summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/26211-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '26211-0.txt')
-rw-r--r--26211-0.txt13908
1 files changed, 13908 insertions, 0 deletions
diff --git a/26211-0.txt b/26211-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..7a37ec2
--- /dev/null
+++ b/26211-0.txt
@@ -0,0 +1,13908 @@
+The Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateurs
+étrangers: espagnols, anglais, flama, by Jules Dumesnil
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire des plus célèbres amateurs étrangers: espagnols, anglais, flamands, hollandais et allemands et de leurs relations avec les artistes.
+
+Author: Jules Dumesnil
+
+Release Date: August 8, 2008 [EBook #26211]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+DES PLUS CÉLÈBRES
+AMATEURS ÉTRANGERS
+
+_Espagnols, Anglais, Flamands, Hollandais et Allemands_
+
+ET DE LEURS RELATIONS
+AVEC LES ARTISTES
+
+PAR
+
+J.-G. DUMESNIL
+
+Membre du conseil général du Loiret, de la Société archéologique de
+l'Orléanais, de la Société de l'Histoire de France et de la Légion
+d'honneur.
+
+Vitam excoluere per artes.
+
+TOME V
+
+MINKOFF REPRINT
+GENÈVE
+1973
+
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+1500-1543
+
+Philippe II;--Gio. Bat. Castaldi;--Franc. Vargas;--Ant. di Leva;
+Le duc d'Albe;--les marquis de Pescaire et del Vasto;
+Les cardinaux de Granvelle et Pacheco.
+Don Diego Hurtado de Mendoza.
+Le comte-duc d'Olivarès et Philippe IV.
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+1585-1646
+
+Thomas Howard, comte d'Arundel;
+Georges Villiers, duc de Buckingham;
+Le roi Charles 1er.
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+1560-1666
+
+Nicolas Rockox et Gaspar Gevaërts,
+Amis de Pierre-Paul Rubens.
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+1596-1700
+
+Constantin Huygens;
+Utenbogard;--le bourgmestre Jean Six.
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+1470-1768
+
+Bilibalde Pirckheimer, Érasme et Albert Durer.
+Jean Winckelmann.
+
+M. de Hagedorn;--le comte de Brühl;--Auguste III;--M. de Heinecken;
+Le cardinal Passionei;--Raphaël Mengs;--le cardinal Albani;
+Le baron Stosch;--le comte Firmian.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+PHILIPPE II
+
+GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA;
+LE DUC D'ALBE; LES MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO;
+LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.
+
+
+DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA
+
+1500-1575
+
+
+CHAPITRE Ier.--La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux
+grands seigneurs espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école
+vénitienne.--Philippe II, G. Perez et le Titien.--Tableaux de ce maître
+pour G.-B. Castaldi.--F. Vargas, A. di Leva, le duc d'Albe, les marquis
+de Pescaire et del Vasto, les cardinaux de Granvelle et
+Pacheco.--1500-1564.
+
+CHAPITRE II.--Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son
+éducation.--Son ambassade à Venise; sa liaison avec le Titien, l'Arétin
+et le Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son
+altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne, tombe en
+disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle dans le palais
+de Philippe II.--Son exil à Grenade.--Ses travaux dans cette ville.--Ses
+relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à Madrid.--Examen de ses
+œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza.--1503-1575.
+
+
+
+LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS
+
+1587-1645
+
+
+CHAPITRE III.--Naissance, éducation, caractère du comte-duc
+d'Olivarès.--Il devient le favori du prince des Asturies, fils et
+héritier présomptif du roi Philippe III.--1587-1621.
+
+CHAPITRE IV.--Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des
+lettres et des arts, son goût et son talent pour la peinture, qu'il
+avait apprise de don Juan Bautista Mayno. 1621-1665.
+
+CHAPITRE V.--Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de
+Tolède, Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+Nardi, peintres ordinaires du roi.--1621-1665.
+
+CHAPITRE VI.--Naissance de Velasquez[586].--Il entre dans l'atelier de
+Francisco Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son
+livre sur l'_Art de la peinture_.--1599-1650.
+
+CHAPITRE VII.--Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de
+Gongora, de Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.--1622-1623.
+
+CHAPITRE VIII.--Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son
+mariage avec l'infante Marié.--Divertissements à la cour.--Principaux
+amateurs de peinture.--Olivarès et le _Buen Retiro_.--Représentation
+d'_Autos sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres
+d'art.--1623.
+
+CHAPITRE IX.--Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre
+l'Angleterre et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par
+Velasquez.--Son succès.--Sonnet de Pacheco à cette occasion; honneurs et
+récompenses accordés à Velasquez.--Portrait d'Olivarès.--Tableau de
+l'expulsion des Maures.--1623-1628.
+
+CHAPITRE X.--Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de
+son temps pendant son séjour; portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et
+autres peintures.--1628-1629.
+
+CHAPITRE XI.--Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à
+Rome.--Tableaux qu'il exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du
+roi à son retour.--Indication de quelques-uns de ses
+ouvrages.--1629-1631.
+
+CHAPITRE XII.--Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan
+Bautista Crescenzio, Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen
+Retire.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna et
+Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de Philippe
+IV.--1621-1665.
+
+CHAPITRE XIII.--Principaux artistes espagnols du temps de Philippe
+IV.--José Ribera, Francisco Herrera le vieux et son fils, Francisco
+Collantès, Alonso Cano, D. Bartolomè Estevan Murillo, Juan Martinès
+Muntañès.--1621-1665.
+
+CHAPITRE XIV.--Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils
+naturel Julien, d'après le père Camille Guidi.--Velasquez reste fidèle
+au comte-du--Portrait inachevé de Julien.--1643-1645.
+
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL
+
+1585-1646
+
+
+CHAPITRE XV.--Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier
+siècle.--Règne de Charles 1er, la plus brillante époque pour les arts
+en Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due, en partie, à
+la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait du
+comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard Chandler,
+d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du comte, ses voyages
+en Italie, ses acquisitions d'objets d'art.--Sa liaison avec Rubens et
+Van Dyck.--Ses portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs
+artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.--1585-1630.
+
+CHAPITRE XVI.--Principaux amateurs anglais du temps de Jacques 1er et
+de Charles 1er.--Les comtes de Pembroke et de Suffolk, les lords
+Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers duc de Buckingham.--Sa
+liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il se sert des
+ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour se procurer des
+objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans les
+Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour Chartes
+1er.--Buckingham est assassiné par Felton.--1590-1628.
+
+CHAPITRE XVII.--Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et
+son traité _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
+ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres achetés
+par le comte d'Arundel.--Leur explication par Selden.--Opinion de
+Rubens.--Collection d'antiques à _Arundel-House_.--1589-1636.
+
+CHAPITRE XVIII.--Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de
+l'empereur Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission publié
+par W. Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à
+Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce
+général.--Représentation donnée en l'honneur du comte parles jésuites de
+Prague.--Il fait l'acquisition, à Nuremberg, de la bibliothèque de
+Pirckheimer.--Retour du comte en Angleterre.--1636.
+
+CHAPITRE XIX.--Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte
+d'Arundel, et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de
+Manfre, célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par
+Hollar.--Jérôme Lanicre, les deux Van der Borcht.--1636-1646.
+
+CHAPITRE XX.--Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il
+quitte sa patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
+collections.--Renommée attachée à sa mémoire.--1637-1646.
+
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS
+
+1560-1666
+
+CHAPITRE XXI.--Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses
+artistes.--Réputation des peintres anversois du temps d'Albert Durer et
+de Hans Holbein.--Culture des sciences et des lettres à
+Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
+négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous Philippe
+II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.--1454-1598.
+
+CHAPITRE XXII.--Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il
+part pour l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et retourne
+à Rome, où il trouve son frère Philippe.--Il travaille avec lui aux deux
+livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes.--1577-1608.
+
+CHAPITRE XXIII.--Rubens revient à Anvers, en apprenant la maladie de sa
+mère.--Il se fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit
+une maison.--Origine de son tableau de _la Descente de Croix_, et part
+de Nicolas Rockox dans la commande de ce chef-d'œuvre.--Notice sur cet
+ami de Rubens.--Tableaux que le peintre exécute pour lui.--Autres
+amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.--1608-1640.
+
+CHAPITRE XXIV.--Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa
+famille, son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire
+aux relations de Peiresc avec Rubens.--1595-1620.
+
+CHAPITRE XXV.--Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie
+de Marie de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès
+et les frères Dupuy, et entretient avec eux une active
+correspondance.--1621-1627.
+
+CHAPITRE XXVI.--Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour
+Gevaërts, des recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à
+l'Escurial.--Intelligence supérieure de Rubens.--Passage d'une de ses
+lettres à Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort
+d'Isabelle Brant.--1628-1629.
+
+CHAPITRE XXVII.--De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour
+l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce pays.--Lettre
+à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce dernier.--Il
+déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses relations avec les
+familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.--1629-1630.
+
+CHAPITRE XXVIII.--Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec
+Héléna Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout
+son temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés dans
+ses lettres à Peiresc.--1630-1636.
+
+CHAPITRE XXIX.--Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par
+Rubens pour l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et
+vers latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description
+de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa
+direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+goutte.--1633.
+
+CHAPITRE XXX.--Dernières années de Rubens: il travaille tant que la
+goutte le lui permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa
+manière de diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts, peint par
+Rubens et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Gevaërts et Rockox
+lui survivent.--Son épitaphe par Gevaërts.--Règle de conduite observée
+par Rubens, Rockox et Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du
+beau.--1633-1666.
+
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+CONSTANTIN HUYGENS
+
+UTENBOGARD, LE BOURGMESTRE JEAN SIX
+
+1596-1700
+
+
+CHAPITRE XXXI.--Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées
+centre sa vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les
+hommes les plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses
+portraits par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la
+première partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de
+Rembrandt avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric
+Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur Utenbogard,
+ami de Rembrandt et de Jean de bisschop.--1596-1700.
+
+CHAPITRE XXXII.--Gloire de la Hollande à la paix de Munster.--L'hôtel de
+ville d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille et son
+éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
+tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
+bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de Six,
+et la _Leçon d'analomie_.--Gravures de tableaux modernes dédiées à J.
+Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années de
+Rembrandt.--Mort de Six.--1618-1700.
+
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+BILIBALDE PIRCKHEIMER
+
+1470-1530
+
+
+CHAPITRE XXXIII.--Illustration ancienne, à Nuremberg, de la famille
+Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son retour
+et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à l'armée de
+l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre les
+Suisses.--1470-1499.
+
+CHAPITRE XXXIV.--Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne
+des affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les
+manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec un
+grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son intimité
+avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les derniers
+moments de la femme de son ami.--1500-1505.
+
+CHAPITRE XXXV.--Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à
+Pirckheimer.--Portraits de Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son
+ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de
+Théophraste_, et les dédie à Durer.--1506-1527.
+
+CHAPITRE XXXVI.--Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage
+d'Albert dans les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et
+Holbein.--Amour d'Érasme pour l'indépendance.--1518-1526.
+
+CHAPITRE XXXVII.--Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa
+patrie.--Sa retraite définitive des affaires publiques.--_Le char
+triomphal de l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et
+décrit par Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de
+Bilibalde.--1512-1527.
+
+CHAPITRE XXXVIII.--Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer,
+sentiments d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de
+Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de
+Pirckheimer.--1528-1530.
+
+
+
+JEAN WINCKELMANN
+
+1717-1768
+
+
+CHAPITRE XXXIX.--Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses
+parents.--Ses études à Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin
+et retour à Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en
+France.--Il est admis co-recteur à Seehausen.--1717-1748.
+
+CHAPITRE XL.--Le comte de Bunau et son Histoire de
+l'Empire.--Winckelmann demande à être attaché à son service.--Il est
+admis à travailler dans sa bibliothèque à Nöthenitz.--Son
+collaborateur Franken.--Travaux à Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le
+nonce Archinto.--Conversion de Winckelmann au catholicisme.--1748-1754.
+427
+
+CHAPITRE XLI.--Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire
+Lippert.--M. de Hagedorn.--Christian Gottlob Heyne.--Le comte de Brühl,
+Auguste III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites
+en Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs
+restaurations.--1754-1755.
+
+CHAPITRE XLII.--Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier
+ouvrage de Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs
+dans la peinture et la sculpture_.--1755.
+
+CHAPITRE XLIII.--Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise
+et Bologne, et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps
+dans celle ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei, et
+visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la villa
+Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en apprenant les
+malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de son _Histoire de
+l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome.--1753-1758.
+
+CHAPITRE XLIV.--Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de
+Firmian.--Retour à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses
+collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses pierres
+gravées.--1758-1759.
+
+CHAPITRE XLV.--Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce
+prélat, sur sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de
+Raphaël Mengs; portraits de Winckelmann.--1759-1762.
+
+CHAPITRE XLVI.--Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton,
+d'Hancarville, le baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules
+composés à Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de
+distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
+comte de Bunau.--1762.
+
+CHAPITRE XLVII.--Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et,
+plus tard, _Scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican--Il publie
+son _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
+ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres
+ouvrages de Winckelmann.--1763-1767.
+
+CHAPITRE XLVIII et dernier.--Bonheur et liberté dont Winckelmann
+jouissait à Rome.--Ses _villégiature_ à Castel-Gandolfo et
+Porto-d'Anzio.--Son admiration passionnée de la nature.--Le roi de
+Prusse essaye de l'attirer à Berlin.--Son désir de revoir
+l'Allemagne.--Il se met en route pour ce pays.--Sa tristesse en
+s'éloignant de Rome.--Il abrège son voyage et revient de Vienne à
+Trieste.--Il est assassiné dans cette ville par un repris de
+justice.--Ses dispositions testamentaires.--Monument qui lui est érigé à
+Rome.--Appréciation de son influence.--1767-1768.
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+
+Il y a dix ans, me trouvant à Rome pour y passer l'hiver, l'idée me
+vint, en admirant les fresques de Raphaël, de faire des recherches sur
+sa vie intime. Je fus ainsi amené à étudier ses relations avec Balthasar
+Castiglione, son meilleur ami. Ayant communiqué ce travail à quelques
+artistes, aussi distingués par le talent que par leur connaissance de
+l'histoire de l'art, ils voulurent bien m'engager à le continuer; et
+c'est par suite de leurs encouragements que j'ai successivement publié
+l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens et français_.
+
+Aujourd'hui, j'offre au public le cinquième et dernier volume de cette
+histoire, contenant celle des plus célèbres amateurs _espagnols_,
+_anglais_, _flamands_, _hollandais_ et _allemands_.
+
+Je n'ignore pas tout ce qui me manque pour être à la hauteur d'un si
+vaste sujet; mais j'ai l'espoir que les véritables amis de l'art, tant
+en France qu'à l'étranger, en considération de ce que j'ai le premier
+ouvert cette route, voudront bien redresser les erreurs et les omissions
+que j'ai pu commettre.
+
+Ce n'est pas sans un vif regret que je vois arriver la fin de ces
+recherches, qui ont rempli la meilleure part de ma vie. Mais, quel que
+soit le sort réservé à cet ouvrage, je remercie Dieu de m'en avoir
+envoyé l'idée; car je dois à ces attachantes études de mieux comprendre
+les œuvres de l'art, de connaître les hommes qui, depuis la Renaissance,
+les ont aimées et encouragées, et d'estimer le caractère des principaux
+maîtres à l'égal de leur génie.
+
+Puiseaux (Loiret), 15 octobre 1859.
+
+
+
+
+AMATEURS ESPAGNOLS
+
+PHILIPPE II
+
+GIO. BAT. CASTALDI; FRANC. VARGAS; ANT. DI LEVA; LE DUC D'ALBE; LES
+MARQUIS DE PESCAIRE ET DEL VASTO; LES CARDINAUX DE GRANVELLE ET PACHECO.
+
+DON DIEGO HURTADO DE MENDOZA[1]
+
+1500-1575
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La conquête de l'Italie inspire le goût des arts aux grands seigneurs
+espagnols.--Préférence qu'ils accordent à l'école vénitienne.--Philippe
+II, G. Ferez et le Titien.--Tableaux de ce maître pour G. B. Castaldi,
+F. Vargas, Ant. di Leva, le duc d'Albe, les marquis de Pescaire et del
+Vasto, les cardinaux de Granvelle et Pacheco.
+
+1500--1564
+
+
+Si la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, exposés à Milan, suffit
+pour inspirer à François Ier la résolution d'attirer en France
+l'illustre peintre de la Cène, les voyages de Charles-Quint dans la même
+ville, en Toscane, à Bologne et dans les États de Venise, ne furent pas
+moins favorables à l'introduction de l'art italien en Espagne. Que le
+puissant empereur et roi ait voulu imiter l'exemple de son rival, ou, ce
+qui nous paraît plus naturel et plus probable, qu'il n'ait fait que
+céder à un sentiment d'admiration pour le beau, toujours est-il qu'il
+s'attacha désormais à rehausser la gloire de son règne par l'éclatante
+protection qu'il accorda aux artistes et à leurs œuvres. Restés maîtres
+de l'Italie après la bataille de Pavie et le sac de Rome, les principaux
+chefs de l'armée et du gouvernement espagnol à Milan, à Naples, en
+Toscane, furent bientôt aussi gagnés aux arts par la vue des œuvres
+merveilleuses des différentes écoles italiennes. Mais parmi ces écoles,
+il en est une que les grands seigneurs espagnols, à l'imitation de leur
+roi, prirent en une affection singulière, c'est celle des coloristes
+vénitiens, la plus attrayante de toutes. Ce qu'il y a de singulier,
+c'est que, parmi toutes les villes d'Italie, Venise fut la seule qui sut
+conserver son indépendance, et n'ouvrit ni ses canaux, ni ses lagunes
+aux conquérants. Néanmoins, bien que Milan, Florence et Rome étalassent
+des fresques et des peintures approchant peut-être encore plus de la
+perfection que les siennes, ce fut Venise qui conquit les conquérants
+espagnols, et l'on peut dire de l'école vénitienne, par rapport à
+l'Espagne, ce que Horace avait dit, seize siècles auparavant, de la
+Grèce envahie par les soldats grossiers de Mummius:
+
+ Græcia capta ferum victorem coepit, et artes
+ Intulit agresti Latio.
+
+D'où vint cette prédilection de Charles-Quint et des nobles Castillans
+en faveur de l'art vénitien, qui leur fit préférer les maîtres de la
+couleur, et en particulier le grand Titien, à Léonard de Vinci,
+Michel-Ange, Raphaël, André del Sarto, et tant d'illustres artistes des
+autres écoles? En étudiant l'histoire de l'art à cette époque, on est
+amené à reconnaître que cette admiration presque exclusive accordée par
+les Espagnols aux peintres de Venise est due à une seule cause: le
+crédit dont jouissait l'Arétin auprès de Charles-Quint et des principaux
+seigneurs de sa cour. On sait que le _Fléau des rois_ n'omit aucun
+éloge, aucune flatterie pour gagner et conserver les bonnes grâces du
+tout-puissant monarque. Lié avec le Titien, le Sansovino, le Tintoret et
+beaucoup d'autres, ce fut lui qui leur ménagea l'accès des faveurs
+impériales. Nous avons raconté ailleurs[2] cette influence de l'Arétin
+et les services qu'il rendit au grand Titien lui-même. Il l'introduisit
+à la cour de l'empereur, l'accrédita par ses lettres auprès de sa
+personne, et le mit en relation avec les principaux seigneurs qui
+l'accompagnaient constamment dans ses voyages. Une fois admis dans
+l'intimité de ce prince, le peintre eut bientôt gagné lui-même ses
+bonnes grâces et celles de ses courtisans.
+
+Ridolfi[3], en nous transmettant l'indication des tableaux que le Titien
+exécuta pour Charles-Quint, a raconté, avec un patriotique orgueil, les
+honneurs extraordinaires que le maître absolu des Espagnes, des
+Pays-Bas, de l'Allemagne, de Naples et du duché de Milan, rendit
+publiquement à l'artiste. Mais ce qui est peut-être moins connu, et ce
+qui mérite tout autant d'être signalé, c'est l'amour véritable, nous
+oserions presque dire la passion, que le fils de l'invincible César, le
+sombre, le vindicatif, le fanatique Philippe II, conçut également et
+conserva pour les œuvres du chef de l'école de Venise. Le Titien avait
+fait son portrait, alors qu'il n'était encore que l'héritier présomptif
+du trône d'Espagne, et un poëte du temps, ami de l'artiste, qui avait
+changé sur le Parnasse son nom de Gio. Maria Verdizotti, en celui plus
+classique de Partenio, célébra ce portrait dans le sonnet suivant:
+
+ Quel intento di magno e di sincero,
+ Che al gran Filippo in l'aere sacro splende,
+ Mentre il valore il di lui petto accende
+ Col fasto de la gloria, e del'impero.
+
+ Quel non so che terribilmente altero
+ Che natura, che 'l fa sol vede e intende
+ Nel guardo, che gli affige v'si comprende
+ Il mondo esser minor del suo pensiero.
+
+ Quel proprio in carne di color vitale
+ Tiziano esprime, e da l'esempio move
+ In gesto bel di maesta reale.
+
+ Pare che'l ciel con maraviglie nove
+ Gli sparga intorno ogni poter fatalo
+ Come a nato di Cesare et di Giove[4].
+
+Ces derniers vers expriment bien l'effet produit par le portrait de
+Philippe II. Le Titien seul pouvait rendre fidèlement l'expression
+singulière de cette physionomie impénétrable, qui cachait si bien, comme
+le dit le poëte, l'exercice d'un pouvoir inexorable, et tenant de la
+fatalité des anciens.
+
+Devenu roi, le fils de Charles-Quint n'oublia pas le peintre. Comme son
+père, il s'empressa de rechercher ses œuvres, en lui confirmant
+l'assurance de sa protection royale et la continuation de ses honneurs
+et de ses pensions. Un des premiers tableaux que le Titien fit pour
+Philippe II, après l'abdication de Charles-Quint, fut _Jésus-Christ dans
+le jardin des Oliviers_, et, peu après, _le même descendu de la croix et
+reposant sur le sein de sa mère_. Il reçut ensuite du roi plusieurs
+commandes, tant de sujets de dévotion, que de compositions tirées de la
+mythologie, ou, comme on les appelait alors, des _poésies_. À l'occasion
+de ces tableaux, Philippe II écrivit de sa main, à l'artiste, la lettre
+suivante[5]:
+
+«Don Philippe, par la grâce de Dieu, roi d'Espagne, des Deux-Siciles, de
+Jérusalem, etc.
+
+«Notre amé, j'ai reçu votre lettre du 19 du mois passé, et j'ai été
+satisfait d'apprendre que vous aviez terminé les deux _poésies_: l'une
+de _Diane au bain_ et l'autre de _Calisto_. Et pour qu'il n'arrive pas à
+ces tableaux le même accident qui est arrivé à votre peinture du Christ,
+j'ai consenti à ce qu'ils soient dirigés sur Gênes, pour que de là ils
+me soient envoyés en Espagne. J'en donne avis à Garcia Hernandès: vous
+les lui adresserez, et ferez en sorte qu'ils voyagent en bon état dans
+leurs caisses, et qu'ils soient emballés de manière qu'ils ne puissent
+pas être abîmés en route. À cet effet, il sera bien que vous, qui vous y
+entendez, vous les arrangiez vous-même de votre main; car ce serait une
+grande perte s'ils venaient à être endommagés. Bien que je me sois
+beaucoup réjoui de ce que vous soyez sur le point de terminer le _Christ
+dans le jardin_ (des Oliviers), et les deux autres _poésies_ que vous me
+dites avoir commencées, je serais encore plus satisfait si vous
+consentiez à me faire un autre tableau du _Christ mort au tombeau_,
+semblable à celui qui s'est perdu, parce que je ne voudrais pas être
+privé d'un si bel ouvrage. Je vous suis reconnaissant de la diligence
+que vous avez mise à exécuter ces œuvres, que je tiens, comme de raison,
+pour être de votre main, et je regrette qu'on n'ait pas exécuté l'ordre
+que j'avais donné de vous en payer le prix, soit à Milan, soit à Gênes.
+Je viens présentement de faire écrire de nouveau à ce sujet, et je me
+tiens pour assuré que cette fois on ne manquera pas de se conformer à ma
+volonté.--De Gand, le 13 de juillet 1558.--_Moi, le Roi._--Et, plus
+bas, G. Perez.»
+
+Lorsque ces tableaux furent parvenus à Philippe II, il en fut si
+satisfait, qu'il fit écrire le 25 décembre 1558, du couvent de
+Grunendal, près de Gand, où il se trouvait alors, au gouverneur du duché
+de Milan, pour lui ordonner de faire immédiatement payer à Titien les
+deux pensions que Charles-Quint lui avait octroyées, l'une en 1541, et
+l'autre en 1548. Par le même ordre, il recommande que le service des
+arrérages de ces pensions soit fait dorénavant très-exactement chaque
+année. Et pour que cet ordre ne fût pas considéré par le gouverneur de
+l'État de Milan comme une simple lettre de chancellerie, Philippe II
+ajouta de sa propre main les lignes suivantes:
+
+«Vous savez déjà la satisfaction que j'éprouverai à être agréable à
+Titien; c'est pourquoi je vous charge spécialement de le faire payer de
+suite, de telle sorte qu'il n'ait plus besoin de recourir à moi pour
+l'exécution de ce que je viens de vous mander.--_Moi, le Roi._--G.
+Perez.»
+
+Avec l'impression que donne l'histoire du caractère de Philippe II, et
+ce qu'elle apprend de son gouvernement, on a quelque peine à croire que
+ce soit le même prince, promoteur ardent de l'inquisition et juge
+implacable de son propre fils, qui ait écrit ces deux lettres. Comment
+ce souverain, absorbé en apparence par la politique et la dévotion,
+pouvait-il trouver le temps non-seulement d'admirer les œuvres de
+Titien, mais de descendre à des détails tels que ceux que nous venons de
+rapporter? N'est-ce point chose surprenante de voir sa sollicitude pour
+les tableaux de ce grand maître? L'histoire, qui nous révèle ces faits,
+nous montre en même temps la bizarrerie de l'esprit humain; ou plutôt
+elle nous montre la puissance de l'art, même sur les hommes qui
+paraissent, à première vue, devoir rester le plus rebelles à son empire.
+Au milieu des plus fortes préoccupations d'un immense gouvernement,
+l'art, l'amour du beau s'était ouvert une place dans cette âme ardente
+et sombre, à côté du fanatisme religieux et de la politique, et le
+pinceau de Titien avait subjugué le monarque le plus puissant et le plus
+absolu qu'il y eût à cette époque.
+
+Indépendamment des peintures que nous venons de citer, le maître
+vénitien exécuta pour Philippe II, à son grand contentement, le _Martyre
+de saint Laurent_ destiné au château de l'Escurial; le _Tribut de
+César_, l'_Adoration des Mages_, le _Christ déposé au tombeau par Joseph
+et Nicodème_, et une _Madeleine_ dont Ridolfi fait le plus grand éloge.
+«Titien, dit-il, qui connaissait tous les secrets de son art, la
+représenta de telle sorte, qu'elle conservait encore la langueur de sa
+noble condition (_nobile condizione_), montrant dans l'expression de son
+visage, dans la vérité de ses soupirs et dans l'effusion de ses larmes,
+comment se lamente un cœur touché du céleste amour, et qui exprime le
+plus vif repentir de ses fautes. Devant cette peinture, on peut bien
+dire que c'est la nature même qui se montre sur la toile, et que cette
+figure doit, à l'avenir, servir de modèle à la symétrie de l'art, comme
+image du beau, comme exemple aux âmes pénitentes, et enfin comme le
+témoignage le plus éclatant de ce que peut produire un habile pinceau,
+dirigé par une savante main. Cette figure, d'une beauté véritablement
+surnaturelle, montre l'effet de l'art qui sait animer la toile....»
+Après avoir rapporté une octave du cavalier Marini en l'honneur de
+Titien et de sa Madeleine, Ridolfi nous apprend[6] que l'idée de cette
+peinture lui fut inspirée par une statue de femme de marbre antique.
+Mais, pour observer quelques effets au naturel, il se servit, comme
+modèle, d'une belle jeune fille, sa voisine, qui prit tellement son rôle
+de Madeleine au sérieux, qu'en posant avec une ardeur peu commune, les
+larmes lui tombaient des yeux, exprimant en même temps sur son visage ce
+repentir de ses fautes que le peintre a su si bien rendre. On raconte en
+outre que pendant qu'il était occupé à la peindre, le Titien était
+tellement absorbé par la contemplation de son modèle, qu'il oubliait de
+prendre ses repas. Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'en adressant
+cette figure au roi d'Espagne, le peintre écrivit à Philippe II «qu'il
+lui envoyait Madeleine, à cette fin qu'avec ses larmes elle intercédât
+pour l'expédition des pensions qui lui avaient été assignées, et dont le
+payement se faisait attendre par la faute des ministres de Sa Majesté.»
+Le roi répondit de sa main; mais Ridolfi ne nous a conservé que la
+lettre de son secrétaire G. Perez, qui est ainsi conçue:
+
+«Très-magnifique seigneur, vous verrez par la lettre incluse de Sa
+Majesté comme vous avez été servi, et les ordres que le roi m'a prescrit
+de donner au duc de Sessa et au vice-roi de Naples, pour qu'ils aient à
+vous payer. J'ai fait en cela ce que j'ai pu, et vous me trouverez
+toujours disposé à vous servir en toute circonstance. Il est juste que
+tout le monde s'empresse de venir en aide à un homme qui sert le roi
+avec tant de zèle, et qui a su constamment obtenir et conserver la haute
+satisfaction de Sa Majesté. Que Dieu conserve Votre Seigneurie comme il
+le doit.--De Barcelone, le 8 de mars 1564.»
+
+Le seigneur G. Perez n'oubliait pas ses petits intérêts: comme son
+maître, il aimait les peintures de Titien, et savait se les faire offrir
+en échange des services qu'il rendait à l'artiste. Dans un
+_post-scriptum_, qui, comme toutes les fins de lettre, renferme sa
+pensée la plus chère, il ajoute discrètement:--«Quant à la figure de la
+très-sainte Vierge que vous dites tenir à ma disposition, je vous baise
+les mains; et lorsque arrivera la _Cène_ (destinée au roi), je
+m'arrangerai de manière que Sa Majesté fasse en faveur de Votre
+Seigneurie la démonstration telle que de raison. Au service de Votre
+Seigneurie.--G. Perez.»
+
+Ce tableau de la _Cène_ fut terminé par Titien dans le courant de
+l'année 1564. Le peintre atteignait quatre-vingt-sept ans, mais son
+génie n'avait encore rien perdu de sa verve. Au dire de ses
+contemporains, la _Cène_ ne le cédait à aucun de ses chefs-d'œuvre, et
+lui-même l'estimait à l'égal de son immortelle _Assomption_, qui est
+restée à Venise. Il apprit au roi catholique l'achèvement de cette
+grande composition, en ces termes: «De Venise, le 5 août 1564.--La _Cène
+de Notre-Seigneur_, que j'ai depuis longtemps promise à Votre Majesté,
+est maintenant, grâce à Dieu, entièrement achevée, après sept années,
+depuis que je l'ai commencée, d'un travail sans relâche, ayant voulu
+laisser à Votre Majesté, à l'extrémité si avancée de ma vie, cette
+dernière marque, et la plus grande, de mon très-ancien dévouement.
+Plaise à Dieu qu'elle semble au jugement si sûr de Votre Majesté telle
+que je me suis efforcé de l'exécuter avec le plus vif désir de la
+satisfaire!...»--Titien, revenant ensuite sur les pensions qui ne lui
+étaient pas payées, nonobstant tous les ordres du roi, restés sans
+exécution, supplie de nouveau le puissant monarque de lui faire tenir ce
+qu'il devait à la munificence de l'empereur Charles-Quint son
+père.--Cette fois, l'artiste fut plus heureux que par le passé. Philippe
+II, à la réception du tableau de la _Cène_, fut tellement transporté
+d'admiration, qu'il lui envoya immédiatement, grâce sans doute aux bons
+offices de son secrétaire G. Perez, deux mille écus de gratification, et
+il donna des ordres si précis à ses ministres de Milan et de Naples
+qu'ils s'empressèrent de lui faire payer les années arriérées de ses
+pensions[7].
+
+Ce tableau de la _Cène_, destiné au monastère de l'Escurial, y fut placé
+dans le réfectoire; il s'y trouve encore aujourd'hui, et il est resté
+dans ce palais à peu près le seul ouvrage de Titien, dont les autres
+tableaux ont été transportés récemment au musée royal de Madrid. Mais,
+soit que l'humidité du local ait nui à cette grande peinture, soit que
+la fumée et la vapeur des mets aient contribué à obscurcir et gâter ses
+brillantes couleurs, ou qu'il ait été volontairement lacéré, toujours
+est-il qu'il ne subsiste plus aujourd'hui que des lambeaux de cette
+œuvre de premier ordre.
+
+Avant d'achever la _Cène_, Titien avait envoyé à Philippe II _Vénus et
+Adonis_; _Andromède attachée au rocher et délivrée par Persée_; _Europe
+enlevée par Jupiter sous la forme d'un taureau_; _Pan et Syrinx_. Il
+avait aussi composé pour la reine Marie le _Supplice de Tantale_, celui
+de _Prométhée_ et celui de _Sisyphe_, et un autre _Enlèvement d'Europe_.
+Pour la reine de Portugal, il peignit un _Christ à la colonne_. Tous ces
+tableaux et beaucoup d'autres sont aujourd'hui au musée royal de
+Madrid[8]. C'est là qu'il faut aller admirer le génie de ce grand
+artiste, non moins remarquable dans ses _poésies_, comme disait Philippe
+II, que dans ses compositions tirées de l'Évangile ou de l'Écriture
+sainte, dans ses paysages et dans ses portraits. Il excelle dans tous
+les genres; sa verve est inépuisable, et la variété de ses compositions
+n'est pas moins surprenante que le charme brillant de son pinceau. À la
+vue de tant de chefs-d'œuvre, dus à l'imagination et à la main d'un seul
+artiste, il faut reconnaître que Charles-Quint eut bien raison de le
+choisir pour son peintre favori, et que Philippe II ne se montra pas
+moins bien inspiré en lui conservant cette préférence. Ces deux
+souverains ont donné, par ce choix, la preuve éclatante qu'ils se
+connaissaient en hommes, et que, parmi les artistes, ils savaient
+discerner le vrai génie. Depuis près de trois siècles, la postérité a
+commencé pour ces deux princes aussi bien que pour leur peintre, et
+l'histoire les a jugés; mais tant que dureront les toiles où le maître
+vénitien, avec un art qui n'appartient qu'à lui, a caractérisé leurs
+physionomies, leurs images vivront parmi les hommes, et, comme le dit
+Ridolfi dans l'épigraphe qu'il a inscrite à la tête de ses _Meraviglie
+dell'arte_, quoiqu'ils aient vécu pour mourir, ils ne sont morts que
+pour revivre[9]!
+
+À l'exemple de leurs maîtres, la plupart des grands seigneurs espagnols
+qui étaient employés en Italie et en Allemagne, soit au commandement des
+armées, soit au gouvernement des provinces conquises, tinrent à honneur
+d'être dans les bonnes grâces de l'illustre chef de l'école vénitienne,
+et d'obtenir quelque ouvrage de son pinceau. Nous avons rapporté, dans
+l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_[10], qu'à son retour
+d'Allemagne à Venise, vers 1549, le Titien fit le portrait de l'une des
+maîtresses de Gio. Battista Castaldi, général espagnol, l'un des
+protecteurs de l'Arétin. En 1553, il exécuta celui de Francesco Vargas,
+ambassadeur de Charles-Quint, que le poëte Partenio a célébré dans un
+sonnet. Il représenta également Antonio di Leva, général des armées de
+l'empereur, vêtu d'un pourpoint à l'antique, et avec une large toque sur
+la tête; le duc d'Albe; Ferdinand-François d'Avalos, marquis de
+Pescaire, le mari de Vittoria Colonna, tant aimée de Michel-Ange, et
+Alphonse d'Avalos, son neveu, marquis del Vasto, tous deux généraux de
+Charles-Quint[11]. Le musée du Louvre possède ce dernier portrait, l'un
+des plus beaux de Titien.--«Avalos, debout, tête nue, revêtu d'une
+armure, pose la main gauche sur le sein d'une jeune femme assise, qui
+tient des deux mains sur ses genoux une boule de verre. À droite, un
+Amour apportant un faisceau de flèches; une femme vue de profil, la tête
+couronnée de myrte, la main droite posée sur sa poitrine, dans une
+attitude respectueuse; par derrière, une figure dont on ne voit que la
+tête en raccourci et les mains élevées, qui soutiennent une corbeille de
+fleurs[12].»
+
+Le Titien représenta une seconde fois le marquis del Vasto, haranguant
+ses soldats à la manière de Jules César. Le jeune homme placé près de
+lui, qui tient son casque, est son fils aîné, qui remplissait les
+fonctions de lieutenant général des armées de Charles-Quint en
+Italie[13]. C'est à l'occasion de ce tableau que l'imprimeur Marcolino
+écrivait de Venise, le 15 septembre 1551, à son ami l'Arétin: «Si je
+voulais vous flatter, je dirais qu'on vienne vous admirer couvert d'une
+armure et quelque peu tremblant, sur cette toile où Titien, qui pour
+vous est plus qu'un frère, a peint au naturel le marquis Alphonse
+d'Avalos del Vasto, qui parle à son armée avec le costume et à la
+manière de Jules César. Que l'on vous admire dans ce tableau, et qu'en
+vous voyant Milan tout entier accoure avec tout son peuple, pour vous
+contempler comme une effigie très-digne et divine.»
+
+Au milieu de tous ces nobles Castillans, nous ne devons pas oublier
+monseigneur d'Arras, qui, promu plus tard à la pourpre romaine, prit le
+nom de cardinal de Granvelle. «Il fit, dit Mariette[14], grande figure à
+la cour de Philippe II, comme son père avait fait à celle de
+Charles-Quint. Il aimait les beaux-arts et fit lever, avec grande
+dépense, le plan, en largeur et hauteur, des thermes de Dioclétien, par
+Sebastiano de Oya, architecte flamand. Il le fit ensuite graver sur
+cuivre, et en composa un livre qui, de tous ceux qui traitent des
+antiquités de Rome, est le plus rare, le plus intéressant et le plus
+curieux. Il a été imprimé à Anvers, chez Girolamo Coch en l'année
+1558.»--Non-seulement le Titien fit le portrait de ce cardinal, mais il
+le traita dans sa maison de Venise en véritable grand seigneur. Après
+avoir raconté qu'à son retour de Pologne par Venise, en 1574, le roi
+Henri III alla rendre visite au peintre, qui lui offrit généreusement
+plusieurs tableaux, dont ce prince lui avait demandé le prix, Ridolfi
+ajoute: «Titien ne brillait pas moins par la grandeur de ses manières,
+entretenant chez lui un nombreux domestique, vêtu d'une brillante
+livrée, comme celle d'un noble cavalier. Dans les voyages qu'il fit à la
+cour des princes, il traita toujours honorablement, avec grandes
+dépenses. On dit qu'il reçut à l'improviste à dîner chez lui les
+cardinaux espagnols de Granvelle et Pacheco. Jetant sa bourse à ses
+serviteurs, il leur dit: «Préparez le repas, car je me trouve tout un
+monde chez moi.» Et, en attendant que le dîner fût prêt, il lia
+conversation avec les deux cardinaux, tout en retouchant leurs
+portraits[15].»
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ Don Diego Hurtado de Mendoza.--Sa naissance et son éducation.--Son
+ ambassade à Venise.--Sa liaison avec le Titien, l'Arétin et le
+ Sansovino.--Service signalé qu'il rend à ce dernier.--Son
+ altercation avec le pape Paul III.--Il est rappelé en Espagne,
+ tombe en disgrâce et est mis en prison à la suite d'une querelle
+ dans le palais de Philippe II.--Son exil à Grenade, ses travaux
+ dans cette ville.--Ses relations avec sainte Thérèse.--Il meurt à
+ Madrid.--Examen de ses œuvres.--Sonnet de Cervantès sur Mendoza.
+
+1503--1575
+
+
+De tous les grands personnages de la cour d'Espagne, aucun ne vécut
+aussi intimement avec le Titien que don Diego Hurtado de Mendoza, qui
+fut pendant longtemps ambassadeur de Charles-Quint, à Venise. La vie de
+cet homme d'État est curieuse à étudier, en ce qu'elle se trouve mêlée
+aux événements politiques les plus importants de son temps, et qu'elle
+donne une haute idée de l'instruction aussi profonde que variée, et des
+rares qualités qui distinguaient alors la haute noblesse espagnole. Elle
+n'est pas moins intéressante au point de vue de l'art, puisque Mendoza
+fut lié avec le Titien, l'Arétin, le Sansovino et beaucoup d'autres
+artistes.
+
+«Les vies des hommes illustres, dit don Gregorio Mayans, dans l'édition
+qu'il a donnée à Valence, en 1776, de la _Guerre de Grenade_, présentant
+les exemples les plus efficaces pour exciter à imiter leurs actions, je
+me suis déterminé à écrire la vie de don Diego Hurtado de Mendoza,
+excellent écrivain et très-habile politique, afin qu'en parcourant son
+histoire de Grenade, on puisse en même temps avoir sous les yeux une
+notice sur ses études, et sur le soin et l'application qu'il apporta
+dans le maniement des affaires politiques, circonstances qui le
+préparèrent à écrire d'une manière si remarquable.»--Mais, pour que sa
+biographie fût complète, le savant auteur aurait dû ajouter à ses
+recherches des détails sur les relations de son héros avec les artistes
+vénitiens, relations dont il ne parle pas. Les arts, aussi bien que la
+politique, ont, en effet, occupé une notable place dans l'existence de
+don Hurtado de Mendoza. C'est pourquoi, tout en suivant la notice de don
+Gregorio Mayans, nous essayerons de la compléter par les renseignements
+puisés dans les _Maraviglie dell'arte_, de Ridolfi, dans la vie de
+Sansovino par le _Temanza_, et dans les lettres publiées par Bottari.
+
+Don Diego Hurtado de Mendoza naquit à Grenade, à la fin de l'année 1503,
+ou au commencement de 1504. Son père, l'un des plus célèbres généraux
+qui servirent les rois catholiques dans la conquête du royaume de
+Grenade, fut don Inigo Lopez de Mendoza, second comte de Tendilla et
+premier marquis de Mondejar, fils du comte de Tendilla, qui fut frère
+germain du premier duc de l'infantado don Diego Hurtado de Mendoza, et
+tous deux fils du célèbre don Inigo de Mendoza, premier marquis de
+Santillana. Sa mère était doña Francisca Pacheco, seconde femme du
+marquis et fille de don Juan Pacheco, marquis de Villena et premier duc
+de Escalona. Il fut le cinquième des fils issus de ce mariage, qui tous
+se firent remarquer par les services rendus à leur pays: le premier, don
+Luis, fut capitaine général du royaume de Grenade, et depuis président
+du conseil; don Antonio fut vice-roi dans les deux Amériques; don
+Francisco, évêque à Jaen, et don Bernardino, général des galères de
+l'Espagne.
+
+Rien ne prouve qu'il naquit à Tolède, comme on l'a prétendu; car on sait
+que ses parents restèrent à Grenade pendant les années qui suivirent la
+conquête de cette ville. Leur présence était nécessaire dans cette cité
+turbulente qui, par suite du zèle excessif déployé par le cardinal
+Ximenès pour la conversion des Mahométans, se révolta vers la fin du
+mois de décembre 1499, et dont les troubles durèrent presque pendant
+deux années. Il n'est pas à supposer que, pour éviter ce péril, la
+marquise, femme d'un caractère héroïque, se soit réfugiée à Tolède. On
+doit croire plutôt qu'elle se retira dans la forteresse de l'Albaïcin,
+lieu que le marquis choisit pour apaiser la sédition, et qu'elle
+s'établit avec ses jeunes enfants dans une maison attenant à la grande
+mosquée, comme si elle eût été livrée en otage.
+
+Don Diego reçut une éducation très-soignée. On croit qu'il eut pour
+principal maître Pierre Martir de Angleria, qui vivait à Grenade, avait
+de grandes obligations à la famille Mendoza, et devait au premier comte
+de Tendilla d'être venu se fixer en Espagne. Le jeune Diego commença par
+étudier la grammaire et la langue arabe, qu'il cultiva toute sa vie: il
+alla terminer ses études à Salamanque, où il apprit le grec et le latin,
+la philosophie, le droit civil et canonique. Ces fortes études étaient
+une excellente préparation à la vie politique et au maniement des
+affaires, carrières réservées alors à la haute noblesse espagnole. La
+découverte de l'Amérique, la conquête de Grenade, la réunion des
+royaumes de Castille et de Léon sous un même sceptre, la compétition de
+l'empire d'Allemagne, la domination dans les Pays-Bas et en Italie,
+ouvraient à cette époque un large champ à l'ambition des grands
+seigneurs de la péninsule. Les principales familles de ce pays
+comprenaient l'importance d'une éducation solide, et la nécessité
+d'acquérir des connaissances variées, qui les missent à la hauteur des
+fonctions ou des commandements qu'elles auraient un jour à exercer.
+Aussi, tandis que la noblesse française continuait, en général, à vivre
+dans une grossière ignorance, méprisant les lettres et ne connaissant
+d'autre occupation que la guerre, les nobles Castillans, sans être moins
+braves, ne dédaignaient pas de s'instruire, et devenaient ainsi plus
+habiles dans la conduite des affaires et du gouvernement. Cette
+différence d'éducation des deux peuples n'a peut-être pas été assez
+remarquée. En mettant tout amour propre national de côté, on peut dire
+qu'elle contribua plus qu'on ne le pense généralement à établir et
+consolider, pendant tout le seizième siècle, la prédominance des armes,
+de l'administration et des idées espagnoles tant en Allemagne, dans les
+Pays-Bas, en Italie, à Naples et en Sicile, que dans les deux Amériques.
+
+Pendant le séjour de don Diego à l'université de Salamanque, il aurait
+composé, selon quelques auteurs, _la vie de Lazarille de Tormes_, roman
+dans lequel notre Lesage a puisé plus d'un caractère et plus d'une scène
+de son immortel Gil Blas. Mais c'est une question très-controversée;
+d'autres écrivains attribuant cet ouvrage au frère Juan de Ortega,
+religieux hiéronimite.
+
+Après l'achèvement de ses études, notre écolier, attiré comme tant
+d'autres de ses compatriotes par le désir de la gloire, passa en Italie,
+où il combattit longtemps contre les Français. On n'est pas fixé sur les
+campagnes auxquelles il prit part: on croit cependant, d'après un
+passage de son histoire de la guerre de Grenade, où il parle des
+nombreuses armées dans lequelles il a servi sous les ordres de
+l'empereur Charles-Quint, qu'il assista, en 1524, au siège de Marseille,
+et qu'il se trouva également à la bataille de Pavie où, suivant
+l'attestation de Sandoval, la compagnie de don Diego de Mendoza se
+distingua. Cependant il est impossible de l'affirmer, parce que, dans ce
+temps, il y avait à l'armée plusieurs Espagnols de ce nom.
+
+Il est également vraisemblable qu'il prit part à la guerre faite à
+Lautrec, à l'occasion du duché de Milan; qu'il assista, en 1522, à la
+bataille de la Bicoque, et qu'il entra en France avec Charles-Quint, en
+1536. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu des mouvements et des
+préoccupations de la guerre, nul autre ne manifestait une plus ardente
+inclination pour les lettres. Dès que l'armée avait pris ses quartiers
+d'hiver, temps ordinairement consacré aux plaisirs et à l'oisiveté, il
+quittait les lieux de garnison et se rendait aux plus célèbres
+universités, telles que Bologne, Padoue, Rome et autres, pour apprendre,
+des professeurs les plus renommés, les mathématiques, la philosophie et
+les autres sciences. Il suivit, entre autres, les leçons d'Augustin Nifo
+et de Juan Montedosca, fameux philosophe sévillan, qui était en grande
+réputation dans les universités d'Italie, et qui mourut en 1532.
+
+Ses talents, son application, sa haute naissance, le firent distinguer
+par Charles-Quint. Ce prince conçut la plus haute idée des qualités de
+don Diego; il apprécia beaucoup ses services pendant toute la durée de
+son règne, et lui confia les négociations les plus difficiles: dès 1538,
+il était ambassadeur à Venise. Nous n'avons pas à suivre ici don Diego
+de Mendoza dans l'exercice de ses fonctions publiques; cette partie de
+sa vie appartient à l'histoire générale de son pays. Nous devons nous
+borner à faire connaître l'existence qu'il menait à Venise, et les
+relations qu'il y entretenait avec les savants et les artistes.
+
+Au milieu des négociations les plus épineuses, le comte n'abandonna
+jamais le goût qu'il avait pour les sciences et pour les lettres. Il
+aimait particulièrement à se procurer des manuscrits grecs, à les faire
+copier à grands frais, ou à les faire chercher et rapporter des
+extrémités les plus éloignées de la Grèce. C'est ainsi qu'il envoya
+jusqu'en Thessalie et au mont Athos, Nicolas Sofiano, natif de Corfou,
+pour rechercher et copier tout ce qu'il trouverait de remarquable parmi
+les anciens auteurs grecs. Il se servit également de Arnoldo Ardénio,
+Grec fort instruit, auquel il fit traduire, avec grande dépense,
+beaucoup de manuscrits de diverses bibliothèques, et principalement de
+celle du cardinal Bessarion. Grâce à ces recherches, l'Europe, dit son
+biographe, put connaître beaucoup d'ouvrages ignorés jusqu'alors, des
+plus célèbres auteurs grecs sacrés et profanes, tels que saint Basile,
+saint Grégoire de Nazianze, saint Cyrille d'Alexandrie, Archimède tout
+entier, Héron, Appien et d'autres. C'est de sa bibliothèque que l'on
+publia les œuvres complètes de Josèphe.
+
+Mais, ce qui est surtout digne d'être transmis à la postérité, c'est le
+cadeau qu'il reçut du sultan Soliman, auquel il avait renvoyé libre et
+sans rançon un captif que ce prince aimait beaucoup, encore que don
+Diego l'eût racheté à grand prix de ceux qui l'avaient fait prisonnier.
+Le Grand-Seigneur voulait lui témoigner sa satisfaction par un don en
+rapport avec sa puissance; mais don Diego ne consentit à recevoir qu'un
+présent digne de la noblesse de sa naissance et de ses sentiments, et
+fait pour montrer le désintéressement d'un ministre de l'empereur. La
+république de Venise se trouvait alors dans une extrême pénurie de blé.
+Pour la tirer de ce terrible embarras, le comte demanda au
+Grand-Seigneur qu'il permît aux vaisseaux vénitiens d'acheter librement
+du froment dans ses États, et de l'apporter dans ceux de la république.
+Soliman accueillit cette demande, et ne se montra pas moins favorable à
+une autre, qui fut la remise de beaucoup de manuscrits grecs, que don
+Diego préférait aux plus riches trésors. Les auteurs ne sont pas
+d'accord sur le nombre de ces manuscrits. Les uns veulent que Soliman en
+ait envoyé à l'ambassadeur un navire entièrement chargé; d'autres disent
+qu'il n'en reçut que trente; enfin, don Gregorio Mayans, adoptant un
+terme moyen, croit plus probable, d'après Ambrosio Moralès et don
+Nicolas Antonio, qu'il en reçut du sultan six caisses entièrement
+remplies.
+
+La passion que don Diego apportait à rechercher et réunir des manuscrits
+l'a fait accuser, par ses ennemis, d'avoir dérobé une partie de ceux que
+le cardinal Bessarion avait légués à la république de Venise. Il les
+aurait rapportés en Espagne, et on ne se serait aperçu que plus tard de
+la substitution de volumes absolument semblables, en apparence, aux
+manuscrits qu'il aurait enlevés. Cette accusation est réfutée avec
+indignation par le biographe de don Diego de Mendoza, et il a d'autant
+plus de raison, que les travaux de Zanetti, et la publication qu'il a
+faite des _bibliothèques grecque et latine_, ont démontré l'existence de
+ces manuscrits à la bibliothèque de Saint-Marc[16].
+
+Le palais de l'ambassadeur de Charles-Quint à Venise était le
+rendez-vous de la société lettrée de cette ville. Les étrangers de
+passage, cardinaux, évêques, nobles, savants, tant Espagnols
+qu'Allemands, Italiens et Flamands, s'empressaient de venir le visiter.
+On aimait à s'instruire dans sa conversation et à écouter ses
+explications sur la philosophie des anciens, qu'il connaissait à fond,
+et qu'il étudiait tous les jours. En considération de son savoir et de
+sa bienveillance, Paul Manuce lui dédia les œuvres philosophiques de
+Cicéron, corrigées avec le plus grand soin; «encore bien, dit-il, dans
+son épître dédicatoire, que, par ses lectures continuelles et sa
+sagacité, don Diego les possède encore plus correctes.» On voit par
+cette dédicace, qu'il s'appliquait principalement à la philosophie;
+qu'il prit chez lui une de ses sœurs, fort instruite dans la langue
+latine et également distinguée, et que l'opinion de don Diego, dans la
+méthode de l'enseignement de la jeunesse, était que l'on gâte les
+longues années destinées à l'étude de la langue latine, en apprenant aux
+jeunes gens les sciences dans leur langue maternelle; opinion que lui
+avait inspirée le cardinal Alcolti, qui demeurait dans sa maison.
+
+La bonté de son caractère, sa générosité, son amour pour les lettres,
+le portèrent à venir en aide à un grand nombre de Grecs, qui s'étaient
+réfugiés à Venise, fuyant la dure servitude des Turcs. À cette occasion,
+Lazaro Bonamico lui adressa une épître en vers latins[17], dans
+laquelle, décrivant sa manière de vivre et les études auxquelles il se
+livrait, il l'engage à s'abandonner à son génie, c'est-à-dire à l'étude
+et à la contemplation de la nature; il vante son application à la
+philosophie, sa vigilance à défendre les droits de l'empereur, ses
+efforts pour résister au Turc, l'ennemi commun; il loue son éloquence,
+rappelle l'estime que le sénat vénitien faisait de sa personne et le
+secours de blé qui, par son intervention, évita une horrible famine à la
+sérénissime république; il loue la libéralité avec laquelle il envoyait
+dans la Grèce, à ses frais, des savants chargés d'en rapporter des
+monuments anciens; il termine en montrant le crédit dont il jouissait
+auprès de Charles-Quint, et dont il savait faire l'emploi le plus utile,
+soit pour obtenir la grâce des uns, soit pour favoriser l'avancement des
+autres[18].
+
+Vivant ainsi à Venise dans l'étude, avec les savants et les lettrés,
+tout en dirigeant des négociations qui le mettaient en rapport avec les
+personnages les plus influents de cette république, don Diego ne
+pouvait manquer de prendre bientôt goût aux beautés de l'art, et de
+rechercher l'amitié des principaux maîtres de la brillante école de la
+couleur. L'art, l'amour et la politique étaient alors les seules
+occupations dignes d'un habitant de Venise, fût-il même étranger. Mais
+l'aristocratie du livre d'or, par ses priviléges et par ses richesses,
+était seule en position de mener de front ces trois grands mobiles de la
+vie vénitienne. Elle dominait dans le sénat, au Conseil des Dix, dans
+les élections; commandait les flottes et les armées, gouvernait Chypre
+et les États de terre ferme; ce qui ne l'empêchait pas de céder aux
+attraits de ces beautés faciles célébrées par Le Bembo, l'Arioste et
+tant d'autres poëtes. Cette noblesse patriotique et intelligente, avait
+compris l'importance de l'art. Depuis plusieurs siècles, il s'était
+établi entre les principales familles comme une rivalité publique, pour
+construire les plus beaux édifices, églises, palais et autres monuments,
+et pour les faire décorer des fresques et des mosaïques les plus belles
+et les plus curieuses. Ce grand mouvement artistique redoubla vers le
+milieu du seizième siècle, alors que l'école vénitienne dans tout son
+éclat, vit briller à la fois Gio-Bellino, Giorgione, Tiziano et beaucoup
+d'autres peintres éminents. Mais au milieu de cette pléïade, il manquait
+un architecte et un statuaire: Venise les trouva dans le toscan
+Sansovino, qui chassé de Rome, à la suite du sac de cette ville par les
+bandes du connétable de Bourbon en 1527, vint se fixer au milieu de ses
+lagunes, et décora sa patrie d'adoption des chefs-d'œuvre de la
+sculpture et de l'architecture.
+
+Comment don Diego de Mendoza aurait-il pu rester insensible aux
+merveilleuses peintures exposées alors, non-seulement dans l'intérieur
+des palais et des églises, mais sur les murs extérieurs des monuments et
+des maisons particulières? Le Giorgione et le Titien ne venaient-ils pas
+de lutter de génie dans ces fresques fameuses, peintes sur les
+différentes façades _du fondaco de' Tedeschi_, qui sont aujourd'hui
+détruites, mais dont Zanetti nous a conservé une idée par ses
+gravures[19]? Le palais ducal, la basilique de Saint-Marc, n'étaient-ils
+pas ornés à la fois des œuvres les plus remarquables de la peinture, de
+la sculpture, de la ciselure et de la mosaïque? L'ambassadeur de
+Charles-Quint, admirablement préparé par ses études pour comprendre et
+aimer les belles choses, ne pouvait donc pas échapper à l'influence de
+l'art vénitien.
+
+L'Arétin fut sans doute l'instigateur des relations que le comte établit
+avec le Titien et le Sansovino, ses amis intimes. L'écrivain avait
+besoin de l'appui de l'ambassadeur du César pour obtenir et conserver
+les bonnes grâces, c'est-à-dire les pensions et les gratifications du
+puissant empereur, en échange de ses flatteries outrées et de ses
+impudentes bassesses. Il s'attacha donc à gagner la faveur de don
+Diego, non-seulement en le louant, comme toutes les puissances, mais
+surtout en lui inspirant le désir de posséder des œuvres du Titien, dont
+il était a peu près certain de pouvoir disposer. L'artiste, de son côté,
+avait intérêt à ménager le représentant du souverain dont il cherchait à
+devenir le peintre. Quant à don Diego, il était déjà sous le charme du
+génie véritablement irrésistible du chef de l'école vénitienne. Avec ces
+dispositions réciproques, une étroite intimité s'établit entre l'homme
+d'État, l'écrivain et les deux artistes. Cette intimité ne fut point
+inutile à Titien pour le soutenir à la cour de Charles-Quint et
+l'accréditer parmi les grands seigneurs espagnols. Mais elle fut surtout
+favorable au Sansovino, et l'aida efficacement à se tirer d'une
+situation difficile, ainsi qu'on va le voir.
+
+Depuis longtemps, l'ancien bâtiment de la Monnaie (Zecca), sur la place
+Saint-Marc, menaçait ruine, et on avait reconnu qu'il n'était pas
+possible de le réparer. Il fut résolu, en l'année 1535, d'en construire
+un autre à la même place, et trois architectes furent chargés d'en
+préparer les plans. Le conseil des Dix choisit celui de Sansovino, qui
+fut ensuite exécuté. Ce magnifique édifice est tout entier en pierres
+d'Istria. Les salles attenant à la fonderie du rez-de-chaussée ont des
+voûtes qui s'élèvent jusqu'au-dessous de la toiture. Mais il n'est pas
+exact, ainsi que l'a écrit Francesco Sansovino[20], fils de
+l'architecte, de dire qu'il n'est pas entré de bois dans la construction
+de ce bâtiment, puisque le feu y prit et que, par bonheur, cet événement
+arriva pendant le jour. La façade sur la _Pescheria_ est très-noble. La
+grande cour du milieu est entourée de vingt-cinq ateliers dans lesquels
+étaient distribuées autrefois les différentes industries nécessaires à
+la fabrication de la monnaie. Il n'y a que deux entrées, l'une sur
+l'eau, du côté du canal qui règne derrière les _Procuraties neuves_;
+l'autre sur la place Saint-Marc, qui débouche sur un petit espace
+correspondant à une arcade du portique de la Bibliothèque de Saint-Marc.
+
+Cette bibliothèque est elle-même une œuvre remarquable du Sansovino. Le
+motif qui la fit construire fut de placer convenablement les précieux
+manuscrits et les livres qui avaient été légués à la république, en
+partie par Francesco Petrarca, en partie par le cardinal Bessarion. Cet
+édifice ne se compose que de deux ordres, un dorique très-orné, et un
+gracieux ionique dont l'entablement présente une frise d'une remarquable
+exécution. Au-dessus de la corniche qui fait gouttière au toit, règne
+une balustrade, sur les piédestaux de laquelle sont disposées des
+statues fort belles, ouvrages des plus célèbres élèves du Sansovino. À
+l'entrée est un portique élevé de trois marches au-dessus du niveau de
+la place, qui comprend vingt et une arcades, avec autant d'autres
+correspondant à l'intérieur. Celle du milieu donne accès à un magnifique
+escalier divisé en deux branches, qui conduit à une grande salle
+consacrée à un très-précieux musée de statues antiques données, pour la
+plus grande partie, à la république par les deux prélats Grimani,
+c'est-à-dire par le cardinal Dominique et par Jean-Germain, patriarche
+d'Aquilée. De cette salle, on passe à la bibliothèque, située au levant,
+et qui occupe en longueur sept arcades et trois en largeur. Le Sansovino
+ne construisit entièrement que la partie qui comprend l'escalier, le
+musée et la bibliothèque: le surplus fut terminé treize ans après sa
+mort.
+
+Comme cette construction dura plusieurs années, il y arriva un accident
+qui mit en péril non-seulement la réputation de l'architecte, mais même
+sa liberté et sa fortune. C'est dans cette circonstance que
+l'intervention de l'ambassadeur de Charles-Quint lui fut
+très-secourable. On doit croire que cet homme d'État prenait un grand
+intérêt à cette entreprise, puisque, dans le mois de février 1540,
+l'Arétin l'invita par un billet à venir en masque, sur la place
+Saint-Marc, pour voir les travaux merveilleux du Sansovino[21]. Vers la
+fin de 1545, les cintres étaient posés, et l'on murait la grande voûte
+qui devait recouvrir la bibliothèque. Pour que les murs latéraux pussent
+résister à la poussée de cette voûte, l'architecte avait disposé, de
+cinq pieds en cinq pieds, des chaînes de fer qui, comme la corde d'un
+arc, traversaient toute la longueur de la bibliothèque, d'un mur à
+l'autre. Cette opération traînant en longueur plus que le Sansovino ne
+l'avait supposé, la gelée arriva, et néanmoins on continua le travail.
+La voûte fut terminée vers la mi-décembre; mais le 18 du même mois, vers
+une heure du matin, elle s'écroula tout à coup, entraînant avec elle les
+murs situés du côté du palais ducal. Cet événement causa une grande
+rumeur et une stupéfaction générale dans la ville; et il y eut un
+fonctionnaire trop zélé qui, de sa propre autorité, se hâta de faire
+incarcérer le malheureux artiste.
+
+Dès quatre heures du matin, L'Arétin avait appris la mésaventure du
+pauvre architecte. Il s'empressa d'en informer le Titien, qui était
+alors à Rome, afin qu'il intervînt et fit intervenir, auprès du sénat et
+du Conseil des Dix, le Bembo et d'autres puissances, en faveur de leur
+ami commun et compère. Si le Sansovino, comme tous les hommes
+supérieurs, avait ses ennemis et ses envieux qui cherchaient à exploiter
+contre lui cet événement, il trouva de chauds défenseurs parmi ses amis
+et ses élèves, au milieu desquels Cattaneo Danese se distingua par
+l'ardeur de son zèle. Don Diego Mendoza ne fut pas le dernier à agir; il
+était alors à Sienne, dont Charles-Quint l'avait nommé gouverneur, tout
+en lui conservant son ambassade de Venise. Dès qu'il eut reçu la
+nouvelle de l'accident, il s'empressa d'envoyer à Venise une personne
+de confiance, afin d'offrir au Sansovino toute l'assistance dont il
+pourrait avoir besoin. Bien qu'il fût interdit aux ambassadeurs
+étrangers de se mêler des affaires du gouvernement de la sérénissime
+république, il est à croire que, par ses relations avec les principaux
+membres du sénat et du Conseil des Dix, l'envoyé de Charles-Quint ne fut
+pas étranger à l'heureuse issue de la négociation entreprise pour tirer
+l'architecte du mauvais pas dans lequel il était tombé. Grâce aux
+démarches qui furent faites, le Sansovino put sortir de prison, et vit
+enfermer à sa place celui qui l'y avait fait mettre. Toutefois, il ne se
+disculpa pas facilement auprès des procurateurs _di sopra_[22], de son
+défaut de surveillance: il subit donc l'humiliation de voir son
+traitement suspendu, et d'être condamné à une amende de mille ducats,
+qui devaient être employés à refaire les parties écroulées de l'édifice.
+L'artiste supporta ce malheur avec résignation; car à quoi bon, dit un
+de ses biographes, en citant un vers du Dante[23], se révolter contre sa
+destinée?
+
+On abandonna alors le projet de faire la voûte en pierre, et il fut
+décidé, avec raison, qu'on établirait une toiture, et qu'on placerait,
+au-dessous une voûte en lattis de roseau. Le Sansovino, non plus comme
+un architecte qui dirige les travaux, mais comme un ouvrier qui répare
+ce qu'il a mal fait, prit part à la reconstruction des parties tombées.
+Les procurateurs voulurent bien consentir à lui prêter mille ducats,
+mais ils lui en firent payer neuf cents; dont six cents furent appliqués
+aux statues de bronze de la _Logetta_; et trois cents aux bas-reliefs,
+également de bronze, placés dans le haut, à gauche de la chapelle ducale
+de Saint-Marc.
+
+Dès le mois d'octobre 1546 la reconstruction était très-avancée, car le
+cardinal Bembo écrivait de Rome: «Magnifique et excellent messire Jacopo
+Sansovino, mon très-cher, vous ne m'avez pas fait un petit plaisir, en
+m'apprenant que vous aviez amené la réédification du bâtiment que vous
+faites pour l'illustrissime seigneurie à un tel degré d'avancement, que
+sous peu on pourra l'habiter. Cette nouvelle m'a été aussi agréable que
+m'avait été pénible, par divers motifs, mais surtout par l'amitié que je
+vous porte, l'écroulement de cette construction, arrivé l'année
+dernière. Maintenant qu'elle est arrivée au degré que vous dites, je
+m'en réjouis avec vous, autant qu'il convient à l'attachement que je
+vous porte, et qui me fait désirer de trouver l'occasion de vous montrer
+par ses effets qu'il n'est pas médiocre. Je n'ai rien autre chose à vous
+dire, si ce n'est que vous fassiez attention à conserver votre
+santé.--De Rome, le 23 octobre 1546; prêt à satisfaire à vos désirs.--P.
+card. BEMBO.[24]»
+
+Au mois de novembre 1546, tout ce qui s'était écroulé avait été
+reconstruit, et l'édifice entier était complétement terminé au
+commencement de l'année suivante, c'est-à-dire, suivant l'usage alors
+adopté à Venise, en mars 1548. Dès le mois de février précédent, le
+Sansovino avait été rétabli dans ses fonctions d'architecte, avec le
+même traitement qu'auparavant. On lui restitua même la portion de ses
+appointements, dont le payement avait été provisoirement suspendu.
+
+La voûte de la bibliothèque fut alors divisée en plusieurs espaces,
+destinés à être décorés de peintures par les principaux maîtres de
+Venise. Les procurateurs voulant donner une récompense d'honneur à celui
+dont le projet de composition aurait paru le meilleur, firent choix de
+Titien et de Sansovino pour décider la question. Mais ces derniers,
+désirant éviter le reproche de partialité, voulurent savoir de chacun
+des concurrents, séparément, quelle était l'œuvre qui, après la sienne
+propre, lui paraissait préférable. Ils désignèrent tous la composition
+de Paul Véronèse, et les deux arbitres rendirent leur décision en faveur
+de ce grand peintre[25].
+
+Nous ignorons si ce fut à cette époque que le Titien fit le portrait en
+pied de don Diego de Mendoza, célébré par le Partenio dans le sonnet
+suivant:
+
+ Chi vuol veder quel Tiziano Apelle
+ Far dell'arte mia tacita natura,
+ Miri il Mendoza si vivo in pittura
+ Che nel silenzio suo par che favelle.
+ Moto, spirto, vigor, carne, ossa e pelle
+ Gli da lo stil, ch'in piedi lo figura:
+ Talche il ritratto esprime quella cura
+ Che hanno di lui le generose stelle.
+ Dimostra ancor nella sembianza vera
+ Non pur il sacro illustre animo ardente,
+ E delle sue virtù l'eroica schiera,
+ Ma i pensier alti della nobil mente
+ Che in le sue gravità raccolta e intera
+ Tanto scorge il futur quanto il presente[26].
+
+«Que celui qui veut voir Titien Apelles faire de l'art une nature
+muette, vienne admirer Mendoza, si vivant en peinture que, dans son
+silence, il paraît parler. Le pinceau qui l'a représenté en pied lui a
+donné mouvement, intelligence, vigueur, chair, os et peau; tellement que
+ce portrait exprime le soin qu'ont de lui les heureuses étoiles qui ont
+présidé à sa naissance. Dans sa ressemblance frappante, il montre
+encore, non pas seulement son âme illustre et ardente, avec
+l'accompagnement de ses vertus héroïques; mais il révèle aussi les
+pensées profondes que son esprit scrutateur examine et médite, afin de
+pénétrer et le présent et l'avenir.»
+
+Si don Diego, comme le prétend son biographe[27], «était un Démosthènes
+devant le sénat vénitien, et un Socrate dans sa maison,» au moins il
+aurait dû reconnaître que ce n'était pas un Socrate insensible aux
+charmes des Laïs vénitiennes, de tout temps renommées pour leur beauté.
+Ridolfi raconte[28] que Titien fit pour don Diego le portrait d'une de
+ses maîtresses (_una sua favorita_), et que le même Partenio a chanté
+ainsi les attraits de cette femme, et la passion qu'elle avait inspirée
+au grave ambassadeur:
+
+ Furtivamente Tiziano e Amore
+ Preser 'ambi i penelli e le quadrella;
+ Due esempi han fatto d'una donna bella,
+ E sacrati al Mendoza, aureo signore.
+ Onde egli altier di si divin favore,
+ Per seguir cotal dea, come sua stella,
+ Con cerimonie appartenenti a quella,
+ L'uno in camera tien, l'altro nel core.
+ E mentre quell'effigie e questo imago
+ Dentro à se scopre e fuor cela ad altrui;
+ E in cio, che più desia, meno appar vago.
+ Vanta il secreto, che si asconde in lui,
+ Che s'ogn'un è del foco suo presago,
+ Ardendo poi non sà verun di cui.
+
+«Titien et l'Amour prirent tous deux en cachette les pinceaux et la
+palette, et firent deux portraits d'une belle dame, chère au Mendoza,
+chevalier de la Toison d'or. Fier de cette faveur divine, et voulant
+suivre cette déesse comme son étoile, et la traiter avec les honneurs
+qu'elle mérite, ce seigneur a placé l'un des portraits dans sa chambre
+et fait entrer l'autre dans son cœur. Et, tandis qu'il admire en
+lui-même ces deux images, il les cache avec soin à tout autre, se
+montrant ainsi, en apparence, peu désireux de ce qu'il souhaite le plus.
+Il est heureux du secret qu'il cache si bien; de telle sorte, que si
+l'on peut présumer qu'il brûle du feu de l'amour, au moins ne sait-on
+pas quel est l'objet de sa flamme.»
+
+Les sonnets de Partenio ne restèrent sans doute pas sans récompense; car
+les poëtes de circonstance n'avaient pas alors l'habitude d'écrire
+seulement pour la gloire, et, d'ailleurs, don Diego était généreux.
+Tiraboschi[29] rapporte qu'il fit cadeau de vingt-quatre écus d'or à
+Ant. Francesco Doni, qui lui avait envoyé la description de la gravure
+du portrait de Charles-Quint, par Énea Vico Parmigiano. Cette
+description, imprimée d'abord à Venise en 1550, par le Marcolini, fut
+plus tard dédiée de nouveau par l'auteur, qui cherchait à tirer profit
+de sa plume, au marquis Doria et au seigneur Ferrante Caraffa[30].
+
+Nous ne suivrons pas don Diego dans son gouvernement de Sienne, dans sa
+mission au concile de Trente, non plus que dans son ambassade à Rome,
+qui le contraignit, à son grand regret, de quitter définitivement
+Venise. Sa carrière politique ressemble à celle de tous les hommes
+d'État de son siècle. Il recevait de ses maîtres, Charles-Quint et
+Philippe II, des instructions et des ordres, et il s'y conformait en
+les faisant exécuter avec le zèle et même le fanatisme ardent qui
+dominait alors à la cour d'Espagne. Le comte paraît avoir eu en partage
+un caractère violent et passionné qui, dans l'âge mûr et même dans la
+vieillesse, le jeta plus d'une fois dans des extrémités regrettables.
+C'est ainsi, qu'étant ambassadeur à Rome, il eut une véritable
+altercation avec le pape Paul III (Farnèse), à l'occasion de la
+translation à Bologne des Pères du concile de Trente, qu'il convenait
+mieux à la politique de Charles-Quint de maintenir dans cette dernière
+ville[31]. Le pape, irrité des remontrances de l'ambassadeur, voulut le
+consigner dans son palais, mais don Diego lui répondit avec hauteur:
+«Qu'il était cavalier, et que son père l'avait été; qu'en cette qualité,
+il devait prendre au pied de la lettre les ordres que lui envoyait son
+maître, sans aucune crainte de Sa Sainteté, quoique conservant toujours
+le respect que l'on doit au vicaire du Christ; et qu'étant ministre de
+l'empereur, sa maison était là où il voulait qu'il mît les pieds, et que
+là où il se trouvait, il se trouvait en toute sûreté.»
+
+Il paraît qu'il rentra en Espagne vers l'année 1554, qu'il fut maintenu
+dans le conseil d'État, et qu'il accompagna Philippe II à la grande
+journée de Saint-Quentin, en 1557. Toutefois, il ne jouissait plus
+auprès de ce prince de la même confiance qu'il avait pendant si
+longtemps inspirée à son père, soit que sa conduite en Italie eût
+déplu au roi, soit, qu'en vieillissant, il dût naturellement perdre de
+son crédit.
+
+Au milieu des distractions de la cour, il n'oubliait pas les lettres, et
+c'est à cette époque qu'il composa deux épîtres critiques, vives,
+éloquentes et remplies, suivant l'appréciation de son biographe[32], des
+plus délicates beautés de la langue castillane, sur l'histoire de la
+guerre de Charles-Quint contre les luthériens, que venait de publier
+in-folio, en 1552, Pedro Salazar. Il prit le pseudonyme du bachelier
+Arcade: dans la première lettre, il critique ouvertement cet ouvrage;
+dans la seconde, sous prétexte de le défendre, il relève ses erreurs
+avec encore plus d'acrimonie. Ce caractère ardent avait besoin d'action,
+et n'étant plus absorbé par le maniement des grandes affaires, il
+cherchait un autre aliment à son activité encore toute juvénile.
+
+Il lui arriva, vers ce temps, une aventure singulière, qui découvre
+l'emportement de son humeur et peint bien les mœurs de ce siècle. Se
+trouvant un jour dans le palais de Philippe II, il se prit de querelle
+avec un autre grand seigneur. Après un échange d'invectives, ils en
+vinrent aux mains, et don Diego ayant arraché le poignard de son
+adversaire, le précipita par la fenêtre. Don Gregorio Mayans ne dit pas
+si ce seigneur fut tué ou blessé; mais c'est fort probable, si l'on
+réfléchit qu'il fut jeté du balcon d'un des étages élevés du palais.
+Cet événement fit beaucoup de bruit et déplut extrêmement à Philippe II,
+qui donna l'ordre de mettre le comte en prison. Il fut ensuite exilé de
+la cour, après avoir employé presque toute sa vie à rendre d'importants
+services à la couronne. Il essaya de se disculper, par des raisons qui
+passaient alors pour acceptables. Il écrivait à don Diego de Espinosa,
+évêque de Sigüenza et président du conseil de Castille: «...Je pourrais
+citer beaucoup d'exemples semblables, outre ceux de ces hommes dont on a
+feint d'ignorer la conduite, et qui ont été promptement rétablis dans
+leurs honneurs et leur crédit, sans avoir été, pour ce qu'ils avaient
+fait, considérés comme fous. Seul, don Diego de Mendoza est obligé
+d'aller en exil, parce que, revenant par ici, à l'âge de soixante-quatre
+ans, il se saisit d'un poignard, dans un des corridors du palais, sans
+qu'on puisse l'excuser, ou lui infliger une réprimande proportionnée. Et
+afin qu'on ne me regarde pas comme un historien, j'omets de rappeler
+beaucoup d'autres exemples. Si ceux-ci ne suffisent pas, l'indignation
+qui me rend muet parlera partout.»
+
+Ces explications hautaines n'apaisèrent point le ressentiment du roi. Il
+fut donc obligé de se retirer à Grenade, où il vécut dans le calme de
+l'étude, loin du bruit de la cour, bien qu'il prévît les troubles qui ne
+tardèrent pas à s'élever dans cette province, et qui se prolongèrent de
+1568 à 1570. Don Diego vit éclater, en effet, la révolte de la
+population moresque, persécutée dans ses croyances par le zèle outré des
+conquérants. Il écrivit alors sa célèbre _Histoire de la guerre de
+Grenade_, composée à la manière de Salluste, remplie de maximes et de
+réflexions dignes d'un homme d'État, et présentée dans un style vif,
+concis et profond qui n'a pas été surpassé en espagnol. Ce soulèvement
+ne lui fit pas quitter Grenade, sa ville natale, qu'il aimait pour sa
+beauté, ainsi que pour les souvenirs de son enfance et de sa famille. Il
+continua d'y résider en cultivant les lettres, et en particulier la
+poésie, comme on le voit par l'épître en vers ou hymne qu'il adressa à
+don Diego de Espinosa, pour le complimenter sur le chapeau de cardinal
+que le pape Pie V lui avait envoyé, en mars 1568. Dans cette pièce, il
+traite le cardinal en ami, et lui insinue ce qu'il a souffert d'être
+exilé de la cour.
+
+Don Diego était consulté par ses compatriotes les plus instruits sur les
+sciences et, en particulier, sur les antiquités de l'Espagne, dont il
+avait fait une étude approfondie. Il n'avait jamais cessé d'entretenir
+la connaissance qu'il avait acquise dans sa jeunesse des langues
+hébraïque, arabe et grecque. Il se mit donc à faire des recherches sur
+les antiquités arabes; il fut déterminé à entreprendre ce travail par le
+grand nombre de monuments de ce peuple qu'il voyait à Grenade.
+Malheureusement, ces recherches n'ont pas été publiées; c'est fort
+regrettable, car elles jetteraient une vive lumière sur l'origine et la
+destination des monuments de cette nation, qui sont aujourd'hui
+entièrement détruits, et dont on a perdu l'histoire. Il avait réuni plus
+de quatre cents manuscrits arabes, ainsi que l'assure Jérôme de Zurita,
+auquel il en communiqua quelques-uns pour être insérés ou cités dans ses
+_Annales de l'Aragon_.
+
+Notre personnage touchait alors à sa soixante-dixième année, et les
+infirmités lui étaient venues avec la vieillesse. Ses idées tournèrent à
+l'extrême dévotion; il se mit en correspondance avec sainte Thérèse et
+avec son directeur, le frère Jérôme Gracian, qui l'avait assistée dans
+l'établissement de la réforme de son ordre (des Carmélites). Don Diego
+lui écrivit de fixer un jour pour le recommander à Dieu d'une manière
+toute spéciale. La sainte répondit que, le jour indiqué, elle et ses
+sœurs communieraient à son intention et qu'elles rempliraient cette
+journée le mieux qu'elles pourraient[33].
+
+Cette ferveur dévote n'empêchait pas le comte de faire des démarches
+pour obtenir de rentrer à la cour. Philippe II lui permit enfin, au
+commencement de 1575, de se rendre à Madrid, soit pour se justifier,
+soit pour terminer quelques affaires. En témoignage de sa
+reconnaissance, don Diego envoya au roi ses livres en cadeau, et se mit
+en route pour Madrid. Mais à peine arrivé, il fut pris d'un mal de jambe
+et mourut en avril 1575[34].
+
+En 1610, un chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, chapelain et
+musicien de chambre du roi d'Espagne, le frère Jean Diaz Hidalgo,
+publia, en un volume petit in-4º imprimé à Madrid, quelques-unes des
+poésies de don Diego, choisies parmi ses autres ouvrages, sous ce titre:
+_Obras del insigne cavallero don Diego de Mendoza, embaxador del
+emperador Carlos Quinto en Roma_[35]. Il a dédié ce volume à don Inigo
+Lopez de Mendoza, quatrième marquis de Mondejar. L'éditeur n'a pas voulu
+publier les autres œuvres de don Diego, tant, dit son historien[36], à
+cause de la singularité des matières qui s'y trouvent traitées, que
+parce qu'elles ne sont pas faites pour être mises entre les mains de
+tout le monde. D'un autre côté, le frère Jean Diaz nous apprend, dans
+son avertissement à ses lecteurs, que les autres poésies de don Diego
+consistaient en satires et pièces burlesques qu'il avait composées pour
+son plaisir et celui de ses amis, et qu'on ne doit pas les livrer à
+l'impression par respect pour la mémoire de leur auteur.--Nous ignorons
+dans quel dépôt public ou privé peuvent se trouver aujourd'hui les
+manuscrits de tous ces ouvrages.
+
+Quant au volume publié à Madrid, en 1610, il contient un grand nombre de
+pièces dans tous les rhythmes: il y a des églogues, des _villanzicos_,
+espèces de pastorales, des _canziones_, des épîtres, des stances, des
+sonnets, des _quintas_, ou suite de cinq vers, des _redondillas_,
+morceaux qui répètent les mêmes rimes, comme le refrain de nos
+chansons; un dialogue entre Tirsis et Pasqual, une fable d'Adonis,
+Hypomène et Atalante; l'Hymne à la louange du cardinal de Espinosa, etc.
+La plupart de ces morceaux sont des compositions amoureuses dans le goût
+des Italiens du temps. On trouve cependant des épîtres qui se
+distinguent par des pensées plus sérieuses, et par quelques remarquables
+descriptions des plus beaux sites de l'Espagne, du Portugal, de l'Italie
+et de la Sicile. Il n'appartient pas à un étranger de parler du style:
+les Espagnols le trouvent vif, élégant et pur.
+
+Les compositions les plus remarquables de ce recueil sont celles qui ont
+été inspirées à don Diego par les suites de la scène que nous avons
+rapportée, et après laquelle il fut arrêté et mis en prison. Il a
+déploré, en _redondillas de pie quebrado_ (rimes à vers inégaux et
+brisés), son emprisonnement et sa disgrâce, et ses vers[37] peignent
+bien l'état violent de cette âme ardente et fière, dont l'orgueil était
+si cruellement humilié sous cette punition. À la suite, on trouve des
+_quintillas_ (p. 120) dans lesquelles il se plaint qu'on le punisse sans
+l'entendre. On voit aussi, par plusieurs épîtres en _redondillas_ à sa
+dame (p. 126, 132, 134, 139 vº), que la querelle fatale, dans laquelle
+il s'était laissé emporter jusqu'à jeter son adversaire par une des
+fenêtres du palais de Philippe II, avait été causée par la jalousie, et
+pour venger l'honneur outragé de sa belle. Ce n'est pas là le trait le
+moins singulier de notre personnage, qui était alors parvenu, ainsi
+qu'il le dit lui-même dans sa lettre au cardinal de Espinosa, à l'âge de
+soixante-quatre ans. Si l'on juge de sa passion par ses vers, il n'avait
+encore rien perdu de l'ardeur de la jeunesse, et ses _quintas_ à sa
+maîtresse, qu'il était obligé de quitter pour se rendre en exil à
+Grenade, sont empreintes de la passion la plus vive[38]. Il est bien à
+regretter que l'éditeur des poésies de don Diego, ou son biographe,
+n'ait pas expliqué l'énigme de cette aventure; mais ils ont sans doute
+été retenus l'un et l'autre par la crainte de quelque puissante famille,
+dont le nom aurait été mêlé à cet événement.
+
+L'immortel auteur de Don Quichotte semble faire allusion à cette
+histoire, dans le sonnet suivant, composé en l'honneur de don Diego de
+Mendoza et de sa renommée[39]:
+
+ En la memoria vive de las gentes,
+ Varon famoso, siglos infinitos,
+ Premio que le merecen tus escritos,
+ Por graves, puros, castos, y excelentes.
+ Las ansias en honesta llama ardientes,
+ Los Ethnas, los Estigios, los Cozitos,
+ Que en ellos suavemente van descritos,
+ Mira si es bien (ô fama) que los cuentes?
+ Y aunque los lleves en ligero buelo
+ Por quanto cine el mar, y el sol rodea,
+ Y en laminas de bronce los escultas.
+ Que assi el suelo sabra, que sabe el cielo,
+ Que el renombre immortal, que se dessea,
+ Tal vez le alcançan araorosas culpas.
+
+«Vis dans la mémoire des nations, homme illustre, pendant une longue
+suite de siècles, récompense due à tes écrits graves, purs, corrects,
+excellents. Les soupirs brûlants d'une honnête flamme, les Etnas, les
+Styx, les Cocytes, dont tu fais une si agréable description, considère,
+ô Renommée, si ce sont bien là réellement des fables! À l'aide de tes
+ailes légères, répands-les partout où s'étend la mer, et où le soleil
+darde ses rayons, et fais-les graver sur des lames de bronze. Ainsi, le
+monde saura ce que savait déjà le ciel, que l'immortel renom dont il
+brillait racheta parfois ses fautes amoureuses.»
+
+Parmi les poésies imprimées de don Diego, il n'y en a pas sur les arts,
+et aucune de ses épîtres n'est adressée à ses amis de Venise. Si l'on
+eût publié ses autres poésies légères, ainsi que ses lettres en prose,
+on aurait sans doute trouvé sa correspondance avec le Titien et le
+Sansovino. Quoi qu'il en soit, le nom de don Diego Hurtado de Mendoza
+restera toujours attaché à ceux de ces artistes, et, ainsi que l'a
+prédit Cervantès, sa mémoire vivra en Espagne et ailleurs, non-seulement
+comme celle d'un habile politique, mais, ce qui est de beaucoup
+préférable, comme celle d'un poëte illustre, d'un grand historien, et
+d'un amateur éclairé des beautés de l'art[40].
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE COMTE-DUC D'OLIVARÈS
+
+1587--1645
+
+ Naissance, éducation, caractère du comte-duc d'Olivarès.--Il
+ devient le favori du prince des Asturies, fils et héritier
+ présomptif du roi Philippe III.
+
+1587--1621
+
+
+Le long règne de Philippe IV[41], si funeste à la grandeur de la
+monarchie de Charles-Quint, peut être considéré comme l'âge d'or de la
+peinture, des lettres et de la poésie en Espagne. Pour ne citer que les
+plus illustres parmi les poëtes et les artistes, il vit naître ou
+fleurir à la fois, au nombre des premiers, Lope de Vega, Calderon
+Gongora, Quevedro; et parmi les artistes, Ribera, Velasquez, Alonso Cano
+et Murillo. Cet éclat extraordinaire des lettres et des arts, qui
+aurait pu consoler l'Espagne de ses revers, ne fut pas dû seulement à un
+concours de circonstances favorables; comme Léon X à Rome, et les
+Médicis à Florence, le roi Philippe IV et son premier ministre, le
+comte-duc d'Olivarès, peuvent revendiquer, en partie, la gloire d'avoir
+élevé l'art et la littérature espagnole à son plus haut degré de
+splendeur. Le ministre contribua plus encore que son maître à cet
+avancement; non que le roi ne fût porté vers le beau par d'heureuses
+dispositions: mais, d'un caractère naturellement apathique et porté à
+l'ennui et à la tristesse, cette maladie héréditaire des descendants de
+Jeanne la Folle, il avait besoin, pour sortir de son impassibilité,
+d'être excité par le favori auquel il abandonnait complètement les rênes
+de l'État. Le pouvoir d'Olivarès était si absolu, qu'il est réellement
+vrai de dire que, pendant plus de vingt-deux années, Philippe IV se
+contenta de régner, tandis que ce fut le comte-duc qui gouverna sans
+contrôle la vaste monarchie espagnole.
+
+Nous n'avons point à considérer ici le comte-duc d'Olivarès du côté de
+la politique; fidèle au plan que nous nous sommes imposé, nous nous
+attacherons exclusivement à retracer les services qu'il rendit aux arts,
+la protection qu'il accorda aux artistes, et particulièrement celle dont
+il couvrit le plus grand peintre espagnol, don Diego Velasquez.
+
+La vie du favori de Philippe IV a été racontée de diverses manières par
+plusieurs de ses contemporains, selon que l'intérêt personnel ou la
+haine de l'écrivain le portait à dire du bien ou du mal du ministre et
+de son gouvernement. Voiture[42], envoyé de Gaston d'Orléans à Madrid,
+où il fut accueilli avec le plus grand empressement par le comte-duc,
+ennemi naturel du cardinal de Richelieu, a tracé d'Olivarès un portrait
+que Plutarque ne désavouerait pas pour un de ses hommes illustres de
+l'antiquité. Mais l'habitué de l'hôtel de Rambouillet exagère, de parti
+pris, les qualités du ministre, et amoindrit ses défauts. Représentant à
+la cour d'Espagne l'adversaire du grand cardinal, et venant demander à
+Olivarès l'appui des subsides et des armes espagnoles pour un prince,
+chef de mécontents incapables de lutter contre Richelieu, il dut flatter
+le favori de Philippe IV, tandis que la politique de celui-ci consistait
+à encourager les troubles en France, et à caresser ceux qui en étaient
+les fauteurs ou les soutiens. Voiture, de tout temps fort sensible à la
+louange, en sa qualité de poëte, paraît donc, dans cette circonstance,
+avoir été la dupe des avances et des cajoleries du ministre de Philippe
+IV. Néanmoins, sous la réserve de la vérité, qui ne se trouve point dans
+le portrait d'Olivarès, ce morceau est, peut-être, ce que le précurseur
+des grands écrivains du siècle de Louis XIV a laissé en prose de plus
+remarquable. Si la flatterie tient une trop grande place dans cet éloge,
+elle ne doit pas néanmoins rendre injuste envers la mémoire
+d'Olivarès. Nous n'admettrons donc pas complètement avec Voiture que:
+«Pour ce qui est de son esprit, il ne peut être mis en doute de
+personne; pour en faire imaginer la grandeur, il suffit de dire qu'il
+s'étend aux deux bouts du monde; qu'il gouverne en Orient et en
+Occident, et conduit seul en même temps les plus importantes affaires de
+l'Europe. Pour ce que j'en ai pu connaître, il est merveilleusement
+prompt, actif, pénétrant, subtil, charmant et agréable, plein de feu et
+de lumières.» Mais nous conviendrons avec lui: «Qu'il entra dans les
+affaires en un temps où il semblait que le génie de l'Espagne commençait
+à se lasser, et que cette monarchie, qui avait été mise au dernier point
+de sa grandeur par Charles-Quint, et subsisté à peine sous Philippe
+second, semblait vouloir décliner sous les autres rois.»
+
+Un autre écrivain, le comte de la Rocca, a publié[43] sous ce titre:
+«_Le ministre parfait, ou le comte-duc, dans les sept premières années
+de sa faveur,_» une histoire d'Olivarès, qui est un véritable
+panégyrique. Il le propose aux rois et aux ministres comme un modèle
+accompli, à imiter en toutes choses, et l'exagération de la louange doit
+faire douter de l'exactitude de bon nombre de faits, que l'auteur a
+probablement présentés à sa manière.
+
+Le comte Virgilio Malvezzi, de Bologne, ne se montre pas moins
+flatteur. Parvenu, par la protection d'Olivarès, à faire partie du
+conseil suprême de guerre du roi catholique, on ne doit pas trop
+s'étonner de lui voir entonner les louanges de ce prince et de son
+ministre. Mais, ce qui est fort curieux, c'est l'emphase avec laquelle
+cet écrivain raconte les choses les plus simples, et les réflexions,
+plus que naïves, mais visant à l'effet, dont il accompagne les faits les
+plus ordinaires[44].
+
+Si la vérité historique ne se trouve guère dans ces trois ouvrages, elle
+ne paraît pas mieux respectée dans le roman de Gil Blas, où Le Sage nous
+représente, au physique, le comte-duc sous un aspect repoussant[45];
+tandis qu'il en fait, au moral, un portrait tout opposé à celui de
+Voiture[46]. Mais Le Sage n'avait pas la prétention de mettre l'histoire
+dans son admirable roman de mœurs qui peint si bien le cœur humain. Il
+faut donc prendre pour un tableau de fantaisie et d'_humour_, ce qu'il
+dit des relations du ministre avec Santillane.
+
+Ce qui a tout l'intérêt d'un roman, c'est le récit passionné de la chute
+du comte-duc par le père Camillo-Guidi, religieux dominicain, résident à
+la cour d'Espagne pour le duc de Modène. Ce bon père, nous ne savons
+pour quel motif, se montre l'ennemi acharné du favori de Philippe IV,
+soit qu'en cela il ait obéi aux instructions ou aux tendances de son
+prince, soit qu'il n'ait fait que suivre ses propres rancunes:
+
+ ...Tantæ ne animis cœlestibus iræ!
+
+Toujours est-il qu'il n'a pour le ministre tombé que haine et mépris. Ce
+moine dit quelque part[47]: «_Uno che sia ingiustamente perseguitato, e
+che si possa giustamente vendicare, ha tutta l'energia nelle parole e
+una certa_ DIVINITA _nelle ragioni_,»--«Celui qui est injustement
+persécuté, et qui peut justement se venger, a toute l'énergie dans les
+paroles--et une certaine ardeur divine dans ses raisons.»--Il fallait
+que le favori de Philippe IV eût bien vivement offensé le prêtre, pour
+qu'il savourât ainsi le plaisir de la vengeance. Quoi qu'il en soit,
+son libelle, rapproché des louanges excessives du comte de la Rocca et
+du marquis Malvezzi, nous servira, comme un acide, dans une expérience
+chimique, à analyser et à rechercher la vérité.
+
+Don Gaspar de Gusman, troisième comte d'Olivarès, était le second fils
+de don Henri de Gusman, ambassadeur à Rome pour Philippe III, et de dame
+Maria Pimentelli, femme, dit-on, d'un grand mérite. Il naquit à Rome en
+1587, et pendant l'espace de douze années il suivit son père, toujours
+chargé de négociations importantes, et qui devint successivement
+vice-roi de Sicile, puis de Naples. Rentré en Espagne avec son père, il
+fut, en sa qualité de puîné, destiné à l'Église, et commença ses études
+par le droit canonique, alors la base de toute éducation solide. Sa
+naissance et le crédit de son père lui firent bientôt obtenir le grade
+de recteur de l'université de Salamanque, la plus célèbre alors de
+l'Espagne. Il aurait sans doute poursuivi paisiblement la carrière
+ecclésiastique, et serait probablement parvenu aux plus hautes dignités
+de l'église, si la mort de son frère aîné n'était pas venue changer sa
+destinée. Le marquis Malvezzi remarque avec justesse[48], qu'il vaut
+mieux vivre pendant quelque temps au second rang, et arriver ensuite au
+premier, que de naître dans cette condition. L'histoire d'Olivarès
+prouve la vérité de cette réflexion. Il devait à la place que lui
+assignait sa naissance l'instruction sérieuse qu'il avait acquise: la
+mort de son frère aîné, don Girolamo, et bientôt après celle de son
+père, en lui donnant l'espoir de prendre part un jour aux plus hautes
+affaires de l'État, le mirent à même d'ajouter à l'influence de sa
+famille et de sa fortune les avantages d'une éducation aussi brillante
+que sérieuse. Au dire même de ses ennemis les plus impitoyables, le
+comte-duc parlait et écrivait la noble langue castillane avec la plus
+rare perfection: il était versé dans les idiomes anciens, et savait
+également bien le français et l'italien. Il se présenta donc à la cour,
+non comme un grand seigneur ordinaire, mais avec tous les avantages que
+donnent des connaissances nombreuses et variées à un esprit vif et
+pénétrant.
+
+Son mérite le fit bientôt distinguer; et, soit qu'on voulût utiliser les
+dons de son intelligence, soit que ses envieux désirassent l'éloigner
+pour avoir le champ libre, on lui offrit l'ambassade de Rome. C'était
+alors, comme aujourd'hui, un poste important, mais difficile, et que la
+rivalité de la France et de l'Espagne rendait encore plus délicat.
+Aussi, n'y envoyait-on que les hommes les plus capables et les plus
+prudents; et lorsqu'ils avaient acquis l'expérience des négociations
+avec la cour de Rome, il était rare qu'on ne les y laissât pas
+longtemps. Le jeune Gusman le savait bien: rempli d'ambition, ayant la
+conscience de sa valeur, et visant déjà, peut-être, à vivre dans la
+familiarité de l'héritier présomptif de la couronne, il refusa les
+hautes fonctions qui lui étaient offertes, bien qu'on lui eût promis
+qu'elles le mèneraient à la _Grandesse_. Mais il considérait cette
+ambassade, dit le marquis Malvezzi, comme un temps d'arrêt dans sa
+carrière[49].
+
+Son avenir prouva qu'il avait raison: la fortune se chargea de lui
+offrir bientôt une nouvelle occasion de se produire, plus en rapport
+avec son ambition, et qu'il se garda bien de rejeter.
+
+Dès 1612, le prince des Asturies, fils et héritier présomptif de
+Philippe III, quoiqu'à peine âgé de sept ans[50], avait été fiancé à la
+fille aînée de Henri IV, la princesse Élisabeth, que les Espagnols
+nommèrent Isabelle. En même temps, le mariage de Louis XIII avait été
+arrêté avec l'infante Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III. Il
+entrait alors dans la politique des deux cours de chercher à se
+rapprocher par des alliances: après les luttes si longues et si
+acharnées qui, depuis le règne de François Ier jusqu'à la fin de
+celui de Henri IV, c'est-à-dire pendant près d'un siècle, avaient
+ensanglanté presque toutes les parties de l'Europe, il était naturel que
+les deux principaux antagonistes cherchassent à se donner des gages de
+paix, par l'union de leurs puissantes races. Trois ans plus tard, en
+novembre 1615, les cours d'Espagne et de France résolurent d'échanger
+les deux jeunes princesses, livrées, pour ainsi dire, comme des otages
+de paix. Cet échange eut lieu le 9 novembre, au milieu de la Bidassoa.
+Pour recevoir la fille de Henri IV avec les honneurs dus à son rang, on
+avait donné au prince des Asturies une maison composée de l'élite de la
+noblesse espagnole. Olivarès en faisait partie, comme gentilhomme de la
+chambre; il avait alors vingt-huit ans. Marié dès 1607 avec Agnès de
+Zuniga y Velasco, il entrait dans la maison de l'héritier présomptif
+avec le double appui de son mérite personnel et l'influence de deux
+puissantes familles. La différence d'âge lui permettait d'ailleurs
+d'acquérir facilement sur le jeune prince un empire d'autant plus
+irrésistible, que don Philippe était naturellement apathique. Aussi, la
+pénétration d'Olivarès, son habileté à flatter les goûts de son maître,
+lui assurèrent bientôt sur la conduite du prince un ascendant qui ne se
+démentit pas pendant plus de vingt-cinq années.
+
+Ce ne fut pas toutefois sans éprouver une vive résistance de la part de
+ses rivaux, qu'il acquit une telle prépondérance. La vengeance et
+l'assassinat étaient alors admis presque publiquement en Espagne; aussi,
+le comte fut-il plusieurs fois en butte à des attaques imprévues qui le
+mirent à deux doigts de sa perte.
+
+Le marquis Malvezzi[51] raconte que bien qu'Olivarès n'eût offensé
+personne, il courut deux fois le danger d'être tué. La première, par
+quatre assassins qui l'attendaient à sa rentrée chez lui; la seconde,
+par trois hommes qui suivirent son carrosse, dans lequel il se trouvait
+seul. «Mais, ajoute-t-il, il fut toujours heureusement préservé, sans
+qu'il s'aperçût du péril qu'il venait de courir.»
+
+En supposant que les rivalités politiques et les rancunes de l'ambition
+déçue aient pu inspirer ces vengeances, il est également permis de
+croire que l'amour et la jalousie ne sont peut-être pas restés étrangers
+à ces criminelles tentatives.--Voiture pourrait bien donner le mot de
+cette énigme, lorsqu'il dit d'Olivarès[52]: «Étant jeune,... il fut sans
+doute le plus galant de la cour, jusqu'à ce qu'il en fût le plus
+puissant.» On ne doit donc pas s'étonner de voir le plus galant cavalier
+espagnol, exposé aux vengeances de ses rivaux. Le dominicain Guidi nous
+expliquera plus tard quelles furent les conséquences de ces galanteries
+sur la carrière politique du comte-duc.
+
+C'est sans doute à son désir de plaire aux belles de Madrid, qu'il faut
+rapporter ce que dit le comte de la Rocca, de sa passion pour les vers.
+«Elle lui dura longtemps; il en fit, dit notre auteur, et très-bien.
+Mais il eut honte après les avoir faits, les brûla, et condamnait, dans
+un âge plus avancé, les premières saillies d'un esprit faible et
+surpris. Il ne pouvait même souffrir qu'avec tant d'ambition il eût logé
+tant d'amour, et que la gloire eût succédé si tard à sa tendresse.....
+D'autres n'en croient rien et logent ensemble ces deux passions, sur ce
+que l'une excite l'autre, si l'on se tempère, et s'il est vrai que
+l'amour délasse souvent un esprit tendu qui ne rumine que de grandes
+choses[53].» Quoi qu'il en soit de cette théorie, Olivarès ne paraît
+l'avoir suivie que dans sa jeunesse; car l'ambition fut la seule passion
+dominante de sa vie. Exposé, dans la maison du prince des Asturies, à
+l'opposition de la princesse Isabelle, aux tiraillements des ministres
+et favoris du faible Philippe III, le duc de Lerme, le comte de Lemos et
+d'Uzède, qui se disputaient le pouvoir, le comte, assuré de son
+influence sur l'héritier présomptif, attendit patiemment la mort du roi.
