect qu'elle devait au gouverneur général des Pays-Bas, au vainqueur +de Nordlingen, si elle n'avait pas fait célébrer ses vertus et ses +exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frère, par un de ses +poëtes. À Gevaërts, en sa double qualité de secrétaire de la ville et +d'historiographe du roi, échut le soin de composer cette poésie +lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les pensées du +peintre, faire comprendre ses allégories, et exprimer en même temps les +vœux et les espérances légitimes de la reine de l'Escaut. Gevaërts était +d'ailleurs un latiniste de première force, très-capable de composer, +dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamètres et les +distiques destinés à être inscrits à côté des dessins, cartons ou +peintures de son ami. + +Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donné «la description des +tableaux allégoriques appliqués aux arcs, temples et portiques +triomphaux inventés et peints par l'artiste,» en citant un grand nombre +de vers latins composés à cette occasion par Gevaërts. On jugera de +l'importance de ces monuments éphémères, élevés en l'honneur de l'entrée +du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois +seulement, Rubens avait fait élever, sur ses plans, sept arcs et quatre +portiques triomphaux, qu'il avait décorés de peintures, de statues, de +bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns +présentaient un développement de quatre-vingts pieds de haut sur +soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondément +regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit +autrement, peints par Rubens à cette occasion, n'aient pas été +conservés; ou, s'ils existent encore à Anvers, qu'ils ne soient pas +exposés avec les autres œuvres du maître. Nous croyons ne pas nous +tromper en avançant que ces compositions ne devaient pas être +inférieures, dans leur genre, aux magnifiques allégories de l'histoire +de la vie de Marie de Médicis. Naturellement, les événements les plus +mémorables du règne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union +de la maison d'Autriche à celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs +d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion +catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hérésie, +avaient fourni à Rubens l'inspiration de ses principaux sujets. +Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme. +D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe à deux faces, dressé +près de l'hôtel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur +quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses +métalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Pérou. La partie +supérieure représentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on +voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hespérides, avec cette +inscription: + + Prætium non vile laborum. + +À droite et à gauche, les colonnes d'Hercule, surmontées des disques de +la lune et du soleil, avec cette allusion à l'immense étendue de la +monarchie espagnole: + + Ultrà anni solisque vias, + Oceanumque ultrà. + +À gauche, le principal fleuve du Pérou; à droite, le Rio de la Plata. + +De l'autre côté de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne +cueillant le fruit de l'arbre des Hespérides, avec le vers de Virgile: + + ...Uno avulso non deficit alter + Aureus. + +Au-dessous, de chaque côté, des ouvriers occupés à travailler aux mines, +et Vulcain préparant les métaux; au milieu, une suite de monnaies +espagnoles, et un médaillon avec ces mots: + + Auro, argento, æri. + +L'idée de l'_Arcus monetalis_ convenait bien à la riche cité d'Anvers, +que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses +métalliques exportées par l'Espagne de ses possessions d'Amérique. Mais +Rubens fit élever un autre monument, qui répondait mieux aux espérances +et aux vœux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres +qui désolèrent les Pays-Ras, les Hollandais, maîtres de la mer et jaloux +de la prospérité d'Anvers, avaient fermé l'Escaut à l'entrée comme à la +sortie des navires. Cette ville, qui avait été pendant plus d'un siècle +le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui +d'Amsterdam, se vit bientôt languir, tandis que sa rivale, grâce à la +liberté des mers, prenait un immense développement. Le sénat d'Anvers ne +pouvait pas rester indifférent à la décadence de la cité: il voulut sans +doute que Rubens exprimât les plaintes de ses habitants au +prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son +attention d'une manière toute particulière. Que Rubens se soit inspiré +des vœux de ses compatriotes, ou que son imagination ait été au-devant +de leurs désirs, toujours est-il qu'il fit élever, au pont Saint-Jean, +un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur +soixante-dix de large, représentant, selon les expressions de +Michel[377] «une machine marine, par la quantité de cascades paraissant +découler des superficies et extrémités du bâtiment.» Au milieu de cet +arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce +dieu du négoce, posé sur un piédestal, à la manière de la statue de Jean +de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que poétique, que si, +d'une main, il tenait son caducéc, de l'autre il tendait une bourse vide +à la ville d'Anvers, personnifiée à genoux aux pieds du prince +Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevaërts: + + Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas, + O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem + Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi. + +À la droite de la ville d'Anvers paraît un matelot oisif, endormi sur +son ancre et sa barque renversée; à gauche, on voit l'Escaut, sous la +figure d'un vieillard, les cheveux négligés, la tête couverte de +roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une +urne, pendant qu'un génie défait les chaînes dont ses jambes sont +entravées, et qu'un navire se dispose à appareiller. Les autres parties +de l'arc sont occupées par des divinités marines, des génies ailés, la +Pauvreté et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevaërts, qui +exprimaient bien les sentiments des armateurs et des négociants +d'Anvers: + + Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis, + Desuetas iterum pontum decurrere puppes; + Pauperies procul et pallens abscedit Egestas, + Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem. + Aurea securis revocabit secula Belgis + Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet, + Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus, + Largaque succedet fœcundo copia cornu... + +Ce monument, élevé à l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un +grand succès, et les riches négociants durent remercier leur illustre +compatriote, ainsi que son élégant traducteur latin, d'avoir si bien +défendu leurs intérêts les plus chers. + +Mais aux yeux de la postérité, la plus remarquable des inventions +exécutées par le peintre, dans cette circonstance, est certainement +celle qui représente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, était +l'homme de la paix; il travailla toute sa vie à la rendre à sa patrie, +et s'il ne fut pas assez heureux pour réussir complétement à éloigner la +guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but +aussi utile que glorieux. La supériorité de son génie d'artiste, qui le +fit choisir plusieurs fois comme négociateur entre les puissances +belligérantes, sut admirablement profiter de l'entrée du prince +Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses vœux pour la paix, qu'il +considérait, avec Gevaërts comme le plus grand des biens[378]. + +Rubens fit donc élever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique +d'ordre dorique, surmonté d'un dôme, avec le buste à double visage de ce +dieu. De l'intérieur de l'édifice, Mars, sous la figure d'un soldat +demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une +torche allumée dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les +portes du temple, que, d'un côté, Tisiphone, Mégère et une Harpie +s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la +Religion et l'Abondance, aidées par l'Amour, font de vains efforts pour +les tenir fermées. Entre les colonnes, le peintre a représenté, avec un +admirable contraste, à droite, les malheurs et les cruautés +inséparables de la guerre; à gauche, la prospérité publique que donne la +paix. D'un côté, c'est un soldat qui traîne par les cheveux une femme +dont l'enfant est étendu à ses pieds; il est suivi de la Pauvreté, de la +Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la +paix, l'Abondance, la Richesse et la Félicité publique. Les contrastes +entre ces différentes figures sont réellement admirables, et bien qu'on +ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Théodore de +Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un génie d'autant +plus grand que sa main n'a fait que rendre fidèlement les sentiments les +plus intimes et les plus vrais de son âme. + +Toute cette composition est accompagnée, comme les précédentes, des vers +de Gevaërts. Le docte commentateur des pensées de Marc-Aurèle partageait +assurément l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses +vers expriment avec bonheur les vœux que toute la ville d'Anvers +adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus. + + O utinam, partis terraque marique triumphis + Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani! + Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas + Qui premit, Harpyæque truces, Luctusque Furorque + Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus, + Paxque optata diu populos atque arva revisat. + +«Plût à Dieu, Prince, que, grâce aux victoires par vous remportées sur +terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus; +que le cruel dieu de la guerre, qui depuis près de soixante-dix ans +opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies féroces, le Deuil et +la Fureur, soit enfin obligé de fuir chez les Thraces et dans les antres +de la Scythie, et qu'à sa place, la Paix, appelée depuis si longtemps +par nos vœux, revienne consoler les peuples et présider aux travaux des +champs.» + +Malheureusement, ces vœux ne furent pas exaucés de longtemps. La guerre +et son cortége ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocités, +désola pendant un grand nombre d'années encore les Pays-Bas espagnols; +et lorsque la paix de Westphalie fut signée à Munster, en 1648, elle +stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et +acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers. + +Le prince Ferdinand se montra très-satisfait des inventions de Rubens. +On raconte que l'artiste ne put assister à son entrée triomphale, parce +qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte. +L'infant, qui avait connu le peintre à Madrid, ayant appris la cause qui +le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et +prit un grand plaisir à causer avec lui et à examiner ce que Rubens +appelait son Panthéon, c'est-à-dire sa collection de tableaux, statues, +médailles, pierres gravées, estampes et autres objets d'art et de +curiosité[379]. Ce n'était pas la première visite que Rubens eût reçue +d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagnée de son +premier ministre et généralissime, le marquis Spinola, et du prince +Sigismond de Pologne, avait honoré Rubens de sa présence, alors qu'elle +revenait victorieuse de Bréda, qu'elle avait réduite à se rendre après +un siége opiniâtre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie +de Médicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le +peintre dont le pinceau avait si brillamment retracé les principaux +événements de sa vie. + + + + +CHAPITRE XXX + + Dernières années de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui + permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa manière de + diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts peint par Rubens + et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son épitaphe par + Gevaërts.--Règle de conduite observée par Rubens.--Rockox et + Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du beau. + +1635--1640 + + +Dans les années qui s'écoulèrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai +1640, époque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et +privé de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais dès que la +maladie lui laissait quelque répit, il ressaisissait ses pinceaux avec +bonheur et se remettait à peindre avec son entrain habituel. La maladie +contre laquelle il luttait ne paraît pas avoir affaibli son génie; car +il a exécuté, dans cette dernière période de sa vie, des tableaux tout +aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le +célèbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda +pour Jabach, et qui fut donné par ce dernier à l'église des +Saints-Apôtres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que +Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses +plus beaux ouvrages. Ces mêmes lettres montrent qu'il était toujours +accablé de commandes, auxquelles il avait peine à satisfaire. Aussi +Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de +Rubens[381]: «On n'en finirait pas, s'il fallait énumérer tous les +ouvrages de ce très-ingénieux artiste, puisque, indépendamment de la +fécondité de son esprit, il était également doué d'une habileté de main +telle, qu'il avait achevé un tableau en moins de temps qu'un autre +aurait mis à l'ébaucher. Il travailla de cette sorte jusqu'à ce que la +goutte étant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux +grandes toiles; alors il se mit à peindre des sujets profanes, sacrés et +champêtres sur des toiles d'une dimension médiocre et même petite.» + +Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernières +années, se tint complétement à l'écart de la politique, bornant ses +distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilité, à faire, +après avoir travaillé cinq ou six heures de suite, quelques promenades, +soit à cheval, soit à pied, dans les faubourgs et sur les remparts +d'Anvers, à recevoir à souper, dans la soirée, ses amis les plus +intimes, parmi lesquels Rockox et Gevaërts n'étaient pas les derniers, +et à passer la belle saison à sa terre de Steen, près de Malines. +Jusqu'à ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en +travaillant, il se faisait lire les historiens, les poëtes et les +moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Sénèque, si +l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le +pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa +correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et +l'histoire ancienne lui étaient aussi familières que la connaissance des +événements contemporains et des principales langues modernes. On pourra +se faire une idée de l'étonnante fécondité d'invention et d'exécution de +Rubens par ce fait, que le catalogue de son œuvre[383] énumère _quatorze +cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable; +et encore faudrait-il, pour compléter ce chiffre formidable, ajouter +ses dessins et les planches auxquelles il a travaillé. + +On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses œuvres +pendant les dernières années de sa vie. Il avait créé à Anvers depuis +longtemps une école de graveurs, qui ne le cédaient en rien à Érasme +Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs élèves en peinture. Il suffit de +rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boèce de Bolswert, +Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, Ægidius Sadler, François +Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman, +Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Théodore de +Tulden, pour montrer quelle activité régnait dans cette école. Tous les +genres de gravure, au burin, à l'eau forte, sur bois, y étaient cultivés +et y brillaient d'un vif éclat, grâce à la direction donnée par le +maître et à l'aptitude supérieure des élèves.--«Comme Rubens s'était +fait d'excellentes règles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses +tableaux réussissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se +donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours +fait, ses estampes ne le cédaient point à ses tableaux pour l'accord des +ombres et de la lumière, surtout quand elles ont été exécutées par +d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres..... +Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont été gravées de son +vivant, ne l'ont été d'après ses tableaux, mais d'après des dessins +très-terminés, ou d'après des grisailles peintes à l'huile en blanc et +noir, qu'il avait l'art de préparer et d'amener à l'effet de +clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que +de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a écrit, dans sa vie de +Van Dyck, que Rubens s'était souvent servi de cet élève pour lui +préparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort porté à le +croire: son pinceau délicat et facile y était tout à fait propre..... Le +beau génie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le +moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus +légères esquisses, ce grand maître met une âme et un esprit qui dénotent +la rapidité avec laquelle il concevait et exécutait ses pensées. Mais, +lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y +ajoute tout ce qu'un homme qui possédait, dans un éminent degré, les +différentes parties de la peinture, et singulièrement celle du +clair-obscur, était capable d'imaginer pour en faire des ouvrages +accomplis.»--C'est dans cette manière qu'il composa, entre autres, le +magnifique dessin gravé par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de +la seconde édition, publiée après sa mort par Gevaërts, des _Icones +imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a représenté, assis dans +une espèce de portique, les pieds appuyés sur un autel votif, Jules +César fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une +Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un côté, plus bas, +Constantin, portant l'étendard du Christ, de l'autre l'empereur +Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des +faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et +entourant un globe couronné, symbole de l'immortalité. + +Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevaërts, qui a été gravé au +burin par Paul Pontius. Le peintre a représenté son ami assis et +travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuyée sur une table +recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit, +probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurèle, dont le buste est +placé sur la même table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de +la pièce, on aperçoit des livres sur une tablette: à droite, l'écusson +de ses armoiries, au-dessous duquel est écrit en grec: «εἱς εαντον συνειλου.» Il a la tête nue et porte des +moustaches; son cou est entouré d'une énorme fraise, et il est vêtu +d'une robe très-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chaîne et un +médaillon. Sa figure est calme, réfléchie, pleine d'expression et de +mélancolie, comme il convient à un homme que la perte de ses affections +les plus chères avait obligé à chercher des consolations dans l'étude de +la philosophie stoïcienne[385]. + +Après la mort de Rubens, arrivée le 30 mai 1640, ce fut Gevaërts, son +ami de cœur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription +destinée à son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles +ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli +jusqu'en 1755, époque où elle fut placée, par le chanoine Van Parys, +petit-neveu de Rubens par sa mère, sur le monument élevé à l'artiste +dans une des chapelles de l'église de Saint-Jacques d'Anvers. À la +différence d'un grand nombre d'autres épitaphes, qui attribuent aux +morts des vertus et des qualités qu'ils n'ont jamais eues de leur +vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle +dit de cet homme illustre: + +...Qui, inter cæteras, quibus ad miraculum + Excelluit, doctrinæ, historiæ priscæ, + Omniumque bonarura artium + Et elegantiarum dotes, + Non sui tantum seculi, sed et omnis ævi + Apelles dici meruit. + . . . + Pacis inter principes mox initæ + Fundamenta feliciter posuit... + +On a vu que Nicolas Rockox ne survécut que quelques mois à Rubens, étant +mort à Anvers le 12 décembre 1640. Quant à Gevaërts, le plus jeune des +trois, il prolongea sa carrière jusqu'en 1666, et s'éteignit à Anvers +en cultivant les lettres, à l'âge de soixante-treize ans. + +On peut dire de Rockox et de Gevaërts que pendant tout le cours de leur +existence ils s'appliquèrent constamment à mettre en pratique cette +règle de conduite, que Rubens s'était imposée à lui-même[388]: + + Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini. + +Pour être juste envers l'illustre chef de l'école flamande, la postérité +doit ajouter qu'il ne s'est pas borné à rendre service, autant qu'il a +pu, sans jamais faire tort à personne, mais que, par les qualités de son +cœur et de son esprit, aussi bien que par les œuvres dues à son génie +d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire à tous ceux +qui aiment à rencontrer chez le même homme le rare et merveilleux accord +du bon et du beau. + + + + +AMATEURS HOLLANDAIS + +CONSTANTIN HUYGENS, + +UTENBOGARD[389], LE BOURGMESTRE JEAN SIX + +1596--1700 + + + + + +CHAPITRE XXXI + + Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées contre sa + vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les hommes les + plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits + par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la première + partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt + avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric + Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur + Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop. + +1596--1700 + + +Si l'originalité dans les arts était à elle seule la marque la plus +certaine du génie, aucun peintre ne pourrait être comparé à Rembrandt. +Tandis que les maîtres les plus éminents des autres écoles, Léonard de +Vinci, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Titien, Rubens, le Poussin, +Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, même dans leurs +chefs-d'œuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premières +leçons, Rembrandt seul, sans aucun modèle antérieur, inaugure une +manière à part, entièrement due à sa forte personnalité. L'idéal, tel +que l'ont conçu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il +copie et rend la nature comme il la voit, sans se préoccuper de la +beauté des formes, et ses figures peintes et gravées offrent de nombreux +types, dans lesquels le laid, et même le difforme, ne craignent pas de +se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une poésie qui lui est +propre, et telle est la puissance magique de son génie, qu'elle force +d'admirer tout ce que son pinceau a touché, tout ce que la fantaisie de +sa pointe a produit. Pour les effets tirés de l'opposition de la lumière +et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'égal, et +son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'œil et lui plaît. +Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et +l'exécution des scènes les plus opposées, telles que: la _Leçon +d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon +samaritain_; aussi étonnant dans ses gravures que dans ses tableaux, +Rembrandt sera toujours considéré, tant que vivront ses ouvrages, comme +un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses œuvres, si éloignées +du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa variété, +sous la main et l'imagination de l'homme, sa beauté dans tous les +genres. Sa manière plaît surtout à notre époque, peu portée à la +recherche du beau idéal, et peut-être trop disposée en toutes choses +au réalisme. + +Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390], +Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'éloge de son talent, ont +beaucoup rabaissé son caractère. Copiées par leurs successeurs[392], +sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions +malintentionnées ont présenté l'artiste hollandais comme un homme plus +que bizarre, irritable, avare à l'excès, menteur, et presque faussaire, +pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu'à la folie. +Ces accusations nous ont toujours paru très-extraordinaires; nous ne +pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventées à plaisir pour +faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas été +exempt de quelques-uns des défauts qu'on lui reproche, nous croyons +qu'ils ont été singulièrement exagérés par l'envie et la haine, ces deux +harpies qui s'attachent toujours à faire expier au génie sa supériorité. +Grâce aux recherches de quelques amis des arts et de la vérité, qui ont +remonté jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumière commence à +se faire sur la vie et le caractère de Rembrandt. De notre côté, nous +oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes +livré, nous permettent de réfuter, en grande partie, les tristes +calomnies qui ont poursuivi la mémoire de l'artiste jusqu'à nos jours. +Elles nous ont montré Rembrandt lié, jusqu'à l'intimité, avec les hommes +les plus considérés et les plus recommandables de son temps, et +jouissant lui-même de toute leur estime et de toute leur affection. Sans +doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la +véritable cause ne nous paraît pas jusqu'ici avoir été expliquée d'une +manière satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour +faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant à +son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions +contribuer, pour notre faible part, à réhabiliter la mémoire, trop +longtemps calomniée, de ce grand artiste. + +Parmi les personnages dont les noms sont cités par les biographes de +Rembrandt, nous en avons distingué trois, qui ont vécu avec lui sur le +pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus +honorables. + +Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le +père de l'illustre physicien, et que la célébrité de son fils a un peu +trop fait oublier. Il était cependant par lui-même remarquable à plus +d'un titre: homme d'État distingué, il cultivait les lettres latines et +hollandaises[393], et il réunissait l'expérience des affaires au savoir +et au goût des belles choses. Attaché, comme secrétaire et conseiller +intime, aux stathouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III, +il les servit avec dévouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie. + +Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des +relations avec les principaux maîtres de son temps. Van Dyck a fait son +portrait, qui est gravé dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a +célébré cette gracieuseté du peintre par le distique suivant: + + Hugenium illustres inter mirare? Paranda + His umbris lucem quæ daret umbra fuit. + +«Pourquoi vous étonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes +illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui fît mieux ressortir +ces lumières?» Il a aussi célébré le génie de Van Dyck et son livre des +portraits par deux autres distiques insérés dans ses œuvres +latines[394]. + +On trouve, dans le même ouvrage, l'épitaphe du peintre Mireveldt, dont +il vante le talent, et qui, déjà mourant, avait peint son portrait, +ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395]. + +On voit, en outre, qu'il était lié avec le peintre jésuite Daniel +Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les +gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a célébrées dans +trois petites pièces latines[397]. + +Constantin Huygens n'était pas moins sincère admirateur des ouvrages de +l'antiquité que des tableaux de l'École hollandaise: c'est à lui que +Jean de Bisschop (_Episcopius_) a dédié la première partie de son +recueil de gravures de statues antiques[398]. + +Dans cette dédicace, l'auteur considère Constantin Huygens comme un +grand amateur d'art, et il l'appelle: _Picturæ studiosus_. Partisan de +l'étude de l'antiquité, qu'il préfère à celle de la nature, Jean de +Bisschop s'efforce de démontrer, en s'appuyant sur l'exemple de +Michel-Ange, de Raphaël et du Poussin, que l'antiquité, ayant fait +choix, dans la nature humaine, de tous les modèles les plus beaux, doit +être considérée comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les +artistes. + +La première partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches gravées +par lui-même, mais dessinées par différents artistes d'après les plus +belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du +belvédère, le Laocoon, deux des fils de Niobé, l'Antinoüs, etc. Ces +gravures ne sont accompagnées d'aucun texte explicatif, sauf la +dédicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait +l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes à la connaissance et à +l'étude des plus beaux modèles que l'antiquité nous a laissés. Mais il +est à regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la +pureté des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles +et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique, +sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un +certain mérite.--La dédicace d'un pareil ouvrage à Constantin Huygens +prouve qu'il connaissait bien les œuvres de l'art antique, et qu'il +était capable d'en apprécier la beauté. + +D'un autre côté, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait +dignement apprécié le génie du peintre hollandais. + +On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps, +recherché les œuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique +d'encourager celles écloses dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut +dire que leur inclination personnelle les y portait également. Placés à +la tête du gouvernement d'une nation qui a vu naître et fleurir un si +grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders +auraient-ils pu ne pas partager le goût de leurs concitoyens pour les +œuvres si variées, si naturelles et si brillantes de l'école +hollandaise? Aussi s'appliquèrent-ils à réunir des tableaux des +principaux maîtres. Rembrandt était trop connu, lorsqu'il vint s'établir +à Amsterdam, en 1630, pour ne pas être signalé à l'attention des princes +de Nassau. Ce fut, à ce qu'il paraît, Constantin Huygens, conseiller +intime et secrétaire du stathouder Frédéric-Henri, qui servit +d'intermédiaire entre le prince et l'artiste. On a publié, dans ces +dernières années[399], les lettres de Rembrandt adressées à Huygens, et +relatives à deux des cinq tableaux que Rembrandt avait exécutés pour le +stathouder. + +Ces tableaux représentent une suite de sujets tirés de la Passion de +Jésus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_, +l'_Ensevelissement_, la _Résurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de +Rembrandt à Constantin Huygens n'ont rapport qu'à l'_Ensevelissement_ et +à la _Résurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la +première que Rembrandt espérait obtenir de Son Altesse pas moins de +mille florins, pour chacune de ces toiles;--«mais que si Son Altesse +pense qu'elles ne méritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant +son bon plaisir; se fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse, il +se contentera de cela avec reconnaissance.» + +Le prix demandé par le peintre fut réduit à six cents florins, pour +chaque tableau, et la seconde lettre à Huygens, écrite, dit Rembrandt, +sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientôt +parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt réclamait les +intérêts, par la raison qu'on les avait payés à d'autres. + +Enfin, dans la troisième lettre, la seule dont la date soit rapportée, +et qui est écrite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit à +Huygens: «Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme +j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir +encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait +bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous +prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux +tableaux, et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait +extrêmement utile en ce moment.» + +Ces lettres montrent, il est vrai, le désir très-vif qu'avait Rembrandt +d'être payé promptement; mais il y a loin de là au reproche mérité +d'avarice et de cupidité. Au contraire, on voit qu'il accepte la +réduction du prix qu'il avait fixé, et qu'il ne réclame point contre le +refus des intérêts. + +Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait à la cour, M. de Zuylichem, +s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Dès le 17 février +1639, et sur son attestation, il lui fit délivrer, au nom du prince, une +ordonnance de paiement de 1244[400] florins, «pour les deux tableaux +représentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Résurrection_ de +N.-S. Jésus-Christ, exécutés par lui et livrés à Son Altesse.» Ainsi, +les intérêts ne furent point alloués. + +Ces deux tableaux, avec les trois autres, après avoit fait partie +pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un +sixième du même maître, l'_Adoration des bergers_, à la Pinacothèque de +Munich[401]. + +Pour témoigner sans doute sa reconnaissance à M. de Zuylichem, Rembrandt +voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il résulte du +commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conçue: + +«Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable +missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre +affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de +mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est +par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la +toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le +premier souvenir que je vous donne.» Cette lettre suffirait à elle seule +pour réfuter le reproche d'avarice poussée à l'extrême que l'on a +souvent adressé au peintre; car un avare ne donne point ce dont il +espère tirer un profit. Bien qu'il fût lié avec M. de Zuylichem, auquel +il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont +raconté de sa cupidité eût été vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas +fait, même à un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre +très-cher.--On ignore également et le sujet de ce tableau et ce qu'il +est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent +l'affection cordiale que l'artiste portait à Constantin Huygens, et les +bons offices que le grand seigneur s'efforçait de rendre au peintre. + +Indépendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait +gravé un charmant portrait du prince Frédéric-Henri, alors qu'il n'était +encore qu'enfant. On croit qu'il l'exécuta par l'entremise du poëte de +Cats, précepteur du jeune prince, avec lequel il était lié, et dont il a +également gravé un fort beau portrait[402]. + +Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque +l'opinion à l'appui de sa réclamation des intérêts du prix de ses +tableaux, et qu'il montre disposé à le payer sur sa recette, était un +des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses œuvres que M. de +Zuylichem. Trésorier des états de Hollande pour le territoire +d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune à réunir des +objets rares et précieux, et principalement des gravures et des dessins. +C'est à lui que Jean de Bisschop a dédié la seconde partie de ses +_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de +cette courtoisie. La première, c'est parce que Utenbogard a mis à sa +disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses +qu'il possède: c'est donc un devoir pour lui de faire connaître au +public où il a trouvé ce trésor. La seconde raison, c'est afin +d'attester à tous que Utenbogard connaît parfaitement la valeur de +toutes ces raretés (_elegantiarum_), et qu'il est doué d'un goût sûr, +joint au désir de laisser voir ses collections à tous les amis de +l'art.--Bisschop s'élève avec force contre ces collectionneurs +soupçonneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils +possèdent, en réservent la jouissance pour eux seuls.--«Quelle chose +odieuse, quel aveuglement, s'écrie-t-il, n'est-ce point de moins estimer +ce que l'on possède, par cela seul qu'un autre aura la même chose! +Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumière du jour, de +la douceur de l'air, de la fraîcheur d'une source, de l'usage d'une voie +publique, parce que vous seriez appelé seul à en jouir?» + +Rembrandt était aussi attaché au trésorier des états de Hollande qu'au +conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, exécuté une +belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que +Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a représenté une seconde fois +dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appelé le _Peseur +d'or_[403]. + + + + +CHAPITRE XXXII + + Gloire de la Hollande après la paix de Munster.--L'hôtel de ville + d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son + éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_, + tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du + bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de + Six, et la _Leçon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes + dédiées à Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années + de Rembrandt.