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+The Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'affaire Sougraine
+
+Author: Pamphile Lemay
+
+Release Date: March 17, 2008 [EBook #24861]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online
+Distributed Proofreading Canada Team at
+http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque
+Nationale du Québec).
+
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+
+ L. Pamphile Lemay
+
+
+
+ L'AFFAIRE
+ SOUGRAINE
+
+
+
+ QUÉBEC
+ TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU
+ 1884
+
+
+ ============================================================
+ Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, en
+ l'année mil huit cent quatre-vingt quatre par L. P. Le May,
+ au bureau du Ministre d'Agriculture.
+ ============================================================
+
+
+
+
+ L'AFFAIRE SOUGRAINE
+
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+
+
+ PROLOGUE
+
+ LES DEUX FUGITIFS
+
+
+
+
+Il y a vingt ans les chemins de fer ne sillonnaient pas, comme
+aujourd'hui, les immenses prairies de l'ouest, et les voyageurs
+traversaient, à cheval ou à pied, la zone étonnante qui se déroule des
+bords du Mississipi aux montagnes rocheuses. Tantôt, dans la glauque
+prairie sans bornes, une caravane passait comme un tourbillon et
+s'estompait sur l'horizon, comme le bronze d'un bas-relief sur la
+corniche d'un temple; tantôt un chasseur, débarrassé du joug qu'impose
+la société des hommes, cheminait seul, au hasard, buvant à la fontaine
+et dormant sur le foin vert, à la merci du ciel, avec les fauves et les
+oiseaux.
+
+Les blancs sortaient de leurs villages et les indiens sortaient de leurs
+montagnes, pour venir dans ces plaines chasser le buffle roux, et
+quelque fois des combats singuliers, plus souvent des engagements
+terribles, entre les bandes jalouses, arrosaient de sang le sol encore
+vierge.
+
+Nul écho ne répétait les clameurs des combattants, les éclats des
+mousquets, les plaintes des vaincus, les chants des vainqueurs. Tous les
+bruits s'éteignaient dans l'air morne; la solitude gardait ses secrets.
+Cependant le trappeur qui collait son oreille au gazon, pour interroger
+le désert, entendait d'étranges murmures, et des tas d'ossements
+blanchis proclamaient, en ces lieux comme ailleurs, la malice des
+hommes.
+
+Un jour du mois de juillet de l'année 18--, un indien s'en allait à
+travers la prairie, le fusil sur l'épaule, le regard fixé sur la chaîne
+des montagnes rocheuses dont les pics s'enfonçaient comme une dentelure
+noire dans la lumière du ciel. Une jeune fille le suivait. Elle marchait
+avec peine et se laissait distancer souvent. Il l'attendait de moment en
+moment, sans murmurer, mais sans lui dire ces paroles d'encouragement
+qui font tant de bien à l'âme.
+
+De temps en temps la jeune fille pleurait et, du revers de sa main, elle
+essuyait les larmes du chagrin qui se mêlaient aux sueurs de la fatigue.
+
+Elle pouvait être l'enfant de cet homme qu'elle accompagnait, mais la
+blancheur de son teint, l'éclat de son oeil bleu, la régularité de ses
+traits, disaient qu'elle n'était pas indienne. D'où venait-elle et
+pourquoi si jeune et tout étrangère aux coutumes et au langage de
+l'habitant des bois, avait-elle laissé sa famille et son village pour
+suivre les pas de ce chasseur? Il n'était point beau. Son visage plat et
+sans barbe, sa bouche largement fendue, sa peau cuivrée, ses cheveux
+rudes qui tombaient en mèches inégales, n'en pouvaient faire un
+séducteur bien redoutable. Avait-il, par force ou par ruse, ravi cette
+fille à ses parents? Avait-elle volontairement déserté le toit paternel
+pour vivre la licencieuse existence sauvage? Il était bien coupable ou
+elle était bien perverse.
+
+Le soleil semblait toucher déjà l'une des cimes éloignées, et lui faire
+un nimbe d'or. Ses reflets moins chauds glissaient obliquement sur les
+flots de verdure qu'agitait le souffle du soir. La prairie rayonnait
+comme une mer profonde où n'apparaît aucune voile. Pas un bruit, pas un
+chant, pas une plainte, sauf le frémissement léger des tiges de foin
+sec qui s'emmêlaient dans leur bercement.
+
+Les deux voyageurs s'arrêtèrent au bord d'une fontaine, allumèrent du
+feu avec l'herbe aride et firent rôtir une tranche de bison, mets
+délicieux de ces sauvages endroits.
+
+--Les montagnes n'approchent pas vite, commença l'indien, et si tu ne
+marches plus, va, le soleil se lèvera deux fois sur la prairie avant
+qu'on dorme sous les grands arbres.
+
+--Je suis épuisée, répondit sa compagne.
+
+--Il faut accoutumer tes pieds aux longues marches, Elmire, car l'homme
+de la forêt ne s'arrête guère. Et puis l'on a bien fait de mettre un
+long espace entre le Saint-Laurent et nous. On informe, on fait des
+recherches là-bas peut-être.
+
+--Le souvenir de ta femme me poursuit sans cesse comme un remords,
+Sougraine. Tu n'aurais pas dû l'abandonner, cette malheureuse, par le
+temps qu'il faisait, seule, sur la grève de St. Jean. Elle ne serait
+peut-être pas morte.
+
+--Elle voulait mourir; tu sais, elle le disait; seulement, va! l'indien
+ne se pardonnera jamais l'imprudence qu'il a faite en laissant au
+cadavre la corde qui lui servait de ceinture.
+
+Elmire--c'était le nom de cette jeune personne--pencha la tête sur sa
+poitrine et resta longtemps absorbée dans un rêve douloureux.
+
+Les dernières lueurs du jour s'éteignirent peu à peu, les ombres
+s'étendirent comme des voiles de deuil sur les champs infinis et le
+sommeil vint fermer les yeux des fugitifs.
+
+Au milieu de la nuit ils furent éveillés par un bruit semblable au
+grondement du tonnerre. C'était le feu qui dévorait la prairie. Le vent
+soufflait et les torrents de flamme, roulant comme des vagues en fureur,
+se précipitaient vers eux. Des tourbillons d'aigrettes ardentes, formées
+des grappes de foin, s'élançaient de tous côtés, et la rafale les semait
+pour allumer de nouveaux incendies.
+
+Le torrent poussait plus vite ses deux extrémités comme pour former un
+cercle implacable autour des malheureux. La clameur, sourde d'abord,
+devenait éclatante, le sol tremblait, l'air était brûlant et des
+panaches de fumée noire montaient vers le ciel.
+
+L'indien et sa compagne, pris de terreur, se mirent à fuir devant le
+fléau.
+
+De temps en temps ils tournaient la tête pour voir si le danger
+grandissait. La peur leur donna d'abord de nouvelles forces. Bientôt,
+cependant, ils s'aperçurent qu'ils faiblissaient et que leurs pieds
+perdaient de l'agilité. Leur poitrine haletante ne suffisait plus à
+aspirer l'air chaud qui les enveloppait, leurs mains se crispaient comme
+pour saisir un appui, leur gorge râlait, leurs paupières cuisantes et
+rougies s'ouvraient sinistrement. Ils couraient toujours et trébuchaient
+dans les sinuosités du terrain. Le feu courait plus vite. L'indien,
+espérant d'abord se sauver avec sa compagne, n'avait pas voulu
+l'abandonner; mais à cette heure que le danger était grand, il songeait
+à se sauver seul et la laissait en arrière. En vain, d'instant en
+instant, elle lui jetait un cri désespéré, il ne l'entendait plus; il ne
+voulait plus l'entendre. La crainte de la mort tuait son amour.
+
+Elmire retourna la tête une dernière fois et comprit que le salut était
+impossible. L'océan de flamme lui jetait déjà ses bouffées ardentes.
+Elle eut une pensée pour sa mère lâchement abandonnée, pour son humble
+village si calme et si heureux, puis elle s'affaissa.
+
+ ------
+
+Dans une gorge tortueuse et profonde des montagnes rocheuses, une petite
+troupe de voyageurs canadiens cheminait avec précaution. Elle venait de
+la Californie. La soif de l'or l'avait attirée dans cette région
+lointaine, le besoin de revoir les rives natales la ramenait au bords du
+Saint Laurent. Elle avait bravé mille dangers pour atteindre les mines
+célèbres où s'est précipité le monde des travailleurs aventureux, elle
+en bravait mille autres pour retrouver les joies de la famille et les
+charmes indéfinissables de la patrie.
+
+Parmi les gens qui composaient cette troupe se trouvaient Léon Houde,
+Ovide Beaudet et Casimir Pérusse, de Lotbinière. Houde, marié et père de
+famille, les autres, garçons. Tous étaient durs à la fatigue, gais
+compagnons et bons amis.
+
+La troupe allait bientôt sortir de l'âpre chemin qu'elle avait
+heureusement suivi à travers les montagnes. Une dernière nuit dans les
+ravins, à l'abri des rochers, et la partie la plus redoutable de
+l'immense route serait traversée. On entrerait dans la prairie. Les
+sioux, ces terribles indiens de l'Ouest, n'avait pas découvert la marche
+des blancs et nul combat ne s'était engagé.
+
+A l'approche du soir, la tente fut dressée au pied d'une muraille de
+roches coupée en zigzag par un filet d'eau, et les voyageurs se
+couchèrent sur un lit de feuilles. Ils s'endormirent tour à tour de ce
+bon sommeil qu'apporte la fatigue, et leur esprit s'envola, sur l'aile
+capricieuse de l'imagination, vers les régions qu'ils avaient quittées,
+vers les plages qu'ils allaient revoir.
+
+Une sentinelle veillait à la porte de la tente, pour donner l'alarme au
+moindre bruit inusité. Il ne fallait pas s'endormir dans une confiance
+funeste et perdre, au dernier moment, le fruit d'une longue prudence.
+
+On se relèverait d'heure en heure, car il n'eût pas été juste qu'un même
+homme veillât toute la nuit. Le premier désigné par le sort vint
+s'adosser à un arbre, le revolver au poing, l'oreille attentive, puis,
+une heure écoulée, il céda sa place et s'en alla dormir.
+
+Il était minuit. Casimir Pérusse sortit de la tente et se mit en faction
+à quelques pas, au bord du torrent. La nuit était très noire, surtout au
+fond de cet abîme on reposaient les voyageurs canadiens. Un silence
+presque lugubre régnait partout et le torrent lui-même, trouvant en cet
+endroit un lit de sable, se taisait. On n'entendait que la source
+voisine qui murmurait en descendant du rocher où elle s'était creusé un
+lit capricieux.
+
+Pérusse tira son briquet et fit sortir le feu de la pierre. Le tondre en
+brûlant répandit une odeur agréable. Quand il eut fumé quelque temps il
+secoua les cendres de sa pipe sur des feuilles sèches, à ses pieds, et
+une flamme légère se mit à vaciller gaiement.
+
+Il prenait plaisir à regarder le rayonnement du feu sur les angles des
+rochers et sur les feuilles des arbres. Une douce mélancolie enivrait
+son âme. Il songeait à sa mère qui l'attendait en priant, à son père qui
+recevrait une bonne poignée d'or, aux amis d'enfance qu'il étonnerait
+par ses récits merveilleux. Et la flamme grandissait, et son pétillement
+devenait vif. Une voûte noire, dont l'oeil ne pouvait percer la masse
+ténébreuse, pesait de plus en plus sur la ravine.
+
+Pérusse ne voyait rien à cause de l'éclat de la flamme qui
+l'éblouissait. L'imprudent, s'il eut pu voir, il aurait aperçu, de
+l'autre côté du ruisseau, quelques ombres menaçantes qui se glissaient
+sans bruit et s'approchaient toujours. Il achevait sa faction et se
+disposait à éteindre, avant de se retirer, le feu qu'il avait allumé,
+quand, soudain, des sifflements aigus traversèrent les ombres. Il poussa
+une clameur et vint tomber à la porte de la tente, le corps percé de
+flèches empoisonnées.
+
+Les canadiens, tirés violemment de leur sommeil, s'élancèrent dehors, la
+rage au coeur et décidés à vendre cher leur vie. Un silence profond
+s'étendait de nouveau sous les bois. Ce calme effrayant les épouvantait
+plus que les cris et les menaces. Ils ne savaient pas où se cachait leur
+traître ennemi et ne pouvaient ni l'attaquer ni s'en défendre. Horrible
+position! Se sentir capable de lutter et ne pouvoir détourner le bras
+qui nous menace! attendre le coup fatal et comprendre l'impossibilité de
+l'éviter!
+
+Quelques heures se passèrent dans cette cruelle angoisse. Un sombre
+désespoir s'emparait des voyageurs, car ils savaient bien que les sioux
+ne s'étaient pas éloignés et que s'ils ne se montraient point, c'était à
+dessein, pour atteindre leur but sans courir de dangers. On devait
+s'attendre à des attaques réitérées, à des surprises fréquentes. On
+tomberait probablement tour à tour, comme ce pauvre Pérusse, dans la
+solitude sauvage, loin du cimetière béni de la paroisse....
+
+Il fallait cependant se mettre en route; on ne pouvait indéfiniment
+demeurer là. Et qui sait? quelques uns échapperaient, peut-être, et
+pourraient aller raconter au pays le triste destin des autres.
+
+Alors, sur la terre imprégnée du sang de leur compagnon, ils tombèrent à
+genoux et leur voix tremblante et pleine de larmes implora la protection
+de Marie, la consolatrice des affligés.