+Elle arriva le 31 mai 1621, et, dès ce moment jusqu'en 1643, Olivarès
+fut le véritable souverain de l'Espagne.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ Avènement de Philippe IV.--Son caractère, son amour des lettres et
+ des arts.--Son talent et son goût pour la peinture, qu'il avait
+ apprise de don Juan Bautista Mayno.
+
+1621--1665
+
+
+Le jeune monarque, qui venait de succéder à son père, n'avait encore que
+seize ans; son favori en avait trente-quatre. Celui-ci arrivait au
+pouvoir, déjà rompu aux intrigues de la cour, et connaissant à fond le
+caractère et les inclinations du nouveau roi. S'il est vrai de dire que
+la paresse de ce prince, son apathie, son éloignement des affaires,
+habilement entretenus à dessein, exercèrent la plus fâcheuse influence
+sur le gouvernement de l'Espagne, il est encore plus juste de
+reconnaître, qu'il ne manquait d'aucune des qualités essentielles qui
+rendent ordinairement un souverain remarquable. Philippe IV était brave,
+judicieux, prudent, persévérant dans ses entreprises, modéré en toutes
+choses et nullement cruel. Son flegme et son impassibilité apparente
+n'étaient qu'un masque, dont il couvrait son visage et sa personne en
+public, pour ne pas déroger à la dignité, à la majesté royale. Mais,
+rentré dans ses appartements particuliers, la gravité du descendant de
+Philippe II faisait place à l'enjouement d'un homme d'esprit qui aimait
+les arts avec passion, composait des pièces de théâtre, et jouait
+lui-même des comédies dans lesquelles il ne craignait pas de donner la
+réplique au grand Calderon. Si ce prince eût appliqué aux affaires
+publiques les ressources de son intelligence, il aurait certainement
+occupé dans l'histoire une autre place que celle où il s'est laissé
+reléguer. Mais sans prétendre excuser son indifférence, l'explication de
+sa conduite se trouve naturellement dans l'âge auquel il parvint à la
+couronne. Comment un jeune homme de seize ans, tenu éloigné des choses
+sérieuses pendant toute la durée du règne de son père, aurait-il pu
+entreprendre de diriger la politique et le gouvernement de l'Espagne?
+Cette monarchie avait alors des possessions dans toutes les parties du
+monde; en Europe, elle voulait se soutenir ou dominer à la fois en
+Portugal, dans le Milanais, à Naples, en Sicile, en Sardaigne, dans les
+Pays-Bas et les Flandres, en Artois, dans la Franche-Comté, une partie
+de l'Alsace et du Luxembourg, et, avec l'Empire, dans toute l'Allemagne.
+Le vaste génie, l'activité dévorante de Charles-Quint, la sombre
+politique, le travail incessant de Philippe II avaient succombé sous cet
+écrasant fardeau. Leur petit-fils n'essaya pas même de le soulever; il
+en laissa le poids à Olivarès, et lorsqu'une fois l'habitude eut été
+prise d'abandonner entièrement au ministre la direction suprême de
+toutes les affaires, Philippe IV, satisfait de se livrer entièrement à
+son goût pour les arts, les lettres et les divertissements, ne se
+réveilla de ce long sommeil qu'au bout de vingt-deux années.
+
+Pour assurer la durée de son pouvoir, le ministre n'eut qu'à flatter les
+goûts de son jeune maître, et à lui procurer sans cesse des distractions
+nouvelles. Parmi celles qui charmaient le mieux le roi, les arts
+tenaient la première place. Ce prince aimait la peinture avec passion.
+Selon la coutume établie depuis Charles-Quint, il avait eu pour maître
+de dessin un artiste distingué, le frère Jean-Baptiste Mayno, religieux
+dominicain, l'un des meilleurs élèves du Greco, peintre, sculpteur et
+architecte, lequel, suivant Palomino[54], était lui-même élève du
+Titien.
+
+Le Mayno travailla surtout au couvent de Saint-Pierre martyr à Tolède;
+il fut également employé à Madrid, et le comte-duc lui fit faire, pour
+un des salons du _Buen Retiro_, son principal tableau, _la Conquête
+d'une province de Flandres_, maintenant au musée royal de Madrid[55]. Le
+frère tira si bien parti des dispositions naturelles de son royal élève,
+qu'il en fit un amateur des plus distingués, et aussi fort que beaucoup
+d'artistes. Mais les dessins et les tableaux de Philippe IV n'ont pas
+été aussi respectés que sa tragédie du comte d'Essex, et que ses
+comédies[56], qui ont été imprimées, et sont restées au répertoire du
+théâtre espagnol. Les guerres qui ont désolé la Péninsule, tant avant
+l'avénement de Philippe V, que pendant le premier empire, ont détruit ou
+dispersé les œuvres dues au crayon et au pinceau du troisième descendant
+de Charles-Quint. Le mérite de ces ouvrages est attesté par des artistes
+et des connaisseurs. «Butron[57], dit M. William Stirling, dans son
+livre sur Velasquez et ses ouvrages[58], qui publia ses discours
+apologétiques sur la peinture en 1626, rend témoignage du mérite des
+nombreux tableaux et dessins du jeune roi. Un de ces derniers, à la
+plume, esquisse d'un _Saint Jean-Baptiste avec l'agneau_, ayant été
+envoyé à Séville, en 1619, par Olivarès, tomba entre les mains du
+peintre Pacheco, et devint le sujet d'un poëme élogieux, par Jean de
+Espinosa, qui prédisait, dans le règne du peintre royal, un nouvel âge
+d'or:
+
+ Para animar la lassitud de Hesperia.
+
+Carducho mentionne comme une production remarquable du pinceau royal,
+une Vierge peinte à l'huile, qui était exposée de son temps dans le
+salon des joyaux du palais de Madrid, et Palomino note deux tableaux
+portant la signature de Philippe IV, et placés par Charles II à
+l'Escurial; probablement les deux petits saints Jean vus par Ponz dans
+un oratoire, près la chambre du prieur. Un paysage avec ruines, esquissé
+dans un style franc et spirituel, fut la dernière relique du talent de
+Philippe IV qui frappa l'œil scrutateur de Cean Bermudez.»
+
+On le voit, le royal élève du Mayno faisait honneur à son maître;
+heureux si son goût pour le dessin et la peinture ne l'avait pas
+détourné du gouvernement de son vaste empire. Olivarès, qui connaissait
+depuis l'enfance du prince des Asturies son inclination à vivre en homme
+privé plutôt qu'en roi, et à passer ses journées entières à dessiner et
+à peindre, n'eut garde, pour consolider sa propre prépondérance, de
+combattre cette disposition. Dès que le prince fut monté sur le trône,
+le favori s'empressa d'attirer à Madrid les artistes de quelque renom,
+soit espagnols, soit étrangers, afin de pouvoir procurer à son jeune
+maître, en lui montrant leurs œuvres, la distraction qu'il préférait à
+toute autre. Si le ministre fut souvent malheureux dans le choix des
+vice-rois, des gouverneurs de provinces et des commandants d'armées, le
+sort lui réserva, comme compensation, l'heureuse chance de trouver un
+peintre, dont le génie, en illustrant l'école espagnole, devait, pendant
+plus de trente années, charmer le roi et sa cour.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+ Les arts à Madrid sous Philippe IV.--Éclat des écoles de Tolède,
+ Valence et Séville.--Vincencio Carducho, Eugenio Caxes et Angelo
+ Nardi, peintres ordinaires du roi.
+
+1621--1665
+
+
+Madrid, érigée par Charles-Quint en capitale des Espagnes, n'était pas
+encore, à l'avénement de Philippe IV, la métropole de l'art dans ce
+pays. Tolède, Valence, et surtout Séville, avaient conservé leurs
+anciennes écoles de peinture, et les artistes, nés ou élevés dans ces
+villes ou aux environs, se faisaient comme un devoir et un honneur d'y
+continuer les traditions qu'ils avaient reçues de leurs maîtres. De son
+côté, le clergé, tant séculier que régulier de ces grandes cités,
+siéges d'archevêchés, de couvents nombreux et d'autres établissements
+religieux aussi riches que puissants, cherchait à y retenir les
+peintres, les sculpteurs et les architectes. Il s'était établi entre les
+corporations religieuses des principales églises et des couvents comme
+une pieuse rivalité: c'était à qui, de Séville ou de Tolède, aurait la
+plus magnifique cathédrale; les Dominicains de Tolède opposaient aux
+Chartreux de Séville les peintures du Greco, tandis que ceux-ci se
+vantaient de posséder les plus belles œuvres du Becerra, de Pablo de
+Cespedès, de Luis de Vargas. Valence n'était pas moins fière de son
+Juanès, auquel elle avait décerné le nom de Divin[59]. La translation de
+la cour et son établissement permanent à Madrid avaient bien fait
+construire, dans cette ville et aux environs, des palais et des églises;
+mais il est à remarquer que ce furent des artistes étrangers, italiens
+pour la plupart, qui dirigèrent ces travaux, et en décorèrent
+l'intérieur de fresques, de tableaux et de sculptures. C'est ainsi que
+Titien envoya de Venise à Philippe II d'immenses toiles, destinées à
+garnir les murs du réfectoire et des autres salles de l'Escurial; c'est
+ainsi que, dans le même couvent, l'Italien Crescenzi fut l'architecte du
+Panthéon, ou nécropole des rois d'Espagne, et que plus tard, le
+Napolitain Luca Giordano vint décorer les voûtes de l'église vieille de
+ses fresques immenses, mais sans caractère religieux.
+
+À l'avénement du jeune Philippe IV, les plus célèbres parmi les peintres
+qui vivaient ordinairement à Madrid, étaient, avec Mayno: Vicencio
+Carducho, Eugenio Caxes et Angelo Nardi. Ces trois artistes, peintres
+ordinaires du roi, étaient Italiens soit de naissance, soit d'origine.
+
+Vicencio Carducho, que Palomino qualifie de _gentilhombre Florentino_,
+est le plus connu d'entre eux, non parce qu'il fut le plus habile, mais
+parce qu'il a composé un traité, sous forme de dialogue entre le maître
+et ses élèves, _De l'excellence de la peinture et du dessin_, qu'il
+publia, in-folio, à Madrid en 1633. Cet ouvrage, écrit en espagnol,
+donne une opinion favorable de son esprit et de son instruction: il est
+précieux par les renseignements qu'on y trouve sur les œuvres de
+beaucoup d'artistes espagnols contemporains. Considéré comme peintre,
+Vicencio Carducho était élève de son frère Barthélémy. «Dans le temps de
+l'immense construction de l'Escurial, dit Baldinucci[60], on fit, par
+ordre de Philippe II, les plus beaux ornements de peinture et de
+sculpture que l'on connaisse, et l'on appela, pour les exécuter, un
+grand nombre d'excellents maîtres dans l'un et l'autre de ces arts.
+Parmi ceux-ci, on cite Federigo Zuccheri; indépendamment des autres
+jeunes gens qui l'avaient aidé à peindre la grande coupole de Florence,
+il emmena avec lui (en Espagne) Bartolommeo Carducci, encore jeune,
+mais déjà vieux pour l'art. Sous l'Ammanato, à Florence, il avait étudié
+la sculpture et l'architecture, et avec Zuccheri, il avait appris à
+peindre à fresque. Arrivé à Madrid, et voyant les grandes occasions
+qu'on y rencontrait pour travailler, il fit venir de Florence son frère
+Vincenzio, fort jeune encore, auquel il enseigna son art, et, en peu de
+temps, il en fit un peintre tellement distingué, que sous les règnes de
+Philippe III et Philippe IV, il obtint des commandes très-importantes
+pour embellir les palais royaux. Vincenzio donne lui-même dans son
+livre[61] la description des peintures, tant à fresque qu'à l'huile,
+qu'il exécuta au palais du Pardo, et dans les galeries, chapelles,
+salles et autres lieux du palais de Madrid. Le musée royal d'Espagne a
+hérité en partie de ses œuvres: bien qu'elles ne manquent pas de mérite,
+elles n'indiquent cependant qu'un talent de second ordre. Il était
+meilleur dessinateur que coloriste, et conserva toute sa vie la plus
+profonde admiration pour le grand[62] Michel-Ange, qu'il s'efforçait de
+prendre pour modèle.
+
+Eugenio Caxes, bien que né à Madrid, était également Florentin
+d'origine. Son père, Patricio Cacci, était venu en Espagne appelé par
+Philippe II, au service duquel il entra comme peintre et architecte. Il
+traduisit en espagnol le traité d'architecture de Vignola, et peignit à
+fresque, au Pardo, la galerie de la reine, où il exécuta l'histoire de
+Joseph. Mais, lors de l'incendie de ce palais, sous Philippe III, en
+1604, ces ouvrages furent presque entièrement détruits[63]. Son fils,
+Eugenio, paraît avoir cultivé seulement la peinture: il jouissait de son
+temps d'une grande réputation, et Palomino vante, comme l'honneur de
+l'art espagnol, pouvant rivaliser avec ce que les Italiens ont produit
+de meilleur, les compositions que Caxes avait peintes dans l'église de
+Saint-Bernard à Madrid[64]. Telle était sa réputation, que le comte-duc
+lui commanda de retracer sur la toile «le débarquement hostile des
+Anglais sous Cadix en 1625, et leur défaite par Diego Ruiz,» le seul
+tableau d'Eugenio qui soit au _real museo_[65].
+
+Italien comme les précédents, Angelo Nardi était, dit-on, élève de Paul
+Véronèse. Ses compositions à Madrid et à Alcala de Henarès, firent
+l'admiration de son siècle. Palomino[66] indique les églises, les
+chapelles et les couvents dans lesquels cet artiste avait travaillé. On
+doit supposer qu'il peignit beaucoup à fresque, puisqu'aucun de ses
+ouvrages ne figure sur le catalogue du _real museo_ de Madrid.
+
+Si le Valencien Giuseppe Ribera eût vécu à la cour d'Espagne, il eût
+sans doute effacé et fait oublier ces artistes: mais bien qu'on le
+considère, par sa naissance et par son style, comme un peintre
+espagnol, on sait qu'il passa presque toute sa vie à Rome, et surtout à
+Naples; il ne contribua donc que de loin à rehausser l'éclat des arts
+sous le règne de Philippe IV.
+
+La fortune réservait à ce prince la satisfaction qu'il souhaitait le
+plus ardemment: Elle lui donna dans Velasquez un peintre comparable aux
+plus grands artistes de l'Italie, avec une originalité, une perfection
+de style tout espagnole.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+ Naissance de Velasquez.--Il entre dans l'atelier de Francisco
+ Pacheco.--Science profonde de cet artiste.--Analyse de son livre
+ sur l'art de la peinture.
+
+1599--1650
+
+
+Don Diego Velasquez de Silva, ou, comme l'appelle Francisco Pacheco[67],
+son beau-père, Diego de Silva Velasquez, naquit à Séville en 1599. Ses
+ancêtres paternels, d'origine portugaise, descendaient d'une famille
+noble et très-ancienne; mais ils avaient, à ce qu'il paraît, perdu leur
+fortune, et s'étaient réfugiés à Séville, où le père de Velasquez se
+maria. Cette grande cité était alors l'entrepôt d'un commerce immense
+avec l'Amérique et les Indes, et l'opulence de ses habitants y avait
+introduit le goût des arts. Aussi, depuis plus d'un siècle, l'école de
+peinture de Séville se vantait d'être la première des Espagnes. Soit que
+le jeune Diego eût montré, dès son enfance, des dispositions
+extraordinaires pour le dessin, soit qu'il y eût été poussé par la seule
+volonté de son père, toujours est-il qu'il était entré de bonne heure
+dans l'école de Francisco Pacheco, peintre qui jouissait alors à Séville
+d'une grande considération[68]. Cet artiste n'avait pas seulement appris
+à manier le pinceau, mais il avait reçu en même temps, dans sa patrie,
+une très-forte éducation classique, dont il avait beaucoup profité.
+Son oncle, chanoine de la cathédrale de Séville, était un des lettrés
+qui se chargeaient volontiers de composer, en vers latins, des
+inscriptions ou des éloges, à l'occasion des ouvrages d'art exécutés à
+Séville. Pacheco rapporte[69] ceux que le savant chanoine avait faits,
+pour être placés au-dessous d'un tableau de _saint Christophe_ peint par
+Mateo Perez de Alecio, et qui se trouvait dans la cathédrale. Cet oncle,
+en destinant Pacheco à la peinture, voulut qu'il allât l'étudier en
+Italie: on ignore le temps qu'il y passa; Palomino[70] dit seulement
+qu'il y séjourna plusieurs années, et qu'il étudia beaucoup les œuvres
+de Raphaël. Mais, d'après son livre sur la peinture et d'après ses
+propres œuvres, nous croyons que Pacheco dut préférer Michel-Ange au
+Sanzio; car il revient souvent, dans son traité[71] sur les œuvres du
+grand Florentin, qu'il appelle: _el divino, clarissima luz de la pintura
+y escultura_; revenu en Espagne, Pacheco rentra dans sa ville natale, où
+il peignit, en concurrence avec Alonzo Vasquez les six tableaux du
+cloître de la _Merced Calzada_[72]. Mais comme c'était un peintre, _muy
+especulativo_, suivant l'expression de Palomino, qui réfléchissait
+beaucoup sur son art et le tenait en grand honneur, il en négligea peu à
+peu la pratique pour la théorie; soit qu'il ne fût pas satisfait de ses
+tableaux, dont le dessin était pur et remarquable, mais dont le
+coloris paraissait sec et froid; soit au contraire que se considérant,
+d'après les succès de Velasquez son élève, comme un des premiers maîtres
+de son temps, il ait voulu laisser aux artistes ses compatriotes un
+écrit contenant ses préceptes et ses leçons.
+
+Le traité sur l'art de la peinture, qu'il publia en 1649 à Séville, peu
+connu de ce côté des Pyrénées, mérite de fixer l'attention des amateurs
+et des artistes: c'est pourquoi nous allons en donner une rapide
+analyse.
+
+Comme il le dit lui-même dans le titre de son ouvrage, Pacheco s'est
+proposé, en le composant, d'écrire des notices sur les hommes éminents,
+tant anciens que modernes, qui ont exercé l'art de la peinture; de
+traiter du dessin et du coloris; de la manière de peindre à la détrempe
+et à l'huile; de l'enluminure; de la peinture des étoffes, de celle à
+fresque; des chairs, du vernis, de la dorure, du bruni et du mat; enfin,
+d'enseigner la manière de composer toutes les peintures sacrées.
+
+Pour remplir ce vaste cadre, l'ouvrage est divisé en trois livres qui
+contiennent chacun douze chapitres, et sont suivis d'un appendice sur
+l'exécution des tableaux tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament et de
+la Vie des saints.
+
+Le premier livre, qui traite de l'antiquité et de la grandeur de la
+peinture, nous paraît le plus intéressant. Après avoir remonté à
+l'origine de cet art, qu'il raconte à sa manière, et après avoir
+reproduit le débat, tant de fois agité en Italie, de la supériorité de
+la peinture sur la sculpture, Pacheco arrive, dans le chapitre VI, à
+rappeler les faveurs que les plus fameux peintres ont reçues des princes
+et des maîtres de ce monde. Son sujet le conduit à décrire, dans le
+chapitre VII, les honneurs funèbres rendus, à Florence, aux restes
+mortels de Michel-Ange, dont Pacheco vante avec raison le génie
+extraordinaire. On sait que ce service fut célébré dans l'église de San
+Lorenzo, en présence du grand-duc Cosme II, par l'Académie du dessin,
+sous la direction de quatre de ses membres, Angelo Bronzino et Georges
+Vasari, peintres, et Benvenuto Cellini et Bartolomeo Ammanato,
+sculpteurs. Dans le chapitre VIII, Pacheco donne des notices sur les
+peintres célèbres de son temps, que les rois et les princes traitèrent,
+à cause de leur art, avec une faveur toute particulière. C'est dans ce
+chapitre, qu'après avoir parlé de Diego Romulo Cincinnato, artiste fort
+oublié maintenant, et de Pierre-Paul Rubens, Pacheco a écrit une
+biographie de son élève et gendre Velasquez. Elle est malheureusement
+trop abrégée, et ne s'étend pas au delà de 1638. Les renseignements
+qu'on y trouve, les seuls véritablement authentiques, font vivement
+regretter que Pacheco n'ait pas donné plus d'étendue à la vie du premier
+peintre de Philippe IV. Mais il paraît avoir voulu se borner à
+revendiquer la part du maître dans les éclatants succès de l'élève;
+car après avoir réclamé pour lui seul, ainsi que nous l'avons
+rapporté, la gloire d'avoir formé un tel disciple, il ajoute, avec un
+orgueil que sa bonhomie fait excuser: «Je ne crois pas me faire tort en
+faisant honneur au maître de l'élève, n'ayant dit que la vérité. Léonard
+de Vinci ne perdit rien à avoir Raphaël pour disciple, non plus que
+Georges de Castelfranco (le Giorgione) pour avoir eu le Titien; et
+Platon, maître d'Aristote, n'en conserva pas moins le nom de divin.
+J'écris cela, non pas tant pour vanter celui qui en est l'objet (dont je
+parlerai ailleurs), que pour montrer la noblesse de l'art de la
+peinture, et surtout par reconnaissance et respect envers Sa Majesté
+notre grand monarque Philippe IV, auquel le ciel accorde longues années,
+puisque, de sa main généreuse, il a reçu et reçoit encore tant de
+faveurs[73].» Malgré la promesse qu'il avait ainsi faite de s'occuper
+ailleurs de Velasquez, aucune autre notice que celle renfermée dans le
+chapitre VII de _l'Arte de la Pintura_, ne nous est parvenue de la
+composition de Pacheco.
+
+Le chapitre IX du premier livre, _des Nobles et des Saints qui ont
+exercé la peinture_, _et de quelques effets merveilleux produits par
+elle_, est fort curieux. On y trouve[74] des documents précieux, sur les
+grands seigneurs et sur les religieux de tous ordres qui ont cultivé cet
+art en Espagne.
+
+Dans le chapitre X, Pacheco revient sur les différentes espèces de
+noblesse qui accompagnent la peinture, et sur l'utilité universelle
+qu'on en retire. L'importance que Pacheco attachait à l'exercice de sa
+profession le porte à s'indigner d'un impôt spécial qu'on avait mis sur
+la vente des tableaux, considérés comme une pure marchandise. Il ne
+cessa jamais, en compagnie de Vicencio Carducho[75], de réclamer
+l'abolition de cette taxe, nommée _la alcavala_, que Velasquez finit par
+obtenir plus tard du comte-duc d'Olivarès.
+
+On remarque, dans le chapitre XI, ce que dit l'auteur, de la peinture
+des tableaux de dévotion, de l'avantage qu'on en retire, et de
+l'autorité que leur accorde l'Église catholique.
+
+Les artistes ne consulteront pas avec moins d'intérêt que de profit le
+dernier chapitre (XII) de ce livre, dans lequel Pacheco examine les
+trois états des peintres: de ceux qui commencent, de ceux qui sont
+arrivés au milieu de leur carrière, et de ceux qui finissent. Ils y
+pourront voir de quelle manière il démontre, en s'appuyant sur la lettre
+de Raphaël à Balthasar Castiglione[76], «comment la perfection consiste
+à passer de l'idéal à la nature, et de la nature à l'idéal, en cherchant
+toujours le meilleur, le plus sûr et le plus parfait[77].»
+
+Le livre second est un traité didactique de la théorie de la peinture et
+des parties dont elle se compose, telles que l'invention, le dessin, le
+coloris, etc. Les conseils que Pacheco donne ici aux artistes sont
+pleins de justesse, et montrent que l'auteur avait fait une profonde
+étude de la théorie de son art. À l'appui de ses raisonnements, il cite
+souvent les ouvrages de Léonard de Vinci, d'Albert Durer et de Leo
+Battista Alberti, ainsi que les vers de Pablo de Cespedès, chanoine de
+Cordoue, peintre, sculpteur et architecte, dont l'opinion faisait alors
+autorité en Espagne[78]. Du reste, Pacheco se fonde toujours sur les
+exemples des grands maîtres pour établir ses préceptes.
+
+Dans le troisième livre, l'art de la peinture est envisagé au point de
+vue de sa pratique, de quelque manière qu'on veuille l'exercer: soit à
+l'aide de dessins, de modèles et de cartons, soit à la détrempe, en
+enluminure sur étoffes, à fresque, à l'huile, sur toile, sur bois, sur
+métaux. L'auteur passe ensuite à la peinture des fleurs, des fruits; à
+celle des paysages, des animaux, des oiseaux, des poissons, des tavernes
+(_Bodegones_), et aux portraits d'après nature. Pacheco s'étend sur ce
+dernier genre de peinture, en s'appuyant sur Pablo de Cespedès, Albert
+Durer et autres maîtres; il trace, pour bien faire les portraits, des
+préceptes que son élève Velasquez mit en pratique avec le plus grand
+succès. Dans le chapitre IX, il explique comment la peinture éclaire
+et excite l'intelligence, apaise la colère et la dureté de l'âme, rend
+l'homme aimable et communicatif, et il démontre qu'il est difficile de
+s'y connaître et de la juger. Enfin, dans le chapitre X, il revient sur
+les raisons qui en font le plus noble des arts.
+
+Ces trois livres sont suivis d'avertissements, dans lesquels Pacheco
+s'efforce d'expliquer de quelle manière les peintres doivent représenter
+les sujets sacrés, afin de se conformer à l'autorité de l'Écriture
+sainte et des docteurs de l'Église.
+
+Cette partie de l'ouvrage n'est pas la moins curieuse: elle a été
+composée par Pacheco, pour l'acquit de sa conscience d'inspecteur ou
+censeur des tableaux des choses sacrées. Cette fonction était alors fort
+recherchée; Pacheco en fut investi par décret du Saint-Office du 7 de
+mars 1618, dont il rapporte le passage suivant[79]: «Eu égard à la
+satisfaction que nous donne la personne de Francisco Pacheco, habitant
+de cette ville, excellent peintre et frère de Jean Perez Pacheco,
+familier de ce Saint-Office, et prenant en considération sa droiture et
+sa prudence, nous le chargeons d'avoir un soin particulier d'examiner et
+visiter les peintures des choses sacrées qui seront exposées dans les
+boutiques et les lieux publics... Et c'est pourquoi nous lui donnons
+telle commission que de droit.» Cette fonction consistait, ainsi que
+Pacheco l'explique lui-même, à vérifier s'il y avait quelque chose à
+changer dans les peintures sacrées, comme n'étant pas conforme à la foi
+catholique. Dans ce cas, l'inspecteur devait faire séquestrer les
+tableaux, afin de les montrer aux familiers de l'inquisition, qui
+décidaient de leur sort[80].
+
+Ainsi, le pouvoir du Saint-Office, en Espagne, s'étendait sur les œuvres
+de l'art aussi bien que sur celles de la pensée; et tandis qu'en Italie,
+et à Rome plus qu'ailleurs, les artistes jouissaient d'une liberté qui,
+dans leurs œuvres, dégénérait souvent en licence, et dépassait les
+limites de toute pudeur, en Espagne, l'inquisition réglait tout, même
+les points, en apparence, les plus insignifiants. Par exemple, Pacheco,
+en compagnie d'un théologien de ses amis, don Francesco de Rioja,
+examine longuement la question de savoir si Jésus-Christ a été attaché à
+la croix avec quatre clous, au lieu de trois, comme quelques artistes
+l'avaient représenté[81]. Il résout cette question avec grands renforts
+d'autorités et de citations de toutes sortes: il n'est pas jusqu'à
+Plaute qu'il n'invoque[82], pour démontrer que les Romains avaient
+coutume de crucifier les criminels avec quatre clous, et les deux pieds
+appuyés séparément sur un morceau de bois, _scabellum_, attaché à
+l'arbre principal de la croix[83].
+
+Au demeurant, bien que censeur, pour le Saint-Office, des peintures des
+choses sacrées, Pacheco ne paraît avoir fait brûler aucun artiste, même
+en peinture. Fervent catholique, comme tout bon Espagnol du dix-septième
+siècle, sa verve pittoresque et les souvenirs de son séjour en Italie
+lui font mêler le sacré avec le profane. Tout en expliquant la manière,
+approuvée par l'Inquisition, de peindre la Sainte Trinité, les anges,
+les saints, les mystères, les scènes tirées de l'Ancien et du Nouveau
+Testament, il n'en admire pas avec moins d'enthousiasme, la _Danse
+d'amours_, le _Bain de Diane_, la _Vénus et Adonis_, la _Vénus et
+Cupidon_, et autres compositions très-profanes du Titien[84]. À l'appui
+de ses opinions et de ses jugements, il cite souvent les poëtes et les
+écrivains de l'antiquité, et il n'a pas moins recours aux grands poëtes
+italiens. C'est ainsi qu'il termine sa longue dissertation sur les
+quatre clous du crucifiement, en faisant l'éloge d'Homère, et en citant
+ce vers que Pétrarque, dans le troisième chapitre du triomphe de la
+Renommée, applique au chantre d'Achille et d'Ulysse:
+
+ Primo pittore delle memorie antiche.
+
+En parcourant avec attention l'_Arte de la pintura_, nous avons été
+frappé de l'extrême modestie avec laquelle Pacheco parle de lui-même
+et de ses ouvrages. Dans tout ce gros volume de 641 pages, il ne cite de
+lui que deux tableaux: l'un, la _Présentation de la sainte Vierge Marie
+au Temple_, qu'il peignit pour un couvent de religieuses de
+Port-Sainte-Marie, en 1634; l'autre, un _Saint Sébastien_, qu'il exécuta
+en 1616, pour l'hôpital de Saint-Sébastien de Alcala de Guadeira. Il
+donne la description[85] de ces deux tableaux, sans les vanter, et avec
+une réserve qui lui fait honneur. Il parle aussi[86] de la part qu'il
+prit à la peinture décorative du tombeau que Séville érigea, en 1598, à
+la mémoire de Philippe II; mais en se bornant à dire que ce travail
+devait être exécuté très-rapidement.
+
+Le musée royal de Madrid possède de ce maître quatre tableaux: deux
+_saint Jean-Baptiste, une sainte Catherine, et une sainte Inès avec la
+palme du martyre_. Tous ces tableaux sont sur bois[87]. Ces
+compositions, dessinées avec pureté, pèchent par le coloris qui est dur
+et sec, et ne sont, après tout, que les productions d'un artiste de
+second ordre.
+
+Pour donner une idée de la difficulté de l'art, Pacheco cite ces quatre
+premiers vers d'un sonnet de Michel-Ange.
+
+ Non ha l'ottimo artista alcun concetto,
+ Che un marmo solo in se non circoscriva
+ Col suo soverchio, e solo a quello arriva
+ La mano che ubbidisce all'intelletto[88].
+
+Le peintre espagnol est lui-même un exemple remarquable de la justesse
+de cette appréciation de l'auteur du Moïse et du jugement dernier.
+L'invention, la théorie, la connaissance approfondie de toutes les
+parties de l'art ne manquaient pas à Pacheco; mais sa main n'a pas obéi
+à son intelligence, et faute de cet accord, entre l'esprit qui conçoit
+et le pinceau qui exécute, il est resté confondu dans la foule des
+peintres d'un talent ordinaire.
+
+Tel qu'il était, néanmoins, le maître de Velasquez paraît avoir exercé
+une grande influence sur son élève. Palomino dit que Velasquez avait
+étudié toutes les sciences nécessaires à son art, et qu'il aimait et
+s'était rendu familiers les poëtes et les orateurs[89]: il avait donc
+autant profité de l'instruction profonde que des leçons du savant auteur
+de l'_Art de la peinture_. Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que
+l'influence de Pacheco est peu sensible dans les tableaux religieux, en
+petit nombre, que le peintre de Philippe IV a traités. Pacheco faisait
+de ces sujets son étude de prédilection presque exclusive. Son élève, au
+contraire, semble n'avoir peint que malgré lui des compositions tirées
+de l'Écriture sainte. Il brille surtout dans les sujets de fantaisie, où
+il s'abandonne à toute sa verve, et il excelle dans la reproduction
+des scènes de la vie ordinaire, même commune et de bas étage, et dans la
+peinture des animaux, des fleurs, des fruits, de la soie, des étoffes;
+enfin dans les portraits, où il est l'égal des plus habiles. Dans tous
+ces genres, on voit qu'il a profité des leçons et des préceptes de son
+judicieux maître, tout en conservant son originalité propre.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+ Commencements de Velasquez à la cour.--Portraits de Gongora, de
+ Juan de Fonseca et du jeune roi Philippe IV.
+
+1622--1623
+
+
+Velasquez avait atteint sa vingt-troisième année; il venait d'épouser
+Juana Pacheco, lorsque, pour se perfectionner dans son art, il résolut
+d'aller étudier à l'Escurial, ce Vatican de l'Espagne, les œuvres des
+maîtres italiens, flamands et espagnols qui, depuis Philippe II, avaient
+contribué à l'embellissement de ce couvent royal. Il partit de Séville
+dans le mois d'avril 1622, et après s'être arrêté quelque temps à
+l'Escurial, il se rendit à Madrid. Il y fut amicalement accueilli par
+les deux frères don Luis et don Melchior de l'Alcazar, ses compatriotes,
+et aussi par don Juan de Fonseca, huissier du rideau[90], grand
+amateur de peinture. À ce premier voyage, Velasquez ne put obtenir la
+permission de faire le portrait du roi, bien qu'il l'eût sollicitée:
+mais, à la demande de son beau-père Pacheco, il fit celui de Louis
+Gongora, qui eut beaucoup de succès[91]. Le personnage était bien choisi
+pour attirer l'attention sur l'artiste à ses débuts. Louis de Gongora
+était un poëte bizarre, à force de vouloir trouver l'originalité:
+affectant de mépriser les poëtes et les écrivains espagnols qui
+l'avaient précédé, il avait conçu l'idée de créer un nouveau style
+poétique qu'il appelait _Estilo culto_, style visant à l'effet,
+précieux, guindé, violant toutes les règles reçues. C'est dans cette
+manière qu'il écrivit ses _Solitudes_, _Soledades_, son _Polyphème_ et
+plusieurs autres ouvrages[92]. Bien que ces poëmes fussent plutôt
+composés de mots pompeux que de pensées, ils excitèrent, comme tout ce
+qui est nouveau, la curiosité du public, et firent naître des imitations
+encore plus déraisonnables. On appelait ce genre _le nouvel art_, et
+Gongora, qui l'avait créé, passait alors pour un homme de génie.
+Philippe IV, ou plutôt Olivarès, l'avait nommé chapelain titulaire du
+roi, et il était dans tout l'éclat de sa renommée, à l'époque où
+Velasquez fit son portrait. L'artiste n'avait donc pu mieux choisir son
+personnage. Cependant, soit qu'il eût épuisé ses ressources, soit
+qu'il désirât revoir sa femme, qu'il avait laissée à Séville, il ne
+voulut pas prolonger son séjour dans la capitale; il reprit donc le
+chemin de l'Andalousie: mais il ne devait pas y rester longtemps.
+
+Dès le commencement de 1623, le comte-duc d'Olivarès, qui avait entendu
+Juan de Fonseca vanter le talent du jeune artiste, et qui, sans doute,
+avait pu en juger par le portrait du poëte à la mode, donna l'ordre à
+l'huissier du rideau de le faire revenir à Madrid. Velasquez se hâta
+d'obéir, et reçut de nouveau, à son retour, l'hospitalité la plus
+bienveillante dans la maison de son protecteur. Pour lui témoigner sa
+reconnaissance, il s'empressa de faire son portrait. Dès le soir du jour
+où il fut terminé, un fils du comte de Peñaranda, camérier du
+cardinal-infant, don Fernando, l'emporta au palais pour le montrer à
+toute la cour. «Au bout d'une heure, raconte Pacheco[93], toutes les
+personnes de la cour, les infants et le roi, l'avaient vu, ce qui était
+la plus grande épreuve qu'il eût à supporter. Le roi ne se trompa point.
+L'œuvre du jeune Sévillan lui plut; il augura bien de son talent, et de
+suite, il voulut qu'il fît le portrait du cardinal-infant. Mais, en y
+réfléchissant, il parut plus convenable que le peintre commençât par
+celui du roi, bien qu'il fût obligé, à cause de ses grandes occupations,
+de faire attendre l'artiste. Le 30 août 1623, le portrait royal était
+terminé à la satisfaction de Sa Majesté, des infants et du comte-duc,
+qui affirma que, jusqu'alors, le roi n'avait pas été peint; jugement qui
+fut confirmé par tous les seigneurs qui vinrent voir l'œuvre de
+Velasquez[94]
+
+Tel est le récit que le bon Pacheco fait du succès de son élève et
+gendre, et il perce dans sa narration une satisfaction si vive, qu'on
+n'y aperçoit pas la moindre trace de jalousie. Ce début menait tout d'un
+coup le jeune artiste à la gloire et à la fortune. Avec l'approbation du
+roi et la protection de son tout-puissant ministre, n'aurait-il eu qu'un
+talent médiocre, il eût été certain de réussir; mais possédant déjà,
+malgré sa grande jeunesse, tous les dons du génie, la promptitude dans
+l'invention, la facilité dans l'exécution, un coloris égal aux Vénitiens
+les plus éclatants, une sûreté de main incroyable, quel devait être son
+avenir! Sa route était toute tracée; il n'avait qu'à la suivre en
+s'élevant à la perfection par le travail, sans se laisser détourner par
+les plaisirs de la cour, les désirs de l'ambition, ou les mauvaises
+pensées de l'envie. Dès ce moment, jusqu'à la fin de sa carrière,
+Velasquez prouva, par son application soutenue à son art, que si la
+fortune avait favorisé ses débuts, sa conduite, sa dignité personnelle
+et ses constants efforts pour mieux faire, le rendaient digne de la
+faveur du sort et de la bienveillance du roi et de son ministre.
+
+Cette bienveillance ne tarda pas à se manifester d'une manière
+éclatante; d'abord, de la part du comte-duc, lequel, la première fois
+qu'il eut l'occasion de le rencontrer, l'assura de sa haute protection,
+faisant l'éloge de son talent, qu'il considérait comme l'honneur de
+l'école espagnole, et lui promettant que, désormais, il aurait seul,
+parmi ses compatriotes, l'avantage de faire le portrait du roi. Il lui
+ordonna de venir se fixer à Madrid, et, le 31 octobre 1623, il lui fit
+expédier son brevet de peintre du roi, avec vingt ducats de traitement
+par mois, plus, le payement de ses ouvrages, et en outre, avec les soins
+gratuits du médecin et de l'apothicaire de Sa Majesté. Peu de temps
+après, Velasquez étant tombé malade, le comte-duc, de l'ordre du roi,
+lui envoya ledit médecin le visiter[95]. Tels furent, à la cour, les
+débuts de l'élève de Pacheco.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+ Le prince de Galles à Madrid.--Négociations pour son mariage avec
+ l'infante Marie.--Divertissements à la cour.--Principaux amateurs
+ de peinture.--Olivarès et le _Buen-Retiro_.--Représentations
+ d'_Autos Sacramentales_.--Goût du prince de Galles pour les œuvres
+ d'art.
+
+1623
+
+
+Dans le même temps que Velasquez quittait Séville pour se rendre à
+Madrid sur l'ordre d'Olivarès, le prince de Galles, second fils de
+Jacques Ier, et depuis roi d'Angleterre sous le nom de Charles
+Ier, s'embarquait pour l'Espagne. Il y venait à l'improviste, et avec
+le dessein, d'abord arrêté, de garder le plus strict incognito. Son but
+était d'activer, et de faire aboutir par sa présence, les négociations
+depuis longtemps commencées pour son mariage avec l'infante Marie
+d'Autriche, seconde fille de Philippe III, qui épousa plus tard
+l'empereur d'Allemagne Ferdinand. Il voulait, en galant chevalier, faire
+en personne la cour à sa princesse, et montrer, par sa présence dans la
+capitale espagnole, quelle importance la cour d'Angleterre attachait à
+cette alliance. Charles était accompagné, dans cette aventure, par son
+fidèle Steenie, duc de Buckingham, aussi avancé dans les bonnes grâces
+du roi Jacques, son père, que dans les siennes, et fort capable de
+lutter de ruse, d'adresse, d'intrigue et de rouerie avec les plus fins
+et les plus madrés négociateurs du pays de Philippe II. Ce mariage était
+depuis longtemps en train; mais, comme il arrive presque toujours dans
+les unions des princes, l'alliance des deux familles d'Angleterre et
+d'Espagne, ne devait être que l'appoint de plusieurs combinaisons
+politiques. D'abord, en donnant sa sœur à l'héritier protestant de la
+couronne d'Angleterre, le roi d'Espagne, fidèle à la politique
+traditionnelle de ses ancêtres, voulait obtenir pour la religion
+catholique, persécutée en Angleterre depuis Henri VIII, des garanties et
+une sorte d'émancipation, que les protestants anglais et écossais de
+toutes sectes n'auraient pas consenti à lui laisser accorder. Sur ce
+point, Philippe IV était soutenu et excité par tout son entourage. Son
+premier ministre lui-même, qui avait le mot de la cour de Rome, était
+bien décidé à ne rien céder sur une question aussi capitale. De son
+côté, l'ambassadeur d'Angleterre à Madrid, Digby, comte de Bristol, qui
+avait, dès 1617, entamé cette négociation, en même temps que la main de
+l'infante, voulait obtenir en faveur de l'électeur palatin, gendre du
+roi d'Angleterre, la restitution du Palatinat, occupé alors par les
+armées de la maison d'Autriche, alliée de l'Espagne. L'infante, objet du
+débat, n'était pas, à ce qu'il paraît, disposée à ce mariage: en bonne
+catholique, elle redoutait une alliance avec un protestant, et, comme
+descendante de Charles-Quint, elle préférait le trône de l'empire
+d'Allemagne à celui du royaume d'Angleterre. Aussi, a-t-on prétendu[96]
+qu'elle avait fait connaître ses véritables sentiments au premier
+ministre de son frère, en l'invitant à user de tous les moyens en son
+pouvoir pour faire manquer ce mariage. Olivarès était déjà disposé, par
+des considérations personnelles, à amener cette rupture, s'il est vrai,
+comme on l'a écrit, qu'il ait eu à se plaindre de la conduite de sa
+femme avec le séduisant Buckingham. Quoi qu'il en soit, en attendant
+l'occasion d'une rupture que chacun désirait peut-être, mais n'osait pas
+brusquer, les fêtes, les spectacles, les courses de taureaux, les
+chasses au Pardo, les divertissements de tous genres se succédèrent à
+Madrid, pendant les cinq mois du séjour du prince Charles.
+
+La cour d'Espagne était alors la plus brillante de l'Europe: les grands
+seigneurs castillans, comblés d'honneurs et de dignités, chargés de l'or
+du Mexique et du Pérou, enrichis des dépouilles du duché de Milan, des
+vice-royautés de Naples et de Sicile, vivaient dans un luxe et un éclat
+faits pour éblouir les autres nations. Depuis Charles-Quint, le goût des
+arts s'était répandu en Espagne, à la suite des guerres et des conquêtes
+de Milan et de Naples. La construction de l'Escurial par Philippe II
+avait attiré à Madrid un grand nombre d'artistes italiens, et il s'en
+fallait de beaucoup, à l'avénement de Philippe IV, que les travaux de
+cet immense monument, à la fois palais, couvent et sépulture des rois
+d'Espagne, fussent entièrement terminés. Le jeune roi, nous l'avons dit,
+aimait et cultivait la peinture; à son exemple, ou par inclination
+naturelle, bon nombre de seigneurs de la cour se livraient à l'exercice
+de cet art, et s'appliquaient à en réunir les œuvres les plus
+remarquables. Parmi les premiers, Pacheco cite[97] avec le plus grand
+éloge: Don Geronimo de Ayança si connu, dit-il, pour son talent et ses
+excellentes qualités; don Geronimo Muñoz, digne des plus grandes
+louanges à cause de la place qu'il occupe dans la théorie et la
+pratique de cette profession; l'un chevalier d'Alcantara, l'autre de
+Santiago; don Juan de Fonseca i Figueroa, père du marquis de Orellana,
+professeur et chanoine de Séville, et depuis huissier du rideau de
+Philippe IV, lequel, avec son esprit pénétrant et une grande érudition,
+n'estime pas peu le noble exercice de la peinture.--
+
+«J'ai connu dans notre heureuse patrie, ajoute Pacheco, un grand nombre
+de cavaliers et d'hommes haut placés, qui possédaient un talent
+remarquable pour le dessin, parmi lesquels on doit citer: don Francisco
+Duarte, qui fut président de la contractation[98], et sa sœur doña
+Mariana, très-habile en l'art d'écrire, desquels j'ai vu de merveilleux
+dessins à la plume; Diego Vidal, et son cousin du même nom, tous les
+deux prébendiers (_rationeros_) de cette église (_de Séville_); don
+Estevan Hurtado de Mendoça, chevalier de Santiago, qui, dans sa
+jeunesse, donna des preuves de son rare talent pour cet art; le marquis
+del Aula; Juan de Xauregui, connu de tous, lequel a pris une place
+avantageuse et honorable parmi ceux qui professent la peinture, et dont
+l'esprit élevé doit faire, comme de raison, espérer d'illustres œuvres.»
+
+Au premier rang des amateurs de son temps, Pacheco cite encore: «Notre
+duc de Alcala (don Fernando Enriquez de Ribera), vice-roi de
+Barcelone, qui a joint à l'exercice des lettres et des armes celui de la
+peinture[99]. Le nom de ce grand seigneur revient souvent sous sa plume,
+comme celui d'un véritable Mécènes. Il raconte que, dans son ambassade
+extraordinaire à Rome, où il fut envoyé en 1625, pour faire acte
+d'obédience, au nom de Philippe IV, au souverain pontife Urbain VIII, le
+duc s'était fait accompagner par un jeune peintre, Diego Romulo
+Cincinnato, né à Madrid, fils d'un autre Romulo, peintre du roi Philippe
+II, et qui était originaire de Florence[100]. Comme le roi d'Espagne
+n'avait pas de portrait du pape, Diego avait obtenu de faire celui
+d'Urbain VIII, et le pontife en avait été tellement satisfait, qu'il
+avait conféré à l'artiste l'ordre du Christ, de Portugal, et lui avait
+donné une chaîne d'or avec une médaille à son effigie. «Mais, dit
+Pacheco, que la gloire humaine est peu durable! À peine venait-il de
+recevoir cet honneur de la main du cardinal espagnol Trexo de Paniagua,
+commis par le pape à cet effet, que le jeune homme mourut le 14 décembre
+1625, et fut enterré dans l'église de San-Lorenzo, de Rome, avec les
+insignes de chevalier de l'ordre du Christ[101].»
+
+Le duc d'Alcala, qui fut ensuite vice-roi de Naples, rapporta d'Italie
+un grand nombre de tableaux, et continua, lorsqu'il fut rentré en
+Espagne à protéger les artistes, ses compatriotes. Il avait formé à
+Séville une belle galerie et une riche collection de livres rares et
+curieux, et toute sa vie se partagea entre le maniement des plus grandes
+affaires et l'amour des lettres et des arts.
+
+Le prince Francisco de Borja y Esquillache, qui cultivait la poésie avec
+succès, comme Xauregui, n'était pas moins amateur des œuvres de la
+peinture, dont il possédait de remarquables spécimens. Le duc d'Alba se
+faisait également remarquer par le même goût; il en était ainsi d'un
+grand nombre de nobles qui avaient rapporté ce goût d'Italie, et parmi
+lesquels on doit citer, d'après Pacheco[102]: don Francisco de Castro,
+ambassadeur d'Espagne, puis vice-roi de Sicile, qui offrit quatre mille
+ducats d'un tableau du Corrège au cardinal Sforza, sans pouvoir
+l'obtenir; le duc d'Ossuna, qui rapporta plus tard, en 1629, à Madrid,
+un grand tableau de Raphaël, peint sur bois, de _la Sainte-Vierge_,
+l'_Enfant Jésus_ et _saint Jean-Baptiste_, que le duc de Florence lui
+avait offert lorsqu'il était vice-roi de Naples, et qui fut payé par don
+Gaspar de Monterey seize cents ducats; et le marquis de Leganes,
+vice-roi du duché de Milan.
+
+Au milieu de tous ces grands seigneurs, le tout-puissant ministre de
+Philippe IV se faisait remarquer par son luxe, et par les encouragements
+qu'il accordait aux lettres et aux arts. Le vieux Lope de Vega, devenu
+son chapelain, vivait dans sa maison: sa bibliothèque était une des plus
+nombreuses et des plus curieuses de l'Espagne, et l'on y comptait
+beaucoup de manuscrits et de livres rares. À l'une des portes de Madrid,
+il avait fait bâtir le palais du _Buen Retiro_, qu'il offrit au roi peu
+de temps après son avénement. Il n'avait d'abord fait construire qu'une
+petite maison qu'il avait nommée _Galinera_, parce qu'il y avait mis des
+poules fort rares qu'on lui avait données. «Comme il allait les voir
+assez souvent, dit madame d'Aulnoy[103], la situation de ce lieu, qui
+est sur le penchant d'une colline, et dont la vue est très-agréable,
+l'engagea d'entreprendre un bâtiment considérable. Quatre grands corps
+de logis et quatre gros pavillons font un carré parfait. On trouve au
+milieu un parterre rempli de fleurs, et une fontaine dont la statue, qui
+jette beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les
+contr'allées par lesquelles on passe d'un corps de logis à l'autre. Ce
+bâtiment a le défaut d'être trop bas. Ses appartements en sont vastes,
+magnifiques et embellis de bonnes peintures. Tout y brille d'or et de
+couleurs vives, dont les plafonds et les lambris sont ornés. Je
+remarquai dans une grande galerie l'entrée de la reine Élisabeth, mère
+de la feue reine. Elle est à cheval, vêtue de blanc, avec une fraise au
+cou et un _garde-infant_. Elle a un petit chapeau garni de pierreries
+avec des plumes et une aigrette. Elle était grasse, blanche et
+très-agréable; les yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour
+les comédies est d'un beau dessin, fort grande, tout ornée de sculpture
+et de dorure... le parc a plus d'une grande lieue de tour. Il y a des
+grottes, des cascades, des étangs, du couvert, et même quelque chose de
+champêtre en certains endroits, qui conserve la simplicité de la
+campagne et qui plaît infiniment.»
+
+Telle est la description du _Buen Retiro_, donnée par une personne qui
+l'avait vu quelques années après la mort du comte-duc. Ce ministre y
+avait employé les artistes les plus renommés de son temps, tels que le
+Mayno, Eugenio Caxes, Vicencio Carducho et Velasquez. L'architecte
+Crescenzi, dont nous parlerons plus tard, dirigea la construction des
+bâtiments. Le système des eaux, le dessin des jardins ainsi que la
+disposition de la salle de spectacle, furent confiés au florentin Cosimo
+Lotti, peintre et ingénieur, au service de Philippe III, et sur lequel
+nous reviendrons[104]. Le _Buen Retiro_ fut, pendant toute la durée du
+règne de Philippe IV, la résidence préférée par ce prince. Il s'y
+retirait souvent, et s'y livrait avec passion à son goût pour les pièces
+de théâtre, parmi lesquelles _las comedias de repente_, ou pièces
+improvisées sur un sujet convenu, faisaient ressortir toutes les
+ressources de son esprit vif et piquant.
+
+L'arrivée inattendue du prince de Galles, et le motif de sa visite, ne
+pouvaient qu'exciter encore davantage l'ardeur du jeune roi pour les
+plaisirs et les divertissements de toutes sortes. Pour donner à
+l'héritier protestant de la couronne d'Angleterre la plus haute idée de
+l'Église catholique et de ses pompeuses cérémonies, on fit défiler en sa
+présence les processions de tout le clergé régulier et séculier de
+Madrid, dans tout l'éclat de leur magnificence; on lui prépara des
+parties de chasse au sanglier, au _Pardo_ et au _Buen Retiro_, à la
+manière espagnole, décrite si minutieusement par Juan Mateos[105]. Le
+roi et les invités, montés sur de magnifiques andalous, forçaient le
+sanglier avec des limiers, et quelquefois le poussaient dans une
+enceinte entourée de toiles, où ils venaient le percer de leurs lances
+et de leurs épieux, en présence de la reine et des dames de la cour,
+dans leurs carrosses, ainsi que l'a représenté Velasquez, dans un de ses
+tableaux du _real museo_[106].
+
+Mais, de tous les divertissements qui furent offerts au prince de
+Galles, aucun ne dut exciter plus vivement sa curiosité que les
+représentations des pièces du théâtre espagnol. Ce n'est pas qu'il n'eût
+assisté, sans doute, à Londres ou à la cour de son père, aux comédies,
+aux drames et aux tragédies du grand Shakespeare. Mais les compositions
+de Lope de Vega, l'auteur alors en vogue à Madrid, différaient
+essentiellement, et par le fond et par la forme, de celles du poëte de
+Roméo et Juliette. Par exemple, les _Autos sacramentales_ de l'auteur
+espagnol, ou pièces en l'honneur du Saint-Sacrement et de la foi
+catholique, n'ont aucun rapport avec le répertoire du théâtre du vieux
+William. Ainsi, dans la comédie de _Saint-Antoine_, «lorsque le saint
+disait son _Confiteor_, tous les assistants, selon l'attestation d'un
+témoin oculaire[107], se mettaient à genoux et se donnaient des _Mea
+culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer l'estomac.» Les
+décorations n'étaient pas moins curieuses que les pièces elles-mêmes.
+«On voyait ordinairement, dit Bouterwek[108], le saint monter au ciel
+dans une robe parsemée d'étoiles. Au moment où il quittait la terre, un
+rocher se fendait, et on en voyait sortir les âmes de son père et de sa
+mère, qu'il avait délivrées du purgatoire, et qui s'élevaient avec lui
+vers les cieux au bruit de la musique.»
+
+Ce spectacle avait certainement pour le prince de Galles le mérite de la
+nouveauté: mais il ne paraît pas qu'il ait produit sur son esprit
+d'autre effet que celui de la curiosité satisfaite. Ce qui frappa le
+plus vivement l'héritier de la couronne d'Angleterre, ce fut le grand
+nombre de tableaux et d'objets d'art qu'il pouvait admirer,
+non-seulement dans les palais du roi d'Espagne, mais dans les couvents
+et les églises, ainsi que dans les maisons des principaux seigneurs de
+la cour. Depuis quelques années, Buckingham s'était efforcé de diriger
+l'attention de son jeune maître du côté des arts. Il cherchait à lui en
+inspirer le goût, autant pour rivaliser avec le comte d'Arundel, ainsi
+que nous l'expliquerons ailleurs[109], que pour détourner le futur roi
+d'Angleterre de s'occuper des affaires publiques. Charles prit tellement
+à cœur les tableaux et les statues, que, lorsqu'il fut monté sur le
+trône, il réunit en peu de temps des collections aussi belles que les
+plus renommées d'Italie ou d'Espagne. Déjà, pendant son séjour dans ce
+dernier pays, il avait cherché à réunir des tableaux. C'est ainsi qu'il
+acheta, en vente publique, une partie de ceux du comte de Villa-Mediana,
+et du sculpteur Pompeo Leoni. Il offrit à don Andres Velasquez mille
+couronnes pour un petit tableau sur cuivre du Corrège, mais sans pouvoir
+l'obtenir. Il ne fut pas plus heureux avec don Juan de Espinosa, auquel
+il avait demandé de lui céder les deux précieux volumes de dessins et de
+manuscrits de Léonard de Vinci. Mais le roi et ses courtisans lui firent
+cadeau de plusieurs belles peintures. Philippe lui donna la fameuse
+_Antiope_ du Titien, le tableau favori de son père, qui avait été sauvé
+de l'incendie du Pardo, en 1604; _Diane au bain_, l'_Enlèvement d'Europe
+et Danaé_, ouvrages du même maître. Néanmoins, ces œuvres capitales ne
+sortirent pas d'Espagne, et, bien que déjà emballées et encaissées à
+destination de l'Angleterre, elles furent oubliées à Madrid, dans le
+départ précipité du prince et de son favori[110].
+
+Ce départ fut si prompt, que Velasquez n'eut pas le temps de terminer le
+portrait de Charles, qu'il avait commencé. Néanmoins, selon le
+témoignage de Pacheco[111], il reçut du prince cent écus pour cette
+ébauche. Devenu roi d'Angleterre quelques années après, Charles dut
+regretter de n'avoir point à exposer à White-Hall ou Hamptoncourt, entre
+ses magnifiques portraits par Rubens et Vandyck, son effigie peinte par
+Velasquez.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+ Départ précipité du prince de Galles.--Rupture entre l'Angleterre
+ et l'Espagne.--Premier portrait équestre de Philippe IV par
+ Velasquez.--Son succès: sonnet de Pacheco à cette
+ occasion.--Honneurs et récompenses accordés à Velasquez.--Portrait
+ d'Olivarès.--Tableau de l'expulsion des Maures.
+
+1623--1628
+
+
+Après plus de cinq mois de séjour à Madrid, Charles et son écuyer
+partirent à l'improviste, comme ils étaient venus, à la grande
+satisfaction du roi, de l'infante et du premier ministre. À l'occasion
+de la rupture du mariage du prince protestant avec une infante
+catholique, ce dernier reçut du pape Urbain VIII, une lettre qui le
+félicitait chaudement d'avoir fait manquer cette union, et lui
+promettait, pour l'avenir, la bienveillance du saint-siége. Cette
+lettre, dont la traduction du latin en italien est donnée par le marquis
+Malvezzi[112], prouve que la cour de Rome n'avait pas accordé, ainsi
+qu'on l'a prétendu, des dispenses pour le mariage.
+
+L'orgueil britannique, blessé par ce dénoûment, chercha bientôt à se
+venger, en suscitant, contre l'Espagne et l'Empire, une ligne
+formidable, dans laquelle entrèrent la France, l'Angleterre, la Hollande
+et le duc de Savoie, unis par le traité d'Avignon. Le comte-duc
+s'attendait à cette levée de boucliers: il opposa, dans ces graves
+conjonctures, des forces imposantes à celles des ennemis de l'Espagne,
+et pendant quelque temps, au moins, les succès furent balancés.
+
+Ces graves événements n'empêchèrent pas le jeune roi de continuer sa vie
+de plaisirs et de dissipations, en abandonnant au ministre le fardeau
+tout entier de ces grandes affaires. Il avait été si satisfait du
+premier portrait de Velasquez, qu'il voulut en avoir un second de sa
+main. Mais, cette fois, il décida que le peintre le représenterait monté
+sur un des plus beaux chevaux de ses écuries. Philippe excellait dans
+l'art de l'équitation, et se livrait souvent à son goût pour la chasse à
+courre, en dirigeant, avec autant de hardiesse que de dextérité, les
+plus ardents coursiers des haras de Cordoue. Olivarès, qui était
+également un cavalier remarquable, s'était fait nommer grand écuyer du
+roi, pour ne perdre aucune occasion d'influence, et l'accompagner dans
+toutes ses parties de campagne. Juan Mateos, dans son traité de la
+chasse, raconte les exploits du monarque, soit qu'il forçât un sanglier
+de toute la vitesse de son cheval, traversant des bois, des fondrières
+et des marécages, soit qu'il poursuivît un cerf ou un lièvre avec les
+lévriers les plus agiles de sa meute, ne craignant pas de galoper sur
+des sentiers escarpés, bordés de précipices, et dans les passages les
+plus dangereux. Mais le peintre de Séville saurait-il représenter le
+noble coursier andalous, le _genet d'Espagne_, d'origine arabe, à l'œil
+de feu, à la crinière épaisse et flottante, à la noble encolure, aux
+jambes fines comme celles d'un cerf? Sans doute, l'élève de Pacheco
+avait suivi, dans le cours de ses études, les conseils de son maître,
+qui s'étend avec complaisance sur la représentation du noble animal
+destiné à porter l'homme[113]. Il est hors de doute, en voyant au musée
+de Madrid le portrait équestre de Philippe IV, que Velasquez ne devait
+pas être à son coup d'essai pour dessiner et peindre des chevaux. Le roi
+galope à travers une campagne accidentée: il est couvert d'une armure
+d'acier avec filets d'or; une écharpe cramoisie flotte sur sa poitrine,
+et il tient dans sa main droite le bâton de commandement[114]. «Le
+tout, dit Pacheco[115], est peint d'après nature, même le paysage.»
+
+Si le premier portrait de Philippe avait suffi pour donner à la cour la
+plus haute opinion du talent du peintre, celui-ci produisit encore plus
+d'effet. Son succès fut si grand, que les amis de l'artiste demandèrent
+au roi l'autorisation de le montrer au public. Cette demande, qui
+flattait le goût du prince, fut facilement accordée, et l'on vit ce
+portrait exposé dans la _calle mayor_ de Madrid, vis-à-vis de saint
+Philippe, à l'admiration du public tout entier, et au vif
+désappointement des envieux du jeune artiste; «ce dont, dit
+Pacheco[116], j'ai été témoin.» Raphaël Mengs place ce portrait au
+nombre des meilleurs de Velasquez:--«Ce qui est surtout extraordinaire,
+dit-il, c'est la manière facile et franche avec laquelle est peinte la
+tête, dont la peau brille d'un teint naturel, et tout, jusqu'aux cheveux
+qui sont très-beaux, est exécuté avec la plus grande légèreté[117].»
+
+Plusieurs beaux esprits de la cour composèrent, en l'honneur de ce
+portrait, des pièces de vers dans lesquelles, tout en louant l'artiste,
+ils flattaient encore plus le monarque. Pacheco rapporte ceux de don
+Geronimo Gonzalès de Villanueva, poëte distingué de Séville, qui fit,
+dans cent vingt-deux vers ampoulés, l'éloge emphatique du roi, qu'il
+appelle:
+
+ «Copia felix de Numa o de Trajano.»
+
+«Heureuse ressemblance de Numa ou de Trajan[118].» Pacheco, alors à
+Madrid, et au comble de la joie, voulut aussi féliciter son élève et
+gendre de son éclatant succès, et lui chanter le _sic itur ad astra_. Il
+le fit dans le sonnet suivant, où éclatent à la fois l'attachement du
+père, la satisfaction du maître, l'admiration de l'artiste et
+l'enthousiasme d'un fidèle Espagnol:
+
+ «Vuela, o joven valiente, en la Ventura
+ De tu raro principio, la privança
+ Onre la possesion, no la esperança
+ D'el lugar que alcançaste en la pintura.
+ Animete l'Augusta alta figura
+ D'el monarca mayor qu'el orbe alcança,
+ En cuyo aspecto teme la mudança
+ Aquel que tanta luz mirar procura.
+ Al calor d'este sol tiempla tu buelo,
+ I veras cuanto estiende tu memoria
+ La Fama, por tu ingenio i tus pinzeles.
+ Qu'el planeta benigno a tanto cielo,
+ Tu nombre illustrara con nueva gloria
+ Pues es mas que Alexandre, i tu su Apeles[119]»
+
+«Vole, ô vaillant jeune homme, soutenu par le succès de ton rare début:
+la faveur et non l'espérance honore maintenant la place que tu as su
+conquérir dans l'art de la peinture. Anime la noble figure de l'auguste
+monarque, le plus grand de ceux qui gouvernent le monde; crains de rien
+changer à la ressemblance du prince qui t'accorde la grâce de
+contempler un si grand astre. Élève ton vol à la chaleur de ce soleil,
+et tu verras comme la Renommée étendra ta mémoire, à l'aide de ton génie
+et de tes pinceaux. Cet astre, si bienfaisant dans le ciel, illustrera
+ton nom d'une gloire nouvelle, puisqu'il est plus grand qu'Alexandre, et
+que tu es son Apelles.»
+
+Le roi fut encore plus satisfait de ce portrait que du premier. Il en
+témoigna sa satisfaction à Velasquez en lui donnant, d'abord une
+gratification de trois cents ducats, une pension annuelle de pareille
+somme et un logement évalué deux cents ducats par an. Mais, comme la
+pension était assignée sur un bénéfice ecclésiastique, et qu'il fallait,
+pour pouvoir la toucher, obtenir une dispense du pape, l'artiste ne put
+commencer à en jouir qu'en 1626.
+
+Il est probable qu'après avoir exécuté le portrait équestre du roi,
+Velasquez ne manqua pas de faire celui du premier ministre, son
+protecteur. Le musée de Madrid en possède un[120] d'une grande beauté,
+qui peut rivaliser avec celui de Philippe IV: on dirait même qu'il a été
+composé pour lui servir de pendant. Le comte-duc est également monté sur
+un magnifique cheval lancé au galop; il tient dans sa main droite le
+bâton de commandement, il est revêtu d'une armure sur laquelle se
+détache une écharpe cramoisie, et sa tête est couverte d'un large
+sombrero à bords rabattus.
+
+Bientôt, le roi voulut mettre Velasquez à une épreuve plus sérieuse.
+Pour conserver le souvenir de l'expulsion des Maures, ordonnée par son
+père, événement qui, pour le dire en passant, dépeupla plusieurs
+provinces, et enleva plus de deux cent mille habitants à l'Espagne,
+Philippe IV décida qu'un concours serait ouvert entre les peintres de la
+cour. Pacheco ne nomme pas ces peintres: il dit seulement que Velasquez
+peignit: «une grande toile avec le portrait du roi Philippe III, et
+l'expulsion inespérée des Maures, en concurrence avec trois peintres du
+roi[121].» Il est probable que ces artistes étaient Eugenio Caxes,
+Vicencio Carducho et Angelo Nardi, dont nous avons parlé précédemment.
+Les juges de ce concours furent le frère Juan Mayno, que nous avons
+également fait connaître, et le marquis Jean-Baptiste Crescenzi,
+chevalier de Santiago, et alors architecte de l'Escurial, tous les deux,
+dit Pacheco, grands connaisseurs en peinture. Ces juges décidèrent en
+faveur de Velasquez. Malheureusement, son tableau n'est pas parvenu
+jusqu'à nous; soit qu'il ait été perdu, soit qu'il ait été détruit dans
+un incendie, ou pendant les guerres qui ont désolé l'Espagne: Palomino,
+qui l'avait vu, en a donné une description détaillée[122].
+
+C'est à la suite de ce concours, que Velasquez fut investi de la charge,
+très-recherchée alors, d'huissier de la chambre, avec le traitement y
+attaché. En outre, le roi lui donna une pension de douze réaux par
+jour pour sa nourriture, et beaucoup d'autres gratifications[123].
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+ Rubens envoyé à Madrid pour négocier la paix.--Emploi de son temps
+ pendant son séjour.--Portraits de Philippe IV, d'Olivarès, et
+ autres peintures.
+
+1628--1629
+
+
+Après la rupture du mariage projeté entre le prince de Galles et
+l'infante Marie, la guerre avait éclaté avec violence, non-seulement en
+Europe, mais dans les autres parties du monde. L'Angleterre, la France,
+la Hollande, la Savoie, unies contre l'Espagne et l'Empire, avaient fait
+subir à la monarchie espagnole plus d'un revers, compensés néanmoins par
+quelques succès. Les trésors des combattants étaient à sec, les
+populations épuisées lorsqu'elles commencèrent à songer à la paix. La
+France, la première, s'était détachée du traité d'Avignon, et avait
+conclu séparément une trêve avec l'Espagne[124]. L'Angleterre, livrée au
+gouvernement de Buckingham, bien que souhaitant la paix, se laissait
+traîner à la remorque de Maurice de Nassau, qui avait abaissé
+l'orgueil espagnol dans les Pays-Bas et en Flandre. Néanmoins, dès 1625,
+elle penchait vers un accommodement honorable. C'est à cette époque que
+le peintre Rubens avait fait, à Paris, la connaissance du favori de
+Charles Ier. Employé depuis longtemps dans des négociations secrètes
+par l'archiduc Albert, gouverneur des Pays-Bas pour le roi d'Espagne,
+Rubens, à ce qu'on croit, avait reçu à Paris les confidences du duc de
+Buckingham, et les avait transmises à l'archiduchesse Isabelle, restée,
+après la mort de son mari, gouvernante des Pays-Bas. Ces ouvertures
+communiquées au roi d'Espagne par l'infante, avaient déterminé ce
+prince, ou plutôt le comte-duc, à autoriser Rubens à continuer, avec les
+agents du duc, les relations commencées à Paris. Rubens fut donc chargé
+par l'archiduchesse, de se mettre en rapport avec Balthasar Gerbier, qui
+représentait en Hollande la cour d'Angleterre, et de savoir quelles
+pouvaient être les intentions de cette cour, en laissant entrevoir les
+conditions que l'Espagne mettrait à un accommodement. Mais, comme ces
+négociations traînaient en longueur, Isabelle, de l'avis de son
+ministre, le marquis de Spinola, proposa au roi d'envoyer Rubens en
+Espagne, afin qu'il lui fût plus facile de donner toutes les
+explications désirables. Philippe IV et Olivarès s'empressèrent
+d'adhérer à cette proposition: s'ils ne connaissaient pas l'homme, ils
+avaient pu juger déjà de sa supériorité comme artiste; et en véritables
+amateurs, ils désiraient le voir à l'œuvre à Madrid même. Ils
+autorisèrent donc l'archiduchesse à l'envoyer en Espagne, afin de mieux
+connaître le véritable état des choses, et de lui donner ensuite les
+instructions secrètes dont il devait se servir à la cour d'Angleterre
+pour ramener, s'il était possible, le bienfait de la paix en
+Europe[125].
+
+Rubens était à la hauteur d'une pareille mission: connaissant à fond la
+docte antiquité, ainsi que nous l'expliquerons, il écrivait et parlait
+également bien presque toutes les langues de l'Europe, et son génie
+d'artiste lui assurait la bienveillance et même la familiarité des plus
+grands seigneurs, des princes et des rois.
+
+Il partit d'Anvers dans le mois d'août 1628; il passa par Paris, sans
+s'y arrêter, parce qu'il avait ordre de faire toute diligence
+possible[126], et dut arriver à Madrid dans le courant du même
+mois[127].
+
+Accueilli avec la plus grande distinction par Philippe IV et son
+ministre, il eut bientôt gagné leur confiance entière, et donné de son
+esprit et de son intelligence supérieure une idée égale à celle qu'avait
+fait concevoir son génie d'artiste. Mais, au lieu de lui tracer de suite
+les instructions nécessaires pour son voyage en Angleterre, but de sa
+mission, le roi et son favori voulurent profiter du séjour en Espagne
+d'un des plus grands peintres qu'il y eût alors en Europe, pour occuper
+son pinceau à décorer de ses œuvres leurs églises et leurs palais.
+
+Rubens, dans ses lettres, ne paraît pas trop contrarié de ces retards,
+qui lui permettaient d'étudier et même de copier à l'Escurial, celles
+des peintures de Titien, son modèle de prédilection, qu'il ne
+connaissait pas encore. «Rien de certain au sujet des affaires
+d'Angleterre, écrivait-il de Madrid, le 29 décembre 1628, à son meilleur
+ami, Jean Gaspar Gevaërts, secrétaire de la ville d'Anvers[128], depuis
+le coup fatal qui a tout rompu. Pourtant, les deux parties semblent de
+nouveau chercher à se réunir, et tout fait concevoir plus d'espérance
+que de crainte. Mais ces affaires-là sont encore incertaines, comme ce
+qui dépend de l'avenir, et, d'après le train des choses de ce monde, je
+n'ose vous parler avec certitude que de ce qui est passé.» Dans cette
+même lettre, après avoir rendu compte de l'impression produite à Madrid
+par la prise opérée le 20 septembre précédent, par les Hollandais, près
+de Cuba, d'une flotte espagnole portant la valeur énorme de cent
+soixante-huit tonnes d'or, il ajoute: «Vous seriez étonné de voir ici
+presque tout le monde au comble de la joie, en pensant qu'ils peuvent à
+bon droit accuser de cette calamité publique les honteuses jalousies qui
+animent leurs gouvernants; tant est grande la violence de cette haine,
+qui va jusqu'à négliger, et même oublier ses propres maux, pour le
+plaisir de se venger. Pour moi, je n'ai pitié que du roi. Doué par la
+nature de toutes les qualités de l'esprit et du corps (ce dont j'ai pu
+me convaincre dans les rapports journaliers que j'ai eus avec lui), ce
+prince serait assurément capable de gouverner dans toute espèce de
+fortune, s'il ne se défiait pas de lui-même, et s'il n'avait pas trop de
+déférence pour ses ministres. Tandis que maintenant, il porte la peine
+de la crédulité et de la folie des autres, et il est victime d'une haine
+qui ne s'adresse pas à lui: ainsi l'ont voulu les dieux.»
+
+Rubens, on le voit, avait une haute opinion de Philippe IV, et, en
+écrivant que ce prince avait trop de déférence pour ses ministres, il
+appréciait très-judicieusement le caractère de ce monarque. Pour lui, il
+n'avait qu'à se féliciter de l'accueil qu'il avait reçu du roi et de son
+favori. D'abord, quelque temps après son arrivée à Madrid, Philippe,
+oubliant la promesse qu'il avait faite à Velasquez, de ne se faire
+peindre par aucun autre artiste, avait commandé son portrait au maître
+d'Anvers. Dans un mot, écrit à la hâte de Madrid, le 2 décembre 1628, à
+son ami Peiresc, Rubens, après s'être excusé de ne l'avoir pas vu à Aix,
+en allant en Espagne, lui apprend: «qu'il avait déjà commencé le
+portrait du roi à cheval, en quoi Sa Majesté prenait un si singulier
+plaisir, qu'elle venait tous les jours le voir travailler; qu'il avait
+déjà fait tous les portraits de la famille royale, par ordre de
+l'infante Isabelle, et cela, avec grande facilité, en leur présence. Il
+termine en disant que l'infante lui avait permis de passer par l'Italie
+à son retour, si les affaires le permettaient[129].»
+
+Le roi fut si satisfait de son portrait par Rubens, qu'il voulut poser
+plusieurs fois encore devant lui. Cumberland, dans ses _Anecdotes of
+spanish painters_, dit que Rubens peignit cinq fois Philippe IV: on peut
+voir la description de ces portraits dans le catalogue que M. André Van
+Hasselt a publié à la suite de son histoire de Rubens[130].
+
+À l'exemple de son maître, Olivarès voulut aussi se faire _pourtraire_
+par l'artiste flamand. Rubens, s'il faut en croire un de ses
+biographes[131], le peignit en grisaille; nous ne savons pour quel
+motif, car le coloris est la qualité dominante du chef de l'école
+d'Anvers. Nous ignorons si ce portrait est le même que celui qui a été
+gravé par Cornelius Galle. Le comte-duc y est représenté à mi-corps,
+dans un médaillon, la tête nue, avec la cuirasse et l'écharpe sur ses
+épaules. Dans le haut, on voit l'étoile du soir entourée d'un serpent
+mordant sa queue, symbole de l'éternité, avec cette devise:
+
+ Hespere quis cœlo lucet felicior ignis?
+
+À droite du médaillon, le hibou de Minerve sur le bouclier représentant
+la tête de Méduse; à gauche, la massue d'Hercule soutenant la dépouille
+du sanglier de Calydon; au bas, les armoiries du comte-duc avec
+l'inscription: _Philippi IV munificentia_. Au-dessous, ce distique:
+
+ «Qui comitis ducit que ducis sub imagine vultus,
+ Moli ornandæ orbis dat comitem atque ducem.»
+
+Le comte-duc offrit à Rubens une occasion plus importante de développer
+la fécondité de son imagination, et la prodigieuse habileté de son
+pinceau. Ce ministre était alors occupé à faire agrandir et décorer le
+couvent des Carmélites de Loëches, à quelques lieues de Madrid, petite
+ville qui dépendait de son duché d'Olivarès, et où il possédait un
+palais. Il voulut que Rubens représentât dans l'église du couvent le
+triomphe de la loi nouvelle, de l'Église et de l'Évangile, le
+renversement du paganisme et de tous les rites et cérémonies de
+l'antiquité. Ce sujet devait former une suite de dix tableaux, qui
+furent peints par Rubens, et dont le _Triomphe de la religion_ se trouve
+maintenant au Louvre, tandis que les autres sont en Angleterre[132].
+D'après Palomino[133], Rubens avait également peint pour cette église
+les cartons de plusieurs tapisseries; et il ajoute que toute cette
+composition était remplie d'imagination et de science, comme on pouvait
+encore, de son temps, en juger dans l'église des Carmélites de Loëches.
+
+Rubens fit encore pour le comte-duc ce fameux _Jugement de Pâris_,
+destiné au palais du _Buen Retiro_, et qui est maintenant au musée royal
+de Madrid. Dans ce tableau, où brille au suprême degré l'éclatant
+coloris du maître, l'Amour couronne Vénus d'une guirlande de roses,
+tandis que Mercure lui présente la pomme, que vient de lui adjuger le
+jeune berger qui contemple la déesse d'un air émerveillé de sa
+beauté[134].
+
+Palomino énumère un grand nombre d'autres tableaux que Rubens exécuta,
+soit pour le roi, soit pour les églises et corporations religieuses, ou
+pour des grands seigneurs espagnols. Parmi ces ouvrages, il cite en
+particulier: l'_Enlèvement des Sabines_, le _Martyre de l'apôtre saint
+André_, l'_Immaculée Conception_, exécutée pour les religieuses de la
+ville de Fosaldana, près de Valladolid, dont la beauté, dit-il, est
+aussi merveilleuse que la grandeur du tableau est étonnante, et qui
+coûta soixante-dix mille réaux.
+
+Pacheco, qui vivait à Madrid avec son gendre, à l'époque du séjour de
+Rubens dans cette capitale, nous a transmis les renseignements les plus
+authentiques sur les œuvres que le peintre flamand exécuta pendant son
+voyage. «Il partit de Bruxelles pour la cour d'Espagne, dit-il[135], et
+arriva dans le mois d'août 1628. Il apportait à Sa Majesté notre roi
+catholique Philippe IV, huit tableaux de différents sujets et de
+diverses grandeurs, qui furent placés dans le salon nouveau, parmi
+d'autres peintures fameuses. Pendant les neuf mois qu'il resta à Madrid,
+sans négliger les négociations importantes pour lesquelles il y était
+venu, et quoiqu'il eût été indisposé pendant quelques jours de la
+goutte, il peignit beaucoup de choses, comme nous allons le voir, tant
+étaient grandes son adresse et sa facilité. Premièrement, il fit le
+portrait du roi et des infants, à mi-corps, pour envoyer en Flandre; il
+fit de Sa Majesté cinq portraits, et, entre autres, un à cheval, avec
+d'autres figures, très-remarquable. Il fit le portrait de madame
+l'infante Carmélite, plus qu'à mi-corps, et en fit plusieurs copies. Il
+fit cinq ou six portraits de particuliers. Il copia tous les tableaux du
+Titien que le roi possède, qui sont: les _Deux bains_ (_de Diane_);
+l'_Europe_, l'_Adonis et Vénus_, la _Vénus et Cupidon_, l'_Adam et Ève_,
+et autres. Il copia aussi les portraits du _Landgrave_, du _duc de
+Saxe_, du _duc d'Albe_, de _Cobos_, d'un _Doge vénitien_, et beaucoup
+d'autres tableaux en dehors de ceux que le roi possède. Il copia le
+portrait du roi _Philippe II_, en pied, et avec son armure. Il changea
+quelque chose au tableau de l'_Adoration des rois_, de sa main, qui est
+au palais. Il fit pour don Diego Mexia, son grand ami, un tableau de la
+_Conception_, de deux verges, et pour don Jaime de Cardenas, frère du
+duc de Maqueda, un _Saint Jean évangéliste_, de grandeur naturelle. Il
+paraît incroyable qu'il ait pu peindre tant de choses en si peu de
+temps, et avec de si grandes préoccupations. Il fréquenta peu les
+peintres; il se lia seulement avec mon gendre, avec lequel il avait
+échangé des lettres, avant son voyage; il loua beaucoup ses ouvrages et
+sa modestie, et ils allèrent ensemble voir l'Escurial.»
+
+Le catalogue du _Real Museo_ de Madrid énumère soixante et un ouvrages
+de Rubens, et cette collection ne possède pas tous les tableaux de ce
+maître qui sont en Espagne. Il ne faudrait pas croire que Rubens ait pu
+exécuter ces œuvres si nombreuses, et dont quelques-unes présentent une
+énorme dimension, pendant son séjour en Espagne. Malgré sa prodigieuse
+facilité et son travail continuel, et bien qu'il se soit fait aider, si
+l'on en croit Palomino[136] par ses deux élèves Sneyders et Pierre de
+Vos, qu'il aurait amenés avec lui en Espagne, sa prodigieuse activité
+n'aurait pu suffire à tant de besogne. Baldinucci, dans la vie de
+Rubens[137] donne l'explication de l'origine d'un grand nombre
+d'ouvrages du peintre flamand qui se trouvent en Espagne. «Lorsqu'il fut
+de retour à Anvers, dit-il, il eut à peindre pour le roi Philippe IV
+beaucoup de tableaux, qui devaient servir à décorer le palais de la
+_Torre della Perada_, éloigné de trois lieues de Madrid. À cet effet, le
+roi fit fabriquer dans cette ville les toiles de la grandeur voulue, et
+les fit envoyer au peintre à Anvers. C'est chose digne d'admiration de
+voir comme Rubens, dans ses inventions et compositions de fables,
+métamorphoses et autres sujets, s'y prit de telle sorte, que l'on
+pouvait joindre un tableau à un autre, ayant fait disposer dans quelques
+intervalles ménagés entre eux, des combats et des jeux d'animaux peints
+par Sneyders, excellent peintre en ce genre.» Suivant Baldinucci, ce
+serait également à Anvers que Rubens aurait peint les cartons des
+tapisseries, exécutées ensuite en Flandre, pour l'église des Carmélites
+de Loëches. Cette version paraît plus probable que celle de Palomino,
+qui veut que ces cartons aient été exécutés par Rubens lorsqu'il était à
+Madrid.
+
+On a raconté deux aventures qui seraient arrivées à Rubens pendant son
+séjour en Espagne; l'une avec le duc de Bragance, l'autre avec un moine
+peintre, nommé Collantès. On trouvera la première dans l'histoire de
+Rubens par Michel[138], et M. Van Hasselt, après l'avoir répétée,
+raconte la seconde[139]. Pacheco, fort bien instruit de ce que fit
+l'artiste flamand à Madrid et dans les environs, ne parle ni de l'une ni
+de l'autre anecdote: il est donc vraisemblable qu'elles auront été
+inventées à plaisir. Nous nous bornerons à remarquer, en ce qui concerne
+la première, que l'avarice reprochée au duc de Bragance n'est nullement
+dans le caractère que l'histoire attribue à ce seigneur, qui devint
+quelques années plus tard roi de Portugal. Quant à la seconde aventure,
+la rencontre de Rubens avec un moine peintre, du nom de Collantès, elle
+ne paraît pas plus vraie. Il y avait bien alors un peintre de ce nom,
+Francisco Collantès, dont nous parlerons plus tard; mais aucun biographe
+ne dit qu'il ait été moine. Nous croyons donc que l'on doit révoquer en
+doute l'authenticité de ces deux récits.
+
+Après avoir passé près de neuf mois en Espagne, Rubens réussit enfin à
+recevoir les instructions secrètes qu'il attendait pour entamer les
+négociations avec la cour d'Angleterre. Si, pendant tout le temps de son
+séjour, le roi, le comte-duc et les grands seigneurs espagnols lui
+avaient témoigné toute l'estime qu'ils faisaient de sa personne et de
+son talent, il reçut, au moment de son départ, des marques encore plus
+éclatantes de la bienveillance royale. D'abord, Philippe IV, dans une
+lettre adressée à l'infante Isabelle, et dont Rubens était porteur,
+autorisait cette princesse à lui faire payer tout ce qu'il réclamerait
+pour les dépenses de son voyage[140]. Ensuite, ce prince lui octroya un
+office de secrétaire du conseil privé de la cour de Bruxelles, pour
+toute sa vie, avec la survivance à son fils Albert, ce qui vaut, dit
+Pacheco[141], mille ducats par an. En outre, il est probable, d'après ce
+que rapporte Baldinucci[142], que le maître flamand emporta un grand
+nombre de commandes du roi et du comte-duc, tant pour des tableaux, que
+pour des cartons de tapisseries.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+ Voyage de Velasquez en Italie.--Ses études à Rome, tableaux qu'il
+ exécute dans cette ville.--Accueil qu'il reçoit du roi à son
+ retour.--Indication de quelques-uns de ses ouvrages.
+
+1629--1631
+
+
+La liaison qui s'était établie entre Velasquez et Rubens, pendant le
+séjour de ce dernier en Espagne, dut beaucoup profiter à l'élève de
+Pacheco. À cette époque, le peintre d'Anvers était dans toute sa gloire:
+la fécondité de son imagination, la facilité prodigieuse de son pinceau,
+l'éclat de son coloris, frappèrent, sans nul doute, son jeune émule, non
+moins que la variété de ses connaissances et la supériorité de son
+esprit. Comme Rubens avait fait un très-long séjour en Italie, et qu'il
+admirait avec passion les œuvres des maîtres de ce pays, et surtout
+celles du Titien, on doit croire qu'il engagea vivement le peintre
+espagnol à visiter cette contrée, pour y étudier, à la source même de la
+peinture chez les modernes, toutes les beautés de cet l'art. Depuis
+longtemps Velasquez, avait formé le projet de faire ce voyage; mais il
+lui fallait l'agrément du roi qui, après le lui avoir promis plusieurs
+fois[143], ne pouvait se décider à le laisser s'éloigner. Après le
+départ de Rubens, Velasquez renouvela ses instances, et le roi finit par
+consentir. Il lui donna même pour son voyage quatre cents ducats
+d'argent (_en plata_), lui faisant payer deux années de son traitement.
+Le comte-duc, lorsque Velasquez vint pour prendre congé, ajouta deux
+cents autres ducats d'or, une médaille avec le portrait du roi, et un
+grand nombre de lettres de recommandation[144].
+
+Velasquez partit de Madrid, par ordre du roi, avec le marquis de
+Spinola, qui allait prendre le commandement des troupes espagnoles dans
+le duché de Milan. Il gagna Barcelone, où il s'embarqua le jour de
+Saint-Laurent (10 août) 1629, et vint aborder à Venise. Il y fut logé
+dans le palais de l'ambassadeur d'Espagne, qui l'admit à sa table, et le
+fit accompagner par ses domestiques, lorsqu'il sortait pour visiter la
+ville et ses environs, à cause des troubles qui agitaient alors
+l'Italie. Après un court séjour à Venise, il prit la route de Rome, par
+Ferrare, où, selon Palomino[145], il ne s'arrêta que deux jours pour
+admirer les œuvres du Garofolo. Pacheco raconte qu'il se présenta dans
+cette ville, chez le cardinal Sachetti, légat du pape, et autrefois
+nonce en Espagne, auquel il remit une lettre d'introduction d'Olivarès.
+Le cardinal accueillit le peintre de Philippe IV avec empressement; il
+lui fit beaucoup d'instances pour qu'il logeât dans son palais, pendant
+le temps qu'il étudierait à Ferrare, et pour qu'il mangeât à sa table.
+Velasquez s'en excusa modestement, en disant qu'il ne mangeait pas aux
+heures ordinaires; mais que, néanmoins, si Son Éminence désirait être
+obéie, il changerait ses habitudes. Le cardinal ayant reçu cette
+réponse, envoya un gentilhomme espagnol, qui était à son service, avec
+ordre de se mettre à la disposition du peintre, de le faire servir de la
+même manière que s'il eût mangé à sa table, et de lui montrer les choses
+les plus curieuses de la ville. Informé que le départ de Velasquez
+devait avoir lieu le lendemain, le prélat ordonna de commander des
+chevaux et le fit accompagner pendant seize milles, jusqu'à un pays
+nommé Cento (la patrie du Guerchin). De là, Velasquez se dirigea, en
+toute hâte, vers Rome, en passant par Bologne et Lorète, mais sans s'y
+arrêter, et même sans se donner le temps de remettre aux cardinaux
+Ludovisi et Spada, qui se trouvaient dans la première de ces villes, les
+lettres de recommandation qui leur étaient adressées.
+
+Arrivé à Rome, le peintre de Philippe IV fut reçu avec beaucoup de
+distinction par le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, qui
+lui offrit un logement dans le palais du Vatican, et lui fit donner les
+clefs de plusieurs pièces, dont la principale était entièrement peinte à
+fresque de la main de Federigo Zucchero, avec des sujets tirés de
+l'Écriture sainte, parmi lesquels on voit Moïse devant Pharaon.
+Velasquez refusa de loger au Vatican, pour ne pas être seul; il se
+contenta d'accepter l'offre qui lui fut faite de donner l'ordre aux
+gardiens qu'on le laissât entrer sans difficulté, toutes les fois qu'il
+le voudrait, pour dessiner le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, ou les
+ouvrages de Raphaël; et il vint étudier souvent ces peintures, avec
+grand profit. Plus tard, charmé par la situation du palais ou Vigne des
+Médicis, sur la Trinité des Monts, et croyant ce site très-favorable à
+l'étude pendant le printemps, parce qu'il s'étendait sur la partie la
+plus élevée et la plus aérée de Rome, et qu'il s'y trouvait un grand
+nombre de statues antiques, il obtint la permission du grand-duc de
+Florence, par l'intermédiaire de l'ambassadeur d'Espagne, le comte de
+Monterey, de s'y établir. Il y passa deux mois, jusqu'à ce qu'une fièvre
+tierce l'eut obligé à chercher un refuge dans la maison du comte.
+Pendant cette indisposition, l'ambassadeur, beau-frère d'Olivarès, prit
+le plus grand soin du peintre favori du roi son maître, et de son
+premier ministre. Il lui envoya son médecin le visiter, et voulut
+supporter seul toutes les dépenses occasionnées par sa maladie. En
+outre, il donna l'ordre de lui procurer tout ce qu'il pourrait demander,
+vint le voir quelquefois, et envoya savoir souvent de ses nouvelles. Tel
+est le récit que Pacheco[146] fait du premier voyage de son gendre et de
+son séjour à Rome. À part les études faites par Velasquez dans le
+Vatican, Pacheco ne mentionne d'autres peintures de son gendre que son
+propre portrait, donné à Pacheco lui-même, et un portrait sur toile de
+la reine de Hongrie, fille de Philippe III, que l'artiste fit à Naples,
+où il alla s'embarquer, et qui était destiné au roi d'Espagne[147].
+Palomino et d'autres biographes disent que Velasquez fit à Rome le
+tableau de _Joseph vendu par ses frères_, et celui de _Vulcain averti
+par Apollon de l'infidélité de Vénus_[148]. Palomino ajoute[149] que
+Velasquez emporta ces deux tableaux en Espagne, où il les offrit au roi,
+à son retour à Madrid, au commencement de 1631, après une absence de
+dix-huit mois. Le roi les reçut avec une grande satisfaction, et les fit
+placer au _Buen Retiro_, d'où le _Joseph_ fut bientôt transporté à
+l'Escurial dans la salle du chapitre.
+
+C'était d'après le conseil d'Olivarès que Velasquez s'était présenté
+chez le roi, pour le remercier de ce qu'il avait bien voulu tenir la
+promesse qu'il lui avait faite en partant, de ne se laisser _pourtraire_
+par aucun autre artiste pendant son absence. «Philippe IV, dit
+Pacheco[150], se réjouit beaucoup de son retour, et la distinction ainsi
+que la générosité avec lesquelles le traita un si grand monarque sont à
+peine croyables. Il lui donna, dans sa galerie, un atelier dont il garda
+la clef, venant le voir peindre presque tous les jours. Mais ce qui
+dépasse tout ce qu'on pourrait imaginer, c'est que le roi, lorsque
+l'artiste le peignit à cheval, posa, dans une seule séance, trois heures
+de suite, de son plein gré et avec une véritable bienveillance.»
+
+Parmi les nombreuses récompenses que ce prince lui donna dans l'espace
+de six mois, Pacheco compte trois offices de secrétaires de la ville de
+Séville, qui furent octroyés au père de Velasquez, et dont chacun valait
+mille ducats par an. En moins de deux années, le peintre de Philippe IV
+reçut un office de garde-robe (_guarda-ropa_), et celui d'aide de la
+chambre (_ayuda de camara_), en 1638; l'honorant de la clef de
+chambellan, distinction fort enviée de beaucoup de cavaliers de l'habit
+(de Santiago et de Calatrava). «Pour moi, ajoute Pacheco[151], à qui
+revient une si grande part de son bonheur, j'espère que, grâce au soin
+et à la ponctualité qu'il apporte chaque jour au service de Sa Majesté,
+il augmentera et améliorera son art, ainsi qu'il le mérite; et qu'il
+recevra les prix et les récompenses dus à son heureux génie, dont les
+qualités supérieures sauront le maintenir, sans aucun doute, à la
+hauteur où il s'est élevé maintenant.» Ces souhaits du bon Pacheco, qui
+terminent sa trop courte notice sur son élève et gendre, ont été
+pleinement réalisés. C'est à partir du retour de son premier voyage
+d'Italie, que Velasquez a exécuté ses plus beaux ouvrages: d'abord, ses
+portraits de cour, si brillants, si vrais, si originaux, si espagnols;
+ensuite, ses tableaux de scènes intérieures du palais, comme ses
+_Meninas_[152], où les usages, les costumes et les personnages du temps
+sont rendus avec une perfection incroyable; ses compositions _di mezzo
+carattere_, comme son tableau de _Las hilanderas_[153], délicieuse scène
+d'un naturel exquis, relevée par les plus charmants détails, et par une
+admirable disposition de la lumière; enfin, ses tableaux d'églises, ses
+paysages et ses _Bodegones_, scènes vulgaires dans le genre d'Adrien
+Brawer ou de Van Ostade, mais traitées, comme celles de Ribera, dans un
+style tout espagnol. L'ensemble de ces œuvres si diverses, mais toutes
+également remarquables, prouve que Philippe IV et son ministre ne
+s'étaient point trompés, lorsqu'à l'apparition du portrait de Gongora,
+ils avaient deviné le génie d'un grand maître.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+ Artistes italiens au service de Philippe IV.--Juan Bautista
+ Crescencio.--Pompeo Leoni.--Le Panthéon de l'Escurial.--Le Buen
+ Retiro.--Cosimo Lotti.--Baccio del Bianco.--Angel Michele Colonna
+ et Agostino Mitelli.--Pietro Tacca et la statue équestre de
+ Philippe IV.
+
+1621--1665
+
+
+Depuis Charles-Quint et Philippe II, l'Italie était en possession de
+fournir un grand nombre d'artistes à la cour d'Espagne. Parmi ceux qui
+furent employés avec honneur sous les règnes de Philippe III et de son
+fils, Juan Bautista Crescencio, que nous avons déjà indiqué, mérite une
+mention particulière. Il était d'une noble famille romaine, et frère du
+cardinal Crescenzi (Pietro Paolo). Il peignait d'une manière remarquable
+des fleurs et des fruits, et Palomino[154] rapporte qu'il y avait de son
+temps, au palais de Madrid, une toile qui donnait une haute idée de son
+talent dans ce genre. Mais sa réputation, comme architecte, était
+beaucoup plus assurée, et c'est à cet art que son nom doit d'être
+parvenu jusqu'à nous. Le Baglione, dans sa notice sur Crescenzi[155],
+rapporte qu'après avoir été fait, par Paul V, surintendant de la belle
+chapelle Pauline, à Sainte-Marie-Majeure, et de tous les autres
+travaux exécutés par ordre de ce pontife, il fut emmené en Espagne, en
+1617, par le cardinal Zappada, qui le recommanda au roi Philippe III.
+Ayant présenté à ce prince quelques tableaux qui lui plurent, il fut
+admis à concourir, avec d'autres artistes, au plan des tombeaux des rois
+d'Espagne à l'Escurial. Le modèle de Crescenzi fut exposé avec les
+autres, dans la galerie de ce palais, et le roi l'ayant jugé le
+meilleur, le chargea de l'exécuter. Mais, comme il n'y avait sur les
+lieux ni matériaux de bonne qualité, ni ouvriers assez capables,
+Crescenzi retourna en Italie avec des lettres du roi adressées à
+différents princes. À Florence, il engagea Francesco Generino,
+sculpteur; à Rome, Pietro Gatto, Sicilien, graveur; Francuccio Francucci
+et Clemente Censore, fondeurs; Giuliano Spagna, Gio. Bat. Barnici,
+Siennois, et deux Flamands, doreurs. Revenu avec eux en Espagne, il mit
+la main à l'œuvre de la sépulture royale, qu'on a nommée Panthéon. C'est
+une chapelle souterraine, à laquelle on descend par soixante degrés:
+elle est entièrement privée de la lumière du jour. Sa forme est
+sphérique; en face de l'escalier est l'autel; au-dessus, un crucifix de
+bronze de Pietro Tacca, dont nous parlerons bientôt; tout autour, de
+magnifiques ornements encadrent les tombeaux des rois d'Espagne, depuis
+Charles-Quint. Chaque tombeau est séparé du plus rapproché par des
+doubles pilastres de brocatelle, au milieu desquels sont placés des
+anges qui tiennent des torchères, au nombre de trente, comme les
+tombeaux. L'œuvre est d'ordre corinthien, et les ornements en bronze, du
+Francucci et du Censore, sont enrichis d'or et d'argent.
+
+Ce fut Pompeo Leoni, fils du graveur en médailles et sculpteur, Leone
+Leoni, d'Arezzo, dont nous avons raconté ailleurs[156] la vie
+aventureuse, qui fit toutes les statues de ces tombeaux, ainsi qu'un
+grand nombre d'autres pour l'Escurial. Il avait également travaillé pour
+des particuliers, et l'on cite de lui la statue du duc de Lerme, faisant
+partie du tombeau de ce ministre de Philippe III, dans l'église de
+Saint-Paul, à Valladolid[157].
+
+Le Panthéon de l'Escurial, commencé vers 1619, ne fut achevé qu'en 1654.
+Sa consécration fut faite le 15 mars de cette année, avec la plus grande
+pompe, en présence du roi et de toute sa cour. Lorsque les corps de
+Charles-Quint, de son fils, de son petit-fils, et des reines qui avaient
+continué cette race royale, eurent été descendus dans la chapelle, et
+déposés, chacun à sa place, dans de magnifiques sarcophages de porphyre,
+un frère hiéronimite prononça une éloquente oraison funèbre, sur ce
+texte tiré d'Ézéchiel: «_Ô vous, ossements desséchés, écoutez la parole
+du Seigneur_[158].»
+
+Pour récompenser les services de Crescenzi, Philippe IV l'honora de
+l'habit de Santiago et du titre de marquis de La Torre, et le nomma
+surintendant des travaux faits dans les palais et Alcazars. Suivant le
+Baglione, ce fut Crescenzi qui donna le plan du _Buen Retiro_, d'ordre
+dorique, que le comte-duc fit bâtir et qu'il offrit au roi, presque
+aussitôt après son avénement à la couronne. Ce prince fit à ce palais
+quelques augmentations, et il éleva en outre, au milieu des agréables
+jardins qui l'entourent, les deux pavillons appelés les Hermitages de
+Saint-Antoine et de Saint-Paul, qu'il fit décorer de fresques.--Nous
+ignorons si Crescenzi fut également l'architecte de l'église de
+Saint-Isidore, construite par ordre de Philippe IV, et qui est, encore
+aujourd'hui, le monument religieux le plus imposant de Madrid.--Selon
+Palomino, le Crescenzi mourut dans cette ville en 1660, à l'âge de
+soixante-cinq ans environ, et le Baglione ajoute qu'il fut enterré en
+grande pompe dans l'église _del Carmine_.
+
+Cosimo Lotti, peintre, architecte et ingénieur, était un Florentin,
+élève de Bernardino Poccetti, qui fut d'abord employé par le grand-duc
+Cosme II, à restaurer les fontaines de sa villa de Pratolino, et
+spécialement toutes les statues et figures que l'eau fait mouvoir. Il
+exécuta ensuite pour les jardins du palais Pitti, des groupes, une
+barque et d'autres jets d'eau qui paraissaient de merveilleuses
+inventions à cette époque. En 1628, Philippe IV désirant ajouter un
+théâtre au palais du _Buen Retiro_, demanda au duc de Toscane un artiste
+capable, non-seulement de donner le plan et de diriger la construction
+de cet édifice, mais aussi d'inventer et de faire mouvoir les
+décorations et les machines nécessaires aux représentations. Le
+grand-duc, après avoir consulté Giulio Parigi, architecte alors en
+grande réputation à Florence, choisit Cosimo Lotti, et lui proposa de se
+rendre en Espagne, ce que celui-ci accepta, emportant avec lui
+quelques-unes de ses inventions. Dès qu'il fut arrivé à Madrid, le roi
+s'empressa de lui faire commencer la construction du théâtre. Cosimo le
+disposa attenant au palais, de telle sorte, que de l'appartement du roi,
+on avait la vue de toute la scène, et que l'on pouvait également bien
+voir et entendre les comédies. Comme le fond de la scène s'ouvrait sur
+la campagne, l'architecte put facilement y disposer les dessous et les
+gradins pour manœuvrer les machines. Il réussit tellement bien, que pour
+faciliter après lui les changements de décorations, il composa un livre
+orné de dessins et contenant toutes les explications nécessaires. Le roi
+lui avait accordé un traitement considérable, et lui avait donné un
+logement dans les dépendances du palais[159].
+
+Carducho[160] décrit en ces termes une représentation donnée par Cosimo
+Lotti devant la cour, et dans laquelle il fut témoin d'une des plus
+singulières inventions de cet ingénieur.--«Devant les fenêtres des
+voûtes de l'appartement du roi, on avait disposé, dit-il, un théâtre
+portatif en planches, pour donner une représentation des machines, dans
+laquelle Cosimo Lotti, fameux ingénieur florentin, envoyé par le
+grand-duc de Toscane au service de Sa Majesté, a donné une exhibition de
+ses étonnantes et admirables inventions. Pour montrer son talent,
+lorsqu'il fut arrivé, il fit une tête de satyre, d'un travail
+remarquable, laquelle avec un air féroce, remue les yeux, les oreilles,
+les cheveux, et ouvre la bouche avec tant de force et en poussant un tel
+cri, qu'elle épouvante et frappe de stupeur quiconque n'a pas été averti
+à l'avance. C'est ainsi, qu'en ma présence, un homme qui ne s'attendait
+pas à cet horrible cri, fut pris d'une telle frayeur, qu'il se précipita
+d'un bond à plus de quatre pas. On ignore si la tête qu'avait fabriquée
+Albert le Grand était aussi étonnante que celle-ci. Cosimo donna une
+représentation au palais, où l'on voyait la mer agitée d'une telle
+manière, et avec un tel effet, que ceux qui en étaient témoins furent
+obligés de sortir avec le mal de cœur (_collo stomaco alterato_), comme
+s'ils eussent été réellement sur mer, ainsi qu'il parut chez plusieurs
+dames, de celles qui assistèrent à cette fête.»