--Mort de Six. + +1618--1700 + + +C'était alors l'époque la plus glorieuse des annales de la Hollande: +après une lutte acharnée de près d'un siècle, dans toutes les parties du +monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la +patrie et de la liberté, venait de forcer le faible et incapable +descendant de Charles-Quint à signer une paix humiliante, dans laquelle, +en dépit de l'inquisition espagnole, il avait été obligé d'admettre la +liberté de conscience, la liberté du commerce maritime et l'indépendance +absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la liberté, pour +lesquelles cette poignée d'hommes indomptables avait combattu et +souffert avec tant de persévérance, triomphaient enfin du despotisme uni +à l'intolérance. Les états généraux de Hollande avaient ainsi réalisé le +vœu de leur devise nationale: _Concordia res parvæ crescunt_. + +La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le traité de +Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaités +le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la +fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrepôt maritime et de +ses richesses, la cité d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir à son +commerce, d'autant plus florissant qu'il était devenu plus sûr par suite +de l'abaissement de la puissance espagnole. + +Aussi, presqu'au moment même où fut signée la célèbre paix de +Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam résolut de faire +construire un nouvel hôtel de ville, dont la fondation rappelât cet +événement mémorable. Il voulut que sa grandeur et sa beauté fussent +dignes d'une cité qui était alors considérée par toutes les autres, sans +même en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le +corps de ville d'Amsterdam s'était toujours distingué par son +patriotisme. À la tête, pendant la guerre, du mouvement de résistance +dirigé contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe, +honorer la mémoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers, +avaient donné le signal de la résistance à l'oppression étrangère. Le +conseil de ville fit donc graver sur la première pierre de l'édifice +l'inscription suivante: «Le IV des calendes de novembre de l'an 1648, +jour auquel fut terminée la guerre qui durait depuis plus de +quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les +parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants +rois Philippe d'Espagne; et après que la liberté de la patrie et la +religion eurent été affermies sous les auspices des seigneurs +bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre +Schaep, cette pierre fut posée par les fils et descendants desdits +seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet édifice[404].» + +Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la +construction. On sait que cet artiste s'est illustré par ce monument, +dont la masse imposante donne une haute idée de la richesse et de +l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa décoration +intérieures répondent à sa façade principale, et il a été orné de +peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renommés +de cette époque. + +Jean Six n'était encore que secrétaire de la ville d'Amsterdam, lorsque +fut commencée l'érection du nouveau palais municipal. Mais il paraît +certain qu'il fut chargé avec ses collègues de veiller à l'exécution des +travaux. + +Il était né à Amsterdam en 1618. Son père avait fondé ou augmenté le +patrimoine de la famille par d'heureuses spéculations commerciales, et +il transmit à son fils une grande fortune, jointe à une considération +méritée. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces +avantages, et de prendre part à l'administration des affaires de sa +ville natale. Il fit d'excellentes études, et comme la nature l'avait +doué pour la poésie et les lettres d'une aptitude toute particulière, il +fut bientôt cité parmi ses condisciples comme donnant les plus belles +espérances. Il les réalisa pendant sa longue carrière, en cultivant les +lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs œuvres. + +Parmi les poëtes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre +Vondel, le véritable créateur de la tragédie hollandaise, qui a +également laissé dans d'autres genres des œuvres très-remarquables. La +fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les +pays-Bas avait fait naître, comme il arrive presque toujours en pareille +circonstance, des écrivains et des poëtes qui marchaient à la tête du +mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprécier leur talent, +encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue +hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un +pays qui comptait à la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le +fondateur du droit des gens européens, l'éloquent défenseur de la +liberté des mers; Vondel, le poëte inspiré de tant de tragédies, d'odes +et de satires; Christian Huygens, l'émule de Descartes et de Newton, et +Rembrandt, l'incomparable maître du clair-obscur, un tel pays, +disons-nous, n'avait rien à envier à aucun autre. + +Le succès des tragédies de Vondel détermina sans doute Jean Six à +composer sa pièce de _Médée_[405]; nous ignorons si elle fut représentée +sur le théâtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu +lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'œuvre le plus +populaire de Vondel, dédié par lui à Grotius. Les critiques s'accordent +à louer la pureté de style et la beauté des vers de Jean Six; quant à +l'intérêt dramatique, basé sur l'amour dédaigné, la jalousie et la +vengeance de Médée, il était en rapport avec les idées des amateurs de +tragédie, vers le milieu du dix-septième siècle. + +Ce qui, à notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la +tragédie de Six, c'est la part que prit Rembrandt à sa publication. Il +composa, pour être mise en tête de cette pièce, une eau-forte, +reproduisant à sa manière le sujet de la pièce. «Elle représente, dit M. +Charles Blanc[406], l'intérieur d'un temple orné de colonnes et rempli +de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la +droite, entre deux colonnes, paraît la statue de Junon, au-devant de +laquelle est un autel, où s'élève la fumée d'un sacrifice que le pontife +du temple va faire à la déesse. Aux pieds du prêtre sont deux figures à +genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on célèbre le mariage. On +remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre, +un escalier à double rampe, vers lequel s'avance une figure qui paraît +être celle de Médée. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini +avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au +bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par +ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt +F._ 1648.» + +Cette gravure est bien dans la manière du maître; mais les costumes et +l'architecture du lieu de la scène ne laisseraient guère deviner, si on +ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la représentation d'un sujet tiré +de l'histoire des temps fabuleux de la Grèce. Les personnages sont +coiffés de cet énorme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne +savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs +d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux +comme au moyen âge; un dais est suspendu au-dessus de la tête des époux; +dans le fond à droite, deux fenêtres vitrées éclairent ce singulier +spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachés à une +tringle et presque entièrement ouverts, laissent voir toute cette +cérémonie. Il paraît que Rembrandt composa cette gravure de pure +fantaisie, et sans vouloir représenter une des scènes de la pièce de +Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse +n'est pas célébré sous les yeux des spectateurs.--Après tout, cette +estampe, comme un certain nombre d'autres du maître, nous paraît plus +curieuse que belle; mais elle prouve l'amitié que l'artiste portait à +notre bourgmestre. + +Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que +subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean +Six, une des plus étonnantes œuvres du maître, et dont les meilleures +épreuves, déjà très-recherchées du temps de Mariette[407], sont portées +aujourd'hui dans les ventes à des prix fabuleux. Le bourgmestre, vêtu +comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et +des bas de soie noirs, est debout, tête nue, appuyé sur le soubassement +d'une fenêtre gothique, ouverte derrière lui, de manière à présenter en +avant ses pieds un peu écartés, tandis que son corps penché, ses épaules +et sa tête entrent dans l'épaisseur de l'embrasure. Il tient dans ses +deux mains un livre ou manuscrit, qu'il paraît lire avec la plus grande +attention. Sur une table, à droite, on voit son manteau, son épée et son +baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entassés. Un +tableau, caché à moitié par un rideau entr'ouvert, et dont il est +difficile de distinguer le sujet, est appendu à la muraille, au-dessus +de la table. Un épais rideau, à sa gauche, est tiré pour laisser +pénétrer dans la chambre, par l'ouverture de la croisée, la vive +lumière du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands, +une partie du bras et du poignet gauche, se détachent en clair sur tout +le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entièrement dans +l'ombre, à l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit +cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, æt._ 29, _Rembrandt_, +1647. + +Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux, +Rembrandt ait représenté des personnages lisant, éclairés par la lumière +qui entre dans une chambre par une ouverture placée derrière eux. On +voit dans son œuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de +portraits exécutés de cette manière, tandis que les _Deux philosophes en +méditation_, du musée du Louvre[408], nous montrent la lumière éclairant +l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle +pénètre par derrière. Entrant ainsi dans la pièce où l'artiste plaçait +ses personnages, la lumière, sous son pinceau comme sous sa pointe, +produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions +saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu à égaler, +et qui sont le cachet de son génie. + +Nous ignorons à quelle circonstance est dû le portrait de Jean Six; la +planche en fut-elle payée au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser à +son ami ce témoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un +tableau à Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point. +Mais il est certain qu'une étroite intimité unissait l'artiste et le +bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimité, un +album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt. +Ce fait confirme toute la familiarité de leurs relations. + +Dans le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, «Gersaint[410] raconte qu'un +jour, Rembrandt étant à la campagne du bourgmestre, un valet vint les +avertir que le dîner était prêt. Au moment où ils allaient se mettre à +table, ils s'aperçurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le +bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le +village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et +qui avait, lui, le caractère vif, paria avec son ami Six qu'il graverait +une planche avant que ce domestique fût revenu. La gageure fut acceptée, +et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prêtes au vernis, +il en prit aussitôt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du +dedans de la salle où ils étaient. En effet, la planche fut achevée +avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari.» Nous ignorons où +Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages +gravés par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_. + +On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de +la ville d'Amsterdam à la campagne du bourgmestre Six, qui inspirèrent à +ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait également le +receveur Utenbogard à sa maison de campagne, dont il a laissé une vue +gravée. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reçu dans +son habitation des champs, située au bord du canal, entre La Haye et +Leyde, et qu'il a célébrée dans son poëme en hollandais, sous le nom de +_Hofwyck_, c'est-à-dire _fuite de la cour_. + +Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses +autres tableaux. Nous avons admiré, à l'exposition de Manchester, la vue +d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect était saisissant de +tristesse et de vérité. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres +œuvres. + +Les lettres de l'artiste à Constantin Huygens, ses relations avec le +receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote racontée par +Gersaint, tout réfute de la manière la plus péremptoire ce que dit +Descamps[412] du maître hollandais, avec une légèreté d'appréciation qui +prouve bien qu'il ne comprenait pas le véritable génie de +Rembrandt:--«Si ce peintre, dit-il, avait vécu avec des gens d'esprit, +quelle différence n'aurions-nous pas trouvée dans ses ouvrages! Il +aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de +noblesse, il aurait perfectionné ce goût naturel, ce génie de peintre, +dont chaque touche de pinceau et de pointe décèle en lui le caractère. +Le bourgmestre Six a essayé, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le +monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la +complaisance de se plier au caractère du peintre, pour acquérir sa +confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne +changea point: il n'aimait que la liberté, la peinture et +l'argent.»--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il +se fût mis à vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manière si +vantée au siècle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses +œuvres seraient aujourd'hui reléguées aux derniers rangs, tandis que, +grâce à la liberté qu'il a aimée, à la fantaisie qui a dirigé son +pinceau et sa pointe, il est resté le chef de l'école hollandaise, et +l'un des plus grands maîtres de l'art. + +On a supposé[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de +_Siméon au temple_, qui passe pour sa première grande peinture; mais la +date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapprochée de celle de la +naissance de Jean Six, en 1618, réfute cette hypothèse. + +Le Catalogue du musée du Louvre[414] indique l'admirable tableau des +_Pèlerins d'Emmaüs_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six, +dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage +avait été fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie +cette supposition. + +Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a composé sa célèbre _Leçon +d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-père de notre +bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de +Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que +quatorze ans à cette époque.--«Ce chef-d'œuvre, dit la description en +français qui accompagne les principaux tableaux gravés au trait, du +musée royal de La Haye[415], représente la _Leçon d'anatomie_ du +professeur Tulp à Amsterdam. Il est assis, la tête couverte d'un large +chapeau et tenant à la main un instrument de chirurgie; il enseigne +cette science à ses amis et élèves, au nombre de sept. Il donne sa leçon +sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du +professeur indique qu'il instruit ses élèves, qui l'écoutent avec la +plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, à l'âge de +trente ans, pour le professeur Tulp, qui était son protecteur, fait voir +qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des têtes, +l'expression caractéristique de chaque personnage, qui tous fixent +leur attention sur le même objet, le calme du maître, la préoccupation +des élèves, tout est historique dans cette collection de portraits. La +belle exécution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la +magique puissance, la manière de grouper les figures, leur gradation par +rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la +teinte livide du cadavre, le style tout à la fois large et fini, le +dessin correct du cadavre, vu en raccourci du côté droit du tableau, +tout enfin fait de cette production le chef-d'œuvre de Rembrandt. Ce +tableau, donné par Tulp à la corporation des chirurgiens d'Amsterdam, +était autrefois placé au théâtre anatomique de cette ville, et +appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration +désira s'en défaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000 +florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un +des principaux ornements.» + +Si, à La Haye, on considère la _Leçon d'anatomie_ comme le chef-d'œuvre +de Rembrandt, on pourrait bien, à Amsterdam, lui préférer la _Ronde_ ou +_Garde de nuit_, cette scène où la vie éclate avec autant d'entrain, de +mouvement et de vérité, que la mort fait sentir son calme et sa gravité +dans la démonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, où le +même maître pouvait exécuter, dans des styles entièrement opposés, deux +chefs-d'œuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie; +l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise. + +C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura dû, selon toute apparence, de +se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le +beau-père aura pu rendre à la mémoire de son gendre. + +À la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de +Bisschop. Après avoir publié ses planches des plus belles statues +antiques, ce graveur voulut également faire connaître à ses concitoyens +les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc à La Haye, +en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'après différents +maîtres, et il en offrit la dédicace à Jean Six, alors bourgmestre +d'Amsterdam, en faisant précéder ce recueil du portrait de notre +amateur. Il paraît que le graveur vivait dans la familiarité de Jean +Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait +d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa +dédicace:--«De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la +peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer à mon +oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours +chercher, autant qu'on le peut, à rendre le beau.»--Partant de ce point, +Bisschop explique à sa manière ce que c'est que la beauté du corps +humain, dans son ensemble et dans ses différentes parties. S'appuyant +sur l'exemple des grands maîtres, tels que Michel-Ange, Raphaël et le +Poussin qui ont le mieux réussi à l'exprimer, il conclut qu'il est utile +d'offrir au public des modèles tirés de leurs ouvrages. Dans un passage, +qu'on dirait dirigé contre Rembrandt, il blâme énergiquement les +artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid +et le difforme, dans toute leur triste réalité. Il croit que cette mode +passera. «Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des +fleurs nouvelles; mais la vérité, fille du temps, finit toujours par +triompher.» En passant, le graveur fait l'éloge de Van Campen, dans des +termes tels, qu'on peut en inférer que l'illustre architecte était lié +avec Six, et que celui-ci avait contribué à l'érection du nouvel hôtel +de ville d'Amsterdam. + +Les dernières années de la vie de Rembrandt sont enveloppées d'une +obscurité qui n'a pas encore été éclaircie. Les uns attribuent les +malheurs qui vinrent l'accabler à des expériences d'alchimie, dans +lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le +compte des difficultés du temps la diminution de ses ressources; il en +est, enfin qui inclinent à croire que la manie qu'il avait d'acheter à +tout prix des objets rares et précieux, a été la seule et véritable +cause de sa ruine. Cette dernière supposition nous paraît la plus +vraisemblable, si l'on considère l'état de son mobilier, vendu aux +enchères par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417]. +Quoiqu'il en soit, on a accusé les amis de Rembrandt de l'avoir +abandonné complétement, en laissant vendre tout ce qu'il possédait. Rien +ne prouve cette allégation: en ce qui concerne Six, son caractère, sa +bienveillance, sa conduite dans la vie privée, tout doit faire supposer, +au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage +son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on +n'oblige que ceux qui consentent à recevoir un service, et Rembrandt +était de ces natures à part, poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à +refuser même les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer +avec justesse, qu'après la vente de tout ce qu'il possédait, Rembrandt, +aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa +cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art; +ainsi que la science, il est un ornement dans la prospérité, un refuge +et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail +avec une ardeur nouvelle; mais il s'éloigna tellement du monde, qu'on +fut longtemps dans une complète incertitude sur l'époque et le lieu de +sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, à Amsterdam, qu'il n'avait +pas quittée[419]. + +Lorsque l'on considère que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mémoire +de Vondel, fit graver sur son tombeau: «_Vir Phœbo et Musis gratus, +Vondelius hic est_;--cet homme cher à Phœbus et aux Muses, Vondel est +là,» il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonné Rembrandt. + +Jean Six mourut à Amsterdam en 1700, plus de trente années après le +peintre. + +L'impartiale postérité est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour +l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir, +grâce surtout à son portrait gravé; de Rembrandt, elle ne se lasse point +d'admirer le génie, par lequel il revit dans ses œuvres: la mort a +emporté et fait oublier tout le reste. + + + + +AMATEURS ALLEMANDS + +BILIBALDE PIRCKHEIMER[420] + +1470--1530 + + + + +CHAPITRE XXXIII + + Illustration ancienne à Nuremberg de la famille + Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son + retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à + l'armée de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre + les Suisses. + +1470--1499 + + +Lorsqu'en parcourant l'œuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de +Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas +ce personnage, que cette tête vulgaire, ces traits gros et communs, +cette physionomie inculte représentent un des hommes les plus distingués +du seizième siècle, un négociateur habile, un jurisconsulte éclairé, un +savant d'une instruction profonde, un amateur délicat des beautés de +l'art. Le nom du sénateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est +à peu près inconnu en France; ses œuvres latines, reléguées sur les +rayons de quelques bibliothèques publiques, ne s'y lisent plus; la part +qu'il a prise aux événements dont sa patrie a été le théâtre à l'époque +de Luther et de la réforme, son influence sur les lettres et sur les +arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son +existence, est depuis longtemps éteint et effacé de ce côté-ci du Rhin. +Il n'en est pas de même en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg: +la mémoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'éclat qui +s'attache aux illustres renommées; et si l'on ne s'occupe plus de sa +carrière politique, son souvenir, associé à celui d'Albert Durer, vit +inséparable de celui du grand artiste, dont il a été le Mécène et l'ami. +À Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on répète encore cette +phrase d'Érasme: + +«_England hat seine Morien_; _Deutschland seine +Pirckheimerinnen_[421].»--«L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses +Pirckheimer.» + +Bilibalde Pirckheimer naquit à Nuremberg en 1470[422]; il descendait +d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles +patriciennes de cette ville. Un de ses aïeux, Jean, avait été, dans le +treizième siècle, premier sénateur de cette république; il surpassait en +richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son +instruction, dans un siècle où toutes les connaissances étaient, à +très-peu d'exceptions près, concentrées entre les mains du clergé. +Conrad Pirckheimer, bisaïeul de Bilibalde, Jean, son aïeul, et Jean, son +père, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres +que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentées dans le +commerce. Les relations très-étendues de leurs affaires avaient attiré +depuis plusieurs siècles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi +dans leur jeunesse les cours des plus célèbres universités, et nous +trouvons dans les œuvres de Bilibalde[423] le diplôme de docteur en +droit civil et canonique, délivré par l'université de Padoue, le 2 août +1465, à Jean Pirckheimer, son père. Ces fortes études valurent à Jean +Pirckheimer la faveur de l'évêque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de +ses conseillers et l'employa dans plusieurs négociations importantes. Sa +réputation de sagesse étant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavière, ce +prince voulut également l'attacher à ses conseils, et bientôt l'archiduc +Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empressé à le consulter. +Pour donner une égale satisfaction à ces deux princes, Jean Pirckheimer +passait six mois à la cour de Munich et six mois à celle d'Inspruck. Le +jeune Bilibalde accompagnait son père à ces deux cours, tout en étudiant +les langues anciennes, les mathématiques et la musique, art pour lequel, +selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulières. + +Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, son père résolut de l'envoyer +en Italie terminer ses études, commencées en Allemagne; il partit donc +pour cette belle contrée, qui attirait alors de toutes les parties de +l'Europe les jeunes gens désireux de puiser les sciences à leurs sources +les plus pures. Bilibalde, guidé par les traditions de sa famille, se +rendit d'abord à Padoue. Là, attentif aux leçons d'un Grec, nommé +Creticus, il se sentit entraîné vers l'étude presque exclusive de la +langue d'Homère, jusqu'à ce point de négliger le droit civil et le droit +canonique, que son père, en homme positif, considérait comme plus utiles +à la future carrière qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de +quitter Padoue, et d'aller continuer ses études à l'université de +Pavie[424], où florissaient alors les jurisconsultes les plus célèbres: +Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit +les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la +langue italienne, qui lui devint bientôt aussi familière que sa langue +maternelle. Il se livra, en outre, à l'étude de la théologie, des +mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de l'histoire, et +même de la médecine. + +Après sept années entièrement consacrées à ces travaux, Bilibalde fut +rappelé par son père en Allemagne. Il le trouva, retiré à Nuremberg, +ayant abandonné ses fonctions publiques, pour se livrer entièrement à +l'administration de son immense fortune. Quant à lui, après avoir eu +l'idée de s'attacher à la cour de Maximilien Ier, empereur +d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises, +réfléchissant que les richesses de son père devaient lui assurer un +opulent héritage, il renonça bientôt à ce projet et résolut de rester +dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins +que réclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il +épousa une jeune fille, nommée Crescentia, non moins distinguée par ses +vertus que par sa beauté. Aussitôt après son mariage, Bilibalde fut +admis au sénat de Nuremberg, dont les portes étaient fermées aux +célibataires, d'après les lois de la ville, et il commença ainsi à +prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les +lettres. + +Il jouissait de ce repos honorable, le vœu du sage, _otium cum +dignitate_, lorsqu'une circonstance imprévue vint l'arracher à ce calme +philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la +vie des camps. + +L'empereur Maximilien Ier, héritier des prétentions et des rancunes +du duc de Bourgogne, croyait avoir à se plaindre des Suisses; il +résolut de leur déclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le +commencement du printemps de l'année 1499, il rassembla une armée sur +les bords du lac de Constance, et fit appel à toutes les villes soumises +à la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent à lui +fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernière à +répondre à cet ordre; elle s'empressa de lever et d'équiper quatre cents +fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros +canon, et huit chars ou équipages, pour porter les provisions et les +bagages. Mais il fallait un chef à ce petit corps d'armée: le sénat +nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antécédents ne semblaient +pas désigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigué, et +montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni à une +prudence non moins digne d'éloges. Mais, ce qui est à noter, c'est qu'il +écrivit en latin la relation détaillée de cette guerre[425], dont +l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le +récit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la +composition des deux armées, sur leurs mouvements, sur le défaut d'ordre +et de discipline des troupes impériales, sur la pénurie des vivres, +manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de +notre temps, la Confédération suisse, soutenue par le patriotisme de +ses enfants, savait repousser, grâce à ses montagnes, à ses défilés, à +ses lacs et à ses rivières, les attaques d'ennemis beaucoup plus +nombreux que ses défenseurs. + +Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'idée de l'acharnement avec +lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux +jeunes filles de l'Helvétie. Comme on n'employait plus ni hérauts +d'armes, ni parlementaires pour établir des communications entre les +deux armées, on se servait de vieilles femmes ou de très-jeunes filles +pour échanger des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut +chargée par ses compatriotes de porter une lettre à Maximilien. Pendant +que l'empereur examinait la dépêche, la jeune messagère était restée au +milieu du camp, entourée de soldats allemands, qui lui adressèrent +diverses questions. Les uns lui demandèrent ce que faisaient les Suisses +dans leur camp? «Ils attendent que vous osiez les attaquer,» +répondit-elle.--À un autre qui voulait savoir le nombre de leurs +soldats: «Ils sont, dit-elle, assez pour vous résister et vous +repousser.» Comme ils insistaient de nouveau pour connaître leur nombre: +«Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance, +ils vous ont si bien mis en fuite; à moins, ajouta-t-elle, que votre +fuite précipitée ne vous ait obscurci les yeux.» Un des soldats l'ayant +menacée de la tuer, et tirant son épée pour la frapper: «Tu es un homme +bien brave, un grand héros, dit-elle sans s'émouvoir, toi qui menaces +de mort une jeune fille sans défense. Mais puisque tu as une si grande +envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement +qui pourrait répondre à ton appel et rabattre ta férocité[426].» + +La relation de Pirckheimer, écrite chaque jour de son camp, donne une +triste idée de la cruauté de cette guerre, des représailles exercées par +les deux partis, en un mot, de la misère dans laquelle l'abus de la +force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contrées des +cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considérer le récit du +sénateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expédition. En +outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de +sentiments d'humanité, encore bien rares, chez un chef militaire, à +cette époque[427]. + + + + +CHAPITRE XXXIV + + Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne des + affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les + manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec + un grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son + intimité avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les + derniers moments de la femme de son ami. + +1500--1505 + + +La paix conclue, Pirckheimer ramena à Nuremberg les débris de son +contingent, et reçut les félicitations du sénat pour sa conduite pendant +la guerre. Maximilien lui avait déjà conféré le titre de conseiller +impérial, comme un témoignage de satisfaction de ses bons services, et +ce titre fut plus tard confirmé par Charles-Quint. Mais l'envie, qui +n'est pas moins vivace dans les petits États que dans les grands +empires, s'attacha bientôt à dénigrer la conduite de Bilibalde et à lui +susciter des ennemis. Il était jeune encore, il venait d'ajouter la +gloire militaire à sa réputation de savant et de jurisconsulte, il avait +conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une +grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il +davantage pour exciter contre lui les récriminations d'une partie de ses +concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spécialement +lui reprocher; son biographe ne l'a pas spécifié: toutefois, on peut +supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir +d'influence dans le gouvernement de la république de Nuremberg. +Bilibalde, à ce qu'il paraît, ne tenait pas beaucoup aux emplois +publics. Il venait de perdre son père; cette circonstance le détermina, +contrairement à l'opinion de ses amis, à donner sa démission des +fonctions de sénateur, et à abandonner le maniement des affaires +publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune +et de la culture des lettres. «_Cogitare cœpit de vita tranquilla et +privata instituenda_,» dit simplement son biographe[428]. + +Délivré du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau +dans sa bibliothèque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grâce +avec les Muses, il se remit surtout à l'étude de la langue grecque. Il +recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui +paraissaient imprimés dans cette langue, qu'ils sortissent des presses +de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne négligeait ni +soins ni dépenses pour se les procurer. Ces ouvrages étaient extrêmement +chers, particulièrement ceux publiés par Alde Manuce le Romain, +considéré alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie. +Bilibalde acheta ainsi un très-grand nombre de beaux et précieux livres; +non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour +les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas à faire +l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, à se +procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprimés, et qui +entraient très-rarement dans la composition de la bibliothèque des +simples particuliers. Il parvint ainsi à réunir les manuscrits grecs de +saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, avec les livres +gnostiques de Nilus, quelques traités de Jean Damascène et de Maxime le +Confesseur. Ces manuscrits furent imprimés et publiés aux frais de +Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diogènes +de Laërce, l'Euclide complet, et les huit livres de la géographie de +Ptolomée. Bilibalde traduisit lui-même ce dernier ouvrage en latin, avec +des notes et de savants commentaires, et il traduisit également, pour la +première fois, dans la même langue, les œuvres de saint Grégoire de +Naziance, à l'exception de ses poëmes. Mais cette traduction, bien que +terminée en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'après sa mort, +avec une préface d'Érasme, dans laquelle il vante les vertus et les +connaissances étendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la +première traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de +Xénophon. + +Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connaître +Bilibalde du monde lettré: aussi, entretenait-il une nombreuse +correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de +l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes +admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas +Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten, +Mélanchthon, Pic de la Mirandole, Œcolampade, Joachim Camerarius, et le +plus illustre de tous, l'oracle de ce siècle, Érasme de Rotterdam. + +Nous n'avons point à analyser la correspondance de ces hommes, célèbres +à divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes proposé +dans cette notice nous éloigne de ce travail. Il nous suffira de dire +que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le +plus souvent, sur la découverte et la publication d'auteurs grecs et +latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y +voit quel intérêt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces +ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des détails très-intéressants +sur l'état des esprits au commencement du seizième siècle, alors que les +opinions de Luther et des autres réformateurs ébranlaient, non-seulement +le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant. +Pirckheimer, ami de Mélanchthon et d'Érasme, paraît s'être tenu dans une +ligne de modération qui ne lui a évité ni les inimitiés passionnées ni +les calomnies, mais qui, néanmoins, l'a préservé des catastrophes +fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent échapper. + +La correspondance de Bilibalde et d'Érasme révèle les faits les plus +curieux sur l'agitation qui s'était emparée de tous les esprits en +Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des +réformateurs, soit sous l'autorité du clergé catholique. Érasme lui +écrivait, le 30 mars 1522[429], de Bâle, où il était occupé à surveiller +l'impression de ses œuvres chez Froben, son ami:--«_Videmus hoc sœculum +prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia +mea satis confidit apud judicem Jesum._»--«Nous voyons ce siècle +prodigieux, tellement que je ne sais à quel parti m'attacher, si ce +n'est que ma conscience s'en remet entièrement à Jésus-Christ, notre +souverain juge.»