+
+ ------
+
+Au même instant, dans la lueur mourante du feu, il virent apparaître un
+homme. Il était grand, jeune, et de toute sa personne se dégageait un
+mélange charmant de douceur et de dignité. Ses cheveux tombaient en
+boucles noires sur son cou, sa lèvre était garnie d'une fine moustache
+et son menton, d'une barbiche. Il n'avait point la peau jaune des
+indiens; cependant il était basané. Son regard n'était pas oblique et
+fuyant comme le regard du sioux, mais ferme et droit. Il portait un
+poignard à sa ceinture.
+
+Dès qu'il parut plusieurs revolvers se braquèrent sur lui.
+
+--Arrêtez! fit-il, en levant la main, arrêtez! J'appartiens à la tribu
+sanguinaire qui vient de tuer l'un de vos amis, mais je réprouve son
+action. Je suis chrétien.
+
+A ces paroles une grande joie remplit l'âme des voyageurs.
+
+--Vous nous sauverez! s'écrièrent-ils... n'est-ce pas? vous nous
+sauverez.
+
+--Silence! murmura l'étranger; j'essaierai de vous sauver, mais qui sait
+ce qu'il m'en coûtera. Vous êtes enfermés ici. Des guerriers sont
+partout qui vous guettent pour vous égorger et vous piller. Je ne
+connais qu'un chemin, c'est celui-ci.
+
+Il montrait le roc à pic comme une muraille.
+
+--Impossible d'escalader ce rocher, reprirent les canadiens au
+désespoir.
+
+--Venez, dit-il.
+
+Il les conduisit à quelques pas, et, dans l'obscurité il saisit une
+corde qui tombait du sommet abrupt. Il reprit:
+
+--Suivez-moi, ne craignez rien. Je l'ai solidement attachée, cette
+corde; elle ne vous laissera pas tomber. Quand vous serez en haut, vous
+trouverez un guide; vous n'aurez qu'à fuir.
+
+Les voyageurs, tout exaltés par la pensée du salut, pressèrent les mains
+loyales du guerrier et le suivirent.
+
+La corde était un lasso qui descendait par les méandres de la source, et
+la source semblait faire tout le tapage possible afin d'étouffer le
+frôlement des pieds et des mains contre les parois sonores. L'étranger
+disait:
+
+--Vous emmènerez avec vous une jeune fille de votre pays qui se trouve
+dans mon wigwam depuis quelques jours, et vous la rendrez à ses parents.
+Elle est en ce moment sur le rocher avec ma femme. Ce sera ma femme qui
+vous conduira. Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'où vient le
+soleil, car c'est là qu'habite sa vieille mère. Elle a une enfant, une
+petite fille de six mois qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous
+prendrez soin de l'une et de l'autre; vous défendrez la mère et l'enfant
+si elles ont besoin d'être défendues. Moi, j'irai vous rejoindre dans la
+prairie aussitôt que les sioux auront oublié le mécompte que je leur
+prépare en ce moment. Si je partais avec vous ils me soupçonneraient. A
+leurs yeux la sainte action que je fais est un crime.
+
+L'un des voyageurs s'avança, c'était Léon Houde.
+
+--Je jure, dit-il, de protéger ta femme et ton enfant, et, s'il le faut,
+je me ferai tuer pour les sauver.
+
+--Merci, fit l'indien. Et il continua:
+
+--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler comme je le fais. Je vous
+l'ai dit, je suis chrétien. Le sang indien n'est pas le seul qui coule
+dans mes veines; il est mêlé au sang espagnol. Ma mère venait de
+l'Espagne. Elle m'a bien aimé, ma mère, et je lui garde un culte sacré.
+Je n'ai pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis né dans le beau
+pays du Texas. J'aime votre belle langue. Je connais votre fleuve sans
+pareil, le grand St. Laurent. J'ai vu Québec sur son rocher et Montréal
+au pied des grands rapides. J'irai vivre encore au milieu de vous, car
+les coutumes barbares de mes frères indiens me font mal, et je travaille
+vainement à adoucir le caractère de ces hommes aveugles; ils ne veulent
+point écouter mes conseils. Mais, hâtons-nous! Du courage et de la
+prudence.
+
+ ------
+
+Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient devant les vagues
+brûlantes de la prairie, n'avaient pas remarqué, dans leur terreur, un
+chasseur qui venait au galop de son coursier.
+
+C'était une lutte formidable entre ce chasseur et le fléau. Celui-ci,
+dans sa fureur inconsciente semblait vouloir dévorer le couple
+malheureux; celui-là, dans son héroïsme voulait les sauver. Tous les
+deux s'approchaient dans une course vertigineuse. Le cavalier éperonnait
+son cheval, le vent poussait la flamme. Le cheval écumait et ses
+naseaux étaient bruyants comme les soufflets d'une forge; la flamme
+roulait comme une trombe et jetait un mugissement effroyable. On se fût
+demandé quelle folie poussait cet homme vers l'implacable brasier. La
+folie de la charité.
+
+Il passa comme un trait à côté de Sougraine et vint s'arrêter auprès de
+la jeune fille évanouie sur l'herbe. Il sauta de cheval, enleva
+l'infortunée d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit sa course.
+Cette fois, il fuyait l'incendie.
+
+Alors Sougraine se jeta à genoux en levant les deux mains comme pour
+l'implorer. Le chasseur le fit monter près de lui, en arrière, et
+dirigea sa monture rapide vers une gorge des montagnes, dans
+l'éloignement.
+
+Les sioux qui le virent entrer dans le campement se moquèrent de lui,
+disant que les guerriers, ses pères, quand ils revenaient de la prairie
+n'emportaient des blancs que la chevelure.
+
+--Vous oubliez, répondit le chasseur, que ma mère appartenait à cette
+race blanche que vous haïssez: vous oubliez que ma religion m'oblige à
+faire du bien à tous les hommes.
+
+En parlant ainsi il regardait ses compagnons d'un oeil ferme, et sa voix
+vibrait, comme l'acier de son poignard. L'un des sioux, le plus vieux,
+lui répliqua cependant:
+
+--Si la Longue chevelure--c'était le nom sauvage du jeune chasseur. Chez
+les blancs on l'appelait Leroyer--Si la Longue chevelure a peur du sang
+que ses aïeux comme les nôtres aimaient à boire dans le crâne de
+l'ennemi; si la Longue chevelure déteste nos coutumes anciennes et le
+culte de nos Manitous; si la Longue chevelure aime la vie paresseuse et
+les lâches habitudes des Visages pâles, il peut s'éloigner de notre
+vaillante tribu, et retourner aux lieux d'où il vient. Nous l'avons
+jadis accueilli avec joie, nous le verrons s'éloigner sans regrets.
+
+C'était le chef qui parlait ainsi. L'irriter n'eût pas été prudent. La
+tribu l'entourait de respect et tous les guerriers obéissaient à sa
+parole. La Longue chevelure ne fit qu'ajouter:
+
+--Vous connaissez mal les Visages pâles, car vous ne les jugeriez pas
+aussi sévèrement, et, loin de les tuer comme des chiens, quand vous les
+surprenez, vous leur presseriez la main comme à des frères.
+
+--Des frères qui nous traquent comme des bêtes fauves, répondit le
+vieillard, qui nous poussent sans cesse au fond des bois, s'emparent de
+nos forêts, de nos montagnes, et nous laissent mourir de faim sur nos
+rochers.
+
+Leroyer entra dans son wigwam, et quand les fugitifs furent remis de
+leurs fatigues et de leur terreur il les interrogea.
+
+--Cette jeune personne est-elle ta femme? demanda-t-il à l'Abénaqui.
+
+--Oui, elle est ma femme, répondit Sougraine.
+
+--Elle est bien jeune.
+
+--Oui, c'est vrai, mais elle est ma femme.
+
+--D'où venez-vous? où vous êtes-vous mariés?
+
+--On vient du Canada, de Notre-Dame-des-Anges, une paroisse sur la
+rivière Batiscan, au nord du grand fleuve. On s'est marié à St. Jean
+Deschaillons, au sud. C'est là que ma femme est morte.
+
+--Ah! tu as perdu une première femme? Et quand cela?
+
+--A la dernière chute des feuilles....
+
+--Tes parents, dit-il à la jeune fille, ont-ils consenti à ton mariage,
+et savent-ils où te conduit ton mari?
+
+La jeune fille baissa la tête et ne répondit point.
+
+--Si tu me trompes, reprit Leroyer s'adressant à Sougraine, tu t'en
+repentiras. Je veux savoir la vérité et j'ai droit de la savoir, moi qui
+viens de vous sauver la vie à tous deux.
+
+L'Abénaqui hésita un moment, puis faisant un effort.
+
+--Oui, c'est vrai, tu nous as sauvé la vie; tu es bon et tu auras pitié
+de nous encore. Je te parlerai la vérité. On n'est pas marié, mais on le
+sera dès qu'il sera possible de trouver un missionnaire.
+
+--Sougraine, ordonna la Longue chevelure, et sa parole était solennelle,
+cette jeune fille sera comme ta soeur, désormais.
+
+L'Abénaqui s'inclina.
+
+Elmire dit, baissant les yeux et rougissant de honte:
+
+--Je ne suis plus une soeur pour lui. Il me doit protection.
+
+--Il passe de temps à autres des caravanes de Visages pâles qui se
+dirigent du côté du soleil levant, continua la Longue chevelure, parlant
+à la jeune fille, tu suivras l'une de ces caravanes et tu retourneras
+dans la maison de ton père. Ma femme, qui souffre au milieu de notre
+tribu, veut s'en aller avec son enfant dans le beau pays d'où elle
+vient. Vous voyagerez ensemble. Je vous rejoindrai si quelque raison
+m'empêche de partir avec vous.
+
+L'occasion attendue ne tarda guère.
+
+Les voyageurs qui revenaient de la Californie s'étaient depuis longtemps
+engagés dans les gorges où nous les avons vus et s'approchaient de la
+retraite des sioux. Ils venaient d'être trahis par la clarté du feu
+allumé sous les bois, et Pérusse se tordait sur le sol dans une terrible
+agonie.
+
+Les sioux qui avaient surpris le camp des voyageurs n'étaient pas
+nombreux; ils n'osèrent point exposer leur vie inutilement. Ils savaient
+que tous les guerriers de la tribu seraient contents de prendre part à
+un combat. Au reste, les dernières lueurs du feu vacillaient sous les
+rameaux et bientôt l'on ne se verrait plus; il valait mieux attendre le
+jour. Les Blancs ne bougeraient point dans ces ténèbres épaisses et, dès
+le matin, quand ils voudraient s'échapper, un cercle de vaillants
+ennemis les étreindrait mortellement.
+
+Le chef fut aussitôt averti de ce qui venait de se passer. Il tint
+conseil pendant la nuit, et, comme l'avaient prévu les assassins de
+Pérusse, l'extermination de la bande étrangère fut décidée. C'est alors
+que la Longue chevelure voulut, au risque de sa propre vie, délivrer les
+malheureux voyageurs, et qu'il vint les trouver en secret, se glissant
+au moyen d'un lasso, par le chemin difficile que l'on sait, afin
+d'éviter la rencontre de ses frères les sioux.
+
+Les canadiens escaladèrent le rocher. La femme de la Longue chevelure
+les attendait.
+
+--Par ici, dit-elle.
+
+Comme des ombres les voyageurs défilèrent, l'un après l'autre, sous les
+arbres noirs de la montagne. Une jeune femme les guidait. Elle portait
+une nagane sur son dos et, dans la nagane, une jolie petite fille qu'un
+ange gardien faisait sourire pour l'empêcher de pleurer; car ses cris
+n'auraient pas manqué d'être entendus et d'éveiller les soupçons des
+farouches sauvages.
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE
+
+ Vingt-trois ans après.
+ UN BAL CHEZ MADAME D'AUCHERON
+
+
+
+
+ I
+
+
+--On sonne, Adèle, allez donc ouvrir.
+
+--J'y cours, monsieur.
+
+Et la vieille servante qui répondait au nom d'Adèle, s'avança vers la
+porte, de ce pas tranquille et traînard d'une personne qui est toujours
+sûre d'arriver assez tôt. Elle revint moins vite encore, les yeux fixés
+avec étonnement sur une grande lettre carrée. Elle pensait:
+
+--Il doit y en avoir long. Il a besoin de savoir lire, le professeur....
+
+--Voici, monsieur, dit-elle, en tendant à son maître le large pli
+cacheté.
+
+--Diable! fit celui-ci, une écriture de femme.
+
+Et il lut à demi-voix:
+
+Monsieur Antoine Duplessis,
+
+Instituteur.
+
+Il déchira le bout de l'enveloppe.
+
+--Une carte! de l'imprimé, s'il vous plaît! J'aime bien cela: ça se lit
+vite.
+
+Voyons, que dit-elle cette carte majestueuse?
+
+_Monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron prient monsieur et madame
+Duplessis de les honorer de leur présence, vendredi soir, le 11 janvier,
+à 9 heures. R. S. P.
+
+On dansera._
+
+--On dansera! on dansera! murmura le vieux professeur: «_Bien danse pour
+qui la fortune chante_....» Mais «_Tout le monde ne s'accommode pas
+d'une même chaussure_.» N'importe, continua-t-il, «_On ne doit juger
+d'homme, ni de vin, sans les éprouver soir et matin_.»
+
+Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron, ni le soir ni le matin, je
+ne saurais le juger. Tout de même cette invitation me semble assez
+drôle, assez surprenante. «_Il doit y avoir anguille sous roche». «On a
+souvent besoin de plus petit que soi._» Si j'allais être utile à M.
+D'Aucheron, ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être utile. Car
+le plus petit de nous deux n'est peut-être pas celui qu'on pense...
+Irons-nous à cette soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la
+soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et demain j'ai des
+pauvres à visiter. Passer du taudis au palais la transition n'est guère
+naturelle. Il n'y a pas de malheureux, cependant, que ceux qui habitent
+des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent. J'ai vu couler des
+larmes dans la demeure de l'opulence. La douleur habite un peu partout,
+et le bonheur vient souvent de sortir quand on frappe à sa porte....