+
+Ce n'est pas tout: Cosimo ayant offert au roi sa fameuse tête de satyre,
+la reine la fit voir à quelques-unes de ses dames, en leur inspirant la
+crainte que cette tête ne fût une invention surnaturelle, qui avait la
+faculté d'espionner la conduite et les paroles des courtisans, pour
+tout rapporter au roi ou à elle-même. Cette explication leur inspira une
+telle frayeur, qu'elles n'osaient plus se risquer à parler, afin de
+n'être point entendues par cette tête[161].
+
+Philippe IV fut tellement satisfait des représentations données par
+Cosimo Lotti, qu'il lui fit cadeau des machines et des costumes employés
+dans l'une d'elles. L'artiste voulut appeler alors le public à juger de
+ses étonnantes inventions. Il fit payer un droit d'entrée, et gagna, dit
+Baldinucci[162], plus de deux mille écus. Cosimo ne se bornait pas à
+diriger les représentations théâtrales: il composait des pièces
+burlesques, et jouait lui-même, avec beaucoup de succès, les personnages
+les plus ridicules de ses pièces. Il conserva longtemps l'emploi
+d'ingénieur du roi d'Espagne, et mourut à Madrid dans un âge avancé.
+
+Pour le remplacer, en 1650, ce prince demanda un autre artiste au
+grand-duc de Toscane, qui lui envoya Baccio del Bianco, élève de Jean
+Bilivert, peintre, ingénieur et architecte, comme Cosimo Lotti. Il
+dessinait très-facilement à la plume, et réussissait à faire des charges
+ou caricatures, dont la vue, selon Baldinucci[163], amusait beaucoup le
+grand-duc Cosme III. Baccio quitta Florence le 8 décembre 1650, et
+s'achemina par Gênes, où il fut reçu avec honneur par les Spinola, qui
+le logèrent dans leur palais pendant un mois, en attendant que le
+temps lui permît de s'embarquer pour Alicante. Baccio mit ce séjour à
+profit, en dessinant à la plume sur parchemin, pour ses illustres hôtes,
+une _Suzanne au bain avec les vieillards_, figures qui avaient une palme
+de hauteur. À son départ, il reçut de nombreux cadeaux, entre autres du
+velours et du drap pour monter sa garde-robe. Arrivé à Madrid, il eut
+bientôt gagné les bonnes grâces du roi, par son talent à disposer les
+décorations de son théâtre, et à faire mouvoir les machines. S'il faut
+en croire Baldinucci, les plus grands seigneurs de la cour ne
+dédaignaient pas de l'aider eux-mêmes à faire marcher, et à changer les
+décorations à son coup de sifflet. Une comédie représentée à l'aide de
+ces auxiliaires, eut un tel succès, qu'il fallut la répéter trente-six
+fois de suite, et le roi, en témoignage de toute sa satisfaction,
+s'empressa d'offrir à Baccio mille ducats d'or. Lors de l'incendie du
+palais de Madrid, notre ingénieur se distingua par sa présence d'esprit,
+et sauva les bâtiments voisins, en faisant la part du feu. Le roi
+l'ayant chargé de reconstruire ce qui avait été brûlé, il poussa les
+travaux avec une grande activité, en sorte qu'au bout de six mois, tout
+était complètement réparé. Il dessina aussi pour le roi des jardins,
+dans le goût de ceux du palais Pitti ou de la villa Pratolino, près de
+Florence. Il avait su gagner la bienveillance de don Louis de Haro, qui
+était alors premier ministre de Philippe IV, et ce favori ne dédaigna
+pas de venir souvent le voir, pendant plusieurs maladies qu'il fit à
+Madrid. Après avoir passé six années au service de Philippe IV, Baccio
+mourut des suites d'une saignée, et l'on crut alors que cette opération
+avait été faite avec un fer empoisonné, à l'instigation d'un de ses
+ennemis[164].
+
+Palomino rapporte[165], qu'à son second voyage en Italie, exécuté en
+1648, Velasquez, en passant par Bologne, conclut un arrangement avec
+Angel Michele Colonna et Agostino Mitelli, pour les engager à venir en
+Espagne. Passeri[166], qui a consacré à ces deux artistes une notice
+détaillée, et qui a dû être mieux informé, attribue au prince-cardinal,
+Jean-Charles de Médicis, la conduite de la négociation qui attacha ces
+deux artistes au service de Philippe IV. Ils étaient tous deux Bolonais,
+et liés de la plus étroite amitié, à ce point qu'ils travaillèrent toute
+leur vie ensemble et aux mêmes ouvrages, sans le moindre nuage. Mitelli
+peignait des ornements et des perspectives d'architecture, et Colonna y
+disposait des figures. Ils excellaient dans ce genre de travail, qu'ils
+préparaient de concert et exécutaient en commun, et bientôt leur
+réputation s'étendit par toute l'Italie. Ils peignirent d'abord à
+Bologne, ensuite à Modène, à Florence et à Rome, à Forli et dans
+beaucoup d'autres lieux, églises, cloîtres, couvents, palais, villas.
+Dans toutes ces entreprises, ils montrèrent quelle puissance pouvait
+avoir une si complète union. Mitelli en a laissé un touchant témoignage
+à Bologne, dans les fresques dont il couvrit toute une grande cour de la
+maison de son camarade Colonna, et qui représentaient des perspectives
+et des ornements dus à la fantaisie de son imagination[167]. Le même
+artiste peignit également un grand nombre de décorations pour les pièces
+représentées à Bologne: comme aussi des tableaux à la gouache, dont les
+figures furent peintes par son fils, qui ne manquait pas de talent dans
+ce genre.
+
+Lorsque Mitelli et Colonna furent entrés au service du roi d'Espagne, la
+première œuvre qu'ils entreprirent fut une façade dans le jardin de ce
+prince, avec trois perspectives peintes à la voûte, dans le palais même
+à Madrid. Dans la première, ils représentèrent la _Chute de Phaéton_;
+dans la seconde, l'_Aurore_, et dans la troisième, la _Nuit_. Ils
+peignirent ensuite dans le même palais une grande salle octogone avec
+tant de verve, une si grande richesse d'ornements, une fantaisie
+d'invention si capricieuse, que Philippe IV, charmé de ce beau travail,
+allait les voir à l'œuvre deux fois par jour, et quelquefois même
+montait sur l'échafaudage où ils peignaient, et causait avec eux
+familièrement, traitant, disait-il, comme on le devait, avec honneur
+et bienveillance, ces braves Italiens. Lorsque ce travail fut terminé,
+le roi, pour montrer sa grande satisfaction, voulut donner dans cette
+salle sa première audience de réception à l'ambassadeur de France, le
+duc de Grammont, qui venait lui demander pour Louis XIV la main de
+l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Protégés par le marquis d'Heliche,
+fils de don Louis de Haro, les deux Bolonais furent employés ensuite au
+_Buen Retiro_, où ils peignirent la voûte d'une loge. Ils en décorèrent
+les murailles latérales avec des ornements d'architecture, qu'ils
+disposèrent en perspective fuyante, selon les règles de l'art, avec les
+proportions convenables, et ils y introduisirent des jeux d'enfants et
+de satyres, avec des guirlandes de fleurs, de fruits et différents
+ornements, imitant des bas-reliefs et des feuillages. Au milieu de la
+voûte, où ils avaient peint une vue du ciel, ils représentèrent
+l'_Aurore enlevant Céphale_. Le Mitelli peignit ensuite un casino pour
+le même marquis d'Heliche, et ce fut le dernier ouvrage créé par son
+ingénieux pinceau; car, surpris par une grave maladie, il ne tarda pas à
+succomber à Madrid, en 1660, à l'âge de cinquante et un ans, laissant
+dans ce pays son ami Colonna, seul et inconsolable. Le Mitelli a gravé à
+l'eau-forte des fantaisies et des caprices, ainsi qu'un livre de frises
+et autres ornements d'architecture, estimé des maîtres en cet
+art[168].
+
+Un autre artiste italien, plus célèbre que les précédents, Pietro
+Tacca[169], de Carrare, sculpteur, fut également occupé par les rois
+Philippe III et Philippe IV, mais sans aller en Espagne. Il fut élève de
+Jean de Bologne, et après le départ pour la France, en 1601, de son
+camarade Pietro Francavilla, il occupa la première place dans l'atelier
+de son maître, devenu vieux, et lui rendit les plus importants services.
+Sous la direction de cet illustre artiste, le Tacca ne tarda pas à
+acquérir une grande habileté pour le dessin, le modelé, le moulage et
+surtout la fonte des métaux; car Jean de Bologne aimait à exécuter ses
+ouvrages en bronze. Après sa mort, arrivée à Florence le 14 août 1608,
+le Tacca fut jugé digne de le remplacer, comme statuaire en titre du
+grand-duc Cosme II, emploi dont il reçut le brevet officiel l'année
+suivante. À partir de cette époque, il put à peine suffire aux commandes
+qui lui arrivaient, non-seulement de l'Italie, mais de toutes les
+parties de l'Europe. Jean de Bologne avait commencé, en 1604, le cheval
+sur lequel devait être placée la statue de notre roi Henri IV: ce fut le
+Tacca qui termina le cheval et la statue. Cet ouvrage était entièrement
+achevé en 1611; il fut envoyé en France, par Livourne, le 30 avril 1613,
+mais il ne parvint à Paris que vers la fin de juin 1614. Le piédestal en
+marbre, destiné à recevoir la statue, avait été décoré de bas-reliefs
+exécutés par le Florentin Francesco di Bartolommeo Bordoni, sur les
+dessins du Cigoli. La reine Marie de Médicis, dans une lettre du 10
+octobre 1614, remercia le Tacca, au nom du roi son fils et au sien, de
+la belle statue de bronze qu'elle venait de recevoir, «laquelle était
+digne, disait-elle, de celui qu'elle représentait.»--Cette statue, l'une
+des meilleures du statuaire, après avoir fait l'ornement du Pont-Neuf
+pendant cent soixante-dix-huit années, n'a pas trouvé grâce devant la
+barbarie révolutionnaire de 1793.
+
+Le Tacca fut également chargé de terminer la statue équestre de Philippe
+III, que son maître avait laissé inachevée. Elle fut envoyée en Espagne
+en 1616, mais sans que le Tacca quittât Florence; il la confia aux soins
+d'un de ses parents, Antonio Guidi, qui avait déjà conduit en France
+celle de Henri IV. Douze ans plus tard, Olivarès ayant voulu faire
+couler en bronze une statue équestre colossale de Philippe IV, auquel il
+avait décerné le nom de Grand, fit écrire par ce prince à madame de
+Lorraine, pour obtenir du grand-duc, son mari, l'autorisation de charger
+le Tacca de cette entreprise. Ce prince, non-seulement y consentit, mais
+il voulut faire lui-même les frais de cette statue, qu'il se réserva
+d'offrir au roi d'Espagne. Le Tacca reçut donc l'ordre de cesser tout
+autre travail, et de mettre la main à ses modèles. Il les avait déjà
+fort avancés, soit en cire, soit en terre, lorsqu'on lui représenta
+qu'il serait fort agréable au roi, de ne point voir le cheval dans la
+pose de ceux de toutes les autres statues équestres; c'est-à-dire, non
+comme s'il marchait au pas, mais comme s'il était lancé au galop et se
+cabrait. Avant d'étudier cette pose, alors toute nouvelle et qui passait
+pour impossible à exécuter, le Tacca voulut avoir un modèle en petit du
+cheval et du cavalier dans cette attitude. Sachant que Rubens était
+alors à Madrid, il écrivit dans cette ville, pour qu'il lui fût envoyé
+de la main de cet artiste. Au bout de quelques semaines, on lui adressa
+une toile d'environ une brasse et demie, sur laquelle étaient
+représentés le cheval et la personne du roi, peints, d'après nature, de
+la main même de Rubens. Non satisfait de ce premier modèle, le Tacca,
+pour mieux rendre encore la ressemblance de Philippe IV, redemanda un
+nouveau portrait de ce prince, de grandeur naturelle, du pinceau du même
+artiste, portrait qui lui fut également envoyé[170].
+
+Restait l'exécution du cheval et de la statue, de grandeur colossale.
+Nous avons déjà dit qu'on regardait alors comme impossible de faire
+tenir en l'air, en se cabrant sur ses pieds de derrière, un cheval
+portant le poids énorme d'une masse de bronze, trois ou quatre fois plus
+grande que nature. Les gens du métier étaient unanimes pour dire que,
+dans cette attitude, le cheval portant à faux, ne pourrait se tenir en
+équilibre avec son cavalier. Le Tacca partageait cette appréhension,
+car, pour résoudre la difficulté, il n'hésita pas à s'adresser au
+célèbre Galilée, le plus savant mathématicien et géomètre de sa patrie
+et de son siècle. Cet homme illustre suggéra au sculpteur un moyen
+facile de résoudre le problème, sans qu'il y parût, et sans nuire à la
+beauté de l'œuvre: il fit poser les jambes de derrière du cheval sur un
+plan carré, établi de biais, à l'un des côtés duquel il fixa une poutre
+ou forte barre de fer, qui s'étendait dans presque toute la longueur du
+cheval, et s'enfonçait en terre, pour empêcher que la tête et les pieds
+de devant n'entraînassent et ne fissent renverser la partie postérieure
+du cheval ainsi que le cavalier[171]. Le Tacca, de son côté, combina le
+poids des diverses parties de son groupe, de manière à en équilibrer
+l'assiette. La statue, étant heureusement terminée, fut exposée à
+Florence dans la maison de l'artiste, au grand étonnement de ses
+envieux, et à l'admiration de tout le public. Mais le pauvre sculpteur
+ne jouit pas longtemps de sa gloire; il mourut presque aussitôt après
+l'achèvement de son œuvre, le 26 octobre 1640. Baldinucci[172] donne à
+entendre que sa fin fut hâtée par les contrariétés qu'il éprouvait
+depuis longtemps de la part d'un des ministres du grand-duc. Il fut
+inhumé avec honneur à l'_Annunziata_, dans la même chapelle et dans le
+même lieu que son maître Jean de Bologne[173].
+
+Ce fut son fils aîné Ferdinand, qui avait étudié la sculpture et la
+fonte sous la direction de son père, qui fut chargé de conduire la
+statue équestre de Philippe IV à Madrid. Il l'offrit au roi d'Espagne,
+au nom du grand-duc, et la plaça, en 1641, sur le piédestal qui lui
+avait été préparé devant la façade principale du Buen Retiro, d'où elle
+a été éloignée en 1844, pour être reportée sur la place spacieuse, en
+face du palais de Philippe V. À cette époque, on a ajouté deux
+bas-reliefs, disposés sur les principaux côtés du piédestal. L'un
+représente Philippe IV donnant une médaille à Velasquez; l'autre
+rappelle la protection que ce prince accordait aux beaux-arts[174].
+
+Si la statue du Tacca ne peut plus aujourd'hui exciter l'étonnement
+que causa, lors de son exhibition, la vue d'un cavalier porté sur un
+cheval qui se cabre, elle mérite encore de fixer l'attention des
+amateurs, à cause de ses belles formes et du fini de son exécution. Que
+ce soit Rubens ou Velasquez qui en ait donné le modèle au statuaire
+florentin, toujours est-il que celui-ci à parfaitement rendu l'idée du
+maître. Aussi, ce groupe peut passer pour un des meilleurs, en ce genre,
+que les modernes aient coulé en bronze jusqu'à ce jour.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+ Principaux artistes espagnols, du temps de Philippe IV.--José
+ Ribera.--Francisco Herrera le vieux et son fils; Francisco
+ Collantès; Alonso Cano; don Bartolomè Estevan Murillo; Juan
+ Martines Muntañès.
+
+1621--1665
+
+
+Si Philippe IV et son ministre appelaient en Espagne des artistes
+étrangers et les comblaient d'honneurs et de richesses, ils
+encourageaient, avec un empressement plus vif encore et une faveur plus
+marquée, les artistes espagnols dont le talent pouvait rehausser l'éclat
+de ce règne. Velasquez est un exemple frappant de la protection
+extraordinaire que le roi et son favori aimaient à répandre sur les
+hommes d'un véritable mérite; mais cet exemple n'est pas le seul à
+citer.
+
+Ribera, bien qu'il ne vécût pas en Espagne, et que son caractère
+fougueux semblât le tenir éloigné de la faveur royale, ressentit
+néanmoins les effets de la bienveillance de Philippe et d'Olivarès. On
+sait qu'il s'était fixé à Naples, où son talent le mit bientôt en grande
+réputation. Le comte de Monterey, beau-frère d'Olivarès, vice-roi, le
+logea dans son palais, lui fit de nombreuses commandes pour son maître,
+et lui procura dans Naples même des travaux considérables. Ribera
+exécuta plusieurs tableaux pour le comte, et ce seigneur les fit placer
+ensuite dans le couvent des Augustines qui portait son nom, à
+Salamanque. Il y avait, parmi ces ouvrages, une très-belle _Conception_,
+un _Saint Augustin_ et un _Saint Janvier_[175]. Mais, ce qui fait encore
+plus d'honneur au vice-roi, c'est que la faveur qu'il accordait à Ribera
+ne l'empêcha pas de prendre sous sa protection spéciale le timide
+Dominiquin. On sait que l'Espagnolet et ses partisans voulaient obliger,
+par leurs menaces, l'artiste bolonais à laisser inachevée la coupole du
+trésor de Saint-Janvier, qu'il s'était obligé d'achever dans un délai
+fixé, ainsi que nous l'avons raconté ailleurs[176]. Mais, après le
+remplacement de Monterey par le duc de Médina de las Torres, le
+Zampieri, persécuté et dominé par la peur d'être assassiné, s'enfuit
+furtivement de Naples, et laissa le champ libre à ses ennemis[177].
+Lanfranc, qui le remplaça en 1641 dans les travaux de la coupole de
+Saint-Janvier, pour gagner les bonnes grâces du duc, fit le portrait de
+sa femme[178]; mais bientôt Ribera reprit le dessus et régna en maître à
+Naples, jusqu'à sa mort, arrivée dans cette ville en 1656. Cet artiste
+excellait à rendre les scènes vulgaires à la manière du Carravage, son
+maître. Mais, lorsqu'il voulait s'élever jusqu'à la représentation de
+sujets tirés de l'Ancien ou du Nouveau Testament, son style rappelait
+trop les types grossiers qui lui servaient de modèles. Aussi, malgré
+l'éclat d'un coloris vigoureux, ses grandes compositions manquent
+complètement d'idéal, défaut à peu près général à toute l'école
+espagnole.
+
+Francisco de Herrera, surnommé le Vieux, peintre, architecte et
+statuaire en bronze, naquit à Séville, et, selon Palomino[179], fut
+élève de Pacheco; il a beaucoup travaillé dans cette ville, où il resta
+jusqu'en 1640. On a raconté[180] qu'il avait été accusé de fabrication
+de fausse monnaie, et que le roi Philippe IV, en considération de son
+tableau de _Saint-Hermenegildo_, dans l'église de ce nom, à Séville, lui
+avait fait grâce, dans une excursion qu'il fit en 1624 à travers
+l'Andalousie. Quoi qu'il en soit, Herrera quitta Séville en 1640, et
+vint se fixer à Madrid, où il travailla beaucoup pour les églises, les
+couvents et l'Escurial. Palomino donne une indication détaillée de ses
+œuvres. Il peignait à fresque avec une facilité singulière, qui rappelle
+quelquefois la manière du Tintoret. Herrera empâtait tellement ses
+toiles, que ses figures paraissent comme perdues au milieu de la
+couleur; mais son coloris, sombre et vigoureux, donne une haute idée de
+son talent[181]. Il a gravé lui-même quelques-unes de ses compositions.
+Herrera le Vieux mourut à Madrid, en 1656, laissant un fils, qui fut
+peintre du roi, architecte et inspecteur principal (_maestro mayor_),
+des œuvres royales.
+
+Ce fils était un artiste d'un grand talent, comme son père; il avait
+étudié à Rome, et il excellait à peindre des sujets de pêche, ce qui lui
+avait fait donner dans cette ville le surnom de l'_Espagnol aux
+poissons_. Revenu dans sa patrie, il se livra presque exclusivement,
+comme les autres artistes de ce pays, à la peinture des sujets
+religieux. En sa qualité d'architecte, il fit un grand nombre de
+retables pour les principaux autels des églises de Séville et de Madrid,
+et les ornements dont il les décora furent extrêmement admirés. Il les
+enrichissait aussi de ses tableaux, et celui qui passe pour son meilleur
+ouvrage, _Saint-Hermenegildo_, fut peint et placé par lui dans le
+retable du maître-autel des Carmélites déchaussées de Madrid[182].
+
+Il ne paraît pas que Herrera le Jeune ait été dans les bonnes grâces du
+comte-duc, si l'on ajoute foi à l'anecdote suivante, racontée par
+Palomino[183]. Olivarès l'avait fait avertir qu'il viendrait voir ses
+tableaux, et lui avait demandé d'exposer les meilleurs, afin qu'il pût
+en choisir quelques-uns, ce que le peintre s'était empressé de faire.
+Cependant, le comte-duc étant venu, se mit à les critiquer, et en
+choisit d'autres que le peintre estimait moins bons. Blessé de cette
+manière d'agir, Herrera le Jeune peignit un singe qui, se trouvant au
+milieu d'un parterre de fleurs, parmi lesquelles brillent de magnifiques
+roses, préfère cueillir une tête de chardon qui le rend fier et joyeux.
+L'artiste avait composé ce tableau dans l'intention de l'offrir au
+comte-duc. Mais, un de ses amis, don Antonio de Soto-Mayor, qui était
+fort prudent, dit Palomino, lui représenta les fâcheuses conséquences
+qui pourraient en résulter pour lui; il résolut donc de garder cette
+toile, et d'offrir à Olivarès un autre ouvrage. Suivant Palomino,
+Herrera le Jeune mourut à Madrid, en 1685, à l'âge de soixante-trois
+ans[184].
+
+Francisco Collantès, né à Madrid, fut un excellent paysagiste; mais ses
+vues de la campagne ne se bornaient pas à la représentation de la nature
+morte: il savait les animer par des scènes tirées de l'Écriture sainte.
+C'est ainsi qu'il peignit pour le Buen Retiro une _Résurrection des
+Morts_, traitée d'une manière vigoureuse, et dans laquelle il s'est
+inspiré de la vision d'Ézéchiel. «On y voit, dit le Catalogue du musée
+de Madrid, où ce tableau est maintenant exposé[185], sur un fond tout
+couvert de grandes fabriques en ruine, dont les débris sont semés sur le
+sol, la terrible scène de la fin du monde et de l'anéantissement de
+l'humaine grandeur. Les cadavres abandonnent leurs sépulcres, enveloppés
+de leurs linceuls, et dirigent leurs regards étonnés vers l'éclat
+sinistre qui apparaît dans le ciel.» Ce tableau, selon Palomino[186],
+rempli d'imagination, est exécuté avec une grande habileté. Suivant le
+même biographe, Collantès peignait aussi des scènes familières de
+boutiques et de cabarets (_bodegoncillos_); et il déclare en avoir vu
+plusieurs excellentes entre les mains d'un amateur. Francisco Collantès
+mourut à Madrid, en 1656, à l'âge de cinquante-sept ans.
+
+Parmi les artistes espagnols qui vécurent du temps de Philippe IV,
+Palomino cite encore Pedro Obregon, élève de Carducho, Bartolommeo
+Roman, Juan Van der Hamer y Léon et Juan de la Curte, tous de Madrid.
+Mais, comme aucun ouvrage de ces peintres n'est exposé au _Real Museo_,
+nous nous bornerons à indiquer leurs noms, en renvoyant à Palomino
+pour avoir quelques explications sur leurs travaux.
+
+Nous nous arrêterons sur un artiste, peintre, sculpteur et architecte,
+et l'une des gloires de l'école espagnole, dont le nom et les œuvres ne
+sont point ignorés de ce côté des Pyrénées.
+
+Alonso Cano naquit à Grenade, en 1600, et apprit les éléments
+d'architecture de Michel Cano, son père; plus tard, il étudia la
+peinture à Séville, dans l'atelier de Pacheco, peut-être avec Velasquez,
+où il ne passa que neuf mois; il alla ensuite continuer ses études dans
+l'école de Juan de Castillo, d'autres disent de Herrera le Vieux. Dès
+l'âge de vingt-quatre ans, il peignit à Séville plusieurs tableaux pour
+des couvents et des églises. Il fit, à la même époque, pour la ville de
+Nebrijà, dans la cathédrale, un grand retable, pour lequel il exécuta de
+sa main trois statues en bois plus grandes que nature, qui lui firent
+beaucoup d'honneur; tellement, que des artistes flamands vinrent copier
+celle de la Vierge, pour la reproduire dans leur pays[187]. Sa
+réputation parvint bientôt à la cour, et le comte-duc le fit venir à
+Madrid. C'est alors que, placé sur un plus vaste théâtre, il donna des
+preuves d'un génie aussi vigoureux qu'original. Un de ses premiers
+ouvrages, fut le célèbre tableau du _Miracle du puits de Saint-Isidore_,
+placé dans le second compartiment du maître-autel de l'église
+paroissiale de cette ville; «peinture, dit Palomino, exécutée avec
+tant de grâce, dessinée et coloriée avec tant de beauté, qu'elle est
+elle-même un vrai miracle.» Voulant lui témoigner sa haute satisfaction,
+Philippe IV le nomma, en 1628, sur la recommandation d'Olivarès,
+inspecteur ou architecte principal (_maestro major_) des œuvres royales,
+et bientôt après il lui conféra le titre de peintre du roi, en le
+choisissant comme maître de dessin de l'infant don Balthazar Carlos.
+Palomino[188] raconte, en outre, que ce prince le nomma chanoine _minor_
+de la cathédrale de Grenade, canonicat qui valait une prébende ou
+bénéfice ecclésiastique, et qu'il répondit au chapitre qui lui faisait
+des remontrances sur le peu d'instruction de l'artiste: «Si ce peintre
+était un savant, qui sait s'il ne pourrait pas devenir archevêque de
+Tolède? Je puis faire des chanoines autant et comme il me plaît; mais
+Dieu seul peut faire un Alonso Cano.» Les œuvres de ce maître étaient
+répandues dans toute l'Espagne, particulièrement dans l'Andalousie, à
+Valence, à Tolède, Alcala de Henarès et à Grenade où il mourut, en 1676,
+à soixante-seize ans. Le musée de Madrid en possède un certain nombre,
+qui donnent une haute idée de son génie. Moins fougueux que Ribera,
+moins suave que Murillo, il brille par une grande pureté de dessin, une
+naïveté toute naturelle, un ordre et une harmonie qu'on ne saurait trop
+admirer.
+
+Don Bartolomeo Estevan Murillo, est également au nombre des artistes qui
+rendirent célèbre le règne de Philippe IV. Il naquit en 1613 à Pilas,
+ville éloignée de cinq lieues de Séville, et fut élève de Juan de
+Castillo. Ayant appris de ce maître tout ce qu'il pouvait enseigner,
+pour s'exercer la main[189] et s'habituer aux grandes compositions, il
+se mit à peindre pour le commerce, et fit une suite de tableaux
+destinés, comme cargaison, à l'Amérique. Il passa ensuite à Madrid, où,
+avec la protection de Velasquez, il put visiter plusieurs fois toutes
+les peintures remarquables, alors en très-grand nombre, que renfermait
+l'Escurial, et celles qui se trouvaient dans les autres palais du roi et
+dans les collections particulières. Il copia beaucoup d'ouvrages de
+Titien, Rubens, Van Dyck, exercice qui lui fut fort utile pour améliorer
+son coloris: il ne dédaigna pas non plus de dessiner les statues que
+renfermaient les palais royaux. Enfin, il étudia sous la direction de
+Velasquez, dont la grande manière et la correction lui furent
+très-profitables. Il retourna ensuite à Séville, où il passa la plus
+grande partie de sa vie. Nous ne trouvons nulle part que ses débuts,
+comme ceux de Velasquez, aient été encouragés soit par le roi, soit par
+Olivarès. Murillo n'a jamais visité l'Italie; c'est donc, comme notre
+Lesueur, un artiste entièrement de son pays. Aussi, Palomino, très-fier,
+en bon Espagnol, du génie du chef de l'école de Séville, fait
+remarquer, avec satisfaction, que les artistes de son pays n'avaient pas
+besoin de quitter leur patrie pour trouver les tableaux, les fresques,
+les statues, les gravures et les livres les plus remarquables, à l'aide
+desquels il leur était facile d'acquérir toutes les connaissances qu'un
+artiste peut désirer.--Nous n'avons point à faire ici l'éloge de
+Murillo: son génie brille d'un vif éclat au-dessus de presque tous les
+peintres, ses compatriotes. On peut même dire qu'il n'a pas d'égal en
+Espagne, dans les grandes compositions tirées de la Bible, de l'Évangile
+ou de la Vie des saints, telles que son _Moïse frappant le rocher_; sa
+_Multiplication des pains dans le désert_, et son _Extase de saint
+Antoine de Padoue_[190]. Il est incomparable pour rendre l'état
+extatique qu'il prête à plusieurs de ses saints, comme aussi pour
+éclairer et représenter les scènes de visions miraculeuses. L'ordre de
+ses compositions, l'harmonie qui règne dans toutes leurs parties, la
+douceur, la suavité, la transparence de son pinceau, font des tableaux
+de ce grand artiste des œuvres à part dans l'art espagnol, où l'on
+rencontre quelquefois l'idéal exprimé avec la sublimité des Italiens les
+plus purs. Mais ce n'est pas cette qualité qu'il faut chercher dans ses
+ouvrages; elle n'est qu'une rare exception chez cet artiste, et quoique
+ses types ne soient pas aussi vulgaires que ceux représentés par ses
+compatriotes, on y rencontre presque toujours la nature espagnole dans
+toute sa vérité. Murillo exécuta ses œuvres les plus remarquables de
+1660 à 1685, alors qu'il était dans toute la maturité de l'âge et du
+talent, et bien qu'il appartienne par ses commencements au règne de
+Philippe IV, on peut dire que c'est surtout sous son successeur qu'il a
+donné les plus grandes marques de son génie.
+
+Sans vouloir établir une comparaison entre Velasquez et Murillo, et
+rabaisser l'un aux dépens de l'autre, ce que nous croirions indigne du
+respect que l'on doit à deux hommes d'une si prodigieuse supériorité,
+nous ne pouvons nous empêcher de dire que le talent de Murillo fut
+beaucoup moins varié que celui de son maître.--Tandis que Velasquez
+excelle à la fois dans le portrait, le paysage, les scènes familières et
+triviales, les représentations de sujets _di mezzo carattere_, tels que
+ses _Hilanderas_ et ses _Meninas_, enfin les tableaux de sainteté,
+Murillo a concentré presque tout son génie à peindre des sujets
+chrétiens, entraîné sans doute à la recherche de l'idéal, qui
+l'éloignait des choses de ce monde. Aussi, a-t-on dit avec
+justesse[191]: «que Velasquez est le peintre de la terre et Murillo le
+peintre du ciel.» Mais quelle gloire, pour un seul règne, d'avoir
+possédé ces deux artistes, accompagnés de Ribera et d'Alonzo Cano, et
+d'avoir également profité du génie de Rubens! Il faut remonter aux
+plus grandes époques de l'art en Italie, pour retrouver une semblable
+réunion d'hommes de génie. Sans doute, Philippe IV et son ministre ne
+créèrent pas ces talents prodigieux; mais, comme les Médicis à Florence,
+comme Jules II et Léon X à Rome, comme plus tard Louis XIV et Colbert en
+France, ils contribuèrent puissamment, par des encouragements donnés à
+propos, au développement extraordinaire que l'art de la peinture prit en
+Espagne pendant la première moitié du dix-septième siècle, et à l'éclat
+qu'il répandit sur ce pays.
+
+Bien que la statuaire ne brillât pas au même degré, il ne faut pas
+oublier néanmoins que la sculpture en bois fut également très-cultivée
+sous Philippe IV. La construction et l'ornementation des magnifiques
+retables des cathédrales, des églises et des couvents, permettaient aux
+artistes d'y placer, comme le fit plusieurs fois Alonzo Cano, des
+statues de saints, de la Vierge, du Christ en croix et d'autres œuvres
+de cet art particulier à l'Espagne, que Palomino et les autres auteurs
+de ce pays appellent la _Talla_. Parmi les artistes qui se livraient
+avec un véritable talent à ce genre de sculpture, on doit citer en
+première ligne Juan-Martinès Muntañès, de Séville. Si l'on en croit la
+tradition, ce _tallador_ ne se bornait pas à travailler le bois; il
+était également fondeur en bronze, et c'est à lui qu'on attribue, ainsi
+que nous l'avons rapporté, les modèles en petit de la statue équestre de
+Philippe IV, que le Tacca exécuta en grand à Florence, comme on l'a vu
+plus haut[192]. Palomino[193] cite de Muntañès une statue de
+Jésus-Christ, nommée la _Passion_, qui se trouvait de son temps
+(1653-1726), dans le couvent royal de la Merci de Séville, «laquelle,
+dit-il, a une telle expression de douleur, qu'elle réchauffe la dévotion
+des cœurs les plus tièdes...» Il cite également d'autres figures de ce
+maître, dont il fait un si grand éloge. Mais nous devons faire
+remarquer, qu'il en est de Muntañès comme de tous les autres statuaires
+espagnols, dont aucun ouvrage n'est inspiré soit par la mythologie, soit
+par l'histoire grecque ou romaine. L'illustre Berruguète travailla bien
+à Rome sous la direction de Bramante, et avec le Sansovino, au premier
+modèle en cire qui ait été fait du Laocoon pour le jeter en bronze[194];
+mais, rentré en Espagne, il abandonna toute tradition de l'antiquité,
+pour traiter exclusivement des sujets autorisés par la religion
+catholique, et cet exemple a été suivi par tous les sculpteurs espagnols
+jusque vers le milieu du dernier siècle. Muntañès mourut à Séville en
+1640.
+
+Tels étaient les principaux artistes espagnols du temps de Philippe IV,
+et l'on voit que si le roi et son ministre honoraient Velasquez d'une
+faveur toute spéciale, ils ne repoussaient point les autres, et se
+montraient disposés à protéger tous ceux qui donnaient des marques d'un
+véritable talent.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+ Disgrâce du comte-duc d'Olivarès.--Histoire de son fils naturel
+ Julien, d'après le père Camillo Guidi.--Velasquez reste fidèle au
+ comte-duc.--Portrait inachevé de Julien.
+
+1643--1645
+
+
+Ce n'est pas sans exciter autour de soi des haines profondes et des
+inimitiés irréconciliables, qu'on arrive au pouvoir suprême, et qu'on
+est assez fort ou assez habile pour le conserver pendant un grand nombre
+d'années. Indépendamment des causes naturelles qui font que l'homme est
+disposé à considérer son maître comme son ennemi, les événements qui se
+succèdent avec le cours des années, l'imprévu qui joue un si grand rôle
+dans ce monde, sont autant d'éléments qui conspirent contre la durée de
+toute puissance humaine. À une époque et dans un pays où l'influence des
+grandes familles existait encore dans toute sa force, des rivalités,
+d'autant plus à craindre qu'aucun grand pouvoir public ne venait en
+amortir le choc, s'ajoutaient à ces causes générales d'opposition. Sous
+un roi absolu, il suffit, pour obtenir le premier rang, de gagner la
+faveur du prince: de là les intrigues, les menées, les influences
+souterraines qui assiégeaient les rois d'Espagne, depuis que
+Charles-Quint avait de fait aboli les anciennes cortès. Olivarès le
+savait bien; aussi, pour assurer son crédit, avait-il pris soin
+d'éloigner de Philippe IV toutes les personnes, même la reine
+Isabelle, qu'il soupçonnait de vouloir tenter de ruiner sa faveur.
+Depuis qu'il avait épargné au roi tout embarras, toute préoccupation de
+gouvernement, le comte-duc, engagé dans des guerres difficiles et
+placées sur des théâtres éloignés, avait vainement lutté contre les
+attaques de ses ennemis. Il avait laissé perdre successivement à
+l'Espagne: en Orient, les royaumes d'Ormuz, de Gon et de Fernambouc, et
+tous les pays adjacents à cette vaste côte; de plus, tout le Brésil,
+l'île de Terceira, le royaume de Portugal, la principauté de Catalogne,
+le comté de Roussillon, toute la Comté de Bourgogne, de Dôle et de
+Besançon, Hesdin et Arras en Flandre, un grand nombre de places dans le
+Luxembourg et Brisach en Alsace. En outre, les royaumes de Naples, de
+Sicile et le duché de Milan, pressurés par des exactions intolérables,
+ne tenaient plus à l'Espagne que par force. Sur mer, la marine espagnole
+n'avait pas été mieux traitée, et l'on estimait à plus de deux cents le
+nombre des navires, galions et autres, enlevés et détruits, dans l'Océan
+et la Méditerranée, par les Hollandais, les Anglais et les Français.
+L'Espagne était accablée d'impôts de toutes sortes, et les populations,
+fatiguées de tant de désastres, aspiraient à un changement de
+maître[195]. Cependant, toutes ces causes réunies d'impopularité
+n'auraient peut-être pas amené la chute du favori, s'il ne s'était pas
+compromis lui-même aux yeux du roi, de la haute noblesse espagnole, et
+particulièrement de sa propre famille, en reconnaissant comme son fils
+légitime un enfant naturel, qu'il croyait avoir eu dans sa jeunesse.
+Voici en quels termes le Père Camille Guidi, religieux dominicain,
+résident à la cour de Madrid pour le duc de Modène, raconte cette
+histoire, qui a tout l'intérêt d'un roman[196]: «.....Le troisième et
+peut-être le plus douloureux effet pour le comte de sa disgrâce
+inattendue, est la misérable condition dans laquelle reste son bâtard
+légitime, lequel avait été jugé indigne de cette grandeur à laquelle son
+père putatif l'avait élevé. Et, parce que cette histoire est un
+événement qui excite la plus grande curiosité qui puisse parvenir
+jusqu'à un esprit désireux d'anecdotes singulières, il m'a paru
+convenable de renfermer en quelques lignes ce qui aurait besoin d'un
+livre tout entier, pour pouvoir en faire connaître exactement toutes les
+circonstances. Douze ans avant de devenir le favori du roi, le comte, se
+trouvant à Madrid, s'amouracha d'une femme qui tenait le premier rang
+parmi les courtisanes d'amour. Cette dame, bien qu'appartenant à la
+noblesse, ne fut pas exempte des persécutions qu'endurent sans relâche
+dans cette cour les personnes d'une éclatante beauté. Pour obtenir, à
+Madrid, la possession des belles, même des plus grandes dames, on ne
+connaît d'autre moyen que l'emploi de l'or. À cette époque, don
+Francisco di Valcaz, _alcade di cela_, et de la cour, ce qui est ce
+qu'on peut désirer de mieux parmi les plus hautes judicatures de ce
+pays, jouissait d'une grande autorité et d'immenses richesses. Quoique
+marié, il entretint à ses frais la maison et la personne de la dame, et,
+à l'aide d'une profusion d'argent, de bijoux et de cadeaux de toutes
+sortes, il se fit l'unique possesseur de son lit. Le comte, qui payait
+alors le tribut à la fragilité humaine, eut un caprice pour cette femme.
+Un fils naquit, lequel fut réputé fils de l'alcade, par la raison que la
+plante avait poussé sur le terrain qu'il avait acheté avec son argent.
+Mais, parce qu'il s'était aperçu que d'autres que lui labouraient son
+champ sans vergogne, il abandonna volontiers au public cet enfant, qu'en
+conscience, il ne considérait pas comme sien. À son baptême, le garçon
+fut nommé Julien, et il fut entretenu au moyen des profits illicites de
+la mère, et très-mal élevé. Arrivé à l'âge de dix-huit ans, sa mère
+étant morte, il se trouva aussi sans père. Désespéré du malheur de sa
+naissance, il supplia l'alcade de le reconnaître pour son fils, afin
+qu'il ne restât pas dans le monde privé de père et sans nom, protestant
+qu'il n'avait aucune prétention à sa succession, mais qu'à l'aide du
+seul nom de Julien de Valcaz, il pourrait gagner son pain avec l'épée.
+L'alcade ne consentit à cette proposition qu'au moment de mourir, pour
+donner satisfaction à l'opinion du monde, plutôt qu'aux réclamations de
+sa conscience; car il savait que la naissance du jeune homme pouvait
+être attribuée non-seulement au comte, mais à beaucoup d'autres.
+
+«Sous ce nom de Julien de Valcaz, le garçon passa aux Indes, où, par
+suite d'un grand nombre de méfaits commis au Mexique, il fut condamné
+aux galères. Mais, parce que le vice-roi était très-liè avec l'alcade
+qui s'était reconnu son père, il obtint facilement grâce. Il revint à
+Madrid; mais, n'ayant pas de quoi vivre, il passa en Flandre et en
+Italie, pour y servir comme simple soldat, et il rentra en Espagne à
+l'âge de vingt-cinq ans. Son esprit était vif, mais sa manière de vivre
+était si dégradée que, fréquentant les cabarets, il ne put jamais
+oublier le mauvais lieu où il était né.
+
+«Cependant, le comte avait perdu tout espoir d'avoir des héritiers de
+son nom[197]. Il se souvint alors que Julien était né à l'époque où il
+courait après les femmes, et on ignore comment il se laissa persuader
+qu'il était son fils. Le bruit s'en répandit dans Madrid; c'est pourquoi
+Julien étant sur le point d'épouser dona Isabelle, d'Anvers, dont les
+portes n'étaient jamais fermées, même aux plus vils taverniers, elle
+protesta... qu'il fît bien attention à ce qu'il allait faire, parce
+qu'il courait un bruit de sa descendance du comte d'Olivarès, et qu'elle
+ne voulait pas l'engager dans un mariage disproportionné à sa position.
+Mais Julien ne tint aucun compte de ces observations, et le mariage
+fut célébré par le curé de la paroisse, dans la maison de la mère
+d'Isabelle.
+
+«En 1641, dans le mois de novembre, à l'improviste et à la stupéfaction
+du monde entier, le comte, avec l'approbation du roi, reconnut par acte
+public et authentique Julien pour son fils. Dans le même acte, il ne le
+nomme plus Julien, mais don Enrico Felippe di Guzmano, héritier du comté
+d'Olivarès, et, en outre, du duché de San-Lucar, quand il plairait au
+roi, en considération de ses services, de l'en investir; car le titre de
+duc de Castille ne se confère pas sans l'investiture.
+
+«Le comte fit part de cette déclaration aux ambassadeurs et aux grands
+d'Espagne. Cette base établie, non sans dégoût et mortification de la
+part de tous ceux de sa famille, il voulut marier son nouveau fils avec
+une des principales héritières d'Espagne. Il jeta les yeux sur la
+première dame du palais, dona Giovanna di Velasco, fille du connétable
+de Castille, lequel ne le cède à personne en noblesse, puisqu'il se
+vante de compter parmi ses ancêtres cinq quartiers royaux.
+
+«Pour conclure ce mariage, il était nécessaire de rompre le premier, et
+déjà on avait rempli toutes les formalités à Rome, auprès du pape,
+lequel donna tous pouvoirs à l'évêque d'Avila, pour conduire cette grave
+négociation. La femme réclama, et fit, par protestations et
+assignations, tous les actes juridiques qui pouvaient démontrer que
+son mariage était parfaitement valable. Mais le bon évêque fut d'une
+opinion contraire, par cette seule raison que le curé (qui avait béni le
+mariage), n'était pas l'ordinaire de la femme, le mariage ayant été
+célébré dans la maison de la mère, qui dépendait d'une paroisse
+différente de celle de sa fille, laquelle vivait ailleurs, séparée du
+domicile de sa mère.
+
+«À ces raisons, les théologiens d'une conscience nette répondirent que
+la fille n'ayant pas été émancipée par sa mère, parce qu'on ne les
+considère jamais comme émancipées à moins qu'elles ne soient établies,
+on ne pouvait pas comprendre que le domicile de la mère fût différent de
+celui de la fille; c'est pourquoi le curé très-légitime de la mère,
+était également celui très-légitime de la fille; d'où la conséquence que
+le mariage était très-valable. Néanmoins, l'autorité du favori prévalut
+sur la raison du fait, et le mariage fut solennellement rompu.
+
+«Le comte s'appliqua ensuite avec la plus grande ardeur à négocier le
+mariage de son bâtard reconnu avec la fille du connétable, et,
+finalement, en dépit du père et de tous ses parents, il l'obtint.
+
+«On reconnut, dans cette circonstance, la bassesse des âmes adulatrices,
+puisque tous les grands de la cour, tous les fonctionnaires, tous les
+nobles allèrent donner la bienvenue à don Enrique, le traitèrent
+d'Excellence, et lui présentèrent tous ces compliments qui appartiennent
+plutôt aux rois qu'à des vassaux. Mais le personnage paraissait
+tellement ridicule, que n'étant pas accoutumé aux grandeurs, il allait
+se heurtant, sans aucun discernement, contre les choses les plus
+abjectes; d'où les Italiens disaient que don Enrique était un Matassin
+habillé en roi d'Espagne.
+
+«Le connétable devint fort triste de s'être fait des ennemis de tous ses
+parents, qui ne voulaient plus le voir. On donna à don Enrique une
+maison si magnifique et si riche, qu'aucun grand d'Espagne n'en avait
+jamais eu de pareille. De somptueux cadeaux affluèrent de tous les
+royaumes et de toutes les provinces. Le plus remarquable fut celui du
+duc de Médina de Las Torres, alors vice-roi de Naples, qui dépassa la
+valeur de deux cent cinquante mille écus. À Saragosse, on donna l'habit
+d'Alcantara à don Enrique, avec une commande de dix mille écus. Il fut
+nommé gentilhomme de la chambre du roi, avec la promesse de la
+présidence du conseil des Indes, arrachée à cette fin au comte de
+Castille, pour rendre plus acceptable la convenance de le faire
+précepteur de l'héritier présomptif de la couronne. Au milieu de toutes
+ces flatteries, la haine contre don Enrique était si véhémente, qu'on
+n'oublia jamais la bassesse de ses habitudes, et que le peuple disait
+publiquement de lui:
+
+ «Enrique de dos nombres, y dos mugeres,
+ Hijo de dos padres, y de dos madres,
+ Y diables, que mas[198].»
+
+«La reconnaissance de sa filiation et son mariage exaspérèrent la
+famille du marquis del Carpio, parce qu'elle enlevait la succession
+d'Olivarès au véritable héritier déjà reconnu, don Luis de Haro,
+cavalier d'une intelligence extraordinaire et d'une capacité
+supérieure.»
+
+Tel est le récit du père dominicain; et bien que nous ayons retranché
+plusieurs passages intraduisibles pour un lecteur français qui veut être
+respecté, on voit que le bon moine ne brille pas précisément par la
+charité chrétienne.
+
+Ainsi qu'il le raconte, don Luis de Haro, neveu du comte-duc, que la
+légitimation de Julien privait de l'héritage de cet oncle, se ligua avec
+la reine Isabelle, la nourrice, le confesseur du roi et toute la
+camarilla, pour demander le renvoi du favori. Il ne paraît pas que
+Philippe IV ait fait grande résistance; il céda, et envoya en exil le
+ministre tout-puissant depuis plus de vingt-deux années. Mais, comme ce
+prince était incapable de porter lui-même le fardeau du gouvernement, il
+le remit immédiatement entre les mains de don Luis de Haro, qui le
+conserva jusqu'à la mort du monarque.
+
+Olivarès avait d'abord été exilé à Loëches, petite ville de sa
+juridiction, à quelques lieues de Madrid, où la duchesse, sa femme,
+avait bâti un couvent de religieuses dominicaines, qu'elle et son mari
+avaient décoré de magnifiques tapisseries, exécutées, ainsi que nous
+l'avons dit, d'après les cartons de Rubens. Renversé du pouvoir d'une
+manière aussi éclatante qu'inattendue, Olivarès, dont la volonté ne
+connaissait pas de résistance quelques jours avant, se vit entièrement
+abandonné de ses _bons amis de cour_. Velasquez seul lui demeura fidèle,
+et, sans craindre le ressentiment du nouveau ministre, il n'hésita point
+à l'aller voir et à l'assurer de sa reconnaissance et de son dévouement.
+Il ne paraît pas que cette démarche ait nui à la faveur dont l'artiste
+était en possession auprès du roi. Il gagna même bientôt celle du
+nouveau favori, qui aimait et admirait son génie. Il continua donc à
+faire les portraits des personnages les plus éminents de la cour, et à
+représenter les scènes d'intérieur du palais. En 1648, il fut envoyé
+pour la seconde fois en Italie[199], afin d'y acheter, pour le roi, des
+tableaux, statues et autres œuvres d'art, qu'il rapporta en Espagne;
+enfin, il jouit jusqu'à sa mort, arrivée à Madrid le 6 août 1660, de la
+vogue et de la faveur la plus marquée.
+
+Quant au comte-duc, bientôt ses ennemis trouvèrent, qu'à Loëches, il
+était trop près de Madrid, et ils le firent exiler à Toro, petite ville
+ruinée sur le Douro. C'est là qu'il mourut de chagrin, dit-on, environ
+deux années après sa disgrâce. On raconte que ses ennemis, le
+poursuivant de leur haine implacable, l'avaient accusé de s'occuper,
+dans sa retraite, de magie et d'alchimie, considérées alors comme des
+crimes, et sévèrement punies par les lois de l'Église. Mais le grand
+inquisiteur, qu'il avait comblé de places et de bénéfices, prit sa
+défense et détourna cette accusation.
+
+Depuis la chute du comte, don Enrique avait perdu le titre d'Excellence,
+la suite de ses adulateurs et la protection du roi, «et c'était une
+chose digne de pitié, dit le dominicain Guidi[200], de voir, comme en un
+instant, d'une idole adorée, il avait été transformé en le plus méprisé
+des hommes.» Un des derniers portraits exécutés par Velasquez pour le
+comte-duc avait été celui de son fils Julien. De ce portrait, la partie
+supérieure seule est terminée; le reste n'a pas été achevé, probablement
+par suite de la disparition du personnage qui, après la disgrâce de son
+père, alla sans doute cacher loin de Madrid son désespoir et sa misère.
+Ce tableau, qui se trouve maintenant en Angleterre, dans la galerie de
+lord Ellesmère[201], est resté dans son état incomplet, comme une
+médaille peinte des vicissitudes humaines.
+
+Plus de deux siècles se sont écoulés depuis la mort d'Olivarès, et le
+temps, qui change tout dans sa marche, a fait oublier les fautes et les
+désastres du long règne de Philippe IV. Mais si le gouvernement du roi
+et de son favori a été fatal à la monarchie de Charles-Quint, l'Espagne
+ne peut-elle pas montrer aujourd'hui avec orgueil, et comme une
+compensation qu'admettront tous les vrais amis de l'art, les toiles
+incomparables de Rubens, d'Alonso Cano et de Velasquez, dues au goût
+éclairé du prince et de son ministre?
+
+
+
+
+AMATEURS ANGLAIS
+
+THOMAS HOWARD, COMTE D'ARUNDEL
+
+1585--1646
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+ Infériorité de la peinture anglaise jusqu'au dernier siècle.--Règne
+ de Charles Ier, époque la plus brillante pour les arts en
+ Angleterre.--Protection que ce prince leur accorde, due en partie à
+ la rivalité du duc de Buckingham et du comte d'Arundel.--Portrait
+ du comte par lord Clarendon.--Opinions contraires de Richard
+ Chandler, d'Horace Walpole et d'autres.--Biographie abrégée du
+ comte.--Ses voyages en Italie.--Ses acquisitions d'objets
+ d'art.--Sa liaison avec Rubens et Van Dyck.--Ses
+ portraits.--Encouragements qu'il accorde à plusieurs
+ artistes.--L'architecte Inigo Jones, les sculpteurs Nicolas Stone,
+ Leseur et Fanelly.--Collections du comte d'Arundel.
+
+1585--1630
+
+
+De tous les peuples de l'Europe, les Anglais sont le seul qui, jusqu'au
+commencement du siècle dernier, n'ait pas produit de peintre
+remarquable. Tandis qu'à la suite de l'Italie, l'Allemagne, la Hollande,
+les Pays-Bas, l'Espagne et la France comptaient, depuis deux siècles,
+plusieurs artistes d'un véritable génie, et un grand nombre d'autres
+d'un talent distingué, l'Angleterre seule, en était encore réduite à
+faire venir des peintres étrangers pour représenter les grands
+événements de son histoire, ou pour reproduire les traits de ses
+souverains et de ses principaux citoyens. À part quelques portraitistes
+obscurs, nés sur son sol et absolument inconnus ailleurs, elle n'a
+possédé, avant 1700, aucun artiste réellement digne de ce nom.
+
+Hans Holbein semble avoir introduit en Angleterre l'art et le goût du
+portrait, lorsqu'il se présenta, en 1526, à Thomas Morus, avec une
+lettre et le portrait d'Érasme, leur ami commun. Le savant et ingénieux
+écrivain de Rotterdam avait voulu, dit-on, prouver au grand chancelier
+d'Angleterre que Holbein était capable de rivaliser avec Albert Durer
+dans l'art de la pourtraiture. Accueilli avec faveur par le ministre, le
+peintre de Bâle fut bientôt admis dans les bonnes grâces du roi Henri
+VIII, qu'il a représenté nombre de fois, lui et ses femmes, sous tous
+les costumes et dans toutes les attitudes. Il a fait également pour ce
+prince plusieurs tableaux. Les principaux seigneurs anglais de cette
+époque, plutôt par orgueil et ostentation que par amour de l'art,
+s'empressèrent d'imiter l'exemple de leur maître, et il n'est guère de
+famille anglaise un peu ancienne, qui ne possède quelque portrait de
+Holbein.
+
+L'influence de cet artiste sur la peinture du portrait a été très-grande
+en Angleterre; mais aucun artiste anglais, proprement dit, ne paraît
+avoir hérité même d'une faible partie de son génie.
+
+Après lui, le Hollandais Van Somer et Marc Garrard, de Bruges, vinrent
+se fixer à Londres, et y exercèrent leur talent médiocre pour le
+portrait, de la fin du seizième au commencement du dix-septième siècle.
+Le dernier, attaché à la cour de la reine Élisabeth, était entretenu à
+son service, et il a fait plusieurs fois le portrait de cette princesse.
+Un autre peintre étranger, plus célèbre que les précédents, Frédéric
+Zucchero, d'Urbin, travailla également pour elle, et l'on voit à
+Hampton-Court plusieurs tableaux et portraits de sa main. Ces ouvrages
+toutefois ne donnent qu'une idée fort imparfaite du talent de cet
+artiste qui, en compagnie de son frère Taddeo, a peint, d'une manière si
+vigoureuse et si originale, les belles fresques du palais de Caprarola,
+près de Viterbe, qui appartenait alors à la puissante maison Farnèse.
+
+À Rubens, et à Van Dyck, son élève, était réservé l'honneur d'exercer en
+Angleterre une influence égale, supérieure même à celle de Holbein. Les
+nombreux portraits et les grandes toiles exécutés par ces deux artistes,
+et surtout par Van Dyck, qui passa la plus grande partie de sa vie à
+Londres, ne servirent néanmoins à former aucun peintre de quelque
+talent; car il est à remarquer que sir Peter-Lely, l'imitateur le plus
+habile de Van Dyck, bien qu'il ait vécu en Angleterre, était né en
+Allemagne, où il avait appris les premiers éléments de son art[202].
+
+Comment a-t-il pu se faire que cette grande nation anglaise, dont le
+génie littéraire est si original, et qui, dans l'art dramatique, brille
+depuis longtemps d'un si vif éclat, grâce à l'immortel Shakespeare;
+comment a-t-il pu se faire, disons-nous, que cette nation, si avancée en
+toutes choses, soit restée presque entièrement étrangère à l'art, jusque
+vers le quart du dernier siècle? Nous ne croyons pas être injuste envers
+elle, en avançant que cet état de choses doit être attribué, avant tout,
+au peu de goût du peuple anglais pour le beau; ensuite aux révolutions
+politiques et religieuses, et surtout à l'austérité des mœurs
+puritaines, qui écarta pendant longtemps des temples et des monuments
+publics les tableaux et les statues, les considérant avec horreur comme
+des œuvres de la superstition papiste.--D'un autre côté, l'encouragement
+exclusif que la noblesse anglaise a donné pendant deux siècles à la
+peinture du portrait, qui flattait son orgueil aristocratique, a nui
+beaucoup au genre historique et au paysage. Enfin, ajoutons que
+l'atmosphère humide, et presque toujours chargée de brouillards de la
+«Reine de l'Océan,» n'a jamais été favorable à un art, qui emprunte à la
+lumière du soleil ses rayons les plus purs, pour éclairer et animer
+ses brillantes œuvres.
+
+Quoi qu'il en soit, il a fallu attendre, au siècle dernier, l'apparition
+de trois grands artistes, Anglais par la naissance comme par le talent,
+William Hogarth, Gainsborough et Joshua Reynolds, pour voir la peinture
+anglaise sortir enfin de sa vieille routine, en s'ouvrant une voie aussi
+nouvelle qu'originale[203].
+
+Mais si, jusqu'au dix-huitième siècle, l'Angleterre n'a produit aucun
+peintre remarquable, elle peut néanmoins se vanter d'avoir possédé un
+certain nombre d'hommes distingués, véritablement amis des arts, et
+ayant su dignement les encourager.
+
+À ce point de vue, aucune époque ne peut être comparée, dans l'histoire
+d'Angleterre, au règne du brillant et infortuné Charles Ier.
+
+Ce prince entreprit, pour ainsi dire, d'acclimater les arts dans son
+royaume, et s'il ne réussit pas à former une école de peinture anglaise,
+il fut assez heureux pour attirer à sa cour les maîtres les plus
+éminents, en différents genres, tels que les peintres Rubens et Van
+Dyck, les graveurs Vosterman et Hollar, les miniaturistes Petitot et
+Bordier, et beaucoup d'autres[204]. L'éducation que ce prince avait
+reçue, et une inclination naturelle, le poussaient à aimer et
+rechercher les belles choses. Mais ce n'est pas uniquement à cette
+disposition de son esprit, qu'il faut attribuer les encouragements
+donnés aux arts pendant son gouvernement: les historiens et les
+biographes qui ont raconté son règne, font honneur de cette tendance du
+roi Charles à son favori, Georges Williers, duc de Buckingham, qui,
+lui-même, en cela, obéissait plutôt à un sentiment d'ambition et
+d'orgueil, qu'à un véritable penchant pour les productions de l'art.
+Rival implacable du célèbre Thomas Howard, comte d'Arundel et de Surrey,
+grand-maréchal d'Angleterre, le duc de Buckingham ne voulut pas laisser
+à ce seigneur la gloire d'avoir le premier créé en Angleterre un musée
+de monuments antiques, et une collection, non moins remarquable, de
+dessins, de peintures, de médailles, de livres et de gravures. Il excita
+son maître à suivre et surpasser cet exemple d'un de ses sujets, et
+lui-même il s'efforça de l'imiter et de l'égaler. «Ce fut par l'exemple
+et à la recommandation de lord Arundel, dit Dallaway[205], et à cause de
+la jalousie que lui portait le favori Williers, que Charles Ier, doué
+d'ailleurs par la nature d'un goût sûr et délicat, aima les arts et leur
+donna de l'encouragement.»--C'est donc au comte d'Arundel que revient
+l'honneur d'avoir introduit dans la Grande-Bretagne le goût de
+l'antique et des arts: et, bien que la politique, qui se mêle à toutes
+choses dans ce pays, ne soit pas restée étrangère à ce résultat, le
+comte ne mérite pas moins d'être considéré comme le plus illustre
+amateur anglais du dix-septième siècle.
+
+Cependant, lord Clarendon, dans son histoire de la rébellion et des
+guerres civiles d'Angleterre, depuis 1641 jusqu'au rétablissement de
+Charles II[206], refuse au comte d'Arundel, non-seulement tout amour du
+beau, mais même toute aptitude à pouvoir le comprendre:
+
+.....«Le comte d'Arundel, dit-il, passait pour un homme orgueilleux et
+vain. Il conversait avec très-peu de personnes de sa nation; il vivait
+comme s'il avait été dans un autre pays. Sa maison était le rendez-vous
+de tous les étrangers et de ceux qui affectaient de le paraître... Il
+passait une grande partie de son temps à voyager. Il demeura plusieurs
+années en Italie, avec sa femme et ses enfants. Il approuvait
+extrêmement l'humeur et les manières de cette nation, et affectait de
+les imiter... Il voulait qu'on le crût fort savant, surtout en ce qu'il
+y avait de plus curieux dans l'antiquité, sous prétexte qu'il avait
+dépensé des sommes immenses à faire un amas de médailles les plus rares,
+et à acheter un grand nombre de belles statues en Italie, dont il
+n'avait fait apporter qu'une partie, n'ayant pu obtenir la permission de
+faire sortir les autres de Rome, quoiqu'il les eût payées bien cher. Il
+était fort ignorant dans toutes les sciences, et ne croyait point qu'il
+y eût d'histoire si remarquable que celle de sa famille, dans laquelle,
+à la vérité, il y avait eu plusieurs personnes de réputation. Il avait
+dans son port, dans sa contenance, et dans ses manières, toutes les
+apparences d'un grand homme. Il affectait de porter des habits
+semblables à ceux qu'il voyait dans les vieux tableaux des plus
+illustres de sa nation, ce qui lui attirait les regards de tout le
+monde, et le respect de plusieurs, comme représentant l'origine et la
+gravité des anciens nobles, dans le temps où ils étaient plus
+vénérables. Mais tout cela n'était qu'extérieur. Naturellement, il était
+la légèreté même, et n'aimait que les jeux d'enfants et les
+divertissements les plus méprisables. Il ne paraissait pas fort
+affectionné pour la religion, et ne prenait aucun parti; il avait peu de
+penchant pour l'Angleterre, où il avait une si bonne part, et où il
+pouvait jouir de tous les plaisirs que l'on peut souhaiter. Aussi, la
+quitta-t-il aussitôt qu'il y vit commencer les troubles; il se retira en
+Italie, où il est mort avec les sentiments équivoques pour la religion
+dans lesquels il avait vécu.»
+
+Certes, voilà un portrait peu flatté: nous laissons aux Anglais le droit
+de décider si lord Clarendon, grand-chancelier d'Angleterre sous le
+règne de Charles II, n'a pas jugé le comte d'Arundel plutôt avec ses
+rancunes politiques, qu'avec l'impartialité exigée d'un historien. Sans
+doute, on peut reprocher au comte d'Arundel, grand-maréchal
+d'Angleterre, d'avoir quitté sa patrie, en 1642, au commencement de la
+lutte engagée entre le roi et le Parlement, abandonnant ainsi
+l'infortuné Charles 1er à sa malheureuse destinée. Son devoir
+d'Anglais et de grand dignitaire de la couronne l'obligeait à rester,
+afin d'apporter dans cette lutte les efforts de son expérience des
+affaires, de son influence, et, s'il eût été possible, d'une
+intervention modérée. Mais, en admettant que le jugement de lord
+Clarendon soit mérité, si on l'applique à l'homme public, au
+grand-maréchal d'Angleterre, il nous paraît tout à fait injuste,
+lorsqu'il cherche à déprécier les qualités de l'homme privé, surtout son
+amour et son admiration véritable pour l'art et l'antiquité. Les faits
+et les témoignages les plus authentiques, donnent un démenti formel à
+cette appréciation du caractère, des goûts et du savoir du comte
+d'Arundel. Nous reconnaissons qu'il ne suffit pas de dépenser beaucoup
+d'argent et de réunir des collections de statues, de médailles et de
+tableaux, pour être considéré comme un amateur éclairé: mais l'homme qui
+passa une partie de sa vie en Italie, retenu par la contemplation des
+chefs-d'œuvre que ce pays renferme; qui découvrit le génie
+d'Inigo-Jones, qui fut lié avec Rubens et Van Dyck; qui choisit et
+conserva tant qu'il vécut, pour son bibliothécaire, le savant Junius,
+auquel il fit composer le traité _De Pictura Veterum_; qui pensionna le
+mathématicien Oughtred; qui employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly,
+les premiers sculpteurs qui exercèrent leur art en Angleterre; qui
+attacha à son service, pour reproduire ses plus belles peintures, le
+graveur Hollar et le peintre-graveur Henri Van der Borcht, un tel homme
+devait nécessairement ne pas être insensible aux beautés de l'art, non
+plus qu'aux pures jouissances qu'elles procurent, à l'égal des sciences
+et des lettres.
+
+Que le comte d'Arundel ait eu le premier, parmi ses compatriotes, l'idée
+de les initier à la connaissance des œuvres de l'antiquité, en
+introduisant dans la Grande-Bretagne des statues, des bas-reliefs, des
+inscriptions grecques et latines, c'est ce qui est attesté par ses
+contemporains, et reconnu par les écrivains les plus recommandables.
+
+Le docteur Richard Chandler, dans sa préface des _Marmora
+Oxoniensia_[207], reconnaît que le comte d'Arundel a rendu ce service à
+sa patrie. «Sous les règnes de Jacques Ier et de Charles Ier,
+dit-il, florissait Thomas, comte d'Arundel, lequel, soit que l'on
+considère ses ancêtres, sa vie et son caractère, doit être
+nécessairement compté parmi les hommes les plus illustres et les plus
+magnifiques. Il passait une grande partie de sa vie à Rome, retenu dans
+cette ville par les mœurs si polies des Italiens, et par la douceur du
+climat. Là, contemplant chaque jour les vénérables restes de l'art, de
+l'élégance et de la splendeur antique, _le premier de tous, que nous
+sachions, il résolut d'enrichir sa patrie de ces précieuses dépouilles_.
+Son opulent patrimoine lui permettait de mettre à exécution cette pensée
+royale. Il acheta donc à Rome, n'importe à quel prix, les plus
+excellentes œuvres que recommandait l'antiquité. Il aurait fait plus, si
+le souverain pontife ne s'était opposé à ce qu'il fît passer en
+Angleterre la plupart des statues qu'il avait acquises. Malgré tous ses
+efforts, cet homme illustre ne put donc rapporter de Rome un trésor
+admirable, et comme il n'en aurait existé nulle part de semblable. C'est
+pourquoi, faisant choix de Guillaume Pettœus (Petty), savant d'un
+jugement remarquable, il le chargea de lui trouver ailleurs des œuvres
+de l'art antique. Pettœus partit, on le pense bien, avec une somme
+considérable; il parcourut l'Italie, la Grèce, l'Asie Mineure; visita
+les ruines des plus nobles cités, et n'hésita pas à revoir plusieurs
+fois ces vénérables monuments, au péril de ses jours, bravant les
+avanies et la barbarie des Turcs. Les antiquités de tous genres qu'il
+avait ainsi conquises, avec autant de diligence que de bonheur,
+coûtaient au comte des sommes énormes, principalement à cause du mauvais
+état des routes, et exigeaient la plus grande sollicitude; mais aussi,
+elles devaient exciter, au plus haut degré, l'étonnement et l'admiration
+des amateurs de l'antiquité.»
+
+Horace Walpole, dans ses _Anecdotes of painting in England_[208],
+attribue également au comte d'Arundel l'honneur d'avoir, le premier,
+fait connaître les œuvres de l'art antique à l'Angleterre.--«Thomas
+Howard, comte d'Arundel, dit-il, est suffisamment connu, comme homme
+public, par cet admirable portrait qu'en a donné lord Clarendon. Vivant
+surtout avec lui-même, mais dans tout l'éclat de l'ancienne noblesse,
+son unique récréation était sa collection d'objets d'art, dont les
+restes dispersés font aujourd'hui encore le principal ornement de
+plusieurs cabinets. Il fut le premier qui commença à réunir publiquement
+dans ce pays des collections d'objets d'art, et à montrer cet exemple au
+prince de Galles (plus tard Charles 1er), et au duc de
+Buckingham.--«Je ne saurais, dit Peacham[209], parler avec trop de
+respect du très-honorable Thomas Howard, lord grand-maréchal
+d'Angleterre, aussi distingué par le noble patronage qu'il accordait aux
+arts et aux sciences, que par sa haute naissance et sa position. C'est à
+sa munificence, ainsi qu'aux dépenses qu'il fit avec tant de générosité,
+que ce coin du monde est redevable d'avoir pu contempler pour la
+première fois les statues grecques et romaines, dont il a commencé à
+décorer les jardins et les galeries d'_Arundel-House_, depuis environ
+vingt ans, (ceci, fait remarquer Horace Walpole, fut imprimé en 1634),
+et qu'il a constamment continué depuis à faire transporter de l'antique
+Grèce en Angleterre.»
+
+Le docteur Waagen, directeur de la galerie royale de peinture, à Berlin,
+n'est pas moins explicite, dans son très-précieux ouvrage: _Treasures of
+art in Great-Britain_[210]. Après avoir donné un aperçu des principales
+acquisitions d'objets d'art faites pour le roi Charles 1er, il
+ajoute: «Au milieu de cet amour général pour les œuvres les plus pures
+de l'art, le roi avait un digne émule dans la personne du comte
+d'Arundel, dont nous avons déjà fait mention; et même ce fut ce seigneur
+qui inspira le premier ce goût au roi. Il collectionnait aussi avec le
+sentiment le plus éclairé, le goût le plus sûr et une munificence
+princière, des peintures, des dessins, des pierres gravées, mais avant
+tout des sculptures et des inscriptions antiques. Pendant ses longs
+voyages sur le continent, il fit lui-même beaucoup d'acquisitions, et il
+employa ensuite des agents très-connaisseurs en cette partie dans les
+différentes contrées de l'Europe. Un peintre, Edward Norgate, et un
+savant, John Elwyn[211], furent très-heureux dans les acquisitions
+qu'ils firent pour lui en Italie.... Les efforts qu'il fit pour puiser
+aux sources originales (en Grèce, en Asie Mineure et en Italie) prouvent
+que ce grand connaisseur avait un esprit extrêmement cultivé.»
+
+Enfin, nous ajouterons l'autorité d'un artiste éminent, contemporain du
+comte, et non moins remarquable par la supériorité de son esprit et de
+ses connaissances, que par son brillant génie comme peintre. Pierre Paul
+Rubens, informé à Anvers, en juillet 1620, par un des agents du noble
+lord, de son désir d'avoir de sa main son portrait et celui de sa femme,
+aurait répondu de la manière suivante: «Quoique j'aie refusé d'exécuter
+les portraits de bien des princes, de bien des nobles citoyens, surtout
+du rang de votre seigneurie, cependant, de monsieur le comte je suis
+prêt à accepter l'honneur qu'il me fait en demandant mes services, _le
+regardant comme un évangéliste pour le monde de l'art, et comme le grand
+protecteur de notre état_.»[212]
+
+On voit par ces différents témoignages combien lord Clarendon s'est
+montré sévère et même injuste envers la mémoire du comte d'Arundel,
+considéré comme homme de goût et de savoir.
+
+Mais avant d'entrer dans des explications détaillées sur les
+acquisitions faites par ce célèbre amateur, sur ses différentes
+collections et sur ses relations avec les principaux artistes de son
+temps, nous croyons nécessaire de donner un abrégé très-succinct de sa
+vie. Nous l'avons extrait de «l'histoire des antiquités du château et de
+la ville d'Arundel, contenant une biographie de ses comtes, depuis la
+conquête (des Normands) jusqu'au temps présent[213], par le révérend
+Tierney, chapelain du duc de Norfolk,» qui est aujourd'hui l'héritier
+des comtes d'Arundel.
+
+Thomas Howard naquit à Finchingfield, comté d'Essex, en 1585. Il était
+le seul fils de Philippe, premier comte d'Arundel, et de lady Anne
+Dacre, sa femme. À l'âge de dix ans, il perdit son père, qui lui laissa
+une fortune très-embarrassée. Sa mère était, à ce qu'il paraît, une
+femme remarquable: elle voulut que son fils reçût la meilleure
+éducation, et la surveilla elle-même avec la tendresse la plus
+attentive.
+
+En 1606, à peine âgé de vingt et un ans, il épousa Alatheia, troisième
+fille et seule héritière éventuelle de Gilbert, comte de Shrewsbury.
+L'année suivante, il fit son entrée à la cour, et le roi Jacques
+1er servit de parrain à son fils aîné. Ce prince aimait beaucoup le
+jeune Thomas Howard, et l'historien d'Arundel dit qu'il se proposait de
+l'admettre dans son conseil, si la religion catholique, dans laquelle le
+comte avait été élevé par sa mère, et sa mauvaise santé ne s'y fussent
+opposés[214].
+
+Ces motifs ne l'empêchèrent pas néanmoins d'être créé, en 1611,
+chevalier de la Jarretière, distinction qui prouve la faveur dont il
+jouissait auprès du monarque.
+
+Mais sa santé délicate et chancelante s'accommodait difficilement du
+climat humide et variable de la Grande-Bretagne. Pour rétablir ses
+forces, il se décida, vers la fin de 1611, à transporter sa résidence
+dans les pays plus doux et plus sains du midi de l'Europe. Il partit
+donc pour l'Italie qu'il parcourut en grande partie. Il visita Venise en
+1612, et, à la fin de cette année, il était de retour en Angleterre.
+Nous le trouvons, le 14 février 1614, au mariage de la princesse
+Élisabeth (fille de Jacques Ier) avec Frédéric, comte palatin du
+Rhin. Mais son séjour dans sa patrie fut alors de peu de durée; chargé
+de conduire cette princesse à son mari, à peine eut-il rempli cette
+mission, qu'il se hâta de regagner l'Italie, où il resta plus d'une
+année, et d'où il ne revint, avec la comtesse sa femme, qu'en novembre
+1614.
+
+C'est pendant ce second séjour qu'attiré vers les belles choses que
+Venise, Florence et Rome offraient à sa vue et à ses études, il résolut
+de former une collection des spécimens les mieux choisis de tout ce que
+l'art antique et l'art moderne présentaient de plus remarquable. Il fit
+donc alors en Italie, soit par lui-même, soit par des agents
+très-intelligents qu'il entretenait à cet effet dans les principales
+villes, de nombreuses acquisitions payées au poids de l'or, et destinées
+à orner sa résidence d'_Arundel-House_, à Londres.
+
+Rentré dans sa patrie, et bientôt élevé au rang de lord du conseil
+privé, et de membre de la commission des six pairs chargés d'exercer en
+commun l'office de comte grand maréchal d'Angleterre, dont il fut plus
+tard investi seul, il employait la plus grande partie de ses énormes
+traitements à augmenter ses collections. C'est alors qu'étendant le
+cercle de ses recherches, il envoya, en Orient, Guillaume Petty, à la
+découverte de statues, bustes, inscriptions, vases et autres marbres
+antiques. Horace Walpole raconte[215] que, revenant de Samos avec ses
+nombreuses acquisitions, Petty eut toutes les peines du monde à sauver
+sa vie au milieu d'une affreuse tempête. Il perdit tous les objets qu'il
+avait pu réunir, et, à peine à terre, il fut mis en prison par les
+Turcs, comme espion des chrétiens. Mais aussitôt qu'il eut recouvré sa
+liberté, il se remit à poursuivre sa mission, et nous verrons plus
+tard qu'il fut assez heureux pour faire passer à Londres, en 1627, ce
+qu'il était parvenu à trouver dans le Levant.
+
+Les acquisitions d'antiquités réunies par le comte avaient stimulé
+quelques-uns de ses compatriotes à entrer dans cette noble voie. Le
+comte de Pembroke et sir Robert Cotton commencèrent alors à faire de
+semblables collections, et il est amusant, dit le révérend M. Tierney,
+d'observer l'ardeur avec laquelle le comte s'efforçait de prévenir ses
+nouveaux émules dans l'acquisition de leurs curiosités favorites. La
+lettre suivante, bien que sans date, doit avoir été écrite par le comte,
+vers l'année 1619. «Je désire, écrit-il à la comtesse sa femme, que vous
+puissiez présentement, par quelque moyen, savoir ce que sir Thomas Roë
+(c'était l'agent du duc de Buckingham) a rapporté d'antiquités: dieux,
+vases, inscriptions, médailles et telles autres choses. Je pense que sir
+Robert Cotton ou M. Dikes sont disposés à les acheter. Je désire que
+cela soit fait avant vendredi, parce que je crains milord Chamberlayne
+(Pembroke), et je pense qu'ils pourraient facilement les avoir[216].»
+
+En Europe, le comte employait à ses acquisitions d'œuvres d'art un grand
+nombre d'agents; parmi ceux que cite son biographe, et dont il rapporte
+des lettres[217], nous voyons figurer à Bruxelles W. Trumbull; à Anvers,
+envoyé près de Rubens, un autre dont le nom est resté inconnu; à
+Venise, sir John Borough; à Madrid, Arthur Hopton; à la Haye, le peintre
+Daniel Mytens. La correspondance de tous ces agents roule sur
+l'acquisition des tableaux des plus célèbres maîtres, parmi lesquels
+nous citerons Holbein, Albert Durer, Raphaël, Léonard de Vinci, le
+Titien, le Tintoret, etc. On voit par leurs lettres que le comte
+n'hésitait pas à payer fort cher les œuvres qui lui étaient signalées
+comme dignes de décorer sa galerie.
+
+L'admiration de notre amateur pour les chefs-d'œuvre des maîtres du
+seizième siècle ne l'empêchait pas de rendre hommage au talent des
+artistes ses contemporains. Au nombre de ceux qui occupaient alors le
+premier rang, il faut placer, comme _primus inter pares_, le célèbre
+Pierre-Paul Rubens, dont la réputation remplissait l'Europe entière.
+Nous ignorons quelle fut la circonstance qui rapprocha le grand seigneur
+anglais du peintre d'Anvers, mais la réponse de Rubens, que nous avons
+rapportée, à l'envoyé du comte qui venait le solliciter de faire son
+portrait et celui de sa femme, prouve en quelle estime le grand artiste
+tenait l'illustre amateur. Aussi fit-il plusieurs fois son portrait, et
+voici ceux que M. André Van Hasselt indique, dans le catalogue placé à
+la suite de son _Histoire de Rubens_[218].
+
+«Nº 948. Lord Arundel, ouvrage indiqué dans le catalogue de la vente de
+Rubens, nº 97.
+
+«Nº 949. Lord Arundel avec sa femme et son fils. Cet ouvrage capital fut
+peint, en 1627, pour le noble lord. Après la confiscation des biens de
+ce seigneur, en 1649, le tableau fut transporté à Anvers et vendu à
+l'électeur de Bavière. Il se trouve aujourd'hui dans la galerie royale
+de Munich.
+
+«Nº 950. Le même, revêtu d'un manteau garni de fourrure. Dans la
+collection du comte de Carlisle, en Angleterre; gravé par J. Houbraken,
+dans un cadre ovale orné.
+
+«Nº 951. Le même, revêtu d'une armure. Dans la collection du comte de
+Warwick, en Angleterre.»
+
+En outre, lorsque Rubens se rendit d'Espagne à Londres, où il se
+trouvait au commencement d'août 1629, il peignit, pendant son séjour,
+pour le comte d'Arundel, une _Assomption de la Vierge_[219].
+
+Notre amateur ne fut pas moins lié avec Van Dyck. M. Carpenter[220]
+incline à croire, d'après les documents authentiques qu'il a découverts,
+que le comte avait cherché, dès 1620, à attirer Van Dyck en Angleterre
+pour l'y retenir à son service; mais il est certain que plus tard,
+pendant le long séjour que le peintre fit dans la Grande-Bretagne, il
+vécut avec le lord-maréchal d'Angleterre dans une complète
+intimité.--Selon Bellori[221], qui tenait ce renseignement du cavalier
+Digby, résident à Rome de la reine d'Angleterre, du temps d'Urbain VIII,
+ce fut le comte d'Arundel «très-grand amateur des arts du dessin, qui
+introduisit Van Dyck dans les bonnes grâces du roi d'Angleterre: ce
+peintre fit son portrait de grandeur naturelle avec celui de sa femme,
+et ils sont, dit-il, plutôt vivants que peints.»
+
+Voici, d'après le docteur Waagen[222], les tableaux de Van Dyck qui
+existent encore aujourd'hui à Arundel-Castle, résidence du duc de
+Norfolk... et qui ont probablement été exécutés par lui pour le comte et
+d'après ses commandes:
+
+«Le portrait de Charles Ier, à mi-corps, que M. Waagen attribue à
+l'un des élèves du maître;
+
+«Le portrait d'Henriette-Marie, encore plus douteux, selon le même
+connaisseur;
+
+«Thomas Howard, revêtu de son armure, à mi-corps, peint avec soin, et
+d'un ton brun vigoureux;
+
+«Le même, avec sa femme Alathea Talbot. Ils sont représentés assis,
+jusqu'aux genoux. Le comte montre du doigt un globe placé près de lui:
+la comtesse tient un cercle. Ils sont l'un et l'autre richement vêtus.
+La composition est naturelle, et l'exécution soignée d'un ton
+entièrement brun;
+
+«Thomas Howard, comte d'Arundel, et son fils, lord Maltravers, encore
+jeune. Le père est revêtu de son armure, avec le bâton de
+commandement; le fils est en costume de soie, tous deux jusqu'aux
+genoux. Ce tableau a quelque chose de grand comme composition, et n'est
+pas moins remarquable par son coloris bruni; l'exécution en est
+réellement magistrale;
+
+«Henri Howard, en costume noir, peint à peu près jusqu'aux genoux,
+admirablement modelé, d'un ton chaud comme celui de Titien.»
+
+L'authenticité de ces portraits, attribués à Van Dyck, n'est pas
+contestée par le savant appréciateur de Berlin; il n'en est pas de même
+de celui de James Howard, lord Mowbray et Maltravers, qu'on considère
+comme un Van Dyck à Arundel-Castle, mais qu'il trouve peu digne de ce
+maître.
+
+En outre, M. Waagen signale un portrait du comte dans la collection de
+lord Clarendon[223].
+
+Nous ignorons si le célèbre tableau qui représente le comte, et dans
+lequel Van Dyck a placé le fameux bronze de la tête d'Homère, se trouve
+parmi ceux énumérés ci-dessus; mais on voit que cet artiste fut
+largement employé par le grand-maréchal d'Angleterre et les siens. Si
+l'orgueil aristocratique eut sa part dans la commande de tous ces
+portraits de famille, on doit également admettre que la supériorité de
+l'artiste ne fut pas étrangère au choix que fit de son pinceau l'un des
+plus grands connaisseurs de l'Angleterre.
+
+Un autre peintre moins célèbre, mais cependant bien connu dans la
+Grande-Bretagne, où il a longtemps travaillé, non sans talent, le
+hollandais Van Somer, fit aussi plusieurs fois le portrait du comte
+d'Arundel. M. Waagen cite de lui, à Arundel-Castle, deux tableaux: l'un,
+représentant le comte; l'autre, sa femme, et il assure que ces portraits
+sont de bons spécimens du talent de cet artiste de second ordre[224].
+Dallaway, dans son ouvrage sur les beaux-arts en Angleterre, cite encore
+deux autres portraits du comte et de sa femme, par Van Somer. On les
+voyait, de son temps (vers 1800), au château de Worksop. Ils sont datés
+de 1618; le lord est représenté assis, vêtu de noir, portant à son cou
+le collier de l'ordre de la Jarretière; il désigne avec son bâton de
+maréchal quelques statues qui sont près de lui[225].
+
+Daniel Mytens, peintre hollandais, attaché au service de Charles Ier,
+fit aussi les portraits du comte et de la comtesse d'Arundel, et l'on
+voit par une lettre de cet artiste, adressée de Londres, le 18 août
+1618, à sir Dudley Carleton, ambassadeur d'Angleterre à La Haye, et
+rapportée par M. Carpenter, p. 222, que le comte avait fait exécuter par
+cet artiste des réductions de ces portraits, et qu'il les envoya à
+Carleton, dont il se servait en Hollande pour lui acheter des tableaux.
+
+Le peintre Joachim Sandrart, auteur de l'_Académie du très-noble art
+de la peinture_[226], ayant accompagné, en Angleterre, son maître,
+Gérard Honthorst, pour l'aider dans ses travaux, reçut les
+encouragements de Charles 1er et du comte d'Arundel[227].
+
+Le graveur Lucas Vosterman ne fut pas moins bien accueilli par notre
+amateur. Dès 1623, il fit pour lui quatre dessins à la plume, d'après
+Léonard de Vinci, et un portrait du prince Rupert. C'est à la comtesse
+d'Arundel que Vosterman a dédié sa gravure, en six planches, de la
+bataille des Amazones, d'après Rubens.
+
+Mais aux yeux des Anglais, ce qui doit encore mieux recommander la
+mémoire du noble lord, c'est que ce fut lui, dit-on[228], qui, le
+premier, découvrit le génie de l'architecte Inigo Jones. Selon Dallaway
+«les embellissements des bâtiments de Westminster avaient été confiés à
+lord Arundel et à Inigo Jones (Rymer Fœdera, vol. XVIII, p. 97); et, en
+1618, d'autres pairs lui furent adjoints pour diriger l'alignement et
+l'uniformité de Lincoln's inn-Fields. Les dessins de Lincoln's
+inn-Fields et de Covent-Garden, par Inigo Jones, ajoute Dallaway[229],
+sont présentement chez le lord Pembroke, à Wilton.»
+
+Il paraît que le roi Jacques avait résolu de réparer la cathédrale de
+Saint-Paul qui, depuis le grand incendie de Londres, en 1561, menaçait
+de tomber en ruine. Il avait résolu également de remplacer les
+constructions ébranlées de l'ancien palais de White-Hall par le bâtiment
+actuel de _Banqueting house._ Le comte d'Arundel et ses collègues furent
+chargés de surveiller cette entreprise et d'en assurer le succès. M.
+Tierney rapporte[230] une lettre d'Inigo Jones, du 17 août 1620,
+adressée au noble lord, dans laquelle, après l'avoir entretenu des
+logements préparés pour l'ambassadeur d'Espagne au palais de
+Hampton-Court, il lui annonce que le plan de toutes les additions à
+Saint-Paul est entièrement terminé, et que les maçons doivent se mettre
+à refaire la partie située à l'extrémité ouest, qu'ils avaient démolie.
+
+Nous avons dit, sur la foi de Dallaway[231], que le comte d'Arundel
+employa Nicolas Stone, Leseur et Fanelly, les premiers sculpteurs qui
+exercèrent leur art dans la Grande-Bretagne. Mais nous ne pouvons
+indiquer les travaux qu'ils exécutèrent pour leur protecteur. Peut-être
+Nicolas Stone, qui était à la fois sculpteur et architecte, fut-il
+occupé, avec ses deux compatriotes, à bâtir et à décorer l'hôtel du lord
+à Londres, sur les bords de la Tamise, ses châteaux d'Arundel et
+d'Albury, dans le comté de Surrey, et sa maison de campagne de Lambeth,
+près de Londres. Quant à Leseur, ou, comme il signait: Hubert Lesueur,
+il est l'auteur de la statue en bronze, érigée aujourd'hui à
+Charing-Cross, et l'inscription de la gravure qu'en a faite Hollar
+prouve que cette statue fut exécutée aux frais du comte d'Arundel. M.
+Carpenter, dans ses mémoires inédits sur Rubens et Van Dyck[232], cite
+une pétition de cet artiste au roi Charles 1er, dans laquelle il
+termine par: «Son très-humble, obéissant et indigne _Praxitèle_.»
+
+Indépendamment de ses marbres antiques, sur lesquels nous reviendrons,
+le comte avait également une magnifique collection de pierres gravées et
+de médailles. Mais ce qu'il possédait peut-être de plus remarquable,
+c'était sa galerie de tableaux et son cabinet de dessins. Il avait pu
+réussir à se procurer, pendant ses longs voyages en Italie et dans les
+Pays-Bas, des œuvres des principaux maîtres des différentes écoles.
+Ridolfi rapporte, dans ses _Maraviglie dell'arte_[233], que le comte
+avait acheté à Venise une _Lucrèce_ du Titien, violée par Tarquin,
+représentée d'une autre manière que celle du même maître, acquise pour
+le roi Charles, et dont parle le même auteur[234]. On voyait dans la
+galerie d'Arundel un grand nombre de tableaux des diverses écoles
+d'Italie. Mais, de tous les peintres, le vieux Holbein est celui qu'il
+paraît avoir préféré, au moins si on en juge par le grand nombre de
+tableaux de ce maître, gravés par Hollar comme faisant partie de la
+collection d'Arundel. Cette préférence était peut-être due,
+indépendamment de la supériorité de cet artiste, à ce qu'il avait peint
+presque tous les personnages publics du temps de Henri VIII, à la cour
+duquel il avait longtemps vécu. Le comte, très-fier de sa haute
+naissance, s'était attaché à réunir, non-seulement les portraits de ses
+ancêtres, mais aussi ceux des hommes et des femmes célèbres dans les
+annales d'Angleterre, du temps de Holbein. Aucune collection, soit
+publique, soit particulière, n'a pu réunir autant d'ouvrages de ce
+peintre; car, à côté de ses tableaux, le comte possédait une
+très-nombreuse suite de ses admirables dessins. Albert Durer partageait
+avec Holbein la prédilection de l'illustre amateur. Il avait réussi à se
+procurer bon nombre de dessins de l'éminent artiste; il les avait
+achetés, en partie, à la vente de la célèbre collection Imhoff, à
+Nuremberg[235], collection qui avait été formée du vivant même d'Albert
+Durer, par Bylibalde Pyrkheimer, son intime ami.
+
+Mariette raconte[236], «qu'ayant appris qu'un M. Delanoue avait une
+très-belle collection de dessins, surtout du Parmesan et du chevalier
+Vanni, le comte d'Arundel vint sur le champ à Paris, se flattant d'en
+faire aisément l'acquisition. Il ne put y réussir, et se faisant
+connaître pour lors à M. Delanoue, qu'il en estima davantage, il lui
+avoua le sujet de son voyage. Si le comte ne put acheter les dessins du
+Parmesan que possédait M. Delanoue, il paraît, ajoute Mariette, qu'il
+s'en était procuré beaucoup d'autres, car lorsque l'on vendit, en 1721,
+les débris de sa collection, Zanetti, qui était alors à Londres, acheta
+un magnifique recueil de dessins de ce maître, au nombre de cent trente,
+dont il publia depuis, en 1743, à Venise, des estampes gravées, partie
+en cuivre, et partie en bois, à la manière d'Ugo da Carpi, qu'il remit
+en honneur[237].--«De tous les cabinets particuliers, dit encore
+Mariette[238], le plus abondant en dessins de Léonard a été, je pense,
+celui du comte d'Arundel. Cet illustre curieux n'avait épargné ni soins
+ni dépenses pour se procurer ce que les arts ont produit de plus exquis
+dans tous les genres. Mais il était surtout passionné pour les dessins,
+et il en avait formé un des plus beaux assemblages qu'on verra jamais.
+En particulier, il avait conçu une si forte estime pour ceux de Léonard,
+que, non content de ceux qu'il possédait, il avait offert, au nom de
+Charles Ier, roi d'Angleterre, jusqu'à trois mille pistoles d'Espagne
+(30,000 fr.), pour un des volumes qui sont actuellement dans la
+bibliothèque Ambroisienne[239]. Le recueil de dessins de têtes (au
+nombre d'environ deux cents, à la même bibliothèque) peut avoir
+appartenu à cet illustre curieux. Je fonde ma conjecture sur ce que...
+près de quatre-vingts de ces têtes ont été gravées par Venceslas Hollar,
+qui était au service du comte.»
+
+La passion des arts du dessin dominait tellement l'esprit de notre
+amateur, qu'elle lui inspirait des préjugés certainement déraisonnables.
+Horace Walpole raconte, d'après Evelyn[240], «que le comte croyait que
+celui qui serait incapable de dessiner un peu ne pourrait jamais être un
+honnête homme.» L'auteur des _Anecdotes of Painting_ relève cette
+opinion comme devant donner, si elle était prouvée, une triste idée de
+celui qui l'aurait eue et de celui qui l'aurait rapportée. Il a raison
+assurément; car il n'est pas besoin de démontrer qu'on peut être un fort
+honnête homme sans savoir jamais manier le crayon ou le pinceau.
+Peut-être la pensée du grand amateur anglais était-elle semblable au
+sentiment de notre Mariette, qui croyait que la vue des belles choses
+élève l'âme, la fortifie dans l'adversité et la console[241]. Peut-être
+aussi que les passions politiques, au milieu desquelles vivait le lord
+grand maréchal d'Angleterre, lui inspiraient le dégoût des stériles
+agitations de ce monde, et lui faisaient rechercher l'art comme un port
+de refuge, à l'abri duquel sa conscience retrouvait toute sa sérénité.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+ Principaux amateurs anglais du temps de Jacques Ier et de
+ Charles Ier. Les comtes de Pembroke, de Suffolk, les lords
+ Hamilton et Alb. Montague.--Georges Williers, duc de
+ Buckingham.--Sa liaison avec Rubens, dont il achète le cabinet.--Il
+ se sert des ambassadeurs anglais à Constantinople et à Venise pour
+ se procurer des objets d'art.--Balthasar Gerbier, son agent dans
+ les Pays-Bas.--Acquisition de la galerie des ducs de Mantoue pour
+ Charles Ier.--Buckingham est assassiné par Felton.
+
+1590--1628
+
+
+À côté du comte d'Arundel, Guillaume, comte de Pembroke, grand
+chambellan d'Angleterre, ne se faisait pas moins remarquer par son goût
+pour les arts et l'antiquité que par la protection qu'il accordait aux
+artistes. Il fut l'ami d'Inigo Jones, qu'il envoya en Italie à ses
+frais. La chambre des lords le nomma, en 1618, de la commission chargée
+de s'entendre avec ce grand architecte pour les constructions que l'on
+voulait ajouter à Westminster. Il possédait, à Wilton, un grand nombre
+de statues et de marbres antiques, et il avait, à Londres, des
+médailles, des peintures et des dessins de maîtres. Ce fut lui qui
+échangea, avec le roi Charles Ier, une suite de dessins de
+quatre-vingt-six portraits par Holbein, contre le tableau de saint
+Georges par Raphaël, qu'il donna plus tard au comte d'Arundel[242].
+Après lui venaient le comte de Suffolk, lord Hamilton, et lord Albert
+Montague, qui se faisaient également remarquer par leur goût pour les
+arts, et qui cherchaient aussi à réunir des dessins et des
+peintures[243].
+
+Mais tous ces seigneurs étaient effacés par le brillant favori de
+Jacques et de Charles Ier, Georges Williers, duc de Buckingham.
+Lorsqu'il avait à cœur de se procurer soit pour lui-même, soit pour ses
+maîtres, les œuvres les plus rares, il n'était arrêté par aucune
+considération de dépense, et il écartait tous ses concurrents par des
+offres qui devenaient de véritables prodigalités. Le duc s'était lié
+avec Rubens pendant le séjour que ce peintre fit à Paris, en 1621,
+époque où il entreprit les compositions allégoriques de la galerie du
+palais du Luxembourg, pour la reine Marie de Médicis. Georges Williers
+se trouvait également à la cour de France, où il était venu à la suite
+des négociations entamées pour le mariage de Henriette-Marie, fille de
+Henri IV, avec le roi Charles Ier. Ce fut à Paris, à ce qu'on
+prétend, que Rubens, entrant dans les vues du duc, consentit à servir
+d'intermédiaire entre la cour d'Espagne et celle d'Angleterre, et à
+essayer, avec l'approbation de l'archiduchesse Isabelle, régente des
+Pays-Bas, de rétablir la paix entre les deux pays. Nous ignorons si les
+considérations politiques qui avaient déterminé le favori de Charles
+Ier à faire ces ouvertures au peintre flamand, ne le décidèrent pas
+également à lui proposer l'acquisition de son cabinet, composé de
+peintures, d'antiquités et d'autres objets rares et curieux qu'il avait
+réunis avec beaucoup de soins dans ses voyages. On sait que Rubens avait
+fait construire dans sa maison, à Anvers, une salle ronde éclairée par
+une seule ouverture au centre dans le haut, à l'imitation de la rotonde
+(le Panthéon) de Rome, pour obtenir une lumière égale. C'est là qu'il
+avait disposé son précieux musée, composé de marbres, de statues, de
+bronzes, de médailles, de camées, de pierres gravées, de livres et de
+tableaux. Ces derniers étaient en partie de sa main, en partie des
+copies faites par lui, à Venise et à Madrid, d'après le Titien, Paul
+Véronèse et autres excellents peintres. Aussi recevait-il les visites
+des hommes de lettres, des savants et des amateurs de peinture: aucun
+étranger ne passait par Anvers sans lui demander la permission de
+visiter son cabinet[244].
+
+Le duc de Buckingham avait probablement vu le musée de Rubens, et c'est
+ce qui le décida sans doute à en négocier l'acquisition. Il fit d'abord
+à Rubens cette proposition par lettre, à la fin de 1622, et il lui
+envoya bientôt après, à Anvers, le sieur Blondel, Français, grand
+connaisseur, lequel, après examen de cette collection, en offrit à
+Rubens, au nom du duc, cent mille florins de Brabant[245]. Rubens
+hésita, malgré l'élévation de cette offre: il avait de la peine à se
+défaire d'une collection réellement royale, qu'il n'avait réunie
+qu'après nombre d'années de voyages et de grandes dépenses. Cependant,
+pressé par les instances du duc, il finit par accepter les propositions
+de son agent. Il n'y consentit toutefois qu'à la condition que les
+statues, bustes et bas-reliefs seraient moulés, afin qu'il ne restât pas
+complétement privé de ses modèles et de ses études sur l'antique. Il fit
+mettre des copies aux places précédemment occupées par les originaux,
+et, selon l'un de ses biographes[246], plaçant d'autres tableaux dans
+les places vides et les moulages des statues entre deux, il reforma, en
+apparence, le même cabinet.
+
+Dans le Levant, le duc de Buckingham employa sir Thomas Roë, ambassadeur
+d'Angleterre à Constantinople, de 1621 à 1623, à chercher et acheter
+pour le roi Charles des manuscrits, des médailles et des marbres.
+L'envoi de Guillaume Petty, par le comte d'Arundel, avait déterminé son
+rival à se servir de sir Thomas Roë pour le même objet. La
+correspondance de cet ambassadeur, dont le premier volume seulement a
+été publié[247], rend compte des dangers et des difficultés éprouvés,
+tant par lui que par son concurrent, pour satisfaire aux désirs des deux
+nobles lords.
+
+À Venise, un autre ambassadeur anglais, sir Henri Wolton, avait
+également ordre du duc de lui acheter les plus belles toiles des maîtres
+de la couleur. C'est ainsi que Buckingham devint possesseur de deux
+Giorgion, dix-neuf Titien, deux Pordenone, deux Palma Vecchio, treize
+Paul Véronèse, dix-sept Tintoret, vingt et un Bassan, et six Palma
+jeune. À ces tableaux il faut ajouter ceux qui, ainsi que les
+précédents, sont indiqués dans le catalogue de la vente faite après sa
+mort tragique, en 1628, comme lui ayant appartenu. On y remarque trois
+compositions de Léonard de Vinci, une d'André del Sarto, trois de
+Raphaël, une de Jules Romain, deux du Corrège, deux d'Annibal Carrache,
+trois du Guide, neuf de Domenico Feti, huit de Holbein, six d'Antonio
+Moro, treize de Rubens, et beaucoup d'autres. Toutes ces peintures
+n'avaient pas sans doute le même mérite; mais il y avait parmi elles des
+toiles admirables: l'_Ecce Homo_ du Titien, dans lequel ce maître a
+introduit les portraits du pape Paul III, de Charles-Quint et de
+Soliman, et dont le duc avait refusé sept mille livres sterling (175,000
+francs), offertes par le comte d'Arundel; et le chef-d'œuvre du Corrège,
+_Jupiter et Antiope_, qu'il avait obtenu du roi d'Espagne Philippe IV,
+pendant sa mission en ce pays, et qui fait aujourd'hui l'un des plus
+précieux ornements du grand salon carré du Louvre. Rubens avait donc
+raison d'écrire à Peiresc, de Londres, le 9 août 1629: «....On est loin
+de rencontrer dans cette île la barbarie que le climat pourrait y faire
+supposer, éloignée qu'elle est de la délicieuse Italie; il faut même
+l'avouer, sous le rapport de la peinture, je n'ai jamais vu nulle part
+une aussi grande quantité de tableaux de maîtres que dans le palais du
+roi d'Angleterre et dans la galerie du feu duc de Buckingham[248].»
+Toutes ces richesses artistiques avaient été placées par le duc dans sa
+résidence de York-House, dans le Strand, à Londres. Après sa mort, elles
+furent vendues et dispersées. Le roi Charles, le duc de Northumberland
+et lord Montague furent, selon M. Waagen[249], les principaux acquéreurs
+de ces magnifiques ouvrages réunis avec tant de dépenses.
+
+Le favori de Charles Ier apportait la même ardeur à procurer à son
+maître les œuvres les plus rares. Il employa quelquefois à ces
+négociations un Flamand d'Anvers, Balthasar Gerbier d'Ouvilly, peintre,
+dessinateur, enlumineur, écrivain de troisième ordre, et, de plus, agent
+secret mêlé à la politique et à la diplomatie[250]. Attaché au service
+du duc de Buckingham, Gerbier l'accompagna en Espagne, et fut envoyé
+plus tard dans les Pays-Bas, avec la mission secrète de négocier la paix
+entre l'Angleterre et l'Espagne. Si l'on en croit M. Van Hasselt dans
+son Histoire de Rubens[251], l'artiste était dans la confidence de cette
+négociation; le voyage qu'il entreprit, en 1626, en Hollande, après la
+mort de sa première femme, Isabelle Brant, motivé en apparence sur la
+nécessité de se distraire, aurait eu, en réalité, pour cause, une
+mission du duc de Buckingham auprès des généraux et négociateurs
+espagnols, dans l'intérêt du rétablissement de la paix, qu'il parvint
+plus tard à faire accepter par les deux parties.