--Il ajoutait, le 28 août 1525[430], en parlant des +troubles et de l'effervescence populaire:--«_Res eo progressa est, ut +solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit +vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu +geritur, infelicem habet exitum._»--«Les choses en sont venues à ce +point, que Dieu seul peut transformer en tranquillité la tempête qui +agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit à l'abri de ce mal +fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une +malheureuse fin.» + +Pirckheimer, de son côté, se préoccupait également des maux qui +affligeaient l'Allemagne; mais n'étant pas monté sur la brèche, comme +Érasme, il se trouvait moins exposé aux attaques des fanatiques des +deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il était +entouré, le Nurembergeois se réfugiait, avec une ardeur encore plus +vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme +consolation la plus puissante, il appelait à son secours l'art allemand, +parvenu, grâce au génie d'Albert Durer, à sa plus haute expression de +force et de beauté. + +Ils étaient à peu près de même âge[431], nés dans la même ville et amis +dès l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant +des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du cœur, en +ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accordé à Durer +le feu sacré du génie; un esprit vaste, disposé à tout apprendre et à +tout savoir; une imagination ardente, souple et féconde, servie par une +main aussi sûre que délicate. Les premiers essais du grand artiste +allemand furent encouragés par Bilibalde, qui, en apprenant le grec à +Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Université de Pavie, avait +été séduit par l'art des vieux maîtres italiens. Il n'avait pu voir +aucun tableau de Raphaël; mais il avait admiré les œuvres du vieux +Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages +ravissantes de l'art antérieur au Sanzio. Il avait sans doute rapporté à +Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi, +s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste éminent que ses compatriotes +avaient surnommé l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cédait +à aucun autre maître de son siècle, sans excepter Raphaël et +Michel-Ange. L'amitié d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint +telle, qu'ils passaient leurs journées ensemble, et que le riche +nurembergeois mit sa fortune à la disposition de son ami, afin qu'il pût +cultiver son art plus commodément, et le porter jusqu'au plus haut degré +de perfection. Bilibalde dut nécessairement suivre l'artiste dans ses +essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres +travaux, et peut-être même lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets +pour ses compositions si nombreuses et si variées. Malheureusement, le +biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce +point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert +Durer, dans ses détails, est encore entourée de nuages, et que les +admirateurs de son génie en sont réduits à des conjectures sur beaucoup +de faits que l'histoire de l'art aurait intérêt à bien +connaître[432].--À défaut de détails écrits, nous serons donc obligé +de chercher dans les œuvres de l'artiste quelles purent être ses +relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exerça, +peut-être, sur ses compositions. + +Nous avons dit, qu'éloigné de la politique et des querelles religieuses, +Bilibalde vivait partagé entre l'étude et l'art. Heureux de sa vie de +famille, il s'occupait de recherches tantôt sur un sujet, tantôt sur un +autre, obéissant à sa fantaisie: il venait de terminer en latin un +traité sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur +comparée à celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le +frapper. En juin 1504, il perdit sa chère Crescentia, avec laquelle il +était marié depuis environ sept années, et qui lui avait donné cinq +filles et un fils qui mourut avec sa mère. La douleur de Bilibalde fut +extrême, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vécut; car, +quoique jeune encore et jouissant d'une fortune énorme, il ne consentit +jamais à contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa +douleur, que le pinceau de son ami conservât les traits de Crescentia et +les transmît à la postérité. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a +représentée gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement +de son âme, par sa séparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit, +Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche à cacher son visage à sa +compagne chérie, et s'efforce de maîtriser l'émotion et la douleur qui +l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de +la malade, tandis qu'à côté d'elle, des prêtres, récitant les prières +des agonisants, se préparent à lui administrer le saint viatique. +Au-dessous de cette peinture est l'éloge de la défunte, composé par +Bilibalde lui-même, en ces termes qui rappellent les épitaphes des +premières matrones chrétiennes: + + Mulieri incomparabili conjugique + Carissimæ Crescentiæ, mest. + Bilibaldus Pirckheimer maritus, + Quem numquam nisi morte sua turbavit + Monum posuit. Migravit ex ærumnis + In Domino XVI KI. Junii, anno + Salutis nostræ MDIIII. + [image] + +Nous ignorons si ce tableau fut exécuté par Durer l'année même de la +mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage où il se trouve +aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer, +il se voyait, à Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de +Pirckheimer[434]. + + + + +CHAPITRE XXXV + + Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à Pirckheimer.--Portraits de + Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et + séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son + ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de + Théophraste_, et les dédie à Durer. + +1506--1527 + + +Deux ans après la mort de Crescentia, Durer résolut de se rendre à +Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux +modèles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conservé les +lettres écrites, de cette ville, par l'artiste à son ami et +protecteur[435]. Elles renferment, dans leur naïveté, des détails aussi +intéressants que curieux sur la vie d'Albert, à Venise, sur ses +relations et ses études. + +On y voit d'abord, que Bilibalde avait prêté de l'argent à son ami pour +l'aider à faire ce voyage, et qu'Albert s'efforçait de le lui +rembourser, soit en économisant sur ce qu'il gagnait par son travail, +soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres +précieuses, dont il paraît qu'il était fort amateur. Les sentiments de +Durer pour Bilibalde étaient ceux d'un ami reconnaissant et dévoué. «Je +n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde +lettre;... vous avez été toujours, à mon égard, comme un père.» +L'artiste allemand se félicitait de son séjour à Venise où il avait, +disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni +boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis. +«Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les églises et partout +où ils peuvent les voir; après, ils les ravalent et disent que cela +n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a +loué en présence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir +quelque chose de moi; il est venu lui-même chez moi et m'a prié de lui +faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien +c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui. +Il est très-vieux et est encore le meilleur dans la peinture.» Il +paraîtrait, qu'à cette époque, l'exercice de l'art de la peinture +n'était pas libre à Venise, puisqu'il se plaint d'avoir été obligé, par +les peintres, de paraître trois fois devant les magistrats, et de payer +_quatre florins à l'école_. Il exécuta un grand tableau pour les +Allemands, probablement pour la corporation du _Fonsaco dei Tedeschi_, +et apprend à Bilibalde, par une lettre datée du jour de Notre-Dame de +septembre 1506, que ce tableau a bien réussi. «Je donnerais un ducat, +lui écrit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme +il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit. +J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai +refusé de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi fermé la +bouche à tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant +à la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. À présent, tout le +monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le +patriarche ont aussi vu mon tableau.» + +La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des détails intimes +sur la vie que son ami menait à Nuremberg. Quelques lettres sont +accompagnées de dessins à la plume, en forme de caricatures[436]. Dans +la dernière, datée de quatorze jours environ après la Saint-Michel 1506, +il déplore la nécessité qui l'obligeait à quitter Venise: «Oh! que je +regretterai le soleil de Venise, dit-il à Pirckheimer: ici, je suis un +seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.» + +Rentré à Nuremberg à la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la +fécondité de son imagination et la facilité de sa main, se mit à +cultiver à la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure +dans tous ses genres, c'est-à-dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au +milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde, +et il s'attacha à le représenter dans plusieurs de ses compositions. +Nous le trouvons d'abord dans le tableau du _Crucifiement_, qui est à la +galerie impériale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est placé à côté +de celui du peintre, qui s'y est représenté sous la figure du +porte-enseigne. On le voit encore dans un _Portement de croix_, que le +sénat de Nuremberg donna à l'empereur, et dans lequel Albert a peint les +portraits des conseillers ou sénateurs de cette ville impériale. +Bilibalde a également été placé par Durer dans le tableau de +_Jésus-Christ sur la croix_, peint en 1511, et qui est considéré comme +son chef-d'œuvre. Là, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui +de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le +portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et +qu'il avait donné à son ami. Ce portrait est actuellement au musée +d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplément A), et +voici la description qu'en donne le Catalogue: «Portrait de Bilibalde +Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tête, hauteur +8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'où sort le bord +plissé de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux +grisonnants tombent en boucles sur ses épaules. Le fond est d'un vert +tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants: + + BEL-BALDI + MD-X-X-IV + [image] + +Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche à droite, +quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beauté régulière, +annoncent l'intelligence et la résolution: les yeux, grands ouverts, +paraissent attentifs, et la bouche fermée révèle également la réflexion. +Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du +burin sont fines et traitées délicatement, quoique avec fermeté, à la +manière du maître. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et +l'oreille gauche sont particulièrement remarquables par leur finesse et +leur légèreté. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimètres +de hauteur, on lit: + + Bilibaldi Pirkeymeri effigies, + Ætatis suæ anno LIII. + Vivitur ingenio, cœtera mortis erunt. + MDXXIV. + [image] + +Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les +traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de +ses gravures, notamment dans celle qui veut représenter la _Destruction +du monde_. Le _Temps_, à cheval et armé de son trident, accompagné de +trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son +glaive, et un archer lançant ses flèches, pousse et détruit les hommes +et les femmes renversés devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et +préside, comme dans l'Apocalypse, à cette scène de désolation, qui +paraît annoncer la fin du monde. On reconnaît les traits de Pirckheimer +dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jugé +digne de peser les actions des hommes[437]. On les revoit aussi dans +l'_Offrande de l'agneau au grand prêtre, par la Vierge et saint Joseph_. +Bilibalde est placé debout, à côté de l'enfant Jésus, et tient un agneau +dans ses bras. + +Il paraît que Durer avait grande confiance dans le goût de son ami, et +qu'il se soumettait volontiers à ses critiques. On sait qu'il a peint, +et ensuite gravé saint Eustache, agenouillé devant un cerf, qui porte un +crucifix entre ses cornes, et est entouré de chiens, disposés en +différentes attitudes, et tels, suivant Vasari[438], qu'il serait +impossible d'en trouver de plus beaux. À côté du saint, on voit son +cheval de chasse, tout harnaché, d'une exécution véritablement +merveilleuse. À l'occasion de ce cheval, Bayle[439] rapporte ce qui +suit: «Jean Valentin André, docteur en théologie au duché de Wirtemberg, +écrivant à un prince de la maison de Brunswick, dit: «Je me rappelle +avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la république de +Nuremberg, protecteur, Mécène et soutien presque unique d'Albert Durer, +n'avait rien trouvé à reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce +n'est que les étriers étaient trop courts pour qu'Eustache pût +commodément monter à cheval. Ayant indiqué à l'artiste comment il +fallait faire, pour peindre un cheval équipé à l'usage d'un cavalier, +Albert l'exécuta merveilleusement, et j'ai souvent contemplé son œuvre +avec le plus grand plaisir.» + +De son côté, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de +l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reçu, +en septembre 1515[440], du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il +était en correspondance, le volume grec des _Caractères_ de Théophraste, +que ce savant venait de publier. À l'instigation d'Albert Durer, qui ne +savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine, +Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya +cette traduction à son ami, avec la dédicace suivante, également écrite +en latin[441]: + +«Cet aimable petit livre, qui m'a, été donné par un aimable ami, j'ai +résolu de te l'offrir, mon très-aimable Albert, non-seulement à cause de +notre mutuelle amitié, mais parce que tu excelles tellement dans l'art +de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habileté le vieux +et sage Théophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont +ordinairement dissimulées, et cependant, elles se laissent voir +quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'échapper des plus +secrètes profondeurs de l'âme. Alors, dès qu'elles se sont montrées, et +qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois[442], elles +brisent tout frein, et osent se découvrir ouvertement aux yeux de tous. +Cette vérité, observée dans tous les siècles, se fait encore plus +remarquer dans le nôtre, où la trop grande liberté engendre un trop +grand mépris. C'est ainsi que, bien que l'on prêche partout la vérité, +on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le règne +de Dieu consistait plutôt en de simples préceptes que dans +l'accomplissement des œuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous +faibles, à ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres +vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres, +dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les +habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les +amender. Parmi ces livres, je considère celui-ci comme le meilleur, et +comme assaisonné d'un sel piquant, qui le fait pénétrer +très-agréablement jusqu'au fond de notre cœur. Je l'ai reçu jadis en +grec, de très-docte et très-aimable prince, Jean-François Pic de la +Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le dédie, +à toi, mon très-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui +désirent s'instruire aient également un sujet d'étude et de récréation +dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le +texte ait été altéré, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-être, +par trop de recherche, je me suis efforcé de l'amender, autant que je +l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct. +J'aurais pu le traduire en style plus élégant, mais je n'ai pas voulu +m'éloigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paraître, pour +ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la +traduction latine, il sera facile d'éclaircir ces passages... + +«Quant à toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette +peinture, écrite par Théophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton +pinceau, médite-la au moins avec attention, car elle te sera +non-seulement très-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle +aura pour toi d'autres avantages.--Porte-toi bien. De notre maison, +Calendes de septembre, l'an du salut 1527.» + +Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le +croire, car il était fort capable d'apprécier toute la vérité des +peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui précède, que +l'instruction classique de Durer était à la hauteur de son génie, et ses +gravures si nombreuses et si variées, soit sur cuivre, soit sur bois, +prouvent que son imagination était égale à son savoir. + + + + +CHAPITRE XXXVI + + Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans + les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et Holbein.--Amour + d'Érasme pour l'indépendance. + +1518--1526 + + +Nous avons dit que Pirckheimer était en correspondance suivie avec +Érasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages +publiés par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et +politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y +rencontre quelques passages qui montrent qu'Érasme n'était pas plus +insensible que son ami aux œuvres du pinceau ou du burin du grand +artiste de Nuremberg. Dans une lettre écrite de Bâle, le 19 juillet +1522[443], Érasme lui dit:--«Je fais, de cœur, mes compliments à notre +Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait +commencé à me peindre à Bruxelles; plût à Dieu qu'il eût achevé! Nous +avons eu, lui et moi, le même sort; étant aussi maltraités l'un que +l'autre par la naissance et la fortune.» + +On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les années +1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le +but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait à vendre. Après un +assez long séjour à Anvers, où il avait été fêté par tous les artistes, +il visita Bruxelles, où il fut reçu par l'infante Marguerite, dont il +fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entrée de +Charles-Quint, qu'il peignit également, ainsi que le roi de Danemark, +Christian II, qui le fit dîner avec lui. Durer a écrit le journal de son +voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dépenses, sans +doute pour se conformer aux désirs de sa femme, qu'il avait emmenée avec +lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres écrites de Venise à +Pirckheimer, «_son maître de calcul_.» Ce journal est surtout +intéressant par les détails qu'il donne sur les ouvrages, portraits, +tableaux, dessins, que Durer exécuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa +réputation était très-répandue, et qu'il jouissait d'une très-haute +considération. + +C'est en 1520, pendant son séjour à Bruxelles, qu'Albert avait commencé +le portrait d'Érasme. On verra que, s'il ne l'avait pas terminé alors, +l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, à la +demande d'Érasme lui-même. Mais il paraît que vers la fin de 1522 Durer, +dont le génie était universel, avait résolu de fondre un buste ou +médaillon d'Érasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure +de Terme antique, probablement tel que celui dont Érasme se servait +pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble résulter de plusieurs +lettres d'Érasme à Pirckheimer.--Dans celle datée de Bâle, le 9 janvier +1523, après s'être plaint de la gravelle dont il souffrait depuis +longtemps, il ajoute:--«_De fusili Erasmo rectè conjecturas: felicius +provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a +tergo est, obstat quòminus facies feliciter exprimatur._»--«Vos +conjectures sont justes, à l'égard du portrait d'Érasme qu'on veut +fondre: un mélange de cuivre et d'étain réussit ordinairement mieux que +tout autre, et le Terme qui est par derrière s'oppose à ce qu'on puissè +rendre heureusement l'expression de la figure[447].»--Il termine en le +chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se réjouissant de ce +que l'artiste ait trouvé _sutorem suum_, faisant sans doute allusion à +des critiques que Pirckheimer avait faites de ses œuvres, et auxquelles +l'artiste s'était probablement soumis. + +En novembre 1523, Érasme avait reçu un essai en plomb de son portrait; +il l'avait envoyé à un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du +même mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles +(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai était +devenu[448]. + +Le 8 février 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou +médaillon:--«Je vous avais écrit relativement à l'image d'Érasme que +l'on devait peindre; mais, à ce que je vois, mes lettres ne vous sont +pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modèle en plomb, en +retouchant les angles, la foute réussirait mieux. Toutefois, un mélange +de cuivre et d'étain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'Érasme +était fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise réussirait +mieux, car l'épaisseur de la pierre et de la masse, qui est par +derrière, s'oppose à ce que le visage et le cou soient bien rendus. On +pourra essayer des deux manières: s'il réussit, qu'il fonde et vende à +son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures épreuves, +afin que j'en fasse cadeau à mes amis, je lui compterai ce qu'il +voudra.» + +Il paraît que la fonte réussit; car Érasme annonce à Pirckheimer, le 8 +janvier 1525[450], qu'il a reçu «la première épreuve de son portrait +fondu, avec un médaillon peint par Apelles.» Il ajoute:--«Je désirerais +être peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le +pourra-t-il? il avait commencé à Bruxelles à tracer mes traits au +charbon; mais cette esquisse doit être, je le crois, depuis longtemps +détruite. S'il peut quelque chose, d'après mon médaillon fondu et de +mémoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous +ait donné un peu trop d'embonpoint.» + +Bientôt Érasme reçut le portrait fondu de Bilibalde, avec un médaillon +peint également de la main d'Albert Durer[451].--«Je les ai placés, +écrivait-il le 5 février 1525, sur les deux murailles de ma chambre à +coucher, afin que, de quelque côté que je me tourne, Bilibalde se +présente à ma vue.» + +On apprend par une lettre du 28 août suivant[452] combien les procédés +les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, étaient peu répandus à +cette époque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en plâtre le +buste ou médaillon d'Érasme et le sien; mais Érasme lui répond:--«Je ne +trouve ici (à Bâle) personne qui sache mouler en plâtre des figures; +aussi aurais-je préféré que le modèle fût resté entre vos mains. Saluez +Durer, prince de l'art d'Apelles.» + +L'année suivante, l'artiste combla les vœux d'Érasme, en exécutant son +portrait de mémoire et avec le secours de son buste ou médaillon. Érasme +avait reçu ce portrait à Bâle dans le courant de juin 1526, et il +écrivait à Pirckheimer[453]:--«Je songe à ce que je pourrais faire pour +Albert Durer; il est digne d'une éternelle mémoire. Si mon portrait +n'est pas très-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en étonner, car je ne +suis plus tel que j'étais il y a plus de cinq années. Travaillé par la +fièvre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon +pauvre petit corps a toujours été en s'amoindrissant, comme il arrive +après les maladies.» + +D'après la gravure de ce portrait, exécutée sur cuivre par Durer +lui-même[454], Érasme est représenté debout à mi-corps, écrivant sur un +pupitre placé sur une table, et tenant son écritoire dans la main +gauche. Il est coiffé d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tête, ses +yeux sont baissés et semblent suivre ce que sa main droite écrit. Une +ample robe de docteur l'enveloppe. À l'angle de la table on voit un vase +rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur +une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit +l'inscription suivante: + + Imago Erasmi Rotterodami + Ab Alberto Durero ad + Vivam effigiem delineata. + Την χρειττω τα συγγαμματα MDXXVI. + [image] + +Dans cette gravure, le visage d'Érasme est moins maigre que dans les +portraits de Holbein. La lettre d'Érasme explique bien ce qui pouvait +manquer à la fidèle ressemblance. Néanmoins, satisfait de l'œuvre du +maître nurembergeois, Érasme avait voulu célébrer son génie dans un +petit traité spécialement composé en son honneur; mais nous n'avons pas +trouvé cet éloge parmi ses œuvres, et tout porte à croire qu'il n'aura +pas été publié. + +Quoi qu'il en soit, Érasme aura eu la gloire d'être peint par les deux +plus grands artistes allemands de son siècle: Albert Durer et Hans +Holbein. Le premier n'a représenté qu'une fois sa physionomie, tandis +que le peintre de Bâle l'a souvent reproduite. Holbein devait à Érasme +ces nombreux témoignages de sa reconnaissance, car ce fut Érasme qui, en +1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea à se rendre en +Angleterre et à se présenter, avec ce portrait et une lettre de +recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouvé +cette lettre dans la correspondance imprimée d'Érasme, qui contient +cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable écrivain. On +peut supposer qu'elle devait être conçue dans le même sens que celle +qu'Érasme avait donnée à Holbein pour le savant Pierre Ægidius +d'Anvers:--«Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a +peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque +c'est un artiste remarquable. S'il désire voir Quentin (Matzis), vous +pourrez lui indiquer sa maison. Ici (à Bâle) les arts meurent de froid +(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots +(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].»--On sait que, parvenu à +Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grâce au portrait et à +la lettre d'Érasme, son ami, avec le plus grand empressement: logé dans +le palais du chancelier, il y passa près de deux années, occupé à +l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire +plusieurs répétitions du portrait de son protecteur de Bâle. Érasme y +est ordinairement représenté à mi-corps, la tête couverte d'une sorte de +bonnet de velours, et vêtu d'une robe de professeur, les mains placées +l'une dans l'autre, à moitié cachées par la bordure. La figure de +l'auteur de l'Éloge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de +Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la +vivacité, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la +douceur. + +Presque tous les portraits d'Érasme par Holbein sont restés en +Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de +la reine, soit dans les principales collections particulières. Mais nous +ignorons ce qu'est devenu le portrait d'Érasme peint et gravé par +Durer.--L'illustre écrivain de Rotterdam, méritait bien d'exercer le +pinceau des deux principaux maîtres de l'école allemande. Indépendamment +de sa science presque universelle, de son érudition profonde, qui +n'avait pas étouffé son imagination, de l'esprit qu'il déploya dans +son _Encomium Moriæ_, en osant railler publiquement les passions, les +vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter +les rois et les papes, son caractère n'était pas moins recommandable que +son talent. Il voulut rester modéré dans un temps de luttes violentes, +s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidèle aux +grands principes de la tolérance et de la charité chrétienne. Il donna +l'exemple du désintéressement et de l'indépendance, bien qu'il fût +sollicité par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume +au service de leur cause.--«Je ferais facilement ma fortune auprès des +princes, écrivait-il de Bâle en 1518[457] à Pirckheimer; mais pour moi +la liberté est la chose la plus précieuse qu'il y ait au monde: tout ce +qui s'achète à ses dépens m'a toujours paru acheté trop cher.» + + + + +CHAPITRE XXXVII + + Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa patrie.--Sa + retraite définitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de + l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et décrit par + Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde. + +1512--1527 + + +Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la +goutte, paraît avoir fait assez peu de cas des succès de l'ambition +satisfaite. Après la mort de sa femme, ses amis l'avaient poussé de +nouveau, pour le distraire, à rentrer au sénat de Nuremberg. Il y fut +chargé de plusieurs missions importantes. En 1512, envoyé à Cologne pour +réclamer de l'empereur le rétablissement et le maintien des priviléges +de sa patrie, il fut assez heureux pour réussir à faire agréer sa +requête. Dans la suite, il représenta plusieurs fois la ville de +Nuremberg aux diètes allemandes et dans d'autres assemblées, et s'y fit +constamment remarquer par son éloquence et sa fermeté[458]. Ces succès +excitèrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses +anciens ennemis. Bilibalde, dégoûté de la politique, résolut de se +retirer définitivement des fonctions publiques. Indépendamment des +calomnies auxquelles il se voyait exposé, il avait une autre raison, +malheureusement trop réelle, pour désirer le repos. La goutte, à +laquelle il était sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments +sans douleurs. Il demanda donc au sénat de le dispenser de prendre part +plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemblée refusa +de faire droit à ce désir. Elle connaissait le zèle, l'intégrité de +Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractère et son talent étaient +fort appréciés à la cour impériale, et que son influence était puissante +auprès de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le sénat répondit +donc qu'il ne pouvait consentir à ce que Bilibalde privât sa ville +natale de son savoir, de sa longue expérience des affaires et de son +crédit: seulement, il fut décidé qu'en considération de ses infirmités, +il serait dispensé d'aller en mission. Pirckheimer se soumit à cette +décision, et continua, un peu malgré lui, à prendre part aux +délibérations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son +temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'étude +des lettres absorbèrent presque tous ses moments. Sa maison devint le +rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle +était considérée comme l'asile des érudits: _Hospitium, seu diversorium +eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empêchaient +pas de se livrer à ses études favorites[459]. Il entretenait également +un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait, +non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et +dans les Pays-Bas. + +C'est à cette époque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le +char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblème allégorique des vertus +et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des +chefs-d'œuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en +largeur; ils ont été gravés sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage +avec _l'arc triomphal_ du même empereur, grand in-folio gravé sur bois +également, sous la direction de Durer; mais l'exécution du _char_ est +beaucoup mieux réussie, et sa composition n'est pas moins remarquable. +Pirckheimer en fit une élégante description en latin, et la dédia, en +son nom et au nom d'Albert, à l'empereur Maximilien, qui le remercia et +le félicita dans une lettre latine, écrite d'Inspruck le 29 mars +1518[460]. + +Ce prince aimait les arts, et se délassait des plus importantes affaires +d'État en cultivant la gravure sur bois: on lui a même attribué celles +qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il était donc fort capable +d'apprécier le génie de Durer; mais il est probable que, dans cette +circonstance, il fut surtout flatté de voir son nom loué comme le modèle +de toutes les vertus nécessaires à un grand prince. La composition de +Durer est conçue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien +art germanique. Cependant, elle présente, dans quelques-unes de ses +parties, des réminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des +arcs de Titus et de Constantin, à Rome. L'ensemble de cette œuvre révèle +une perfection à laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue, +et le dessin du maître s'y montre véritablement supérieur[462]. + +La part que Bilibalde prit à cet ouvrage, dont il fournit le sujet à +Durer, fit diversion à ses douleurs physiques et à ses inquiétudes +d'homme d'État. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle +s'étendait même aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle +de Bâle, était troublée par les doctrines nouvelles de Luther et de ses +adhérents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui +allaient bientôt dégénérer en de sanglants combats, les partisans de la +modération et de la tolérance, tels qu'Érasme et Pirckheimer, se +trouvaient exposés aux récriminations et aux calomnies des deux partis. +Érasme lui écrivait de Bâle le 19 octobre 1527[463]: «_Perit concordia, +charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_» «La +concorde, la charité, la foi, la discipline, les mœurs, la civilité +périt: que reste-t-il?» Pirckheimer ne se plaignait pas moins amèrement. +«_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, præcipuè illorum hominum +qui populi devorant peccata, cœlique claudendi et reserandi se jus +habere existimant._» «Vois, mon cher Érasme, ce qu'ose l'iniquité, +principalement de ces hommes qui dévorent les péchés du peuple, et +prétendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du +paradis[464].» + +Comme il arrive presque toujours aux époques de querelles religieuses, +la diversité des opinions pénétra dans les familles, et celle de +Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientôt troublée. +Bilibalde avait deux sœurs, l'une, nommée _Charitas_, était abbesse du +couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple +religieuse, avec une des filles de son frère. Agité par les doctrines +des réformateurs, le couvent n'était plus la maison de l'obéissance et +de la prière. Bilibalde avait fait l'éducation de ses sœurs, il leur +avait appris le latin, qu'elles écrivaient fort correctement et même +avec élégance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a été +publiée dans ses œuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute +idée de son instruction, et montrent qu'elle avait un goût très-vif pour +les ouvrages de l'antiquité grecque ou latine, particulièrement pour les +traités de Plutarque, que son frère traduisait en latin pour elle. +Néanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait +scrupuleusement soumise à la règle de son ordre. Bilibalde aimait +tendrement ses sœurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur +communauté, et plus encore dans leur conscience. Il leur députa donc son +ami, Philippe Mélanchthon, dont la modération, la douceur, la charité +étaient appréciées des sectes les plus violentes et les plus opposées. +Nous ignorons le résultat de cette conférence. Ce qui paraît certain, +c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutôt des +passions irréconciliables, Pirckheimer se vit exposé aux attaques des +fanatiques de toutes les opinions. Loin de répondre, il n'opposa que le +silence et la résignation aux invectives de ses ennemis, et s'éloigna de +plus en plus des affaires publiques. + + + + +CHAPITRE XXXVIII + + Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments + d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de + Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de + Pirckheimer. + +1528--1530 + + +Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer éprouva bientôt une douleur +beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit à +Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son génie, et alors +qu'il était parvenu à l'apogée de sa gloire. Il s'empressa de faire part +de ce triste événement à leurs amis communs, et voici ce qu'il écrivait +à Udalric ou Ulrich Hutten[466]: «Bien que, mon cher Udalric, une longue +vie soit au nombre des plus chers désirs des hommes, je pense néanmoins +qu'on ne peut rien imaginer de plus intolérable qu'une existence qui se +prolonge longtemps. J'en fais moi-même la triste expérience tous les +jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amène la vieillesse, et du +cortége obligé de tant de maladies qu'elle traîne avec elle, que peut-il +arriver de plus triste à un homme, que d'avoir à déplorer chaque jour, +non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore +celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie été déjà bien souvent +éprouvé par la mort inévitable d'un grand nombre des miens, je crois +cependant n'avoir jamais ressenti jusqu'à ce jour une douleur aussi vive +que celle que m'a causée la perte subite de notre excellent ami Albert +Durer. Et ce n'est point à tort, puisque, de tous les hommes qui ne +m'étaient point attachés par les liens du sang, il n'en est aucun que +j'aie plus aimé, ni que j'aie autant estimé, à cause de ses innombrables +vertus et de sa probité. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu +partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller, +en ta présence, à toute l'effusion de mes regrets, afin que nous +puissions ensemble payer à cet ami si cher le juste tribut de nos +larmes. Il est mort, notre Albert, mon très-cher Udalric; déplorons, +hélas! l'ordre inexorable de la destinée, la misérable condition des +hommes, et l'insensible dureté de la mort. Un tel homme, si supérieur, +nous est enlevé, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune +valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur +vie au delà des limites assignées à la plupart des hommes...» + +Nous n'avons pas la réponse de Hutten, mais nous trouvons celle +d'Érasme, datée de Bâle, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et +sèche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule +de nouvelles qui semblent l'intéresser davantage, est formulée à l'aide +d'un lieu commun, digne plutôt d'un sophiste grec que d'un philosophe +chrétien. «_Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus +mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_.» «À quoi +sert de déplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je +lui ai préparé une épitaphe dans mon petit livre.» (Celui dont nous +avons parlé plus haut, et qu'Érasme devait composer pour faire l'éloge +d'Albert).--Voilà tout ce qu'Érasme trouve à dire sur la mort d'un +artiste qu'il comparait à Apelles. + +Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible à la mort de son ami; il +lui fit ériger, à ses frais, un tombeau dans le cimetière Saint-Jean, de +Nuremberg, et, sur une table d'airain fixée à ce monument, il fit graver +l'épitaphe suivante[468]: + + Me (Memoriæ) Alb. Dur. + Quidquid Alberti Dureri mortale fuit, + Sub hoc conditur tumulo. + Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII. + +Plus tard, il déplora sa perte dans une élégie en distiques latins, et, +peu satisfait de la promesse d'Érasme, il lui composa dans la même +langue, et en vers, trois épitaphes[469]. L'élégie peint bien les +sentiments les plus intimes de son âme et sa profonde douleur: + +«Toi qui m'étais si attaché depuis tant d'années, Albert, la plus grande +part de mon âme, dont la conversation m'était si agréable, et dans le +sein duquel je pouvais verser en sûreté mes plus secrètes pensées, +pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te hâtes-tu de +t'éloigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas été permis de soulever +ta tête, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers +adieux; car, à peine la maladie t'avait-elle obligé à te mettre au lit, +que la mort, accourant, s'est emparée de ta personne. Hélas! +espérances vaines! Combien notre esprit est impuissant à prévoir les +maux qui nous menacent et qui tombent sur nous à l'improviste! La +Fortune, prodigue à ton égard, t'avait tout donné, comme tu le méritais: +l'intelligence, la beauté, là bonne foi unie à la probité. La mort s'est +hâtée de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta +renommée; car le génie de Durer et son illustre nom brilleront tant que +les astres éclaireront cette planète. Ô toi, l'honneur et l'une des +gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la +conduite du Christ. Là, tu jouiras à toujours de la récompense due à ton +mérite; tandis que nous, ici-bas, nous errons à l'ombre de la mort, +prêts à être engloutis, sur notre barque fragile, dans l'océan des âges. +Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grâce, nous +pénétrerons après toi dans le même chemin. En attendant, versons sur le +sort de notre ami des larmes amères, la plus douce consolation des +affligés. Joignons-y des prières pour apaiser le Tout-Puissant, s'il +daigne accueillir nos vœux. Et pour que rien ne manque au tombeau +d'Albert, répandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis, +des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car +l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.» + +La mort de l'artiste éminent avec lequel il passait la plus grande +partie de sa vie dans une douce intimité, et le renouvellement des +attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps +exposé, répandirent sur les dernières années de Pirckheimer un voile de +sombre tristesse. S'il dédaigna de répondre par des discours ou des +écrits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut +néanmoins laisser à la postérité un témoignage irrécusable de leur +acharnement et de sa résignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort +sur lui-même, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il +composa le sujet d'un emblème, ou allégorie, faisant allusion à sa vie +et aux traverses auxquelles elle avait été exposée. Une colonne, d'ordre +composite, surmontée d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient +par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carrée, +décoré d'ornements, sculptés dans le sens de sa hauteur. Dans le champ +de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit +une enclume, sur la base de laquelle est représenté un bouleau, antique +emblème de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gît étendue, +soutenant sa tête avec sa main droite, et endurant avec calme, sans +aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et répétés +qui sont frappés sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, écrit à +côté, indique, alors même que son attitude ne le ferait pas reconnaître, +que cette femme est la _Tolérance_. À l'un des côtés de l'enclume, une +autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre +dans des tenailles un cœur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des +flammes qui brûlent sur l'enclume. En face, une troisième femme, la +_Tribulation_, tenant à deux mains un triple marteau, frappe, de toute +la force de ses bras, sur le cœur que l'_Envie_ présente à ses coups +redoublés. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est +placée une quatrième femme, portant sur son visage l'expression de la +résignation et de la sérénité; les yeux tournés vers le ciel, comme pour +y puiser sa force et sa consolation, elle élève également la main +droite: c'est l'_Espérance_. À sa prière, on voit descendre d'en haut +comme une rosée céleste, qui, tombant goutte à goutte, vient rafraîchir, +au milieu des flammes, le pauvre cœur tenaillé par l'_Envie_ et frappé +par la _Tribulation_. Au bas du fût de la colonne, et appuyés sur sa +base, deux petits génies ailés, tenant à la main une trompette +recourbée, complètent cette composition, qui se distingue par une grande +originalité[470]. «Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471], +voulut sans doute démontrer par cette allégorie quelle était sa +tolérance et sa résignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel +seul il attendait son secours et sa délivrance, disant avec David: +«_Auxilium meum a Domino, gui fecit cœlum et terram._» Mon secours est +dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.» + +Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblème, par un artiste habile, +probablement par un des meilleurs élèves de son ami Durer; il en fit +tirer un grand nombre d'épreuves, et les plaça, comme ses armoiries, au +frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure, +comme un certificat de propriété, lorsque, cent ans plus tard, il acheta +en partie la bibliothèque du sénateur de Nuremberg[472]. + +Si la composition de cette allégorie est remarquable au point de vue +religieux et philosophique, son exécution, comme œuvre d'art, n'est pas +moins curieuse à étudier. Sans présenter la sûreté de traits, la +fermeté, la netteté, la délicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a été +évidemment inspirée par sa manière. Sous le rapport de l'idéal, la +figure de l'_Espérance_ laisse beaucoup à désirer; mais l'_Envie_ est +d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolérance_ est bien +dans son rôle de patience et de résignation. Nous regrettons de ne pas +connaître le nom de l'artiste qui a gravé cette composition: son talent +n'était certainement pas indigne du grand maître qui lui avait enseigné +l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il +prit à en surveiller l'exécution prouvent qu'il aimait la gravure, cet +art dans lequel Durer s'est montré si supérieur et si fécond. + +Nous trouvons dans l'œuvre sur bois de Durer[473] une composition qui +paraît avoir été exécutée pour être placée sur les livres de +Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer, à droite le bouleau, à +gauche un écusson représentant une Syrène couronnée, tenant dans chacune +de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux +Génies, au milieu desquels est un buste en manière de Terme, avec un +trident au-dessus de la tête; dans le haut, l'inscription suivante: + + Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer. + +On remarque dans le même œuvre une autre composition d'Albert dont +l'entourage seul est terminé, tandis que le milieu est resté blanc. Cet +espace était probablement destiné à une gravure emblématique des +armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Génies soutiennent l'écusson +sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un +Satyre et une cigogne entourent le cadre resté en blanc. + +On doit croire, d'après l'intimité qui régnait entre l'artiste et +Bilibalde, que ce dernier possédait l'œuvre des estampes du maître et +de ses élèves, et qu'il devait avoir également quelques-unes de ses +peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien à ce +sujet. + +Une année à peine après avoir composé et fait graver son emblème, +Bilibalde succomba sous les étreintes de la cruelle maladie dont il +souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 décembre 1530, et son corps +fut déposé dans le cimetière Saint-Jean de Nuremberg, à côté de son cher +Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, gravée sur une +table d'airain scellée sur la pierre sépulcrale: + + + Bilibaldo Pirckheimero patritio + Ac senatori Nurimberg. Divorum + Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario, + Viro utique in præclaris rebus + Obeundis prudentiss. Græce + Juxta ac latinè Doctiss. + Cognati tanquam stirpis Pirckeimeriæ + Ultimo, Dolenter hoc s. p. + Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die + XXII Mens. Decemb. an christianæ + Salutis MDXXX. + Virtus interire nescit[474]. + + +La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: Érasme, +dans une lettre au duc Georges de Saxe, écrite de Fribourg en mai +1531[475], fait un pompeux éloge du sénateur de Nuremberg, et rappelle +les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la première +fois, ainsi que nous l'avons rapporté, un grand nombre d'auteurs grecs +et latins. Mais encore que son épitaphe ait raison de dire que «la vertu +ne périt pas avec la mort,» qui se rappellerait aujourd'hui le nom du +dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'était chargé +de le faire revivre? + + + + +JEAN WINCKELMANN + +1717--1768 + + + + +CHAPITRE XXXIX + + Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses parents.--Ses études à + Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin et retour à + Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en + France.--Il est admis co-recteur à Seehausen. + +1717--1748 + + +Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opiniâtre +mis au service d'une idée persévérante. Sorti des rangs les plus obscurs +de la société, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur +lui-même, il sut trouver dans la force de son caractère les ressources +qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'étude, +il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles années de sa +jeunesse dans une condition inférieure et tout à fait indigne de son +génie. Il fut récompensé de tant d'efforts dans son âge mûr, et les +douze dernières années de son existence s'écoulèrent au milieu des +jouissances les plus pures que lui procurèrent l'amour du beau et +l'admiration la mieux sentie des œuvres de la statuaire antique. Cette +dernière partie de sa vie passée à Rome fut si bien remplie, qu'il a pu +dire dans une lettre à un de ses amis: «Je crois être du petit nombre +des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et à qui il ne reste +rien à désirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec +vérité[476]!» + +Winckelmann naquit, le 9 décembre 1717[477], à Steindall, petite ville +de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptisé le 12 du même +mois, et reçut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptême +retrouvé dans ses papiers après sa mort, les prénoms de _Jean-Joachim_. +Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prénom, soit, comme on l'a +dit, qu'il le trouvât peu harmonieux, soit qu'un seul lui parût +suffisant[478]. + +Il était fils d'un cordonnier que sa pauvreté condamnait à un travail +sans relâche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que +son enfant fût en âge de l'aider, le père l'envoya suivre les leçons de +l'école primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices, +dans l'espérance qu'il parviendrait peut-être plus tard à obtenir la +place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs. +L'enfant fit des progrès rapides sous la direction du recteur de +Steindall, nommé Toppert. Mais l'âge et les infirmités ayant obligé son +père à cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charité où il +devait passer le reste de ses jours, le jeune écolier se trouva +complétement isolé, sans aucune ressource, à un âge qui ne lui +permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant +à cette rude épreuve, ne l'abandonna point: elle toucha le cœur du +recteur Toppert, et lui inspira la pensée de prendre soin de son élève. +Frappé des dispositions de l'enfant, de sa facilité pour apprendre et +retenir, de sa supériorité sur ses condisciples et de la douceur de son +caractère, le recteur se chargea de pourvoir à son éducation. Il lui +accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique +bien jeune, à donner des leçons ou répétitions de lecture à ses petits +camarades et à en percevoir la rétribution. Avec ces ressources si +minimes et si précaires, le sous-maître de douze ans pouvait vivre tant +bien que mal, en continuant ses études, et il trouvait moyen de mettre +de côté quelques petites économies pour adoucir le sort de son +malheureux père. + +Bientôt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut +besoin des services de son élève: Toppert devint aveugle, et il +n'hésita pas à faire appel aux sentiments généreux de Winckelmann, le +priant de lui servir de guide et d'appui. L'élève s'empressa d'aller +au-devant du désir de son bienfaiteur, et il fut bientôt admis dans la +maison du recteur comme un ami et presque comme un fils. + +Toppert aimait les lettres et possédait une bibliothèque assez bien +garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes éditions +des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs +ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de +Winckelmann, auquel il faisait faire de fréquentes lectures, à haute +voix, des poëtes, des historiens, des orateurs et des philosophes de +l'antiquité. Ces lectures, accompagnées des remarques du maître, +formaient le goût de l'élève, et le préparaient à pousser plus avant +l'étude et l'analyse des langues grecque et latine. + +Dès cette époque, Winckelmann révélait son goût d'antiquaire: on raconte +qu'à ses heures de loisir, ses récréations consistaient à explorer les +collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques +d'origine romaine. On dit même qu'on peut voir encore aujourd'hui, à la +bibliothèque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouvées dans une de +ces fouilles. + +En 1733, à l'âge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la +permission d'aller à Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en +Allemagne, les cours académiques. Adressé, avec une lettre de +recommandation du bon Toppert, au recteur d'un établissement +d'instruction appelé le gymnase de Kolln, il y fut admis comme +sous-maître ou surveillant, fonctions correspondantes à celles, si +décriées par les écoliers, de maître d'étude dans nos colléges. Il +sortit bientôt de ce gymnase pour entrer dans un autre nommé Baaken, où +le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de +faire passer quelques secours à son père. + +Il y avait alors à Berlin, et peut-être cet usage s'y est-il conservé, +des associations d'étudiants nommées _chœurs_, qui, après les heures des +classes, se répandaient par bandes dans la ville, en chantant aux +portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des +morceaux d'opéras ou de musique d'église. Après l'exécution, ils +faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des +rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur président des +antiquités à Rome, prit part à ces concerts en plein vent, et trouva, +dans leurs recettes provenant de la générosité du public, un soulagement +à sa gêne, bien voisine de la misère. + +Après un séjour d'une année à Berlin, Winckelmann fut rappelé à +Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des +choristes, emploi qui consistait à diriger une bande de jeunes chanteurs +donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre années se passèrent +ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vînt améliorer la +position du jeune homme. + +Mais si la fortune échappait constamment à ses efforts, il trouvait une +ample compensation dans les trésors de science et d'érudition qu'il +commençait à entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mémoire. Il +avait épuisé, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant +aux bibliothèques de la petite ville de Steindall. Pressé par le désir +d'augmenter ses connaissances, désir qui ne l'abandonna jamais, il +résolut de se rendre à l'université de Halle, l'une des premières de +l'Allemagne, afin d'y compléter ses études, et aussi dans l'espoir d'y +trouver une occupation moins précaire et plus lucrative que celle qu'il +remplissait à Steindall. Mais, après deux années d'un travail assidu, il +se trouva déçu de cet espoir. Ses amis s'efforcèrent vainement de lui +procurer un emploi; et sa position était devenue tellement malheureuse, +pendant son séjour à Halle, qu'il fut réduit souvent à ne vivre que de +pain et d'eau, et encore le pain lui était-il fourni par ses camarades. +Cependant, cette cruelle situation ne l'empêcha pas d'aller visiter, +pour la première fois, la ville de Dresde et son musée, et de conserver, +de la vue des chefs-d'œuvre qu'il y admira, une impression ineffaçable. + +Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'espérance d'être admis comme +professeur dans un établissement public, s'estima heureux d'être +accueilli comme précepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y +passa quelque temps; mais cet emploi allait mal à l'esprit +d'indépendance et à l'imagination exaltée, quoique couverte sous une +apparence de froideur, de notre jeune érudit. En étudiant les auteurs +grecs et latins, il se transportait avec eux par la pensée dans les pays +qu'ils décrivent, et son plus vif désir était de suivre leurs relations +sur les lieux mêmes où se sont passés les faits qu'ils racontent. C'est +ainsi que la lecture approfondie des commentaires de César lui inspira +une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune +lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de +français, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontières de +ce pays. Mais la guerre, qui venait d'éclater, l'empêcha de mettre son +projet à exécution; il revint donc sur ses pas, à son grand regret, et +se trouva trop heureux d'être admis de nouveau comme précepteur, d'abord +chez un capitaine de cavalerie en garnison à Osterbourg, ensuite chez le +grand bailli, à Heimersleben. C'est dans cette dernière maison qu'il fit +la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nommé +Buysen, ayant apprécié l'instruction aussi variée que solide du jeune +précepteur, le prit en amitié, et en quittant son co-rectorat de +Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre à sa place. + +Winckelmann faisait son entrée dans la carrière publique de +l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son +mérite. Son devoir consistait à donner aux enfants les premières leçons +des langues grecque et latine, et à leur enseigner les principes de la +religion luthérienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois à +l'enseignement élémentaire, et il est rare qu'un professeur qui possède +une vaste érudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son +esprit à montrer les premiers éléments de la grammaire, et à corriger +les règles du _liber Petri_ ou du _que retranché_[479]. + +Dans les commencements, Winckelmann ne réussit donc que médiocrement à +satisfaire ses élèves et surtout leurs parents. Mais sincèrement résolu +à remplir ses fonctions en conscience, il fit bientôt deux parts de son +temps. Dans la journée, c'est-à-dire depuis six heures du matin jusqu'à +neuf du soir, tout entier à ses devoirs de co-recteur et armé d'une +patience inaltérable, il expliquait à ses jeunes élèves les éléments du +latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs +progrès, en encourageant leur émulation pour le travail. La fin de la +classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre récréation, consacrait +la plus grande partie de la nuit à l'avancement de sa propre +instruction.--«Il reprenait ses lectures favorites, méditait, écrivait, +faisait des extraits; à minuit il s'endormait; réveillé à quatre heures, +il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu'à six heures, +instant auquel il retournait près de ses disciples. Décidé quelquefois à +abréger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'après +s'être attaché au pied une sonnette dont le moindre mouvement +l'éveillait[480].» Comme son désir de voyager ne l'avait pas abandonné, +il apprit à fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne, +française et anglaise, qu'il avait commencé à étudier précédemment. + +Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq années et +demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trésors +d'érudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces études +opiniâtres et sans relâche, et où trouver alors en Europe un autre +savant aussi entièrement absorbé par le travail?--Néanmoins, sur la fin +de son séjour à Seehausen, le découragement commençait à s'emparer de +cette âme si forte et si désintéressée. Se trouvant toujours aux prises +avec la gêne, malgré ses efforts pour améliorer sa position, +n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indépendance, +dégoûté de répéter tous les jours les mêmes leçons à des enfants +presqu'en bas âge, il résolut de chercher à sortir d'une situation à la +fois précaire et décourageante. + + + + +CHAPITRE XL + + Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande + à être attaché à son service.--Il est admis à travailler dans sa + bibliothèque à Nöthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux à + Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de + Winckelmann au catholicisme. + +1748--1754 + + +La Saxe possédait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur +ami des lettres, qui, après avoir rempli avec distinction plusieurs +fonctions publiques très-importantes, s'était retiré dans une de ses +terres, pour consacrer sa vie à écrire l'histoire de l'empire +d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, à +l'élection duquel il avait contribué, le comte, après la mort de ce +prince, était rentré au service d'Auguste III, électeur de Saxe, roi de +Pologne, qui l'avait également admis dans ses conseils. Mais la +politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur +passionné de l'étude, il vivait souvent retiré dans son château de +Nöthenitz, situé à peu de distance et au midi de Dresde. C'est là, de +1725 à 1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire +d'Allemagne, tirée des meilleurs historiens et des archives, et +accompagnée d'appendices destinés à éclaircir le droit public de +l'Allemagne et la généalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage, +publié en quatre parties in-4º, est malheureusement incomplet, car il +ne s'étend que jusqu'au règne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous +ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas +lue; mais on s'accorde à faire l'éloge du choix des documents qu'elle +renferme, de l'ordre et de la critique éclairée avec lesquels les faits +sont présentés et appréciés, et les écrivains allemands ont vivement +regretté qu'elle soit restée inachevée. Pour écrire et coordonner ce +grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il +aimait les livres, et surtout les éditions rares et précieuses, il avait +consacré des sommes très-considérables à l'acquisition d'un grand nombre +de traités, écrits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore +dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi réuni une collection +d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient à l'Allemagne, +à ses annales, à ses familles souveraines et féodales. Pour mettre et +maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de +Bunau avait établi un bibliothécaire à Nöthenitz, et il y occupait +plusieurs jeunes gens à des recherches relatives à son Histoire de +l'Empire. Indépendamment de son amour pour les lettres, le comte était +doué d'une bienveillance naturelle, dont la renommée était répandue dans +toute la Saxe. On l'a surnommé le Peiresc allemand[482], et sa conduite +à l'égard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre +conseiller au parlement d'Aix était méritée. + +Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, poussé à bout de +patience par ses fastidieuses fonctions, se déterminait à envoyer au +comte une sorte de supplique, écrite péniblement en un français +barbare[483], et dans laquelle il le priait «de le placer dans un coin +de sa bibliothèque, pour copier de rares anecdotes qui seront publiées +dans l'Histoire de l'Empire.» + +Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du +co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles études +il avait suivies, afin de s'assurer s'il était capable de faire +convenablement les recherches historiques dont il avait besoin. +Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de répondre au comte le 10 +juillet 1748, en lui donnant les explications les plus précises sur sa +vie et sur ses études. Mais cette fois, il écrivit en latin élégant, +sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue. + +Après avoir rappelé ses études à Berlin, à Halle et même à Iéna, où il +avait voulu apprendre la médecine et la géométrie, il indique plus +particulièrement les cours d'histoire et de droit public qu'il a +suivis depuis son séjour à Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis +de Hanses, autrefois secrétaire de l'ambassadeur du roi de Danemark à +Paris, d'où il avait rapporté une collection très-considérable des +meilleurs historiens français, il s'est lancé dans le champ des annales +de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli, +en le parcourant, un énorme volume de mélanges. Sans négliger les +auteurs grecs, et spécialement Sophocle, qu'il a toujours entre les +mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux notés, +tels que l'_Abrégé de l'Histoire de France_ du père Daniel; l'_Abrégé de +l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et +_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Traité de +la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de +Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulièrement sur les +recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles +princières, et de ses principaux événements, jusqu'à la paix d'Utrecht. +Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentième année, et il +entre, sur sa personne et même sur sa manière de se vêtir, dans des +détails qui montrent combien il craignait de ne pas être admis chez le +comte de Bunau[484]. + +Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les +explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait à +travailler, dans sa bibliothèque, aux recherches qu'il lui indiquerait, +aussi bien qu'à une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de +la joie, après avoir justifié de son instruction, voulut également +convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par +une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant +général de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de +l'inspecteur de Seehausen, et le troisième du conseil de cette ville. +«Rien ne m'oblige, ajoutait-il, à partir d'ici, où je jouis d'un honnête +nécessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le désir +inexprimable de m'attacher à un ministre aussi respectable et aussi +éclairé que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et +les beaux-arts l'emportent sur la considération de tous les agréments +que j'ai[485].» C'est la première fois qu'on entend Winckelmann parler +de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'où lui venait ce goût, +quelle circonstance en avait développé le germe dans son esprit? On +l'ignore; mais on doit être près de la vérité en supposant que la +lecture assidue des grands poëtes de l'antiquité, tels qu'Homère et +Virgile, avait fait naître en lui des aspirations vers le beau, et +entretenu le désir de contempler les monuments de l'art antique, dont +il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains. + +Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'août +1748, et vint s'installer à Nöthenitz dans les premiers jours de +septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait à faire +des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut +bientôt en faveur auprès du comte de Bunau, fort en état d'apprécier la +profonde érudition de ce collaborateur. + +Winckelmann avait trouvé à Nöthenitz un savant modeste, Jean-Michel +Franken, bibliothécaire du comte, chargé spécialement de dresser le +catalogue de cette immense collection; il venait de publier le +_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et +Franken aient échangé de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve +toute l'effusion d'une amitié aussi tendre que sincère, ils vécurent à +Nöthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se +connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre. +Accoutumé à vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann +avait contracté des habitudes singulières: pendant longtemps, il ne +voulut se nourrir que de légumes et de fruits, et il fuyait la table de +Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide +circonspection régnât entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de +littérature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et +l'intimité, au moins dans un échange convenable d'égards et de +politesses. + +Pendant six années, du mois de septembre 1748 jusqu'à la fin du même +mois 1754, Winckelmann fut occupé à Nöthenitz, soit à faire des +recherches pour le comte, soit à rédiger le catalogue des ouvrages se +rapportant à l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de +repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le +dessus, et il étudiait la collection de gravures anciennes que possédait +le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'échappant de Nöthenitz, il se +rendait à Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'électeur +de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues +antiques et les nombreuses reproductions en plâtre des chefs-d'œuvre de +Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son désir de se +rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beauté des +originaux. + +Le nonce du saint-siége près de la cour de Pologne et de Saxe était +alors le prélat Archinto, d'une noble famille milanaise, prêtre d'un +grand mérite, qui devint plus tard cardinal; il était lié avec le comte, +quoique ce ministre fût luthérien, et il allait quelquefois visiter sa +bibliothèque à Nöthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait +rencontré Winckelmann, et facilement deviné que sa véritable vocation +était de vivre à Rome. Allant au-devant des désirs les plus ardents de +notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se +rendre et de se fixer dans cette ville. Mais préalablement, il fallait +que Winckelmann se décidât à abjurer le luthéranisme, pour entrer dans +le sein de la religion catholique. Notre savant hésita pendant quelque +temps, et finit par s'y déterminer. Loin de nous la pensée de mettre en +doute la sincérité de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter +au fond de sa conscience les véritables motifs de son changement de +religion. Mais, sans faire injure à sa mémoire, il est permis de croire +que le désir de voir Rome et ses monuments ne fut pas étranger à cette +grave détermination. La lettre qu'il écrivit, le 17 septembre 1754, au +comte de Bunau, pour lui apprendre sa résolution, loin de respirer la +foi vive d'un néophyte, renferme des explications assez singulières sur +son changement. D'abord, le soin de sa santé demande qu'il quitte pour +quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche à se dissiper +davantage. Ensuite, l'amitié qu'il a contractée avec une personne qu'il +ne nomme pas, «non l'amitié que doivent pratiquer les chrétiens, mais +celle dont l'antiquité nous a fourni quelques exemples aussi rares +qu'ils seront immortels,» l'a déterminé à son changement. «D'ailleurs, +la brièveté de la vie, et les bornes étroites de nos connaissances, sont +deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a passé sa +jeunesse dans la pauvreté.... et ce serait une puérilité punissable que +d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a été donné pour +un objet plus élevé à des choses qui ne peuvent servir qu'à exercer +notre mémoire.» Il fait donc appel au cœur plein de bonté de son +protecteur, et prie «le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations +et de toutes les sectes, de faire miséricorde à son maître.» Il termine +en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. «Quel +est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit +Homère, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par +jour.» + +Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de +religion; et l'on voit qu'il est tellement pénétré des maximes de +l'antiquité, qu'il ne peut s'empêcher, même dans une question de +controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homère prête aux +dieux de l'Olympe. + +Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si précieux +collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui +conserva, comme par le passé, sa confiance et son amitié. Winckelmann, +de son côté, garda le plus affectueux souvenir des bontés de son premier +protecteur. + + + + +CHAPITRE XLI + + Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire Lippert.--M. + de Hagedorn.--Chrétien Gotlob Heyne.--Le comte de Brühl, Auguste + III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites en + Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs + restaurations. + +1754--1755 + + +Winckelmann quitta Nöthenitz au commencement de novembre 1754, pour +venir s'établir à Dresde. Il paraît que le nonce Archinto, d'accord avec +le père Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assuré une +pension modique, et l'avait engagé à passer quelque temps dans cette +ville avant de se rendre en Italie. + +À Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre Œser, établi dans cette +ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi +pendant sept ans les cours de peinture à l'Académie de Vienne, où il +remporta le prix étant encore jeune. Plus tard, il avait étudié pendant +deux années chez Raphaël Donner, célèbre sculpteur viennois, pour allier +au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'étude du +costume et de l'antique[489]. Œser jouissait à Dresde d'une grande +réputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint +plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors à la nouvelle +église catholique, et qui étaient estimés des connaisseurs[490]. + +Sous la direction d'Œser, Winckelmann commença réellement ses études sur +l'art, études qu'il ne devait plus interrompre jusqu'à la fin de sa vie. +Mais comme son goût et ses travaux antérieurs le ramenaient constamment +vers les œuvres de l'antiquité, il se lia également avec un homme qui, +dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'était +Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres gravées +antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, après +avoir été obligé, pour vivre, d'exercer le métier de vitrier, s'était +élevé, à force de travail et d'intelligence, jusqu'à la connaissance +approfondie du grec et du latin; il apprit également le dessin et la +peinture, et parvint à se faire nommer professeur de dessin des pages de +l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une véritable passion pour +les pierres gravées, dont il possédait une assez belle collection. Mais +ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gré de ses +désirs, il se mit à reproduire, à l'aide d'une pâte blanche et +brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres +qu'il pût se procurer, à Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis +et de ses protecteurs. Avant l'arrivée de Winckelmann à Dresde, il +venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux +amateurs sous le titre de:--«_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum +ex præcipuis Europæ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et +massa quœdam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde, +1753, in-4º._»--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia +les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La première publication de +Lippert ouvrait à Winckelmann un nouveau champ d'études: il s'empressa +de le parcourir avec la sagacité qu'il apportait à tous ses travaux. +Profitant des explications de Lippert lui-même, il ne tarda pas à +acquérir, dans la glyptique, des connaissances précieuses, qu'il étendit +plus tard à Florence, en rédigeant le catalogue des pierres gravées du +baron de Stosch, et qui lui furent très-utiles pour expliquer, dans son +_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique. + +À côté d'Œser et de Lippert, un autre personnage paraît avoir exercé +alors une assez grande influence sur les idées de Winckelmann: nous +voulons parler de Chrétien Louis de Hagedorn, frère du poëte allemand de +ce nom. Porté par son goût vers les beaux-arts, il leur donna toujours +la préférence sur les fonctions publiques qui lui furent conférées par +l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrétaire de légation dans +différentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu résident de la Saxe +près de l'électeur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie +de son temps à Dresde, où il s'occupait de ses recherches favorites sur +les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publié en français +dans cette ville: «_Sa lettre à un amateur de la peinture, avec les +éclaircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs +des tableaux qui le composent, ouvrage entremêlé de digressions sur la +vie de plusieurs peintres modernes._»--Cet ouvrage est surtout curieux, +aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes +contemporains de l'auteur. Il n'était que le prélude de son ouvrage +principal, intitulé: «_Réflexions sur la peinture_, qu'il publia en +1762[491], et qui lui valut l'année suivante la place de directeur des +Académies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.»