+
+Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron? Si je lui demandais de
+prendre sous sa haute protection cette bonne vieille femme que la
+Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques mois?... Une
+vieille qui ne veut plus porter d'autre nom que celui de la Sainte
+Vierge. La mère Marie!
+
+Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; la carte ne le dit pas
+mais toute la ville le sait. On veut fiancer mademoiselle
+D'Aucheron.... Pauvre enfant!...
+
+Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? Pour braver la superstition,
+je suppose... «_Tel rit vendredi, dimanche pleurera_.» Monsieur
+D'Aucheron ne veut-il pas se faire élire député pour un comté
+quelconque? Il ne serait pas difficile sur le choix.... Il arrivera car
+il a du toupet et il donne des bals. Mais «_Mesure la profondeur de
+l'eau avant de t'y plonger_.» Les grands de notre petit monde vont se
+pavaner dans ses salons. Si quelques uns de nos ministres s'y trouvent
+je les aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner à nos institutions
+de charité une subvention plus généreuse. «_Qui donne aux pauvres prête
+à Dieu_.» Ce sera de l'argent bien placé. Et personne au monde n'est
+plus reconnaissant que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise
+ministérielle en inspirant l'esprit de soumission aux brebis rétives, et
+retenir au pouvoir pendant tout un parlement, au grand ébahissement du
+public qui n'y voit goutte, un ministère politiquement condamné. J'irai
+au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je n'irai pas, non, je n'irai pas.
+
+Tout en monologuant le brave instituteur marchait, les mains derrière le
+dos, dans la petite pièce qui lui servait de salle d'étude. Sa femme
+l'entendait bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude de se
+parler ainsi à lui-même. Pourtant, quand il répéta d'un ton ferme:
+J'irai, oui, j'irai!... Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne
+put résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui demanda où donc
+il se proposait d'aller et de ne pas aller. Tu me fais songer,
+ajouta-t-elle en riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir.
+
+--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous allons demain soir. Tiens,
+vois.
+
+Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation.
+
+--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit madame Duplessis, mais je ne
+vais pas à leurs soirées....
+
+--Attention, femme, «_Il vaut mieux tomber de cheval que de la langue._»
+
+--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que je ne vais pas aux soirées
+des autres. Je ne vais jamais dans le monde, tu le sais bien.
+
+--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se faire que j'irais demain.
+Les élections approchent et il y aura de la politique dans les
+entr'actes. J'ai des intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si
+j'étais sûr d'y trouver le bon Dieu.
+
+--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder, moi, continua madame
+Duplessis, je te laisserai sortir seul. Au reste, quel éclat
+apporterais-je à ce bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même monsieur
+ni madame D'Aucheron qui me prient de les honorer de ma présence.
+
+--Ma femme, vous avez un grain de malice aujourd'hui; remettons la
+partie à demain. Cependant je croyais que vous portiez intérêt à
+mademoiselle D'Aucheron et que vous seriez contente de saisir cette
+occasion de la voir.
+
+--C'est une colombe dans un nid de merles.
+
+--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être chanter dans ce nid
+de merles, demain soir.
+
+--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau le professeur.
+
+J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante fille, qui courait
+toujours et n'en allait jamais plus vite pour cela.
+
+--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du même pas lentement
+empressé, mais une lettre d'une grandeur raisonnable, cette fois.
+
+Duplessis prit la lettre des mains de la servante:
+
+--Toujours une écriture de femme, dit-il; des pattes de mouche. Tiens!
+ce n'est pas pour moi.
+
+A Madame,
+
+Madame Antoine Duplessis,
+
+rue D'Aiguillon,
+
+Québec.
+
+--Pour moi? exclama Madame Duplessis, un peu surprise. Elle ouvrit la
+lettre et lut:
+
+ Ma chère Madame Duplessis,
+
+ --Un jour, nous sortions toutes deux d'une maison pauvre où
+ gémissaient des orphelins qui vous appelaient leur mère,
+ vous m'avez montré un jeune homme qui rentrait dans une
+ église et vous m'avez dit: S'il y en avait plus comme
+ celui-là le bonheur du ménage serait moins problématique.
+ Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et nous allâmes
+ nous agenouiller auprès de lui, devant l'autel. Nos regards
+ se rencontrèrent et je ne sais quelle émotion j'éprouvai.
+ Nous sortîmes, il priait encore. Je sentais toujours le
+ rayon de son oeil mélancolique qui cherchait mon coeur.
+ Nous nous revîmes, vous le savez.
+
+ Nous nous aimions déjà. C'est à vous que nous devons notre
+ bonheur. Il sera ici, demain soir, lui, mais il y en aura un
+ autre, un autre choisi par mes parents. Notre paix est
+ menacée. Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à notre
+ soirée pour m'empêcher de faire des coups de tête... ou de
+ coeur.
+
+ LÉONTINE D'AUCHERON.
+
+L'Instituteur ajouta:
+
+--Cela veut dire, premièrement, que tu protèges les amoureux;
+deuxièmement, qu'on aura besoin de toi, demain soir; troisièmement, que
+nous irons tous deux au bal pour la première fois de notre vie, vendredi
+le onze janvier de l'an de Notre Seigneur mil huit cent... et caetera.
+
+
+
+
+ II
+
+
+Pendant que les cartes d'invitation volaient à leur adresse, Madame
+D'Aucheron et Mademoiselle Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il
+faut tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers un bal
+sans laisser trop de sa toison sous la dent de la médisance. Les amis
+sont implacables, surtout quand on les fête bien.
+
+--Rendons-nous chez Glover, dit Madame D'Aucheron; j'aime mieux acheter
+chez les Anglais; c'est plus _chic_....
+
+La jeune fille sourit et, de son léger manchon de loutre, protégea
+contre le froid sa bouche mignonne.
+
+En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir les fleurs. Elle
+passe sur d'éternels champs de neige et ne nous apporte ni babil
+d'oiseaux, ni murmures de ruisseaux, ni frissonnements de feuilles, ni
+bouffées de parfums. Elle est glacée et ses aiguillons vous fouillent
+comme des lames de poignards.
+
+Devant la vitrine de Glover il y avait un curieux, un homme âgé de plus
+de cinquante ans, pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de
+l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il portait un _capot de
+couvertes_ avec une raie noire dans le bas, une ceinture _flèchée_, des
+mitaines de caribou, un casque de chat sauvage.
+
+--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il y en a plusieurs en ville
+en ce moment-ci.
+
+Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger, lui jeta un regard
+distrait et se mit à examiner les articles de fantaisie étalés derrière
+les glaces brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa
+convoitise, elle poussait un cri d'admiration.
+
+--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle de vrai fil--Ah! ces
+mouchoirs, quelle fine broderie!... Regarde donc ces gants!... Quelles
+mains élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne comme ces
+Anglais pour savoir acheter.
+
+--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe d'ironie.
+
+L'Indien regardait furtivement cette jolie dame entichée des choses
+anglaises, et semblait prendre plaisir à écouter le son de sa voix au
+diapason un peu trop élevé.
+
+Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques unes des dernières
+nouveautés, ce qui fut assez long, puis sortirent pour aller ailleurs.
+L'indien était toujours là.
+
+--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand canadien qu'il
+resterait aussi longtemps, observa madame D'Aucheron. Il se trouve de
+ces sauvages qui ne manquent pas de goût.
+
+Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St. Jean, suivant la grande
+rue jusqu'à la côte Ste. Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit à
+la rue Richelieu pour rendre visite à son amie mademoiselle Ida Villor,
+et sa mère rentra.
+
+
+
+
+ III
+
+
+Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire Vilbertin, son ami, pendant
+que Madame D'Aucheron visitait les boutiques de nouveautés.
+
+--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au clerc qui vint ouvrir.
+
+Le clerc n'avait pas encore répondu qu'une voix caverneuse s'écria:
+
+--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en âme en corps surtout, car
+mon âme, je ne sais pas au juste où elle loge.
+
+Le visiteur entra. Une poignée de main fut échangée.
+
+Les deux amis qui se trouvaient réunis ne se ressemblaient guère, si ce
+n'est par l'âge. L'un et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers
+la pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les rivages de la
+jeunesse. En langage ordinaire, l'un et l'autre ne dépassaient guère
+trente à trente cinq ans. D'Aucheron, quant au physique, était demeuré
+dans les limites du bons sens, le notaire prenait des envergures de
+ballon. Le premier était assez grand, le second, trop court, roulait
+plutôt qu'il ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition, prétendait
+mener de pair plusieurs besognes, se prodiguait, faisait l'important,
+posait; le notaire remplaçait toutes ces misères par une seule:
+l'avarice. Depuis plusieurs années il vivait dans l'isolement. Son étude
+était comme une toile d'araignée. Il se tenait tapi dans le fond,
+attendant l'imprudente victime. Il prêtait à la petite semaine et à la
+grosse rente. Sa charité était une roue d'engrenage d'où l'on sortait
+parfaitement broyé. Il s'était marié pour avoir de l'argent. Sa femme
+eut la chance de mourir avant de le connaître. Elle s'endormit en paix
+après quelques mois d'illusions. Le beau père avait fait la sottise de
+la précéder dans un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur. A son
+lit de mort il manda son gendre et lui parla longuement. Que lui dit-il?
+Rien de bien agréable à coup sûr, car ce brave gendre fit une grimace
+significative et donna pendant longtemps libre cours à sa mauvaise
+humeur. Vilbertin cultivait une autre passion bien inoffensive, en
+apparence du moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il ne la
+cultivait pas, il la réprimait à cause du plomb perdu et de la poudre
+qu'il ne fallait pas jeter aux moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle
+se réveillait si vive qu'il ne résistait plus; une fois l'an, toujours à
+la même époque, à l'époque des vents glacés et des neiges éclatantes, à
+l'époque des grands caribous fauves.
+
+--Eh bien! dit-il à l'ami qui entrait, comment vont les affaires.
+
+--A merveille.
+
+--Vas-tu avoir une section du chemin de fer à construire?
+
+--Je l'espère. Plusieurs ministres m'ont promis d'assister à mon bal.
+Or, tu le comprends, c'est dans les soirées, au souper, quand le vin
+coule abondamment et que les femmes se montrent aimables, que les
+grandes questions se traitent le mieux et que les travaux les plus
+considérables trouvent des hommes d'énergie pour les entreprendre. La
+reconnaissance de l'estomac, mon cher, c'est la plus vive... et la plus
+durable. C'est ma femme qui a conçu cette idée de bal.
+
+--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait que... mais enfin. Ta
+femme elle est diplomate comme Bismark.
+
+--Quand une femme se mêle de la politique, ou de ses annexes, elle peut
+enfoncer les plus retors.
+
+--Elles ont des moyens que nous ne possédons point.
+
+--Les femmes mènent le monde, mon cher. Nous allons où elles veulent,
+nous faisons ce qu'elles désirent, et, du fond de leurs boudoirs, elles
+rient bien de nos prétentions et de notre vanité.
+
+--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du monde, car j'ignore
+entièrement le pouvoir occulte de la femme.
+
+--Puisses-tu toujours y échapper! Défie-toi, cependant, car il suffit
+d'un regard pour éveiller le coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais
+je ne suis pas venu pour soutenir une thèse, comme un docteur, ou
+m'épancher comme un amoureux. J'ai besoin de quelques dollars, une
+centaine tout au plus, pour terminer les apprêts de ma fête. Elle va
+être éblouissante, ma fête. Il faut qu'on en parle longtemps. Plusieurs
+journalistes y sont conviés. Les principaux. Les journalistes, voilà des
+gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de force à faire lever la
+perdrix où il n'y a que des merles, et à mettre en fuite, par leurs
+aboiements, le gibier du carnier.
+
+Le notaire ne l'écoutait plus, il calculait.
+
+--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement a dû être joli.
+Et si tu allais manquer ta section? Si ces messieurs avaient la
+digestion pénible et l'estomac ingrat?
+
+--J'ai une autre corde à mon arc, une bonne, celle-là.
+
+--Montre vite cette corde suprême qui... t'attend.
+
+--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner la tête à notre jeune
+ministre.
+
+--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du succès.
+
+--Et tu me prêtes de l'argent?
+
+--Et je te prête de l'argent; mais signe-moi un bon reçu. Entre amis, tu
+sais, il faut savoir s'obliger.
+
+Le père Duplessis nous honorera probablement de sa présence demain soir,
+reprit D'Aucheron, souriant un peu méchamment.
+
+--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres. Il collectionne des
+veuves et des orphelins. Je suppose qu'il nous passera le chapeau pour
+qu'on y jette l'obole de la charité. Enfin, tu es bien libre d'avoir qui
+te plaît.
+
+--De la politique, mon bon, de la politique. Ce vieux pédagogue est
+populaire en diable dans son quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui
+brûleraient de l'encens sous le nez. Les élections ne sont pas loin et
+le jeune ministre qui est mon intime, tu sais....
+
+--Par ta femme.
+
+--Vilbertin!
+
+--Oui, c'est par ta femme que je le sais.
+
+--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre m'a demandé mon appui. Il
+connaît mes ressources. J'ai tout de suite pensé à Duplessis. C'est
+l'homme. Cela va le flatter de se trouver en contact avec les sommités
+de notre monde. Il va voir comme sont joyeux, aimables et bons garçons,
+dans nos salons, ces hommes que l'amour du devoir et le dévouement à la
+chose publique rendent si chères et si redoutables dans leurs bureaux.
+Tu vois l'enchaînement? Ma femme prend Duplessis, car c'est elle qui a
+conçu cette idée.
+
+--Diable! encore! elle....