+
+Au point de vue des arts, Rubens ne rendit pas un service moins
+considérable à l'Angleterre, en lui assurant la possession des sept
+cartons de Raphaël, placés aujourd'hui au palais de Hampton-Court; à
+l'instigation du duc, il les acheta en Flandre, où ils étaient restés
+depuis le temps de Léon X, pour le compte du roi Charles Ier.
+
+Le duc réussit également dans la négociation qu'il ouvrit avec le duc de
+Mantoue, pour l'acquisition, au nom de son maître, de la célèbre galerie
+de tableaux créée dans cette ville et augmentée, pendant plus d'un
+siècle, par les princes de la maison de Gonzague. On dit qu'elle coûta
+au roi Charles quatre-vingt mille livres sterling (deux millions), somme
+énorme pour le temps, et qui en représenterait aujourd'hui plus du
+triple. Depuis la fin du quinzième siècle, cette famille des Gonzague,
+portée naturellement vers le beau, s'était appliquée à s'entourer des
+artistes les plus éminents, et à les retenir à Mantoue. C'est ainsi que
+le Mantegna et Jules Romain[252] furent attirés à leur cour, et
+décorèrent leurs palais d'œuvres remarquables. Le Mantegna y peignit son
+fameux Triomphe de Jules César, et Jules Romain la Guerre des Titans
+contre Jupiter, et beaucoup d'autres compositions qui attestent son
+génie. La collection achetée pour le roi Charles comprenait, entre
+autres chefs-d'œuvre, la _Vierge à la perle_, de Raphaël, maintenant au
+musée de Madrid; l'_Éducation de Cupidon_, du Corrège, aujourd'hui à la
+_National Gallery_, à Londres; la _Mise au tombeau_, du Titien, au musée
+du Louvre; les _Douze Césars_, du même maître, et beaucoup d'autres
+ouvrages des plus célèbres artistes d'Italie[253]. Mais Buckingham ne
+put admirer ces chefs-d'œuvre dans le palais de son royal maître, s'il
+est vrai, ainsi que l'indique M. Waagen[254], que ces tableaux
+n'arrivèrent en Angleterre que dans l'année 1629, car il était tombé
+sous le poignard de Felton le 28 août 1628.
+
+On voit avec quelle ardeur Georges Williers entrait dans les vues de son
+maître, l'un des souverains les plus accomplis, non-seulement par le
+caractère et les qualités du cœur, mais le premier, peut-être, à citer
+pour son amour véritable du beau, son goût aussi sûr qu'éclairé, et la
+protection généreuse autant qu'intelligente avec laquelle il traita et
+encouragea les artistes venus à sa cour. Rubens, pendant son séjour en
+Angleterre, dans le courant de l'année 1629, fut frappé de la prospérité
+dont jouissait ce pays, et n'admira pas moins les richesses de toutes
+sortes qu'il renfermait dès lors au point de vue des arts.--«Cette île,
+écrit-il à P. Dupuy, de Londres, le 8 août 1629[255], me semble un
+théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un homme de goût,
+non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la beauté de la
+nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure qui m'a paru
+d'une richesse extrême, et qui annonce un peuple riche et heureux au
+sein de la paix, mais encore par la quantité incroyable d'excellents
+tableaux, de statues, d'inscriptions antiques, qui se trouvent dans
+cette cour.»--Horace Walpole a donc bien jugé Charles Ier, lorsqu'il
+dit de ce prince qu'il avait toutes les vertus nécessaires pour faire le
+bonheur de son peuple, et qu'il ajoute: «Plût à Dieu qu'il n'eût pas été
+convaincu que lui seul, connaissant les moyens à employer pour le rendre
+heureux, devait lui seul posséder le pouvoir d'assurer la félicité
+publique[256]!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+ Franciscus Junius, bibliothécaire du comte d'Arundel, et son traité
+ _De pictura veterum_.--Analyse et citations de cet
+ ouvrage.--Approbation qu'il reçoit de H. Grotius, de Van Dyck et de
+ Rubens.--Effet produit en Angleterre par l'arrivée des marbres
+ achetés par le comte d'Arundel.--Leur explication par
+ Selden.--Opinion de Rubens.--Collection d'antiques à Arundel-House.
+
+1589--1636
+
+
+Parmi les hommes célèbres qui vinrent se fixer en Angleterre, attirés
+par la renommée du roi Charles Ier, et par la liberté dont on
+jouissait dans ce pays, il ne faut pas oublier Franciscus Junius[257],
+l'un des savants du dix-septième siècle qui ont le mieux étudié et le
+mieux compris l'histoire de l'art dans l'antiquité. Son père, Franciscus
+Junius, de Bourges, n'était pas moins recommandable, selon le témoignage
+de Jean-Georges Grævius[258], par la modération de son caractère que par
+la pureté de ses mœurs. Après avoir embrassé la religion réformée, et
+s'être fait ministre, il avait quitté la France, et s'était réfugié en
+Allemagne pour éviter les persécutions. Établi d'abord à Heidelberg,
+c'est là que naquit, en 1589[259], l'auteur du traité _De pictura
+veterum_. Junius père, ayant eu l'intention de rentrer en France, avait
+quitté Heidelberg en 1592. Mais comme il traversait la Hollande, les
+états des Provinces-Unies lui envoyèrent une députation d'une des
+provinces, pour l'engager à se fixer à Leyde, afin d'y enseigner la
+théologie. Il accepta ces fonctions, et s'en acquitta à la grande
+satisfaction de l'Église et de la célèbre université de cette ville,
+jusqu'en 1602, année dans laquelle il mourut.
+
+Son fils grandissait et s'appliquait à l'étude des mathématiques, avec
+le projet arrêté de suivre la carrière des armes, sous les ordres du
+prince d'Orange. Mais, en 1609, une trêve de douze ans ayant été conclue
+avec l'Espagne, il changea de résolution, et se livra entièrement à
+l'étude des sciences et des belles-lettres, et en particulier des
+saintes Écritures. Il commença par réunir, mettre en ordre et publier
+les écrits de son père; il se rendit ensuite en France, et, en 1620,
+passa en Angleterre, se faisant aimer des savants et des honnêtes gens
+pour l'élévation de son esprit, la profondeur de son savoir, et
+l'extrême aménité de son caractère. Charmé par l'agrément que lui
+offrait l'heureuse Angleterre, et retenu par la bienveillance que lui
+témoignaient les hommes distingués qui l'y avaient si bien accueilli, il
+y fixa son séjour, et passa trente années, comme bibliothécaire, dans la
+famille du comte d'Arundel. C'est pendant cet intervalle qu'il composa
+son traité _De pictura veterum_, qui fut envoyé par Guillaume Blavius à
+Amsterdam, vers 1636, pour y être imprimé.
+
+Cet ouvrage, modèle d'une véritable érudition, n'empêcha pas Junius de
+se livrer à des travaux beaucoup plus arides, et qui épouvanteraient
+aujourd'hui l'imagination du savant le plus déterminé. Possédant à fond,
+comme tous les lettrés de son siècle, les langues grecque et latine,
+Junius voulut remonter aux origines des principaux idiomes de l'Europe
+occidentale. Il se mit donc d'abord à étudier la langue anglo-saxonne,
+et démontra qu'elle avait été la source des langues allemande, anglaise
+et flamande. Il apprit ensuite les anciens idiomes du Nord, le goth, le
+franc, le cimbrique, qu'on appelle aussi runnique, et le frison. Il
+s'assura, par ces études, qu'un grand nombre de mots en usage
+aujourd'hui, en français, en italien et en espagnol, sont tirés de ces
+dialectes primitifs. Il donna le premier spécimen de sa profonde
+connaissance de ces anciennes langues en publiant à Amsterdam, en 1655,
+ses observations sur la paraphrase du Cantique des cantiques de l'abbé
+Willeram, publiée par Paul Merula, en 1598, à Leyde. Nous ne suivrons
+pas Junius dans ses travaux philologiques, qu'il poursuivit en Hollande,
+et qu'il reprit en Angleterre, où il revint en 1674, pour n'en plus
+sortir. Il nous suffira de renvoyer à sa vie par Grævius, et de dire
+que, jusqu'à l'âge de quatre-vingt-six ans, il consacra à ces recherches
+si difficiles et si ingrates toutes les ressources d'un esprit actif,
+et toutes les heures d'une vie entièrement livrée à l'étude. Après avoir
+passé deux ans à l'université d'Oxford, où il avait sous la main les
+matériaux de ses recherches, il vint mourir à Windsor, chez son neveu,
+Isaac Vossius, que le roi Charles II avait admis comme chanoine du
+chapitre de l'église de Windsor, nonobstant sa qualité d'étranger.
+
+Junius, pour payer à l'Angleterre la dette de l'hospitalité qu'elle lui
+avait accordée pendant plus de trente années, légua tous les manuscrits
+de ses ouvrages à l'université d'Oxford, où il avait longtemps
+travaillé. On peut en voir la liste à la suite de sa Vie par Grævius. Ce
+savant fait le plus grand éloge de l'auteur du traité de la _Peinture
+des anciens_. Il l'avait connu dans sa jeunesse à Amsterdam, et il
+raconte qu'il fut reçu par cet éminent interprète de tant d'anciennes
+langues avec la plus grande bienveillance. Introduit dans la
+bibliothèque de Junius, il s'entretint avec lui pendant longtemps des
+nouvelles de la république des lettres. Grævius le représente au
+physique comme étant d'une taille peu élevée, d'une figure maigre, mais
+comme doué d'une heureuse proportion de tous ses membres. Au reste, on
+peut en juger par ses portraits. Il en existe un d'Adrien Van der Werff,
+admirablement gravé par P.-A. Gunst, et qui est placé en tête du traité
+de la _Peinture des anciens_. Junius y est représenté en buste, dans un
+médaillon que deux génies s'efforcent de fixer à une pyramide entourée
+d'ifs. Il paraît dans la force de l'âge, il est vu de trois quarts,
+porte la barbe, comme ses contemporains, et sa physionomie montre un
+mélange de sérieux, de finesse et de pénétration qui révèle bien son
+origine gauloise. Au-dessous, sont les attributs de la peinture et de la
+sculpture, une palette, des pinceaux, un marteau, un ciseau; tout à fait
+au bas, la trompette de la Renommée entourée d'une couronne de lauriers.
+On lit sur le socle de la pyramide les vers suivants:
+
+ «FRANCISCUS JUNIUS, F. F.[260].
+ Hic dedit æternam claris pictoribus umbram
+ Quod dare pictorum non potuere manus;
+ Vincit Appellœos hac Junius arte colores,
+ Junius ingenio nobilis, arte, domo.»
+
+Un autre portrait de Junius avait été fait par Van Dyck; il est
+aujourd'hui à l'université d'Oxford. Nous ignorons si ce portrait est le
+même que celui qui a été gravé par Hollar, et dans lequel Junius est
+représenté à mi-corps, tenant de sa main droite un livre entr'ouvert,
+avec l'indication qu'il a été peint _Ætatis XXXXIX_.
+
+Bien que le corps de Junius eût été déposé dans l'église de Windsor,
+l'université d'Oxford voulut lui élever au milieu d'elle un monument
+funèbre, pour attester sa reconnaissance du legs qu'il lui avait fait.
+L'épitaphe, rapportée par Grævius, en est attribuée à Isaac Vossius, qui
+a pu, en toute vérité, dire de son illustre parent:
+
+ .....Per omnem ætatem.
+ Sine querela aut injuria cujusque
+ Musis tantum et sibi vacavit.
+
+Nous n'avons point à nous occuper des nombreux ouvrages que Junius
+composa sur les anciennes langues de l'Europe, ou sur l'Écriture sainte;
+mais nous donnerons une analyse succincte de son traité de la _Peinture
+des anciens_, l'un des premiers ouvrages sur les arts publiés en
+Angleterre.
+
+Dans sa dédicace à Charles Ier, Junius explique l'origine de ce livre
+et les encouragements qui l'ont déterminé à le composer. «Grand prince,
+dit-il au roi, il y a dix-sept années que je me suis réfugié dans la
+Grande-Bretagne, comme dans un port de paix et à l'abri des orages, au
+milieu des troubles et des convulsions du monde entier. Admis sur les
+recommandations de Lancelot, alors évêque de Winton, et de Guillaume,
+évêque de Methuen[261], aujourd'hui archevêque de Cantorbéry, dans la
+noble famille d'Arundel, je me suis appliqué dès lors, selon le désir de
+l'illustre comte d'Arundel et de Surrey, à réunir et examiner tous les
+passages des auteurs anciens les plus accrédités, non-seulement dans la
+vue d'écrire l'histoire des artistes, mais pour pénétrer à fond et
+découvrir la nature même des arts d'imitation.......
+
+...«La matière s'étendant à mesure que j'entrais plus avant dans mon
+sujet, j'entrepris une tâche plus large que celle qui m'avait été
+imposée, d'abord pour témoigner toute ma gratitude à l'illustre
+personnage qui m'avait si bien accueilli; ensuite pour ne pas me
+traîner, comme le vulgaire, sur les traces de tout le monde. Et, puisque
+j'en suis à ces détails, je ne puis me dispenser d'offrir ici l'hommage
+de ma profonde reconnaissance à la divine Providence, aussi bien qu'à
+Votre Majesté, dont le gouvernement s'applique à maintenir la paix
+publique, et permet ainsi à chacun de se livrer dans une heureuse
+sécurité à l'étude des belles-lettres........
+
+...Comment pourrais-je passer sous silence cette constante sollicitude à
+encourager les arts et les sciences, à l'aide de laquelle Votre Majesté
+a dissipé, comme l'astre le plus lumineux, les épaisses ténèbres des
+siècles précédents, et conquis de toutes parts les ornements de la paix.
+De là le calme régnant dans toute la Grande-Bretagne, de là cette
+renaissance des beautés primitives de l'art... C'est pourquoi nous
+n'avons rien à envier, dans ce siècle, à l'antiquité, cette mère féconde
+des belles et bonnes choses. On rencontre rarement, je l'avoue, un
+Apelles ou un Phidias; mais c'est, peut-être, parce qu'on trouve plus
+rarement encore un Mécène; car les maîtres de la terre sont, en général,
+peu disposés à encourager ces rares génies. Les grands esprits, les
+intelligences supérieures seraient puissamment excités si, au milieu des
+soins incessants que réclament le maintien de la paix, la conduite de
+la guerre et les autres nécessités du gouvernement, les souverains ne se
+contentaient pas seulement d'aimer et d'encourager les lettres et les
+arts, mais s'ils se décidaient à les cultiver avec nous. L'exemple de
+Votre Majesté montre à tous, combien il est agréable et même utile de se
+délasser du souci des affaires les plus sérieuses par un repos
+intelligent, qui occupe à la fois les yeux et l'esprit.
+
+...Quant à moi, comme je ne pouvais voir avec les yeux du corps les
+beautés de l'art que l'antiquité révèle à ceux qui savent la comprendre,
+je me suis appliqué à les décrire et à les expliquer, en suivant les
+indications et les types que l'illustre comte d'Arundel mettait à ma
+disposition. C'est pourquoi je me suis laissé entraîner à réunir les
+anciennes règles éparses et dispersées parmi les écrits que nous a
+laissés la docte antiquité, et à les rédiger en corps de doctrine, afin
+qu'étant parvenu à percevoir dans mon esprit comme une image de
+l'ancienne peinture, ou du moins une ombre de cette image, il me fût
+plus facile d'apprécier toute la beauté de cet art précieux... Sous les
+auspices et avec les conseils de cet homme illustre, j'offre donc
+respectueusement à Votre Majesté la peinture des anciens. C'est un
+hommage assez faible, si l'on s'arrête à mon style; mais il est grand
+par l'intention qui me dirige, il est digne de Votre Majesté par le
+choix du sujet. Je ne me laisserai point émouvoir par l'ignorance et la
+lâcheté de certains esprits dépravés de ce siècle qui, ne pouvant
+comprendre la sublimité de l'art, s'efforcent soit de le rabaisser, soit
+de l'élever au delà des forces humaines. L'art, il est vrai, peut
+s'élever jusqu'au sublime, et de cette hauteur défier tous les faibles
+efforts des hommes: il méprise les esprits grossiers et barbares qui ne
+sont attachés ici-bas qu'à leur ignorance obstinée; ou bien il éblouit,
+par son brillant éclat, leurs yeux obscurcis par les ténèbres d'une nuit
+profonde. L'art est une grande chose; il demande à rencontrer un
+connaisseur, un appréciateur qui soit au niveau de sa beauté. Alors il
+se soutient en honneur auprès de tous... Avec un tel Mécène, la peinture
+triomphe et doit triompher: qui oserait plus tard la mépriser, lorsqu'on
+saura en quelle estime elle a été tenue par un si grand prince?...»
+
+Junius, lorsqu'il écrivait cette phrase, vers 1636, ne se doutait guère
+que, bientôt, d'affreuses dissensions civiles amèneraient la chute et la
+mort tragique du malheureux Charles Ier, et que ces grands seigneurs
+anglais, dont il vante, dans sa dédicace, l'amour éclairé pour les
+arts[262], seraient les premiers à ordonner, par acte du Parlement, la
+vente aux enchères publiques de l'admirable collection de tableaux, de
+dessins, de statues et d'autres objets précieux réunis en Angleterre,
+avec tant de peines et de dépenses, par l'infortuné monarque!
+
+Le traité de Junius est divisé en trois livres, qui sont eux-mêmes
+subdivisés en chapitres. Comme il se propose de suivre le développement
+de l'art de la peinture depuis sa naissance, il enseigne, dans le
+premier livre, quelle fut son origine; dans le second, quelles ont été
+les causes de ses progrès; dans le troisième, comment elle est parvenue
+à sa perfection[263].
+
+Après avoir présenté des considérations générales sur la faculté innée
+chez l'homme de pouvoir tout imiter, Junius s'efforce de démontrer, dans
+son premier livre, que cette faculté peut être surtout développée par
+l'imagination, pourvu que _cette folle du logis_ ne se laisse pas trop
+emporter, comme il arrive aux jeunes gens, par les écarts déréglés du
+caprice ou de la fantaisie. Et comme cette intempérance d'imagination
+est commune aux poëtes et aux peintres, il profite de l'occasion pour
+examiner ce que la poésie et la peinture ont entre elles de semblable;
+il ajoute, en passant, quelques conseils à l'usage de ceux qui veulent
+considérer avec attention les œuvres de la peinture.
+
+Dans le second livre, l'auteur entreprend de prouver que c'est la nature
+qui a donné à l'homme le désir de tout imiter, et que, si l'imagination
+le pousse à produire et à créer, il y est excité encore par beaucoup
+d'autres causes. Avant tout, il indique Dieu, source et origine de tout
+bien, comme l'auteur de cette faculté donnée à l'homme. La bonté divine
+a voulu que l'enfant reçût ses premières impressions de ses parents,
+dont les préceptes l'initient d'abord aux règles des arts. Livré ensuite
+à ses propres forces, si le jeune homme, chez les anciens, était disposé
+à se laisser aller à de mauvais penchants, il était retenu par la
+crainte des lois rendues contre les corrupteurs des arts. Si, au
+contraire, étant doué d'un jugement sain, il était décidé à ne pas
+s'écarter des principes de son premier enseignement, il ne tardait pas à
+trouver des encouragements dans une utile émulation et dans les conseils
+des maîtres. Bientôt, son esprit était attiré par cette admirable
+douceur de l'art, jouissant d'une émulation naturelle, par cette force
+qui sait réunir et s'approprier, à l'aide d'un exercice constamment
+répété, tout ce qui est utile à la pratique de l'art. L'honneur que les
+hommes de tout rang rendaient aux arts, l'espérance du succès et de la
+gloire, flattaient l'amour-propre de l'artiste; joyeux, plein de
+confiance en lui-même et rempli d'une heureuse audace, il n'hésitait pas
+à entreprendre de grandes choses. La félicité publique, dont, selon
+l'auteur, les peuples jouissaient dans ces heureux siècles, favorisait
+beaucoup cette ardeur et ce désir de gloire. En outre, les succès
+particuliers contribuaient à entretenir l'émulation générale et l'espoir
+de réussir.
+
+Après avoir ainsi fait ressortir les causes des arts d'imitation chez
+les anciens, Junius, dans son troisième livre, examine les effets de
+cette force imitatrice qui réside dans l'intelligence de l'homme; il
+suit les progrès qu'elle a faits et la perfection qu'elle a su
+atteindre. Il observe, chez les anciens, dans la peinture, cinq parties
+capitales: l'invention ou sujet; la proportion ou symétrie; la couleur,
+et, avec elle, la lumière et l'ombre, le clair et l'obscur; le
+mouvement, soit l'action et la passion; enfin, l'ordonnance ou
+disposition économique de tout l'ouvrage. Les quatre premières parties,
+c'est-à-dire l'invention, la proportion, la couleur et le mouvement,
+étaient observées avec soin par les anciens dans toute peinture, soit
+qu'elle ne représentât qu'une seule figure, soit qu'elle en contînt
+plusieurs. Quant à la disposition, ils ne s'en occupaient que dans les
+tableaux comprenant plusieurs figures, afin que, par la diversité du jeu
+de la lumière, l'ordonnance fît mieux ressortir la différence des corps
+et des objets représentés sur la même surface. Les anciens ne faisaient
+pas consister la perfection de l'art uniquement dans l'observation de
+ces cinq parties: ils voulaient encore qu'une certaine grâce, semblable
+à celle répandue sur toute la personne de Vénus, se fît remarquer dans
+chacune des parties du tableau, et les fît toutes également admirer.
+Junius donne donc des conseils pour trouver et rendre la grâce, sans
+laquelle, quels que soient la science et le talent, un artiste ne
+saurait jamais se flatter d'arriver à la perfection.
+
+Telle est la théorie du savant auteur du traité de la peinture des
+anciens. Il procède, on le voit, avec les formes pédantesques du
+seizième siècle, et son ouvrage, bourré à chaque page de citations
+grecques et latines, est un véritable prodige de science et d'érudition.
+Aucun auteur ancien qu'il ne cite ou ne commente: il fait le même
+honneur aux critiques et glossateurs modernes le plus en réputation de
+son temps, tels que Budée, Casaubon, Grotius, Gruterus, Saumaise,
+Scaliger, Selden et les deux Vossius. Cet étalage d'érudition était dans
+le goût de l'époque, où dominait encore, parmi les lettrés, l'usage
+habituel du grec et du latin. Cette manière de procéder paraît
+fastidieuse au savoir facile, mais un peu superficiel, de notre temps.
+Il est certain néanmoins qu'en dépouillant le traité de Junius de son
+enveloppe par trop hérissée de grec, et en laissant de côté ses
+déductions, qui sentent trop l'école et la scolastique du moyen âge, on
+y trouve une connaissance approfondie de l'antiquité, accompagnée de
+considérations qui dénotent un esprit aussi juste que cultivé. On ne
+doit pas oublier, pour juger son livre avec impartialité, que, depuis la
+Renaissance, Junius est le premier qui ait cherché à expliquer l'origine
+de l'art chez les anciens, non en artiste, comme Léonard de Vinci,
+Vasari et d'autres biographes italiens, mais en véritable philosophe,
+qui fait remonter la source du beau comme du bien, et par conséquent des
+arts d'imitation, jusqu'à Dieu lui-même.
+
+Pour donner une idée du style et de la manière de raisonner de l'auteur,
+nous citerons le passage suivant, dans lequel il développe cette
+thèse[264].
+
+«L'excellent, le très-grand créateur de l'univers, a fait ce monde de
+telle sorte, que les Grecs, d'accord avec les autres nations, l'ont
+appelé χοσμος, c'est-à-dire ornement, et les Latins
+_mundus_, à cause de l'élégance et de la perfection de toutes ses
+parties. Quant à ce qui est de l'homme, Dieu ne l'a pas créé à son image
+pour qu'il vécût semblable à une vile brute; mais pour que, se rappelant
+son origine, il s'avançât vers une éternité de gloire, en suivant le
+droit chemin de la vertu. Depuis l'origine du monde, cette opinion
+réside au fond de l'âme de tous les hommes, et elle n'a pas moins cours
+chez le vulgaire que parmi les savants. Cette raison suffit à elle seule
+pour élever de terre l'esprit de l'homme, et le conduire, pour ainsi
+dire, jusque dans le ciel. Mais au milieu de l'immensité des choses de
+ce monde, la nature pousse les uns dans une voie, les autres dans une
+autre. Celui-ci, dans sa haute intelligence, mesurant l'étendue du monde
+lui-même, calcule, le compas à la main, la circonférence du globe, et
+livrant à la postérité le catalogue des étoiles, révèle les lois des
+astres, laissant, pour me servir des expressions de Pline, le ciel en
+héritage à tous. Cet autre, non sans une terreur causée par la majesté
+du spectacle, s'efforce de découvrir et de pénétrer les secrets les plus
+profondément cachés dans le sein de la nature; il s'étudie à comprendre
+et à expliquer les nuées, les tonnerres, les tempêtes, les mers et les
+autres phénomènes par lesquels la terre et ce qui l'environne sont
+agités. L'homme qui aime à contempler le spectacle de la nature examine
+toutes choses: il comprend que tout cela le regarde; bien plus, il sait
+qu'il a été placé lui-même sur cet immense théâtre comme spectateur et
+admirateur de l'œuvre sublime de la création. Qu'est-ce, en effet, autre
+chose que l'homme, si ce n'est l'être se rapprochant le plus de Dieu, et
+créé pour contempler tout ce qui compose le monde. Anaxagoras, interrogé
+pourquoi il avait été mis au monde, répondit: «Afin de contempler le
+ciel, le soleil et la lune.» «L'homme, dit Cicéron (_De Naturâ Deorum_,
+lib. II), est né pour contempler le monde et imiter ce qu'il voit.--Je
+crois que les dieux immortels, dit le même Cicéron (_In Catone Majore_),
+ont introduit les âmes dans les corps des hommes afin d'établir des
+êtres qui pussent considérer la terre, et qui, contemplant l'ordre
+établi dans le ciel, s'efforçassent de l'imiter par leur manière de
+vivre et par leur constance.»
+
+Ce n'est que longtemps après avoir plané à ces hauteurs métaphysiques,
+que Junius se décide à aborder son sujet au point de vue historique et
+critique. Il le fait, dans le troisième livre de son traité, avec une
+grande richesse d'érudition, et une force non moins remarquable de
+raisonnement. Néanmoins, il n'a pas d'illusion sur la valeur de son
+œuvre, et ne croit pas qu'elle soit à la hauteur du sujet qu'il avait
+entrepris de traiter.
+
+«Si quelqu'un, dit-il en terminant[265], venait à croire que j'ai pu
+épuiser un sujet si vaste, dans un ouvrage si court, il se tromperait
+gravement; car il n'apercevrait ni mon insuffisance, ni l'étendue de la
+matière. Je me suis proposé seulement d'indiquer aux artistes, ainsi
+qu'aux amateurs de ces attachantes études, les sources où ils pourraient
+puiser et les pentes qu'elles suivaient. Mais je n'ai pas eu la
+présomption de m'offrir comme un guide; ce qui eût été de ma part une
+preuve d'arrogance; il me suffisait de montrer comme avec le doigt où
+étaient les sources.»
+
+C'est là, en effet, le mérite principal du traité de Junius. Ce mérite
+est encore plus appréciable dans le catalogue des peintres, des
+architectes, des statuaires, des graveurs de l'antiquité et de leurs
+œuvres, qu'il a composé, et qui a été imprimé après sa mort, dans la
+seconde édition de son ouvrage, donnée par Grævius à Rotterdam, en 1694.
+Ce catalogue, qui ne comprend pas moins de deux cent trente-six pages,
+grand in-4º, est certainement le plus complet qui ait jamais été dressé
+sur les artistes égyptiens, étrusques, grecs et romains, et sur leurs
+œuvres. Tout ce que les modernes ont écrit depuis sur ce sujet, a été
+puisé à cette source.
+
+Il ne faudrait pas croire que Junius se soit borné à comprendre dans ce
+catalogue les seuls artistes; il y admet également, ainsi qu'il
+l'exprime à l'article de M. Agrippa, _ob eximium ergà hasce artes amorem
+et cultum_, les hommes qui, dans l'antiquité, se sont montrés favorables
+aux arts. La notice consacrée à cet ami d'Auguste donne, sur la
+construction et la décoration du Panthéon, à Rome, des renseignements
+qu'il serait fort difficile de trouver réunis ailleurs. Les articles
+consacrés à Apelles, Phidias, Praxitèle, Polyclète, Parrhasius, Xeuxis,
+ne sont pas moins précieux. Il en est de même des indications que
+rapporte Junius, d'après un grand nombre d'auteurs anciens, sur des
+artistes de second ordre.
+
+Le traité de la peinture des anciens, dont la première édition parut en
+1636, eut un grand succès en Angleterre et ailleurs. Hugo Grotius, le
+savant auteur du _Mare liberum_ et du traité _De jure belli et pacis_,
+qui n'était pas moins versé dans la connaissance des lettres et des
+beaux-arts que dans le droit des gens et dans la politique, s'empressa
+de féliciter Junius de cette importante publication. Ils se
+connaissaient presque depuis l'enfance, étant à peu près de même
+âge[266]; de plus, Grotius, lorsqu'il fut envoyé à l'université de Leyde
+pour y terminer ses études, avait été reçu dans cette ville par le père
+de Junius, chez lequel il demeura pendant trois années[267]. Après une
+enfance et une jeunesse consacrées entièrement à l'étude des sciences et
+des lettres, Grotius, devenu le partisan et l'ami du grand pensionnaire
+Barneveldt, éprouva, comme cet homme célèbre, les mécomptes de la vie
+politique. Condamné, à la suite de l'exécution du grand pensionnaire,
+qui eut lieu le 13 mai 1619, à la confiscation de ses biens et à une
+détention perpétuelle, Grotius parvint, grâce au dévouement de sa femme,
+au bout de plus de deux années de captivité, à s'échapper de prison et à
+se réfugier en France. Il y resta environ dix ans, d'avril 1621 à la fin
+de septembre 1631. Bien accueilli par les savants et par les magistrats,
+ce fut dans la maison de campagne du président de Mesmes, à Balagny,
+près de Senlis, qu'il prépara la publication de son fameux traité _De
+jure belli et pacis_. À l'époque où parut l'ouvrage de son ami Junius
+sur la peinture des anciens, Grotius était revenu à Paris, en qualité
+d'ambassadeur de la reine de Suède, fonctions qu'il devait à la
+bienveillance de son ami, le grand chancelier Oxenstiern, et qui le
+mettait, sous la sauvegarde du droit des gens, à l'abri de nouvelles
+persécutions. Ce grand esprit, au milieu des luttes politiques et des
+négociations les plus épineuses, trouvait encore le temps de cultiver
+les lettres et d'admirer les œuvres de l'art. L'érudition profonde,
+l'austérité de mœurs d'un grand nombre de citoyens des Provinces-Unies,
+n'excluaient pas alors le goût des belles choses, et c'est à cet heureux
+mélange de savoir, de vie régulière et de fantaisie, que l'école
+hollandaise doit, en grande partie, ses œuvres les plus admirables.
+Grotius était lié avec les principaux artistes flamands et hollandais de
+son temps, particulièrement avec Rubens et Van Dyck; son portrait avait
+été peint plusieurs fois, notamment en 1599, lorsqu'il était à peine âgé
+de quinze ans. Il figure en tête de son ouvrage sur _Martianus Capella_,
+publié à la Haye à cette époque. On l'y voit décoré de la chaîne d'or,
+présent de Henri IV à son premier voyage en France. Grotius ne pouvait
+pas rester indifférent à l'ouvrage de son ami sur la peinture des
+anciens. Il avait reçu le livre de Junius vers le commencement de 1638;
+voici en quels termes il le remercia de cet envoi[268].
+
+«Je t'adresse mes remercîments les plus vifs, très-savant Junius, pour
+ton livre _De pictura veterum_, que tu as bien voulu me donner, et qui
+reflète l'image la plus vraie de ton esprit et de ton érudition.
+J'admire l'étendue de tes lectures, le jugement, l'ordre et ce que tu as
+emprunté à tous les autres arts pour orner celui-là. Cet ouvrage me
+paraît de tous points comparable à ces tableaux composés de pierres de
+diverses couleurs, tels que celui que Satureius célèbre dans une
+épigramme grecque[269], et que Procope nous apprend avoir appartenu au
+roi des Goths Théodoric. La variété charme, et plus encore l'admirable
+ensemble qui résulte de cette variété même. Donne-nous, je t'en prie,
+beaucoup d'œuvres semblables; mais je te rappelle ta promesse de nous
+donner aussi les noms des anciens peintres et le catalogue de leurs
+ouvrages[270]. Et afin que tu demeures entièrement convaincu que j'ai
+bien lu réellement toutes les parties de ton livre, je te demande de
+m'expliquer ce que veut dire Claudien par ces mots: voiles hébraïques
+(_vela hebraïca_). Tu sais qu'il n'était pas permis aux Juifs de
+représenter l'image d'aucun être animé, même sur des voiles: réfléchis
+s'il ne faudrait pas lire: _Lydiacis quæ pingitur India velis_, ou toute
+autre variante qui te paraîtra préférable. De cette manière, tu
+dissiperas mes doutes. Toutes les fois que je trouve quelqu'un revenant
+d'Angleterre, je m'empresse de lui demander de tes nouvelles et de
+m'informer de la situation de tes affaires. J'ajouterai, si tu le
+permets, une prière: c'est de saluer cordialement en mon nom Seldenus,
+Patritius, ton homonyme Pettœus et d'autres encore, avec lesquels je
+suis lié d'une étroite amitié.--Tout à toi de cœur.--H. Grotius.--Paris,
+31 mai 1638.»
+
+Junius s'empressa de déférer au désir de son savant ami, et lui écrivit
+de nouveau le 12 juillet; mais nous n'avons pas retrouvé sa lettre.
+Voici la réponse que lui adressa Grotius, de Paris, le 23 septembre de
+la même année 1638:
+
+«Je t'aime à beaucoup de titres, très-savant Junius, et j'attache un
+grand prix à ce que, en retour, tu me conserves ton attachement. Tu sais
+combien est ancienne cette amitié qui existe entre nous, et quelles
+profondes racines elle a jetées. Garde-toi de croire, néanmoins, que les
+observations qui m'ont été suggérées par la lecture de ton ouvrage sur
+la peinture des anciens, aient été influencées par notre vieille amitié.
+De même que les juges, dans les causes qui leur sont soumises,
+s'attachent à prononcer leurs sentences d'après les faits et les titres,
+sans aucune acception de la personne d'un ami ou d'un ennemi, de même
+j'ai l'habitude d'en user à l'égard des écrits des autres. En ce qui
+concerne ton livre, je suis d'autant plus certain de l'avoir bien jugé,
+que mon sentiment est tout à fait conforme à celui des hommes les plus
+instruits que j'ai consultés. Dès lors, quel doute pouvait-il me
+rester sur le mérite de ton ouvrage? Tu m'as fait plaisir, en
+m'apprenant que tu m'avais rappelé au souvenir de Selden et de Patritius
+Junius. Je leur dois beaucoup comme homme public, à cause des ouvrages
+qu'ils ont publiés dans l'intérêt de l'humanité, et, en mon particulier,
+parce que j'ai souvent éprouvé les marques de leur bienveillance....»
+
+Si les éloges de Grotius devaient satisfaire Junius, au point de vue de
+l'érudition et des savantes recherches dont son livre est rempli, il
+n'était pas moins désireux d'obtenir l'approbation des artistes, juges
+plus compétents des questions traitées dans son ouvrage. Cette
+approbation ne se fit pas attendre. Van Dyck, avec lequel il s'était lié
+en Angleterre, mais qui était alors retourné en Flandre, lui écrivit de
+Desen, le 14 août 1636, la lettre suivante[271]:
+
+«Monsieur, le baron Canuwe m'a renvoyé par mer un exemplaire de votre
+ouvrage _De pictura veterum_, qui lui paraît d'un grand mérite, et qu'il
+considère comme un travail des plus érudits. Je suis certain qu'il
+recevra du public un accueil aussi satisfaisant que tout livre publié
+jusqu'à ce jour, et que les arts recevront de nombreux éclaircissements
+d'un ouvrage aussi remarquable, qui doit évidemment avancer leur
+réhabilitation, et assurer une grande réputation à son auteur. Je l'ai
+récemment communiqué à un homme très-instruit qui venait me visiter,
+et il m'est difficile de vous dire en quels termes favorables il parla
+de votre livre, qu'il regarde comme le plus curieux et le plus profond
+qu'il ait jamais connu. Ledit baron Canuwe désire en recevoir un
+exemplaire aussitôt qu'il sera mis en publication, persuadé qu'il est
+que chacun le lira avec un intérêt particulier, et il est impatient de
+l'avoir sous les yeux. Comme j'ai fait faire la gravure du portrait du
+chevalier Digby, dans l'intention de la mettre en vente, je vous prie
+humblement de me gratifier de quelques mots pour lui servir
+d'inscription[272]. Ce sera me rendre un service et me faire un grand
+honneur. La présente ne tendant qu'à vous offrir mes respectueux
+services, croyez-moi toujours, monsieur, votre indigne serviteur,--Ant.
+Van Dyck.»
+
+L'illustre chef de l'école flamande, Rubens, ne tarda pas à suivre
+l'exemple de son élève: il écrivit à Junius dans le mois d'août 1637,
+d'Anvers, où il était alors en passant, et comme il le dit: _Stans pede
+in uno._ Sa lettre, commencée et terminée en flamand, et probablement
+interrompue et reprise plusieurs fois, est écrite, pour la plus grande
+partie, en latin, langue que l'éminent artiste connaissait à fond, comme
+tous les hommes distingués de son époque. En voici la traduction pour la
+première fois en français[273]:
+
+«Vous aurez été très-étonné que je n'aie pas jusqu'ici accusé réception
+de votre lettre. Je vous prie de croire qu'il n'y a pas plus de douze
+jours que je l'ai reçue. Elle m'a été remise par un homme de cette
+ville, nommé Leone Hemselroy, qui s'est beaucoup excusé de ce retard.
+Telle est la raison pour laquelle je ne vous ai pas écrit plus tôt. Je
+désirais aussi de la lire avant de vous répondre, comme je l'ai fait
+avec beaucoup d'attention. Je puis dire avec vérité, que vous avez
+extrêmement honoré notre art, par ce trésor immense recueilli dans toute
+l'antiquité avec un si grand soin, et communiqué au public dans un si
+bel ordre. Car ce livre, pour tout dire en un mot, est véritablement le
+plus riche en exemples, sentences et préceptes, épars jusqu'alors dans
+les ouvrages des anciens, réunis aujourd'hui à l'honneur et gloire de
+l'art de la peinture, et pour notre plus grand profit. C'est pourquoi je
+trouve, monsieur, que vous avez atteint complètement le but que vous
+vous étiez proposé par le titre et la matière de ce livre _De la
+peinture des anciens_. Vos conseils et vos règles, vos jugements qui
+jettent tant de lumière sur les points les plus obscurs, une érudition
+vraiment admirable, relevée par tous les agréments du style le plus
+élégant, un ordre excellent, un soin et une correction infinie de toutes
+les parties, font de cet ouvrage un des plus parfaits que je
+connaisse. Mais, parce que les exemples des peintres anciens ne peuvent
+être suivis plus ou moins que selon le degré d'imagination et
+d'intelligence de chaque lecteur, je voudrais, qu'avec la même
+application, il vous fût possible de composer un traité semblable sur
+les peintures des Italiens, dont les ouvrages existent aujourd'hui comme
+des types, et peuvent être montrés du doigt, en disant: Les voilà! Car
+les choses qui tombent sous le sens se gravent et entrent plus
+profondément dans l'esprit, réclament un examen plus attentif, et
+profitent plus à ceux qui veulent les étudier, que les objets qui ne se
+présentent à nous que par la seule force de notre imagination, comme
+dans un songe. Ces objets, décrits par un texte obscur, échappent
+souvent, bien qu'ils soient trois fois expliqués, comme l'image
+d'Eurydice échappe à Orphée, et privent ainsi le lecteur de l'espoir de
+les comprendre. C'est ce que j'ai éprouvé moi-même, je dois l'avouer. En
+effet, quel est celui d'entre nous qui, entraîné par les descriptions de
+Pline ou des autres auteurs anciens, n'a pas essayé, séduit par la
+beauté de l'entreprise, de se représenter devant les yeux un des
+chefs-d'œuvre d'Apelles ou de Timanthe? Et cependant, il n'est parvenu
+qu'à imaginer quelque pensée indigne de la beauté, de la majesté de
+l'art antique. Car chacun est plein d'indulgence pour son propre génie,
+et compose volontiers une sorte de mélange qui ne ressemble en rien aux
+chefs-d'œuvre des anciens, et qui même est une injure envers leurs
+illustres mânes. Comme je fais profession de la plus grande vénération
+pour leur mémoire, je préfère, je l'avouerai franchement, suivre les
+traces de ceux qui existent encore, plutôt que de m'efforcer en vain de
+refaire, par la seule pensée, les ouvrages des maîtres anciens. Je vous
+prie de prendre en bonne part, ce que, en considération de notre amitié,
+je prends la liberté de vous écrire. Je me flatte qu'après un si
+excellent entremets (_promulcidem_?), vous ne nous refuserez pas le
+commencement même du repas (_ipsum caput cœnæ_), que nous désirons tous
+avec tant d'ardeur; puisqu'il est vrai que, de tous ceux qui jusqu'ici
+ont traité de cette matière, aucun n'a satisfait notre appétit; car il
+faut en venir séparément à chaque œuvre en particulier, ainsi que je
+l'ai dit. Je me recommande du fond du cœur à votre bienveillance, et
+après vous avoir remercié de l'honneur que vous m'avez fait en m'offrant
+votre amitié et votre livre, j'ai l'honneur d'être pour toujours votre
+dévoué P.-P. Rubens.»
+
+Rubens, on le voit, tout en louant le livre de Junius, le juge en grand
+peintre, et à l'aide des comparaisons et des images poétiques dont son
+imagination savait embellir ses tableaux. Il a raison, assurément, de
+préférer la vue des chefs-d'œuvre de Léonard de Vinci, de Michel-Ange,
+de Raphaël, du Corrège et des autres grands Italiens, à l'explication,
+toujours obscure, des ouvrages des artistes de l'antiquité. On doit
+regretter que Junius n'ait pas voulu ou n'ait pas pu suivre les conseils
+du chef de l'école flamande, et qu'il n'ait point composé, ainsi que
+le désirait Rubens, un second traité _De pictura Italorum_. Peut-être,
+le savant bibliothécaire du comte d'Arundel était-il trop porté vers les
+recherches de pure érudition, pour réussir également bien dans l'examen
+et l'appréciation des œuvres de la Renaissance, que tous les amateurs
+pouvaient indiquer du doigt, comme Rubens. D'ailleurs, il aurait fallu,
+pour mener cette entreprise à bonne fin, que Junius abandonnât
+l'Angleterre pour l'Italie, et la religion protestante, à laquelle il
+était fort attaché, s'opposait à ce voyage.
+
+Tel qu'il est, avec le catalogue des artistes de l'antiquité, l'ouvrage
+de Junius mérite les éloges qu'il a reçus de Grotius, de Rubens et de
+Van Dyck. S'il ne présente pas méthodiquement une histoire de l'art
+proprement dite, comme Winckelmann l'a composée plus tard, il renferme
+les documents les plus nombreux et les plus authentiques sur la vie des
+artistes anciens et sur leurs œuvres. C'est une mine féconde qui a été
+souvent exploitée: beaucoup d'auteurs, parmi les modernes, ont imité et
+quelquefois même copié Junius sans le dire. Il est à peu près le seul
+qui ait eu le courage de remonter jusqu'aux sources, et son travail
+indique combien étaient profondes et consciencieuses les études
+consacrées, par les savants et les amateurs du dix-septième siècle, à la
+recherche du beau depuis l'origine de l'art.
+
+Dans son épître dédicatoire à Charles Ier, Junius déclare qu'il a
+entrepris le traité _De la peinture des anciens_ pour obéir à la volonté
+du noble comte d'Arundel, et qu'il s'est inspiré des monuments de l'art
+ancien que son patron avait réunis dans sa demeure. Ce ne fut point sans
+des difficultés infinies et des dépenses énormes que le comte réussit à
+faire parvenir en Angleterre les statues, les bas-reliefs et les
+inscriptions enlevés par lui à la Grèce et à l'Italie. Ces précieux
+restes ont été les premiers monuments de l'antiquité introduits en
+Angleterre. Comme ils font aujourd'hui partie des collections de
+l'université d'Oxford, leur histoire et leur description ont été
+plusieurs fois publiées. Nous empruntons à l'avertissement donné par le
+docteur Richard Chandler, en tête de l'ouvrage intitulé _Marmora
+oxoniensia_[274], l'historique de leur arrivée à Londres dans le palais
+d'Arundel, et de la sensation qu'ils excitèrent chez les savants, les
+amateurs et les artistes.
+
+Après avoir expliqué que le comte avait fait choix de Guillaume Pettæus
+(Petty) pour chercher et acquérir, en Italie, en Grèce, en Turquie et
+dans tout le Levant, ce qu'il trouverait de plus remarquable parmi les
+restes des marbres, statues, bas-reliefs et inscriptions de l'antiquité,
+Richard Chandler raconte, qu'une partie de ces marbres était parvenue à
+Londres en 1627. Déposés dans la maison et les jardins du comte
+d'Arundel, sur les bords de la Tamise, les savants et les hommes les
+plus distingués accouraient de toutes parts pour les voir.--«On
+remarquait parmi eux l'illustre Robert Cotton, qui s'empressa d'aller
+trouver Selden, le priant avec instance de venir le lendemain matin (car
+il faisait alors nuit), pour examiner avec la plus grande attention ces
+arcanes enlevés à la Grèce. Selden y ayant consenti, ils convinrent de
+s'adjoindre leurs amis communs, Patricius Young, ou, comme il préférait
+s'appeler, Junius, et Ricardus James, l'un célèbre par la découverte
+qu'il avait faite de l'épître de saint Clément aux Corinthiens, qu'il
+publia, et par d'autres ouvrages; l'autre possédant une profonde
+érudition, acquise par un travail opiniâtre, et alors occupé à colliger
+les manuscrits dont s'est enrichie la bibliothèque Cottonienne.
+
+«Le lendemain matin, à la pointe du jour, ces doctes investigateurs des
+monuments de l'antiquité se réunirent chez le comte d'Arundel, et, après
+avoir lavé et nettoyé les marbres, découvrirent le pacte de l'alliance
+conclue entre les habitants de Smyrne et ceux de Magnésie, dont ils
+restituèrent le texte, en le rendant d'une entente facile. Bientôt, la
+renommée répandit la nouvelle de la découverte de cette inscription, et,
+de toutes parts, se manifesta le désir d'en avoir des reproductions.
+Mais Selden s'y opposa, craignant que, par suite de l'incurie des
+copistes, le texte, qu'ils avaient eu tant de peine à rétablir dans
+toute sa pureté, ne fût bientôt altéré de nouveau. Il promit donc à ses
+amis, qui désiraient avoir cette inscription, de la publier avec
+quelques autres. Il tint parole l'année suivante[275], à la satisfaction
+de tous les érudits, et particulièrement du célèbre Peiresc[276]. Ce
+personnage, auquel nul sacrifice ne coûtait lorsqu'il s'agissait
+d'acheter des raretés, apprit avec le plus vif intérêt, que
+quelques-unes de ces inscriptions avaient été acquises par un homme dont
+il faisait le plus grand cas; tandis que, lui-même, avait déboursé
+autrefois à Smyrne cinq cents pièces d'or pour les obtenir, sans avoir
+pu se les procurer, son chargé de pouvoirs, Sampson, ayant été jeté en
+prison par la fourberie des Turcs; ce qui avait permis à Pettæus de les
+racheter pour le comte d'Arundel, mais à un prix beaucoup plus
+élevé.--Le livre de Selden obtint un si grand succès, qu'au bout de
+quelques années, on ne trouvait plus à l'acheter, à quelque prix que ce
+fût.»
+
+Rubens, qui se trouvait à Londres en 1629, écrivait à Peiresc, le 9 août
+de cette année: «Le duc d'Arundel possède une infinité de statues
+antiques, grecques et romaines, que vous aurez vues, puisqu'elles se
+trouvent publiées par Jean Selden et sont savamment commentées par le
+même auteur, ainsi qu'on avait le droit de l'attendre de son grand
+talent. Vous aurez sans doute vu son traité _De Diis Syris_, qu'on vient
+de réimprimer _recensitum iterum et auctius_. Mais je voudrais bien
+qu'il se renfermât dans les bornes de la science, sans aller se mêler à
+tous ces désordres politiques qui l'ont privé de sa liberté, ainsi que
+plusieurs autres membres du Parlement, accusés d'avoir agi contre le roi
+dans la dernière session[277].»
+
+Le comte d'Arundel avait adopté l'ordre suivant pour l'arrangement de
+ses marbres: les statues et les bustes étaient placés dans la galerie
+_d'Arundel-House_, à Londres; les marbres chargés d'inscriptions étaient
+appliqués contre les murs du jardin de cet hôtel, et les statues d'un
+ordre inférieur, ou celles qui étaient mutilées, décoraient le jardin
+d'été que le lord avait à Lambeth. Plusieurs catalogues apprennent que
+la collection des marbres d'Arundel contenait trente-sept statues, cent
+vingt-huit bustes, et deux cent cinquante marbres écrits, sans compter
+les autels, les sarcophages, les vases, divers fragments et des bijoux
+antiques inestimables[278].--Junius avait donc raison de vanter la
+munificence de son illustre patron, qui n'avait reculé devant aucun
+sacrifice pour enrichir sa patrie de ces précieux trésors.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+ Ambassade du comte d'Arundel en Allemagne, près de l'empereur
+ Ferdinand II.--Extraits du journal de cette mission, publié par W.
+ Crowne.--Description des collections de l'empereur Rodolphe, à
+ Prague, et du palais de Wallenstein.--Récit de la mort de ce
+ général.--Représentation donnée en l'honneur du comte par les
+ Jésuites de Prague.--Acquisition de la bibliothèque de Pirckheimer
+ à Nuremberg.--Retour du comte en Angleterre.
+
+1636
+
+
+En 1636, l'année même où Junius publia son ouvrage, le comte d'Arundel,
+fut envoyé par le roi Charles Ier d'Angleterre, en ambassade
+extraordinaire près Ferdinand II, empereur d'Allemagne. La relation, ou,
+pour parler plus exactement, le journal itinéraire de cette mission nous
+a été conservé. Il a été écrit, jour par jour, par un gentilhomme
+anglais, William Crowne, attaché à la suite du comte[279].
+
+L'ambassadeur quitta Greenwich le jeudi 7 avril 1636, pour s'embarquer
+à Margate et se diriger vers La Haye, afin de présenter, en passant, les
+compliments du roi d'Angleterre au prince d'Orange. Il s'achemina
+ensuite par Utrecht, Wesel, Dusseldorf, Cologne, Coblentz, Mayence,
+Francfort-sur-le-Mein, Nuremberg, Passaw et Lintz, où il trouva
+l'empereur et l'impératrice qui étaient venus à sa rencontre. Il eut son
+audience de réception le 6 juin, et dut demeurer dix-neuf jours à Lintz,
+pour y mener à fin les négociations qui l'y avaient amené, et dont
+l'objet principal était le rétablissement de la paix dans l'Allemagne,
+troublée depuis longtemps par la guerre dite de Trente ans. Pendant tout
+son séjour à Lintz, l'ambassadeur anglais fut logé et entretenu aux
+frais de l'empereur, et des fêtes furent données en son honneur.
+L'historiographe de cette mission n'a transmis aucune description de ces
+fêtes.
+
+Après s'être rendu à Vienne et à Augsbourg, où le comte visita plusieurs
+établissements des Jésuites, qui le reçurent avec les plus grands
+honneurs, il se dirigea vers Prague, où il arriva le 6 juillet, «Étant
+entrés dans le château qui servait de résidence au roi de Bohême....
+après avoir traversé trois belles cours, dans l'une desquelles il y
+avait une statue de saint Georges, à cheval, en bronze, et une fontaine,
+ils arrivèrent à une grande salle où il y avait de nombreuses et belles
+boutiques, comme à Westminster. Ils traversèrent ensuite un grand nombre
+de salles ornées de peintures, dont l'une était décorée de portraits
+de nobles anglais, et montèrent au second étage, où était la chambre du
+conseil. Les seigneurs bohémiens s'y trouvaient réunis avec les
+conseillers de l'empereur. Mais là, s'éleva un tel tumulte, que les
+Bohémiens jetèrent ces conseillers par les fenêtres, élevées de plus de
+quarante-cinq pieds au-dessus du sol, et ils tirèrent sur eux des coups
+de pistolet... Alors nous descendîmes dans une salle basse,
+véritablement magnifique, qui sert pour leurs bals masqués. Son plafond
+est soutenu par un grand nombre de belles colonnes, et, au milieu, elle
+est décorée de statues de bronze. Le long des murs pendent des tableaux
+représentant des chevaux indiens, qui étaient alors à Prague. À côté, se
+trouve une grande salle à manger, dont la table est en mosaïque, et à
+l'extrémité de laquelle on voit de belles armes... C'est dans le
+_Schant-hamber_ que se trouvent le trésor et les superbes collections de
+l'empereur Rodolphe.
+
+«Dans la première salle, un grand nombre de dressoirs ou buffets adossés
+aux murs renferment: le premier, des objets en corail; le second, en
+porcelaine; le troisième, en nacre de perle; le quatrième, des feuilles
+de cuivre curieusement gravées; les cinquième et sixième, des
+instruments de mathématiques; le septième, des bassins, des aiguières et
+une coupe d'ambre; le huitième, des vases d'or et de cristal; le
+neuvième, de cristal de roche; le dixième, des ouvrages de mosaïque; le
+onzième, des objets en ivoire, plus une grande corne de licorne de un
+_yard_ de long; le douzième, des ouvrages en relief; le treizième, en
+émail; le quatorzième, d'objets antiques, jetés en argent; le quinzième,
+des cabinets de diamants de Bohême, et quelques petites boîtes de perles
+du même pays; le seizième, d'objets relatifs à l'astronomie; les
+dix-septième et dix-huitième, des objets indiens; le dix-neuvième, des
+choses venant de la Turquie; le vingtième, une statue de femme de
+grandeur naturelle, vêtue de soie. Au milieu de la salle, sont des
+horloges; le chroniqueur en décrit sept de différentes sortes, à
+sonneries, avec musique, mettant en mouvement des personnages, fort
+curieuses, à ce qu'il paraît, pour le temps, et devant lesquelles il
+resta en admiration.--«Nous entrâmes alors dans une petite pièce fermée,
+dans laquelle il y avait beaucoup de niches pratiquées dans l'épaisseur
+du mur, et renfermant les présents envoyés à l'empereur, comme des
+casques dorés et des statues.--Dans la troisième salle, quatre dressoirs
+le long des murs, remplis de rares peintures, et, au milieu, des objets
+antiques, comme une statue de jeune fille de grandeur naturelle, qui fit
+la guerre[280], et une machine qui servait autrefois à imprimer les
+livres. La quatrième salle renferme des armoires remplies de raretés
+anatomiques, de poissons, de coquilles, de livres, parmi lesquels une
+Bible in-folio de la plus grande beauté.....»--Après avoir visité les
+églises de Prague, et s'être promené dans le parc, hors de la ville,
+le comte d'Arundel voulut voir le nouveau palais que Wallenstein s'était
+fait construire.... «Son Excellence traversa d'abord une immense salle
+longue, au moins, de quarante-huit pas, et large de trente et un. Nous
+montâmes ensuite à des galeries où des tableaux étaient exposés, et où
+l'on avait peint sur les murs l'histoire d'Hercule, et au plafond
+diverses compositions tirées d'Ovide. Dans la salle d'audience, les
+quatre Éléments sont peints au milieu du plafond. À la suite, se
+trouvent un grand nombre de belles chambres. Dans le jardin, on voit
+cinq fontaines avec de grandes statues qui les décorent, et la fontaine
+de Neptune, surmontée de quatre nymphes, avec une belle grotte; mais les
+eaux ne coulèrent pas. Nous allâmes ensuite visiter l'écurie, pouvant
+contenir vingt-six chevaux. Les colonnes et les mangeoires sont
+entièrement de marbre rouge; il y a quarante-huit colonnes, et chacune
+d'elles a coûté vingt-cinq livres (sterling). Quatre cours environnent
+le palais, qui appartient maintenant au roi de Hongrie. Ce Wallenstein
+était le seul général en chef de l'empire, sous les ordres de
+l'empereur. Il devint si puissant, qu'il inspira de la crainte à
+l'empereur, et c'est avec raison, si l'on considère les complots que
+Wallenstein avait tramés contre sa couronne. Mais, pour en prévenir
+l'explosion, l'empereur donna l'ordre à quelques officiers irlandais
+qu'il entretenait à son service, de le surveiller la nuit et de le
+mettre en pièces, ce qui arriva le soir même. Un de ces officiers étant
+entré à l'improviste dans sa chambre, le trouva en chemise, et lui dit:
+«Vive Ferdinand, mais meure le traître Wallenstein!» Ce dernier,
+étendant les bras, se mit à crier: Oh! mon Dieu! en recevant un coup de
+hallebarde. Cela fait, ils lui coupèrent la tête, et, sur-le-champ, la
+portèrent à l'empereur, lequel les récompensa largement, et continua à
+leur accorder sa faveur.»--Telle est la morale que l'honorable gentleman
+tire de l'assassinat de Wallenstein. Nous regrettons d'être obligé
+d'ajouter que le comte d'Arundel s'empressa de recevoir le colonel
+écossais Lesley et l'Irlandais Deverous[281] que l'histoire accuse du
+meurtre du duc de Friedland.
+
+Bien qu'attaché à l'un des plus grands connaisseurs du dix-septième
+siècle, il ne paraît pas que William Crowne ait compris la beauté des
+statues et des peintures qu'il put voir en Allemagne. Le narrateur prit
+plus d'intérêt aux fêtes et aux spectacles donnés en l'honneur de son
+noble patron. Il nous a conservé le programme d'une pièce allégorique,
+composée par les Jésuites de Prague, représentée dans leur collège, et
+faisant allusion aux espérances que la mission du comte d'Arundel avait
+fait naître en Allemagne.
+
+«.....Son Excellence, dit-il[282], fut invitée à assister à une
+représentation au collège des Jésuites, dont le supérieur est un
+Irlandais, qui le reçut comme un prince. D'abord, un discours lui fut
+adressé par un jeune élève; il fut ensuite salué, à son passage, par une
+garde de soldats qui déchargèrent leurs mousquets en son honneur. Son
+Excellence arriva ensuite à la salle où la comédie fut jouée à sa grande
+satisfaction, non-seulement eu égard au sujet de la pièce, mais surtout
+à cause du talent des acteurs, de la beauté des costumes, au nombre de
+plus de cinquante, et des rôles joués par les jeunes écoliers et par
+plusieurs fils de nobles barons. La représentation terminée, ils
+désirèrent être admis à baiser la main de Son Excellence, à genoux, en
+témoignage de son approbation. Je joins ici, ajoute le narrateur,
+l'argument de la pièce[283].
+
+«La Paix, qui habite l'Angleterre, exilée depuis longtemps de la
+Germanie, se prépare à rentrer dans ce pays.
+
+«Drame représenté à Prague, en 1636, par les élèves du collège des
+Jésuites, à l'occasion de la visite faite à ce collège par le
+très-illustre et très-excellent Thomas Howard, comte d'Arundel et de
+Surrey, ambassadeur extraordinaire du très-puissant roi d'Angleterre
+Charles Ier, près l'auguste empereur Ferdinand II et les princes de
+l'empire.
+
+«PROLOGUE.--Le valet de Mercure, occupé à préparer le théâtre, rencontre
+une troupe de jeunes enfants, désireux de voir l'ambassadeur du roi
+d'Angleterre; il leur fait savoir qu'il ne croit pas qu'ils puissent le
+voir du théâtre, à moins qu'ils ne lui adressent leurs félicitations sur
+son arrivée. Ne pouvant les lui présenter en latin, à cause de leur
+extrême jeunesse, il les invite à le faire en diverses langues.
+
+«PREMIÈRE PARTIE.--Scène première.--Mercure reçoit les dieux et les
+déesses, qui se rendent au conseil avec les attributs et les costumes
+qui les distinguent, et il assigne à chacun sa place.
+
+«Scène deuxième.--Astrée se plaint à Jupiter et aux dieux des crimes des
+mortels. Jupiter, après avoir recueilli les opinions, livre la Terre à
+Mars et à Vulcain, afin qu'ils la punissent.
+
+«Scène troisième.--La Paix, désolée, cherche un lieu où elle puisse
+échapper à la fureur de Mars; Neptune la fait monter sur une conque
+marine et la conduit en Angleterre.
+
+«Scène quatrième.--Mars divise en plusieurs parts le globe de la terre
+et le distribue à Bellone, aux Furies et à ses autres compagnes.
+
+«SECONDE PARTIE.--Scène première.--Cérès, Apollon, Bacchus déplorent,
+auprès de Jupiter, les calamités dont ils ont à souffrir de la part de
+Mars. Jupiter les renvoie à Neptune.
+
+«Scène deuxième.--Neptune annonce qu'il a remis l'empire de la mer à
+Charles, roi d'Angleterre; il leur dit d'aller le trouver, s'ils veulent
+rendre la paix au monde.
+
+«Scène troisième.--Mercure ordonne à Cérès et à Phœbus d'avoir bon
+espoir, car bientôt le roi Charles aura rétabli la paix, par les soins
+de son envoyé, Howard comte d'Arundel. La Paix assure qu'elle ne tardera
+pas à revenir en Germanie, son ancienne demeure. Tous se félicitent et
+adressent leurs compliments au noble comte.
+
+«Épilogue, faisant allusion aux armoiries de la famille Howard, par
+lequel on souhaite et on prédit à l'ambassadeur toute sorte de
+prospérités; et après l'avoir salué avec respect, un des acteurs, tant
+en son nom qu'au nom de tous, lui adresse des
+remercîments.--Applaudissez.»
+
+Ce n'était pas la première fois que les jésuites avaient montré, à
+l'ambassadeur de Charles Ier, le spectacle d'une représentation
+allégorique en son honneur. Déjà, pendant son séjour à Lintz, ils lui
+avaient offert le même divertissement. Mais William Crowne ne nous a
+conservé que l'argument de la pièce jouée à Prague.
+
+Malgré les assurances données par les anciennes divinités de l'Olympe,
+évoquées par les jésuites, la paix ne fut pas alors rétablie en
+Allemagne d'une manière durable. L'accord conclu momentanément le 4
+septembre 1636, avec l'intervention du comte d'Arundel, n'empêcha pas
+des torrents de sang de couler encore dans ce pays pendant de longues
+années. Le célèbre traité de Westphalie, signé en 1648, en reconnaissant
+la liberté de conscience comme un principe de droit public désormais
+inattaquable, put seul mettre un terme à ce conflit sanglant, qui
+avait ravagé l'Allemagne et une grande partie de l'Europe pendant plus
+de trente années. Ce qu'il y a de singulier, c'est que si la paix, à
+cette époque, rentra en Allemagne, elle abandonna l'Angleterre, ainsi
+que Mercure l'avait annoncé, et la laissa livrée à son tour aux fureurs
+de Mars et de Bellone. L'infortuné roi Charles Ier, que les Allemands
+invoquaient, en 1636, presque comme une divinité arbitre de la paix,
+renversé alors de son trône par ses ennemis acharnés, présenta le
+premier exemple d'un roi mis à mort par ses sujets, à la suite de la
+plus inique condamnation[284]. Ainsi vont les choses de ce monde, où les
+fortunes de certains hommes ne s'élèvent si haut que pour être
+renversées, aux yeux de tous, par une chute plus éclatante:
+
+ .....Tolluntur in altum,
+ Ut lapsu graviore ruant.
+
+Après avoir assisté, le 2 septembre 1636, au couronnement du fils de
+Ferdinand II, Ferdinand-Ernest, comme roi des Romains, le comte
+d'Arundel se mit en marche pour revenir. Il s'arrêta quelques jours à
+Augsbourg, où il alla voir dans le _Stadt-House_ des statues et des
+peintures, et, entre autres, l'Histoire de tous les dieux, peinte, dit
+William Crowne, par Raphaël; probablement une copie des fresques de la
+Farnésine de Rome. Il reprit ensuite son chemin par Nuremberg, où il
+fit l'acquisition de la bibliothèque de Bilibalde Pirckheimer, vendue
+par ses héritiers. On dit que cette collection faisait partie dans
+l'origine de celle formée à Bude, en 1485, par Mathias Corvin, roi de
+Hongrie, et qu'à sa mort, en 1490, elle était passée en la possession du
+père de Bilibalde Pirckheimer[285]. Continuant sa route par Francfort,
+Hanau, et le Rhin jusqu'à La Haye, le comte d'Arundel était de retour à
+Londres le 28 décembre 1636, et le lendemain il avait, à Hampton-Court,
+son audience du roi Charles Ier.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+ Le graveur Wenceslas Hollar, attaché au service du comte d'Arundel,
+ et ses principales œuvres.--Portrait du Sicilien Blaise de Manfre,
+ célèbre faiseur de tours.--Autres portraits gravés par
+ Hollar.--Jérôme Laniere.--Les deux Van der Borcht.
+
+1636--1646
+
+
+C'est pendant son voyage en Allemagne que le comte fit la connaissance
+du graveur Hollar, qu'il attacha à sa personne, et ramena avec lui en
+Angleterre. On croit que ce fut à Cologne qu'il rencontra cet artiste;
+mais la relation de Crowne n'en parle pas.
+
+Wenceslas Hollar est au nombre de ces artistes éminents que le travail
+le plus opiniâtre, joint à un talent remarquable, ne purent préserver
+des atteintes de la misère. Il naquit à Prague en 1607, et il paraît
+qu'il appartenait à une famille noble, qui fut complétement ruinée
+pendant la guerre de Trente ans: au moins, dans son portrait, dessiné et
+gravé par lui-même, en 1647, il s'est représenté au milieu d'un
+cartouche ou écusson avec ses armes, à quatre quartiers, et une montagne
+surmontée de deux fleurs de lis[286]. La légende d'un autre portrait de
+Hollar, peint par N. Meyssens[287], nous apprend que Hollar «était fort
+enclein à l'art de la miniature, principalement pour esclaircir; qu'il
+fut beaucoup retardé par son père; qu'en 1627 il partit de Prague,
+parcourut l'Allemagne s'adonnant à pratiquer l'eau-forte, et partit de
+Cologne, avec le comte d'Arundel, pour se diriger par Vienne et Prague
+vers l'Angleterre; qu'il y fut serviteur-domestique du duc d'Yorck, et
+que, par suite de la guerre civile, il se retira à Anvers, où il
+résidait encore en 1647.» Nous ajouterons, pour terminer cet aperçu de
+la vie de Hollar, qu'après un long séjour à Anvers, où il s'était fixé
+lorsque le comte d'Arundel fut parti pour l'Italie, Hollar se décida à
+rentrer en Angleterre, à l'époque du rappel du roi Charles II, et qu'il
+mourut à Londres en 1677. Cet artiste était naturellement travailleur,
+et le stimulant de la misère, contre laquelle il lutta souvent, surtout
+après son retour en Angleterre, lui fit composer un très-grand nombre de
+planches sur toutes sortes de sujets. Vertue, dans le dernier siècle, en
+Angleterre, et, récemment, M. L.-G. Parthey[288], à Berlin, ont rédigé
+un catalogue complet de son œuvre.
+
+La manière de Hollar est, généralement, un peu molle; ses contours sont,
+quelquefois, trop arrondis; sa pointe ressemble trop à du crayon. Ces
+défauts se font surtout remarquer dans ses plus grandes planches,
+représentant des sujets de sainteté, des vues de villes et des
+batailles. Mais dans ses portraits, ses costumes d'hommes et de femmes,
+ses paysages, ses animaux, et d'autres sujets dont la grandeur n'excède
+pas vingt centimètres de haut, et souvent beaucoup moins, sur une
+largeur proportionnée, Hollar atteint souvent la perfection par la
+finesse du burin, la délicatesse de tous les détails, le rendu,
+l'expression des physionomies, la savante disposition des ombres et des
+lumières. Le faire de cet artiste est véritablement original, et donne
+un cachet tout particulier à la plupart de ses œuvres, fort recherchées
+des amateurs, principalement en Angleterre. La réputation que Hollar
+s'acquit dans ce pays, sous les auspices du comte d'Arundel et de
+Charles Ier, dure encore aujourd'hui. Le talent du graveur suffirait
+pour justifier cette vogue; mais on sait que les Anglais recherchent,
+avec un empressement tout national, les œuvres de l'art qui se
+rapportent à leur histoire, à leurs traditions, à leurs mœurs, à leur
+pays. À cet égard, ils ont eu raison d'adopter Hollar presque comme un
+compatriote, car les pages les plus remarquables de son œuvre,
+non-seulement ont été composées à Londres, mais rappellent les
+personnages, les monuments, les campagnes de la vieille Angleterre.
+
+Le comte d'Arundel, en sa qualité d'Anglais et de grand maréchal du
+royaume, s'était attaché à réunir, dans sa collection, les tableaux qui
+pouvaient offrir un intérêt historique pour son pays. C'est ainsi qu'il
+possédait les plus beaux portraits de Holbein, représentant le roi Henri
+VIII, et ceux de ses femmes, Anne de Clèves, Catherine Howard, Jeanne
+Seymour et Anne de Boleyn. Dans le premier volume de l'œuvre de Hollar,
+qui est au cabinet des estampes, on trouve, sur la même feuille, les
+gravures exécutées par cet artiste de ces différents portraits. S'il est
+curieux, au point de vue historique, de pouvoir considérer la figure de
+boucher de ce roi Barbe-Bleue, à côté de celles des malheureuses
+victimes de ses passions désordonnées, il n'est pas moins intéressant,
+au point de vue de l'art, de voir avec quelle habileté le graveur a su
+rendre la finesse, la fermeté, l'expression qui caractérisent les
+portraits du grand peintre de Henri VIII.
+
+Mariette[289] estimait beaucoup les gravures que Hollar avait
+exécutées des dessins de Léonard de Vinci, faisant partie de la
+collection d'Arundel. «C'est peut-être, dit-il, ce que nous avons de
+mieux d'après ce peintre. Il serait cependant à souhaiter que Hollar eût
+imité avec un peu plus d'exactitude les originaux qu'il avait sous les
+yeux; qu'il les eût rendus trait pour trait et avec la même touche;
+qu'il n'y eût point ajouté un travail qui n'y met que de la propreté
+sans goût... Toutes ces planches de Hollar ne passent guère trois pouces
+de haut sur deux à cinq pouces de large. Elles sont distribuées en
+quatre ou cinq suites, à la tête desquelles sont autant de frontispices.
+Il y en a environ soixante-quinze qui ont été gravées à Anvers dans les
+années 1645 et suivantes.»
+
+Ce n'est pas seulement en Angleterre que Hollar grava les tableaux de
+son protecteur; lorsque ce dernier fut obligé de quitter sa patrie, et
+qu'il se fut réfugié à Anvers, il put emporter avec lui ses plus belles
+peintures. Comme pour se consoler dans son exil, le comte voulut que
+Hollar continuât de graver ses planches. C'est à cette époque, qu'arrivé
+à toute la maturité de son talent, il reproduisit au burin le portrait
+d'Albert Durer, d'après celui peint par ce maître, en 1498, à l'âge de
+vingt-six ans. Cette gravure est un petit chef-d'œuvre, digne de
+rivaliser avec l'original, pour la beauté, l'expression, la _maestria_;
+elle porte la date de 1648.
+
+Un autre portrait, non moins remarquable, gravé par Hollar, d'après un
+dessin _ad vivum_, c'est celui de Blaise de Manfre, Sicilien, faiseur
+de tours, prestidigitateur, le Robert-Houdin, le Hamilton, le Hume de
+cette époque. Il est représenté[290], dit la légende qui accompagne la
+gravure, _ætatis_ 72, bien qu'il ne paraisse pas cet âge, qu'il se
+donnait peut-être pour se faire mieux valoir. Sur le premier plan à
+gauche, il est à mi-corps, vu de trois quarts, vêtu à l'espagnole, avec
+de longs cheveux ou une perruque, clignant de l'œil, une vraie figure de
+Scapin, la main droite posée sur une table, les épaules appuyées
+légèrement au fût d'une colonne ornée de draperies. Dans le fond, au
+troisième plan, on l'aperçoit debout sur un théâtre, les deux poings sur
+les hanches, taisant jaillir de sa poitrine et tomber au milieu d'un
+nombreux public, composé de cavaliers à chapeaux à plumes et à petits
+manteaux, placés au second plan, son jet intarissable. Près de lui, sur
+le bord du théâtre, on voit une quantité de fioles, de bouteilles, de
+paniers. Au-dessus de sa tête, plane une Renommée avec la devise _Fama
+volat_, et, dans le haut, un soleil, dans son plein, darde ses rayons,
+au-dessus desquels est écrit: _solus sicut sol_; devise que les
+charlatans de nos jours n'ont pas encore osé adopter. La bouteille
+inépuisable de Robert-Houdin n'était que renouvelée du jet intarissable
+du sieur de Manfre. Mais que sont les liqueurs modernes à côté de ce que
+promet notre Sicilien, qui avait eu l'honneur d'exercer devant des
+rois et devant l'Empereur. Lisez plutôt les vers qui sont peut-être de
+sa façon, et qui ne manquent ni d'esprit, ni d'à-propos pour les besoins
+de la cause. Ce n'est pas une des moindres singularités caractéristiques
+du dix-septième siècle de trouver un charlatan qui rédige son programme,
+s'annonce et se fait valoir en distiques latins, non moins élégants que
+les autres poëmes en latin moderne dus aux plus savants écrivains de son
+temps. Le latin était encore la langue universelle; de nos jours, cette
+érudition en plein vent aurait peu de succès. Peut-être ces distiques
+sont-ils de Hollar lui-même, qui avait reçu dans son enfance une
+éducation classique, et qui paraît avoir cultivé la poésie latine, si
+l'on en juge par les vers qu'il a inscrits quelquefois au-dessous de ses
+portraits. Quoi qu'il en soit, voici ceux qui accompagnent la gravure du
+Sicilien de Manfre.
+
+ Seu veterum similis non conscia sæcula facti,
+ Seu tua te ratio credere tanta vetet,
+ Visa tamen mea gesta probant cum Cæsare reges,
+ Myriadumque oculi, quos stupor attonuit.
+ Ille ego, purarum grandis potator aquarum,
+ Qui prius undiferis vina refundo cadis,
+ Et quæcumque tibi, seu rubra aut candida poscas
+ Veraque de largo gutture dona paro.
+ Quinetiam, si præ reliquis optaris ad haustum,
+ Id tibi de sumpto gurgite munus erit:
+ Lac, oleum, lupuli potum florumque liquores,
+ Insuper angelici poscar odoris opes;
+ Omnia miriparo salientia gutture promo,
+ Ac demum altivolam jacto potenter aquam.
+ Ambigis? Aude, veni: volo sint tua lumina testes,
+ Unde queas larga credere dona Dei.
+
+«Bien que les siècles passés n'aient rien produit de pareil, et encore
+que votre raison vous défende de le croire, cependant il n'y a pas moyen
+d'en douter, puisque des rois, l'Empereur et des milliers de spectateurs
+ont vu de leurs yeux mes faits et gestes, à leur stupéfaction générale.
+C'est moi, Blaise de Manfre, grand buveur d'eau pure, qui, après avoir
+tiré du vin de tonneaux remplis d'eau, m'engage à faire couler de mon
+large gosier, à discrétion, tous les vins qu'on me demandera, soit
+rouges, soit blancs. Bien plus, si vous préférez autre chose, je vous
+promets de vous le distribuer de mon réservoir inépuisable: du lait, de
+l'huile, de la bière, des liqueurs faites avec des fleurs,
+particulièrement de l'eau parfumée d'angélique: car je puis tout tirer
+de mon merveilleux gosier. Enfin, je lance au loin dans l'air un
+puissant jet d'eau. En doutez-vous? N'ayez pas peur, approchez: je veux
+que vos yeux soient témoins de ce miracle, et que vous soyez convaincus
+que c'est un véritable don du ciel.»
+
+Hollar a gravé beaucoup de portraits d'après Van Dyck: il nous a
+transmis, d'après ce maître, les traits de la comtesse d'Arundel,
+Anne-Alathea Talbot. C'est également d'après le même artiste qu'il a
+reproduit le portrait du comte, à cheval, en costume de grand maréchal
+d'Angleterre. Il l'a gravé, en outre, toujours d'après Van Dyck, à
+mi-corps, dans un médaillon. Enfin, il l'a représenté siégeant à sa
+place de grand maréchal dans la Chambre des lords, à la séance du 22
+mars 1641, dans laquelle fut jugé et condamné le comte de Stafford.
+Cette dernière gravure, exécutée par Hollar d'après son propre dessin,
+est fort curieuse, en ce qu'elle donne la représentation exacte de ce
+grand drame, et qu'elle renferme les portraits des principaux hommes
+d'État de l'Angleterre à cette époque. Une autre planche de Hollar, mais
+moins bien réussie, montre l'exécution du malheureux comte, le 22 mai
+1641, à Londres, au milieu d'une foule immense de spectateurs.
+
+Nous avons dit que, vers 1642, le comte d'Arundel avait quitté
+l'Angleterre et s'était retiré à Anvers. Nous ne pouvons pas préciser la
+durée du séjour du noble lord dans cette ville; mais nous trouvons dans
+l'œuvre de Hollar, au cabinet des estampes, des portraits gravés par lui
+à Anvers, faisant partie de la collection d'Arundel, et portant la date
+de 1643. Ce serait donc à partir de cette année, jusque vers 1650, que
+l'artiste aurait continué de graver les tableaux de cette collection.
+Mais ce travail ne l'empêcha pas d'entreprendre d'autres planches. Il
+fut probablement réduit, pour vivre, à s'occuper d'œuvres bien
+au-dessous de son talent. Par exemple, il grava des jeux d'enfants, des
+oiseaux, des animaux, des instruments de pêche et de chasse, d'après
+Pierre Van-Avent et d'autres. Ce fut aussi vers cette époque qu'il
+grava, d'après le Titien, les portraits de Daniel Barbaro,
+Bindo-Altoviti et Johanna Véronèse; d'après le Giorgione, un Allemand de
+la famille Fuscher; d'après Sebastiano del Piombo, Vittoria Colonna, et
+quelques autres portraits tirés de la collection de deux amateurs
+anversois, Jean et Jacob Van-Verle.
+
+Hollar était très-lié avec Jérôme Laniere, Italien, qui paraît avoir été
+employé par le comte d'Arundel à l'achat de tableaux de peintres
+italiens[291]. Il lui a dédié la gravure de _la Vierge avec saint
+Joseph, l'Enfant-Jésus et le petit saint Jean_, d'après Perino del Vaga,
+et, dans cette dédicace, il le qualifie des titres de protecteur et
+grand admirateur des arts.
+
+Il n'était pas moins attaché à Henri Van der Borcht, père,
+collectionneur de raretés, et, comme ou disait alors, _omnium
+elegantiarum amator_. Il était né à Bruxelles en 1583; mais par suite
+des troubles qui désolaient les Pays-Bas, il fut emmené en Allemagne à
+l'âge de trois ans. Il y apprit la peinture chez Gilles de Walckenborgh,
+et voyagea ensuite en Italie. Revenu en Allemagne, il se fixa à
+Fanckendaël jusqu'en 1627, qu'il vint habiter Francfort-sur-le-Mein, où
+il se mit à former une collection de médailles, de peintures et de
+toutes sortes d'antiquités. C'est là que le comte d'Arundel le connut,
+en 1636, et lui acheta plusieurs pièces importantes. C'est également à
+son passage par cette ville que le comte attacha à son service Henri Van
+der Borcht, peintre et graveur, fils du précédent. Il l'envoya d'abord
+en Italie rejoindre Pettœus (M. Petty), qui était à la recherche de
+statues antiques et de tableaux pour son maître. Ils revinrent ensemble
+en Angleterre, et Van der Borcht y resta attaché au service du comte
+d'Arundel pendant quelques années. Une notice, mise au bas de son
+portrait gravé par Hollar en 1648, d'après Jean Meyssens, nous apprend,
+qu'à cette époque, il était serviteur, c'est-à-dire probablement, selon
+la coutume d'alors, peintre valet de chambre du prince de Galles. Hollar
+a gravé beaucoup de sujets d'après ce peintre, et ils paraissent avoir
+vécu et travaillé ensemble en la meilleure intelligence. Van der Borcht
+dessinait beaucoup. Un amateur français du dernier siècle, M. Quentin de
+Lorangère, avait réuni la suite de ses dessins, au nombre de 567 pièces.
+Ils furent vendus par Gersaint en 1744.--Henri Van der Borcht, après un
+long séjour à Londres, revint mourir à Anvers.
+
+Après le rétablissement de Charles II, Hollar repassa en Angleterre,
+espérant y être bien accueilli par le nouveau monarque. Mais cet espoir
+fut à peu près déçu, et l'artiste, toujours poursuivi par la misère, se
+vit contraint de travailler à la merci des libraires et des marchands
+d'estampes. C'est alors qu'il exécuta un grand nombre de vues
+d'Angleterre, plus des marines, des naufrages, d'après John Overton et
+Peter Staat, et les _Amusements de la chasse_ d'après François Barlow.
+Hollar fut aussi employé par William Dugdale à _illustrer_ les
+_Antiquities of Warwickshire_[292]. Les gravures de Hollar, qui sont
+dans cet ouvrage, représentent des vues de villes et de châteaux; mais
+la plus grande partie, des tombeaux, des vitraux et des armoiries
+servant à distinguer la noblesse de cette province. On y trouve aussi le
+portrait de Dugdale, le même qui est à la tête de la description, donnée
+par cet éditeur, de l'église de Saint-Paul de Londres, et plusieurs
+planches de costumes des ordres religieux[293].--Ces différents travaux
+ne procurèrent au graveur aucune aisance, et il mourut à Londres, en
+1667, dans un grand dénûment.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+ Dernières années du comte d'Arundel en Angleterre.--Il quitte sa
+ patrie et se fixe à Padoue.--Il y meurt en 1646.--Sort de ses
+ collections.--Renommée attachée à sa mémoire.
+
+1637--1646
+
+
+Pendant près de deux années après son retour d'Allemagne, le comte
+d'Arundel put jouir, dans la retraite, des belles choses qu'il s'était
+procurées avec tant de soins et de dépenses. Mais, dans le cours de
+1638, il fut obligé de rentrer dans la vie publique, en prenant le
+commandement des troupes destinées à combattre les Écossais, révoltés
+contre le roi Charles 1er[294]. Après des alternatives de succès et
+de revers, il fut nommé, en 1640, capitaine général de l'armée royale.
+Dans le mois de mars 1641 commença le procès du malheureux comte de
+Stafford, et le comte d'Arundel, en sa qualité de grand dignitaire de la
+couronne, fut obligé de faire partie de la commission nommée par le roi,
+pour déclarer l'assentiment royal donné au bill d'_attainder_, décerné
+contre l'infortuné ministre. Nous avons vu que Hollar l'avait représenté
+siégeant à la Chambre des lords, à la place de lord Steward
+d'Angleterre. Mais le comte ne paraît pas avoir approuvé le tragique
+dénoûment de ce mémorable procès; car il se hâta de donner sa démission
+de toutes ses hautes fonctions, afin de pouvoir plus facilement quitter
+la Grande-Bretagne. Bientôt, en effet, vers la fin de février 1642, il
+adressa un dernier adieu à sa terre natale, et s'embarqua pour les
+Pays-Bas. Son historien, le révérend M. Tierney, dit qu'il y fut
+déterminé par l'état de sa santé qui allait sensiblement en
+déclinant[295]. Mais il est permis de croire que le comte entrevoyait
+clairement l'issue fatale de la lutte acharnée engagée entre le
+parlement et la royauté, et qu'il avait voulu se mettre à l'abri de
+l'orage.
+
+Quoi qu'il en soit, après un court séjour dans les Pays-Bas, le comte
+alla s'établir à Padoue: il y mourut le 24 septembre 1646, dans sa
+soixante-deuxième année. Son corps fut rapporté en Angleterre, déposé
+dans la chapelle du château d'Arundel, et Junius composa son épitaphe;
+mais le monument qu'il avait demandé par son testament n'a jamais été
+exécuté[296].
+
+Après le départ du comte, les biens qu'il avait laissés en Angleterre
+furent mis sous le séquestre. Ses collections d'objets d'art ne furent
+point épargnées: ses marbres antiques restèrent longtemps abandonnés
+dans _Arundel-House_; quelques-uns furent enlevés furtivement, d'autres
+mutilés, d'autres employés à construire ou réparer des maisons. Cette
+perte serait moins à regretter, si la plus grande partie des
+inscriptions eût été publiée antérieurement; mais il n'y en avait eu
+qu'un fort petit nombre de donné par Selden, et moins encore par Priæus,
+qui voulut recommander son édition d'Apulée, en y insérant quelques
+fragments de ces anciennes inscriptions. À peine la moitié de ces
+marbres, c'est-à-dire cent trente inscriptions, survécurent à ces
+désastres.
+
+Plus tard, en 1667, Henri Howard, neveu du comte d'Arundel, et bien
+digne d'un si grand nom, qui devint ensuite comte-maréchal d'Angleterre
+et duc de Norfolk, donna tous ces marbres à l'université d'Oxford,
+d'après le conseil de Jean Evelyn, auquel le sénat académique décerna
+des remercîments publics, pour le soin qu'il avait pris de les réunir et
+de les conserver. Transportés à Oxford, ils furent déposés au
+rez-de-chaussée du théâtre Sheldonien, ou attachés au mur qui l'entoure,
+et marqués de l'initiale du nom de Howard. Dans le même temps, on fit
+graver une inscription sur une table de marbre, relatant les titres et
+les services rendus par le duc de Norfolk. On voulait y faire également
+mention d'Evelyn; mais l'envie s'y opposa. Le duc fut si sensible à ces
+éloges de l'académie, qu'il avait résolu de lui faire cadeau d'une belle
+statue antique de Pallas; mais la mort vint le surprendre, et cette
+statue, ainsi que plusieurs monuments de l'art antique, passa en
+d'autres mains, toutefois pour revenir plus tard à l'académie, avec les
+antiques achetés des héritiers du comte d'Arundel, par Guillaume, baron
+de Lempster, et donnés, en 1753, à l'université d'Oxford, par
+Henriette-Louise, comtesse de Pomfret[297].
+
+Vers 1678, on voulut ouvrir des rues sur l'emplacement de l'hôtel et des
+jardins du comte d'Arundel, et c'est alors qu'on prit le parti de faire
+une vente de ce qui restait de ses statues et de ses marbres. Le superbe
+bronze, représentant la tête d'Homère, que Van Dyck a placée dans l'un
+des portraits du comte, et que l'on croit provenir de Constantinople,
+passa dans les mains du docteur Mead, amateur distingué, médecin de
+Georges III, et fut achetée, à sa mort, par lord Exeter, qui en fit don
+au musée Britannique.
+
+L'ouvrage du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_, contient la
+description de tous les marbres appartenant à l'université d'Oxford,
+et dont ceux provenant du comte d'Arundel ne forment qu'une partie. Ces
+derniers sont désignés, dans les tables des trois divisions de
+l'ouvrage, par la lettre A, placée dans le haut des gravures. Ces
+planches ont été dessinées et gravées par J. Miller, et l'on est forcé
+de convenir, en les examinant avec attention, que la pointe molle de cet
+artiste, son burin indécis, ses contours arrondis rendent assez mal la
+pureté de l'antique. Un grand nombre de statues ont été restaurées fort
+maladroitement, à en juger même par les gravures. Ces restaurations,
+faites sans aucun goût, défigurent les morceaux et leur enlèvent leur
+véritable caractère. Cependant, on remarque quelques belles statues qui
+paraissent intactes. La plus grande partie de la collection d'Arundel se
+compose de bas-reliefs, de bustes d'hommes et de femmes, de tombeaux,
+d'autels votifs, et surtout de nombreuses inscriptions, gravées sur des
+marbres recueillis dans la Grèce et dans l'Asie Mineure.--On voit que le
+savant Junius avait à sa disposition, par ces marbres, la base,
+l'élément (_cœleusina_) de son travail sur l'art dans l'antiquité. Car
+le mot _pictura_ qu'il emploie dans le titre de son ouvrage doit
+s'appliquer, ainsi qu'il l'entendait lui-même, à tous les arts
+d'imitation chez les anciens.--S'il est vrai, comme il le dit dans sa
+dédicace à Charles Ier, que son traité _De pictura veterum_ ait été
+composé pour obéir aux désirs de son noble patron, il faut convenir que
+le comte d'Arundel n'aimait pas moins à être instruit par l'histoire
+de l'art que récréé par la vue de ses œuvres les plus belles et les plus
+rares.
+
+Les peintures du comte d'Arundel ne furent pas mieux respectées que ses
+marbres; elles furent vendues en partie, et don Alonzo de Cardenas,
+ambassadeur d'Espagne près de Cromwell, obtint quelques tableaux, qu'il
+s'empressa d'envoyer à Madrid, avec les chefs-d'œuvre achetés pour
+Philippe IV à la vente aux enchères de la magnifique galerie de Charles
+Ier[298].
+
+Les camées et les pierres gravées de la collection d'Arundel, parmi
+lesquels se trouvait le mariage de Cupidon et de Psyché, avaient été
+conservés par une duchesse de Norfolk; plus tard, ils passèrent au duc
+de Marlborough, qui les a fait dessiner et graver par Cipriani et
+Bartolozzi.
+
+Quant à ce qui restait de la bibliothèque du comte, M. Tierney nous
+apprend[299] qu'après l'incendie de Londres, en septembre 1666, il fut
+offert par le duc de Norfolk à la Société royale (des sciences), qui,
+obligée de cesser ses réunions dans le local de _Gresham-College_, avait
+accepté l'hospitalité dans les appartements d'_Arundel-House_.
+
+Indépendamment de tous les objets que nous venons d'énumérer, et qui
+provenaient du premier lot attribué par le comte d'Arundel à son fils
+aîné, le second lot, par suite des vicissitudes trop ordinaires dans les
+choses de ce monde, fut vendu à Londres en 1720 par les héritiers de
+son second fils, William Howard, l'infortuné comte de Stafford[300].
+Dans son ouvrage sur les arts en Angleterre, M. Dallaway[301] donne le
+détail des objets vendus et leur prix, qui s'éleva au chiffre de 8,552
+livres sterling (221,500 fr.). On peut juger par cette somme des
+dépenses énormes que le comte avait faites pour former sa collection
+d'antiques, de dessins, de tableaux, de médailles, de pierres gravées et
+de livres.
+
+Bien qu'elle ait été dispersée, les objets qui la composaient sont
+restés, en grande partie, en Angleterre, où ils attestent encore
+aujourd'hui le goût éclairé, la munificence, les efforts constants,
+employés pendant plus de quarante années, par le premier Anglais qui ait
+voulu, selon l'expression de Peacham, «transporter l'ancienne Grèce dans
+la Grande-Bretagne.» Son exemple a produit dans ce pays, depuis deux
+siècles, de très-nombreux imitateurs. Mais parmi les grands seigneurs
+anglais qui ont rivalisé de faste pour acheter et réunir, à tout prix,
+les productions de l'art cherchées soit en Italie soit ailleurs, quel
+est celui qui peut être comparé au comte d'Arundel? Lui seul jusqu'ici,
+entre tous, contrairement aux idées de ses compatriotes, a préféré
+l'art à la politique; aussi, son nom, indissolublement lié à ceux de
+Junius, de Hollar, de Van der Borcht, de Rubens, de Van Dyck et d'Inigo
+Jones, vit autant par les ouvrages de ces hommes illustres que par sa
+propre renommée.
+
+
+
+
+AMATEURS FLAMANDS
+
+NICOLAS ROCKOX ET GASPAR GEVAËRTS
+
+1560--1666
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+ Célébrité acquise à la ville d'Anvers par ses artistes.--Réputation
+ des peintres anversois du temps d'Albert Durer et de Hans
+ Holbein.--Culture des sciences et des lettres à
+ Anvers.--L'imprimeur Christophe Plantin.--Richesses et luxe des
+ négociants d'Anvers.--Déclin de la prospérité d'Anvers sous
+ Philippe II.--Gouvernement d'Albert et d'Isabelle.
+
+1454--1598
+
+
+«C'est un fait notoire qu'Anvers a vu naître ou fleurir, depuis un
+siècle, un plus grand nombre de peintres distingués par leur talent, que
+toute autre ville. Rome elle-même n'a pas brillé d'un semblable éclat et
+ne peut lui être comparée, puisqu'il est vrai que presque tous les
+peintres qui ont décoré de leurs œuvres cette ancienne capitale du
+monde, ont été des étrangers nés à Urbin, à Florence, à Venise et
+surtout à Bologne. Anvers peut donc lever la tête, et se glorifier de
+l'emporter, sous le rapport de l'art, sur toutes les autres villes.»
+
+Telle est l'introduction que Sandrart a placée en tête de sa vie de
+Pierre-Paul Rubens[302]. Sans aller aussi loin que l'auteur _de
+l'Académie du très-noble art de la peinture_, nous conviendrons
+volontiers qu'Anvers peut être comparée, dans une certaine mesure, à
+Venise, Bologne, Rome et Florence; nous reconnaîtrons même que, du temps
+de Rubens, Anvers l'emportait de beaucoup, au point de vue de l'art, sur
+toutes les villes situées de ce côté des Alpes[303]. Paris ne pouvait
+pas encore se vanter d'avoir vu naître Eustache Lesueur et Charles Le
+Brun; il n'était pas devenu, comme de nos jours, la capitale de l'art
+moderne en Europe, et le chef de l'école d'Anvers venait de laisser dans
+ses murs, en témoignage irrécusable de sa supériorité, les nombreuses et
+magnifiques toiles de la galerie de Marie de Médicis. Les choses ont
+bien changé depuis: Paris est devenu la cité la plus célèbre, comme le
+dit Sandrart: «_In proferendis enutriendisque pictoribus singulari
+artificio claris_; soit pour produire, soit pour attirer et nourrir les
+artistes les plus distingués.» Anvers, comme Venise, Rome, Florence et
+Bologne, est reléguée au second rang. Mais son histoire atteste que,
+pendant plus de deux siècles, elle a produit un grand nombre de
+peintres le plus heureusement doués dans tous les genres. Son école de
+gravure, due, en grande partie, aux leçons et aux exemples de Rubens,
+n'a pas été moins brillante, et ses œuvres, répandues dans le monde
+entier, montrent encore aujourd'hui combien les arts du dessin ont été
+en honneur dans cette intelligente et riche cité.
+
+Dès le milieu du quinzième siècle, les peintres anversois étaient réunis
+en corporation ou _gilde_, et leur _liggere_, ou registre des artistes
+inscrits depuis 1454 jusqu'en 1615, constate que l'admission dans cette
+académie était fort recherchée, non-seulement par les artistes nés ou
+fixés à Anvers, mais également par les étrangers[304].
+
+Albert Durer, dans le journal écrit par lui-même de son voyage aux
+Pays-Bas, en 1520-1521, fait voir qu'il se plaisait beaucoup à Anvers,
+où il séjourna plus longtemps que dans les autres villes qu'il visita.
+Il y fut l'objet, aussitôt après son arrivée, d'une sorte d'ovation de
+la part des peintres et des amateurs, et voici en quels termes il
+raconte cette circonstance de son voyage:
+
+«Le dimanche de Saint-Ossvald, les peintres m'ont invité à leur maison,
+avec ma femme et ma servante: ils avaient préparé un dîner excellent,
+avec de la vaisselle d'argent et d'autres ornements précieux. Leurs
+femmes aussi étaient toutes présentes, et lorsqu'on me mena à table,
+les spectateurs se dressèrent de chaque côté, comme si l'on conduisait
+un grand seigneur. Il se trouvait parmi eux de hauts personnages, des
+hommes qui me saluèrent de la manière la plus humble, et se montrèrent
+très-bienveillants envers moi. Ils me dirent qu'ils voulaient tous faire
+leur possible pour me plaire en tout ce que je voudrais: et lorsque je
+fus assis, un messager de messieurs les conseillers d'Anvers arriva avec
+deux valets, et me fit cadeau, au nom des seigneurs d'Anvers, de quatre
+pots de vin, en me disant qu'ils voulaient m'honorer par-là et me
+témoigner leur bonne volonté. Je leur fis mes humbles remercîments et je
+leur offris mes services. Après, vint maître Pierre, le charpentier de
+la ville, qui me fit cadeau de deux pots de vin, avec l'offre de son
+service. Après avoir été joyeusement attablés ensemble jusque fort avant
+dans la nuit, ils nous reconduisirent avec des flambeaux, d'une manière
+très-honnête et polie, et me prièrent d'user de leur bonne volonté pour
+tout ce qui me ferait plaisir, me promettant de m'aider en tout. Je les
+remerciai et allai me coucher[305].»
+
+On voit avec quels honneurs Albert Durer fut reçu à Anvers; on voit
+aussi que la _gilde_ ou corporation des peintres anversois était alors
+très-considérée et très-riche, puisqu'elle possédait une maison, ou
+lieu de réunion, et qu'elle pouvait offrir à un confrère étranger un
+repas somptueux, servi en vaisselle d'argent et décoré d'autres
+ornements précieux.
+
+Peu après, Durer va visiter les ateliers des peintres dans leur maison,
+où ils préparaient les cartons de l'entrée triomphale de l'empereur
+Charles-Quint, qui devait bientôt venir visiter Anvers. «Cet ouvrage,
+dit-il, est long de iiii cents feuilles, dont chacune a quarante pieds
+de long. Il sera déployé de chaque côté de la rue, bien arrangé avec
+deux gradins. Là-dessus, on fera les pièces. Le tout ensemble coûte,
+tant pour les peintres que pour les menuisiers, quatre mille florins.
+Toute cette chose est faite très-précieusement.» Durer n'oublie pas
+d'aller aussi dans la maison de «maître Quentin (Messis ou Matsys),»
+l'un des peintres d'Anvers les plus célèbres à cette époque[306].
+
+Hans Holbein, cet autre grand artiste allemand, vint également visiter
+Anvers, lorsqu'il se rendit de Bâle en Angleterre. Nous avons
+rapporté[307] la lettre qu'Érasme lui avait donnée pour Petrus Ægidius,
+et dans laquelle il priait ce savant d'indiquer également à Holbein la
+maison de Quentin Matsys.
+
+Ces faits prouvent quelle était, dès le commencement du seizième siècle,
+la réputation d'Anvers et de ses artistes.
+
+Les sciences et les lettres n'y étaient pas moins cultivées que la
+peinture et la gravure. Si la capitale du Brabant, moins heureuse que
+Florence, n'a donné naissance à aucun poëte illustre, elle peut
+revendiquer un grand nombre de commentateurs et d'antiquaires, de ces
+savants, communs à l'époque de la Renaissance, qui s'attachaient à
+l'étude de l'histoire et de l'archéologie chez les Grecs et chez les
+Romains. Parmi les plus célèbres, on doit citer particulièrement Hubert
+Goltzius et Juste Lipse, qui, bien qu'étrangers à Anvers, choisirent
+cette ville pour y publier une partie de leurs curieuses et doctes
+recherches sur l'histoire, les monuments et les usages de l'ancienne
+Rome[308].
+
+Vers le milieu du seizième siècle, une circonstance heureuse attira les
+écrivains de tous les pays dans les murs d'Anvers. Un Français,
+Christophe Plantin, fuyant les troubles de sa patrie, était venu se
+fixer dans la capitale du Brabant, et y avait porté l'art de la
+typographie au plus haut degré de perfection. Ami de Juste Lipse et
+d'autres érudits, et possédant lui-même une instruction profonde, il fut
+bientôt cité, à l'égal de Robert Estienne, pour la correction et la
+beauté des livres sortis de ses presses. Il imprima les ouvrages les
+plus considérables par leur importance et leur étendue, tels que la
+Bible polyglotte, en huit volumes grand in-folio, qu'il publia sous les
+auspices du roi d'Espagne Philippe II, dont il était le premier
+imprimeur (_architypographus_). Mais il ne se bornait pas à la seule
+impression des livres: il faisait graver et tirer un grand nombre de
+planches, pour des ouvrages rares et curieux, par exemple, ceux du
+savant botaniste Lobel, et beaucoup d'autres.
+
+Dans une ville riche, remplie de savants et d'artistes, il ne pouvait
+manquer de se trouver un grand nombre d'hommes prenant un intérêt aussi
+vif aux œuvres des différents arts du dessin qu'aux sciences et aux
+lettres. L'immense commerce maritime d'Anvers, avant la fermeture de
+l'Escaut, attirait dans cette industrieuse cité les principaux
+négociants de l'Europe. La douceur des mœurs flamandes, l'abondance et
+la facilité de la vie y entretenaient un luxe inconnu aux autres villes
+du Nord. Les richesses acquises dans le commerce par les intelligents
+bourgeois d'Anvers étaient souvent employées en constructions de vastes
+et magnifiques habitations, décorées avec le plus grand soin des
+chefs-d'œuvre de l'art et de l'industrie. Albert Durer[309] raconte
+qu'il visita la maison du bourgmestre d'Anvers: «Elle est vaste et bien
+ordonnée, dit-il, avec une infinité de grands et beaux salons, une cour
+richement ornée et des jardins fort étendus. En somme, c'est une demeure
+tellement magnifique, que je n'ai jamais rien vu de semblable en
+Allemagne.»