--Les _Réflexions sur la +peinture_ sont coordonnées avec méthode, et elles renferment +d'excellents conseils, appuyés sur l'exemple des maîtres. On y voit que +l'auteur connaissait à fond l'histoire de la peinture dans ses +différentes écoles: il donne aux peintres d'histoire des préceptes qui +méritent d'être médités. «Mais son goût particulier pour le paysage +perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est traité avec +prédilection. À l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une +nouvelle carrière aux spéculations de l'observateur et aux conceptions +du peintre; il tâche d'élever ce genre à un plus haut degré de +perfection[492].» + +_Les Réflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercèrent longtemps, +en Allemagne, une grande influence sur l'esthétique de l'art. Bien +qu'elles n'eussent pas encore été publiées lorsque Winckelmann vint à +Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs +chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et +celui de l'_Allégorie_[493], et de les rapprocher de quelques théories +de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence +que M. de Hagedorn a exercée sur ses appréciations et sur ses idées. +L'auteur des _Réflexions sur la peinture_ ne se bornait pas à écrire sur +les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publié, sous +le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de têtes et de paysages +gravés par lui à l'eau-forte, mais sans révéler quel avait été son +maître. + +Tout en visitant le musée de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur +la lecture et l'étude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline, +chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il +était en train de composer. C'est dans la bibliothèque du comte de +Brühl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses +recherches. Il ne tarda pas à s'y lier avec un jeune homme doué +également des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait +pas mieux traité du côté de la fortune, Chrétien Gotlob Heyne. Il était +né en 1729, à Chemnitz, en Saxe, où son père était tisserand. Un de ses +parrains, qui était ecclésiastique, s'étant chargé de son éducation, il +avait fait des progrès remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme +celle de Winckelmann, à lutter contre la misère. Il était alors en +qualité de copiste, avec cent écus de traitement, attaché à la +bibliothèque du comte de Brühl, de même que Winckelmann avait été +attaché à celle du comte de Bunau. La conformité de positions et de +travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientôt +être considéré comme l'oracle du goût, et comme le révélateur le plus +instruit et le plus sûr des beautés de l'art chez les anciens; tandis +que l'autre, suivant une route analogue, allait s'élever au premier rang +parmi les doctes professeurs des universités allemandes, et placer sous +l'autorité de son nom les meilleures éditions des auteurs classiques. + +Le comte de Brühl, au service duquel le jeune Heyne était attaché, +exerçait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III, +roi de Pologne et électeur de Saxe. Nous n'avons point à tracer le +portrait de ce favori, non plus que celui de son maître. L'histoire a +peut-être le droit de les juger sévèrement, au point de vue de la +politique et de l'administration: elle doit blâmer leur imprévoyance, +leur légèreté, leur orgueil, leurs fautes, qui exposèrent la Saxe aux +plus grands désastres et la mirent à deux doigts de sa perte. Mais ayant +voué nos recherches à l'histoire de l'art exclusivement, il serait +injuste de notre part de ne pas reconnaître l'amour du roi et de son +favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus à la +Saxe, en y introduisant les chefs-d'œuvre de l'art moderne. Nous nous +associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son +ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: «Si +c'est à l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes, +et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du musée a +l'avantage de n'avoir à parler que des qualités les plus brillantes +d'Auguste III. Il en est de même du célèbre comte de Brühl, son +conseiller dévoué, l'exécuteur de sa volonté royale: il apparaît dans +cette sphère d'activité comme un homme qui, dès qu'il s'agit de +poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zèle non moins +remarquable, et souvent de son propre mouvement, à accomplir d'une +manière grandiose les vœux de son royal maître.» + +Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les +beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit à cette noble +entreprise un véritable amateur, aussi distingué par son savoir que par +son goût délicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe +et de Pologne, secrétaire de confiance du comte de Brühl, et son ami le +plus fidèle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les +préférences du roi et de son ministre, et les détermina, plus d'une +fois, à faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets précieux. +Il était merveilleusement propre à remplir ce rôle d'appréciateur, +s'étant occupé toute sa vie, nonobstant ses emplois à la cour, de l'art, +des artistes et de leurs œuvres. En 1755, il commençait à publier son +«_Recueil d'estampes, d'après les plus célèbres tableaux de la galerie +royale de Dresde_[496].» Il composa par la suite plusieurs autres +ouvrages sur les arts, dont le plus estimé est celui qui a pour titre: +_Idée générale d'une collection complète d'estampes, avec une +Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres +d'images_[497]. M. de Heinecken avait réuni un très-beau cabinet de +tableaux, gravures et médailles. Le Catalogue du musée de Dresde cite +une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et +d'autres peintres de l'ancienne école allemande, qu'il fit, le 21 juin +1769, de l'électeur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de +sept mille neuf cents écus, payés d'avance[498]. Mais les dépenses +énormes qu'il avait été obligé de faire pour la gravure des planches de +la galerie de Dresde l'obligèrent, sur la fin de sa vie[499], à céder +ces planches et son riche cabinet à l'électeur, moyennant une pension +viagère, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent, +en partie, réunis au musée de Dresde. + +C'est sous le règne d'Auguste III (1733 à 1763) que se sont faites les +plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On +peut dire, avec une entière vérité, que cette collection doit au roi et +à son ministre la haute réputation dont elle jouit en Europe, et l'éclat +qui la rend l'égale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans +entrer dans les détails, et pour ne citer que des chefs-d'œuvre, il +suffira de dire que ce fut pendant cette période, malgré les embarras +d'argent et les revers d'une guerre désastreuse, que furent achetés, à +Modène, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrège; le _Christ à la +Monnaie_, du Titien; à Venise, la célèbre _Vierge_, de Hans Holbein; à +Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphaël[500]. + +Une tradition, très-honorable pour la mémoire du roi Auguste III, se +rattache à l'arrivée de ce dernier tableau à Dresde. Ce prince, qui +avait beaucoup admiré ce chef-d'œuvre en passant par Plaisance, en 1733, +était impatient de le revoir. «Il avait ordonné qu'il fût immédiatement +déballé et exposé au château. Lorsqu'on l'eut porté à la salle du trône, +comme on tardait quelque peu à le placer à son jour le plus favorable, +c'est-à-dire à la place même où se trouvait le trône royal, le roi +éloigna précipitamment le siége de sa propre main, en disant: _Place au +grand Raphaël_[501]!» + +Pour conduire à bonne fin des négociations aussi délicates que celles +qui devaient aboutir à la cession de ces tableaux et de bien d'autres +dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brühl se servait +d'intermédiaires d'un esprit fin et délié, vrais diplomates de l'art, +sachant tenter la cupidité des possesseurs par l'appât de prix +très-élevés et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite +l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos +anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine +Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art, +mais plus encore l'argent. Les détails révélés par l'auteur du catalogue +donnent une triste idée de la facilité avec laquelle ces intermédiaires +se mettaient à la disposition du roi de Pologne pour dépouiller +l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'œuvre. + +Mais si Modène, Plaisance, Bologne et Venise perdaient à cet échange de +vieilles toiles et de panneaux de bois, chargés de couleurs, livrés +contre les florins ou les thalers du roi-électeur, Dresde pouvait +s'enorgueillir à bon droit de la munificence de son prince, et de +l'ardeur de son ministre à exciter et servir la passion de son maître +pour les plus belles choses. «Des dépenses qui, à cette époque, ont +peut-être été taxées de prodigalité, par cela même qu'elles n'avaient +pour but que de satisfaire le goût si noble et si élevé du roi, +devinrent avec le temps, dit M. Hübner, une mesure de finance +très-heureuse; car les sommes très-considérables qui furent dépensées +alors pour l'acquisition de ces chefs-d'œuvre de l'art (outre que le +capital s'en est trouvé décuplé) portent encore aujourd'hui les plus +hauts intérêts, si l'on considère les avantages pécuniaires résultant +pour le pays de l'affluence d'étrangers qu'y attire chaque année la +célébrité de notre galerie.» Ces réflexions de l'auteur du catalogue de +Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, même dans +l'ordre économique, les œuvres d'art ont une valeur bien supérieure à +leur prix intrinsèque, valeur qui s'accroît de siècle en siècle, et qui +devient, pour ainsi dire, inappréciable, en attirant de toutes les +parties du monde civilisé les hommes qui ont le sentiment du beau. + +Mais tout en félicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de posséder +un des premiers musées de l'Europe, nous devons dire que, jusqu'à ces +derniers temps, les tableaux eux-mêmes avaient eu beaucoup à souffrir de +l'abandon dans lequel on les avait laissés, et du local où ils restèrent +confinés pendant plus d'un siècle. Ces tableaux, avant l'heureuse +construction du musée actuel[504], étaient exposés à des alternatives de +chaud, de froid et d'humidité, qui exerçaient tour à tour, sur les +toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux +empâtés, leur influence destructive. «Ajoutons à cela une calamité, +particulière surtout à Dresde: nous voulons parler du chauffage à la +houille, qui devenait malheureusement toujours plus général et +remplissait l'atmosphère d'un épais nuage de suie, pénétrant par les +fenêtres les mieux fermées dans l'intérieur de tout bâtiment[505].» + +Le triste état de la plupart des tableaux appela leur restauration. En +général, c'est une opération très-délicate, dangereuse même, et que les +vrais amis de l'art n'admettent qu'à la dernière extrémité car qui peut +se flatter de restaurer, c'est-à-dire de refaire Raphaël, Titien, +Corrège, Rubens et les autres maîtres? Cependant, presque tous les +chefs-d'œuvre qu'on admire à Dresde durent passer par les mains des +rentoileurs et restaurateurs; et M. Hübner nous révèle un fait des plus +tristes, mais en même temps des plus curieux: c'est que «la restauration +de la célèbre _Nuit_ a plus rapporté à Palmaroli, que l'original n'avait +valu au pauvre Correggio[506].» Aujourd'hui, grâce au nouveau local dans +lequel les tableaux ont été installés, grâce surtout aux soins tout +particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent espérer que de +semblables nécessités ne se renouvelleront plus de longtemps. + + + + +CHAPITRE XLII + + Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de + Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la + peinture et la sculpture_. + +1755 + + +Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux +que la mémoire du roi Auguste III doit se recommander à la postérité: on +sait que pendant le long règne de ce prince l'art brilla d'un vif éclat +à sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appelés de +toutes les parties de l'Europe, pour concourir à l'embellissement de la +capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attaché au service du comte +Brühl depuis l'âge de dix-huit ans, s'efforçait, comme un nouveau +Protée, de donner à ses compositions les apparences les plus disparates, +imitant tour à tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et +peignant même des sujets de miniatures pour la célèbre manufacture de +porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphaël Mengs +s'élever dans une voie plus sérieuse, avec la prétention avouée de +remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba décorer de ses +délicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit +Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des +plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du +roi-électeur, peindre soit à fresque, soit à l'huile, tantôt à Varsovie, +tantôt à Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques, +exécutées avec facilité, ainsi que les portraits des principaux +personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'école de sculpture +de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de +son ministre[508]. + +Vivant au milieu d'une cour où l'art tenait une si grande place, +Winckelmann, pour se conformer au désir du nonce Archinto, s'était +efforcé de jeter sur le papier les réflexions que la vue de tant de +belles choses avait fait naître dans son esprit. Mais, conséquent avec +ses études antérieures, tout en admirant les modernes, c'était sur les +anciens qu'il avait concentré ses méditations. Il se décida, vers le +milieu de 1755, à les publier à Dresde, sous le titre de _Réflexions sur +l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais +il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755, +auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication, +qu'elles n'étaient pas destinées pour cet ouvrage, «et je puis dire avec +vérité, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arrachées des +mains.» + +Les _Réflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des +idées qu'il développa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de +l'art. On y voit qu'il fait de l'étude et de l'imitation des ouvrages de +la statuaire antique une règle bien préférable à l'étude de la nature, +qui, selon lui, ne doit venir qu'après celle des modèles laissés par +l'antiquité. Il expose, à sa manière, les causes de la supériorité des +artistes grecs, à rendre la beauté des formes du corps humain, et loue +ces maîtres d'avoir trouvé une beauté supérieure, en général, à celle +que présentent les types les plus remarquables de l'espèce humaine. Il +essaye de donner l'explication de la manière, adoptée par les anciens, +pour dégrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux méthodes +modernes, particulièrement à celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce +d'expliquer d'après Vasari. Il fait un magnifique éloge «de ces grands +traits, de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille» qui +caractérisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphaël +d'avoir imprimé à ses figures de vierges, particulièrement à la Madone +de Saint-Sixte, «un mélange merveilleux de douce innocence et de majesté +céleste.» Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modèle de l'art, et, +avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme «le chef-d'œuvre de +l'antiquité le plus étonnant pour l'expression.» II fait une excursion +dans le champ de la peinture moderne, et dit «qu'on y trouve bien +rarement les embellissements d'une imagination poétique, ou les traits +expressifs d'une représentation allégorique.» Après avoir vanté, sans +les connaître, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de +la bibliothèque impériale à Vienne, peinte par Grau et gravée par +Sedelmeyer, et critiqué, également sans l'avoir vue, l'Apothéose +d'Hercule, peinte par Lemoine à Versailles, il termine par les phrases +suivantes:--«Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit +toujours être dirigé par la raison et le bon sens. Il doit présenter à +l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre à +leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connaît bien l'usage de +l'allégorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui +couvre ses idées sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible +d'imagination poétique, s'il a du génie, son art l'inspirera et allumera +dans son âme le feu divin que Prométhée alla, dit-on, dérober aux +régions célestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un +pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y +apprendra à réfléchir.» + +Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale +fut publiée sous le titre de lettre écrite par un de ses amis. Notre +auteur crut devoir y répondre; mais plus tard, mieux instruit par +l'étude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Réflexions_ +renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas +voulu confirmer. + +Néanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le +roi-électeur lui permit de lui en adresser l'épître dédicatoire, et +cette publication contribua le plus à faciliter les arrangements de son +voyage d'Italie, «qu'il devait faire aux frais du roi, avec une +pension très-modique, mais suffisante à ses besoins pour deux ans à +Rome, avec l'assurance de l'employer à Dresde, à son retour[510].» + + + + +CHAPITRE XLIII + + Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne, + et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps dans + cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et + visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la + villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en + apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de + son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome. + +1755--1758 + + +Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se +rendre à Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur +Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: «Venise, écrivait-il à +son ancien collaborateur de Nöthenitz, en lui faisant la relation de son +voyage[511], est une ville dont la vue étonne au premier abord, mais +cette surprise cesse bientôt.» Il aurait voulu visiter la bibliothèque +de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette +précieuse collection, notre voyageur dut renoncer à ce projet, et +repartit presque immédiatement. Il resta cinq jours à Bologne dans la +maison du signor Bianconi, médecin et physicien distingué[512], attaché +comme conseiller à la cour de Saxe, qu'il représenta plus tard à Rome, +et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux +belles bibliothèques, celle de San Salvador, trésor d'anciens +manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait +qu'en livres imprimés. De Bologne, prenant par Ancône et Lorette, il +mit, pour arriver à Rome, onze jours, «que j'ai passés, dit-il[513], +avec beaucoup d'agrément.» Mais on ne devinerait guère, si Winckelmann +ne nous l'apprenait lui-même, quelles étaient les distractions du grave +antiquaire pendant ce voyage. «Les derniers jours, raconte-t-il à son +ami Franken, nous marchâmes presque toujours cinq voitures de compagnie, +de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes à table. Il +y avait dans la compagnie un carme de Bohême, qui jouait fort bien du +violon, de sorte que nous dansions, quand le vin était bon[514].» Notre +Saxon ne haïssait pas le jus de la treille, et on retrouve fréquemment, +dans sa correspondance avec Franken, des passages où il se vante de +boire sec, sans eau, à la manière de la vieille Allemagne[515].» + +Arrivé à la porte du Peuple, à Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit +ses livres, qu'on lui rendit quelques jours après, à l'exception des +œuvres de Voltaire, singulier bréviaire pour un nouveau converti. Il +descendit chez Raphaël Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet +artiste lui rendit tous les services d'un véritable ami, et Winckelmann +déclare qu'il n'était nulle part plus content que chez lui. La joie de +notre admirateur de l'antiquité éclate en se voyant à Rome, le rêve de +sa vie entière, le but constant de ses études. «Je me vois libre jusqu'à +présent, écrit-il à Franken, et j'espère de rester libre... Je vis en +artiste; je passe même pour tel dans les endroits où l'on permet aux +jeunes artistes d'étudier, tels que le Capitole, où est le vrai trésor +des antiquités de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516], +et l'on peut y passer en toute liberté la journée; on va partout à Rome, +sans cérémonie, car c'est la mode. Je ne dîne qu'avec des artistes +français et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis +quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moitié de ce qu'il y +a à voir, et entre autres aucune bibliothèque.» Il termine sa lettre par +une réflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mêlés +d'écrire sur les arts et l'antiquité avant d'avoir vu Rome. +«L'expérience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des +anciens d'après les livres, et je me suis déjà aperçu de plusieurs +erreurs que j'ai commises.» Il signe sa lettre: «Winckelmann, _pittore +sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai +obtenue pour voir le Capitole.» + +Au commencement de 1756, il reçut une lettre du père Rauch, confesseur +du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension +de cent écus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses +recherches dans les auteurs classiques, et se mit à fréquenter la +bibliothèque Corsini, rassemblée dans le palais de ce nom à la +_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benoît XIII, et +libéralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis-à-vis de +Raphaël Mengs, _alla trinità dei monti_, où de sa chambre et de toute la +maison il pouvait voir la ville entière, il avait trois quarts de lieue +à faire pour aller à la bibliothèque Corsini, et autant pour revenir, ce +qui le gênait fort. Ayant été reçu en audience par le pape Benoît XIV, +qui lui promit de favoriser ses recherches, il espérait obtenir bientôt +l'accès de la bibliothèque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une +personne, qu'il ne nomme pas, le présenta au cardinal Passionei. + +Ce prélat, l'un des plus honnêtes, des plus instruits et des plus +aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une réputation +européenne. Il était en correspondance avec les écrivains les plus +distingués, et l'on sait que Voltaire lui ayant adressé une lettre en +italien, le cardinal lui répondit en français pour le complimenter sur +la manière dont il écrivait dans une langue étrangère[517]. Il venait de +succéder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de +la bibliothèque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne +pouvait qu'être très-utile à un étranger, qui désirait se faire ouvrir +les armoires les plus secrètes de ce grand dépôt sacré, politique et +littéraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des +meilleures éditions et des plus belles reliures, possédait lui-même une +bibliothèque aussi précieuse et aussi considérable que celle du comte de +Bunau. Bon juge du mérite de ses interlocuteurs, le prélat comprit, à la +première entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien +co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-même dans sa bibliothèque, +«et comme un abbé qui y écrivait voulait ôter son chapeau, et que le +cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se fût couvert, Son +Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la république +des lettres; et pour mieux me prouver cette liberté, il parla longtemps +avec le jeune homme, sans que celui-ci osât toucher à son chapeau. Il +m'a accordé pleine liberté dans sa bibliothèque, où rien n'est fermé, +et où je suis autant à mon aise qu'à Nöthenitz même[519].» + +Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothèque du Vatican, +Winckelmann espérait obtenir bientôt l'accès de ses trésors; mais il +n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succès de ses +_Réflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait +publié le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'étude son objet +principal. Il venait d'arrêter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage +sur le _goût des artistes grecs_, de sorte qu'il se considérait comme +obligé de relire quelques écrivains grecs, tels que Pausanias et +Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la +compagnie de quelques artistes français et allemands, avec lesquels il +visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire, +toute la journée chez Raphaël Mengs, dînait chez lui tous les jours +maigres, ne prenait le café que dans sa maison, et avait même ses livres +et ses ouvrages dans sa chambre[521]. + +Il paraît qu'il y a cent ans, c'était à Rome comme de nos jours; pour +voir les galeries publiques ou particulières, il fallait payer à la +porte. Plein de l'idée de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir +ses entrées libres au Vatican. «J'ai payé, comme il est d'usage, +dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le +voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor à +mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis +données sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des +méditations solitaires, et que je dois me priver de toute société. La +description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une +élévation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient à l'homme. Il est +impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet +ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il à Franken dans sa lettre du 5 +mai 1756[524], qu'on ne peut écrire sur les ouvrages des anciens sans +avoir été à Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.» + +Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus +belles statues antiques ne le détournait pas de celle de la nature, qui, +au commencement du printemps, brille à Rome d'un éclat inconnu aux pays +du Nord. «Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins +de Rome et des environs. Mon ami, dit-il à Franken dans la même lettre, +je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promène +à l'ombre des forêts de lauriers, dans des allées de grands cyprès et +sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long +dans quelques _villas_, particulièrement dans la _villa Borghèse_. Plus +on apprend à connaître Rome, plus on y trouve de beautés. Je ne cesse de +faire des vœux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en même +temps, que j'y trouvasse un sort assuré, ou que je pusse rester toujours +libre[525].» Il pensait dès lors à faire un voyage à Naples; mais il ne +voulait pas y aller seul, et il espérait avoir Mengs pour compagnon: il +devenait de jour en jour plus intimement lié avec ce peintre, et il +n'hésite pas à déclarer à Franken «que le plus grand bonheur dont il +jouisse à Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526].» + +Le baron de Stosch, qui habitait Florence, où il possédait une +magnifique collection de pierres gravées, lui avait écrit pour l'engager +à venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de +voir la ville des Médicis, avait ajourné cette excursion après celle de +Naples. + +En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la +Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en même temps la +pratique et la théorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un +sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succès à +ce genre de travail, et faisait un commerce considérable de statues, de +bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigés et augmentés de sa +main. Le signor Cavaceppi fut employé souvent à la restauration des +statues du Capitole et du Vatican, et il réussissait si bien à refaire +l'antique ou à l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs +considèrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande +partie à ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont +il a refait un cheval tout entier, après avoir réparé plusieurs parties +de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi était un praticien fort +au courant des procédés employés par les anciens sculpteurs. Il devint +bientôt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses appréciations, +et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en +Allemagne, si fatalement terminé à Trieste. Cavaceppi publia, quelques +années après, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique +ouvrage fort utile à consulter par les praticiens qui entreprennent la +restitution des œuvres de la sculpture antique. + +Winckelmann se défiait du jugement porté par les artistes sur les œuvres +des anciens: «Il ne faut pas vous imaginer, dit-il à Franken[528], que +les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui +ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes.» Aussi +voulait-il examiner par lui-même avant de formuler aucune opinion. Ayant +obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son +ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le piédestal, pour +vérifier de plus près le travail de la tête, croyant que cette statue +était retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique +ordinairement. En descendant, la statue, remuée sans doute par quelque +choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne fût +écrasé sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle +inquiétude: il ne lui était pas possible de s'en aller tout de suite, +parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie, +et que cet employé avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc obligé de +chercher à fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques +ducats. «Jamais, ajoute-t-il, je n'ai été dans de pareilles transes. Par +bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529].» + +Au milieu de cette vie calme, entièrement vouée à l'étude, au culte du +beau et véritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la +Saxe, si tristement engagée dans la guerre de Sept ans, vint reporter +ses pensées vers sa patrie absente. «Si, comme le prétendent les +nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent être visibles en deux +endroits à la fois, écrivait-il à Franken, ma figure doit certainement +être présente à vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais +des Césars, je m'oublie moi-même quand je pense à Nöthenitz; et, dans le +Vatican même, je désire d'être avec vous. Tu partagerais à présent, me +dis-je, les malheurs de ta véritable patrie, de tes compatriotes plaints +du monde entier, et chez qui tu as goûté le bonheur[530].» + +Il travaillait alors à une description des statues du Belvédère, qu'il +n'avait fait qu'ébaucher. Il avait réfléchi plus de trois mois à la +description poétique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassemblé +beaucoup de matériaux sur les villas et les galeries de Rome, de manière +à pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en +forme de lettres. Tout ce travail allait néanmoins fort lentement, parce +qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour +s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il +avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins. + +Il s'était imposé ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il +avait commencés, mais, comme il l'explique à Franken, par une lettre de +mars 1757, en vue d'un autre plus considérable, savoir une _Histoire de +l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est à +partir de 1757 que l'idée de ce grand ouvrage lui était venue. Il se +proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques +sur les langues anciennes, parce qu'il se préparait à publier, avec une +traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore été +imprimés. Peu à peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts +avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en +collationnant Pausanias. + +Il était alors logé au palais de la chancellerie, où le cardinal +Archinto lui avait donné un appartement. Mais il n'avait voulu accepter +que les quatre murs, les meubles étant à lui, afin de rester libre. «Il +avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.» + +Comme il lui paraissait absolument nécessaire de connaître à fond les +meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par +monseigneur Giacomelli, «le plus profond savant qu'il y eût à Rome, +chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand +mathématicien, physicien, poëte et grec, et auquel il devait céder le +pas dans cette partie.» Pour consulter sur les antiquités, il avait deux +autres personnes: un père franciscain, vicaire de son ordre, nommé +Pierre Bianchi, lequel possédait un grand médaillier rassemblé +principalement en Égypte et en Asie; et le prélat Baldani, «un de ces +génies.... qui n'ont aucune démangeaison d'écrire, étant satisfait qu'on +sût qu'il était en état de faire de grandes choses[532].»--Dès cette +époque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien à notre +savant, qui lui avait été recommandé par le baron Stosch de Florence: +mais il ne l'avait pas encore attaché à son service. + +Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillité et dans +l'étude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et +de toutes les occasions que peut avoir, à Rome, un étranger pour +s'instruire. Il était installé dans le palais de la chancellerie, comme +à la campagne; car ce bâtiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du +bruit de la ville. Tous les trésors de la littérature et du savoir lui +étaient ouverts, à l'exception de la bibliothèque du Vatican, où il +n'avait pu obtenir qu'on le laissât faire lui-même des recherches dans +les manuscrits. Avec la bibliothèque du cardinal Passionei, il avait à +sa disposition celle des pères jésuites, très-nombreuse, et où le père +gardien lui avait confié la clef des manuscrits. Il s'était lié avec le +père Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum +artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commencé à +étudier les médailles, principalement dans la vue de s'en servir pour +connaître le style de l'art de la gravure à chaque époque, et il se +proposait, après son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de +pierres gravées à son ami Lippert. Bien qu'il dînât souvent en ville, +une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le +cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne +voyant ni comédie, ni opéra, quoique, se trouvant attaché à la cour, on +lui envoyât régulièrement des billets[534]. + + + + +CHAPITRE XLIV + Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour + à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses + collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses + pierres gravées. + +1758--1759 + + +Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin +de continuer dans cette ville ses études et ses recherches favorites. +Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre +en rapport avec les savants soit napolitains, soit étrangers, fixés dans +ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et +secrétaire d'État, ci-devant professeur à Pise, comme «n'ayant pas son +pareil dans le monde, et étant l'homme que cherchait Diogène[535].» Mais +s'étant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici, +dont le premier volume venait de paraître, et de faire d'autres +remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite, +à se repentir de cette franchise, et, à ses autres voyages, il se vit +exposé à des tracasseries. + +À Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance +par le comte de Firmian, ministre et envoyé de l'empereur, qui fut +nommé l'année suivante grand chancelier du duché de Milan et +gouverneur du duché de Mantoue. Notre antiquaire était chez ce ministre +comme à Rome chez le cardinal Passionei: il y dînait souvent, et vivait +dans son intimité. Il considérait le comte comme un des plus grands, des +plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connût. Il +lui avait communiqué par écrit les meilleurs passages de son manuscrit +de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son +amitié, qu'il avait formé le projet, dans le cas où la résidence de Rome +pourrait un jour lui déplaire, ce que néanmoins il ne prévoyait pas, +d'établir sa retraite auprès de lui[536]. + +Il revint à Rome au commencement de l'été (1758), mais pour se rendre +bientôt à Florence, où l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch. +Il voulait faire ce voyage «en partie pour se dissiper, en partie pour +s'instruire.» Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y +examiner les antiquités Étrusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758, +il ne trouva plus à Florence le baron de Stosch, qui était mort quelque +temps avant son arrivée. Reçu par son neveu, chez lequel il descendit, +on mit à sa disposition les trésors de glyptique, de numismatique, de +cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments, +avait exprimé le désir que Winckelmann rédigeât un catalogue raisonné +de ses pierres gravées. Il se mit donc à l'œuvre, en français, et fut +obligé de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le +cours de ses fonctions publiques, un peu équivoques[537], avait profité +de son séjour dans plusieurs pays, et particulièrement en Italie, pour +réunir des collections de pierres gravées, de camées, de médailles, de +cartes géographiques et de dessins. Il y avait là un vaste champ à +exploiter, et en dressant le catalogue des pierres gravées, Winckelmann +ne pouvait pas manquer d'acquérir de nouvelles connaissances, qu'il +faisait servir à son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur +deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manière employée par les +cavaliers des anciens, pour monter à cheval. On supposait généralement +qu'il y avait, pour cet usage, des pierres placées sur les grands +chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient +pas été assez hautes pour servir à cette destination; comme on peut le +voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine à +Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en +plein champ et pendant une bataille?--À leur javelot, il y avait un +crampon qui leur servait à monter à cheval, et cela ne se faisait pas +comme chez nous, par le côté gauche du cheval, mais par le côté droit. +C'est ce dont il put s'assurer par deux différentes pierres du cabinet +Stosch.--«Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en étant instruit de +ces choses-là[538]?» + +Cette étude constante des mœurs et des usages antiques ne l'empêchait +cependant pas de se donner quelques distractions. Après avoir travaillé +toute la journée au catalogue, le soir venu, il allait à l'opéra. Il +croyait se retrouver à Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme +dansaient à Florence; il considérait cette ville comme la plus belle +qu'il eût vue, et lui donnait, à tous égards, la préférence sur Naples; +il se trouvait heureux et récupérait le temps perdu.--«J'avais aussi le +droit de le réclamer du ciel, écrivait-il à Franken[539], car ma +jeunesse s'est passée trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma +situation au collége.» Il avait projeté, pour le mois de mars 1759, un +voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre +écossais, qui possédait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde, +il concluait qu'il était libre. + +Cependant cette dernière assertion n'est pas complétement exacte; ayant +perdu pour toujours «_les secours qu'il recevait de Sion_,» c'est-à-dire +la pension que lui faisait le père Rauch avec l'argent du roi Auguste, +il s'était de nouveau engagé et avait accepté la place de bibliothécaire +du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et +d'antiquités. Mais «comme le cardinal voulait qu'il fût avec lui sur le +pied d'ami, cela ne devait le gêner en rien[540].» + + + + +CHAPITRE XLV + + Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce prélat, sur + sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de Raphaël + Mengs; portraits de Winckelmann. + +1759--1762 + + +Winckelmann revint à Rome vers le commencement du printemps 1759, et il +prit alors possession de son emploi auprès du cardinal Albani. Comme ce +prélat fut le plus zélé protecteur de l'historien de l'art, auquel il +rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans +quelques détails, puisés à des sources authentiques[541], sur sa vie et +sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrière, +d'accorder aux savants et aux artistes. + +La famille Albani, originaire de l'Épire, fut obligée de quitter ce pays +dans le seizième siècle, par suite des avanies intolérables que les +Turcs faisaient subir aux chrétiens. Elle vint se fixer en Italie, et +choisit Urbin pour sa résidence. Alexandre Albani naquit dans cette +ville le 13 novembre 1692; à l'âge de huit ans, il suivit ses parents, +qui s'établirent à Rome à l'époque où le cardinal Jean-François Albani +fut élevé à la papauté, sous le nom de Clément XI. Protégé par ce +pontife, il fit de brillantes études de belles-lettres et de +jurisprudence; à seize ans, nommé commandant de la cavalerie légère, il +fut envoyé par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes +autrichiennes de Joseph Ier, qui s'étaient emparées de Comacchio. +Rentré à Rome, il reprit ses études, et les termina bientôt avec une +grande distinction. Dès cette fleur de jeunesse, il avait le goût des +arts et de l'antiquité, et il commençait à réunir des statues et des +bas-reliefs, encouragé par Clément XI lui-même, qui subvenait +généreusement aux dépenses occasionnées par ces recherches. Quoique +très-jeune encore, sa réputation s'étendait même au delà des Alpes: son +biographe prétend que le père Montfaucon manifesta le désir de lui +dédier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le +savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout à cause de la parenté, +qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de +crédit. Après avoir rempli avec succès plusieurs missions importantes en +Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, à l'âge de vingt-huit ans, +par Innocent XIII, sans être encore prêtre. C'est à partir de cette +époque (1721) qu'il reprit à Rome ses études sur l'antiquité, et qu'il +ne discontinua pas, jusqu'à la fin de sa longue carrière[542], +d'accroître la somme de ses connaissances archéologiques et d'épurer son +goût, afin d'acquérir ce jugement fin et délicat que les anciens +exigeaient d'un amateur de l'art: + + Judicium subtile videndis artibus illud. + +Le cardinal avait une véritable passion pour les vénérables restes de +l'antiquité: il les interrogeait, cherchant à expliquer leur +signification; les relevait et s'efforçait de faire opérer leur +restitution. Par exemple, ayant trouvé dans des fouilles faites sur +l'Aventin une reproduction du célèbre Apollon Sauroctone, il le fit +transporter et restaurer à ses frais avec le plus grand soin. Il réunit +bientôt la plus belle collection d'antiques qu'il y eût à Rome. On +demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on réfléchit que +la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions +du musée du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il +s'appliqua également à l'étude de la numismatique et des inscriptions +(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de médailles et de +pierres ou marbres écrits, tant grecs que latins, et aussi bien païens +que chrétiens. Il les offrit au pape Clément XII, qui les acheta +moyennant soixante-douze mille écus romains (385,200 fr.) et les fit +placer au Vatican et au Capitole. + +Après cette cession, le cardinal recommença ses recherches, et eut +bientôt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et +latines, avec une immense quantité de statues, bas-reliefs, sarcophages, +vases, colonnes et autres objets antiques rares et précieux. Il +rassembla également un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il +faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grâce aux érudits et aux +étrangers qui venaient le visiter[543]. + +C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trésors dans son +palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la résolution de +construire, à un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse, +restée encore aujourd'hui, en dépit des pertes qu'elle a subies, un +musée antique plus précieux que la plupart des collections du nord de +l'Europe. Il donna lui-même le plan des bâtiments, modèles de bon goût +et d'élégance, que l'architecte Carlo Marchionni éleva sous sa +direction. Mais ce qui ajoute un prix infini à tous les objets qui +ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann à leur +placement, et la description qu'il a donnée d'un grand nombre d'entre +eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous +n'entreprendrons pas de décrire après lui ces précieux restes de l'art, +échappés à la barbarie des hommes plus encore qu'à la destruction du +temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre +antiquaire, soit aux notices spéciales qui ont été publiées sur cette +célèbre villa[544]. + +Elle fut commencée vers 1756, et elle était terminée au commencement de +1758; ce qui paraîtrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la +construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est +dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, à côté +de ses bassins et de ses fontaines, et à l'ombre de ses beaux arbres, +que notre antiquaire passa, de 1758 à 1768, ses heures les plus +heureuses et les mieux remplies. «Que ne pouvez-vous la voir? +écrivait-il à Franken: elle paraît à tous les yeux un chef-d'œuvre de +l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il +produit au jour ce qui était enseveli dans les ténèbres, et le paye avec +une générosité digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni +d'une si grande quantité de colonnes de porphyre, de granit et d'albâtre +oriental, qu'elles formaient une espèce de forêt avant qu'elles ne +fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y +rend vers le soir, et l'on s'y promène avec le cardinal comme avec le +moindre particulier[546].» + +Le traitement du bibliothécaire, directeur des antiquités du cardinal, +était de cent soixante écus romains (856 fr.) par an; somme fort +modique, et néanmoins suffisante alors à Rome pour assurer une complète +indépendance. «J'élève tous les matins les mains vers celui qui m'a fait +échapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, où je jouis +non-seulement de la tranquillité, mais encore de moi-même, et où je puis +vivre et agir selon ma volonté. Je n'ai rien à faire, si ce n'est +d'aller tous les après-dîners avec le cardinal à sa magnifique villa, +qui surpasse tout ce qui a été fait dans les temps modernes, même par +les plus grands rois. Là, je laisse Son Éminence aux personnes qui +viennent la voir, pour aller lire et réfléchir[547].» Ces lectures, ces +méditations dans ce beau lieu, ont inspiré plus d'un passage de +l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait à la +_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il +prenait plaisir à éclaircir, par la vue des monuments, des points +obscurs de l'archéologie grecque ou romaine. C'étaient Bianchi, +Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans +l'intimité du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui, +voués au culte du beau. + +Il eut, également la satisfaction d'y voir son fidèle Mengs travailler à +la composition dont il décora le plafond du cabinet du cardinal. Cet +artiste était alors dans toute la force de son talent, et sa réputation, +répandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait +considérer comme le premier peintre de l'époque. On voyait en lui un +restaurateur du goût et des belles formes; on trouvait ses inventions +philosophiques, et son exécution était comparée à celle des plus grands +maîtres du seizième siècle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara, +ambassadeur d'Espagne à Rome, n'avaient pas peu contribué à élever Mengs +au-dessus de sa véritable valeur. Mais il faut leur rendre cette +justice, que si leurs éloges dépassaient le but, ils avaient néanmoins +raison de préférer les ouvrages de Mengs aux compositions fades, +maniérées et sans aucun caractère, des autres artistes alors en vogue. +Winckelmann exerçait une assez grande influence sur les opinions de +l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Pensées +sur la beauté et sur le goût dans la peinture_, que Mengs avait dédiées +à son ami, et qu'il publia chez Fuesli, à Zurich, en 1762. Selon +Winckelmann[548], «on trouve dans ce traité des choses qui n'ont encore +été ni pensées, ni dites.» + +Raphaël Mengs peignit, à la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse, +entouré des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'œuvre, et il +réunit en effet au mérite du dessin une très-grande habileté dans la +pratique de la fresque, une ordonnance disposée savamment selon les +données de la mythologie, qualité archéologique, qui en doublait le prix +aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque à cette œuvre, +c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compassée et froide, comme +si le dieu du jour et les Muses eussent été dans le climat glacé des +contrées du Nord. + +Avant cette époque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami; +mais nous ignorons la date précise de cet ouvrage. Quelques années plus +tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint à l'huile +pour un étranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica +Kauffmann, dont nous avons parlé ailleurs[549]. Il est représenté à +mi-corps et assis: Angelica le grava elle-même à l'eau-forte; un autre +artiste le reproduisit à la manière noire, et lui fit présent de la +planche. Winckelmann, touché de cet acte de déférence, vante la beauté +de la jeune Allemande, et compare son talent à celui des premiers +maîtres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long +séjour à Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance. + + + + +CHAPITRE XLVI + + Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le + baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules composés à + Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de + distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les + Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du + comte de Bunau. + +1762 + + +En acceptant l'emploi de bibliothécaire et de directeur des antiquités +du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliéner la liberté +de voyager, qui était, après sa passion pour l'étude et pour +l'antiquité, son goût le plus dominant. Il fit encore deux excursions à +Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de +Brühl; l'autre, deux années plus tard. Il profita de ces voyages pour +visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des +environs de Naples. Mais étant naturellement enclin à la critique, et à +trouver que les autres antiquaires ne savaient rien à côté de lui, il se +fit à Naples de puissants ennemis, en publiant à Dresde, en 1762, ses +_Lettres au comte de Brühl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une +_Relation des nouvelles découvertes faites dans cette ville antique_, +avec _seize lettres_[551] écrites à Bianconi sur le même sujet. + +Il s'était lié à Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William +Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de +_Antiquités étrusques, grecques et romaines_, la description des vases +et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagné du baron de +Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grèce, il +entreprit l'ascension du Vésuve, pendant une éruption terrible qui +faisait fuir les habitants de Portici. Ils passèrent une nuit sur cette +montagne, firent rôtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et +Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la +Calabre, la Sicile et la Grèce; mais sur la fin de sa carrière il +renonça complétement à ce projet. + +Le catalogue des pierres gravées composant le cabinet du baron Stosch, +imprimé en français à Florence, en 1760, avait été le premier ouvrage +publié par Winckelmann depuis son arrivée en Italie. En 1761, il fit +paraître à Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_; +quelque temps après, ses _Réflexions sur le sentiment du beau dans les +ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acquérir_; et ensuite, _De la +grâce dans les ouvrages d'art_[553]. + +Mais ces opuscules n'étaient que le prélude de son _Histoire de l'art_, +à laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait +alors le poids de sa réputation, qui lui attirait plus d'un dérangement +désagréable. Aucun étranger de distinction ne pouvait passer par Rome +sans avoir vu Winckelmann; et, si c'était quelque souverain, prince ou +grand seigneur, sans s'être fait guider par le savant antiquaire, +transformé en véritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps à ces +promenades sans cesse renaissantes, il avait rédigé en italien une +courte notice _de ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Rome_[554]. +Il était quelquefois l'homme le plus tourmenté qu'il y eût dans cette +ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans +lui; il devait rester deux heures à table, tandis que quinze minutes lui +suffisaient pour dîner. Le prince régnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il +sortît au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de +cette manière le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de +Toscane, et beaucoup d'autres. En général, il préfère les voyageurs +anglais. «Le croiriez-vous, écrit-il à Franken[556], c'est la seule +nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas, +en général, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des +Anglais!» Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort +mécontent. «J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_ à un +certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que +j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'église de Saint-Pierre et +l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller à +Constantinople, et cela par désespoir. Il m'était devenu tellement à +charge, que j'ai été obligé de lui déclarer nettement ma pensée, et de +ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling à dépenser +par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'année dernière, nous +avons eu ici le duc de Roxborough, qui était un homme de la même +trempe[557].» Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de +Stosch, marchandé par des Anglais: «Ces barbares d'Anglais achètent +tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir à voir ces trésors.» + +Quant aux Français, son opinion ne leur fut presque jamais favorable. +«Cette nation, disait-il[559], n'était pas du tout faite pour +s'appliquer au solide.» Il refusait même de reconnaître le mérite des +savants français les plus éminents. Ainsi, en parlant du père +Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru à la hâte, comme un +vrai Français, tant à Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquité +expliquée_ fourmille d'erreurs grossières[560]. Néanmoins, il se +radoucit à l'égard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en +compagnie du célèbre physicien Desmarets, et convient que «c'est le +voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561].» + +Les nombreuses et brillantes relations que sa réputation lui avait +attirées, obligeaient Winckelmann à entretenir une correspondance +active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule +de savants et de personnages distingués d'autres pays. Il était +continuellement consulté sur des questions d'archéologie, et la +nécessité de répondre à tant de lettres absorbait, à son grand regret, +une partie de son temps. Ses lettres ont été précieusement recueillies +et publiées après sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en +général remplies d'intérêt. On y trouve souvent des explications +savantes sur des questions qui se rattachent, soit à l'histoire de +l'art, soit à des découvertes nouvelles de fragments de statues et +d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme, +c'est la simplicité, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus +intimes sont exposés au grand jour. On y voit la pureté de son âme, son +désintéressement, son amour pour l'indépendance, et ce culte de l'étude +et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les pensées les plus +élevées. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken, +Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de +Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres. +Winckelmann avait inspiré à tous ces hommes, si différents par les idées +et la condition sociale, une estime profonde pour son caractère, et une +admiration sincère pour son goût et son érudition. + +Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien maître le comte de Bunau: +«Je vous plains, mon ami, écrit-il à Franken, du fond de mon âme, +d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible. +Moi-même, je perds la douce satisfaction que je goûtais déjà en quelque +sorte d'avance, de renouveler de vive voix à cet homme rare et précieux, +le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincère et vive +reconnaissance. Je me représentais la visite imprévue que je me +proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions +sont évanouies, et qui sait si je pourrai même vous embrasser un jour? +Je songe à lui laisser un monument public de ma reconnaissance +éternelle; mais le temps s'avance, et peut-être que mon âme sera réunie +à la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562].» + +Ces tristes prévisions devaient malheureusement se réaliser. + + + + +CHAPITRE XLVII + + Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et plus tard + _scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican.--Il publie son + _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet + ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres + ouvrages de Winckelmann. + +1763--1767 + + +Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nommé à la place de Président des +antiquités de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abbé +Venuti. «Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et +rapporte cent soixante écus par an; de sorte que j'ai ici mon existence +assurée pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas +faire à Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en +donne autant, sans compter les autres agréments dont je jouis. Et si, +par la suite, je puis parvenir à un emploi de _scrittore_ du Vatican, je +ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en +Allemagne; car je jouis ici d'une liberté entière, et personne ne +s'ingère à me demander ce que je fais[563].» + +L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept écus par mois, +lui fut donné le 3 septembre 1765, à la recommandation de son excellent +protecteur le cardinal Albani, qui était devenu bibliothécaire du +Vatican, après la mort du cardinal Passionei. + +Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait +paraître en allemand, à Dresde, à la fin de 1763 et au commencement de +1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau à +sa réputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique. +Notre auteur était de la race irritable des poëtes et des artistes; il +fut donc vivement blessé de quelques observations dont la justesse ne +pouvait lui échapper. Ces remarques lui étaient d'autant plus sensibles, +qu'elles émanaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles +avaient été publiées par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_, +recueil fort répandu alors à Rome[564]. Il se mit incontinent à revoir +et améliorer son œuvre. Mais il était toujours en crainte: «Que +d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirés de mon _Histoire de +l'art_, écrivait-il à Franken, à la fin de décembre 1763[565].» Peu à +peu, il ajouta des passages considérables à cette histoire, et les +publia, également en allemand et à Dresde, en 1767, en attendant qu'il +fît paraître une seconde édition de ce grand ouvrage, à laquelle il ne +cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie «qu'il n'était pas +encore en état d'écrire, lorsqu'il avait commencé ce travail: ses idées +n'y étaient pas assez liées; il manquait souvent les transitions +nécessaires de l'une à l'autre, ce qui fait la partie essentielle de +l'art d'écrire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force +qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec +plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_) +l'avait instruit de ces défauts, et le Tout-Puissant avait répandu sur +lui ses bénédictions et ses faveurs[566].» + +Mais les corrections et améliorations qu'il introduisit dans son +_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui +avait infligée un artiste, qu'il avait considéré longtemps comme son +ami. Dès son arrivée à Rome, notre Saxon avait rencontré, dans l'atelier +de Raphaël Mengs, un jeune homme nommé Jean Casanova[567], peintre +médiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et +s'occupant volontiers de recherches archéologiques. Winckelmann lui +avait confié l'exécution de plusieurs dessins de monuments antiques, +destinés à être gravés dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils +différassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru +avoir à se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il résolut +de s'en venger, en l'exposant à la risée des savants de tous les pays, +charmés de pouvoir trouver à gloser sur le Président des antiquités de +Rome. Il l'attaqua donc par son côté sensible, en rendant suspecte cette +finesse de tact dont Winckelmann était si fier. Pour y parvenir +sûrement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels +il imita, de manière à s'y méprendre, les peintures d'Herculanum. On +informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes +découvertes venaient d'être faites. Sa curiosité étant ainsi excitée, on +l'amena avec mystère à venir les voir, et on les lui vanta comme de +véritables chefs-d'œuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant +qu'elles venaient d'être découvertes près de Rome par un gentilhomme +français, le chevalier Diel, né à Marsilly, en Normandie, et premier +lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui +désirait avoir des renseignements plus précis et plus authentiques, +chercha à s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on +lui fit savoir, avec les mêmes précautions, que le chevalier Diel était +mort à Rome subitement, dans le mois d'août 1761, sans avoir laissé +aucune explication sur sa précieuse trouvaille. Il fut ainsi amené à +donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description +emphatique, qu'il inséra dans son _Histoire de l'art_. À peine cet +ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se déclarer l'auteur des +peintures, et de réclamer tout l'honneur de leur invention et de leur +exécution. On conçoit facilement la douleur de notre savant et la joie +de ses émules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier +à rendre à l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait +pas épargnées, à l'occasion de ses ouvrages sur l'archéologie, et +particulièrement de sa publication des peintures antiques[568]. +Cependant, quelque douleur que dût ressentir notre savant ainsi +mystifié, il n'hésita pas à reconnaître publiquement son erreur. Dans +une lettre, du 4 janvier 1765, adressée à son ami Heyne, il le pria de +rendre publique la déclaration qu'il faisait, d'avoir été la dupe d'un +homme qu'il avait considéré jusque-là comme un ami[569]. + +Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait à +donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis +longtemps dans son esprit, savoir: un _Traité sur la dépravation du goût +dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet à +exécution, et, à sa place, il publia son _Essai d'une allégorie pour +l'art_, œuvre qui lui coûta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas +aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit +être considéré, néanmoins, comme un trésor d'érudition; il renferme +d'heureuses idées, et sa lecture, nécessaire à l'archéologue, serait +très-utile aux artistes. + +Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquité, jusqu'à vouloir faire +connaître tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore été +décrits. Il se mit donc à publier, sous le titre de: _Monumenti antichi +inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six +gravures, représentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets, +qui avaient été passés sous silence par Montfaucon et les autres +révélateurs des antiquités grecques et romaines. Il se proposait de +compléter cet ouvrage en y ajoutant une troisième partie, mais on ignore +ce que cette suite est devenue. + +Il composa encore un livre sur l'_État actuel des arts et des sciences +en Italie_, et fit beaucoup d'additions au traité _De Pictura veterum_, +de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle édition; mais il +n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages. + + + + +CHAPITRE XLVIII + + Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.--Ses + _villégiatures_ à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration + passionnée de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer à + Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour + ce pays.--Sa tristesse en s'éloignant de Rome.--Il abrège son + voyage et revient de Vienne à Trieste.--Il est assassiné dans cette + ville par un repris de justice.--Ses dispositions + testamentaires.--Monument qui lui est érigé à Rome.--Appréciation + de son influence. + +1767--1768 + + +Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire +à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait +une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des +antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par +la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail +_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--«Le +cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout, +ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays +d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille +pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573].» Il pouvait +donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches +favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au +surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat +fort lucratif à la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le +_Panthéon_ d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça +volontairement à son emploi de _Scrittore_ au Vatican. + +Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues, +médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa +campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le +remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles, +en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et +la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son +_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il +considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les +ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les +éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments +restés jusqu'alors sans explications[574]. + +Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villégiature_. +Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études +archéologiques, en recevant, soit à sa _villa_ près de Rome, soit à +Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la +plus élégante.--«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles +maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de +Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le +prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu +rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de +prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on +danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour +me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les +joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie +pour me laisser à moi-même.»--À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait +d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.--«C'est là le +lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken[576], que je +voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans +inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et +couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle +est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune, +ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil +séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit +le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur +bruyant tumulte peuvent nous offrir.»--Ces réflexions révèlent les +sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée +entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable +qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il +attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps +selon ses goûts et ses idées. + +Cependant, il paraît avoir hésité longtemps avant de prendre le parti de +rester définitivement à Rome. Sa réputation, répandue en Allemagne, lui +attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter. +Plusieurs États allemands auraient voulu posséder Winckelmann et le +mettre à la tête de leurs musées et de leurs bibliothèques. Le roi de +Prusse, Frédéric II, aussi jaloux de conquérir les hommes illustres que +les provinces voisines de ses États, fit les plus grands efforts pour +l'attirer à Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoyé +spécial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothécaire et +de directeur de son cabinet de médailles et d'antiquités, vacante par la +mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire. +Winckelmann avait d'abord accepté cette proposition, et fait connaître +sa détermination à Berlin et à Rome: mais une difficulté qu'il +n'explique pas s'étant présentée, on lui témoigna, au Vatican, beaucoup +plus d'égards qu'il n'avait osé espérer. Le Pape lui fit même faire sous +main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal +Stoppani, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, y ajouta une pension +particulière de ses propres fonds, de manière qu'il résolut +définitivement de rester à Rome. «Il se trouvait trop vieux et craignait +de se sentir trop étranger à Berlin; d'ailleurs, il était plus content à +Rome, en faisant lui-même son lit, que d'être décoré du titre de +conseiller privé, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].» + +Bien qu'il eût refusé d'aller vivre à Berlin, Winckelmann n'avait pas +renoncé au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nöthenitz en +particulier. Au mois de février 1768, il croyait pouvoir annoncer à +Franken l'époque où il comptait aller le «surprendre un beau matin.» Il +avait même informé de son départ le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait +également visiter. Mais il fut obligé de retirer sa parole, ayant été +forcé de rester à Rome pour le passage du grand-duc et de la +grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs États, après +avoir conduit à Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commençait +donc à craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui +serait difficile de quitter, pour une année qu'exigeait ce voyage, son +maître et éternel ami, le cardinal Albani, au grand âge qu'il avait. En +outre, on prévoyait la mort du pape Benoît XIV, et comme tous les vœux +paraissaient se réunir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de +notre savant, il ne pouvait pas s'éloigner de Rome sans porter +préjudice à ses intérêts[579]. + +Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de +résolution: mettant de côté tous les obstacles qui s'opposaient à son +voyage, il écrivit à Franken pour lui annoncer sa prochaine arrivée à +Nöthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la +permission qu'il en avait obtenue de son maître et du Pape. Il se +proposait de presser sa marche jusqu'à sa première étape, qui serait +chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en +courant par Dresde, pour se rendre à Dessau, où il devait attendre son +ami Stosch, afin de gagner Brunswick, où il était attendu par le prince +héréditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'à Berlin. Son âme +n'avait jamais été plus satisfaite qu'en annonçant à son ami sa +prochaine arrivée[580]. + +Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768, +accompagné du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par +amitié pour lui, qu'afin de rétablir sa santé. Il prit la route du +Tyrol, qui l'avait amené à Rome douze années auparavant. Mais, en +s'éloignant de cette patrie d'adoption, ses idées devenaient sombres, et +il cédait comme à un accès de noire mélancolie. Il paraissait hésiter à +continuer son voyage, et parlait de revenir.--«_Torniamo a Roma._» +Retournons à Rome, répétait-il à son compagnon de route, qui nous a +conservé un journal de ce voyage, depuis leur départ de Rome, jusqu'au +moment où ils se séparèrent à Vienne[581]. + +La réception enthousiaste qui lui fut faite à Munich, ainsi que dans la +capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entouré, ne purent +triompher de sa tristesse. Ses pensées se reportaient constamment vers +Rome, où il avait joui pendant si longtemps d'une félicité parfaite: +agité par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette +ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adressé à +Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de +retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'à le confirmer dans +sa résolution.--«Nous ne voulûmes plus lui en parler davantage, dit-il, +ayant remarqué qu'il avait les yeux d'un mort.» Il fut donc décidé qu'il +renoncerait à Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'après un court séjour à +Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassuré par cette +détermination, qui comblait ses vœux les plus ardents, il mit à profit +le temps qu'il dut passer à Vienne, pour examiner la bibliothèque et la +galerie impériale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres +collections particulières. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde +édition de son _Histoire de l'art_, qu'il préparait depuis longtemps, +et s'occupa de la traduction française, qui devait paraître en même +temps que le texte. + +Enfin, comblé d'honneurs et de présents, il se hâta de se remettre en +route pour sa patrie de prédilection. Il avait eu d'abord l'intention de +se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinéraire, +et résolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les +premiers jours de juin 1768. + +À peu de distance de cette ville, voyageant à petites journées, selon +l'usage de ce temps, il avait rencontré un Italien, qui n'eut pas de +peine à découvrir son faible: affectant lui-même un grand amour pour les +antiquités, il arracha bientôt au trop confiant voyageur l'énumération +des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus, ainsi que des monnaies +et médailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce +misérable, nommé Francesco Archangeli, était un repris de justice, +condamné à mort précédemment pour ses méfaits, mais dont la peine avait +été commuée en celle du bannissement perpétuel. En arrivant à Trieste, +il était déjà dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans +aucun soupçon, ses médailles et autres objets précieux. + +Notre antiquaire voulait s'embarquer à Trieste pour Ancône, et, en +attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il +occupait ses loisirs, dans l'hôtellerie où il était descendu, à relire +son vieil Homère, le seul livre qu'il eût emporté avec lui. Dans ses +moments de méditation et de repos, il s'amusait à jouer avec un enfant +de son hôte, qui annonçait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis +qu'il était occupé à écrire à une petite table, Archangeli entra dans sa +chambre. Après lui avoir exprimé ses regrets d'être obligé de le quitter +pour se rendre à Venise, où l'appelaient des affaires importantes, il le +pria de lui montrer une dernière fois ses médailles, afin qu'il pût en +conserver un souvenir plus présent. Winckelmann, sans aucune méfiance, y +consentit de bonne grâce; et comme il se tenait baissé pour ouvrir le +coffre dans lequel elles étaient renfermées, le scélérat le pousse et le +fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tête entre le couvercle +et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'étrangler avec un +lacet. La victime crie et résiste: alors, pour étouffer ses cris, +l'assassin lui plonge, à cinq reprises différentes, un stylet dans le +ventre. Il l'aurait certainement achevé, si l'enfant, dont nous avons +parlé, n'était venu frapper à la porte de la chambre. + +Ce bruit fait fuir Archangeli, sans même lui laisser le temps de voler +les médailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre +blessé; mais il était frappé à mort, et il ne tarda pas à expirer, après +sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa présence +d'esprit, après avoir pardonné à son meurtrier, dicté ses dernières +volontés, et reçu les sacrements de l'Église. Par son testament, il +institua le cardinal Albani son légataire universel, et laissa 350 +sequins à son graveur Mogali, et 100 autres à l'abbé Pirani. + +Ainsi mourut, à cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de +son talent, un des hommes qui ont le plus contribué à remettre en +honneur l'étude de l'antique, si décriée dans la première moitié du +dernier siècle. + +À Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut +lui faire élever un tombeau digne de sa mémoire, mais l'exécution de ce +projet fut empêchée par le grand âge du prélat, qui mourut en 1779, à +près de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de +l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui +ériger, à ses frais, dans le Panthéon, un monument composé d'un +médaillon en marbre, d'après son portrait par Raphaël Mengs, et d'une +inscription latine. Dans les premières années de ce siècle, ce médaillon +a été transféré, ainsi que presque tous ceux qui étaient à la Rotonde, +dans le musée des hommes illustres, au Capitole. + +Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et +le mieux apprécié la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire +des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs, +ainsi qu'il le reconnaît lui-même avec modestie[583]; bien que la +partie consacrée aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Perses, aux +Étrusques et aux autres peuples de la Péninsule italique, soit devenue +fort incomplète, depuis les nouvelles découvertes faites dans ces +contrées, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes, +l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa +valeur. C'est toujours à cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on +voudra connaître à fond l'essence de l'art et l'idée du beau chez les +anciens; les attributs et les formes de leurs divinités; le costume des +dieux, des héros, des athlètes et des personnages célèbres; les moyens +mécaniques employés par la statuaire antique; les progrès et le déclin +de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'à la domination +romaine en Grèce; chez les Romains, depuis la république jusqu'à son +entière décadence sous les derniers empereurs. + +L'influence de Winckelmann sur l'esthétique de l'art a été immense; bien +avant notre David, il dirigea souvent Raphaël Mengs dans la voie que le +peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du +_Léonidas_, a suivie après lui encore de plus près. En Allemagne, son +exemple a ramené des écrivains de premier ordre au goût et à l'étude de +l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de +Lessing[584] a été composé, suivant les idées émises quelques années +avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des +artistes grecs_. C'est également dans les œuvres de Winckelmann, que le +savant Heyne puisa l'idée de ses dissertations sur la mythologie, qui +ont eu tant de retentissement dans le monde des érudits. L'illustre +Gœthe lui-même n'a pas échappé à l'influence de notre antiquaire, et son +ouvrage, _Winckelmann et son siècle_, publié en 1805, prouve +l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus élevées, +par les idées du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que +l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce +pays, dans la dernière moitié du siècle précédent, jusqu'au commencement +du nôtre, a dû à Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585]. + +Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminué dans sa patrie; la +nouvelle école allemande affecte de mépriser l'art des Grecs, pour +mettre à sa place un art purement germanique. L'avenir dira si +l'originalité de ces tentatives aura réussi à faire oublier les +divinités et les héros de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Quant à +nous, sans critiquer ces œuvres nouvelles, dont quelques-unes sont +marquées au coin d'un véritable talent, aux forêts d'Odin, aux vieilles +forteresses féodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous +préférons le Parnasse, le Taygète, les Ruines d'Athènes, l'Apollon du +Belvédère, le Laocoon, la Niobé, la Vénus de Milo, l'Amazone blessée, le +Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons à l'art des Grecs, +ce qu'un de nos poëtes a si bien dit du vieil Homère, dans ces vers que +Winckelmann n'aurait pas désavoués: + + «Trois mille ans ont passé sur le tombeau d'Homère, + Et depuis trois mille ans, Homère respecté, + Est jeune encor de gloire et d'immortalité.» + +FIN. + +ACHEVÉ D'IMPRIMER +SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A. +À CHÊNE-BOURG (GENÈVE), SUISSE + +AOÛT 1973 + +Rémipression de l'édition de Paris, 1860 + + * * * * * + + + + +NOTES: + +[1] Mariette, dans une lettre à Bottari, insérée au tome VI des _Lettere +pittoriche_, éd. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne s'appelait pas +Diego. Néanmoins, dans les titres de ses poésies, publiées à Madrid en +1610, l'éditeur ne le désigne que sous ce seul prénom. Mais D. Gregorio +Mayans, dans la vie de ce personnage, placée en tête de l'édition donnée +à Valence en 1776, de la _Guerra de Granada_, le nomme _D. Diego Hurtado +de Mendoza_, et c'est ainsi qu'il est désigné dans le catalogue de la +calcographie du musée de Madrid. + +[2] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 211 et +suivantes. + +[3] _Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano_, édit. de 1648, in-4, p. +153 et suiv. + +[4] Ridolfi, _ut suprà_, p. 165-166. + +[5] Ridolfi, _ut suprà_, p. 168, la rapporte en espagnol: nous la +traduisons ici pour la première fois en français. + +[6] _Vita di Tiziano_, p. 171. + +[7] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 171-173. + +[8] Le catalogue de cette collection indique _quarante-trois_ tableaux +de Titien. + +[9] _Vivimus morituri, morimur victuri._ + +[10] Pag. 240 et suiv. + +[11] Ridolfi, _ibid._ p. 154, 158. + +[12] _Catalogue du musée du Louvre_, écoles d'Italie, p. 228. Troisième +édit., 1852. + +[13] _Catalogo de los cuadros del real Museo._ Madrid, 1850, p. 191, +num. 821. + +[14] Lettre à Bottari, dans le tome VI des _Lettere pittoriche_, édit. +di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14. + +[15] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 188. + +[16] Voy. l_'Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette, p. +57. + +[17] Imprimée dans ses _Poésies_, publiées à Venise en 1552, in-8, et en +1572, in-4. + +[18] _Vida de don Diego Hurtado de Mendoza_, par don Gregorio Mayans, en +tête de l'édition qu'il a donnée à Valence en 1776, in-4, de la _Guerra +de Granada_; réimprimée dans la même ville par don Benito Montfort, +1830, in-12, de la p. 1re à 16, _passim._ + +[19] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs français_. Mariette, p. +57 et suiv. + +[20] Dans son ouvrage intitulé: _Venezia città nobilissima e singolare +descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo Sansovino._ 1581. + +[21] _Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere dell'Aretino._ +T. II, p. 120. + +[22] _D'en haut_,--fonctionnaires d'un ordre supérieur, choisis dans la +plus haute noblesse.--Voy. _la Ville et la république de Venise_, par le +sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, petit in-18, p. +134, 135, 136 et suiv.--Voy. aussi l'_Histoire de Venise_, par M. Daru, +t. VII, p. 292, édit. in-18. Didot. 1826. + +[23] «_Che giova nelle fata dar di cozzo?_»--Inferno, c. IX, v. 97. + +[24] _Lettere di P. Bembo_, t. V, p. 488, dans l'édition des _Classiques +italiens_, de Milan, in-8, 1820; t. IX des _Œuvres complètes de Bembo_. + +[25] _Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto chiarissimo, +scritta da Tommaso Temanza in Venezia_, 1751. In-4, de la page 19 à la +page 33.--Ridolfi, dans la _Vie d'Andréa Schiavone_, dit que Titien fit +assigner à ce peintre les trois premières lunettes de la voûte (_tondi_) +du côté du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il donne une +description détaillée de ces peintures. + +[26] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 152. + +[27] Don Gregorio Mayans, _ut supra_, p. 14. + +[28] Loc. cit., p. 152-153. + +[29] _Storia della letteratura italiana_, t. VII, p. 1514, édit. des +Classiques, de Milan, 1824, in-8. + +[30] Bottari, _Lettere pittoriche_, t. V, p. 140-146, _ad notam_. + +[31] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 38, 39. + +[32] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 46. + +[33] _Cartas de santa Teresa de Jesus_, T. 1er, _carta_ 11. + +[34] _Vida de don D. H. de Mendoza, ut suprà_, de la p. 38 à la p. 51. + +[35] Bibliothèque impériale de Paris, Y, n. 6256. + +[36] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 51. + +[37] Cette pièce commence ainsi (p. 114): + +Estoy en una prision +En un fuego y confusion + Sin pensallo. +Que aunque me sobra razon +Para dezir mi passion + Sufro y callo. + +[38] _Quintas a una despedida_, p. 141: + +Yo parto, y muero en partirme, +Yo lo procure, yo lo pago. +No me dexcys en el trago, +Señora, del despedirme, +Por el servicio que os hago. + +[39] Il est rapporté en tête du volume publié à Madrid en 1610, et se +trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de l'ouvrage et +le permis d'imprimer donné par l'inquisition. + +[40] Dans le catalogue des meilleures estampes du musée de Madrid, on +trouve cité le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux des cent +quatorze personnages illustres de la nation espagnole.--P. 7. +_Cuaderno_, 6º. + +[41] Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665. + +[42] _Œuvres de Voiture_, édit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, chez +Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes. + +[43] À Cologne, chez Pierre Van Egmondt, à la Sphère, 1673; petit +in-16.--Bibliothèque impériale, nº 1963. + +[44] Par exemple, après avoir dit du comte-duc: «_Andò alla corte e vi +andò addottrinato, non vi andò ignorante_, il ajoute: _La corte non è +una scuola di grammatica_; _ella non da i primi alimenti e non insegna e +primi elementi_; _il di lui cibo non è latte_; _di rado produce_, +_raffina_, etc. Telle est la manière du marquis, pleine de recherche, et +au fond très-vide.--Le passage ci-dessus est extrait, p. 14, de son +ouvrage intitulé: _Il ritratto del privato politico cristiano, estratto +dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san Lucar_; dédié à +Philippe IV, Bologne, 1635, _presso Giacomo Monti_, etc., in-8º de 135 +pag., plus l'Introduction.--Le marquis Malvezzi a composé un autre livre +à la louange de Philippe IV et de son ministre, sous ce titre: +_Introduttione al raconta de' principali successi accaduti sotto il +commando del potentissimo Re Philippo quarto_.--_Roma_, 1651, in-8º de +107 pages, plus le bref d'Innocent X, la dédicace au roi d'Espagne et +l'avertissement. Les deux ouvrages sont à la Bibliothèque impériale, +contenus dans le même volume, avec la _Caduta del conte Olivarès_, +l'_anno_ 1643, du père Camillo Guidi, _in Ivrea_, +1644,--0,388.--L'_Histoire d'Olivarès_ a encore été écrite en italien +par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte Ferrante +Pallavicini, _opere scelte_. + +[45] Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; édit. in-8º des +_Classiques latins_, de Lefebvre. + +[46] _Ibid._, chap. V, p. 249-250. + +[47] _La caduta del conte d'Olivarès_, p. 33-4. Bibliothèque impériale, +0,388, à la fin du volume. + +[48] _Il ritratto del privato politico_, etc., _ut suprà_, p. 41. + +[49] _Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la volle +accettare._--_Ut suprà_, p. 15. + +[50] Il était né le 8 avril 1605. + +[51] _Ut suprà_, p. 16. + +[52] T. II, p. 272, édit. de M. Ubicini. + +[53] _L'histoire du ministère du comte-duc_, etc., p. 6-7. + +[54] _Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes Españoles, que +con sus heroycas obras han illustrado la nacion_, etc. Londres, 1742, un +vol. in-8, p. 37, nº 57.--Ce livre n'est qu'un abrégé du grand ouvrage +de Palomino. + +[55] _Catalogo_, 1850, nº 27, p. 18. + +[56] _La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex_;--_Dar la vida por su +dama_, etc. Voyez à ce sujet: Ochoa, _Tesoro del teatro español_, 5 vol. +in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98. + +[57] Jean de Butron, _Discursos apologeticos en que se defiende la +ingenuidad del arte de la pintura_. In-4, Madrid, 1626. + +[58] _Velasquez and his Works_, _London_, 1855, in-12, avec le portrait +eau-forte de Velasquez; excellente biographie, à laquelle je ferai plus +d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus considérable du même +auteur: _Annals of the artists of Spain_, _London_, 1848. + +[59] Palomino, p. 18-19, nº 30. + +[60] _Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal 1600 al +1640._ In-4, p. 313, _Vº. Vincenzio Carducci_, t. V. + +[61] _Dialogo_ 7. + +[62] Baldinucci, _ut suprà_, p. 315. + +[63] Palomino, p. 36, nº 55, _Vº. Patricio Caxes._ Le catalogue du _real +Museo_ n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le nº 162, la +_Vierge avec l'enfant Jésus_. + +[64] Pag. 53, nº 73, _Eugenio Caxes_. + +[65] _Catalogo_, nº 151. + +[66] Pag. 74, nº 102. + +[67] _Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par Francisco +Pacheco, Vezino de Sevilla, año 1649_; petit in-4º, p. 101 et +suivantes.--Bibliothèque impériale, V. 1737. + +[68] Palomino, p. 77, nº 106 (abrégé de son grand ouvrage; Londres, +1742, in-8º) veut que Velasquez ait été d'abord élève de Francisco +Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le même auteur, p. 66, nº 91, +que «Francisco Herrera, nommé le Vieux, peintre, architecte et sculpteur +en bronze, fut natif et habitant de Séville, et élève de Francisco +Pacheco;» et, p. 68, qu'il mourut à la cour en 1656: il était donc à peu +près de même âge que Velasquez, et par conséquent, il n'aurait pu lui +servir de maître. Aussi, le catalogue du _real museo_ de Madrid (édit. +de 1850) indique Velasquez seulement comme élève de Pacheco.--Ce +dernier, de son côté, dans son _Arte de la Pintura_, réclame pour lui +seul la gloire d'avoir formé un tel disciple. Voici le passage où il +revendique cet honneur (p. 171, § 2): «Diego de Silva Velasquez, mon +gendre, occupe la troisième place (parmi les artistes qui ont le plus +honoré la peinture); c'est à lui, qu'après cinq années d'éducation et +d'enseignement, j'ai donné ma fille, déterminé par sa vertu, sa douceur, +ses excellentes qualités, et par les espérances que me faisaient +concevoir son bon naturel et son grand génie: L'honneur d'avoir été son +maître étant plus grand que celui d'être son beau-père, il m'a paru +juste de refréner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer cette +gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernières années.» + +[69] Pag. 566, _Arte de la Pintura_. + +[70] _Ut suprà_, p. 60, nº 84. + +[71] _Arte de la Pintura_, pag. 66, 611. + +[72] Palomino, p. 60, nº 84. + +[73] _Arte de la Pintura_, p. 101. + +[74] P. 116. + +[75] Palomino, p. 75, nº 102.--Une taxe semblable a existé plus +longtemps sur la vente des livres, et le traité de Pacheco sur la +peinture fut taxé à _quatro maravedis, cada pliego_. Voy. à la seconde +feuille après le titre. + +[76] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 101. + +[77] _Arte de la Pintura_, p. 165. + +[78] Palomino, p. 27, nº 43. + +[79] _Arte de la Pintura_, p. 471. + +[80] _Arte de la pintura_, p. 471. + +[81] _Ibid._, pages 593 et suivantes. + +[82] _Ibid._, p. 605. + +[83] C'est ainsi que Charles Le Brun a représenté Jésus-Christ, dans son +tableau, gravé par G. Andran et Edelinck, où il le montre adoré par les +anges, parmi lesquels on a voulu reconnaître, dans celui qui est à +genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallière. + +[84] _Ibid._, p. 100. + +[85] _Arte de la Pintura_, p. 492, 567. + +[86] _Ibid._, p. 163. + +[87] _Cataloge_, nos 237, 238, 333, 388. + +[88] Ces vers sont tirés du premier sonnet de Michel-Ange à la marquise +de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. _Le rime di Michel-Agnolo +Buonarroti, testo di lingua italiana_, in-8º, 1817, p. 1. + +[89] Palomino, p. 77, nº 106. + +[90] _Sumiller de cortina de su Magestad_, Pacheco; _Arte de la +pintura_, p. 102.--C'était une sorte de chambellan, chargé de tirer le +rideau, ou d'ouvrir et fermer les portières lorsque le roi d'Espagne +entrait dans ses appartements ou en sortait. + +[91] Ce portrait est au _Real museo, catalogo_, nº 527. + +[92] Bouterwek, _Hist. de la littérature espagnole_, t. II, p. 91 et +suivantes. + +[93] P. 102. + +[94] _Arte de la pintura,_ p. 102. + +[95] _Arte de la pintura_, p. 102. + +[96] _Anecdotes du ministère du comte duc d'Olivarès, tirées et +traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory_; Paris, +1722, in-12, p. 191:--Bibliothèque impériale, 0,700. + +[97] _Ut suprà_, p. 112, 113. + +[98] La _contractation_ était une junte siégeant à Séville, et qui était +chargée d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette ville pour +l'Amérique, ou venaient y aborder, et de faire payer les droits d'entrée +et de sortie. + +[99] _Ibid._, p. 113. + +[100] Voy. Palomino, p. 24, nº 38, et p. 41, nº 59. + +[101] _Arte de la pintura_, p. 96-97. + +[102] P. 95. + +[103] _Voyage d'Espagne_, t. III, p. 6-7. + +[104] Voy. le chapitre XII. + +[105] _Origen y dignidad de la Caça, etc._ Madrid, 1634, petit in-4º, +avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres VIII, IX, XXVI, +XXVII, XXXII, etc. + +[106] _Catalogo_, nº 68. + +[107] Mme d'Aulnoy, _Voyage d'Espagne_, t. I, p. 87. + +[108] _Littérature espagnole_, t. II, p. 60. + +[109] Voy. la notice sur cet amateur, chapitre XV et suiv. + +[110] _Velasquez and his Works, by William Stirling_, p. 80-81. + +[111] P. 102. + +[112] P. 54, _ut supra_. + +[113] Voy. le chapitre IX, liv. III, _Arte de la pintura_, p. 427 et +suivantes. + +[114] _Catalogo_, 299. + +[115] P. 102. + +[116] _Ibid._ + +[117] Lettre de Raphaël Mengs à D. Antonio Ponz, dans le _Recueil de +Bottari_, 2e édition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305. + +[118] P. 106-109, _Arte de la pintura_. + +[119] P. 110, _ibid._ + +[120] _Catalogo_, nº 177. + +[121] P. 103. + +[122] T. III, p. 486. + +[123] Pacheco, _Arte de la pintura_, p. 103. + +[124] _Histoire de France sous Louis XIII_, par M. A. Bazin, t. II, p. +30-34. + +[125] Voy. sur les négociations de Rubens, l'introduction mise par M. +Émile Gachet en tête des lettres inédites de cet artiste qu'il a +publiées. Bruxelles, 1840, in-8º, p. XXXV et suivantes. + +[126] Lettre de Rubens à Peiresc, de Madrid, 2 décembre 1628; dans les +lettres inédites de Rubens publiées par M. Gachet, p. 220, nº LXIX. + +[127] Selon J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P. P. Rubens_, +Bruxelles, 1 vol. in-8º, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de +Gonzague, voulant envoyer à Philippe III une superbe voiture avec un +attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour +accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, nº 70) dit que Rubens +vint à Madrid pendant le séjour du prince de Galles en 1623: c'est une +erreur. Rubens vécut à la cour de Mantoue jusqu'à la fin de 1608, époque +où la mort de sa mère le rappela à Anvers, et il ne retourna plus en +Espagne qu'en 1628. + +[128] Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, 224, 227, nº LXX. + +[129] É. Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 220, nº LXIX. + +[130] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, p. 342, 343, nos 1135, 1136, +1137, 1138, 1139 et 1140. + +[131] M. A. van Hasselt, p. 340, nº 1127, qui dit que ce portrait est +aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en Angleterre. Il a +été gravé par P. Pontius, et en petit, par Galle jeune. + +[132] Voy. le Catalogue du musée du Louvre, édition de 1852, écoles +allemande, flamande et hollandaise, p. 229, nº 431, et la note p. 225 +qui accompagne le nº 426. Ces dix compositions de Rubens ont été gravées +par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy. +l'_Abecedario_ de Mariette, Vº _Rubens_, p. 110. + +[133] P. 50, nº 70, _Pedro Pablo Rubens_. + +[134] _Catalogo_, nº 1704. + +[135] _Arte de la pintura_, p. 100. + +[136] P. 50, nº 70. + +[137] _Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600_, p. 281-283. + +[138] P. 169. + +[139] P. 131-133. + +[140] Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans l'introduction aux +lettres inédites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV. + +[141] P. 100, _Arte de la pintura_. + +[142] _Ut suprà_, p. 285. + +[143] Pacheco, p. 103. + +[144] _Id. ibid._, p. 103. + +[145] Vº Velasquez, p. 78, nº 406. + +[146] _Arte de la pintura_, p. 103 à 105 inclusivement. + +[147] Il est au _Real Museo_, _catologo_, nº 135. + +[148] Ce dernier tableau est au _Real Museo_, _catalogo_, nº 195. + +[149] _Ut suprà_, p. 78. + +[150] P. 105. + +[151] _Ibid._ + +[152] _Real Museo_, _catologo_, nº 155. + +[153] Ou _Fabrique de tapis_, _ibid._, p. 355. + +[154] P. 76, nº 105. + +[155] _Le vite de' pittori, scultori, architetti ed intagliatori dal +pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi di papa Urbano +VIII, nel 1642_; _Roma_, in-4º, 1733, p. 251 et suiv. + +[156] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 250 et +suiv. + +[157] Baldinucci, _vita di Vicencio Carducci_, p. 315, _Dec. III_, +_della parte III_, _dal 1600 al 1610_. + +[158] Ximenès, _descripcion del Escorial_, p. 344, 353: il est cité par +M. W. Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 55-56. + +[159] Baldinucci, _Dec. IV_, _della parte I_, _dal 1630_, _al 1640_; Vº +_Cosimo Lotti_, p. 306 et suiv. + +[160] Traduit par Baldinucci, _ibid._, p. 309. + +[161] Baldinucci, _ibid._, p. 308. + +[162] _Ibid._, p. 310. + +[163] Vie de Baccio del Bianco, _ut suprà_, p. 311 à 331, et +spécialement p. 323. + +[164] Baldinucci, _ut suprà_, p. 329 à 331. + +[165] P. 79, nº 106, vie de Velasquez. + +[166] _Vite de' pittori, scultori, ed architetti_, etc., in-4º. _Roma_, +1772, p. 269 à 274, et spécialement 272, 273. + +[167] Passeri, _id._, p. 271. + +[168] Passeri, _ut suprà_, p. 273-274. + +[169] Voyez sa vie dans Baldinucci, _Dec. III_, _della parte III_, p. +354 à 372. + +[170] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 125-126, se +conformant à la tradition espagnole, mais sans citer aucune autorité, +raconte que les modèles envoyés au Tacca furent peints par Velasquez, et +moulés en outre par le sculpteur Muntañèz, de Séville; d'où il résulte +que le Tacca n'aurait eu d'autre mérite que celui de l'exécution et de +la fonte. Assurément, les deux artistes espagnols étaient fort capables +de préparer tous les éléments de la statue de leur roi: mais j'ai +préféré suivre la version de Baldinucci, dont l'affirmation ne peut +laisser le moindre doute, et qui parle comme témoin oculaire. En effet, +après avoir rapporté l'envoi fait au Tacca des deux modèles peints par +Rubens, il ajoute:--«_Tanto chiese e tanto prontamente ottenne, e cosi +venne a guadagnare le due bellissime pitture di mano di quel grand'uomo_ +(Rubens), _che rimasero nella sua eredità, e nel tempo che io queste +cose scrivo, si conservano in casa i serrati._»--Baldinucci, vie de +Pietro Tacca, _Dec. III_, _part. III_, p. 363-364.--Je crois toutefois +devoir faire remarquer, que Baldinucci ne semble avoir connu ni +l'existence ni les œuvres de Velasquez, car on ne trouve aucune mention +de cet artiste, dans ses nombreuses _Notizie de' professori del +disegno._ Il ne serait donc pas impossible qu'il eût attribué à Rubens +des modèles peints par Velasquez. + +[171] Baldinucci, _ut suprà_, p. 364. + +[172] _Ibid._, p. 365. + +[173] _Ibid._, p. 366. + +[174] William Stirling, _ut suprà_, p. 127, à la note. + +[175] Palomino, _Ribera_, nº 88, p. 64. + +[176] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 408 et +suiv. + +[177] Passeri, _Vite de' pittori, scultori ed architetti, etc,--Domenico +Zampieri_, p. 33-39. + +[178] _Ibid._, p. 152, vie de Lanfrance. + +[179] P. 66, nº 91. + +[180] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 52. + +[181] On peut en juger au Louvre, en présence du tableau de cet artiste +nouvellement acheté de la succession de M. le maréchal Soult, et +représentant _Saint Bonaventure dictant ses commentaires._ + +[182] Il est maintenant au _Real museo_, _catalogo_, nº 531. + +[183] Nº 171, p. 136. + +[184] Le comte-duc ayant été disgracié en 1643, Herrera devait être +très-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre. + +[185] Nº 108. + +[186] P. 68-69, nº 93, notice sur F. Collantès. Cet artiste est +représenté au musée du Louvre, nº 544, par un paysage, _le Buisson +ardent_, d'un grand caractère, mais dans lequel Moïse ressemble à un +berger d'une des _sierras_ espagnoles. + +[187] Palomino, p. 119 et suivantes, nº 152. + +[188] T. III, p. 580, cité par M. William Stirling, _Velasquez his +Works_, p. 52-53. + +[189] _Para Mantenersi_, dit Palomino, p. 139, nº 173. + +[190] Ces tableaux sont à Séville. + +[191] M. Viardot, _les musées d'Espagne_, p. 145. Paris, 1843, 1 vol. +in-12. + +[192] Voy. le chapitre précédent. + +[193] P. 52, nº 72. + +[194] Vasari, _Vie de Jacopo Sansovino_, p. 264-5, t. IX.--Traduction de +M. Leclanché. Paris, 1842, in-8º. + +[195] Guidi, _la Caduta del comte-duca d'Olivarè, anno 1643; Ivrea_, +1644, in-8º, à la fin du volume, Bibliothèque impériale, 0,388;--p. 5. + +[196] _Ibid._, p. 49 à 55. + +[197] Il avait perdu sa fille unique, mariée au duc de Médina de Las +Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage. + +[198] Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pères et de +deux mères, et diable, en outre. + +[199] C'est dans ce voyage qu'il fit le célèbre portrait d'Innocent X, +qu'on admire à Rome au palais Doria-Pamphili. + +[200] _Ut suprà._ + +[201] Selon M. W. Stirling, _Velasquez and his Works._ + +[202] J'ai vu à l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un +très-grand nombre de portraits exécutés par des artistes étrangers venus +en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir +Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les +portraits dus à des artistes anglais, je n'ai remarqué que celui de +Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar +Gerbier, sur la même toile, par William Dobson.--Voy. le compte rendu de +cette exposition, que j'ai publié dans le _Journal des Débats_, nos +des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857. + +[203] Hogarth a précédé les deux autres. Ses premiers tableaux datent +d'environ 1720. + +[204] Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim Sandrart, +Polenburg, Gérard Honthorst, etc. + +[205] Dans son ouvrage qui a pour titre: _Anecdotes of the arts in +England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and +painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc._ Il a été +traduit par Millin, 2 vol in-8º, 1807, Paris. + +[206] _Rebellion and civil Wars in England_, 1702. 3 vol. +in-fº.--N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la +traduction française, publiée à la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t. +Ier, p. 73 et suiv. + +[207] _Oxford_, 1773, _e typographeo Clarendaniano_.--1 vol. in-folio, +gravures, cabinet des estampes, nº 3242. + +[208] _The third ed._, _London_, 1782, 4 vol. in-8º, t. II, p. 124. + +[209] Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace Walpole +invoque l'autorité, fut le précepteur des enfants du comte d'Arundel, et +qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du _Compleat +Gentleman_, d'une nouvelle intitulée, la Valeur d'un sou, _The Worth of +a penny_, et de divers autres ouvrages cités dans l'avertissement de la +2e édition de cette nouvelle.--Il a gravé, d'après Holbein, le +portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex. + +[210] _London, John Murray,_ 1854, 3 vol. in-8º, t. Ier, p. 11. Le +docteur Waagen a publié en 1857 un volume de supplément, sous le titre +de: _Galleries and cabinets of art in England_, également chez John +Murray. + +[211] Il faut lire _Evelyn_. Voy. Dallaway, _les Arts en Angleterre_, t. +II, p. 258, et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Evelyn. Ce +savant, dans son ouvrage intitulé _sculptura_, parle du comte d'Arundel, +comme d'une personne qu'il avait connue. + +[212] William Hookham Carpenter, _Mémoires et documents inédits sur +Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans_. Anvers, +1845, grand in-8º, 1 vol, p. 9-10. + +[213] _The history and antiquities of the castle and town of Arundel, +including the biography of its Earls from the conquest to the present +time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace the duke +of Norfolk. London, G. and W. Nicol_, _Pall-Mall_, 1834.--2 vol. grand +in-8º, fig. Bibliothèque impériale, nº 433, 0.6.2.--Ces deux volumes +n'ont qu'une seule pagination; le 2e vol. commence à la page 351. La +biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve dans ce +volume, de la page 414 à la page 496. + +[214] Tierney, p. 418-419. + +[215] _Anecdotes of painting._ t. II, p. 127. + +[216] Tierney, t. II, p. 434-435 + +[217] Tierney, t. II, p. 488 à 495. + +[218] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, avec le portrait de Rubens, p. 321. + +[219] Nº 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce tableau +se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de Pembroke à +Wilton-House.--_Ibid._, p. 260. + +[220] _Ut suprà_, p. 11. + +[221] _Vita di Antonio Van Dyck_, dans ses _Vite de' Pittori, Roma_, +1672. 1 vol. in-4º, p. 260-261. + +[222] _Treasures of art in Great-Britain_, t. III, p. 30, 31. + +[223] _Ibid._, t. II, p. 455. + +[224] _Ibid._, t. III, p. 30. + +[225] Dallaway, t. 1er. p. 264, _ad notam_ 2, traduction de Millin. + +[226] Nuremberg, in-folio, 1683. + +[227] Voy. les _Études sur l'Allemagne_ de M. Michiels, t. II, p. +387;--et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Sandrart, t. XL, p. +321. + +[228] Voy. l'_Abecedario_ de Mariette, Vº Jones Inigo, t. III, p. 8 et +suiv.;--la _Biographie universelle_, à l'article consacré à cet +architecte, et la notice intéressante donnée par Allan Cunyngham, dans +ses _Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and +architects_; _London_, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv. + +[229] _Loc. cit._, p. 256, _ad notam_. + +[230] _Ut suprà_, 436-7. + +[231] _Ibid._, p. 257. + +[232] Traduit par M. Hymans, p. 243-246. + +[233] _Vita di Tiziano, in-4º, Venezia_, 1648, p. 178. + +[234] _Ibid._, p. 177. + +[235] Waagen, _Loc. cit._, t. Ier, p. 12. + +[236] _Abecedario_, t. III, Vº Léonard de Vinci, p. 142, _ad notam_ 2. + +[237] _Ibid._, p. 297, _ad notam 1_. + +[238] _Ibid._, p. 142. + +[239] M. Charles Blanc, dans son livre _de Paris à Venise_, p. 57, dit +que cette offre fut faite du temps de Jacques Ier à Galéas-Arconati, +qui possédait alors le _Livre des Machines_ de Léonard de Vinci, mais +qui aima mieux en enrichir la bibliothèque de Milan. + +[240] _Sculptura_, p. 103.--Walpole, t. II, p. 129. + +[241] Voy. le volume consacré à Mariette dans l'_Histoire des plus +célèbres amateurs français_, p. 226, 232. + +[242] Waagen, _ibid._, p. 15. + +[243] _Id._, _ibid._, p. 8. + +[244] _Bellori, Vita di P.-P. Rubens_, dans _le Vite de' Pittori, etc. +Roma,_ 1672, in-4º, p. 245. + +[245] Qui représenteraient aujourd'hui plus d'un million. + +[246] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_, Bruxelles +1771, 1 vol. in-8º avec le portrait de Rubens, p. 144-145. + +[247] En 1730, in-folio, _London_. + +[248] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet. +Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8º, p. 235. + +[249] _Loc. cit._, t. Ier, p. 12. + +[250] Voy. sur ce personnage les _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 94 +et suiv. + +[251] P. 119 et suiv. + +[252] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 168, 178 +et suiv. + +[253] _Art treasures, etc._, t. II, p. 465.--Catalogue des peintures de +Charles Ier, d'après Vertue. + +[254] _Ibid._, t. Ier, p. 7-8, _ad notam_, p. 7. + +[255] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet, p. +230-231. + +[256] _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 71. + +[257] Tel est le nom latin qu'il s'est donné et sous lequel il a publié +ses ouvrages: Son nom français était Dujon, et en anglais il se faisait +appeler Yough. Voy. la préface du docteur Chandler aux _Marmora +oxoniensia_. + +[258] _Vita Francisci Junii, F. F._, après la préface de la 2e +édition que Grævius a donnée en 1694 du traité _De pictura veterum_. + +[259] Le texte de Grævius porte: _Anno nonagesimo primo_; mais +l'épitaphe de Junius, à Oxford, attribuée à Isaac Vossius, son neveu, +indique, en chiffres romains, qu'il était né en MDLXXXIX. + +[260] _Francisci Filius._ + +[261] _Menevensis_, je ne suis pas certain que ce mot latin veuille dire +Methuen; il ne se trouve pas dans le _Dictionnaire des noms latins de la +géographie ancienne et moderne_. Paris, 1777, in-12. + +[262] _Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas artes +illas, quæ non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales +florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque +suscipiunt._ + +[263] Voici le titre de la deuxième édition: _Francisci Junii de pictura +veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis accessionibus +aucti, ut plane novi possent videri_.--_Accedit catalogus, adhuc +ineditus, architectorum, mechanicorum, sed præcipue pictorum, +statuariorum, cælatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum quæ +fecerunt, secundum seriem litterarum digestus._--_Roterodami, Typis +Regneri Leero_, 1694, grand in-4º avec frontispice de A. Van der Werff, +gravé par Molder, et le portrait de Junius, du même, gravé par Gunst. La +première édition avait paru en 1636. + +[264] _De pictura veterum, lib. prim._, § 1, p. 2e, édition de 1694. + +[265] _Id._, _ibid._, p. 296. + +[266] Grotius est né à Delft le 10 avril 1585, et Junius à Heidelberg en +1589. + +[267] Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la _Biographie +universelle_ de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv. + +[268] Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la première +fois en français, dans le traité _De pictura veterum_, immédiatement +après la dédicace de Junius à Charles Ier. + +[269] Voy. cette épigramme en grec, et sa traduction en vers latins par +Grotius lui-même, dans le catalogue des artistes anciens de Junius, p. +194, Via _Satureius_, _sculptor_, édition de 1694 du traité _De +pictura veterum_. + +[270] Qui ne parut qu'après la mort de Junius dans la 2e édition de +son ouvrage donnée par Grævius, 1694. + +[271] En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction des +mémoires publiés en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par +Carpenter.