+
+Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque. D'Aucheron continua:
+
+A chacun le sien. Duplessis prend le ministre et le soigne comme ses
+pauvres; le ministre prend son mandat, grâce au dévouement de Duplessis,
+et moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre, et toi tu
+partages avec ton ami la poule aux oeufs d'or.
+
+--C'est bien agencé. Mais ta femme, quelle influence exerce-t-elle sur
+ce vieil instituteur pour le forcer à venir à ta soirée, lui qui ne va
+jamais dans le monde?
+
+--Un chaînon que j'ai oublié. C'est par ma fille adoptive. Léontine
+connaît madame Duplessis et elles se rencontrent souvent dans les
+galetas de l'indigence et chez les Dames de la Charité.
+
+--Voilà précisément ce qui fait que madame Duplessis ne viendra pas au
+bal.
+
+Léontine a dû lui écrire un mot. Je ne sais quoi par exemple; elle n'a
+pas voulu nous le dire. Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il
+y allait de l'intérêt de ses besoigneux. C'est une fine mouche que cette
+Léontine, et fût-t-elle ma propre fille, je ne l'aimerais pas davantage.
+
+--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa en poussant un profond
+soupir, le dodu notaire, je l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne
+serais pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaieté dans ma maison;
+je me reposerais mieux de mes soucis. Cela est si gai une jeune femme de
+vingt ans dans une chambrette fraîche. C'est l'oiseau qui gazouille dans
+sa cage. C'est...
+
+--Tiens! tiens! voilà que tu fais du sentiment. Je ne te connaissais pas
+ce côté sensible.
+
+--Parce que l'on se donne sérieusement aux affaires, il n'en faut pas
+conclure que le coeur est complètement desséché. Si je te disais tout,
+vraiment tu serais étonné.
+
+--Tu me diras tout et tu m'étonneras... si tu peux, mais pas
+aujourd'hui. J'ai à dépenser les cent dollars que tu m'avances avec tant
+de bonté... et de prudence, puis j'irai me reposer un instant chez moi.
+Il faudra que je rencontre ensuite la députation indienne de Bécancour.
+Les ministres m'ont prié de leur préparer les voies. Il n'est pas
+toujours aisé d'arriver promptement à une entente avec ses farceurs-là.
+
+--Je parle des indiens de Bécancour. Il est bon de les endoctriner un
+peu.
+
+--Que veulent-ils?
+
+--Des réserves, des réserves, et encore des réserves.
+
+Là-dessus D'Aucheron sortit.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là, dans l'une des
+petites salles noires de l'auberge du Loup-garou, à la basse ville. La
+fumée flottait épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du tabac
+vous mordait à la gorge; maintes personnes parlaient, criaient,
+chantaient, riaient à la fois. On ne s'entendait plus guère, on ne se
+comprenait plus du tout. La maîtresse de la maison risquait de temps en
+temps un mot de reproche, un conseil, une supplication, mais rien n'y
+faisait; on répondait par un redoublement de tapage.
+
+--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle, à la fin.
+
+Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes se leva.
+
+--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement, et il sait bien qu'on
+lui obéira s'il commande.
+
+--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs et les indiens
+respectent leur chef.
+
+Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les Abénaquis de la Rivière
+Bécancour, auxquels M. D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin.
+Ils venaient en effet demander au gouvernement certaines faveurs pour
+leur tribu dispersée. Metsalabanlé, leur chef, était un homme assez
+petit, pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache couvrait
+mal sa lèvre supérieure. Il paraissait avoir dépassé la cinquantaine,
+avait l'air doux, peu présomptueux. Cependant quand il affirmait ses
+prérogatives, il le faisait avec un accent qui indiquait de la fermeté.
+On l'aimait, cela paraissait évident.
+
+Il voulut que le silence se fît, et sur le champ, l'auberge du
+Loup-garou rentra dans le calme.
+
+Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens étrangers. L'un, grand,
+bien fait, avec un front plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants
+des bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique, une longue
+chevelure rejetée en arrière; l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air
+inquiet, morne, soupçonneux. Le premier avait un type particulièrement
+remarquable, et semblait un objet d'admiration pour ses nouveaux amis.
+Il pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux, moitié espagnol.
+C'était la Longue chevelure ou Leroyer. Le second ne disait ni son âge,
+ni son nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis, mais venait des
+montagnes de l'ouest. Ses compagnons le nommaient: la Langue muette.
+C'est lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et dont madame
+D'Aucheron avait admiré le bon goût.
+
+Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au moment où le calme se
+rétablissait. Il crut qu'on se taisait par respect pour lui. Il
+s'annonça comme l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une
+vénération presque sacrée. Il se montra habile, parla beaucoup pour ne
+rien dire, fit espérer tout sans rien promettre, et mit le comble à sa
+réputation d'homme supérieur en priant les indiens de venir danser leur
+danse de guerre, à son bal, le lendemain, à minuit précis.
+
+C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui.
+
+Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du sauvage intelligent qui
+admirait les marchandises anglaises, avait trouvé cela.
+
+Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau, pensait-elle, et du
+rare.
+
+Une surprise à tout renverser. Une bande de sauvages faisant irruption
+dans une salle éclatante, jetant leur cri de guerre et dansant leur
+ronde infernale sous des flots de lumières, quel succès! Ni madame de
+St. Flon, ni madame La mercière, ni madame Duponteau ne pourraient rien
+imaginer de semblable. Elles en crèveraient de dépit. Quel triomphe!
+
+D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer les Abénaquis. Sa femme
+attendait son retour avec anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de
+crainte. La crainte d'un désappointement.
+
+--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal assurée.
+
+--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps du paganisme, je serais
+devenu leur idole...
+
+--Mais vont-il venir?
+
+--S'ils vont venir? oui, à minuit juste.
+
+Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, embrassa sa fille et son
+mari.
+
+ ----
+
+Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida Villor, une douce jeune fille,
+son ancienne compagne de classe. Ida perdait son père alors qu'elle
+était encore au berceau. Sa mère, venue de la campagne pour cacher un
+peu sa pauvreté parmi les nombreuses misères inavouées ou inaperçues de
+la ville, vivait du travail de ses mains ne reculant devant aucune
+tâche, se levant tôt se couchant tard, trouvant chaque jour cependant
+quelques instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est au pied des
+autels, à genoux dans la poussière du saint lieu, qu'elle retrempait son
+âme souffrante. La prière est la force des faibles. Ida la suivait
+toujours et s'était formée de bonne heure à cette vie pieuse de bien des
+jeunes filles, qui observent dans le monde les saintes pratiques du
+cloître. La douce intimité qui régnait entre les deux jeunes filles ne
+pouvait qu'être agréable à madame Villor, car Léontine montrait aussi
+les plus heureuses dispositions de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus
+pétulante qu'Ida, elle avait de fantastiques idées parfois, et souvent
+étonnait ses amies par ses singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne
+faisait rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes
+choses. Madame D'Aucheron disait en parlant d'elle:
+
+--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de charmes et de caprices.
+
+Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron, elle s'ennuyait d'être
+seule et sentait le besoin de façonner un coeur et une intelligence.
+Elle alla donc demander un jour à l'hospice de la charité l'une de ces
+petites créatures qui sont semblables aux fleurs du désert, aux fleurs
+du désert écloses d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux
+fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose ou ne recueille.
+Heureusement que l'enfant se modela sur sa compagne de classe et fut
+plus touchée des discours admirables et de la vertu résignée de madame
+Villor que des sottes conversations et du caractère léger de sa mère
+nourricière.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Madame Villor demeurait au troisième et dernier étage d'une maison.
+Quatre petites chambres d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de
+soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint Charles et les onduleuses
+Laurentides, lui composaient son logement.
+
+C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle Léontine, après
+qu'elle se fut séparée de madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste
+Geneviève et de la rue St. Jean.
+
+Elle trouva madame Villor et sa fille tout en pleurs. Cela la surprit
+beaucoup, car elle savait combien elles avaient de courage et de
+résignation. Elle les embrassa l'une et l'autre.
+
+--Je regretterais d'être venue surprendre votre chagrin,
+commença-t-elle, si je n'espérais y apporter quelqu'adoucissement.
+
+--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre Léontine, répondit Ida.
+
+--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici?
+
+--Nous ne pouvons payer notre terme et le propriétaire menace de nous
+jeter sur le pavé...
+
+--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais non, cela ne se fera pas.
+Vous trouverez des amis dans vos jours d'épreuve.
+
+--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne connais guère le monde, et tu
+juges les autres d'après tes bons sentiments.
+
+--Et quel est ce propriétaire qui vous menace de la sorte?
+
+--Le notaire Vilbertin.
+
+--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, vous ne serez point
+maltraitées. Je parlerai pour vous à mon père; je parlerai au notaire.
+J'ai de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. Voyons, ne
+pleurez plus,--je vous promets que tout cela va s'arranger.
+
+On entendit tout à coup des pas légers qui montaient dru les degrés
+tortueux, et une voix joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui
+s'envole.
+
+--C'est Rodolphe, fit madame Villor.
+
+--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! Embrassons-nous: j'ai
+du bonheur plein le coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant
+que je vous embrasse.
+
+--As-tu passé tes examens? demanda la tante.
+
+--Oui, passé, ce qui s'appelle passé!
+
+Maintenant on va commencer à tuer légalement ses semblables, sous
+prétexte de leur conserver la vie.... Mais j'ai un autre sujet de
+bonheur encore.
+
+--Oui? lequel, dis vite, fit Ida.
+
+--Je vais au bal.
+
+--Chez monsieur D'Aucheron?
+
+--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange du foyer ne m'a pas oublié.
+Les portes vont s'ouvrir à deux battants pour me recevoir.... Papa
+D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que je me fasse spirituel
+et beau, pour plaire à la mère. Quand on a la mère pour soi le reste
+nous est donné comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis bien
+amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est bête quand l'on est
+amoureux. Beau! cela dépend beaucoup du caprice des gens qui vous
+regardent.
+
+--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe, elle croirait vraiment
+que tu l'aimes, remarqua madame Villor.
+
+--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme deux.
+
+--Elle a bien des qualités, cette jeune fille, et ce qui ne gâte rien,
+elle héritera d'une belle fortune.
+
+--Vous avez raison, tante, elle est pleine de grâce et de vertus; vous
+n'avez pas raison, tante, quand vous dites qu'elle sera riche
+héritière.
+
+--Comment cela?
+
+--La farine du diable retourne en son.
+
+--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois prudent.
+
+--Comment! ces murs ont-ils des oreilles?
+
+--Peut-être.
+
+--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, et ce qui vaut mieux, je
+pense ce que je dis. D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi
+par des tours de force. On connaît ça, les tours de force. Je puis bien
+n'admirer ni cet homme ni sa femme et adorer leur enfant. Mais Léontine
+n'est pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur suave
+transportée par un souffle mystérieux de la vallée discrète au bord du
+chemin. Il lui fallait bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce
+qu'elle est.
+
+--C'est de la poésie, cela, cousin.
+
+--Je l'aime tant que je deviens poète.
+
+Depuis quelques minutes madame Villor faisait à son neveu des signes
+qu'il feignait de ne pas comprendre. Elle pensait bien que la situation
+de Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger davantage ce
+jeu serait cruel.
+
+--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, reprit en riant avec malice,
+Rodolphe qui soupçonnait la vérité, sont-ce des signes cabalistiques?
+Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous me montrez la porte?
+Est-ce qu'on met les gens dehors par un temps pareil? Voyez donc la
+tempête qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder la neige. Je passe ici
+la nuit, s'il le faut, pour attendre le beau temps.
+
+Mademoiselle Léontine ne savait plus comment sortir de sa cachette et
+regrettait bien son enfantillage. Qu'allait-il penser d'elle? Une fille
+qui se cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. Elle n'avait
+qu'une chose à faire: s'accuser de son étourderie. Il était si bon qu'il
+pardonnerait. Cependant elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. Ida,
+sa bonne amie, trouverait bien un moyen de la tirer de là. Elle ne se
+hâtait toujours point mademoiselle Ida.
+
+--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela m'amuserait de voir la fortune
+de D'Aucheron se fondre comme neige. Léontine aurait la preuve que mon
+amour est tout désintéressé. J'essuierais moins de contrariétés, je
+rencontrerais moins d'obstacles dans la poursuite de mon rêve. Non pas
+que je craigne la lutte et que je ne me sente point le courage de
+vaincre; mais si elle allait se fatiguer avant moi, elle.
+
+Léontine ne pouvant supporter plus longtemps la fausse position où elle
+se trouvait, ramassa toute son énergie et rentra le front haut dans la
+salle où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida.
+
+--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, d'avoir un peu mal
+parlé de ceux qui me tiennent lieu de parents et je vous demande pardon
+de mon étourderie.
+
+--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup moins étonné qu'il ne le
+paraissait. Si je vous avais devinée, vous en auriez entendu de belles:
+Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune que je courtise; que
+vous n'êtes point belle à faire tourner la tête; que vous avez des
+défauts. Un tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la première
+fois de ma vie, exprès, par malice.
+
+Il riait en disant cela.
+
+--C'est peut être un peu ce que vous avez fait, reprit Léontine, mais
+j'avoue que j'ai mérité vos sarcasmes. On ne m'y reprendra plus.
+
+--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est de m'avoir privé pendant
+un gros quart-d'heure du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai
+pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai vous voir encore et
+pendant toute une soirée.
+
+--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas?
+
+--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne s'y oppose pas.
+
+--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, cousin, mais j'hésite à
+me risquer--même sous ton égide--dans le grand monde et dans les
+brillantes soirées.
+
+--Sois sans crainte, cousine, le grand monde est bien petit, et les
+soirées brillantes ne sont pas plus désagréables que les autres quand on
+y rencontre des personnes que l'on aime.
+
+Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre alors. Ce n'était plus
+le pas léger de la jeunesse.