+
+L'orfévrerie d'Anvers était en grande réputation, et l'art de tailler
+les diamants, importé de Bruges où il avait été découvert dans le
+seizième siècle, était devenu, pour cette ville et pour Anvers, une
+nouvelle source de richesses. Tous les corps d'état, orfévres, peintres,
+marchands de poissons, tonneliers, arquebusiers, y étaient, depuis le
+moyen âge, réunis en associations aussi riches que puissantes. Ils
+rivalisaient de luxe, et ne négligeaient aucune occasion de décorer de
+tableaux et de peintures leurs lieux de réunions, ainsi que les
+chapelles de leurs saints patrons. Albert Durer fut traité
+magnifiquement par les orfévres d'Anvers, au carnaval de 1521... «Les
+orfévres, dit-il, nous ont invités, ma femme et moi. Il y avait dans
+l'assemblée beaucoup de braves gens qui m'ont préparé un repas exquis,
+et m'ont fait beaucoup trop d'honneur. Le soir, le vieux bourgmestre de
+la ville m'a invité à un excellent repas, et m'a parfaitement accueilli.
+Il y avait là de drôles de masques.... Le lundi soir, on m'a invité au
+carnaval et au grand banquet, qui était délicieux.»[310]
+
+La prospérité de la ville d'Anvers semble avoir atteint son apogée,
+depuis le commencement jusque vers la moitié du seizième siècle. Mais, à
+partir de l'avènement de Philippe II, la guerre étrangère, les discordes
+civiles, les discussions religieuses, firent des pays-Bas, et d'Anvers
+en particulier, l'arène ouverte, pendant plus d'un demi-siècle, aux
+plus mauvaises passions humaines. Le gouvernement paternel d'Albert et
+d'Isabelle, à qui Philippe II avait cédé les Pays-Bas, en 1598, essaya
+de guérir les blessures que ce malheureux pays avait reçues. Si ces
+princes ne réussirent pas à rétablir l'ancienne prospérité des provinces
+belgiques, l'histoire doit néanmoins leur tenir compte de leurs efforts
+et de leur bon vouloir.
+
+Ils furent plus heureux ou mieux récompensés par les arts; c'est sous
+leur administration que la peinture flamande a brillé de son plus vif
+éclat, et il serait injuste de méconnaître la part qui revient à
+l'archiduc et à l'infante dans la brillante auréole qui entoure l'école
+d'Anvers. Le plus grand des peintres flamands, Rubens, dut à leur
+protection l'éclat qu'il répandit dans sa patrie à son retour d'Italie;
+en le retenant à Anvers, ils l'honorèrent d'une protection, ou plutôt
+d'une considération dont aucun artiste n'avait joui depuis le Titien; et
+lorsqu'ils le choisirent plus tard comme missionnaire de paix entre
+l'Espagne et l'Angleterre, ils firent servir son intelligence supérieure
+et sa renommée d'artiste au rétablissement du plus grand bien qu'il soit
+possible de faire aux hommes.
+
+Anvers, depuis l'époque où Rubens revint s'y fixer jusqu'à sa mort, fut
+réellement la capitale de l'art en Europe. Aussi, était-elle alors
+remplie, non-seulement d'artistes distingués en tous genres, mais en
+outre de véritables amateurs.
+
+Parmi ceux qui vécurent dans une étroite et constante intimité avec le
+grand maître anversois, il en est deux que l'histoire de Rubens et sa
+correspondance signalent comme méritant une notice particulière: nous
+voulons parler de Nicolas Rockox, bourgmestre, et de Gaspar Gevaërts,
+secrétaire de la ville d'Anvers.
+
+Mais, avant d'expliquer leurs relations avec le chef de l'école
+flamande, il nous paraît nécessaire de rappeler, très-sommairement, les
+principales circonstances de la jeunesse du peintre, jusqu'à l'époque de
+son retour dans sa patrie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+ Naissance, éducation et commencements de Rubens.--Il part pour
+ l'Italie.--Ses études à Venise, Mantoue, Bologne, Florence et
+ Rome.--Son premier voyage en Espagne.--Il revient à Mantoue et
+ retourne à Rome, où il trouve son frère Philippe, et travaille avec
+ lui aux deux livres des _Electorum_.--Il visite Milan et Gênes.
+
+1577--1608
+
+
+On croit généralement que Rubens naquit le 29 juin 1577, à Cologne[311]
+où son père, Jean Rubens, l'un des conseillers du sénat d'Anvers,
+s'était réfugié en 1568, selon les uns, à cause de ses opinions
+religieuses[312], selon d'autres, seulement pour fuir les troubles de sa
+patrie[313]. Jean Rubens était un savant jurisconsulte; il avait fait de
+très-fortes études tant en Flandre qu'en Italie, où il avait passé sept
+années, et où il s'était fait recevoir docteur, _in utroque jure_, au
+collège de la Sapience, à Rome. Mais il ne put s'occuper longtemps de
+l'éducation de Pierre-Paul, son dernier fils, car il mourut à Cologne le
+1er mars 1587, alors que cet enfant n'avait pas encore atteint sa
+dixième année. Rentrée à Anvers l'année suivante, Marie Pypeling, mère
+de Pierre-Paul, résolut de lui donner une éducation brillante. Elle le
+plaça au collège des Jésuites d'Anvers, établissement renommé pour la
+bonne direction et pour la force de ses études classiques. C'est aux
+leçons de ces Pères que Rubens puisa la connaissance approfondie de
+l'antiquité, aussi bien de la mythologie et de l'histoire que des
+langues grecque et latine, connaissance qui en fit un artiste à part
+entre les autres artistes. À sa sortie du collége, sa mère le fit entrer
+comme page dans la maison de Marguerite de Ligne, douairière de
+Philippe, comte de Lalaing. Mais cette vie d'oisiveté ne pouvait
+convenir à l'imagination vive et brillante du jeune homme; il se
+sentait attiré vers la peinture par un instinct naturel et invincible.
+Au moins, n'eut-il pas à lutter, comme tant d'autres, contre les
+obstacles apportés à sa vocation par la volonté de ses parents. Sa mère
+céda facilement à son désir d'entrer dans l'atelier d'un peintre, et
+elle choisit Adam Van Noort, pour donner les premiers enseignements à
+son fils. Les œuvres de cet artiste sont inconnues en France; le
+catalogue du musée d'Anvers cite de lui[314] un tableau de _Saint Pierre
+présentant au Sauveur, à Capharnaüm, le poisson qui contient la pièce
+d'argent du tribut_, tableau qui se trouve dans l'église de
+Saint-Jacques de cette ville. Rubens resta quatre ans dans l'atelier de
+son premier maître; il passa ensuite le même temps dans celui d'Otho
+Vœnius, qui était considéré alors comme le premier des peintres
+flamands. On ne voit pas néanmoins que cet artiste élégant, mais froid,
+ait exercé une influence sensible sur la manière de Rubens.
+
+Après avoir achevé ses études, Pierre-Paul fut reçu, en 1598, à l'âge de
+vingt et un ans, franc-maître peintre de la corporation de Saint-Luc,
+d'Anvers, ainsi que le constate le _Liggere_ de cette corporation, cité
+par le Catalogue du musée d'Anvers[315]. Du jour de sa réception jusqu'à
+l'époque de son départ pour l'Italie, Rubens continua d'habiter
+Anvers. Selon Descamps[316], Rubens aurait peint, dans cet intervalle,
+l'_Adoration des rois_, petit tableau d'autel, sous le jubé de l'église
+des Carmes: «C'est Notre-Seigneur étendu mort sur les genoux de son
+père; les anges y portent les instruments de la Passion.» Ce tableau se
+trouvait encore, en 1768, dans l'église des Carmes chaussés d'Anvers, et
+il a été gravé par S.-A. Bolswert[317].
+
+Avant de partir, Rubens pria son maître de le présenter à l'archiduc
+Albert et à l'infante Isabelle. Otho Vœnius (Otho Van Veen), issu d'une
+famille noble, et doublement distingué par son talent comme peintre et
+par ses publications érudites et poétiques, était attaché au service de
+ces princes: il ne lui fut pas difficile d'obtenir de leur présenter son
+élève, dont l'air intelligent, la bonne mine et l'élégance, à en juger
+par ses portraits, devaient prévenir en sa faveur. Le jeune Pierre-Paul
+plut effectivement aux gouverneurs des Pays-Bas, et il en obtint des
+lettres de recommandation pour les principales cours d'Italie.
+
+Rubens partit le 9 mai 1600, et se dirigea vers cette contrée en passant
+par la France: ce fut à Venise qu'il se rendit d'abord. Cette préférence
+s'explique naturellement par le goût du peintre anversois pour l'école
+coloriste. Il ne se borna pas à l'admirer; il voulut s'initier par une
+étude approfondie aux secrets des maîtres de la couleur, et, pour y
+parvenir, il se mit à copier, avec autant de fougue que de bonheur, les
+principales œuvres de Titien, de Paul Véronèse et des autres artistes
+vénitiens.
+
+On raconte, qu'au milieu de ses études, il fit la connaissance d'un
+gentilhomme de la cour du duc de Mantoue, Vincent de Gonzague, qui,
+ayant vu ses ouvrages, les vanta tellement, à son retour, que le duc
+invita le jeune Flamand à se rendre à sa cour. Rubens n'ignorait pas que
+Jules Romain avait décoré les palais de Mantoue de ses étonnantes
+peintures; il désirait les voir et les étudier; il s'empressa donc
+d'accepter l'offre qui lui était faite. Il fut parfaitement accueilli
+par Vincent de Gonzague, qui l'attacha bientôt à son service, lui donna
+toutes facilités pour travailler, et lui permit de faire des excursions
+tantôt à Venise, tantôt à Bologne, Florence et Rome, afin d'y étudier
+les œuvres des diverses écoles italiennes. Les biographes de Rubens ne
+sont pas d'accord sur les époques de ses visites dans ces différentes
+villes, non plus que sur l'itinéraire qu'il suivit dans ses courses en
+Italie. On sait seulement que, de juin 1600 au mois de novembre 1608, il
+séjourna plusieurs fois à Mantoue, à Rome et à Venise[318].
+
+Notre artiste était si avant dans la confiance du duc de Mantoue, que ce
+prince, en 1604, l'envoya en Espagne pour offrir, en son nom, un
+magnifique carrosse de cour et un attelage de sept chevaux napolitains
+au roi Philippe III, et d'autres présents d'un grand prix au duc de
+Lerme, son premier ministre, dont Vincent de Gonzague voulait se ménager
+l'appui[319]. On a raconté que, pendant ce premier séjour à Madrid,
+Rubens y aurait exécuté les portraits du roi et de plusieurs seigneurs
+de la cour, et qu'il y aurait même fait les copies si célèbres des trois
+tableaux de Titien: _Vénus et Adonis_, _Diane et Actéon_, et
+l'_Enlèvement d'Europe_. Mais cette assertion est complètement réfutée
+par Pacheco, le beau-père de Velasquez, qui prouve clairement, dans son
+traité _del Arte de la pintura_[320], que ces copies ont été faites par
+Rubens à l'époque de son second voyage à Madrid. Il ne paraît pas,
+d'ailleurs, que Rubens ait fait cette première fois un long séjour en
+Espagne: tout porte à croire qu'il se hâta de revenir à Mantoue, sans
+doute pour rendre compte au duc de sa mission. Il obtint bientôt après
+la permission de retourner à Rome, en s'arrêtant à Florence, Bologne et
+Venise.
+
+Dans la ville des Médicis, Rubens peignit pour le grand-duc _Hercule,
+placé entre Minerve et Vénus, et secouru par le Temps_; les _Trois
+Grâces_, en grisaille, et un _Bacchus avec des Nymphes et des
+Satyres_[321]. À Bologne, il étudia les ouvrages des Carraches, et se
+sentant de nouveau attiré vers Venise par sa prédilection pour les
+grands coloristes, il se remit à faire, dans cette ville, les copies des
+tableaux qu'il préférait.
+
+À peine âgé de vingt-sept ans, il était revenu à Rome avec une
+réputation déjà faite et méritée. Aussi le pape Clément VIII
+s'empressa-t-il de lui commander, pour l'oratoire de son palais de
+Monte-Cavallo, un tableau représentant la _Vierge et sainte Anne adorant
+l'enfant Jésus_, dont il se montra très-satisfait. Les cardinaux, les
+principaux personnages de la cour pontificale, ainsi que les
+connaisseurs de Rome, ne furent pas moins frappés du talent supérieur du
+jeune Flamand, et bientôt Rubens se vit surchargé de commandes.
+Travaillant avec une verve et une prestesse de main comparables aux
+Vénitiens ses modèles, il exécuta en peu de temps, pour la _Chiesa
+Nuova_ des pères de l'Oratoire, trois tableaux d'autel; pour le cardinal
+Chigi, le _Triomphe du Tibre_; pour le cardinal Rospigliosi, les
+_Douze Apôtres_; pour le connétable Colonna, une _Orgie de soldats_;
+pour la princesse de Scalamare, _Protée et les Dieux marins à table,
+servis par trois Néréides_, et _Vertumne et Pomone_, tableaux dans
+lesquels les poissons, les fruits, les plantes, les animaux et le
+paysage sont dus au pinceau de Breughel de Velours[322].
+
+Rubens était trop instruit, il aimait trop l'antiquité, pour laisser
+écouler le temps de son séjour dans l'ancienne capitale du monde sans
+étudier l'art et l'archéologie romaine. Il dessina un grand nombre de
+statues et de bas-reliefs, ainsi que les restes de plusieurs monuments
+d'architecture, et, grâce à la connaissance approfondie des langues
+grecque et latine, il pénétra dans ces recherches beaucoup plus avant
+qu'aucun artiste ne l'avait fait avant lui. Une circonstance
+particulière contribua probablement à l'attacher avec une plus grande
+ardeur à ces études. En arrivant à Rome, il y avait trouvé son frère
+Philippe, qui, après avoir visité cette ville une première fois avec le
+fils aîné du président Richardot dont il était secrétaire, y était
+revenu seul, _captus amore loci_, comme tant d'autres, pour s'y livrer,
+en toute liberté, à son goût pour l'étude des langues anciennes et de
+l'archéologie. Philippe, plus âgé que Pierre-Paul de quelques
+années[323], avait fait ses études au gymnase d'Anvers, et suivi plus
+tard à Louvain, avec les fils du président Richardot, les leçons de
+Juste-Lipse. Chargé par le président de conduire en Italie son fils aîné
+Guillaume, qui devait terminer ses études à l'université de Padoue,
+Philippe Rubens partit de Louvain en octobre 1501, ainsi que le constate
+la lettre d'adieu de Juste-Lipse[324]. Pendant un séjour d'environ deux
+ans à Padoue, Philippe suivit, comme le jeune Guillaume, les leçons des
+professeurs les plus habiles. Il entretenait une correspondance latine
+avec Juste-Lipse, et lui adressa même plusieurs pièces de vers[325]. On
+voit par ses lettres, également en latin, à son frère Pierre-Paul, qu'il
+lui conseillait d'avoir le courage de quitter la cour de Mantoue, et de
+reprendre sa première et complète indépendance: «_Animum obfirma, et
+aliquando te in plenam, quoe ab aula fere exulat, assere
+libertatem_[326].» Ces conseils ne furent probablement pas inutiles au
+peintre, et ils le déterminèrent sans doute à visiter les principales
+villes d'Italie, pour y étudier les maîtres en toute liberté. Pendant
+son premier voyage à Rome, en 1603, Philippe Rubens s'était fait
+recevoir docteur à l'université de la Sapience; à peine de retour dans
+les Pays-Bas, il se hâta de remettre au président le précieux dépôt
+qu'il lui avait confié, et, faisant de nouveau ses adieux à
+Juste-Lipse, il revint à Rome, où le cardinal Ascagne Colonna le choisit
+pour bibliothécaire.
+
+C'est à cette époque qu'il retrouva dans cette ville son frère
+Pierre-Paul, tout occupé de tableaux, et, dans ses moments de loisir, de
+recherches sur l'antiquité romaine. Les deux frères, unis d'une étroite
+amitié, possédant une égale instruction classique, ayant la même ardeur
+pour le travail, le même amour pour les monuments et l'histoire de la
+langue des anciens Romains, résolurent de consigner leurs recherches
+dans un ouvrage composé en commun, qui parut à Anvers, in-4º, en 1608,
+sous ce titre: _Electorum libri duo, in quibus antiqui ritus,
+emendationes censuræ_, et fut publié sous le nom de Philippe seul. Mais
+la part que prit Pierre-Paul à sa composition est rappelée par Philippe
+lui-même dans le préambule en prose de l'élégie _Ad P.-P. Rubenium
+navigantem_, dont nous avons parlé, où il déclare que Pierre-Paul ne l'a
+pas peu aidé:--«_Tum artifici manu, tum acri certoque judicio non parum
+in Electis me juvit_.»--Cet aveu n'étonnera aucun de ceux qui ont étudié
+avec attention la vie du savant artiste, lu sa correspondance et pu voir
+bon nombre de ses dessins ou de ses tableaux, composés d'après des
+sujets empruntés à l'histoire, à la religion et aux usages des anciens
+Romains. Il ne faudrait pas croire toutefois que les deux livres des
+_Electorum_ de Philippe Rubens soient un commentaire suivi d'un auteur
+grec ou latin: loin de là. Ces deux livres ne se composent que
+d'explications de difficultés ou passages obscurs tirés de différents
+auteurs, de restitutions de textes que Philippe considérait comme
+falsifiés, et de dissertations sur certaines parties du vêtement des
+anciens Romains, telles que la tunique, les casques, etc. Pour rendre
+plus claires les explications de son frère, Pierre-Paul a dessiné des
+coureurs en char dans le cirque, des barques, des vases, des vêtements
+ou d'autres objets, d'après l'antique, et ces dessins ont été gravés
+dans le livre par Corneille Galle[327]. Cet ouvrage atteste une profonde
+connaissance des langues anciennes, et il est à la hauteur des
+dissertations ou gloses des érudits du dix-septième siècle; mais,
+aujourd'hui, sa lecture ne peut exciter que la curiosité des
+bibliophiles[328].
+
+Après un long séjour à Rome, notre peintre voulut visiter Milan et
+Gênes, les deux seules villes importantes d'Italie qu'il ne connût pas
+encore. Il se rendit d'abord à Milan, où il peignit plusieurs tableaux
+et où il dessina la fameuse _Cène_ de Léonard de Vinci. Ce dessin a été
+gravé par Pierre Soutman; à en juger par l'épreuve qui fait partie de
+l'œuvre de Rubens, au cabinet des estampes de la bibliothèque
+impériale[329], cette reproduction n'a rien gardé de la pureté du maître
+florentin. Nous ignorons s'il faut s'en prendre à Rubens ou à Soutman
+d'avoir transformé les Apôtres en d'épais paysans flamands sans aucune
+expression; mais cette gravure ne donne aucune idée de la beauté sublime
+de l'original.
+
+Rubens quitta Milan pour Gênes, où il se fixa pendant quelques mois. Il
+y peignit un grand nombre d'ouvrages pour des couvents et des églises,
+et fit plusieurs portraits; il trouva même le temps de dessiner les
+palais anciens et modernes qui décoraient alors cette belle ville. Leur
+architecture bizarre et tourmentée avait sans doute fait une forte
+impression sur son esprit, puisqu'il se décida, quatorze ans plus tard,
+en 1622, à publier ce travail à Anvers, sous ce titre: «_Palazzi antichi
+e moderni di Genova, raccolti et disegnati da P.-P. Rubens._»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+ Rubens revient à Anvers en apprenant la maladie de sa mère.--Il se
+ fixe dans cette ville, y épouse Isabelle Brant et s'y bâtit une
+ maison.--Origine de son tableau de la _Descente de croix_ et part
+ de Nicolas Bockox dans la commande de ce chef-d'œuvre--Notice sur
+ cet ami de Rubens: tableaux que le peintre exécute pour
+ lui.--Autres amateurs anversois pour lesquels Rubens a travaillé.
+
+1608--1640
+
+
+Pendant que Rubens s'occupait à Gênes de préparer les éléments de cet
+ouvrage, il y reçut la nouvelle de la maladie de sa mère. L'éloignement
+et une absence de plus de huit années n'avaient point affaibli la
+tendresse que le peintre portait à celle qui lui avait prodigué tant de
+soins, depuis son enfance jusqu'à son départ d'Anvers. Il se hâta donc
+de quitter Gênes au commencement de novembre 1608; mais quelque
+diligence qu'il fît, il arriva trop tard pour revoir cette mère chérie:
+il apprit en route qu'elle avait cessé de vivre le 14 du même mois. On
+raconte qu'à son arrivée à Anvers, Rubens fut tellement accablé de
+chagrin, qu'il se retira pendant quelque temps à l'abbaye de
+Saint-Michel, dans l'église de laquelle sa mère avait été enterrée.
+C'est là que, d'accord avec son frère Philippe, sa sœur Blandine et ses
+neveux, il lui fit élever un monument dont il composa lui-même en latin
+l'inscription funéraire[330].
+
+Après les premiers moments donnés à sa douleur, Rubens parut hésiter à
+se fixer dans sa patrie. Si, d'une part, il y avait retrouvé des parents
+et des amis d'enfance, de l'autre, le climat humide et froid d'Anvers et
+les brouillards de l'Escaut ne pouvaient lui faire oublier le ciel tiède
+et limpide de Rome, le soleil brillant et doux de Venise, la
+considération dont il avait été entouré dans les principales villes
+d'Italie, enfin l'affection que lui portait le duc de Mantoue. Mais la
+renommée qui l'avait précédé faisait désirer à ses compatriotes, non
+moins qu'à l'archiduc Albert et à l'infante Isabelle, de le retenir en
+Flandre. Informés de l'intention que l'artiste avait manifestée de
+retourner en Italie, ces princes le mandèrent à Bruxelles, où ils le
+reçurent avec la plus grande distinction, lui commandèrent leurs
+portraits, et l'attachèrent à leur service par une patente du 23
+septembre 1609, par laquelle ils le nommèrent peintre de leur hôtel.
+
+Le retour de Philippe Rubens, qui eut lieu en février de cette même
+année, circonstance trop peu remarquée par les biographes, contribua,
+peut-être autant que la faveur des archiducs, à retenir notre artiste à
+Anvers. Bientôt, vers le mois d'octobre ou de novembre, il épousa
+Isabelle Brant, fille de Jean Brant, secrétaire de la ville d'Anvers. À
+l'occasion de ce mariage, Philippe Rubens composa, en vers latins, un
+épithalame, dans lequel il adressa ses félicitations, _animo et stylo_,
+à son frère et à sa jeune épouse, louant les vertus et les charmes
+d'Isabelle, et vantant le talent de Pierre-Paul:
+
+ ...Cui Phœbi cortina patet, cui carmine digno
+ Et vis ingenii mirabilis et polygnoti
+ Sive et Apelleæ manus æmula decantetur[331].
+
+Par cette union, Pierre-Paul se trouva de nouveau attaché à Anvers par
+les liens les plus étroits, et il ne songea plus à le quitter.
+
+Pour s'y installer selon ses goûts et d'une manière définitive, il
+résolut d'y bâtir, sur ses plans, une vaste maison, dont il voulait
+faire à la fois un atelier et un musée.
+
+Pendant son long séjour en Italie, Rubens avait copié pour lui-même un
+grand nombre des plus belles toiles de Titien, Paul Véronèse, Tintoret,
+Jules Romain et autres maîtres. En outre, avec le produit de la vente de
+ses propres tableaux, il avait acheté des statues, des bustes, des
+bas-reliefs, des vases antiques, des médailles, des gravures et d'autres
+objets précieux. Il désirait vivre au milieu de ces belles choses qui
+lui rappelaient ses voyages, ses études archéologiques, et les œuvres
+qu'il préférait parmi celles dues à l'art moderne. Il fit donc
+construire, dans la rue qui porte aujourd'hui son nom, une belle maison;
+et dans l'espace compris entre le jardin et la cour, il éleva un
+bâtiment en rotonde, percé de grandes fenêtres cintrées, et éclairé par
+le haut d'une lanterne, qui, selon Michel[332], rappelait la disposition
+du Panthéon de Rome. Ce fut là qu'il établit son atelier et qu'il
+disposa tous ses objets d'art.
+
+Si l'on s'en rapportait au même biographe[333], la construction de ce
+bâtiment aurait occasionné l'exécution par Rubens de la fameuse
+_Descente de Croix_, de la cathédrale d'Anvers. D'après cet auteur, en
+creusant les fondations d'un mur de clôture, Rubens aurait anticipé sur
+le terrain du _serment_ ou confrérie des arquebusiers, ses voisins.
+Ceux-ci, s'en étant aperçus, députèrent leurs principaux chefs à Rubens
+pour lui déclarer qu'il empiétait sur leur terrain. Mais le peintre,
+fort de son droit et de sa bonne foi, refusa d'accéder à la réclamation.
+«À la fin, continue Michel, le différend devint si sérieux, qu'il allait
+prendre le train de la procédure. Mais le bourgeois Rockox, chef du
+serment et grand ami de Rubens, rompit le coup, en lui faisant voir que
+sa prétention sur ce peu de terrain était mal fondée. Sur quoi Rubens
+demanda des moyens pour s'accommoder..... Le chef ayant fait rapport des
+intentions de Rubens, les confrères résolurent que leur chef
+retournerait, avec plein pouvoir de proposer et conclure un amiable
+accord, en vertu duquel le serment des arquebusiers céderait à Rubens le
+peu de terrain dont il s'était déjà emparé, à condition qu'il donnerait
+au serment une pièce d'autel et ses volets, travaillés de sa main, pour
+leur chapelle à la cathédrale d'Anvers, représentant quelque passage
+de la vie de saint Christophe, patron du serment.
+
+«Cette offre parut à M. Rubens trop flatteuse pour ne pas prendre M.
+Rockox au mot, promettant de satisfaire à cette amiable transaction au
+plus tôt possible. Entre-temps, le génie docte de Rubens ne fit que
+ruminer sur ce mot _christophorus_ qui, selon son étymologie grecque,
+signifie _portant le Christ_; et dans cette spéculation, il recorda que
+l'Écriture sainte fait mention de plusieurs portant le Christ. C'est
+pourquoi il adopta, par de saintes allégories, l'exécution de son
+projet, en donnant, non-seulement aux arquebusiers un seul Christophe,
+mais plusieurs; ce qu'il établit de la manière suivante:
+
+«Il représenta, dans le grand panneau, le Christ qu'on descend de la
+croix, plusieurs personnages qui, par le moyen des échelles, détachent
+le Christ du haut de la croix, employant un linceul pour mieux soutenir
+le poids du sacré corps; au bas, d'autres prêtent leurs épaules et leurs
+mains; ainsi tous ceux qui y sont en action sont autant de portant le
+Christ, ou christophes.
+
+«En second lieu, il se servit du volet droit pour y placer une allégorie
+dans le même sens, par la sainte Vierge Marie, enceinte, rendant visite
+à sa cousine Élisabeth.
+
+«Il plaça sur le volet gauche le prêtre Siméon, portant le jeune Christ
+sur ses bras, lorsqu'il fut présenté au temple par la sainte Vierge et
+saint Joseph; de manière que, par ces saintes allégories, il trouva de
+quoi former des _christophes_, et d'étaler ses ingénieuses idées et les
+fruits de ses études sur l'histoire sacrée.
+
+«Quand ce grand ouvrage fut achevé, le peintre fit avertir les
+arquebusiers: mais à peine furent-ils entrés dans son laboratoire
+que..... n'y voyant pas leur _Christophe_, ils exprimèrent leur
+mécontentement, et déclarèrent qu'ils ne voulaient pas de ces prétendus
+_christophes_, mais leur véritable patron, à l'exemple des autres
+serments. Rubens.... proposa, pour les contenter, un surplus à son
+accord, qu'en fermant les volets, il planterait sur les revers leur
+véritable patron, en forme colossale, un ermite la lanterne à la main,
+et un hibou sur un arbre.»
+
+Telle est l'anecdote que le naïf historien de Rubens raconte, dans un
+style un peu tudesque, pour expliquer la cause qui donna lieu à Rubens
+de peindre la _Descente de croix_, son chef-d'œuvre.
+
+Michel avait sans doute suivi la tradition, en composant son récit. Il
+déclare, en effet, dans la dédicace de son livre, au duc
+Charles-Alexandre de Lorraine et de Bar: «qu'il a nouvellement découvert
+des anecdotes relatives à son sujet, dans le sein des cabinets de ceux
+de la famille du chevalier Rubens et d'autres curieux du pays.» On doit
+donc croire qu'il n'aura fait que reproduire des faits consignés dans
+des papiers de famille. Cependant, les rédacteurs du Catalogue du musée
+d'Anvers révoquent en doute le récit de Michel et le traitent de
+roman, «dans lequel Rockox joue son personnage.»
+
+«L'estime particulière de Rockox pour les œuvres de Rubens, dit ce
+catalogue[334], prenait sa source dans l'amitié qui régnait entre eux,
+et dont notre bourgmestre put donner, en 1611, une nouvelle preuve à
+l'illustre maître. Rockox était, à cette époque, chef-homme (hoofdman)
+du serment des arquebusiers. Les confrères ayant résolu de remplacer,
+par une nouvelle production de l'art, le tableau de l'autel qu'ils
+possédaient dans la cathédrale, leur choix, auquel sans doute Rockox ne
+demeura pas étranger, tomba sur Rubens. L'adjudication du chef-d'œuvre
+du maître, car il ne s'agissait de rien moins que de la célèbre
+_Descente de croix_, eut lieu le 7 septembre de cette année, dans la
+chambre des arquebusiers, et en présence de leur chef-homme. L'année
+suivante vit l'achèvement d'une des merveilles de la peinture
+d'histoire, qui orna, dès 1614, le nouvel autel du serment. Rubens
+donna, le 13 février 1621, une quittance générale de ce qui lui revenait
+(2,400 florins, outre une paire de gants pour Isabelle Brant, sa femme).
+Toutes ces particularités sont authentiques et tirées du registre même
+des arquebusiers, où l'on ne trouve rien de l'histoire d'une parcelle de
+terre du serment dont Rubens se serait emparé de bonne foi, et en
+compensation de laquelle il aurait promis à Rockox de peindre, pour
+l'autel des confrères, la _Descente de croix_ et ses volets.»
+
+Quelle que soit la cause qui ait fourni l'occasion à Rubens de peindre
+la _Descente de croix_, toujours paraît-il certain que la commande de ce
+tableau peut être attribuée à Rockox: n'aurait-il que ce seul titre au
+souvenir de la postérité, cet ami de Rubens mériterait de vivre dans la
+mémoire de tous ceux qui s'intéressent aux merveilles de l'art. Mais
+d'autres documents démontrent que Rockox aimait passionnément le peintre
+et ses ouvrages. L'intimité qui les unissait était ancienne dans leurs
+familles. Le père de Nicolas Rockox avait été trois fois bourgmestre
+d'Anvers, alors que Jean Rubens, père de Pierre-Paul, remplissait les
+fonctions de premier conseiller de la même ville. Cette position devait
+d'autant plus les rapprocher, qu'ils paraissent avoir partagé les mêmes
+opinions religieuses, ayant été accusés l'un et l'autre[335] de s'être
+montrés favorables à la doctrine de Luther. Nicolas Rockox, né à Anvers
+le 14 décembre 1560, avait dix-sept ans de plus que Pierre-Paul. Il
+avait épousé, le 5 septembre 1589, Adrienne Perez, fille d'un grand
+d'Espagne. Il jouissait sans doute d'une belle fortune et d'une grande
+considération, puisqu'il fit partie de la magistrature de sa ville
+natale, en qualité d'échevin, dès 1588, et qu'il fut créé chevalier, le
+8 décembre 1599, par les archiducs Albert et Isabelle, lors de leur
+joyeuse entrée à Anvers. Le catalogue du musée de cette ville, auquel
+nous empruntons[336] ces renseignements, ajoute qu'en 1603 il remplit
+les fonctions de premier bourgmestre, auxquelles il fut encore élevé
+huit fois depuis.
+
+Rockox, comme Rubens, était très-attaché aux jésuites d'Anvers. Il
+voulut donner à l'église de leur maison professe un autel en marbre, et
+une _Sainte famille_, peinte par Rubens. Étant bourgmestre, en 1620, il
+dota l'église des Récollets d'un maître-autel en marbre et d'un _Christ
+en croix, agonisant entre les deux larrons_, de la main du même
+artiste[337]. Pour conserver le souvenir de ce don, les religieux
+avaient fait graver ces vers sous les colonnes qui soutenaient
+l'entablement de l'autel:
+
+ Hanc Christo Domino posuit Rococcius aram;
+ Expressit tabulam Rubeniana manus.
+ Dextram artificis, seu dantis pectora cernas,
+ Nil genio potuit nobiliore dari.
+
+La chapelle sépulcrale de la famille Rockox se trouvait dans l'église
+des Récollets. Ayant perdu sa femme, en 1629, Rockox fonda, dans cette
+église, la chapelle de l'Immaculée-Conception, et voulut que le tombeau
+de sa femme, qui devait être un jour le sien, y fût placé. Pour le mieux
+décorer, il pria son ami Rubens de l'orner de peintures. L'artiste y
+peignit une composition en trois parties, ou triptyque, représentant
+l'_Incrédulité de saint Thomas, auquel Jésus-Christ apparaît après sa
+résurrection_. L'église des Récollets d'Anvers ayant été détruite après
+la révolution française, cette composition se trouve maintenant au musée
+de cette ville, et voici la description qu'en donne le catalogue:
+
+«Le Christ a le torse et les bras nus; le reste du corps est enveloppé
+d'une draperie rouge. Il occupe la moitié de droite du tableau, et
+montre ses plaies à saint Thomas, à saint Pierre et à saint Jean, debout
+du côté opposé.--Fond uni.
+
+«Volet de droite.--Portrait du chevalier Nicolas Rockox, ami du peintre.
+Il est représenté la tête nue, les cheveux ras, la moustache légèrement
+retroussée et la barbe en pointe. Il est vêtu d'un justaucorps de
+velours noir, d'où se dégage la fraise, et que recouvre un manteau noir
+doublé de martre. Sa main droite repose sur sa poitrine; de la gauche,
+il tient un petit livre d'heures.--Fond. Intérieur, partie d'un
+portique.
+
+«Revers du volet précédent.--Les armoiries de N. Rockox; plus bas, une
+tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche.
+
+«Volet de gauche.--Portrait de la femme de Rockox. Adrienne Perez a les
+cheveux retroussés et maintenus par une coiffe de velours noir, se
+terminant en patte sur le front. Sa robe noire, d'où sort la fraise, est
+rehaussée par un collier de perles blanches. Elle tient des deux mains
+un chapelet de corail.--Fond orné d'une draperie pourpre, suspendue
+au-dessus du personnage.
+
+«Revers du volet précédent.--Les armoiries de Rockox Perez; plus bas,
+une tête d'ange en grisaille, surmontant un cartouche[338].»
+
+Ces tableaux n'étaient pas les seuls que Rubens eût faits pour Rockox.
+D'après le témoignage de Mariette[339], le peintre avait composé pour
+son ami: «_Dalila faisant couper les cheveux de Samson qui s'est endormi
+sur ses genoux_, gravé au burin par Jacques Matham, et dédié par lui à
+Rockox, qui possédait le tableau.»
+
+Rubens doit avoir fait plusieurs fois le portrait de Rockox, et il l'a
+sans doute fait figurer, sous le nom de quelque saint ou de personnages
+historiques, dans plusieurs de ses grands tableaux. Toutefois, avec le
+portrait dont nous venons de donner la description, d'après le catalogue
+du musée d'Anvers, on n'en cite qu'un autre de la main de Rubens: c'est
+celui qui se trouvait, en 1840, dans la collection de M. Schamp
+d'Aveschoot, à Gand[340]. Mais Van Dyck, qui était également lié avec
+notre bourgmestre, a fait aussi son portrait, qui a été gravé par Paul
+Pontius. Nicolas Rockox mourut sans enfants, le 12 décembre 1640,
+environ six mois après son ami Rubens.
+
+Parmi les amateurs anversois pour lesquels le peintre travailla, on doit
+mentionner: Gaspard Charles, pour lequel il fit le tableau de la
+_Communion de Saint-François d'Assise_[341]; l'abbé de Saint-Michel,
+nommé Van der Sterren, auquel il donna son portrait, et à la demande
+duquel il peignit une _Adoration des mages_, pour l'église de cette
+abbaye; les Pères Jésuites, les Capucins et les Augustins d'Anvers; le
+doyen des confrères de Saint-Roch, à Alost; les familles
+Plantin-Moretus, Alexandre Goubau et Michelsens, d'Anvers; son
+confesseur Ophovius, plus tard évêque de Bois-le-Duc; le président
+Richardot; le docteur Van Thulden; le bourgmestre Van Kessel, et
+beaucoup d'autres dont il fit les portraits[342].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+ Gaspar Gevaërts, ami intime de Rubens.--Sa naissance, sa famille,
+ son éducation, son premier ouvrage.--Il sert d'intermédiaire aux
+ relations de Peiresc avec Rubens.
+
+1593--1620
+
+
+Mais de tous ces personnages, aucun ne vivait avec Rubens dans une
+intimité comparable à celle qui l'unissait à Gaspar Gevaërts, secrétaire
+de la ville d'Anvers. En parcourant la correspondance de ces deux
+hommes, on demeure convaincu qu'ils n'avaient point de secret l'un pour
+l'autre, et que, rapprochés par une conformité de goûts et de
+sentiments, une instruction classique également profonde, un amour aussi
+vif pour la vénérable antiquité, l'artiste et le philologue vivaient
+ensemble dans les plus affectueuses relations.
+
+Jules Gaspar Gevaërts naquit à Anvers, en 1593. Son père, Jean Gevaërts,
+était un savant jurisconsulte, fort versé dans l'histoire de sa patrie,
+et qui fut employé par les gouverneurs des Pays-Bas dans plusieurs
+négociations importantes. L'épitaphe de son tombeau[343], dans la
+cathédrale d'Anvers, constate qu'il fut envoyé en Hollande par
+l'archiduc Albert et l'infante Isabelle, en 1607, pour y traiter de la
+paix avec les états généraux. S'il ne réussit pas complétement, il
+parvint au moins à conclure une trêve de douze années, bienfait immense
+après quarante ans d'une guerre acharnée. Ayant perdu sa femme, Cornélie
+Aertz, Jean Gevaërts se retira du monde, se fit admettre au nombre des
+chanoines de la cathédrale d'Anvers, et mourut dans cette ville en 1613,
+à l'âge de soixante-dix ans. Son épitaphe, composée sans doute par son
+fils Gaspar, en rappelant l'éclatant service rendu par le négociateur
+à sa patrie, se termine par ces vers touchants, adressés au voyageur qui
+viendra visiter son tombeau:
+
+ Huic cineri pacem, requiemque precare viator;
+ Qui jacet hic paci dulce paravit iter.
+
+Jean Gevaërts fit faire à son fils Gaspar de très-fortes études, et il
+lui transmit l'amour des lettres et le goût des recherches sur
+l'antiquité ainsi que sur l'histoire des Pays-Bas. Après avoir étudié
+successivement chez les Jésuites d'Anvers, à Louvain et à Douai, le
+jeune homme se rendit à Paris, où il se lia particulièrement avec
+plusieurs magistrats aussi savants qu'intègres, tels que Peiresc, son
+frère, M. de Valavès, et Henri de Mesmes, qui devint plus tard
+conseiller d'État. C'est à ce dernier qu'il dédia ses trois livres
+d'_Electorum_, publiés à Paris, in-4º, chez Sébastien Cramoisy, en
+1619[344]. Cet ouvrage, comme celui de Philippe Rubens, est un
+commentaire explicatif de plusieurs passages obscurs de différents
+auteurs grecs et latins. Gevaërts y montre une connaissance approfondie
+des textes et une grande science philologique, qualités fort appréciées
+par les érudits du dix-septième siècle. Revenu à Anvers, il fut nommé
+secrétaire de la ville, et quelques années après l'empereur Ferdinand
+III le créa conseiller d'État et le nomma son historiographe. Retenu
+dans sa patrie par les fonctions qu'il remplissait auprès du conseil
+communal, Gevaërts n'en sortit plus, et il employa tout le temps dont sa
+charge lui permettait de disposer à écrire une histoire des ducs de
+Brabant, à publier une nouvelle édition des _Imperatorum romanorum
+icones_ de Goltzius, à préparer un commentaire sur les Pensées de
+Marc-Aurèle, qu'il ne publia point, enfin à composer des poésies latines
+à l'occasion d'événements importants, de fêtes et d'autres
+circonstances[345].
+
+Nous ignorons l'origine de sa liaison avec Rubens; mais il est probable
+qu'elle remontait à leur jeunesse, car une lettre de Peiresc à Gevaërts,
+du 25 octobre 1619[346], montre que ce dernier avait fait des démarches
+au nom de Rubens, _son grand ami_, pour obtenir, par l'entremise de
+Peiresc, le privilége de vendre en France les estampes des _Palais de
+Gênes_, et les autres planches que Rubens publia plus tard.
+
+C'est ainsi que Peiresc entra en relation avec Rubens, «dont il estimait
+grandement, écrit-il, l'éminente vertu.» Très-curieux des objets de
+l'art antique, il pria Gevaërts de lui donner la copie de l'inventaire
+des belles antiquités que possédait l'artiste. Gevaërts la lui ayant
+envoyée, Peiresc le chargea, par une lettre du 17 juin 1620[347], «de
+remercier Rubens de tant d'offres de son honnêteté, ne pouvant assez
+admirer la richesse de ses figures. «Je voudrais bien pouvoir,
+ajoute-t-il, faire un voyage en ce pays-là, pour en avoir la vue, et
+surtout de ces belles têtes de Cicéron, de Sénèque et de Chrysippus,
+dont je lui déroberais possible un petit griffonnement sur du papier,
+s'il me le permettait.» Bientôt Rubens, allant au-devant de ce désir,
+envoya en cadeau à Peiresc un exemplaire de ses gravures, et il lui
+promit de lui faire lui-même des dessins de ses bustes antiques. Peiresc
+se montra «fort glorieux de cette promesse; il n'appréhendait, si ce
+n'est que ce fût trop de besogne, et qu'il n'eût pas de quoi s'en
+revancher, quoiqu'il voulût bien en chercher tous les moyens à lui
+possibles à son endroit[348].»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+ Le baron de Vicq, l'abbé de Saint-Ambroise et la galerie de Marie
+ de Médicis.--Rubens à Paris, se lie avec Peiresc, M. de Valavès et
+ les frères Dupuy, et entretient avec eux une active correspondance.
+
+1624--1627
+
+
+Peu de temps après cette lettre, Peiresc trouva l'occasion qu'il
+cherchait depuis longtemps de voir Rubens, et de lier avec lui
+connaissance autrement que par lettres. On sait qu'après avoir fait
+construire le palais du Luxembourg, sur le modèle du palais Pitti de
+Florence, la reine Marie de Médicis résolut, vers 1621, de le faire
+décorer de peintures représentant l'histoire de sa vie. Les archiducs
+Albert et Isabelle avaient alors pour ambassadeur à la cour de France le
+baron de Vicq, ami et grand admirateur de Rubens. Cet envoyé vanta le
+talent du peintre flamand, et l'éloge qu'il en fit fut chaudement appuyé
+par l'aumônier de la reine, Claude Maugis, abbé de Saint-Ambroise, grand
+amateur et collectionneur d'estampes, bon connaisseur en fait de
+peintures, et au demeurant homme de goût et de savoir, dont Philippe de
+Champaigne a fait le portrait, qui a été gravé par L. Vosterman[349]. La
+reine résolut donc de charger Rubens des peintures du Luxembourg, et
+elle pria le baron de Vicq de faire connaître son désir à l'artiste.
+Rubens s'empressa de répondre à cet appel, en se rendant à Paris au
+commencement de l'année suivante. Présenté à Marie de Médicis par
+l'ambassadeur flamand, il accepta le périlleux honneur de représenter, à
+l'aide de l'histoire et de l'allégorie, les principaux événements de la
+vie agitée de cette princesse. Pour la mettre à même d'apprécier son
+imagination et le style dans lequel il entendait exécuter son sujet,
+le peintre fit des esquisses ou cartons en grisaille, qu'il donna plus
+tard à l'abbé de Saint-Ambroise, chez lequel de Piles put les voir.
+Malheureusement, ces cartons ne sont pas restés en France: dix-huit
+d'entre eux sont aujourd'hui au musée de Munich, et on ignore ce que les
+trois autres sont devenus[350]. Dès qu'il fut de retour à Anvers, Rubens
+se mit à l'œuvre avec sa verve et son ardeur accoutumées; et quatre ans
+ne s'étaient pas écoulés, qu'il avait entièrement achevé les vingt et
+une compositions capitales qui font aujourd'hui l'un des principaux
+ornements de la grande galerie du Louvre. Vers le commencement de 1625,
+selon la correspondance de Rubens, ainsi que le démontre la notice sur
+cet artiste de M. Villot[351], elles étaient disposées dans la galerie
+du Luxembourg aux places qu'elles y ont conservées jusqu'à l'époque de
+notre première révolution.
+
+L'exécution de ces grandes et brillantes toiles avait obligé Rubens à
+faire plusieurs voyages à Paris. C'est pendant l'un de ses premiers
+séjours dans cette ville, au commencement de 1622, qu'il y rencontra
+Peiresc, et qu'il acheva de resserrer avec lui des relations commencées
+par la correspondance du savant magistrat français avec Gevaërts.
+Peiresc fut tellement charmé de ses entretiens avec Rubens, qu'il ne put
+s'empêcher d'écrire à Gevaërts, de Paris, le 26 février 1622, la lettre
+suivante, qui peint bien son amour pour les lettres et les arts, et
+qui montre également quelle impression favorable Rubens laissait de sa
+personne, de son instruction et de son amabilité aux hommes les plus
+compétents pour le bien juger.--«Monsieur, la bienveillance de M.
+Rubens, que vous m'avez procurée, m'a comblé de tant de bonheur et de
+contentement, que je vous en devrai des remercîments tout le temps de ma
+vie, ne pouvant assez me louer de son honnêteté, ni célébrer assez
+dignement l'éminence de sa vertu et de ses grandes parties, tant en
+l'érudition profonde et connaissance merveilleuse de la bonne antiquité,
+qu'en la dextérité et rare conduite dans les affaires du monde, non plus
+que l'excellence de sa main, et la grande douceur de sa conversation, en
+laquelle j'ai eu le plus agréable entretien que j'eusse eu de fort
+longtemps, durant le peu de séjour qu'il a fait ici. Je vous porte une
+grande envie d'avoir la commodité que vous avez d'en jouir d'ordinaire
+comme vous pouvez, même à cette heure que vous avez acquis une charge
+nouvelle dans Anvers, laquelle vous en approchera davantage que vous
+n'espériez. Je vous félicite de bon cœur l'un et l'autre bien, et prie
+Dieu qu'il vous en fasse longuement jouir; vous suppliant de me
+continuer les mêmes bons offices en son endroit, et me conserver en
+l'honneur de ses bonnes grâces et des vôtres[352].»
+
+C'est pendant son séjour à Paris que Rubens se lia également avec M. de
+Valavès, frère de Peiresc, ainsi qu'avec les deux frères Jacques et
+Pierre Dupuy, le premier, garde de la bibliothèque du roi, l'autre,
+conseiller du roi et ensuite garde de sa bibliothèque. Lorsqu'il fut
+revenu définitivement à Anvers, Rubens continua d'entretenir avec ces
+savants une active et très-intéressante correspondance, roulant sur des
+sujets d'érudition, d'histoire et de philologie, et plus souvent encore
+sur des monuments de l'antiquité, tels que médailles, camées et autres
+objets d'art, dont il faisait un échange avec Peiresc et son frère, ou
+encore sur des découvertes alors récentes faites à Rome[353]. Les
+lettres de l'artiste montrent la variété de ses connaissances et
+l'étonnante activité de son esprit. Après les avoir lues, il est permis
+d'affirmer que Rubens était un savant de premier ordre, capable de
+rivaliser avec les érudits de profession les plus remarquables de son
+siècle, et l'emportant même sur eux par la facilité avec laquelle il
+parlait et écrivait les principales langues modernes de l'Europe[354].
+On peut dire que sa main savait se servir aussi bien de la plume que du
+pinceau, et que le temps qu'il donnait à l'art n'était pas perdu pour
+les lettres, puisque, tout en peignant, il se faisait lire les plus
+beaux passages des principaux écrivains de l'antiquité, spécialement
+d'Homère, Virgile et Plutarque[355]. C'est donc avec raison que Peiresc
+félicitait Gevaërts de posséder un tel ami, et lui portait envie
+«d'avoir la commodité d'en jouir d'ordinaire.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+ Second voyage de Rubens en Espagne.--Il fait, pour Gevaërts, des
+ recherches dans les manuscrits grecs de Marc-Aurèle, à l'Escurial.
+ Intelligence supérieure de Rubens.--Passages d'une de ses lettres à
+ Gevaërts, où il lui recommande son fils Albert, après la mort
+ d'Isabelle Brant.
+
+1628--1629
+
+
+On sait que Rubens, mêlé d'abord aux négociations qui se poursuivaient
+en Hollande entre l'Espagne, l'Angleterre et les Provinces-Unies, fut,
+en 1628, envoyé à Madrid auprès du roi Philippe IV, qui avait manifesté
+à l'infante Isabelle le désir de le voir. Gevaërts, qui préparait alors
+un commentaire sur les _Pensées de Marc-Aurèle_, voulut profiter du
+voyage de son ami pour s'assurer s'il ne pourrait pas trouver quelque
+texte inédit ou inconnu de cet auteur dans les manuscrits de la
+bibliothèque de l'Escurial; il chargea donc Rubens de faire cette
+recherche, et de collectionner avec soin ces manuscrits. Bien que
+l'artiste fût très-préoccupé de sa mission politique, principal objet de
+son voyage, et que, d'un autre côté, il fût obligé, pour satisfaire le
+roi et les principaux seigneurs de sa cour, d'employer presque toutes
+ses journées à peindre soit des portraits, soit des tableaux de sa
+composition; il sut néanmoins trouver le temps de rendre ce service à
+Gevaërts. Voici la lettre qu'il lui écrivait à ce sujet, le 29 décembre
+1628, quelque temps après son arrivée à Madrid. On y voit qu'il avait
+été feuilleter les manuscrits grecs et les livres de la bibliothèque de
+_San-Lorenzo_, pour y trouver le texte complet des douze livres du
+traité de Marc-Aurèle Antonin.
+
+«J'ai fait, lui écrit-il, quelque diligence pour savoir s'il serait
+possible de trouver dans les bibliothèques particulières quelque chose
+de plus que ce qui est connu jusqu'ici de votre Marcus, mais je n'ai
+encore rien obtenu. Il ne manque cependant pas de gens qui affirment
+avoir vu dans le célèbre trésor de Saint-Laurent deux manuscrits portant
+le titre du divin Marcus. Mais, d'après les circonstances, d'après le
+volume et l'apparence des manuscrits, car j'avais affaire à un homme qui
+ne savait pas un mot de grec, je n'en augure rien de nouveau ni
+d'important; je pense même que le tout est connu et ne compose que les
+œuvres de Marcus depuis longtemps publiées. Il ne m'appartient pas de
+rechercher si l'on peut, en collationnant les textes, en tirer quelque
+lumière ou un déluge de gloses (_aut sordium eluvies_); le temps, mon
+genre de vie, mes études, m'enchaînent d'un autre côté, et, de plus, mon
+génie particulier m'éloigne de ce profond sanctuaire des Muses......
+Je voudrais voir le volume des inscriptions d'Afrique, non-seulement
+pour votre Marcus et dans le désir de vous rendre service (ce que
+d'autres peuvent faire et même avec plus d'exactitude), mais pour
+satisfaire à mes goûts particuliers[356].»--Ainsi ce grand artiste était
+également un érudit de premier ordre, capable, comme Juste-Lipse, de
+discuter et commenter les textes les plus obscurs des manuscrits grecs
+ou latins. Nous ne croyons pas qu'il ait jamais existé un artiste aussi
+profondément, aussi universellement instruit que Rubens, ni mieux doué
+du côté de l'intelligence. Sous ce rapport, Léonard de Vinci et
+Michel-Ange peuvent seuls être mis en comparaison avec lui; et si
+Michel-Ange est supérieur à tous, c'est parce qu'il était aussi grand
+poëte qu'artiste également éminent dans la statuaire, la peinture et
+l'architecture. Ce qu'il y a de remarquable, à l'éternel honneur de
+l'art, c'est que ces trois grands hommes d'un si prodigieux génie furent
+également au nombre des plus honnêtes de leur siècle, comme Raphaël,
+Corrège, Titien, Albert Durer, Poussin, Lesueur et tant d'autres. Preuve
+éclatante que l'amour et l'étude de l'art élèvent l'âme, la soutiennent,
+par l'idéal, à la source des sentiments vrais et désintéressés, loin des
+vils désirs que font naître l'ambition et l'amour des richesses, ces
+deux grands mobiles qui dirigent la plupart des hommes. Si Rubens
+consentit à servir d'agent secret à l'archiduchesse Isabelle, au roi
+d'Espagne et au roi d'Angleterre pour nouer des négociations délicates,
+on ne doit pas oublier que le but de ces négociations était d'obtenir la
+fin de la guerre qui désolait depuis si longtemps une grande partie de
+l'Europe. En plaçant sa mission sous le patronage de sa réputation
+d'artiste, les rois honoraient son génie, et Rubens rendait à son pays
+et à l'humanité un service signalé, puisqu'il faisait servir l'art à
+rétablir la paix du monde, _pax optima rerum_.
+
+Avant son départ pour l'Espagne, il avait perdu, le 29 septembre
+1626[357], sa première femme Isabelle Brant, dont la mort lui causa un
+très-vif chagrin. Il en avait eu deux enfants, Albert et Nicolas, ce
+dernier très-jeune encore au décès de sa mère. En quittant la ville
+d'Anvers, Rubens avait vivement recommandé ses enfants à son fidèle
+Gevaërts. Dans sa lettre du 29 décembre 1628, il lui dit: «Je vous
+supplie de prendre mon petit Albert, cet autre moi-même, non pas dans
+votre sanctuaire, mais dans votre musée. J'aime cet enfant, et c'est à
+vous, le meilleur de mes amis, à vous le pontife des Muses, que je le
+recommande vraiment, pour que vous en preniez soin, de concert avec mon
+beau-père et mon frère Brant, soit pendant ma vie, soit après ma
+mort.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+ De Madrid, Rubens revient à Anvers et repart pour
+ l'Angleterre.--Impression que produit sur lui la vue de ce
+ pays.--Lettre à Gevaërts à l'occasion de la mort de la femme de ce
+ dernier.--Il déplore les lenteurs qui retardent la paix.--Ses
+ relations avec les familles Van Halmale et Clarisse, d'Anvers.
+
+1629--1630
+
+
+Rubens quitta Madrid le 26 avril 1629, traversa Paris, sans s'y arrêter,
+le 12 mai, et quelques jours après il était à Bruxelles. Mais l'infante
+le fit repartir presque immédiatement pour l'Angleterre. Tout en y
+poursuivant la conclusion de la paix, notre peintre fit plusieurs
+portraits, et composa, pour le comte d'Arundel[358] et d'autres grands
+seigneurs, quelques grands tableaux qui excitèrent l'admiration des
+connaisseurs, alors peu nombreux dans ce pays. Mais ce n'est point
+pendant son séjour à Londres, comme on l'a cru longtemps, que Rubens
+exécuta les fameuses peintures du plafond de White-Hall. Il résulte de
+documents authentiques, publiés récemment par M. Carpenter[359], que ces
+toiles furent peintes par Rubens à Anvers, et terminées en 1637; il
+reçut trois mille livres sterling pour ces compositions, et le roi
+d'Angleterre lui donna en outre une chaîne et une médaille en or.
+
+La vue de l'Angleterre produisit sur Rubens une impression profonde, si
+l'on en juge par ce passage d'une de ses lettres adressée à Pierre
+Dupuy, de Londres, le 8 août 1629:
+
+«Si j'avais, dans ma jeunesse, visité en si peu de temps des contrées et
+des cours si différentes, cela m'aurait été alors bien plus utile qu'à
+l'âge où je suis. Mon corps serait un peu plus robuste pour endurer les
+incommodités de la poste, et mon esprit, par l'expérience et la
+connaissance des peuples les plus divers, aurait pu se rendre capable de
+plus grandes choses dans l'avenir. Au lieu que mon corps consume
+aujourd'hui ce qui lui reste de forces, et que je n'aurai plus le temps
+de jouir du fruit de tant de fatigues. Je n'y aurai gagné que de pouvoir
+mourir plus savant.--Pourtant, je me console en songeant avec délices à
+toutes les belles choses que j'ai rencontrées sur ma route. Cette île,
+par exemple, me paraît un théâtre tout à fait digne de la curiosité d'un
+homme de goût, non-seulement à cause de l'agrément du pays et de la
+beauté de la nation, non-seulement à cause de l'apparence extérieure,
+qui m'a paru d'une recherche extrême, et qui annonce un peuple riche et
+heureux au sein de la paix; mais encore par la quantité incroyable
+d'excellents tableaux, de statues et d'inscriptions antiques qui se
+trouvent dans cette cour[360].»
+
+Rubens fit à Londres un assez long séjour. Depuis son départ d'Anvers,
+Gevaërts avait perdu sa femme; précédemment, la mort lui avait enlevé, à
+l'âge de douze ans, le fils unique issu de ce mariage: «_Eximiæ spei
+puer_, dit son épitaphe[361], _qui parenti luctum et desiderium
+incomparabile reliquit_.» C'était sans doute pour combattre cette
+douleur inguérissable, que Gevaërts avait entrepris d'étudier et de
+méditer les œuvres de Marc-Aurèle. Mais Rubens, qui connaissait bien le
+cœur humain, ne paraît pas convaincu que les préceptes du prince
+philosophe auront le pouvoir de consoler son ami.--«Je crains, lui
+écrit-il de Londres le 15 septembre 1629[362], de vous rappeler la perte
+de votre chère compagne; j'aurais dû le faire immédiatement; et
+maintenant, ce ne sera plus autre chose qu'un devoir d'obligation
+très-intempestif, et un renouvellement importun de votre douleur,
+puisqu'il vaut mieux engager à oublier qu'à rappeler sans cesse le
+passé. Si l'on doit espérer de la philosophie quelque consolation, il
+vous en reste une source abondante dans votre intérieur. Je vous renvoie
+au riche trésor de votre _Antoninus_, où vous avez, en conservateur
+libéral, de quoi distribuer même à vos amis. Je n'ajouterai plus que ce
+pauvre genre de consolation, c'est que nous sommes à une époque où la
+vie n'est possible qu'en se débarrassant de tout ce qui accable, ainsi
+que fait le marin lorsqu'il navigue au milieu des tempêtes[363].» Au
+commencement de cette lettre, il s'excuse d'avoir tardé à lui écrire
+depuis son arrivée à Londres:--«Vous avez l'habitude de me prévenir
+toujours et de me surpasser en courtoisie, sans vouloir faire attention
+à mes fautes, ni au peu d'empressement que je mets à vous honorer et à
+vous servir comme je le devrais. Dieu sait pourtant que je manque
+seulement à votre égard dans les démonstrations extérieures, et que j'ai
+toujours pour vous la même estime et la même affection cordiale, ainsi
+que je vous le prouverai par des faits dès que vous me procurerez pour
+vous servir une occasion que j'attends avec impatience. J'espère au
+moins que mon fils, qui a eu aussi une grande part à vos faveurs, et qui
+doit à la bonne instruction que vous lui avez donnée la meilleure partie
+de lui-même, sera mon héritier et s'acquittera de toutes mes obligations
+envers vous. J'aurai pour lui d'autant plus d'estime que vous lui en
+montrerez davantage, car votre jugement a plus de poids en cela que le
+mien. Pourtant, j'ai toujours trouvé en lui de la bonne volonté. Il
+m'est très-agréable d'apprendre que, grâce à Dieu, il est maintenant
+rétabli, et je vous remercie infiniment de cette bonne nouvelle, ainsi
+que de l'honneur et de la consolation que vous lui avez apportée en le
+visitant pendant sa maladie. Il est jeune, et si la nature suit son
+cours, il ne mourra pas avant nous. Dieu veuille lui accorder de vivre
+honorablement! car, comme dit la fable, il n'importe pas de vivre
+longtemps, mais de bien vivre: «_Neque enim quamdiu, sed quam bene
+agatur fabula refert._»
+
+Dans une autre lettre à Gevaërts, de Londres, le 23 novembre 1629,
+Rubens laisse voir tout son chagrin des lenteurs qui retardaient les
+négociations relatives à la paix entre l'Angleterre et l'Espagne.--«Nous
+aspirons maintenant après l'arrivée de don Carlos Coloma (l'ambassadeur
+d'Espagne), qui s'est fait précéder de ses bagages à Dunkerque, et nous
+n'attendons que l'avis du départ de l'ambassadeur d'Angleterre pour
+l'Espagne; il a maintenant reçu l'ordre de se mettre en route. J'espère
+donc que nous pourrons bientôt venir en personne vous servir, vous et
+nos autres amis...... On parle ici beaucoup de la trêve, et les avis de
+Hollande donnent presque tous l'espoir du succès. Malgré le plaisir que
+me fait éprouver la naissance de notre prince d'Espagne[364], je dois
+avouer que la nouvelle de notre paix ou trêve m'en ferait éprouver
+beaucoup plus que toutes les autres affaires du monde. Mon retour ne
+m'en serait que plus agréable, et je resterais désormais dans ma
+maison.» Il termine en priant Gevaërts «de vouloir bien faire ses
+humbles et sincères salutations à M. Rockox, ainsi qu'à MM. Halmale et
+Clarisse, en leur témoignant toute son affection[365].»
+
+Hendrick Van Halmale, échevin d'Anvers[366], était sans doute parent de
+Paul Halmale, sénateur d'Anvers, que Théodore Galle appelle: _Artis
+scultoriæ cultor et patronus_, et auquel il a dédié sa gravure de
+l'_Ecce homo_, d'après Rubens[367]. Quant à la famille Clarisse, elle
+était très-liée avec celle du peintre. Philippe Rubens a célébré dans
+une ode le mariage de Marie Clarisse avec Jean Wover[368]. La famille
+Clarisse se composait de Louis Clarisse, sénateur d'Anvers, et de Marie
+Nerot, sa femme; de Roger Clarisse, _urbis ab elemosynis_, ou, comme on
+dirait aujourd'hui, membre du bureau de bienfaisance d'Anvers, et de
+Madeleine Schotte, sa femme. C'est du moins ce que l'on peut inférer de
+la gravure de Lucas Vorsterman, qui leur est dédiée, et qui reproduit le
+_Nolite timere_, ou l'apparition de Jésus-Christ aux saintes femmes,
+d'après Rubens. Le peintre aura sans doute représenté dans ce tableau
+les deux dames Clarisse. L'une d'elles, sur le premier plan, cherche à
+s'envelopper dans un voile, pour éviter les rayons lumineux qui
+s'échappent du corps de Jésus-Christ; elles sont suivies d'autres
+femmes. On retrouve ici au naturel les traits doux et agréables des
+Flamandes, que Rubens prenait constamment pour types de la beauté
+féminine, mais qui n'ont rien de l'idéal de Raphaël, ou de la grâce
+vénitienne du Titien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+ Retour de Rubens à Anvers.--Son second mariage avec Héléna
+ Forment.--Il s'éloigne des affaires publiques, et consacre tout son
+ temps au travail et à ses amis.--Ses sentiments intimes exposés
+ dans ses lettres à Peiresc.
+
+1630--1636
+
+
+Rubens était de retour à Anvers avant le mois d'août 1630, ainsi qu'on
+le voit par une lettre du 8 de ce mois, écrite par lui de cette ville à
+Peiresc. La paix entre l'Espagne et l'Angleterre n'était pas encore
+signée, mais les bases en avaient été arrêtées de telle sorte, que sa
+conclusion n'était plus douteuse. Elle fut proclamée le 5 décembre 1630,
+et définitivement signée ou ratifiée le 17 du même mois. À cette
+occasion, le roi Charles Ier, d'Angleterre, bien digne d'apprécier le
+génie et le caractère de l'envoyé d'Isabelle, le créa chevalier[369], et
+lui donna en même temps la magnifique épée dont il s'était servi pour sa
+réception.
+
+Ainsi comblé d'honneurs et satisfait du succès de sa mission, Rubens,
+aspirant à jouir dans sa patrie de la considération qu'il s'était
+acquise par tant de travaux, résolut de se donner une seconde compagne.
+Bien qu'âgé de cinquante-trois ans, séduit, en véritable artiste, par la
+beauté remarquable d'une de ses compatriotes, il épousa, le 6 décembre
+1630, la jeune Hélène Forment, qui atteignait à peine sa seizième année,
+et dont il a immortalisé les traits dans un grand nombre de toiles.
+
+Depuis cette époque, Rubens s'éloigna peu à peu des affaires publiques.
+À part une mission qu'il avait acceptée de l'infante, en 1633, pour
+négocier de la paix en Hollande, mission arrêtée par les états avant
+même l'entrée de Rubens dans les Provinces-Unies, l'artiste vécut, soit
+à Anvers, soit à sa terre de Steen, près de Malines, occupé, autant que
+la goutte dont il souffrait depuis longtemps le lui permettait, de ses
+peintures et de ses études sur l'antiquité; jouissant de la société de
+ses amis, et avant tout de l'intimité de Rockox et de Gevaërts. Il
+continuait également d'entretenir sa correspondance avec Peiresc et
+Pierre Dupuy, et à éclaircir avec eux les doutes qu'il avait sur
+certains objets dont les anciens faisaient usage, tels que trépieds,
+chaudrons, tables, candélabres, etc., etc. Il passait en revue les
+nouvelles découvertes d'antiquités, encourageait les dessins du jeune
+graveur Mellan, et, fidèle à son amour pour la paix, n'oubliait pas
+d'exprimer ses regrets sur le sac de Mantoue, prise le 22 juillet 1630,
+par les Impériaux, qui avaient mis à mort la plus grande partie des
+habitants: «Ce qui m'afflige infiniment, dit Rubens, ayant servi bien
+des années la maison de Gonzague, et joui dans ma jeunesse du séjour
+délicieux de ce pays; _sic erat in fatis_[370].»
+
+Dans une autre lettre du 16 août 1635, écrite en italien, Rubens, après
+avoir entretenu Peiresc d'un procès qu'il était forcé de soutenir à
+Paris, à l'occasion du privilége de la vente en France de ses gravures,
+lui fait connaître qu'il espère arriver à un arrangement avec son
+adversaire, et il ajoute:--«Je suis homme de paix, et j'abhorre comme la
+peste la chicane et toute autre espèce de discussions, et j'estime que
+le vœu de tout honnête homme doit être de pouvoir vivre avec
+tranquillité d'esprit, aussi bien en public que chez soi, de rendre
+service le plus possible et de ne faire tort à personne. Je regrette que
+les rois et les princes ne soient point de cette humeur; _nam_:
+
+_Quidquid illi delirant plectuntur Achivi._[371]
+
+Dans la dernière lettre que Rubens écrivit à Peiresc, de Steen, le 4
+septembre 1636, l'artiste se montre très-reconnaissant de l'envoi que
+Peiresc lui avait fait d'un dessin colorié des _Noces Aldobrandines_,
+«peinture antique qui fut trouvée à Rome dans ma jeunesse, dit Rubens,
+et admirée, adorée même comme unique, par tous les amis de l'art et de
+l'antiquité.»--Il informe Peiresc qu'il a vu à Anvers un très-fort
+volume intitulé: _Roma sotterranea_[372], «lequel lui a paru être un
+grand ouvrage extrêmement religieux, car il représente la simplicité de
+la religion primitive, qui, si elle a surpassé le reste du monde par
+sa piété et la vérité de sa religion, le cède au paganisme antique, dont
+elle est à une distance infinie, sous le rapport de la grâce et de
+l'élégance. J'ai vu aussi des lettres de Rome qui annoncent la
+publication de la galerie _Giustiniana_[373], aux frais du marquis
+_Giustiniano_. On en parle comme d'un très-bel ouvrage.... Mais je ne
+doute pas que chaque fait nouveau n'arrive à votre musée dans toute sa
+fraîcheur. C'est pourquoi, ne trouvant pas à vous entretenir d'autre
+sujet, je vous baise humblement les mains, priant le ciel de vous
+accorder longue vie et santé, avec toutes sortes de prospérité et de
+contentement.»--Ces vœux ne devaient point être exaucés: Peiresc mourut
+à Aix, le 24 juin 1637, dans les bras de Gassendi, et Rubens ne fut pas
+le dernier à regretter la perte de cet illustre magistrat, _omnium
+elegantiarum amator_.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+ Monuments décoratifs, peintures et cartons exécutés par Rubens pour
+ l'entrée à Anvers de l'archiduc Ferdinand.--Inscriptions et vers
+ latins composés par Gevaërts pour cette circonstance.--Description
+ de quelques-unes des inventions exécutées par Rubens, ou sous sa
+ direction.--Le prince Ferdinand va visiter Rubens malade de la
+ goutte.
+
+1635
+
+
+Deux années avant la mort de Peiresc, Rubens avait été obligé, sans
+s'éloigner d'Anvers, de se remettre à faire de la peinture politique.
+L'infante Isabelle étant morte à Bruxelles, le 1er décembre 1633, le
+roi d'Espagne Philippe IV rentra en possession des Pays-Bas, que son
+aïeul Philippe II n'avait cédés à l'archiduc Albert et à sa femme que
+sous la réserve de retour à la couronne d'Espagne, dans le cas où ils ne
+laisseraient pas de postérité. Par suite de cette reprise de possession,
+Philippe IV, au commencement de 1634, avait donné le gouvernement
+général de ces provinces à son frère unique, le prince Ferdinand, jeune
+homme d'une grande espérance, qui était cardinal, et que, pour ce motif,
+on appelait le cardinal-infant. On était alors au plus fort de la guerre
+de Trente ans; les Suédois avaient envahi l'Allemagne, et ils luttaient
+avec avantage contre l'armée impériale. Le roi d'Espagne résolut
+d'envoyer l'infant au secours de son beau-frère, Ferdinand III, roi des
+Romains et de Hongrie, fils de l'empereur Ferdinand II, et qui
+commandait l'armée impériale. Les troupes espagnoles, ayant opéré leur
+jonction avec les impériaux, et occupé une forte position près de la
+ville de Nordlingen, y furent attaquées, le 5 septembre 1634, par les
+Suédois, sous la conduite de Gustave Horn, leur général en chef. Mais
+après un grand nombre d'attaques infructueuses, les Suédois furent mis
+dans une déroute complète. On attribua, en grande partie, le succès de
+cette journée aux dispositions prises par l'infant Ferdinand. Aussi,
+lorsqu'à la fin de l'année 1634 il vint à Bruxelles prendre possession
+de son gouvernement des Pays-Bas, cette capitale lui fit le plus
+brillant accueil.
+
+Averti que ce prince se rendrait à Anvers au commencement du mois de mai
+1635, le conseil communal de cette ville résolut de recevoir le
+vainqueur de Nordlingen avec le plus grand éclat, et de faire dresser
+des portiques et des arcs de triomphe dans les principales rues et
+places par lesquelles ce prince devait passer. Pour être certain de
+réussir, le sénat chargea Rubens de faire les plans de ces monuments
+décoratifs, d'en surveiller la construction et d'en décorer les diverses
+parties[374]. On ignore s'il reçut un programme, ou si le sénat voulut
+s'en rapporter à son imagination si féconde. Ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il représenta d'une manière remarquable, à l'aide de l'histoire
+et de l'allégorie, les principaux événements contemporains, qu'il sut
+rendre hommage aux vertus qu'on se plaisait à attribuer au jeune prince,
+et qu'il eut l'art de lui exposer avec son pinceau les vœux et les
+espérances de la ville d'Anvers. Aucun artiste, en Europe, ne pouvait
+être comparé à Rubens pour la composition de ces grandes machines, qui
+demandent une imagination pleine de ressources et une main qui exécute
+sans hésitation, et cependant d'une manière qui plaise à l'œil. Le chef
+de l'école d'Anvers possédait à un suprême degré ces deux éminentes
+qualités: jamais l'invention ne lui avait manqué; jamais l'exécution ne
+lui avait fait défaut. La galerie de Médicis, à Paris, les cartons de
+l'église de Loëches, près de Madrid, le plafond de White-Hall, à
+Londres, et cent autres grandes toiles, attestaient sa verve et son
+génie. Le choix du sénat d'Anvers était donc très-heureux.
+
+Les gravures de Théodore de Tulden nous ont conservé la représentation
+de l'entrée solennelle de l'infant Ferdinand à Anvers, le 15 de mai
+1635[375]. À juger les compositions de Rubens par les estampes, le
+maître dut justifier le choix de ses concitoyens, et déployer un talent
+aussi remarquable que varié. Il fit élever de nombreux monuments
+décoratifs dont il donna les plans, et il dessina ou peignit tous les
+ornements dont sa fantaisie se plut à les embellir.
+
+À cette époque, le goût des inscriptions et des devises en vers latins
+était dans toute sa force. La ville d'Anvers aurait donc cru manquer au
+respect qu'elle devait au gouverneur général des Pays-Bas, au vainqueur
+de Nordlingen, si elle n'avait pas fait célébrer ses vertus et ses
+exploits, ainsi que les hauts faits du roi son frère, par un de ses
+poëtes. À Gevaërts, en sa double qualité de secrétaire de la ville et
+d'historiographe du roi, échut le soin de composer cette poésie
+lapidaire. Nul ne pouvait mieux que lui entrer dans les pensées du
+peintre, faire comprendre ses allégories, et exprimer en même temps les
+vœux et les espérances légitimes de la reine de l'Escaut. Gevaërts était
+d'ailleurs un latiniste de première force, très-capable de composer,
+dans la langue d'Ovide, d'Horace et de Virgile, les hexamètres et les
+distiques destinés à être inscrits à côté des dessins, cartons ou
+peintures de son ami.
+
+Michel, dans son _Histoire de Rubens_[376], a donné «la description des
+tableaux allégoriques appliqués aux arcs, temples et portiques
+triomphaux inventés et peints par l'artiste,» en citant un grand nombre
+de vers latins composés à cette occasion par Gevaërts. On jugera de
+l'importance de ces monuments éphémères, élevés en l'honneur de l'entrée
+du prince Ferdinand, par ce fait que, dans l'espace de quelques mois
+seulement, Rubens avait fait élever, sur ses plans, sept arcs et quatre
+portiques triomphaux, qu'il avait décorés de peintures, de statues, de
+bas-reliefs, de dorures et autres ornements, et dont quelques-uns
+présentaient un développement de quatre-vingts pieds de haut sur
+soixante-dix-huit de large. Tous les amis de l'art doivent profondément
+regretter que les tableaux ou cartons, soit en grisaille, soit
+autrement, peints par Rubens à cette occasion, n'aient pas été
+conservés; ou, s'ils existent encore à Anvers, qu'ils ne soient pas
+exposés avec les autres œuvres du maître. Nous croyons ne pas nous
+tromper en avançant que ces compositions ne devaient pas être
+inférieures, dans leur genre, aux magnifiques allégories de l'histoire
+de la vie de Marie de Médicis. Naturellement, les événements les plus
+mémorables du règne de Philippe IV, la victoire de Nordlingen, l'union
+de la maison d'Autriche à celle de Bourgogne, l'histoire des empereurs
+d'Allemagne et des rois d'Espagne, le triomphe de la religion
+catholique, ou, comme on disait alors, l'extirpation de l'hérésie,
+avaient fourni à Rubens l'inspiration de ses principaux sujets.
+Toutefois, nous en remarquons plusieurs qui sortaient de ce programme.
+D'abord, c'est l'_Arcus monetalis_, arc de triomphe à deux faces, dressé
+près de l'hôtel royal de la monnaie d'Anvers, haut de soixante pieds sur
+quarante de large. Rubens y avait fait allusion aux richesses
+métalliques que l'Espagne tirait alors des mines du Pérou. La partie
+supérieure représentait les montagnes du Potosi, sur lesquelles on
+voyait l'arbre au fruit d'or du jardin des Hespérides, avec cette
+inscription:
+
+ Prætium non vile laborum.
+
+À droite et à gauche, les colonnes d'Hercule, surmontées des disques de
+la lune et du soleil, avec cette allusion à l'immense étendue de la
+monarchie espagnole:
+
+ Ultrà anni solisque vias,
+ Oceanumque ultrà.
+
+À gauche, le principal fleuve du Pérou; à droite, le Rio de la Plata.
+
+De l'autre côté de l'arc, Hercule terrassant l'hydre, et l'Espagne
+cueillant le fruit de l'arbre des Hespérides, avec le vers de Virgile:
+
+ ...Uno avulso non deficit alter
+ Aureus.
+
+Au-dessous, de chaque côté, des ouvriers occupés à travailler aux mines,
+et Vulcain préparant les métaux; au milieu, une suite de monnaies
+espagnoles, et un médaillon avec ces mots:
+
+ Auro, argento, æri.
+
+L'idée de l'_Arcus monetalis_ convenait bien à la riche cité d'Anvers,
+que son commerce avait mise en possession d'une partie des richesses
+métalliques exportées par l'Espagne de ses possessions d'Amérique. Mais
+Rubens fit élever un autre monument, qui répondait mieux aux espérances
+et aux vœux de ses concitoyens. On sait que, pendant les longues guerres
+qui désolèrent les Pays-Ras, les Hollandais, maîtres de la mer et jaloux
+de la prospérité d'Anvers, avaient fermé l'Escaut à l'entrée comme à la
+sortie des navires. Cette ville, qui avait été pendant plus d'un siècle
+le centre d'un commerce maritime beaucoup plus important que celui
+d'Amsterdam, se vit bientôt languir, tandis que sa rivale, grâce à la
+liberté des mers, prenait un immense développement. Le sénat d'Anvers ne
+pouvait pas rester indifférent à la décadence de la cité: il voulut sans
+doute que Rubens exprimât les plaintes de ses habitants au
+prince-gouverneur des Pays-Bas, dans une composition digne d'attirer son
+attention d'une manière toute particulière. Que Rubens se soit inspiré
+des vœux de ses compatriotes, ou que son imagination ait été au-devant
+de leurs désirs, toujours est-il qu'il fit élever, au pont Saint-Jean,
+un arc de triomphe d'ordre rustique, de soixante pieds de haut sur
+soixante-dix de large, représentant, selon les expressions de
+Michel[377] «une machine marine, par la quantité de cascades paraissant
+découler des superficies et extrémités du bâtiment.» Au milieu de cet
+arc, un magnifique tableau ou carton du peintre montrait Mercure, ce
+dieu du négoce, posé sur un piédestal, à la manière de la statue de Jean
+de Bologne, avec cette variante plus bourgeoise que poétique, que si,
+d'une main, il tenait son caducéc, de l'autre il tendait une bourse vide
+à la ville d'Anvers, personnifiée à genoux aux pieds du prince
+Ferdinand, auquel elle paraissait adresser ces vers de Gevaërts:
+
+ Ne, precor, hinc volucres flectat Cyllenius alas,
+ O princeps, cultamque sibi ne deserat urbem
+ Et fugitiva meo redeant commercia Scaldi.
+
+À la droite de la ville d'Anvers paraît un matelot oisif, endormi sur
+son ancre et sa barque renversée; à gauche, on voit l'Escaut, sous la
+figure d'un vieillard, les cheveux négligés, la tête couverte de
+roseaux, assis sur des filets et dormant sur son bras soutenu par une
+urne, pendant qu'un génie défait les chaînes dont ses jambes sont
+entravées, et qu'un navire se dispose à appareiller. Les autres parties
+de l'arc sont occupées par des divinités marines, des génies ailés, la
+Pauvreté et la Richesse, le tout avec ces vers de Gevaërts, qui
+exprimaient bien les sentiments des armateurs et des négociants
+d'Anvers:
+
+ Scaldim cum pedibus princeps dabit ire solutis,
+ Desuetas iterum pontum decurrere puppes;
+ Pauperies procul et pallens abscedit Egestas,
+ Nec durum ulterius tractabit nauta ligonem.
+ Aurea securis revocabit secula Belgis
+ Fernandus, priscumque decus, ditesque resumet,
+ Mercibus omnigenis, florens Antverpia cultus,
+ Largaque succedet fœcundo copia cornu...
+
+Ce monument, élevé à l'Escaut, source de la richesse d'Anvers, eut un
+grand succès, et les riches négociants durent remercier leur illustre
+compatriote, ainsi que son élégant traducteur latin, d'avoir si bien
+défendu leurs intérêts les plus chers.
+
+Mais aux yeux de la postérité, la plus remarquable des inventions
+exécutées par le peintre, dans cette circonstance, est certainement
+celle qui représente le Temple de Janus. Rubens, on le sait, était
+l'homme de la paix; il travailla toute sa vie à la rendre à sa patrie,
+et s'il ne fut pas assez heureux pour réussir complétement à éloigner la
+guerre des Pays-Bas, il fit de constants efforts pour atteindre ce but
+aussi utile que glorieux. La supériorité de son génie d'artiste, qui le
+fit choisir plusieurs fois comme négociateur entre les puissances
+belligérantes, sut admirablement profiter de l'entrée du prince
+Ferdinand, pour exprimer sur la toile ses vœux pour la paix, qu'il
+considérait, avec Gevaërts comme le plus grand des biens[378].
+
+Rubens fit donc élever, sous le nom de _Temple de Janus_, un portique
+d'ordre dorique, surmonté d'un dôme, avec le buste à double visage de ce
+dieu. De l'intérieur de l'édifice, Mars, sous la figure d'un soldat
+demi-nu, un bandeau sur les yeux, un glaive dans sa main droite, une
+torche allumée dans sa main gauche, pousse avec violence en dehors les
+portes du temple, que, d'un côté, Tisiphone, Mégère et une Harpie
+s'efforcent d'ouvrir avec lui; tandis que, de l'autre, la Paix, la
+Religion et l'Abondance, aidées par l'Amour, font de vains efforts pour
+les tenir fermées. Entre les colonnes, le peintre a représenté, avec un
+admirable contraste, à droite, les malheurs et les cruautés
+inséparables de la guerre; à gauche, la prospérité publique que donne la
+paix. D'un côté, c'est un soldat qui traîne par les cheveux une femme
+dont l'enfant est étendu à ses pieds; il est suivi de la Pauvreté, de la
+Discorde, de la Fureur et du Deuil; de l'autre, on voit les biens de la
+paix, l'Abondance, la Richesse et la Félicité publique. Les contrastes
+entre ces différentes figures sont réellement admirables, et bien qu'on
+ne puisse en juger qu'imparfaitement par les gravures de Théodore de
+Tulden, il est permis d'affirmer que Rubens y brille d'un génie d'autant
+plus grand que sa main n'a fait que rendre fidèlement les sentiments les
+plus intimes et les plus vrais de son âme.
+
+Toute cette composition est accompagnée, comme les précédentes, des vers
+de Gevaërts. Le docte commentateur des pensées de Marc-Aurèle partageait
+assurément l'opinion de Rubens sur la barbarie de la guerre: aussi, ses
+vers expriment avec bonheur les vœux que toute la ville d'Anvers
+adressait au prince-gouverneur pour la fermeture du Temple de Janus.
+
+ O utinam, partis terraque marique triumphis
+ Belligeri claudas, Princeps, penetralia Jani!
+ Marsque ferus, septem jam pene decennia Belgas
+ Qui premit, Harpyæque truces, Luctusque Furorque
+ Hinc procul ad Thraces abeant, Scythosque recessus,
+ Paxque optata diu populos atque arva revisat.
+
+«Plût à Dieu, Prince, que, grâce aux victoires par vous remportées sur
+terre et sur mer, vous puissiez fermer les portes du temple de Janus;
+que le cruel dieu de la guerre, qui depuis près de soixante-dix ans
+opprime la malheureuse Belgique, avec les Harpies féroces, le Deuil et
+la Fureur, soit enfin obligé de fuir chez les Thraces et dans les antres
+de la Scythie, et qu'à sa place, la Paix, appelée depuis si longtemps
+par nos vœux, revienne consoler les peuples et présider aux travaux des
+champs.»
+
+Malheureusement, ces vœux ne furent pas exaucés de longtemps. La guerre
+et son cortége ordinaire d'injustices, de violences et d'atrocités,
+désola pendant un grand nombre d'années encore les Pays-Bas espagnols;
+et lorsque la paix de Westphalie fut signée à Munster, en 1648, elle
+stipula, au profit des Provinces-Unies, la fermeture de l'Escaut, et
+acheva de ruiner le commerce maritime d'Anvers.
+
+Le prince Ferdinand se montra très-satisfait des inventions de Rubens.
+On raconte que l'artiste ne put assister à son entrée triomphale, parce
+qu'alors il se trouvait atteint d'une douloureuse attaque de goutte.
+L'infant, qui avait connu le peintre à Madrid, ayant appris la cause qui
+le retenait chez lui, s'empressa d'aller le visiter dans sa maison, et
+prit un grand plaisir à causer avec lui et à examiner ce que Rubens
+appelait son Panthéon, c'est-à-dire sa collection de tableaux, statues,
+médailles, pierres gravées, estampes et autres objets d'art et de
+curiosité[379]. Ce n'était pas la première visite que Rubens eût reçue
+d'un prince: en juin 1625, l'archiduchesse Isabelle, accompagnée de son
+premier ministre et généralissime, le marquis Spinola, et du prince
+Sigismond de Pologne, avait honoré Rubens de sa présence, alors qu'elle
+revenait victorieuse de Bréda, qu'elle avait réduite à se rendre après
+un siége opiniâtre de plus de dix mois. On sait aussi que la reine Marie
+de Médicis, passant par Anvers en 1631, s'empressa de venir voir le
+peintre dont le pinceau avait si brillamment retracé les principaux
+événements de sa vie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+ Dernières années de Rubens: il travaille tant que la goutte le lui
+ permet.--Il s'occupe de la gravure de ses œuvres: sa manière de
+ diriger ses élèves graveurs.--Portrait de Gevaërts peint par Rubens
+ et gravé par Paul Pontius.--Mort de Rubens.--Son épitaphe par
+ Gevaërts.--Règle de conduite observée par Rubens.--Rockox et
+ Gevaërts.--Génie de Rubens: accord du bon et du beau.
+
+1635--1640
+
+
+Dans les années qui s'écoulèrent depuis le 15 mai 1635 jusqu'au 30 mai
+1640, époque de sa mort, Rubens fut souvent atteint de la goutte et
+privé de la satisfaction de pouvoir travailler. Mais dès que la
+maladie lui laissait quelque répit, il ressaisissait ses pinceaux avec
+bonheur et se remettait à peindre avec son entrain habituel. La maladie
+contre laquelle il luttait ne paraît pas avoir affaibli son génie; car
+il a exécuté, dans cette dernière période de sa vie, des tableaux tout
+aussi remarquables que dans sa jeunesse. On cite, entre autres, le
+célèbre tableau du _Martyre de saint Pierre_, que Geldorp lui commanda
+pour Jabach, et qui fut donné par ce dernier à l'église des
+Saints-Apôtres de Cologne. On voit, par les lettres de Geldorp[380], que
+Rubens termina cette toile dans le courant de 1638, et c'est un de ses
+plus beaux ouvrages. Ces mêmes lettres montrent qu'il était toujours
+accablé de commandes, auxquelles il avait peine à satisfaire. Aussi
+Sandrart a-t-il raison de dire, en terminant sa biographie de
+Rubens[381]: «On n'en finirait pas, s'il fallait énumérer tous les
+ouvrages de ce très-ingénieux artiste, puisque, indépendamment de la
+fécondité de son esprit, il était également doué d'une habileté de main
+telle, qu'il avait achevé un tableau en moins de temps qu'un autre
+aurait mis à l'ébaucher. Il travailla de cette sorte jusqu'à ce que la
+goutte étant venue l'affliger, il se vit contraint de renoncer aux
+grandes toiles; alors il se mit à peindre des sujets profanes, sacrés et
+champêtres sur des toiles d'une dimension médiocre et même petite.»
+
+Selon Michel et les autres biographes, Rubens, pendant ses dernières
+années, se tint complétement à l'écart de la politique, bornant ses
+distractions, lorsque la goutte lui en laissait la possibilité, à faire,
+après avoir travaillé cinq ou six heures de suite, quelques promenades,
+soit à cheval, soit à pied, dans les faubourgs et sur les remparts
+d'Anvers, à recevoir à souper, dans la soirée, ses amis les plus
+intimes, parmi lesquels Rockox et Gevaërts n'étaient pas les derniers,
+et à passer la belle saison à sa terre de Steen, près de Malines.
+Jusqu'à ses derniers moments, Rubens cultiva les lettres: tout en
+travaillant, il se faisait lire les historiens, les poëtes et les
+moralistes grecs et latins, et principalement Plutarque et Sénèque, si
+l'on en croit son neveu Philippe[382], de telle sorte qu'en maniant le
+pinceau, il trouvait encore moyen d'enrichir son esprit. Sa
+correspondance atteste, autant que ses tableaux, que la mythologie et
+l'histoire ancienne lui étaient aussi familières que la connaissance des
+événements contemporains et des principales langues modernes. On pourra
+se faire une idée de l'étonnante fécondité d'invention et d'exécution de
+Rubens par ce fait, que le catalogue de son œuvre[383] énumère _quatorze
+cent soixante et une compositions_ peintes par cet artiste infatigable;
+et encore faudrait-il, pour compléter ce chiffre formidable, ajouter
+ses dessins et les planches auxquelles il a travaillé.
+
+On croit que Rubens s'occupa beaucoup de la gravure de ses œuvres
+pendant les dernières années de sa vie. Il avait créé à Anvers depuis
+longtemps une école de graveurs, qui ne le cédaient en rien à Érasme
+Quellinus et Van Dyck, ses meilleurs élèves en peinture. Il suffit de
+rapporter les noms de Lucas Vorsterman, Schelte et Boèce de Bolswert,
+Paul Pontius, Cornelius Galle, Pierre de Jode, Ægidius Sadler, François
+Van Vyngaerde, Hans Witdoueck, Guillaume Panneels, Pierre Soutman,
+Cornelius Wischer, Nicolas Lawers, Adrien Lommelin et Théodore de
+Tulden, pour montrer quelle activité régnait dans cette école. Tous les
+genres de gravure, au burin, à l'eau forte, sur bois, y étaient cultivés
+et y brillaient d'un vif éclat, grâce à la direction donnée par le
+maître et à l'aptitude supérieure des élèves.--«Comme Rubens s'était
+fait d'excellentes règles de clair-obscur, dit Mariette[384], ses
+tableaux réussissaient parfaitement bien en gravure. Mais lorsqu'il se
+donnait la peine de conduire les graveurs, comme il l'a presque toujours
+fait, ses estampes ne le cédaient point à ses tableaux pour l'accord des
+ombres et de la lumière, surtout quand elles ont été exécutées par
+d'excellents graveurs, tels que Vorsterman, Bolswert et d'autres.....
+Aucune des belles estampes de Rubens, qui ont été gravées de son
+vivant, ne l'ont été d'après ses tableaux, mais d'après des dessins
+très-terminés, ou d'après des grisailles peintes à l'huile en blanc et
+noir, qu'il avait l'art de préparer et d'amener à l'effet de
+clair-obscur que devait produire la gravure, qui ne tire de l'effet que
+de l'opposition du blanc et du noir..... Bellori a écrit, dans sa vie de
+Van Dyck, que Rubens s'était souvent servi de cet élève pour lui
+préparer ces dessins et ces grisailles, et je suis fort porté à le
+croire: son pinceau délicat et facile y était tout à fait propre..... Le
+beau génie de Rubens et sa parfaite intelligence, se manifestent pour le
+moins autant dans ses dessins que dans ses tableaux. Dans les plus
+légères esquisses, ce grand maître met une âme et un esprit qui dénotent
+la rapidité avec laquelle il concevait et exécutait ses pensées. Mais,
+lorsqu'il les met au net, alors, sans rien perdre de cet esprit, il y
+ajoute tout ce qu'un homme qui possédait, dans un éminent degré, les
+différentes parties de la peinture, et singulièrement celle du
+clair-obscur, était capable d'imaginer pour en faire des ouvrages
+accomplis.»--C'est dans cette manière qu'il composa, entre autres, le
+magnifique dessin gravé par Cornelius Galle, du titre ou frontispice de
+la seconde édition, publiée après sa mort par Gevaërts, des _Icones
+imperatorum romanorum_, de Goltzius. Rubens y a représenté, assis dans
+une espèce de portique, les pieds appuyés sur un autel votif, Jules
+César fondateur de l'empire romain, tenant dans sa main droite une
+Victoire, dans la gauche le globe du monde. D'un côté, plus bas,
+Constantin, portant l'étendard du Christ, de l'autre l'empereur
+Rodolphe, chef de la maison de Hapsbourg; au-dessous, des armes, des
+faisceaux, des rames, un gouvernail, et le serpent mordant sa queue et
+entourant un globe couronné, symbole de l'immortalité.
+
+Vers 1630, Rubens avait fait le portrait de Gevaërts, qui a été gravé au
+burin par Paul Pontius. Le peintre a représenté son ami assis et
+travaillant dans son cabinet: de la main gauche, appuyée sur une table
+recouverte d'un tapis, il tient plusieurs feuillets d'un manuscrit,
+probablement celui de son commentaire sur Marc-Aurèle, dont le buste est
+placé sur la même table; il a sa plume dans la main droite. Au fond de
+la pièce, on aperçoit des livres sur une tablette: à droite, l'écusson
+de ses armoiries, au-dessous duquel est écrit en grec: «εἱς εαντον συνειλου.» Il a la tête nue et porte des
+moustaches; son cou est entouré d'une énorme fraise, et il est vêtu
+d'une robe très-ample, qui laisse voir sur sa poitrine une chaîne et un
+médaillon. Sa figure est calme, réfléchie, pleine d'expression et de
+mélancolie, comme il convient à un homme que la perte de ses affections
+les plus chères avait obligé à chercher des consolations dans l'étude de
+la philosophie stoïcienne[385].
+
+Après la mort de Rubens, arrivée le 30 mai 1640, ce fut Gevaërts, son
+ami de cœur, comme l'appelle Michel[386], qui composa l'inscription
+destinée à son tombeau. Mais, par suite de circonstances sur lesquelles
+ce biographe ne s'explique pas, cette inscription resta dans l'oubli
+jusqu'en 1755, époque où elle fut placée, par le chanoine Van Parys,
+petit-neveu de Rubens par sa mère, sur le monument élevé à l'artiste
+dans une des chapelles de l'église de Saint-Jacques d'Anvers. À la
+différence d'un grand nombre d'autres épitaphes, qui attribuent aux
+morts des vertus et des qualités qu'ils n'ont jamais eues de leur
+vivant, celle de Rubens[387] n'est que rigoureusement vraie lorsqu'elle
+dit de cet homme illustre:
+
+...Qui, inter cæteras, quibus ad miraculum
+ Excelluit, doctrinæ, historiæ priscæ,
+ Omniumque bonarura artium
+ Et elegantiarum dotes,
+ Non sui tantum seculi, sed et omnis ævi
+ Apelles dici meruit.
+ . . .
+ Pacis inter principes mox initæ
+ Fundamenta feliciter posuit...
+
+On a vu que Nicolas Rockox ne survécut que quelques mois à Rubens, étant
+mort à Anvers le 12 décembre 1640. Quant à Gevaërts, le plus jeune des
+trois, il prolongea sa carrière jusqu'en 1666, et s'éteignit à Anvers
+en cultivant les lettres, à l'âge de soixante-treize ans.
+
+On peut dire de Rockox et de Gevaërts que pendant tout le cours de leur
+existence ils s'appliquèrent constamment à mettre en pratique cette
+règle de conduite, que Rubens s'était imposée à lui-même[388]:
+
+ Publice et privatim, et prodesse multis, nocere nemini.
+
+Pour être juste envers l'illustre chef de l'école flamande, la postérité
+doit ajouter qu'il ne s'est pas borné à rendre service, autant qu'il a
+pu, sans jamais faire tort à personne, mais que, par les qualités de son
+cœur et de son esprit, aussi bien que par les œuvres dues à son génie
+d'artiste, il a su de son temps, comme de nos jours, plaire à tous ceux
+qui aiment à rencontrer chez le même homme le rare et merveilleux accord
+du bon et du beau.
+
+
+
+
+AMATEURS HOLLANDAIS
+
+CONSTANTIN HUYGENS,
+
+UTENBOGARD[389], LE BOURGMESTRE JEAN SIX
+
+1596--1700
+
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+ Originalité du génie de Rembrandt.--Accusations dirigées contre sa
+ vie et son caractère, réfutées par ses liaisons avec les hommes les
+ plus honorables de son temps.--Constantin Huygens, ses portraits
+ par Van Dyck et Mireveldt.--Jean de Bisschop lui dédie la première
+ partie de ses gravures de statues antiques.--Relations de Rembrandt
+ avec C. Huygens; tableaux pour le stathouder Frédéric
+ Henri.--Rembrandt donne un tableau à Huygens.--Le receveur
+ Utenbogard, ami de Rembrandt et de Jean de Bisschop.
+
+1596--1700
+
+
+Si l'originalité dans les arts était à elle seule la marque la plus
+certaine du génie, aucun peintre ne pourrait être comparé à Rembrandt.
+Tandis que les maîtres les plus éminents des autres écoles, Léonard de
+Vinci, Michel-Ange, Raphaël, le Corrège, le Titien, Rubens, le Poussin,
+Lesueur, Velasquez et Murillo, laissent apercevoir, même dans leurs
+chefs-d'œuvre, l'influence, soit de l'antique, soit de leurs premières
+leçons, Rembrandt seul, sans aucun modèle antérieur, inaugure une
+manière à part, entièrement due à sa forte personnalité. L'idéal, tel
+que l'ont conçu les grands peintres italiens, lui manque absolument; il
+copie et rend la nature comme il la voit, sans se préoccuper de la
+beauté des formes, et ses figures peintes et gravées offrent de nombreux
+types, dans lesquels le laid, et même le difforme, ne craignent pas de
+se montrer. Toutefois, on ne saurait lui refuser une poésie qui lui est
+propre, et telle est la puissance magique de son génie, qu'elle force
+d'admirer tout ce que son pinceau a touché, tout ce que la fantaisie de
+sa pointe a produit. Pour les effets tirés de l'opposition de la lumière
+et des ombres, et pour l'emploi du clair-obscur, il n'a pas d'égal, et
+son coloris, d'un ton chaud et vigoureux, attire l'œil et lui plaît.
+Original dans le portrait, dans le paysage, dans la composition et
+l'exécution des scènes les plus opposées, telles que: la _Leçon
+d'anatomie_, la _Garde de nuit_, la _Descente de croix_ ou le _Bon
+samaritain_; aussi étonnant dans ses gravures que dans ses tableaux,
+Rembrandt sera toujours considéré, tant que vivront ses ouvrages, comme
+un des chefs de la peinture et de la gravure. Ses œuvres, si éloignées
+du style des Italiens, attestent l'immense domaine de l'art, sa variété,
+sous la main et l'imagination de l'homme, sa beauté dans tous les
+genres. Sa manière plaît surtout à notre époque, peu portée à la
+recherche du beau idéal, et peut-être trop disposée en toutes choses
+au réalisme.
+
+Les biographes contemporains de Rembrandt, Sandrart[390],
+Houbraken[391], et d'autres, tout en faisant l'éloge de son talent, ont
+beaucoup rabaissé son caractère. Copiées par leurs successeurs[392],
+sans aucun examen, ainsi qu'il arrive presque toujours, ces assertions
+malintentionnées ont présenté l'artiste hollandais comme un homme plus
+que bizarre, irritable, avare à l'excès, menteur, et presque faussaire,
+pour mieux vendre ses ouvrages; maniaque, alchimiste jusqu'à la folie.
+Ces accusations nous ont toujours paru très-extraordinaires; nous ne
+pouvons mieux les comparer qu'aux anecdotes inventées à plaisir pour
+faire un roman de la vie de notre Lesueur. Si Rembrandt n'a pas été
+exempt de quelques-uns des défauts qu'on lui reproche, nous croyons
+qu'ils ont été singulièrement exagérés par l'envie et la haine, ces deux
+harpies qui s'attachent toujours à faire expier au génie sa supériorité.
+Grâce aux recherches de quelques amis des arts et de la vérité, qui ont
+remonté jusqu'aux sources les plus authentiques, la lumière commence à
+se faire sur la vie et le caractère de Rembrandt. De notre côté, nous
+oserons avancer que les investigations auxquelles nous nous sommes
+livré, nous permettent de réfuter, en grande partie, les tristes
+calomnies qui ont poursuivi la mémoire de l'artiste jusqu'à nos jours.
+Elles nous ont montré Rembrandt lié, jusqu'à l'intimité, avec les hommes
+les plus considérés et les plus recommandables de son temps, et
+jouissant lui-même de toute leur estime et de toute leur affection. Sans
+doute, on ne peut nier ni sa bizarrerie ni ses malheurs, dont la
+véritable cause ne nous paraît pas jusqu'ici avoir été expliquée d'une
+manière satisfaisante; mais ce n'est pas une raison suffisante pour
+faire de Rembrandt une sorte de personnage fantastique, ressemblant à
+son docteur Faust. Nous nous estimerions donc heureux si nous pouvions
+contribuer, pour notre faible part, à réhabiliter la mémoire, trop
+longtemps calomniée, de ce grand artiste.
+
+Parmi les personnages dont les noms sont cités par les biographes de
+Rembrandt, nous en avons distingué trois, qui ont vécu avec lui sur le
+pied des sentiments les plus affectueux et des relations les plus
+honorables.
+
+Le premier est Constantin Huygens, chevalier, seigneur de Zuylichem, le
+père de l'illustre physicien, et que la célébrité de son fils a un peu
+trop fait oublier. Il était cependant par lui-même remarquable à plus
+d'un titre: homme d'État distingué, il cultivait les lettres latines et
+hollandaises[393], et il réunissait l'expérience des affaires au savoir
+et au goût des belles choses. Attaché, comme secrétaire et conseiller
+intime, aux stathouders Frédéric-Henri, Guillaume II et Guillaume III,
+il les servit avec dévouement, mais aussi, dit-on, sans flatterie.
+
+Constantin Huygens aimait beaucoup les arts, et entretenait des
+relations avec les principaux maîtres de son temps. Van Dyck a fait son
+portrait, qui est gravé dans ceux de ses hommes illustres, et Huygens a
+célébré cette gracieuseté du peintre par le distique suivant:
+
+ Hugenium illustres inter mirare? Paranda
+ His umbris lucem quæ daret umbra fuit.