--Anvers, 1845, p. 57-58, in-8º. + +[272] Voy. les notes de M. Hymans, _ut suprà_, p. 58. + +[273] Cette lettre est rapportée dans le recueil de Bottari, t. IV, nº +X, de l'édition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en italien +les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a laissé en +latin la partie de la lettre écrite dans cette langue. + +[274] _Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academiæ_, +MDCCLXIII, 4 vol. in-fº.--Cabinet des estampes, bibliothèque impériale, +nº 3242-62. + +[275] _Marmora Arundeliana_, _publicavit J. Seldenus_, _Londini_, _J. +Billius_, 1629, in-4º. + +[276] Voy. _la Vie de Peiresc_, par Gassendi, édition de Lyon, 1658, p. +5. + +[277] _Lettres inédites de Rubens_, publiées par Émile Gachet, p. 235. + +[278] Dallaway, p. 260-1. + +[279] Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, même en +Angleterre, et dont je dois la communication à l'obligeance de M. +Alphonse Wyat-Thibaudeau: _A true relation of all the memorable places +and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord +Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall +of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand +the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne, +gentleman.--London, printed for Henry Seile, and are to be sold in +Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and +the conduit, 1637._--Petit in-8º de 70 pages, sans la dédicace à Thomas +Howard, fils et héritier de Henry lord Maltravers. + +[280] _Who went to war._--Était-ce la statue antique d'une amazone? + +[281] _Ibid._, p. 50, 53, + +[282] P. 32. + +[283] William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33 à 37. + +[284] Il fut décapité à Londres, le 30 janvier 1649. + +[285] Ces livres sont maintenant réunis à ceux du _Bristish museum_. +Voy. M. Tierney, t. II, p. 472. + +[286] Voy. au cabinet des estampes, Bibliothèque impériale, nos +208-323, l'_Œuvre de Wenceslas Hollar_, in-folio, 3 vol., au +commencement du 1er vol. + +[287] _Id._, _ibid._ + +[288] En allemand: _Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss sein +Rupforsticke.--Berlin_, 1853, cabinet des estampes, nº 10109. + +[289] _Abecedario_, Vº Léonard de Vinci, t. III. p. 169. + +[290] Voy. l'œuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: ce +portrait s'y trouve en deux états. + +[291] Voy. _Anecdotes of painting, the third ed._ t. II, p. 125, _ad +notam_. + +[292] London, 1656, in-fº. + +[293] Mariette, _abecedario_, Vº Hollar, t. II, p. 373. + +[294] Tierney, t. II, p. 474. + +[295] _His health was sensibly declining_, t. II, p. 478. + +[296] Tierney, _ibid._, p. 481. + +[297] Préface du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_. + +[298] Dallaway, t. Ier, p. 262. + +[299] T. II, p. 526. + +[300] Décapité le 29 décembre 1680, comme complice de la conspiration +des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les deux +condamnations soient également iniques, avec Thomas Wentworth, comte de +Strafford, ministre de Charles Ier, qui subit le même sort le 21 mai +1641. + +[301] T. Ier, p. 267, _ad notam_. + +[302] _Joachimi de Sandrart a Stockav_, etc., _Academia nobilissimæ +artis pictoriæ_, etc., etc., etc. _Noribergæ_, 1683, in-fº, +figures.--Bibliothèque impériale, V, 555 B., p. 282. + +[303] Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de +cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels +Quentin Matsys, Otho Vœnius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E. +Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, Ægid. Sadeler, +Pierre de Jode le jeune, etc. + +[304] Voy. le catalogue du musée d'Anvers, 2e édit. 1857, préface, p. +XII, à la note. + +[305] La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans les +Pays-Bas est prise de celle publiée dans le t. Ier du _Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire_. Paris, 1842, in-8º, p. 415 et suiv. + +[306] Né à Anvers en 1450, mort en 1527. + +[307] Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-après. + +[308] Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, t, XVIII, p. 34, +et tome XXIV, p. 551, les articles consacrés à ces deux savants +explorateurs de l'antiquité. + +[309] Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cité plus haut. + +[310] _Ut suprà_, p. 492. + +[311] Cependant, d'après la Notice sur Rubens, insérée dans le Catalogue +du musée d'Anvers, 2e édit, 1857, p. 190 et suiv., il paraîtrait +résulter «de documents découverts par M. R.-C. Backhuizen van den +Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publiés par lui en +1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour à Siegen, dans le +comté de Nassau.»--Que Rubens soit né à Cologne ou ailleurs, il n'en +doit pas moins être considéré comme le plus illustre citoyen d'Anvers. + +[312] M. Émile Gachet, _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, Bruxelles, +1840, in-8º, introduction XI et la note. + +[313] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_. in-8º, +Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv. + +[314] P. 191. + +[315] P. 192. + +[316] _Vies des peintres flamands_, t. I. p. 323. + +[317] _Histoire de P.-P. Rubens_, par M. André Van Hasselt, in-8º. +Bruxelles, 1840, p. 15, à la note 2. + +[318] Voy. Bellori, _Vita di P.-P. Rubens_; Baldinucci, id., part. v, p. +281 et suiv.; et le Baglione, _id.,_ p. 246.--Boschini, _Carta del +navegar pittoresco_, p. 59 et 60, fait faire à Rubens un séjour de six +ans et demi à Rome et de trois ans à Venise; mais il se trompe, puisque +Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la fin de mai 1600 +jusqu'au milieu de novembre 1608. + +[319] Ce premier voyage de Rubens à la cour de Madrid, que l'on a voulu +révoquer en doute, est prouvé par une pièce de vers composée par +Philippe Rubens, qui a pour titre _ad P.-P. Rubenium navigantem_, et +dans le préambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers +trois ans avant la publication de ses _Electorum libri II_, imprimés à +Anvers en 1607, c'est-à-dire en 1604, alors que son frère _in Italiam ex +Hispania trajiceret_. Ils se trouvent à la suite des _Electorum_, p. 121 +à 124.--Bibliothèque impériale, Z, 422, in-4º. + +[320] Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivarès qui précède, p. 113. + +[321] Van Hasselt, _Histoire de Rubens_, p. 21. + +[322] Van Hasselt, p. 22-23.--Bellori, Baldinucci et le Baglione, +donnent une indication détaillée des peintures que Rubens exécuta tant à +Rome qu'à Gênes. + +[323] Il était né à Cologne en 1574. + +[324] Voy. à la suite des _Electorum_ de Philippe Rubens, p. 96, +Bibliothèque impériale, Z; 422, in-4º. + +[325] _Id._, _ibid._, p. 97 et suivantes. + +[326] Voy. ces lettres, _ibid._, p. 245, 254 et 255. + +[327] Voy. dans les _Electorum_ ces planches, p. 21, 30, 67, 73, 74. + +[328] Philippe Rubens fut rappelé de Rome en 1609 par le sénat d'Anvers, +qui l'avait investi de la place de secrétaire d'État. Il mourut dans +cette ville à l'âge de trente-huit ans, le 28 août 1611, laissant de +vifs regrets, et fut inhumé dans l'église de Saint-Michel, où sa veuve +lui fit élever un monument que Corn. Galle a gravé, et qui probablement +a été dessiné par Rubens. Il se trouve dans l'œuvre de ce peintre, au +Cabinet des estampes, in-fº, t. I. + +[329] Grand in-folio, nº 387-302, t. II. + +[330] Elle est rapportée par Michel dans son _Histoire de Rubens_, p. +41. + +[331] Voyez cette pièce de vers à la suite des _Electorum_ de Philippe +Rubens, p. 118 à 120. + +[332] _Histoire de P.-P. Rubens_, p. 46. + +[333] _Id._, p. 111 et suiv.--Il a été suivi par M. Émile Gachet, +Introduction aux _Lettres inédites de Rubens_, p. XV et suiv. + +[334] 2e édit. 1857, p. 202-203. + +[335] À tort, selon Michel, _Histoire de Rubens_, p. 6 à 12. + +[336] P. 201. + +[337] Ce tableau a été gravé par B.-A. Solswert; on peut en voir une +épreuve dans l'œuvre de Rubens au Cabinet des estampes. + +[338] Catalogue du musée d'Anvers, nos 275 à 279. P. 200 à 205. + +[339] _Abecedario_, Vº P.-P. Rubens, p. 73. + +[340] Nº 244 du Catalogue, cité par M. Van Hasselt, dans son _Catalogue +de l'œuvre de Rubens_, p. 344, nº 1153. + +[341] Placé autrefois dans l'église des Récollets, et maintenant au +musée d'Anvers, sous le nº 273. + +[342] Voy. Michel, _Histoire de Rubens_, p. 80, 83, 96, 103, 119 et 188. + +[343] Ce monument a été gravé par Lommelin, et se trouve dans le t. +Ier, in-fol. de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. C'est de +l'inscription rapportée au bas de cette gravure que nous avons extrait +les détails qui précèdent sur Jean Gevaërts. + +[344] L'exemplaire de la Bibliothèque impériale, Z, 423, est celui que +Gevaërts avait offert à son ami Pierre Dupuy, et sur la feuille en +regard du titre on lit la dédicace latine écrite de sa main. + +[345] Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugurée à Paris, sur le +Pont-Neuf, en 1614.--Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, +vº Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce philologue et la +date de leur publication. + +[346] Dans les _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par M. Émile +Gachet. Bruxelles, 1840, in-8º, après l'Introduction, p. 1re, nº 1. + +[347] _Id._, _ibid._, p. 2, nº II. + +[348] _Id._, _ibid._, lettre à Gevaërts, du 3 octobre 1620, p. 3, nº +III. + +[349] L'abbé de Marolles, dans son _Livre des peintres et graveurs_, +réimprimé par M. Janet, édit. elzévir., 1855, parle de l'abbé de +Saint-Ambroise comme de _son sincère ami_, p. 19, XIVe quatrain. + +[350] Catalogue du Musée du Louvre, école flamande, édit. 1852, p. 231. + +[351] _Id._, _ibid._, p. 230, nº 434. + +[352] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 5, nº V. + +[353] Voy., entre autres, sa lettre à Peiresc du 10 mai 1628, en +italien, sur la peinture antique des _noces aldobrandines_, découverte +en 1606 sur le mont Esquilin. + +[354] Le flamand, l'allemand, l'anglais, le français, l'espagnol et +l'italien, qu'il préférait aux autres, et dont il faisait un fréquent +usage. + +[355] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 252. + +[356] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, nº LXI. + +[357] Suivant Michel, _Histoire de Rubens_, p. 154, en juin ou juillet +de la même année, selon M. Gachet, p. XXXVII et la note. L'opinion de M. +Gachet me paraît d'accord avec l'épitaphe d'Isabelle Brant, composée par +Rubens lui-même, et rapportée par Michel, p. 154. + +[358] Voy. la notice qui précède sur cet amateur. + +[359] _Mémoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, traduits +par L. Hymans._ Anvers, 1845, gr. in-8º, p. 206 et suiv. + +[360] Émile Gachet, p. 230, nº LXXII. + +[361] Au-dessous du tombeau de Jean Gevaërts, et gravée, avec ce +monument, dans l'Œuvre de Rubens du Cabinet des estampes. + +[362] Émile Gachet, p. 241. + +[363] Ce passage et les phrases précédentes sont en latin dans la lettre +de Rubens, écrite pour le surplus en flamand. + +[364] Fils de Philippe IV. + +[365] Émile Gachet, p. 245. + +[366] _Id._, _ibid._, à la note. + +[367] Voy. l'œuvre du maître au Cabinet des estampes, t. II. + +[368] Voy. cette pièce de vers à la suite des _Electorum_, p. 116 à 118. + +[369] Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la même distinction. + +[370] Lettre à Peiresc, d'août 1630; Émile Gachet, p. 251, nº LXXVII. + +[371] _Ibid._, p. 259, nº LXXVI. + +[372] _Di Antonio Bosio_, grand in-fol. _Roma_, 1632.--Se trouve au +Cabinet des estampes de Paris. + +[373] _Roma_, 1640, 2 vol. in-fol.--Voy. au Cabinet des estampes. + +[374] Mariette, _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 112, prétend que cette +fête coûta plus de deux cent mille écus à la ville d'Anvers, qu'elle fut +obligée d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de son temps +(1760). + +[375] Voici le titre de cet ouvrage: _Pompa introitus Honori Ser. Princ. +Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. decreta et +adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio equite +inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat Gasperius +Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpiæ, apud Theod. a Tulden, +qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et sculpsit_, +1642, in-fº.--Cet ouvrage se trouve dans l'œuvre de Rubens qui est au +Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la galerie de +Médicis. + +[376] P. 208 et suivantes. + +[377] _Histoire de Rubens_, p. 234. + +[378] Voy. le titre-frontispice des gravures de Théodore de Tulden. + +[379] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 247. + +[380] Rapportées par M. Émile Gachet, p. 276 et suivantes. + +[381] _Acad. pict. nob., etc._, p. 285, 1re colonne au bas de la +page. + +[382] Dans sa _Vie de P.-P. Rubens_, publiée par le baron de +Reiffenberg, p. 10.--«_Applicabat se operi assidente semper lectore, qui +librum, Plutarchum vel Senecam prælegeret, ita ut lectioni et picturæ +suæ simul intentus esset._» + +[383] Donné par M. Van Hasselt, après son _Histoire de Rubens_, de la p. +227 à la fin du volume. + +[384] _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68. + +[385] Ce portrait, d'après le Catalogue de l'œuvre de Rubens, par M. A. +Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron Roose à +Bruxelles.--On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le tome +1er, in-folio, de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. + +[386] _Histoire de Rubens_, p. 269. + +[387] Elle est rapportée en entier par Michel, p. 270. + +[388] Voy., dans les lettres publiées par M. E. Gachet, celle de Rubens +à Peiresc, d'Anvers, le 16 août 1635, p. 258-9, nº LXXVI. + +[389] En Hollandais _Wttenboogaert_. + +[390] _Academia nob. art. pictoriæ_, vº Rembrandt. + +[391] T. 1er, p. 254 et suiv. + +[392] Entre autres, par Descamps, la _Vie des peintres flamands et +hollandais_, T. 1er, p. 299 et suiv., édit. de Marseille, 1840, +in-8º. + +[393] Ses œuvres latines ont été publiées en 1644 par les Elzevirs, à +Leyde, in-8º; et à la Haye en 1655, in-12.--Bibliothèque impériale, Y, +3239. + +[394] Édit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77. + +[395] _Id._, _ibid._, p. 159. + +[396] _Id._, _ibid._, p. 344. + +[397] _Id._, _ibid._, p. 352. + +[398] _Signorum veterum icones_, in-4º.--Cabinet des estampes, nº +790-158. + +[399] M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite aux quatre +classes de l'institut royal néerlandais, en 1843; rapport, p. 142.--Ces +lettres ont été reproduites par M. le docteur P. Scheltema, archiviste +d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son discours: +_Rembrandt, sa vie et son génie_, traduit par A. M. Willems, revu et +annoté par W. Burger, et extrait de la _Revue universelle des arts_. +Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv. + +[400] Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt lui-même, le +remboursement de ce qu'il avait dépensé pour les cadres et la caisse +d'emballage.--_Scheltema_, p. 67. + +[401] _Ibid._ + +[402] Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans l'œuvre de +Rembrandt. + +[403] M. Scheltema, p. 71.--Voy. aussi l'_Abecedario_ de Mariette, vº +Rembrandt, t. IV, p. 358-9. + +[404] _Architecture, peinture et sculpture de la maison de ville +d'Amsterdam_.--Grand in-fº, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, 1719, avec +texte en français; les gravures sont de Hubert Quellinus.--Cabinet des +estampes, nº 847-158.--Il existe au même cabinet un autre ouvrage en +hollandais sur le même sujet; nº 2828-32. + +[405] _Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam_, 1679. Mais il doit y +avoir une édition antérieure. M. Charles Blanc dans son _Œuvre de +Rembrandt reproduit par la photographie_, 6e livraison, a le premier +fait connaître la tragédie de _Médée_, dont il donne l'analyse d'après +la traduction due au savoir et à l'obligeance de M. Koloff, employé au +Cabinet des estampes. + +[406] _Ut suprà_, p. 64. + +[407] Voy. _Abecedario_, vº Rembrandt, t. IV, p. 357. + +[408] Nos 408, 409 du catalogue des écoles allemande, flamande et +hollandaise, édition de 1852. + +[409] P. 20. Il ne dit pas ce que représentent ces esquisses. + +[410] Cité par M. Ch. Blanc, dans son _Histoire des peintres de toutes +les écoles, Vie de Rembrandt_, 3e, 4e et 5e livraisons, p. +18.--Librairie Renouard, in-4º. + +[411] M. Ch. Blanc, _ibid._ + +[412] _La vie des peintres flamands, allemands et hollandais_, notice +sur Rembrandt, t. 1er, p. 302, édition de Marseille. + +[413] M. Scheltema, _ut suprà_, p. 75. + +[414] Écoles flamande, hollandaise et allemande, édition de 1852, p. +214, nº 407. Voy. aussi le nº 411 et la note qui l'accompagne, p. 216. + +[415] De l'imprimerie du gouvernement, à La Haye, 1826, in-8º, p. 31, nº +100. + +[416] Sous ce titre: _Paradigmata graphica variorum artificum_. Cabinet +des estampes, à la suite des _Signorum veterum icones_, dans le même +volume. + +[417] Scheltema, p. 54 et suiv., nos 18 et suiv. + +[418] _Ut suprà_, p. 18-24. + +[419] _Ibid._, p. 63. + +[420] On trouve également écrit Pirckeimer: j'ai adopté la première +orthographe, qui est celle d'Érasme. + +[421] Cette phrase sert d'épigraphe à l'ouvrage publié en 1826 à +Nuremberg sous ce titre: _Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und +Dichten_. + +[422] Les détails qui suivent sont extraits de la vie de B. Pirckheimer +(_de vita Pirckheimeri commentarius_), par Conrad Rittershusius, en tête +des œuvres de Pirckheimer, _cum Alberti Dureri, civis norimbergensis, +vulgo Apellis germanici dicti, figuris æneis, adjectis opusculis +Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc._--_Franco furti, excudebat Joh. +Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX._--Petit in-folio; +Bibliothèque impériale, II, 751. + +[423] P. 40. + +[424] _Ad Ticinum_, dit le texte. M. Weiss, dans l'article Pirckheimer +de la _Biographie universelle_ de Michaud, traduit _Pisc_: mais +l'indication des professeurs montre que c'est Pavie. + +[425] Sous ce titre: _Historia belli Suitensis, sive Helvetici duobus +libris descripta_, p. 60 et suiv. de ses œuvres. + +[426] _Bellum Helveticum_, lib. II. + +[427] Voyez, entre autres, le passage rapporté page 10 de sa vie, où il +déplore le sort des populations ruinées et manquant de tout, par suite +de la guerre. + +[428] _De vita Pirckhemeri commentarius_, p. 13. + +[429] _Desideri Erasmi epistolæ_, dans le t. III, p. 708, nº DCXVIII, de +ses œuvres complètes, édition de Leclerc, à Leyde, 1703, in-folio; +Bibliothèque impériale, Z, 1978. + +[430] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII. + +[431] Pirckheimer était né le 5 décembre 1470, Albert Durer, le 20 mai +1471. + +[432] Voici le texte du passage de Rittershusius, _de vita Pirckheimeri +commentarius_, p. 16, où il rapporte les relations de Bilibalde avec +Durer:--«Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus proximam pingendi +artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut cum Apelle +Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro supremo, +Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et penè quotidianam +vitæ consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis adjuvit ac +promovit, quò melius atque commodius artem suam excolere et ad tantum +fastigium perducere posset.» + +[433] Il ne parut qu'après sa mort. Il a été ensuite publié de nouveau +avec ses autres œuvres, _ut suprà_, p. 223. + +[434] _De vita Pirckheimeri commentarius_, p. 16. + +[435] Elles ont été traduites et publiées dans le _Cabinet de l'amateur +et de l'antiquaire_, t. 1er, p. 306 et suiv., 1842. + +[436] Voy. p. 314-320. + +[437] Voy. cette gravure dans l'œuvre d'Albert Durer, _bois_, Cabinet +des estampes, in-folio, nº 154. + +[438] _Parte III_, p. 303, édition originale. + +[439] Dans son _Dictionnaire_, vº Durer, Albert, p. 1042, note D, +édition in-folio. + +[440] La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du 8 +septembre 1515. Voyez les œuvres de Pirckheimer, p. 212. + +[441] _Ibid._, p. 212, 213. + +[442] Le texte dit: _Legalis illius pedagogi timore_. + +[443] _Epistolæ Erasmi_ dans ses œuvres complètes, édition de Leclerc, +Leyde, 1703, in-fº, t. III, p. 721, nº DCXXXI. + +[444] Il a été traduit en français et publié dans le _Cabinet de +l'amateur et de l'antiquaire_, t. Ier, p. 415 et suiv., 1842. Voy. p. +265 et suiv., ci-dessus. + +[445] Le texte dit dans plusieurs passages: _Fusilis Erasmus_. + +[446] Il est gravé en tête de la vie d'Érasme par Charles Patin, avant +l'_Encomium Moriæ_, édition de 1676, à Bâle, in-8º. Ce cachet se voyait +alors à la bibliothèque de cette ville; l'épigraphe dont il est entouré +dans le champ est: _Cedo nulli_, et au-dessous de la tête, sur le socle, +est écrit: _Terminus_. + +[447] _Erasmi epistolæ_, _ibid._, p. 743, nº DCXLVI. + +[448] _Ibid._, p. 773, nº DCLIX. + +[449] _Ibid._, p. 782, nº DCLXIX. + +[450] _Ibid._, p. 847, nº DCCXXVII. + +[451] _Ibid._, p. 848, nº DCCXXIX. + +[452] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII. + +[453] _Ibid._, p. 944, nº DCCCXXVII. + +[454] Cabinet des estampes, œuvre de Durer, nº 154 du catalogue, volume +des _cuivres_, in-folio. + +[455] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166. + +[456] _Vita Johannis Holbenii_, par Charles Patin, dans son édition, +publiée à Bâle en 1676, de l'_Encomium Moriæ_. + +[457] _Ibid._, p. 384, nº CCCLXXIV. + +[458] On peut lire dans ses œuvres, p. 197 à 199, les deux discours +latins qu'en sa qualité de lieutenant général de la république de +Nuremberg il adressa à Charles-Quint, contre les ennemis de cette +république. + +[459] Voyez son apologie ou _Laus Podagræ_, dans ses œuvres, p. 204. Il +composa aussi, vers le même temps, une dissertation singulière: _De +Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa peccatrice, +seu_ περυηπερυη; p. 220 et suiv. + +[460] Œuvres de Pirckheimer, p. 172-3. + +[461] Voy. _Disquisitio de libro poetico Theuerdank_, par Henri +Théophile Titius, _Altdorfii_, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec +le portrait de Pfinczig. C'est une thèse soutenue en latin sur le +Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le +volume de _Mariette_, p. 198. + +[462] Voy. au cabinet des estampes. Le _Char triomphal_ se trouve au +milieu du volume in-fº, provenant de l'abbé de Marolles, _œuvres sur +bois d'Albert Durer_, nº 154 du catalogue; on le voit aussi dans les +œuvres de Pirckheimer. + +[463] _Epist. ut suprà_, p. 1027, nº DCCCCV. + +[464] _Ibid._, p. 248, nº CCXXVI. + +[465] P. 339 et suivantes. Cette correspondance écrite partie en latin +partie en allemand, a été de nouveau publiée dans cette dernière langue, +à Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12. + +[466] _Bilib. Pirckheimeri opéra_, p. 399, à l'appendice. + +[467] Epist. _ut suprà_, p. 1075, nº DCCCCLVII. + +[468] _Pirckheimeri opera_, p. 44. + +[469] Œuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de l'élégie: + +Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis, + Alberte, atque meæ maxima pars animæ: +Quo cum sermones poteram conferre suaves, + Tutus et in fidum spargere verba sinum: +Cur subito infelix mærentem linquis amicum, + Et celeri properas non redeunte pede? +Non caput optatum licuit, non tangere dextram, + Ultima nec tristi dicere verba vale. +Sed vix tradideras languentia membra grabato, + Quum mors accelerans te subito eripuit. +Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum! + Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt! +Omnia pro merito dederat fortuna secunda, + Ingenium, formam, cum probitate fidem. +Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa: + Tollere sed laudes improba non potuit. +Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama, + Splendebunt donec sidera clara polo. +I decus, i nostræ non ultima gloria gentis, + Ductore et Christu cælica regna pete. +Illic non vano gaudebis semper honore, + Pro meritis felix, præmia digna ferens: +Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra, + Et cymba instabili labimur in pelago. +Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi + Nos quoque idem te post ingrediemur iter. +Interea mœsti lachrymas fundamus amico, + Nil quibus afflictis dulcius esse potest; +Accedantque preces, summum placare tonantem + Quæ possint, quidquam si pia vota valent. +Et ne quid tumulo desit, spargamus odores, + Narcissum, violas, lilia, serta, rosas. +Felix interea somno requiesce beato, + Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur. + +[470] Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on croit être +celui du graveur, et la date de l'année 1529. Voy. Bartsch, t. VIII, p. +308-309, nº 30. + +[471] P. 19. _De vita Pirckheimeri commentarius._ + +[472] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On trouve +l'emblème de Pirckheimer dans ses œuvres, avant sa vie par +Rittershusius; hauteur 16 centimètres sur 12 de largeur environ. + +[473] Cabinet des estampes. Bibl. imp. nº 154 du catalogue, vol. _des +bois_, grand in-folio. + +[474] _Pirckheimeri opera_, p. 44 + +[475] _Ibid._, p. 43. + +[476] _Lettres familières de M. Winckelmann avec les ouvrages de M. le +chevalier Mengs_; _Yverdon_, 1784, 3 vol. petit in-18, t. Ier, lettre +du 8 décembre 1762, p. 160. + +[477] Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par Hubert, celle +des éditeurs viennois de son histoire de l'art, et la traduction +italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son éloge, par Heine; l'art. +de la _Biographie universelle_ de Michaud, vº Winckelmann, et beaucoup +d'autres.--Mais la véritable histoire de notre amateur est écrite par +lui-même dans ses lettres à ses amis, et c'est dans sa correspondance +que nous l'avons surtout étudiée. + +[478] Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en italien, +par Carlo Fea; _Storia delle arti del disegno, etc._, _Roma_, +_Pagliarini_, 1783, 3 vol. in-4º, t. Ier, XL. + +[479] Cette dernière règle, enseignée par Lhomond et les anciens +latinistes, a été effacée des grammaires modernes: _Grammatici certant_. + +[480] Article de Winckelmann, dans la _Biographie universelle_ de +Michaud, t. LI, p. 8. + +[481] C'est Winckelmann lui-même qui indique le temps passé à Seehausen, +dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. ses lettres, +édition d'Yverdon, t. Ier, p. 44. + +[482] Préface des éditeurs viennois de l'_Histoire de l'art_, traduite +en italien par Fea, t. Ier, XLIV. + +[483] Voici une des phrases de cette lettre: «Je ne trouve ressource +qu'à avoir recours à la grâce d'un des plus grands hommes du siècle, +dont l'humanité, qu'il fait éclater de tous les traits de ses écrits +immortels, nous inspire une si haute idée qu'on ne se peut dispenser +d'en espérer bien.» Lettres, _ut suprà_, t. Ier, p. 33 à 36. + +[484] «_Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, quantum +fieri potuit, genio sæculi accommodatus est... Lipsiæ, quo iter facere +quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste tincta, ut +non pudeat elegantium hominum ora subire._» Lettres, t. Ier, p. 43. + +[485] Lettres, t. Ier, p. 45-46. + +[486] _Specimen catalogi bibliothecæ Bunarianæ_, Leipzig, in-4º, 1748. +Le catalogue a été publié dans la même ville, de 1750 à 1756, 3 tomes en +7 vol., in-4º, mais il n'a pas été terminé. + +[487] Dans une note qui accompagne la lettre à lui adressée par +Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. Ier, p. 150-155-157. + +[488] Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. Ier, p. 46. + +[489] Lettres de Winckelmann, t. Ier, p. 59, _ad notam_. + +[490] M. de Hagedorn, dans ses _Réflexions sur la peinture_, traduction +de Hubert, fait le plus grand éloge d'un tableau d'Œser, représentant +Saül et la Pythonisse d'Endor, évoquant l'ombre de Samuel.--Œser exécuta +plus tard à Leipzig plusieurs morceaux de sculpture, entre autres la +statue de l'électeur, sur l'esplanade de la porte de Saint-Pierre, et le +petit monument élevé à la mémoire du poëte Gellert.--Sur Raphaël Donner +et ses œuvres, voyez les _Éclaircissements historiques_ attribués à M. +de Hagedorn, à la suite de la _Lettre d'un amateur de peinture_; Dresde, +1755, in-18, p. 330 et suivantes. + +[491] En allemand; il a été traduit en français par Hubert, Leipzig, +1765, 2 vol. in-8º. + +[492] Appréciation de Moses Mendelssohn, citée dans l'avertissement de +Hubert, en tête de sa traduction, VI. + +[493] T. Ier, p. 81 et suiv.; 439 à 478. + +[494] Elle fut achetée plus tard par l'électeur de Saxe, pour être +réunie à celle de Dresde. + +[495] _Par M. Jules Hübner; traduit de l'allemand par M. Louis Grangier; +Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, p. 8._ Ce +catalogue, dressé avec beaucoup d'ordre et de méthode, est précédé d'une +introduction historique, qui renferme des détails pleins d'intérêt sur +l'origine et l'accroissement de cette admirable collection. + +[496] En français, 2 vol. in-fº, fig. Dresde, 1755-1757. + +[497] Également on français, Leipzig et Vienne, 1770, in-8º. + +[498] Introduction au Catalogue du musée de Dresde, p. 51. + +[499] M. de Heinecken mourut le 5 décembre 1792. + +[500] Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de Dresde, +des détails pleins d'intérêt sur ces acquisitions et sur beaucoup +d'autres; de la p. 8 à la p. 49. + +[501] _Ibid._, p. 31-32. + +[502] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. II, +Mariette. + +[503] Introduction, p. 9. + +[504] Il a été ouvert le 25 septembre 1855. On commença de bâtir en +1847, d'après les plans de M. G. Semper, alors professeur et directeur +de l'école d'architecture de Dresde, et l'on continua ces travaux, +depuis 1849, sous la direction des architectes Haüel et Krüger, +puissamment secondés par M. de Benchelt.--Catalogue de Dresde, +introduction, p. 67-70. + +[505] _Ibid._, p. 61. + +[506] _Ibid._, p. 63, _ad notam_. + +[507] Louis de Silvestre, né à Paris le 23 juin 1675, fut appelé en Saxe +en 1716 par Auguste II, en qualité de son premier peintre; il fut nommé +en 1726 directeur de l'Académie de peinture de Dresde; et décoré, en +1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il rentra en France en +1748, fut élu le 7 juin de la même année recteur de l'Académie royale de +peinture de Paris, où il est mort le 12 avril 1760.--Voy. _Abecedario_ +de Mariette, vº Silvestre, p. 217-219. + +[508] Voy. le _Recueil d'estampes gravées d'après les tableaux de la +galerie et du cabinet du comte de Brühl_, 1re partie, Dresde, 1754, 1 +vol. in-fº; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothèque +impériale.--Ce recueil est composé de cinquante estampes, presque toutes +gravées par des Français et surtout par Moitte.--Le portrait du comte, +d'après Louis de Silvestre, figure en tête de ce recueil; il a été gravé +en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la +physionomie, la délicatesse du burin et le fini des accessoires. + +[509] _Lettres de Winckelmann_, t. Ier, p. 58. + +[510] Lettre au comte de Bunau, _ibid._, t. Ier, p. 59. + +[511] Lettre à Franken, de Rome, le 7 décembre 1755; _ut suprà_ t. +Ier, p. 85 à 91. + +[512] Ses œuvres ont été publiées à Milan parmi les classiques italiens, +en 4 vol. in-8º, 1802. + +[513] _Ibid._, p. 88. + +[514] _Ibid._, _id._ + +[515] _Ibid._, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254. + +[516] À l'époque où Winckelmann écrivait cette lettre (7 décembre 1755), +le Vatican n'avait pas encore reçu les agrandissements connus sous le +nom de _Museo Pio-Clémentino_, qui font tant d'honneur à Clément XIV et +à Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquités aussi +remarquable que celle du Capitole. + +[517] Voy. dans les _Œuvres de Voltaire_, édition Lequien, 1823, in-8º, +t. LVIII, nº 857, p. 357. + +[518] Auquel Voltaire avait écrit plusieurs fois en italien, notamment +en lui envoyant son poëme de la _Bataille de Fontenoy_.--_Ibid._, p. +330, 353, 364. + +[519] Lettre à Franken, du 29 janvier 1756, _ibid._, p. 91-96. + +[520] Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.--_Ibid._, p. 60-62. + +[521] _Ibid._, p. 94-95. + +[522] _Ibid._, p. 97. + +[523] Voy. la description de cette statue dans l'_Histoire de l'art_, t. +1er, p. 294, édition italienne de C. Fea. + +[524] _Ibid._, p. 99. + +[525] _Ibid._, p. 100-101. + +[526] _Ibid._, _id._ + +[527] _Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed altre +sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in Roma, +vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-fº, con figure._ + +[528] _Lettres_, p. 104. + +[529] _Ibid._, p. 107. + +[530] _Ibid._, p. 108. + +[531] _Ibid._, p. 110. + +[532] _Ibid._, p. 114. + +[533] Véritable auteur, selon Winckelmann, _Monumenti inediti_, t. II, +p. 50, de l'ouvrage intitulé: _Maschere sceniche e figure comiche de' +antichi Romani_, publié sous le pseudonyme de _Franc. de' Ficoroni, +Roma, 1736, in-4º; et Latinè, ibid., 1750, in-4º_. + +[534] _Ibid._, p. 116 à 127. + +[535] _Ibid._, p. 126. + +[536] _Ibid._, p. 129, 131, 132. + +[537] Il fut chargé par le gouvernement anglais de surveiller les +derniers Stuarts à Rome, et fut obligé de quitter cette ville. + +[538] Le catalogue ou description des pierres gravées composant le +cabinet du baron de Stosch ne fut publié en français, à Florence, qu'en +1760. + +[539] _Ibid._, p. 127 à 130. + +[540] _Ibid._, p. 133, 131. + +[541] _De vita Alexandri Albani, cardinalis; Romæ, in typographeo +Paleariano_, 1790, petit in-8º de 52 pages, avec dédicace au cardinal +Giov. Franc. Albani, évêque d'Ostie et de Velletri, par Dionysius +Strocchius (Strocchi).--Je dois la communication de cette notice +biographique, devenue rare, à l'obligeance de M. Le Go, secrétaire de +l'Académie de France à Rome, qui possède une très-précieuse bibliothèque +sur les arts. + +[542] Il mourut en 1779. + +[543] En 1850-51, j'ai été admis à faire des recherches à la +bibliothèque Albani, qui, bien que déchue, existait encore en grande +partie au palais de ce nom, _alle quattro Fontane_. (Voy. l'_Histoire +des plus célèbres amateurs italiens_, p. 336, à la note.) Elle a été +vendue et dispersée en 1858, après prélèvement fait des manuscrits et +des ouvrages les plus précieux, qui ont été réunis à la bibliothèque du +Vatican. + +[544] Voy. entre autres: _indicazione antiquaria per la villa suburbana +dell'ex. casa Albani; Roma_, 1803, in-8º de 200 pages.--Et dans _la Roma +nell'anno_ MDCCCXXXVIII, par _Ant. Nibby_, la description de cette +villa, p. 882 et suiv., t. II, _parte moderna_. + +[545] P. 115-123. + +[546] _Ibid._, _id._ + +[547] _Ibid._, p. 135. + +[548] _Lettres_, t. Ier, p. 141. + +[549] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. III. + +[550] _Lettres_, t. Ier, p. 166. + +[551] Ces différentes publications ont été réunies, traduites en +français et imprimées à Paris, chez Barrois l'aîné, 1784, in-8º. + +[552] Lettre à Franken du 5 décembre 1767, p. 181. + +[553] Ces deux dernières productions ont été traduites en français et +publiées par Barrois l'aîné, à la suite des _Réflexions sur l'imitation +des artistes grecs_, sous le titre de: _Recueil de différentes pièces +sur les arts_, par M. Winckelmann; Paris, 1786, in-8º. + +[554] Elle est imprimée à la suite de ses lettres, t. II, p. 250; +édition d'Yverdon. + +[555] _Lettres_, t. Ier, p. 170-171. + +[556] _Id._, _ibid._, p. 142. + +[557] _Ibid._, p. 143-144. + +[558] _Ibid._, p. 134. + +[559] _Ibid._, p. 104-105. + +[560] _Ibid._, p. 111. + +[561] _Ibid._, p. 212. + +[562] _Ibid._, p. 139-140. + +[563] _Ibid._ p, 145. + +[564] Fea, _prefazione Liij_. + +[565] _Ibid._, p. 149. + +[566] _Ibid._, p. 188. + +[567] Il était frère puîné de François Casanova, peintre, dont plusieurs +tableaux de batailles sont exposés au Louvre. (Voy. le catalogue de ce +musée, école française, p. 55 à 58, édition de 1855.) Il avait également +pour frère Casanova de Steingalt, qui a laissé de si curieux mémoires +sur sa vie. + +[568] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette, +t. II. + +[569] _Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti del +disegno_, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1er. + +[570] _Lettres_, p. 158. + +[571] Cet ouvrage fut publié à Rome, en italien, grand in-fº. + +[572] _Lettres_, t. 1er, p. 147. + +[573] _Ibid._, p. 154. + +[574] _Ibid._, p. 222-223. + +[575] _Ibid._, p. 140-141. + +[576] _Ibid._, p. 185. + +[577] C'était un nom de guerre; il s'appelait Charles-Théophile +Guischardt, et était fils d'un réfugié français. Entré au service du +grand Frédéric, qui l'éleva au grade de colonel, il composa de savants +ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement soupçonné +d'avoir pillé le château du comte de Brühl, à Dresde, lors de la prise +de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763. + +[578] _Lettres_, t. Ier, p. 167-189. + +[579] _Ibid._, p. 184-185. + +[580] _Ibid._, p. 190. + +[581] Cavaceppi a publié ce journal au commencement de son ouvrage, +_Raccolta d'antiche statue, etc. Roma_, 1769, in-fº. + +[582] Il ne tarda pas à être arrêté, fut condamné à mort et exécuté un +mois après à Trieste. + +[583] _In fine_, t. II, édition italienne de Fea, p, 427. + +[584] _Laocoon, ou pensées sur les limites de la peinture et de la +poésie_, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8º.--Lessing envoya ce +livre à Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte: + +«J'ai reçu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien écrit et avec +pénétration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses +doutes et ses découvertes. Qu'il vienne à Rome, et nous causerons +ensemble sur le lieu même.» Lettre à Franken, du 10 septembre 1766, t. +1er, p. 175-176. + +[585] Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, _De l'art en +Allemagne_, t. 1er, p. 238 et suiv. + +[586] C'est par erreur qu'on a imprimé _Velasquez_ dans le cours du +volume: ce nom, en espagnol, s'écrit VELASQUEZ. [Note du transcripteur: tous +sont corrigés.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateu +s étrangers: espagnols, anglais, f, by Jules Dumesnil + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS *** + +***** This file should be named 26211-0.txt or 26211-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/6/2/1/26211/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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