+
+--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine, vous cachez-vous, demanda
+Rodolphe, d'un ton plaisant.
+
+--Méchant! lui répondit la jolie brunette en le menaçant du doigt.
+
+La porte n'était pas ouverte que l'on entendait déjà un proverbe:
+«_Faites le bien, Dieu fera le mieux_.»
+
+--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois la femme et les jeunes
+filles.
+
+Rodolphe ne le connaissait pas.
+
+--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux professeur, en saluant
+respectueusement.
+
+--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine.
+
+--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit le jeune homme.
+
+--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame Villor, en présentant le
+jeune homme.
+
+--«_Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin_,» échappa le père
+Duplessis. Et il continua:
+
+--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le neveu d'une si bonne
+tante et le cousin d'une si jolie cousine.
+
+--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un ton demi-sérieux demi-badin,
+j'espère que plus tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble,
+vous féliciterez ma tante et ma cousine d'avoir, l'une un si digne neveu
+et l'autre un si brave cousin.
+
+--C'est cela: «_Fais honneur à tes habits et tes habits te feront
+honneur_,» répliqua le professeur en prenant le siège qu'on lui offrait.
+
+Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes, ou voulant causer
+à leur aise, passèrent dans la chambre voisine.
+
+--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis sans doute parler de vous
+devant lui.
+
+--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor.
+
+--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a dit à qui voulait
+l'entendre qu'il allait vous jeter dans la rue. «_Le fumier couvert d'or
+reste toujours fumier_.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a rapporté cela
+ce matin même; et je viens vous dire de ne point vous décourager... La
+Providence a soin des petites insectes qui trottent sur nos sillons,
+elle ne peut oublier les pauvres humains qui la bénissent?
+
+--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé d'espérer contre toute
+espérance....
+
+--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux. Il vous causera quelque
+bonne surprise.... «_Si Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la
+remplir_.»
+
+Des larmes coulaient des yeux de madame Villor.
+
+--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous connaître plutôt; un jeune
+homme comme moi gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme comme
+vous.
+
+--«_Chacun est fils de ses oeuvres_.» «_Il faut puiser tandis que la
+corde est au puits_.» Tout de même, jeune homme, je crois que vous
+n'avez pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre tante ne sont
+pas tombés dans une terre aride. Tant mieux. J'aime beaucoup la
+jeunesse, beaucoup. C'est elle qui est l'avenir. Une génération croyante
+et chaste forme toujours une époque de force, de gloire et de grandeur
+dans la vie d'un peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver
+sa foi! La morale va souvent se perdre sur les écueils du monde si elle
+n'a pas la foi pour guide. «_A navire sans pilote tous les vents sont
+contraires_.» La vraie foi ne fait pas souvent naufrage. Sachons
+l'inculquer et la morale suivra. «_La barque sous voiles n'est pas
+ballottée comme le vaisseau désemparé_.»
+
+Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain que je ne rêve plus que
+bal et grande soirée? Voilà bien pourtant la vérité. «_Comme on connaît
+les saints il faut les honorer._»
+
+--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être? observa madame Villor.
+
+--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne serai pas fâché de rencontrer
+là quelques uns de nos hommes politiques. Je veux leur dire dans
+l'intimité ce que je pense de leur manière de gouverner. J'ai ma petite
+influence. Puis on a souvent besoin de plus grand que soi. J'ai une
+autre raison. J'accompagne ma femme. «_Le coeur mène où il va_.» «Qui
+prend s'engage.»
+
+--Comment! madame Duplessis va au bal? exclama madame Villor.
+
+--Eh oui! comme elle irait à un enterrement. Même elle se mêle
+d'intriguer. Pas dans la politique; cette bêtise-là n'est bonne que pour
+nous, les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme entremetteuse, par
+exemple, oh! non! Comme protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle
+pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le plus brillant à la
+foi promise. «_Mais il n'y a ni belles prisons, ni laides amours_.»
+
+Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur, a témoigné le désir
+d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron. Une belle dot. Une belle demoiselle
+aussi, Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un peu.... comment
+dirai-je? un peu étrange, par exemple. Mais c'est un charme de plus, un
+charme rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère. Le citoyen
+D'Aucheron est on ne peut plus flatté. La citoyenne D'Aucheronne appelle
+déjà sa fille la _ministresse_. On a tenu la chose secrète.... autant
+qu'on peut tenir secrète une chose dont on est heureux, fier,
+orgueilleux. Le secret ne doit être officiellement éventé que demain
+soir. «_Préparez-vous au pire en espérant le mieux_.» «_On ne va jamais
+si loin que lorsqu'on ne sait pas où on va_.»
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Rodolphe éprouvait une rude angoisse pendant cette conversation. Il
+voyait ses espérances tomber une à une comme les feuilles quand le
+frimas d'octobre les a recouvertes de sa froide poussière d'argent. Il
+aimait depuis longtemps mademoiselle D'Aucheron. Il l'avait connue dans
+une des solennelles fêtes de l'Université Laval.
+
+Il recevait ses diplômes et la médaille d'or. On l'avait acclamé. Il
+resplendissait dans son triomphe, et pourtant son maintien grave avait
+gardé une suave modestie. On eût dit qu'il ignorait son mérite et que
+l'ovation n'était point pour lui.
+
+Parmi les petites mains blanches qui battirent bien fort, ce jour là,
+les plus vaillantes furent celles de mademoiselle Léontine.
+
+Tout modeste que l'on soit, on lève les yeux de temps à autre, surtout
+vers des galeries peuplées de jolies femmes qui vous regardent
+curieusement et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait levé les
+yeux et rencontré sur son passage le minois gracieux de mademoiselle
+D'Aucheron. Le regard de la jeune fille croisa le sien. Deux regards qui
+se croisent produisent souvent un effet merveilleux. C'est comme deux
+courants électriques. Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme si
+les regards partaient de ce coin secret de notre être.
+
+Quelques heures plus tard la ville se promenait sur l'immense terrasse
+Frontenac, à 200 pieds au dessus des hautes maisons noires de la rue
+Champlain, à 150 pieds au-dessous de l'imprenable citadelle. La
+fanfare, sous la direction de Vézina, l'habile chef d'orchestre, jetait
+au ciel ses éclats sonores qui se répercutaient sur les rochers voisins;
+le fleuve dormait dans son lit profond; les navires immobiles avec leurs
+grands mâts garnis de cordages, ressemblaient à une forêt dépouillée par
+l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes des wagons, qui
+serpentaient dans les rues étroites de la basse-ville, montait comme un
+grondement de tonnerre vers les calmes allées des remparts. Les hommes
+d'affaire, les flâneurs, les étudiants, les dames de l'aristocratie, les
+demoiselles, les bonnes d'enfants, les gamins, les désoeuvrés, les
+curieux, les employés du gouvernement, les chercheurs d'aventures ou de
+distractions, les avocats en quête de paradoxe, les médecins fuyant les
+remords, les notaires placides, les ouvriers de tout métier, les hommes
+politiques de toutes couleurs, les chercheurs de place de toute sorte,
+tout ce monde allait, venait, se croisait, se mêlait, se dégageait pour
+s'embarrasser encore, comme une populeuse fourmilière qui s'ébat au
+soleil sur le sable doré d'un jardin. Un grondement sourd s'élevait de
+là, qui se taisait quand les cors et les flûtes, les clarinettes et les
+trombones recommençaient leurs accords.
+
+Mademoiselle Léontine se promenait avec Ida Villor. Elle dit tout à coup
+à demi-voix et ne croyant pas être entendue:
+
+--C'est lui.
+
+Elle regardait un joli garçon qui passait près d'elle avec quelques
+amis.
+
+Le jeune homme surprit son regard et saisit ses paroles. Il dit à ses
+compagnons, assez haut pour qu'elle l'entendit:
+
+--C'est elle.
+
+Il voulait faire une boutade, rien de plus.
+
+On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'était lui--risqua un
+salut qui lui fut gracieusement rendu. A la troisième promenade, il
+brûla ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage est souvent un
+excellent moyen de commencer un affaire sérieuse:
+
+--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque c'est moi, voulez-vous que
+nous marchions ensemble? La foule est difficile à percer; je vous
+aiderai à vous frayer un chemin.
+
+--Vous êtes bien aimable, monsieur. D'après ce qu'il m'a été donné de
+voir aujourd'hui, les difficultés ne vous découragent point, et vous
+pouvez vous ouvrir un superbe chemin, répondit aussitôt mademoiselle
+D'Aucheron.
+
+Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe Houde, alors étudiant
+en médecine et de Léontine D'Aucheron.
+
+Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié tendre d'une jeune fille
+sage et d'un jeune homme vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait
+terni l'éclat.
+
+Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, il est vrai, donné leur
+assentiment à cette liaison, et la pensée d'avoir pour gendre un homme
+sans fortune et sans nom dans la politique, ne leur souriait pas du
+tout. Ils toléraient partout excepté à la maison les rencontres des deux
+jeunes amoureux. Ce contresens de la vigilance chrétienne ne les
+troublait nullement.
+
+Tout en laissant l'attachement se fortifier dans le coeur de sa fille
+adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron cherchait un prétendant sérieux et
+bien posé.
+
+Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien perdu pour attendre.
+Un ministre, quand même il ne le serait que par contrebande et pour un
+jour, c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme et transforme un
+nom. L'honorable monsieur Renard, L'honorable monsieur Lelapin,
+L'honorable monsieur Lacarpe, voilà des noms qui deviennent
+merveilleusement beaux avec cette auréole dont les entoure la vanité. Et
+puis on la garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on quatre à
+quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée un jour par hasard.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur étaient tombées sur son
+coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un
+beau rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à son âme
+confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait
+d'où, sur ses vagues de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de
+précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invité
+à cette soirée, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Léontine
+n'est pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas médité une
+pareille tromperie. L'amour ne s'est pas éteint dans son coeur,
+puisqu'il brillait encore dans ses paupières tout à l'heure. Il se
+cramponnait à l'espérance.
+
+Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avançait,
+le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il
+fallait rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs.
+Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner.
+
+--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, répondit-elle. C'est
+surtout maintenant que la tempête gronde que j'ai besoin de son appui.
+
+Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés de tristesse. Elle eut
+un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur.
+
+--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui apprendre. J'aurais voulu
+pourtant souffrir seule.
+
+Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans leur vêtement de
+fourrure. La brise leur fouettait le visage.
+
+--Que ne puis-je me moquer des orages du coeur comme de ces orages de la
+nature? observa Rodolphe.
+
+--Je vous croyais courageux, répondit Léontine.
+
+--Courageux, je le suis quand je sais d'où vient le danger et où se
+cache l'ennemi.
+
+--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et des tourments insensés.
+
+--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et espère, j'aurais, avec le
+plus grand bonheur, bravé tous les périls, repoussé toutes les attaques,
+brisé tous les obstacles.
+
+--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste souvent à beaucoup
+souffrir en silence. Je vous ai dit d'espérer.
+
+--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser ce ministre?
+
+--Duplessis vous a dit que c'est un ministre.
+
+--Pas à moi, à madame Villor.
+
+--Et vous m'avez trouvée bien....
+
+--Bien discrète pour le moins.
+
+--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif.
+
+--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne cherchais nullement les noms
+que vous méritiez. Quand j'eus repris un peu possession de moi-même, je
+ne trouvai encore que les doux noms que vous savez.
+
+--Vous avez eu raison de ne pas douter de moi. Je ne sacrifierai jamais
+mon amour et la paix de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte la
+volonté de mes parents cependant; mais j'espère qu'ils respecteront
+aussi cette chose divine et sans prix que le bon Dieu a mise dans l'âme
+de chacun: la liberté d'aimer.
+
+Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la porte de M. D'Aucheron.
+Léontine rentra tout émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage si
+ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, la figure au vent,
+rayonnait de bonheur.
+
+Le professeur Duplessis fut bien chagrin de n'avoir pas ménagé la
+sensibilité du docteur. Il ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine.
+
+Il rassura de nouveau madame Villor contre les duretés du notaire et
+s'en retourna en songeant à tout le bien que l'on pourrait faire et que
+l'on ne fait pas.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Pendant toute la journée du vendredi ce fut un va et vient continuel
+dans la maison des D'Aucheron. Les servantes allaient et venaient,
+époussetant, arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir perdu la
+tête et recommençaient dix fois la même chose. C'est que madame
+D'Aucheron courait partout, donnant des ordres, les révoquant pour les
+redonner et les annuler encore. Rien n'était assez bien. Les rideaux de
+damas pourpre tombaient mal et ne se repliaient pas assez gracieusement
+sur le parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être placés avec
+plus d'art. Il y avait trop de symétrie, pas d'imagination dans
+l'arrangement. Les lampes ne jetteraient peut-être point tout l'éclat
+que l'on était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. Il ne
+faudrait pas fermer les volets trop juste, car, de la rue, ou ne verrait
+rien des splendeurs de l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement
+les vasistas pour laisser les flots d'harmonie se glisser un peu au
+dehors, et surprendre agréablement les curieux qui passeraient ou
+viendraient écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux, ces épais
+rideaux et ils tombent mollement de leurs corniches dorées. Ils ne font
+pas un si mauvais effet, après tout, ces sièges de velours rouge où
+personne ne s'est assis encore. Les tapis de turquie, avec leurs larges
+fleurs de toutes nuances, ne ressemblent pas mal à un parterre savamment
+dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être de bon compte et
+juste envers soi-même, franchement, on n'a jamais vu même rien d'aussi
+bien ailleurs.