+
+«Pourquoi vous étonner de trouver Huygens au milieu de ces hommes
+illustres? Ne fallait-il pas trouver une ombre qui fît mieux ressortir
+ces lumières?» Il a aussi célébré le génie de Van Dyck et son livre des
+portraits par deux autres distiques insérés dans ses œuvres
+latines[394].
+
+On trouve, dans le même ouvrage, l'épitaphe du peintre Mireveldt, dont
+il vante le talent, et qui, déjà mourant, avait peint son portrait,
+ainsi qu'il l'explique par un distique latin[395].
+
+On voit, en outre, qu'il était lié avec le peintre jésuite Daniel
+Seghers[396], et qu'il professait la plus vive admiration pour les
+gravures sur cuivre et sur bois d'Albert Durer, qu'il a célébrées dans
+trois petites pièces latines[397].
+
+Constantin Huygens n'était pas moins sincère admirateur des ouvrages de
+l'antiquité que des tableaux de l'École hollandaise: c'est à lui que
+Jean de Bisschop (_Episcopius_) a dédié la première partie de son
+recueil de gravures de statues antiques[398].
+
+Dans cette dédicace, l'auteur considère Constantin Huygens comme un
+grand amateur d'art, et il l'appelle: _Picturæ studiosus_. Partisan de
+l'étude de l'antiquité, qu'il préfère à celle de la nature, Jean de
+Bisschop s'efforce de démontrer, en s'appuyant sur l'exemple de
+Michel-Ange, de Raphaël et du Poussin, que l'antiquité, ayant fait
+choix, dans la nature humaine, de tous les modèles les plus beaux, doit
+être considérée comme le fil d'Ariadne, qui peut seul guider les
+artistes.
+
+La première partie de l'ouvrage se compose de cinquante planches gravées
+par lui-même, mais dessinées par différents artistes d'après les plus
+belles statues antiques, telles que: le Faune aux cymbales, l'Apollon du
+belvédère, le Laocoon, deux des fils de Niobé, l'Antinoüs, etc. Ces
+gravures ne sont accompagnées d'aucun texte explicatif, sauf la
+dédicace, en latin et en hollandais, qui expose le but que se proposait
+l'auteur. Il voulait initier ses compatriotes à la connaissance et à
+l'étude des plus beaux modèles que l'antiquité nous a laissés. Mais il
+est à regretter que Bisschop n'ait pas mieux rendu, avec son burin, la
+pureté des contours des statues qu'il copiait. Ses gravures sont molles
+et ne reproduisent pas bien l'effet de la sculpture antique, quoique,
+sous le rapport du dessin et de l'expression, elles ne manquent pas d'un
+certain mérite.--La dédicace d'un pareil ouvrage à Constantin Huygens
+prouve qu'il connaissait bien les œuvres de l'art antique, et qu'il
+était capable d'en apprécier la beauté.
+
+D'un autre côté, ses relations avec Rembrandt montrent qu'il avait
+dignement apprécié le génie du peintre hollandais.
+
+On sait que les princes de la maison d'Orange ont, de tout temps,
+recherché les œuvres de l'art. S'il entrait dans leur politique
+d'encourager celles écloses dans le pays qu'ils dirigeaient, on peut
+dire que leur inclination personnelle les y portait également. Placés à
+la tête du gouvernement d'une nation qui a vu naître et fleurir un si
+grand nombre de peintres remarquables, comment les stathouders
+auraient-ils pu ne pas partager le goût de leurs concitoyens pour les
+œuvres si variées, si naturelles et si brillantes de l'école
+hollandaise? Aussi s'appliquèrent-ils à réunir des tableaux des
+principaux maîtres. Rembrandt était trop connu, lorsqu'il vint s'établir
+à Amsterdam, en 1630, pour ne pas être signalé à l'attention des princes
+de Nassau. Ce fut, à ce qu'il paraît, Constantin Huygens, conseiller
+intime et secrétaire du stathouder Frédéric-Henri, qui servit
+d'intermédiaire entre le prince et l'artiste. On a publié, dans ces
+dernières années[399], les lettres de Rembrandt adressées à Huygens, et
+relatives à deux des cinq tableaux que Rembrandt avait exécutés pour le
+stathouder.
+
+Ces tableaux représentent une suite de sujets tirés de la Passion de
+Jésus-Christ; savoir: la _Mise en croix_, la _Descente de croix_,
+l'_Ensevelissement_, la _Résurrection_ et l'_Ascension_. Les lettres de
+Rembrandt à Constantin Huygens n'ont rapport qu'à l'_Ensevelissement_ et
+à la _Résurrection_, et ne parlent que de leur prix: on voit par la
+première que Rembrandt espérait obtenir de Son Altesse pas moins de
+mille florins, pour chacune de ces toiles;--«mais que si Son Altesse
+pense qu'elles ne méritent pas tant, elle lui en donnera moins, suivant
+son bon plaisir; se fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse, il
+se contentera de cela avec reconnaissance.»
+
+Le prix demandé par le peintre fut réduit à six cents florins, pour
+chaque tableau, et la seconde lettre à Huygens, écrite, dit Rembrandt,
+sur l'encouragement du receveur Utenbogard, dont nous allons bientôt
+parler, apprend que tout en acceptant ce prix, Rembrandt réclamait les
+intérêts, par la raison qu'on les avait payés à d'autres.
+
+Enfin, dans la troisième lettre, la seule dont la date soit rapportée,
+et qui est écrite de la Haye, le 27 janvier 1639, Rembrandt dit à
+Huygens: «Monsieur le receveur Utenbogard est venu chez moi, comme
+j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir
+encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait
+bien me faire le paiement en question sur sa recette. Ainsi, je vous
+prierais, monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux
+tableaux, et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait
+extrêmement utile en ce moment.»
+
+Ces lettres montrent, il est vrai, le désir très-vif qu'avait Rembrandt
+d'être payé promptement; mais il y a loin de là au reproche mérité
+d'avarice et de cupidité. Au contraire, on voit qu'il accepte la
+réduction du prix qu'il avait fixé, et qu'il ne réclame point contre le
+refus des intérêts.
+
+Constantin Huygens, ou, comme on l'appelait à la cour, M. de Zuylichem,
+s'empressa de faire donner satisfaction au peintre. Dès le 17 février
+1639, et sur son attestation, il lui fit délivrer, au nom du prince, une
+ordonnance de paiement de 1244[400] florins, «pour les deux tableaux
+représentant, l'un l'_Ensevelissement_, l'autre la _Résurrection_ de
+N.-S. Jésus-Christ, exécutés par lui et livrés à Son Altesse.» Ainsi,
+les intérêts ne furent point alloués.
+
+Ces deux tableaux, avec les trois autres, après avoit fait partie
+pendant longtemps de la galerie de Dusseldorf, sont maintenant, avec un
+sixième du même maître, l'_Adoration des bergers_, à la Pinacothèque de
+Munich[401].
+
+Pour témoigner sans doute sa reconnaissance à M. de Zuylichem, Rembrandt
+voulut lui faire un tableau qu'il lui donna, ainsi qu'il résulte du
+commencement de sa lettre de la Haye, du 27 janvier 1639, ainsi conçue:
+
+«Monsieur,--c'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable
+missive du 14 de ce mois; j'y trouve votre bienveillance et votre
+affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de
+mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est
+par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la
+toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le
+premier souvenir que je vous donne.» Cette lettre suffirait à elle seule
+pour réfuter le reproche d'avarice poussée à l'extrême que l'on a
+souvent adressé au peintre; car un avare ne donne point ce dont il
+espère tirer un profit. Bien qu'il fût lié avec M. de Zuylichem, auquel
+il devait plus d'un service, si ce que ses anciens biographes ont
+raconté de sa cupidité eût été vrai, Rembrandt n'aurait certainement pas
+fait, même à un ami, le cadeau d'une toile qu'il pouvait vendre
+très-cher.--On ignore également et le sujet de ce tableau et ce qu'il
+est devenu; mais les lettres que nous venons de citer prouvent
+l'affection cordiale que l'artiste portait à Constantin Huygens, et les
+bons offices que le grand seigneur s'efforçait de rendre au peintre.
+
+Indépendamment des tableaux dont nous venons de parler, Rembrandt avait
+gravé un charmant portrait du prince Frédéric-Henri, alors qu'il n'était
+encore qu'enfant. On croit qu'il l'exécuta par l'entremise du poëte de
+Cats, précepteur du jeune prince, avec lequel il était lié, et dont il a
+également gravé un fort beau portrait[402].
+
+Le receveur Utenbogard, dont Rembrandt, dans ses lettres, invoque
+l'opinion à l'appui de sa réclamation des intérêts du prix de ses
+tableaux, et qu'il montre disposé à le payer sur sa recette, était un
+des amis de l'artiste, et n'estimait pas moins ses œuvres que M. de
+Zuylichem. Trésorier des états de Hollande pour le territoire
+d'Amsterdam, il employait une grande partie de sa fortune à réunir des
+objets rares et précieux, et principalement des gravures et des dessins.
+C'est à lui que Jean de Bisschop a dédié la seconde partie de ses
+_Signorum veterum icones_, et voici les deux raisons qu'il donne de
+cette courtoisie. La première, c'est parce que Utenbogard a mis à sa
+disposition, avec la plus grande bienveillance, toutes les belles choses
+qu'il possède: c'est donc un devoir pour lui de faire connaître au
+public où il a trouvé ce trésor. La seconde raison, c'est afin
+d'attester à tous que Utenbogard connaît parfaitement la valeur de
+toutes ces raretés (_elegantiarum_), et qu'il est doué d'un goût sûr,
+joint au désir de laisser voir ses collections à tous les amis de
+l'art.--Bisschop s'élève avec force contre ces collectionneurs
+soupçonneux et jaloux, qui, loin de communiquer aux autres ce qu'ils
+possèdent, en réservent la jouissance pour eux seuls.--«Quelle chose
+odieuse, quel aveuglement, s'écrie-t-il, n'est-ce point de moins estimer
+ce que l'on possède, par cela seul qu'un autre aura la même chose!
+Jouiriez-vous mieux de la chaleur du soleil, de la lumière du jour, de
+la douceur de l'air, de la fraîcheur d'une source, de l'usage d'une voie
+publique, parce que vous seriez appelé seul à en jouir?»
+
+Rembrandt était aussi attaché au trésorier des états de Hollande qu'au
+conseiller intime du stathouder: il a fait son portrait, exécuté une
+belle gravure de sa maison de campagne, ce qui fait supposer que
+Utenbogard devait l'y recevoir, et il l'a représenté une seconde fois
+dans ses fonctions de receveur, dans le portrait appelé le _Peseur
+d'or_[403].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+ Gloire de la Hollande après la paix de Munster.--L'hôtel de ville
+ d'Amsterdam, bâti par Van Campen.--Jean Six, sa famille, son
+ éducation.--Le poëte Vondel.--Le _Mariage de Jason et de Creuse_,
+ tragédie de Six, avec une eau-forte de Rembrandt.--Portrait du
+ bourgmestre.--Paysages de Rembrandt.--Le docteur Tulp, beau-père de
+ Six, et la _Leçon d'anatomie_.--Gravures de tableaux modernes
+ dédiées à Six par J. de Bisschop.--Obscurité des dernières années
+ de Rembrandt.--Mort de Six.
+
+1618--1700
+
+
+C'était alors l'époque la plus glorieuse des annales de la Hollande:
+après une lutte acharnée de près d'un siècle, dans toutes les parties du
+monde, ce peuple, petit par le nombre, mais grand par l'amour de la
+patrie et de la liberté, venait de forcer le faible et incapable
+descendant de Charles-Quint à signer une paix humiliante, dans laquelle,
+en dépit de l'inquisition espagnole, il avait été obligé d'admettre la
+liberté de conscience, la liberté du commerce maritime et l'indépendance
+absolue des Provinces-Unies. La raison, la justice et la liberté, pour
+lesquelles cette poignée d'hommes indomptables avait combattu et
+souffert avec tant de persévérance, triomphaient enfin du despotisme uni
+à l'intolérance. Les états généraux de Hollande avaient ainsi réalisé le
+vœu de leur devise nationale: _Concordia res parvæ crescunt_.
+
+La ville d'Amsterdam, en particulier, obtenait, par le traité de
+Munster, tous les avantages que ses hardis armateurs avaient souhaités
+le plus ardemment. Tandis qu'un des articles de la paix stipulait la
+fermeture de l'Escaut, et privait Anvers de son entrepôt maritime et de
+ses richesses, la cité d'Amsterdam voyait toutes les mers s'ouvrir à son
+commerce, d'autant plus florissant qu'il était devenu plus sûr par suite
+de l'abaissement de la puissance espagnole.
+
+Aussi, presqu'au moment même où fut signée la célèbre paix de
+Westphalie, le conseil des bourgmestres d'Amsterdam résolut de faire
+construire un nouvel hôtel de ville, dont la fondation rappelât cet
+événement mémorable. Il voulut que sa grandeur et sa beauté fussent
+dignes d'une cité qui était alors considérée par toutes les autres, sans
+même en excepter Londres, comme la capitale maritime du monde entier. Le
+corps de ville d'Amsterdam s'était toujours distingué par son
+patriotisme. À la tête, pendant la guerre, du mouvement de résistance
+dirigé contre la tyrannie espagnole, il voulut, au jour du triomphe,
+honorer la mémoire des anciens magistrats municipaux qui, les premiers,
+avaient donné le signal de la résistance à l'oppression étrangère. Le
+conseil de ville fit donc graver sur la première pierre de l'édifice
+l'inscription suivante: «Le IV des calendes de novembre de l'an 1648,
+jour auquel fut terminée la guerre qui durait depuis plus de
+quatre-vingts ans, tant par terre que par mer, dans presque toutes les
+parties du monde, entre les peuples des Pays-Bas et les trois puissants
+rois Philippe d'Espagne; et après que la liberté de la patrie et la
+religion eurent été affermies sous les auspices des seigneurs
+bourgmestres Gerb. Pancras, Jacq. de Graef, Sib. Valckenier, Pierre
+Schaep, cette pierre fut posée par les fils et descendants desdits
+seigneurs bourgmestres, comme premier fondement de cet édifice[404].»
+
+Le conseil fit choix de l'architecte van Campen pour en diriger la
+construction. On sait que cet artiste s'est illustré par ce monument,
+dont la masse imposante donne une haute idée de la richesse et de
+l'importance de la ville d'Amsterdam. Sa distribution et sa décoration
+intérieures répondent à sa façade principale, et il a été orné de
+peintures et de sculptures par les artistes hollandais les plus renommés
+de cette époque.
+
+Jean Six n'était encore que secrétaire de la ville d'Amsterdam, lorsque
+fut commencée l'érection du nouveau palais municipal. Mais il paraît
+certain qu'il fut chargé avec ses collègues de veiller à l'exécution des
+travaux.
+
+Il était né à Amsterdam en 1618. Son père avait fondé ou augmenté le
+patrimoine de la famille par d'heureuses spéculations commerciales, et
+il transmit à son fils une grande fortune, jointe à une considération
+méritée. Le jeune homme voulut se montrer digne de jouir de ces
+avantages, et de prendre part à l'administration des affaires de sa
+ville natale. Il fit d'excellentes études, et comme la nature l'avait
+doué pour la poésie et les lettres d'une aptitude toute particulière, il
+fut bientôt cité parmi ses condisciples comme donnant les plus belles
+espérances. Il les réalisa pendant sa longue carrière, en cultivant les
+lettres, en vivant avec les artistes et en recherchant leurs œuvres.
+
+Parmi les poëtes qu'il compta au nombre de ses amis, on cite l'illustre
+Vondel, le véritable créateur de la tragédie hollandaise, qui a
+également laissé dans d'autres genres des œuvres très-remarquables. La
+fermentation politique et religieuse qui agitait depuis longtemps les
+pays-Bas avait fait naître, comme il arrive presque toujours en pareille
+circonstance, des écrivains et des poëtes qui marchaient à la tête du
+mouvement national. Il ne nous appartient pas d'apprécier leur talent,
+encore moins de juger leur style, ne connaissant pas la langue
+hollandaise. Nous nous permettrons seulement de faire remarquer qu'un
+pays qui comptait à la fois au nombre de ses concitoyens Grotius, le
+fondateur du droit des gens européens, l'éloquent défenseur de la
+liberté des mers; Vondel, le poëte inspiré de tant de tragédies, d'odes
+et de satires; Christian Huygens, l'émule de Descartes et de Newton, et
+Rembrandt, l'incomparable maître du clair-obscur, un tel pays,
+disons-nous, n'avait rien à envier à aucun autre.
+
+Le succès des tragédies de Vondel détermina sans doute Jean Six à
+composer sa pièce de _Médée_[405]; nous ignorons si elle fut représentée
+sur le théâtre construit par Van Campen, et dont l'inauguration avait eu
+lieu en 1637 par le _Gisbert d'Amstel_, le chef-d'œuvre le plus
+populaire de Vondel, dédié par lui à Grotius. Les critiques s'accordent
+à louer la pureté de style et la beauté des vers de Jean Six; quant à
+l'intérêt dramatique, basé sur l'amour dédaigné, la jalousie et la
+vengeance de Médée, il était en rapport avec les idées des amateurs de
+tragédie, vers le milieu du dix-septième siècle.
+
+Ce qui, à notre point de vue, recommande mieux le souvenir de la
+tragédie de Six, c'est la part que prit Rembrandt à sa publication. Il
+composa, pour être mise en tête de cette pièce, une eau-forte,
+reproduisant à sa manière le sujet de la pièce. «Elle représente, dit M.
+Charles Blanc[406], l'intérieur d'un temple orné de colonnes et rempli
+de figures, parmi lesquelles on distingue un groupe de musiciens. Sur la
+droite, entre deux colonnes, paraît la statue de Junon, au-devant de
+laquelle est un autel, où s'élève la fumée d'un sacrifice que le pontife
+du temple va faire à la déesse. Aux pieds du prêtre sont deux figures à
+genoux, celles de Creuse et de Jason, dont on célèbre le mariage. On
+remarque sur le premier plan, qui est presque tout entier dans l'ombre,
+un escalier à double rampe, vers lequel s'avance une figure qui paraît
+être celle de Médée. Elle est suivie d'un serviteur. Ce morceau, fini
+avec soin, est d'une belle ordonnance et d'un grand effet. On lit au
+bas, dans une petite marge, quatre vers hollandais qui commencent par
+ces mots: _Creus en Jason hier_..., etc.; et vers la droite: _Rembrandt
+F._ 1648.»
+
+Cette gravure est bien dans la manière du maître; mais les costumes et
+l'architecture du lieu de la scène ne laisseraient guère deviner, si on
+ne le savait d'avance, qu'il s'agit de la représentation d'un sujet tiré
+de l'histoire des temps fabuleux de la Grèce. Les personnages sont
+coiffés de cet énorme turban que l'artiste affectionnait tant, nous ne
+savons pourquoi, mais qu'il copiait sans doute sur ceux des juifs
+d'Amsterdam. Les colonnes du temple sont gothiques, avec des arceaux
+comme au moyen âge; un dais est suspendu au-dessus de la tête des époux;
+dans le fond à droite, deux fenêtres vitrées éclairent ce singulier
+spectacle, tandis que, sur le devant, deux rideaux, attachés à une
+tringle et presque entièrement ouverts, laissent voir toute cette
+cérémonie. Il paraît que Rembrandt composa cette gravure de pure
+fantaisie, et sans vouloir représenter une des scènes de la pièce de
+Six, dans laquelle, dit M. Ch. Blanc, le mariage de Jason avec Creuse
+n'est pas célébré sous les yeux des spectateurs.--Après tout, cette
+estampe, comme un certain nombre d'autres du maître, nous paraît plus
+curieuse que belle; mais elle prouve l'amitié que l'artiste portait à
+notre bourgmestre.
+
+Une autre gravure, bien plus connue, attestera cette liaison tant que
+subsistera la planche: nous voulons parler du fameux portrait de Jean
+Six, une des plus étonnantes œuvres du maître, et dont les meilleures
+épreuves, déjà très-recherchées du temps de Mariette[407], sont portées
+aujourd'hui dans les ventes à des prix fabuleux. Le bourgmestre, vêtu
+comme les Hollandais de son temps, avec un pourpoint, des culottes et
+des bas de soie noirs, est debout, tête nue, appuyé sur le soubassement
+d'une fenêtre gothique, ouverte derrière lui, de manière à présenter en
+avant ses pieds un peu écartés, tandis que son corps penché, ses épaules
+et sa tête entrent dans l'épaisseur de l'embrasure. Il tient dans ses
+deux mains un livre ou manuscrit, qu'il paraît lire avec la plus grande
+attention. Sur une table, à droite, on voit son manteau, son épée et son
+baudrier, et sur une chaise, en face de lui, des papiers entassés. Un
+tableau, caché à moitié par un rideau entr'ouvert, et dont il est
+difficile de distinguer le sujet, est appendu à la muraille, au-dessus
+de la table. Un épais rideau, à sa gauche, est tiré pour laisser
+pénétrer dans la chambre, par l'ouverture de la croisée, la vive
+lumière du jour. Les cheveux, la figure, le col de toile et ses glands,
+une partie du bras et du poignet gauche, se détachent en clair sur tout
+le reste de la personne et de l'appartement, qui sont entièrement dans
+l'ombre, à l'exception des papiers sur la chaise et du parquet. On lit
+cette inscription au bas de la planche: _Jean Six, æt._ 29, _Rembrandt_,
+1647.
+
+Ce n'est pas la seule fois que, dans ses gravures ou dans ses tableaux,
+Rembrandt ait représenté des personnages lisant, éclairés par la lumière
+qui entre dans une chambre par une ouverture placée derrière eux. On
+voit dans son œuvre, au Cabinet des estampes, un certain nombre de
+portraits exécutés de cette manière, tandis que les _Deux philosophes en
+méditation_, du musée du Louvre[408], nous montrent la lumière éclairant
+l'un des tableaux directement en face, tandis que dans l'autre elle
+pénètre par derrière. Entrant ainsi dans la pièce où l'artiste plaçait
+ses personnages, la lumière, sous son pinceau comme sous sa pointe,
+produit ces merveilleux effets de clair-obscur, ces oppositions
+saisissantes d'ombre et de jour, qu'aucun autre n'est parvenu à égaler,
+et qui sont le cachet de son génie.
+
+Nous ignorons à quelle circonstance est dû le portrait de Jean Six; la
+planche en fut-elle payée au graveur, ou celui-ci voulut-il laisser à
+son ami ce témoignage de son affection, comme nous l'avons vu donner un
+tableau à Constantin Huygens? Les renseignements manquent sur ce point.
+Mais il est certain qu'une étroite intimité unissait l'artiste et le
+bourgmestre. M. Scheltema[409] cite, comme preuve de cette intimité, un
+album de Six, qui contient deux pages avec des esquisses de Rembrandt.
+Ce fait confirme toute la familiarité de leurs relations.
+
+Dans le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, «Gersaint[410] raconte qu'un
+jour, Rembrandt étant à la campagne du bourgmestre, un valet vint les
+avertir que le dîner était prêt. Au moment où ils allaient se mettre à
+table, ils s'aperçurent qu'il n'y avait point de moutarde. Le
+bourgmestre ordonne au valet d'aller en chercher promptement dans le
+village. Rembrandt, qui connaissait la lenteur ordinaire de ce valet, et
+qui avait, lui, le caractère vif, paria avec son ami Six qu'il graverait
+une planche avant que ce domestique fût revenu. La gageure fut acceptée,
+et comme Rembrandt avait toujours des planches toutes prêtes au vernis,
+il en prit aussitôt une, et grava dessus le paysage qui se voyait du
+dedans de la salle où ils étaient. En effet, la planche fut achevée
+avant le retour du valet; Rembrandt gagna son pari.» Nous ignorons où
+Gersaint a pris cette anecdote; toujours est-il que parmi les paysages
+gravés par Rembrandt, il en est un qui porte le nom de _Pont de Six_.
+
+On a dit[411] que ce furent les petits voyages que faisait Rembrandt, de
+la ville d'Amsterdam à la campagne du bourgmestre Six, qui inspirèrent à
+ce grand peintre l'amour du paysage. Mais il visitait également le
+receveur Utenbogard à sa maison de campagne, dont il a laissé une vue
+gravée. On peut admettre aussi que Constantin Huygens l'aura reçu dans
+son habitation des champs, située au bord du canal, entre La Haye et
+Leyde, et qu'il a célébrée dans son poëme en hollandais, sous le nom de
+_Hofwyck_, c'est-à-dire _fuite de la cour_.
+
+Rembrandt ne se montre pas moins surprenant dans le paysage que dans ses
+autres tableaux. Nous avons admiré, à l'exposition de Manchester, la vue
+d'une campagne au bord de la mer, dont l'aspect était saisissant de
+tristesse et de vérité. Mais ses paysages sont plus rares que ses autres
+œuvres.
+
+Les lettres de l'artiste à Constantin Huygens, ses relations avec le
+receveur Utenbogard et le bourgmestre Six, l'anecdote racontée par
+Gersaint, tout réfute de la manière la plus péremptoire ce que dit
+Descamps[412] du maître hollandais, avec une légèreté d'appréciation qui
+prouve bien qu'il ne comprenait pas le véritable génie de
+Rembrandt:--«Si ce peintre, dit-il, avait vécu avec des gens d'esprit,
+quelle différence n'aurions-nous pas trouvée dans ses ouvrages! Il
+aurait fait un plus beau choix de sujets, il y aurait mis plus de
+noblesse, il aurait perfectionné ce goût naturel, ce génie de peintre,
+dont chaque touche de pinceau et de pointe décèle en lui le caractère.
+Le bourgmestre Six a essayé, plus d'une fois, de mener Rembrandt dans le
+monde, sans pouvoir jamais l'obtenir; cet illustre ami avait eu la
+complaisance de se plier au caractère du peintre, pour acquérir sa
+confiance et le tirer de la mauvaise compagnie; mais Rembrandt ne
+changea point: il n'aimait que la liberté, la peinture et
+l'argent.»--Rembrandt ne _changea point_, et il eut grand'raison: s'il
+se fût mis à vouloir peindre _avec plus de noblesse_, dans la manière si
+vantée au siècle dernier et si fade des Lemoyne et des de Troy, ses
+œuvres seraient aujourd'hui reléguées aux derniers rangs, tandis que,
+grâce à la liberté qu'il a aimée, à la fantaisie qui a dirigé son
+pinceau et sa pointe, il est resté le chef de l'école hollandaise, et
+l'un des plus grands maîtres de l'art.
+
+On a supposé[413] que Rembrandt avait fait pour Jean Six son tableau de
+_Siméon au temple_, qui passe pour sa première grande peinture; mais la
+date de cet ouvrage, qui est de 1631, rapprochée de celle de la
+naissance de Jean Six, en 1618, réfute cette hypothèse.
+
+Le Catalogue du musée du Louvre[414] indique l'admirable tableau des
+_Pèlerins d'Emmaüs_, comme provenant du cabinet du bourgmestre W. Six,
+dont la collection fut vendue en 1734. Il est probable que cet ouvrage
+avait été fait par Rembrandt pour son ami Jean; mais rien ne justifie
+cette supposition.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est que Rembrandt a composé sa célèbre _Leçon
+d'anatomie_ pour le professeur Nicolas Tulp, beau-père de notre
+bourgmestre, mais longtemps avant le mariage de Six avec la fille de
+Tulp, puisque ce tableau porte la date de 1632, et que Six n'avait que
+quatorze ans à cette époque.--«Ce chef-d'œuvre, dit la description en
+français qui accompagne les principaux tableaux gravés au trait, du
+musée royal de La Haye[415], représente la _Leçon d'anatomie_ du
+professeur Tulp à Amsterdam. Il est assis, la tête couverte d'un large
+chapeau et tenant à la main un instrument de chirurgie; il enseigne
+cette science à ses amis et élèves, au nombre de sept. Il donne sa leçon
+sur un cadavre gisant sur une table devant lui. Le maintien du
+professeur indique qu'il instruit ses élèves, qui l'écoutent avec la
+plus grande attention. Ce tableau, peint par Rembrandt, à l'âge de
+trente ans, pour le professeur Tulp, qui était son protecteur, fait voir
+qu'il a voulu y consacrer tout son talent. La disposition des têtes,
+l'expression caractéristique de chaque personnage, qui tous fixent
+leur attention sur le même objet, le calme du maître, la préoccupation
+des élèves, tout est historique dans cette collection de portraits. La
+belle exécution du clair-obscur, dont Rembrandt connaissait si bien la
+magique puissance, la manière de grouper les figures, leur gradation par
+rapport aux distances, la belle carnation des figures vivantes, et la
+teinte livide du cadavre, le style tout à la fois large et fini, le
+dessin correct du cadavre, vu en raccourci du côté droit du tableau,
+tout enfin fait de cette production le chef-d'œuvre de Rembrandt. Ce
+tableau, donné par Tulp à la corporation des chirurgiens d'Amsterdam,
+était autrefois placé au théâtre anatomique de cette ville, et
+appartenait au fonds des veuves des chirurgiens, dont l'administration
+désira s'en défaire en 1828. Le gouvernement l'acheta au prix de 32,000
+florins, et le fit placer au cabinet royal de La Haye, dont il est un
+des principaux ornements.»
+
+Si, à La Haye, on considère la _Leçon d'anatomie_ comme le chef-d'œuvre
+de Rembrandt, on pourrait bien, à Amsterdam, lui préférer la _Ronde_ ou
+_Garde de nuit_, cette scène où la vie éclate avec autant d'entrain, de
+mouvement et de vérité, que la mort fait sentir son calme et sa gravité
+dans la démonstration anatomique. Heureux temps, heureuse ville, où le
+même maître pouvait exécuter, dans des styles entièrement opposés, deux
+chefs-d'œuvre inimitables: l'un, pour un professeur de chirurgie;
+l'autre, pour une compagnie de garde bourgeoise.
+
+C'est au docteur Tulp que Rembrandt aura dû, selon toute apparence, de
+se lier avec Jean Six: ce bon office n'est pas le moindre que le
+beau-père aura pu rendre à la mémoire de son gendre.
+
+À la suite de notre bourgmestre, nous retrouvons encore Jean de
+Bisschop. Après avoir publié ses planches des plus belles statues
+antiques, ce graveur voulut également faire connaître à ses concitoyens
+les ouvrages des principaux peintres modernes. Il publia donc à La Haye,
+en 1671[416], un recueil de cinquante-sept gravures, d'après différents
+maîtres, et il en offrit la dédicace à Jean Six, alors bourgmestre
+d'Amsterdam, en faisant précéder ce recueil du portrait de notre
+amateur. Il paraît que le graveur vivait dans la familiarité de Jean
+Six, s'entretenait souvent d'art avec lui, et que ce dernier lui donnait
+d'excellents conseils. Voici, en effet, le commencement de sa
+dédicace:--«De tout ce que nous avons dit, en discourant ensemble sur la
+peinture, j'ai retenu pour toujours et j'entends encore vibrer à mon
+oreille cette recommandation que vous m'avez faite, de toujours
+chercher, autant qu'on le peut, à rendre le beau.»--Partant de ce point,
+Bisschop explique à sa manière ce que c'est que la beauté du corps
+humain, dans son ensemble et dans ses différentes parties. S'appuyant
+sur l'exemple des grands maîtres, tels que Michel-Ange, Raphaël et le
+Poussin qui ont le mieux réussi à l'exprimer, il conclut qu'il est utile
+d'offrir au public des modèles tirés de leurs ouvrages. Dans un passage,
+qu'on dirait dirigé contre Rembrandt, il blâme énergiquement les
+artistes, qui, copiant servilement la nature, osent reproduire le laid
+et le difforme, dans toute leur triste réalité. Il croit que cette mode
+passera. «Ce genre, dit-il, est aujourd'hui en vogue, comme on aime des
+fleurs nouvelles; mais la vérité, fille du temps, finit toujours par
+triompher.» En passant, le graveur fait l'éloge de Van Campen, dans des
+termes tels, qu'on peut en inférer que l'illustre architecte était lié
+avec Six, et que celui-ci avait contribué à l'érection du nouvel hôtel
+de ville d'Amsterdam.
+
+Les dernières années de la vie de Rembrandt sont enveloppées d'une
+obscurité qui n'a pas encore été éclaircie. Les uns attribuent les
+malheurs qui vinrent l'accabler à des expériences d'alchimie, dans
+lesquelles il aurait englouti toute sa fortune; d'autres mettent sur le
+compte des difficultés du temps la diminution de ses ressources; il en
+est, enfin qui inclinent à croire que la manie qu'il avait d'acheter à
+tout prix des objets rares et précieux, a été la seule et véritable
+cause de sa ruine. Cette dernière supposition nous paraît la plus
+vraisemblable, si l'on considère l'état de son mobilier, vendu aux
+enchères par la chambre des insolvables d'Amsterdam, en 1656[417].
+Quoiqu'il en soit, on a accusé les amis de Rembrandt de l'avoir
+abandonné complétement, en laissant vendre tout ce qu'il possédait. Rien
+ne prouve cette allégation: en ce qui concerne Six, son caractère, sa
+bienveillance, sa conduite dans la vie privée, tout doit faire supposer,
+au contraire, qu'il aura fait d'inutiles efforts pour sauver du naufrage
+son fantasque et malheureux ami. _Nemini invito beneficium datur_: on
+n'oblige que ceux qui consentent à recevoir un service, et Rembrandt
+était de ces natures à part, poussant l'amour de l'indépendance jusqu'à
+refuser même les bons offices d'un ami. M. Scheltema[418] fait remarquer
+avec justesse, qu'après la vente de tout ce qu'il possédait, Rembrandt,
+aigri par le malheur, se retira dans l'isolement. Il ne se laissa
+cependant point abattre: telle est la puissance salutaire de l'art;
+ainsi que la science, il est un ornement dans la prospérité, un refuge
+et une consolation dans l'infortune. L'artiste se remit donc au travail
+avec une ardeur nouvelle; mais il s'éloigna tellement du monde, qu'on
+fut longtemps dans une complète incertitude sur l'époque et le lieu de
+sa mort. Elle eut lieu, le 8 octobre 1669, à Amsterdam, qu'il n'avait
+pas quittée[419].
+
+Lorsque l'on considère que ce fut Jean Six qui, pour honorer la mémoire
+de Vondel, fit graver sur son tombeau: «_Vir Phœbo et Musis gratus,
+Vondelius hic est_;--cet homme cher à Phœbus et aux Muses, Vondel est
+là,» il nous est impossible d'admettre qu'il ait abandonné Rembrandt.
+
+Jean Six mourut à Amsterdam en 1700, plus de trente années après le
+peintre.
+
+L'impartiale postérité est venue depuis longtemps pour l'artiste et pour
+l'amateur: du bourgmestre Six, elle conserve et transmet le souvenir,
+grâce surtout à son portrait gravé; de Rembrandt, elle ne se lasse point
+d'admirer le génie, par lequel il revit dans ses œuvres: la mort a
+emporté et fait oublier tout le reste.
+
+
+
+
+AMATEURS ALLEMANDS
+
+BILIBALDE PIRCKHEIMER[420]
+
+1470--1530
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+ Illustration ancienne à Nuremberg de la famille
+ Pirckheimer.--Éducation de Bilibalde, terminée en Italie.--Son
+ retour et son mariage.--Il commande le contingent nurembergeois à
+ l'armée de l'empereur Maximilien.--Sa relation de la guerre contre
+ les Suisses.
+
+1470--1499
+
+
+Lorsqu'en parcourant l'œuvre d'Albert Durer on rencontre le portrait de
+Bilibalde Pirckheimer, il est difficile de supposer, ne connaissant pas
+ce personnage, que cette tête vulgaire, ces traits gros et communs,
+cette physionomie inculte représentent un des hommes les plus distingués
+du seizième siècle, un négociateur habile, un jurisconsulte éclairé, un
+savant d'une instruction profonde, un amateur délicat des beautés de
+l'art. Le nom du sénateur de Nuremberg, conseiller du saint-empire, est
+à peu près inconnu en France; ses œuvres latines, reléguées sur les
+rayons de quelques bibliothèques publiques, ne s'y lisent plus; la part
+qu'il a prise aux événements dont sa patrie a été le théâtre à l'époque
+de Luther et de la réforme, son influence sur les lettres et sur les
+arts en Allemagne, enfin tout ce qui constitue le souvenir de son
+existence, est depuis longtemps éteint et effacé de ce côté-ci du Rhin.
+Il n'en est pas de même en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg:
+la mémoire de Bilibalde Pirckheimer y brille encore de l'éclat qui
+s'attache aux illustres renommées; et si l'on ne s'occupe plus de sa
+carrière politique, son souvenir, associé à celui d'Albert Durer, vit
+inséparable de celui du grand artiste, dont il a été le Mécène et l'ami.
+À Nuremberg et dans tout le reste de l'Allemagne on répète encore cette
+phrase d'Érasme:
+
+«_England hat seine Morien_; _Deutschland seine
+Pirckheimerinnen_[421].»--«L'Angleterre a ses Morus, l'Allemagne ses
+Pirckheimer.»
+
+Bilibalde Pirckheimer naquit à Nuremberg en 1470[422]; il descendait
+d'une des plus anciennes, des plus riches et des plus illustres familles
+patriciennes de cette ville. Un de ses aïeux, Jean, avait été, dans le
+treizième siècle, premier sénateur de cette république; il surpassait en
+richesse tous ses concitoyens, et ne se distinguait pas moins par son
+instruction, dans un siècle où toutes les connaissances étaient, à
+très-peu d'exceptions près, concentrées entre les mains du clergé.
+Conrad Pirckheimer, bisaïeul de Bilibalde, Jean, son aïeul, et Jean, son
+père, ne se firent pas moins remarquer par leur amour pour les lettres
+que par leurs immenses richesses, acquises ou augmentées dans le
+commerce. Les relations très-étendues de leurs affaires avaient attiré
+depuis plusieurs siècles les Pirckheimer en Italie; ils y avaient suivi
+dans leur jeunesse les cours des plus célèbres universités, et nous
+trouvons dans les œuvres de Bilibalde[423] le diplôme de docteur en
+droit civil et canonique, délivré par l'université de Padoue, le 2 août
+1465, à Jean Pirckheimer, son père. Ces fortes études valurent à Jean
+Pirckheimer la faveur de l'évêque d'Egstadt, qui l'admit au nombre de
+ses conseillers et l'employa dans plusieurs négociations importantes. Sa
+réputation de sagesse étant parvenue jusqu'au duc Albert de Bavière, ce
+prince voulut également l'attacher à ses conseils, et bientôt l'archiduc
+Sigismond d'Autriche ne se montra pas moins empressé à le consulter.
+Pour donner une égale satisfaction à ces deux princes, Jean Pirckheimer
+passait six mois à la cour de Munich et six mois à celle d'Inspruck. Le
+jeune Bilibalde accompagnait son père à ces deux cours, tout en étudiant
+les langues anciennes, les mathématiques et la musique, art pour lequel,
+selon son biographe, il montrait des dispositions toutes particulières.
+
+Lorsqu'il eut atteint sa vingtième année, son père résolut de l'envoyer
+en Italie terminer ses études, commencées en Allemagne; il partit donc
+pour cette belle contrée, qui attirait alors de toutes les parties de
+l'Europe les jeunes gens désireux de puiser les sciences à leurs sources
+les plus pures. Bilibalde, guidé par les traditions de sa famille, se
+rendit d'abord à Padoue. Là, attentif aux leçons d'un Grec, nommé
+Creticus, il se sentit entraîné vers l'étude presque exclusive de la
+langue d'Homère, jusqu'à ce point de négliger le droit civil et le droit
+canonique, que son père, en homme positif, considérait comme plus utiles
+à la future carrière qu'il devait parcourir. Il lui ordonna donc de
+quitter Padoue, et d'aller continuer ses études à l'université de
+Pavie[424], où florissaient alors les jurisconsultes les plus célèbres:
+Jason Magnus, Jean-Paul Lancelot et Philippe Decius. Bilibalde suivit
+les cours de ces savants professeurs, tout en se perfectionnant dans la
+langue italienne, qui lui devint bientôt aussi familière que sa langue
+maternelle. Il se livra, en outre, à l'étude de la théologie, des
+mathématiques, de l'astronomie, de la géographie, de l'histoire, et
+même de la médecine.
+
+Après sept années entièrement consacrées à ces travaux, Bilibalde fut
+rappelé par son père en Allemagne. Il le trouva, retiré à Nuremberg,
+ayant abandonné ses fonctions publiques, pour se livrer entièrement à
+l'administration de son immense fortune. Quant à lui, après avoir eu
+l'idée de s'attacher à la cour de Maximilien Ier, empereur
+d'Allemagne, pour y faire valoir les connaissances qu'il avait acquises,
+réfléchissant que les richesses de son père devaient lui assurer un
+opulent héritage, il renonça bientôt à ce projet et résolut de rester
+dans sa ville natale, de s'y marier et de consacrer son temps aux soins
+que réclamait la conservation et l'augmentation de son patrimoine. Il
+épousa une jeune fille, nommée Crescentia, non moins distinguée par ses
+vertus que par sa beauté. Aussitôt après son mariage, Bilibalde fut
+admis au sénat de Nuremberg, dont les portes étaient fermées aux
+célibataires, d'après les lois de la ville, et il commença ainsi à
+prendre part au gouvernement de sa patrie, sans cesser de cultiver les
+lettres.
+
+Il jouissait de ce repos honorable, le vœu du sage, _otium cum
+dignitate_, lorsqu'une circonstance imprévue vint l'arracher à ce calme
+philosophique, en lui faisant courir les chances et les dangers de la
+vie des camps.
+
+L'empereur Maximilien Ier, héritier des prétentions et des rancunes
+du duc de Bourgogne, croyait avoir à se plaindre des Suisses; il
+résolut de leur déclarer la guerre et d'envahir leur territoire. Vers le
+commencement du printemps de l'année 1499, il rassembla une armée sur
+les bords du lac de Constance, et fit appel à toutes les villes soumises
+à la suzeraineté de l'empereur d'Allemagne, pour qu'elles eussent à lui
+fournir leur contingent militaire. Nuremberg ne fut pas la dernière à
+répondre à cet ordre; elle s'empressa de lever et d'équiper quatre cents
+fantassins et soixante cavaliers, avec huit coulevrines et un plus gros
+canon, et huit chars ou équipages, pour porter les provisions et les
+bagages. Mais il fallait un chef à ce petit corps d'armée: le sénat
+nurembergeois fit choix de Bilibalde, que ses antécédents ne semblaient
+pas désigner pour ce commandement. Il l'accepta sans l'avoir brigué, et
+montra, dans toute la suite de cette guerre, un grand courage, uni à une
+prudence non moins digne d'éloges. Mais, ce qui est à noter, c'est qu'il
+écrivit en latin la relation détaillée de cette guerre[425], dont
+l'issue ne fut pas favorable aux armes de Maximilien. On trouve dans le
+récit du chef nurembergeois des renseignements curieux sur la
+composition des deux armées, sur leurs mouvements, sur le défaut d'ordre
+et de discipline des troupes impériales, sur la pénurie des vivres,
+manquant par la faute de leurs chefs. On y voit aussi qu'alors, comme de
+notre temps, la Confédération suisse, soutenue par le patriotisme de
+ses enfants, savait repousser, grâce à ses montagnes, à ses défilés, à
+ses lacs et à ses rivières, les attaques d'ennemis beaucoup plus
+nombreux que ses défenseurs.
+
+Pirckheimer rapporte un fait qui donne l'idée de l'acharnement avec
+lequel on combattait, non moins que du patriotisme qui animait jusqu'aux
+jeunes filles de l'Helvétie. Comme on n'employait plus ni hérauts
+d'armes, ni parlementaires pour établir des communications entre les
+deux armées, on se servait de vieilles femmes ou de très-jeunes filles
+pour échanger des messages. Il arriva donc qu'une jeune fille suisse fut
+chargée par ses compatriotes de porter une lettre à Maximilien. Pendant
+que l'empereur examinait la dépêche, la jeune messagère était restée au
+milieu du camp, entourée de soldats allemands, qui lui adressèrent
+diverses questions. Les uns lui demandèrent ce que faisaient les Suisses
+dans leur camp? «Ils attendent que vous osiez les attaquer,»
+répondit-elle.--À un autre qui voulait savoir le nombre de leurs
+soldats: «Ils sont, dit-elle, assez pour vous résister et vous
+repousser.» Comme ils insistaient de nouveau pour connaître leur nombre:
+«Vous avez pu les compter, reprit-elle, lorsque, non loin de Constance,
+ils vous ont si bien mis en fuite; à moins, ajouta-t-elle, que votre
+fuite précipitée ne vous ait obscurci les yeux.» Un des soldats l'ayant
+menacée de la tuer, et tirant son épée pour la frapper: «Tu es un homme
+bien brave, un grand héros, dit-elle sans s'émouvoir, toi qui menaces
+de mort une jeune fille sans défense. Mais puisque tu as une si grande
+envie de combattre, que ne sors-tu de ce camp? Tu trouverais facilement
+qui pourrait répondre à ton appel et rabattre ta férocité[426].»
+
+La relation de Pirckheimer, écrite chaque jour de son camp, donne une
+triste idée de la cruauté de cette guerre, des représailles exercées par
+les deux partis, en un mot, de la misère dans laquelle l'abus de la
+force et l'instinct sanguinaire des soldats laissa quelques contrées des
+cantons suisses et de l'Allemagne. On doit considérer le récit du
+sénateur de Nuremberg comme le plus authentique sur cette expédition. En
+outre, on y rencontre, dans plus d'un passage, l'expression de
+sentiments d'humanité, encore bien rares, chez un chef militaire, à
+cette époque[427].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+ Pirckheimer, à la paix, rentre à Nuremberg et s'éloigne des
+ affaires publiques.--Ses études: il recherche les livres et les
+ manuscrits.--Ses traductions et ses publications.--Il se lie avec
+ un grand nombre de savants, particulièrement avec Érasme.--Son
+ intimité avec Albert Durer.--Tableau de l'artiste représentant les
+ derniers moments de la femme de son ami.
+
+1500--1505
+
+
+La paix conclue, Pirckheimer ramena à Nuremberg les débris de son
+contingent, et reçut les félicitations du sénat pour sa conduite pendant
+la guerre. Maximilien lui avait déjà conféré le titre de conseiller
+impérial, comme un témoignage de satisfaction de ses bons services, et
+ce titre fut plus tard confirmé par Charles-Quint. Mais l'envie, qui
+n'est pas moins vivace dans les petits États que dans les grands
+empires, s'attacha bientôt à dénigrer la conduite de Bilibalde et à lui
+susciter des ennemis. Il était jeune encore, il venait d'ajouter la
+gloire militaire à sa réputation de savant et de jurisconsulte, il avait
+conquis la faveur du puissant empereur d'Allemagne, il jouissait d'une
+grande fortune, et se trouvait heureux dans sa famille, en fallait-il
+davantage pour exciter contre lui les récriminations d'une partie de ses
+concitoyens? Nous ignorons au juste ce qu'on pouvait plus spécialement
+lui reprocher; son biographe ne l'a pas spécifié: toutefois, on peut
+supposer, sans grande crainte de se tromper, qu'il devait s'agir
+d'influence dans le gouvernement de la république de Nuremberg.
+Bilibalde, à ce qu'il paraît, ne tenait pas beaucoup aux emplois
+publics. Il venait de perdre son père; cette circonstance le détermina,
+contrairement à l'opinion de ses amis, à donner sa démission des
+fonctions de sénateur, et à abandonner le maniement des affaires
+publiques, pour s'occuper uniquement de l'administration de sa fortune
+et de la culture des lettres. «_Cogitare cœpit de vita tranquilla et
+privata instituenda_,» dit simplement son biographe[428].
+
+Délivré du soin des affaires publiques, Bilibalde se retira de nouveau
+dans sa bibliothèque, comme dans un lieu de refuge, et rentrant en grâce
+avec les Muses, il se remit surtout à l'étude de la langue grecque. Il
+recherchait avec le plus grand empressement tous les ouvrages qui
+paraissaient imprimés dans cette langue, qu'ils sortissent des presses
+de Rome, Venise, Mantoue, Milan, ou autres villes: il ne négligeait ni
+soins ni dépenses pour se les procurer. Ces ouvrages étaient extrêmement
+chers, particulièrement ceux publiés par Alde Manuce le Romain,
+considéré alors comme l'honneur et le chef de l'art de l'imprimerie.
+Bilibalde acheta ainsi un très-grand nombre de beaux et précieux livres;
+non par ostentation et pour faire parade de ses connaissances, mais pour
+les parcourir la nuit comme le jour. Il ne se borna pas à faire
+l'acquisition de livres; il chercha, avec non moins d'ardeur, à se
+procurer des manuscrits, beaucoup plus chers que les imprimés, et qui
+entraient très-rarement dans la composition de la bibliothèque des
+simples particuliers. Il parvint ainsi à réunir les manuscrits grecs de
+saint Basile le Grand et de saint Grégoire de Naziance, avec les livres
+gnostiques de Nilus, quelques traités de Jean Damascène et de Maxime le
+Confesseur. Ces manuscrits furent imprimés et publiés aux frais de
+Pirckheimer, ainsi que les dix livres des vies manuscrites de Diogènes
+de Laërce, l'Euclide complet, et les huit livres de la géographie de
+Ptolomée. Bilibalde traduisit lui-même ce dernier ouvrage en latin, avec
+des notes et de savants commentaires, et il traduisit également, pour la
+première fois, dans la même langue, les œuvres de saint Grégoire de
+Naziance, à l'exception de ses poëmes. Mais cette traduction, bien que
+terminée en partie du vivant de Pirckheimer, ne parut qu'après sa mort,
+avec une préface d'Érasme, dans laquelle il vante les vertus et les
+connaissances étendues du savant Nurembergeois. On lui doit aussi la
+première traduction latine des sept livres de l'histoire grecque de
+Xénophon.
+
+Ces travaux, ces recherches, ces publications avaient fait connaître
+Bilibalde du monde lettré: aussi, entretenait-il une nombreuse
+correspondance latine avec les principaux savants, non-seulement de
+l'Allemagne, mais de toutes les parties de l'Europe. Parmi ces doctes
+admirateurs des lettres grecques et latines, nous trouvons Thomas
+Venatorius, Conrad Celtes, Protucius, Jean Reuchlin, Ulrich de Hutten,
+Mélanchthon, Pic de la Mirandole, Œcolampade, Joachim Camerarius, et le
+plus illustre de tous, l'oracle de ce siècle, Érasme de Rotterdam.
+
+Nous n'avons point à analyser la correspondance de ces hommes, célèbres
+à divers titres, avec Pirckheimer: l'objet que nous nous sommes proposé
+dans cette notice nous éloigne de ce travail. Il nous suffira de dire
+que les lettres de Bilibalde, ainsi que celles de ses amis, roulent, le
+plus souvent, sur la découverte et la publication d'auteurs grecs et
+latins, ou sur la traduction des premiers dans la langue latine. On y
+voit quel intérêt excitait dans l'Europe savante l'apparition de ces
+ouvrages. On trouve aussi dans ces lettres des détails très-intéressants
+sur l'état des esprits au commencement du seizième siècle, alors que les
+opinions de Luther et des autres réformateurs ébranlaient, non-seulement
+le pouvoir de la cour de Rome, mais la conscience de chaque croyant.
+Pirckheimer, ami de Mélanchthon et d'Érasme, paraît s'être tenu dans une
+ligne de modération qui ne lui a évité ni les inimitiés passionnées ni
+les calomnies, mais qui, néanmoins, l'a préservé des catastrophes
+fatales auxquelles plusieurs de ses amis ne purent échapper.
+
+La correspondance de Bilibalde et d'Érasme révèle les faits les plus
+curieux sur l'agitation qui s'était emparée de tous les esprits en
+Allemagne, et sur les violences qui s'y commettaient, soit au nom des
+réformateurs, soit sous l'autorité du clergé catholique. Érasme lui
+écrivait, le 30 mars 1522[429], de Bâle, où il était occupé à surveiller
+l'impression de ses œuvres chez Froben, son ami:--«_Videmus hoc sœculum
+prodigiosum, adeo ut nesciam cui parti me addicam, nisi quod conscientia
+mea satis confidit apud judicem Jesum._»--«Nous voyons ce siècle
+prodigieux, tellement que je ne sais à quel parti m'attacher, si ce
+n'est que ma conscience s'en remet entièrement à Jésus-Christ, notre
+souverain juge.»--Il ajoutait, le 28 août 1525[430], en parlant des
+troubles et de l'effervescence populaire:--«_Res eo progressa est, ut
+solus Deus, tempestatem rerum humanarum in tranquillitatem possit
+vertere: nusquam non pervagatur fatale malum... Quod populari tumultu
+geritur, infelicem habet exitum._»--«Les choses en sont venues à ce
+point, que Dieu seul peut transformer en tranquillité la tempête qui
+agite le monde. Il n'y a pas un pays qui soit à l'abri de ce mal
+fatal... Ce qui est fait par un tumulte populaire a toujours une
+malheureuse fin.»
+
+Pirckheimer, de son côté, se préoccupait également des maux qui
+affligeaient l'Allemagne; mais n'étant pas monté sur la brèche, comme
+Érasme, il se trouvait moins exposé aux attaques des fanatiques des
+deux partis. Pour se consoler du spectacle des maux dont il était
+entouré, le Nurembergeois se réfugiait, avec une ardeur encore plus
+vive, au milieu de ses livres et de ses manuscrits, et, comme
+consolation la plus puissante, il appelait à son secours l'art allemand,
+parvenu, grâce au génie d'Albert Durer, à sa plus haute expression de
+force et de beauté.
+
+Ils étaient à peu près de même âge[431], nés dans la même ville et amis
+dès l'enfance. Si la Providence avait bien voulu combler le descendant
+des Pirckheimer de tous les dons de l'intelligence et du cœur, en
+ajoutant aussi les avantages de la fortune, elle avait accordé à Durer
+le feu sacré du génie; un esprit vaste, disposé à tout apprendre et à
+tout savoir; une imagination ardente, souple et féconde, servie par une
+main aussi sûre que délicate. Les premiers essais du grand artiste
+allemand furent encouragés par Bilibalde, qui, en apprenant le grec à
+Padoue, et en suivant les cours de droit de l'Université de Pavie, avait
+été séduit par l'art des vieux maîtres italiens. Il n'avait pu voir
+aucun tableau de Raphaël; mais il avait admiré les œuvres du vieux
+Bellini, celles des premiers Florentins, et tant d'autres pages
+ravissantes de l'art antérieur au Sanzio. Il avait sans doute rapporté à
+Nuremberg une impression profonde de ces merveilles. Aussi,
+s'empressa-t-il de se lier avec l'artiste éminent que ses compatriotes
+avaient surnommé l'_Apelles germanique_, et qui, en effet, ne le cédait
+à aucun autre maître de son siècle, sans excepter Raphaël et
+Michel-Ange. L'amitié d'Albert Durer et de Bilibalde Pirckheimer devint
+telle, qu'ils passaient leurs journées ensemble, et que le riche
+nurembergeois mit sa fortune à la disposition de son ami, afin qu'il pût
+cultiver son art plus commodément, et le porter jusqu'au plus haut degré
+de perfection. Bilibalde dut nécessairement suivre l'artiste dans ses
+essais de gravure et de peinture, aussi bien que dans tous ses autres
+travaux, et peut-être même lui donna-t-il, plus d'une fois, des sujets
+pour ses compositions si nombreuses et si variées. Malheureusement, le
+biographe de Pirckheimer ne nous a transmis aucun renseignement sur ce
+point. Ce silence est d'autant plus regrettable, que la vie d'Albert
+Durer, dans ses détails, est encore entourée de nuages, et que les
+admirateurs de son génie en sont réduits à des conjectures sur beaucoup
+de faits que l'histoire de l'art aurait intérêt à bien
+connaître[432].--À défaut de détails écrits, nous serons donc obligé
+de chercher dans les œuvres de l'artiste quelles purent être ses
+relations avec Pirckheimer, et quelle influence ce dernier exerça,
+peut-être, sur ses compositions.
+
+Nous avons dit, qu'éloigné de la politique et des querelles religieuses,
+Bilibalde vivait partagé entre l'étude et l'art. Heureux de sa vie de
+famille, il s'occupait de recherches tantôt sur un sujet, tantôt sur un
+autre, obéissant à sa fantaisie: il venait de terminer en latin un
+traité sur les anciennes monnaies de Nuremberg, et sur leur valeur
+comparée à celles de son temps[433], lorsqu'un affreux malheur vint le
+frapper. En juin 1504, il perdit sa chère Crescentia, avec laquelle il
+était marié depuis environ sept années, et qui lui avait donné cinq
+filles et un fils qui mourut avec sa mère. La douleur de Bilibalde fut
+extrême, et ce coup de la mort pesa sur lui tant qu'il vécut; car,
+quoique jeune encore et jouissant d'une fortune énorme, il ne consentit
+jamais à contracter un second mariage. Il voulut, pour adoucir sa
+douleur, que le pinceau de son ami conservât les traits de Crescentia et
+les transmît à la postérité. Dans un tableau sur bois, Albert Durer l'a
+représentée gisant dans son lit, attendant avec foi l'affranchissement
+de son âme, par sa séparation d'avec le corps. Debout au chevet du lit,
+Bilibalde, les yeux remplis de larmes, cherche à cacher son visage à sa
+compagne chérie, et s'efforce de maîtriser l'émotion et la douleur qui
+l'accablent. Des hommes et des femmes semblent aller et venir autour de
+la malade, tandis qu'à côté d'elle, des prêtres, récitant les prières
+des agonisants, se préparent à lui administrer le saint viatique.
+Au-dessous de cette peinture est l'éloge de la défunte, composé par
+Bilibalde lui-même, en ces termes qui rappellent les épitaphes des
+premières matrones chrétiennes:
+
+ Mulieri incomparabili conjugique
+ Carissimæ Crescentiæ, mest.
+ Bilibaldus Pirckheimer maritus,
+ Quem numquam nisi morte sua turbavit
+ Monum posuit. Migravit ex ærumnis
+ In Domino XVI KI. Junii, anno
+ Salutis nostræ MDIIII.
+ [image]
+
+Nous ignorons si ce tableau fut exécuté par Durer l'année même de la
+mort de Crescentia; et nous ne savons pas davantage où il se trouve
+aujourd'hui et s'il existe encore. Du temps du biographe de Pirckheimer,
+il se voyait, à Nuremberg, chez Jean Imhof, petit-fils de
+Pirckheimer[434].
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+ Voyage de Durer à Venise.--Ses lettres à Pirckheimer.--Portraits de
+ Bilibalde dans plusieurs tableaux de Durer et
+ séparément.--Confiance de l'artiste dans le goût de son
+ ami.--Pirckheimer traduit du grec en latin les _Caractères de
+ Théophraste_, et les dédie à Durer.
+
+1506--1527
+
+
+Deux ans après la mort de Crescentia, Durer résolut de se rendre à
+Venise, pour perfectionner son style, et s'inspirer des plus beaux
+modèles de l'art italien. On a pieusement recueilli et conservé les
+lettres écrites, de cette ville, par l'artiste à son ami et
+protecteur[435]. Elles renferment, dans leur naïveté, des détails aussi
+intéressants que curieux sur la vie d'Albert, à Venise, sur ses
+relations et ses études.
+
+On y voit d'abord, que Bilibalde avait prêté de l'argent à son ami pour
+l'aider à faire ce voyage, et qu'Albert s'efforçait de le lui
+rembourser, soit en économisant sur ce qu'il gagnait par son travail,
+soit en achetant, pour Pirckheimer, des bagues et des pierres
+précieuses, dont il paraît qu'il était fort amateur. Les sentiments de
+Durer pour Bilibalde étaient ceux d'un ami reconnaissant et dévoué. «Je
+n'ai d'autre ami sur la terre que vous, lui dit-il dans sa seconde
+lettre;... vous avez été toujours, à mon égard, comme un père.»
+L'artiste allemand se félicitait de son séjour à Venise où il avait,
+disait-il, beaucoup d'amis qui l'avaient averti de ne pas manger ni
+boire avec leurs peintres, parmi lesquels il avait beaucoup d'ennemis.
+«Ils contrefont mes ouvrages, ajoute-t-il, dans les églises et partout
+où ils peuvent les voir; après, ils les ravalent et disent que cela
+n'est pas selon les anciens, et ne vaut rien. Mais Gian. Bellini m'a
+loué en présence de beaucoup de gentilshommes: il voudrait bien avoir
+quelque chose de moi; il est venu lui-même chez moi et m'a prié de lui
+faire quelque chose; il veut bien le payer. Tout le monde me dit combien
+c'est un homme pieux, de sorte que je suis plein d'affection pour lui.
+Il est très-vieux et est encore le meilleur dans la peinture.» Il
+paraîtrait, qu'à cette époque, l'exercice de l'art de la peinture
+n'était pas libre à Venise, puisqu'il se plaint d'avoir été obligé, par
+les peintres, de paraître trois fois devant les magistrats, et de payer
+_quatre florins à l'école_. Il exécuta un grand tableau pour les
+Allemands, probablement pour la corporation du _Fonsaco dei Tedeschi_,
+et apprend à Bilibalde, par une lettre datée du jour de Notre-Dame de
+septembre 1506, que ce tableau a bien réussi. «Je donnerais un ducat,
+lui écrit-il, pour que vous le voyiez, si bon et de belle couleur comme
+il est. J'en ai recueilli beaucoup d'honneur, mais peu de profit.
+J'aurais bien pu gagner, pendant le temps, deux cents ducats. J'ai
+refusé de grands travaux pour pouvoir retourner. J'ai aussi fermé la
+bouche à tous les peintres qui disaient: Il est bon graveur; mais quant
+à la peinture, il ne sait pas manier les couleurs. À présent, tout le
+monde dit qu'ils n'en ont jamais vu de plus belles... Le doge et le
+patriarche ont aussi vu mon tableau.»
+
+La correspondance de Durer entre plusieurs fois dans des détails intimes
+sur la vie que son ami menait à Nuremberg. Quelques lettres sont
+accompagnées de dessins à la plume, en forme de caricatures[436]. Dans
+la dernière, datée de quatorze jours environ après la Saint-Michel 1506,
+il déplore la nécessité qui l'obligeait à quitter Venise: «Oh! que je
+regretterai le soleil de Venise, dit-il à Pirckheimer: ici, je suis un
+seigneur; chez moi, je ne suis plus qu'un parasite.»
+
+Rentré à Nuremberg à la fin de 1506, Durer, se laissant diriger par la
+fécondité de son imagination et la facilité de sa main, se mit à
+cultiver à la fois la peinture, l'architecture et surtout la gravure
+dans tous ses genres, c'est-à-dire au burin sur cuivre, et sur bois. Au
+milieu de tant de travaux, il n'eut garde d'oublier son cher Bilibalde,
+et il s'attacha à le représenter dans plusieurs de ses compositions.
+Nous le trouvons d'abord dans le tableau du _Crucifiement_, qui est à la
+galerie impériale de Vienne. Le portrait de Bilibalde y est placé à côté
+de celui du peintre, qui s'y est représenté sous la figure du
+porte-enseigne. On le voit encore dans un _Portement de croix_, que le
+sénat de Nuremberg donna à l'empereur, et dans lequel Albert a peint les
+portraits des conseillers ou sénateurs de cette ville impériale.
+Bilibalde a également été placé par Durer dans le tableau de
+_Jésus-Christ sur la croix_, peint en 1511, et qui est considéré comme
+son chef-d'œuvre. Là, encore, le portrait de l'artiste accompagne celui
+de son ami. Enfin, le burin de l'illustre graveur a reproduit le
+portrait de l'amateur nurembergeois, que Durer avait peint en 1524, et
+qu'il avait donné à son ami. Ce portrait est actuellement au musée
+d'Amsterdam (voir le Catalogue de 1858, page 193, supplément A), et
+voici la description qu'en donne le Catalogue: «Portrait de Bilibalde
+Pirckheimer: hauteur 17 cent., largeur 12 cent., sur bois; tête, hauteur
+8 cent. Buste, en justaucorps de damas de velours d'où sort le bord
+plissé de la chemise; manteau garni de fourrure brune; ses longs cheveux
+grisonnants tombent en boucles sur ses épaules. Le fond est d'un vert
+tendre uni, et porte l'inscription et le monogramme suivants:
+
+ BEL-BALDI
+ MD-X-X-IV
+ [image]
+
+Les traits de Bilibalde, vus de trois quarts, de gauche à droite,
+quoique manquant, ainsi que nous l'avons dit, de beauté régulière,
+annoncent l'intelligence et la résolution: les yeux, grands ouverts,
+paraissent attentifs, et la bouche fermée révèle également la réflexion.
+Toute cette physionomie est d'une expression saisissante. Les tailles du
+burin sont fines et traitées délicatement, quoique avec fermeté, à la
+manière du maître. Les boucles de cheveux qui couvrent le front et
+l'oreille gauche sont particulièrement remarquables par leur finesse et
+leur légèreté. Au bas de la gravure, qui est d'environ dix centimètres
+de hauteur, on lit:
+
+ Bilibaldi Pirkeymeri effigies,
+ Ætatis suæ anno LIII.
+ Vivitur ingenio, cœtera mortis erunt.
+ MDXXIV.
+ [image]
+
+Ce n'est pas la seule fois que le burin de Durer ait reproduit les
+traits de son ami. On trouve la figure de Bilibalde dans plusieurs de
+ses gravures, notamment dans celle qui veut représenter la _Destruction
+du monde_. Le _Temps_, à cheval et armé de son trident, accompagné de
+trois cavaliers, dont un tenant une balance, un soldat brandissant son
+glaive, et un archer lançant ses flèches, pousse et détruit les hommes
+et les femmes renversés devant lui. Dans le ciel, un ange assiste et
+préside, comme dans l'Apocalypse, à cette scène de désolation, qui
+paraît annoncer la fin du monde. On reconnaît les traits de Pirckheimer
+dans ceux du cavalier qui tient la balance, comme si Durer l'avait jugé
+digne de peser les actions des hommes[437]. On les revoit aussi dans
+l'_Offrande de l'agneau au grand prêtre, par la Vierge et saint Joseph_.
+Bilibalde est placé debout, à côté de l'enfant Jésus, et tient un agneau
+dans ses bras.
+
+Il paraît que Durer avait grande confiance dans le goût de son ami, et
+qu'il se soumettait volontiers à ses critiques. On sait qu'il a peint,
+et ensuite gravé saint Eustache, agenouillé devant un cerf, qui porte un
+crucifix entre ses cornes, et est entouré de chiens, disposés en
+différentes attitudes, et tels, suivant Vasari[438], qu'il serait
+impossible d'en trouver de plus beaux. À côté du saint, on voit son
+cheval de chasse, tout harnaché, d'une exécution véritablement
+merveilleuse. À l'occasion de ce cheval, Bayle[439] rapporte ce qui
+suit: «Jean Valentin André, docteur en théologie au duché de Wirtemberg,
+écrivant à un prince de la maison de Brunswick, dit: «Je me rappelle
+avoir lu que Bilibalde Pirckheimer, noble triumvir de la république de
+Nuremberg, protecteur, Mécène et soutien presque unique d'Albert Durer,
+n'avait rien trouvé à reprendre dans le tableau de Saint Eustache, si ce
+n'est que les étriers étaient trop courts pour qu'Eustache pût
+commodément monter à cheval. Ayant indiqué à l'artiste comment il
+fallait faire, pour peindre un cheval équipé à l'usage d'un cavalier,
+Albert l'exécuta merveilleusement, et j'ai souvent contemplé son œuvre
+avec le plus grand plaisir.»
+
+De son côté, Pirckheimer ne faisait pas moins de cas du jugement et de
+l'intelligence, que du pinceau et du burin de l'artiste. Il avait reçu,
+en septembre 1515[440], du fameux Pic de la Mirandole, avec lequel il
+était en correspondance, le volume grec des _Caractères_ de Théophraste,
+que ce savant venait de publier. À l'instigation d'Albert Durer, qui ne
+savait pas le grec, mais qui connaissait bien la langue latine,
+Pirckheimer traduisit cet ouvrage dans ce dernier idiome, et envoya
+cette traduction à son ami, avec la dédicace suivante, également écrite
+en latin[441]:
+
+«Cet aimable petit livre, qui m'a, été donné par un aimable ami, j'ai
+résolu de te l'offrir, mon très-aimable Albert, non-seulement à cause de
+notre mutuelle amitié, mais parce que tu excelles tellement dans l'art
+de peindre, que tu pourras voir facilement avec quelle habileté le vieux
+et sage Théophraste savait peindre les passions humaines. Elles sont
+ordinairement dissimulées, et cependant, elles se laissent voir
+quelquefois; il ne leur faut qu'une occasion pour s'échapper des plus
+secrètes profondeurs de l'âme. Alors, dès qu'elles se sont montrées, et
+qu'elles ne sont plus retenues par la crainte des lois[442], elles
+brisent tout frein, et osent se découvrir ouvertement aux yeux de tous.
+Cette vérité, observée dans tous les siècles, se fait encore plus
+remarquer dans le nôtre, où la trop grande liberté engendre un trop
+grand mépris. C'est ainsi que, bien que l'on prêche partout la vérité,
+on ne fait cependant rien moins que ce qu'elle exige; comme si le règne
+de Dieu consistait plutôt en de simples préceptes que dans
+l'accomplissement des œuvres. C'est pourquoi, comme nous sommes tous
+faibles, à ce point que personne n'oserait se reprendre de ses propres
+vices, je ne connais rien de plus utile que de relire ces petits livres,
+dans lesquels chacun de nous peut contempler, comme dans un miroir, les
+habitudes de son propre esprit, et, en les contemplant ainsi, peut les
+amender. Parmi ces livres, je considère celui-ci comme le meilleur, et
+comme assaisonné d'un sel piquant, qui le fait pénétrer
+très-agréablement jusqu'au fond de notre cœur. Je l'ai reçu jadis en
+grec, de très-docte et très-aimable prince, Jean-François Pic de la
+Mirandole, comte et seigneur de Concordia. Aujourd'hui, je te le dédie,
+à toi, mon très-excellent ami, en grec et en latin, afin que ceux qui
+désirent s'instruire aient également un sujet d'étude et de récréation
+dans ces deux langues. Bien que, dans un grand nombre de passages, le
+texte ait été altéré, soit par l'incurie du copiste, soit, peut-être,
+par trop de recherche, je me suis efforcé de l'amender, autant que je
+l'ai pu, en attendant qu'on en publie un exemplaire plus correct.
+J'aurais pu le traduire en style plus élégant, mais je n'ai pas voulu
+m'éloigner du texte grec, bien que ma traduction puisse paraître, pour
+ce motif, quelquefois obscure. En rapprochant la version grecque de la
+traduction latine, il sera facile d'éclaircir ces passages...
+
+«Quant à toi, mon cher Albert, accepte avec bienveillance cette
+peinture, écrite par Théophraste, et si tu ne veux pas l'imiter avec ton
+pinceau, médite-la au moins avec attention, car elle te sera
+non-seulement très-utile, en te faisant rire plus d'une fois, mais elle
+aura pour toi d'autres avantages.--Porte-toi bien. De notre maison,
+Calendes de septembre, l'an du salut 1527.»
+
+Nous ignorons si l'artiste aura suivi le conseil de son ami: on doit le
+croire, car il était fort capable d'apprécier toute la vérité des
+peintures du satirique grec. Mais on voit, par ce qui précède, que
+l'instruction classique de Durer était à la hauteur de son génie, et ses
+gravures si nombreuses et si variées, soit sur cuivre, soit sur bois,
+prouvent que son imagination était égale à son savoir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+ Relations d'Érasme avec Pirckheimer et Durer.--Voyage d'Albert dans
+ les Pays-Bas.--Portraits d'Érasme par Durer et Holbein.--Amour
+ d'Érasme pour l'indépendance.
+
+1518--1526
+
+
+Nous avons dit que Pirckheimer était en correspondance suivie avec
+Érasme. Dans ces lettres, il est plus souvent question des ouvrages
+publiés par l'un et par l'autre, et de l'agitation religieuse et
+politique de l'Allemagne, que de tout autre sujet. Cependant, on y
+rencontre quelques passages qui montrent qu'Érasme n'était pas plus
+insensible que son ami aux œuvres du pinceau ou du burin du grand
+artiste de Nuremberg. Dans une lettre écrite de Bâle, le 19 juillet
+1522[443], Érasme lui dit:--«Je fais, de cœur, mes compliments à notre
+Durer: c'est un digne artiste (_artifex_) qui ne mourra jamais. Il avait
+commencé à me peindre à Bruxelles; plût à Dieu qu'il eût achevé! Nous
+avons eu, lui et moi, le même sort; étant aussi maltraités l'un que
+l'autre par la naissance et la fortune.»
+
+On sait qu'Albert Durer fit un voyage aux Pays-Bas, dans les années
+1520-1521: il avait entrepris cette excursion, principalement dans le
+but de tirer parti de ses gravures, qu'il cherchait à vendre. Après un
+assez long séjour à Anvers, où il avait été fêté par tous les artistes,
+il visita Bruxelles, où il fut reçu par l'infante Marguerite, dont il
+fit le portrait. Quelques mois plus tard, il y vit l'entrée de
+Charles-Quint, qu'il peignit également, ainsi que le roi de Danemark,
+Christian II, qui le fit dîner avec lui. Durer a écrit le journal de son
+voyage[444], dans lequel il note exactement toutes ses dépenses, sans
+doute pour se conformer aux désirs de sa femme, qu'il avait emmenée avec
+lui, et qu'il appelle, dans une de ses lettres écrites de Venise à
+Pirckheimer, «_son maître de calcul_.» Ce journal est surtout
+intéressant par les détails qu'il donne sur les ouvrages, portraits,
+tableaux, dessins, que Durer exécuta dans les Pays-Bas. On y voit que sa
+réputation était très-répandue, et qu'il jouissait d'une très-haute
+considération.
+
+C'est en 1520, pendant son séjour à Bruxelles, qu'Albert avait commencé
+le portrait d'Érasme. On verra que, s'il ne l'avait pas terminé alors,
+l'esquisse qu'il avait faite lui servit plus tard pour l'achever, à la
+demande d'Érasme lui-même. Mais il paraît que vers la fin de 1522 Durer,
+dont le génie était universel, avait résolu de fondre un buste ou
+médaillon d'Érasme[445], au revers duquel devait se trouver une figure
+de Terme antique, probablement tel que celui dont Érasme se servait
+pour cachet[446]: c'est, du moins, ce qui semble résulter de plusieurs
+lettres d'Érasme à Pirckheimer.--Dans celle datée de Bâle, le 9 janvier
+1523, après s'être plaint de la gravelle dont il souffrait depuis
+longtemps, il ajoute:--«_De fusili Erasmo rectè conjecturas: felicius
+provenire solet ex materia cupro stannoque temperata; et Terminus, qui a
+tergo est, obstat quòminus facies feliciter exprimatur._»--«Vos
+conjectures sont justes, à l'égard du portrait d'Érasme qu'on veut
+fondre: un mélange de cuivre et d'étain réussit ordinairement mieux que
+tout autre, et le Terme qui est par derrière s'oppose à ce qu'on puissè
+rendre heureusement l'expression de la figure[447].»--Il termine en le
+chargeant de tous ses compliments pour Durer, et en se réjouissant de ce
+que l'artiste ait trouvé _sutorem suum_, faisant sans doute allusion à
+des critiques que Pirckheimer avait faites de ses œuvres, et auxquelles
+l'artiste s'était probablement soumis.
+
+En novembre 1523, Érasme avait reçu un essai en plomb de son portrait;
+il l'avait envoyé à un ami, sans doute pour le consulter, et le 21 du
+même mois, en priant Pirckheimer de saluer de nouveau leur Apelles
+(_Resaluta nostrum Apellem_), il lui demandait ce que cet essai était
+devenu[448].
+
+Le 8 février 1524[449], il revient sur la fonte de son buste ou
+médaillon:--«Je vous avais écrit relativement à l'image d'Érasme que
+l'on devait peindre; mais, à ce que je vois, mes lettres ne vous sont
+pas parvenues. Si l'artiste voulait faire un modèle en plomb, en
+retouchant les angles, la foute réussirait mieux. Toutefois, un mélange
+de cuivre et d'étain rend mieux la figure. Enfin, si la figure d'Érasme
+était fondue seule, sans le Terme, je pense que l'entreprise réussirait
+mieux, car l'épaisseur de la pierre et de la masse, qui est par
+derrière, s'oppose à ce que le visage et le cou soient bien rendus. On
+pourra essayer des deux manières: s'il réussit, qu'il fonde et vende à
+son profit: s'il veut m'envoyer quelques-unes des meilleures épreuves,
+afin que j'en fasse cadeau à mes amis, je lui compterai ce qu'il
+voudra.»
+
+Il paraît que la fonte réussit; car Érasme annonce à Pirckheimer, le 8
+janvier 1525[450], qu'il a reçu «la première épreuve de son portrait
+fondu, avec un médaillon peint par Apelles.» Il ajoute:--«Je désirerais
+être peint par Durer: pourquoi pas, par un si grand artiste? mais le
+pourra-t-il? il avait commencé à Bruxelles à tracer mes traits au
+charbon; mais cette esquisse doit être, je le crois, depuis longtemps
+détruite. S'il peut quelque chose, d'après mon médaillon fondu et de
+mémoire, qu'il fasse pour moi ce qu'il a fait pour vous, bien qu'il vous
+ait donné un peu trop d'embonpoint.»
+
+Bientôt Érasme reçut le portrait fondu de Bilibalde, avec un médaillon
+peint également de la main d'Albert Durer[451].--«Je les ai placés,
+écrivait-il le 5 février 1525, sur les deux murailles de ma chambre à
+coucher, afin que, de quelque côté que je me tourne, Bilibalde se
+présente à ma vue.»
+
+On apprend par une lettre du 28 août suivant[452] combien les procédés
+les plus ordinaires aujourd'hui, pour le moulage, étaient peu répandus à
+cette époque. Pirckheimer avait voulu faire reproduire en plâtre le
+buste ou médaillon d'Érasme et le sien; mais Érasme lui répond:--«Je ne
+trouve ici (à Bâle) personne qui sache mouler en plâtre des figures;
+aussi aurais-je préféré que le modèle fût resté entre vos mains. Saluez
+Durer, prince de l'art d'Apelles.»
+
+L'année suivante, l'artiste combla les vœux d'Érasme, en exécutant son
+portrait de mémoire et avec le secours de son buste ou médaillon. Érasme
+avait reçu ce portrait à Bâle dans le courant de juin 1526, et il
+écrivait à Pirckheimer[453]:--«Je songe à ce que je pourrais faire pour
+Albert Durer; il est digne d'une éternelle mémoire. Si mon portrait
+n'est pas très-ressemblant, il n'y a pas lieu de s'en étonner, car je ne
+suis plus tel que j'étais il y a plus de cinq années. Travaillé par la
+fièvre depuis deux ans, j'ai tellement souffert de la gravelle, que mon
+pauvre petit corps a toujours été en s'amoindrissant, comme il arrive
+après les maladies.»
+
+D'après la gravure de ce portrait, exécutée sur cuivre par Durer
+lui-même[454], Érasme est représenté debout à mi-corps, écrivant sur un
+pupitre placé sur une table, et tenant son écritoire dans la main
+gauche. Il est coiffé d'un bonnet qui lui enveloppe toute la tête, ses
+yeux sont baissés et semblent suivre ce que sa main droite écrit. Une
+ample robe de docteur l'enveloppe. À l'angle de la table on voit un vase
+rempli de fleurs. Des livres, dont un tout grand ouvert, se trouvent sur
+une planche un peu au-dessous de la table. Dans le haut on lit
+l'inscription suivante:
+
+ Imago Erasmi Rotterodami
+ Ab Alberto Durero ad
+ Vivam effigiem delineata.
+ Την χρειττω τα συγγαμματα MDXXVI.
+ [image]
+
+Dans cette gravure, le visage d'Érasme est moins maigre que dans les
+portraits de Holbein. La lettre d'Érasme explique bien ce qui pouvait
+manquer à la fidèle ressemblance. Néanmoins, satisfait de l'œuvre du
+maître nurembergeois, Érasme avait voulu célébrer son génie dans un
+petit traité spécialement composé en son honneur; mais nous n'avons pas
+trouvé cet éloge parmi ses œuvres, et tout porte à croire qu'il n'aura
+pas été publié.
+
+Quoi qu'il en soit, Érasme aura eu la gloire d'être peint par les deux
+plus grands artistes allemands de son siècle: Albert Durer et Hans
+Holbein. Le premier n'a représenté qu'une fois sa physionomie, tandis
+que le peintre de Bâle l'a souvent reproduite. Holbein devait à Érasme
+ces nombreux témoignages de sa reconnaissance, car ce fut Érasme qui, en
+1526, lui ayant fait faire son portrait, l'engagea à se rendre en
+Angleterre et à se présenter, avec ce portrait et une lettre de
+recommandation, au chancelier Thomas Morus[455]. Nous n'avons pas trouvé
+cette lettre dans la correspondance imprimée d'Érasme, qui contient
+cependant plus de _treize cents lettres_ de cet infatigable écrivain. On
+peut supposer qu'elle devait être conçue dans le même sens que celle
+qu'Érasme avait donnée à Holbein pour le savant Pierre Ægidius
+d'Anvers:--«Celui qui vous remettra cette lettre est celui qui m'a
+peint. Je ne vous ennuierai point d'une longue recommandation, puisque
+c'est un artiste remarquable. S'il désire voir Quentin (Matzis), vous
+pourrez lui indiquer sa maison. Ici (à Bâle) les arts meurent de froid
+(_frigent_); il se rend en Angleterre pour ramasser quelques angelots
+(monnaie d'or anglaise de ce temps)[456].»--On sait que, parvenu à
+Londres, Holbein fut accueilli par Thomas Morus, grâce au portrait et à
+la lettre d'Érasme, son ami, avec le plus grand empressement: logé dans
+le palais du chancelier, il y passa près de deux années, occupé à
+l'orner des peintures les plus remarquables. Il n'oublia pas de faire
+plusieurs répétitions du portrait de son protecteur de Bâle. Érasme y
+est ordinairement représenté à mi-corps, la tête couverte d'une sorte de
+bonnet de velours, et vêtu d'une robe de professeur, les mains placées
+l'une dans l'autre, à moitié cachées par la bordure. La figure de
+l'auteur de l'Éloge de la Folie, anguleuse et maigre comme celle de
+Voltaire, est vue de trois quarts; ses yeux expriment la finesse, la
+vivacité, l'intelligence, et toute sa physionomie respire le calme et la
+douceur.
+
+Presque tous les portraits d'Érasme par Holbein sont restés en
+Angleterre; on peut les y admirer aujourd'hui, soit dans les palais de
+la reine, soit dans les principales collections particulières. Mais nous
+ignorons ce qu'est devenu le portrait d'Érasme peint et gravé par
+Durer.--L'illustre écrivain de Rotterdam, méritait bien d'exercer le
+pinceau des deux principaux maîtres de l'école allemande. Indépendamment
+de sa science presque universelle, de son érudition profonde, qui
+n'avait pas étouffé son imagination, de l'esprit qu'il déploya dans
+son _Encomium Moriæ_, en osant railler publiquement les passions, les
+vices et les folies des hommes de toutes les conditions, sans excepter
+les rois et les papes, son caractère n'était pas moins recommandable que
+son talent. Il voulut rester modéré dans un temps de luttes violentes,
+s'exposant aux calomnies de tous les partis, pour demeurer fidèle aux
+grands principes de la tolérance et de la charité chrétienne. Il donna
+l'exemple du désintéressement et de l'indépendance, bien qu'il fût
+sollicité par les plus puissants princes de l'Europe de mettre sa plume
+au service de leur cause.--«Je ferais facilement ma fortune auprès des
+princes, écrivait-il de Bâle en 1518[457] à Pirckheimer; mais pour moi
+la liberté est la chose la plus précieuse qu'il y ait au monde: tout ce
+qui s'achète à ses dépens m'a toujours paru acheté trop cher.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+ Missions que remplit Pirckheimer dans l'intérêt de sa patrie.--Sa
+ retraite définitive des affaires publiques.--_Le char triomphal de
+ l'empereur Maximilien_, dessiné et gravé par Durer, et décrit par
+ Pirckheimer.--Agitation de l'Allemagne, chagrins de Bilibalde.
+
+1512--1527
+
+
+Pirckheimer, jouissant d'une immense fortune et souvent atteint de la
+goutte, paraît avoir fait assez peu de cas des succès de l'ambition
+satisfaite. Après la mort de sa femme, ses amis l'avaient poussé de
+nouveau, pour le distraire, à rentrer au sénat de Nuremberg. Il y fut
+chargé de plusieurs missions importantes. En 1512, envoyé à Cologne pour
+réclamer de l'empereur le rétablissement et le maintien des priviléges
+de sa patrie, il fut assez heureux pour réussir à faire agréer sa
+requête. Dans la suite, il représenta plusieurs fois la ville de
+Nuremberg aux diètes allemandes et dans d'autres assemblées, et s'y fit
+constamment remarquer par son éloquence et sa fermeté[458]. Ces succès
+excitèrent de nouveau contre lui l'envie et le ressentiment de ses
+anciens ennemis. Bilibalde, dégoûté de la politique, résolut de se
+retirer définitivement des fonctions publiques. Indépendamment des
+calomnies auxquelles il se voyait exposé, il avait une autre raison,
+malheureusement trop réelle, pour désirer le repos. La goutte, à
+laquelle il était sujet depuis sa jeunesse, lui laissait peu de moments
+sans douleurs. Il demanda donc au sénat de le dispenser de prendre part
+plus longtemps au gouvernement de sa patrie. Mais cette assemblée refusa
+de faire droit à ce désir. Elle connaissait le zèle, l'intégrité de
+Pirckheimer; elle n'ignorait pas que son caractère et son talent étaient
+fort appréciés à la cour impériale, et que son influence était puissante
+auprès de Charles-Quint, successeur de Maximilien. Le sénat répondit
+donc qu'il ne pouvait consentir à ce que Bilibalde privât sa ville
+natale de son savoir, de sa longue expérience des affaires et de son
+crédit: seulement, il fut décidé qu'en considération de ses infirmités,
+il serait dispensé d'aller en mission. Pirckheimer se soumit à cette
+décision, et continua, un peu malgré lui, à prendre part aux
+délibérations du conseil nurembergeois. Mais, dans l'emploi de son
+temps, la politique n'occupa plus qu'une petite place: l'art et l'étude
+des lettres absorbèrent presque tous ses moments. Sa maison devint le
+rendez-vous des savants, et, selon l'expression de son biographe, elle
+était considérée comme l'asile des érudits: _Hospitium, seu diversorium
+eruditorum_; les affreuses douleurs dont il souffrait ne l'empêchaient
+pas de se livrer à ses études favorites[459]. Il entretenait également
+un commerce fort actif de lettres avec les amis qu'il avait,
+non-seulement en Allemagne, mais en Italie, en Espagne, en Suisse et
+dans les Pays-Bas.
+
+C'est à cette époque, que, de concert avec Albert Durer, il composa _le
+char triomphal de l'empereur Maximilien_, emblème allégorique des vertus
+et du gouvernement de ce prince, et dont les gravures passent pour des
+chefs-d'œuvre. Ce char ne consiste qu'en huit morceaux joints en
+largeur; ils ont été gravés sur bois. On a souvent confondu cet ouvrage
+avec _l'arc triomphal_ du même empereur, grand in-folio gravé sur bois
+également, sous la direction de Durer; mais l'exécution du _char_ est
+beaucoup mieux réussie, et sa composition n'est pas moins remarquable.
+Pirckheimer en fit une élégante description en latin, et la dédia, en
+son nom et au nom d'Albert, à l'empereur Maximilien, qui le remercia et
+le félicita dans une lettre latine, écrite d'Inspruck le 29 mars
+1518[460].
+
+Ce prince aimait les arts, et se délassait des plus importantes affaires
+d'État en cultivant la gravure sur bois: on lui a même attribué celles
+qui accompagnent le Theuerdank[461]. Il était donc fort capable
+d'apprécier le génie de Durer; mais il est probable que, dans cette
+circonstance, il fut surtout flatté de voir son nom loué comme le modèle
+de toutes les vertus nécessaires à un grand prince. La composition de
+Durer est conçue dans un style qui rappelle les errements de l'ancien
+art germanique. Cependant, elle présente, dans quelques-unes de ses
+parties, des réminiscences des bas-reliefs de la colonne Trajane, ou des
+arcs de Titus et de Constantin, à Rome. L'ensemble de cette œuvre révèle
+une perfection à laquelle la gravure sur bois n'est pas encore revenue,
+et le dessin du maître s'y montre véritablement supérieur[462].
+
+La part que Bilibalde prit à cet ouvrage, dont il fournit le sujet à
+Durer, fit diversion à ses douleurs physiques et à ses inquiétudes
+d'homme d'État. L'agitation religieuse redoublait en Allemagne, et elle
+s'étendait même aux pays limitrophes. La ville de Nuremberg, comme celle
+de Bâle, était troublée par les doctrines nouvelles de Luther et de ses
+adhérents ou imitateurs. Au milieu des discussions religieuses, qui
+allaient bientôt dégénérer en de sanglants combats, les partisans de la
+modération et de la tolérance, tels qu'Érasme et Pirckheimer, se
+trouvaient exposés aux récriminations et aux calomnies des deux partis.
+Érasme lui écrivait de Bâle le 19 octobre 1527[463]: «_Perit concordia,
+charitas, fides, disciplina, mores, civilitas: quid superest?_» «La
+concorde, la charité, la foi, la discipline, les mœurs, la civilité
+périt: que reste-t-il?» Pirckheimer ne se plaignait pas moins amèrement.
+«_Vide, mi Erasme, quid iniquitas non audeat, præcipuè illorum hominum
+qui populi devorant peccata, cœlique claudendi et reserandi se jus
+habere existimant._» «Vois, mon cher Érasme, ce qu'ose l'iniquité,
+principalement de ces hommes qui dévorent les péchés du peuple, et
+prétendent avoir seuls le droit d'ouvrir et de fermer les portes du
+paradis[464].»
+
+Comme il arrive presque toujours aux époques de querelles religieuses,
+la diversité des opinions pénétra dans les familles, et celle de
+Pirckheimer, jusqu'alors parfaitement unie, fut bientôt troublée.
+Bilibalde avait deux sœurs, l'une, nommée _Charitas_, était abbesse du
+couvent de Sainte-Claire de Nuremberg, dans lequel l'autre vivait simple
+religieuse, avec une des filles de son frère. Agité par les doctrines
+des réformateurs, le couvent n'était plus la maison de l'obéissance et
+de la prière. Bilibalde avait fait l'éducation de ses sœurs, il leur
+avait appris le latin, qu'elles écrivaient fort correctement et même
+avec élégance, et il entretenait avec elles une correspondance qui a été
+publiée dans ses œuvres[465]. Les lettres de Charitas donnent une haute
+idée de son instruction, et montrent qu'elle avait un goût très-vif pour
+les ouvrages de l'antiquité grecque ou latine, particulièrement pour les
+traités de Plutarque, que son frère traduisait en latin pour elle.
+Néanmoins, tout en lisant les auteurs profanes, elle restait
+scrupuleusement soumise à la règle de son ordre. Bilibalde aimait
+tendrement ses sœurs; il voulut tenter de ramener la paix dans leur
+communauté, et plus encore dans leur conscience. Il leur députa donc son
+ami, Philippe Mélanchthon, dont la modération, la douceur, la charité
+étaient appréciées des sectes les plus violentes et les plus opposées.
+Nous ignorons le résultat de cette conférence. Ce qui paraît certain,
+c'est qu'en voulant garder un milieu entre des doctrines, ou plutôt des
+passions irréconciliables, Pirckheimer se vit exposé aux attaques des
+fanatiques de toutes les opinions. Loin de répondre, il n'opposa que le
+silence et la résignation aux invectives de ses ennemis, et s'éloigna de
+plus en plus des affaires publiques.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+ Mort d'Albert Durer, regrets de Pirckheimer, sentiments
+ d'Érasme.--Épitaphe de Durer.--Dernières années de
+ Bilibalde.--Gravure faisant allusion à ses chagrins.--Mort de
+ Pirckheimer.
+
+1528--1530
+
+
+Au milieu de ces chagrins, Pirckheimer éprouva bientôt une douleur
+beaucoup plus vive par la mort de son cher Durer; il le perdit à
+Nuremberg, le 6 avril 1528, dans toute la force de son génie, et alors
+qu'il était parvenu à l'apogée de sa gloire. Il s'empressa de faire part
+de ce triste événement à leurs amis communs, et voici ce qu'il écrivait
+à Udalric ou Ulrich Hutten[466]: «Bien que, mon cher Udalric, une longue
+vie soit au nombre des plus chers désirs des hommes, je pense néanmoins
+qu'on ne peut rien imaginer de plus intolérable qu'une existence qui se
+prolonge longtemps. J'en fais moi-même la triste expérience tous les
+jours: car, pour ne rien dire des maux qu'amène la vieillesse, et du
+cortége obligé de tant de maladies qu'elle traîne avec elle, que peut-il
+arriver de plus triste à un homme, que d'avoir à déplorer chaque jour,
+non-seulement la perte de ses enfants et de ses proches, mais encore
+celle de ses amis les plus chers? Quoique j'aie été déjà bien souvent
+éprouvé par la mort inévitable d'un grand nombre des miens, je crois
+cependant n'avoir jamais ressenti jusqu'à ce jour une douleur aussi vive
+que celle que m'a causée la perte subite de notre excellent ami Albert
+Durer. Et ce n'est point à tort, puisque, de tous les hommes qui ne
+m'étaient point attachés par les liens du sang, il n'en est aucun que
+j'aie plus aimé, ni que j'aie autant estimé, à cause de ses innombrables
+vertus et de sa probité. Aussi, mon cher Udalric, n'ignorant pas que tu
+partages cette douleur avec moi, je n'ai pas craint de me laisser aller,
+en ta présence, à toute l'effusion de mes regrets, afin que nous
+puissions ensemble payer à cet ami si cher le juste tribut de nos
+larmes. Il est mort, notre Albert, mon très-cher Udalric; déplorons,
+hélas! l'ordre inexorable de la destinée, la misérable condition des
+hommes, et l'insensible dureté de la mort. Un tel homme, si supérieur,
+nous est enlevé, alors que tant d'autres, inutiles et sans aucune
+valeur, jouissent constamment d'une heureuse chance, et prolongent leur
+vie au delà des limites assignées à la plupart des hommes...»
+
+Nous n'avons pas la réponse de Hutten, mais nous trouvons celle
+d'Érasme, datée de Bâle, le 24 avril 1528[467]; elle est laconique et
+sèche, et l'expression de ses regrets, confondue au milieu d'une foule
+de nouvelles qui semblent l'intéresser davantage, est formulée à l'aide
+d'un lieu commun, digne plutôt d'un sophiste grec que d'un philosophe
+chrétien. «_Quid attinet_, dit-il, _Dureri mortem deplorare, quum simus
+mortales omnes? Epitaphium illi paratum est in libello meo_.» «À quoi
+sert de déplorer la mort de Durer, puisque nous sommes tous mortels? Je
+lui ai préparé une épitaphe dans mon petit livre.» (Celui dont nous
+avons parlé plus haut, et qu'Érasme devait composer pour faire l'éloge
+d'Albert).--Voilà tout ce qu'Érasme trouve à dire sur la mort d'un
+artiste qu'il comparait à Apelles.
+
+Pirckheimer se montra beaucoup plus sensible à la mort de son ami; il
+lui fit ériger, à ses frais, un tombeau dans le cimetière Saint-Jean, de
+Nuremberg, et, sur une table d'airain fixée à ce monument, il fit graver
+l'épitaphe suivante[468]:
+
+ Me (Memoriæ) Alb. Dur.
+ Quidquid Alberti Dureri mortale fuit,
+ Sub hoc conditur tumulo.
+ Emigravit VIII idus aprilis, MDXXVIII.
+
+Plus tard, il déplora sa perte dans une élégie en distiques latins, et,
+peu satisfait de la promesse d'Érasme, il lui composa dans la même
+langue, et en vers, trois épitaphes[469]. L'élégie peint bien les
+sentiments les plus intimes de son âme et sa profonde douleur:
+
+«Toi qui m'étais si attaché depuis tant d'années, Albert, la plus grande
+part de mon âme, dont la conversation m'était si agréable, et dans le
+sein duquel je pouvais verser en sûreté mes plus secrètes pensées,
+pourquoi abandonnes-tu si vite ton malheureux ami, et te hâtes-tu de
+t'éloigner pour ne jamais revenir? Il ne m'a pas été permis de soulever
+ta tête, de toucher ta main, ni de t'adresser mes tristes et derniers
+adieux; car, à peine la maladie t'avait-elle obligé à te mettre au lit,
+que la mort, accourant, s'est emparée de ta personne. Hélas!
+espérances vaines! Combien notre esprit est impuissant à prévoir les
+maux qui nous menacent et qui tombent sur nous à l'improviste! La
+Fortune, prodigue à ton égard, t'avait tout donné, comme tu le méritais:
+l'intelligence, la beauté, là bonne foi unie à la probité. La mort s'est
+hâtée de tout te ravir. Toutefois, la cruelle n'a pu t'enlever ta
+renommée; car le génie de Durer et son illustre nom brilleront tant que
+les astres éclaireront cette planète. Ô toi, l'honneur et l'une des
+gloires les plus pures de notre nation, va, monte au ciel sous la
+conduite du Christ. Là, tu jouiras à toujours de la récompense due à ton
+mérite; tandis que nous, ici-bas, nous errons à l'ombre de la mort,
+prêts à être engloutis, sur notre barque fragile, dans l'océan des âges.
+Enfin, lorsque Christ voudra bien nous accorder cette grâce, nous
+pénétrerons après toi dans le même chemin. En attendant, versons sur le
+sort de notre ami des larmes amères, la plus douce consolation des
+affligés. Joignons-y des prières pour apaiser le Tout-Puissant, s'il
+daigne accueillir nos vœux. Et pour que rien ne manque au tombeau
+d'Albert, répandons-y des fleurs, des narcisses, des violettes, des lis,
+des guirlandes de roses,--Dors, ami, du sommeil des bienheureux, car
+l'homme de bien ne meurt pas, il repose dans le sein du Christ.»
+
+La mort de l'artiste éminent avec lequel il passait la plus grande
+partie de sa vie dans une douce intimité, et le renouvellement des
+attaques et des calomnies auxquelles il se voyait depuis longtemps
+exposé, répandirent sur les dernières années de Pirckheimer un voile de
+sombre tristesse. S'il dédaigna de répondre par des discours ou des
+écrits aux attaques de ses envieux et de ses ennemis, il voulut
+néanmoins laisser à la postérité un témoignage irrécusable de leur
+acharnement et de sa résignation. Vers la fin de 1528, faisant un effort
+sur lui-même, et luttant contre la cruelle maladie qui l'accablait, il
+composa le sujet d'un emblème, ou allégorie, faisant allusion à sa vie
+et aux traverses auxquelles elle avait été exposée. Une colonne, d'ordre
+composite, surmontée d'une corbeille de fruits et de fleurs, soutient
+par deux liens, comme on suspend un cadre, un tableau de forme carrée,
+décoré d'ornements, sculptés dans le sens de sa hauteur. Dans le champ
+de ce tableau, arrondi par une guirlande de feuilles de myrthe, on voit
+une enclume, sur la base de laquelle est représenté un bouleau, antique
+emblème de la maison Pirckheimer. Sous l'enclume, une femme gît étendue,
+soutenant sa tête avec sa main droite, et endurant avec calme, sans
+aucun signe d'impatience ou de douleur, les coups violents et répétés
+qui sont frappés sur l'enclume pesant sur son corps. Son nom, écrit à
+côté, indique, alors même que son attitude ne le ferait pas reconnaître,
+que cette femme est la _Tolérance_. À l'un des côtés de l'enclume, une
+autre femme se tient debout: c'est l'_Envie_, qui saisit et enserre
+dans des tenailles un cœur d'homme, qu'elle place et tient au milieu des
+flammes qui brûlent sur l'enclume. En face, une troisième femme, la
+_Tribulation_, tenant à deux mains un triple marteau, frappe, de toute
+la force de ses bras, sur le cœur que l'_Envie_ présente à ses coups
+redoublés. Entre ces deux femmes, qu'on prendrait pour des Furies, est
+placée une quatrième femme, portant sur son visage l'expression de la
+résignation et de la sérénité; les yeux tournés vers le ciel, comme pour
+y puiser sa force et sa consolation, elle élève également la main
+droite: c'est l'_Espérance_. À sa prière, on voit descendre d'en haut
+comme une rosée céleste, qui, tombant goutte à goutte, vient rafraîchir,
+au milieu des flammes, le pauvre cœur tenaillé par l'_Envie_ et frappé
+par la _Tribulation_. Au bas du fût de la colonne, et appuyés sur sa
+base, deux petits génies ailés, tenant à la main une trompette
+recourbée, complètent cette composition, qui se distingue par une grande
+originalité[470]. «Bilibalde, ajoute son biographe Rittershusius[471],
+voulut sans doute démontrer par cette allégorie quelle était sa
+tolérance et sa résignation, ayant mis son unique espoir en Dieu, duquel
+seul il attendait son secours et sa délivrance, disant avec David:
+«_Auxilium meum a Domino, gui fecit cœlum et terram._» Mon secours est
+dans le Seigneur, qui a fait le ciel et la terre.»
+
+Pirckheimer fit graver sur cuivre cet emblème, par un artiste habile,
+probablement par un des meilleurs élèves de son ami Durer; il en fit
+tirer un grand nombre d'épreuves, et les plaça, comme ses armoiries, au
+frontispice de ses livres. Le comte d'Arundel retrouva cette gravure,
+comme un certificat de propriété, lorsque, cent ans plus tard, il acheta
+en partie la bibliothèque du sénateur de Nuremberg[472].
