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diff --git a/24861-8.txt b/24861-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0752140 --- /dev/null +++ b/24861-8.txt @@ -0,0 +1,11097 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'affaire Sougraine + +Author: Pamphile Lemay + +Release Date: March 17, 2008 [EBook #24861] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque +Nationale du Québec). + + + + + + + + + L. Pamphile Lemay + + + + L'AFFAIRE + SOUGRAINE + + + + QUÉBEC + TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU + 1884 + + + ============================================================ + Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, en + l'année mil huit cent quatre-vingt quatre par L. P. Le May, + au bureau du Ministre d'Agriculture. + ============================================================ + + + + + L'AFFAIRE SOUGRAINE + + + + + PROLOGUE + + LES DEUX FUGITIFS + + + + +Il y a vingt ans les chemins de fer ne sillonnaient pas, comme +aujourd'hui, les immenses prairies de l'ouest, et les voyageurs +traversaient, à cheval ou à pied, la zone étonnante qui se déroule des +bords du Mississipi aux montagnes rocheuses. Tantôt, dans la glauque +prairie sans bornes, une caravane passait comme un tourbillon et +s'estompait sur l'horizon, comme le bronze d'un bas-relief sur la +corniche d'un temple; tantôt un chasseur, débarrassé du joug qu'impose +la société des hommes, cheminait seul, au hasard, buvant à la fontaine +et dormant sur le foin vert, à la merci du ciel, avec les fauves et les +oiseaux. + +Les blancs sortaient de leurs villages et les indiens sortaient de leurs +montagnes, pour venir dans ces plaines chasser le buffle roux, et +quelque fois des combats singuliers, plus souvent des engagements +terribles, entre les bandes jalouses, arrosaient de sang le sol encore +vierge. + +Nul écho ne répétait les clameurs des combattants, les éclats des +mousquets, les plaintes des vaincus, les chants des vainqueurs. Tous les +bruits s'éteignaient dans l'air morne; la solitude gardait ses secrets. +Cependant le trappeur qui collait son oreille au gazon, pour interroger +le désert, entendait d'étranges murmures, et des tas d'ossements +blanchis proclamaient, en ces lieux comme ailleurs, la malice des +hommes. + +Un jour du mois de juillet de l'année 18--, un indien s'en allait à +travers la prairie, le fusil sur l'épaule, le regard fixé sur la chaîne +des montagnes rocheuses dont les pics s'enfonçaient comme une dentelure +noire dans la lumière du ciel. Une jeune fille le suivait. Elle marchait +avec peine et se laissait distancer souvent. Il l'attendait de moment en +moment, sans murmurer, mais sans lui dire ces paroles d'encouragement +qui font tant de bien à l'âme. + +De temps en temps la jeune fille pleurait et, du revers de sa main, elle +essuyait les larmes du chagrin qui se mêlaient aux sueurs de la fatigue. + +Elle pouvait être l'enfant de cet homme qu'elle accompagnait, mais la +blancheur de son teint, l'éclat de son oeil bleu, la régularité de ses +traits, disaient qu'elle n'était pas indienne. D'où venait-elle et +pourquoi si jeune et tout étrangère aux coutumes et au langage de +l'habitant des bois, avait-elle laissé sa famille et son village pour +suivre les pas de ce chasseur? Il n'était point beau. Son visage plat et +sans barbe, sa bouche largement fendue, sa peau cuivrée, ses cheveux +rudes qui tombaient en mèches inégales, n'en pouvaient faire un +séducteur bien redoutable. Avait-il, par force ou par ruse, ravi cette +fille à ses parents? Avait-elle volontairement déserté le toit paternel +pour vivre la licencieuse existence sauvage? Il était bien coupable ou +elle était bien perverse. + +Le soleil semblait toucher déjà l'une des cimes éloignées, et lui faire +un nimbe d'or. Ses reflets moins chauds glissaient obliquement sur les +flots de verdure qu'agitait le souffle du soir. La prairie rayonnait +comme une mer profonde où n'apparaît aucune voile. Pas un bruit, pas un +chant, pas une plainte, sauf le frémissement léger des tiges de foin +sec qui s'emmêlaient dans leur bercement. + +Les deux voyageurs s'arrêtèrent au bord d'une fontaine, allumèrent du +feu avec l'herbe aride et firent rôtir une tranche de bison, mets +délicieux de ces sauvages endroits. + +--Les montagnes n'approchent pas vite, commença l'indien, et si tu ne +marches plus, va, le soleil se lèvera deux fois sur la prairie avant +qu'on dorme sous les grands arbres. + +--Je suis épuisée, répondit sa compagne. + +--Il faut accoutumer tes pieds aux longues marches, Elmire, car l'homme +de la forêt ne s'arrête guère. Et puis l'on a bien fait de mettre un +long espace entre le Saint-Laurent et nous. On informe, on fait des +recherches là-bas peut-être. + +--Le souvenir de ta femme me poursuit sans cesse comme un remords, +Sougraine. Tu n'aurais pas dû l'abandonner, cette malheureuse, par le +temps qu'il faisait, seule, sur la grève de St. Jean. Elle ne serait +peut-être pas morte. + +--Elle voulait mourir; tu sais, elle le disait; seulement, va! l'indien +ne se pardonnera jamais l'imprudence qu'il a faite en laissant au +cadavre la corde qui lui servait de ceinture. + +Elmire--c'était le nom de cette jeune personne--pencha la tête sur sa +poitrine et resta longtemps absorbée dans un rêve douloureux. + +Les dernières lueurs du jour s'éteignirent peu à peu, les ombres +s'étendirent comme des voiles de deuil sur les champs infinis et le +sommeil vint fermer les yeux des fugitifs. + +Au milieu de la nuit ils furent éveillés par un bruit semblable au +grondement du tonnerre. C'était le feu qui dévorait la prairie. Le vent +soufflait et les torrents de flamme, roulant comme des vagues en fureur, +se précipitaient vers eux. Des tourbillons d'aigrettes ardentes, formées +des grappes de foin, s'élançaient de tous côtés, et la rafale les semait +pour allumer de nouveaux incendies. + +Le torrent poussait plus vite ses deux extrémités comme pour former un +cercle implacable autour des malheureux. La clameur, sourde d'abord, +devenait éclatante, le sol tremblait, l'air était brûlant et des +panaches de fumée noire montaient vers le ciel. + +L'indien et sa compagne, pris de terreur, se mirent à fuir devant le +fléau. + +De temps en temps ils tournaient la tête pour voir si le danger +grandissait. La peur leur donna d'abord de nouvelles forces. Bientôt, +cependant, ils s'aperçurent qu'ils faiblissaient et que leurs pieds +perdaient de l'agilité. Leur poitrine haletante ne suffisait plus à +aspirer l'air chaud qui les enveloppait, leurs mains se crispaient comme +pour saisir un appui, leur gorge râlait, leurs paupières cuisantes et +rougies s'ouvraient sinistrement. Ils couraient toujours et trébuchaient +dans les sinuosités du terrain. Le feu courait plus vite. L'indien, +espérant d'abord se sauver avec sa compagne, n'avait pas voulu +l'abandonner; mais à cette heure que le danger était grand, il songeait +à se sauver seul et la laissait en arrière. En vain, d'instant en +instant, elle lui jetait un cri désespéré, il ne l'entendait plus; il ne +voulait plus l'entendre. La crainte de la mort tuait son amour. + +Elmire retourna la tête une dernière fois et comprit que le salut était +impossible. L'océan de flamme lui jetait déjà ses bouffées ardentes. +Elle eut une pensée pour sa mère lâchement abandonnée, pour son humble +village si calme et si heureux, puis elle s'affaissa. + + ------ + +Dans une gorge tortueuse et profonde des montagnes rocheuses, une petite +troupe de voyageurs canadiens cheminait avec précaution. Elle venait de +la Californie. La soif de l'or l'avait attirée dans cette région +lointaine, le besoin de revoir les rives natales la ramenait au bords du +Saint Laurent. Elle avait bravé mille dangers pour atteindre les mines +célèbres où s'est précipité le monde des travailleurs aventureux, elle +en bravait mille autres pour retrouver les joies de la famille et les +charmes indéfinissables de la patrie. + +Parmi les gens qui composaient cette troupe se trouvaient Léon Houde, +Ovide Beaudet et Casimir Pérusse, de Lotbinière. Houde, marié et père de +famille, les autres, garçons. Tous étaient durs à la fatigue, gais +compagnons et bons amis. + +La troupe allait bientôt sortir de l'âpre chemin qu'elle avait +heureusement suivi à travers les montagnes. Une dernière nuit dans les +ravins, à l'abri des rochers, et la partie la plus redoutable de +l'immense route serait traversée. On entrerait dans la prairie. Les +sioux, ces terribles indiens de l'Ouest, n'avait pas découvert la marche +des blancs et nul combat ne s'était engagé. + +A l'approche du soir, la tente fut dressée au pied d'une muraille de +roches coupée en zigzag par un filet d'eau, et les voyageurs se +couchèrent sur un lit de feuilles. Ils s'endormirent tour à tour de ce +bon sommeil qu'apporte la fatigue, et leur esprit s'envola, sur l'aile +capricieuse de l'imagination, vers les régions qu'ils avaient quittées, +vers les plages qu'ils allaient revoir. + +Une sentinelle veillait à la porte de la tente, pour donner l'alarme au +moindre bruit inusité. Il ne fallait pas s'endormir dans une confiance +funeste et perdre, au dernier moment, le fruit d'une longue prudence. + +On se relèverait d'heure en heure, car il n'eût pas été juste qu'un même +homme veillât toute la nuit. Le premier désigné par le sort vint +s'adosser à un arbre, le revolver au poing, l'oreille attentive, puis, +une heure écoulée, il céda sa place et s'en alla dormir. + +Il était minuit. Casimir Pérusse sortit de la tente et se mit en faction +à quelques pas, au bord du torrent. La nuit était très noire, surtout au +fond de cet abîme on reposaient les voyageurs canadiens. Un silence +presque lugubre régnait partout et le torrent lui-même, trouvant en cet +endroit un lit de sable, se taisait. On n'entendait que la source +voisine qui murmurait en descendant du rocher où elle s'était creusé un +lit capricieux. + +Pérusse tira son briquet et fit sortir le feu de la pierre. Le tondre en +brûlant répandit une odeur agréable. Quand il eut fumé quelque temps il +secoua les cendres de sa pipe sur des feuilles sèches, à ses pieds, et +une flamme légère se mit à vaciller gaiement. + +Il prenait plaisir à regarder le rayonnement du feu sur les angles des +rochers et sur les feuilles des arbres. Une douce mélancolie enivrait +son âme. Il songeait à sa mère qui l'attendait en priant, à son père qui +recevrait une bonne poignée d'or, aux amis d'enfance qu'il étonnerait +par ses récits merveilleux. Et la flamme grandissait, et son pétillement +devenait vif. Une voûte noire, dont l'oeil ne pouvait percer la masse +ténébreuse, pesait de plus en plus sur la ravine. + +Pérusse ne voyait rien à cause de l'éclat de la flamme qui +l'éblouissait. L'imprudent, s'il eut pu voir, il aurait aperçu, de +l'autre côté du ruisseau, quelques ombres menaçantes qui se glissaient +sans bruit et s'approchaient toujours. Il achevait sa faction et se +disposait à éteindre, avant de se retirer, le feu qu'il avait allumé, +quand, soudain, des sifflements aigus traversèrent les ombres. Il poussa +une clameur et vint tomber à la porte de la tente, le corps percé de +flèches empoisonnées. + +Les canadiens, tirés violemment de leur sommeil, s'élancèrent dehors, la +rage au coeur et décidés à vendre cher leur vie. Un silence profond +s'étendait de nouveau sous les bois. Ce calme effrayant les épouvantait +plus que les cris et les menaces. Ils ne savaient pas où se cachait leur +traître ennemi et ne pouvaient ni l'attaquer ni s'en défendre. Horrible +position! Se sentir capable de lutter et ne pouvoir détourner le bras +qui nous menace! attendre le coup fatal et comprendre l'impossibilité de +l'éviter! + +Quelques heures se passèrent dans cette cruelle angoisse. Un sombre +désespoir s'emparait des voyageurs, car ils savaient bien que les sioux +ne s'étaient pas éloignés et que s'ils ne se montraient point, c'était à +dessein, pour atteindre leur but sans courir de dangers. On devait +s'attendre à des attaques réitérées, à des surprises fréquentes. On +tomberait probablement tour à tour, comme ce pauvre Pérusse, dans la +solitude sauvage, loin du cimetière béni de la paroisse.... + +Il fallait cependant se mettre en route; on ne pouvait indéfiniment +demeurer là. Et qui sait? quelques uns échapperaient, peut-être, et +pourraient aller raconter au pays le triste destin des autres. + +Alors, sur la terre imprégnée du sang de leur compagnon, ils tombèrent à +genoux et leur voix tremblante et pleine de larmes implora la protection +de Marie, la consolatrice des affligés. + + ------ + +Au même instant, dans la lueur mourante du feu, il virent apparaître un +homme. Il était grand, jeune, et de toute sa personne se dégageait un +mélange charmant de douceur et de dignité. Ses cheveux tombaient en +boucles noires sur son cou, sa lèvre était garnie d'une fine moustache +et son menton, d'une barbiche. Il n'avait point la peau jaune des +indiens; cependant il était basané. Son regard n'était pas oblique et +fuyant comme le regard du sioux, mais ferme et droit. Il portait un +poignard à sa ceinture. + +Dès qu'il parut plusieurs revolvers se braquèrent sur lui. + +--Arrêtez! fit-il, en levant la main, arrêtez! J'appartiens à la tribu +sanguinaire qui vient de tuer l'un de vos amis, mais je réprouve son +action. Je suis chrétien. + +A ces paroles une grande joie remplit l'âme des voyageurs. + +--Vous nous sauverez! s'écrièrent-ils... n'est-ce pas? vous nous +sauverez. + +--Silence! murmura l'étranger; j'essaierai de vous sauver, mais qui sait +ce qu'il m'en coûtera. Vous êtes enfermés ici. Des guerriers sont +partout qui vous guettent pour vous égorger et vous piller. Je ne +connais qu'un chemin, c'est celui-ci. + +Il montrait le roc à pic comme une muraille. + +--Impossible d'escalader ce rocher, reprirent les canadiens au +désespoir. + +--Venez, dit-il. + +Il les conduisit à quelques pas, et, dans l'obscurité il saisit une +corde qui tombait du sommet abrupt. Il reprit: + +--Suivez-moi, ne craignez rien. Je l'ai solidement attachée, cette +corde; elle ne vous laissera pas tomber. Quand vous serez en haut, vous +trouverez un guide; vous n'aurez qu'à fuir. + +Les voyageurs, tout exaltés par la pensée du salut, pressèrent les mains +loyales du guerrier et le suivirent. + +La corde était un lasso qui descendait par les méandres de la source, et +la source semblait faire tout le tapage possible afin d'étouffer le +frôlement des pieds et des mains contre les parois sonores. L'étranger +disait: + +--Vous emmènerez avec vous une jeune fille de votre pays qui se trouve +dans mon wigwam depuis quelques jours, et vous la rendrez à ses parents. +Elle est en ce moment sur le rocher avec ma femme. Ce sera ma femme qui +vous conduira. Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'où vient le +soleil, car c'est là qu'habite sa vieille mère. Elle a une enfant, une +petite fille de six mois qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous +prendrez soin de l'une et de l'autre; vous défendrez la mère et l'enfant +si elles ont besoin d'être défendues. Moi, j'irai vous rejoindre dans la +prairie aussitôt que les sioux auront oublié le mécompte que je leur +prépare en ce moment. Si je partais avec vous ils me soupçonneraient. A +leurs yeux la sainte action que je fais est un crime. + +L'un des voyageurs s'avança, c'était Léon Houde. + +--Je jure, dit-il, de protéger ta femme et ton enfant, et, s'il le faut, +je me ferai tuer pour les sauver. + +--Merci, fit l'indien. Et il continua: + +--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler comme je le fais. Je vous +l'ai dit, je suis chrétien. Le sang indien n'est pas le seul qui coule +dans mes veines; il est mêlé au sang espagnol. Ma mère venait de +l'Espagne. Elle m'a bien aimé, ma mère, et je lui garde un culte sacré. +Je n'ai pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis né dans le beau +pays du Texas. J'aime votre belle langue. Je connais votre fleuve sans +pareil, le grand St. Laurent. J'ai vu Québec sur son rocher et Montréal +au pied des grands rapides. J'irai vivre encore au milieu de vous, car +les coutumes barbares de mes frères indiens me font mal, et je travaille +vainement à adoucir le caractère de ces hommes aveugles; ils ne veulent +point écouter mes conseils. Mais, hâtons-nous! Du courage et de la +prudence. + + ------ + +Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient devant les vagues +brûlantes de la prairie, n'avaient pas remarqué, dans leur terreur, un +chasseur qui venait au galop de son coursier. + +C'était une lutte formidable entre ce chasseur et le fléau. Celui-ci, +dans sa fureur inconsciente semblait vouloir dévorer le couple +malheureux; celui-là, dans son héroïsme voulait les sauver. Tous les +deux s'approchaient dans une course vertigineuse. Le cavalier éperonnait +son cheval, le vent poussait la flamme. Le cheval écumait et ses +naseaux étaient bruyants comme les soufflets d'une forge; la flamme +roulait comme une trombe et jetait un mugissement effroyable. On se fût +demandé quelle folie poussait cet homme vers l'implacable brasier. La +folie de la charité. + +Il passa comme un trait à côté de Sougraine et vint s'arrêter auprès de +la jeune fille évanouie sur l'herbe. Il sauta de cheval, enleva +l'infortunée d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit sa course. +Cette fois, il fuyait l'incendie. + +Alors Sougraine se jeta à genoux en levant les deux mains comme pour +l'implorer. Le chasseur le fit monter près de lui, en arrière, et +dirigea sa monture rapide vers une gorge des montagnes, dans +l'éloignement. + +Les sioux qui le virent entrer dans le campement se moquèrent de lui, +disant que les guerriers, ses pères, quand ils revenaient de la prairie +n'emportaient des blancs que la chevelure. + +--Vous oubliez, répondit le chasseur, que ma mère appartenait à cette +race blanche que vous haïssez: vous oubliez que ma religion m'oblige à +faire du bien à tous les hommes. + +En parlant ainsi il regardait ses compagnons d'un oeil ferme, et sa voix +vibrait, comme l'acier de son poignard. L'un des sioux, le plus vieux, +lui répliqua cependant: + +--Si la Longue chevelure--c'était le nom sauvage du jeune chasseur. Chez +les blancs on l'appelait Leroyer--Si la Longue chevelure a peur du sang +que ses aïeux comme les nôtres aimaient à boire dans le crâne de +l'ennemi; si la Longue chevelure déteste nos coutumes anciennes et le +culte de nos Manitous; si la Longue chevelure aime la vie paresseuse et +les lâches habitudes des Visages pâles, il peut s'éloigner de notre +vaillante tribu, et retourner aux lieux d'où il vient. Nous l'avons +jadis accueilli avec joie, nous le verrons s'éloigner sans regrets. + +C'était le chef qui parlait ainsi. L'irriter n'eût pas été prudent. La +tribu l'entourait de respect et tous les guerriers obéissaient à sa +parole. La Longue chevelure ne fit qu'ajouter: + +--Vous connaissez mal les Visages pâles, car vous ne les jugeriez pas +aussi sévèrement, et, loin de les tuer comme des chiens, quand vous les +surprenez, vous leur presseriez la main comme à des frères. + +--Des frères qui nous traquent comme des bêtes fauves, répondit le +vieillard, qui nous poussent sans cesse au fond des bois, s'emparent de +nos forêts, de nos montagnes, et nous laissent mourir de faim sur nos +rochers. + +Leroyer entra dans son wigwam, et quand les fugitifs furent remis de +leurs fatigues et de leur terreur il les interrogea. + +--Cette jeune personne est-elle ta femme? demanda-t-il à l'Abénaqui. + +--Oui, elle est ma femme, répondit Sougraine. + +--Elle est bien jeune. + +--Oui, c'est vrai, mais elle est ma femme. + +--D'où venez-vous? où vous êtes-vous mariés? + +--On vient du Canada, de Notre-Dame-des-Anges, une paroisse sur la +rivière Batiscan, au nord du grand fleuve. On s'est marié à St. Jean +Deschaillons, au sud. C'est là que ma femme est morte. + +--Ah! tu as perdu une première femme? Et quand cela? + +--A la dernière chute des feuilles.... + +--Tes parents, dit-il à la jeune fille, ont-ils consenti à ton mariage, +et savent-ils où te conduit ton mari? + +La jeune fille baissa la tête et ne répondit point. + +--Si tu me trompes, reprit Leroyer s'adressant à Sougraine, tu t'en +repentiras. Je veux savoir la vérité et j'ai droit de la savoir, moi qui +viens de vous sauver la vie à tous deux. + +L'Abénaqui hésita un moment, puis faisant un effort. + +--Oui, c'est vrai, tu nous as sauvé la vie; tu es bon et tu auras pitié +de nous encore. Je te parlerai la vérité. On n'est pas marié, mais on le +sera dès qu'il sera possible de trouver un missionnaire. + +--Sougraine, ordonna la Longue chevelure, et sa parole était solennelle, +cette jeune fille sera comme ta soeur, désormais. + +L'Abénaqui s'inclina. + +Elmire dit, baissant les yeux et rougissant de honte: + +--Je ne suis plus une soeur pour lui. Il me doit protection. + +--Il passe de temps à autres des caravanes de Visages pâles qui se +dirigent du côté du soleil levant, continua la Longue chevelure, parlant +à la jeune fille, tu suivras l'une de ces caravanes et tu retourneras +dans la maison de ton père. Ma femme, qui souffre au milieu de notre +tribu, veut s'en aller avec son enfant dans le beau pays d'où elle +vient. Vous voyagerez ensemble. Je vous rejoindrai si quelque raison +m'empêche de partir avec vous. + +L'occasion attendue ne tarda guère. + +Les voyageurs qui revenaient de la Californie s'étaient depuis longtemps +engagés dans les gorges où nous les avons vus et s'approchaient de la +retraite des sioux. Ils venaient d'être trahis par la clarté du feu +allumé sous les bois, et Pérusse se tordait sur le sol dans une terrible +agonie. + +Les sioux qui avaient surpris le camp des voyageurs n'étaient pas +nombreux; ils n'osèrent point exposer leur vie inutilement. Ils savaient +que tous les guerriers de la tribu seraient contents de prendre part à +un combat. Au reste, les dernières lueurs du feu vacillaient sous les +rameaux et bientôt l'on ne se verrait plus; il valait mieux attendre le +jour. Les Blancs ne bougeraient point dans ces ténèbres épaisses et, dès +le matin, quand ils voudraient s'échapper, un cercle de vaillants +ennemis les étreindrait mortellement. + +Le chef fut aussitôt averti de ce qui venait de se passer. Il tint +conseil pendant la nuit, et, comme l'avaient prévu les assassins de +Pérusse, l'extermination de la bande étrangère fut décidée. C'est alors +que la Longue chevelure voulut, au risque de sa propre vie, délivrer les +malheureux voyageurs, et qu'il vint les trouver en secret, se glissant +au moyen d'un lasso, par le chemin difficile que l'on sait, afin +d'éviter la rencontre de ses frères les sioux. + +Les canadiens escaladèrent le rocher. La femme de la Longue chevelure +les attendait. + +--Par ici, dit-elle. + +Comme des ombres les voyageurs défilèrent, l'un après l'autre, sous les +arbres noirs de la montagne. Une jeune femme les guidait. Elle portait +une nagane sur son dos et, dans la nagane, une jolie petite fille qu'un +ange gardien faisait sourire pour l'empêcher de pleurer; car ses cris +n'auraient pas manqué d'être entendus et d'éveiller les soupçons des +farouches sauvages. + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + Vingt-trois ans après. + UN BAL CHEZ MADAME D'AUCHERON + + + + + I + + +--On sonne, Adèle, allez donc ouvrir. + +--J'y cours, monsieur. + +Et la vieille servante qui répondait au nom d'Adèle, s'avança vers la +porte, de ce pas tranquille et traînard d'une personne qui est toujours +sûre d'arriver assez tôt. Elle revint moins vite encore, les yeux fixés +avec étonnement sur une grande lettre carrée. Elle pensait: + +--Il doit y en avoir long. Il a besoin de savoir lire, le professeur.... + +--Voici, monsieur, dit-elle, en tendant à son maître le large pli +cacheté. + +--Diable! fit celui-ci, une écriture de femme. + +Et il lut à demi-voix: + +Monsieur Antoine Duplessis, + +Instituteur. + +Il déchira le bout de l'enveloppe. + +--Une carte! de l'imprimé, s'il vous plaît! J'aime bien cela: ça se lit +vite. + +Voyons, que dit-elle cette carte majestueuse? + +_Monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron prient monsieur et madame +Duplessis de les honorer de leur présence, vendredi soir, le 11 janvier, +à 9 heures. R. S. P. + +On dansera._ + +--On dansera! on dansera! murmura le vieux professeur: «_Bien danse pour +qui la fortune chante_....» Mais «_Tout le monde ne s'accommode pas +d'une même chaussure_.» N'importe, continua-t-il, «_On ne doit juger +d'homme, ni de vin, sans les éprouver soir et matin_.» + +Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron, ni le soir ni le matin, je +ne saurais le juger. Tout de même cette invitation me semble assez +drôle, assez surprenante. «_Il doit y avoir anguille sous roche». «On a +souvent besoin de plus petit que soi._» Si j'allais être utile à M. +D'Aucheron, ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être utile. Car +le plus petit de nous deux n'est peut-être pas celui qu'on pense... +Irons-nous à cette soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la +soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et demain j'ai des +pauvres à visiter. Passer du taudis au palais la transition n'est guère +naturelle. Il n'y a pas de malheureux, cependant, que ceux qui habitent +des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent. J'ai vu couler des +larmes dans la demeure de l'opulence. La douleur habite un peu partout, +et le bonheur vient souvent de sortir quand on frappe à sa porte.... + +Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron? Si je lui demandais de +prendre sous sa haute protection cette bonne vieille femme que la +Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques mois?... Une +vieille qui ne veut plus porter d'autre nom que celui de la Sainte +Vierge. La mère Marie! + +Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; la carte ne le dit pas +mais toute la ville le sait. On veut fiancer mademoiselle +D'Aucheron.... Pauvre enfant!... + +Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? Pour braver la superstition, +je suppose... «_Tel rit vendredi, dimanche pleurera_.» Monsieur +D'Aucheron ne veut-il pas se faire élire député pour un comté +quelconque? Il ne serait pas difficile sur le choix.... Il arrivera car +il a du toupet et il donne des bals. Mais «_Mesure la profondeur de +l'eau avant de t'y plonger_.» Les grands de notre petit monde vont se +pavaner dans ses salons. Si quelques uns de nos ministres s'y trouvent +je les aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner à nos institutions +de charité une subvention plus généreuse. «_Qui donne aux pauvres prête +à Dieu_.» Ce sera de l'argent bien placé. Et personne au monde n'est +plus reconnaissant que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise +ministérielle en inspirant l'esprit de soumission aux brebis rétives, et +retenir au pouvoir pendant tout un parlement, au grand ébahissement du +public qui n'y voit goutte, un ministère politiquement condamné. J'irai +au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je n'irai pas, non, je n'irai pas. + +Tout en monologuant le brave instituteur marchait, les mains derrière le +dos, dans la petite pièce qui lui servait de salle d'étude. Sa femme +l'entendait bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude de se +parler ainsi à lui-même. Pourtant, quand il répéta d'un ton ferme: +J'irai, oui, j'irai!... Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne +put résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui demanda où donc +il se proposait d'aller et de ne pas aller. Tu me fais songer, +ajouta-t-elle en riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir. + +--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous allons demain soir. Tiens, +vois. + +Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation. + +--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit madame Duplessis, mais je ne +vais pas à leurs soirées.... + +--Attention, femme, «_Il vaut mieux tomber de cheval que de la langue._» + +--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que je ne vais pas aux soirées +des autres. Je ne vais jamais dans le monde, tu le sais bien. + +--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se faire que j'irais demain. +Les élections approchent et il y aura de la politique dans les +entr'actes. J'ai des intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si +j'étais sûr d'y trouver le bon Dieu. + +--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder, moi, continua madame +Duplessis, je te laisserai sortir seul. Au reste, quel éclat +apporterais-je à ce bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même monsieur +ni madame D'Aucheron qui me prient de les honorer de ma présence. + +--Ma femme, vous avez un grain de malice aujourd'hui; remettons la +partie à demain. Cependant je croyais que vous portiez intérêt à +mademoiselle D'Aucheron et que vous seriez contente de saisir cette +occasion de la voir. + +--C'est une colombe dans un nid de merles. + +--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être chanter dans ce nid +de merles, demain soir. + +--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau le professeur. + +J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante fille, qui courait +toujours et n'en allait jamais plus vite pour cela. + +--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du même pas lentement +empressé, mais une lettre d'une grandeur raisonnable, cette fois. + +Duplessis prit la lettre des mains de la servante: + +--Toujours une écriture de femme, dit-il; des pattes de mouche. Tiens! +ce n'est pas pour moi. + +A Madame, + +Madame Antoine Duplessis, + +rue D'Aiguillon, + +Québec. + +--Pour moi? exclama Madame Duplessis, un peu surprise. Elle ouvrit la +lettre et lut: + + Ma chère Madame Duplessis, + + --Un jour, nous sortions toutes deux d'une maison pauvre où + gémissaient des orphelins qui vous appelaient leur mère, + vous m'avez montré un jeune homme qui rentrait dans une + église et vous m'avez dit: S'il y en avait plus comme + celui-là le bonheur du ménage serait moins problématique. + Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et nous allâmes + nous agenouiller auprès de lui, devant l'autel. Nos regards + se rencontrèrent et je ne sais quelle émotion j'éprouvai. + Nous sortîmes, il priait encore. Je sentais toujours le + rayon de son oeil mélancolique qui cherchait mon coeur. + Nous nous revîmes, vous le savez. + + Nous nous aimions déjà. C'est à vous que nous devons notre + bonheur. Il sera ici, demain soir, lui, mais il y en aura un + autre, un autre choisi par mes parents. Notre paix est + menacée. Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à notre + soirée pour m'empêcher de faire des coups de tête... ou de + coeur. + + LÉONTINE D'AUCHERON. + +L'Instituteur ajouta: + +--Cela veut dire, premièrement, que tu protèges les amoureux; +deuxièmement, qu'on aura besoin de toi, demain soir; troisièmement, que +nous irons tous deux au bal pour la première fois de notre vie, vendredi +le onze janvier de l'an de Notre Seigneur mil huit cent... et caetera. + + + + + II + + +Pendant que les cartes d'invitation volaient à leur adresse, Madame +D'Aucheron et Mademoiselle Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il +faut tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers un bal +sans laisser trop de sa toison sous la dent de la médisance. Les amis +sont implacables, surtout quand on les fête bien. + +--Rendons-nous chez Glover, dit Madame D'Aucheron; j'aime mieux acheter +chez les Anglais; c'est plus _chic_.... + +La jeune fille sourit et, de son léger manchon de loutre, protégea +contre le froid sa bouche mignonne. + +En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir les fleurs. Elle +passe sur d'éternels champs de neige et ne nous apporte ni babil +d'oiseaux, ni murmures de ruisseaux, ni frissonnements de feuilles, ni +bouffées de parfums. Elle est glacée et ses aiguillons vous fouillent +comme des lames de poignards. + +Devant la vitrine de Glover il y avait un curieux, un homme âgé de plus +de cinquante ans, pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de +l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il portait un _capot de +couvertes_ avec une raie noire dans le bas, une ceinture _flèchée_, des +mitaines de caribou, un casque de chat sauvage. + +--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il y en a plusieurs en ville +en ce moment-ci. + +Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger, lui jeta un regard +distrait et se mit à examiner les articles de fantaisie étalés derrière +les glaces brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa +convoitise, elle poussait un cri d'admiration. + +--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle de vrai fil--Ah! ces +mouchoirs, quelle fine broderie!... Regarde donc ces gants!... Quelles +mains élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne comme ces +Anglais pour savoir acheter. + +--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe d'ironie. + +L'Indien regardait furtivement cette jolie dame entichée des choses +anglaises, et semblait prendre plaisir à écouter le son de sa voix au +diapason un peu trop élevé. + +Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques unes des dernières +nouveautés, ce qui fut assez long, puis sortirent pour aller ailleurs. +L'indien était toujours là. + +--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand canadien qu'il +resterait aussi longtemps, observa madame D'Aucheron. Il se trouve de +ces sauvages qui ne manquent pas de goût. + +Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St. Jean, suivant la grande +rue jusqu'à la côte Ste. Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit à +la rue Richelieu pour rendre visite à son amie mademoiselle Ida Villor, +et sa mère rentra. + + + + + III + + +Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire Vilbertin, son ami, pendant +que Madame D'Aucheron visitait les boutiques de nouveautés. + +--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au clerc qui vint ouvrir. + +Le clerc n'avait pas encore répondu qu'une voix caverneuse s'écria: + +--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en âme en corps surtout, car +mon âme, je ne sais pas au juste où elle loge. + +Le visiteur entra. Une poignée de main fut échangée. + +Les deux amis qui se trouvaient réunis ne se ressemblaient guère, si ce +n'est par l'âge. L'un et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers +la pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les rivages de la +jeunesse. En langage ordinaire, l'un et l'autre ne dépassaient guère +trente à trente cinq ans. D'Aucheron, quant au physique, était demeuré +dans les limites du bons sens, le notaire prenait des envergures de +ballon. Le premier était assez grand, le second, trop court, roulait +plutôt qu'il ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition, prétendait +mener de pair plusieurs besognes, se prodiguait, faisait l'important, +posait; le notaire remplaçait toutes ces misères par une seule: +l'avarice. Depuis plusieurs années il vivait dans l'isolement. Son étude +était comme une toile d'araignée. Il se tenait tapi dans le fond, +attendant l'imprudente victime. Il prêtait à la petite semaine et à la +grosse rente. Sa charité était une roue d'engrenage d'où l'on sortait +parfaitement broyé. Il s'était marié pour avoir de l'argent. Sa femme +eut la chance de mourir avant de le connaître. Elle s'endormit en paix +après quelques mois d'illusions. Le beau père avait fait la sottise de +la précéder dans un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur. A son +lit de mort il manda son gendre et lui parla longuement. Que lui dit-il? +Rien de bien agréable à coup sûr, car ce brave gendre fit une grimace +significative et donna pendant longtemps libre cours à sa mauvaise +humeur. Vilbertin cultivait une autre passion bien inoffensive, en +apparence du moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il ne la +cultivait pas, il la réprimait à cause du plomb perdu et de la poudre +qu'il ne fallait pas jeter aux moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle +se réveillait si vive qu'il ne résistait plus; une fois l'an, toujours à +la même époque, à l'époque des vents glacés et des neiges éclatantes, à +l'époque des grands caribous fauves. + +--Eh bien! dit-il à l'ami qui entrait, comment vont les affaires. + +--A merveille. + +--Vas-tu avoir une section du chemin de fer à construire? + +--Je l'espère. Plusieurs ministres m'ont promis d'assister à mon bal. +Or, tu le comprends, c'est dans les soirées, au souper, quand le vin +coule abondamment et que les femmes se montrent aimables, que les +grandes questions se traitent le mieux et que les travaux les plus +considérables trouvent des hommes d'énergie pour les entreprendre. La +reconnaissance de l'estomac, mon cher, c'est la plus vive... et la plus +durable. C'est ma femme qui a conçu cette idée de bal. + +--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait que... mais enfin. Ta +femme elle est diplomate comme Bismark. + +--Quand une femme se mêle de la politique, ou de ses annexes, elle peut +enfoncer les plus retors. + +--Elles ont des moyens que nous ne possédons point. + +--Les femmes mènent le monde, mon cher. Nous allons où elles veulent, +nous faisons ce qu'elles désirent, et, du fond de leurs boudoirs, elles +rient bien de nos prétentions et de notre vanité. + +--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du monde, car j'ignore +entièrement le pouvoir occulte de la femme. + +--Puisses-tu toujours y échapper! Défie-toi, cependant, car il suffit +d'un regard pour éveiller le coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais +je ne suis pas venu pour soutenir une thèse, comme un docteur, ou +m'épancher comme un amoureux. J'ai besoin de quelques dollars, une +centaine tout au plus, pour terminer les apprêts de ma fête. Elle va +être éblouissante, ma fête. Il faut qu'on en parle longtemps. Plusieurs +journalistes y sont conviés. Les principaux. Les journalistes, voilà des +gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de force à faire lever la +perdrix où il n'y a que des merles, et à mettre en fuite, par leurs +aboiements, le gibier du carnier. + +Le notaire ne l'écoutait plus, il calculait. + +--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement a dû être joli. +Et si tu allais manquer ta section? Si ces messieurs avaient la +digestion pénible et l'estomac ingrat? + +--J'ai une autre corde à mon arc, une bonne, celle-là. + +--Montre vite cette corde suprême qui... t'attend. + +--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner la tête à notre jeune +ministre. + +--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du succès. + +--Et tu me prêtes de l'argent? + +--Et je te prête de l'argent; mais signe-moi un bon reçu. Entre amis, tu +sais, il faut savoir s'obliger. + +Le père Duplessis nous honorera probablement de sa présence demain soir, +reprit D'Aucheron, souriant un peu méchamment. + +--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres. Il collectionne des +veuves et des orphelins. Je suppose qu'il nous passera le chapeau pour +qu'on y jette l'obole de la charité. Enfin, tu es bien libre d'avoir qui +te plaît. + +--De la politique, mon bon, de la politique. Ce vieux pédagogue est +populaire en diable dans son quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui +brûleraient de l'encens sous le nez. Les élections ne sont pas loin et +le jeune ministre qui est mon intime, tu sais.... + +--Par ta femme. + +--Vilbertin! + +--Oui, c'est par ta femme que je le sais. + +--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre m'a demandé mon appui. Il +connaît mes ressources. J'ai tout de suite pensé à Duplessis. C'est +l'homme. Cela va le flatter de se trouver en contact avec les sommités +de notre monde. Il va voir comme sont joyeux, aimables et bons garçons, +dans nos salons, ces hommes que l'amour du devoir et le dévouement à la +chose publique rendent si chères et si redoutables dans leurs bureaux. +Tu vois l'enchaînement? Ma femme prend Duplessis, car c'est elle qui a +conçu cette idée. + +--Diable! encore! elle.... + +Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque. D'Aucheron continua: + +A chacun le sien. Duplessis prend le ministre et le soigne comme ses +pauvres; le ministre prend son mandat, grâce au dévouement de Duplessis, +et moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre, et toi tu +partages avec ton ami la poule aux oeufs d'or. + +--C'est bien agencé. Mais ta femme, quelle influence exerce-t-elle sur +ce vieil instituteur pour le forcer à venir à ta soirée, lui qui ne va +jamais dans le monde? + +--Un chaînon que j'ai oublié. C'est par ma fille adoptive. Léontine +connaît madame Duplessis et elles se rencontrent souvent dans les +galetas de l'indigence et chez les Dames de la Charité. + +--Voilà précisément ce qui fait que madame Duplessis ne viendra pas au +bal. + +Léontine a dû lui écrire un mot. Je ne sais quoi par exemple; elle n'a +pas voulu nous le dire. Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il +y allait de l'intérêt de ses besoigneux. C'est une fine mouche que cette +Léontine, et fût-t-elle ma propre fille, je ne l'aimerais pas davantage. + +--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa en poussant un profond +soupir, le dodu notaire, je l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne +serais pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaieté dans ma maison; +je me reposerais mieux de mes soucis. Cela est si gai une jeune femme de +vingt ans dans une chambrette fraîche. C'est l'oiseau qui gazouille dans +sa cage. C'est... + +--Tiens! tiens! voilà que tu fais du sentiment. Je ne te connaissais pas +ce côté sensible. + +--Parce que l'on se donne sérieusement aux affaires, il n'en faut pas +conclure que le coeur est complètement desséché. Si je te disais tout, +vraiment tu serais étonné. + +--Tu me diras tout et tu m'étonneras... si tu peux, mais pas +aujourd'hui. J'ai à dépenser les cent dollars que tu m'avances avec tant +de bonté... et de prudence, puis j'irai me reposer un instant chez moi. +Il faudra que je rencontre ensuite la députation indienne de Bécancour. +Les ministres m'ont prié de leur préparer les voies. Il n'est pas +toujours aisé d'arriver promptement à une entente avec ses farceurs-là. + +--Je parle des indiens de Bécancour. Il est bon de les endoctriner un +peu. + +--Que veulent-ils? + +--Des réserves, des réserves, et encore des réserves. + +Là-dessus D'Aucheron sortit. + + + + + IV + + +Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là, dans l'une des +petites salles noires de l'auberge du Loup-garou, à la basse ville. La +fumée flottait épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du tabac +vous mordait à la gorge; maintes personnes parlaient, criaient, +chantaient, riaient à la fois. On ne s'entendait plus guère, on ne se +comprenait plus du tout. La maîtresse de la maison risquait de temps en +temps un mot de reproche, un conseil, une supplication, mais rien n'y +faisait; on répondait par un redoublement de tapage. + +--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle, à la fin. + +Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes se leva. + +--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement, et il sait bien qu'on +lui obéira s'il commande. + +--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs et les indiens +respectent leur chef. + +Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les Abénaquis de la Rivière +Bécancour, auxquels M. D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin. +Ils venaient en effet demander au gouvernement certaines faveurs pour +leur tribu dispersée. Metsalabanlé, leur chef, était un homme assez +petit, pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache couvrait +mal sa lèvre supérieure. Il paraissait avoir dépassé la cinquantaine, +avait l'air doux, peu présomptueux. Cependant quand il affirmait ses +prérogatives, il le faisait avec un accent qui indiquait de la fermeté. +On l'aimait, cela paraissait évident. + +Il voulut que le silence se fît, et sur le champ, l'auberge du +Loup-garou rentra dans le calme. + +Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens étrangers. L'un, grand, +bien fait, avec un front plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants +des bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique, une longue +chevelure rejetée en arrière; l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air +inquiet, morne, soupçonneux. Le premier avait un type particulièrement +remarquable, et semblait un objet d'admiration pour ses nouveaux amis. +Il pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux, moitié espagnol. +C'était la Longue chevelure ou Leroyer. Le second ne disait ni son âge, +ni son nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis, mais venait des +montagnes de l'ouest. Ses compagnons le nommaient: la Langue muette. +C'est lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et dont madame +D'Aucheron avait admiré le bon goût. + +Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au moment où le calme se +rétablissait. Il crut qu'on se taisait par respect pour lui. Il +s'annonça comme l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une +vénération presque sacrée. Il se montra habile, parla beaucoup pour ne +rien dire, fit espérer tout sans rien promettre, et mit le comble à sa +réputation d'homme supérieur en priant les indiens de venir danser leur +danse de guerre, à son bal, le lendemain, à minuit précis. + +C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui. + +Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du sauvage intelligent qui +admirait les marchandises anglaises, avait trouvé cela. + +Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau, pensait-elle, et du +rare. + +Une surprise à tout renverser. Une bande de sauvages faisant irruption +dans une salle éclatante, jetant leur cri de guerre et dansant leur +ronde infernale sous des flots de lumières, quel succès! Ni madame de +St. Flon, ni madame La mercière, ni madame Duponteau ne pourraient rien +imaginer de semblable. Elles en crèveraient de dépit. Quel triomphe! + +D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer les Abénaquis. Sa femme +attendait son retour avec anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de +crainte. La crainte d'un désappointement. + +--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal assurée. + +--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps du paganisme, je serais +devenu leur idole... + +--Mais vont-il venir? + +--S'ils vont venir? oui, à minuit juste. + +Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, embrassa sa fille et son +mari. + + ---- + +Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida Villor, une douce jeune fille, +son ancienne compagne de classe. Ida perdait son père alors qu'elle +était encore au berceau. Sa mère, venue de la campagne pour cacher un +peu sa pauvreté parmi les nombreuses misères inavouées ou inaperçues de +la ville, vivait du travail de ses mains ne reculant devant aucune +tâche, se levant tôt se couchant tard, trouvant chaque jour cependant +quelques instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est au pied des +autels, à genoux dans la poussière du saint lieu, qu'elle retrempait son +âme souffrante. La prière est la force des faibles. Ida la suivait +toujours et s'était formée de bonne heure à cette vie pieuse de bien des +jeunes filles, qui observent dans le monde les saintes pratiques du +cloître. La douce intimité qui régnait entre les deux jeunes filles ne +pouvait qu'être agréable à madame Villor, car Léontine montrait aussi +les plus heureuses dispositions de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus +pétulante qu'Ida, elle avait de fantastiques idées parfois, et souvent +étonnait ses amies par ses singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne +faisait rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes +choses. Madame D'Aucheron disait en parlant d'elle: + +--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de charmes et de caprices. + +Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron, elle s'ennuyait d'être +seule et sentait le besoin de façonner un coeur et une intelligence. +Elle alla donc demander un jour à l'hospice de la charité l'une de ces +petites créatures qui sont semblables aux fleurs du désert, aux fleurs +du désert écloses d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux +fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose ou ne recueille. +Heureusement que l'enfant se modela sur sa compagne de classe et fut +plus touchée des discours admirables et de la vertu résignée de madame +Villor que des sottes conversations et du caractère léger de sa mère +nourricière. + + + + + V + + +Madame Villor demeurait au troisième et dernier étage d'une maison. +Quatre petites chambres d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de +soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint Charles et les onduleuses +Laurentides, lui composaient son logement. + +C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle Léontine, après +qu'elle se fut séparée de madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste +Geneviève et de la rue St. Jean. + +Elle trouva madame Villor et sa fille tout en pleurs. Cela la surprit +beaucoup, car elle savait combien elles avaient de courage et de +résignation. Elle les embrassa l'une et l'autre. + +--Je regretterais d'être venue surprendre votre chagrin, +commença-t-elle, si je n'espérais y apporter quelqu'adoucissement. + +--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre Léontine, répondit Ida. + +--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici? + +--Nous ne pouvons payer notre terme et le propriétaire menace de nous +jeter sur le pavé... + +--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais non, cela ne se fera pas. +Vous trouverez des amis dans vos jours d'épreuve. + +--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne connais guère le monde, et tu +juges les autres d'après tes bons sentiments. + +--Et quel est ce propriétaire qui vous menace de la sorte? + +--Le notaire Vilbertin. + +--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, vous ne serez point +maltraitées. Je parlerai pour vous à mon père; je parlerai au notaire. +J'ai de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. Voyons, ne +pleurez plus,--je vous promets que tout cela va s'arranger. + +On entendit tout à coup des pas légers qui montaient dru les degrés +tortueux, et une voix joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui +s'envole. + +--C'est Rodolphe, fit madame Villor. + +--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie. + +La porte s'ouvrit. + +--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! Embrassons-nous: j'ai +du bonheur plein le coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant +que je vous embrasse. + +--As-tu passé tes examens? demanda la tante. + +--Oui, passé, ce qui s'appelle passé! + +Maintenant on va commencer à tuer légalement ses semblables, sous +prétexte de leur conserver la vie.... Mais j'ai un autre sujet de +bonheur encore. + +--Oui? lequel, dis vite, fit Ida. + +--Je vais au bal. + +--Chez monsieur D'Aucheron? + +--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange du foyer ne m'a pas oublié. +Les portes vont s'ouvrir à deux battants pour me recevoir.... Papa +D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que je me fasse spirituel +et beau, pour plaire à la mère. Quand on a la mère pour soi le reste +nous est donné comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis bien +amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est bête quand l'on est +amoureux. Beau! cela dépend beaucoup du caprice des gens qui vous +regardent. + +--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe, elle croirait vraiment +que tu l'aimes, remarqua madame Villor. + +--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme deux. + +--Elle a bien des qualités, cette jeune fille, et ce qui ne gâte rien, +elle héritera d'une belle fortune. + +--Vous avez raison, tante, elle est pleine de grâce et de vertus; vous +n'avez pas raison, tante, quand vous dites qu'elle sera riche +héritière. + +--Comment cela? + +--La farine du diable retourne en son. + +--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois prudent. + +--Comment! ces murs ont-ils des oreilles? + +--Peut-être. + +--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, et ce qui vaut mieux, je +pense ce que je dis. D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi +par des tours de force. On connaît ça, les tours de force. Je puis bien +n'admirer ni cet homme ni sa femme et adorer leur enfant. Mais Léontine +n'est pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur suave +transportée par un souffle mystérieux de la vallée discrète au bord du +chemin. Il lui fallait bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce +qu'elle est. + +--C'est de la poésie, cela, cousin. + +--Je l'aime tant que je deviens poète. + +Depuis quelques minutes madame Villor faisait à son neveu des signes +qu'il feignait de ne pas comprendre. Elle pensait bien que la situation +de Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger davantage ce +jeu serait cruel. + +--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, reprit en riant avec malice, +Rodolphe qui soupçonnait la vérité, sont-ce des signes cabalistiques? +Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous me montrez la porte? +Est-ce qu'on met les gens dehors par un temps pareil? Voyez donc la +tempête qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder la neige. Je passe ici +la nuit, s'il le faut, pour attendre le beau temps. + +Mademoiselle Léontine ne savait plus comment sortir de sa cachette et +regrettait bien son enfantillage. Qu'allait-il penser d'elle? Une fille +qui se cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. Elle n'avait +qu'une chose à faire: s'accuser de son étourderie. Il était si bon qu'il +pardonnerait. Cependant elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. Ida, +sa bonne amie, trouverait bien un moyen de la tirer de là. Elle ne se +hâtait toujours point mademoiselle Ida. + +--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela m'amuserait de voir la fortune +de D'Aucheron se fondre comme neige. Léontine aurait la preuve que mon +amour est tout désintéressé. J'essuierais moins de contrariétés, je +rencontrerais moins d'obstacles dans la poursuite de mon rêve. Non pas +que je craigne la lutte et que je ne me sente point le courage de +vaincre; mais si elle allait se fatiguer avant moi, elle. + +Léontine ne pouvant supporter plus longtemps la fausse position où elle +se trouvait, ramassa toute son énergie et rentra le front haut dans la +salle où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida. + +--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, d'avoir un peu mal +parlé de ceux qui me tiennent lieu de parents et je vous demande pardon +de mon étourderie. + +--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup moins étonné qu'il ne le +paraissait. Si je vous avais devinée, vous en auriez entendu de belles: +Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune que je courtise; que +vous n'êtes point belle à faire tourner la tête; que vous avez des +défauts. Un tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la première +fois de ma vie, exprès, par malice. + +Il riait en disant cela. + +--C'est peut être un peu ce que vous avez fait, reprit Léontine, mais +j'avoue que j'ai mérité vos sarcasmes. On ne m'y reprendra plus. + +--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est de m'avoir privé pendant +un gros quart-d'heure du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai +pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai vous voir encore et +pendant toute une soirée. + +--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas? + +--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne s'y oppose pas. + +--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, cousin, mais j'hésite à +me risquer--même sous ton égide--dans le grand monde et dans les +brillantes soirées. + +--Sois sans crainte, cousine, le grand monde est bien petit, et les +soirées brillantes ne sont pas plus désagréables que les autres quand on +y rencontre des personnes que l'on aime. + +Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre alors. Ce n'était plus +le pas léger de la jeunesse. + +--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine, vous cachez-vous, demanda +Rodolphe, d'un ton plaisant. + +--Méchant! lui répondit la jolie brunette en le menaçant du doigt. + +La porte n'était pas ouverte que l'on entendait déjà un proverbe: +«_Faites le bien, Dieu fera le mieux_.» + +--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois la femme et les jeunes +filles. + +Rodolphe ne le connaissait pas. + +--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux professeur, en saluant +respectueusement. + +--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine. + +--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit le jeune homme. + +--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame Villor, en présentant le +jeune homme. + +--«_Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin_,» échappa le père +Duplessis. Et il continua: + +--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le neveu d'une si bonne +tante et le cousin d'une si jolie cousine. + +--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un ton demi-sérieux demi-badin, +j'espère que plus tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble, +vous féliciterez ma tante et ma cousine d'avoir, l'une un si digne neveu +et l'autre un si brave cousin. + +--C'est cela: «_Fais honneur à tes habits et tes habits te feront +honneur_,» répliqua le professeur en prenant le siège qu'on lui offrait. + +Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes, ou voulant causer +à leur aise, passèrent dans la chambre voisine. + +--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis sans doute parler de vous +devant lui. + +--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor. + +--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a dit à qui voulait +l'entendre qu'il allait vous jeter dans la rue. «_Le fumier couvert d'or +reste toujours fumier_.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a rapporté cela +ce matin même; et je viens vous dire de ne point vous décourager... La +Providence a soin des petites insectes qui trottent sur nos sillons, +elle ne peut oublier les pauvres humains qui la bénissent? + +--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé d'espérer contre toute +espérance.... + +--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux. Il vous causera quelque +bonne surprise.... «_Si Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la +remplir_.» + +Des larmes coulaient des yeux de madame Villor. + +--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous connaître plutôt; un jeune +homme comme moi gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme comme +vous. + +--«_Chacun est fils de ses oeuvres_.» «_Il faut puiser tandis que la +corde est au puits_.» Tout de même, jeune homme, je crois que vous +n'avez pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre tante ne sont +pas tombés dans une terre aride. Tant mieux. J'aime beaucoup la +jeunesse, beaucoup. C'est elle qui est l'avenir. Une génération croyante +et chaste forme toujours une époque de force, de gloire et de grandeur +dans la vie d'un peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver +sa foi! La morale va souvent se perdre sur les écueils du monde si elle +n'a pas la foi pour guide. «_A navire sans pilote tous les vents sont +contraires_.» La vraie foi ne fait pas souvent naufrage. Sachons +l'inculquer et la morale suivra. «_La barque sous voiles n'est pas +ballottée comme le vaisseau désemparé_.» + +Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain que je ne rêve plus que +bal et grande soirée? Voilà bien pourtant la vérité. «_Comme on connaît +les saints il faut les honorer._» + +--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être? observa madame Villor. + +--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne serai pas fâché de rencontrer +là quelques uns de nos hommes politiques. Je veux leur dire dans +l'intimité ce que je pense de leur manière de gouverner. J'ai ma petite +influence. Puis on a souvent besoin de plus grand que soi. J'ai une +autre raison. J'accompagne ma femme. «_Le coeur mène où il va_.» «Qui +prend s'engage.» + +--Comment! madame Duplessis va au bal? exclama madame Villor. + +--Eh oui! comme elle irait à un enterrement. Même elle se mêle +d'intriguer. Pas dans la politique; cette bêtise-là n'est bonne que pour +nous, les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme entremetteuse, par +exemple, oh! non! Comme protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle +pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le plus brillant à la +foi promise. «_Mais il n'y a ni belles prisons, ni laides amours_.» + +Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur, a témoigné le désir +d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron. Une belle dot. Une belle demoiselle +aussi, Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un peu.... comment +dirai-je? un peu étrange, par exemple. Mais c'est un charme de plus, un +charme rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère. Le citoyen +D'Aucheron est on ne peut plus flatté. La citoyenne D'Aucheronne appelle +déjà sa fille la _ministresse_. On a tenu la chose secrète.... autant +qu'on peut tenir secrète une chose dont on est heureux, fier, +orgueilleux. Le secret ne doit être officiellement éventé que demain +soir. «_Préparez-vous au pire en espérant le mieux_.» «_On ne va jamais +si loin que lorsqu'on ne sait pas où on va_.» + + + + + VI + + +Rodolphe éprouvait une rude angoisse pendant cette conversation. Il +voyait ses espérances tomber une à une comme les feuilles quand le +frimas d'octobre les a recouvertes de sa froide poussière d'argent. Il +aimait depuis longtemps mademoiselle D'Aucheron. Il l'avait connue dans +une des solennelles fêtes de l'Université Laval. + +Il recevait ses diplômes et la médaille d'or. On l'avait acclamé. Il +resplendissait dans son triomphe, et pourtant son maintien grave avait +gardé une suave modestie. On eût dit qu'il ignorait son mérite et que +l'ovation n'était point pour lui. + +Parmi les petites mains blanches qui battirent bien fort, ce jour là, +les plus vaillantes furent celles de mademoiselle Léontine. + +Tout modeste que l'on soit, on lève les yeux de temps à autre, surtout +vers des galeries peuplées de jolies femmes qui vous regardent +curieusement et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait levé les +yeux et rencontré sur son passage le minois gracieux de mademoiselle +D'Aucheron. Le regard de la jeune fille croisa le sien. Deux regards qui +se croisent produisent souvent un effet merveilleux. C'est comme deux +courants électriques. Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme si +les regards partaient de ce coin secret de notre être. + +Quelques heures plus tard la ville se promenait sur l'immense terrasse +Frontenac, à 200 pieds au dessus des hautes maisons noires de la rue +Champlain, à 150 pieds au-dessous de l'imprenable citadelle. La +fanfare, sous la direction de Vézina, l'habile chef d'orchestre, jetait +au ciel ses éclats sonores qui se répercutaient sur les rochers voisins; +le fleuve dormait dans son lit profond; les navires immobiles avec leurs +grands mâts garnis de cordages, ressemblaient à une forêt dépouillée par +l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes des wagons, qui +serpentaient dans les rues étroites de la basse-ville, montait comme un +grondement de tonnerre vers les calmes allées des remparts. Les hommes +d'affaire, les flâneurs, les étudiants, les dames de l'aristocratie, les +demoiselles, les bonnes d'enfants, les gamins, les désoeuvrés, les +curieux, les employés du gouvernement, les chercheurs d'aventures ou de +distractions, les avocats en quête de paradoxe, les médecins fuyant les +remords, les notaires placides, les ouvriers de tout métier, les hommes +politiques de toutes couleurs, les chercheurs de place de toute sorte, +tout ce monde allait, venait, se croisait, se mêlait, se dégageait pour +s'embarrasser encore, comme une populeuse fourmilière qui s'ébat au +soleil sur le sable doré d'un jardin. Un grondement sourd s'élevait de +là, qui se taisait quand les cors et les flûtes, les clarinettes et les +trombones recommençaient leurs accords. + +Mademoiselle Léontine se promenait avec Ida Villor. Elle dit tout à coup +à demi-voix et ne croyant pas être entendue: + +--C'est lui. + +Elle regardait un joli garçon qui passait près d'elle avec quelques +amis. + +Le jeune homme surprit son regard et saisit ses paroles. Il dit à ses +compagnons, assez haut pour qu'elle l'entendit: + +--C'est elle. + +Il voulait faire une boutade, rien de plus. + +On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'était lui--risqua un +salut qui lui fut gracieusement rendu. A la troisième promenade, il +brûla ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage est souvent un +excellent moyen de commencer un affaire sérieuse: + +--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque c'est moi, voulez-vous que +nous marchions ensemble? La foule est difficile à percer; je vous +aiderai à vous frayer un chemin. + +--Vous êtes bien aimable, monsieur. D'après ce qu'il m'a été donné de +voir aujourd'hui, les difficultés ne vous découragent point, et vous +pouvez vous ouvrir un superbe chemin, répondit aussitôt mademoiselle +D'Aucheron. + +Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe Houde, alors étudiant +en médecine et de Léontine D'Aucheron. + +Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié tendre d'une jeune fille +sage et d'un jeune homme vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait +terni l'éclat. + +Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, il est vrai, donné leur +assentiment à cette liaison, et la pensée d'avoir pour gendre un homme +sans fortune et sans nom dans la politique, ne leur souriait pas du +tout. Ils toléraient partout excepté à la maison les rencontres des deux +jeunes amoureux. Ce contresens de la vigilance chrétienne ne les +troublait nullement. + +Tout en laissant l'attachement se fortifier dans le coeur de sa fille +adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron cherchait un prétendant sérieux et +bien posé. + +Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien perdu pour attendre. +Un ministre, quand même il ne le serait que par contrebande et pour un +jour, c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme et transforme un +nom. L'honorable monsieur Renard, L'honorable monsieur Lelapin, +L'honorable monsieur Lacarpe, voilà des noms qui deviennent +merveilleusement beaux avec cette auréole dont les entoure la vanité. Et +puis on la garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on quatre à +quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée un jour par hasard. + + + + + VII + + +Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur étaient tombées sur son +coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un +beau rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à son âme +confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait +d'où, sur ses vagues de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de +précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invité +à cette soirée, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Léontine +n'est pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas médité une +pareille tromperie. L'amour ne s'est pas éteint dans son coeur, +puisqu'il brillait encore dans ses paupières tout à l'heure. Il se +cramponnait à l'espérance. + +Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avançait, +le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il +fallait rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs. +Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner. + +--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, répondit-elle. C'est +surtout maintenant que la tempête gronde que j'ai besoin de son appui. + +Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés de tristesse. Elle eut +un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur. + +--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui apprendre. J'aurais voulu +pourtant souffrir seule. + +Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans leur vêtement de +fourrure. La brise leur fouettait le visage. + +--Que ne puis-je me moquer des orages du coeur comme de ces orages de la +nature? observa Rodolphe. + +--Je vous croyais courageux, répondit Léontine. + +--Courageux, je le suis quand je sais d'où vient le danger et où se +cache l'ennemi. + +--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et des tourments insensés. + +--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et espère, j'aurais, avec le +plus grand bonheur, bravé tous les périls, repoussé toutes les attaques, +brisé tous les obstacles. + +--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste souvent à beaucoup +souffrir en silence. Je vous ai dit d'espérer. + +--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser ce ministre? + +--Duplessis vous a dit que c'est un ministre. + +--Pas à moi, à madame Villor. + +--Et vous m'avez trouvée bien.... + +--Bien discrète pour le moins. + +--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif. + +--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne cherchais nullement les noms +que vous méritiez. Quand j'eus repris un peu possession de moi-même, je +ne trouvai encore que les doux noms que vous savez. + +--Vous avez eu raison de ne pas douter de moi. Je ne sacrifierai jamais +mon amour et la paix de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte la +volonté de mes parents cependant; mais j'espère qu'ils respecteront +aussi cette chose divine et sans prix que le bon Dieu a mise dans l'âme +de chacun: la liberté d'aimer. + +Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la porte de M. D'Aucheron. +Léontine rentra tout émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage si +ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, la figure au vent, +rayonnait de bonheur. + +Le professeur Duplessis fut bien chagrin de n'avoir pas ménagé la +sensibilité du docteur. Il ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine. + +Il rassura de nouveau madame Villor contre les duretés du notaire et +s'en retourna en songeant à tout le bien que l'on pourrait faire et que +l'on ne fait pas. + + + + + VIII + + +Pendant toute la journée du vendredi ce fut un va et vient continuel +dans la maison des D'Aucheron. Les servantes allaient et venaient, +époussetant, arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir perdu la +tête et recommençaient dix fois la même chose. C'est que madame +D'Aucheron courait partout, donnant des ordres, les révoquant pour les +redonner et les annuler encore. Rien n'était assez bien. Les rideaux de +damas pourpre tombaient mal et ne se repliaient pas assez gracieusement +sur le parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être placés avec +plus d'art. Il y avait trop de symétrie, pas d'imagination dans +l'arrangement. Les lampes ne jetteraient peut-être point tout l'éclat +que l'on était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. Il ne +faudrait pas fermer les volets trop juste, car, de la rue, ou ne verrait +rien des splendeurs de l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement +les vasistas pour laisser les flots d'harmonie se glisser un peu au +dehors, et surprendre agréablement les curieux qui passeraient ou +viendraient écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux, ces épais +rideaux et ils tombent mollement de leurs corniches dorées. Ils ne font +pas un si mauvais effet, après tout, ces sièges de velours rouge où +personne ne s'est assis encore. Les tapis de turquie, avec leurs larges +fleurs de toutes nuances, ne ressemblent pas mal à un parterre savamment +dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être de bon compte et +juste envers soi-même, franchement, on n'a jamais vu même rien d'aussi +bien ailleurs. + +La voiture du pâtissier apporta une charge de choses sans noms, toutes +plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a des gens qui +connaissent l'histoire et la généalogie de ces étranges produits de +l'art culinaire en dévergondage, et qui ne croquent pas un _kiss_ ou ne +portent pas un _doigt de dame_ à leurs lèvres, sans publier aux quatre +coins... de la table la raison mystérieuse d'une aussi charmante +appellation. Madame D'Aucheron admirait tout cela, se souciant peu des +noms et croyant fermement aux qualités. + +A mesure que le jour baissait les émotions se pressaient dans l'âme de +la maîtresse de maison. Le moment solennel arrivait. Les lustres furent +allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres suspendus aux murs, sur +la tapisserie à grands ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux +vernis des meubles. C'était un rayonnement qui semblait doux et chaud +comme un rayonnement de soleil. + +--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit madame D'Aucheron tout +enthousiasmée? + +--Trop beau, peut-être, mère. + +--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour des députés, pour des +ministres rien n'est trop beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu +place à la tête de la nation pour la gouverner. + +--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant de rire. + +--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs, ma fille, oui +prévaricateurs, c'est bien le mot que j'ai entendu l'autre jour, mais +ces ministres-là sont rares, ton père l'a dit. + +--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous serons mieux dans notre +élément. + +--Il faut que tu t'habitues à parler politique, et que tu apprennes à en +causer toi-même, ma fille; car, autrement, la position que tu vas +occuper, bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes. Je +ne voudrais pas que l'on pût me reprocher une lacune quelconque dans ton +éducation. + +--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et agir à sa guise; j'aurai +soin de sa maison pour qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera +ma politique.... + +--Je me disais cela, moi-même, dans le temps, mais j'ai bien compris +plus tard toute l'influence que la femme peut exercer sur les hommes +publics. J'ai compris mon époque, et je ne suis pas demeurée inactive. +C'était aussi par intérêt pour mon mari que je travaillais. Je voulais +le sortir de la foule des misérables où il peinait sans espoir. +Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons conquise. Nous sommes +montés haut, laissant au-dessous de nous ceux qui furent nos égaux. La +fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus chanceuse que moi, tu +as reçu, par mes soins, une instruction parfaite--je ne te la reproche +point--et tu vas du premier coup--grâce toujours à mon +habileté--atteindre le faîte de la grandeur. Comme tes amies vont te +porter envie! C'est là le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux +qui nous connaissent. + +--Je ne tiens à faire mourir personne. D'ailleurs, ce ministre ne +recherche-t-il pas votre argent plutôt que votre fille? + +--Notre argent! si tu savais avec quel accent passionné il m'a parlé de +toi. Au reste, il dit qu'il sera ministre aussi longtemps qu'il le +voudra. Il n'est point de ces esprits étroits qui s'attachent +irrévocablement à un parti, à une idée. Il croit qu'il faut savoir +changer avec les temps et les circonstances, se modifier sur les +nécessités ou les intérêts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit +large, il est sans préjugé; tu le connaîtras. + +--Je le connais assez déjà. + +--Ton père qui est tout à fait son intime, a dû te dire déjà comme il +est surprenant ce garçon, ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur. + +--Il ne me surprendra point. + +--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il devienne fou de toi. Prends +bien garde de donner des espérances à ce petit freluquet d'étudiant. On +t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention. On veut qu'il +sente toute l'ironie de sa position et tout le ridicule de ses +démarches. + +--L'étudiant d'hier est un docteur aujourd'hui, mère. + +--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse même, s'écria D'Aucheron +en faisant irruption dans le salon tout illuminé. + +Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le front de Léontine, se +frotta les mains avec allégresse, enveloppa la pièce d'un regard +satisfait, se laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin +moelleux. Il se releva presqu'aussitôt. + +--Suis-je bien ainsi demanda-t-il. + +--Oh! très bien! répondirent les deux femmes. + +Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche, col droit et +luisant, gilet largement échancré pour laisser se découper en coeur une +chemise de toile fine sur la quelle s'épanouissaient trois gros boutons +de diamant plus ou moins authentiques. + +--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda à son tour madame +D'Aucheron, en se tournant dans sa longue robe de satin rose, dont elle +renvoya, jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied savant, la _traîne_ +éclatante. + +--Adorable! + + + + + IX + + +L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la veille, chez Duquet, +sonna neuf fois. Madame poussa un grand soupir, monsieur palpa sa +cravate blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place, et +mademoiselle fit une moue charmante en disant que c'était bien ennuyeux +de commencer la veillée à l'heure où les honnêtes gens songent à se +mettre au lit. + +--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua madame D'Aucheron; +accoutume-toi à veiller, parce que dans la carrière politique où.... + +Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui permit pas de terminer +sa phrase. + +Les premiers invités entraient. C'étaient le professeur à l'Ecole +Normale et sa femme. On pouvait les recevoir, ils étaient mis +convenablement. Ils passeraient inaperçus. + +D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard rapide qui voulait dire: + +--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter ceux-là. + +Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion menteuse les mains +loyales de ces braves gens. + +--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de venir, commença +D'Aucheron, vous avez toujours un tas de gens chez vous, le soir. Vrai, +cela m'eût chagriné. + +--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux patriote ne vous serait +point désagréable, et j'ai fait une brèche dans mes habitudes. +_Pourtant, le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille_. + +--Vous êtes tout de même bien aimable, madame Duplessis, d'avoir si vite +répondu à notre invitation, disait madame D'Aucheron. + +--Il est neuf heures, ma bonne madame, et nous ne voulons point passer +la nuit, tout aimable que soit la compagnie. + +--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la plus belle que nous ayons +pu trouver en ville, nous avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes, +comme nos coeurs, aux distingués amis qui nous font l'honneur de.... + +--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un serviteur d'occasion placé +en sentinelle à la porte du salon. + +--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron, qui laissa de nouveau sa +phrase inachevée. + +Le notaire donna une poignée de main aux dames, une autre à son ami +D'Aucheron, salua le vieux professeur, s'inclina aussi profondément que +le lui permettait la proéminence de son ventre, devant madame Duplessis, +et tout essoufflé, s'assit dans le plus large fauteuil. Il était connu, +le notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en le voyant: + +«_C'est une folie que de vivre pauvre pour mourir riche_.» + +Le timbre retentit encore, retentit souvent, et les invités arrivaient, +arrivaient toujours. + +Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un habit bleu barbeau garni +de boutons dorés, se tenait près de la porte, pour recevoir les +messieurs et leur indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le +noeud de leur cravate et les désordres de leurs cheveux, avant de +monter, car le salon était au premier étage. + +Les dames passaient aux mains de Catherine, une assez gentille fille de +chambre, qui prenait un plaisir extrême à comparer les unes aux autres +les tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait. + +Ce fut comme une procession radieuse dans l'escalier. Les replis des +robes de soie ou de satin jetaient des rayons de vagues où flotte le +soleil, et des senteurs enivrantes se répandaient partout. + + + + + X + + +En attendant le quadrille d'honneur on causait. + +--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin; +la société St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver? + +--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque pas de gens qui lui en +taillent de la besogne, répondit l'instituteur en regardant d'aplomb +l'avare notaire. + +--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la +charité des bonnes âmes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle +Léontine, par exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses +douces paroles et ses nombreuses aumônes? + +Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait détourner +l'attention qui s'attachait à lui. + +--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, nous devrions former une +société tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les +écus.... + +--Une société avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie +société que vous n'aurez pas le droit de dissoudre. + +--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur, +payez. + +--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez.... + +--Remettez à madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai +prochain. J'ai parlé. + +--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, mais riant toujours +cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai. + +--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi. + +--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses, +mademoiselle. Vous n'avez rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de +vous. J'y tiens. + +--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine qui se leva pour courir au +devant de quelques jeunes dames qui entraient. + +--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, votre fille est bien +jolie. + +Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif. + +--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est à son tour à porter le +trouble dans les coeurs. + +--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever. + +--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler. +Cette soirée, si vous êtes observateur, vous dira que... + +--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur! cria tout à coup +le garçon de sa voix la plus retentissante. + +--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un. + +Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put résister au +mouvement qui la poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, les +mains tendues vers le jeune ministre.... + +--Comme vous êtes aimable de nous honorer ainsi de votre présence! +s'écria-t-elle. + +--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes aimable! répéta +D'Aucheron qui s'était avancé en même temps. + +--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, répondit le +jeune ministre. + +--Permettez-moi de vous présenter ma fille adoptive, demanda madame +D'Aucheron. + +--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle Léontine. + +Léontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle +s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait +jusqu'à terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala. + +--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces gens-là croient que nous ne +sommes point des êtres ordinaires. À leurs yeux nous sommes des +divinités. S'ils savaient!... + +--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle Léontine +l'admiration que m'inspirent ses hautes qualités, ajouta-t-il, et il +passa. + +--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St. +Vincent de Paul, et congréganiste, débita D'Aucheron en présentant +l'instituteur. + +--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide d'un homme comme vous +ne peuvent que m'être utiles et me flatter. J'espère que nous ferons +tout à l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons à +merveille. + +--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession, +continua D'Aucheron. + +--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphère où la Providence nous +a placé, repartit le notaire en donnant la main au ministre. + +--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et +votre influence doit être grande, observa celui-ci. + +--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer à la chose publique on +pourrait peut être arriver à son tour. + +--Le champ est ouvert à tous. + +--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu d'élus, ajouta en riant +D'Aucheron qui s'imaginait avoir inventé un mot drôle. + +Jean Griflard, député multicolore et souvent en disponibilité, fut +acclamé chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon +à l'oeil clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique qui ne +commençait nulle part et ne finissait jamais. + +Monsieur et madame Laminon firent aussi une entrée triomphale. Ils +venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis +de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de +Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'échevin, +d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis +Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous les états se trouvaient +représentés. C'était une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté +drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût particulier dont les a +douées le Créateur. Il y avait peut-être un brin de coquetterie; il y en +avait certainement. Chacune voulait paraître mieux que les autres; de là +un déploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mêmes +qu'auparavant. + +On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la +conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des +fraîches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frémissements +de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un +bruit étrange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde. + +Léontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un +sourire gracieux pour chacun des invités. Cependant elle semblait un peu +inquiète, un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient +toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait +quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point. +Elle perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par monosyllabes à +ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas +longtemps. Avec son caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme +disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas feindre. + +--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le +jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout +le monde se livre à la joie; vous seule semblez un un peu ennuyée: +n'aimez-vous donc pas ces fêtes. + +--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, et cela me fait de +la peine. + +Elle souligna cette phrase. + +--Ah! vous attendez quelqu'un? + +--Deux amis seulement. + +--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou +consoler un peu par d'autres amis qui, pour être nouveaux, n'en seront +pas moins dévoués et fidèles? + +--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, mais j'ai peur d'y mal +réussir. + + + + + XI + + +La première danse s'organisait. Les instruments de musique jetaient les +premières notes éveillées, comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes +ailes. Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des fugues vives +comme des fusées, arrivaient par vagues harmonieuses avec des bouffées +d'arômes. Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient chargés +d'éclairs. + +Le ministre dansa le premier quadrille avec mademoiselle Léontine. Ils +avaient pour vis-à-vis M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire +Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse de la maison. +Duplessis refusa. Les figures du quadrille étaient pour lui +d'inextricables dédales où il se serait invariablement perdu. Il +danserait peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le député +flottant avait jeté son dévolu sur madame Baudriol, une blonde un peu +fade, mais fort sentimentale. Elle parut bien heureuse de danser avec un +député. Plus tard elle dansa avec un épicier et elle parut bien heureuse +encore. Elle passa par le quadrille, le lancier, la caledonia, le +cotillon, le Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier, le +marchand de charbon, l'échevin et le conseiller, et elle parut toujours +bien heureuse. + +On dansait dans une grande salle voisine du salon. Ceux qui ne dansaient +point regardaient danser et critiquaient en attendant qu'ils fussent +critiqués. + +--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, d'un côté. + +--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin.... + +--Madame D'Aucheron ne vieillit pas. + +--Elle attend son mari. + +--En effet, il est bien plus jeune qu'elle. + +--Une dizaine d'années. + +--On dit que c'est un mariage d'argent. + +--Elle n'est pas jolie dans tous les cas. + +--Pas fine, non plus. + +--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée sur tranche; le mystère +est expliqué. + +On disait ailleurs: + +--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron est à Québec. Il s'est +marié aux Etats-Unis. + +Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long expliquait à demi-voix, en +s'inclinant vers les curieux. + +--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années, à peu près. Il vient +de Lowell, Mass. C'est là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon +frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle était modiste, elle, +sur la rue Merrimack, la principale rue. Elle faisait d'excellentes +affaires. Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est laissé +tenter par les écus. + +--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois. + +--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris une orpheline peu de temps +après leur arrivée ici. + +--C'est mademoiselle Léontine. + +--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin de fille.... + +D'autres causaient un peu plus loin sous les flots de lumière qui +tombaient des lustres et ne se gênaient pas pour rire. + +--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme elle prend des airs de +chatte. + +--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, répondait l'autre. Elle +a des griffes sous ses pattes de velours. + +--Vous aurait-elle égratigné? + +--Je me tiens toujours loin de ces charmants petits animaux-là. + +--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce pas? Et notre jeune +ministre, voyez donc s'il y met de l'entrain. + +--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus vite que le violon. + +--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son poids énorme. + +--Ce serait la première chose qu'il ne garderait pas. + +--Tiens, M. le député et madame Landeau qui arrivent après les autres. + +--Ils auront passé par la chambre. + +Au dessus des accords entraînants de l'orchestre on entendit un +tintement joyeux et clair: le timbre de la porte. Léontine eut un vif +tressaillement et perdit deux ou trois mesures. + +--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, vous savez bien que nous +devons marcher ensemble maintenant. + +Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle feignit de ne point +entendre et continua la figure commencée tout en épiant l'arrivée des +nouveaux convives. + +C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine. + +--Est-elle assez simplement habillée, celle-là, remarqua l'une des robes +de soie gros grains, en faisant une moue dédaigneuse. + +--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la cuisine qu'elle est +attendue, répondit un corsage en rupture de ban. + +--Elle n'est pas laide, cependant. + +--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille pelure? j'appelle +cela une pelure, moi! + +--Lui n'est pas trop mal, observa une longue jupe allongée sur le tapis +comme un chien au pied de sa maîtresse. + +--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières ne sont pas des plus +dégagées. + +--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus difficile dans le choix de +ses invités. Quant à moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque +point; mais il y a ici des députés, un ministre, et ces hommes-là +doivent être respectés. + +--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on assuré,--devient ce soir le +fiancé de mademoiselle Léontine. C'est le prétexte de la fête. + +--Qui vous a dit cela? + +--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent tout, les +domestiques et ces gens là sont créés et mis au monde pour vendre les +secrets de leurs maîtres. + +--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au ministre, il y a un instant, +comment il trouvait sa petite Léontine. + +Le quadrille fini, les dames furent respectueusement conduites à leurs +sièges, sauf Léontine qui vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à +sa chère Ida. + +Elle était devenue toute autre. Elle subissait une transformation +complète. Tout le monde remarqua son expansive et joyeuse humeur. Le +ministre en prit ombrage. Il n'entendait point que le premier venu, même +un docteur en médecine, vînt donner sur ses brisées. Il était bien +décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord, pour elle ensuite, et +il l'épouserait. Il chercha l'occasion de lui parler. Il dut attendre un +peu, car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. En attendant il +aborda D'Aucheron. + +--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle Léontine? demanda-t-il; il +me semble la poursuivre plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à +lutter contre un pareil rival. + +--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse, vous savez ce que c'est. +Autant en emporte le vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et +puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est cachée par exemple, +elle est dissimulée, la coquine. Il est malaisé de savoir ce qu'elle +pense. + +--S'attend-elle à me voir lui demander sa main? + +--Sans doute. + +--Et si elle allait me la refuser? + +--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! vous n'y pensez pas. + +--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours ce rêve stupide d'une +chaumière sous les bois, loin du monde, près des flots bleus, avec le +bien aimé qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent, qui +peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote un morceau de pain +noir en chantant des stances amoureuses, un poète! + + + + + XII + + +La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. La chaude atmosphère +des salles pleines de femmes et de lumières se remplissait de suaves +émanations. On sentait passer des effluves voluptueuses. O les grandes +soirées de danse, quelles délices pour les sens! quel champ pour les +amours! quel tombeau pour la chasteté! + +Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux accords de l'entraînante +musique, et les yeux dans les yeux, coeur contre coeur, ils +tourbillonnaient comme des flocons de neige au souffle de la tempête. +Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre, portant vaillamment le poids +de tous les regards. + +Madame D'Aucheron cherchait une occasion d'aborder sa fille pour lui +rappeler que le ministre était là. + +Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans le fumoir. D'autres +s'assirent aux tables de cartes. + +L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets, mais la politique +finit par tout absorber. La politique, c'est une éponge qui boit bien. +Le ministre était entouré. + +Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance entée sur la vanité, +et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours +raison? + +Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu ministre? Un +accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du +toupet, fausse monnaie très en vogue et que des gens sensés même ont la +faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est +ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les préjugés et le peuple +jaloux lui trouva du bon sens. Il était pauvre, il devait être supporté +par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches +pour eux. Il connaissait les misères de l'ouvrier, lui, et serait en +état d'y apporter remède. Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il +n'avait pas même de parents. Il en avait emprunté pour naître. Il ne +rougissait pas de son origine et se vantait de remonter à Adam, comme +tous les autres hommes, mais par un chemin détourné. On trouvait cela +fort original. Il avait passé par le séminaire, fait plus de _pensums_ +que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que +l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisième pour +étudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons de +grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la +veille, et qu'il apprenait à la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans +les assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se mit à pratiquer +l'éloquence à quatre sous. Il devint habile, se fit un cliché de phrases +et de maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites en tout temps, +en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour +de la patrie, protesta de son désir d'éclairer ses semblables, affirma +la nécessité de créer des lois sages et de faire sortir le peuple de la +torpeur où il gémissait. Il osa briguer les suffrages des électeurs et +les électeurs osèrent l'élire. Il était peut être de bonne foi et +croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait pas été mise à l'épreuve. +Combien de belles et nobles intentions font naufrage dès la première +tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset de la tentation ne +connaissent ni leur force, ni leur faiblesse. + +Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester toute sa vie dans les +bas-fonds de la gauche, plutôt que de sacrifier une de ces idées +généreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est séparé de +ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un siège à la droite, un +portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte. + +--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'économie. Dépensez +peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera +plein car nous allons émonder sérieusement. La politique, c'est un +arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le, +coupez les branches inutiles, émondez! C'est ma devise. + +--«_J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine_,» +observa le père Duplessis en aparté. + +--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie est la grande loi qui +sauve les nations comme les individus. + +--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand +nombre d'employés. + +--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; nous nourrissons à +ne rien faire un tas de fainéants. + +--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, se rengorgeant. La +question--qui est une des grandes questions sociales--est à l'étude +depuis mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la dernière réunion +du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue +officiellement dès demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer tous +les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce +pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin. + +--Quand leur engagement est terminé, répliqua le docteur. + +--Les employés, reprit le ministre, ne sont maintenus que durant le bon +plaisir des autorités. + +--Je croyais qu'un certain nombre était nommé à vie. + +--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire qu'on leur donne +avis de leur destitution, dit le ministre en riant de son affreux jeu de +mots. + +--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous que cet ingénieux moyen de +vous tirer d'affaire? + +--Pour le bien public tout est permis; il n'y a pas d'injustice lorsque +la force majeure commande. + +--La question est de savoir quand il y a force majeure, répondit le +professeur Duplessis. Et, s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta: + +--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu _bona fide_ entre deux +parties, est-il permis à l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de +son chef? + +--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; mais il y en a tant de +contrats, vous savez, il faut être explicite et bien spécifier. Il y a +tant de causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, par +exemple.... + +--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune docteur, vous ne l'êtes +guère explicite, vous, en ce moment. + +--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon comme vous l'entendez, +c'est votre affaire, et l'on est trop poli pour vous le dire. + +--Vous pataugez dans le droit, c'est notre affaire, et nous sommes assez +francs pour vous en avertir, répliqua vivement le jeune homme. + +Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait une âcre jouissance, +parce que ces hommes qui se montraient sans coeur, il ne voulait pas les +trouver sur son chemin. + +--Et croyez-vous, monsieur, recommença le ministre, que ce soit par +plaisir que nous renvoyons du service tant de bras cependant inutiles. + +--Il ne fallait pas faire la faute de les placer d'abord. Maintenant, il +n'y a qu'un moyen honnête de réparer ce mal, c'est de ne point remplir +les places qui deviennent vacantes. + +--Nous sommes bien obligés de faire des nominations, les députés nous +les imposent. + +--Ou bien vous les offrez comme prix du vote de ces députés sans +conscience. + +--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur D'Aucheron, si ce +monsieur Rodolphe.... Je ne sais qui, ne me fait point d'excuses, je +vous prierai de recevoir mes adieux. + +--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec fatuité et comme s'il eût été +un vieillard, lui, vous ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage +que vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur. + +--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque personne que je ne +voulais pas atteindre, je le regrette infiniment. + +--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, demanda D'Aucheron? + +--Je me contenterai de ces excuses, répondit le ministre. + +--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son voisin, mais: «_A petit +saint petite offrande_.» + +Le ministre, tout triomphant, passa dans le salon. Léontine causait avec +Ida de l'incident qui venait de se produire dans le fumoir, car tout ce +qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout en étant bien aise +de voir Rodolphe donner la réplique à son rival, craignait qu'il ne se +fît un ennemi de son père. + +--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour demander une subvention +plus considérable en faveur des maisons de charité et d'éducation, dit +le père Duplessis. + +--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis guère affermi dans les bonnes +grâces de M. D'Aucheron. + +--Je vous dirai monsieur le docteur que _le temps détruit tout ce qui +est fait et la langue tout ce qui est à faire._ + + + + + XIII + + +Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait souvent à sa pendule. +Les aiguilles d'or se promenant lentement dans leur cercle fatal, +marquaient sans cesse les moments de la vie que nous avons à jamais +perdus, car les horloges ne sonnent que les heures passées. Une horloge +c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est un doigt qui nous +montre sans cesse la fuite irréparable du temps. Cependant pour madame +D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point assez. Elle était +anxieuse. Les sauvages devaient entrer au coup de minuit. + +L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une manoeuvre adroite, à se +trouver seul avec Léontine et il était en train de lui raconter comment +il avait forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait un peu, +et corrigeait à son avantage certains détails de la scène. Léontine le +laissait dire et regardait d'un oeil distrait les méandres de la danse. + +--Mon honneur de ministre et la qualité plus agréable que je dois avoir +à vos yeux, mademoiselle, m'obligeaient à le traiter ainsi. + +--Je ne comprends guère vos dernières paroles, monsieur, observa +Léontine. + +--Quelle est charmante cette modestie qui refuse de comprendre! + +--Je vous assure que la modestie n'y est pour rien. + +--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous voulez que je vous dise tout +et que je n'apprenne rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes +aiment les petits mystères et elles veulent qu'on les devine, elles et +leurs petits mystères. + +--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse. Je n'ai rien à +cacher. + +--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez avoir pour celui qui +sera bientôt votre mari. + +--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout haut, cet amour, dans +le cas où il existerait. + +--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se montre dans un regard, +il s'élance dans un soupir.... Entendez-vous? + +Il poussa un long soupir: + +--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire. + +--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel, observa le ministre. + +--Ce n'est pas mon amour qui rit. + +--Ne me faites donc point souffrir davantage. Vous savez bien que j'ai +eu l'honneur de solliciter votre main, et vos excellents parents m'ont +donné l'assurance que mes voeux seraient comblés. + +--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, peut-être. + +--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées aux miennes?... Pourquoi +donc. + +--C'est mon secret. + +--Je suis jeune, j'occupe une haute position, l'avenir le plus beau +m'est sans doute réservé. Ah! combien de jeunes filles, dans notre +brillante société canadienne, seraient heureuses de devenir la femme de +l'Honorable M. Le Pêcheur. + +--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles et laissez-moi rendre +heureux un homme qui n'a pas vos étonnants avantages. + +Le tête à tête fut long et animé. + +Le jeune ministre venait d'essuyer un rude échec, mais il ne se tenait +pas pour battu. Il avait trop haute opinion de lui-même pour cela. + +Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame D'Aucheron. + +Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et lui dit: + +--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde. + +D'Aucheron vint à son tour: + +--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu seras la femme de +l'honorable M. Le Pêcheur avant un mois. Agis en conséquence. + +Il alla vers le jeune docteur. + +--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser bientôt l'honorable M. Le +Pêcheur, faites-moi le plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus +chercher à la voir. Sinon.... + +--Sinon? + +--Sinon je serai forcé de prendre des moyens énergiques pour faire +respecter mes volontés. + +--Et si votre fille m'aime, monsieur? + +--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien qu'il s'en aille comme il est +venu, cet amour... où bien elle s'en ira comme elle est venue, elle. + +D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être entendu ou de ne l'être +pas. Même, il n'était pas fâché que l'on sût comment il congédiait le +malencontreux amoureux de sa fille. + +Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis. + +--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle? + +--Laissez passer l'orage. + +--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir une humiliation semblable +devant tout le monde. Il faut que je lui dise une parole au moins. + +--Vous allez irriter vos parents et faire un éclat regrettable. + +--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix que l'on y met, cette +existence brillante que l'on m'offre. + +--Ce n'est pas en brusquant le dénouement que vous le ferez tourner à +votre avantage. + +--Voyez-vous? le voilà qui part. + +Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait à sortir. + +Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis aussitôt devint d'une +pâleur singulière. Elle traversa le salon et s'avançant vers lui. + +--Vous partez, monsieur Rodolphe? + +--Ma présence n'est pas agréable à tout le monde, ici. + +--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune de plaire à tout le monde +suivaient votre exemple, d'autres partiraient aussi, vous le savez bien. + +--Il y a cette différence entre les autres et moi, que l'on m'a dit à +moi que je ne plaisais point. + +--D'autres devraient le deviner. + +Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort. + +--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous n'allez pas m'oublier +ici? + +--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine. + +Il regarda Léontine en disant cela. + +--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle D'Aucheron; je ne +veux pas que tu partes; j'ai besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui +m'aiment. + +Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur et madame Duplessis, +prétextant la fatigue, se retirèrent en même temps. + + + + + XIV + + +Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de +bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre. + +--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi à quatorze heures. La +porte, voilà mon argument. + +--La porte! c'est ce que nous disons aux employés récalcitrants ou +inutiles. La porte! c'est la base de mon système d'économie. + +On entendit rire et parler au dehors. + +--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron. + +--Qui? demandèrent plusieurs voix. + +--Les sauvages! vous allez voir. + +On crut qu'elle devenait folle. Un instant après, on comprit bien +qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrés. + +--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire à son voisin. + +--Du diable! si je le devine. + +--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, ou plutôt madame D'Aucheron a +pensé vous faire une agréable surprise, en vous donnant le spectacle +assez rare d'une danse de guerre sauvage. + +--Par des gens guère sauvages, souffla l'un des invités à son voisin. + +On applaudit à outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron. + +--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux hôtes, des +Abénaquis de Bécancour, des chasseurs distingués. Et d'abord: +Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous +les présente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis +décliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je +ne connais point et.... + +--C'est un nom de femme, ça, dit un malin. + +--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des +Montagnes Rocheuses. Ils sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils +enlèvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur +crâne. + +Les femmes frémissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut +l'indien dont elle avait admiré le bon goût et lui adressa le plus +honnête sourire. + +La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et +les fixa un moment sur Léontine qui se trouvait par hasard assez près de +lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir sous ce regard +profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui +s'était mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire aux éclats. + +Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes de fête. Ils étaient +couverts de verroteries, de plaques d'étain, de plumes éclatantes. +C'était d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva +bientôt tous les regards. Il étincelait comme un soleil. On eût dit que +de ses vêtements s'échappait une poussière de feu. Il était couvert de +diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperçut de l'étonnante +richesse de son costume. + +Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. Pas les femmes +aimantes, les vaniteuses. + +Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon, +soyons franc. + +--Quand on a tant de pierres précieuses on peut bien en donner une, +pensait-elle. + +Léontine admirait surtout l'étrange beauté de cet Indien, et la douceur +de son regard lui plaisait mieux que l'éclat de ses diamants. + +La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, langueur ou vivacité, selon +le rhythme et l'idée qui se développaient. Le chant était +remarquablement juste, cadencé, les gestes, très variés. On menaçait les +ennemis absents, on piétinait sur les cadavres, on scalpait les têtes, +on chantait le triomphe, on pleurait les morts. + +Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On +leur offrit à boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde +voulant être où ils étaient. + +--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient +toutes les femmes. Votre bal fera époque: on en parlera longtemps. + +La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais +quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait +que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des +choses étranges. + +Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils +se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La +présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron, +modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix +nouveaux couverts. + +Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop +savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi. + +L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue +chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame +D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la +table somptueusement servie. + +On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de +bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur, +au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde, +aux dames qui le charment, aux Indiens! + +A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement +d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt +cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter. +Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de +sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça +jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte +distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur +reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le +bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût +été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés +parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini, +il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses +principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point; +aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à +monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée +pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau. + + + + + XV + + +L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de +guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le +Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et, +s'exprimant dans un langage imagé, il dit: + +--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une +fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu +guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite +d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir +est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous +intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez +peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand +poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne, +j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues, +seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est +dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en +paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous +trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais +abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un +chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les +sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a +toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de +personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme +d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents. +J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de +découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles +pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir +est enfoui dans mon coeur. + +Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la +Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout +à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de +vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le +dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis +un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une +vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission. + +Le sioux continua: + +Mon père était un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des +sioux, ma mère était une fille de la brûlante Espagne. Je pris pour +compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui +m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là +qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père déjà bien vieux, et +qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir. +J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernières volontés. Il +me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aimée, +comme le rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; je lui en +fis la promesse solennelle, et il mourut en me bénissant. Ma mère +dormait depuis longtemps à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un +village américain. Elle m'avait enseigné la religion de son beau pays, +et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont +jamais voulu en comprendre les divines beautés. + +Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos ténébreux rochers et dans +nos prairies sans limites. Elle ressemblait à la grive gémissante que +l'oiseleur enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la +Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se +consolaient point de son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être +infidèle à la parole donnée à mon père mourant. Au reste, je n'étais pas +heureux avec les guerriers de ma nation, à cause de leur cruauté, et +tout était prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont pas longs, à +nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous +contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernière fois aller à la +chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus. +Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent de +feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperçus, dans +le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le fléau terrible, comme +deux voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux créatures +humaines. Je..... + +Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure +s'interrompit. C'était madame D'Aucheron qui s'évanouissait. + +--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible, +disait-on.... + +Son mari vint à elle. Léontine courut chercher des sels. Après un +instant de trouble le calme se rétablit. Elle reprenait ses sens. +Cependant ses yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût dit qu'ils +regardaient loin, loin. + +--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. Vous êtes vraiment +trop sensible. + +--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne me joueront plus de ces +vilains tours, dit-elle en essayant de sourire. + +La Longue chevelure reprit: + +--Je regrette d'être la cause de cette pénible émotion, madame, mais ne +prenez point d'inquiétude, les pauvres créatures que poursuivait le +fléau n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. La femme--il y +avait un homme et une femme--la femme gisait paralysée par la frayeur +sur le sol brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à sa famille +sans doute. L'homme appartenait à quelque tribu du Canada. Il était +Abénaqui, je crois. + +--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives? + +--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux. + +--C'était peut être Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous? +continua-t-il, s'adressant aux invités. + +Quelqu'un répondit: + +--Je me souviens en effet. + +--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, le printemps suivant, à +Beaumont, la femme de Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme il +n'était point probable qu'elle se fût pendue avant de se jeter à l'eau, +on en a conclu qu'elle avait été tuée. + +--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda +le notaire visiblement affecté. + +--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, non plus que de la +jeune fille. + +Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, pâle, immobile comme +une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur +ses épaules nues. + +Pendant que ces remarques s'échangeaient de part et d'autre, l'un des +indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tête +penchée sur la table et froissait d'une façon convulsive les franges de +la nappe. + +--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux d'entendre la suite +du récit commencé, vous les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la +prairie? + +--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, elle venait de tomber la +face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se +sauvait encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne pouvait aller +guère plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courûmes comme un +tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous +emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protégés. Ils furent +respectés, car chez nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses +après la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apporté que +deux chevelures. J'avais résolu de ramener avec moi la jeune fille afin +de la rendre à ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur +devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de +chasseur. Je le revis deux ans après dans la ville de Los Angeles. +Depuis, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous sens +les immenses régions qui bordent la grande mer où le soleil va chaque +soir noyer ses feux. + +Au moment où je prenais ma carabine pour franchir une dernière fois le +seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne, +continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient +des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait été surprise, la +nuit, à deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait été tué à la +porte de la tente où dormaient ses compagnons. + +--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie +de Léontine. Ma mère m'a souvent parlé de ce tragique événement, +ajouta-t-elle. + +Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle Ida. + +--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis +bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-être +retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés d'une mort certaine, +et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a +péri avec sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la tribu. + +--Ma mère vous donnera peut-être quelques renseignements, car son frère +aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu +parler d'une petite fille..... + +--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? fit anxieusement +le sioux dont l'espoir se réveillait plus vif que jamais. + +--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon +oncle et ma tante sont morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le +docteur Rodolphe..... + +--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter un peu, le cousin +Rodolphe avait peut-être son mot à dire..... Le temps de mettre les gens +à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux. + +--De son côté, le notaire se demandait quel pouvait bien être le nom de +fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit +pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux infortuné qui disait +avec des larmes: + +--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle +encore? Sait-elle que son père désolé la cherche et la pleure depuis +plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon +existence! Un enfant ignorer le nom de son père! un père ne pas savoir +ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le +supplice de ma pensée, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que +le bon Dieu vous a donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos +fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde! +seul comme l'engoulevent dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est +jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis désolé, pour essuyer +l'eau qui coule sur mon front après de longues courses, pour me murmurer +de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais +reçu, moi, les caresses de ma fille bien aimée, de ma petite Estellina! +Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont +là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et douce comme une violette +qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût +bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des +malheureux. + +Il regardait mademoiselle D'Aucheron. + +Léontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit à pleurer. +D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-même s'interrompit un +moment, pour laisser son émotion se calmer. Il avait évoqué le passé et +le passé lui était apparu dans toute son amertume. + + + + + XVI + + +La Longue chevelure reprit: + +--Je retardai mon départ pour sauver mes semblables. Je réussis à les +faire sortir de l'endroit dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut +presque un miracle. Ma femme leur servit de guide à travers les +montagnes. Elle portait une enfant dans une nagane. J'avais mis dans les +langes de la petite, comme plus en sûreté sous la protection de +l'innocence, une somme considérable, toute ma fortune alors. Je dus +rester dans mon wigwam pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête. +Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis que je n'échapperais +point à la vengeance et je profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais +rejoindre la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la sortie des +montagnes, je m'agenouillai sur le gazon au bord d'une source limpide +qui descendait joyeusement de roche en roche comme un oiseau qui saute +de branche en branche, et je priai pour les fugitifs, pour ma pauvre +femme, pour ma petite enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour +moi-même qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais besoin du secours +de la sainte Providence! En reportant mes regards sur la terre autour de +moi, je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un feuillage épais, +le corps ensanglanté d'une femme. Un frisson parcourut mes membres, un +horrible pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je fis quelques +pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus ma pauvre femme!.... Une pensée +amère traversa mon esprit comme un dard traverse le coeur de l'ennemi +vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont donc récompensé de mon +dévouement en laissant lâchement massacrer la femme qui leur montrait le +chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres de six traîtres sioux +gisaient un peu plus loin. + +--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je, vous l'avez vengée! + +Je me mis à chercher mon enfant. La nagane gisait près de l'eau. Les +infâmes l'auraient-ils donc jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils +eu honte de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie en livrant +au courant, pour qu'il l'emportât, le corps de l'innocente créature? Mes +recherches furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit ange que +l'amour m'avait donné. + +Je fis à ma femme une fosse profonde dans un endroit d'accès difficile, +sur la pente du ravin, où fleurissait un coin de verdure, où descendait +un rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre simple une croix +formée de deux bâtons. Je tressai une couronne de lierre et de fleurs +sauvages que je suspendis aux bras du divin emblème, et, après avoir +prié, je redescendis au fond de la vallée. Quand je fus en bas, je vis +des corbeaux qui tournoyaient en croassant au-dessus des cadavres des +meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans bruit pour ne pas les +effrayer. Cependant j'eus honte de mon action. Cette parole de la prière +du Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui +nous ont offensés, me venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas, +chassai les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts sur une même +couche, et les couvris de rameaux en attendant la sépulture. Comme +j'achevais ma tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent. +Ils venaient quérir les restes de leurs fils. + +--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix mal affermie, pourquoi la +Longue chevelure fait-il cela? + +--Pour empêcher les corbeaux de ronger les entrailles de vos enfants. + +La Longue chevelure ne sait-il pas que nos enfants ont tué sa femme? + +--Il le sait. + +--Il le sait et ne se venge point? + +--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu qui existe, et que +j'adore, ne veut pas que l'on fasse du mal à ses ennemis. + +--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit de respecter les +cadavres des guerriers qui ont massacré ton épouse.... + +--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, ce qu'est devenue +mon enfant? + +--Ils l'ont jetée dans le torrent. + +--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant. + +--Je voulais continuer ma route et rejoindre les voyageurs afin de +savoir s'ils emportaient ma petite fille, et la pensée me vint qu'une +mère seule pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans ses bras +à travers les précipices et les rochers, sous les ardeurs du soleil, +dans les déserts, pendant des mois entiers et à des distances +prodigieuses. Je ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe où +dormait la femme que j'avais tant aimée. Je revins au campement avec les +vieux sioux. La colère des guerriers était terrible à cause des pertes +qu'ils avaient subies, et les paroles sages des vieillards qui +m'avaient pris sous leur protection ne purent me sauver. Je fus pris, +enfermé, gardé à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait +nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les deux créatures qui +faisaient tout mon bonheur. Je trouvais qu'on tardait bien à me juger. +Enfin, un jour j'appris que le conseil de la nation m'avait condamné, et +que j'allais être exécuté le lendemain, à l'heure où le soleil sortirait +de la prairie. Le lendemain était la fête anniversaire d'une victoire +sur les américains, et les jeunes gens allaient se livrer à toutes +sortes d'exercices et de divertissements. On s'exercerait à tirer de +l'arc, et je servirais de cible. Celui qui me porterait le coup mortel +serait déclaré vainqueur. + +La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière pour moi. Je +priai longtemps et m'endormis ensuite d'un profond sommeil. Quand je +m'éveillai, je me trouvais loin du village, seul dans le ravin +qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, près du +tombeau de mon père. Ma carabine était près de moi. Je me rendis au pays +de l'or, sur les rives de l'océan du soir. + +Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du brave sioux, et +l'assurèrent qu'ils l'aideraient de tout leur pouvoir dans ses +recherches. + +Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait avec son mouchoir de +fine batiste brodé. La Langue muette rêvait toujours. On eût dit qu'il +n'avait guère écouté le récit de la Longue chevelure. Il avait +sournoisement mais obstinément regardé l'impressionnable madame +D'Aucheron. Il venait de prendre une résolution, et quand une résolution +entrait dans cette tête-là elle ne devait pas être facile à déloger. + +Il avait toujours été pauvre et misérable, ce mystérieux Indien, +pourquoi ne serait-il pas riche à son tour? Est-ce que l'on est +nécessairement gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment où la +fortune se laisse saisir par toute main adroite ou hardie? + + + + + XVII + + +Après la somptueuse collation quelques uns des convives se retirèrent, +d'autres revinrent au salon, pour entendre la musique et le chant, +d'autres encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans la petite +salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air, ces derniers, de dieux ou +de diables siégeant dans les nuages. + +Une des jolies femmes venait de chanter en regardant au plafond avec des +yeux éveillés qui voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune +ministre. + +--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que vous mettez bravement à +exécution votre programme... comment dirai-je? d'économe?... +d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds dans ces mots-là, et dans +cette chose-là aussi. Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur. + +Le ministre la regarda franc dans les yeux. + +--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que j'obtienne cette +faveur. + +--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames, quand vous voulez +une chose. + +--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous beaucoup d'ordinaire? + +--Vous nous laissez longtemps parfois dans l'antichambre. + +--On ne peut pas toujours recevoir. + +--On doit toujours recevoir ceux qui nous aiment.... + +--Non, ceux que l'on aime, peut-être.... + +--Eh bien! que vous faut-il donc pour être heureuse? + +--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, ne prenez pas cet air +désagréable. + +--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, madame,... c'est de +l'influence indue. + +--Mon mari est sans position. Ce n'est point sa faute. Il faut vivre +cependant; vous comprenez-ça, M. le ministre. S'il ne trouve rien à +faire, il faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle cela l'exil, +moi, l'existence à l'étranger. + +--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître une des étoiles +qui rayonnent sur notre ville. + +--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait bien sûr. + +--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême envie que j'en aie, vous +accorder madame, tout de suite du moins, ce que vous me demandez. La +chose est grave. Je m'en occuperai. + +--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas? + +--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous oublier en même temps? + +--Que je serais heureuse! + +--D'être oubliée? + +--Non, que mon mari ne le fût pas. + +Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand les premières lueurs +de l'aube, perçant les vitres des fenêtres, vinrent colorer d'un doux +éclat les grands rideaux de damas, la dernière danse déroula ses +gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses accords. La fatigue +commençait à éteindre le feu des regards et la pâleur succédait aux +teintes roses sur les frais visages de la jeunesse. + +Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, trottinant sur les +trottoirs glacés. + +L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et des paroles sans suite +tombaient de ses lèvres serrées par la colère. + +--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... Il faut que je +l'épouse.... S'il n'était pas riche comme on dit.... Tout de même elle +est bien belle. + +Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en apercevait point, tant il +était absorbé dans la pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait +riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller dans ses +rêves, l'aiguillonnait comme un éperon, les flancs d'un coursier. La +lutte ne lui faisait point peur; au contraire. + +Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était dit riche et le monde +l'avait cru très riche. Sa fortune idéale faisait boule de neige dans le +champ de l'imagination. + +--Je demande pardon à mon frère l'honorable ministre, dit tout-à-coup +l'individu qui le suivait, je demande pardon à mon frère si j'ose lui +adresser la parole. + +Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut la Langue muette. Il +l'interrogea sans lui parler, d'un mouvement de la tête. + +--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre à qui je parle veut +épouser une belle jeune fille qui pleurait en écoutant le récit de la +Longue chevelure, et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un autre +homme. Plus on persécute l'amour et plus il grandit, c'est comme un feu +de la prairie que le vent attise. + +--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur d'un ton brusque. + +--Mon frère l'honorable ministre veut-il me dire s'il épouserait +mademoiselle Léontine, quand même elle ne l'aimerait point. + +--Pourquoi cette demande? + +--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable ministre. + +--Comment cela? + +--C'est un secret et jamais la Langue muette ne le révélera... mais +avant que huit jours soient écoulés, mon frère l'honorable ministre +remarquera un changement dans les manières de la jeune demoiselle, s'il +a confiance en l'homme des bois et le prend à son service. + +--Es-tu sorcier? + +--Mieux que cela. + +--C'est bien, travaille, agis, va. + +--La Langue muette est pauvre et n'est point couvert de diamants comme +la Longue chevelure; il aurait besoin de quelques dollars. + +--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le chantage.... Au large! Il +fit mine de repousser l'indien et continua son chemin. + +--Mon frère l'honorable ministre me juge mal, dit la Langue muette.... +Je sais un secret terrible, moi, et je pourrai tenir ce que je +promettrai. + +--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au diable. Qui sait? Combien +te faut-il, face de cuivre? + +--Peu de chose; dix piastres pour commencer. + +--Pour commencer? Tu promets de bien finir. + +--Cela dépendra du succès. + +--Viens ici. + +Il lui glissa dans la main un billet de dix piastres de la banque de +Montréal. + +--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant. + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE + + + + + I + + +Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau chargé de papiers, +écrivait d'une façon distraite les paroles sacramentelles d'un acte de +vente. Il se dictait tout haut. + +Affaire de routine, car sa pensée n'était pas avec lui. Il s'arrêta tout +à coup. + +--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... Et puis, l'âge, +qu'est-ce que cela fait? Il y a des jeunes gens qui sont vieux et des +vieillards qui sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un fait, +je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis comme à vingt-cinq. + +Il se remit à écrire: + +«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la dite propriété et en être +satisfait.... + +La plume resta le bec dans l'encre. + +--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est belle. C'est drôle comme +je me sens troublé.... + +Il écrivit encore: + +«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur de payer, à compter +de ce jour et à l'avenir.... + +--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, je le sais bien. +Monsieur Le Pêcheur est entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un +notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. N'importe! si l'on +entre en danse on dansera.... Vilbertin, tu as deux rivaux devant +toi.... Tu n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as de l'argent; +l'avantage est de ton côté. Si tu sais manoeuvrer, mon vieux, tu +gagneras la partie.... Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment +se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette jeune fille et que je ne +me sois pas aperçu plus tôt que je l'aimais? Vieux sot! attendre si +longtemps. La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y piquer. +N'importe, elle la vaut bien la piqûre.... Allons! soyons âpre à la +curée, mais prudent. Pas de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos +pieds en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse. Vilbertin, ne +fais pas les choses à demi. Elle a voulu former avec moi une société de +bienveillance, exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si +l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se refera d'une autre +façon. La petite sera mon obligée et la famille qu'elle protège ne +pourra pas prendre les armes contre un bienfaiteur. + +Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra dans un casier et se mit +à marcher à grands pas dans son bureau. Le sang lui montait à la tête et +ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore sous leur fiévreuse +ardeur. + +Il sortit. + +--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais pas dans les climats +brûlants. C'est absurde de vivre là. À moins que l'on n'aime point. + +Au coin de la rue du Palais il rencontra la Longue chevelure. + +--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même! Depuis hier, je n'ai songé +qu'à elle.... Et pourtant j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut +avant tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; c'est +vulgaire, mais c'est juste. Au reste, les deux affaires peuvent marcher +de front. Donnons notre amour, mais gardons notre argent. + +Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue Buade, descendit +l'escalier qui conduit à la rue Champlain, puis entra dans le bureau de +monsieur D'Aucheron, rue St. Pierre. + +D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait toutes sortes +d'affaires. Les deux pieds sur les chenets, il lisait son journal. + +--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda Vilbertin. + +--Un excellent compte rendu. Toute une colonne. + +--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait raisonnablement +attendre. L'apparition des sauvages et l'histoire du sioux +principalement, ont marqué cette fête d'un cachet tout particulier. + +--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose. + +--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les moyens de donner ces +grands bals, sais-tu ce qu'à ta place je ferais pour leur imposer +silence? J'achèterais une maison sur la Grande Allée. C'est le lieu le +plus en vogue aujourd'hui. Notre aristocratie y bâtit des palais. Il y +a là une superbe demeure à vendre. Je te fournis l'argent. Il faut aller +de l'avant ou reculer. Ne recule pas, ce serait perdre tout ce que tu as +gagné depuis dix ans. + +--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer mon contrat avec le +gouvernement. + +--Tu ne saurais le manquer avec les influences qui militent en ta +faveur. + +--Tant que Léontine montrera de la froideur au ministre qui l'adore les +spéculations n'avanceront guère. + +La causerie fut longue entre les deux amis. D'Aucheron était vaniteux. +Il savait que l'on éblouit facilement le monde et que les sots--qui +comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime et de respect que +pour les choses ou les hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de +Vilbertin ne lui déplaisait point. Il disait qu'il songerait, qu'il en +parlerait à sa femme. Le notaire, ne voulant pas avoir l'air de le +pousser, lui recommanda, de ne pas se hâter et de faire de sérieuses +réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé des désirs de luxe +il faisait semblant de les combattre. C'était une ruse. Toutes les +passions se révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi +d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle Léontine, Quand on est +dans les affaires on ne saurait être trop prudent. + +En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en lui-même. + +--Il va mordre à l'hameçon. + +Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne et malgré le +froid, il avait des sueurs au front. + +--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il. + +Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite monsieur D'Aucheron, +était rentré de bonne heure chez lui. Il habitait une petite chambre +bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes d'une haute maison +de la rue St. George, près du grand escalier. Il n'avait pas reposé de +la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent son âme pendant +de longues heures. Le souvenir de Léontine le consolait cependant, et +les injures des D'Aucheron ne pesaient guère quand il les mettait en +regard de cet ineffable délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui +faire? Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient contre +leur fille à cause de ses résistances, et peut-être, pousseraient-ils +la vilenie jusqu'à la maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher. +Comment l'enlever à son existence fastueuse cependant?... Est-ce aimer +véritablement une personne que de l'obliger à renoncer à ses habitudes +de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire toutes ses exigences, +et qui sait? elle finirait peut-être par se lasser des privations +qu'elle aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un garçon pauvre de +se faire aimer d'une jeune fille riche?... Pourtant elle était si +bonne!... On pouvait avoir confiance. + +Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit à l'heure où le +jour se levait. + + + + + II + + +Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron furent cause de bien des +émotions, la plus surprise, la plus troublée, la plus inquiète de toutes +les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame D'Aucheron elle même. +Elle avait fait un grand effort pour reprendre une apparente +tranquillité, mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, et +rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui l'enveloppait. + +--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat, disait-elle à +son mari, me font une impression des plus douloureuses; J'aurais mieux +aimé que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que les voir me fait +peur maintenant.... Sont ils partis? + +Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines frayeurs et prétendit que ce +n'était qu'un jeu des nerfs. + +Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs aimés de Rodolphe et +chantait des vers pleins de tristesse et d'amour. Le chant et la musique +sont les expressions de la douleur comme de la joie. + +Madame D'Aucheron pensait: + +--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe. Il faut qu'elle l'oublie +cependant. Plus que jamais son mariage avec monsieur Le Pêcheur est +nécessaire. On ne touche pas à la belle mère d'un ministre. + +--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable, n'est-ce pas? tu vas +obéir aux voeux de ton excellent père, de ta petite mère qui t'aiment +tant; tu vas consentir à devenir madame Le Pêcheur.... Voyons, sois +soumise et le bon Dieu te bénira.... + +La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses doigts tremblants +s'arrêtèrent sur les touches d'ivoire et la douce romance finit dans un +soupir. + +Madame D'Aucheron allait continuer quand la servante lui dit qu'un +indien désirait la voir. + +--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne reçois point; je suis +malade.... Dites que je suis malade, et que je ne puis voir personne.... + +La servante obéit. + +--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite mère, qu'avez-vous donc? +demanda Léontine.... + +--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer un peu. + +Elle se leva pour sortir du salon. La servante apparut de nouveau. + +--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra tantôt, demain, tous +les jours s'il le faut. + +--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine? Vous savez? ce beau +sauvage avec de grands cheveux noirs et des diamants. + +--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là. + +--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta madame D'Aucheron, qui se +remit un peu. + +--Non, madame, j'en suis bien certaine. + +--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir. Pourvu qu'il ne +demeure pas trop longtemps.... Eh bien! faites-le entrer. + +Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu que nous connaissons +déjà se présenta dans le salon. C'était la Langue muette. + +--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon indien. Il vient me présenter ses +hommages. Il a vraiment du goût et il est bien élevé. + +La Langue muette salua poliment. On lui indiqua un siège. Il s'assit en +roulant dans ses mains dont il ne savait que faire, son _casque_ de chat +sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'était bien la première fois qu'il +se trouvait seul dans un salon aussi somptueux. Il demeura quelques +instants sans parler. + +--J'espère que vous ne regrettez pas d'être venu à notre soirée, demanda +madame D'Aucheron. + +--A ta soirée? oh non! l'on ne le regrette pas. + +--Pourtant, reprit Léontine, il me semble que vous ne vous être guère +amusé.... + +--Guère amusé...? Oh! oui, l'on s'est bien amusé. + +--Laissez-vous bientôt Québec? + +--Laisser bientôt Québec? l'on ne sait pas. + +--Il est assez laconique, pensa la jeune fille. Il est bien nommé Langue +muette. + +--La Longue chevelure est-il parti? demanda madame D'Aucheron. + +--La Longue chevelure? oh! non, pas encore parti, oh! non. + +--Quand part-il? + +--La semaine qui vient.... ou plus tard. + +--Ne serait-il pas aussi intelligent que je croyais, se dit-elle? C'est +sans doute la gêne. + +Après une vingtaine de minutes d'une conversation par questions et par +réponses, l'indien se leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout à fait +remise de ses terreurs, s'avança vers la porte du salon pour le +reconduire. + +--Vous reviendrez nous voir avant de partir? dit-elle. + +--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain, après demain, et +encore.... + +Elle fit un pas en arrière et parut surprise. + +--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine.... + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il a bien des choses à te dire, vois-tu. + +--Vous? mais qui êtes-vous? Je ne vous ai jamais vu. + +Elle s'était remise à craindre. + +--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien n'oublie pas, lui. Il est +comme l'oiseau qui revient à son nid quand la neige s'en va. + +Le piano remplissait le salon de ses accords et Léontine n'entendait +rien. La Langue muette sortit et madame D'Aucheron rentra dans sa +chambre en proie aux plus vives inquiétudes. + + + + + III + + +Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté, il était bien près de +midi. + +--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer le jour en nuit! On y +perd son temps et sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas +souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma cousine, pour les voir +d'abord, ces deux charmantes personnes, et pour savoir comment a fini +cette soirée.... + +Il fit comme il disait. + +--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand elle le vit entrer, +quel dommage que tu sois parti si tôt! tu aurais entendu un récit bien +intéressant! La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva la vie à +ton père et à ses compagnons, dans les Montagnes Rocheuses, il y a vingt +ans. + +Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le notaire qui entrait. +Madame Villor ne le connaissait pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de +chercher des logements ou d'aller payer les termes. Elle était d'une +santé fort délicate et ne sortait guère. Ida, sa fille, et l'instituteur +se mettaient de bon coeur à son service et géraient fort bien les +petites affaires de la maison. + +--Je vous demande pardon si je suis indiscret, madame, fit Vilbertin en +saluant profondément, mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant +cette quittance. + +Il tendait à sa locataire un papier soigneusement plié. + +Madame Villor prit le papier et le parcourut des yeux. + +--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai! dit-elle, toute surprise. + +--Jusqu'au premier de mai, madame. + +--Est-ce M. Duplessis?... + +--Non, non, c'est moi... que diable! il faut faire un peu de bien si +l'on veut se sauver...... C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard..... +on verra. Je ne dis rien; cela dépendra.... + +Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible. + +Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait en remerciements. +Rodolphe se joignit à elle pour féliciter le généreux notaire. Ida +pensait qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait tant peur. + +--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour monsieur le notaire, quand +vous nous menaciez de nous mettre dehors? demanda cette dernière. + +Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit cependant: + +--Bah! un moment d'humeur, une parole sans réflexion. J'ai comme cela +des mouvements brusques, mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur +n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que je ne déteste point mes +semblables, et que je fais ma petite somme de bien comme les autres, +j'ai cherché comment je pourrais venir en aide à monsieur Rodolphe que +voici, votre neveu, madame, et l'objet de votre plus tendre affection, +après mademoiselle votre fille, cela se comprend. + +--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe un peu sceptique? + +--Aimeriez-vous à vivre à la campagne? + +--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie des champs a ses délices. +C'est une vie calme comme la nature qui vous entoure. Les pensées y sont +douces, les passions, tendres. On y est plus ignoré, moins envié par +conséquent. On y vit de peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore +pénétré partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, qui ne +recherche point les plaisirs enivrants, qui sait lire dans les oeuvres +de Dieu, il y a vraiment du bonheur à demeurer loin des villes. + +--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, répliqua le notaire, et +vos goûts révèlent un jeune homme vertueux. Un de mes amis qui demeure à +Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant, hier, la mort du médecin de +l'endroit, me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le +remplacer. La clientèle serait considérable. Je vous engage à prendre la +chose en considération. + +--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe peu. La campagne est à +peu près la même partout. Au reste, il y a, comme distraction, la pêche +et la chasse. J'avoue que je suis du nombre de ces imbéciles qui se +tiennent avec patience au bout d'une perche de ligne, pendant des heures +entières, pour attendre qu'un innocent poisson vienne s'accrocher à +l'hameçon. Ce qui fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le +butin que le lac ou la rivière nous réserve. L'homme est ainsi fait que +rien ne l'amuse comme d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer +toujours ce qu'il n'aura jamais. + +--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir en ces lieux. Vous +aurez un vaste champ pour exercer votre art et vos talents, et vous +recueillerez, j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars. + +--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe, ajouta madame Villor. + +Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit la signification. + +--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter trop en ces matières. +C'est pour longtemps qu'on se marie. Je crois, du reste, qu'il est +important de mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher des +marmots pour le manger. + +--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame Villor, c'est là que +demeuraient Sougraine et Elmire Audet dont la fuite, il y a vingt trois +ans, fit joliment du bruit. + +--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me souviens guère de +cela. Est-ce que réellement cette affaire fit beaucoup de bruit? + +--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement et un meurtre.... + +--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut un meurtre? + +--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on doit ne se fier que peu à la +rumeur. + +--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame Villor? + +--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa femme était d'une extrême +habileté, et nulle part on n'a vu rien de joli comme les chapeaux +qu'elle façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des plus belles +couleurs, elle imitait toutes les fleurs de la nature. Ils avaient deux +enfants, deux petits garçons. + +--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame Villor? reprit le notaire, sans +avoir l'air d'attacher d'importance à la réponse. + +--Oui, monsieur; ma famille restait près du domaine. La famille Houde. +Je suis la soeur de Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs +surpris par les sioux dans les Montagnes Rocheuses. Pauvre Léon! il est +mort des suites des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est son +fils. + +--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que cela m'intéresse fort.... + +Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe? + +--Non, elle n'a pu survivre à son malheur, reprit Rodolphe, et ma bonne +tante a pris soin de moi; je suis devenu son fils.... + +--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, prendre aussi la petite fille, +mais je n'étais pas riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la +placer à l'hospice, avant de mourir. + +--Ah! il y avait une petite fille? vous avez donc une soeur, M. +Rodolphe? + +--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une petite fille indienne que +mon père avait apportée, l'enfant de son sauveur.... paraît-il.... + +--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama Ida.... + +--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler devant toi, répondit +madame Villor. + +Trois petits coups furent alors frappés à la porte, et un beau vieillard +entra. C'était le curé. + +On le connaissait bien et il connaissait tout le monde, les pauvres +surtout. Il prit le siége qu'on lui présentait et s'assit sans dire un +mot, lui qui abondait en paroles gaies et détestait le silence en dehors +de son oratoire. Il éprouvait certainement une surprise. Madame Villor, +en femme d'esprit, se hâta d'ouvrir un champ à la conversation. + +--C'est en vérité une bonne journée pour moi, fit-elle: la visite de mon +neveu qui m'apporte toujours un rayon de joie, la visite de mon +propriétaire qui me remet gracieusement le prix de mon loyer, la visite +de mon curé qui, j'en suis certaine, va me dire de bonnes paroles. + +Le curé se tourna vers le notaire. + +--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez bon pour remettre à +madame Villor le prix de son loyer. + +--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit le notaire en s'inclinant +respectueusement. + +--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue et fiez-vous donc aux gens, +continua le curé! J'avais appris que madame Villor allait être mise sur +le pavé et je venais lui offrir des consolations. + +--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme, si vous ne m'aidez pas +à pleurer, vous m'aiderez à bénir la Providence et à remercier comme il +le mérite ce bon M. Vilbertin. + +--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air tout confus, ce que +je fais n'est pas grand'chose. + +--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez comme le prêtre, par votre +état, de nombreux moyens de faire du bien aux malheureux. + +--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent fois raison, et je +commence à voir le meilleur côté de ma profession, le côté qui en fait +une espèce de sacerdoce. + +--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être aller me fixer à +Notre-Dames-des-Anges. + +--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté de Portneuf, sur la rivière +Batiscan, ah! je connais parfaitement cette paroisse. J'ai été à la +pêche maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour... le lac +des sables, le lac Français, la rivière à Pierre, la rivière Tawachiche. +La plus belle truite que j'aie prise en ma vie, ça été dans le lac +Masketsy. On péchait sur un _cajeu_, à la mouche....Quelle belle pêche! +C'est le malheureux Sougraine qui nous avait conduits. Nous sommes +entrés dans sa cabane, au bord de la rivière, à deux milles de +l'église. Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est dommage qu'il +se soit mis à faire une pêche moins innocente. J'ai vu aussi cette jeune +fille, Elmire Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et Clarisse +Naptanne, la femme de Sougraine, une grande et grosse micmacque, laide, +sale, hargneuse, toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la +main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à Notre-Dame-des-Anges? + +--C'est M. Vilbertin qui me le conseille. + +--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, les bonnes paroisses sans +médecin se font rares. + +La conversation roula pendant quelque temps sur différents sujets, et le +notaire, prétextant des affaires pressantes, reprit le chemin de son +bureau. En s'en allant il songeait: + +--Trente piastres de perdues.... pour le moment, du moins, mais plus +tard, on ne sait pas. Il est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir +vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... Dans tous les cas, +on peut fort bien élever le prix des loyers, au printemps, et reprendre +sur dix locataires ce que l'on donne à l'un deux. Vilbertin, tu n'es pas +un sot.... Et puis, il faut qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival! +C'est la première fois de ma vie que je prononce ce mot menaçant.... +L'absence tue l'amitié. On a beau dire, il faut se voir souvent pour +s'aimer longtemps. Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils sont +près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont éloignés. Je vais +peut-être me fourrer dans un guêpier. Attention! Tout de même le bien +trouve toujours sa récompense. Je viens de faire une bonne action.... et +me voilà dédommagé au centuple. Tu as su des choses qui te regardent de +près, mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que j'avais pour locataire +la soeur de Léon Houde?.... Elle me paraît avoir bonne mémoire.... + +Et le gros notaire, allant à pas courts et drus sur les trottoirs +glissants, s'entretenait ainsi avec lui-même, parlant parfois tout haut +comme pour se mieux entendre. + +Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce efficace avait touché l'avare +notaire. Il admirait les voies mystérieuses que le Seigneur connaît pour +aller aux âmes les plus endurcies, et trouvait un nouveau motif de +publier sa bonté. Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise. + +Rodolphe se livrait aux espérances les plus douces. Il se voyait avec sa +jeune amie, dans une charmante maisonnette, sous les grands arbres +chargés de chants et de murmures, loin du tumulte de la ville, loin des +regards jaloux. Et qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son +tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple, jamais il ne transigera +avec sa conscience. Ce n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour +les deniers de Judas. Il était trop profondément chrétien. Or les hommes +d'une foi vive sont les seuls qui ne se heurtent point à ces pierres +d'achoppement que la politique sème sur tous les chemins. + +Il partirait dans quelques jours pour aller visiter cette paroisse où +son existence allait peut-être s'écouler. Il voulait revoir Léontine, +d'abord, pour lui demander conseil, et s'assurer que cette vie nouvelle +au milieu de la solitude ne lui serait point trop désagréable. + +Ida fut chargée de porter un billet à son amie. C'est elle qui était la +messagère de leurs amours. Les rencontres des jeunes fiancés se +faisaient d'ordinaire à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre +heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle pouvait parler!.... Ne +craignez rien, amoureux de tous les âges, de toutes les formes, de tous +les genres et de toutes les conditions, elle ne redira jamais les +secrets qu'elle entend alors que vous marchez serrés l'un contre +l'autre, par couples interminables, depuis la porte jusqu'à la barrière, +et au delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne dira jamais +rien, si ce n'est au poète qui, du reste, devine tout, et au romancier +qui a le droit de tout savoir. + + + + + IV + + +Le vieil instituteur et sa femme, assis à la porte du poèle bourdonnant, +causèrent aussi de la brillante soirée de madame D'Aucheron. + +--O quel étalage de luxe! disait le père Duplessis, quelle dépense! +"Mais bah! _Savonne bien_: _le savon a été pris à crédit_." Voilà +comment va le monde: Pendant que les uns gaspillent dans de vains +plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un +morceau de pain; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, +les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est +bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les +pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en +adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre +n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de +révolte germerait dans les coeurs, la haine soufflerait sur le monde, +l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, +toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce +serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité +contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage +épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée +continuent leur oeuvre diabolique. + +--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur à sa femme, Madame +D'Aucheron m'a refusé, pour les pauvres de la St. Vincent de Paul, les +restes de son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques affamés, +m'a-t-elle répondu, et je leur donnerai à manger.--Comme s'il était bien +aisé de transporter ainsi des gens qui n'ont pas même de vêtements pour +se protéger contre le froid. N'importe, je vais lui en amener, et plus +qu'elle ne voudrait. + +_Le renard est bien fin, mais celui qui le prend est encore plus fin._ + + + + + V + + +Les indiens s'étaient rendus auprès des ministres. Ils voulaient de +nouveau vivre en bourgade, à leur guise. Ils auraient leur conseil, +régleraient leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils +demandaient aussi une réserve assez considérable. La chose était prise +en sérieuse considération. + +Après l'entrevue, l'honorable Le Pêcheur avait accosté la Langue muette. + +--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait? + +--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron seule; sa fille était là, +l'indien ne pouvait pas lui dire de s'en aller. + +--Prends garde à toi; si tu m'as trompé pour avoir de l'argent, tu ne +m'échapperas pas. + +--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant. + +--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron? + +--On y va, là, tantôt. + +Une heure ne s'était pas écoulée qu'il se dirigeait vers le haut de la +rue St. Jean. Il pensait, la tête basse: + +--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son piège.... Allons avec +prudence et sans bruit. Le serpent qui rampe est plus à craindre que le +serpent qui relève la tête.... Si le moyen ne réussissait pas comme on +l'espère!... Elle est riche, elle a de puissants amis.... L'indien est +pauvre et personne ne le protégera. Il sera poursuivi partout; on n'aura +point pitié de lui. Quelle vie misérable il mène! Comme elle est +heureuse, elle! Non, cela n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus +longtemps. Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive à l'aise. Si +elle ne veut pas tendre la main à l'indien son frère, elle verra ce +qu'il peut faire. + +Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Léontine qui marchaient +lestement épaule contre épaule, l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des +souffrances de l'autre jour et bâtissaient avec des rayons leur château +de Notre-Dame-des-Anges. + +Il entra. Madame recevait, bien malgré elle cependant. + +Le préambule fut court. + +--Le sioux a raconté, l'autre soir, commença-t-il, une histoire qui t'a +bien impressionnée, hein? + +--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, très sensible, et nerveuse, +oh! très nerveuse, répondit, avec assez d'assurance, madame D'Aucheron. + +--Avais-tu peur que la jeune fille fût dévorée par le feu de la prairie? + +Madame D'Aucheron ne répondit pas immédiatement. + +--Le danger était grand, dit-elle enfin, et son lâche compagnon n'avait +pas le courage de mourir avec elle,... avec elle qui avait tout trahi, +tout abandonné pour le suivre. + +A son tour l'indien resta muet. Après un assez long silence il reprit. + +--On serait curieux de savoir où elle est cette jeune fille. + +Madame D'Aucheron fit un mouvement des épaules. + +--Tu ne pourrais pas le dire? recommença-t-il. + +--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce que je l'ai connue?... + +--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici avec toi, ce n'est pas la +fille de ton mari, hein? + +Madame D'Aucheron fut un peu surprise de cette question brutale. Elle +crut cependant que l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il +n'était pas familier avec la langue française. Elle répondit: + +--Ni la fille de mon mari ni la mienne.... + +--Oh! elle doit être la tienne, affirma le sauvage. + +--Vous oubliez que vous êtes chez une femme respectable et que vous +n'avez pas le droit de la questionner, fit madame D'Aucheron avec +dignité. + +--L'Indien, va! ne connaît pas beaucoup les usages du monde. + +--Eh bien! apprenez que vous faites là un vilain métier. + +--L'indien peut bien te demander, il me semble, si ta fille est la +fille de ton mari. + +--C'est de l'insolence! + +Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha d'elle. + +--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit Sougraine avouait qu'elle +serait mère, hein? + +--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous. + +--Elle s'est séparée de l'Abénaqui aux Montagnes Rocheuses? continua +Sougraine. + +--Demandez à ceux qui le savent.... Sortez, vous dis-je. + +--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant doit être quelque +part, hein? + +--Qu'est-ce que cela me fait? + +--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque chose à l'indien. + +Et de la main il se touchait la poitrine afin qu'elle comprît bien qu'il +s'agissait de lui même. + +--A vous? balbutia-t-elle. + +--Ah! oui... à moi. + +Il tendit la main comme pour l'arrêter, car elle se retirait. + +--Ne me touchez pas! dit-elle. + +Elle tremblait. Elle pressentait un coup de foudre et n'osait plus +parler. Elle sentait que chaque mot hâtait un fatal dénoûment. + +--Je suis fatiguée, reprit-elle; je vous laisse. + +--Attends donc, répliqua l'indien, on va parler de Sougraine. + +Un frisson parcourut tout le corps de la jolie femme. + +--De grâce, laissez-moi; vous reviendrez. + +--Tu l'as connu? + +Elle le regarda fixement pendant une seconde et devint blanche comme le +marbre. + +--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis si tu ne reconnais plus +sous la vieillesse ridée de l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as +aimé l'autrefois?... + +Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant à genoux les mains jointes.... + +--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine, ne me perdez point! +ne trahissez point la femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh! +pitié! pitié!... + +Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un sourire méchant plissait +le coin de sa bouche. + +--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous en conjure, ne dites rien à +personne. On ne sait pas qui je suis, voyez-vous. J'ai changé mon nom +autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait savoir! Oh! de grâce! +soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous de notre amour passé.... +Montrez-vous généreux; vous aurez votre récompense, oui vous l'aurez +grande, je vous le promets. + +--On va faire des conditions, répondit l'indien, avec un flegme +désolant. + +--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez! parlez vite, je serai +généreuse. Vous verrez que je serai généreuse. + +--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi.... + +--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non je ne suis pas riche, +mais je te donnerai de l'argent, Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu +vivras sans travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras, +n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille... vivre heureux..... Ici, +tu ne serais pas à l'abri toi-même. Tu sais, la justice veille toujours. + +--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi. Sougraine n'est pas +coupable après tout. Et puis, il n'a rien à perdre... qu'une vie de +peines et de misères. + +--Combien faut-il que je vous donne pour que vous partiez? + +--Oh! l'on n'est pas prêt à partir. En attendant, il lui faudrait bien +cent dollars. + +--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment les trouverai-je, moi?... Je +vendrai des bijoux, s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez +loin. + +--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille... qui est peut-être +la fille de l'indien.... + +Madame D'Aucheron fit un geste solennel. + +--Il faut qu'elle épouse le ministre, tu sais. L'indien a promis +cela,... et, tu comprends, il y tient; cela peut le sauver, et toi +aussi. + +--Je le désire de tout mon coeur, répondit madame D'Aucheron... mais +elle aime un jeune médecin et ne veut entendre parler de nul autre. + +--A toi de lui faire comprendre cela, écoute! sinon.... + +Il sortit, emportant un bon à compte sur les premiers cent dollars, et +tout fier du succès de ses démarches. + + + + + VI + + +Léontine à son retour à la maison, trouva sa mère tout en pleurs. + +--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? demanda-t-elle, il n'y a +pas longtemps je t'ai laissée tout à fait joyeuse. + +--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à ton sujet que je pleure. + +--A mon sujet? + +--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va me faire mourir de +chagrin.... + +--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez? + +--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pêcheur.... et quelle +belle position tu occuperais dans la société! + +--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances intimes de la +famille ont plus de charmes à mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines. + +--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le +faut..... + +--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme. + +--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'établir, +pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras +plus tard. + +--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur espère le trouver. + +--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice de ta volonté et +le bon Dieu te bénira; oui, mon enfant, il te bénira. + +En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa +fille et déposait un baiser sur son front pur. + +--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien récompensée de ton +dévouement, va! tu sais: Père et mère tu honoreras afin de vivre +longuement.... + +Léontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rêves d'or +qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en +aller comme la fumée sous le souffle de la tempête. Elle n'osait croire +que l'ambition seule pût donner à sa mère une pareille ténacité. Elle +devinait un mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas des +âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur +pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie, +espérances, félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont comblée de biens +depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!.... + +Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se renferma dans sa chambre. +Elle se jeta à genoux. Les mains jointes, les yeux levés vers le petit +crucifix d'ivoire qui surmontait la tête de son lit blanc, elle +implorait celui qui s'est sacrifiée pour sauver le monde. Pauvre enfant, +comme elle souffrait! comme elle priait! + +Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille. + +--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du +chagrin, versera des larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera, +les larmes se dessécheront, et elle sera madame Le Pêcheur. + +Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête remplie de projets +insensés. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures. +Il aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui ne sont pas plus que +lui. Il fallait éblouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec +les _jobs_ du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut +bien avoir sa part de la curée. Il souriait en songeant à l'étonnement +des naïfs qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient pas su +faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de +notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau, +il entrerait dans la société. Il le savait et comptait là-dessus. Il +n'avait pas une fille à jeter en pâture à une des sommités du monde +politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait des +pièces d'or et cela valait autant. + +Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse que son mari, +approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à +ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle +demeure. + +Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la +médaille, et, quand ils achètent, ils n'ont pas l'air de se douter +qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par +une pensée triste. + + + + + VII + + +A l'heure du souper, comme on se mettait à table, le professeur +Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgré la +servante qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse. + +--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me +trouve en retard. _Au reste, les premiers à la table sont les derniers à +l'ouvrage._ + +Quand il était avec ses protégés il devenait hardi, presque gouailleur. +Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait. + +Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près par son mari. Elle était +de bonne humeur à la perspective de la belle maison, des chevaux et des +voitures qu'on allait acheter. + +--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que +vous m'amenez-là, dit-elle en minaudant, mais enfin.... + +--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, repartit le père +Duplessis. + +--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame +D'Aucheron. + +--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est à +vous, les riches, à nous aider à y revenir.... _C'est songer à soi que +de secourir les malheureux._ + +Elle fit passer les pauvres dans la cuisine. + +--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, murmura le professeur. + +Il fut entendu. + +D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il était tout ragaillardi ce +soir-là. Il approuva vivement: + +--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape, +femme païenne! + +Madame D'Aucheron répondit, en faisant une moue significative: + +--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents.... + +Elle acheva par un geste non moins significatif. + +--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père Duplessis. + +--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir à +ma table. Je n'ai pas déjà trop d'appétit.... + +--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je vous le jure, surtout, +la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les +jours. + +--Je crois que Léontine m'a parlé de cette vieille femme. Elle vit +seule? + +--Toute seule dans une petite chambre mal éclairée, mal aérée, mal +chauffée.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup +souffert. + +--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui +souffrent encore! + +--C'est vrai, mais celle-là plus que bien d'autres, parce qu'elle a +souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses +enfants!... Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses enfants, +c'est cruel, allez!.... + +Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation, +pensa à Léontine. + +--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être qu'elle sera contente de +voir sa vieille protégée... + +Et elle courut à la chambre de la jeune fille. La porte était fermée. + +--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous a amené des convives: +six pauvres. Si tu aimes à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres, +tu sais, ce sont les amis du bon Dieu.... + +A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher de sourire à travers +ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lèvres les paroles les +plus sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron +baigna dans l'eau froide son front pâle et ses yeux rougis afin de +dissimuler mieux les chagrins dont elle était accablée, puis elle +descendit à la salle à manger où se trouvaient ses parents et +l'excellent instituteur. + +--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris. + +Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame D'Aucheron se hâta +de répondre: + +--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien +servis. + +Léontine descendit à la cuisine et prit la place de Catherine. + +--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi +faire. + +Jamais ces déshérités de la terre ne firent un aussi bon dîner. Ils +riaient, pleuraient, chantaient tour à tour ou à la fois, comme dans une +orgie. L'orgie de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent +fini leur agape, Léontine les fit monter au salon, se mit au piano et +trouva, pour les réjouir, des harmonies d'une suavité toute nouvelle, +des chants d'une incomparable douceur. Elle était inspirée par sa +profonde douleur et sa foi naïve. Les six pauvres qui l'entendaient +croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies +célestes se précipiter vers eux. + +Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon +pour être témoins des émotions de ces gens misérables à qui les délices +de la terre étaient refusées. + +Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup. + +--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la +tête, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore +plus beau que cela! + +Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa: + +--Je l'ai entendue quelque part. + +Elle cherchait dans ses souvenirs. + +--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mère Marie. Je +chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies. + +--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix cassée, en +regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sûr; mais pas souvent +peut-être, ni longtemps, car mes pieds achèvent leur course. Je me vois +aller vite à la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime +et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent. + +--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement Léontine, vous avez de +bons amis. + +--Je veux dire que je n'ai plus de famille. + +--Vous avez la famille des âmes charitables, observa Duplessis, c'est la +meilleure. Elle ne vous abandonnera point. _Les puits dont on tire +souvent de l'eau sont rarement à sec._ + +Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle aurait bien voulu dire +quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus +longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant +soi, ne pas leur refuser un mot de consolation. + +--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la +mère, et je suis sûre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui +recommande chaque jour de bien s'informer de l'état de votre santé, de +vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards, +et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute. + +Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait. + +--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chère Dame! + +--Moi? fit madame D'Aucheron. + +--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complète..... Il me +semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la +malheureuse, je l'aimais bien pourtant..... + +Et la vieille femme fondit en larmes. + +--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence des âmes +égoïstes, elle est morte?.... + +--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a été +enlevée par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler. + +Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un +effort surhumain pour ne pas se trahir. + +--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il +continua: + +--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges? + +--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit la vieille femme. + +--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, et d'après ce que +nous a raconté un sauvage de l'ouest, votre fille se serait séparée de +son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des +voyageurs canadiens. + +--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait dû savoir +que le coeur d'une mère pardonne toujours; elle aurait dû venir se jeter +dans mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!... + +Elle se mit à sangloter de nouveau. + +--Chante donc, Léontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une +contenance. La jeune fille répéta plusieurs romances dont les paroles +s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrême +bonté des D'Aucheron, le père Duplessis ramena ses pauvres à leurs +tristes réduits. + +Alors madame D'Aucheron dit à sa fille: + +--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son âge, +vois-tu, les émotions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours à +domicile. Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les pauvres +qu'à les faire venir chez soi. + +Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là. + + + + + VIII + + +Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur Le Pêcheur vint +présenter ses hommages à madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était +lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant dans son étoile et +croyait au pouvoir du sauvage. + +Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser tout à fait. Il +en augura bien. Elle devait agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne +pas se livrer à la première sommation. La mélancolie répandue sur sa +brune figure lui donnait un charme inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme +cela, avec une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il osa même +faire allusion à l'époque du mariage. Elle pencha la tête comme une +victime qui se résigne. Il aimait cela, la résignation chez une femme, +et trouvait que c'était une belle vertu. + +Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, et monsieur D'Aucheron lui +avait appris la grande nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une +voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux chevaux. + +--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de l'oeil, c'est pour ma +fille. + +A son retour, il trouva Sougraine à sa porte, parmi les solliciteurs qui +font pied de grue. Il le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus +besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail dans l'esprit, +sinon dans le coeur de sa future. Maintenant que l'onde avait pris son +cours elle irait d'elle même et le sillon se creuserait davantage chaque +jour. Il en était quitte à bon marché. + +Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas sans valeur. + +--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il. Sois généreux envers ceux +qui te font du bien. La reconnaissance est une belle chose, mais la +vengeance est une plus belle chose encore. + +Le ministre souriait. + +--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes trop, tu n'es pas +raisonnable. Tu reviendras quand je serai marié. + +Il ouvrit la porte. + +--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine, en sortant. + +--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le ministre. Il eut mieux +valu attendre un peu.... Bah! qu'il aille au diable! + + + + + IX + + +Avant de venir à Québec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des +villages échelonnés sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa +fille tant regrettée. Il avait visité le canton iroquois du Saut St. +Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis +de la rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit ces agréables +rumeurs qui font naître l'espérance et soutiennent le courage. Il se +rendit à Notre-Dame-des-Anges, sur la rivière Batiscan. Les gens de +l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement d'Elmire Audet. Le père +de la jeune fille était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient +dans les fabriques américaines, et la mère, vieille et souffrante, +s'était réfugiée l'on ne savait où. Quelques Abénaquis de la rivière +Bécancour lui apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait des +parents parmi eux. Il avait même laissé deux enfants, deux petits +garçons, chez un de ses beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort +jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit à la +campagne. Mais l'on ne savait plus où il demeurait. Quant à la jeune +fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il était, en +différent temps, arrivé des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de +la Californie, mais on ne savait plus guère où les retrouver. + +La Longue chevelure suivit ces indiens à la rivière Bécancour. + +Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient à se réunir pour +de nouveau vivre en tribu, comme par le passé. Ils désignèrent le chef +Metsalabanlé, Thomas et plusieurs autres des plus considérables pour +solliciter, auprès du gouvernement, l'autorisation de se réorganiser et +d'aller demeurer sur des réserves. La Longue chevelure s'achemina vers +Québec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe +St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne des +Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud, +fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus +doux des Etats Américains. + +Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la Providence, cette force +mystérieuse qui nous pousse à notre insu, par une voie étrange, vers un +but que nous n'apercevons point. + +Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi. + +Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé dans son coeur. Les +folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas +étouffé pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude +paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se +faisant tour à tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait dans +les villes, au milieu des flots d'aventuriers apportés, comme des +épaves, de tous les coins du monde, flânant au soleil ou dormant à +l'ombre, vidant la choppe de bière dans les tavernes du sous sol, ou +grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant +qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes +champs couverts de maïs d'or et les prairies vertes comme des mers +profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à +tout ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il +se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupières. Ses +enfants surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait se les +rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui +dans la fraîcheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les +voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix +dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il +voyait encore étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine. + +Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le +croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient +peut-être oublié son nom.... Oublier le nom de son père!.... Ah! comme +il eût donné cher pour les voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme +ils devaient être changés! Ils étaient devenus des hommes. Oui, ses +petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son +déshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le +monde où il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils +protégés fidèlement? Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, ou +bien, dominant la fortune par leur énergie, se sont-ils fait une bonne +place au soleil?... Pauvres enfants! + +Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner +dans la patrie. La vengeance doit être satisfaite et l'expiation assez +grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le cadavre de sa +femme.... Et, si on l'a retrouvé, il n'a peut-être pas été reconnu.... +Qui peut l'accuser après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa femme?.... +Il a été bon, trop bon, peut-être, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne +fallait pas retourner à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas +accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait pas tuée. Ils ne +savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive +où était restée leur mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise +d'oublier sa corde au cou de la malheureuse.... + +Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement séparé, qu'était-elle +devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme légitime, et des rayons de +félicité tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obéi à +cet impérieux étranger et de s'être séparé d'elle. Elle était la femme +d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision +infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aimé... O +châtiment! l'amour qui se change en haine. + +Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit de Sougraine et ne lui +laissaient guère de repos. Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses +premières résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et démolit le +mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut enfin de revenir chez les +siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets. + +Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme dans les rues étroites de +la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air, +interrogeant rarement et discrètement. Il n'avait pas osé se rendre +directement à Bécancour, crainte de quelque mésaventure. Metsalabanlé +était peut-être encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet +endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il +fallait s'assurer auparavant des dispositions des frères indiens. + +Il rencontra les délégués de la tribu et put se joindre à eux sans +éveiller de soupçons. Il se fit appeler la Langue muette. + + + + + X + + +Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour +la première fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs +qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, un habitant d'une +paroisse éloignée l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le +voyage de la Californie. Il savait peut-être quelque chose. Vain espoir. +Ce voyageur avait traversé les Montagnes Rocheuses deux ans après Houde +et Pérusse. Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait travaillé avec +eux dans les mines. Leroyer revint à Québec. Il lui semblait, malgré +tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait devant +ses yeux. Une confiance inaccoutumée remplissait son âme et il éprouvait +d'étranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor. +S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-être +aurait-il trouvé sa fille aujourd'hui.... + +Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant à sa cravate, car il +était cravaté comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux où +scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large +écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou, +comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles, +enfonça sur sa tête un _casque_ de loutre et se rendit chez Rodolphe, le +jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner. + +Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond. + +Le professeur à l'école normale, qui ne perdait pas une occasion de +faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'exécution +d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un médecin en cet +endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous +savez. Il courut chez madame Villor, qui dépêcha sa fille à Rodolphe. Il +fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure +après le jeune médecin était en route. Saint Raymond était bien plus +avantageux que Notre-Dame-des-Anges. + +La Longue chevelure pensa qu'il devait aller présenter ses hommages à +madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait +mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici. + +Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous +trois dans le salon, en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans +une conversation fort animée. + +Il s'agissait encore du mariage de Léontine. + +--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je +parle je veux être écouté; je dois l'être. Il faut que ce mariage ait +lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engagé ma parole; il y +va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pêcheur me promet +une place de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà +conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque du peuple. C'est la +couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et préjugée.... +Le titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... jusqu'à la mort, +je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pêcheur me l'a dit et je +le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connaît +apprend aux autres à le connaître.... Ton mari ministre, ton père +ministre, ma Léontine, est-ce assez de chance comme cela? + +--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi +serais-tu récalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce +que tu as? + +--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout-à-coup +blessée, suis-je donc un objet de commerce? + +--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif. + +--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la révolte dans une âme que je +me suis efforcée de rendre angélique. + +--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous +dois. + +Elle se mit à regarder jouer les flammes légères du foyer qui +s'élançaient en flèches ardentes vers la cheminée; son âme aussi, dans +ses brûlantes aspirations, s'élançait vers un avenir encore rempli de +ténèbres. + +Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se présenta. Il s'aperçut +qu'il arrivait un peu trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du +mécontentement sur les figures, de la gêne dans les manières. + +--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron. + +--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux. + +Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur +d'être indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle +était en retard déjà. + +Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Léontine. + +Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au +reste, il était le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie +sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron. + +La présence du sioux ne comptait point à ses yeux.... + +--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron. + +--Un mariage heureux, ajouta sa femme. + +L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas osé se mêler à +cette conversation. + +--Elle fait bien quelques petites résistances, observa madame +D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne +pas consentir à cette splendide union. + +--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet, +reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure. + +--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua alors le siou, il y +a des mariages de convenance que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos +forêts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position, +nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez +souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le +coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empêcher de rechercher +l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le +possédera malgré le mariage. + +--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme +d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses sérieuses. Il +y a longtemps que la civilisation l'a mis à sa place. C'est l'égoïsme +qui prime tout, mais un égoïsme revu et corrigé: le soin de son +bien-être. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce +mot. C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! c'est un +passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai +trouvé ce mot-là aussi. Il a son application. + +--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manière de +voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre congé. + +--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans +les vieilles idées, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les +nouvelles. + +Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami. +Il se mit à parler affaires. L'achat de la maison de la Grande allée +était chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le +reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs ont des veines de chance; +on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a +comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie. + + + + + XI + + +Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta chez madame Villor. +Mademoiselle D'Aucheron venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre +à la main et paraissait toute troublée. La Longue chevelure exposa le +motif de sa visite. Il était tellement ému que sa voix tremblait comme +celle d'un vieillard. + +Léontine et Ida disaient: + +--S'il pouvait retrouver son enfant! + +A la grande surprise des jeunes filles, madame Villor balbutia, parut +chercher des paroles, s'efforcer de se souvenir. Elle portait la main à +son front. Ida pensait: + +--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme de coutume. + +La Longue chevelure semblait découragé. + +--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens de recevoir, petite mère? +demanda mademoiselle Ida. + +--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par une émotion étrange. + +--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune fille. + +--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait qu'à son ami.... +Serait-ce un malheur? + +Et elle devint toute livide. + +Madame Villor fit signe que non. + +--Tu nous caches un secret... j'ai peur... montre cette lettre, mère. +Voyons, il faut tout savoir, continua Ida. + +Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut vivement à haute voix. + +"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur à Rodolphe! si jamais +vous dites un mot à qui que ce soit, vous entendez bien? à qui que ce +soit, au sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes +Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois ans. On prouvera que vous +avez eu votre part de l'argent...." + +La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure, sous les coups de +fouet du sang, devint d'une pâleur extrême à la lecture de cette +dernière ligne. Ida l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder +d'avance. Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame Villor +étincelait. + +--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, ma part de +l'argent.... Mensonge! horreur! + +Les deux jeunes filles se levèrent spontanément tout heureuses de cette +énergique protestation. Elles savaient bien que Madame Villor était une +femme d'une grande probité, et il leur était pénible de voir sa vertu +subir les morsures de la calomnie. Mais si madame Villor n'avait rien à +craindre de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler. C'est ce +qui vint à leur pensée. La pauvre femme comprit cela aussi. + +--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai... elle a.... + +Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des mots incohérents. + +--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune Ida, qu'avez-vous donc? + +Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait pu soutenir le choc +des émotions. La surprise, la peur, le pressentiment d'une sourde +persécution, la pensée de voir des malheurs inconnus tomber sur sa fille +chérie, tous ces fantômes qui se précipitent, à certaines heures, dans +les imaginations vives et bouleversent les tempéraments faibles, +l'avaient brisée de même que l'orage brise une plante délicate, et elle +gisait là comme dans une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en +pleurs crièrent au secours. Les voisins accoururent. On appela le prêtre +et le médecin. + +La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il eu un drame sur le berceau +de sa fille comme sur la tombe de sa femme? + + + + + XII + + +Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se livrait aux charmes de +la rêverie. L'exercice était nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé +qu'à grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et cela tenait de +la prose plutôt que de la poésie. C'était un travail, non une +récréation. Aujourd'hui un nouveau rêve hantait son esprit. Il se +sentait dominer par une mystérieuse puissance, il y avait un +envahissement de tout son être par une passion étrange, et il eût voulu +s'endormir dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil. L'image +de mademoiselle D'Aucheron passait et repassait sans cesse devant ses +yeux fermés. On voit mieux sa pensée quand on ferme les yeux. On dirait +qu'on regarde en dedans. + +Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros notaire, et plus il +devenait amoureux plus il avait peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses +désirs. Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron le laissait +bien voir. Il était jeune, élégant, galant, sur la voie de la fortune, +arrivé aux honneurs. Rodolphe, l'autre rival, serait moins difficile à +supplanter. Il ne le redoutait guère, celui-là. Il comptait un peu sur +la chance et jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas tarder +longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait pas non plus brusquer +une déclaration. N'importe le moyen, il l'aurait cette belle jeune +fille. Il sentait maintenant un vide énorme dans son existence. Il ne +s'était jamais vu seul comme cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la +traiterait avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire ses caprices, +car elle en aurait des caprices; toutes les jeunes femmes en ont. Il ne +vieillirait plus! non, il aurait tant de soin de lui-même que les années +glisseraient, glisseraient sans laisser de traces sur son front.... Les +rides--il était quelque peu ridé--les rides s'effaceraient sous les +baisers de la jeunesse. + +Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait des reflets pourpres +sur sa face ronde. + +--O amour! amour! soupira-t-il. + +Et sa main cherchait à comprimer les battements de son coeur. + +Une voiture attelée de deux chevaux fringants s'arrêta devant sa porte +et une dame enveloppée de riches fourrures descendit aussitôt. + +Les rêves couleur de rose du gros notaire s'envolèrent comme des oiseaux +qu'épouvante un coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent +alors. + +--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, pensa-t-il. Il donne dans +le panneau comme un poisson dans le filet. La maison de la Grande +allée, 15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait 20,000; les +voitures, les chevaux, les harnais, une couple de mille encore, cela +fait bien 22,000 dollars. Et pour payer tout cela, il faut faite un +emprunt. + +Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur l'amitié de son intime, +la visiteuse entrait. + +--Comment vous portez-vous, depuis tantôt, mon cher notaire? + +--A merveille, madame,... à merveille! En vérité, je vous le dis, on +rajeunit; ma parole, on rajeunit. + +--Que vous êtes heureux, vous! + +--Et comment, belle dame, vous n'allez pas vous plaindre des rigueurs du +temps, je l'espère. Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme à +dix-huit ans. + +--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans tous les cas si j'ai eu +du bonheur dans le passé, j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du +chagrin. + +--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout à l'heure... vite, +contez-moi çà. Vous savez, le notaire c'est comme le confesseur. + +--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin d'un peu d'argent. Il me +faudrait cent piastres et je ne voudrais pas les demander à mon mari. +C'est une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait garder la chose +secrète, bien secrète. Je vous rendrai moi-même cette somme avant +longtemps... + +--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi vous n'êtes pas heureuse, +vous, parce qu'il vous faut cent dollars? + +--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas un secret, du reste, et mon +mari vous en a parlé il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de +Léontine. Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine à repousser +l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment décourageant. Il faudra bien +qu'elle cède cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi. Elle s'est +éprise de ce petit docteur. Heureusement qu'il va s'établir à la +campagne, loin d'ici. Ils ne se verront pas souvent et finiront par +s'oublier. + +--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est aussi ce que j'espère. +Et ce mariage avec le ministre se ferait bientôt? + +--Le plus tôt possible. + +--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré. Madame, ajouta-t-il +tout haut, ma bourse est à votre disposition. Je ferai, pour vous être +agréable, tout ce qu'il est possible à un galant homme de faire, et je +serai discret par dessus le marché! mais si un jour j'ai besoin de vous, +vous m'aiderez, n'est-ce pas? + +--Comptez sur moi, monsieur le notaire. + +Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume. + +--Savez-vous que madame Villor est bien mal, reprit-elle. + +--Non? comment cela? + +--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle s'est évanouie, puis +elle a été frappée de paralysie. Elle ne peut plus parler. + +--Et que disait cette lettre? + +--Cette lettre? je ne le sais pas. + +--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son loyer... c'est peut-être la +joie.... + +Madame D'Aucheron retourna chez elle dans son magnifique sleigh attelé +de deux chevaux. Le cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le +chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait fièrement +l'attelage. Il semblait né cocher, car il y en a qui naissent pour +conduire comme d'autres pour être conduits. Secret du destin. + + + + + XIII + + +La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron et cela pouvait +éveiller la curiosité. La curiosité éveille le soupçon, et le soupçon +est le plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs de +choses louches. Il ne désirait qu'une chose: aller vivre et mourir +tranquille, à l'abri de toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour +arriver à ce terme heureux de sa destinée il avait besoin d'argent, et +son ancienne amie lui en donnait à pleines mains. Il le fallait bien. +Elle était à sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était fini +pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, amour, tout! Pauvre +femme! elle payait cher ses faiblesses de jadis. Elle eût voulu le +charger d'or, ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses, +pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût à jamais.... Ses nuits se +passaient dans d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se +distraire un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour faire admirer +ses belles toilettes, et le bruit, les plaisirs l'étourdissaient un peu. +Elle oubliait. La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les cris de +sa conscience devenaient terribles. Il lui semblait que tout le monde +pouvait les entendre. Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se +raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous l'histoire de la +D'Aucheron? diraient-elles, et elles éclateraient de rire. Des sueurs +froides mouillaient son corps convulsivement agité. Son sommeil avait +quelque chose de plus pénible encore, car elle ne pouvait point chasser +les sombres visions qu'il lui apportait. + +Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle venait d'emprunter au +notaire. + +--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars, ne me condamne pas à un +plus long supplice; j'en mourrai, bien sûr. + +--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est son enfant.... As-tu +peur qu'il l'enlève comme il t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine +on la laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... Oh! va! on +l'aimera assez pour ne pas troubler son bonheur.... Avoir un enfant et +ne pas pouvoir lui dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir +mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit de lui demander +une petite place dans son coeur! tu comprends, c'est affreux cela... +Non, non, l'indien ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera +rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux garçons, tu sais? il +faut qu'on les retrouve eux aussi.... + +--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais pas ce qu'est devenu +notre enfant. Je ne l'ai jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des +soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez avec nous. + +--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas, excepté si tu lui donnes +encore de l'argent, beaucoup d'argent. + +Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque perverse qu'elle soit, +parce qu'il est de sa nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu et +son premier mouvement doit être pour le bien. La lutte s'engage bientôt +à cause de notre liberté d'action. Nous succombons souvent parce que +nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous sommes vaincus. Les +considérations supérieures de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la +foule grossière, les ivresses de la chair. + +L'on cherche naturellement à se débarrasser de l'ennemi qui nous +persécute. Madame D'Aucheron songeait à se défaire de Sougraine et se +mettait l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y arriver. Elle +n'aurait pas voulu commettre un crime, mais elle ne pouvait cependant +pas supporter toujours cet affreux état de chose. + + + + + XIV + + +Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la côte élevée +qui domine le village, au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup +d'oeil les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le bord de la +rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait au soleil et cent colonnes de +fumée montaient en ondoyant dans le ciel d'azur. + +--Léontine aimera bien ce poétique endroit, pensa-t-il; comme nous +serons heureux ici! + +Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un +ruban d'argent à travers les montagnes bleues, et les grelots éveillés +tintèrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des +chants d'oiseaux quand le printemps fleurit. + +--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend véritablement +heureux. Je n'aurais pas songé à venir planter ma tente dans cette +ravissante oasis. Mon vieux Québec je ne te regretterai guère. Le rêve +de mon enfance va donc se réaliser: une retraite paisible sous les bois, +une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une femme adorée près de moi. + +Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire comme ils auraient du +bonheur là-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il +pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis. + +Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrêter la +voiture à la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir. +Il l'embrassa, couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses. + +--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne +nouvelle. + +--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle se mit à pleurer. + +Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina. + +--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle.... + +--Bien malade, mon cher Rodolphe. + +Et elle le conduisit au lit de sa mère. + +La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses à la vue de son neveu, +et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants. + +--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant la tête. + +Ida n'osait parler. + +--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que +je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en +connaît les causes. + +Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme +un accident, cette maladie subite. + +Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui +avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y +avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute +en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de +son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de +la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait +parler! Il faudra bien qu'elle parle.... + +Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à +livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante. + + + + + XV + + +Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande +Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice +en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres +on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua +pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa +future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce +qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait +devenir sa femme. + +--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à +fuir ma destinée, je serai malheureuse. + +Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire. +S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point +de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on +est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette +destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les +motifs. + +Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles, +mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la +pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection +pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère, +elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le +sacrifice de sa personne. + +Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état +d'abnégation ou d'anéantissement moral. + +Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le +trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère +adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne +soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose +d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans +une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter +ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait +autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui +y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où +pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient +lieu de père et de mère. + +De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la +salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa +son oreille. C'était la voix de sa mère. + +--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en +pour ne plus jamais revenir.... + +Etonnée, elle s'arrêta instinctivement. + +--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix +d'homme. + +--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter. + +--Je resterai. + +--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre +ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!.... + +--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille +de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai? + +--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous... + +Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait +mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains +crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se +traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière, +c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs. + +Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques +jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles! + +Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses +espérances! + +Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien +ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient +inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et +mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine.... + +Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable +abattement et ne parut pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même, +remarqua peu son absence. Cependant elle était plus gaie que d'ordinaire +et elle s'applaudissait de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M. +D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. Pourquoi +n'avoir pas pensé à cela plus tôt? Que de persécutions et de soucis elle +se serait exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au lieu de se +faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour +garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût +troubler la douce quiétude de son enfant.... Son enfant! + +Léontine venait de prendre aux pieds du Christ l'héroïque résolution de +s'offrir en victime pour le salut de sa mère. Elle avait besoin du +secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout, +c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus +pures, déçu dans ses plus chères espérances, finirait peut-être par la +mépriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et sacrés qui la +faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement. +On meurt de chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent le corps. +On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune +femme; oui, mais cette langueur est née de quelque grande douleur. + +Les personnes énergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit +au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires +et bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, Léontine se rendit +immédiatement chez son amie, pour lui apprendre la pénible décision +qu'elle avait prise tout à coup et lui demander de la soutenir dans le +combat terrible qu'elle se livrait à elle même. Ce serait pour Ida un +triste devoir à remplir. L'amitié en a souvent. Elle était si bonne, +Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la pensée qu'on pouvait +vendre son amour ou le sacrifier à des motifs de vanités. Elle +soupçonnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret. + +Ida fut péniblement affectée de la résolution de son amie. Elle en fut +presque choquée. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille +elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même. + +Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, arriva sur les +entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient à cause de la +maladie de madame Villor et s'efforça de les consoler en leur disant +qu'il y avait du mieux, un mieux sensible. + +--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux là-bas, dans le nid que +nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond +est une charmante paroisse. C'est en été qu'il fera bon d'y séjourner. +De la verdure à foison, des arbres superbes, deux rivières qui luttent +de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, des côtes d'une +hauteur prodigieuse et d'où les yeux plongent en des horizons d'or et +d'azur! + +Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure, le regardait à travers +ses larmes et ne disait rien. + +--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais là... ce n'est qu'un +rêve. + +Léontine se cacha le visage dans ses deux mains et fit entendre un +sanglot. + +--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve qui va se réaliser, +n'est-ce pas, Léontine? + +Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance. + +Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement à deux reprises et ne +répondit point. C'était une réponse que ce silence, une réponse +douloureuse que le jeune homme ne comprit que trop. + +--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères espérances, s'écria-t-il? +vous ne m'aimez donc plus?.... + +--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu m'en est témoin... et +pourtant il faut que nous nous oubliions.... + +--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se vantent de leur tendresse +infinie et de leur éternelle fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour, +mentir à leurs serments, oublier leur amour, mais les hommes ne sont pas +ainsi, dit Rodolphe avec amertume. + +--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine, joignant les mains et +regardant son fiancé avec l'expression de la plus affreuse douleur, ne +me jugez pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je suis la plus +infortunée des femmes! ne me méprisez point, je ne suis point coupable! + +--Alors expliquez votre conduite et faites-moi connaître au moins le +pouvoir occulte auquel vous obéissez. + +--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le mien et je n'ai pas le +droit de le révéler.... Ce serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler. +Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que cet homme prend la +place de Dieu, c'est le prêtre. Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon +coeur; il y verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les angoisses +qui me torturent. Il vous dira ensuite si je suis digne de mépris ou de +pitié..... + +Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une voix grave et +brisée..... + +--Léontine, ce que vous faites doit être bien, malgré le mal que j'en +ressens. Vous m'aimez et vous me sacrifiez à un devoir plus saint que +l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je serais indigne de vous si +je ne respectais point votre secret ou si je suspectais vos motifs. + +--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... mourir bientôt...... + +Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe et sa cousine, +profondément attristés, cherchèrent longtemps, mais en vain, qu'elle +pouvait être la cause de cette détermination subite. + +--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités divinement +entrevues!... adieu! adieu! dit à la fin le jeune docteur, et son front +resta longtemps appuyé sur sa main. Un souffle avait passé et l'édifice +de sa félicité n'était plus qu'une ruine. + + + + + XVI + + +Madame D'Aucheron, certaine maintenant que son ancien amant ne la +trahirait point, se livrait à des accès de folle gaîté, riait, se +moquait de la peur qu'elle avait eue, s'apostrophait à cause de sa +sottise. Elle voulait se dédommager de ses angoisses. Elle s'attendait +si peu à ce retour de la fortune. Les bonheurs vont deux par deux comme +les malheurs. Quel allait être l'autre? Elle ne tarda pas à le savoir et +faillit, dans sa joie inopinée, gâter sa délicieuse quiétude par une +parole imprudente. Elle était dans son boudoir, voluptueusement enfoncée +dans une berceuse de velours, rappelant avec délice les amertumes +qu'elle avait bues, quand sa fille entra, se mit à genoux devant elle, +l'entoura de ses deux bras et, l'embrassant avec une fiévreuse ardeur, +lui dit: + +--Mère, je n'apporte plus de résistance à tes volontés; je suis ton +enfant soumise. + +Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il fallait donc qu'elle fût +sa véritable fille. C'est ce qu'elle pensait. L'amour filial qui se +réveillait tout à coup au fond de son coeur la transformait et lui +donnait une grande force pour supporter les afflictions. On ne dit +jamais au calice: Passe loin de moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie, +on peut arracher à la douleur le coeur d'une mère. + +Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de savoir d'où venait un pareil +changement dans les dispositions de sa fille. Elle crut y voir le +travail de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre mobile aux +actions, la pauvre femme. + +--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais plaisir!... comme ton père va +t'aimer! comme monsieur le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie +et de reconnaissance! Tu seras une grande dame. La femme de l'honorable +monsieur Le Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là de leur +goût, mais cela sonne bien; surtout avec le titre d'honorable. Tu vas +faire des jalouses, ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, quand je +dirai: ma fille, madame la _ministresse_... Il m'en passe des +frissons.... J'ai de l'orgueil, vois-tu. Une mère est toujours +orgueilleuse de ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre +file..... Je t'aime autant..... + +Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était navrée par l'émotion. Elle +se releva subitement, à cette dernière parole, et son regard interrogea +madame D'Aucheron qui ne comprit pas. + +--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais dire à un homme: +prends moi pour ta femme, je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais! +La honte de ma naissance sera le châtiment de celui qui m'achète..... + +Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher son coeur dans le +sein de son directeur. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour +marcher dans cette voie douloureuse où elle venait d'entrer. +L'étonnement du prêtre fut grand; grande aussi fut son admiration pour +le dévouement sublime de l'enfant. Cependant il ne trouva pas qu'il y +avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice. On pouvait temporiser. +Le danger ne semblait pas imminent. Que d'incidents pouvaient surgir et +modifier la situation. Puis il fallait toujours espérer en Dieu, même +contre toute espérance. C'est quand les hommes de bonne foi ont perdu +leur voie et se sont égarés dans des ténèbres les plus profondes, que la +Providence fait rayonner son étoile pour diriger leur pas. + +Léontine revint consolée, fortifiée, et comme bercée par l'espérance +d'une mystérieuse protection. + + + + + XVII + + +Les jours passaient. + +Sougraine était content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux +garçons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se +faire connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... Elle +allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Après tout, +son affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra dans un hôtel et but +un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il +rencontra Leroyer. + +--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la Langue muette a la joie +au coeur, et puis il a de l'argent. + +Il montra un rouleau de billets de banque. + +La Longue chevelure le regarda tout surpris. + +--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, lui dit-il.... + +--Riche et heureux!... On n'a pas dit le dernier mot. + +La Langue muette, grisé par le vin, par la satisfaction d'avoir extorqué +une bonne poignée de dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une +position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais connu, +s'abandonnait aux délices du moment. De taciturne qu'il avait été il +devenait jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue chevelure +suivait avec une certaine curiosité les phases de son ivresse. L'homme +qui boit perd tout contrôle sur lui-même et devient indiscret. Il ne +voit plus les choses telles qu'elles sont, mais transformées de mille +façons selon les caprices de son imagination ou l'humeur de son +caractère. Il se croit plus fort et plus roué que tous les hommes +ensemble et ne craint plus de les provoquer. Il se vante et ne souffre +pas qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il fait, nul ne le +ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on aurait tort de le tenter. Il +trahit souvent ceux qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit +lui-même. + +--Mon frère La Langue muette a peut-être assez bu, observa La Longue +chevelure. + +--La Langue muette peut boire encore et garder toujours la prudence du +serpent, répondit Sougraine. Il n'a que des amis, et des amis puissants. + +--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir les garder, répliqua La +Longue chevelure. + +--L'amitié de la Langue muette est recherchée comme un trésor et sa +puissance est grande, répondit avec ostentation, l'Abénaqui. + +Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue chevelure profita de +l'occasion. + +--Ton influence et ton amitié sont bien payées si j'en juge par ce que +je vois, dit-il. + +--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or tombe dans ses mains comme +une pluie. La Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses mains la +destinée de plusieurs. Mais il ne parlera pas. + +--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant il y a quelques +jours, alors qu'il me demandait quelques misérables écus pour faire le +voyage de Québec à Bécancour. + +--La Longue chevelure était bien pauvre la veille du jour où il trouva +des diamants bruts dans les Montagnes-Noires.... + +--Qui t'a dit cela? Langue muette. + +--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles. + +Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda fixement dans les yeux. + +L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait tout à coup qu'il n'avait +pas eu la prudence du serpent. + +--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, mais tu n'as pas +acquis la sagesse. Je t'ai dit que tu buvais trop.... + +Sougraine fut un instant abasourdi. + +--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, qu'il ne le trahisse +point, supplia-t-il. + +--La Longue chevelure n'est pas un traître!... mais d'où te vient tant +d'argent et tant de gaieté?... + +--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais? l'enfant de la jeune +canadienne qui le suivit aux Montagnes Rocheuses.... C'est une fille. +Tu l'as vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, elle va +épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur. + +--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle Léontine est ton enfant?... +Tu ne te moques pas de moi?... Mais comment sais-tu cela?... + +--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse de taire. + +Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un souvenir limpide de +certains incidents de la soirée de madame D'Aucheron. + +--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais pour te revoir bientôt. + +Il voulait avoir le coeur net de cette affaire mystérieuse, le beau +siou, et il se rendit chez madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait +justement congé des dames. Elles se tenaient debout près de la porte où +s'engouffrait un petit vent froid qui les faisait frissonner sous leur +châles de laine. + +--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à Léontine. A bientôt, pour ne +plus jamais vous quitter. + +--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. C'est la fille de Sougraine. +Eh bien! nous allons voir; c'est une partie à deux.... + +Il entra. + +Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron qui, sous son regard +perçant, rougissait comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus +aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable était passée. En +cherchant un peu on trouve toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques +traces de la jeunesse. Le voile épais que les années étendent sur nos +fronts devient transparent et nous apercevons tout à coup les traits que +nous avions oubliés. + +La Longue chevelure se dit à part lui: + +--C'est bien elle. + +Il profita des paroles qu'il avait entendues en arrivant, pour amener la +conversation sur le mariage de mademoiselle Léontine, et, malgré les +protestations de madame D'Aucheron, il n'eut pas de peine à comprendre +le rôle de victime de la pauvre enfant. Son coeur n'était pas là. Elle +ne l'avait pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de sa +mère, et s'offrait en expiation. + + + + + XVIII + + +Léontine se rendit chez le vieil instituteur, afin de se faire +accompagner de l'excellente madame Duplessis, dans sa visite aux pauvres +du quartier. + +--Savez-vous une chose, lui dit le bonhomme, ne vous mariez pas +maintenant, _bien qu'il faille manger le poisson frais et marier les +filles jeunes_. Attendez après les élections. On ne sait pas ce qui +arrivera. Il peut être battu ce ministre de contrebande, et s'il tombe +ça sera pour longtemps. Ces hommes-là n'ont pas deux chances en leur +vie. C'est déjà trop d'une. _Les gouvernements sont établis par Dieu, +mais les gouvernants appartiennent souvent au diable._ Vous me +pardonnerez ma franchise si je parle ainsi de celui dont vous porterez +peut-être le nom. Je sais que l'on vous offre en holocauste. Il va +éprouver une rude contestation. Quand il ne sera ni ministre, ni +député, il ne sera plus rien du tout, alors je ne crois pas qu'on +s'obstine à vous le faire épouser. _La mort des loups est le salut des +brebis._ + +Le Pêcheur, lui, voulait épouser le plus tôt possible en prévision d'un +échec. Avec une fortune on flotte toujours sur la mer politique.... +D'Aucheron opinait aussi pour un mariage immédiat. Sa réputation d'homme +d'affaire était intacte, et sa fortune, énorme dans l'imagination de +tout le monde. Comment faire une alliance brillante quand les +prétendants, au lieu d'une dot princière, n'auraient à recueillir que +des titres inutiles et des comptes en souffrance? + +Lorsque Léontine revint à la maison elle vit un rassemblement au coin de +la côte Ste Geneviève et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un peu effrayée +parce que l'on y parlait fort. C'était un grand gaillard, à l'air +intelligent, qui s'escrimait de la langue et des poings. Il était +mécontent, indigné, furieux. On l'écoutait avec curiosité; plusieurs +même l'applaudissaient.... + +--Oui, disait-il, on m'a jeté sur le pavé avec ma famille, sous prétexte +d'économie, moi un vieux serviteur, un serviteur fidèle.... Que puis-je +faire maintenant pour donner du pain à mes enfants? Vais-je, à l'âge de +cinquante ans, apprendre un métier ou défricher une terre? Ah! l'on n'a +plus besoin de moi!... Monsieur Le Pêcheur peut se dispenser de mes +services. A nous deux, monsieur Le Pêcheur. Vous n'êtes pas encore élu. + +--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux mortel qui vous remplace? + +--Est-ce que je suis remplacé?... ce serait trop canaille par +exemple.... + +--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme autour de l'honorable +ministre? demanda un petit vieillard, d'un air narquois. + +--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire. Les femmes papillonnent un +peu partout.... + +--Où il y a de la lumière et quelque chose à butiner, ajouta quelqu'un. + +--Et elles se brûlent les ailes, cria un autre. + +Léontine, qui marchait toujours, n'en entendit pas plus long. Elle eut +une pensée de mépris pour monsieur Le Pêcheur, et, comme elle s'était +quelque peu habituée à l'idée qu'il serait son mari, elle ne put se +défendre d'une légère atteinte de jalousie. + + + + + XIX + + +D'Aucheron jouait à la bourse. Il spéculait, achetant et vendant par +l'intermédiaire d'un courtier, sans rien en posséder jamais, des actions +de toutes les compagnies: compagnies de chemins de fer, de bateaux à +vapeur, de canaux, de mines, et comme tous les spéculateurs, il +s'éveillait quelquefois au chant de la hausse et souvent au gémissement +de la baisse. Vilbertin lui prêtait les fonds et touchait les meilleurs +bénéfices. Ce jeu de bascule avait des enivrements indicibles. Ceux qui +risquent, sur le caprice des cartes, l'argent dont ils semblent +embarrassés, peuvent avoir un aperçu du délire de ces grands joueurs aux +millions, quand la partie s'engage à cent endroit divers et contre mille +joueurs différents. Il y a, comme aux cartes, des trucs formidables, des +coups d'une hardiesse folle, des succès inespérés, des pertes inouïes. +Les lutteurs sont aux aguets; ils écoutent toutes les rumeurs, pèsent +toutes les probabilités, questionnent continuellement les sentinelles +qui se tiennent à l'affût. Le télégraphe parle partout à la fois à ces +terribles hommes de proie, et chaque minute peut apporter un nouveau +malheur ou une chance nouvelle.... + +D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire. Il était très pâle, très +énervé. + +--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de la compagnie minière ont +encore baissé tout à coup d'une façon désolante.... Elles sont +descendues à cinquante-sept. + +--Le notaire eut envie de sourire, mais il s'observa. + +--C'est le temps d'acheter, répondit-il. + +--Oui, mais il faut payer... j'en ai acheté trois cents sur marge, il y +a un mois, à soixante-sept; c'est une perte énorme. + +--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire. + +--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai ensuite que la hausse +revienne; cela ne peut pas durer longtemps. + +--J'espère que non, fit le notaire. + +--Tu as été bien inspiré, toi, de ne pas acheter; tu croyais cependant +qu'il n'y avait pas de danger. + +--Je risquais ailleurs pendant ce temps-là.... + +--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin? + +--Je t'avoue que tu me mets un peu dans l'embarras. + +--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin, ne va pas me lâcher.... + +--Veux-tu faire une belle spéculation? demanda le notaire. + +--Je ne guette que l'occasion... et je trouve qu'elle tarde beaucoup.... + +--Cette fois, tu n'as pas de baisse à craindre; c'est un coup d'as... la +plus belle affaire de ta vie.... + +--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas pour toi, cette affaire, si +elle est si bonne? + +--J'y ai de grands intérêts. + +--Vraiment? Alors, parle. + +--Assieds-toi, là; écoute bien: j'ai envie de me remarier. + +--C'est une idée. + +--Très drôle, je l'avoue. + +--Je croyais que tu avais fait voeu d'éternel veuvage. + +--Oui, mais c'est la vertu personnifiée que j'adore en secret.... + +--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu l'aimes? + +--Oui, tu es le premier à qui je le dis. + +--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes et que tu peux devenir +son protecteur légal? + +--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de le lui apprendre. + +--Moi? est-ce que je la connais? + +--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Léontine, ta fille. Quand je dis: +ta fille.... + +D'Aucheron fit un bond. + +--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle est promise à Le +Pêcheur, et que le mariage doit avoir lieu prochainement. + +--Un mariage, c'est facile à rompre cela, surtout quand il n'est pas +fait. Voyons, songes-y, la chose en vaut la peine. Je mets, dans la +corbeille de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon argent et +d'autres bagatelles encore. + +D'Aucheron était ahuri. Les dollars se livraient devant ses yeux à une +danse macabre des plus étourdissantes. C'était un tourbillon de pièces +blanches qui sonnaient un carillon d'enfer en se heurtant dans leurs +élans insensés. Une objection jeta du froid dans son imagination. + +--Les dons que tu feras à ma fille, dit-il, te reviendront avec elle. Le +risque n'est pas fort de ton côté.... + +--Tu n'auras toujours pas à les payer, toi, et c'est bien quelque chose, +ce me semble. + +--C'est à dire que je serai gros Jean comme ci-devant. + +--Tu seras toujours mieux que maintenant, puisque d'un signe je puis +décréter ta ruine.... + +D'Aucheron courba la tête. + +--Je suis tombé dans un piège, pensa-t-il, cet ami-là est mon plus +redoutable ennemi. + +Il dit tout haut et d'un ton indécis: + +--Je songerai à cela; j'y songerai. + +--Je songerai, moi aussi, à la demande que tu m'as faite tout à l'heure, +riposta Vilbertin. + +--Voilà l'argument par excellence, pensa D'Aucheron; évidemment, je vais +en sortir--si j'en sors--joliment déchiqueté. + +Puis, il dit: + +--Il faut toujours bien que je parle de cela à ma femme. Je prévois une +opposition sérieuse. + +--Ta femme sera plus accommodante que tu ne le supposes... tu peux m'en +croire. + +Il pouvait la compromettre. Une femme qui emprunte de l'argent à l'insu +de son mari n'aime guère à rendre ses comptes. C'est ce que pensait le +notaire Vilbertin. + +Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains avec une satisfaction +évidente: + +--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai! Et son gros ventre +sautait, sautait si bien que tout son coeur semblait y être descendu. + +D'Aucheron grommelait en marchant. Il voyait bien qu'il pouvait retirer +quelque bénéfice du mariage de Vilbertin avec Léontine, mais il était un +peu tard pour songer à cette union. La spéculation serait peut-être +meilleure qu'avec monsieur Le Pêcheur. S'il avait parlé plus tôt, lui, +le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une excellente affaire. Il +s'était mis dans un beau pétrin avec ses emprunts inconsidérés et ses +spéculations hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre, le fiancé +tant adulé? Que deviendraient ses contrats avec le gouvernement et +toutes ces intéressantes annexes qu'on appelle le tour du bâton?... + +Il sentait des chaleurs lui monter au visage et trouvait le vent tiède. +Il se faisait une lutte terrible en son âme et cette lutte le fatiguait. +Il ne pouvait pas résister au notaire, il le sentait bien, puisqu'il le +ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il encore offrir sa fille à +l'honorable monsieur Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser? +Mais qu'allait dire Léontine de ce changement à vue dans les sentiments +et les calculs de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle +point par se révolter et par traiter comme ils le mériteraient les +caprices de ses bons parents. Pour lui, il comprenait bien son devoir; +il n'y avait plus à balancer.... + +Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, nombre de ses +connaissances qui le saluèrent. Seulement comme il mettait le pied sur +le seuil de sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres qui +lui firent des signes amicaux. Il était trop tard pour entrer; il dut +subir leurs compliments. + +--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui dirent-ils, en lui +tendant la main. Il n'est bruit dans la ville que du prochain mariage de +notre collègue avec mademoiselle votre fille.... + +--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron embarrassé; les rumeurs ne +sont pas toujours vraies. + +--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient de confirmer l'heureuse +nouvelle. Il est chanceux. Une jeune personne d'une beauté remarquable +et d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... et puis, ce qui ne +gâte rien, une petite part des écus du papa. + +Ils se mirent à rire. + +D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde bouillonnait au fond de +son coeur. + +--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous le jure, répliqua-t-il. +Vous savez, il faut toujours un peu consulter le goût et les sentiments +de ces chères petites créatures... et parfois elles ont des caprices, +toutes bonnes et toutes vertueuses qu'elles soient. + +--En tout cas, présentez à la future nos hommages respectueux et nos +voeux les plus sincères pour son bonheur. + +--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en ouvrant la porte. + +--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il à la servante? + +--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il répondu. + +Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son air un peu singulier. + +Il entra sans préambule dans le coeur du sujet. + +--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine avec monsieur Le Pêcheur? + +--Pourquoi cette question? tu le sais bien que j'y tiens. Tu t'es donné +bien du mal pour nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait +pour toujours, nous élevait au-dessus des autres, et je l'ai compris, et +Léontine a fini par le comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit +accompli, ce mariage. + +--Il ne s'accomplira pas cependant. + +--Ce n'est pas sérieusement que tu parles? + +--Très sérieusement. + +--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton bon sens, mon mari? + +--Nous sommes à la merci d'un excellent ami qui joue avec nous comme le +chat avec la souris. Il faut en passer par ses volontés. + +--Quel peut être ce tyran? + +--C'est mon ami le notaire Vilbertin. + +--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur Le Pêcheur? A-t-il +songé qu'en se vengeant de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce +n'est pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un ami cent fois +éprouvé, non ce n'est pas possible. + +--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est comme cela. + +--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison donne-t-il?... + +--C'est tout simplement une substitution qu'il veut faire... + +--Une substitution? qu'est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire que Léontine aura toujours un épouseur quand même. + +--Un épouseur? qui? Un autre ministre?... + +--Non, pas un ministre... + +--Un député au moins? + +--Pas un député, non plus... + +--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes rêves? + +Elle poussa un long soupir, puis elle demanda d'une voix inquiète: + +--Est-il riche, au moins? + +--Riche, veuf, assez jeune encore... + +Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, cette fois. + +Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique demeure, disparaître ses +équipages, ses toilettes, toutes les délices de sa vanité. Cependant une +ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. Si l'Indien allait +tenir pour le ministre? Ils sont entêtés ces sauvages. Il ne voudrait +pourtant pas troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille. + +Madame D'Aucheron était très agitée; elle se sentait menacée de nouveau. +Ça ne finirait donc jamais cette alternative de quiétude et de terreur? +Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant. C'est à cause d'elle +qu'elle se voyait en butte à tous ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé +coupable se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant, voilà la +récompense. Elle avait presque envie de la haïr, cette jeune fille qui +troublait sa sécurité et faisait sourdre des remords éteints. + +--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où est-il cet homme qu'il +faut accepter à la place de l'honorable monsieur Le Pêcheur? + +--Tu ne le divines point? cela m'étonne. + +--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin. + +--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros, le rond, mais le riche +notaire..... + +--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! Va-t-il se montrer +généreux au moins? + +--Comme tous les avares qui sont mordus au coeur par l'amour. Il fera +des folies sublimes.... Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera +complètement. + +Ils firent demander Léontine. La jeune fille, qui cherchait dans la +musique un adoucissement à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses +doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent comme des fusées +d'harmonie. Elle entra dans la chambre de ses parents adoptifs et +attendit, debout, ce qu'on lui voulait. + +--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant, commença madame +D'Aucheron, va te surprendre un peu, beaucoup même, mais elle ne te +causera pas de peine, j'en suis sûre. + +--Parlez, mère. + +--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur. + +--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains, que vous êtes bons, +chers parents! Que je suis heureuse. + +Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si bons que cela. La joie +naïve de leur fille leur fit mal. Ils se regardèrent un moment sans rien +dire... A la fin, comme il valait mieux en finir tout de suite, +D'Aucheron ajouta: + +--Il se présente un autre parti,.... un homme riche, très riche même, et +jeune encore. Il t'aime à la folie.... c'est un notaire.... Une +profession très digne, le notariat. Il va te faire une corbeille de +noces splendide..... et il m'aidera à sortir de mes embarras +financiers..... Il vaut autant l'avouer, j'ai des embarras financiers. +Tout le monde en a. + +Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Elle ne +répondit pas. + +--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne te donnerais pas à un homme +qui ne serait point honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à ce +que tu vives en grande dame. Vilbertin est mon ami d'enfance..... + +--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin! Consommons vite le +sacrifice, ô mon Dieu! car l'autre prétendant qui suivrait serait +peut-être pire encore. + +Son désespoir s'armait d'ironie. + +--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... comme toujours, mon +enfant? murmura madame D'Aucheron, avec l'accent de la prière.... + +--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi donc au plus haut +enchérisseur, répliqua Léontine en les regardant avec fierté. + +Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante réplique et courbèrent +le front, à leur tour, sous le regard étincelant de la jeune fille. + +--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien promis, reprit +D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il allait dire les avares--quand +ils aiment, c'est une fureur, une folie..... + +--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira; répliqua Léontine, vous me +trouverez toujours soumise. + +Elle songeait maintenant au secret de sa mère et cela lui donnait +l'esprit d'abnégation. Elle se retira. Quand elle fut sortie, monsieur +D'Aucheron dit à sa femme. + +--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que nous le supposions. + + + + + XX + + +L'amour du notaire pour Léontine allait en grandissant de jour en jour. +Les passions qui s'éveillent tard gagnent en intensité ce qu'elles ont +perdu en durée. Il lui tardait de se jeter aux genoux de cette enfant +pour lui demander pardon d'avoir osé l'aimer, pour la supplier d'avoir +pitié de lui. Il serait assez éloquent pour l'attendrir. On ne résiste +pas à un amour comme le sien. Il crut bon, toutefois, de mettre +mademoiselle Ida Villor dans ses intérêts. Il la savait l'intime amie de +Léontine. Il quitta donc son bureau et se rendit chez madame Villor. On +le reçut cordialement. Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre à +mademoiselle Ida qu'elle et sa mère lui devait un peu de reconnaissance. +Six mois de loyer, c'était quelque chose..... Il ne demandait rien, en +retour, si non un léger service, une parole seulement. Parler, c'est +facile et ça ne coûte pas cher... Il faudrait voir mademoiselle Léontine +et lui dire, sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon coeur, lui +Vilbertin, qu'il rendrait certainement une femme heureuse..... qu'il +était riche, avec cela pas égoïste comme il y en avait tant...... qu'il +n'était pas sans pitié pour les pauvres; au contraire. Ida le remercia +avec effusion de ce qu'il faisait si généreusement pour elle et sa mère, +mais elle lui rappela que Rodolphe était son cousin à elle, presque son +frère, et qu'elle ne pouvait pas détacher de lui la seule femme qu'il +eut jamais aimée.... c'eût été une trahison. + +Le notaire, dans son aveuglement, avait oublié que Rodolphe était le +cousin d'Ida. Il s'en revint tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait +plus à faire des remises de loyer.... Il cherchait un moyen de se +venger. Les âmes basses ne manient bien que cette arme: la vengeance. +Elle est à la portée de tous les lâches. + +Quand il fut dans son étude il rédigea cette affiche originale: + + GENS PAUVRES + + Un philanthrope Vous offre un logement gratis Pour l'année + prochaine. Allez au No. 444 rue Richelieu. + +Il paya quelques centins pour faire coller cette affiche sur les murs de +la porte St. Jean, dans l'escalier de la rue Buade, à la salle Jacques +Cartier, et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise +du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient et se sentaient pris de +curiosité. + +Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron. Mademoiselle Léontine ne +recevait point: elle était souffrante. + +Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute de feu, mais dans le +style du parfait notaire, et la fit porter à l'objet de sa passion. Il +demandait une réponse et se mourait en l'attendant. La réponse ne vint +pas.... la mort non plus. + +Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, cette adorable créature +dont il raffolait. Il se jeta à ses genoux. Il avait vu quelque part, au +théâtre peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions. Il +voulut lui embrasser les mains, il ne réussit qu'à effleurer le velours +de sa robe. C'était déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au +secours. + +--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, et sa voix rauque +avait des pleurs de lubricité... Je suis riche et ma fortune est à vos +pieds. Pour vous je donnerais la terre entière, si je la possédais; je +donnerais toutes les félicités du ciel. + +--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui s'était tout à coup décidée +à rire de cette étrange passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a +rien comme le rire pour tuer l'amour. + +--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et je n'en voudrais pas +d'autre, continua-t-il..... Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre +jour, je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a poursuivi partout, la +nuit, le jour, au travail, à la promenade, toujours, toujours! Je +voulais vous oublier d'abord: je pensais bien que vous ne m'aimeriez +pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. Vous en aimiez un autre! Vous étiez +promise... Je me faisais toutes les objections. Je savais que j'étais +fou. Et cependant c'était inutile, je ne pouvais éteindre cette flamme +étrange. Je me délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours pas +m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je, m'empêcher de songer à +elle? + +Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau, plus riche! plus +renommé! Mais mon amour suppléera à tout ce qui me manque; daignez, ô +daignez m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué des maris. Vos +moindres désirs seront pour moi des ordres; je ne vivrai que pour vous. +Vous puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos pauvres que vous +aimez tant! Vous leur donnerez tout ce que vous ne voudrez pas garder +pour vous même... quel besoin aurai-je des biens et des richesses, moi, +quand je vous posséderai? Vous serez tout mon bien, toute ma vie, toute +ma richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous attendrir. + +Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui retentit dans les quatre +coins du salon, et s'essuya le front avec son mouchoir. + +Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette éloquence de notaire. + +--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air sardonique, je vous +pardonne. + +Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu tombé. Seulement il +avait dans les paupières des éclairs de chaleur qui indiquaient un +orage. Il acheva par où il eût dû commencer. + +--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je sollicitais votre main. + +--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux; vous menacez mes parents +de toutes sortes de malheurs si je résiste à vos instances. + +--Je vous aime tant que je ne reculerai devant rien pour vous +obtenir.... + +--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est vous même. + +--C'est vous, mais parce que vous devez être à moi. N'est-ce pas +toujours ainsi? + +Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre qu'elle ne pouvait pas +décemment rompre avec l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle +passerait pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne point se marier; +cependant s'il fallait faire cet acte de dévoûment pour sauver ceux qui +avaient eu soin de son enfance, elle se sentait capable de le faire. +Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de prendre une femme +incapable de l'aimer. Elle ne serait que sa servante dans sa maison, car +une femme qui n'aime point son mari ne fait plus dans sa maison que le +rôle d'une servante. + +Léontine venait d'échapper à une union détestable, mais ce n'était que +pour subir une humiliation plus profonde, et pour accomplir un sacrifice +plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc point pitié d'elle. +Cette fois il n'y aurait plus de délai. L'épée était suspendue par un +fil sur la tête de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et le +fil se romprait. + +Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se consommer la ruine des +D'Aucheron plutôt que son malheur à elle?... Ah! si comme elle le +croyait, il n'y avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille de +madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de laisser faire les événements, +de se tenir à l'écart.... Elle avait assez souffert, déjà, pour payer +les faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était plus cela. +Madame D'Aucheron était sa mère.... Elle l'avait avoué à Sougraine.... +Ce ne pouvait pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge? Pour se +débarrasser des importunités de l'Indien, peut-être. Qui sait? Oh! si +elle savait! si elle pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux +pieds de sa mère et de lui demander la vérité, toute la vérité, si +affreuse qu'elle pût être. Mais quelle honte pour sa mère! Non, ce +serait trop cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait cela. + + + + + XXI + + +La Longue chevelure s'était plu à voir mademoiselle D'Aucheron et à +causer avec elle. Rien ne le charmait comme la fraîcheur de sa voix, la +naïveté de son esprit, l'éclat de son oeil noir. Il gémissait avec elle +car il avait souffert aussi lui, et ceux-là seuls savent compatir aux +douleurs des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il avait voulu +s'assurer qu'elle aimait toujours le jeune docteur et qu'elle n'aimerait +jamais que lui. Alors il revint trouver l'Abénaqui. Il l'avait averti +qu'il le reverrait bientôt. + +--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille n'aime pas le ministre. + +--Cela ne fait rien. + +--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune médecin. + +--Cela se peut bien.... + +--Sougraine, si tu tiens à ta tête tu vas donner ta fille à celui +qu'elle aime. + +La Langue muette fit un bond, regarda la Longue chevelure avec terreur +et dit en suppliant: + +--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour forcer Sougraine à rompre +une union qui va faire sa fille riche... et heureuse.... + +--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin. + +--C'est que, vois-tu, le mariage est décidé. Tout est arrangé.... Le +ministre se fâchera. On ne sait pas ce qu'il peut faire.... + +--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne m'obéis point.... + + + + + XXII + + +Le directeur de mademoiselle Léontine fit une visite au notaire +Vilbertin. Il fut très bien accueilli. On parla politique, religion, +instruction, entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne volonté. +Rarement il se montrait si loquace. Il était probablement heureux; on +est aimable envers tout le monde quand on est heureux. L'abbé lui +demanda, en se levant pour prendre congé, s'il était vrai qu'il allait +bientôt épouser une jeune et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie, +n'osa pas nier. + +--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous apporte son amour, lui +dit-il avec intention. + +Le notaire eut un soupçon et répondit froidement: + +--Quand on se marie c'est signe que l'on aime. + +L'abbé lui fit observer que malheureusement le contraire arrivait +quelquefois et qu'alors la bénédiction divine ne descendait pas sur ces +mariages. Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, des +reproches. + +--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je suppose que vous êtes +aimé.... + +Et il continuait à faire une peinture redoutable des tortures de toutes +sortes qui sont réservées à ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis. + +Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien qu'il disait vrai et +c'était pour cela qu'il souffrait de l'entendre.... Peu à peu et +graduellement le prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce +projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son bonheur à lui, au +nom de la paix et de la félicité de cette jeune fille qui s'immolait par +dévouement filial... + +--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit froidement le notaire, +cela vous aurait ménagé du temps, et à moi aussi. + +Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire. A la vérité il ne +savait pas du tout ce qu'il écrivait. Il voulait faire comprendre à son +visiteur qu'il ne faisait aucun cas de ses observations. + +--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles affiches à rédiger, je +lui demande mille pardons et me retire, dit malicieusement l'abbé en +sortant. + +Le notaire lui lança un regard foudroyant. + +--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils donc? est-ce qu'on va +les déranger dans leurs douce solitude?... Ils veulent tout régenter. +Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître et mourir sans +eux... et surtout qu'on, peut se marier sans leur consentement. Quand +donc aurons-nous l'esprit de nos cousins de France et surtout leur +courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne nous excitons +pas trop, mon petit ami, tu sais que le sang te monte au cerveau, et +c'est dangereux. L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le temps +de faire le plongeon. Qui peut dire après tout ce qui nous attend +là-bas, dans cette maudite tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous +enseignent de Dieu et de la religion, les prêtres!..... Voyons! j'ai +trop d'esprit pour perdre mon temps à scruter ces mystères. Et puis le +bon Dieu aura pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice. +Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? Au bout la fin! soyons +homme; pas de crainte chimérique, pas de courbettes. Renoncer à mon +amour! renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille que je vois +dans mes rêves, que je désire de toutes les ardeurs de mon âme, oh! il +est fou!..... Il ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon coeur +qui se reposait depuis longtemps ne s'est pas réveillé pour rien. Je le +sens battre, je le sens brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et l'on +veut que tout cela se refroidisse soudain, que tout cela se taise et +meure sans retour! Allons donc! je suis plein de vie, et je veux aimer, +et je veux jouir des délices de l'amour, et je briserai tout ceux qui me +feront obstacle.... Je me moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard +et d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux me plonger dans un +océan de voluptés, je veux mourir d'ivresse! + +Après cette élucubration érotique le notaire se baigna le front dans +l'eau glacée. Il avait toujours peur de l'apoplexie. + +L'allusion qu'avait faite en partant le jeune abbé n'avait pas, comme on +le voit, manqué son effet. + +Les passants lurent cette affiche singulière qui promettait un logement +pour rien. Plusieurs rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que +c'était un truc de la charité. La charité fait souvent le bien comme la +haine, le mal, en se cachant. Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu. +On pouvait toujours voir. + +Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire et comprit que c'était +une mystification. Ida devina d'où le coup partait. Rodolphe alla en +parler à Duplessis le vieil instituteur. A chaque instant on entendait +monter, puis frapper à la porte. On voulait voir ce logement. Il ne +manque pas de gens qui seraient heureux d'être hébergés gratis...... +C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers. La maison +toujours ouverte, faisait entrer le vent et le froid. On gelait. La +malade empirait. Réellement il y avait une persécution atroce. + +Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait un conseil: + +--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes jeune, courez l'écrire. + +--Qu'est-ce donc? + +--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin, rue du Palais. + +Rodolphe courut dans tous les coins de la ville où les malheureuses +affiches avaient été placardées et fit la correction suggérée par le +professeur. + +La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire. Ce fut une +véritable avalanche. Le notaire ahuri donnait à tous les diables les +malencontreux qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas écrit sur +l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien qu'il n'avait pas mis +cela... Au reste, il affirmait qu'il n'était pas l'auteur de cette +annonce ridicule. Les gens venaient, venaient toujours comme en +procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, on se pressait, on se +bousculait pour entrer, on criait du dehors, on se réservait un petit +coin, n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre avec son poing +fermé, ordonnait de sortir, menaçait d'appeler la police... Jamais de sa +vie il n'avait éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à tout le +monde... surtout à cette famille Villor qu'il gardait par charité dans +cette excellente maison dont il aurait pu tirer un bon profit. + +Il se vit dans l'obligation de fermer son étude pendant quelques jours. +L'idée lui vint d'aller relire son placard pour voir si l'on était +justifiable de venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction +quand il lut: Adressez-vous au notaire Vilbertin, rue du Palais. + +--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin, pensa-t-il... le neveu de +la Villor. Gredin, va! tu me le paieras. + +Il donna quelques sous à un gamin pour faire déchirer toutes ces +affiches. Afin de calmer un peu son esprit irrité, il se mit à songer à +son prochain mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve de +volupté que lui apportait le souvenir de Léontine. Il se grisait de +folles espérances comme d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout +son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il aurait pu +dépenser dans les jouissances exquises de l'amour. Comme il passait +vis-à-vis l'école des frères, il vit quelques personnes entrer dans +l'église du faubourg St. Jean. + +--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il pas mieux travailler que +de venir pleurnicher devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait tant +de pauvres! Les protestants prient moins et travaillent plus, aussi, +comme ils font de l'argent!... Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est +elle! et une étrange émotion serra sa poitrine. + +Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église. + +Les riches, les heureux de la terre sentent peu, sans doute, le besoin +de prier. La prière, c'est la supplication, c'est l'humiliation dans la +poussière; les malheureux seuls savent bien prier. C'est à eux aussi que +la bonté divine se manifeste davantage. + +Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait un charme inconnu +maintenant. Ce n'est pas Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel +et impie, c'était une ivresse toute charnelle. Il s'assit dans un banc, +en arrière de l'église, et après avoir porté des regards sceptiques sur +les tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues dorées rangées +autour de l'abside, sur la lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme +une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à genoux devant l'autel +et se mit à penser: + +--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon Dieu ne s'enferme pas +comme un bijou dans une boîte dorée..... + +Il se disait encore: + +--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai pas l'intention +d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma faute, à moi, si je n'ai point la foi. + +Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent par la main. + +--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné la vie sans ma +permission. + +Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent point la vérité, se +complaisent dans l'ignorance, et ne veulent pas être troublées dans leur +fausse quiétude.... Elles ne savent pas que Dieu se révèle aux humbles +et qu'il se cache aux orgueilleux. La religion du Christ étant une +religion d'amour et d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on +arrive à la connaître. + +Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se précipita à genoux et se +cacha le visage dans ses mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui +glissaient sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait dans +son coeur. Quand elle passa près de lui, il la regarda furtivement. + +--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, j'espère qu'elle m'a vu.... +Elle va me croire dévot..... C'est une bonne idée que j'ai eue là... + +Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme il en approchait, +Rodolphe débouchait de la rue Ste Marie, et les deux jeunes gens se +donnèrent une poignée de main longue et forte qui fut comme un serrement +de tenailles pour l'âme du notaire. Il ralentit le pas, car il ne +voulait point être vu. Nulle situation n'est pénible comme celle d'un +amoureux qui se trouve en présence de l'objet de son amour et d'un rival +fortuné. + +Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St Raymond. Il allait emmener +sa tante et sa cousine. Il vivraient tous trois ensemble. La tante était +mieux; elle pouvait supporter le voyage. Léontine savait déjà le projet +du jeune homme. Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir seule, +abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle aimait le plus au monde, +mais qu'elle irait les voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils +viendraient eux aussi; ils viendraient souvent, le chemin de fer serait +construit bientôt; ce serait facile. + + + + + XXIII + + +Dans le même temps Sougraine entrait chez monsieur Le Pêcheur. + +--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur le ministre, dit-il après +les salutations d'usage, eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette te +l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, et il a décidé que +mademoiselle Léontine donnerait sa fortune et sa main au docteur +Rodolphe. + +--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées, répliqua le +ministre. Sais-tu que le métier que tu fais peut te conduire en prison. +On appelle cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais c'est un vol. + +--L'Indien fait payer un grand service, voilà tout, il n'y a rien de +blâmable en cela, monsieur le ministre.... Il aurait pu te faire épouser +une jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans lui, c'est ton +affaire. Je viens te déclarer que tu ne l'auras point. + +Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à perdre patience. + +L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit. + +--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant. Le ministre et +l'indien ne naviguent plus dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne +maintenant. + +L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y avait pas à reculer; le +sioux aux longs cheveux n'entendait pas badinage, et il ne fallait point +s'exposer à être livré à la justice des hommes. + +Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine que ses visites étaient trop +fréquentes, cela semblait inexplicable aux gens de la maison. + +--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine; il a le couteau sur la +gorge; il est reconnu.... + +--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en pâlissant.... + +Une peur effroyable s'emparait d'elle.... + +--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, car celui qui sait +notre secret le gardera bien, mais à une condition.... + +--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition? demanda fièvreusement +la pauvre femme. + +--C'est la Longue chevelure..... + +--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien. + +--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole est irrévocable. +Mais..... + +--Quelle condition met-il à son silence? + +--Le mariage de notre fille avec le docteur Rodolphe. + +--Le mariage de notre fille!..... notre.... + +Elle ne savait plus que dire, avait envie de défaire ce qu'elle avait +fait, de jurer que Léontine n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait +rien après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans sa +maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... qu'on lui avait dit +que c'était un garçon.... Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux +voulait ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... Il +pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, prenez-le, car +c'est un ravisseur de jeunes filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un +meurtrier! Il ne l'était point..... mais les apparences seraient contre +lui... Sougraine, pour se venger crierait à son tour: Voici Elmire +Audet, mon ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette belle dame +qui se promène avec un magnifique attelage, chaque jour, dans les rues +de Québec. C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur! + +Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé une pareille terreur. Elle se +sentait devenir folle. Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon +Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?.... + +--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, courage! prudence! rien +n'est perdu.... + +--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la fortune que Vilbertin nous +promettait!... Vilbertin allait épouser Léontine. Il est riche, +Vilbertin, très riche! Il aime notre fille à la folie... il donnerait +toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, il a juré qu'il l'aurait. +Tout est arrangé, conclu. Léontine a consenti..... Et puis les affaires +vont mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous abandonne nous +sommes perdus.... Nous lui devons beaucoup à ce gros notaire que vous +avez vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le malheureux bal!.... +Et s'il épouse notre fille, le notaire, il nous fait remise complète de +ce que nous lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous ruine; +il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle affreuse situation! qui donc +nous tirera de cet horrible abîme? + +--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, répondit Sougraine, +lentement, scandant chaque mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et +toi? + +Madame D'Aucheron eut un frémissement. Non! elle le voyait bien, il n'y +avait pas à lutter. Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La +richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, mais la vie, ce sont +des biens qui ne se paient ni ne se remplacent. La fortune perdue se +retrouve quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!.... + +Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait à ses oreilles comme un +glas des morts. Cela voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus de +vêtements magnifiques, plus de brillants équipages, plus de serviteurs! +Ruinés, les D'Aucheron, ruinés! Comme leurs amis en feraient des gorges +chaudes! Ce sont toujours les amis qui s'amusent le plus de nos +infortunes. Quand ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les +D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour. On ne se rangerait +plus pour les laisser passer. On n'écrirait plus leur nom avec une +apostrophe et un grand A. Et puis comment expliquerait-on leur éclat +d'un jour suivi d'une aussi horrible obscurité?... Voilà donc comme vont +les choses de la vie! Des songes vermeils et des réveils épouvantables, +des coups de soleil et des bourrasques terribles. + +Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention de la Longue +chevelure dans leurs affaires? N'était-ce pas un accès de folie qu'elle +avait tout à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que tout cela se +dissiperait tout à l'heure, comme un nuage emporté par le vent, et que +le calme reviendrait. C'était peut-être une fantaisie de Sougraine pour +l'effrayer. Il en était bien capable. Elle verrait le beau sioux et lui +ferait entendre raison. Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se +jetterait à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes d'une +femme? Mais comment annoncer la chose à monsieur D'Aucheron? Il ne +voudrait rien entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement +d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant il faudrait le +convaincre..... + +Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa devant une image de la +Ste Vierge au pied de la croix, mais elle ne comprit rien à la douleur +de cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, et ne songea +même pas à lui demander le secours divin qui n'est jamais refusé aux +âmes souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques entretiens, +et ne cherchait ses consolations que dans les frivolités du monde. Le +monde allait lui manquer et elle se trouverait seule avec elle-même: ce +serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais à ceux qui l'invoquent, et +c'est pourquoi les hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances +qui cherchent un refuge dans la mort. + +Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de laisser Rodolphe et le +bonheur rayonnait encore dans son coeur. Elle voulait parler de la mère +Audet, sa grand'mère peut-être, à madame D'Aucheron, et elle éprouvait +un serrement de coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète, +d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant il le fallait bien. + +--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la bonne vieille que monsieur +Duplessis a amenée souper ici l'autre jour? + +--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait tâché de se remettre un peu +et de faire disparaître les traces de ses dernières larmes. + +--On vient de la renvoyer dans sa paroisse. + +--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise. + +--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller mourir avec les siens. + +--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se porte à merveille +maintenant que son garçon est revenu et qu'il lui a témoigné le désir de +ne plus se séparer d'elle. + +--Son garçon est revenu? oh! il est revenu? quand cela? + +--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la bonne vieille. +Croiriez-vous qu'elle pleurait en nous disant adieu?.... Ces pauvres +gens, comme ils exagèrent le bien qu'on leur fait! + +--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au huitième portage? + +--Au huitième portage? qu'est-ce que cela veut dire? + +Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait lâché un mot de trop..... + +--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au huitième portage.... je +ne sais pas ce que c'est. + +Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron était bien la fille de +la mère Audet.... mais elle, était-elle vraiment la fille de madame +D'Aucheron?..... Pourquoi alors l'hospice des enfants trouvés? Ah! +pourquoi?.... sa candeur se troublait; cette question était pleine +d'épouvantement. + +--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron avec des airs câlins, +j'ai à t'annoncer une chose qui va faire battre de joie ton petit coeur. + +--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant.... vous le savez bien. + +--Ces enfants, comme ils se découragent vite! on dirait qu'ils n'ont pas +l'avenir pour eux.... Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans +pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de mère.... et si j'ai +contrarié tes desseins et tes voeux c'était pour avoir la paix avec mon +mari. Une femme doit obéir aux volontés de son époux... Cependant, après +des réflexions profondes, j'ai compris que je devais te protéger. La +fortune, les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute et cela rend +la vie attrayante; mais quand il faut acheter ces divers biens au prix +du bonheur de son enfant, une mère a raison de se dresser devant la +volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi, mais épargne +l'innocente créature qui nous a voué ses plus pures affections.... + +Léontine, pendant ce préambule prétentieux, éprouvait de curieuses +sensations: des rayons d'espoir traversaient les ténèbres de son âme +comme des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques, le ciel +obscur, puis des craintes, des appréhensions suivaient. Elle était +assaillie de mille sentiments divers, mais elle eut une joie intense, +elle poussa un cri de surprise lorsque sa mère ajouta: + +--Moi je désire que tu donnes ta main à celui qui possède ton coeur. +Aimes-tu toujours monsieur Rodolphe? + +--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu me rends heureuse. + +Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle avait eu quelque +grande douleur. Chose singulière les larmes sont la plus haute +expression du bonheur et le rire la plus grande preuve du plus profond +désespoir. + +--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame D'Aucheron, je fais un +grand sacrifice, mais n'importe, tu seras heureuse, je ne désire rien de +plus. Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres.... comme les pauvres +que tu vas visiter avec tant d'amour,.... mais tu seras heureuse, +toi..... Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas, dans ton +humble maison, au milieu des champs... Ah! je n'ai plus d'ambition..... +oui j'en ai une: l'ambition de faire ton bonheur..... + +Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa avec une +inexprimable effusion. + + + + + XXIV + + +D'Aucheron avait dû se rendre auprès de monsieur Le Pêcheur pour lui +déclarer que des raisons d'une extrême gravité le forçaient à décliner +l'honneur de l'avoir pour gendre. Il en était extrêmement mortifié et ne +s'en consolerait point. Il avait tant caressé cette espérance: avoir +dans sa famille, dans sa maison, un homme politique, un membre du +cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait en rompant ce mariage et ne se +faisait point illusion. + +Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec une affabilité toute +particulière, prit un air digne. Lui aussi il voyait tomber ses +illusions. Il ne put s'empêcher de songer à l'indien. Ce maudit sauvage +était-il donc réellement pour quelque chose dans le désagrément qui lui +arrivait? Il faudrait éclaircir ce mystère et.... gare à lui!... il lui +apprendrait à ne pas se mêler des affaires des autres... + +Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale et dissiper l'essaim de +ses pensées noires. Il rencontra un ami qui lui dit à brûle pourpoint: + +--A quand ton mariage? + +--Va au diable avec tes questions indiscrètes! pensa-t-il. + +Il en rencontra un autre qui lui apprit que la belle mademoiselle +D'Aucheron épousait le notaire Vilbertin. Un mariage d'intérêt..... + +Il devint blême et une sourde colère gronda dans son âme. + +--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-là? demanda-t-il en tremblant. + +L'ami ne remarqua pas son émotion et répondit. + +--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa fille pour sauver sa +fortune. Il a des relations d'affaire très intimes avec le notaire..... + +L'Honorable monsieur Le Pêcheur continua sa promenade la tête basse, +l'esprit très préoccupé. Il s'expliquait la volte-face exécutée si +prestement par D'Aucheron, et se consolait en songeant que la capture +n'eut pas été alors excessivement importante. Mais il aperçut le notaire +qui venait avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses +aiguillons dans le coeur. + +--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on me prie d'évacuer la +place, grommela-t-il? ce n'est pas flatteur pour moi,.... un +ministre!.... Et toi, face jaune, te voilà encore sur mon chemin, +ajouta-t-il, en pensant à l'indien, es-tu donc mon mauvais génie?..... +Tu viens à moi, mon mariage s'arrange; tu t'éloignes pour en aborder un +autre, mon mariage se rompt et ma future passe dans les bras de cet +autre.... Il y a du diable là-dessous: Es-tu sorcier?..... Il faut que +je te déniche, mon hibou de mauvais augure!..... + +Ils passèrent près de lui et le saluèrent en souriant.... + + + + + XXV + + +Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus gai et l'esprit plus +alerte que le jour où madame son épouse, pressée par Sougraine, promit +de donner sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait vu de nouveau +son ami Vilbertin qui s'était montré fort accommodant, généreux même. +Les affaires allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement +scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre qui ne serait +peut-être plus rien demain. Ce qu'il fallait avant tout, c'était de +l'argent. Les honneurs qui ne rapportent rien deviennent un embarras. Il +était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la possession d'une fille +pauvre. Elle était belle, c'est vrai, mais il n'en manque pas de belles +filles à Québec. + +Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. En tenait-elle +encore pour monsieur Le Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas +d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne comprend pas les affaires +comme un homme. Les combinaisons du coeur la touchent plus que les +calculs de l'esprit. + +--Notre gendre agit royalement, commença D'Aucheron. Il m'a donné un +fameux coup d'épaule. + +--Notre gendre? demanda ingénument madame D'Aucheron, lequel? + +--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, nous n'en aurons jamais qu'un +seul... Vilbertin, le brave notaire Vilbertin. + +Madame D'Aucheron ne savait trop comment engager cette dernière lutte, +la plus terrible de toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait +tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires et sa fortune entière, +au caprice, à l'inclination d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas +reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque chose de plus important +qu'une fortune et une réputation d'habileté en affaires........ quelque +chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle ne savait que trop, +elle, la malheureuse femme. + +--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément, commença-t-elle, et +j'ai des remords, oui des remords qui me rongent le coeur. + +D'Aucheron craignit une révélation mortelle. Quelquefois cela arrive +qu'une femme bourrelée de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce +fut en tremblant qu'il demanda: + +--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?... + +--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle change à vue d'oeil, mon +mari; la voilà pâle comme une morte.... + +--Le mariage la ramènera, ma chère femme. + +--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, toujours. + +--Comment, pas le mariage avec le notaire Vilbertin? que veux-tu dire? +je ne te comprends plus.... + +--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la voir se donner ainsi +pour nous plaire à un homme qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être +si heureuse avec son Rodolphe? + +--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron, qui s'emportait.... +est-ce que tu perds la tête? + +--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?.... + +--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, cette petite fille du +hasard!... Crois-tu que nous l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite +pour rien, ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait un peu +fort. Tu peux en prendre ton parti, cette fois, c'est irrévocablement +déterminé. Vilbertin la veut, il l'aura. + +--Tu la vends? + +--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde c'est pour vous conserver +votre superbe demeure, vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux, +vos habits magnifiques, que je la vends, comme vous dites. + +--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, des voitures, des +chevaux, une superbe demeure, je n'en veux plus!.... + +D'Aucheron fut tellement étonné de cette réplique qu'il resta muet +pendant une minute... + +--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui parlez ainsi, madame? + +--Oui, monsieur, c'est moi. + +--Vous êtes folle. + +--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez suite à vos projets. + +--Rien au monde ne me fera changer d'avis... + +--Si je vous disais que des malheurs plus grands que ceux que vous +redoutez tomberont sur nous si vous ne m'écoutez point.... + +--D'Aucheron éclata de rire, cette fois. + +--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! est-ce que je suis un enfant +qu'on effraie avec des menaces ridicules. + +--Mon mari, je t'en supplie! continua madame D'Aucheron. + +Elle avait une expression singulièrement touchante. Sa figure se +transformait. Ses mains jointes se serraient convulsivement. + +--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il. + +Elle tomba à ses genoux..... + +--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour de toi! oui, pour +l'amour de toi! + +--Mais, malheureuse, c'est ma ruine... + +--Nous vivrons bien quand même.... Dieu qui donne aux petits oiseaux +leur nourriture. + +--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La première fois de ta vie. +Mieux vaut tard que jamais..... Et tu crois, comme cela, que Dieu qui +donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite qu'est-ce que +c'est?.... fit-il en se moquant. + +--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à genoux, ne ris point, je suis +horriblement malheureuse..... + +--Elle est folle, pensa-t-il tout haut. + +--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... je t'en supplie, +écoute-moi. Tu sais bien que je t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que +du bonheur ensemble, continuons à vivre heureux. Pour cela nous n'avons +besoin que d'une chose: la santé, la santé pour travailler. Je +travaillerai tant que tu voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le +travail ne me coûte pas; non il ne me coûte pas. Tu sais bien que je ne +suis pas une paresseuse.... C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais +c'était quand je croyais pouvoir me donner ces mille choses de la +vanité, sans te gêner dans tes spéculations..... + +--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais cet argent que tu +dépensais si bien.... + +--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le savais bien; mais je me +disais: il est habile mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un +coup de dé.... + +--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai tiré et j'ai gagné.... +C'est le mariage de Léontine avec Vilbertin. Entends-tu?.... + +--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne peut se faire, +cria-t-elle en se tordant les bras... s'il se fait, je disparaîtrai; tu +me reverras jamais... + +D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner qu'il y avait là +quelque chose d'extraordinaire.... + +--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me cache un secret. + +Puis il ajouta tout haut: + +--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de la position que tu +viens de prendre à l'égard de Léontine et de Vilbertin.... + +--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... je l'aime trop pour +supporter plus longtemps cette pensée.... et je sens en moi l'idée d'un +grand devoir à remplir. + +--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et il sortit, la laissant +seule à genoux sur le parquet. + + + + + XXVI + + +Ce fut un beau moment pour Rodolphe que celui où, des lèvres mêmes de +Léontine, il apprit que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir +leur était encore permis. Ils renouèrent le fil brisé de leurs doux +projets, refirent leur retraite paisible et chaste avec les oiseaux +chanteurs et les arbres fleuris, s'abandonnèrent à toutes les délices +nouvelles qui reviennent en foule, comme un essaim de bourdonnantes +abeilles, au coeur qui se reprend à croire et à espérer, après un deuil +qui devait être éternel. + +Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa paroisse d'adoption. Le +village où l'on demeure, c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus +que tous les autres, comme on aime plus que tous les autres, aussi, le +pays où l'on est né. + +Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine. + +Vilbertin s'était souvent informé de la santé de madame Villor, et quand +il apprit son départ pour St. Raymond, il en témoigna beaucoup de +plaisir, disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air pur des +champs ne manquerait pas d'avoir sur elle un effet merveilleux. Il loua +son logement aussitôt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait +bien la sottise qu'il avait faite dans un moment d'erreur. Il avait mal +calculé. Le secours n'était pas venu de ce côté-là. Enfin tout allait +pour le mieux maintenant. + +Il était assis, les jambes allongées, les bras derrière la tête, +repassant, avec un raffinement de satisfaction, les derniers incidents +de sa vie, et surtout les dernières phases si nouvelles et si pleines +d'agréables surprises..... Il fumait un cigare, et des meilleurs..... Il +faisait des folies tant il était heureux. Il regardait la fumée bleue +qui montait en orbes odorantes vers le plafond noirci par le temps et la +poussière, et pensait: + +--Il y a des hommes dont les espérances s'envolent et se dissipent comme +cette ondoyante fumée. Je les plains. Des maladroits, des malchanceux, +des sots, des gens nés sous une mauvaise étoile!... Elle brille mon +étoile, à moi.... Elle vaut l'étoile des mages. + +Un coup fut frappé à la porte. + +--Allons quel malvenu me dérange ainsi dans mes rêveries? + +Il eut envie de ne pas répondre. On frappa de nouveau. Il opéra un +demi-tour et se trouva convenablement placé devant son écritoire, tel +que doit être un notaire sérieux, et cria: + +--Entrez! + +Sougraine parut. + +--On ne te dérange pas trop, j'espère, monsieur le notaire? fit-il en +saluant. + +--Non, non, répondit Vilbertin, qui pensait tout le contraire. + +C'est la coutume, on ment pour ne pas être impoli. + +--L'indien vient pour une affaire sérieuse, qui concerne monsieur le +notaire. + +--Alors explique-toi. + +--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron? + +--De quel droit me poses-tu ces questions? + +--La chose n'est pas inutile... + +--Je n'ai pas de temps à perdre, mon ami, va droit au but et sois +convenable. + +--L'indien sait ce qu'il fait, il est prêt à se retirer, mais tu aurais +lieu de te repentir de ton impatience. + +--Que me veux-tu? + +--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron? + +--Eh bien! oui. Après? + +--Tu espères l'épouser? + +--Oui! + +--Tu ne l'épouseras pas. + +--Le notaire éclata de rire. + +--Est-ce toi, prophète de malheur, qui m'empêcheras de l'épouser? + +--C'est un homme plus fort que nous deux. + +--Qui? + +--La Longue chevelure. + +--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert de diamants que j'ai +vu au bal de madame D'Aucheron? + +--Celui-là même. + +-Mais comment cet étranger peut-il disposer de la main de mademoiselle +D'Aucheron? + +--La Langue muette ne peut pas répondre à cette question, mais il +affirme que tant que la Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin +n'épousera point mademoiselle D'Aucheron. C'est le docteur Rodolphe qui +aura la jeune beauté que ton coeur désire. + +La jalousie brûla comme un fer rouge le coeur voluptueux du notaire et +un éclat sinistre fit étinceler ses yeux. + +--Le diable m'emportera, s'écria-t-il, avant qu'un autre possède cette +femme qui m'est promise. + +--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-être, mais, à coup sûr, tu +ne l'auras point..... + +--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce drôle-là, va s'immiscer +plus longtemps dans mes affaires. Il va voir ce que peut un homme que +l'amour influence et que le sentiment de la conservation dirige.... Mais +si tu me trompes, toi, tu me le paieras cher.....O mes rêves d'or! +fit-il en soupirant, en aparté, ô mes suaves espérances! ô mes divines +amours! + +Il faisait le fanfaron, mais il était effrayé. Peu accoutumé à la lutte, +il s'irritait d'être forcé de descendre dans l'arène. Sa défense à lui, +comme ses moyens d'attaque, c'était l'argent. Son coeur saignait un peu +sans doute quand il fallait déposer en holocauste, sur l'autel de +quelque dieu puissant, d'adorables pièces d'or; mais le sacrifice +n'était jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances faisaient +oublier les déchirements qu'elles avaient coûtés. Ce riche sioux se +moquerait sans doute des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait +pas songer à le vaincre avec cette arme pourtant triomphante. + +--Que faut-il donc faire? demanda-t-il à Sougraine. + +--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve quelque chose, lui, +l'indien sera bien aise et il agira. + +--Il faut que je voie la famille D'Aucheron d'abord. J'aimerais aussi à +rencontrer le siou. Peut-être, après tout, qu'il n'est pas si redoutable +que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en a déjà vu d'autres!.... + +Comme il se laissait emporter agréablement par ses pensées de +forfanterie, la Longue chevelure, après avoir frappé à la porte, entra +marchant d'un pas majestueux, les cheveux sur le cou, revêtu d'un riche +capot de loutre. + +--M. Vilbertin? fit-il. + +--C'est moi, monsieur, répondit le notaire, dont les pensées vaniteuses +s'envolèrent comme des flocons de neige sous la bourrasque.... + +La Longue chevelure salua aussi la Langue muette. + +--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que la Langue muette ne le +trompait pas, et que la Longue chevelure est un ami bien dangereux.... +pour nous deux.... + +Le notaire approcha un siège et pria le sioux de s'asseoir. Il était +devenu d'une exquise politesse, le notaire. + +--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance, dit-il, avec +le chef distingué qui nous a tant émerveillé l'autre soir, chez monsieur +D'Aucheron. + +--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous dire qu'une jeune +fille à laquelle je porte beaucoup d'intérêt, désire épouser un homme +qu'elle aime, comme la fleur du nénuphar aime le soleil qui baigne sa +corolle. Cette jeune fille vous la connaissez, c'est mademoiselle +D'Aucheron..... Vous la recherchez vous-même, je le sais, comme le +chasseur altéré recherche la fontaine d'eau vive. Elle vous estime et +vous respecte sans doute, mais elle ne vous aime point. Je vous supplie +d'être généreux et de l'oublier, comme le voyageur oublie l'ombre où il +s'est reposé. + +--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me parliez de la sorte. +Etes-vous envoyé par mademoiselle D'Aucheron ou par quelqu'un de sa +famille? + +--Je ne suis l'envoyé de personne et je n'obéis qu'à un sentiment de +compassion et d'humanité. + +--Alors permettez-moi de vous dire que je suis à un âge où l'on agit +d'ordinaire après des réflexions suffisantes. + +--Vous êtes à un âge où l'on fait des folies, parce que l'on en fait +toujours, et toujours en se croyant sage. + +--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes Rocheuses, vous +admettrez sans peine que vous jouez un rôle un peu singulier. Nous ne +sommes plus au moyen âge, et c'est en vain que vous voudriez imiter les +galants chevaliers qui galopaient, allant de château en château pour +défendre les belles châtelaines et s'en faire aimer. + +--Je ne suis qu'un père malheureux qui cherche depuis plus de vingt +neiges son enfant perdue. J'ai rencontré par hasard une jeune fille +remplie de charmes et de vertus. Elle est douce comme la gazelle. Un +malheur la menace comme la serre de l'épervier menace la fauvette, et je +m'efforce de la protéger. + +--Vous êtes vraiment généreux; elle vous devra de la reconnaissance.... +Mais laissez faire ce que vous ne pouvez empêcher. + +--J'empêcherai ce que je ne dois pas laisser faire, répondit la Longue +chevelure avec fermeté, puis il sortit. + +Quand il fut dehors le notaire dit à Sougraine: + +--Est-ce un complot? + +--Ce n'est pas un complot, répondit Sougraine, et l'indien donnerait +beaucoup pour voir cet homme loin.... bien loin.... + +--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin, cela ne me regarde +pas; arrangez-vous ensemble, moi je tiens à mon mariage. + +Il se remettait à peine de son émotion que madame D'Aucheron, survint à +son tour. Elle était plus pâle que d'habitude et l'on voyait, à ses yeux +rougis, qu'elle avait beaucoup pleuré. Le notaire la fit entrer dans son +bureau particulier, s'excusa auprès de l'indien et s'enferma avec elle. + +--Mon cher notaire, commença-t-elle--et sa main droite cherchait à +comprimer les battements de son coeur--mon cher notaire, il faut +renoncer à notre projet, notre doux projet....! Une force majeure.... +quelque chose d'inexplicable et de terrible est survenu qui nous force à +retirer notre parole.... Léontine ne peut point vous épouser. Mon cher +notaire, soyez indulgent: soyez bon comme toujours! Ce n'est point notre +faute à nous, non, je vous l'assure.... + +Le notaire l'écoutait tout ébahi. + +--Quel est ce mystère? dit-il à la fin.... Ma tête s'égare.... je +deviens fou, ma foi! c'est à devenir fou... l'Abénaqui arrive et me dit: +Vous ne vous marierez point. Le sioux le suit et me conjugue le même +verbe. Vous survenez et c'est encore la même chanson... Vous me direz +toujours bien pourquoi je n'épouserai votre fille, et pourquoi, dans ce +cas-là, je ne vous ruinerais point, et ne vous jetterais point sur le +pavé. + +Il était en fureur, le notaire, et ne pesait plus ses paroles.... + +--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous ainsi? ce n'est pas notre +faute, je vous l'ai dit; nous sommes sous un talon de fer.... + +--Et mon talon à moi, croyez vous que vous ne le trouverez pas dur? + +--Ce ne sera toujours que la ruine, répondit madame D'Aucheron, d'un air +résigné.... + +--Que la ruine! comme vous en prenez votre parti, remarqua le notaire de +plus en plus stupéfait..., l'autre chose qui vous menace est donc bien +redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il avec ironie. + +Pendant que le notaire et madame D'Aucheron échangeaient ainsi des +prières contre des imprécations, des supplications contre des moqueries, +un monsieur entra dans l'étude. + +--Le notaire est-il engagé? demanda-t-il à l'Indien. + +--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre, là.... + +Et il montrait du doigt la porte du petit bureau. + +--Ne le dérangeons pas, alors, fit le survenant. + +L'abénaqui pensait à part lui: + +--Ça va être drôle tout à l'heure. + +Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent bien longues à celui qui +attendait, la porte du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut. Elle +était bouleversée et ses yeux avaient quelque chose de vague, de hagard +à faire peur. + +--Vous ici madame? fit le dernier arrivé. + +C'était monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un pas en arrière et ne +répondit rien. + +--Vous avez voulu prendre les devants, madame, continua D'Aucheron, mais +vous n'arriverez pas plus vite pour cela.... Elle vous a supplié, sans +doute, de renoncer à la main de notre fille? demanda-t-il, en +s'adressant au notaire, n'allez pas l'écouter: elle divague. + +Le notaire poussa un soupir de soulagement comme un homme qui revient du +fond de l'eau. L'abénaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler +Léontine sa fille. + +--Il me semblait, répondit Vilbertin que tu ne pouvais pas renoncer aux +immenses avantages que t'assure mon mariage. + +--Jamais! répliqua fermement D'Aucheron. Est-ce que je me ruinerais pour +les caprices d'une femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le +veux.... Mais j'oublie que nous sommes en présence d'un étranger, +remarqua-t-il en faisant allusion à Sougraine, passons donc de l'autre +côté; nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette affaire.... + +--Il paraît, répondit Vilbertin, que cet indien n'est pas de trop. Il +est du complot; le siou aussi. Ils sont venus ici avant madame +D'Aucheron pour me sommer, s'il vous plaît, rien que cela! de renoncer à +mademoiselle Léontine.... Dis-moi donc ce qu'ils ont à voir, ces +individus-là, dans nos projets.... Y comprends-tu quelque chose? + +--Ces deux étrangers, ces deux sauvages sont venus te dire de renoncer à +la main de ma fille? + +--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer.... + +--Quelle insolence! quelle.... + +--Ce n'est pas cela, fit l'abénaqui, d'une voix étrangement douce, c'est +la nécessité.... une affreuse nécessité.... + +--Allez donc vous promener, avec vos nécessités, cria D'Aucheron qui +s'emportait... + +--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur de ton nom, et plus +que cela encore, continua l'abénaqui. + +--Tu mens. + +--L'indien dit la vérité.... Tout cela pourrait s'arranger pourtant, oui +tout cela pourrait s'arranger, et le mariage de monsieur Vilbertin +aurait lieu comme vous le désirez tous, si un homme s'éloignait. + +--Comment cela? quel est cet homme? demanda D'Aucheron. + +--C'est la Longue chevelure, répondit l'abénaqui. Il nous tient tous +sous son pied, et il nous peut tous écraser comme des vers de terre. + +--Quant à moi, continua D'Aucheron, je ne vois pas ce qu'il peut me +faire.... + +--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va! + +--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire, tout s'arrangerait? Il +n'y aurait plus d'obstacles à mon mariage?.... La paix de tout le monde +serait respectée? + +--Oui! s'écrièrent à la fois Sougraine et madame D'Aucheron. + +--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron, qu'un homme qui ne +nous connaît que depuis quelques jours, qui a passé toute sa vie loin de +nous, qui est parfaitement étranger à nos relations et à nos projets, +devienne tout à coup l'arbitre de nos destinées, nous oblige à faire ce +que nous ne voulons pas, et à nous désister de ce que nous voudrions +faire. Parlez donc, vous autres qui connaissez ses motifs et qui vous +montrez les esclaves de ses volontés, parlez donc! Quand on saura ce +qu'il est, ce qu'il médite, ce qu'il ose on pourra déjouer ses desseins. +Rencontrons-le face à face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore +une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons rien à cacher dans notre +existence. Aurions-nous quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet +étranger, qui feuilletterait le livre de notre vie? Vous a-t-il achetés +avec ses diamants? Quel intérêt a-t-il à empêcher le mariage de Léontine +avec M. Vilbertin?... + +Madame D'Aucheron écoutait la tête basse, l'abénaqui paraissait +distrait. Il cherchait à oublier le danger dont il était menacé. + +La position que prenait D'Aucheron n'avait rien de bien rassurant pour +lui. + +--Voilà du singulier, ajouta D'Aucheron. Il faudra toujours bien que +j'aille au fond de ce mystère. + +Il regardait sa femme avec une certaine cruauté. Elle vit bien qu'il +était résolu de découvrir le secret qu'elle cachait avec tant de soin. + +--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle.... Je n'aurais +plus rien à craindre. + + + + + XXVII + + +Les élections générales approchaient. On entendait une rumeur sourde et +profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait +dans l'ombre des armes qui promettaient d'être mortelles. Chaque parti +faisait la revue de ses forces et préparait les machines qui devaient +détruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une +politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main +de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le +bottier et le regrattier, libres et indépendants électeurs, dont le vote +pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le +laitier, tous gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent besoin +de plus petit que soi.... + +L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus +populaciers, c'était M. Le Pêcheur. Il entendait bien se faire réélire +et garder encore son portefeuille si doux à porter. Il allait de maison +en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se +disait à part soi: + +--L'on verra. Le scrutin a été donné pour cacher son vote, on s'en +servira, du scrutin.... + +L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employé qu'il avait +destitué par économie et remplacé par galanterie. Le peuple est +naturellement sensible, honnête, compatissant. Les actes tyranniques ou +injustes le révoltent. Il protège les victimes et flagelle les +bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Préchon, la victime. +D'autant plus que Préchon avait des capacités, n'était pas sot du tout +et se montrait bon chrétien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses +temporelles d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus souvent +qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans +un mouvement de colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui, +il ne tenait plus à se servir de cela pour discréditer son adversaire. +Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre +siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet homme. Qu'il sorte +d'un palais ou d'une chaumière, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou +du crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu +lui-même le juge. L'humanité, longtemps aveugle ou lâchement avilie, +avait oublié ce suprême jugement du Créateur et se prosternait souvent +devant un homme ignare ou méchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de +ses aïeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et +rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de +vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une +lumière plus pure éclaire les hommes, un sentiment plus juste les anime, +un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et +dangereux de l'égalité qui passe sur la terre pour raser les têtes qui +s'élèvent... c'est la colère de Jésus qui maudit et jette au feu les +arbres qui ne portent point de fruits. + + + + + TROISIÈME PARTIE + + + LES ASSISES CRIMINELLES + + + + + I + + +La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque +hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des +Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le fusil à l'épaule, +l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des têtes +effarées. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant, +et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La +glace, sous son éblouissant et incorruptible manteau, tient dans une +impuissance absolue toutes les souillures du sol. + +Aux reflets du soleil les cristaux de la neige étincellent comme une +poussière de diamants, et sur les plaines d'une blancheur éclatante se +déroule sans fin l'azur foncé d'un ciel pur... + +Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans +une carriole mollement rembourrée. D'autres suivaient. C'étaient +Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture +remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortège. Ceux qui +connaissaient la coutume du notaire et son goût pour la chasse n'eurent +pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos +montagnes pittoresques. + +Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, traversa St. Sauveur +et suivit le chemin de la petite rivière. Il passa par Lorette, St. +Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, laissa +derrière lui Ste Catherine, atteignit et dépassa St. Raymond, au fond de +sa charmante vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne.... + +La dernière habitation disparut derrière un coteau de neige, au bout des +terrains à demi-défrichés, et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt +sombre, infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons +se succèdent toujours, toujours jusqu'aux défrichements du lac St. Jean +et, par de là, jusqu'à la mer de glace. Les grands sapins, les pruches, +les épinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs +flocons, ressemblaient à ces vieux rois du nord que nous montrent les +légendes scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux sombres +garnis d'hermine, et couronnés de chevelures d'argent. Les chasseurs +marchaient à la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une +empreinte qu'on eût dit produite par le pied d'un animal énorme ou le +sillage d'un vaisseau dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la +marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus. +La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis +les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain, +Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage +sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on +dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins, +sur lesquels on étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après +avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on s'endormait profondément. + +On découvrit après quelques jours un superbe _ravage_, et l'on but à la +santé de l'animal complaisant dont la piste allait être un guide sûr. La +marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pût apercevoir un +superbe caribou. + +Il était couché sous un magnifique sapin, et s'amusait à mordre les +petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de +lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tête. +Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva +tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient +presque à portée du fusil. Alors, rapide comme l'éclair, rejetant, son +panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des +arbres, il s'élança à travers les couches mouvantes de la neige. Une +poursuite acharnée et sans trêve commença. La Longue chevelure, avait +pris les devants. C'était lui, au reste, qui devait tirer le premier. +Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi. +Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord ses ennemis, mais la +fatigue le gagna peu à peu dans cette course sans merci, sur ces neiges +molles et profondes.... + +Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières qu'il laissait +maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par +instant pour reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se sentaient +gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait +leur courage. Tout à coup deux détonations retentirent; elles furent +suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, réveillée un instant +comme en sursaut, retomba dans son morne silence. + +Le caribou était tombé, mais non loin de lui, quelques pas en arrière, +celui qui l'avait blessé gisait aussi grièvement atteint. + +Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant des cris de joie; mais +à la vue de la Longue chevelure affaissé sur la neige et couvert de +sang, leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations. + +--Comment cet accident est-il arrivé demanda l'un des chasseurs? + +--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment, +par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites +branches.... Tu sais. + +--On n'est jamais assez prudent à la chasse, reprit, en forme de maxime, +le gros notaire qui arrivait tout essoufflé. + +Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux. + +La balle était entrée en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le +siou, malgré la douleur que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait +pas perdu connaissance. On le coucha bien enveloppé dans de chaudes +couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre +épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la _traîne_ aux +provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus +prochaines habitations. + +Le caribou gisait à quelques pas plus loin. Quand les chasseurs +l'entourèrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tête retomba +sur la neige ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent sur eux +pleins de larmes. Qui peut deviner à quoi songe la bête, au moment où +elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa +douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage. +L'homme, parfois, domine par la force de sa volonté, les souffrances qui +le tuent. Sa pensée l'emporte dans une région supérieure. L'esprit +impose silence à la matière. + +Le retour fut long et pénible. Sur une _traîne_, la Longue chevelure, +sur l'autre le caribou. Et les hommes peinaient à tirer parmi les +broussailles, à travers les arbres de ces régions désertes, par dessus +les montagnes, ou à travers les vallons les deux longues _traînes +sauvages_. + +On laissa le malade à St. Raymond, dans la première maison que l'on +trouva. Puis on fit avertir le médecin qui accourut aussitôt. Le +médecin, c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté pour qu'on +transportât le blessé à Québec, sous prétexte qu'il y serait mieux +soigné, mais les autres furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus +long voyage et que ce serait très imprudent de l'exposer à de nouvelles +fatigues. Le notaire céda. Il supplia Rodolphe de lui envoyer des +nouvelles chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin, le +bon notaire, de ce qu'un pareil accident fût arrivé dans une partie de +plaisir commencée sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien que +jamais il ne retournerait à la chasse. Cela lui faisait prendre en +aversion l'amusement le plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut +y songer, c'est d'un grand prix. + + + + + II + + +La partie de chasse avait été organisée par le notaire et Sougraine. + +Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y vit qu'un agréable +délassement. Il avait été entendu qu'il aurait l'honneur de tirer le +premier. Il passerait devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui +pourrait arriver ensuite. + +Madame D'Aucheron fut mise au courant de ces petits arrangements, bien +inoffensifs en apparence, et elle trouva que le notaire et Sougraine ne +manquaient pas d'imagination. Elle attendait avec une impatience fébrile +le retour de ses amis. Comme elle semblait préoccupée plus que de +raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse, lui parlait de sa +félicité prochaine, pour la distraire un peu. Mais moins attendrie que +les jours précédents, cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas trop +compter sur les promesses du bonheur; qu'il n'y avait rien de changeant +comme la fortune; que souvent la félicité nous échappait au moment où +l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles jetaient du froid sur +l'enthousiasme de la jeune fille et faisaient renaître de vagues +craintes un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du brouillard +glacé qui s'abat sur le frissonnement amoureux des fleurs de la prairie, +le soir d'une chaude journée. + +Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida Villor. Elle en dévora les +pages charmantes. Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant +d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher Rodolphe!... Comme il +t'aime! disait-elle, et comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon, +va! Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle.... On vient de +loin le chercher. Notre humble demeure, près de l'église, s'ouvre à +chaque instant du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, mais cela +chasse l'ennuie. + +Madame Villor allait mieux. Le voyage ne l'avait pas trop fatiguée. Elle +articulait quelques mots maintenant. Quand le printemps serait revenu +avec ses brises chargées de parfums, ses chaudes buées, son éclatant +soleil, ses chants d'oiseaux, les murmures des feuilles, les +tressaillements nouveaux des champs et des forêts à leur réveil, elle +aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait et renaîtrait à la vie. Une +bonne, une grande nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut que je +fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il ne me fallait pour cela +négliger un peu, beaucoup même, ma bonne mère et mon cher cousin. On +m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me déranger. Une petite +promenade seulement. J'ai bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu +me verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille à la ville. Tu +reviendras avec moi, c'est Rodolphe qui le veut. + +Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle D'Aucheron. +Elle ferait bien de se livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si +j'étais là je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière aussi +intéressante pour soi-même qu'utile pour les autres. + +Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver son amie, et de +partir avec elle sans doute, on vint lui dire qu'une jeune personne +l'attendait au salon. Elle accourut. + +--Ida! + +--Léontine! + +Les deux noms retentirent à la fois et les deux amies s'embrassèrent +dans une douce étreinte. + +--J'achevais de lire ta lettre, dit Léontine; un peu plus et tu la +précédais..... + +--Nous n'avons pas le service de la malle tous les jours, vois-tu, +là-bas, dans nos forêts..... + +--Non, mais vous avez la paix, le calme, le bonheur..... n'est-ce pas? + +--Tous les jours, ma bonne Léontine.... Viens voir cela. + +Mademoiselle Villor fit une bonne provision de livres de classe, alla +prendre conseil du Surintendant de l'Instruction publique, et se remit +en route pour St. Raymond. Léontine l'accompagnait. + +Madame D'Aucheron, qui ne détestait pas d'être seule, vu la disposition +d'esprit où elle se trouvait et l'attente des nouvelles qui devaient +venir, ne fit aucune objection à son départ. + +Quand la voiture qui les emmenait fut sur le monticule qui domine le +village, Ida chercha des yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du +doigt à Léontine. + +--Là-bas, par de là l'église, sous les grands pins noirs..... Vois-tu? + +Léontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses regards. On descendit +la côte escarpée et on traversa le village au grand trot du cheval. Une +voisine que mademoiselle Ida avait laissée avec sa mère vint ouvrir en +souriant. + +--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle Clémence, observa +l'amie de Léontine. + +Clémence, c'était la voisine, une vieille fille qui n'avait jamais aimé +que les chats et jamais raconté que des nouvelles vraies. + +--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais ça ne va pas bien partout. + +--Non? qu'y a-t-il donc?.... + +--Entrez toujours; déshabillez-vous, mesdemoiselles, vous devez être +fatiguées, vous devez avoir froid; on vous contera tout cela. + +Elle n'était pas pressée de dire la nouvelle parce qu'elle ne craignait +pas d'être devancée par d'autres. Elle était seule avec la malade. Elle +l'eût racontée à la porte, au risque de contracter une fluxion de +poitrine, s'il se fût trouvé quelqu'un dans la maison pour lui faire +concurrence. + +Les jeunes filles embrassèrent la malade. + +--Où est Rodolphe? demanda Ida. + +A ce nom un doux tressaillement agita Léontine et une vive rougeur parut +sur ses joues encore froides des baisers du vent. + +--Voilà la nouvelle, s'écria Clémence; chaque chose arrive en son temps. +On est venu le quérir il y a dix minutes, à bride abattue, pour un +sauvage qui s'est fait tuer à la chasse..... + +Léontine pâlit tout à coup; une angoisse inexplicable l'oppressait. + +--Quand je dis: tuer, reprit Clémence, ce n'est pas tout à fait exact; +mais blessé gravement. + +--Quel est le nom de ce sauvage? demanda mademoiselle Ida. + +--Un drôle de nom, répondit Clémence qui ne se hâtait plus. + +--Encore, quel est-il? insista Léontine, qui faisait un effort pour se +remettre. + +--La chevelure longue, je crois, ou quelque chose comme ça.... + +--La Longue chevelure! s'écria Léontine.... est-il possible? mon +Dieu!... + +--C'est cela, la Longue chevelure!......... + +Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda la voisine. + +--Depuis peu de temps seulement, mais je l'estime beaucoup.... Il est si +bon.... Si tu veux, Ida, nous irons le voir? + +--Nous le ferons transporter ici, Léontine, et nous le sauverons si +c'est possible.... + +Les jeunes filles attendirent avec une grande impatience le retour du +médecin. Il ne revint que le soir. Elles veillaient en causant près du +poêle où la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval qui ramenait +Rodolphe s'arrêta devant la porte, couvert de frimas et secouant sa +longue crinière et ses grelots au son argentin, elles coururent ouvrir. + +Il y eut un moment d'égoïste bonheur: le blessé fut oublié pendant une +minute. Que ceux qui n'ont pas aimé jettent la première pierre..... + +Après les premiers épanchements on parla du malheureux siou. + +--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai mandé un médecin de la +ville en consultation... Il n'y a cependant point de parties +essentielles de lésées, car la mort serait déjà survenue... Il y a les +complications à redouter... les inflammations. + +--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions l'avoir ici pour le +soigner, Léontine et moi. + +--S'il est possible de l'amener, nous le ferons de grand coeur. Je tiens +à l'avoir sous mes yeux, afin de suivre mieux les phases du mal. + +Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident était arrivé. Il n'y avait +rien de bien surprenant en cela. Les accidents de chasse sont si +fréquents. + +Cependant une pensée amère, atroce peut-être, entrait dans l'esprit de +Léontine. Elle voulait s'en débarrasser, la chasser comme un mauvais +rêve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours, comme l'onde que +l'on repousse avec un aviron. + + + + + III + + +Les chasseurs, Vilbertin en tête, rentrèrent dans la ville, avec le +caribou qu'ils avaient tué, étendu sur un traîneau. La nouvelle de +l'accident se répandit vite. Ce fut toute une journée le sujet de la +conversation. + +--Il me semblait, disait le notaire, que je ne pouvais pas être toujours +heureux à la chasse; j'avais comme un pressentiment de ce qui devait +arriver, et je crois que je ne serais point parti, si les autres ne +m'avaient entraîné... + +Il disait encore: + +--Un accident est vite arrivé. Nous venions d'apercevoir le caribou. Ce +fut un cri général. Le sioux prit les devants, l'Abénaqui suivait en +imprimant à sa carabine un mouvement de va-et-vient dangereux. Je le +voyais bien et j'allais lui dire de faire attention. Tout à coup. Vlan! +Vlan! deux détonations. Une branche probablement avait fait partir la +gâchette... C'est dommage, la chasse promettait, et c'est si plaisant de +courir les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien que je n'y +retournerai plus... Après un malheur comme celui-là... Si le pauvre +diable pouvait en revenir! + +Le soir il y eut réunion des chasseurs chez D'Aucheron. On parla +beaucoup de l'accident. Madame D'Aucheron demanda discrètement au +notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint. Il répondit de même +que les apparences le faisaient croire. La malheureuse reprenait, comme +malgré elle, ses rêves de vanité, d'ambition de richesses, de luxe.... +et sa fille redevenait une chose à exploiter...... + +La Longue chevelure fut amené chez le docteur Rodolphe. Il éprouva +d'abord un mieux sensible puis une rechute. Une fièvre brûlante s'empara +de lui. Il eut le délire. + +Léontine se tenait à son chevet, et quand Ida revenait de sa classe, +elle remplaçait son amie pour lui permettre de se reposer un peu. Le +soir, elles veillaient toutes deux avec un dévouement d'enfants pour un +père bien-aimé. Tour à tour, avec des linges imbibés d'eau froide, elles +lavaient le front et la tête du malade; elles mettaient de la glace sur +ses lèvres enflammées par la fièvre. Puis elles priaient avec une +ardente ferveur. Rien n'était touchant comme de voir ces deux anges de +la terre disputer à la mort sa victime. Parfois la mort vaincue +s'éloignait et l'espérance rentrait dans l'âme des jeunes filles. Le +médecin luttait aussi de toutes les forces de son énergie, de toutes +les ressources de la science..... La lutte était étrange et belle. + +Là-bas, dans la ville, trois êtres misérables se cherchaient comme les +ombres cherchent les ombres, sans bruit, sans amour, sans charité, pour +se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils prenaient un suprême +intérêt à la lutte qui se livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire, +ils l'avaient essayé. Ils n'avaient plus qu'à suivre d'un oeil inquiet +les péripéties du combat. Les voeux qu'ils formaient n'étaient point +pour le triomphe des anges et du jeune médecin, mais pour le triomphe de +la mort. Elle tardait bien cette mort pourtant si vorace d'habitude.... +elle tardait bien à venir. + +Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible pour les trois +conjurés... La Longue chevelure avait le délire....Il allait mourir +peut-être.... Mais ce n'est pas cela qui les effrayait. Dans sa folie il +avait parlé; dans son délire il avait jeté un nom en pâture à la +curiosité du monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom qui réveillait +un triste souvenir. Il avait parlé de Sougraine. + +--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le manque, tu l'attaqueras +à ton tour. + +Il faisait évidemment allusion à la chasse. Il avait dit encore: + +--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on devine que tu es +Sougraine, tu seras poursuivi comme le caribou de la forêt par le +chasseur implacable... + +Puis: + +--Elle est méconnaissable, cette malheureuse Elmire, sous ses riches +vêtements de dame.... Je ne peux cependant pas les laisser périr dans +les flammes; il faut que je les sauve encore... Ils me tueront ensuite, +mais n'importe, j'aurai fait mon devoir. + +Une nuit entre autres il ne cessa de parler. + +A ce nom de Sougraine une foule de pensées assaillirent l'esprit d'Ida. +Elle se souvint de l'histoire lamentable racontée par le siou, le soir +du bal et de l'évanouissement de madame D'Aucheron. Léontine, elle, +avait des frémissements de terreur. Elle entrevoyait la vérité à travers +le sombre tissu des événements, comme à travers des ombres flottantes on +aperçoit une lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre, de +voir trop nettement dans ces mystères redoutables. Et pourtant quelque +chose lui disait qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait +entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et que sa délivrance et +son salut sortiraient de la ruine des siens. Elle aurait bien voulu +épancher ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son amie, mais elle +n'avait pas le droit de parler. + +Elle passa une partie de cette nuit en prière. Ida, remarquant son +extrême inquiétude et sa tristesse amère, s'unissait à elle pour prier. + + + + + IV + + +Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille en apparence, savourait +un verre de whiskey en songeant au blessé de St. Raymond, dans un des +nombreux estaminets de la basse ville. Il était seul. Plusieurs jeunes +gens entrèrent et, debout près du comptoir, se firent verser à boire. + +--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un d'eux. + +--Non, quelle nouvelle? + +--Il paraît que Sougraine est revenu.... + +--Quel Sougraine? + +--Un sauvage qui a tué sa femme et enlevé une jeune fille, il y a vingt +ans. + +--Et il est revenu? pourquoi? + +--Pour se faire pendre, je suppose.... + +--Comment sais-tu cela? + +--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie de chasse, envoyé une +balle à ce beau siou, la Longue chevelure.... sous prétexte de tuer un +caribou. + +--C'est assez singulier, cela. Est-il arrêté? + +--Je ne crois pas. On le cherche. + +Pendant ce dialogue Sougraine éprouva toute les angoisses par lesquelles +un homme peut passer. Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur +les joues et ses dents claquaient de frayeur. + +La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche pour dire: + +--Je crois que c'est lui qui est assis là-bas, à cette table, mais un +sentiment de pitié l'arrêta. + +--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu, il doit avoir expié +suffisamment sa faute.... qu'il s'échappe s'il le peut. + +Les jeunes gens sortirent. + +Sougraine était trop inquiet pour demeurer plus longtemps dans cet +maison ouverte à la foule. Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une +chose à faire, disparaître. Il lui en coûtait cependant de laisser le +notaire et madame D'Aucheron recueillir seuls le fruit de la partie de +chasse. Il décida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des nouvelles. +Il sortit, la tête basse, mais regardant sournoisement autour de lui +pour voir s'il n'y avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus +désertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents de police et, +chaque fois, il sentit une sueur perler sur son front, un frisson +parcourir tous ses membres. Il était tenté de courir à toutes jambes, au +risque de donner l'éveil. Il est si naturel de se sauver quand on a +peur. A la tombée de la nuit il entra chez Vilbertin. + +Le notaire n'était pas, non plus, d'une gaieté folle. Il voyait +clairement maintenant sa coupable sottise. Ses paupières se dessillaient +et l'aveuglement qui précède toujours un crime faisait place aux +lumières de la raison.... Avant la faute on ne voit que les jouissances +promises, après, l'on suppute avec amertume ce qu'elles nous coûtent. + +En voyant entrer l'indien, il devint d'une pâleur extrême et se prit à +trembler. + +--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondément émue, que le +sioux a parlé et que votre vrai nom est connu maintenant? + +--Les paroles d'un fou, cela ne compte guère, répliqua l'indien. + +--La curiosité se réveille et l'on voudra savoir ce qu'il y a de vrai +dans ces révélations dues à la fièvre: on vous fera arrêter, c'est sûr. +Si vous êtes Sougraine, vous n'échapperez point; ne vous faites pas +d'illusion. + +--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine! + +--Alors vous n'avez rien à craindre, restez en paix, attendez les +événements. + +--Si l'indien s'éloigne, combien lui donneras-tu? + +--Mais si vous ne partez pas c'est la prison, le pénitencier, +l'échafaud, peut-être, qui vous attend. Allez-vous jouer ainsi votre +vie? Vous pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il sera peut-être +trop tard.... + +--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison, au pénitencier, sur +l'échaufaud.... + +--Comment? fit le notaire effrayé, voudriez-vous nous perdre? pourquoi? +quel mal vous avons-nous fait? + +--L'indien veut être en bonne compagnie. Tout seul, il sera traité sans +pitié; avec un gros monsieur et une grosse dame, il sera entouré de +respect. + +--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!... + +--Combien paies-tu? + +Le notaire, écrasé sous une pensée de scandale, de trahison, d'ignominie +et de pitié, crut être généreux en offrant vingt-cinq dollars à +l'indien.... Sougraine éclata de rire, et ce rire moqueur fendit l'âme +de l'avare Vilbertin. + +--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se voir exposé à la honte, à +la mort, au gibet.... il faut encore donner son argent.... + +Il fit un effort suprême. + +--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde.... + +L'indien rit encore. Il se sentait heureux de faire à son tour l'office +de bourreau. + +Vilbertin se ravisa. + +--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien. Nous n'avons point peur +de vous; nous sommes deux pour contredire vos paroles mensongères. Les +juges comprendront bien que je n'avais aucun intérêt à faire disparaître +la Longue chevelure. Il ne m'a jamais fait de mal, cet homme-là; je n'ai +rien à craindre de sa part. Il me connaît à peine. C'est vous qui le +craigniez avec raison, et qui désiriez sa mort, puisqu'il savait votre +nom et pouvait vous livrer à la justice des hommes. + +Sougraine comprit que le notaire et madame D'Aucheron pouvaient, en +effet, fort bien se tirer d'affaire, et que lui, leur instrument, il +serait aisément sacrifié. Il ne lui servirait de rien d'essayer à les +compromettre. Il aggraverait sa position, voilà tout. On pourrait être +indulgent pour une faute vieille de vingt années, car on supposerait un +long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait de toute la hideur +des crimes précédents.... + +Il reprit après quelques minutes. + +--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent dollars. + +--Je serais bien fou de payer pour vous empêcher d'être pris, lorsque +vous pouvez fuir aisément si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez +ou partez, cela m'est égal. + +Sougraine suppliait à son tour. + +--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin de donner beaucoup +d'argent pour se sauver loin; il ne pourra pas travailler pour gagner +son pain. Il devra se tenir caché le jour, marcher la nuit... donne les +cent dollars et il part tout de suite. Tu vas être heureux, toi, et tu +vas épouser une belle jeune fille que tu aimes beaucoup. + +Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les cent dollars. + +--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu savais de qui elle est +l'enfant, cette jeune fille!... On va te le dire puisque l'on s'enfuit +pour ne jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le sais... pas même +à sa mère, madame D'Aucheron. Madame D'Aucheron est sa mère. Et son +père... eh bien! son père, c'est moi! + +--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine, s'écria le notaire, hors +de lui. Ce n'est pas possible! Ai-je bien entendu! Malédictions!! + +--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait été trompé lui-même. Madame +D'Aucheron lui a dit que Léontine est sa fille... + +--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela? Comment? Parlez, mais parlez +donc! + +Et Vilbertin, suffoqué, frappait du pied, se tordait les bras. + +--Voila le fond de l'affaire... on te racontera tout, puisque l'on part +pour ne plus revenir. Tu n'en diras mot à personne... Tu vas comprendre +pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame D'Aucheron... comme tu +as compris pourquoi la Longue chevelure était son maître à lui l'indien. +Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune fille que j'avais +enlevée... + +Le notaire faillit tomber à la renverse. Il se passait la main sur le +front comme pour en enlever des nuages qui obscurcissaient ses idées. + +--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible? Maudite destinée! +Enfer! démon! + +Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela et elle faisait comme +on lui disait. Donne notre fille à monsieur le ministre, donne-la plutôt +à monsieur le notaire, ou à M. Rodolphe... sinon on te dénoncera... et +tu seras perdue.... Et la jeune fille passait de l'un à l'autre. La peur +du scandale.... de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu? + +--Le notaire marchait à grands pas dans son étude, toujours la main sur +son front: + +--C'est affreux, ce que vous m'avez révélé, Sougraine, oui c'est +affreux! Vous me tuez.... Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur... O +désespoir, ô malédiction! elle, votre fille? Ce n'est pas vrai! +Dites-moi que ce n'est pas vrai... et je vous donne de l'or tant que +vous en voudrez; qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque je +suis voué à la honte, à la douleur? puisqu'elle ne sera jamais ma femme, +elle, Léontine?... j'aurais été si heureux! si heureux! Qu'êtes vous +venu faire ici, vous, après cette longue absence? Troubler notre +repos... ruiner nos espérances, empoisonner notre vie... + +--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit Sougraine d'une voix, +sombre, car il les aime encore... + +--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!... vous ne les aimez point. +Partez si vous les aimez encore; ne troublez point leur repos, ne les +couvrez pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient vous aimer, +eux? + +--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur père? + +--Vous vous trompez... moi je suis votre fils... et je vous hais... + +Sougraine recula épouvanté... + +--Mon fils? toi, mon fils? + +Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un appui... + +--Oui, je suis votre fils... répondit le notaire d'une voix sombre. + +--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis ou Adélard? + +--Adélard est mort il y a longtemps... Il est bien heureux, lui!... + +Sougraine tomba à genoux: + +--Mon enfant, pardonne à ton père, supplia-t-il... + +Le notaire ne répondait rien, Sougraine demeurait à genoux. Il répéta: + +--Pardonne à ton père, mon enfant... + +--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, répliqua Vilbertin en proie au +désespoir, sauvez-vous. + +Sougraine ne bougeait pas. Il était toujours à genoux. Le notaire +reprit: + +Partez, vous dis-je; si vous êtes coupable nul ne pourra vous sauver... + +--Sougraine est coupable d'avoir enlevé une jeune fille et d'avoir +abandonné ses enfants... C'est un grand mal, il le sait bien, mais il +n'a point tué votre mère..... + +--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer ici, vous le comprenez. +Voici quelques dollars, adieu... + +Sougraine, chassé par son fils, profita de la nuit pour sortir de la +ville. Le notaire se mit au lit, mais son esprit exalté fut assailli par +une volée de pensées étranges. Dans son angoisse il s'accrochait à des +espérances incroyables. J'irai chez la D'Aucheron, se disait-il, je +saurai tout. Il faudra bien qu'elle parle. + + + + + V + + +Le notaire Vilbertin était en effet l'un des enfants de Sougraine, le +petit lutin, comme l'appelait son oncle Louis-Thomas qui le garda +quelque temps chez lui, après la fuite de l'abénaqui avec Elmire Audet. +Un notaire de la paroisse voisine, nommé Vilbertin, l'ayant vu, lui +trouva de l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit +étudier, et lui donna son nom, son étude et sa fille unique, sans autre +condition que de pratiquer consciencieusement et de rendre sa femme +heureuse. Peu de temps après l'obligeant notaire mourait presque +subitement. A son lit de mort il appela son gendre et lui parla tout +bas. Il lui montra une lettre qu'il fit jeter à la poste par un +serviteur. C'était une lettre qu'il écrivait à madame Villor. Le +malheureux gendre pâlit et se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de +la tête un signe affirmatif et laissa le beau-père mourir en paix. +Quelques semaines après sa femme suivait son père dans la tombe en lui +léguant tout ce qu'elle possédait. Alors il partit, la laissant dans le +cimetière de sa paroisse natale auprès des siens. + +Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron. Une personne moins agitée, +moins troublée qu'elle, eut remarqué du premier coup d'oeil le +bouleversement du notaire. + +--Vous savez, madame, commença-t-il, qu'il n'est question dans la Ville +que de l'affaire Sougraine. + +Quelle affaire? demanda-t-elle en pâlissant. + +Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans. Vous vous en souvenez? + +Ce dernier mot était cruel et cruellement dit. Madame D'Aucheron éprouva +une torture au fond du coeur. + +--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire, et il m'a tout avoué. +Il m'a dit qui vous êtes. + +--Moi? fit madame D'Aucheron. + +--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et sa surprise a égalé la +mienne. Vous êtes, vous, Elmire Audet.... + +Madame D'Aucheron, la tête basse, ne répondit point. + +--Je suis venu vous demander si mademoiselle Léontine est ma soeur.... +Parlez, soyez franche, dites, est-elle ma soeur? + +--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne comprends rien à ce que +vous me demandez.... + +--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un des enfants de +Sougraine.... + +--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine? Est-ce possible?.... Et elle +le regardait de ses grands yeux bleus hagards.... + +--Léontine est-elle ma soeur? + +Madame D'Aucheron se mit à rire.... + +--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur. J'ai dit un mensonge +à votre père pour sauver la paix de ma maison.... Hélas! cela n'aura +servi à rien. + +--Dieu soit loué! s'écria le notaire.... tout n'est pas perdu encore. + +Il s'abandonnait à une joie folle.... + +--Vous avez un autre frère... je ne sais point s'il vit.... je n'ai eu +connaissance de rien, et l'on ne m'a jamais rien dit.... + +Le notaire revenait à son étude tout fier, tout palpitant, tout à ses +amours un instant compromises. + +--Dès que mon père sera loin, se disait-il, je profiterai de mes +avantages sur mes rivaux; je serai, à mon tour, maître de ces gens-là... +Il m'est bien égal d'être appelé Sougraine ou Vilbertin. On ne peut +rien me faire à moi... Et puis, je suis riche, on me respectera... en ma +présence, du moins. En arrière, on dira ce qu'on voudra... Madame +D'Aucheron, elle, ce n'est pas la même chose.... Si elle tombe... elle +tombe dans la boue.... Une grande dame ne se laisse pas traîner dans la +fange comme cela. Elle fera bien des sacrifices avant de consentir à +cette dégradation... J'aurai Léontine. O mon amour, tu n'es pas +perdu!... Quand je pense à la peur que j'ai eue!... j'en frissonne +encore... Elle, ma soeur? Bah! ça n'avait pas de bon sens... je le +sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer d'affaire. Que le diable +emporte les autres... Chacun pour soi... Les autres ne voudront +peut-être pas épouser une jeune fille élevée par Elmire Audet, par +Elmire Audet déchue, avilie, ridiculisée... montrée au doigt... Moi je +l'emmènerai dans la solitude... je l'aurai à moi seul... Oh! qu'elle +soit un objet de honte pour tous si je ne puis l'obtenir qu'à ce +prix-là... + + + + + VI + + +Monsieur Le Pêcheur gardait rancune à Sougraine; il se mit en frais de +découvrir sa retraite, et lança une meute de policiers sur ses traces. + +--Si je le pince, se promettait-il, il verra!... je lui apprendrai à +venir troubler mes amours.... Mais comment pouvait-il avoir tant +d'influence sur madame D'Aucheron? se demandait-il? + +Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de l'audace dans la +conception, de la curiosité dans le caractère, et ne s'effrayait devant +aucune supposition quelqu'absurde qu'elle fut.... + +--Si c'était cela! se dit-il, tout haut, en se frappant le front comme +un homme qui veut en faire jaillir une étincelle... si c'était cela! car +enfin, il y a quelque chose, c'est sûr. Il faut voir. + +Quelques heures après il présentait ses hommages à madame D'Aucheron. +Léontine venait d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait étaient des +meilleures. La longue chevelure échappait à la mort; la science et la +charité chantaient leur hymne de triomphe, et madame Villor commençait à +se lever, marchait sans le secours de personne. La maison du médecin +s'emplissait de chants et de gaieté. + +--Vous savez sans doute, commença le jeune ministre que notre _ami_ la +Langue muette était un misérable enleveur de fille, un assassin, +peut-être... + +--J'ai vu ce que les journaux en disent, répondit madame D'Aucheron. + +--Comment avez-vous pu être trompée, vous surtout, mesdames, qui avez un +instinct si merveilleux? + +--Nous ne faisons cependant pas métier d'épier les gens, répondit +Léontine en souriant avec malice. + +--J'espère, au moins, que vous ne faites pas, non plus, métier de +protéger les scélérats en rupture de ban, reprit le ministre. + +--Nous protégeons nos hôtes quelqu'ils soient, dit madame D'Aucheron; +mais nous nous efforçons de recevoir des gens honnêtes seulement. + +--Ce serait drôle, continua le ministre, si nous allions découvrir +Elmire Audet, maintenant.... Elle se cache sans doute quelque part... +qui sait? elle est peut-être une grande dame aujourd'hui... une dame +louée, aimée, admirée de tout le monde... + +Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait pas à l'interrompre, tant +la surprise était grande chez madame D'Aucheron et sa fille. Une même +pensée les atteignait au coeur: + +--Il sait tout; c'est fini... + +Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte, la peur, les terreurs, +l'ignominie.... Et tout cela dansait, glissait, s'agitait lugubrement, +confusément comme les cendres et les charbons d'un âtre immense où passe +un souffle de tempête. Le ministre continuait toujours avec méchanceté: + +--Je crois que je sais où la prendre, cette jolie femme aux yeux bleus; +car elle avait les yeux bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un +peu. Les femmes même les plus aimables sont soumises à cette inéluctable +loi; mais je parie qu'on pourra la reconnaître encore. Il reste toujours +quelque chose des traits de la jeunesse sur les visages les plus vieux. +On soulève les rides et les teintes roses des fraîches années +apparaissent encore. Qu'est-ce que je fais? parler de rides, c'est +absurde. Elmire n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'âge de la beauté +parfaite, votre âge, madame, j'en ferais le pari.... Voyons, dites, +est-ce que je me trompe beaucoup? + +--Vous êtes bien cruel, monsieur, dit Léontine et vous n'avez pas la +générosité d'un gentilhomme. + +Elle se leva pour sortir. + +--Je puis laisser échapper Sougraine, madame, si vous le désirez, vous +n'avez qu'à parler. + +--La clémence est une vertu divine, dit encore mademoiselle D'Aucheron, +debout, prête à s'éloigner. + +Madame D'Aucheron gardait le silence. + +--L'amour est une chose divine aussi, répondit le ministre; je vous +promets la clémence, mademoiselle, si vous me donnez l'amour.... + +--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon époux. + +Elle quitta le salon. Sa mère resta seule avec monsieur le Pêcheur. + +Le Pêcheur se leva à son tour. Il était très froissé. + +--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement: j'avais deviné juste. +Sougraine sera pris et vous verrez ce qui s'en suivra. + + + + + VII + + +Quelques jours plus tard, un homme armé d'une carabine, des raquettes +aux pieds, errait à l'aventure dans les bois que traverse la rivière +Batiscan, au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. Il +paraissait accablé de tristesse autant que de fatigue, et le soir, quand +le silence envahissait la forêt et que tout se confondait dans un océan +de ténèbres, il entrait dans une cabane de bûcheron, abandonnée depuis +longtemps, et là, s'endormait sur un lit de branches. Il avait épuisé sa +provision de poudre et de plomb, et sa carabine, fidèle amie des anciens +jours, lui devenait inutile. + +Quelques jeunes gens qui venaient de couper des billots vers le haut de +la rivière, remarquèrent des traces de raquettes et se dirent entre eux +qu'il devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrèrent dans la +cabane pour y passer la nuit, car il se faisait tard, déjà. Ils ne +furent pas surpris d'y trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux qui +errent dans les bois, en hiver, de chercher un refuge dans les +chantiers. + +Sougraine,--car le chasseur c'était lui--réveillé en sursaut par le +bruit que firent en entrant les bûcherons, s'élança vers la porte pour +s'échapper. + +--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous êtes bien peureux... nous ne +sommes pas des ours. + +--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la bande. + +--La chasse est elle bonne? demanda un autre. + +--La chasse ne paie guère encore, répondit Sougraine: on a tendu des +collets aujourd'hui; on ne sait pas quelle chance on aura. + +--Y a-t-il longtemps que vous avez laissé les habitations? Quelles +nouvelles? + +--Oh! non, il n'y a pas longtemps.... + +--D'où venez vous? de Lorette? + +--Oui, de Lorette. + +Il était content de faire croire cela. Le mensonge était petit et les +conséquences pouvaient en être grandes. + +--Comme ça, vous n'avez pas de nouvelles de Notre-Dame-des-Anges, fit un +jeune homme. J'aurais pourtant voulu savoir comment se portent ma +vieille mère et ma jeune blonde.... Mais je le saurai demain. + +--Bah! la mère Audet est taillée pour vivre un siècle, reprit le plus +vieux de la bande, et la petite Fradette, ta blonde, serait bien folle +de ne pas _fréquenter_ un peu pour se consoler de ton absence. + +Au nom de la mère Audet, Sougraine eut un frisson. C'était un des frères +d'Elmire qu'il voyait là, devant lui?... + +La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes durs à la fatigue, +rudes au travail, s'endormirent d'un profond sommeil, dans leur hutte de +bois rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine fut longtemps avant +de clore les paupières, tant son esprit était cruellement tourmenté. + +Les hommes de chantier partirent dès le point du jour. La première chose +qu'ils apprirent en arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de +Sougraine. + +--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu. Les gazettes annoncent +une récompense de la part du gouvernement à celui qui l'arrêtera. + +--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que nous avons rencontré, dans +la _cabane à billots_, la nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur, +maintenant.... Si nous avions pu deviner! + +Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit dans la paroisse, +que Sougraine se cachait dans un chantier abandonné, sur le bord de la +rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans la forêt, et l'on +organisa une expédition pour l'aller surprendre. + +Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le soir il sortit de la +cabane et, marchant avec une grande précaution, il suivit le cours de la +rivière pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un amas de racines +et de branches, reste d'un arbre arraché du sol un jour de tempête, +attendant en ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour lui +permettre de fuir sans être aperçu. Il venait de se réfugier en cet +endroit, quand il entendit des voix et un bruit de raquettes sur la +neige durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre, un +groupe noir qui s'avançait sur le lit gelé de la rivière. Les voix +devenaient plus distinctes. + +--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans la cabane, disait l'un +de ceux qui approchaient. + +--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; il peut nous voir +arriver. + +Et la troupe s'arrêta. + +--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme des piquets, au beau +milieu de la neige, repartit une voix. + +--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous sommes exposés au vent comme +des girouettes. + +--Il y a là, tout près, un tas de branches qui feraient un excellent +abri. + +Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit ou s'était réfugié +l'abénaqui. + +La troupe se dirigea vers l'arbre tombé. Sougraine ne pouvait pas fuir +sans être vu. Les gens s'étaient mis au pas de course, à qui arriverait +le premier. + +Un moment il perdit la tête, demeura immobile, les yeux fixés sur ces +hommes qui le traquaient, comme le charmeur qui regarde le serpent pour +le désarmer. L'instinct de la conservation lui revenant tout à coup, il +ôta ses raquettes et se fourra sous le tronc, passant à travers les +branches que la neige n'avait pas entièrement recouvertes. + +--On est mieux ici que sur la glace, observa l'un des chasseurs +d'hommes, en s'asseyant sur un tronc d'arbre pourri. + +--Il y a des pistes, observa un autre. Notre individu à du passer par +ici. + +--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta un troisième. + +Le fugitif, blotti dans la neige, ramassé sur lui-même, tremblant, +retenant son haleine, éprouvait des tourments qui lui semblaient longs +comme l'éternité. Il se demandait s'ils ne partiraient pas bientôt; +s'ils allaient passer la nuit là. Il devait être nuit enfin. L'obscurité +ne venait donc point, ce soir-là, sous la forêt? Ses pieds +s'engourdissaient. Ils gelaient peut-être. S'il allait se geler les +pieds!... Oh! il mourrait là, dans sa cachette, comme un fauve. On le +trouverait au printemps. Les ours le dévoreraient peut-être.... Ce +serait affreux, cette mort lente, dans le désert, sans une prière, sans +un prêtre,... Mourir sans confession, sans recevoir le pardon de ses +fautes... Mais, non! il ne gelait point.... Ce n'était rien que de +l'engourdissement. Tout à l'heure il sortirait et ses pieds seraient +encore dispos et rapides... Ses pieds! il ne les sentait plus. Il les +remuait peut-être, mais il n'en était pas sûr... Ses mains! l'une était +sous lui, plongée dans la neige froide, l'autre se crispait sur un +tronçon de branche. + +Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient ensemble. Tout à +coup un grognement sourd et rauque sortit du fond de l'antre formé par +le pied de l'arbre affaissé sur ses énormes racines. Sougraine frémit. +Il leva quelque peu la tête et crut voir, plus avant sous le tronc, +deux yeux ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurité. + +Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans faire craquer une +branche, car le moindre bruit pouvait attirer l'attention des hommes ou +exciter la bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement qu'il +fit, un rameau sec cassa, et l'animal gronda plus fort. + +Une sueur abondante et glacée coulait maintenant sur ses membres, et des +transes amères torturaient son âme. Devant lui, un fauve cruel et +affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière, des hommes qui +le guettaient pour lui faire expier une faute que le repentir avait sans +doute effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable! Les hommes +sans pitié le conduiraient à l'échafaud, la bête le dévorerait tout +vif... Après tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile +comme un cadavre, l'animal l'oublierait peut-être, ou lui pardonnerait +de l'avoir troublé dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester là +longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau mouvement de recul. + +--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de la bande. + +--Oui, un grondement sourd qui sortait de là, fit un autre, en montrant +l'arbre arraché qui leur servait d'abri. + +--Il se pourrait qu'un ours y fut caché. Baptiste Lanouette en a tué un +pas bien loin d'ici, l'hiver dernier. + +Un nouveau grognement sortit du repaire et tous s'éloignèrent +subitement. + +--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours poussa un cri féroce mais +n'osa pas le suivre. Ces animaux-là ne marchent guère sur la neige +molle. Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou se cachent sous +un tas de branches, d'où ils ne sortent que le printemps pour se mettre +en quête de leur nourriture. + +Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine prit le chemin des +habitations, marchant d'abord avec peine à cause de l'engourdissement +de ses pieds, et titubant comme un homme ivre. La nuit était avancée +quand il arriva aux premières maisons. Tout reposait dans un calme +profond, seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait +convulsivement dans cette paix universelle. + + + + + VIII + + +Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à Québec. Il se nommait +François-Xavier Blanchet, était natif de l'une de nos jolies paroisses +de la rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes du Pacifique +depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir cinquante ans. Il était grand, un +peu courbé par l'habitude des longues marches dans les montagnes, plein +de zèle pour le salut des hommes et doué d'une énergie indomptable. Il +avait pour devise: _Quand on veut on peut_. Il fut vite au courant des +nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques jours. On lui demanda +s'il n'avait pas, par hasard, rencontré Sougraine, autrefois, dans ses +pérégrinations. Il ne se souvenait pas de lui. Mais quand on lui parla +de la Longue chevelure, il n'écouta plus avec la même indifférence. Il +avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que les siens voulurent +un jour mettre à mort. Il savait sa vie aventureuse, ses actions +chrétiennes, sa condamnation à mort et sa délivrance par deux vieillards +convertis. Il exprima le désir de le voir. + +On lui dit qu'il était à St. Raymond. Il s'y rendit avec l'abbé Pâquet, +un ancien compagnon de classe. + +La Longue chevelure éprouva une indicible joie à la vue du missionnaire +des Montagnes Rocheuses. + +--Mon père, commença-t-il, je n'ai guère l'air d'un chasseur sioux +mourant. Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu... +sur un bon lit de duvet, dans une chambre bien chaude, avec des amis +dévoués qui prient. + +Puis il ajouta: + +--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir échappé à tant de dangers, +pendant une vie d'aventures comme la mienne, pour venir se faire tuer +prosaïquement, dans une partie de chasse. + +--Mais vous ne mourrez pas, vous êtes hors de danger, m'assure-t-on. +J'ai moi-même un peu d'expérience en ces matières et je ne vois que +d'excellents symptômes répliqua le missionnaire. + +--En effet, je me trouve mieux... + +--Pensez-vous, continua le prêtre, que vous étiez dans un moindre +danger, il y a vingt ans, quand le conseil de guerre des sioux vous +avait jugé et condamné? + +--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne comprends pas comment +j'ai été sauvé. + +--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards entrèrent dans ma cabane et +se jetèrent à mes genoux en pleurant. Je fus étonné, car ce n'est que +rarement que l'on voit pleurer des guerriers sioux. + +--Quelles grandes douleurs remplissent-elles donc le coeur des courageux +guerriers de la plus vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur. + +--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait bien du mal, me +répondirent-ils; ils veulent connaître ton Dieu et l'adorer. + +Ils me dirent que mon Dieu était bon puisqu'il ordonnait de rendre aux +pères infortunés les corps de leurs fils; qu'il était juste, puisqu'il +punissait le mal et récompensait le bien; qu'il était miséricordieux +puisqu'il pardonnait tout à ceux qui l'imploraient avec humilité. Ils me +racontèrent plus en détail la mort de leur deux fils, et comment vous +aviez chassé les corbeaux qui venaient se repaître de leurs cadavres, en +attendant qu'on put leur donner la sépulture. C'est cette bonne action +qui les a touchés. Quand ils virent que vous étiez voué à une mort +cruelle, ils résolurent de vous sauver. Ils étaient cependant dans un +grand embarras, ne sachant comment faire pour tromper la vigilance des +gardiens que l'on avait mis à la porte de votre wigwam et le temps +pressait, la nuit arrivait, la dernière nuit que vous deviez passer sur +la terre. Ils pensèrent à gagner les sentinelles par des promesses, mais +si par malheur, l'une d'elles résistait, elle donnerait l'éveil, et +toute chance de vous délivrer s'évanouissait alors. Ils auraient pu +mettre le trouble dans le camp, en répandant une fausse rumeur +d'attaque, mais on vous aurait égorgé immédiatement; c'était l'ordre. +Tuer les sentinelles, voilà ce qu'ils allaient faire dans leur +reconnaissance extrême, ces pauvres vieillards, et déjà leurs arcs +tendus frémissaient dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant +qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se jeta à genoux en +disant: + +--O grand Esprit qu'adore mon frère La Longue chevelure, viens à notre +secours. + +Alors, m'ont-ils tous deux assuré, une femme vêtue de blanc leur est +apparue et leur a dit de la suivre. Dans leur étonnement ils ont laissé +tomber leurs arcs et leurs flèches. Cette femme, ils la reconnurent +bien, c'était la vôtre. + +--Tu n'es donc pas morte, lui demandèrent-ils... tu n'as donc pas été +tuée?... + +--Ce sont vos fils qui m'ont assassinée, répondit la femme blanche, et +elle se dirigea vers votre cabane. + +Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient pas encore. +Les sentinelles dormaient. Ils entrèrent, défirent vos liens et vous +conduisirent loin du campement, dans un endroit où vous alliez prier +souvent, sur un tapis de gazon, au pied d'un rocher marqué d'une grande +croix rouge. + +--C'est l'endroit où mon père est mort, dit la Longue chevelure, fort +impressionné. Je croyais avoir été le jouet d'un rêve étrange, pendant +cette nuit-là, continua-t-il et je pensais apprendre un jour que ma +délivrance n'avait rien eu que de fort naturel. Je n'étais pas digne de +cette mystérieuse intervention de l'ange qui m'avait tant aimé ici-bas. + +--N'oubliez jamais, dit le prêtre, combien le seigneur s'est montré +miséricordieux envers vous. + + + + + IX + + +--Personne ici! fit avec un désappointement singulier, le premier des +limiers qui entra dans la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine. + +--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait pas notre arrivée. Il +sortira du bois ou il y crèvera de faim avant le printemps. + +Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés, le chemin de leur +village. En passant près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de +bruit et imitèrent les aboiements des chiens. L'ours, mécontent d'être +troublé de nouveau dans sa tranquille demeure, répondit par de longs +grognements. + +--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors l'un de la bande. Au +revoir, compère Martin. Tu auras de nos nouvelles. + +Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se blottit dans le foin, +sur le fenil, et dormit en attendant le jour, d'un sommeil agité. Il +resta dans sa cachette toute la journée du lendemain. La faim le +torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait pas se laisser +mourir comme cela, autant valait se livrer à la justice et courir une +chance de salut. + +Le soir venu il sortit, se glissa le long de la première maison et vit, +par la fenêtre plusieurs hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en +causant. Des nuages de fumée bleue montaient lentement sous le plafond +noirci. Une femme et deux jeune filles travaillaient près de la table, +éclairées par une petite lampe. + +Sougraine pensa: + +--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y en avoir chez les +voisins. + +Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y arrivait il vit venir +quelqu'un de son côté. C'était un jeune garçon. Il paraissait tout petit +dans l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près d'une pile de +bois. L'enfant entra sans frapper. Il sortit au bout d'un instant, +portant quelque chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir +après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait pu vivre quelques +jours avec cela. Oui, mais quelle imprudence! On devinerait bien que +c'est lui... et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda par la +fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui allait et venait dans +l'unique pièce. Il entra. + +--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec cette bonne politesse qui +ne se perd pas encore dans nos campagnes... + +--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me donner un morceau de pain, +pour l'amour du bon Dieu... + +--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, répondit la vieille en se +dirigeant vers la huche. + +Elle prit du pain. + +--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien que je n'aie pas +grand'chose, je puis toujours vous offrir un morceau de lard. L'eau est +chaude, je pourrai aussi vous faire un peu de thé. + +--Tu es bien bonne, la mère, mais on est pressé, répondit Sougraine, un +peu de pain pour manger en allant, cela va suffire... + +Cette grande hâte n'était pas naturelle. La vieille eut un soupçon et +se mit à fixer l'inconnu. Elle savait que Sougraine était dans les +environs. + +L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté de la porte... + +--Si c'était lui! pensa la vieille. + +Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut peur... + +--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix cassée. + +--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici... + +--Allez-vous loin? + +--Oui, on va loin... + +Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se +reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette +vieille femme. Elle s'avançait toujours tenant un morceau de pain à la +main. Soudain elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et de +douleur... + +--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille? + +L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. Il tomba à genoux. + +--Pardon, dit-il, pardon! + +La vieille femme était presque belle dans son indignation... + +--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aimée, mon Elmire +que j'aimais tant!... tu l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de +Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et +c'est par ta faute!... J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire! +J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de +peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas +toutes les larmes que peut verser une mère à qui l'on enlève sa fille +chérie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les +malédictions qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! Où est-elle, ma +fille, Sougraine, dis, où est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu +l'as peut-être tuée... On dit que tu sais tuer les femmes, toi... + +Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel.... + +--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué sa femme.... c'est un +mensonge.... + +--Où est ma fille, continuait la vieille femme Audet? Sougraine qu'as-tu +fait de ma fille?... + +--Ta fille, elle est riche et heureuse.... + +--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité.... C'est mal de se +moquer d'une mère... d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en +la tombe!.... + +--Je te le jure elle est riche... et heureuse... Elle demeure à Québec, +c'est une des grandes dames de la ville.... + +La vieille femme branla la tête en signe de doute.... Sougraine reprit. + +--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame D'Aucheron.... + +--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet, en levant les mains au +ciel... et presque défaillante, madame D'Aucheron?... la mère de +mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle Léontine! + +--C'est elle-même, affirma Sougraine. + +L'infortunée vieille murmurait. + +--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... est-ce possible... non, ce +n'est pas possible.... + +Elle était accablée par une pensée amère.... Madame D'Aucheron avait +renié sa mère.... Oui, elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas +voulu la reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien plus aiguë +que la première.... Une mère qui perd sa fille, c'est affreux, mais une +fille qui renie sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela. + +Tout à coup la vieille éclata en sanglots... Sougraine fit un pas vers +la porte. Il entendit du bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa +figure et il s'écria: + +--Malédiction! je suis perdu!... + +La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant sa vengeance, lui montra un +caveau sous l'escalier. + +--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne mes offenses, comme je +vous pardonne le mal que vous m'avez fait. + + + + + X + + +Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses beaux projets s'évanouir +comme un songe, le laborieux échafaudage de sa fortune et de son +bonheur s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette fois, il lui +semblait qu'elle resterait ensevelie sous les décombres. Elle cherchait, +pour sortir de l'horrible position qu'elle s'était faite, une issue +qu'elle ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif qui se +heurte aux barreaux de sa cage avec l'espoir toujours nouveau mais +toujours inutile d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait +les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait surtout, c'était +l'avenir. Un avenir tout prochain. Elle regrettait de s'être laissée +surprendre par le rusé ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne +pouvait pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, ce ne +sont point des preuves. Elle aurait dû se moquer de lui hardiment, lui +rire au nez. Maintenant il était trop tard. La sottise était faite, il +fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau monsieur, cela ne +servirait de rien. Il était froissé, plus que cela, irrité. Quand on est +ministre on ne se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire. Si +cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé comme elle a fait. C'est +elle, après tout qui est à blâmer. La misérable! voilà donc comment elle +me récompense de mes soins et de mon amour.... + +Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient dans l'esprit de +madame D'Aucheron. + +Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre dans l'étude au +notaire, avec sa femme et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une +vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal +dans son entourage, mais après s'être mis inutilement l'esprit à la +torture pour deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien +trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on est toujours averti +assez tôt d'un malheur, et qu'il ne faut pas aller au devant du courrier +qui nous apporte une mauvaise nouvelle. + +Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à la Longue chevelure. +Il était même arrivé fort à propos, cet accident, puisque le malheureux +siou se trouvait comme une pierre d'achoppement dans le sentier qu'il +suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. La chasse allait donner plus +qu'elle n'avait promis. + +L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé des limiers à la poursuite +de Sougraine. Il éprouvait un certain plaisir à se venger de cet homme +qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance, surtout, la +satisfaction cruelle qu'il aurait de voir mademoiselle D'Aucheron +devenir la risée du monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait +ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il saurait l'histoire de +madame D'Aucheron, sa protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère +et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation. Cela ne +pouvait tarder. Sougraine n'échapperait point. Et quand même il +réussirait à déjouer les recherches de la police et à passer à +l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait bien obligée de +parler. On la provoquerait; on la taquinerait; on ferait revivre son +passé dans les chroniques scandaleuses. + +Il s'occupait aussi de son élection et disait partout, pour exciter la +curiosité des gens, qu'une chose tout à fait surprenante, étrange, +inouïe et scandaleuse, serait bientôt connue publiquement; qu'une +famille haut placée, qui croyait sa considération affermie sur le roc, +s'apercevrait qu'elle n'était assise que sur un sable mobile.... Le +procès de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait.... Les gens +gobaient la nouvelle, fouillaient dans les familles, soupçonnaient les +réputations les plus intactes, sans rien trouver. + +Monsieur Duplessis, le brave professeur de l'Ecole Normale, fut mis au +courant de cette rumeur méchante que le ministre avait lancée dans la +ville, qui volait de bouche en bouche, avec une rapidité que le mal seul +peut atteindre, et prenait de jour en jour des proportions plus +considérables. Il n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements +singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas manqué de le +surprendre. Toutefois il en avait cherché vainement les motifs et avait +fini par croire à l'un de ces caprices inexplicables auxquels les braves +gens n'échappent pas toujours et dont souvent ils souffrent plus que les +autres. Les paroles menaçantes du ministre furent un éclair. Il entrevit +la vérité. Elle émergeait d'un fond de ténèbres. Le nom de Sougraine +expliquait tout. Il savait que l'indien était devenu un habitué de la +maison, mais un habitué que l'on cachait et dont on semblait rougir. + +Il prenait vite une résolution et détestait les tâtonnements. Dès que +l'on a jugé bonne une action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne +souffre point de délai, et tous les instants de la vie doivent être +employés à bien faire. + +Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur qui le reçut avec +empressement, bien qu'il y eût, sur la banquette placée à sa porte, +plusieurs solliciteurs déjà fatigués d'attendre. + +--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher professeur, dit le ministre +en serrant les mains loyales du vieillard. + +--Pas mal pour le temps et la saison, répondit le père Duplessis... + +--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est une rude saison. + +--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne verrai plus de printemps. +Cela vaut autant, après tout, car j'ai fait mon tour, répondit le +professeur... + +--Heureux ceux qui passent leur vie dans la pratique du bien! reprit le +ministre. + +--Quand ces hommes sont placés comme vous, monsieur, ils sont doublement +heureux, car leurs actes ont un grand retentissement et leur influence +est immense. + +Le ministre baissa la tête. + +--Vous m'avez demandé mon appui dans votre élection, monsieur le +ministre, reprit le professeur, et.... je viens vous le promettre à une +condition... + +--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je suis sûr que nous allons nous +entendre.... + +--Il circule une rumeur assez étonnante, continua le père Duplessis. On +dit qu'une réputation va s'effondrer... qu'une famille opulente et +respectée est sur le point de se voir aux prises avec la misère et le +mépris. + +--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre. + +--Pouvez-vous empêcher ce malheur? + +Le ministre réfléchit assez longtemps. + +--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine. S'il échappe, le secret +reste mien et je suis maître de la destinée de cette famille; s'il est +arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il faudra qu'il +dévoile tout... + +--Je venais vous dire que mon influence vous serait acquise si vous +pouviez éloigner le malheur de cette maison... + +--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est cette maison que le +déshonneur menace? + +--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans tous les cas, soit que +je devine juste ou que je fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens +qui sont menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez ces gens +quels qu'ils soient, et comptez sur mon appui dans votre élection. + +--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on favorise la fuite de +Sougraine. + +--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne soit rien de mal. + +--Je serais si content d'avoir votre appui! ajouta le ministre; cela +m'assurerait le succès... + +Le père Duplessis se disposait à sortir quand on entendit un bruit de +voix dans les couloirs. + +--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu? C'est M. Le Pêcheur qui va +jubiler!... Une foule de paroles, des questions, des réponses, des +affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, s'éparpillaient. +Le ministre pâlit tout à coup. Il toucha le bouton de la sonnette +électrique. Un garçon de bureau parut. + +--Quel est ce bruit? demanda-t-il... + +--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre, répondit le messager +radieux, croyant annoncer une heureuse nouvelle à son chef. + +Le ministre fit une grimace significative dont le messager fut tout +ébahi. Il ne s'attendait pas à cela. Il y aura toujours des surprises +pour les messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant bien +curieux et profonds observateurs souvent, ne pourront comprendre tout à +fait ceux qu'ils sont destinés à servir. + +--Alors, fit le père Duplessis en se retirant, il n'y a plus d'espoir? + +--Je vais essayer quand même, M. le professeur, je vais essayer. + +Le ministre avait une idée. Un ministre qui a la grâce d'état doit avoir +au moins une idée de temps à autre. + +--Nous ferons les élections avant les assises criminelles, pensa-t-il; +j'ai une chance de mater le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je +nourrirai grassement ses espérances en lui promettant tout ce qu'on peut +promettre en pareille occasion. + + + + + XI + + +Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire cachette que la vieille +femme lui avait désignée, lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon +de la mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation de sa mère, +ni ses yeux mouillés de larmes, ni ses soupirs étouffés. La pauvre +vieille pleurait si souvent. + +--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son _capot_, il nous a +échappé. Il a été plus fin que nous et n'est pas revenu à la cabane. +N'importe, il est bien guetté; il n'ira pas loin. + +Il vit du pain à terre. C'était le morceau que dans sa surprise +Sougraine avait laissé tomber. + +--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant cette année, qu'on +laisse traîner le pain du bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une +pointe d'humeur. + +La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa le pain. + +--Nous allons tuer un ours, demain, reprit Audet; il est caché sous un +arrachis, au 9e portage, un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié +Sougraine. + +--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous vu? + +--Non, mais nous l'avons entendu grogner, c'est tout comme.... Ce qui me +fait de la peine, c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je +savais où il se cache.... + +Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le tremblement nerveux de +ses membres dérangea quelque chose dans la collection de vieilleries +entassées au fond du caveau. + +--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud! + +Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit _terrier_, allègre, vif, +remuant qui ne répondait pas du tout à son nom lourd et sonore. Pataud +ne vint point. + +--Où est donc le chien? demanda le garçon. + +--Le petit Bernier est venu le chercher il y a un instant, pour le +mettre, cette nuit, dans leur laiterie, répondit la vieille en +tremblant, il paraît qu'il y a une belette qui dévore tout... + +Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, les bras appuyés sur sa +chaise, le dos au poêle qui chantait son monotone refrain. Il se coucha +et la vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à genoux à son +tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau +de pain et l'alla donner à Sougraine. + +--Sauvez-vous, dit-elle. + +Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il était +profondément touché. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de +billets de banque. + +--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous +le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait pitié de lui... + +La mère Audet repoussa la main, et les billets tombèrent sur le plancher +nu de la pauvre habitation. + +--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout... + +Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui longeait la rivière. + +La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son +sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues ridées... + +Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donné la charité +chrétienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y +passer la journée. Il était tombé une légère couche de neige, qui +recouvrait, comme un tapis d'une éclatante blancheur, les maisons, les +granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair, +s'allumaient d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires bordant +l'horizon, le disque de la lune à son premier quartier brillait comme +les cornes de feu de quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur. +L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laissées sur +la neige. + +Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, pour faire le _train_. +Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction. +Il arrive que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux une +nourriture insuffisante ou mal proportionnée, négligent d'aérer les +étables qui, le printemps venu, se transforment en _infirmeries_ ou en +musées de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont +étonnés de la _malechance_ qui les poursuit, et se demandent comment il +se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail ne rapporte +rien. + +Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige. Il dit en rentrant: + +--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit: il y a des traces: un +pied d'homme. + +Un voisin survint. + +--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a été vu par ici? Vous vous +souvenez de Sougraine qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à +vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait tué sa femme... + +--Est-ce bien vrai, il est par ici? + +--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier, le petit Noël à Jean, +et deux ou trois autres encore qui descendaient des chantiers ont couché +avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il ne savait pas alors que +c'était lui. Ce n'est qu'en arrivant au village qu'ils ont appris que le +gouvernement le faisait chercher. Ils sont remontés à la cabane le +lendemain soir, mais, bernique! + +--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu des pistes d'homme +dans la direction de la grange. C'est un peu drôle; jamais il ne vient +personne rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si c'était lui? + +Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant attentivement.... + +--Il est certainement venu quelqu'un, observa Marcel L'Enseigne, le +voisin. + +Il n'y avait pas de risque à l'affirmer. + +Et celui qui est entré dans la grange n'en est pas sorti, continua-t-il, +c'est encore certain. Envoyez votre garçon chercher des gens; on va +fouiller la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces sauvages.... on ne +sait pas.... + +Ils en demandèrent deux, il en vint dix. + +Sougraine entendit venir tous ces hommes qui le cherchaient; il se vit +perdu. Il eut été content de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un +cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient comme une meute +fait d'une bête fauve. Peu de temps après il fut pris garrotté et +conduit à la maison au milieu des rires et des huées. + + + + + XII + + +Les élections générales mettaient la Province en feu. Les libéraux et +les conservateurs s'acharnaient les uns contre les autres, et +s'obstinaient à jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond. +Les héros de l'éloquence populaire escaladaient les hustings armés de +lettres compromettantes, de journaux humoristiques, de documents de +toutes sortes, et faisaient entendre à la foule enthousiaste et +préjugée, des paroles de salut ou de ruine, de menace ou +d'encouragement, selon qu'ils étaient inspirés par les faveurs +ministérielles ou par les dépits de l'opposition. Les uns glorifiaient +le premier ministre et ses collègues. Jamais hommes semblables ne nous +avaient gouvernés. Ils possédaient toutes les vertus, toutes les +qualités administratives, une finesse d'observation surprenante, un +flair étrange. Depuis leur arrivée au pouvoir, la Province s'était +enrichie, des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain à +l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre du jour. Pas de +bouches inutiles. Peu d'employés, mais des bons. Plus d'avances, de +bonus, de gratifications d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple qui +paie, à l'ouvrier qui souffre. + +Les autres, d'une voix indignée, démolissaient tout ce splendide +échafaudage élevé à la gloire des ministres, décrivaient, avec des +larmes dans la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques +qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller la Province et d'appeler +leurs amis à la curée, montraient, avec des airs effrayés, la profondeur +du gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers d'industrie et +les spéculateurs véreux, suppliaient le peuple d'ouvrir enfin les yeux, +de secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient le pays +et le poussaient à la ruine. + +Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt, ces diatribes +échevelées et ces louanges stupides, trouvait que tout cela ne manquait +point de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait probablement du +vrai, beaucoup de vrai, et finissait par subir l'influence de quelque +gros bonnets. + +Il est évident que l'excès de langage de nos orateurs d'élection, de +même que les articles pleins d'exagérations qui s'impriment presque +chaque jour dans les journaux, ébranlent les convictions du peuple et +faussent son jugement. Les hommes publics sont rarement aussi bons ou +aussi méchants qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de la cause que +l'on embrasse, cette juste mesure qui est le propre de l'homme fort et +du lutteur chrétien. Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire litière de +leur prestige et de leur nom. S'ils aiment la gloire et les +distinctions, ils doivent tenir à leur réputation qui survit aux jours +du pouvoir. + +M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois voix. Une petite +majorité, l'on est convenu d'appeler cela une défaite morale. C'est un +baume sur les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est pas sans +amertume. Il semble évident, en effet, qu'on aurait pu trouver, en +cherchant mieux, les malheureuses voix qui manquent. + +On cria dans les rangs de l'opposition, dans les réunions intimes et +dans les assemblées publiques, que la corruption la plus effrénée +venait de faire son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé à +flots; que la liberté avait été étouffée sous les monceaux d'or; qu'il +faudrait une catastrophe pour réveiller la conscience publique.... Une +chose certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée de charité, +avait mis ses pauvres dans la balance. Personne ne songeait à chercher +là la raison du triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur se +donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un petit mot à son noble +obligé pour lui rappeler ses engagements. Le Pêcheur jeta la note au +panier. + +Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les fins de la justice, +raisonnait-il? N'y avait-il pas là une question sociale de la plus haute +importance? Comment un homme honnête et intelligent comme le père +Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il est vrai, d'un autre côté, que +l'offense était ancienne, douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul à +jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette femme, madame +D'Aucheron, volait sa haute réputation et les hommages des honnêtes +gens. C'était une injustice envers la société de Québec. On lui serait +reconnaissant, à lui le ministre, s'il remettait chacun à sa place, +comme cela doit être. Il était l'élu du peuple, il devait protéger le +peuple contre la supercherie et la fraude. On attendait cela de son +esprit impartial. + +Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'était +vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un +dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être +éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait touchée enfin de la +constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La +résolution de Léontine était bien prise, maintenant, et rien ne pourrait +l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination +exaltée, dans son coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout +près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, à demi-perdu dans +une buée vaporeuse. + +Madame D'Aucheron avait complètement perdu la tête, et ne se sentait +plus la force de prendre une résolution. Elle était comme une épave +ballottée par les flots, au gré des vents et des courants. Elle ne +savait plus où était le salut; elle ne le voyait nulle part. Menacée par +le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la +jetterait comme une vaurienne sur le pavé, par sa fille qui reculait +devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari +qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé, +elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger contre elle +même, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il +fallait désarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser +désarçonner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se +laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle +comptait les jours qui la séparaient des assises, comme un condamné, les +jours qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque fatale, comme +on regarde avec terreur le nuage plein d'éclairs et de tonnerre qui +accourt de l'horizon ténébreux. + + + + + XIII + + +En entrant chez lui, après sa dernière visite à madame D'Aucheron, M. Le +Pêcheur trouva une lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville. + +--Tiens, fit-il, une lettre du père. + +Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait; le père Le Pêcheur +ne savait pas écrire. Il déchira le bout de l'enveloppe, déplia la +mince feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment, les deux +pages de fine écriture. C'était évidemment la main de la maîtresse +d'école. + +Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre d'empêcher l'arrestation de +Sougraine. Il ne savait pas encore que le malheureux était pris. Il +disait: + +--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, interviens au plus vite, +c'est moi qui t'en conjure. Il faut que cet homme reste libre; il faut +qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende jamais parler. + +--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le jeune ministre.... +Est-ce un coup monté? On dirait qu'il y a entente entre le père Le +Pêcheur et le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je voudrais +bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan de sauvage, mais il n'est plus +temps. On pourrait peut-être lui faire prendre la clef des champs... +Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. Allons! que justice se +fasse! + +Une foule considérable suivait la rue St. Louis et s'engouffrait dans +les ruelles qui conduisent aux anciens hôpitaux militaires, +métamorphosés depuis plusieurs années en Palais de justice. A +l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste, pauvre, désolé, avec sa +couche d'enduit jaunâtre qui donne aux pierres une certaine harmonie de +ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur, des malades +encore et encore des médecins. Les malades d'une société qui se corrompt +et les médecins que demande la morale outragée. + +Un spectacle toujours nouveau attirait cette foule curieuse: Un procès à +sensation. Le monde est tellement avide d'émotions qu'il serait capable +de pousser au crime afin du voir juger un criminel. Si l'accusé n'a rien +de remarquable, s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on le verra +condamner sans regret; s'il est beau, rusé, ferme, de bonne mine, on le +prend sous sa protection, on fait des voeux pour son acquittement, et, +s'il est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au théâtre. Ou ne +songe pas qu'un malfaiteur est d'autant plus à redouter qu'il a plus de +qualités physiques ou morales, et que ce n'est pas l'homme que la +justice veut atteindre mais le crime même. L'homme s'est fait +l'instrument du mal, il faut qu'il devienne l'instrument de la +réparation. Le mal doit être honni, poursuivi, puni partout et toujours, +sans merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération. +Attendrissons-nous sur le sort du coupable mais applaudissons au +châtiment du crime. + +Sougraine allait être amené à la barre des criminels. La salle +d'audience était remplie. Il y avait des gens debout dans les passages, +dans les galeries, autour des sièges réservés aux avocats, partout. +Quand l'accusé parut précédé et suivi par des hommes de la police, il se +fit un long murmure et toutes les têtes se tournèrent vers lui. + +Il regarda avec assurance cette foule curieuse et menaçante et un +sourire triste passa sur ses lèvres pâles. Le juge, l'un des plus +éminents du pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules et son +rabat blanc tombant sur la poitrine, entra précédé de l'huissier +audiencier. Le silence se fit dans toute la salle. Les jurés furent +appelés et répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés sont tenus +de connaître leurs noms et même leurs prénoms, mais rien de plus. Tant +mieux s'ils sont ignorants et simples; on les pétrit plus facilement. +Les natures timides sont recherchées. Les revêches qui ont un cran de +fermeté sont souvent éloignées avec succès. Un beau système tout de +même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a donné; c'est sacré. Honni +soit qui mal y pense! Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des +naïfs qui souvent se laissent manipuler comme de la cire et trompent +les fins de la justice. Si vous voulez pratiquer le système à la lettre, +comme vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger l'accusé par +ses compères... Le voleur par des voleurs et l'assassin par des +assassins. Voilà ce qui s'appellerait suivre la lettre de la loi +anglaise. + +En face du banc des juges, auprès d'une longue table couverte de drap +bleu foncé, s'étaient assis les avocats chargés de conduire la cause: Le +substitut du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des plus éminents parmi +les jurisconsultes anglais, M. Guillaume Amyot, un orateur puissant, +puis, M. F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre par son +éloquence ardente et ses merveilleuses ressources. + +Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison et personne ne voulait ou +n'osait entreprendre la tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et +ne pouvait récompenser le dévoûment de son avocat. Il fallait donc que +la charité, une grande charité, vînt s'unir à de grands talents pour lui +venir en aide. C'est une chose terrible que d'être accusé d'un crime qui +entraîne la peine capitale, lorsque l'on est innocent, et grand Dieu! +quelle responsabilité pèse sur la tête d'un homme de loi qui se charge +d'éclairer le tribunal et de faire triompher la justice! Comme il doit +être habile, perspicace et prudent! comme il est bon qu'il sache bien +dire, exposer nettement et savamment! comme il est important surtout +qu'il soit honnête, car l'honnêteté a des accents qui vont à l'âme et +que ne saurait trouver le mensonge. + +Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense de Sougraine, on se dit +que le prisonnier serait sauvé s'il était possible qu'il le fût.... + +Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un notaire fatigué de sa +paisible profession qui s'était fait avocat--tous deux remarquables +aussi, s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister. + +M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier l'acte +d'accusation. Jamais son talent d'investigation, son esprit logique, sa +vertu farouche ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la cause +au milieu d'un religieux silence: + +--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille du nom d'Audet vivait +heureuse malgré son indigence, au milieu de nos campagnes tranquilles, +dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses, sur les bords de la +rivière Batiscan. Le père, la mère, les enfants étaient unis par des +liens sacrés que les années resserraient de plus en plus. + +Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de seize ans, faisait les +délices de cet intérieur heureux. Un jour elle disparut, et les +recherches pour la trouver furent vaines. Le deuil entra dans l'humble +maison et les pleurs coulèrent, coulèrent sans jamais cesser. +Aujourd'hui encore, sous le même toit solitaire de la chaumière de +Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a pas voulu être consolée, +verse des larmes sur la perte de sa fille chérie. + +Un indien était venu dresser sa tente au bord de la rivière, non loin de +la calme demeure des Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme et +des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne et fut troublé +jusqu'au fond de son âme. Il se laissa bercer par des rêves de volupté, +ne trouva plus de charmes à la femme qu'il avait choisie pour compagne, +ne fut pas ému des angoisses qu'il préparait à une mère pleine de +sollicitude, et, dans son fol amour, il abusa de la confiance naïve de +l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, repliant sa +tente il partit pour d'autres lieux. Elmire Audet le suivait. + +Cependant la femme trahie était restée comme une esclave auprès de +l'homme infidèle. C'était sans doute l'amour de ses enfants qui +l'enchaînait encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient dans +l'amertume. Quelquefois, lasse de supporter tant de hontes et +d'ignominies elle se révoltait et alors des querelles sérieuses +survenaient, des injures et des coups s'échangeaient. Une telle +existence ne pouvait durer. Le mari ne pouvait goûter tranquillement les +délices de ses illégitimes amours, et la vue continuelle de sa femme ne +laissait plus de repos à sa conscience. Il croyait sans doute que si +elle disparaissait, le trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il +pourrait s'endormir dans une douce sécurité. Etrange méprise des âmes +coupables! + +Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied des caps élevés de St. +Jean Deschaillons, l'on entendit des plaintes, des cris et des +gémissements. L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis quelques +jours avec sa famille. On vit un canot s'éloigner sur le fleuve profond. +L'accusé--car c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses +enfants. Sa femme ne les accompagnait point. Plus tard, à quelques +lieues en bas de Québec, on trouva, sur le rivage, le cadavre d'une +femme noyée. Cette femme avait une corde autour du cou. Elle avait donc +été traînée à l'eau. On la reconnut, c'était Clarisse Naptanne, la femme +de Sougraine, l'accusé. + +Les témoins vont corroborer ces paroles. + +Un long murmure roula sous les vieux lambris, et les têtes se bercèrent +comme la houle au jour de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan +de la forêt. + +L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé sous le poids de ces +regards scrutateurs. + + + + + XIV + + +Le coroner du district de Québec, à l'époque du crime, était mort depuis +longtemps. On retrouva toute fois le procès verbal de l'enquête qui eut +lieu alors. Il y était dit qu'un nommé Turgeon, de la paroisse de +Beaumont, avait déclaré avoir trouvé dans ses _pêches_ le cadavre d'un +homme ayant une corde au cou. Que ce cadavre ayant été transporté à +Québec, on reconnut alors que c'était celui d'une femme. On rit un peu +de la naïveté ou de la modestie extrême du brave pêcheur. + +Le verdict fut: "Trouvé mort." + +Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel personne ne trouva à +redire; la critique cette fois, fut désarmée. + +Après l'enquête, le corps fut enterré dans le cimetière Belmont, près de +Québec, et la description en fut donnée par les journaux de la ville. La +semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges vint à Québec et dit +qu'une personne était disparue, l'automne précédent, de St. Jean +Deschaillons. On fit l'exhumation du cadavre. Il était fort décomposé +mais pas tout à fait méconnaissable. Le curé affirma que c'était la +femme de Sougraine, un sauvage abénaqui. + +Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui était parti avec une +jeune fille. Toutes les recherches furent inutiles. Les deux fugitifs +erraient dans les prairies de l'Ouest. + +Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait fait la lugubre trouvaille, +vivait encore. Il fut appelé comme témoin. Il se souvenait bien du +cadavre en question. + +L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges se rendit aussi à +l'appel de la cour. + +Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse Naptanne, dite +Bisson. Il furent ses paroissiens autrefois. La femme Sougraine, plus +âgée que son mari, était grande et forte. Ils avaient deux petits +garçons, l'un âgé de dix à douze ans et l'autre un peu plus jeune. + +Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère et habitaient une +cabane d'écorce, sur les bords de la rivière Batiscan. L'accord +paraissait régner dans le ménage. + +Il continua: + +Au nombre de mes paroissiens était aussi une jeune fille de seize ans, +nommée Elmire Audet. J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez +l'accusé. Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers la fin +d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. Lui, il est revenu en novembre. +Il était seul. Je lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants et +il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières. Elmire Audet était +alors dans la paroisse. Quelques jours après elle n'y était plus. + +J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont, et l'ai +parfaitement reconnu. C'était bien la femme du prisonnier. A la mâchoire +inférieure il y avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la +mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du tabac et usées par +la pipe. La défunte fumait beaucoup. Les cheveux étaient très noirs. + +Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta: + +--Un peu avant son départ Sougraine est venu à confesse et a communié. + +Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée. + +--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, je demeurais chez +monsieur Raymond Beaudet, à St. Jean Deschaillons. Un soir du mois +d'octobre, j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur la grève. +Un homme criait: Ma maudite, je vais te tuer et te noyer! Une voix de +femme répliquait en pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je +vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! Un peu plus tard j'ai +vu un canot qui s'en allait. Il y avait un homme à l'arrière et quelque +chose de blanc au milieu. + +A une transquestion qui lui fut posée par M. Lemieux, elle répondit: + +--Après le départ du canot, j'ai encore entendu du bruit sur le rivage; +c'était toujours la voix de femme qui continuait ses lamentations. + +Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui de Bécancour. + +--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé. Je suis le chef des Abénaquis +de Bécancour. Mon nom signifie: un homme que l'on a renfermé par +surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est arrivé à Bécancour +avec ses enfants, vers le commencement de novembre de l'an 18... Il est +venu chez moi le lendemain de son arrivée. Il était sous l'influence de +la boisson. Je lui ai demandé où était sa femme et il m'a répondu qu'il +ne le savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il l'avait laissée et +qu'elle avait voulu faire chavirer le canot dans la traversée. Il a +ajouté qu'elle était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau. + +Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à son tour: + +--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le prisonnier, et j'ai connu +sa femme. Sougraine est arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18... +avec ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je lui demandai où +était sa femme et il me répondit qu'elle était désertée par désespoir. +Il me demanda si je voulais prendre ses enfants en pension parce qu'il +allait _en chantier_. Il partit et je gardai les enfants. Je le revis +plus tard; il s'informa de sa femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui +dis qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia, disant qu'il +n'avait jamais pensé à cela. La première fois qu'il est venu il n'avait +pas l'air inquiet, mais, la seconde fois, il était très abattu. Il +partit le matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il revint le +soir même, vers dix heures, mangea, alla se coucher dans le grenier, +puis partit encore de grand matin, disant qu'on ne le reverrait +probablement pas de sitôt. + +Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable, il ferait mieux de se +livrer. Il me répondit qu'il le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni +pour avoir enlevé une jeune fille. + +Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que l'accusé lui avait dit +qu'il regrettait de s'être amouraché de cette jeune fille et qu'il ne +savait pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait en bon accord +avec sa femme et était un bon sauvage; qu'un des enfants lui avait dit +alors que la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire chavirer +le canot. + +Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la déposition suivante: Nous +demeurons à cinq arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé chez +nous, un matin, il y a bien vingt ans passés de cela. Il est entré seul +et nous a demandé de prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était +le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la recherche de sa +femme qui l'avait laissé après une querelle. Il a ajouté qu'elle était +jalouse d'une jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à +Notre-Dame-des-Anges chercher des pièges qu'il avait tendus. Il fut +absent une couple d'heures. Il est allé chercher ses enfants et les a +amenés chez nous. Ils sont partis le dimanche. Il est revenu une +quinzaine de jours plus tard avec une jeune fille. Il m'a dit que +c'était sa femme. Ils sont arrivés le soir, ont partagé le même lit et +sont repartis le lundi matin. + +Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails, parce que Sougraine +ayant été soupçonné du meurtre de sa femme, quelques mois plus tard, +elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait touchant cet homme. +Elle ne reconnaissait pas l'accusé, cependant; il avait trop vieilli. + +L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom sauvage la Longue +chevelure. + +Il se fit un profond murmure, et les curieux qui remplissaient les +couloirs se rangèrent pour livrer passage au noble chasseur des +Montagnes Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa récente +blessure, il s'avança lentement, le front haut mais sans arrogance, vers +le banc des témoins. Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa +figure et lui donnait un charme nouveau. On savait comment il avait été +blessé dans une partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées, +comme la mort était venue près de l'emporter. Depuis quelques jours +seulement il pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui qui +dans un accès de fièvre, avait innocemment et sans malice, trahi son +frère l'Abénaqui, un sauvage comme lui. Il le regrettait sans doute.... +comme l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement +responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre, l'accusé serait encore +libre et heureux. Voilà ce que peut faire une parole même inconsciente. +Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... Mais c'était le +notaire, c'était Sougraine, c'était madame D'Aucheron qui l'avaient +imaginée, cette malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent les +projets des méchants tournent contre eux. + +La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette et ferme était l'écho +d'une âme droite. On sentait que cette âme n'avait rien à cacher, et +que cette parole n'avait rien à taire. On se plaisait à l'entendre, cet +homme demi-sauvage. + +Il raconta sa première rencontre avec l'accusé; comment il le sauva lui +et sa jeune amie des flammes de la prairie, et les emmena dans son +wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les questions qu'il leur +adressa alors et les réponses qu'ils lui firent. L'accusé lui avait +affirmé que sa femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean +Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le cimetière de la +paroisse; qu'il était marié avec cette jeune fille et ne voulait point +s'en séparer; que cependant il avait fini par avouer que le mariage +n'avait pas été célébré encore et que la jeune fille était sa maîtresse. +Alors dit le témoin, je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle, +et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille dans son pays, dès +qu'il se présenterait une occasion. L'accusé se montra soumis. Des +voyageurs canadiens passèrent vers le même temps et je leur confiai la +jeune fille. Ma femme aussi partit alors avec une jeune enfant.... + +La voix du sioux trembla légèrement. On vit qu'il faisait un effort pour +refouler une émotion profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la +tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite. + +--Les malheurs qui suivirent ne regardent que moi, ce n'est point le +lieu de les répéter ici. Je dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu. +Je n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement massacrée par les +sioux, et sur la perte de mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je +m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans après je rencontrai +l'accusé à Los Angeles. Il niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard, +je gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud. Je cherchais les +parents de ma mère. Je ne revis plus Sougraine, jusqu'au jour où je le +rencontrai à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques semaines. Je ne le +reconnus pas alors, mais depuis j'ai pu constater son identité. Je le +reconnais bien maintenant. + +Les péripéties du procès n'étaient pas finies. Les curieux en auraient +pour leur temps perdu, cette fois, et l'on en parlerait longtemps de +l'affaire Sougraine. + +L'audience avait été suspendue, mais la foule était restée là, entassée +dans la vaste pièce, aimant mieux respirer l'air chaud et vicié qui la +remplissait, que de perdre un mot des témoignages. Au reste, dans un +tête à tête entre le prisonnier à la barre et son défenseur, on avait +surpris une parole qui piquait la curiosité. + +--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, avait dit l'avocat... + +--Quel peut être ce témoin? C'était la question que chacun se faisait. + +A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme solennel, l'huissier +appela: + +--Louis Vilbertin! + +Il y eut un désappointement. On comptait sur un nom nouveau, inconnu, +improbable... et c'était le gros notaire que tout le monde connaissait. + +Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement la boîte aux +témoins. Il s'essuyait le front avec son mouchoir. En marchant il +pensait: + +--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi? Est-ce que je vais le sauver? +Et puis, c'est cruel de me forcer à m'avouer publiquement son fils... Il +embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé n'importe quoi. + +--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda la greffier. + +--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit le notaire, d'une voix +ferme, un peu irritée; je suis le fils de l'accusé. + +Il bravait l'opinion. + +--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de toutes les bouches... Ce fut +un murmure sourd qui couvrit un instant la parole des avocats. + +--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à Notre-Dame-des-Anges. La +famille se composait de mon père, de ma mère, de mon frère et de +moi-même. Nous sommes partis de là avant l'hiver, en canot, suivant le +cours de la rivière. Nous nous rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de +là à St. Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se battirent. +C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est mon père qui commença la +querelle. Il voulait avoir son _capot_ que ma mère avait mis sur ses +épaules pour se garantir du froid. Il battit la défunte à coups de +poings et d'aviron et la jeta à terre dans les branches. Ma mère lui +demandait de ne pas la tuer et elle pleurait. La querelle a bien duré +une heure. Le prisonnier lança aussi des pierres à ma mère. Elle +paraissait souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... Nous sommes +partis pour traverser le fleuve, mon père, mon frère et moi.... ma mère +est demeurée sur la grève. Mon père ne voulut pas la laisser embarquer. +Il la menaça avec une branche. Après notre départ elle est restée assise +sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon père nous a dit +qu'il nous tuerait si nous rapportions ce qu'il avait fait. Le temps +était noir. Le prisonnier nous a conduits à une maison où nous avons +couché. Puis nous avons gagné Bécancour. Mon père nous a laissés chez +mon oncle Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère. + +Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua: + +--En traversant la rivière ma mère a menacé de faire verser le canot. +Avant de partir de Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de la +boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer et aussi pendant la +traversée, si je me rappelle bien.... Il y a longtemps de cela. Elle +but, je crois, ce qui restait dans une première bouteille... Peut-être +un demiard... C'est l'idée qui m'est restée. Cependant mon père avait bu +plus qu'elle... + +Plusieurs dirent: + +--Le gros notaire ne tient pas à sauver son père... + +Et d'autres: + +--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu... + +Le notaire, sous les questions pressées de M. Lemieux, soufflait, +haletait, s'épongeait... puis se contredisait. + +--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui hacher du tabac. C'était +dans le canot, en traversant. Elle consentit, se mit à la besogne, puis +cessa tout à coup.... La querelle commença alors.... + +Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je l'ai dit, et l'accusé +la supplia d'avoir pitié de nous, ses enfants... mon défunt frère et +moi... Elle donna un coup d'aviron à mon père... Rendus sur la grève +elle le frappa avec un couteau... C'était pour se défendre... Ils se +battaient. Mon père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non plus.... +Si je me souviens bien.... Mon père alluma un feu sur la grève pour nous +réchauffer et préparer des aliments. Il demanda à ma mère de venir +manger avec nous...... Elle refusa. La querelle était terminée. Lorsque +nous fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé le fleuve, mon +père fit un petit feu et nous nous couchâmes tout au près... Mon père +nous avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret d'avoir ainsi +abandonné sa femme, seule, dans l'état où elle se trouvait.... Il +remonta alors dans le canot.... et fut absent pendant quelques heures... +Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint seul.... Il était +triste... Il dit qu'il l'avait trouvée morte et que dans la crainte +d'être soupçonné ou inquiété il l'avait traînée à la rivière... + +Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux tempes et des rougeurs sur +les joues. On entendit comme un soupir de soulagement qui montait de +tous les coeurs. Les choses devaient s'être passées ainsi. Il était +raisonnable de le supposer. + +Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint dire qu'il n'y avait pas de +trace de feu sur la grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa +croire que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire pour sauver +son père. Il y eut un malaise soudain. Mais le défenseur de l'accusé ne +se tint pas pour battu. + +--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il au témoin. + +--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment large. + +--Et la marée s'avance loin? + +--Oui monsieur, assez loin. + +--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté l'accusé, et faire +disparaître ainsi toute trace de feu?... + +--Certainement, reprit le témoin. + +--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas étonnant que vous n'ayez +vu nulle trace du feu allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui +eût été surprenant... Une mer passant sur un feu sans l'éteindre... + +Un rire bruyant courut dans la vaste salle. + + + + + XV + + +Un homme qui n'avait pas été peu surpris en voyant un huissier entrer +chez lui, c'était monsieur D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin le +lâchait, comme on dit en termes d'affaires, et que la dégringolade +allait commencer. Après tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce +fût aujourd'hui que demain. La pensée d'un mal qui vous menace est +souvent plus amère que le mal lui-même. L'imagination grossit le mauvais +comme le bon. C'est un verre qui nous montre souvent les choses sous un +faux aspect. + +--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait dit l'huissier en saluant avec +la gravité que comporte le métier. + +--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut envie d'éclater de rire, tant +il avait eu peur. + +--Oui monsieur, pour madame. + +--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre! au sujet de quelle affaire? + +--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron.... + +--Hein! l'affaire Sougraine? voilà qui est drôle. Où va-t-on chercher +les témoins maintenant? Qu'est-ce qu'elle connaît de cette affaire, ma +femme? + +Cependant le souvenir du mystère qu'il avait essayé de débrouiller +depuis quelque temps, mystère où sa femme, le notaire et Sougraine +paraissaient se comprendre parfaitement, lui revint à l'esprit. De +grosses gouttes de sueurs perlaient sur son front. Il comprit que tout +allait éclater. + +L'Huissier s'était retiré; il se rendit à la chambre de sa femme. + +--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel, lui tendant le papier +légal d'une main qui s'efforçait de ne point trembler, on vous appelle +comme témoin dans l'affaire Sougraine--une affaire vieille de vingt +trois ans--dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que vous connaissez de +cette affaire. + +Madame D'Aucheron poussa un cri. + +--Témoin! moi, témoin! et elle s'affaissa sur sa chaise. + +Léontine accourut. + +Implacable, M. D'Aucheron se tenait là, debout devant elle. Il était +résolu d'en finir. + +--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle façon vous avez été mêlée à +l'affaire Sougraine?... + +Léontine à son tour jeta une clameur, mais elle ne faiblit pas. + +--Pauvre mère, dit-elle, c'est donc fini; tout est connu, et elle se +prit à pleurer à chaudes larmes.... + +--Tout n'est pas connu, répliqua M. D'Aucheron, mais j'ai le droit de +tout savoir, et je veux que l'on parle ici avant d'aller parler à la +cour... + +Il passa le subpoena à Mademoiselle Léontine qui lut à travers ses +pleurs.... + +--Pauvre mère! reprit-elle! pauvre mère! comme elle va souffrir!.... + +--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous plaît, si votre mère ne +veut ou ne peut pas le faire, dit monsieur D'Aucheron, impatienté. + +--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de douceur, de prières et de +larmes, ayez pitié de ma malheureuse mère... soyez miséricordieux. + +D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout s'écroulait autour de lui, +et que sa vie était à jamais empoisonnée. Il n'osait plus parler. Il +écoutait maintenant, le front courbé, l'arrêt terrible qui le condamnait +à la honte et à la souffrance pour le reste de ses jours. + +--Ma mère, votre femme... reprit Léontine au milieu de ses sanglots... +c'était.... + +--C'était? + +--Elmire Audet! + +--Elmire Audet! s'écria monsieur D'Aucheron, en se cachant le visage +dans ses mains. Malheureux que je suis! + +--Pitié! pardon! criait Léontine. + +--Malheureux que je suis! répétait toujours D'Aucheron. Et il aurait +voulu pleurer. La rage et la douleur l'étouffaient. + +Il sortit marchant vite comme un homme pressé d'arriver, et cependant il +ne savait où il allait. Ceux qui le rencontrèrent s'aperçurent qu'il +n'était pas comme de coutume et se détournèrent pour le regarder. Il +passa devant l'église du faubourg St. Jean et lui qui se vantait de ne +pas importuner le Seigneur, et de ne jamais prendre la place des autres, +dans les églises, il s'en alla tomber à genoux devant les saints +tabernacles. C'est que les grandes douleurs ramènent à Dieu, et que les +hommes profondément infortunés sentent bien que le secours ne peut pas +leur venir des hommes. Il demeura longtemps, là, sur le parquet, la tête +baissée, les mains jointes, et criant vers Dieu. + +Le père Duplessis se trouvait à l'église; c'était l'heure de sa visite +au St. Sacrement. + +--Il devait en être ainsi, pensa-t-il. Le retour à Dieu ou le suicide. + +Quand D'Aucheron sortit il le suivit. + +--Mon cher ami, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon. Vous +perdez beaucoup mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y bien, il +n'y a pas de quoi se jeter à la rivière, s'il y a raison de se jeter +dans les bras de Dieu. + +--Connaissiez-vous mon malheur? demanda monsieur D'Aucheron. + +--Je le soupçonnais. Madame D'Aucheron était mademoiselle Elmire Audet. + +--Hélas! qui l'aurait pensé? + +--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a fait une faute mais elle +s'est repentie; elle est devenue une excellente femme. Ce n'est pas la +première fois que cela arrive, ce ne sera pas la dernière non plus, +hélas! soyez-en sûr. + +D'Aucheron s'était attendu à bien des mécomptes, à des revers, à des +insuccès, mais il ne se doutait nullement que l'orage viendrait de ce +côté. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de passer sous la dent +venimeuse de la médisance. Il se sentait horriblement humilié. Il ne lui +serait pas possible de se relever de ce coup et il serait obligé de s'en +aller vivre ailleurs. + + + + + XVI + + +Plusieurs témoins furent appelés encore pour prouver la culpabilité de +l'accusé, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles +fût en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que +des querelles s'élevaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils +proféraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, après +vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares et ne se souvenaient +guère. + +Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure +d'étonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le +nom de madame D'Aucheron. + +Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier grossissant de plus en +plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence! +silence! silence! + +Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage. + +--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le +greffier, qui voulait lui éviter la honte de le dire elle-même. + +Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle, +tant la surprise était grande. + +L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la +couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens +remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en +voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit +raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle +était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations +nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de +parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il +fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit +de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre +femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de +cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé. +Elle le connaissait depuis deux ans déjà.... + +--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le +prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes +partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à +St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la +mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me +dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la +même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous +nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le +train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans +la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage +enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins +Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis, +quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous +passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa +femme était morte... + +Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa +famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et +qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses +enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger. +Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est +ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à +ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère +quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent +que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était +éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a +conté cela. + +Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis. + +Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit: + +Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre +homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine +comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser +partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de +retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je +serais montrée du doigt comme une chienne.... + +Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait +avec curiosité. + +Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait +quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt +vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand +trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et +aussitôt après, des pâleurs d'effroi. + +Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait +jamais dit comment était morte sa femme. + +Elle se leva vivement: + +--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était vibrante, il m'a dit +que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quittée seule sur la +grève, il était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais +qu'il la trouva morte étendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme +si c'était d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jetée à l'eau +pour éviter les persécutions... Vous comprenez? Il aurait été +soupçonné... Le monde est si méchant... + +--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la +salle. + +--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le témoin, +en se tournant vers le prisonnier. + +--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurés, +s'il vous plaît, non pas à l'accusé. + +--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oublié cela dans mon premier +témoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mémoire me faisait +défaut. Maintenant je vois tout comme si j'y étais. Il y a pourtant +longtemps de cela... + +Elle se mit à compter sur ses doigts.... + +--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois, +font vingt-trois... Mon garçon aurait vingt-trois ans.... + +--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'écria-t-on de toute +part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit +sur l'assistance, et chacun se sentit touché de cette douloureuse +destinée. + +L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui: + +--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence à mon égard. + + + + + XVII + + +La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre, l'enquête fut +déclarée close. + +M. Lemieux prit la parole, et, dans un long et habile plaidoyer, il +démolit pièce par pièce le raisonnement subtil de l'avocat de la +Couronne. Il paraissait profondément ému; sa voix un peu hésitante +d'abord, comme un flot qui cherche à rompre sa digue, prit peu à peu de +la force et de l'ampleur. La vague devenait torrent.... On sentait des +frémissements passer sur la foule anxieuse. + +--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous des couleurs si terribles +l'infortuné que voici? Il montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une +malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le Seigneur seul peut +connaître la droiture ou la perversité?... Qu'il se soit fait aimer +d'une jeune fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement fatal, +ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer paternel et s'enfuir, avec +lui, en pays étranger, c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve +nullement qu'il soit un assassin. On prétend que la femme délaissée le +gênait. On le prétend mais on ne le prouve pas. C'est elle-même, cette +femme que l'on veut faire passer pour une victime touchante, c'est +elle-même qui pria la jeune Elmire de venir demeurer sous la tente de +son mari. + +Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même, voyons ce qu'elle +faisait, ce qu'elle disait et déduisons en les conséquences naturelles. +La logique n'est pas à dédaigner. Cette femme était adonnée à +l'ivrognerie, le plus odieux des vices et celui qui mène le plus +souvent à la mort tragique et subite. Elle était grande, fortement +constituée, d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne craignait pas +de provoquer la colère de son mari et savait se défendre de lui. Ne +l'a-t-elle pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient le +fleuve dans leur canot. En se livrant à une action aussi brutale, dans +un pareil moment, au milieu des flots prêts à les engloutir, +n'exposait-elle pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient +dans la frêle embarcation? Et ses enfants n'étaient-ils pas là! De quel +crime n'est pas capable une mère qui expose de la sorte la vie de ses +enfants?... + +Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est la mort qu'elle +appelait, la mort pour elle même et pour les autres. Ne l'a-t-elle pas +crié, dans sa rage insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me +noyer. + +Elle était ivre. Elle but encore cependant, et, descendue sur le rivage, +elle continua l'odieuse orgie commencée pendant la traversée. + +Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces clameurs qui montaient +comme des imprécations de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les +habitants des côtes voisines l'accusé se rembarqua seul avec ses +enfants. Il avait pardonné à sa femme cependant, puisqu'il l'avait priée +de venir partager avec lui son modeste souper. + +La femme délaissée se livra, dans son désespoir, à des fureurs +nouvelles, redoubla ses gémissements et ses blasphèmes, s'avança, +chancelante, sur le sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le sol +glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère, la crainte, et +surtout l'action des alcools, le froid de l'atmosphère et l'humidité du +sol, venaient de lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était +enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé. La mort qu'elle avait +invoquée tout à l'heure vint tout à coup la chercher... + +Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les choses ont dû se +passer ainsi. L'accusé, dont le caractère est doux, éprouva bientôt des +remords et regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste état +d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était pas sans éprouver +certaine crainte assez légitime. + +Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on me soupçonnerait +peut-être de l'avoir tuée. On sait que j'ai débarqué sur cette rive et +que j'en suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les apparences +seraient contre moi. Le préjugé naîtrait vite, et je serais peut-être +condamné. Il est arrivé que des innocents aient été ainsi trouvés +coupables... Je vais aller la chercher. + +Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait la rive sud, il +régnait partout un silence lugubre. Il appela, rien ne répondit à son +appel.... rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit où il +avait quitté la malheureuse créature. Rien encore. + +Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons de la côte, se dit-il, +et il se dirigea vers les hauteurs. + +Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il crut qu'elle +dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se réveilla pas. Elle dormait du +sommeil qui n'a pas de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti. + +On va dire que je l'ai tuée.... que faire? + +Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses idées. Il aurait +voulu réfléchir froidement, ne fût-ce qu'une minute, et son trouble +augmentait toujours. + +La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva au milieu du tourbillon +des pensées diverses qui l'agitaient. + +Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les reins, la passa +en frémissant autour du cou de la morte et, traînant le lourd fardeau, +il se dirigea vers le fleuve. + +C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il, mais il ne pouvait +s'empêcher de marcher. Et le cadavre suivait, glissant avec son bruit +mat sur la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son canot et +se mit à ramer avec ardeur, se hâtant d'achever cette horrible tâche. +Derrière le canot, le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre qui +s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il détacha la corde et la morte +descendit lentement, creusant la vague qui se referma bientôt sur elle +comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa rame. Alors une pensée, +comme une lame aiguë, traversa son esprit. + +--Ma ceinture!... Malheur! + +Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet +oubli... Il était trop tard. Il n'y avait plus qu'à attendre le hasard +des événements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut +longtemps plein de tristesse et puis, afin d'éviter les dangers d'une +accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il +s'en alla vers des régions lointaines. + +Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa +femme et les circonstances dont elle fut environnée. La franchise est +encore la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on connaît le +caractère timide et craintif du sauvage, l'idée étrange qu'il se forme +de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de +tous ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le +voir se compromettre par des explications inexactes... + +C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se déduit +naturellement des témoignages rendus. + +Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat. + +Alors M. Amyot se leva à son tour. On était avide de voir comment il +rétablirait l'accusation et pourrait détruire l'effet produit par son +habile confrère. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la +parole. Il repassa, en les commentant les témoignages que l'on venait +d'entendre et s'écria en terminant: + +--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite +sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la présence de +l'épouse légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle disparût. +En effet elle disparaît, et désormais le bonheur coupable ne sera plus +troublé. Elle disparaît, mais Dieu qui se joue des projets des hommes, +veut qu'un jour, longtemps après le crime, à trente lieues de l'endroit +où pour la dernière fois les accents plaintifs de la victime ont été +entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait +apporté. Une corde est nouée autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans +nom qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est celui de la femme +de l'accusé, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui +servait de ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été vus, la +victime et l'accusé, ils étaient ensemble. Ils burent, s'injurièrent et +se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidèle partit, mais il +revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la +femme délaissée et lui, dans les ténèbres, sur les rivages déserts?... +Ce cadavre retrouvé avec une corde au cou trahit le secret des ombres et +révèle un crime qui demande un châtiment! + +Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la vengeance des hommes. +Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui. + +Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait peut-être qu'un +accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des +jurés qui se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit en +discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, ils dirent qu'ils +s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les +yeux se fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y avait un +serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On +cherchait à deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs +mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait être +rendu. L'accusé aussi regardait ses juges, et son oeil mélancolique +était suppliant comme une prière. Il s'efforçait de ne point trembler et +pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les +jurés furent comptés et appelés par leur nom. Le silence devint +profond. + +--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont +il est accusé? fit la voix solennelle du juge. + + + + + XVIII + + +Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant. Léontine qui attendait +son retour à la maison, se leva vivement et courut au devant d'elle. +Elle crut d'abord que tout avait tourné pour le mieux, et que sa mère +était véritablement au comble de la joie. Elle reconnut bientôt son +erreur. + +La malheureuse femme fit quelques pas en cadence, puis éclata de rire. +Elle rit longtemps de ce rire nerveux, hébété qui fait tant de mal à +entendre. + +Alors Léontine se mit à pleurer. Elle devinait un nouveau malheur. La +pauvre folle se regarda dans une glace et, après avoir salué son image, +se mit à lui parler. + +--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une belle coureuse, en +vérité, une belle fille, oui, qui rougit de sa mère et ne veut pas la +faire manger à sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi, madame +D'Aucheron, moi la riche, la belle madame D'Aucheron, qui t'apprendrai à +courir les bois... Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi! tu +répètes mes paroles, comme un perroquet, tiens! attrape!... + +Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux coup la glace qui +tomba en éclats sur le tapis soyeux. + +Léontine tout effrayée appela. + +Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une pièce retirée n'avait rien +entendu. En entendant la cri poussé par Léontine il se précipita vers le +salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait sa main +ensanglantée. Elle s'était blessée en frappant la glace. + +--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle, et elle se précipita +sur lui. + +Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer. Rien n'y fit: elle +s'irritait de plus en plus et vociférait des paroles incohérentes. Il +tenta de l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil. Elle se +releva comme une tigresse et, ne pouvant l'atteindre parce qu'il se +mettait à l'abri derrière les meubles, elle déchira ses vêtements en +lambeaux. Alors, un sentiment de pudeur, le dernier qui meurt chez la +femme, lui revint tout à coup et elle se cacha derrière une porte. + +La servante avait couru chercher du secours. Des voisins arrivèrent. Ils +triomphaient peut-être au fond du coeur, mais ils paraissaient fort +touchés de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut enfermée, les mains +solidement liées, et des Soeurs de Charité vinrent en prendre soin, en +attendant qu'on la conduisît à l'hospice des aliénés. + + + + + XIX + + +Les jurés avaient répondu "non coupable" et Sougraine, mis en liberté, +était sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple, +naturellement honnête et droit, a toujours peur de voir la justice +humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au +coupable. Il veut que l'accusé soit élargi lorsque le crime n'est pas +irrévocablement attesté. + +Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion +qu'il avait éprouvée. + +A la prostration succéda je ne sais quel réveil joyeux, comme un rayon +de soleil après l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie après +avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait notre fosse! +de n'avoir plus rien à redouter de ceux-là mêmes qui pouvaient nous +perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa +place au soleil, et que personne n'osera nous déranger. + +Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et triomphant, dans nos rues +encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosité. On +se détournait pour le voir marcher de son pas lent et mesuré, le corps +légèrement penché en avant, avec ce balancement léger commun à l'homme +des bois et à l'homme de la mer. Lui, il élaborait un nouveau projet. +Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien +son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. Rien n'appelle le +succès comme le succès. Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait +pas s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave. +Il se le promettait. La chance grise comme la déveine, et fait faire les +mêmes folies. + +Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis quelques jours. Il +fredonnait, chantait presque sans cesse dans son étude ordinairement si +calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait des anecdotes +pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que +de raison. Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée, +l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque +chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte, +gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balançait dans un rayon +de lumière devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle +parfume. Il voyait Léontine. + +Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La Longue chevelure n'était +plus à craindre; le jeune ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque +d'un persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas de force à lutter, +le voulût-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune, +affronter le scandale et se marier avec une fille élevée par une +coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la +famille D'Aucheron; il allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il +avait désirées. + +Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des souffles de feu... + +--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était venu fondre sur Léontine, +leur amie, Rodolphe et sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut +des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancés, +dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher +davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne sur la +prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et +se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle +impétueux agite et dépouille. + +Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures à son ami +D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'était agenouillé dans +l'église, sous la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le monde +comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le +touchait plus. Il se reposait dans l'indifférence, en attendant +peut-être qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une autre +direction. + +Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à la jeune fille ni +d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaça. + +--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. La ruine matérielle +n'est rien à côté de l'autre. + +Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour +dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour +obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses destinées. Il dit à +Sougraine son père. + +--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce pas? + +--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donné +à entendre: + +--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux +tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être +raisonnable. S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il me doit tout ce +qu'il possède. Quand il n'aura plus d'argent, et en conséquence plus +d'amis, il ne sera plus en état de supporter les frais d'un procès et +sera condamné d'avance. + +Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire, +son fils. + +Mais il rencontra une résistance absolue de la part de M. D'Aucheron. + +Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Léontine comme sa fille. +Ce fut un nouvel appât jeté à la curiosité publique. Les journaux +promirent à leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intéressant +procès. On se disait cependant: + +--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son témoignage, a +parlé d'un garçon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie +commençait.... + +Mademoiselle Léontine était tombée dans une profonde mélancolie. Elle +n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mère +retombait sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, mort, comme elle +est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi à entrer au +couvent. Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... mais +aussi à ses amertumes et à ses déceptions. Elle rentrerait au couvent +pour s'y enterrer sous les voûtes saintes où l'on chante des cantiques +à la louange du Seigneur, où l'on prie avec ferveur, où l'on pleure sans +amertume. Il n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un homme aimé, +le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un +crime.... Le procès lui avait révélé une chose étonnante, mais qui la +réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin était peut-être son frère.... +Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances.... + +Elle fut effrayée de cette autre persécution qui la trouvait sans +défense. L'homme en qui elle avait instinctivement placé une confiance +absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait +lui-même sans espérance et sans ressources. Les armes dont il comptait +se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient de se +rompre dans ses mains, et la victoire lui échappait. Le vieil +instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge +naturel des âmes aimantes que le monde persécute et que le sauveur +appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin +d'être aimé, soutenu, encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner. +Au milieu de ces cruelles perplexités, battue comme une algue légère par +la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la +retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le couvent lui envoyait des +rayonnements mystiques qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums +célestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète, +inaltérable. C'était le port calme et sûr après la tempête. Elle y +verserait des larmes silencieuses en songeant à celui qu'elle aime... +qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même +jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu par la voie douloureuse; +c'est la plus sûre. Elle irait à lui par cette voie. + +Elle demanda son entrée chez les soeurs de la Charité. Ses premières +années s'étaient écoulées dans cette maison; elle y avait puisé les +germes de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au milieu des +plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacré fut salué avec joie. +Ses adieux à Rodolphe furent longs, pénibles, douloureux. Elle faillit +un instant faiblir dans sa décision devant les vives instances du jeune +homme. + + + + + XX + + +Cependant Sougraine faisait des recherches, sérieuses pour prouver qu'il +était le père de Léontine. Il avait parfois des doutes dans la réussite, +mais comme le résultat du procès ne pouvait le mettre dans une condition +pire, il donnait tête baissée dans l'aventure. + +Le notaire intenta une poursuite contre son ex-ami D'Aucheron, et la +fortune surfaite du brasseur d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du +public ébahi. + +Le Pêcheur se dit en apprenant cela: + +--Sapristi! je l'ai échappé belle... + +Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des prétentions de +Sougraine, et Vilbertin commençait à craindre qu'il ne fût plus possible +de faire sortir la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier. +Il entrait dans des fureurs subites à la pensée de cette proie tant +convoitée qui lui échappait. Son mécontentement se manifestait de mille +manières, et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient +fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant les ruines autour de lui. Il +voulait que tout le monde souffrît, et le métier de bourreau lui +révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant. + +Cependant la jeune postulante fut amenée devant la cour pour rendre +témoignage de ce qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore avec +sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses yeux toujours baissés ne +laissaient guère apercevoir la rougeur que les pleurs avaient laissée +après la perte de son bonheur. Elle dut avouer que madame D'Aucheron, un +jour, avait fait comprendre à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur +fille à tous les deux. + +Après cet important témoignage, on crut que Sougraine avait gagné sa +cause. + +Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta alors devant le +juge. + +--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait heureux d'avoir des +renseignements sur un enfant né l'on ne sait où, d'une fille nommée +Elmire Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant dont la +mère portait ce nom, et dont le père était un indien du nom de +Sougraine. Voici le registre. + +Il y eut un grand murmure de surprise dans le palais d'audience. + +Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin et l'extrait de baptême fut +alors lu comme suit: + +Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de St. Jean d'Iberville avons +ce jourd'hui, le 5 juillet 18... baptisé un enfant du sexe masculin, né +le même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et d'un père inconnu. + +Parrain, Jean-Louis Martel. + +Marraine, Jeanne-Marie Laliberté. + +Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez le nom du père de +l'enfant, puisque vous dites que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas +enregistré cependant. + +--Je ne le savais que par ouï dire.... La jeune fille perdit +connaissance et devint folle. Elle venait des Montagnes Rocheuses. Ceux +qui se trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de nos +charitables familles et continuer leur chemin. Sa folie dura plusieurs +mois. Quand elle fut capable de se lever, elle ne se souvenait plus de +rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats. Son enfant est resté dans +la maison où il est né. L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il +rendra témoignage si vous le désirez.... + +Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à la barbe blanche, au +sourire doux, se présenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, après +l'avoir pris de sa main tremblante. + +Il déclina son nom et dit: + +--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans ma maison, comme M. +le curé vient de le dire. C'était un petit garçon. Il y a vingt-trois +ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait +une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était venu, il fallait voir +pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris +mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. Il s'appelle +Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable Oscar Le Pêcheur, monsieur +le juge... + +Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience que, pendant dix +minutes, toute procédure fut interrompue. Cependant cet incident mettait +fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le moins étonné, se +proposa d'aller sans délai renouveler connaissance avec l'honorable +ministre son enfant. + + + + + XXI + + +Le père le Pêcheur s'était imposé une rude tâche en venant rendre +témoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais, +avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa naissance. Il +fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. Le jeune homme apprit de +ses petits compagnons, cependant, cette chose pénible que la charité lui +cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colères d'un +moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: bâtard. Il +demanda à ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, comme +une flèche acérée, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui +donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il +finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose +humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours. +Il songeait maintenant, depuis qu'il était devenu un homme important, à +retrouver sa mère, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il +pensait en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix culpâ.... l'heureuse +faute que j'ai faite.... + +Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès de Sougraine avec un +intérêt que l'on comprend aisément. Il s'était bien ému du triste sort +de madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir que son fils +adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses révélations. Il +resterait inconnu. Il n'en était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant +lui-même qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et +d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hésita +plus. Il descendit à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais surpris +de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des années. Il +demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le +monde d'ornière en ornière. + +--Quel bon vent vous amène, père? avait dit le ministre en serrant la +main du vieillard. + +--Des choses sérieuses, mon enfant... + +--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une réponse à votre lettre de +l'autre jour. En vérité j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs +envers vous: Je vous prie de me pardonner... + +--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le péril, maintenant, et +marcher droit au but. Au reste, tu n'es pas responsable de ta naissance, +et l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui, non pas d'après +la valeur de ceux qui l'ont engendré. + +--Je parie que vous venez me révéler, sans que je vous le demande, le +secret que vous m'avez toujours caché lorsque je vous ai interrogé. + +--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard tout tremblant. + +--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout entendre sans broncher. + +--J'en doute, mon enfant... j'en doute. + +--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. J'aime mieux en finir tout de +suite. + +--Eh bien! mon cher... ta mère... était... Elmire Audet... et ton père, +Sougraine l'indien. + +Le ministre bondit en jetant une clameur. + +--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard, ce qui nous +afflige maintenant ne serait peut-être pas arrivé; mais il m'a été +impossible de sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire +écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il n'y a qu'à les +interroger. Puis, notre maîtresse d'école est jeune; il faut respecter +son ignorance... son innocence, je veux dire. + +Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions du père Le Pêcheur. +Il repassait dans son esprit les incidents qui s'étaient produits +depuis quelques semaines, et regrettait la position qu'il avait prise à +l'égard de madame D'Aucheron. Il s'était vengé de sa mère... Tout se fût +si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût pas tant fait la +difficile. Madame D'Aucheron serait encore une femme respectée. +Sougraine aurait été facilement désintéressé, moyennant finances, son +prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que grandir; il aurait +continué à recueillir les hommages et les félicitations de tout le +monde.... Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait reconnaître +publiquement pour sa mère, la ruine financière d'un homme auquel il +devait tous les égards, et, sur le front de son père, la tache +indélébile que laisse toujours une accusation capitale... Et c'était à +cause de Rodolphe Houde que tout cela arrivait... Il se rencontre donc +des hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités. Si on les +connaissait d'avance il faudrait les écraser comme des vipères. Quand on +les devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était injuste envers +Rodolphe, mais dans son irritation il mettait un certain plaisir à +déchirer l'innocence. + +Tout à coup il se prit à rire. + +--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de +mes parents, n'est-ce pas? + +--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, excepté le curé, ne +se souvient du nom de ta mère. + +--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez à +la maison discrètement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en +portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon père ni celui +de ma mère. + +--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause on resterait muet. On +comprend aisément qu'il ne serait pas légitime de briser une existence +comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires et des +humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la +terre, comme on jette une graine dans un champ étranger, sans se soucier +qu'elle germe ou périsse, mais il y a une question de justice envers une +autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta place +et boive le calice que tu refuses de boire... + +--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouvée, elle... +qu'importe le nom de ses parents? + +--Le curé est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui, +si j'étais assez lâche pour forfaire au mien. + +Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu +indignée illuminaient sa belle figure. + +--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'éloigner de +moi, je le boirai. + +Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à un autre. Il était +mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un +lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son père adoptif se +dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en +riant, à tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de +mal. Personne ne voulut le croire. Il était anxieux de voir sa mère. Il +regrettait bien d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de son +humiliation. La faute retombait sur sa tête. Il est toujours mal de se +réjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il +avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis entre elle et la main +brutale du destin. Le soufflet n'eût pas été pour elle. Enfin, il était +trop tard et toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches +ne serviraient de rien. + +Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait beaucoup mieux; la crise +était passée et le danger d'une folie irrémédiable s'éloignait de plus +en plus. Ceci avait lieu pendant le procès même, le dernier jour, au +moment où le père Pêcheur rendait témoignage. Personne ne connaissait +donc encore le redoutable secret. Le jeune ministre était un peu dans +l'embarras. Il ne savait pas s'il devait, par des phrases adroites, +préparer madame D'Aucheron à la grande surprise qui l'attendait, ou se +jeter dans ses bras en l'appelant sa mère. Il la regardait fixement, +doucement, et lui, toujours froid, léger, badin, sceptique, il sentait +des larmes mouiller ses paupières... Une mère, voyez-vous, ce n'est pas +une femme comme une autre. Il y a dans son amour quelque chose qui n'est +pas de la terre. + +--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron... vous avez donc du +chagrin, vous aussi? + +--C'est de joie, répondit le jeune ministre... je ne suis plus +orphelin... j'ai retrouvé ma mère... + +--Votre mère?... vous l'aviez perdue?... + +--Je l'ai retrouvée, s'écria-t-il, en enveloppant de ses bras la pauvre +femme tout étonnée, c'est vous... c'est vous!... je suis l'enfant que +vous avez mis au monde en revenant des Montagnes Rocheuses, à St. Jean +d'Iberville, il y a vingt trois ans! + +Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit en larmes... + +Monsieur D'Aucheron, qui entrait au même instant, vit le jeune ministre +et sa mère serrés l'un contre l'autre dans un étroit embrassement... Il +ne savait rien encore. Le sang reflua vers son coeur, il pâlit, la +colère s'alluma dans son âme. Il était armé. + +--Misérables! s'écria-t-il. + +Un éclair jaillit et le garçon d'Elmire Audet roula sur les tapis +soyeux, comme une fleur qui se détache de sa tige. + +Madame D'Aucheron se leva tout effrayée, toute désespérée. Elle était +belle à voir dans sa douleur de mère... + +--Mon enfant! s'écria-t-elle! mon fils!.... Vous me l'avez tué!... +Ah!... tuez-moi! tuez-moi, je vous en prie!... + +Puis elle se jeta sur le corps ensanglanté du jeune ministre, +s'efforçant de le rappeler à la vie, par les paroles les plus douces que +les lèvres d'une mère puissent prononcer... + +Il ne l'entendait plus; il était mort. + +D'Aucheron, terrifié, regardait debout, immobile, le lamentable +spectacle... + +Alors quelques amis se présentèrent. Le procès venait de se terminer et +ils accouraient annoncer à D'Aucheron que M. Le Pêcheur était l'enfant +de sa femme. Ils s'arrêtèrent stupéfiés en face du tableau sanglant que +présentait le salon.... D'Aucheron raconta ce qui venait de se passer. +Madame D'Aucheron criait toujours: + +--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!... + +C'était vraiment une scène à fendre l'âme, et tout le monde se mit à +pleurer. On apprit dans la ville la mort tragique de l'honorable M. Le +Pêcheur en même temps que le secret de sa naissance... + + + + + XXII + + +Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses volées harmonieuses +d'oiseaux voyageurs, le murmure des eaux qui reprenaient leurs courses +vagabondes, les épanouissements des boutons sur les branches, les +effluves d'amour dans les airs ensoleillés. La Longue chevelure songeait +maintenant à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait. Il +irait revoir encore l'humble tombeau de sa femme dans les solitudes des +Montagnes Rocheuses. Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond +pour dire adieu à la maison hospitalière de Rodolphe. Le jeune médecin +se livrait à l'étude avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour de +la science, le désir de savoir, la noble ambition de protéger la vie de +ses semblables le consolaient un peu de l'amour perdu et du bonheur +envolé. Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et le bien, +comme d'autres le cherchent dans le mal et l'oisiveté. + +Madame Villor sentait ses forces revenir. Le printemps la ramenait comme +il ramène tout. Un soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage +de la parole. Ce furent des cris de joie dans la famille. On remercia le +Seigneur à genoux. La Longue chevelure entra un instant après. Il leva +les mains au ciel et poussa une exclamation de surprise en voyant la +malade s'approcher et lui souhaiter le bon jour. + +--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, dit-elle; il est juste, +et c'est vous, sans doute, que sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là, +je vais vous parler de votre enfant. + +Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été saisi de frayeur. C'était +la joie et l'espérance. + +--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Léon Houde, +l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut +blessé en défendant votre femme. Les sauvages jetèrent votre petite +fille dans un torrent et lui, malgré leurs clameurs et leurs flèches, il +se précipita et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. Il y +avait une somme considérable dans les langes de l'enfant; il confia +cette somme à un notaire de ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle +fut perdue. Mon frère mourut peu de temps après et sa femme le suivit +aussitôt dans la tombe. La petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce +fut le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, qui se chargea de la +conduire à Québec et de la mettre entre les mains des soeurs de la +Charité. C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la porta chez les +Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute +respectabilité, m'a-t-il assuré, alors, en toute franchise. Sachant la +petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je +n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet et,... je dois l'avouer, je ne +m'en suis pas occupée davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu +prévoir!... + +Elle s'arrêta suffoquée par les émotions. + +--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son +transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle +fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a été +détruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais désespéré!... Ah! mon +âme a manqué de confiance en Dieu.... + +Madame Villor alla prendre, dans une petite boîte en fer blanc verni, un +papier qu'elle remit au siou. + +--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir? + +Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit à lire: + +Madame, + +Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est à vous que je +demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je +serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs.... +Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme je +l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai chargé mon gendre de +tout remettre à l'enfant, si on la trouvait, capital et intérêts. A +l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez à ce que +mes volontés dernières soient exécutées. Mon gendre se nomme Louis +Sougrain... que Dieu me fasse miséricorde!... + +Il n'y avait pas de signature. Un oubli du mourant. + +--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les personnes.... Il faut que ce +soit Sougraine, le notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?... + +La Longue chevelure regarda madame Villor d'une singulière façon. + +--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle, si les volontés du +mourant ont été accomplies. L'héritier du notaire infidèle est parti +pour les Etats-Unis peu de temps après la mort de son beau-père. Il a +méprisé les prières du mourant. Il a gardé l'argent sans doute.... + +--Le notaire Vilbertin est riche, très riche, observa Rodolphe.... + +Madame Villor reprit: + +--Au moment où je me proposais de vous révéler ce que vous venez +d'entendre, j'ai reçu cet autre billet. J'ai eu peur, car la première +lettre n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve. La peur m'a +causé le mal que vous savez, et dont le Seigneur m'a enfin délivrée. + +Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante que l'on a vue déjà. Elle +venait de Vilbertin. Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait +écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer ses dernières volontés +et lui demander pardon. C'est cet écrit que le mourant lui avait montré. +Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin qui laissa le pays +immédiatement. + +--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, Sougraine et Vilbertin ne +sont qu'une seule et même personne. Allons le voir. Le misérable, il +faudra bien qu'il parle. + +--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais tout cela n'a rapport +qu'à l'argent et m'intéresse peu. C'est mon enfant que je veux +retrouver.... ma pauvre Estellina! + + + + + XXIII + + +Le même jour une voiture s'arrêtait à la porte de l'étude de maître +Vilbertin. Le cheval était essoufflé, chaud, enveloppé d'une buée de +vapeur tiède. Il avait dévoré le chemin. C'est que Rodolphe et la Longue +chevelure avaient hâte d'arriver. Le notaire ouvrait la porte pour +mettre dehors son ex-ami D'Aucheron. + +--Va-t-en au diable! criait-il, et crève comme un chien! + +D'Aucheron était ruiné. Il partit pour ne jamais revenir. On dit qu'il +est aujourd'hui dans un ermitage, en pays étranger. Il aurait cherché +auprès de Dieu des consolations que le monde ne sait point donner. Il ne +fut pas mis en accusation pour le meurtre de M. Le Pêcheur. L'erreur +était évidente.... + +Disons tout de suite, puisque nous arrivons au terme de notre récit, que +madame D'Aucheron est entrée, après le départ de son mari, chez les +pénitentes du Bon Pasteur. Elle est un modèle de douceur et de +soumission. Rien ne pourrait l'arracher au refuge béni où la tempête l'a +poussée. + +Pourquoi ces naufragés de la vertu trouvent-ils un port où s'abriter, +pendant que tant d'autres sont engloutis tout à coup, dans les +abîmes?... Secret de Dieu. Pourtant la miséricorde du Ciel est infinie +et sa justice est éternelle.... Mais on ne sait pas le secret des +coeurs, les rayonnements de la Foi dans l'ombre, la puissance de la +prière. Il se fait, en faveur de certaines âmes, un travail mystérieux +et puissant qui échappe à notre attention, mais non pas à l'oeil de +Dieu.... + +Sougraine, effrayé des coups qui frappaient ses enfants, effrayé de la +solitude qui se faisait autour de lui, pleurant ses fautes inutiles ou +ses espérances effondrées, prit sa carabine fidèle et s'enfonça dans les +forêts. + +Rodolphe et son compagnon entrèrent chez le notaire Vilbertin. Le +notaire ne leur offrit pas de sièges. Il leur demanda rudement ce qu'ils +désiraient. + +--Mon enfant! répondit brusquement le siou. + +--Je ne vous comprends pas, répliqua le notaire, un peu décontenancé. + +--Vous êtes M. Louis Sougraine dit Vilbertin? reprit l'indien. + +--Oui. Et vous, vous êtes la Longue chevelure dit Leroyer?... + +--Et le père d'une petite fille dont vous détenez la dot injustement et +contre la volonté sacrée d'un mourant. + +Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait pas à cela. Pourtant +il ramassa ses forces et voulut lutter. + +--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure et je vais vous faire +rendre gorge. Si vous avez oublié les recommandations de votre +beau-père, je vous en ferai souvenir.... + +--Connaissez-vous le misérable qui a écrit ce papier? demanda à son tour +Rodolphe, en dépliant le billet que l'on connaît déjà. + +--Non, répondit le notaire, je ne le connais pas. + +--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe, on ne vous laissera pas +en paix, et l'on retracera bien le chemin que vous avez fait pour +dépister les recherches. + +--Votre beau-père vous connaissait sans doute, car il a bien pris ses +précautions.... repartit le siou. Il a chargé quelqu'un de vous +surveiller et de vous forcer à faire la restitution qu'il ne pouvait +plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon enfant, ajouta-t-il avec +douceur; je n'ai nul besoin de l'argent que vous avez reçu, je ne veux +pas qu'il en soit question, je suis riche, très-riche. + +Le notaire essaya de nier encore, mais devant les promesses formelles de +la Longue chevelure et de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquiété +au sujet de l'argent s'il aidait à retrouver l'enfant; devant +l'espérance d'arracher encore quelque chose à la reconnaissance du +généreux indien, il consentit à parler. + +--J'ai passé quelques mois aux Etats-Unis, avoua-t-il, et je suis +ensuite venu demeurer à Québec. Je ne me suis jamais occupé de +l'enfant... je ne dis pas où elle est... je ne l'ai jamais vue... + +--O mon enfant! mon enfant! soupirait la Longue chevelure... si je la +trouve, je vous récompenserai bien. + +La notaire était presque ému. Il pensait. + +--Comme cela tourne bien! Après tout, l'argent console de l'amour +quelquefois... Si je pouvais l'oublier, elle, je serais encore +heureux... L'oublier! l'oublier!... + +Rodolphe dit: + +--Si nous allions voir le père Duplessis, c'est un homme de bons +conseils.... + +--Je le veux bien, répondit Leroyer. Venez avec nous, monsieur +Vilbertin. + +Le père Duplessis était en tête à tête avec Horace, un gai compagnon des +âges passés qui ne vieillit pas. Il fut enchanté de la visite, enchanté, +mais presque stupéfait. Ce qui l'étonnait, c'était de voir ensemble +Rodolphe et le notaire. Après tout, se dit-il, _sage ennemi vaut mieux +que fol ami_. + +Le jeune docteur prit la parole et annonça la guérison de sa tante, puis +il exposa ce qu'elle avait raconté au sujet de la petite fille de la +Longue chevelure. Il fut assez délicat pour ne pas faire allusion à +l'argent. Le notaire était tout surpris d'une si haute indulgence; il +n'en suait pas moins à grosses gouttes, tant il avait peur. + +--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!... est-ce que...? Ah! par +exemple, ce serait bien drôle.... + +Et sa figure honnête s'illuminait des rayons de l'espoir. + +La Longue chevelure éprouvait des tressaillements indicibles et +s'enivrait de ses paroles comme d'une liqueur généreuse. + +--Le docteur Grenier, de Lotbinière, reprit le vieillard, en regardant +profondément dans le passé, c'est à moi qu'il a confié une petite +fille... oui c'est à moi.... + +--A vous? s'écrièrent les visiteurs au comble de l'étonnement. + +--A moi-même, oui, il y a bien vingt et un ou vingt-deux ans de cela.... +Grenier, c'était mon cousin. J'ai porté la petite, le même jour, chez +les Soeurs de la Charité.... Je n'ai seulement pas demandé d'où elle +venait.... Grenier l'apportait c'était suffisant.... Il est bon d'être +un peu curieux parfois.... La curiosité n'est pas toujours un défaut. + +De terribles émotions bouleversaient l'âme de la Longue chevelure +pendant ces paroles du vieux professeur. + +--Allons vite à l'hospice de la charité, s'écria-t-il, allons vite.... + +--Sans doute qu'on y va courir, répliqua le père Duplessis. Il faut la +retrouver, la petite... il le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon +carnet.... Tout y est, l'arrivée, le mois, le jour.... On a fait les +choses régulièrement.... Si j'avais su.... Mais: "_avant de juger de +tout il faudrait tout connaître. Soyons tranquilles pourtant, quand Dieu +donne le mal il donne aussi le remède_." + +Ils partirent tous quatre en voiture, le siou, Rodolphe, le notaire et +le père Duplessis. En allant ils étaient d'une gaieté folle. Arrivés +dans le parloir du couvent, Duplessis, qui était bien connu, demanda à +voir la Supérieure. Elle s'empressa d'accourir. + +--Il y a vingt et un ans, commença-t-il, on a confié à la charité de +votre maison, une petite fille de quelques mois, pensez-vous qu'il soit +possible de la retrouver? + +--Je n'étais pas supérieure alors, répondit la religieuse, en souriant, +et je n'étais pas ici, même; mais on peut retrouver cette enfant, je +crois, si elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication qui nous +aiderait à la reconnaître? + +--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est la date précise de son +entrée. + +--C'est quelque chose mais c'est peu, répliqua la religieuse. On la +retrouvera cependant si elle peut être retrouvée, continua-t-elle; je +vais ordonner les recherches. + +Elle sortit. + +La Longue chevelure ne pouvait, la première émotion passée, se défendre +d'une vague et pénible crainte. Si elle était morte, son enfant.... Si +l'on ne pouvait la retrouver?... + +La supérieure ne fut pas longtemps absente. On entendit, dans les grands +couloirs vides, ses pas empressés. C'était comme des coups de marteau +dans le coeur du père infortuné. Elle revenait. La porte s'ouvrit. + +--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle m'apprendre?... + +La bonne religieuse souriait. + +--Elle sourit, pensèrent les quatre hommes, la nouvelle est bonne; on va +revoir la petite... qui doit être grande. + +--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix à peine intelligible à +cause de l'émotion. + +--Elle est retrouvée, répondit la supérieure. + +--Retrouvée! + +Ce fut le cri qui s'échappa des quatre poitrines. + +La Longue chevelure leva les mains au ciel: + +--Mon Dieu, soyez béni! dit-il... soyez béni!... béni!... + +Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le notaire comptait ce que +l'heureuse trouvaille pouvait lui rapporter; Duplessis pensait, lui: +_quand Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde_. + +--Où est-elle? demanda la Longue chevelure, où est-elle?.... + +--Ici même, répondit la religieuse; elle nous a laissées pendant +longtemps, mais elle est revenue au bercail. + +--Ici! répétèrent à la fois Leroyer, Duplessis, Rodolphe et le notaire. + +--La voici! fit la supérieure en ouvrant la porte. + +Léontine apparut. + +--Ma fille?... elle?... s'écria la Longue chevelure en se précipitant +les bras ouverts au devant de la jeune postulante. + +Il la pressa longtemps sur son coeur débordant d'ivresse. + +--Léontine! Léontine! disait Rodolphe, et il était fou de surprise et de +bonheur. + +--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si j'avais su!... si j'avais +su!... + +Le père Duplessis pensait: "_Ce ne sont pas les grandes choses qui sont +belles, ce sont les belles choses qui sont grandes_." + +--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah! comme je t'aime!... Il +n'était pas vain cet instinct qui me poussait à te protéger.... Ah! +comme je t'aime!... + +La jeune postulante, tenant ses bras enlacés autour du cou de son père, +pleurait, pleurait. + +--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin. + +--O mon enfant, répondit la Longue chevelure, voici l'homme que tu ne +quitteras plus, car il sera ton époux. + +Il montrait Rodolphe. + +--Malédiction! hurla le notaire. + +Et il tomba sur le parquet comme une machine qui se brise. L'apoplexie +l'avait foudroyé. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + +Prologue.--Les deux fugitifs. + +Première partie.--Un bal chez Madame D'Aucheron. + +Deuxième partie.--La Langue muette et la Longue chevelure. + +Troisième partie.--Les assises criminelles. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE *** + +***** This file should be named 24861-8.txt or 24861-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/8/6/24861/ + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque +Nationale du Québec). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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