+
+La voiture du pâtissier apporta une charge de choses sans noms, toutes
+plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a des gens qui
+connaissent l'histoire et la généalogie de ces étranges produits de
+l'art culinaire en dévergondage, et qui ne croquent pas un _kiss_ ou ne
+portent pas un _doigt de dame_ à leurs lèvres, sans publier aux quatre
+coins... de la table la raison mystérieuse d'une aussi charmante
+appellation. Madame D'Aucheron admirait tout cela, se souciant peu des
+noms et croyant fermement aux qualités.
+
+A mesure que le jour baissait les émotions se pressaient dans l'âme de
+la maîtresse de maison. Le moment solennel arrivait. Les lustres furent
+allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres suspendus aux murs, sur
+la tapisserie à grands ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux
+vernis des meubles. C'était un rayonnement qui semblait doux et chaud
+comme un rayonnement de soleil.
+
+--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit madame D'Aucheron tout
+enthousiasmée?
+
+--Trop beau, peut-être, mère.
+
+--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour des députés, pour des
+ministres rien n'est trop beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu
+place à la tête de la nation pour la gouverner.
+
+--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant de rire.
+
+--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs, ma fille, oui
+prévaricateurs, c'est bien le mot que j'ai entendu l'autre jour, mais
+ces ministres-là sont rares, ton père l'a dit.
+
+--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous serons mieux dans notre
+élément.
+
+--Il faut que tu t'habitues à parler politique, et que tu apprennes à en
+causer toi-même, ma fille; car, autrement, la position que tu vas
+occuper, bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes. Je
+ne voudrais pas que l'on pût me reprocher une lacune quelconque dans ton
+éducation.
+
+--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et agir à sa guise; j'aurai
+soin de sa maison pour qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera
+ma politique....
+
+--Je me disais cela, moi-même, dans le temps, mais j'ai bien compris
+plus tard toute l'influence que la femme peut exercer sur les hommes
+publics. J'ai compris mon époque, et je ne suis pas demeurée inactive.
+C'était aussi par intérêt pour mon mari que je travaillais. Je voulais
+le sortir de la foule des misérables où il peinait sans espoir.
+Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons conquise. Nous sommes
+montés haut, laissant au-dessous de nous ceux qui furent nos égaux. La
+fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus chanceuse que moi, tu
+as reçu, par mes soins, une instruction parfaite--je ne te la reproche
+point--et tu vas du premier coup--grâce toujours à mon
+habileté--atteindre le faîte de la grandeur. Comme tes amies vont te
+porter envie! C'est là le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux
+qui nous connaissent.
+
+--Je ne tiens à faire mourir personne. D'ailleurs, ce ministre ne
+recherche-t-il pas votre argent plutôt que votre fille?
+
+--Notre argent! si tu savais avec quel accent passionné il m'a parlé de
+toi. Au reste, il dit qu'il sera ministre aussi longtemps qu'il le
+voudra. Il n'est point de ces esprits étroits qui s'attachent
+irrévocablement à un parti, à une idée. Il croit qu'il faut savoir
+changer avec les temps et les circonstances, se modifier sur les
+nécessités ou les intérêts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit
+large, il est sans préjugé; tu le connaîtras.
+
+--Je le connais assez déjà.
+
+--Ton père qui est tout à fait son intime, a dû te dire déjà comme il
+est surprenant ce garçon, ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur.
+
+--Il ne me surprendra point.
+
+--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il devienne fou de toi. Prends
+bien garde de donner des espérances à ce petit freluquet d'étudiant. On
+t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention. On veut qu'il
+sente toute l'ironie de sa position et tout le ridicule de ses
+démarches.
+
+--L'étudiant d'hier est un docteur aujourd'hui, mère.
+
+--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse même, s'écria D'Aucheron
+en faisant irruption dans le salon tout illuminé.
+
+Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le front de Léontine, se
+frotta les mains avec allégresse, enveloppa la pièce d'un regard
+satisfait, se laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin
+moelleux. Il se releva presqu'aussitôt.
+
+--Suis-je bien ainsi demanda-t-il.
+
+--Oh! très bien! répondirent les deux femmes.
+
+Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche, col droit et
+luisant, gilet largement échancré pour laisser se découper en coeur une
+chemise de toile fine sur la quelle s'épanouissaient trois gros boutons
+de diamant plus ou moins authentiques.
+
+--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda à son tour madame
+D'Aucheron, en se tournant dans sa longue robe de satin rose, dont elle
+renvoya, jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied savant, la _traîne_
+éclatante.
+
+--Adorable!
+
+
+
+
+ IX
+
+
+L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la veille, chez Duquet,
+sonna neuf fois. Madame poussa un grand soupir, monsieur palpa sa
+cravate blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place, et
+mademoiselle fit une moue charmante en disant que c'était bien ennuyeux
+de commencer la veillée à l'heure où les honnêtes gens songent à se
+mettre au lit.
+
+--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua madame D'Aucheron;
+accoutume-toi à veiller, parce que dans la carrière politique où....
+
+Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui permit pas de terminer
+sa phrase.
+
+Les premiers invités entraient. C'étaient le professeur à l'Ecole
+Normale et sa femme. On pouvait les recevoir, ils étaient mis
+convenablement. Ils passeraient inaperçus.
+
+D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard rapide qui voulait dire:
+
+--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter ceux-là.
+
+Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion menteuse les mains
+loyales de ces braves gens.
+
+--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de venir, commença
+D'Aucheron, vous avez toujours un tas de gens chez vous, le soir. Vrai,
+cela m'eût chagriné.
+
+--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux patriote ne vous serait
+point désagréable, et j'ai fait une brèche dans mes habitudes.
+_Pourtant, le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille_.
+
+--Vous êtes tout de même bien aimable, madame Duplessis, d'avoir si vite
+répondu à notre invitation, disait madame D'Aucheron.
+
+--Il est neuf heures, ma bonne madame, et nous ne voulons point passer
+la nuit, tout aimable que soit la compagnie.
+
+--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la plus belle que nous ayons
+pu trouver en ville, nous avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes,
+comme nos coeurs, aux distingués amis qui nous font l'honneur de....
+
+--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un serviteur d'occasion placé
+en sentinelle à la porte du salon.
+
+--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron, qui laissa de nouveau sa
+phrase inachevée.
+
+Le notaire donna une poignée de main aux dames, une autre à son ami
+D'Aucheron, salua le vieux professeur, s'inclina aussi profondément que
+le lui permettait la proéminence de son ventre, devant madame Duplessis,
+et tout essoufflé, s'assit dans le plus large fauteuil. Il était connu,
+le notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en le voyant:
+
+«_C'est une folie que de vivre pauvre pour mourir riche_.»
+
+Le timbre retentit encore, retentit souvent, et les invités arrivaient,
+arrivaient toujours.
+
+Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un habit bleu barbeau garni
+de boutons dorés, se tenait près de la porte, pour recevoir les
+messieurs et leur indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le
+noeud de leur cravate et les désordres de leurs cheveux, avant de
+monter, car le salon était au premier étage.
+
+Les dames passaient aux mains de Catherine, une assez gentille fille de
+chambre, qui prenait un plaisir extrême à comparer les unes aux autres
+les tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait.
+
+Ce fut comme une procession radieuse dans l'escalier. Les replis des
+robes de soie ou de satin jetaient des rayons de vagues où flotte le
+soleil, et des senteurs enivrantes se répandaient partout.
+
+
+
+
+ X
+
+
+En attendant le quadrille d'honneur on causait.
+
+--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin;
+la société St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?
+
+--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque pas de gens qui lui en
+taillent de la besogne, répondit l'instituteur en regardant d'aplomb
+l'avare notaire.
+
+--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la
+charité des bonnes âmes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle
+Léontine, par exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses
+douces paroles et ses nombreuses aumônes?
+
+Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait détourner
+l'attention qui s'attachait à lui.
+
+--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, nous devrions former une
+société tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les
+écus....
+
+--Une société avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie
+société que vous n'aurez pas le droit de dissoudre.
+
+--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur,
+payez.
+
+--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez....
+
+--Remettez à madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai
+prochain. J'ai parlé.
+
+--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, mais riant toujours
+cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai.
+
+--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi.
+
+--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses,
+mademoiselle. Vous n'avez rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de
+vous. J'y tiens.
+
+--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine qui se leva pour courir au
+devant de quelques jeunes dames qui entraient.
+
+--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, votre fille est bien
+jolie.
+
+Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif.
+
+--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est à son tour à porter le
+trouble dans les coeurs.
+
+--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.
+
+--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler.
+Cette soirée, si vous êtes observateur, vous dira que...
+
+--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur! cria tout à coup
+le garçon de sa voix la plus retentissante.
+
+--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.
+
+Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put résister au
+mouvement qui la poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, les
+mains tendues vers le jeune ministre....
+
+--Comme vous êtes aimable de nous honorer ainsi de votre présence!
+s'écria-t-elle.
+
+--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes aimable! répéta
+D'Aucheron qui s'était avancé en même temps.
+
+--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, répondit le
+jeune ministre.
+
+--Permettez-moi de vous présenter ma fille adoptive, demanda madame
+D'Aucheron.
+
+--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle Léontine.
+
+Léontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle
+s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait
+jusqu'à terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala.
+
+--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces gens-là croient que nous ne
+sommes point des êtres ordinaires. À leurs yeux nous sommes des
+divinités. S'ils savaient!...
+
+--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle Léontine
+l'admiration que m'inspirent ses hautes qualités, ajouta-t-il, et il
+passa.
+
+--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St.
+Vincent de Paul, et congréganiste, débita D'Aucheron en présentant
+l'instituteur.
+
+--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide d'un homme comme vous
+ne peuvent que m'être utiles et me flatter. J'espère que nous ferons
+tout à l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons à
+merveille.
+
+--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession,
+continua D'Aucheron.
+
+--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphère où la Providence nous
+a placé, repartit le notaire en donnant la main au ministre.
+
+--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et
+votre influence doit être grande, observa celui-ci.
+
+--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer à la chose publique on
+pourrait peut être arriver à son tour.
+
+--Le champ est ouvert à tous.
+
+--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu d'élus, ajouta en riant
+D'Aucheron qui s'imaginait avoir inventé un mot drôle.
+
+Jean Griflard, député multicolore et souvent en disponibilité, fut
+acclamé chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon
+à l'oeil clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique qui ne
+commençait nulle part et ne finissait jamais.
+
+Monsieur et madame Laminon firent aussi une entrée triomphale. Ils
+venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis
+de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de
+Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'échevin,
+d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis
+Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous les états se trouvaient
+représentés. C'était une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté
+drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût particulier dont les a
+douées le Créateur. Il y avait peut-être un brin de coquetterie; il y en
+avait certainement. Chacune voulait paraître mieux que les autres; de là
+un déploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mêmes
+qu'auparavant.
+
+On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la
+conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des
+fraîches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frémissements
+de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un
+bruit étrange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde.
+
+Léontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un
+sourire gracieux pour chacun des invités. Cependant elle semblait un peu
+inquiète, un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient
+toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait
+quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point.
+Elle perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par monosyllabes à
+ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas
+longtemps. Avec son caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme
+disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas feindre.
+
+--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le
+jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout
+le monde se livre à la joie; vous seule semblez un un peu ennuyée:
+n'aimez-vous donc pas ces fêtes.
+
+--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, et cela me fait de
+la peine.
+
+Elle souligna cette phrase.
+
+--Ah! vous attendez quelqu'un?
+
+--Deux amis seulement.
+
+--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou
+consoler un peu par d'autres amis qui, pour être nouveaux, n'en seront
+pas moins dévoués et fidèles?
+
+--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, mais j'ai peur d'y mal
+réussir.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+La première danse s'organisait. Les instruments de musique jetaient les
+premières notes éveillées, comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes
+ailes. Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des fugues vives
+comme des fusées, arrivaient par vagues harmonieuses avec des bouffées
+d'arômes. Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient chargés
+d'éclairs.
+
+Le ministre dansa le premier quadrille avec mademoiselle Léontine. Ils
+avaient pour vis-à-vis M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire
+Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse de la maison.
+Duplessis refusa. Les figures du quadrille étaient pour lui
+d'inextricables dédales où il se serait invariablement perdu. Il
+danserait peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le député
+flottant avait jeté son dévolu sur madame Baudriol, une blonde un peu
+fade, mais fort sentimentale. Elle parut bien heureuse de danser avec un
+député. Plus tard elle dansa avec un épicier et elle parut bien heureuse
+encore. Elle passa par le quadrille, le lancier, la caledonia, le
+cotillon, le Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier, le
+marchand de charbon, l'échevin et le conseiller, et elle parut toujours
+bien heureuse.
+
+On dansait dans une grande salle voisine du salon. Ceux qui ne dansaient
+point regardaient danser et critiquaient en attendant qu'ils fussent
+critiqués.
+
+--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, d'un côté.
+
+--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin....
+
+--Madame D'Aucheron ne vieillit pas.
+
+--Elle attend son mari.
+
+--En effet, il est bien plus jeune qu'elle.
+
+--Une dizaine d'années.
+
+--On dit que c'est un mariage d'argent.
+
+--Elle n'est pas jolie dans tous les cas.
+
+--Pas fine, non plus.
+
+--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée sur tranche; le mystère
+est expliqué.
+
+On disait ailleurs:
+
+--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron est à Québec. Il s'est
+marié aux Etats-Unis.
+
+Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long expliquait à demi-voix, en
+s'inclinant vers les curieux.
+
+--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années, à peu près. Il vient
+de Lowell, Mass. C'est là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon
+frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle était modiste, elle,
+sur la rue Merrimack, la principale rue. Elle faisait d'excellentes
+affaires. Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est laissé
+tenter par les écus.
+
+--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois.
+
+--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris une orpheline peu de temps
+après leur arrivée ici.
+
+--C'est mademoiselle Léontine.
+
+--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin de fille....