+
+Si la composition de cette allégorie est remarquable au point de vue
+religieux et philosophique, son exécution, comme œuvre d'art, n'est pas
+moins curieuse à étudier. Sans présenter la sûreté de traits, la
+fermeté, la netteté, la délicatesse de dessin d'Albert Durer, elle a été
+évidemment inspirée par sa manière. Sous le rapport de l'idéal, la
+figure de l'_Espérance_ laisse beaucoup à désirer; mais l'_Envie_ est
+d'un style plus pur, tandis que l'expression de la _Tolérance_ est bien
+dans son rôle de patience et de résignation. Nous regrettons de ne pas
+connaître le nom de l'artiste qui a gravé cette composition: son talent
+n'était certainement pas indigne du grand maître qui lui avait enseigné
+l'art de manier le burin. Cette invention de Bilibalde et le soin qu'il
+prit à en surveiller l'exécution prouvent qu'il aimait la gravure, cet
+art dans lequel Durer s'est montré si supérieur et si fécond.
+
+Nous trouvons dans l'œuvre sur bois de Durer[473] une composition qui
+paraît avoir été exécutée pour être placée sur les livres de
+Bilibalde.--On y voit les armes de Pirckheimer, à droite le bouleau, à
+gauche un écusson représentant une Syrène couronnée, tenant dans chacune
+de ses mains ses deux queues de poisson; le tout soutenu par deux
+Génies, au milieu desquels est un buste en manière de Terme, avec un
+trident au-dessus de la tête; dans le haut, l'inscription suivante:
+
+ Sibi et amicis Liber Bilibaldi Pirckheimer.
+
+On remarque dans le même œuvre une autre composition d'Albert dont
+l'entourage seul est terminé, tandis que le milieu est resté blanc. Cet
+espace était probablement destiné à une gravure emblématique des
+armoiries des Pirckheimer; car, en bas, des Génies soutiennent l'écusson
+sur lequel est le bouleau, tandis que des colonnes, des ornements, un
+Satyre et une cigogne entourent le cadre resté en blanc.
+
+On doit croire, d'après l'intimité qui régnait entre l'artiste et
+Bilibalde, que ce dernier possédait l'œuvre des estampes du maître et
+de ses élèves, et qu'il devait avoir également quelques-unes de ses
+peintures; mais son biographe ne nous apprend absolument rien à ce
+sujet.
+
+Une année à peine après avoir composé et fait graver son emblème,
+Bilibalde succomba sous les étreintes de la cruelle maladie dont il
+souffrait depuis longtemps. Il mourut le 21 décembre 1530, et son corps
+fut déposé dans le cimetière Saint-Jean de Nuremberg, à côté de son cher
+Durer. On lisait sur son tombeau l'inscription suivante, gravée sur une
+table d'airain scellée sur la pierre sépulcrale:
+
+
+ Bilibaldo Pirckheimero patritio
+ Ac senatori Nurimberg. Divorum
+ Maximil. et Caroli V, Augg. Consiliario,
+ Viro utique in præclaris rebus
+ Obeundis prudentiss. Græce
+ Juxta ac latinè Doctiss.
+ Cognati tanquam stirpis Pirckeimeriæ
+ Ultimo, Dolenter hoc s. p.
+ Vixit ann. LX.D.XVI. Obiit Die
+ XXII Mens. Decemb. an christianæ
+ Salutis MDXXX.
+ Virtus interire nescit[474].
+
+
+La mort de Pirckheimer excita de vifs regrets parmi les savants: Érasme,
+dans une lettre au duc Georges de Saxe, écrite de Fribourg en mai
+1531[475], fait un pompeux éloge du sénateur de Nuremberg, et rappelle
+les services qu'il rendit aux lettres, en publiant, pour la première
+fois, ainsi que nous l'avons rapporté, un grand nombre d'auteurs grecs
+et latins. Mais encore que son épitaphe ait raison de dire que «la vertu
+ne périt pas avec la mort,» qui se rappellerait aujourd'hui le nom du
+dernier des Pirckheimer, si l'art de Durer, son ami, ne s'était chargé
+de le faire revivre?
+
+
+
+
+JEAN WINCKELMANN
+
+1717--1768
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+ Naissance de Winckelmann.--Pauvreté de ses parents.--Ses études à
+ Steindall.--Le recteur Toppert.--Voyage à Berlin et retour à
+ Steindall.--Il devient précepteur.--Il veut se rendre en
+ France.--Il est admis co-recteur à Seehausen.
+
+1717--1748
+
+
+Winckelmann est un exemple frappant de ce que peut le travail opiniâtre
+mis au service d'une idée persévérante. Sorti des rangs les plus obscurs
+de la société, pauvre, sans protecteurs, ne pouvant compter que sur
+lui-même, il sut trouver dans la force de son caractère les ressources
+qui lui manquaient et surmonter tous les obstacles. Soutenu par l'étude,
+il traversa, sans se laisser abattre, les plus belles années de sa
+jeunesse dans une condition inférieure et tout à fait indigne de son
+génie. Il fut récompensé de tant d'efforts dans son âge mûr, et les
+douze dernières années de son existence s'écoulèrent au milieu des
+jouissances les plus pures que lui procurèrent l'amour du beau et
+l'admiration la mieux sentie des œuvres de la statuaire antique. Cette
+dernière partie de sa vie passée à Rome fut si bien remplie, qu'il a pu
+dire dans une lettre à un de ses amis: «Je crois être du petit nombre
+des personnes qui sont parfaitement satisfaites, et à qui il ne reste
+rien à désirer: qu'on trouve un autre homme qui puisse dire cela avec
+vérité[476]!»
+
+Winckelmann naquit, le 9 décembre 1717[477], à Steindall, petite ville
+de la vieille marche de Brandebourg. Il y fut baptisé le 12 du même
+mois, et reçut, ainsi qu'on a pu le constater par son acte de baptême
+retrouvé dans ses papiers après sa mort, les prénoms de _Jean-Joachim_.
+Mais, dans la suite, il supprima ce dernier prénom, soit, comme on l'a
+dit, qu'il le trouvât peu harmonieux, soit qu'un seul lui parût
+suffisant[478].
+
+Il était fils d'un cordonnier que sa pauvreté condamnait à un travail
+sans relâche pour vivre et pour soutenir sa famille. En attendant que
+son enfant fût en âge de l'aider, le père l'envoya suivre les leçons de
+l'école primaire de Steindall, s'imposant les plus grands sacrifices,
+dans l'espérance qu'il parviendrait peut-être plus tard à obtenir la
+place de diacre ou de pasteur d'une petite cure dans les environs.
+L'enfant fit des progrès rapides sous la direction du recteur de
+Steindall, nommé Toppert. Mais l'âge et les infirmités ayant obligé son
+père à cesser tout travail, pour entrer dans une maison de charité où il
+devait passer le reste de ses jours, le jeune écolier se trouva
+complétement isolé, sans aucune ressource, à un âge qui ne lui
+permettait pas encore de gagner sa vie. La Providence, en le soumettant
+à cette rude épreuve, ne l'abandonna point: elle toucha le cœur du
+recteur Toppert, et lui inspira la pensée de prendre soin de son élève.
+Frappé des dispositions de l'enfant, de sa facilité pour apprendre et
+retenir, de sa supériorité sur ses condisciples et de la douceur de son
+caractère, le recteur se chargea de pourvoir à son éducation. Il lui
+accorda une des places de choristes de la cure, et l'autorisa, quoique
+bien jeune, à donner des leçons ou répétitions de lecture à ses petits
+camarades et à en percevoir la rétribution. Avec ces ressources si
+minimes et si précaires, le sous-maître de douze ans pouvait vivre tant
+bien que mal, en continuant ses études, et il trouvait moyen de mettre
+de côté quelques petites économies pour adoucir le sort de son
+malheureux père.
+
+Bientôt, par un retour commun aux choses d'ici-bas, le recteur eut
+besoin des services de son élève: Toppert devint aveugle, et il
+n'hésita pas à faire appel aux sentiments généreux de Winckelmann, le
+priant de lui servir de guide et d'appui. L'élève s'empressa d'aller
+au-devant du désir de son bienfaiteur, et il fut bientôt admis dans la
+maison du recteur comme un ami et presque comme un fils.
+
+Toppert aimait les lettres et possédait une bibliothèque assez bien
+garnie de livres classiques, parmi lesquels on voyait de bonnes éditions
+des principaux auteurs grecs et latins. Ne pouvant plus parcourir leurs
+ouvrages avec ses propres yeux, le recteur empruntait ceux de
+Winckelmann, auquel il faisait faire de fréquentes lectures, à haute
+voix, des poëtes, des historiens, des orateurs et des philosophes de
+l'antiquité. Ces lectures, accompagnées des remarques du maître,
+formaient le goût de l'élève, et le préparaient à pousser plus avant
+l'étude et l'analyse des langues grecque et latine.
+
+Dès cette époque, Winckelmann révélait son goût d'antiquaire: on raconte
+qu'à ses heures de loisir, ses récréations consistaient à explorer les
+collines sablonneuses de Steindall, pour y chercher des vases antiques
+d'origine romaine. On dit même qu'on peut voir encore aujourd'hui, à la
+bibliothèque de Seehausen, deux urnes qu'il aurait trouvées dans une de
+ces fouilles.
+
+En 1733, à l'âge de seize ans, il obtint de son bienfaiteur la
+permission d'aller à Berlin, pour commencer, ce qu'on appelle en
+Allemagne, les cours académiques. Adressé, avec une lettre de
+recommandation du bon Toppert, au recteur d'un établissement
+d'instruction appelé le gymnase de Kolln, il y fut admis comme
+sous-maître ou surveillant, fonctions correspondantes à celles, si
+décriées par les écoliers, de maître d'étude dans nos colléges. Il
+sortit bientôt de ce gymnase pour entrer dans un autre nommé Baaken, où
+le recteur lui offrit la table et le logement, ce qui lui permettait de
+faire passer quelques secours à son père.
+
+Il y avait alors à Berlin, et peut-être cet usage s'y est-il conservé,
+des associations d'étudiants nommées _chœurs_, qui, après les heures des
+classes, se répandaient par bandes dans la ville, en chantant aux
+portes, dans les rues, sur les places et au milieu des promenades, des
+morceaux d'opéras ou de musique d'église. Après l'exécution, ils
+faisaient une collecte parmi les auditeurs, comme nos chanteurs des
+rues. On raconte que notre savant, en herbe, le futur président des
+antiquités à Rome, prit part à ces concerts en plein vent, et trouva,
+dans leurs recettes provenant de la générosité du public, un soulagement
+à sa gêne, bien voisine de la misère.
+
+Après un séjour d'une année à Berlin, Winckelmann fut rappelé à
+Steindall par Toppert, qui lui fit donner la place de chef des
+choristes, emploi qui consistait à diriger une bande de jeunes chanteurs
+donnant des concerts dans les lieux publics. Quatre années se passèrent
+ainsi, sans qu'aucun changement de quelque importance vînt améliorer la
+position du jeune homme.
+
+Mais si la fortune échappait constamment à ses efforts, il trouvait une
+ample compensation dans les trésors de science et d'érudition qu'il
+commençait à entasser dans son esprit et dans sa prodigieuse mémoire. Il
+avait épuisé, par ses continuelles lectures, tous les livres appartenant
+aux bibliothèques de la petite ville de Steindall. Pressé par le désir
+d'augmenter ses connaissances, désir qui ne l'abandonna jamais, il
+résolut de se rendre à l'université de Halle, l'une des premières de
+l'Allemagne, afin d'y compléter ses études, et aussi dans l'espoir d'y
+trouver une occupation moins précaire et plus lucrative que celle qu'il
+remplissait à Steindall. Mais, après deux années d'un travail assidu, il
+se trouva déçu de cet espoir. Ses amis s'efforcèrent vainement de lui
+procurer un emploi; et sa position était devenue tellement malheureuse,
+pendant son séjour à Halle, qu'il fut réduit souvent à ne vivre que de
+pain et d'eau, et encore le pain lui était-il fourni par ses camarades.
+Cependant, cette cruelle situation ne l'empêcha pas d'aller visiter,
+pour la première fois, la ville de Dresde et son musée, et de conserver,
+de la vue des chefs-d'œuvre qu'il y admira, une impression ineffaçable.
+
+Il fallait vivre, et Winckelmann, perdant l'espérance d'être admis comme
+professeur dans un établissement public, s'estima heureux d'être
+accueilli comme précepteur chez un magistrat du pays d'Halberstadt: il y
+passa quelque temps; mais cet emploi allait mal à l'esprit
+d'indépendance et à l'imagination exaltée, quoique couverte sous une
+apparence de froideur, de notre jeune érudit. En étudiant les auteurs
+grecs et latins, il se transportait avec eux par la pensée dans les pays
+qu'ils décrivent, et son plus vif désir était de suivre leurs relations
+sur les lieux mêmes où se sont passés les faits qu'ils racontent. C'est
+ainsi que la lecture approfondie des commentaires de César lui inspira
+une telle envie de se rendre en France, que, sans argent, sans aucune
+lettre de recommandation et, qui plus est, sans savoir un mot de
+français, il se dirigea, dans le cours de 1741, vers les frontières de
+ce pays. Mais la guerre, qui venait d'éclater, l'empêcha de mettre son
+projet à exécution; il revint donc sur ses pas, à son grand regret, et
+se trouva trop heureux d'être admis de nouveau comme précepteur, d'abord
+chez un capitaine de cavalerie en garnison à Osterbourg, ensuite chez le
+grand bailli, à Heimersleben. C'est dans cette dernière maison qu'il fit
+la connaissance du co-recteur de Seehausen. Ce fonctionnaire, nommé
+Buysen, ayant apprécié l'instruction aussi variée que solide du jeune
+précepteur, le prit en amitié, et en quittant son co-rectorat de
+Seehausen pour un poste plus avantageux, il l'y fit admettre à sa place.
+
+Winckelmann faisait son entrée dans la carrière publique de
+l'enseignement par un emploi bien modeste et fort au-dessous de son
+mérite. Son devoir consistait à donner aux enfants les premières leçons
+des langues grecque et latine, et à leur enseigner les principes de la
+religion luthérienne. Une trop grande instruction nuit quelquefois à
+l'enseignement élémentaire, et il est rare qu'un professeur qui possède
+une vaste érudition et qui voit les choses de haut, sache assujettir son
+esprit à montrer les premiers éléments de la grammaire, et à corriger
+les règles du _liber Petri_ ou du _que retranché_[479].
+
+Dans les commencements, Winckelmann ne réussit donc que médiocrement à
+satisfaire ses élèves et surtout leurs parents. Mais sincèrement résolu
+à remplir ses fonctions en conscience, il fit bientôt deux parts de son
+temps. Dans la journée, c'est-à-dire depuis six heures du matin jusqu'à
+neuf du soir, tout entier à ses devoirs de co-recteur et armé d'une
+patience inaltérable, il expliquait à ses jeunes élèves les éléments du
+latin et du grec, corrigeait leurs compositions et savait exciter leurs
+progrès, en encourageant leur émulation pour le travail. La fin de la
+classe venue, Winckelmann sans prendre la moindre récréation, consacrait
+la plus grande partie de la nuit à l'avancement de sa propre
+instruction.--«Il reprenait ses lectures favorites, méditait, écrivait,
+faisait des extraits; à minuit il s'endormait; réveillé à quatre heures,
+il rallumait sa lampe et se remettait au travail jusqu'à six heures,
+instant auquel il retournait près de ses disciples. Décidé quelquefois à
+abréger encore le temps de son sommeil, il ne fermait les yeux qu'après
+s'être attaché au pied une sonnette dont le moindre mouvement
+l'éveillait[480].» Comme son désir de voyager ne l'avait pas abandonné,
+il apprit à fond, pendant ses longues veilles, les langues italienne,
+française et anglaise, qu'il avait commencé à étudier précédemment.
+
+Tel fut l'emploi du temps de Winckelmann pendant les cinq années et
+demie[481] qu'il passa dans le co-rectorat de Seehausen. Quels trésors
+d'érudition et de linguistique ne dut-il pas amasser dans ces études
+opiniâtres et sans relâche, et où trouver alors en Europe un autre
+savant aussi entièrement absorbé par le travail?--Néanmoins, sur la fin
+de son séjour à Seehausen, le découragement commençait à s'emparer de
+cette âme si forte et si désintéressée. Se trouvant toujours aux prises
+avec la gêne, malgré ses efforts pour améliorer sa position,
+n'entrevoyant dans l'avenir aucun avancement, aucune indépendance,
+dégoûté de répéter tous les jours les mêmes leçons à des enfants
+presqu'en bas âge, il résolut de chercher à sortir d'une situation à la
+fois précaire et décourageante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+ Le comte de Bunau et son Histoire de l'Empire.--Winckelmann demande
+ à être attaché à son service.--Il est admis à travailler dans sa
+ bibliothèque à Nöthenitz.--Son collaborateur Franken.--Travaux à
+ Nöthenitz.--Voyages à Dresde.--Le nonce Archinto.--Conversion de
+ Winckelmann au catholicisme.
+
+1748--1754
+
+
+La Saxe possédait alors dans le comte Henri de Bunau un grand seigneur
+ami des lettres, qui, après avoir rempli avec distinction plusieurs
+fonctions publiques très-importantes, s'était retiré dans une de ses
+terres, pour consacrer sa vie à écrire l'histoire de l'empire
+d'Allemagne. D'abord conseiller intime de l'empereur Charles VII, à
+l'élection duquel il avait contribué, le comte, après la mort de ce
+prince, était rentré au service d'Auguste III, électeur de Saxe, roi de
+Pologne, qui l'avait également admis dans ses conseils. Mais la
+politique et l'ambition n'absorbaient pas tout son temps: amateur
+passionné de l'étude, il vivait souvent retiré dans son château de
+Nöthenitz, situé à peu de distance et au midi de Dresde. C'est là, de
+1725 à 1743, qu'il composa l'_Histoire des Empereurs et de l'Empire
+d'Allemagne, tirée des meilleurs historiens et des archives, et
+accompagnée d'appendices destinés à éclaircir le droit public de
+l'Allemagne et la généalogie des maisons souveraines_. Cet ouvrage,
+publié en quatre parties in-4º, est malheureusement incomplet, car il
+ne s'étend que jusqu'au règne de Conrad Ier (918) inclusivement. Nous
+ne nous permettrons pas de juger cette vaste composition, ne l'ayant pas
+lue; mais on s'accorde à faire l'éloge du choix des documents qu'elle
+renferme, de l'ordre et de la critique éclairée avec lesquels les faits
+sont présentés et appréciés, et les écrivains allemands ont vivement
+regretté qu'elle soit restée inachevée. Pour écrire et coordonner ce
+grand ouvrage, l'auteur avait fait d'immenses recherches; et comme il
+aimait les livres, et surtout les éditions rares et précieuses, il avait
+consacré des sommes très-considérables à l'acquisition d'un grand nombre
+de traités, écrits non-seulement dans les langues anciennes, mais encore
+dans tous les idiomes modernes. Il avait aussi réuni une collection
+d'estampes, principalement de celles qui se rapportaient à l'Allemagne,
+à ses annales, à ses familles souveraines et féodales. Pour mettre et
+maintenir l'ordre dans les livres comme dans les gravures, le comte de
+Bunau avait établi un bibliothécaire à Nöthenitz, et il y occupait
+plusieurs jeunes gens à des recherches relatives à son Histoire de
+l'Empire. Indépendamment de son amour pour les lettres, le comte était
+doué d'une bienveillance naturelle, dont la renommée était répandue dans
+toute la Saxe. On l'a surnommé le Peiresc allemand[482], et sa conduite
+à l'égard de Winckelmann montre que cette comparaison avec l'illustre
+conseiller au parlement d'Aix était méritée.
+
+Le 18 juin 1748, notre co-recteur de Seehausen, poussé à bout de
+patience par ses fastidieuses fonctions, se déterminait à envoyer au
+comte une sorte de supplique, écrite péniblement en un français
+barbare[483], et dans laquelle il le priait «de le placer dans un coin
+de sa bibliothèque, pour copier de rares anecdotes qui seront publiées
+dans l'Histoire de l'Empire.»
+
+Le comte de Bunau accueillit avec bienveillance la demande du
+co-recteur; mais, avant de l'admettre, il voulut savoir quelles études
+il avait suivies, afin de s'assurer s'il était capable de faire
+convenablement les recherches historiques dont il avait besoin.
+Winckelmann, au comble de la joie, s'empressa de répondre au comte le 10
+juillet 1748, en lui donnant les explications les plus précises sur sa
+vie et sur ses études. Mais cette fois, il écrivit en latin élégant,
+sans doute pour prouver sa connaissance de cette langue.
+
+Après avoir rappelé ses études à Berlin, à Halle et même à Iéna, où il
+avait voulu apprendre la médecine et la géométrie, il indique plus
+particulièrement les cours d'histoire et de droit public qu'il a
+suivis depuis son séjour à Seehausen. Sous la direction d'un comte Louis
+de Hanses, autrefois secrétaire de l'ambassadeur du roi de Danemark à
+Paris, d'où il avait rapporté une collection très-considérable des
+meilleurs historiens français, il s'est lancé dans le champ des annales
+de ce pays. Il a lu deux fois le Dictionnaire de Bayle, et a recueilli,
+en le parcourant, un énorme volume de mélanges. Sans négliger les
+auteurs grecs, et spécialement Sophocle, qu'il a toujours entre les
+mains, il a lu avec attention les historiens modernes les mieux notés,
+tels que l'_Abrégé de l'Histoire de France_ du père Daniel; l'_Abrégé de
+l'Histoire d'Angleterre_ de Rapin Thoyras; les _Annales_ de de Thou et
+_celles_ de Grotius; le _Code diplomatique_ de Leibnitz; le _Traité de
+la paix et de la guerre_ de Grotius, avec les _Commentaires_ de
+Gronovius et de Barbeyrac. Il insiste particulièrement sur les
+recherches qu'il a faites sur l'histoire de l'Allemagne, de ses familles
+princières, et de ses principaux événements, jusqu'à la paix d'Utrecht.
+Il termine en disant qu'il vient d'accomplir sa trentième année, et il
+entre, sur sa personne et même sur sa manière de se vêtir, dans des
+détails qui montrent combien il craignait de ne pas être admis chez le
+comte de Bunau[484].
+
+Le savant historien de l'Empire accueillit favorablement les
+explications de Winckelmann, et il lui fit savoir qu'il l'admettait à
+travailler, dans sa bibliothèque, aux recherches qu'il lui indiquerait,
+aussi bien qu'à une partie du catalogue. Notre co-recteur, au comble de
+la joie, après avoir justifié de son instruction, voulut également
+convaincre son protecteur de sa bonne conduite: il lui envoya donc, par
+une lettre du 28 juillet 1748, trois certificats: l'un du surintendant
+général de la province de l'ancienne marche de Brandebourg, l'autre de
+l'inspecteur de Seehausen, et le troisième du conseil de cette ville.
+«Rien ne m'oblige, ajoutait-il, à partir d'ici, où je jouis d'un honnête
+nécessaire et de la table de quelques bons amis. Mais le désir
+inexprimable de m'attacher à un ministre aussi respectable et aussi
+éclairé que Votre Excellence, et mon ardent amour pour les sciences et
+les beaux-arts l'emportent sur la considération de tous les agréments
+que j'ai[485].» C'est la première fois qu'on entend Winckelmann parler
+de _son ardent amour pour les beaux-arts_. D'où lui venait ce goût,
+quelle circonstance en avait développé le germe dans son esprit? On
+l'ignore; mais on doit être près de la vérité en supposant que la
+lecture assidue des grands poëtes de l'antiquité, tels qu'Homère et
+Virgile, avait fait naître en lui des aspirations vers le beau, et
+entretenu le désir de contempler les monuments de l'art antique, dont
+il est souvent question chez les principaux auteurs grecs et romains.
+
+Quoi qu'il en soit, Winckelmann quitta Seehausen vers la fin d'août
+1748, et vint s'installer à Nöthenitz dans les premiers jours de
+septembre. Il y prit possession de son emploi, qui consistait à faire
+des recherches et des extraits pour l'histoire de l'Empire, et fut
+bientôt en faveur auprès du comte de Bunau, fort en état d'apprécier la
+profonde érudition de ce collaborateur.
+
+Winckelmann avait trouvé à Nöthenitz un savant modeste, Jean-Michel
+Franken, bibliothécaire du comte, chargé spécialement de dresser le
+catalogue de cette immense collection; il venait de publier le
+_specimen_ de ce travail[486]. Quoique, dans la suite, Winckelmann et
+Franken aient échangé de nombreuses lettres, dans lesquelles on trouve
+toute l'effusion d'une amitié aussi tendre que sincère, ils vécurent à
+Nöthenitz avec assez de froideur. Franken convient[487] qu'ils ne se
+connaissaient alors pas assez, et n'avaient pas su se comprendre.
+Accoutumé à vivre dans une solitude presque continuelle, Winckelmann
+avait contracté des habitudes singulières: pendant longtemps, il ne
+voulut se nourrir que de légumes et de fruits, et il fuyait la table de
+Franken, qui lui avait offert de vivre en commun. Bien qu'une froide
+circonspection régnât entre eux, ils s'entretenaient tous les jours de
+littérature, et vivaient ensemble, sinon dans la confiance et
+l'intimité, au moins dans un échange convenable d'égards et de
+politesses.
+
+Pendant six années, du mois de septembre 1748 jusqu'à la fin du même
+mois 1754, Winckelmann fut occupé à Nöthenitz, soit à faire des
+recherches pour le comte, soit à rédiger le catalogue des ouvrages se
+rapportant à l'histoire de l'Allemagne[488]. Dans les intervalles de
+repos que lui laissait ce travail monotone, son imagination reprenait le
+dessus, et il étudiait la collection de gravures anciennes que possédait
+le comte de Bunau. Quelquefois aussi, s'échappant de Nöthenitz, il se
+rendait à Dresde, non-seulement pour y voir les tableaux de l'électeur
+de Saxe, roi de Pologne, mais pour y examiner attentivement les statues
+antiques et les nombreuses reproductions en plâtre des chefs-d'œuvre de
+Rome et de Florence. La vue de ces copies redoublait son désir de se
+rendre en Italie, afin de pouvoir y jouir de toute la beauté des
+originaux.
+
+Le nonce du saint-siége près de la cour de Pologne et de Saxe était
+alors le prélat Archinto, d'une noble famille milanaise, prêtre d'un
+grand mérite, qui devint plus tard cardinal; il était lié avec le comte,
+quoique ce ministre fût luthérien, et il allait quelquefois visiter sa
+bibliothèque à Nöthenitz. Dans une de ses excursions, il y avait
+rencontré Winckelmann, et facilement deviné que sa véritable vocation
+était de vivre à Rome. Allant au-devant des désirs les plus ardents de
+notre antiquaire, il lui proposa de lui faciliter les moyens de se
+rendre et de se fixer dans cette ville. Mais préalablement, il fallait
+que Winckelmann se décidât à abjurer le luthéranisme, pour entrer dans
+le sein de la religion catholique. Notre savant hésita pendant quelque
+temps, et finit par s'y déterminer. Loin de nous la pensée de mettre en
+doute la sincérité de ses convictions nouvelles, et de vouloir scruter
+au fond de sa conscience les véritables motifs de son changement de
+religion. Mais, sans faire injure à sa mémoire, il est permis de croire
+que le désir de voir Rome et ses monuments ne fut pas étranger à cette
+grave détermination. La lettre qu'il écrivit, le 17 septembre 1754, au
+comte de Bunau, pour lui apprendre sa résolution, loin de respirer la
+foi vive d'un néophyte, renferme des explications assez singulières sur
+son changement. D'abord, le soin de sa santé demande qu'il quitte pour
+quelque temps le travail et les livres, et qu'il cherche à se dissiper
+davantage. Ensuite, l'amitié qu'il a contractée avec une personne qu'il
+ne nomme pas, «non l'amitié que doivent pratiquer les chrétiens, mais
+celle dont l'antiquité nous a fourni quelques exemples aussi rares
+qu'ils seront immortels,» l'a déterminé à son changement. «D'ailleurs,
+la brièveté de la vie, et les bornes étroites de nos connaissances, sont
+deux motifs puissants pour un homme qui, comme lui, a passé sa
+jeunesse dans la pauvreté.... et ce serait une puérilité punissable que
+d'occuper, jusque dans la vieillesse, l'esprit qui nous a été donné pour
+un objet plus élevé à des choses qui ne peuvent servir qu'à exercer
+notre mémoire.» Il fait donc appel au cœur plein de bonté de son
+protecteur, et prie «le Dieu de tous les hommes, de toutes les nations
+et de toutes les sectes, de faire miséricorde à son maître.» Il termine
+en priant le comte de le juger avec sa bienveillance ordinaire. «Quel
+est l'homme, ajoute-t-il, qui agit toujours avec sagesse? Les dieux, dit
+Homère, n'accordent aux hommes qu'une certaine portion de raison par
+jour.»
+
+Telles sont les raisons que donne Winckelmann de son changement de
+religion; et l'on voit qu'il est tellement pénétré des maximes de
+l'antiquité, qu'il ne peut s'empêcher, même dans une question de
+controverse, de s'appuyer sur l'opinion que le vieil Homère prête aux
+dieux de l'Olympe.
+
+Le comte de Bunau, tout en regrettant de perdre un si précieux
+collaborateur, non-seulement ne lui adressa aucune observation, mais lui
+conserva, comme par le passé, sa confiance et son amitié. Winckelmann,
+de son côté, garda le plus affectueux souvenir des bontés de son premier
+protecteur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+ Winckelmann à Dresde.--Le peintre Œser, l'antiquaire Lippert.--M.
+ de Hagedorn.--Chrétien Gotlob Heyne.--Le comte de Brühl, Auguste
+ III, M. de Heinecken.--Le musée de Dresde.--Acquisitions faites en
+ Italie et ailleurs.--État des tableaux pendant un siècle, leurs
+ restaurations.
+
+1754--1755
+
+
+Winckelmann quitta Nöthenitz au commencement de novembre 1754, pour
+venir s'établir à Dresde. Il paraît que le nonce Archinto, d'accord avec
+le père Rauch, confesseur du roi de Pologne, lui avait assuré une
+pension modique, et l'avait engagé à passer quelque temps dans cette
+ville avant de se rendre en Italie.
+
+À Dresde, Winckelmann vint loger chez le peintre Œser, établi dans cette
+ville depuis 1739. Cet artiste, originaire de Presbourg, avait suivi
+pendant sept ans les cours de peinture à l'Académie de Vienne, où il
+remporta le prix étant encore jeune. Plus tard, il avait étudié pendant
+deux années chez Raphaël Donner, célèbre sculpteur viennois, pour allier
+au talent de la peinture celui de bien modeler, ainsi que l'étude du
+costume et de l'antique[489]. Œser jouissait à Dresde d'une grande
+réputation, passait pour un homme fort instruit, et avait peint
+plusieurs tableaux d'autel qui se trouvaient alors à la nouvelle
+église catholique, et qui étaient estimés des connaisseurs[490].
+
+Sous la direction d'Œser, Winckelmann commença réellement ses études sur
+l'art, études qu'il ne devait plus interrompre jusqu'à la fin de sa vie.
+Mais comme son goût et ses travaux antérieurs le ramenaient constamment
+vers les œuvres de l'antiquité, il se lia également avec un homme qui,
+dans un autre genre, partageait son admiration pour les anciens: c'était
+Lippert, grand amateur d'empreintes ou reproductions de pierres gravées
+antiques. Issu de parents pauvres, comme Winckelmann, Lippert, après
+avoir été obligé, pour vivre, d'exercer le métier de vitrier, s'était
+élevé, à force de travail et d'intelligence, jusqu'à la connaissance
+approfondie du grec et du latin; il apprit également le dessin et la
+peinture, et parvint à se faire nommer professeur de dessin des pages de
+l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Il avait une véritable passion pour
+les pierres gravées, dont il possédait une assez belle collection. Mais
+ses ressources ne lui permettant pas de l'augmenter au gré de ses
+désirs, il se mit à reproduire, à l'aide d'une pâte blanche et
+brillante, de sa composition, les empreintes des plus belles pierres
+qu'il pût se procurer, à Dresde et ailleurs, par l'entremise de ses amis
+et de ses protecteurs. Avant l'arrivée de Winckelmann à Dresde, il
+venait de publier un millier de ces empreintes, qu'il offrait aux
+amateurs sous le titre de:--«_Gemmarum anaglyphicarum et diaglyphicarum
+ex præcipuis Europæ museis selectarum Ectypa, M. ex vitro obsidiano et
+massa quœdam, studio Philippi Danielis Lippert, fusa et effecta; Dresde,
+1753, in-4º._»--Il augmenta dans la suite cette collection, et en publia
+les catalogues en 1755, 1767 et 1776.--La première publication de
+Lippert ouvrait à Winckelmann un nouveau champ d'études: il s'empressa
+de le parcourir avec la sagacité qu'il apportait à tous ses travaux.
+Profitant des explications de Lippert lui-même, il ne tarda pas à
+acquérir, dans la glyptique, des connaissances précieuses, qu'il étendit
+plus tard à Florence, en rédigeant le catalogue des pierres gravées du
+baron de Stosch, et qui lui furent très-utiles pour expliquer, dans son
+_Histoire de l'art_, plus d'un monument de la sculpture antique.
+
+À côté d'Œser et de Lippert, un autre personnage paraît avoir exercé
+alors une assez grande influence sur les idées de Winckelmann: nous
+voulons parler de Chrétien Louis de Hagedorn, frère du poëte allemand de
+ce nom. Porté par son goût vers les beaux-arts, il leur donna toujours
+la préférence sur les fonctions publiques qui lui furent conférées par
+l'électeur de Saxe, roi de Pologne. Bien que secrétaire de légation dans
+différentes cours, depuis 1737, et en dernier lieu résident de la Saxe
+près de l'électeur de Cologne, M. de Hagedorn passait une grande partie
+de son temps à Dresde, où il s'occupait de ses recherches favorites sur
+les artistes et leurs ouvrages. En 1755, il avait publié en français
+dans cette ville: «_Sa lettre à un amateur de la peinture, avec les
+éclaircissements historiques sur un cabinet_ (le sien) _et les auteurs
+des tableaux qui le composent, ouvrage entremêlé de digressions sur la
+vie de plusieurs peintres modernes._»--Cet ouvrage est surtout curieux,
+aujourd'hui, par les notices qu'il contient sur les artistes
+contemporains de l'auteur. Il n'était que le prélude de son ouvrage
+principal, intitulé: «_Réflexions sur la peinture_, qu'il publia en
+1762[491], et qui lui valut l'année suivante la place de directeur des
+Académies des Beaux-Arts de Dresde et Leipzig.»--Les _Réflexions sur la
+peinture_ sont coordonnées avec méthode, et elles renferment
+d'excellents conseils, appuyés sur l'exemple des maîtres. On y voit que
+l'auteur connaissait à fond l'histoire de la peinture dans ses
+différentes écoles: il donne aux peintres d'histoire des préceptes qui
+méritent d'être médités. «Mais son goût particulier pour le paysage
+perce dans tout le cours de l'ouvrage, et ce genre y est traité avec
+prédilection. À l'article des _tableaux de conversation_, il ouvre une
+nouvelle carrière aux spéculations de l'observateur et aux conceptions
+du peintre; il tâche d'élever ce genre à un plus haut degré de
+perfection[492].»
+
+_Les Réflexions sur la peinture_ de M. de Hagedorn exercèrent longtemps,
+en Allemagne, une grande influence sur l'esthétique de l'art. Bien
+qu'elles n'eussent pas encore été publiées lorsque Winckelmann vint à
+Dresde se lier avec leur auteur, il suffit de parcourir plusieurs
+chapitres de ce livre, notamment celui des _Limites de l'Imitation_ et
+celui de l'_Allégorie_[493], et de les rapprocher de quelques théories
+de l'historien de l'art chez les anciens, pour comprendre l'influence
+que M. de Hagedorn a exercée sur ses appréciations et sur ses idées.
+L'auteur des _Réflexions sur la peinture_ ne se bornait pas à écrire sur
+les arts; il les cultivait avec un certain talent, et il a publié, sous
+le modeste titre d'_Essai_ (Versuch), une suite de têtes et de paysages
+gravés par lui à l'eau-forte, mais sans révéler quel avait été son
+maître.
+
+Tout en visitant le musée de Dresde, Winckelmann continuait avec ardeur
+la lecture et l'étude des auteurs anciens, tels que Pausanias et Pline,
+chez lesquels il cherchait les inspirations du premier ouvrage qu'il
+était en train de composer. C'est dans la bibliothèque du comte de
+Brühl[494], ouverte au public, qu'il allait souvent faire ses
+recherches. Il ne tarda pas à s'y lier avec un jeune homme doué
+également des dispositions les plus heureuses, et que le sort n'avait
+pas mieux traité du côté de la fortune, Chrétien Gotlob Heyne. Il était
+né en 1729, à Chemnitz, en Saxe, où son père était tisserand. Un de ses
+parrains, qui était ecclésiastique, s'étant chargé de son éducation, il
+avait fait des progrès remarquables; mais sa jeunesse se passait, comme
+celle de Winckelmann, à lutter contre la misère. Il était alors en
+qualité de copiste, avec cent écus de traitement, attaché à la
+bibliothèque du comte de Brühl, de même que Winckelmann avait été
+attaché à celle du comte de Bunau. La conformité de positions et de
+travaux rapprocha sans doute ces deux hommes, dont l'un devait bientôt
+être considéré comme l'oracle du goût, et comme le révélateur le plus
+instruit et le plus sûr des beautés de l'art chez les anciens; tandis
+que l'autre, suivant une route analogue, allait s'élever au premier rang
+parmi les doctes professeurs des universités allemandes, et placer sous
+l'autorité de son nom les meilleures éditions des auteurs classiques.
+
+Le comte de Brühl, au service duquel le jeune Heyne était attaché,
+exerçait, depuis 1733, les fonctions de premier ministre d'Auguste III,
+roi de Pologne et électeur de Saxe. Nous n'avons point à tracer le
+portrait de ce favori, non plus que celui de son maître. L'histoire a
+peut-être le droit de les juger sévèrement, au point de vue de la
+politique et de l'administration: elle doit blâmer leur imprévoyance,
+leur légèreté, leur orgueil, leurs fautes, qui exposèrent la Saxe aux
+plus grands désastres et la mirent à deux doigts de sa perte. Mais ayant
+voué nos recherches à l'histoire de l'art exclusivement, il serait
+injuste de notre part de ne pas reconnaître l'amour du roi et de son
+favori pour les belles choses, et les services qu'ils ont rendus à la
+Saxe, en y introduisant les chefs-d'œuvre de l'art moderne. Nous nous
+associerons donc volontiers au jugement que porte, du prince et de son
+ministre, l'auteur du Catalogue de la galerie royale de Dresde[495]: «Si
+c'est à l'histoire, dit-il, qu'appartient le droit de juger les princes,
+et leurs vertus comme leurs faiblesses, l'historiographe du musée a
+l'avantage de n'avoir à parler que des qualités les plus brillantes
+d'Auguste III. Il en est de même du célèbre comte de Brühl, son
+conseiller dévoué, l'exécuteur de sa volonté royale: il apparaît dans
+cette sphère d'activité comme un homme qui, dès qu'il s'agit de
+poursuivre une noble tendance, s'applique avec un zèle non moins
+remarquable, et souvent de son propre mouvement, à accomplir d'une
+manière grandiose les vœux de son royal maître.»
+
+Mais si le ministre servit et encouragea l'amour du roi pour les
+beaux-arts, on ne doit pas oublier la part que prit à cette noble
+entreprise un véritable amateur, aussi distingué par son savoir que par
+son goût délicat, Charles-Henri de Heinecken, conseiller intime de Saxe
+et de Pologne, secrétaire de confiance du comte de Brühl, et son ami le
+plus fidèle. Il est certain que M. de Heinecken dirigea souvent les
+préférences du roi et de son ministre, et les détermina, plus d'une
+fois, à faire des acquisitions de tableaux et d'autres objets précieux.
+Il était merveilleusement propre à remplir ce rôle d'appréciateur,
+s'étant occupé toute sa vie, nonobstant ses emplois à la cour, de l'art,
+des artistes et de leurs œuvres. En 1755, il commençait à publier son
+«_Recueil d'estampes, d'après les plus célèbres tableaux de la galerie
+royale de Dresde_[496].» Il composa par la suite plusieurs autres
+ouvrages sur les arts, dont le plus estimé est celui qui a pour titre:
+_Idée générale d'une collection complète d'estampes, avec une
+Dissertation sur l'origine de la gravure et sur les premiers livres
+d'images_[497]. M. de Heinecken avait réuni un très-beau cabinet de
+tableaux, gravures et médailles. Le Catalogue du musée de Dresde cite
+une acquisition de cent trente-deux tableaux, la plupart de Cranach et
+d'autres peintres de l'ancienne école allemande, qu'il fit, le 21 juin
+1769, de l'électeur de Saxe, fils du roi Auguste III, pour le prix de
+sept mille neuf cents écus, payés d'avance[498]. Mais les dépenses
+énormes qu'il avait été obligé de faire pour la gravure des planches de
+la galerie de Dresde l'obligèrent, sur la fin de sa vie[499], à céder
+ces planches et son riche cabinet à l'électeur, moyennant une pension
+viagère, et aujourd'hui les tableaux qui lui ont appartenu se trouvent,
+en partie, réunis au musée de Dresde.
+
+C'est sous le règne d'Auguste III (1733 à 1763) que se sont faites les
+plus nombreuses et les plus belles acquisitions de cette galerie. On
+peut dire, avec une entière vérité, que cette collection doit au roi et
+à son ministre la haute réputation dont elle jouit en Europe, et l'éclat
+qui la rend l'égale de celles de Rome, Florence, Paris et Madrid. Sans
+entrer dans les détails, et pour ne citer que des chefs-d'œuvre, il
+suffira de dire que ce fut pendant cette période, malgré les embarras
+d'argent et les revers d'une guerre désastreuse, que furent achetés, à
+Modène, la _Madeleine_ et la _Nuit_, du Corrège; le _Christ à la
+Monnaie_, du Titien; à Venise, la célèbre _Vierge_, de Hans Holbein; à
+Plaisance, la _Madone de Saint-Sixte_, de Raphaël[500].
+
+Une tradition, très-honorable pour la mémoire du roi Auguste III, se
+rattache à l'arrivée de ce dernier tableau à Dresde. Ce prince, qui
+avait beaucoup admiré ce chef-d'œuvre en passant par Plaisance, en 1733,
+était impatient de le revoir. «Il avait ordonné qu'il fût immédiatement
+déballé et exposé au château. Lorsqu'on l'eut porté à la salle du trône,
+comme on tardait quelque peu à le placer à son jour le plus favorable,
+c'est-à-dire à la place même où se trouvait le trône royal, le roi
+éloigna précipitamment le siége de sa propre main, en disant: _Place au
+grand Raphaël_[501]!»
+
+Pour conduire à bonne fin des négociations aussi délicates que celles
+qui devaient aboutir à la cession de ces tableaux et de bien d'autres
+dans toutes les parties de l'Europe, le comte de Brühl se servait
+d'intermédiaires d'un esprit fin et délié, vrais diplomates de l'art,
+sachant tenter la cupidité des possesseurs par l'appât de prix
+très-élevés et par d'autres avantages. Parmi ceux que cite
+l'introduction du catalogue de Dresde, nous regrettons de retrouver nos
+anciennes connaissances[502], le vieux Zanetti de Venise, le chanoine
+Louis Crespi de Bologne, et le cosmopolite Algarotti, qui aimait l'art,
+mais plus encore l'argent. Les détails révélés par l'auteur du catalogue
+donnent une triste idée de la facilité avec laquelle ces intermédiaires
+se mettaient à la disposition du roi de Pologne pour dépouiller
+l'Italie, leur propre patrie, de ses chefs-d'œuvre.
+
+Mais si Modène, Plaisance, Bologne et Venise perdaient à cet échange de
+vieilles toiles et de panneaux de bois, chargés de couleurs, livrés
+contre les florins ou les thalers du roi-électeur, Dresde pouvait
+s'enorgueillir à bon droit de la munificence de son prince, et de
+l'ardeur de son ministre à exciter et servir la passion de son maître
+pour les plus belles choses. «Des dépenses qui, à cette époque, ont
+peut-être été taxées de prodigalité, par cela même qu'elles n'avaient
+pour but que de satisfaire le goût si noble et si élevé du roi,
+devinrent avec le temps, dit M. Hübner, une mesure de finance
+très-heureuse; car les sommes très-considérables qui furent dépensées
+alors pour l'acquisition de ces chefs-d'œuvre de l'art (outre que le
+capital s'en est trouvé décuplé) portent encore aujourd'hui les plus
+hauts intérêts, si l'on considère les avantages pécuniaires résultant
+pour le pays de l'affluence d'étrangers qu'y attire chaque année la
+célébrité de notre galerie.» Ces réflexions de l'auteur du catalogue de
+Dresde[503] sont pleines de justesse: elles prouvent que, même dans
+l'ordre économique, les œuvres d'art ont une valeur bien supérieure à
+leur prix intrinsèque, valeur qui s'accroît de siècle en siècle, et qui
+devient, pour ainsi dire, inappréciable, en attirant de toutes les
+parties du monde civilisé les hommes qui ont le sentiment du beau.
+
+Mais tout en félicitant la Saxe, et Dresde en particulier, de posséder
+un des premiers musées de l'Europe, nous devons dire que, jusqu'à ces
+derniers temps, les tableaux eux-mêmes avaient eu beaucoup à souffrir de
+l'abandon dans lequel on les avait laissés, et du local où ils restèrent
+confinés pendant plus d'un siècle. Ces tableaux, avant l'heureuse
+construction du musée actuel[504], étaient exposés à des alternatives de
+chaud, de froid et d'humidité, qui exerçaient tour à tour, sur les
+toiles les plus solidement peintes et sur les panneaux de bois les mieux
+empâtés, leur influence destructive. «Ajoutons à cela une calamité,
+particulière surtout à Dresde: nous voulons parler du chauffage à la
+houille, qui devenait malheureusement toujours plus général et
+remplissait l'atmosphère d'un épais nuage de suie, pénétrant par les
+fenêtres les mieux fermées dans l'intérieur de tout bâtiment[505].»
+
+Le triste état de la plupart des tableaux appela leur restauration. En
+général, c'est une opération très-délicate, dangereuse même, et que les
+vrais amis de l'art n'admettent qu'à la dernière extrémité car qui peut
+se flatter de restaurer, c'est-à-dire de refaire Raphaël, Titien,
+Corrège, Rubens et les autres maîtres? Cependant, presque tous les
+chefs-d'œuvre qu'on admire à Dresde durent passer par les mains des
+rentoileurs et restaurateurs; et M. Hübner nous révèle un fait des plus
+tristes, mais en même temps des plus curieux: c'est que «la restauration
+de la célèbre _Nuit_ a plus rapporté à Palmaroli, que l'original n'avait
+valu au pauvre Correggio[506].» Aujourd'hui, grâce au nouveau local dans
+lequel les tableaux ont été installés, grâce surtout aux soins tout
+particuliers dont ils sont l'objet, les amateurs doivent espérer que de
+semblables nécessités ne se renouvelleront plus de longtemps.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+ Artistes attachés à la cour d'Auguste III.--Premier ouvrage de
+ Winckelmann: _Réflexions sur l'imitation des artistes grecs dans la
+ peinture et la sculpture_.
+
+1755
+
+
+Ce n'est pas seulement par l'acquisition d'un grand nombre de tableaux
+que la mémoire du roi Auguste III doit se recommander à la postérité: on
+sait que pendant le long règne de ce prince l'art brilla d'un vif éclat
+à sa cour, et qu'on y vit les artistes les plus en vogue appelés de
+toutes les parties de l'Europe, pour concourir à l'embellissement de la
+capitale de la Saxe. Tandis que Dieterich, attaché au service du comte
+Brühl depuis l'âge de dix-huit ans, s'efforçait, comme un nouveau
+Protée, de donner à ses compositions les apparences les plus disparates,
+imitant tour à tour Salvator Rosa, Berghem, Watteau et Rembrandt, et
+peignant même des sujets de miniatures pour la célèbre manufacture de
+porcelaine de Meissen, dont il fut directeur, on voyait Raphaël Mengs
+s'élever dans une voie plus sérieuse, avec la prétention avouée de
+remettre en honneur les vrais principes; la Rosalba décorer de ses
+délicieux pastels plusieurs salles du palais du roi; le Belotto, dit
+Canaletto, reproduire avec un grand charme les vues de Dresde et des
+plus beaux sites de la Saxe; Louis de Silvestre, premier peintre du
+roi-électeur, peindre soit à fresque, soit à l'huile, tantôt à Varsovie,
+tantôt à Dresde, de grandes compositions historiques ou mythologiques,
+exécutées avec facilité, ainsi que les portraits des principaux
+personnages de la cour[507]; Charles Hutin diriger l'école de sculpture
+de Dresde, et Wille, Moitte et Balechou graver les tableaux du roi et de
+son ministre[508].
+
+Vivant au milieu d'une cour où l'art tenait une si grande place,
+Winckelmann, pour se conformer au désir du nonce Archinto, s'était
+efforcé de jeter sur le papier les réflexions que la vue de tant de
+belles choses avait fait naître dans son esprit. Mais, conséquent avec
+ses études antérieures, tout en admirant les modernes, c'était sur les
+anciens qu'il avait concentré ses méditations. Il se décida, vers le
+milieu de 1755, à les publier à Dresde, sous le titre de _Réflexions sur
+l'imitation des artistes grecs dans la peinture et la sculpture_. Mais
+il nous apprend, dans une lettre au comte de Bunau[509], du 5 juin 1755,
+auquel il envoyait quelques feuilles de son travail en communication,
+qu'elles n'étaient pas destinées pour cet ouvrage, «et je puis dire avec
+vérité, ajoute-t-il, qu'on me les a, pour ainsi dire, arrachées des
+mains.»
+
+Les _Réflexions_ de Winckelmann contiennent en germe une partie des
+idées qu'il développa plus tard dans son grand ouvrage sur l'histoire de
+l'art. On y voit qu'il fait de l'étude et de l'imitation des ouvrages de
+la statuaire antique une règle bien préférable à l'étude de la nature,
+qui, selon lui, ne doit venir qu'après celle des modèles laissés par
+l'antiquité. Il expose, à sa manière, les causes de la supériorité des
+artistes grecs, à rendre la beauté des formes du corps humain, et loue
+ces maîtres d'avoir trouvé une beauté supérieure, en général, à celle
+que présentent les types les plus remarquables de l'espèce humaine. Il
+essaye de donner l'explication de la manière, adoptée par les anciens,
+pour dégrossir et travailler leurs marbres; il la compare aux méthodes
+modernes, particulièrement à celle de Michel-Ange, qu'il s'efforce
+d'expliquer d'après Vasari. Il fait un magnifique éloge «de ces grands
+traits, de cette noble simplicité, de cette grandeur tranquille» qui
+caractérisent les statues grecques, et il loue, avec raison, Raphaël
+d'avoir imprimé à ses figures de vierges, particulièrement à la Madone
+de Saint-Sixte, «un mélange merveilleux de douce innocence et de majesté
+céleste.» Il cite la statue du _Laocoon_ comme le modèle de l'art, et,
+avec Pline, celle du _Gladiateur mourant_ comme «le chef-d'œuvre de
+l'antiquité le plus étonnant pour l'expression.» II fait une excursion
+dans le champ de la peinture moderne, et dit «qu'on y trouve bien
+rarement les embellissements d'une imagination poétique, ou les traits
+expressifs d'une représentation allégorique.» Après avoir vanté, sans
+les connaître, les compositions de Rubens au Luxembourg, la coupole de
+la bibliothèque impériale à Vienne, peinte par Grau et gravée par
+Sedelmeyer, et critiqué, également sans l'avoir vue, l'Apothéose
+d'Hercule, peinte par Lemoine à Versailles, il termine par les phrases
+suivantes:--«Le pinceau du peintre, comme la plume du philosophe, doit
+toujours être dirigé par la raison et le bon sens. Il doit présenter à
+l'esprit des spectateurs quelque chose de plus que ce qui s'offre à
+leurs yeux, et il atteindra ce but, s'il connaît bien l'usage de
+l'allégorie et s'il sait l'employer comme un voile transparent qui
+couvre ses idées sans les cacher. A-t-il choisi un sujet susceptible
+d'imagination poétique, s'il a du génie, son art l'inspirera et allumera
+dans son âme le feu divin que Prométhée alla, dit-on, dérober aux
+régions célestes. Alors, le connaisseur trouvera dans les ouvrages d'un
+pareil artiste de quoi exercer son esprit, et le simple amateur y
+apprendra à réfléchir.»
+
+Ce premier ouvrage lui attira plusieurs critiques, dont la principale
+fut publiée sous le titre de lettre écrite par un de ses amis. Notre
+auteur crut devoir y répondre; mais plus tard, mieux instruit par
+l'étude des monuments antiques de Rome, il reconnut que ses _Réflexions_
+renfermaient des erreurs, et portaient des jugements qu'il n'aurait pas
+voulu confirmer.
+
+Néanmoins, ce premier travail lui fit beaucoup d'honneur. Le
+roi-électeur lui permit de lui en adresser l'épître dédicatoire, et
+cette publication contribua le plus à faciliter les arrangements de son
+voyage d'Italie, «qu'il devait faire aux frais du roi, avec une
+pension très-modique, mais suffisante à ses besoins pour deux ans à
+Rome, avec l'assurance de l'employer à Dresde, à son retour[510].»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+ Départ de Winckelmann pour l'Italie.--Il visite Venise et Bologne,
+ et descend à Rome chez Raphaël Mengs.--Emploi de son temps dans
+ cette ville.--Il fait la connaissance du cardinal Passionei et
+ visite les galeries.--Le sculpteur Cavaceppi.--La statue de la
+ villa Ludovisi.--Sentiments patriotiques de Winckelmann, en
+ apprenant les malheurs de la Saxe.--Ses études.--Première idée de
+ son _Histoire de l'art_.--Sa vie, ses amis à Rome.
+
+1755--1758
+
+
+Vers le milieu de septembre 1755, Winckelmann quitta Dresde pour se
+rendre à Rome. Il suivit la route du Tyrol, et se dirigea par Trente sur
+Venise. L'aspect de cette ville ne lui plut pas: «Venise, écrivait-il à
+son ancien collaborateur de Nöthenitz, en lui faisant la relation de son
+voyage[511], est une ville dont la vue étonne au premier abord, mais
+cette surprise cesse bientôt.» Il aurait voulu visiter la bibliothèque
+de Saint-Marc; mais, en l'absence de Zanetti, conservateur de cette
+précieuse collection, notre voyageur dut renoncer à ce projet, et
+repartit presque immédiatement. Il resta cinq jours à Bologne dans la
+maison du signor Bianconi, médecin et physicien distingué[512], attaché
+comme conseiller à la cour de Saxe, qu'il représenta plus tard à Rome,
+et pour lequel il avait des lettres de recommandation. Il vit deux
+belles bibliothèques, celle de San Salvador, trésor d'anciens
+manuscrits, et celle du couvent des Franciscains, qui ne consistait
+qu'en livres imprimés. De Bologne, prenant par Ancône et Lorette, il
+mit, pour arriver à Rome, onze jours, «que j'ai passés, dit-il[513],
+avec beaucoup d'agrément.» Mais on ne devinerait guère, si Winckelmann
+ne nous l'apprenait lui-même, quelles étaient les distractions du grave
+antiquaire pendant ce voyage. «Les derniers jours, raconte-t-il à son
+ami Franken, nous marchâmes presque toujours cinq voitures de compagnie,
+de sorte que nous nous trouvions le soir quatorze personnes à table. Il
+y avait dans la compagnie un carme de Bohême, qui jouait fort bien du
+violon, de sorte que nous dansions, quand le vin était bon[514].» Notre
+Saxon ne haïssait pas le jus de la treille, et on retrouve fréquemment,
+dans sa correspondance avec Franken, des passages où il se vante de
+boire sec, sans eau, à la manière de la vieille Allemagne[515].»
+
+Arrivé à la porte du Peuple, à Rome, le 18 novembre 1755, on lui prit
+ses livres, qu'on lui rendit quelques jours après, à l'exception des
+œuvres de Voltaire, singulier bréviaire pour un nouveau converti. Il
+descendit chez Raphaël Mengs, pour lequel il avait une lettre; cet
+artiste lui rendit tous les services d'un véritable ami, et Winckelmann
+déclare qu'il n'était nulle part plus content que chez lui. La joie de
+notre admirateur de l'antiquité éclate en se voyant à Rome, le rêve de
+sa vie entière, le but constant de ses études. «Je me vois libre jusqu'à
+présent, écrit-il à Franken, et j'espère de rester libre... Je vis en
+artiste; je passe même pour tel dans les endroits où l'on permet aux
+jeunes artistes d'étudier, tels que le Capitole, où est le vrai trésor
+des antiquités de Rome en sarcophages, bustes, inscriptions, etc.[516],
+et l'on peut y passer en toute liberté la journée; on va partout à Rome,
+sans cérémonie, car c'est la mode. Je ne dîne qu'avec des artistes
+français et allemands... Quoique je ne fasse que parcourir Rome depuis
+quinze jours que j'y suis, je n'ai pas encore vu la moitié de ce qu'il y
+a à voir, et entre autres aucune bibliothèque.» Il termine sa lettre par
+une réflexion, qu'ont pu faire comme lui tous ceux qui se sont mêlés
+d'écrire sur les arts et l'antiquité avant d'avoir vu Rome.
+«L'expérience m'a appris qu'on ne raisonne que fort mal des ouvrages des
+anciens d'après les livres, et je me suis déjà aperçu de plusieurs
+erreurs que j'ai commises.» Il signe sa lettre: «Winckelmann, _pittore
+sassone di nazione_, comme il est dit dans la permission que j'ai
+obtenue pour voir le Capitole.»
+
+Au commencement de 1756, il reçut une lettre du père Rauch, confesseur
+du roi de Pologne, laquelle, en lui confirmant la promesse d'une pension
+de cent écus, le rassurait sur son avenir. Il reprit alors ses
+recherches dans les auteurs classiques, et se mit à fréquenter la
+bibliothèque Corsini, rassemblée dans le palais de ce nom à la
+_Lungara_, dans le _Trastevere_, par le pape Benoît XIII, et
+libéralement ouverte au public. Mais, comme il habitait vis-à-vis de
+Raphaël Mengs, _alla trinità dei monti_, où de sa chambre et de toute la
+maison il pouvait voir la ville entière, il avait trois quarts de lieue
+à faire pour aller à la bibliothèque Corsini, et autant pour revenir, ce
+qui le gênait fort. Ayant été reçu en audience par le pape Benoît XIV,
+qui lui promit de favoriser ses recherches, il espérait obtenir bientôt
+l'accès de la bibliothèque des manuscrits du Vatican, lorsqu'une
+personne, qu'il ne nomme pas, le présenta au cardinal Passionei.
+
+Ce prélat, l'un des plus honnêtes, des plus instruits et des plus
+aimables de la cour de Rome, jouissait comme savant d'une réputation
+européenne. Il était en correspondance avec les écrivains les plus
+distingués, et l'on sait que Voltaire lui ayant adressé une lettre en
+italien, le cardinal lui répondit en français pour le complimenter sur
+la manière dont il écrivait dans une langue étrangère[517]. Il venait de
+succéder au docte Quirini[518], dans la place de conservateur en chef de
+la bibliothèque du Vatican. La connaissance du cardinal Passionei ne
+pouvait qu'être très-utile à un étranger, qui désirait se faire ouvrir
+les armoires les plus secrètes de ce grand dépôt sacré, politique et
+littéraire. Le cardinal, savant amateur de livres, surtout des
+meilleures éditions et des plus belles reliures, possédait lui-même une
+bibliothèque aussi précieuse et aussi considérable que celle du comte de
+Bunau. Bon juge du mérite de ses interlocuteurs, le prélat comprit, à la
+première entrevue, la haute intelligence, le savoir profond de l'ancien
+co-recteur de Seehausen. Il le conduisit lui-même dans sa bibliothèque,
+«et comme un abbé qui y écrivait voulait ôter son chapeau, et que le
+cardinal refusa de s'avancer avant qu'il ne se fût couvert, Son
+Excellence me dit qu'on devait bannir tous compliments de la république
+des lettres; et pour mieux me prouver cette liberté, il parla longtemps
+avec le jeune homme, sans que celui-ci osât toucher à son chapeau. Il
+m'a accordé pleine liberté dans sa bibliothèque, où rien n'est fermé,
+et où je suis autant à mon aise qu'à Nöthenitz même[519].»
+
+Ainsi accueilli par le cardinal _custode_ de la bibliothèque du Vatican,
+Winckelmann espérait obtenir bientôt l'accès de ses trésors; mais il
+n'avait pas encore le temps d'en jouir. Satisfait du succès de ses
+_Réflexions_ sur les artistes grecs, et de la traduction qu'en avait
+publié le graveur Wille, il voulait faire de ce genre d'étude son objet
+principal. Il venait d'arrêter, avec Mengs, le plan d'un grand ouvrage
+sur le _goût des artistes grecs_, de sorte qu'il se considérait comme
+obligé de relire quelques écrivains grecs, tels que Pausanias et
+Strabon[520]. Il ne prenait que le dimanche pour voir Rome, dans la
+compagnie de quelques artistes français et allemands, avec lesquels il
+visitait presque toujours deux galeries. Il passait, pour ainsi dire,
+toute la journée chez Raphaël Mengs, dînait chez lui tous les jours
+maigres, ne prenait le café que dans sa maison, et avait même ses livres
+et ses ouvrages dans sa chambre[521].
+
+Il paraît qu'il y a cent ans, c'était à Rome comme de nos jours; pour
+voir les galeries publiques ou particulières, il fallait payer à la
+porte. Plein de l'idée de son grand ouvrage, Winckelmann voulut avoir
+ses entrées libres au Vatican. «J'ai payé, comme il est d'usage,
+dit-il[522], une certaine somme d'argent, pour voir, quand je le
+voudrais, l'_Apollon_, le _Laocoon_, etc., afin de donner plus d'essor à
+mon esprit par la vue de ces ouvrages.... Les occupations que je me suis
+données sont cause que je passe de nouveau mon temps dans des
+méditations solitaires, et que je dois me priver de toute société. La
+description de l'_Apollon_ demande le style le plus sublime, et une
+élévation d'esprit au-dessus de tout ce qui tient à l'homme. Il est
+impossible de vous dire quelle sensation produit la vue de cet
+ouvrage[523]... Je vois bien, avoue-t-il à Franken dans sa lettre du 5
+mai 1756[524], qu'on ne peut écrire sur les ouvrages des anciens sans
+avoir été à Rome, et sans avoir l'esprit libre de tout autre objet.»
+
+Mais l'admiration la plus enthousiaste et la mieux sentie des plus
+belles statues antiques ne le détournait pas de celle de la nature, qui,
+au commencement du printemps, brille à Rome d'un éclat inconnu aux pays
+du Nord. «Nous sommes maintenant dans la saison d'aller voir les jardins
+de Rome et des environs. Mon ami, dit-il à Franken dans la même lettre,
+je ne puis vous exprimer combien la nature est belle ici. On s'y promène
+à l'ombre des forêts de lauriers, dans des allées de grands cyprès et
+sous des berceaux d'orangers, qui ont plus d'un quart de lieue de long
+dans quelques _villas_, particulièrement dans la _villa Borghèse_. Plus
+on apprend à connaître Rome, plus on y trouve de beautés. Je ne cesse de
+faire des vœux de pouvoir finir mes jours ici; mais il faudrait, en même
+temps, que j'y trouvasse un sort assuré, ou que je pusse rester toujours
+libre[525].» Il pensait dès lors à faire un voyage à Naples; mais il ne
+voulait pas y aller seul, et il espérait avoir Mengs pour compagnon: il
+devenait de jour en jour plus intimement lié avec ce peintre, et il
+n'hésite pas à déclarer à Franken «que le plus grand bonheur dont il
+jouisse à Rome, c'est d'avoir fait la connaissance de M. Mengs[526].»
+
+Le baron de Stosch, qui habitait Florence, où il possédait une
+magnifique collection de pierres gravées, lui avait écrit pour l'engager
+à venir en faire le catalogue; mais Winckelmann, bien qu'impatient de
+voir la ville des Médicis, avait ajourné cette excursion après celle de
+Naples.
+
+En attendant, il venait de commencer un petit ouvrage sur _la
+Restauration des statues antiques_; et pour apprendre en même temps la
+pratique et la théorie de cet art, il avait fait la connaissance d'un
+sculpteur romain fort habile, qui se livrait avec beaucoup de succès à
+ce genre de travail, et faisait un commerce considérable de statues, de
+bustes et de bas-reliefs antiques, revus, corrigés et augmentés de sa
+main. Le signor Cavaceppi fut employé souvent à la restauration des
+statues du Capitole et du Vatican, et il réussissait si bien à refaire
+l'antique ou à l'imiter, qu'aujourd'hui les artistes et les amateurs
+considèrent souvent comme intacts des morceaux qui sont dus en grande
+partie à ses restitutions. Tel est, entre autres, le fameux Bige, dont
+il a refait un cheval tout entier, après avoir réparé plusieurs parties
+de l'autre cheval et du char antique. Cavaceppi était un praticien fort
+au courant des procédés employés par les anciens sculpteurs. Il devint
+bientôt l'ami de Winckelmann, qui le consultait dans ses appréciations,
+et qui voulut l'emmener avec lui dans son malheureux voyage en
+Allemagne, si fatalement terminé à Trieste. Cavaceppi publia, quelques
+années après, sur ses travaux de restauration[527], un magnifique
+ouvrage fort utile à consulter par les praticiens qui entreprennent la
+restitution des œuvres de la sculpture antique.
+
+Winckelmann se défiait du jugement porté par les artistes sur les œuvres
+des anciens: «Il ne faut pas vous imaginer, dit-il à Franken[528], que
+les artistes voient toujours bien les choses; il y en a quelques-uns qui
+ont la vue bonne; les autres sont aveugles comme des taupes.» Aussi
+voulait-il examiner par lui-même avant de formuler aucune opinion. Ayant
+obtenu du prince Ludovisi la permission de visiter sa _villa_, dans son
+ardeur pour bien voir une statue, il monta sur le piédestal, pour
+vérifier de plus près le travail de la tête, croyant que cette statue
+était retenue par des scellements en fer, comme cela se pratique
+ordinairement. En descendant, la statue, remuée sans doute par quelque
+choc, tomba par terre et se brisa, et peu s'en fallut qu'il ne fût
+écrasé sous sa masse. Notre antiquaire fut alors pris d'une cruelle
+inquiétude: il ne lui était pas possible de s'en aller tout de suite,
+parce qu'il avait dit au gardien qu'en revenant il verrait la galerie,
+et que cet employé avait eu soin de tout ouvrir. Il fut donc obligé de
+chercher à fermer la bouche de cet homme, en lui donnant quelques
+ducats. «Jamais, ajoute-t-il, je n'ai été dans de pareilles transes. Par
+bonheur pour moi, cette affaire n'a pas eu de suites[529].»
+
+Au milieu de cette vie calme, entièrement vouée à l'étude, au culte du
+beau et véritablement philosophique, la nouvelle des malheurs de la
+Saxe, si tristement engagée dans la guerre de Sept ans, vint reporter
+ses pensées vers sa patrie absente. «Si, comme le prétendent les
+nouveaux faiseurs de contes, les hommes peuvent être visibles en deux
+endroits à la fois, écrivait-il à Franken, ma figure doit certainement
+être présente à vos yeux. Au milieu des ruines des temples et du palais
+des Césars, je m'oublie moi-même quand je pense à Nöthenitz; et, dans le
+Vatican même, je désire d'être avec vous. Tu partagerais à présent, me
+dis-je, les malheurs de ta véritable patrie, de tes compatriotes plaints
+du monde entier, et chez qui tu as goûté le bonheur[530].»
+
+Il travaillait alors à une description des statues du Belvédère, qu'il
+n'avait fait qu'ébaucher. Il avait réfléchi plus de trois mois à la
+description poétique du _Torse d'Apollonius_. Il avait aussi rassemblé
+beaucoup de matériaux sur les villas et les galeries de Rome, de manière
+à pouvoir, dans la suite, donner une description de cette ville, en
+forme de lettres. Tout ce travail allait néanmoins fort lentement, parce
+qu'il perdait beaucoup de temps par les visites qu'il faisait pour
+s'instruire dans la compagnie des savants, mais surtout parce qu'il
+avait voulu relire tous les anciens auteurs grecs et latins.
+
+Il s'était imposé ce travail, non-seulement pour les ouvrages qu'il
+avait commencés, mais, comme il l'explique à Franken, par une lettre de
+mars 1757, en vue d'un autre plus considérable, savoir une _Histoire de
+l'Art jusqu'aux temps modernes exclusivement_[531]. Ainsi, c'est à
+partir de 1757 que l'idée de ce grand ouvrage lui était venue. Il se
+proposait, en relisant les auteurs classiques, de faire des remarques
+sur les langues anciennes, parce qu'il se préparait à publier, avec une
+traduction, les discours de Libanius, qui n'avaient pas encore été
+imprimés. Peu à peu, il voulait comparer les passages relatifs aux arts
+avec les manuscrits du Vatican, et il devait commencer son travail en
+collationnant Pausanias.
+
+Il était alors logé au palais de la chancellerie, où le cardinal
+Archinto lui avait donné un appartement. Mais il n'avait voulu accepter
+que les quatre murs, les meubles étant à lui, afin de rester libre. «Il
+avait pour cela, dit-il, quelque soin des livres du cardinal.»
+
+Comme il lui paraissait absolument nécessaire de connaître à fond les
+meilleurs auteurs italiens, il se faisait lire et expliquer le Dante par
+monseigneur Giacomelli, «le plus profond savant qu'il y eût à Rome,
+chanoine de Saint-Pierre et chapelain particulier du pape, grand
+mathématicien, physicien, poëte et grec, et auquel il devait céder le
+pas dans cette partie.» Pour consulter sur les antiquités, il avait deux
+autres personnes: un père franciscain, vicaire de son ordre, nommé
+Pierre Bianchi, lequel possédait un grand médaillier rassemblé
+principalement en Égypte et en Asie; et le prélat Baldani, «un de ces
+génies.... qui n'ont aucune démangeaison d'écrire, étant satisfait qu'on
+sût qu'il était en état de faire de grandes choses[532].»--Dès cette
+époque (1758), le cardinal Albani voulait beaucoup de bien à notre
+savant, qui lui avait été recommandé par le baron Stosch de Florence:
+mais il ne l'avait pas encore attaché à son service.
+
+Comme Winckelmann cherchait son bonheur dans la tranquillité et dans
+l'étude, il devait se croire heureux, puisqu'il jouissait du repos et
+de toutes les occasions que peut avoir, à Rome, un étranger pour
+s'instruire. Il était installé dans le palais de la chancellerie, comme
+à la campagne; car ce bâtiment est si vaste qu'il n'y entendait rien du
+bruit de la ville. Tous les trésors de la littérature et du savoir lui
+étaient ouverts, à l'exception de la bibliothèque du Vatican, où il
+n'avait pu obtenir qu'on le laissât faire lui-même des recherches dans
+les manuscrits. Avec la bibliothèque du cardinal Passionei, il avait à
+sa disposition celle des pères jésuites, très-nombreuse, et où le père
+gardien lui avait confié la clef des manuscrits. Il s'était lié avec le
+père Contucci, directeur du _Museum antiquitatum curiosarum
+artificialium_, et homme d'un grand savoir[533]. Il avait commencé à
+étudier les médailles, principalement dans la vue de s'en servir pour
+connaître le style de l'art de la gravure à chaque époque, et il se
+proposait, après son retour de Naples, d'envoyer des empreintes de
+pierres gravées à son ami Lippert. Bien qu'il dînât souvent en ville,
+une fois par semaine chez le cardinal Archinto, et deux fois chez le
+cardinal Passionei, il se retirait et se couchait de bonne heure, ne
+voyant ni comédie, ni opéra, quoique, se trouvant attaché à la cour, on
+lui envoyât régulièrement des billets[534].
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV
+ Voyage à Naples.--Le marquis Tanucci, le comte de Firmian.--Retour
+ à Rome et voyage à Florence.--Le baron de Stosch et ses
+ collections.--Winckelmann rédige en français le catalogue de ses
+ pierres gravées.
+
+1758--1759
+
+
+Winckelmann partit pour Naples au commencement du printemps 1758, afin
+de continuer dans cette ville ses études et ses recherches favorites.
+Son premier soin fut de visiter Herculanum et Portici, et de se mettre
+en rapport avec les savants soit napolitains, soit étrangers, fixés dans
+ce pays. Parmi ces derniers, il cite le marquis Tanucci, ministre et
+secrétaire d'État, ci-devant professeur à Pise, comme «n'ayant pas son
+pareil dans le monde, et étant l'homme que cherchait Diogène[535].» Mais
+s'étant permis de critiquer l'ouvrage des peintures antiques de Portici,
+dont le premier volume venait de paraître, et de faire d'autres
+remarques peu favorables aux savants napolitains, il eut, dans la suite,
+à se repentir de cette franchise, et, à ses autres voyages, il se vit
+exposé à des tracasseries.
+
+À Naples, Winckelmann fut accueilli avec la plus grande bienveillance
+par le comte de Firmian, ministre et envoyé de l'empereur, qui fut
+nommé l'année suivante grand chancelier du duché de Milan et
+gouverneur du duché de Mantoue. Notre antiquaire était chez ce ministre
+comme à Rome chez le cardinal Passionei: il y dînait souvent, et vivait
+dans son intimité. Il considérait le comte comme un des plus grands, des
+plus sages, des plus humains et des plus savants hommes qu'il connût. Il
+lui avait communiqué par écrit les meilleurs passages de son manuscrit
+de l'_Histoire de l'art_, et il avait une telle confiance dans son
+amitié, qu'il avait formé le projet, dans le cas où la résidence de Rome
+pourrait un jour lui déplaire, ce que néanmoins il ne prévoyait pas,
+d'établir sa retraite auprès de lui[536].
+
+Il revint à Rome au commencement de l'été (1758), mais pour se rendre
+bientôt à Florence, où l'appelait depuis longtemps le baron de Stosch.
+Il voulait faire ce voyage «en partie pour se dissiper, en partie pour
+s'instruire.» Il se proposait de parcourir toute la Toscane et d'y
+examiner les antiquités Étrusques. Parti de Rome, le 2 septembre 1758,
+il ne trouva plus à Florence le baron de Stosch, qui était mort quelque
+temps avant son arrivée. Reçu par son neveu, chez lequel il descendit,
+on mit à sa disposition les trésors de glyptique, de numismatique, de
+cartes et de dessins du vieux baron, qui, dans ses derniers moments,
+avait exprimé le désir que Winckelmann rédigeât un catalogue raisonné
+de ses pierres gravées. Il se mit donc à l'œuvre, en français, et fut
+obligé de s'exercer dans cette langue.--Le baron de Stosch, pendant le
+cours de ses fonctions publiques, un peu équivoques[537], avait profité
+de son séjour dans plusieurs pays, et particulièrement en Italie, pour
+réunir des collections de pierres gravées, de camées, de médailles, de
+cartes géographiques et de dessins. Il y avait là un vaste champ à
+exploiter, et en dressant le catalogue des pierres gravées, Winckelmann
+ne pouvait pas manquer d'acquérir de nouvelles connaissances, qu'il
+faisait servir à son Histoire de l'art. C'est ainsi qu'il trouva, sur
+deux pierres de ce cabinet, l'explication de la manière employée par les
+cavaliers des anciens, pour monter à cheval. On supposait généralement
+qu'il y avait, pour cet usage, des pierres placées sur les grands
+chemins. Mais notre antiquaire fait observer que ces pierres n'auraient
+pas été assez hautes pour servir à cette destination; comme on peut le
+voir, entre autres, par celles qui sont sur la route de Terracine à
+Capoue. Et comment, d'ailleurs, les cavaliers s'y seraient-ils pris en
+plein champ et pendant une bataille?--À leur javelot, il y avait un
+crampon qui leur servait à monter à cheval, et cela ne se faisait pas
+comme chez nous, par le côté gauche du cheval, mais par le côté droit.
+C'est ce dont il put s'assurer par deux différentes pierres du cabinet
+Stosch.--«Ne savons-nous pas beaucoup, conclut-il, en étant instruit de
+ces choses-là[538]?»
+
+Cette étude constante des mœurs et des usages antiques ne l'empêchait
+cependant pas de se donner quelques distractions. Après avoir travaillé
+toute la journée au catalogue, le soir venu, il allait à l'opéra. Il
+croyait se retrouver à Dresde, car Pilaja chantait, et Lenzi et sa femme
+dansaient à Florence; il considérait cette ville comme la plus belle
+qu'il eût vue, et lui donnait, à tous égards, la préférence sur Naples;
+il se trouvait heureux et récupérait le temps perdu.--«J'avais aussi le
+droit de le réclamer du ciel, écrivait-il à Franken[539], car ma
+jeunesse s'est passée trop tristement, et je n'oublierai de la vie ma
+situation au collége.» Il avait projeté, pour le mois de mars 1759, un
+voyage en Sicile et en Calabre, dans la compagnie d'un jeune peintre
+écossais, qui possédait bien le grec: de cette vie errante et vagabonde,
+il concluait qu'il était libre.
+
+Cependant cette dernière assertion n'est pas complétement exacte; ayant
+perdu pour toujours «_les secours qu'il recevait de Sion_,» c'est-à-dire
+la pension que lui faisait le père Rauch avec l'argent du roi Auguste,
+il s'était de nouveau engagé et avait accepté la place de bibliothécaire
+du cardinal Albani, et celle de directeur de son cabinet de dessins et
+d'antiquités. Mais «comme le cardinal voulait qu'il fût avec lui sur le
+pied d'ami, cela ne devait le gêner en rien[540].»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV
+
+ Winckelmann attaché au cardinal Albani.--Notice sur ce prélat, sur
+ sa villa et ses collections d'antiquités.--Le plafond de Raphaël
+ Mengs; portraits de Winckelmann.
+
+1759--1762
+
+
+Winckelmann revint à Rome vers le commencement du printemps 1759, et il
+prit alors possession de son emploi auprès du cardinal Albani. Comme ce
+prélat fut le plus zélé protecteur de l'historien de l'art, auquel il
+rendit les plus grands services, nous croyons devoir entrer dans
+quelques détails, puisés à des sources authentiques[541], sur sa vie et
+sur les encouragements qu'il ne cessa, pendant sa longue carrière,
+d'accorder aux savants et aux artistes.
+
+La famille Albani, originaire de l'Épire, fut obligée de quitter ce pays
+dans le seizième siècle, par suite des avanies intolérables que les
+Turcs faisaient subir aux chrétiens. Elle vint se fixer en Italie, et
+choisit Urbin pour sa résidence. Alexandre Albani naquit dans cette
+ville le 13 novembre 1692; à l'âge de huit ans, il suivit ses parents,
+qui s'établirent à Rome à l'époque où le cardinal Jean-François Albani
+fut élevé à la papauté, sous le nom de Clément XI. Protégé par ce
+pontife, il fit de brillantes études de belles-lettres et de
+jurisprudence; à seize ans, nommé commandant de la cavalerie légère, il
+fut envoyé par le pape, son oncle, pour surveiller les troupes
+autrichiennes de Joseph Ier, qui s'étaient emparées de Comacchio.
+Rentré à Rome, il reprit ses études, et les termina bientôt avec une
+grande distinction. Dès cette fleur de jeunesse, il avait le goût des
+arts et de l'antiquité, et il commençait à réunir des statues et des
+bas-reliefs, encouragé par Clément XI lui-même, qui subvenait
+généreusement aux dépenses occasionnées par ces recherches. Quoique
+très-jeune encore, sa réputation s'étendait même au delà des Alpes: son
+biographe prétend que le père Montfaucon manifesta le désir de lui
+dédier son grand ouvrage; ce qui peut s'expliquer, non-seulement par le
+savoir reconnu du jeune Alexandre, mais surtout à cause de la parenté,
+qui le rendait cher au souverain pontife et lui donnait beaucoup de
+crédit. Après avoir rempli avec succès plusieurs missions importantes en
+Italie et en Allemagne, il fut fait cardinal, à l'âge de vingt-huit ans,
+par Innocent XIII, sans être encore prêtre. C'est à partir de cette
+époque (1721) qu'il reprit à Rome ses études sur l'antiquité, et qu'il
+ne discontinua pas, jusqu'à la fin de sa longue carrière[542],
+d'accroître la somme de ses connaissances archéologiques et d'épurer son
+goût, afin d'acquérir ce jugement fin et délicat que les anciens
+exigeaient d'un amateur de l'art:
+
+ Judicium subtile videndis artibus illud.
+
+Le cardinal avait une véritable passion pour les vénérables restes de
+l'antiquité: il les interrogeait, cherchant à expliquer leur
+signification; les relevait et s'efforçait de faire opérer leur
+restitution. Par exemple, ayant trouvé dans des fouilles faites sur
+l'Aventin une reproduction du célèbre Apollon Sauroctone, il le fit
+transporter et restaurer à ses frais avec le plus grand soin. Il réunit
+bientôt la plus belle collection d'antiques qu'il y eût à Rome. On
+demeurera facilement convaincu de cette assertion si l'on réfléchit que
+la plus grande partie des statues, bustes, bas-reliefs et inscriptions
+du musée du Capitole provient des dons que fit ce cardinal. Il
+s'appliqua également à l'étude de la numismatique et des inscriptions
+(_lapides litterati_), et rassembla un grand nombre de médailles et de
+pierres ou marbres écrits, tant grecs que latins, et aussi bien païens
+que chrétiens. Il les offrit au pape Clément XII, qui les acheta
+moyennant soixante-douze mille écus romains (385,200 fr.) et les fit
+placer au Vatican et au Capitole.
+
+Après cette cession, le cardinal recommença ses recherches, et eut
+bientôt recueilli une nouvelle collection d'inscriptions grecques et
+latines, avec une immense quantité de statues, bas-reliefs, sarcophages,
+vases, colonnes et autres objets antiques rares et précieux. Il
+rassembla également un grand nombre de livres et de manuscrits, dont il
+faisait les honneurs avec beaucoup de bonne grâce aux érudits et aux
+étrangers qui venaient le visiter[543].
+
+C'est alors que, ne pouvant plus placer tous ces trésors dans son
+palais, _alle quattro Fontane_, le cardinal prit la résolution de
+construire, à un demi-mille de la porte _Salara_, cette villa fameuse,
+restée encore aujourd'hui, en dépit des pertes qu'elle a subies, un
+musée antique plus précieux que la plupart des collections du nord de
+l'Europe. Il donna lui-même le plan des bâtiments, modèles de bon goût
+et d'élégance, que l'architecte Carlo Marchionni éleva sous sa
+direction. Mais ce qui ajoute un prix infini à tous les objets qui
+ornent cette villa, c'est la participation prise par Winckelmann à leur
+placement, et la description qu'il a donnée d'un grand nombre d'entre
+eux dans son _Histoire de l'art_ et dans ses _Monumenti inediti_. Nous
+n'entreprendrons pas de décrire après lui ces précieux restes de l'art,
+échappés à la barbarie des hommes plus encore qu'à la destruction du
+temps: il nous suffira de renvoyer, soit aux ouvrages de notre
+antiquaire, soit aux notices spéciales qui ont été publiées sur cette
+célèbre villa[544].
+
+Elle fut commencée vers 1756, et elle était terminée au commencement de
+1758; ce qui paraîtrait peu croyable, vu la grandeur et le soin de la
+construction, si Winckelmann ne l'attestait dans ses lettres[545]. C'est
+dans son enceinte, au milieu de ses statues, sous ses portiques, à côté
+de ses bassins et de ses fontaines, et à l'ombre de ses beaux arbres,
+que notre antiquaire passa, de 1758 à 1768, ses heures les plus
+heureuses et les mieux remplies. «Que ne pouvez-vous la voir?
+écrivait-il à Franken: elle paraît à tous les yeux un chef-d'œuvre de
+l'art. Le cardinal est le plus grand antiquaire qu'il y ait au monde; il
+produit au jour ce qui était enseveli dans les ténèbres, et le paye avec
+une générosité digne dun roi..... Le palais de cette villa est garni
+d'une si grande quantité de colonnes de porphyre, de granit et d'albâtre
+oriental, qu'elles formaient une espèce de forêt avant qu'elles ne
+fussent en place; car j'ai vu jeter les fondations de ce palais. On s'y
+rend vers le soir, et l'on s'y promène avec le cardinal comme avec le
+moindre particulier[546].»
+
+Le traitement du bibliothécaire, directeur des antiquités du cardinal,
+était de cent soixante écus romains (856 fr.) par an; somme fort
+modique, et néanmoins suffisante alors à Rome pour assurer une complète
+indépendance. «J'élève tous les matins les mains vers celui qui m'a fait
+échapper au malheur, et qui m'a conduit dans ce pays, où je jouis
+non-seulement de la tranquillité, mais encore de moi-même, et où je puis
+vivre et agir selon ma volonté. Je n'ai rien à faire, si ce n'est
+d'aller tous les après-dîners avec le cardinal à sa magnifique villa,
+qui surpasse tout ce qui a été fait dans les temps modernes, même par
+les plus grands rois. Là, je laisse Son Éminence aux personnes qui
+viennent la voir, pour aller lire et réfléchir[547].» Ces lectures, ces
+méditations dans ce beau lieu, ont inspiré plus d'un passage de
+l'_Histoire de l'art_. Souvent aussi, Winckelmann retrouvait à la
+_villa_ les savants qu'il affectionnait le plus, et avec lesquels il
+prenait plaisir à éclaircir, par la vue des monuments, des points
+obscurs de l'archéologie grecque ou romaine. C'étaient Bianchi,
+Giacomelli, Baldani, Bottari, Fantoni, et Zaccharia, tous admis dans
+l'intimité du cardinal, tous plus ou moins antiquaires, et, comme lui,
+voués au culte du beau.
+
+Il eut, également la satisfaction d'y voir son fidèle Mengs travailler à
+la composition dont il décora le plafond du cabinet du cardinal. Cet
+artiste était alors dans toute la force de son talent, et sa réputation,
+répandue en Allemagne et en Espagne aussi bien qu'en Italie, le faisait
+considérer comme le premier peintre de l'époque. On voyait en lui un
+restaurateur du goût et des belles formes; on trouvait ses inventions
+philosophiques, et son exécution était comparée à celle des plus grands
+maîtres du seizième siècle. Winckelmann et le cavalier d'Azzara,
+ambassadeur d'Espagne à Rome, n'avaient pas peu contribué à élever Mengs
+au-dessus de sa véritable valeur. Mais il faut leur rendre cette
+justice, que si leurs éloges dépassaient le but, ils avaient néanmoins
+raison de préférer les ouvrages de Mengs aux compositions fades,
+maniérées et sans aucun caractère, des autres artistes alors en vogue.
+Winckelmann exerçait une assez grande influence sur les opinions de
+l'artiste saxon: il est facile de s'en convaincre en lisant _les Pensées
+sur la beauté et sur le goût dans la peinture_, que Mengs avait dédiées
+à son ami, et qu'il publia chez Fuesli, à Zurich, en 1762. Selon
+Winckelmann[548], «on trouve dans ce traité des choses qui n'ont encore
+été ni pensées, ni dites.»
+
+Raphaël Mengs peignit, à la villa du cardinal, _Apollon sur le Parnasse,
+entouré des neuf Muses_; ce plafond passe pour son chef-d'œuvre, et il
+réunit en effet au mérite du dessin une très-grande habileté dans la
+pratique de la fresque, une ordonnance disposée savamment selon les
+données de la mythologie, qualité archéologique, qui en doublait le prix
+aux yeux de Winckelmann et de son patron. Ce qui manque à cette œuvre,
+c'est l'inspiration et la chaleur: elle est compassée et froide, comme
+si le dieu du jour et les Muses eussent été dans le climat glacé des
+contrées du Nord.
+
+Avant cette époque, le peintre saxon avait fait le portrait de son ami;
+mais nous ignorons la date précise de cet ouvrage. Quelques années plus
+tard, en 1764, le portrait de Winckelmann fut de nouveau peint à l'huile
+pour un étranger, probablement le cavalier d'Azzara, par Angelica
+Kauffmann, dont nous avons parlé ailleurs[549]. Il est représenté à
+mi-corps et assis: Angelica le grava elle-même à l'eau-forte; un autre
+artiste le reproduisit à la manière noire, et lui fit présent de la
+planche. Winckelmann, touché de cet acte de déférence, vante la beauté
+de la jeune Allemande, et compare son talent à celui des premiers
+maîtres de ce temps[550]. Mais comme elle ne fit pas alors un long
+séjour à Rome, il n'en reparle plus dans sa correspondance.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVI
+
+ Nouveaux voyages à Naples.--Sir W. Hamilton, d'Hancarville, le
+ baron de Riedesel.--Excursion au Vésuve.--Opuscules composés à
+ Rome.--Winckelmann sert de _cicerone_ aux étrangers de
+ distinction.--Son opinion sur les Anglais, les Allemands et les
+ Français.--Sa correspondance.--Ses regrets, en apprenant la mort du
+ comte de Bunau.
+
+1762
+
+
+En acceptant l'emploi de bibliothécaire et de directeur des antiquités
+du cardinal Albani, Winckelmann n'avait pas entendu aliéner la liberté
+de voyager, qui était, après sa passion pour l'étude et pour
+l'antiquité, son goût le plus dominant. Il fit encore deux excursions à
+Naples, l'une dans le carnaval de 1762, avec l'un des fils du comte de
+Brühl; l'autre, deux années plus tard. Il profita de ces voyages pour
+visiter de nouveau les restes d'Herculanum et des monuments antiques des
+environs de Naples. Mais étant naturellement enclin à la critique, et à
+trouver que les autres antiquaires ne savaient rien à côté de lui, il se
+fit à Naples de puissants ennemis, en publiant à Dresde, en 1762, ses
+_Lettres au comte de Brühl sur Herculanum_. En 1764, il y ajouta une
+_Relation des nouvelles découvertes faites dans cette ville antique_,
+avec _seize lettres_[551] écrites à Bianconi sur le même sujet.
+
+Il s'était lié à Naples avec l'ambassadeur d'Angleterre, sir William
+Hamilton, qui publiait, en compagnie de d'Hancarville, sous le titre de
+_Antiquités étrusques, grecques et romaines_, la description des vases
+et autres objets composant son cabinet. En 1767, accompagné du baron de
+Riedesel, auteur d'un voyage en Sicile et dans la grande Grèce, il
+entreprit l'ascension du Vésuve, pendant une éruption terrible qui
+faisait fuir les habitants de Portici. Ils passèrent une nuit sur cette
+montagne, firent rôtir des pigeons sur les bords d'un fleuve de feu, et
+Winckelmann y soupa nu comme un cyclope[552]. Il aurait voulu visiter la
+Calabre, la Sicile et la Grèce; mais sur la fin de sa carrière il
+renonça complétement à ce projet.
+
+Le catalogue des pierres gravées composant le cabinet du baron Stosch,
+imprimé en français à Florence, en 1760, avait été le premier ouvrage
+publié par Winckelmann depuis son arrivée en Italie. En 1761, il fit
+paraître à Leipzig ses _Remarques sur l'architecture des anciens_;
+quelque temps après, ses _Réflexions sur le sentiment du beau dans les
+ouvrages d'art, et sur les moyens de l'acquérir_; et ensuite, _De la
+grâce dans les ouvrages d'art_[553].
+
+Mais ces opuscules n'étaient que le prélude de son _Histoire de l'art_,
+à laquelle il ne cessait de travailler. Malheureusement, il portait
+alors le poids de sa réputation, qui lui attirait plus d'un dérangement
+désagréable. Aucun étranger de distinction ne pouvait passer par Rome
+sans avoir vu Winckelmann; et, si c'était quelque souverain, prince ou
+grand seigneur, sans s'être fait guider par le savant antiquaire,
+transformé en véritable _cicerone_. Pour perdre le moins de temps à ces
+promenades sans cesse renaissantes, il avait rédigé en italien une
+courte notice _de ce qu'il y a de plus intéressant à voir à Rome_[554].
+Il était quelquefois l'homme le plus tourmenté qu'il y eût dans cette
+ville: par exemple, le prince de Mecklembourg ne voulait pas sortir sans
+lui; il devait rester deux heures à table, tandis que quinze minutes lui
+suffisaient pour dîner. Le prince régnant d'Anhalt-Dessau voulait qu'il
+sortît au moins deux fois par semaine avec lui[555]. Il accompagna de
+cette manière le duc d'York, le duc de Brunswick, le grand-duc de
+Toscane, et beaucoup d'autres. En général, il préfère les voyageurs
+anglais. «Le croiriez-vous, écrit-il à Franken[556], c'est la seule
+nation qui soit sage; quels pauvres et tristes personnages ne sont pas,
+en général, nos seigneurs allemands qui voyagent, en comparaison des
+Anglais!» Cependant, il en cite dans le nombre dont il fut fort
+mécontent. «J'ai servi pendant quelques semaines de _cicerone_ à un
+certain milord Baltimore, qui est bien l'Anglais le plus singulier que
+j'aie vu. Tout l'ennuie et il n'y a eu que l'église de Saint-Pierre et
+l'Apollon du Vatican qui lui aient fait quelque plaisir. Il veut aller à
+Constantinople, et cela par désespoir. Il m'était devenu tellement à
+charge, que j'ai été obligé de lui déclarer nettement ma pensée, et de
+ne plus retourner chez lui. Il a trente mille livres sterling à dépenser
+par an (750,000 fr.), dont il ne sait pas jouir. L'année dernière, nous
+avons eu ici le duc de Roxborough, qui était un homme de la même
+trempe[557].» Il dit ailleurs[558], en parlant du cabinet du baron de
+Stosch, marchandé par des Anglais: «Ces barbares d'Anglais achètent
+tout, et, dans leur pays, personne ne peut parvenir à voir ces trésors.»
+
+Quant aux Français, son opinion ne leur fut presque jamais favorable.
+«Cette nation, disait-il[559], n'était pas du tout faite pour
+s'appliquer au solide.» Il refusait même de reconnaître le mérite des
+savants français les plus éminents. Ainsi, en parlant du père
+Montfaucon, il lui reproche d'avoir tout parcouru à la hâte, comme un
+vrai Français, tant à Rome qu'ailleurs. Il ajoute que son _Antiquité
+expliquée_ fourmille d'erreurs grossières[560]. Néanmoins, il se
+radoucit à l'égard du duc de La Rochefoucauld, qui visitait Rome en
+compagnie du célèbre physicien Desmarets, et convient que «c'est le
+voyageur le plus instruit qu'il connaisse[561].»
+
+Les nombreuses et brillantes relations que sa réputation lui avait
+attirées, obligeaient Winckelmann à entretenir une correspondance
+active, non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec une foule
+de savants et de personnages distingués d'autres pays. Il était
+continuellement consulté sur des questions d'archéologie, et la
+nécessité de répondre à tant de lettres absorbait, à son grand regret,
+une partie de son temps. Ses lettres ont été précieusement recueillies
+et publiées après sa mort; elles forment plusieurs volumes, et sont en
+général remplies d'intérêt. On y trouve souvent des explications
+savantes sur des questions qui se rattachent, soit à l'histoire de
+l'art, soit à des découvertes nouvelles de fragments de statues et
+d'autres monuments antiques. Mais ce qui en fait le plus grand charme,
+c'est la simplicité, la candeur avec laquelle ses sentiments les plus
+intimes sont exposés au grand jour. On y voit la pureté de son âme, son
+désintéressement, son amour pour l'indépendance, et ce culte de l'étude
+et du beau, qui s'alliait si bien en lui avec les pensées les plus
+élevées. Parmi ses correspondants habituels, nous retrouvons Franken,
+Heyne, le comte de Bunau, le conseiller de Munchausen, le baron de
+Riedesel, Gessner, Fuesli, le duc de La Rochefoucauld et d'autres.
+Winckelmann avait inspiré à tous ces hommes, si différents par les idées
+et la condition sociale, une estime profonde pour son caractère, et une
+admiration sincère pour son goût et son érudition.
+
+Il apprit, en mai 1762, la mort de son ancien maître le comte de Bunau:
+«Je vous plains, mon ami, écrit-il à Franken, du fond de mon âme,
+d'avoir fait cette perte, laquelle vous sera toujours sensible.
+Moi-même, je perds la douce satisfaction que je goûtais déjà en quelque
+sorte d'avance, de renouveler de vive voix à cet homme rare et précieux,
+le fauteur de tout mon bonheur, les sentiments de ma sincère et vive
+reconnaissance. Je me représentais la visite imprévue que je me
+proposais de lui faire dans sa retraite; maintenant toutes ces illusions
+sont évanouies, et qui sait si je pourrai même vous embrasser un jour?
+Je songe à lui laisser un monument public de ma reconnaissance
+éternelle; mais le temps s'avance, et peut-être que mon âme sera réunie
+à la sienne avant que je puisse remplir ce projet[562].»
+
+Ces tristes prévisions devaient malheureusement se réaliser.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVII
+
+ Winckelmann nommé Président des antiquités de Rome, et plus tard
+ _scrittore greco_, à la bibliothèque du Vatican.--Il publie son
+ _Histoire de l'art_.--Critiques que lui attire cet
+ ouvrage.--Mystification à laquelle il se trouve exposé.--Autres
+ ouvrages de Winckelmann.
+
+1763--1767
+
+
+Le 11 avril 1763, Winckelmann fut nommé à la place de Président des
+antiquités de Rome, devenue vacante par suite de la mort de l'abbé
+Venuti. «Cette place, qui ne demande aucun travail, est honorable et
+rapporte cent soixante écus par an; de sorte que j'ai ici mon existence
+assurée pour le reste de ma vie; car, avec le double, je ne pourrais pas
+faire à Dresde ce que je fais ici avec cette somme. Le cardinal m'en
+donne autant, sans compter les autres agréments dont je jouis. Et si,
+par la suite, je puis parvenir à un emploi de _scrittore_ du Vatican, je
+ne changerais pas mon sort contre celui d'an conseiller intime en
+Allemagne; car je jouis ici d'une liberté entière, et personne ne
+s'ingère à me demander ce que je fais[563].»
+
+L'emploi de _Scrittore greco_, qui rapportait dix-sept écus par mois,
+lui fut donné le 3 septembre 1765, à la recommandation de son excellent
+protecteur le cardinal Albani, qui était devenu bibliothécaire du
+Vatican, après la mort du cardinal Passionei.
+
+Avant de prendre possession de ce dernier emploi, Winckelmann avait fait
+paraître en allemand, à Dresde, à la fin de 1763 et au commencement de
+1764, son _Histoire de l'art_. Cette publication, en mettant le sceau à
+sa réputation, souleva, comme il arrive toujours, plus d'une critique.
+Notre auteur était de la race irritable des poëtes et des artistes; il
+fut donc vivement blessé de quelques observations dont la justesse ne
+pouvait lui échapper. Ces remarques lui étaient d'autant plus sensibles,
+qu'elles émanaient de ses compatriotes Lessing et Klotz, et qu'elles
+avaient été publiées par eux, en latin, dans les _Acta litteraria_,
+recueil fort répandu alors à Rome[564]. Il se mit incontinent à revoir
+et améliorer son œuvre. Mais il était toujours en crainte: «Que
+d'erreurs, que de contre-sens n'aura-t-on pas tirés de mon _Histoire de
+l'art_, écrivait-il à Franken, à la fin de décembre 1763[565].» Peu à
+peu, il ajouta des passages considérables à cette histoire, et les
+publia, également en allemand et à Dresde, en 1767, en attendant qu'il
+fît paraître une seconde édition de ce grand ouvrage, à laquelle il ne
+cessait de travailler. Il reconnaissait avec modestie «qu'il n'était pas
+encore en état d'écrire, lorsqu'il avait commencé ce travail: ses idées
+n'y étaient pas assez liées; il manquait souvent les transitions
+nécessaires de l'une à l'autre, ce qui fait la partie essentielle de
+l'art d'écrire. Les preuves n'avaient pas toujours toute la force
+qu'elles auraient pu avoir, et il aurait pu s'exprimer quelquefois avec
+plus de chaleur. Son grand ouvrage italien (_I Monumenti inediti_)
+l'avait instruit de ces défauts, et le Tout-Puissant avait répandu sur
+lui ses bénédictions et ses faveurs[566].»
+
+Mais les corrections et améliorations qu'il introduisit dans son
+_Histoire de l'art_ ne purent lui faire oublier la mystification que lui
+avait infligée un artiste, qu'il avait considéré longtemps comme son
+ami. Dès son arrivée à Rome, notre Saxon avait rencontré, dans l'atelier
+de Raphaël Mengs, un jeune homme nommé Jean Casanova[567], peintre
+médiocre d'histoire et de portraits, mais dessinateur assez habile, et
+s'occupant volontiers de recherches archéologiques. Winckelmann lui
+avait confié l'exécution de plusieurs dessins de monuments antiques,
+destinés à être gravés dans son _Histoire de l'art_. Mais, soit qu'ils
+différassent d'opinion sur certains points, soit que Casanova ait cru
+avoir à se plaindre de notre antiquaire, toujours est-il qu'il résolut
+de s'en venger, en l'exposant à la risée des savants de tous les pays,
+charmés de pouvoir trouver à gloser sur le Président des antiquités de
+Rome. Il l'attaqua donc par son côté sensible, en rendant suspecte cette
+finesse de tact dont Winckelmann était si fier. Pour y parvenir
+sûrement, Casanova composa en secret plusieurs tableaux, dans lesquels
+il imita, de manière à s'y méprendre, les peintures d'Herculanum. On
+informa sous main Winckelmann que de nouvelles et importantes
+découvertes venaient d'être faites. Sa curiosité étant ainsi excitée, on
+l'amena avec mystère à venir les voir, et on les lui vanta comme de
+véritables chefs-d'œuvre. On lui en raconta l'origine, en lui disant
+qu'elles venaient d'être découvertes près de Rome par un gentilhomme
+français, le chevalier Diel, né à Marsilly, en Normandie, et premier
+lieutenant aux grenadiers des gardes du roi de France. Winckelmann, qui
+désirait avoir des renseignements plus précis et plus authentiques,
+chercha à s'aboucher avec l'heureux possesseur de ces peintures. Mais on
+lui fit savoir, avec les mêmes précautions, que le chevalier Diel était
+mort à Rome subitement, dans le mois d'août 1761, sans avoir laissé
+aucune explication sur sa précieuse trouvaille. Il fut ainsi amené à
+donner dans le panneau, et fit de ces peintures une description
+emphatique, qu'il inséra dans son _Histoire de l'art_. À peine cet
+ouvrage eut-il paru, que Casanova s'empressa de se déclarer l'auteur des
+peintures, et de réclamer tout l'honneur de leur invention et de leur
+exécution. On conçoit facilement la douleur de notre savant et la joie
+de ses émules, parmi lesquels le comte de Caylus ne fut pas le dernier
+à rendre à l'antiquaire saxon les railleries que celui-ci ne lui avait
+pas épargnées, à l'occasion de ses ouvrages sur l'archéologie, et
+particulièrement de sa publication des peintures antiques[568].