+
+D'autres causaient un peu plus loin sous les flots de lumière qui
+tombaient des lustres et ne se gênaient pas pour rire.
+
+--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme elle prend des airs de
+chatte.
+
+--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, répondait l'autre. Elle
+a des griffes sous ses pattes de velours.
+
+--Vous aurait-elle égratigné?
+
+--Je me tiens toujours loin de ces charmants petits animaux-là.
+
+--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce pas? Et notre jeune
+ministre, voyez donc s'il y met de l'entrain.
+
+--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus vite que le violon.
+
+--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son poids énorme.
+
+--Ce serait la première chose qu'il ne garderait pas.
+
+--Tiens, M. le député et madame Landeau qui arrivent après les autres.
+
+--Ils auront passé par la chambre.
+
+Au dessus des accords entraînants de l'orchestre on entendit un
+tintement joyeux et clair: le timbre de la porte. Léontine eut un vif
+tressaillement et perdit deux ou trois mesures.
+
+--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, vous savez bien que nous
+devons marcher ensemble maintenant.
+
+Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle feignit de ne point
+entendre et continua la figure commencée tout en épiant l'arrivée des
+nouveaux convives.
+
+C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine.
+
+--Est-elle assez simplement habillée, celle-là, remarqua l'une des robes
+de soie gros grains, en faisant une moue dédaigneuse.
+
+--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la cuisine qu'elle est
+attendue, répondit un corsage en rupture de ban.
+
+--Elle n'est pas laide, cependant.
+
+--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille pelure? j'appelle
+cela une pelure, moi!
+
+--Lui n'est pas trop mal, observa une longue jupe allongée sur le tapis
+comme un chien au pied de sa maîtresse.
+
+--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières ne sont pas des plus
+dégagées.
+
+--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus difficile dans le choix de
+ses invités. Quant à moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque
+point; mais il y a ici des députés, un ministre, et ces hommes-là
+doivent être respectés.
+
+--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on assuré,--devient ce soir le
+fiancé de mademoiselle Léontine. C'est le prétexte de la fête.
+
+--Qui vous a dit cela?
+
+--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent tout, les
+domestiques et ces gens là sont créés et mis au monde pour vendre les
+secrets de leurs maîtres.
+
+--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au ministre, il y a un instant,
+comment il trouvait sa petite Léontine.
+
+Le quadrille fini, les dames furent respectueusement conduites à leurs
+sièges, sauf Léontine qui vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à
+sa chère Ida.
+
+Elle était devenue toute autre. Elle subissait une transformation
+complète. Tout le monde remarqua son expansive et joyeuse humeur. Le
+ministre en prit ombrage. Il n'entendait point que le premier venu, même
+un docteur en médecine, vînt donner sur ses brisées. Il était bien
+décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord, pour elle ensuite, et
+il l'épouserait. Il chercha l'occasion de lui parler. Il dut attendre un
+peu, car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. En attendant il
+aborda D'Aucheron.
+
+--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle Léontine? demanda-t-il; il
+me semble la poursuivre plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à
+lutter contre un pareil rival.
+
+--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse, vous savez ce que c'est.
+Autant en emporte le vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et
+puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est cachée par exemple,
+elle est dissimulée, la coquine. Il est malaisé de savoir ce qu'elle
+pense.
+
+--S'attend-elle à me voir lui demander sa main?
+
+--Sans doute.
+
+--Et si elle allait me la refuser?
+
+--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! vous n'y pensez pas.
+
+--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours ce rêve stupide d'une
+chaumière sous les bois, loin du monde, près des flots bleus, avec le
+bien aimé qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent, qui
+peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote un morceau de pain
+noir en chantant des stances amoureuses, un poète!
+
+
+
+
+ XII
+
+
+La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. La chaude atmosphère
+des salles pleines de femmes et de lumières se remplissait de suaves
+émanations. On sentait passer des effluves voluptueuses. O les grandes
+soirées de danse, quelles délices pour les sens! quel champ pour les
+amours! quel tombeau pour la chasteté!
+
+Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux accords de l'entraînante
+musique, et les yeux dans les yeux, coeur contre coeur, ils
+tourbillonnaient comme des flocons de neige au souffle de la tempête.
+Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre, portant vaillamment le poids
+de tous les regards.
+
+Madame D'Aucheron cherchait une occasion d'aborder sa fille pour lui
+rappeler que le ministre était là.
+
+Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans le fumoir. D'autres
+s'assirent aux tables de cartes.
+
+L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets, mais la politique
+finit par tout absorber. La politique, c'est une éponge qui boit bien.
+Le ministre était entouré.
+
+Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance entée sur la vanité,
+et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours
+raison?
+
+Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu ministre? Un
+accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du
+toupet, fausse monnaie très en vogue et que des gens sensés même ont la
+faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est
+ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les préjugés et le peuple
+jaloux lui trouva du bon sens. Il était pauvre, il devait être supporté
+par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches
+pour eux. Il connaissait les misères de l'ouvrier, lui, et serait en
+état d'y apporter remède. Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il
+n'avait pas même de parents. Il en avait emprunté pour naître. Il ne
+rougissait pas de son origine et se vantait de remonter à Adam, comme
+tous les autres hommes, mais par un chemin détourné. On trouvait cela
+fort original. Il avait passé par le séminaire, fait plus de _pensums_
+que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que
+l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisième pour
+étudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons de
+grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la
+veille, et qu'il apprenait à la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans
+les assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se mit à pratiquer
+l'éloquence à quatre sous. Il devint habile, se fit un cliché de phrases
+et de maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites en tout temps,
+en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour
+de la patrie, protesta de son désir d'éclairer ses semblables, affirma
+la nécessité de créer des lois sages et de faire sortir le peuple de la
+torpeur où il gémissait. Il osa briguer les suffrages des électeurs et
+les électeurs osèrent l'élire. Il était peut être de bonne foi et
+croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait pas été mise à l'épreuve.
+Combien de belles et nobles intentions font naufrage dès la première
+tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset de la tentation ne
+connaissent ni leur force, ni leur faiblesse.
+
+Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester toute sa vie dans les
+bas-fonds de la gauche, plutôt que de sacrifier une de ces idées
+généreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est séparé de
+ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un siège à la droite, un
+portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte.
+
+--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'économie. Dépensez
+peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera
+plein car nous allons émonder sérieusement. La politique, c'est un
+arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le,
+coupez les branches inutiles, émondez! C'est ma devise.
+
+--«_J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine_,»
+observa le père Duplessis en aparté.
+
+--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie est la grande loi qui
+sauve les nations comme les individus.
+
+--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand
+nombre d'employés.
+
+--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; nous nourrissons à
+ne rien faire un tas de fainéants.
+
+--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, se rengorgeant. La
+question--qui est une des grandes questions sociales--est à l'étude
+depuis mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la dernière réunion
+du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue
+officiellement dès demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer tous
+les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce
+pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin.
+
+--Quand leur engagement est terminé, répliqua le docteur.
+
+--Les employés, reprit le ministre, ne sont maintenus que durant le bon
+plaisir des autorités.
+
+--Je croyais qu'un certain nombre était nommé à vie.
+
+--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire qu'on leur donne
+avis de leur destitution, dit le ministre en riant de son affreux jeu de
+mots.
+
+--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous que cet ingénieux moyen de
+vous tirer d'affaire?
+
+--Pour le bien public tout est permis; il n'y a pas d'injustice lorsque
+la force majeure commande.
+
+--La question est de savoir quand il y a force majeure, répondit le
+professeur Duplessis. Et, s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta:
+
+--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu _bona fide_ entre deux
+parties, est-il permis à l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de
+son chef?
+
+--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; mais il y en a tant de
+contrats, vous savez, il faut être explicite et bien spécifier. Il y a
+tant de causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, par
+exemple....
+
+--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune docteur, vous ne l'êtes
+guère explicite, vous, en ce moment.
+
+--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon comme vous l'entendez,
+c'est votre affaire, et l'on est trop poli pour vous le dire.
+
+--Vous pataugez dans le droit, c'est notre affaire, et nous sommes assez
+francs pour vous en avertir, répliqua vivement le jeune homme.
+
+Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait une âcre jouissance,
+parce que ces hommes qui se montraient sans coeur, il ne voulait pas les
+trouver sur son chemin.
+
+--Et croyez-vous, monsieur, recommença le ministre, que ce soit par
+plaisir que nous renvoyons du service tant de bras cependant inutiles.
+
+--Il ne fallait pas faire la faute de les placer d'abord. Maintenant, il
+n'y a qu'un moyen honnête de réparer ce mal, c'est de ne point remplir
+les places qui deviennent vacantes.
+
+--Nous sommes bien obligés de faire des nominations, les députés nous
+les imposent.
+
+--Ou bien vous les offrez comme prix du vote de ces députés sans
+conscience.
+
+--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur D'Aucheron, si ce
+monsieur Rodolphe.... Je ne sais qui, ne me fait point d'excuses, je
+vous prierai de recevoir mes adieux.
+
+--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec fatuité et comme s'il eût été
+un vieillard, lui, vous ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage
+que vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur.
+
+--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque personne que je ne
+voulais pas atteindre, je le regrette infiniment.
+
+--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, demanda D'Aucheron?
+
+--Je me contenterai de ces excuses, répondit le ministre.
+
+--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son voisin, mais: «_A petit
+saint petite offrande_.»
+
+Le ministre, tout triomphant, passa dans le salon. Léontine causait avec
+Ida de l'incident qui venait de se produire dans le fumoir, car tout ce
+qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout en étant bien aise
+de voir Rodolphe donner la réplique à son rival, craignait qu'il ne se
+fît un ennemi de son père.
+
+--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour demander une subvention
+plus considérable en faveur des maisons de charité et d'éducation, dit
+le père Duplessis.
+
+--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis guère affermi dans les bonnes
+grâces de M. D'Aucheron.
+
+--Je vous dirai monsieur le docteur que _le temps détruit tout ce qui
+est fait et la langue tout ce qui est à faire._
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait souvent à sa pendule.
+Les aiguilles d'or se promenant lentement dans leur cercle fatal,
+marquaient sans cesse les moments de la vie que nous avons à jamais
+perdus, car les horloges ne sonnent que les heures passées. Une horloge
+c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est un doigt qui nous
+montre sans cesse la fuite irréparable du temps. Cependant pour madame
+D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point assez. Elle était
+anxieuse. Les sauvages devaient entrer au coup de minuit.
+
+L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une manoeuvre adroite, à se
+trouver seul avec Léontine et il était en train de lui raconter comment
+il avait forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait un peu,
+et corrigeait à son avantage certains détails de la scène. Léontine le
+laissait dire et regardait d'un oeil distrait les méandres de la danse.
+
+--Mon honneur de ministre et la qualité plus agréable que je dois avoir
+à vos yeux, mademoiselle, m'obligeaient à le traiter ainsi.
+
+--Je ne comprends guère vos dernières paroles, monsieur, observa
+Léontine.
+
+--Quelle est charmante cette modestie qui refuse de comprendre!
+
+--Je vous assure que la modestie n'y est pour rien.
+
+--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous voulez que je vous dise tout
+et que je n'apprenne rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes
+aiment les petits mystères et elles veulent qu'on les devine, elles et
+leurs petits mystères.
+
+--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse. Je n'ai rien à
+cacher.
+
+--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez avoir pour celui qui
+sera bientôt votre mari.
+
+--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout haut, cet amour, dans
+le cas où il existerait.
+
+--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se montre dans un regard,
+il s'élance dans un soupir.... Entendez-vous?
+
+Il poussa un long soupir:
+
+--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire.
+
+--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel, observa le ministre.
+
+--Ce n'est pas mon amour qui rit.
+
+--Ne me faites donc point souffrir davantage. Vous savez bien que j'ai
+eu l'honneur de solliciter votre main, et vos excellents parents m'ont
+donné l'assurance que mes voeux seraient comblés.
+
+--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, peut-être.
+
+--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées aux miennes?... Pourquoi
+donc.
+
+--C'est mon secret.
+
+--Je suis jeune, j'occupe une haute position, l'avenir le plus beau
+m'est sans doute réservé. Ah! combien de jeunes filles, dans notre
+brillante société canadienne, seraient heureuses de devenir la femme de
+l'Honorable M. Le Pêcheur.
+
+--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles et laissez-moi rendre
+heureux un homme qui n'a pas vos étonnants avantages.
+
+Le tête à tête fut long et animé.
+
+Le jeune ministre venait d'essuyer un rude échec, mais il ne se tenait
+pas pour battu. Il avait trop haute opinion de lui-même pour cela.
+
+Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame D'Aucheron.
+
+Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et lui dit:
+
+--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde.
+
+D'Aucheron vint à son tour:
+
+--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu seras la femme de
+l'honorable M. Le Pêcheur avant un mois. Agis en conséquence.
+
+Il alla vers le jeune docteur.
+
+--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser bientôt l'honorable M. Le
+Pêcheur, faites-moi le plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus
+chercher à la voir. Sinon....
+
+--Sinon?
+
+--Sinon je serai forcé de prendre des moyens énergiques pour faire
+respecter mes volontés.
+
+--Et si votre fille m'aime, monsieur?
+
+--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien qu'il s'en aille comme il est
+venu, cet amour... où bien elle s'en ira comme elle est venue, elle.
+
+D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être entendu ou de ne l'être
+pas. Même, il n'était pas fâché que l'on sût comment il congédiait le
+malencontreux amoureux de sa fille.
+
+Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis.
+
+--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle?
+
+--Laissez passer l'orage.
+
+--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir une humiliation semblable
+devant tout le monde. Il faut que je lui dise une parole au moins.
+
+--Vous allez irriter vos parents et faire un éclat regrettable.