+Cependant, quelque douleur que dût ressentir notre savant ainsi
+mystifié, il n'hésita pas à reconnaître publiquement son erreur. Dans
+une lettre, du 4 janvier 1765, adressée à son ami Heyne, il le pria de
+rendre publique la déclaration qu'il faisait, d'avoir été la dupe d'un
+homme qu'il avait considéré jusque-là comme un ami[569].
+
+Tout en corrigeant son _Histoire de l'Art_, Winckelmann songeait à
+donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis
+longtemps dans son esprit, savoir: un _Traité sur la dépravation du goût
+dans les arts et les sciences_[570]. Mais il ne mit pas ce projet à
+exécution, et, à sa place, il publia son _Essai d'une allégorie pour
+l'art_, œuvre qui lui coûta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas
+aussi bien accueillie que l'_Histoire des arts du dessin_. Ce livre doit
+être considéré, néanmoins, comme un trésor d'érudition; il renferme
+d'heureuses idées, et sa lecture, nécessaire à l'archéologue, serait
+très-utile aux artistes.
+
+Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquité, jusqu'à vouloir faire
+connaître tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore été
+décrits. Il se mit donc à publier, sous le titre de: _Monumenti antichi
+inediti_[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six
+gravures, représentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets,
+qui avaient été passés sous silence par Montfaucon et les autres
+révélateurs des antiquités grecques et romaines. Il se proposait de
+compléter cet ouvrage en y ajoutant une troisième partie, mais on ignore
+ce que cette suite est devenue.
+
+Il composa encore un livre sur l'_État actuel des arts et des sciences
+en Italie_, et fit beaucoup d'additions au traité _De Pictura veterum_,
+de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle édition; mais il
+n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLVIII
+
+ Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.--Ses
+ _villégiatures_ à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.--Son admiration
+ passionnée de la nature.--Le roi de Prusse essaye de l'attirer à
+ Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.--Il se met en route pour
+ ce pays.--Sa tristesse en s'éloignant de Rome.--Il abrège son
+ voyage et revient de Vienne à Trieste.--Il est assassiné dans cette
+ ville par un repris de justice.--Ses dispositions
+ testamentaires.--Monument qui lui est érigé à Rome.--Appréciation
+ de son influence.
+
+1767--1768
+
+
+Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire
+à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait
+une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des
+antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par
+la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail
+_de Scrittore Greco_, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.--«Le
+cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout,
+ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays
+d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille
+pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573].» Il pouvait
+donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches
+favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au
+surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat
+fort lucratif à la Rotonde _(Santa Maria della Rotonda_, autrefois le
+_Panthéon_ d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça
+volontairement à son emploi de _Scrittore_ au Vatican.
+
+Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues,
+médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa
+campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le
+remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles,
+en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et
+la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son
+_Histoire de l'Art_, ou pour son ouvrage des _Monumenti inediti_. Il
+considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les
+ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les
+éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments
+restés jusqu'alors sans explications[574].
+
+Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses _villégiature_.
+Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études
+archéologiques, en recevant, soit à sa _villa_ près de Rome, soit à
+Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la
+plus élégante.--«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles
+maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de
+Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le
+prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu
+rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de
+prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on
+danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour
+me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les
+joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie
+pour me laisser à moi-même.»--À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait
+d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.--«C'est là le
+lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken[576], que je
+voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans
+inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et
+couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle
+est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune,
+ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil
+séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit
+le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur
+bruyant tumulte peuvent nous offrir.»--Ces réflexions révèlent les
+sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée
+entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable
+qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il
+attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps
+selon ses goûts et ses idées.
+
+Cependant, il paraît avoir hésité longtemps avant de prendre le parti de
+rester définitivement à Rome. Sa réputation, répandue en Allemagne, lui
+attirait, de temps en temps, des propositions faites pour le tenter.
+Plusieurs États allemands auraient voulu posséder Winckelmann et le
+mettre à la tête de leurs musées et de leurs bibliothèques. Le roi de
+Prusse, Frédéric II, aussi jaloux de conquérir les hommes illustres que
+les provinces voisines de ses États, fit les plus grands efforts pour
+l'attirer à Berlin. En novembre 1765, il lui offrit par un envoyé
+spécial, le colonel Quintus Icilius[577], la place de bibliothécaire et
+de directeur de son cabinet de médailles et d'antiquités, vacante par la
+mort de M. Gautier de la Croze, avec une pension extraordinaire.
+Winckelmann avait d'abord accepté cette proposition, et fait connaître
+sa détermination à Berlin et à Rome: mais une difficulté qu'il
+n'explique pas s'étant présentée, on lui témoigna, au Vatican, beaucoup
+plus d'égards qu'il n'avait osé espérer. Le Pape lui fit même faire sous
+main, pour le retenir, des offres avantageuses, et le cardinal
+Stoppani, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, y ajouta une pension
+particulière de ses propres fonds, de manière qu'il résolut
+définitivement de rester à Rome. «Il se trouvait trop vieux et craignait
+de se sentir trop étranger à Berlin; d'ailleurs, il était plus content à
+Rome, en faisant lui-même son lit, que d'être décoré du titre de
+conseiller privé, et d'avoir deux laquais pour le suivre[578].»
+
+Bien qu'il eût refusé d'aller vivre à Berlin, Winckelmann n'avait pas
+renoncé au plaisir de revoir la Saxe, Dresde et Nöthenitz en
+particulier. Au mois de février 1768, il croyait pouvoir annoncer à
+Franken l'époque où il comptait aller le «surprendre un beau matin.» Il
+avait même informé de son départ le prince d'Anhalt-Dessau, qu'il devait
+également visiter. Mais il fut obligé de retirer sa parole, ayant été
+forcé de rester à Rome pour le passage du grand-duc et de la
+grande-duchesse de Toscane, qui retournaient dans leurs États, après
+avoir conduit à Naples la future reine des Deux-Siciles. Il commençait
+donc à craindre de ne jamais revoir sa patrie; d'autant plus qu'il lui
+serait difficile de quitter, pour une année qu'exigeait ce voyage, son
+maître et éternel ami, le cardinal Albani, au grand âge qu'il avait. En
+outre, on prévoyait la mort du pape Benoît XIV, et comme tous les vœux
+paraissaient se réunir en faveur du cardinal Stoppani, bienfaiteur de
+notre savant, il ne pouvait pas s'éloigner de Rome sans porter
+préjudice à ses intérêts[579].
+
+Cependant, vers la fin de mars 1768, Winckelmann changea encore de
+résolution: mettant de côté tous les obstacles qui s'opposaient à son
+voyage, il écrivit à Franken pour lui annoncer sa prochaine arrivée à
+Nöthenitz; il comptait partir au commencement d'avril, suivant la
+permission qu'il en avait obtenue de son maître et du Pape. Il se
+proposait de presser sa marche jusqu'à sa première étape, qui serait
+chez le prince d'Anhalt-Dessau: il avait l'intention de ne passer qu'en
+courant par Dresde, pour se rendre à Dessau, où il devait attendre son
+ami Stosch, afin de gagner Brunswick, où il était attendu par le prince
+héréditaire; il se proposait ensuite de pousser jusqu'à Berlin. Son âme
+n'avait jamais été plus satisfaite qu'en annonçant à son ami sa
+prochaine arrivée[580].
+
+Winckelmann quitta Rome, qu'il ne devait plus revoir, le 10 avril 1768,
+accompagné du sculpteur Cavaceppi, qui entreprenait ce voyage, tant par
+amitié pour lui, qu'afin de rétablir sa santé. Il prit la route du
+Tyrol, qui l'avait amené à Rome douze années auparavant. Mais, en
+s'éloignant de cette patrie d'adoption, ses idées devenaient sombres, et
+il cédait comme à un accès de noire mélancolie. Il paraissait hésiter à
+continuer son voyage, et parlait de revenir.--«_Torniamo a Roma._»
+Retournons à Rome, répétait-il à son compagnon de route, qui nous a
+conservé un journal de ce voyage, depuis leur départ de Rome, jusqu'au
+moment où ils se séparèrent à Vienne[581].
+
+La réception enthousiaste qui lui fut faite à Munich, ainsi que dans la
+capitale de l'Autriche, les honneurs dont il fut entouré, ne purent
+triompher de sa tristesse. Ses pensées se reportaient constamment vers
+Rome, où il avait joui pendant si longtemps d'une félicité parfaite:
+agité par un secret pressentiment, il craignait de ne plus revoir cette
+ville. Cavaceppi raconte, que le prince de Kaunitz ayant, adressé à
+Winckelmann les paroles les plus affectueuses, pour le dissuader de
+retourner en Italie, ces instances ne servirent qu'à le confirmer dans
+sa résolution.--«Nous ne voulûmes plus lui en parler davantage, dit-il,
+ayant remarqué qu'il avait les yeux d'un mort.» Il fut donc décidé qu'il
+renoncerait à Dresde, Berlin et Hanovre, et, qu'après un court séjour à
+Vienne, il serait libre de repartir pour l'Italie. Rassuré par cette
+détermination, qui comblait ses vœux les plus ardents, il mit à profit
+le temps qu'il dut passer à Vienne, pour examiner la bibliothèque et la
+galerie impériale, celle du prince de Lichtenstein, et d'autres
+collections particulières. Il revit avec soin le manuscrit de la seconde
+édition de son _Histoire de l'art_, qu'il préparait depuis longtemps,
+et s'occupa de la traduction française, qui devait paraître en même
+temps que le texte.
+
+Enfin, comblé d'honneurs et de présents, il se hâta de se remettre en
+route pour sa patrie de prédilection. Il avait eu d'abord l'intention de
+se diriger sur Venise par la Carniole, mais il changea son itinéraire,
+et résolut de rentrer en Italie par Trieste. Il y arriva dans les
+premiers jours de juin 1768.
+
+À peu de distance de cette ville, voyageant à petites journées, selon
+l'usage de ce temps, il avait rencontré un Italien, qui n'eut pas de
+peine à découvrir son faible: affectant lui-même un grand amour pour les
+antiquités, il arracha bientôt au trop confiant voyageur l'énumération
+des riches et nombreux cadeaux qu'il avait reçus, ainsi que des monnaies
+et médailles en or et en argent, qu'il remportait en Italie. Ce
+misérable, nommé Francesco Archangeli, était un repris de justice,
+condamné à mort précédemment pour ses méfaits, mais dont la peine avait
+été commuée en celle du bannissement perpétuel. En arrivant à Trieste,
+il était déjà dans la confiance de Winckelmann, qui lui montra, sans
+aucun soupçon, ses médailles et autres objets précieux.
+
+Notre antiquaire voulait s'embarquer à Trieste pour Ancône, et, en
+attendant le vaisseau sur lequel il devait traverser l'Adriatique, il
+occupait ses loisirs, dans l'hôtellerie où il était descendu, à relire
+son vieil Homère, le seul livre qu'il eût emporté avec lui. Dans ses
+moments de méditation et de repos, il s'amusait à jouer avec un enfant
+de son hôte, qui annonçait beaucoup d'intelligence. Le 8 juin, tandis
+qu'il était occupé à écrire à une petite table, Archangeli entra dans sa
+chambre. Après lui avoir exprimé ses regrets d'être obligé de le quitter
+pour se rendre à Venise, où l'appelaient des affaires importantes, il le
+pria de lui montrer une dernière fois ses médailles, afin qu'il pût en
+conserver un souvenir plus présent. Winckelmann, sans aucune méfiance, y
+consentit de bonne grâce; et comme il se tenait baissé pour ouvrir le
+coffre dans lequel elles étaient renfermées, le scélérat le pousse et le
+fait tomber, selon les uns, en lui pressant la tête entre le couvercle
+et le fond du coffre, selon d'autres, en essayant de l'étrangler avec un
+lacet. La victime crie et résiste: alors, pour étouffer ses cris,
+l'assassin lui plonge, à cinq reprises différentes, un stylet dans le
+ventre. Il l'aurait certainement achevé, si l'enfant, dont nous avons
+parlé, n'était venu frapper à la porte de la chambre.
+
+Ce bruit fait fuir Archangeli, sans même lui laisser le temps de voler
+les médailles[582]. On s'empresse d'accourir au secours du pauvre
+blessé; mais il était frappé à mort, et il ne tarda pas à expirer, après
+sept heures d'affreuses souffrances, sans avoir perdu sa présence
+d'esprit, après avoir pardonné à son meurtrier, dicté ses dernières
+volontés, et reçu les sacrements de l'Église. Par son testament, il
+institua le cardinal Albani son légataire universel, et laissa 350
+sequins à son graveur Mogali, et 100 autres à l'abbé Pirani.
+
+Ainsi mourut, à cinquante ans et quelques mois, dans toute la force de
+son talent, un des hommes qui ont le plus contribué à remettre en
+honneur l'étude de l'antique, si décriée dans la première moitié du
+dernier siècle.
+
+À Rome, le cardinal Albani, inconsolable de la perte de son ami, voulut
+lui faire élever un tombeau digne de sa mémoire, mais l'exécution de ce
+projet fut empêchée par le grand âge du prélat, qui mourut en 1779, à
+près de quatre-vingt-huit ans. Ce fut un autre ami de l'historien de
+l'art, le conseiller Reiffenstein, qui se chargea du soin pieux de lui
+ériger, à ses frais, dans le Panthéon, un monument composé d'un
+médaillon en marbre, d'après son portrait par Raphaël Mengs, et d'une
+inscription latine. Dans les premières années de ce siècle, ce médaillon
+a été transféré, ainsi que presque tous ceux qui étaient à la Rotonde,
+dans le musée des hommes illustres, au Capitole.
+
+Telle fut la vie et la mort du savant amateur, qui a le mieux connu et
+le mieux apprécié la langue et l'art des Grecs. Rien que son _Histoire
+des arts du dessin chez les anciens_ ne soit pas exempte d'erreurs,
+ainsi qu'il le reconnaît lui-même avec modestie[583]; bien que la
+partie consacrée aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Perses, aux
+Étrusques et aux autres peuples de la Péninsule italique, soit devenue
+fort incomplète, depuis les nouvelles découvertes faites dans ces
+contrées, et les beaux travaux de Lanzi et des autres savants modernes,
+l'histoire de l'art grec n'a rien perdu de son importance et de sa
+valeur. C'est toujours à cette histoire qu'il faudra recourir, lorsqu'on
+voudra connaître à fond l'essence de l'art et l'idée du beau chez les
+anciens; les attributs et les formes de leurs divinités; le costume des
+dieux, des héros, des athlètes et des personnages célèbres; les moyens
+mécaniques employés par la statuaire antique; les progrès et le déclin
+de cet art chez les Grecs, depuis son origine jusqu'à la domination
+romaine en Grèce; chez les Romains, depuis la république jusqu'à son
+entière décadence sous les derniers empereurs.
+
+L'influence de Winckelmann sur l'esthétique de l'art a été immense; bien
+avant notre David, il dirigea souvent Raphaël Mengs dans la voie que le
+peintre des _Horaces_, du _Combat de Romulus et Tatius_, et du
+_Léonidas_, a suivie après lui encore de plus près. En Allemagne, son
+exemple a ramené des écrivains de premier ordre au goût et à l'étude de
+l'art classique. C'est ainsi, par exemple, que le _Laocoon_ de
+Lessing[584] a été composé, suivant les idées émises quelques années
+avant par Winckelmann, dans son premier ouvrage de l'_Imitation des
+artistes grecs_. C'est également dans les œuvres de Winckelmann, que le
+savant Heyne puisa l'idée de ses dissertations sur la mythologie, qui
+ont eu tant de retentissement dans le monde des érudits. L'illustre
+Gœthe lui-même n'a pas échappé à l'influence de notre antiquaire, et son
+ouvrage, _Winckelmann et son siècle_, publié en 1805, prouve
+l'impression profonde produite, sur les intelligences les plus élevées,
+par les idées du grand amateur saxon. Enfin, l'art allemand, tel que
+l'entendaient et le pratiquaient les peintres et les sculpteurs de ce
+pays, dans la dernière moitié du siècle précédent, jusqu'au commencement
+du nôtre, a dû à Winckelmann ses plus puissantes inspirations[585].
+
+Aujourd'hui, son influence a beaucoup diminué dans sa patrie; la
+nouvelle école allemande affecte de mépriser l'art des Grecs, pour
+mettre à sa place un art purement germanique. L'avenir dira si
+l'originalité de ces tentatives aura réussi à faire oublier les
+divinités et les héros de Phidias, de Praxitèle et de Lysippe. Quant à
+nous, sans critiquer ces œuvres nouvelles, dont quelques-unes sont
+marquées au coin d'un véritable talent, aux forêts d'Odin, aux vieilles
+forteresses féodales, aux rois et aux guerriers des Niebelungen, nous
+préférons le Parnasse, le Taygète, les Ruines d'Athènes, l'Apollon du
+Belvédère, le Laocoon, la Niobé, la Vénus de Milo, l'Amazone blessée, le
+Lutteur, le Gladiateur mourant, et nous appliquerons à l'art des Grecs,
+ce qu'un de nos poëtes a si bien dit du vieil Homère, dans ces vers que
+Winckelmann n'aurait pas désavoués:
+
+ «Trois mille ans ont passé sur le tombeau d'Homère,
+ Et depuis trois mille ans, Homère respecté,
+ Est jeune encor de gloire et d'immortalité.»
+
+FIN.
+
+ACHEVÉ D'IMPRIMER
+SUR LES PRESSES OFFSET DE L'IMPRIMERIE REDA S. A.
+À CHÊNE-BOURG (GENÈVE), SUISSE
+
+AOÛT 1973
+
+Rémipression de l'édition de Paris, 1860
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+NOTES:
+
+[1] Mariette, dans une lettre à Bottari, insérée au tome VI des _Lettere
+pittoriche_, éd. di Ticozzi, p. 9, affirme que Mendoza ne s'appelait pas
+Diego. Néanmoins, dans les titres de ses poésies, publiées à Madrid en
+1610, l'éditeur ne le désigne que sous ce seul prénom. Mais D. Gregorio
+Mayans, dans la vie de ce personnage, placée en tête de l'édition donnée
+à Valence en 1776, de la _Guerra de Granada_, le nomme _D. Diego Hurtado
+de Mendoza_, et c'est ainsi qu'il est désigné dans le catalogue de la
+calcographie du musée de Madrid.
+
+[2] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 211 et
+suivantes.
+
+[3] _Le Meraviglie dell'arte, vita di Tiziano_, édit. de 1648, in-4, p.
+153 et suiv.
+
+[4] Ridolfi, _ut suprà_, p. 165-166.
+
+[5] Ridolfi, _ut suprà_, p. 168, la rapporte en espagnol: nous la
+traduisons ici pour la première fois en français.
+
+[6] _Vita di Tiziano_, p. 171.
+
+[7] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 171-173.
+
+[8] Le catalogue de cette collection indique _quarante-trois_ tableaux
+de Titien.
+
+[9] _Vivimus morituri, morimur victuri._
+
+[10] Pag. 240 et suiv.
+
+[11] Ridolfi, _ibid._ p. 154, 158.
+
+[12] _Catalogue du musée du Louvre_, écoles d'Italie, p. 228. Troisième
+édit., 1852.
+
+[13] _Catalogo de los cuadros del real Museo._ Madrid, 1850, p. 191,
+num. 821.
+
+[14] Lettre à Bottari, dans le tome VI des _Lettere pittoriche_, édit.
+di Ticozzi. Milan, 1822, in-18, p. 13-14.
+
+[15] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 188.
+
+[16] Voy. l_'Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette, p.
+57.
+
+[17] Imprimée dans ses _Poésies_, publiées à Venise en 1552, in-8, et en
+1572, in-4.
+
+[18] _Vida de don Diego Hurtado de Mendoza_, par don Gregorio Mayans, en
+tête de l'édition qu'il a donnée à Valence en 1776, in-4, de la _Guerra
+de Granada_; réimprimée dans la même ville par don Benito Montfort,
+1830, in-12, de la p. 1re à 16, _passim._
+
+[19] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs français_. Mariette, p.
+57 et suiv.
+
+[20] Dans son ouvrage intitulé: _Venezia città nobilissima e singolare
+descritta in XIIII libri, in Venezia appresso Giacomo Sansovino._ 1581.
+
+[21] _Per vedere i sudori mirabili del Sansovino; lettere dell'Aretino._
+T. II, p. 120.
+
+[22] _D'en haut_,--fonctionnaires d'un ordre supérieur, choisis dans la
+plus haute noblesse.--Voy. _la Ville et la république de Venise_, par le
+sieur de Saint-Didier. Amsterdam, Daniel Elzevier, 1680, petit in-18, p.
+134, 135, 136 et suiv.--Voy. aussi l'_Histoire de Venise_, par M. Daru,
+t. VII, p. 292, édit. in-18. Didot. 1826.
+
+[23] «_Che giova nelle fata dar di cozzo?_»--Inferno, c. IX, v. 97.
+
+[24] _Lettere di P. Bembo_, t. V, p. 488, dans l'édition des _Classiques
+italiens_, de Milan, in-8, 1820; t. IX des _Œuvres complètes de Bembo_.
+
+[25] _Vita di Jacopo Sansovino, scultore ed achitetto chiarissimo,
+scritta da Tommaso Temanza in Venezia_, 1751. In-4, de la page 19 à la
+page 33.--Ridolfi, dans la _Vie d'Andréa Schiavone_, dit que Titien fit
+assigner à ce peintre les trois premières lunettes de la voûte (_tondi_)
+du côté du campanile ou clocher de Saint-Marc; et il donne une
+description détaillée de ces peintures.
+
+[26] Ridolfi, _Vita di Tiziano_, p. 152.
+
+[27] Don Gregorio Mayans, _ut supra_, p. 14.
+
+[28] Loc. cit., p. 152-153.
+
+[29] _Storia della letteratura italiana_, t. VII, p. 1514, édit. des
+Classiques, de Milan, 1824, in-8.
+
+[30] Bottari, _Lettere pittoriche_, t. V, p. 140-146, _ad notam_.
+
+[31] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 38, 39.
+
+[32] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 46.
+
+[33] _Cartas de santa Teresa de Jesus_, T. 1er, _carta_ 11.
+
+[34] _Vida de don D. H. de Mendoza, ut suprà_, de la p. 38 à la p. 51.
+
+[35] Bibliothèque impériale de Paris, Y, n. 6256.
+
+[36] _Vida de don D. H. de Mendoza_, p. 51.
+
+[37] Cette pièce commence ainsi (p. 114):
+
+Estoy en una prision
+En un fuego y confusion
+ Sin pensallo.
+Que aunque me sobra razon
+Para dezir mi passion
+ Sufro y callo.
+
+[38] _Quintas a una despedida_, p. 141:
+
+Yo parto, y muero en partirme,
+Yo lo procure, yo lo pago.
+No me dexcys en el trago,
+Señora, del despedirme,
+Por el servicio que os hago.
+
+[39] Il est rapporté en tête du volume publié à Madrid en 1610, et se
+trouve au verso du feuillet qui contient l'approbation de l'ouvrage et
+le permis d'imprimer donné par l'inquisition.
+
+[40] Dans le catalogue des meilleures estampes du musée de Madrid, on
+trouve cité le portrait de don D. H. de Mendoza, parmi ceux des cent
+quatorze personnages illustres de la nation espagnole.--P. 7.
+_Cuaderno_, 6º.
+
+[41] Du 31 mars 1621 au 17 septembre 1665.
+
+[42] _Œuvres de Voiture_, édit. de M. Ubicini, 2 vol. in-12, chez
+Charpentier. 1855, t. II, p. 271 et suivantes.
+
+[43] À Cologne, chez Pierre Van Egmondt, à la Sphère, 1673; petit
+in-16.--Bibliothèque impériale, nº 1963.
+
+[44] Par exemple, après avoir dit du comte-duc: «_Andò alla corte e vi
+andò addottrinato, non vi andò ignorante_, il ajoute: _La corte non è
+una scuola di grammatica_; _ella non da i primi alimenti e non insegna e
+primi elementi_; _il di lui cibo non è latte_; _di rado produce_,
+_raffina_, etc. Telle est la manière du marquis, pleine de recherche, et
+au fond très-vide.--Le passage ci-dessus est extrait, p. 14, de son
+ouvrage intitulé: _Il ritratto del privato politico cristiano, estratto
+dall'originale d'alcune attioni del co-duca di san Lucar_; dédié à
+Philippe IV, Bologne, 1635, _presso Giacomo Monti_, etc., in-8º de 135
+pag., plus l'Introduction.--Le marquis Malvezzi a composé un autre livre
+à la louange de Philippe IV et de son ministre, sous ce titre:
+_Introduttione al raconta de' principali successi accaduti sotto il
+commando del potentissimo Re Philippo quarto_.--_Roma_, 1651, in-8º de
+107 pages, plus le bref d'Innocent X, la dédicace au roi d'Espagne et
+l'avertissement. Les deux ouvrages sont à la Bibliothèque impériale,
+contenus dans le même volume, avec la _Caduta del conte Olivarès_,
+l'_anno_ 1643, du père Camillo Guidi, _in Ivrea_,
+1644,--0,388.--L'_Histoire d'Olivarès_ a encore été écrite en italien
+par D. J.-J. d'Ischia, Udine, 1653, in-24, et par le comte Ferrante
+Pallavicini, _opere scelte_.
+
+[45] Gil Blas, t. III, liv. XI, chap. II, p. 238-9; édit. in-8º des
+_Classiques latins_, de Lefebvre.
+
+[46] _Ibid._, chap. V, p. 249-250.
+
+[47] _La caduta del conte d'Olivarès_, p. 33-4. Bibliothèque impériale,
+0,388, à la fin du volume.
+
+[48] _Il ritratto del privato politico_, etc., _ut suprà_, p. 41.
+
+[49] _Conoscendo che questa ambasciaria era un fermarsi, non la volle
+accettare._--_Ut suprà_, p. 15.
+
+[50] Il était né le 8 avril 1605.
+
+[51] _Ut suprà_, p. 16.
+
+[52] T. II, p. 272, édit. de M. Ubicini.
+
+[53] _L'histoire du ministère du comte-duc_, etc., p. 6-7.
+
+[54] _Las vidas de los pintores y estatuarios eminentes Españoles, que
+con sus heroycas obras han illustrado la nacion_, etc. Londres, 1742, un
+vol. in-8, p. 37, nº 57.--Ce livre n'est qu'un abrégé du grand ouvrage
+de Palomino.
+
+[55] _Catalogo_, 1850, nº 27, p. 18.
+
+[56] _La Tragedia mas lastimosa, el conde de Sex_;--_Dar la vida por su
+dama_, etc. Voyez à ce sujet: Ochoa, _Tesoro del teatro español_, 5 vol.
+in-8. Paris, 1838, t. V, p. 98.
+
+[57] Jean de Butron, _Discursos apologeticos en que se defiende la
+ingenuidad del arte de la pintura_. In-4, Madrid, 1626.
+
+[58] _Velasquez and his Works_, _London_, 1855, in-12, avec le portrait
+eau-forte de Velasquez; excellente biographie, à laquelle je ferai plus
+d'un emprunt; elle est extraite d'un ouvrage plus considérable du même
+auteur: _Annals of the artists of Spain_, _London_, 1848.
+
+[59] Palomino, p. 18-19, nº 30.
+
+[60] _Notizie de' professori di disegno, decennale III, dal 1600 al
+1640._ In-4, p. 313, _Vº. Vincenzio Carducci_, t. V.
+
+[61] _Dialogo_ 7.
+
+[62] Baldinucci, _ut suprà_, p. 315.
+
+[63] Palomino, p. 36, nº 55, _Vº. Patricio Caxes._ Le catalogue du _real
+Museo_ n'indique qu'un seul tableau de cet artiste, sous le nº 162, la
+_Vierge avec l'enfant Jésus_.
+
+[64] Pag. 53, nº 73, _Eugenio Caxes_.
+
+[65] _Catalogo_, nº 151.
+
+[66] Pag. 74, nº 102.
+
+[67] _Arte de la pintura, su antiguedad y grandezas, etc.; par Francisco
+Pacheco, Vezino de Sevilla, año 1649_; petit in-4º, p. 101 et
+suivantes.--Bibliothèque impériale, V. 1737.
+
+[68] Palomino, p. 77, nº 106 (abrégé de son grand ouvrage; Londres,
+1742, in-8º) veut que Velasquez ait été d'abord élève de Francisco
+Herrera le vieux. Mais nous trouvons dans le même auteur, p. 66, nº 91,
+que «Francisco Herrera, nommé le Vieux, peintre, architecte et sculpteur
+en bronze, fut natif et habitant de Séville, et élève de Francisco
+Pacheco;» et, p. 68, qu'il mourut à la cour en 1656: il était donc à peu
+près de même âge que Velasquez, et par conséquent, il n'aurait pu lui
+servir de maître. Aussi, le catalogue du _real museo_ de Madrid (édit.
+de 1850) indique Velasquez seulement comme élève de Pacheco.--Ce
+dernier, de son côté, dans son _Arte de la Pintura_, réclame pour lui
+seul la gloire d'avoir formé un tel disciple. Voici le passage où il
+revendique cet honneur (p. 171, § 2): «Diego de Silva Velasquez, mon
+gendre, occupe la troisième place (parmi les artistes qui ont le plus
+honoré la peinture); c'est à lui, qu'après cinq années d'éducation et
+d'enseignement, j'ai donné ma fille, déterminé par sa vertu, sa douceur,
+ses excellentes qualités, et par les espérances que me faisaient
+concevoir son bon naturel et son grand génie: L'honneur d'avoir été son
+maître étant plus grand que celui d'être son beau-père, il m'a paru
+juste de refréner l'audace de celui qui voudrait s'attribuer cette
+gloire, m'enlevant ainsi la couronne de mes dernières années.»
+
+[69] Pag. 566, _Arte de la Pintura_.
+
+[70] _Ut suprà_, p. 60, nº 84.
+
+[71] _Arte de la Pintura_, pag. 66, 611.
+
+[72] Palomino, p. 60, nº 84.
+
+[73] _Arte de la Pintura_, p. 101.
+
+[74] P. 116.
+
+[75] Palomino, p. 75, nº 102.--Une taxe semblable a existé plus
+longtemps sur la vente des livres, et le traité de Pacheco sur la
+peinture fut taxé à _quatro maravedis, cada pliego_. Voy. à la seconde
+feuille après le titre.
+
+[76] Voy. _l'Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 101.
+
+[77] _Arte de la Pintura_, p. 165.
+
+[78] Palomino, p. 27, nº 43.
+
+[79] _Arte de la Pintura_, p. 471.
+
+[80] _Arte de la pintura_, p. 471.
+
+[81] _Ibid._, pages 593 et suivantes.
+
+[82] _Ibid._, p. 605.
+
+[83] C'est ainsi que Charles Le Brun a représenté Jésus-Christ, dans son
+tableau, gravé par G. Andran et Edelinck, où il le montre adoré par les
+anges, parmi lesquels on a voulu reconnaître, dans celui qui est à
+genoux au pied de la croix, le portrait de madame de la Vallière.
+
+[84] _Ibid._, p. 100.
+
+[85] _Arte de la Pintura_, p. 492, 567.
+
+[86] _Ibid._, p. 163.
+
+[87] _Cataloge_, nos 237, 238, 333, 388.
+
+[88] Ces vers sont tirés du premier sonnet de Michel-Ange à la marquise
+de Pescaire, Vittoria Colonna: Voy. _Le rime di Michel-Agnolo
+Buonarroti, testo di lingua italiana_, in-8º, 1817, p. 1.
+
+[89] Palomino, p. 77, nº 106.
+
+[90] _Sumiller de cortina de su Magestad_, Pacheco; _Arte de la
+pintura_, p. 102.--C'était une sorte de chambellan, chargé de tirer le
+rideau, ou d'ouvrir et fermer les portières lorsque le roi d'Espagne
+entrait dans ses appartements ou en sortait.
+
+[91] Ce portrait est au _Real museo, catalogo_, nº 527.
+
+[92] Bouterwek, _Hist. de la littérature espagnole_, t. II, p. 91 et
+suivantes.
+
+[93] P. 102.
+
+[94] _Arte de la pintura,_ p. 102.
+
+[95] _Arte de la pintura_, p. 102.
+
+[96] _Anecdotes du ministère du comte duc d'Olivarès, tirées et
+traduites de l'italien de Mercurio Siri, par M. de Valdory_; Paris,
+1722, in-12, p. 191:--Bibliothèque impériale, 0,700.
+
+[97] _Ut suprà_, p. 112, 113.
+
+[98] La _contractation_ était une junte siégeant à Séville, et qui était
+chargée d'enregistrer les cargaisons qui partaient de cette ville pour
+l'Amérique, ou venaient y aborder, et de faire payer les droits d'entrée
+et de sortie.
+
+[99] _Ibid._, p. 113.
+
+[100] Voy. Palomino, p. 24, nº 38, et p. 41, nº 59.
+
+[101] _Arte de la pintura_, p. 96-97.
+
+[102] P. 95.
+
+[103] _Voyage d'Espagne_, t. III, p. 6-7.
+
+[104] Voy. le chapitre XII.
+
+[105] _Origen y dignidad de la Caça, etc._ Madrid, 1634, petit in-4º,
+avec le frontispice-portrait de l'auteur. Chapitres VIII, IX, XXVI,
+XXVII, XXXII, etc.
+
+[106] _Catalogo_, nº 68.
+
+[107] Mme d'Aulnoy, _Voyage d'Espagne_, t. I, p. 87.
+
+[108] _Littérature espagnole_, t. II, p. 60.
+
+[109] Voy. la notice sur cet amateur, chapitre XV et suiv.
+
+[110] _Velasquez and his Works, by William Stirling_, p. 80-81.
+
+[111] P. 102.
+
+[112] P. 54, _ut supra_.
+
+[113] Voy. le chapitre IX, liv. III, _Arte de la pintura_, p. 427 et
+suivantes.
+
+[114] _Catalogo_, 299.
+
+[115] P. 102.
+
+[116] _Ibid._
+
+[117] Lettre de Raphaël Mengs à D. Antonio Ponz, dans le _Recueil de
+Bottari_, 2e édition de Ticozzi, in-12, t. VI, p. 305.
+
+[118] P. 106-109, _Arte de la pintura_.
+
+[119] P. 110, _ibid._
+
+[120] _Catalogo_, nº 177.
+
+[121] P. 103.
+
+[122] T. III, p. 486.
+
+[123] Pacheco, _Arte de la pintura_, p. 103.
+
+[124] _Histoire de France sous Louis XIII_, par M. A. Bazin, t. II, p.
+30-34.
+
+[125] Voy. sur les négociations de Rubens, l'introduction mise par M.
+Émile Gachet en tête des lettres inédites de cet artiste qu'il a
+publiées. Bruxelles, 1840, in-8º, p. XXXV et suivantes.
+
+[126] Lettre de Rubens à Peiresc, de Madrid, 2 décembre 1628; dans les
+lettres inédites de Rubens publiées par M. Gachet, p. 220, nº LXIX.
+
+[127] Selon J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P. P. Rubens_,
+Bruxelles, 1 vol. in-8º, 1771, p. 29, le duc de Mantoue, Vincent de
+Gonzague, voulant envoyer à Philippe III une superbe voiture avec un
+attelage de sept chevaux napolitains, aurait fait choix de Rubens pour
+accompagner et offrir ce cadeau. Palomino (p. 50, nº 70) dit que Rubens
+vint à Madrid pendant le séjour du prince de Galles en 1623: c'est une
+erreur. Rubens vécut à la cour de Mantoue jusqu'à la fin de 1608, époque
+où la mort de sa mère le rappela à Anvers, et il ne retourna plus en
+Espagne qu'en 1628.
+
+[128] Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, 224, 227, nº LXX.
+
+[129] É. Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 220, nº LXIX.
+
+[130] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, p. 342, 343, nos 1135, 1136,
+1137, 1138, 1139 et 1140.
+
+[131] M. A. van Hasselt, p. 340, nº 1127, qui dit que ce portrait est
+aujourd'hui dans la collection du duc de Hamilton, en Angleterre. Il a
+été gravé par P. Pontius, et en petit, par Galle jeune.
+
+[132] Voy. le Catalogue du musée du Louvre, édition de 1852, écoles
+allemande, flamande et hollandaise, p. 229, nº 431, et la note p. 225
+qui accompagne le nº 426. Ces dix compositions de Rubens ont été gravées
+par N. Lauwers, Schelte de Bolswert et Adrien Lommelin; voy.
+l'_Abecedario_ de Mariette, Vº _Rubens_, p. 110.
+
+[133] P. 50, nº 70, _Pedro Pablo Rubens_.
+
+[134] _Catalogo_, nº 1704.
+
+[135] _Arte de la pintura_, p. 100.
+
+[136] P. 50, nº 70.
+
+[137] _Decennale II, della parte III, dal 1590 al 1600_, p. 281-283.
+
+[138] P. 169.
+
+[139] P. 131-133.
+
+[140] Voy. le texte de cette lettre en espagnol, dans l'introduction aux
+lettres inédites de Rubens, par M. Gachet, p. XLIV.
+
+[141] P. 100, _Arte de la pintura_.
+
+[142] _Ut suprà_, p. 285.
+
+[143] Pacheco, p. 103.
+
+[144] _Id. ibid._, p. 103.
+
+[145] Vº Velasquez, p. 78, nº 406.
+
+[146] _Arte de la pintura_, p. 103 à 105 inclusivement.
+
+[147] Il est au _Real Museo_, _catologo_, nº 135.
+
+[148] Ce dernier tableau est au _Real Museo_, _catalogo_, nº 195.
+
+[149] _Ut suprà_, p. 78.
+
+[150] P. 105.
+
+[151] _Ibid._
+
+[152] _Real Museo_, _catologo_, nº 155.
+
+[153] Ou _Fabrique de tapis_, _ibid._, p. 355.
+
+[154] P. 76, nº 105.
+
+[155] _Le vite de' pittori, scultori, architetti ed intagliatori dal
+pontificato di Gregorio XIII, del 1572, fino ai tempi di papa Urbano
+VIII, nel 1642_; _Roma_, in-4º, 1733, p. 251 et suiv.
+
+[156] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 250 et
+suiv.
+
+[157] Baldinucci, _vita di Vicencio Carducci_, p. 315, _Dec. III_,
+_della parte III_, _dal 1600 al 1610_.
+
+[158] Ximenès, _descripcion del Escorial_, p. 344, 353: il est cité par
+M. W. Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 55-56.
+
+[159] Baldinucci, _Dec. IV_, _della parte I_, _dal 1630_, _al 1640_; Vº
+_Cosimo Lotti_, p. 306 et suiv.
+
+[160] Traduit par Baldinucci, _ibid._, p. 309.
+
+[161] Baldinucci, _ibid._, p. 308.
+
+[162] _Ibid._, p. 310.
+
+[163] Vie de Baccio del Bianco, _ut suprà_, p. 311 à 331, et
+spécialement p. 323.
+
+[164] Baldinucci, _ut suprà_, p. 329 à 331.
+
+[165] P. 79, nº 106, vie de Velasquez.
+
+[166] _Vite de' pittori, scultori, ed architetti_, etc., in-4º. _Roma_,
+1772, p. 269 à 274, et spécialement 272, 273.
+
+[167] Passeri, _id._, p. 271.
+
+[168] Passeri, _ut suprà_, p. 273-274.
+
+[169] Voyez sa vie dans Baldinucci, _Dec. III_, _della parte III_, p.
+354 à 372.
+
+[170] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 125-126, se
+conformant à la tradition espagnole, mais sans citer aucune autorité,
+raconte que les modèles envoyés au Tacca furent peints par Velasquez, et
+moulés en outre par le sculpteur Muntañèz, de Séville; d'où il résulte
+que le Tacca n'aurait eu d'autre mérite que celui de l'exécution et de
+la fonte. Assurément, les deux artistes espagnols étaient fort capables
+de préparer tous les éléments de la statue de leur roi: mais j'ai
+préféré suivre la version de Baldinucci, dont l'affirmation ne peut
+laisser le moindre doute, et qui parle comme témoin oculaire. En effet,
+après avoir rapporté l'envoi fait au Tacca des deux modèles peints par
+Rubens, il ajoute:--«_Tanto chiese e tanto prontamente ottenne, e cosi
+venne a guadagnare le due bellissime pitture di mano di quel grand'uomo_
+(Rubens), _che rimasero nella sua eredità, e nel tempo che io queste
+cose scrivo, si conservano in casa i serrati._»--Baldinucci, vie de
+Pietro Tacca, _Dec. III_, _part. III_, p. 363-364.--Je crois toutefois
+devoir faire remarquer, que Baldinucci ne semble avoir connu ni
+l'existence ni les œuvres de Velasquez, car on ne trouve aucune mention
+de cet artiste, dans ses nombreuses _Notizie de' professori del
+disegno._ Il ne serait donc pas impossible qu'il eût attribué à Rubens
+des modèles peints par Velasquez.
+
+[171] Baldinucci, _ut suprà_, p. 364.
+
+[172] _Ibid._, p. 365.
+
+[173] _Ibid._, p. 366.
+
+[174] William Stirling, _ut suprà_, p. 127, à la note.
+
+[175] Palomino, _Ribera_, nº 88, p. 64.
+
+[176] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 408 et
+suiv.
+
+[177] Passeri, _Vite de' pittori, scultori ed architetti, etc,--Domenico
+Zampieri_, p. 33-39.
+
+[178] _Ibid._, p. 152, vie de Lanfrance.
+
+[179] P. 66, nº 91.
+
+[180] M. William Stirling, _Velasquez and his Works_, p. 52.
+
+[181] On peut en juger au Louvre, en présence du tableau de cet artiste
+nouvellement acheté de la succession de M. le maréchal Soult, et
+représentant _Saint Bonaventure dictant ses commentaires._
+
+[182] Il est maintenant au _Real museo_, _catalogo_, nº 531.
+
+[183] Nº 171, p. 136.
+
+[184] Le comte-duc ayant été disgracié en 1643, Herrera devait être
+très-jeune lorsqu'il travailla pour ce ministre.
+
+[185] Nº 108.
+
+[186] P. 68-69, nº 93, notice sur F. Collantès. Cet artiste est
+représenté au musée du Louvre, nº 544, par un paysage, _le Buisson
+ardent_, d'un grand caractère, mais dans lequel Moïse ressemble à un
+berger d'une des _sierras_ espagnoles.
+
+[187] Palomino, p. 119 et suivantes, nº 152.
+
+[188] T. III, p. 580, cité par M. William Stirling, _Velasquez his
+Works_, p. 52-53.
+
+[189] _Para Mantenersi_, dit Palomino, p. 139, nº 173.
+
+[190] Ces tableaux sont à Séville.
+
+[191] M. Viardot, _les musées d'Espagne_, p. 145. Paris, 1843, 1 vol.
+in-12.
+
+[192] Voy. le chapitre précédent.
+
+[193] P. 52, nº 72.
+
+[194] Vasari, _Vie de Jacopo Sansovino_, p. 264-5, t. IX.--Traduction de
+M. Leclanché. Paris, 1842, in-8º.
+
+[195] Guidi, _la Caduta del comte-duca d'Olivarè, anno 1643; Ivrea_,
+1644, in-8º, à la fin du volume, Bibliothèque impériale, 0,388;--p. 5.
+
+[196] _Ibid._, p. 49 à 55.
+
+[197] Il avait perdu sa fille unique, mariée au duc de Médina de Las
+Torres, et il n'existait aucun rejeton de ce mariage.
+
+[198] Enrique de deux noms, de deux femmes, fils de deux pères et de
+deux mères, et diable, en outre.
+
+[199] C'est dans ce voyage qu'il fit le célèbre portrait d'Innocent X,
+qu'on admire à Rome au palais Doria-Pamphili.
+
+[200] _Ut suprà._
+
+[201] Selon M. W. Stirling, _Velasquez and his Works._
+
+[202] J'ai vu à l'exposition de Manchester, en juillet 1857, un
+très-grand nombre de portraits exécutés par des artistes étrangers venus
+en Angleterre, tels que van Somer, Marc-Garrard, Franc-Hall, sir
+Peter-Lely, Kneller, de Lubeck, et beaucoup d'autres. Parmi les
+portraits dus à des artistes anglais, je n'ai remarqué que celui de
+Cromwell, par Robert Walker, et ceux de Charles Cottrell et de Balthasar
+Gerbier, sur la même toile, par William Dobson.--Voy. le compte rendu de
+cette exposition, que j'ai publié dans le _Journal des Débats_, nos
+des 5, 9, 11 et 20 juillet 1857.
+
+[203] Hogarth a précédé les deux autres. Ses premiers tableaux datent
+d'environ 1720.
+
+[204] Cornelius Jansen, Charles Mytens, van Somer, Joachim Sandrart,
+Polenburg, Gérard Honthorst, etc.
+
+[205] Dans son ouvrage qui a pour titre: _Anecdotes of the arts in
+England, or comparative remark, on architecture, sculpture, and
+painting, chiefly illustrated by specimens, at Oxford, etc._ Il a été
+traduit par Millin, 2 vol in-8º, 1807, Paris.
+
+[206] _Rebellion and civil Wars in England_, 1702. 3 vol.
+in-fº.--N'ayant pas sous les yeux le texte anglais, je me sers de la
+traduction française, publiée à la Haye en 1704; 6 vol. in-12, t.
+Ier, p. 73 et suiv.
+
+[207] _Oxford_, 1773, _e typographeo Clarendaniano_.--1 vol. in-folio,
+gravures, cabinet des estampes, nº 3242.
+
+[208] _The third ed._, _London_, 1782, 4 vol. in-8º, t. II, p. 124.
+
+[209] Nous devons faire observer que Peacham, dont Horace Walpole
+invoque l'autorité, fut le précepteur des enfants du comte d'Arundel, et
+qu'il l'accompagna dans les Pays-Bas. Il est l'auteur du _Compleat
+Gentleman_, d'une nouvelle intitulée, la Valeur d'un sou, _The Worth of
+a penny_, et de divers autres ouvrages cités dans l'avertissement de la
+2e édition de cette nouvelle.--Il a gravé, d'après Holbein, le
+portrait de sir Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex.
+
+[210] _London, John Murray,_ 1854, 3 vol. in-8º, t. Ier, p. 11. Le
+docteur Waagen a publié en 1857 un volume de supplément, sous le titre
+de: _Galleries and cabinets of art in England_, également chez John
+Murray.
+
+[211] Il faut lire _Evelyn_. Voy. Dallaway, _les Arts en Angleterre_, t.
+II, p. 258, et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Evelyn. Ce
+savant, dans son ouvrage intitulé _sculptura_, parle du comte d'Arundel,
+comme d'une personne qu'il avait connue.
+
+[212] William Hookham Carpenter, _Mémoires et documents inédits sur
+Rubens et Van Dyck, traduits de l'anglais par Louis Hymans_. Anvers,
+1845, grand in-8º, 1 vol, p. 9-10.
+
+[213] _The history and antiquities of the castle and town of Arundel,
+including the biography of its Earls from the conquest to the present
+time; by the Rev. M. A. Tierney, F. S. A. chaplain to his grace the duke
+of Norfolk. London, G. and W. Nicol_, _Pall-Mall_, 1834.--2 vol. grand
+in-8º, fig. Bibliothèque impériale, nº 433, 0.6.2.--Ces deux volumes
+n'ont qu'une seule pagination; le 2e vol. commence à la page 351. La
+biographie de Thomas Howard, second comte d'Arundel, se trouve dans ce
+volume, de la page 414 à la page 496.
+
+[214] Tierney, p. 418-419.
+
+[215] _Anecdotes of painting._ t. II, p. 127.
+
+[216] Tierney, t. II, p. 434-435
+
+[217] Tierney, t. II, p. 488 à 495.
+
+[218] Bruxelles, 1840, 1 vol. in-8º, avec le portrait de Rubens, p. 321.
+
+[219] Nº 322 du catalogue de M. van Hasselt, suivant lequel ce tableau
+se trouverait aujourd'hui dans la collection du comte de Pembroke à
+Wilton-House.--_Ibid._, p. 260.
+
+[220] _Ut suprà_, p. 11.
+
+[221] _Vita di Antonio Van Dyck_, dans ses _Vite de' Pittori, Roma_,
+1672. 1 vol. in-4º, p. 260-261.
+
+[222] _Treasures of art in Great-Britain_, t. III, p. 30, 31.
+
+[223] _Ibid._, t. II, p. 455.
+
+[224] _Ibid._, t. III, p. 30.
+
+[225] Dallaway, t. 1er. p. 264, _ad notam_ 2, traduction de Millin.
+
+[226] Nuremberg, in-folio, 1683.
+
+[227] Voy. les _Études sur l'Allemagne_ de M. Michiels, t. II, p.
+387;--et la _Biographie universelle_ de Michaud, Vº Sandrart, t. XL, p.
+321.
+
+[228] Voy. l'_Abecedario_ de Mariette, Vº Jones Inigo, t. III, p. 8 et
+suiv.;--la _Biographie universelle_, à l'article consacré à cet
+architecte, et la notice intéressante donnée par Allan Cunyngham, dans
+ses _Lives of the most eminent Bristish painters, sculptors and
+architects_; _London_, 1831, in-18, t. IV, p. 70 et suiv.
+
+[229] _Loc. cit._, p. 256, _ad notam_.
+
+[230] _Ut suprà_, 436-7.
+
+[231] _Ibid._, p. 257.
+
+[232] Traduit par M. Hymans, p. 243-246.
+
+[233] _Vita di Tiziano, in-4º, Venezia_, 1648, p. 178.
+
+[234] _Ibid._, p. 177.
+
+[235] Waagen, _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.
+
+[236] _Abecedario_, t. III, Vº Léonard de Vinci, p. 142, _ad notam_ 2.
+
+[237] _Ibid._, p. 297, _ad notam 1_.
+
+[238] _Ibid._, p. 142.
+
+[239] M. Charles Blanc, dans son livre _de Paris à Venise_, p. 57, dit
+que cette offre fut faite du temps de Jacques Ier à Galéas-Arconati,
+qui possédait alors le _Livre des Machines_ de Léonard de Vinci, mais
+qui aima mieux en enrichir la bibliothèque de Milan.
+
+[240] _Sculptura_, p. 103.--Walpole, t. II, p. 129.
+
+[241] Voy. le volume consacré à Mariette dans l'_Histoire des plus
+célèbres amateurs français_, p. 226, 232.
+
+[242] Waagen, _ibid._, p. 15.
+
+[243] _Id._, _ibid._, p. 8.
+
+[244] _Bellori, Vita di P.-P. Rubens_, dans _le Vite de' Pittori, etc.
+Roma,_ 1672, in-4º, p. 245.
+
+[245] Qui représenteraient aujourd'hui plus d'un million.
+
+[246] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_, Bruxelles
+1771, 1 vol. in-8º avec le portrait de Rubens, p. 144-145.
+
+[247] En 1730, in-folio, _London_.
+
+[248] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet.
+Bruxelles, 1840, 1 vol, in-8º, p. 235.
+
+[249] _Loc. cit._, t. Ier, p. 12.
+
+[250] Voy. sur ce personnage les _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 94
+et suiv.
+
+[251] P. 119 et suiv.
+
+[252] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs italiens_, p. 168, 178
+et suiv.
+
+[253] _Art treasures, etc._, t. II, p. 465.--Catalogue des peintures de
+Charles Ier, d'après Vertue.
+
+[254] _Ibid._, t. Ier, p. 7-8, _ad notam_, p. 7.
+
+[255] _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par Émile Gachet, p.
+230-231.
+
+[256] _Anecdotes of Painting_, t. II, p. 71.
+
+[257] Tel est le nom latin qu'il s'est donné et sous lequel il a publié
+ses ouvrages: Son nom français était Dujon, et en anglais il se faisait
+appeler Yough. Voy. la préface du docteur Chandler aux _Marmora
+oxoniensia_.
+
+[258] _Vita Francisci Junii, F. F._, après la préface de la 2e
+édition que Grævius a donnée en 1694 du traité _De pictura veterum_.
+
+[259] Le texte de Grævius porte: _Anno nonagesimo primo_; mais
+l'épitaphe de Junius, à Oxford, attribuée à Isaac Vossius, son neveu,
+indique, en chiffres romains, qu'il était né en MDLXXXIX.
+
+[260] _Francisci Filius._
+
+[261] _Menevensis_, je ne suis pas certain que ce mot latin veuille dire
+Methuen; il ne se trouve pas dans le _Dictionnaire des noms latins de la
+géographie ancienne et moderne_. Paris, 1777, in-12.
+
+[262] _Neque putavi diutius mihi fastidiendas aut negligendas artes
+illas, quæ non regio modo majestas vestra, sed tot ac tales
+florentissimi regni proceres usque adeo studiose colunt atque
+suscipiunt._
+
+[263] Voici le titre de la deuxième édition: _Francisci Junii de pictura
+veterum libri tres, tot in locis emendati et tam multis accessionibus
+aucti, ut plane novi possent videri_.--_Accedit catalogus, adhuc
+ineditus, architectorum, mechanicorum, sed præcipue pictorum,
+statuariorum, cælatorum, tornatorum, aliorumque artificum, et operum quæ
+fecerunt, secundum seriem litterarum digestus._--_Roterodami, Typis
+Regneri Leero_, 1694, grand in-4º avec frontispice de A. Van der Werff,
+gravé par Molder, et le portrait de Junius, du même, gravé par Gunst. La
+première édition avait paru en 1636.
+
+[264] _De pictura veterum, lib. prim._, § 1, p. 2e, édition de 1694.
+
+[265] _Id._, _ibid._, p. 296.
+
+[266] Grotius est né à Delft le 10 avril 1585, et Junius à Heidelberg en
+1589.
+
+[267] Voy. l'article de Grotius, Hugues, dans la _Biographie
+universelle_ de Michaud, t. XVIII, p. 541 et suiv.
+
+[268] Voy. le texte latin de cette lettre, traduite ici pour la première
+fois en français, dans le traité _De pictura veterum_, immédiatement
+après la dédicace de Junius à Charles Ier.
+
+[269] Voy. cette épigramme en grec, et sa traduction en vers latins par
+Grotius lui-même, dans le catalogue des artistes anciens de Junius, p.
+194, Via _Satureius_, _sculptor_, édition de 1694 du traité _De
+pictura veterum_.
+
+[270] Qui ne parut qu'après la mort de Junius dans la 2e édition de
+son ouvrage donnée par Grævius, 1694.
+
+[271] En flamand, traduite par Louis Hymans, dans sa traduction des
+mémoires publiés en anglais sur Antoine Van Dyck et Rubens par
+Carpenter.--Anvers, 1845, p. 57-58, in-8º.
+
+[272] Voy. les notes de M. Hymans, _ut suprà_, p. 58.
+
+[273] Cette lettre est rapportée dans le recueil de Bottari, t. IV, nº
+X, de l'édition de Ticozzi, Milano, 1822, p. 19. On a traduit en italien
+les passages qui sont en flamand dans l'original: mais on a laissé en
+latin la partie de la lettre écrite dans cette langue.
+
+[274] _Oxonii, e typographeo Clarendoniano, impensis academiæ_,
+MDCCLXIII, 4 vol. in-fº.--Cabinet des estampes, bibliothèque impériale,
+nº 3242-62.
+
+[275] _Marmora Arundeliana_, _publicavit J. Seldenus_, _Londini_, _J.
+Billius_, 1629, in-4º.
+
+[276] Voy. _la Vie de Peiresc_, par Gassendi, édition de Lyon, 1658, p.
+5.
+
+[277] _Lettres inédites de Rubens_, publiées par Émile Gachet, p. 235.
+
+[278] Dallaway, p. 260-1.
+
+[279] Voici le texte de ce journal qui est devenu rare, même en
+Angleterre, et dont je dois la communication à l'obligeance de M.
+Alphonse Wyat-Thibaudeau: _A true relation of all the memorable places
+and passages observed in the travels of the rigth honourable Thomas Lord
+Howard, Earle of Arundell and Surrey, primer Earle, and Earle Marshall
+of England, ambassadour extraordinary to his Sacred Majesty Ferdinand
+the Second, Emperour of Germania, anno Domini 1636, by William Crowne,
+gentleman.--London, printed for Henry Seile, and are to be sold in
+Fleet-Street, at the sign of the Tygress-Head, btlween the bridge and
+the conduit, 1637._--Petit in-8º de 70 pages, sans la dédicace à Thomas
+Howard, fils et héritier de Henry lord Maltravers.
+
+[280] _Who went to war._--Était-ce la statue antique d'une amazone?
+
+[281] _Ibid._, p. 50, 53,
+
+[282] P. 32.
+
+[283] William Browne le rapporte en latin et en anglais, p. 33 à 37.
+
+[284] Il fut décapité à Londres, le 30 janvier 1649.
+
+[285] Ces livres sont maintenant réunis à ceux du _Bristish museum_.
+Voy. M. Tierney, t. II, p. 472.
+
+[286] Voy. au cabinet des estampes, Bibliothèque impériale, nos
+208-323, l'_Œuvre de Wenceslas Hollar_, in-folio, 3 vol., au
+commencement du 1er vol.
+
+[287] _Id._, _ibid._
+
+[288] En allemand: _Wenzel Hollar beschresbendes verzeichniss sein
+Rupforsticke.--Berlin_, 1853, cabinet des estampes, nº 10109.
+
+[289] _Abecedario_, Vº Léonard de Vinci, t. III. p. 169.
+
+[290] Voy. l'œuvre de Hollar, t. II, au cabinet des estampes: ce
+portrait s'y trouve en deux états.
+
+[291] Voy. _Anecdotes of painting, the third ed._ t. II, p. 125, _ad
+notam_.
+
+[292] London, 1656, in-fº.
+
+[293] Mariette, _abecedario_, Vº Hollar, t. II, p. 373.
+
+[294] Tierney, t. II, p. 474.
+
+[295] _His health was sensibly declining_, t. II, p. 478.
+
+[296] Tierney, _ibid._, p. 481.
+
+[297] Préface du docteur Chandler, _Marmora oxoniensia_.
+
+[298] Dallaway, t. Ier, p. 262.
+
+[299] T. II, p. 526.
+
+[300] Décapité le 29 décembre 1680, comme complice de la conspiration
+des poudres, et qu'il ne faut pas confondre, bien que les deux
+condamnations soient également iniques, avec Thomas Wentworth, comte de
+Strafford, ministre de Charles Ier, qui subit le même sort le 21 mai
+1641.
+
+[301] T. Ier, p. 267, _ad notam_.
+
+[302] _Joachimi de Sandrart a Stockav_, etc., _Academia nobilissimæ
+artis pictoriæ_, etc., etc., etc. _Noribergæ_, 1683, in-fº,
+figures.--Bibliothèque impériale, V, 555 B., p. 282.
+
+[303] Sandrart, dans son ouvrage, donne les biographies de
+cinquante-quatre peintres et de vingt graveurs anversois, parmi lesquels
+Quentin Matsys, Otho Vœnius, Rubens, Van Dyck, Gaspard de Crayer, E.
+Quellinus, Jordaens, Vorsterman, H. Bolswert, P. Pontius, Ægid. Sadeler,
+Pierre de Jode le jeune, etc.
+
+[304] Voy. le catalogue du musée d'Anvers, 2e édit. 1857, préface, p.
+XII, à la note.
+
+[305] La traduction de ce passage du voyage d'Albert Durer dans les
+Pays-Bas est prise de celle publiée dans le t. Ier du _Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire_. Paris, 1842, in-8º, p. 415 et suiv.
+
+[306] Né à Anvers en 1450, mort en 1527.
+
+[307] Dans la notice sur B. Pirckheimer, ci-après.
+
+[308] Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud, t, XVIII, p. 34,
+et tome XXIV, p. 551, les articles consacrés à ces deux savants
+explorateurs de l'antiquité.
+
+[309] Dans le journal de son voyage aux Pays-Bas, cité plus haut.
+
+[310] _Ut suprà_, p. 492.
+
+[311] Cependant, d'après la Notice sur Rubens, insérée dans le Catalogue
+du musée d'Anvers, 2e édit, 1857, p. 190 et suiv., il paraîtrait
+résulter «de documents découverts par M. R.-C. Backhuizen van den
+Brinck, dans les archives de la maison d'Orange, et publiés par lui en
+1853, que Rubens a plus que probablement vu le jour à Siegen, dans le
+comté de Nassau.»--Que Rubens soit né à Cologne ou ailleurs, il n'en
+doit pas moins être considéré comme le plus illustre citoyen d'Anvers.
+
+[312] M. Émile Gachet, _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, Bruxelles,
+1840, in-8º, introduction XI et la note.
+
+[313] J.-F. Michel, _Histoire de la vie de P.-P. Rubens_. in-8º,
+Bruxelles, 1771, pag. 6 et suiv.
+
+[314] P. 191.
+
+[315] P. 192.
+
+[316] _Vies des peintres flamands_, t. I. p. 323.
+
+[317] _Histoire de P.-P. Rubens_, par M. André Van Hasselt, in-8º.
+Bruxelles, 1840, p. 15, à la note 2.
+
+[318] Voy. Bellori, _Vita di P.-P. Rubens_; Baldinucci, id., part. v, p.
+281 et suiv.; et le Baglione, _id.,_ p. 246.--Boschini, _Carta del
+navegar pittoresco_, p. 59 et 60, fait faire à Rubens un séjour de six
+ans et demi à Rome et de trois ans à Venise; mais il se trompe, puisque
+Rubens ne passa que huit ans et demi en Italie, de la fin de mai 1600
+jusqu'au milieu de novembre 1608.
+
+[319] Ce premier voyage de Rubens à la cour de Madrid, que l'on a voulu
+révoquer en doute, est prouvé par une pièce de vers composée par
+Philippe Rubens, qui a pour titre _ad P.-P. Rubenium navigantem_, et
+dans le préambule de laquelle Philippe explique qu'il composa ces vers
+trois ans avant la publication de ses _Electorum libri II_, imprimés à
+Anvers en 1607, c'est-à-dire en 1604, alors que son frère _in Italiam ex
+Hispania trajiceret_. Ils se trouvent à la suite des _Electorum_, p. 121
+à 124.--Bibliothèque impériale, Z, 422, in-4º.
+
+[320] Voy. la notice sur le comte-duc d'Olivarès qui précède, p. 113.
+
+[321] Van Hasselt, _Histoire de Rubens_, p. 21.
+
+[322] Van Hasselt, p. 22-23.--Bellori, Baldinucci et le Baglione,
+donnent une indication détaillée des peintures que Rubens exécuta tant à
+Rome qu'à Gênes.
+
+[323] Il était né à Cologne en 1574.
+
+[324] Voy. à la suite des _Electorum_ de Philippe Rubens, p. 96,
+Bibliothèque impériale, Z; 422, in-4º.
+
+[325] _Id._, _ibid._, p. 97 et suivantes.
+
+[326] Voy. ces lettres, _ibid._, p. 245, 254 et 255.
+
+[327] Voy. dans les _Electorum_ ces planches, p. 21, 30, 67, 73, 74.
+
+[328] Philippe Rubens fut rappelé de Rome en 1609 par le sénat d'Anvers,
+qui l'avait investi de la place de secrétaire d'État. Il mourut dans
+cette ville à l'âge de trente-huit ans, le 28 août 1611, laissant de
+vifs regrets, et fut inhumé dans l'église de Saint-Michel, où sa veuve
+lui fit élever un monument que Corn. Galle a gravé, et qui probablement
+a été dessiné par Rubens. Il se trouve dans l'œuvre de ce peintre, au
+Cabinet des estampes, in-fº, t. I.
+
+[329] Grand in-folio, nº 387-302, t. II.
+
+[330] Elle est rapportée par Michel dans son _Histoire de Rubens_, p.
+41.
+
+[331] Voyez cette pièce de vers à la suite des _Electorum_ de Philippe
+Rubens, p. 118 à 120.
+
+[332] _Histoire de P.-P. Rubens_, p. 46.
+
+[333] _Id._, p. 111 et suiv.--Il a été suivi par M. Émile Gachet,
+Introduction aux _Lettres inédites de Rubens_, p. XV et suiv.
+
+[334] 2e édit. 1857, p. 202-203.
+
+[335] À tort, selon Michel, _Histoire de Rubens_, p. 6 à 12.
+
+[336] P. 201.
+
+[337] Ce tableau a été gravé par B.-A. Solswert; on peut en voir une
+épreuve dans l'œuvre de Rubens au Cabinet des estampes.
+
+[338] Catalogue du musée d'Anvers, nos 275 à 279. P. 200 à 205.
+
+[339] _Abecedario_, Vº P.-P. Rubens, p. 73.
+
+[340] Nº 244 du Catalogue, cité par M. Van Hasselt, dans son _Catalogue
+de l'œuvre de Rubens_, p. 344, nº 1153.
+
+[341] Placé autrefois dans l'église des Récollets, et maintenant au
+musée d'Anvers, sous le nº 273.
+
+[342] Voy. Michel, _Histoire de Rubens_, p. 80, 83, 96, 103, 119 et 188.
+
+[343] Ce monument a été gravé par Lommelin, et se trouve dans le t.
+Ier, in-fol. de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes. C'est de
+l'inscription rapportée au bas de cette gravure que nous avons extrait
+les détails qui précèdent sur Jean Gevaërts.
+
+[344] L'exemplaire de la Bibliothèque impériale, Z, 423, est celui que
+Gevaërts avait offert à son ami Pierre Dupuy, et sur la feuille en
+regard du titre on lit la dédicace latine écrite de sa main.
+
+[345] Par exemple sur la statue de Henri IV, inaugurée à Paris, sur le
+Pont-Neuf, en 1614.--Voy. dans la _Biographie universelle_ de Michaud,
+vº Gevartius, Gaspar, l'indication des ouvrages de ce philologue et la
+date de leur publication.
+
+[346] Dans les _Lettres inédites de P.-P. Rubens_, publiées par M. Émile
+Gachet. Bruxelles, 1840, in-8º, après l'Introduction, p. 1re, nº 1.
+
+[347] _Id._, _ibid._, p. 2, nº II.
+
+[348] _Id._, _ibid._, lettre à Gevaërts, du 3 octobre 1620, p. 3, nº
+III.
+
+[349] L'abbé de Marolles, dans son _Livre des peintres et graveurs_,
+réimprimé par M. Janet, édit. elzévir., 1855, parle de l'abbé de
+Saint-Ambroise comme de _son sincère ami_, p. 19, XIVe quatrain.
+
+[350] Catalogue du Musée du Louvre, école flamande, édit. 1852, p. 231.
+
+[351] _Id._, _ibid._, p. 230, nº 434.
+
+[352] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 5, nº V.
+
+[353] Voy., entre autres, sa lettre à Peiresc du 10 mai 1628, en
+italien, sur la peinture antique des _noces aldobrandines_, découverte
+en 1606 sur le mont Esquilin.
+
+[354] Le flamand, l'allemand, l'anglais, le français, l'espagnol et
+l'italien, qu'il préférait aux autres, et dont il faisait un fréquent
+usage.
+
+[355] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 252.
+
+[356] Émile Gachet, _Lettres inédites de Rubens_, p. 221, nº LXI.
+
+[357] Suivant Michel, _Histoire de Rubens_, p. 154, en juin ou juillet
+de la même année, selon M. Gachet, p. XXXVII et la note. L'opinion de M.
+Gachet me paraît d'accord avec l'épitaphe d'Isabelle Brant, composée par
+Rubens lui-même, et rapportée par Michel, p. 154.
+
+[358] Voy. la notice qui précède sur cet amateur.
+
+[359] _Mémoires et documents sur Ant. Van Dyck et P.-P. Rubens, traduits
+par L. Hymans._ Anvers, 1845, gr. in-8º, p. 206 et suiv.
+
+[360] Émile Gachet, p. 230, nº LXXII.
+
+[361] Au-dessous du tombeau de Jean Gevaërts, et gravée, avec ce
+monument, dans l'Œuvre de Rubens du Cabinet des estampes.
+
+[362] Émile Gachet, p. 241.
+
+[363] Ce passage et les phrases précédentes sont en latin dans la lettre
+de Rubens, écrite pour le surplus en flamand.
+
+[364] Fils de Philippe IV.
+
+[365] Émile Gachet, p. 245.
+
+[366] _Id._, _ibid._, à la note.
+
+[367] Voy. l'œuvre du maître au Cabinet des estampes, t. II.
+
+[368] Voy. cette pièce de vers à la suite des _Electorum_, p. 116 à 118.
+
+[369] Le roi d'Espagne, Philippe IV, lui accorda la même distinction.
+
+[370] Lettre à Peiresc, d'août 1630; Émile Gachet, p. 251, nº LXXVII.
+
+[371] _Ibid._, p. 259, nº LXXVI.
+
+[372] _Di Antonio Bosio_, grand in-fol. _Roma_, 1632.--Se trouve au
+Cabinet des estampes de Paris.
+
+[373] _Roma_, 1640, 2 vol. in-fol.--Voy. au Cabinet des estampes.
+
+[374] Mariette, _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 112, prétend que cette
+fête coûta plus de deux cent mille écus à la ville d'Anvers, qu'elle fut
+obligée d'emprunter, et dont elle faisait encore la rente de son temps
+(1760).
+
+[375] Voici le titre de cet ouvrage: _Pompa introitus Honori Ser. Princ.
+Ferdinandi Aust., Hisp. infantis, a s. p. q. antwerp. decreta et
+adornata... Arcus, pegmata, iconesque a Pet. Paulo Rubenio equite
+inventas et delineatas, inscriptionibus et elogiis ornabat Gasperius
+Gevartius, i. c. (jurisconsultus);... Antwerpiæ, apud Theod. a Tulden,
+qui iconum tabulas ex archetypis Rubenianis delineavit et sculpsit_,
+1642, in-fº.--Cet ouvrage se trouve dans l'œuvre de Rubens qui est au
+Cabinet des estampes, t. III, avant les gravures de la galerie de
+Médicis.
+
+[376] P. 208 et suivantes.
+
+[377] _Histoire de Rubens_, p. 234.
+
+[378] Voy. le titre-frontispice des gravures de Théodore de Tulden.
+
+[379] Michel, _Histoire de Rubens_, p. 247.
+
+[380] Rapportées par M. Émile Gachet, p. 276 et suivantes.
+
+[381] _Acad. pict. nob., etc._, p. 285, 1re colonne au bas de la
+page.
+
+[382] Dans sa _Vie de P.-P. Rubens_, publiée par le baron de
+Reiffenberg, p. 10.--«_Applicabat se operi assidente semper lectore, qui
+librum, Plutarchum vel Senecam prælegeret, ita ut lectioni et picturæ
+suæ simul intentus esset._»
+
+[383] Donné par M. Van Hasselt, après son _Histoire de Rubens_, de la p.
+227 à la fin du volume.
+
+[384] _Abecedario_, vº P.-P. Rubens, p. 74, 69, 68.
+
+[385] Ce portrait, d'après le Catalogue de l'œuvre de Rubens, par M. A.
+Van Hasselt, se trouvait en 1830 dans la collection du baron Roose à
+Bruxelles.--On peut voir la belle gravure de P. Pontius dans le tome
+1er, in-folio, de l'Œuvre de Rubens, au Cabinet des estampes.
+
+[386] _Histoire de Rubens_, p. 269.
+
+[387] Elle est rapportée en entier par Michel, p. 270.
+
+[388] Voy., dans les lettres publiées par M. E. Gachet, celle de Rubens
+à Peiresc, d'Anvers, le 16 août 1635, p. 258-9, nº LXXVI.
+
+[389] En Hollandais _Wttenboogaert_.
+
+[390] _Academia nob. art. pictoriæ_, vº Rembrandt.
+
+[391] T. 1er, p. 254 et suiv.
+
+[392] Entre autres, par Descamps, la _Vie des peintres flamands et
+hollandais_, T. 1er, p. 299 et suiv., édit. de Marseille, 1840,
+in-8º.
+
+[393] Ses œuvres latines ont été publiées en 1644 par les Elzevirs, à
+Leyde, in-8º; et à la Haye en 1655, in-12.--Bibliothèque impériale, Y,
+3239.
+
+[394] Édit. de la Haye, 1655, in-12, p. 76-77.
+
+[395] _Id._, _ibid._, p. 159.
+
+[396] _Id._, _ibid._, p. 344.
+
+[397] _Id._, _ibid._, p. 352.
+
+[398] _Signorum veterum icones_, in-4º.--Cabinet des estampes, nº
+790-158.
+
+[399] M. Six, descendant du bourgmestre. Communication faite aux quatre
+classes de l'institut royal néerlandais, en 1843; rapport, p. 142.--Ces
+lettres ont été reproduites par M. le docteur P. Scheltema, archiviste
+d'Amsterdam et de la Hollande septentrionale, dans son discours:
+_Rembrandt, sa vie et son génie_, traduit par A. M. Willems, revu et
+annoté par W. Burger, et extrait de la _Revue universelle des arts_.
+Bruxelles, F. Claassen, 1859, p. 67 et suiv.
+
+[400] Les quarante-quatre florins sont, suivant Rembrandt lui-même, le
+remboursement de ce qu'il avait dépensé pour les cadres et la caisse
+d'emballage.--_Scheltema_, p. 67.
+
+[401] _Ibid._
+
+[402] Ces deux portraits sont au Cabinet des estampes, dans l'œuvre de
+Rembrandt.
+
+[403] M. Scheltema, p. 71.--Voy. aussi l'_Abecedario_ de Mariette, vº
+Rembrandt, t. IV, p. 358-9.
+
+[404] _Architecture, peinture et sculpture de la maison de ville
+d'Amsterdam_.--Grand in-fº, planche XXIV. Amsterdam, Mortier, 1719, avec
+texte en français; les gravures sont de Hubert Quellinus.--Cabinet des
+estampes, nº 847-158.--Il existe au même cabinet un autre ouvrage en
+hollandais sur le même sujet; nº 2828-32.
+
+[405] _Medee Treuspel, Twede Druk, te Amsterdam_, 1679. Mais il doit y
+avoir une édition antérieure. M. Charles Blanc dans son _Œuvre de
+Rembrandt reproduit par la photographie_, 6e livraison, a le premier
+fait connaître la tragédie de _Médée_, dont il donne l'analyse d'après
+la traduction due au savoir et à l'obligeance de M. Koloff, employé au
+Cabinet des estampes.
+
+[406] _Ut suprà_, p. 64.
+
+[407] Voy. _Abecedario_, vº Rembrandt, t. IV, p. 357.
+
+[408] Nos 408, 409 du catalogue des écoles allemande, flamande et
+hollandaise, édition de 1852.
+
+[409] P. 20. Il ne dit pas ce que représentent ces esquisses.
+
+[410] Cité par M. Ch. Blanc, dans son _Histoire des peintres de toutes
+les écoles, Vie de Rembrandt_, 3e, 4e et 5e livraisons, p.
+18.--Librairie Renouard, in-4º.
+
+[411] M. Ch. Blanc, _ibid._
+
+[412] _La vie des peintres flamands, allemands et hollandais_, notice
+sur Rembrandt, t. 1er, p. 302, édition de Marseille.
+
+[413] M. Scheltema, _ut suprà_, p. 75.
+
+[414] Écoles flamande, hollandaise et allemande, édition de 1852, p.
+214, nº 407. Voy. aussi le nº 411 et la note qui l'accompagne, p. 216.
+
+[415] De l'imprimerie du gouvernement, à La Haye, 1826, in-8º, p. 31, nº
+100.
+
+[416] Sous ce titre: _Paradigmata graphica variorum artificum_. Cabinet
+des estampes, à la suite des _Signorum veterum icones_, dans le même
+volume.
+
+[417] Scheltema, p. 54 et suiv., nos 18 et suiv.
+
+[418] _Ut suprà_, p. 18-24.
+
+[419] _Ibid._, p. 63.
+
+[420] On trouve également écrit Pirckeimer: j'ai adopté la première
+orthographe, qui est celle d'Érasme.
+
+[421] Cette phrase sert d'épigraphe à l'ouvrage publié en 1826 à
+Nuremberg sous ce titre: _Charitas Pirckheimer ihre Schwestern und
+Dichten_.
+
+[422] Les détails qui suivent sont extraits de la vie de B. Pirckheimer
+(_de vita Pirckheimeri commentarius_), par Conrad Rittershusius, en tête
+des œuvres de Pirckheimer, _cum Alberti Dureri, civis norimbergensis,
+vulgo Apellis germanici dicti, figuris æneis, adjectis opusculis
+Pirckheimeri auspicio concinnatis, etc._--_Franco furti, excudebat Joh.
+Bringerus, impensis Jacobi Fuscheri, MDCX._--Petit in-folio;
+Bibliothèque impériale, II, 751.
+
+[423] P. 40.
+
+[424] _Ad Ticinum_, dit le texte. M. Weiss, dans l'article Pirckheimer
+de la _Biographie universelle_ de Michaud, traduit _Pisc_: mais
+l'indication des professeurs montre que c'est Pavie.
+
+[425] Sous ce titre: _Historia belli Suitensis, sive Helvetici duobus
+libris descripta_, p. 60 et suiv. de ses œuvres.
+
+[426] _Bellum Helveticum_, lib. II.
+
+[427] Voyez, entre autres, le passage rapporté page 10 de sa vie, où il
+déplore le sort des populations ruinées et manquant de tout, par suite
+de la guerre.
+
+[428] _De vita Pirckhemeri commentarius_, p. 13.
+
+[429] _Desideri Erasmi epistolæ_, dans le t. III, p. 708, nº DCXVIII, de
+ses œuvres complètes, édition de Leclerc, à Leyde, 1703, in-folio;
+Bibliothèque impériale, Z, 1978.
+
+[430] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII.
+
+[431] Pirckheimer était né le 5 décembre 1470, Albert Durer, le 20 mai
+1471.
+
+[432] Voici le texte du passage de Rittershusius, _de vita Pirckheimeri
+commentarius_, p. 16, où il rapporte les relations de Bilibalde avec
+Durer:--«Pulcherrimam quoque et liberalibus artibus proximam pingendi
+artem magno in pretio habuit. Ex quo factum est, ut cum Apelle
+Germanico, omniumque pictorum velut parente ac magistro supremo,
+Alberto, inquam, Durero, intimam coluerit amicitiam, et penè quotidianam
+vitæ consuetudinem habuerit: quem etiam omnibus modis adjuvit ac
+promovit, quò melius atque commodius artem suam excolere et ad tantum
+fastigium perducere posset.»
+
+[433] Il ne parut qu'après sa mort. Il a été ensuite publié de nouveau
+avec ses autres œuvres, _ut suprà_, p. 223.
+
+[434] _De vita Pirckheimeri commentarius_, p. 16.
+
+[435] Elles ont été traduites et publiées dans le _Cabinet de l'amateur
+et de l'antiquaire_, t. 1er, p. 306 et suiv., 1842.
+
+[436] Voy. p. 314-320.
+
+[437] Voy. cette gravure dans l'œuvre d'Albert Durer, _bois_, Cabinet
+des estampes, in-folio, nº 154.
+
+[438] _Parte III_, p. 303, édition originale.
+
+[439] Dans son _Dictionnaire_, vº Durer, Albert, p. 1042, note D,
+édition in-folio.
+
+[440] La lettre d'envoi de Pic de la Mirandole porte la date du 8
+septembre 1515. Voyez les œuvres de Pirckheimer, p. 212.
+
+[441] _Ibid._, p. 212, 213.
+
+[442] Le texte dit: _Legalis illius pedagogi timore_.
+
+[443] _Epistolæ Erasmi_ dans ses œuvres complètes, édition de Leclerc,
+Leyde, 1703, in-fº, t. III, p. 721, nº DCXXXI.
+
+[444] Il a été traduit en français et publié dans le _Cabinet de
+l'amateur et de l'antiquaire_, t. Ier, p. 415 et suiv., 1842. Voy. p.
+265 et suiv., ci-dessus.
+
+[445] Le texte dit dans plusieurs passages: _Fusilis Erasmus_.
+
+[446] Il est gravé en tête de la vie d'Érasme par Charles Patin, avant
+l'_Encomium Moriæ_, édition de 1676, à Bâle, in-8º. Ce cachet se voyait
+alors à la bibliothèque de cette ville; l'épigraphe dont il est entouré
+dans le champ est: _Cedo nulli_, et au-dessous de la tête, sur le socle,
+est écrit: _Terminus_.
+
+[447] _Erasmi epistolæ_, _ibid._, p. 743, nº DCXLVI.
+
+[448] _Ibid._, p. 773, nº DCLIX.
+
+[449] _Ibid._, p. 782, nº DCLXIX.
+
+[450] _Ibid._, p. 847, nº DCCXXVII.
+
+[451] _Ibid._, p. 848, nº DCCXXIX.
+
+[452] _Ibid._, p. 885, nº DCCLVII.
+
+[453] _Ibid._, p. 944, nº DCCCXXVII.
+
+[454] Cabinet des estampes, œuvre de Durer, nº 154 du catalogue, volume
+des _cuivres_, in-folio.
+
+[455] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 166.
+
+[456] _Vita Johannis Holbenii_, par Charles Patin, dans son édition,
+publiée à Bâle en 1676, de l'_Encomium Moriæ_.
+
+[457] _Ibid._, p. 384, nº CCCLXXIV.
+
+[458] On peut lire dans ses œuvres, p. 197 à 199, les deux discours
+latins qu'en sa qualité de lieutenant général de la république de
+Nuremberg il adressa à Charles-Quint, contre les ennemis de cette
+république.
+
+[459] Voyez son apologie ou _Laus Podagræ_, dans ses œuvres, p. 204. Il
+composa aussi, vers le même temps, une dissertation singulière: _De
+Maria Magdalena, quod falso a quibusdam habeatur pro illa peccatrice,
+seu_ περυηπερυη; p. 220 et suiv.
+
+[460] Œuvres de Pirckheimer, p. 172-3.
+
+[461] Voy. _Disquisitio de libro poetico Theuerdank_, par Henri
+Théophile Titius, _Altdorfii_, 1714, pet. in-12, large, de 50 pages avec
+le portrait de Pfinczig. C'est une thèse soutenue en latin sur le
+Theuerdank. Voy. aussi ce que nous avons dit de cet ouvrage dans le
+volume de _Mariette_, p. 198.
+
+[462] Voy. au cabinet des estampes. Le _Char triomphal_ se trouve au
+milieu du volume in-fº, provenant de l'abbé de Marolles, _œuvres sur
+bois d'Albert Durer_, nº 154 du catalogue; on le voit aussi dans les
+œuvres de Pirckheimer.
+
+[463] _Epist. ut suprà_, p. 1027, nº DCCCCV.
+
+[464] _Ibid._, p. 248, nº CCXXVI.
+
+[465] P. 339 et suivantes. Cette correspondance écrite partie en latin
+partie en allemand, a été de nouveau publiée dans cette dernière langue,
+à Nuremberg, en 1826, en un petit volume in-12.
+
+[466] _Bilib. Pirckheimeri opéra_, p. 399, à l'appendice.
+
+[467] Epist. _ut suprà_, p. 1075, nº DCCCCLVII.
+
+[468] _Pirckheimeri opera_, p. 44.
+
+[469] Œuvres de Pirckheimer, p. 26. Voici le texte latin de l'élégie:
+
+Qui mihi tam multis fueras junctissimus annis,
+ Alberte, atque meæ maxima pars animæ:
+Quo cum sermones poteram conferre suaves,
+ Tutus et in fidum spargere verba sinum:
+Cur subito infelix mærentem linquis amicum,
+ Et celeri properas non redeunte pede?
+Non caput optatum licuit, non tangere dextram,
+ Ultima nec tristi dicere verba vale.
+Sed vix tradideras languentia membra grabato,
+ Quum mors accelerans te subito eripuit.
+Eheu, spes vanas! heu mens ignare malorum!
+ Quam lapsu celeri cuncta repente cadunt!
+Omnia pro merito dederat fortuna secunda,
+ Ingenium, formam, cum probitate fidem.
+Omnia sed rursus celeri mors abstulit ausa:
+ Tollere sed laudes improba non potuit.
+Virtus namque manet Dureri, atque inclyta fama,
+ Splendebunt donec sidera clara polo.
+I decus, i nostræ non ultima gloria gentis,
+ Ductore et Christu cælica regna pete.
+Illic non vano gaudebis semper honore,
+ Pro meritis felix, præmia digna ferens:
+Dum nos hic fragiles erramus mortis in umbra,
+ Et cymba instabili labimur in pelago.
+Tamdem quum annuerit clementis gratia Christi
+ Nos quoque idem te post ingrediemur iter.
+Interea mœsti lachrymas fundamus amico,
+ Nil quibus afflictis dulcius esse potest;
+Accedantque preces, summum placare tonantem
+ Quæ possint, quidquam si pia vota valent.
+Et ne quid tumulo desit, spargamus odores,
+ Narcissum, violas, lilia, serta, rosas.
+Felix interea somno requiesce beato,
+ Dormit enim in Christo vir bonus, haud moritur.
+
+[470] Dans le bas, au milieu, est le chiffre I. B., que l'on croit être
+celui du graveur, et la date de l'année 1529. Voy. Bartsch, t. VIII, p.
+308-309, nº 30.
+
+[471] P. 19. _De vita Pirckheimeri commentarius._
+
+[472] Voy. la notice sur le comte d'Arundel, p. 243-244. On trouve
+l'emblème de Pirckheimer dans ses œuvres, avant sa vie par
+Rittershusius; hauteur 16 centimètres sur 12 de largeur environ.
+
+[473] Cabinet des estampes. Bibl. imp. nº 154 du catalogue, vol. _des
+bois_, grand in-folio.
+
+[474] _Pirckheimeri opera_, p. 44
+
+[475] _Ibid._, p. 43.
+
+[476] _Lettres familières de M. Winckelmann avec les ouvrages de M. le
+chevalier Mengs_; _Yverdon_, 1784, 3 vol. petit in-18, t. Ier, lettre
+du 8 décembre 1762, p. 160.
+
+[477] Ou 1718, selon quelques biographes. Voy. sa vie par Hubert, celle
+des éditeurs viennois de son histoire de l'art, et la traduction
+italienne de C. Fea; la notice de Jansen; son éloge, par Heine; l'art.
+de la _Biographie universelle_ de Michaud, vº Winckelmann, et beaucoup
+d'autres.--Mais la véritable histoire de notre amateur est écrite par
+lui-même dans ses lettres à ses amis, et c'est dans sa correspondance
+que nous l'avons surtout étudiée.
+
+[478] Voy. la notice sur Winckelmann, traduite de l'allemand en italien,
+par Carlo Fea; _Storia delle arti del disegno, etc._, _Roma_,
+_Pagliarini_, 1783, 3 vol. in-4º, t. Ier, XL.
+
+[479] Cette dernière règle, enseignée par Lhomond et les anciens
+latinistes, a été effacée des grammaires modernes: _Grammatici certant_.
+
+[480] Article de Winckelmann, dans la _Biographie universelle_ de
+Michaud, t. LI, p. 8.
+
+[481] C'est Winckelmann lui-même qui indique le temps passé à Seehausen,
+dans une lettre au comte de Bunau, du 23 juillet 1748. Voy. ses lettres,
+édition d'Yverdon, t. Ier, p. 44.
+
+[482] Préface des éditeurs viennois de l'_Histoire de l'art_, traduite
+en italien par Fea, t. Ier, XLIV.
+
+[483] Voici une des phrases de cette lettre: «Je ne trouve ressource
+qu'à avoir recours à la grâce d'un des plus grands hommes du siècle,
+dont l'humanité, qu'il fait éclater de tous les traits de ses écrits
+immortels, nous inspire une si haute idée qu'on ne se peut dispenser
+d'en espérer bien.» Lettres, _ut suprà_, t. Ier, p. 33 à 36.
+
+[484] «_Trigesimum annum nunc primum complevi. Mundus corporis, quantum
+fieri potuit, genio sæculi accommodatus est... Lipsiæ, quo iter facere
+quotannis consuevi, consarcinare curavi vestimenta modeste tincta, ut
+non pudeat elegantium hominum ora subire._» Lettres, t. Ier, p. 43.
+
+[485] Lettres, t. Ier, p. 45-46.
+
+[486] _Specimen catalogi bibliothecæ Bunarianæ_, Leipzig, in-4º, 1748.
+Le catalogue a été publié dans la même ville, de 1750 à 1756, 3 tomes en
+7 vol., in-4º, mais il n'a pas été terminé.
+
+[487] Dans une note qui accompagne la lettre à lui adressée par
+Winckelmann, le 28 janvier 1764, t. Ier, p. 150-155-157.
+
+[488] Lettre au comte de Bunau, du 22 janvier 1754, t. Ier, p. 46.
+
+[489] Lettres de Winckelmann, t. Ier, p. 59, _ad notam_.
+
+[490] M. de Hagedorn, dans ses _Réflexions sur la peinture_, traduction
+de Hubert, fait le plus grand éloge d'un tableau d'Œser, représentant
+Saül et la Pythonisse d'Endor, évoquant l'ombre de Samuel.--Œser exécuta
+plus tard à Leipzig plusieurs morceaux de sculpture, entre autres la
+statue de l'électeur, sur l'esplanade de la porte de Saint-Pierre, et le
+petit monument élevé à la mémoire du poëte Gellert.--Sur Raphaël Donner
+et ses œuvres, voyez les _Éclaircissements historiques_ attribués à M.
+de Hagedorn, à la suite de la _Lettre d'un amateur de peinture_; Dresde,
+1755, in-18, p. 330 et suivantes.
+
+[491] En allemand; il a été traduit en français par Hubert, Leipzig,
+1765, 2 vol. in-8º.
+
+[492] Appréciation de Moses Mendelssohn, citée dans l'avertissement de
+Hubert, en tête de sa traduction, VI.
+
+[493] T. Ier, p. 81 et suiv.; 439 à 478.
+
+[494] Elle fut achetée plus tard par l'électeur de Saxe, pour être
+réunie à celle de Dresde.
+
+[495] _Par M. Jules Hübner; traduit de l'allemand par M. Louis Grangier;
+Dresde, imprimerie de Blochmann et fils, in-18; introduction, p. 8._ Ce
+catalogue, dressé avec beaucoup d'ordre et de méthode, est précédé d'une
+introduction historique, qui renferme des détails pleins d'intérêt sur
+l'origine et l'accroissement de cette admirable collection.
+
+[496] En français, 2 vol. in-fº, fig. Dresde, 1755-1757.
+
+[497] Également on français, Leipzig et Vienne, 1770, in-8º.
+
+[498] Introduction au Catalogue du musée de Dresde, p. 51.
+
+[499] M. de Heinecken mourut le 5 décembre 1792.
+
+[500] Voy., dans l'introduction du catalogue de la galerie de Dresde,
+des détails pleins d'intérêt sur ces acquisitions et sur beaucoup
+d'autres; de la p. 8 à la p. 49.
+
+[501] _Ibid._, p. 31-32.
+
+[502] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. II,
+Mariette.
+
+[503] Introduction, p. 9.
+
+[504] Il a été ouvert le 25 septembre 1855. On commença de bâtir en
+1847, d'après les plans de M. G. Semper, alors professeur et directeur
+de l'école d'architecture de Dresde, et l'on continua ces travaux,
+depuis 1849, sous la direction des architectes Haüel et Krüger,
+puissamment secondés par M. de Benchelt.--Catalogue de Dresde,
+introduction, p. 67-70.
+
+[505] _Ibid._, p. 61.
+
+[506] _Ibid._, p. 63, _ad notam_.
+
+[507] Louis de Silvestre, né à Paris le 23 juin 1675, fut appelé en Saxe
+en 1716 par Auguste II, en qualité de son premier peintre; il fut nommé
+en 1726 directeur de l'Académie de peinture de Dresde; et décoré, en
+1741, par Auguste III, de lettres de noblesse. Il rentra en France en
+1748, fut élu le 7 juin de la même année recteur de l'Académie royale de
+peinture de Paris, où il est mort le 12 avril 1760.--Voy. _Abecedario_
+de Mariette, vº Silvestre, p. 217-219.
+
+[508] Voy. le _Recueil d'estampes gravées d'après les tableaux de la
+galerie et du cabinet du comte de Brühl_, 1re partie, Dresde, 1754, 1
+vol. in-fº; il existe au Cabinet des estampes de la Bibliothèque
+impériale.--Ce recueil est composé de cinquante estampes, presque toutes
+gravées par des Français et surtout par Moitte.--Le portrait du comte,
+d'après Louis de Silvestre, figure en tête de ce recueil; il a été gravé
+en 1750, par Balechou; il est fort remarquable par le rendu de la
+physionomie, la délicatesse du burin et le fini des accessoires.
+
+[509] _Lettres de Winckelmann_, t. Ier, p. 58.
+
+[510] Lettre au comte de Bunau, _ibid._, t. Ier, p. 59.
+
+[511] Lettre à Franken, de Rome, le 7 décembre 1755; _ut suprà_ t.
+Ier, p. 85 à 91.
+
+[512] Ses œuvres ont été publiées à Milan parmi les classiques italiens,
+en 4 vol. in-8º, 1802.
+
+[513] _Ibid._, p. 88.
+
+[514] _Ibid._, _id._
+
+[515] _Ibid._, p. 96, 115, 121, 132, 133, 152, 254.
+
+[516] À l'époque où Winckelmann écrivait cette lettre (7 décembre 1755),
+le Vatican n'avait pas encore reçu les agrandissements connus sous le
+nom de _Museo Pio-Clémentino_, qui font tant d'honneur à Clément XIV et
+à Pie VI, et qui renferment une collection d'antiquités aussi
+remarquable que celle du Capitole.
+
+[517] Voy. dans les _Œuvres de Voltaire_, édition Lequien, 1823, in-8º,
+t. LVIII, nº 857, p. 357.
+
+[518] Auquel Voltaire avait écrit plusieurs fois en italien, notamment
+en lui envoyant son poëme de la _Bataille de Fontenoy_.--_Ibid._, p.
+330, 353, 364.
+
+[519] Lettre à Franken, du 29 janvier 1756, _ibid._, p. 91-96.
+
+[520] Lettre au comte de Bunau, du 29 janvier 1756.--_Ibid._, p. 60-62.
+
+[521] _Ibid._, p. 94-95.
+
+[522] _Ibid._, p. 97.
+
+[523] Voy. la description de cette statue dans l'_Histoire de l'art_, t.
+1er, p. 294, édition italienne de C. Fea.
+
+[524] _Ibid._, p. 99.
+
+[525] _Ibid._, p. 100-101.
+
+[526] _Ibid._, _id._
+
+[527] _Raccolta d'antiche statue, busti, bassi-rilievi, ed altre
+sculture restaurate da Bartolomeo Cavaceppi, scultore romano; in Roma,
+vol. I, 1768; vol. II, 1769; in-fº, con figure._
+
+[528] _Lettres_, p. 104.
+
+[529] _Ibid._, p. 107.
+
+[530] _Ibid._, p. 108.
+
+[531] _Ibid._, p. 110.
+
+[532] _Ibid._, p. 114.
+
+[533] Véritable auteur, selon Winckelmann, _Monumenti inediti_, t. II,
+p. 50, de l'ouvrage intitulé: _Maschere sceniche e figure comiche de'
+antichi Romani_, publié sous le pseudonyme de _Franc. de' Ficoroni,
+Roma, 1736, in-4º; et Latinè, ibid., 1750, in-4º_.
+
+[534] _Ibid._, p. 116 à 127.
+
+[535] _Ibid._, p. 126.
+
+[536] _Ibid._, p. 129, 131, 132.
+
+[537] Il fut chargé par le gouvernement anglais de surveiller les
+derniers Stuarts à Rome, et fut obligé de quitter cette ville.
+
+[538] Le catalogue ou description des pierres gravées composant le
+cabinet du baron de Stosch ne fut publié en français, à Florence, qu'en
+1760.
+
+[539] _Ibid._, p. 127 à 130.
+
+[540] _Ibid._, p. 133, 131.
+
+[541] _De vita Alexandri Albani, cardinalis; Romæ, in typographeo
+Paleariano_, 1790, petit in-8º de 52 pages, avec dédicace au cardinal
+Giov. Franc. Albani, évêque d'Ostie et de Velletri, par Dionysius
+Strocchius (Strocchi).--Je dois la communication de cette notice
+biographique, devenue rare, à l'obligeance de M. Le Go, secrétaire de
+l'Académie de France à Rome, qui possède une très-précieuse bibliothèque
+sur les arts.
+
+[542] Il mourut en 1779.
+
+[543] En 1850-51, j'ai été admis à faire des recherches à la
+bibliothèque Albani, qui, bien que déchue, existait encore en grande
+partie au palais de ce nom, _alle quattro Fontane_. (Voy. l'_Histoire
+des plus célèbres amateurs italiens_, p. 336, à la note.) Elle a été
+vendue et dispersée en 1858, après prélèvement fait des manuscrits et
+des ouvrages les plus précieux, qui ont été réunis à la bibliothèque du
+Vatican.
+
+[544] Voy. entre autres: _indicazione antiquaria per la villa suburbana
+dell'ex. casa Albani; Roma_, 1803, in-8º de 200 pages.--Et dans _la Roma
+nell'anno_ MDCCCXXXVIII, par _Ant. Nibby_, la description de cette
+villa, p. 882 et suiv., t. II, _parte moderna_.
+
+[545] P. 115-123.
+
+[546] _Ibid._, _id._
+
+[547] _Ibid._, p. 135.
+
+[548] _Lettres_, t. Ier, p. 141.
+
+[549] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, t. III.
+
+[550] _Lettres_, t. Ier, p. 166.
+
+[551] Ces différentes publications ont été réunies, traduites en
+français et imprimées à Paris, chez Barrois l'aîné, 1784, in-8º.
+
+[552] Lettre à Franken du 5 décembre 1767, p. 181.
+
+[553] Ces deux dernières productions ont été traduites en français et
+publiées par Barrois l'aîné, à la suite des _Réflexions sur l'imitation
+des artistes grecs_, sous le titre de: _Recueil de différentes pièces
+sur les arts_, par M. Winckelmann; Paris, 1786, in-8º.
+
+[554] Elle est imprimée à la suite de ses lettres, t. II, p. 250;
+édition d'Yverdon.
+
+[555] _Lettres_, t. Ier, p. 170-171.
+
+[556] _Id._, _ibid._, p. 142.
+
+[557] _Ibid._, p. 143-144.
+
+[558] _Ibid._, p. 134.
+
+[559] _Ibid._, p. 104-105.
+
+[560] _Ibid._, p. 111.
+
+[561] _Ibid._, p. 212.
+
+[562] _Ibid._, p. 139-140.
+
+[563] _Ibid._ p, 145.
+
+[564] Fea, _prefazione Liij_.
+
+[565] _Ibid._, p. 149.
+
+[566] _Ibid._, p. 188.
+
+[567] Il était frère puîné de François Casanova, peintre, dont plusieurs
+tableaux de batailles sont exposés au Louvre. (Voy. le catalogue de ce
+musée, école française, p. 55 à 58, édition de 1855.) Il avait également
+pour frère Casanova de Steingalt, qui a laissé de si curieux mémoires
+sur sa vie.
+
+[568] Voy. l'_Histoire des plus célèbres amateurs français_, Mariette,
+t. II.
+
+[569] _Prefazione degli editori Viennesi alla storia delle arti del
+disegno_, trad. par Fea; Liij, note A, t. 1er.
+
+[570] _Lettres_, p. 158.
+
+[571] Cet ouvrage fut publié à Rome, en italien, grand in-fº.
+
+[572] _Lettres_, t. 1er, p. 147.
+
+[573] _Ibid._, p. 154.
+
+[574] _Ibid._, p. 222-223.
+
+[575] _Ibid._, p. 140-141.
+
+[576] _Ibid._, p. 185.
+
+[577] C'était un nom de guerre; il s'appelait Charles-Théophile
+Guischardt, et était fils d'un réfugié français. Entré au service du
+grand Frédéric, qui l'éleva au grade de colonel, il composa de savants
+ouvrages sur la tactique des anciens. Mais il fut fortement soupçonné
+d'avoir pillé le château du comte de Brühl, à Dresde, lors de la prise
+de cette ville par les troupes prussiennes, en 1763.
+
+[578] _Lettres_, t. Ier, p. 167-189.
+
+[579] _Ibid._, p. 184-185.
+
+[580] _Ibid._, p. 190.
+
+[581] Cavaceppi a publié ce journal au commencement de son ouvrage,
+_Raccolta d'antiche statue, etc. Roma_, 1769, in-fº.
+
+[582] Il ne tarda pas à être arrêté, fut condamné à mort et exécuté un
+mois après à Trieste.
+
+[583] _In fine_, t. II, édition italienne de Fea, p, 427.
+
+[584] _Laocoon, ou pensées sur les limites de la peinture et de la
+poésie_, par M. G. E. Lessing; Berlin, 1766, in-8º.--Lessing envoya ce
+livre à Winckelmann, et voici le jugement que celui-ci en porte:
+
+«J'ai reçu l'ouvrage de M. Lessing; il est bien écrit et avec
+pénétration; mais il aurait eu besoin de beaucoup d'instructions sur ses
+doutes et ses découvertes. Qu'il vienne à Rome, et nous causerons
+ensemble sur le lieu même.» Lettre à Franken, du 10 septembre 1766, t.
+1er, p. 175-176.
+
+[585] Voyez sur ce point l'ouvrage de M. Fortoul, _De l'art en
+Allemagne_, t. 1er, p. 238 et suiv.
+
+[586] C'est par erreur qu'on a imprimé _Velasquez_ dans le cours du
+volume: ce nom, en espagnol, s'écrit VELASQUEZ. [Note du transcripteur: tous
+sont corrigés.]
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire des plus célèbres amateu
+s étrangers: espagnols, anglais, f, by Jules Dumesnil
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DES PLUS CELEBRES AMATEURS ***
+
+***** This file should be named 26211-0.txt or 26211-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/6/2/1/26211/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.