+
+--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix que l'on y met, cette
+existence brillante que l'on m'offre.
+
+--Ce n'est pas en brusquant le dénouement que vous le ferez tourner à
+votre avantage.
+
+--Voyez-vous? le voilà qui part.
+
+Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait à sortir.
+
+Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis aussitôt devint d'une
+pâleur singulière. Elle traversa le salon et s'avançant vers lui.
+
+--Vous partez, monsieur Rodolphe?
+
+--Ma présence n'est pas agréable à tout le monde, ici.
+
+--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune de plaire à tout le monde
+suivaient votre exemple, d'autres partiraient aussi, vous le savez bien.
+
+--Il y a cette différence entre les autres et moi, que l'on m'a dit à
+moi que je ne plaisais point.
+
+--D'autres devraient le deviner.
+
+Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort.
+
+--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous n'allez pas m'oublier
+ici?
+
+--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine.
+
+Il regarda Léontine en disant cela.
+
+--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle D'Aucheron; je ne
+veux pas que tu partes; j'ai besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui
+m'aiment.
+
+Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur et madame Duplessis,
+prétextant la fatigue, se retirèrent en même temps.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de
+bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre.
+
+--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi à quatorze heures. La
+porte, voilà mon argument.
+
+--La porte! c'est ce que nous disons aux employés récalcitrants ou
+inutiles. La porte! c'est la base de mon système d'économie.
+
+On entendit rire et parler au dehors.
+
+--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron.
+
+--Qui? demandèrent plusieurs voix.
+
+--Les sauvages! vous allez voir.
+
+On crut qu'elle devenait folle. Un instant après, on comprit bien
+qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrés.
+
+--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire à son voisin.
+
+--Du diable! si je le devine.
+
+--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, ou plutôt madame D'Aucheron a
+pensé vous faire une agréable surprise, en vous donnant le spectacle
+assez rare d'une danse de guerre sauvage.
+
+--Par des gens guère sauvages, souffla l'un des invités à son voisin.
+
+On applaudit à outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron.
+
+--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux hôtes, des
+Abénaquis de Bécancour, des chasseurs distingués. Et d'abord:
+Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous
+les présente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis
+décliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je
+ne connais point et....
+
+--C'est un nom de femme, ça, dit un malin.
+
+--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des
+Montagnes Rocheuses. Ils sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils
+enlèvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur
+crâne.
+
+Les femmes frémissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut
+l'indien dont elle avait admiré le bon goût et lui adressa le plus
+honnête sourire.
+
+La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et
+les fixa un moment sur Léontine qui se trouvait par hasard assez près de
+lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir sous ce regard
+profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui
+s'était mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire aux éclats.
+
+Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes de fête. Ils étaient
+couverts de verroteries, de plaques d'étain, de plumes éclatantes.
+C'était d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva
+bientôt tous les regards. Il étincelait comme un soleil. On eût dit que
+de ses vêtements s'échappait une poussière de feu. Il était couvert de
+diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperçut de l'étonnante
+richesse de son costume.
+
+Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. Pas les femmes
+aimantes, les vaniteuses.
+
+Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon,
+soyons franc.
+
+--Quand on a tant de pierres précieuses on peut bien en donner une,
+pensait-elle.
+
+Léontine admirait surtout l'étrange beauté de cet Indien, et la douceur
+de son regard lui plaisait mieux que l'éclat de ses diamants.
+
+La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, langueur ou vivacité, selon
+le rhythme et l'idée qui se développaient. Le chant était
+remarquablement juste, cadencé, les gestes, très variés. On menaçait les
+ennemis absents, on piétinait sur les cadavres, on scalpait les têtes,
+on chantait le triomphe, on pleurait les morts.
+
+Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On
+leur offrit à boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde
+voulant être où ils étaient.
+
+--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient
+toutes les femmes. Votre bal fera époque: on en parlera longtemps.
+
+La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais
+quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait
+que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des
+choses étranges.
+
+Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils
+se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La
+présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron,
+modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix
+nouveaux couverts.
+
+Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop
+savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.
+
+L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue
+chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame
+D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la
+table somptueusement servie.
+
+On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de
+bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur,
+au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde,
+aux dames qui le charment, aux Indiens!
+
+A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement
+d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt
+cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter.
+Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de
+sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça
+jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte
+distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur
+reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le
+bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût
+été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés
+parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini,
+il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses
+principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point;
+aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à
+monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée
+pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de
+guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le
+Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et,
+s'exprimant dans un langage imagé, il dit:
+
+--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une
+fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu
+guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite
+d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir
+est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous
+intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez
+peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand
+poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne,
+j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues,
+seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est
+dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en
+paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous
+trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais
+abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un
+chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les
+sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a
+toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de
+personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme
+d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents.
+J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de
+découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles
+pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir
+est enfoui dans mon coeur.
+
+Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la
+Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout
+à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de
+vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le
+dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis
+un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une
+vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission.
+
+Le sioux continua:
+
+Mon père était un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des
+sioux, ma mère était une fille de la brûlante Espagne. Je pris pour
+compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui
+m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là
+qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père déjà bien vieux, et
+qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir.
+J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernières volontés. Il
+me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aimée,
+comme le rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; je lui en
+fis la promesse solennelle, et il mourut en me bénissant. Ma mère
+dormait depuis longtemps à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un
+village américain. Elle m'avait enseigné la religion de son beau pays,
+et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont
+jamais voulu en comprendre les divines beautés.
+
+Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos ténébreux rochers et dans
+nos prairies sans limites. Elle ressemblait à la grive gémissante que
+l'oiseleur enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la
+Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se
+consolaient point de son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être
+infidèle à la parole donnée à mon père mourant. Au reste, je n'étais pas
+heureux avec les guerriers de ma nation, à cause de leur cruauté, et
+tout était prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont pas longs, à
+nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous
+contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernière fois aller à la
+chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus.
+Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent de
+feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperçus, dans
+le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le fléau terrible, comme
+deux voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux créatures
+humaines. Je.....
+
+Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure
+s'interrompit. C'était madame D'Aucheron qui s'évanouissait.
+
+--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible,
+disait-on....
+
+Son mari vint à elle. Léontine courut chercher des sels. Après un
+instant de trouble le calme se rétablit. Elle reprenait ses sens.
+Cependant ses yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût dit qu'ils
+regardaient loin, loin.
+
+--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. Vous êtes vraiment
+trop sensible.
+
+--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne me joueront plus de ces
+vilains tours, dit-elle en essayant de sourire.
+
+La Longue chevelure reprit:
+
+--Je regrette d'être la cause de cette pénible émotion, madame, mais ne
+prenez point d'inquiétude, les pauvres créatures que poursuivait le
+fléau n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. La femme--il y
+avait un homme et une femme--la femme gisait paralysée par la frayeur
+sur le sol brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à sa famille
+sans doute. L'homme appartenait à quelque tribu du Canada. Il était
+Abénaqui, je crois.
+
+--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives?
+
+--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux.
+
+--C'était peut être Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous?
+continua-t-il, s'adressant aux invités.
+
+Quelqu'un répondit:
+
+--Je me souviens en effet.
+
+--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, le printemps suivant, à
+Beaumont, la femme de Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme il
+n'était point probable qu'elle se fût pendue avant de se jeter à l'eau,
+on en a conclu qu'elle avait été tuée.
+
+--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda
+le notaire visiblement affecté.
+
+--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, non plus que de la
+jeune fille.
+
+Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, pâle, immobile comme
+une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur
+ses épaules nues.
+
+Pendant que ces remarques s'échangeaient de part et d'autre, l'un des
+indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tête
+penchée sur la table et froissait d'une façon convulsive les franges de
+la nappe.
+
+--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux d'entendre la suite
+du récit commencé, vous les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la
+prairie?
+
+--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, elle venait de tomber la
+face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se
+sauvait encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne pouvait aller
+guère plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courûmes comme un
+tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous
+emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protégés. Ils furent
+respectés, car chez nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses
+après la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apporté que
+deux chevelures. J'avais résolu de ramener avec moi la jeune fille afin
+de la rendre à ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur
+devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de
+chasseur. Je le revis deux ans après dans la ville de Los Angeles.
+Depuis, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous sens
+les immenses régions qui bordent la grande mer où le soleil va chaque
+soir noyer ses feux.
+
+Au moment où je prenais ma carabine pour franchir une dernière fois le
+seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne,
+continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient
+des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait été surprise, la
+nuit, à deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait été tué à la
+porte de la tente où dormaient ses compagnons.
+
+--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie
+de Léontine. Ma mère m'a souvent parlé de ce tragique événement,
+ajouta-t-elle.
+
+Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle Ida.
+
+--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis
+bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-être
+retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés d'une mort certaine,
+et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a
+péri avec sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la tribu.
+
+--Ma mère vous donnera peut-être quelques renseignements, car son frère
+aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu
+parler d'une petite fille.....
+
+--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? fit anxieusement
+le sioux dont l'espoir se réveillait plus vif que jamais.
+
+--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon
+oncle et ma tante sont morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le
+docteur Rodolphe.....
+
+--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter un peu, le cousin
+Rodolphe avait peut-être son mot à dire..... Le temps de mettre les gens
+à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.
+
+--De son côté, le notaire se demandait quel pouvait bien être le nom de
+fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit
+pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux infortuné qui disait
+avec des larmes:
+
+--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle
+encore? Sait-elle que son père désolé la cherche et la pleure depuis
+plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon
+existence! Un enfant ignorer le nom de son père! un père ne pas savoir
+ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le
+supplice de ma pensée, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que
+le bon Dieu vous a donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos
+fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde!
+seul comme l'engoulevent dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est
+jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis désolé, pour essuyer
+l'eau qui coule sur mon front après de longues courses, pour me murmurer
+de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais
+reçu, moi, les caresses de ma fille bien aimée, de ma petite Estellina!
+Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont
+là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et douce comme une violette
+qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût
+bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des
+malheureux.
+
+Il regardait mademoiselle D'Aucheron.
+
+Léontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit à pleurer.
+D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-même s'interrompit un
+moment, pour laisser son émotion se calmer. Il avait évoqué le passé et
+le passé lui était apparu dans toute son amertume.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+La Longue chevelure reprit:
+
+--Je retardai mon départ pour sauver mes semblables. Je réussis à les
+faire sortir de l'endroit dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut
+presque un miracle. Ma femme leur servit de guide à travers les
+montagnes. Elle portait une enfant dans une nagane. J'avais mis dans les
+langes de la petite, comme plus en sûreté sous la protection de
+l'innocence, une somme considérable, toute ma fortune alors. Je dus
+rester dans mon wigwam pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête.
+Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis que je n'échapperais
+point à la vengeance et je profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais
+rejoindre la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la sortie des
+montagnes, je m'agenouillai sur le gazon au bord d'une source limpide
+qui descendait joyeusement de roche en roche comme un oiseau qui saute
+de branche en branche, et je priai pour les fugitifs, pour ma pauvre
+femme, pour ma petite enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour
+moi-même qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais besoin du secours
+de la sainte Providence! En reportant mes regards sur la terre autour de
+moi, je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un feuillage épais,
+le corps ensanglanté d'une femme. Un frisson parcourut mes membres, un
+horrible pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je fis quelques
+pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus ma pauvre femme!.... Une pensée
+amère traversa mon esprit comme un dard traverse le coeur de l'ennemi
+vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont donc récompensé de mon
+dévouement en laissant lâchement massacrer la femme qui leur montrait le
+chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres de six traîtres sioux
+gisaient un peu plus loin.
+
+--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je, vous l'avez vengée!
+
+Je me mis à chercher mon enfant. La nagane gisait près de l'eau. Les
+infâmes l'auraient-ils donc jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils
+eu honte de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie en livrant
+au courant, pour qu'il l'emportât, le corps de l'innocente créature? Mes
+recherches furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit ange que
+l'amour m'avait donné.
+
+Je fis à ma femme une fosse profonde dans un endroit d'accès difficile,
+sur la pente du ravin, où fleurissait un coin de verdure, où descendait
+un rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre simple une croix
+formée de deux bâtons. Je tressai une couronne de lierre et de fleurs
+sauvages que je suspendis aux bras du divin emblème, et, après avoir
+prié, je redescendis au fond de la vallée. Quand je fus en bas, je vis
+des corbeaux qui tournoyaient en croassant au-dessus des cadavres des
+meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans bruit pour ne pas les
+effrayer. Cependant j'eus honte de mon action. Cette parole de la prière
+du Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui
+nous ont offensés, me venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas,
+chassai les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts sur une même
+couche, et les couvris de rameaux en attendant la sépulture. Comme
+j'achevais ma tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent.
+Ils venaient quérir les restes de leurs fils.
+
+--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix mal affermie, pourquoi la
+Longue chevelure fait-il cela?
+
+--Pour empêcher les corbeaux de ronger les entrailles de vos enfants.
+
+La Longue chevelure ne sait-il pas que nos enfants ont tué sa femme?
+
+--Il le sait.
+
+--Il le sait et ne se venge point?
+
+--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu qui existe, et que
+j'adore, ne veut pas que l'on fasse du mal à ses ennemis.
+
+--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit de respecter les
+cadavres des guerriers qui ont massacré ton épouse....
+
+--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, ce qu'est devenue
+mon enfant?
+
+--Ils l'ont jetée dans le torrent.
+
+--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant.
+
+--Je voulais continuer ma route et rejoindre les voyageurs afin de
+savoir s'ils emportaient ma petite fille, et la pensée me vint qu'une
+mère seule pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans ses bras
+à travers les précipices et les rochers, sous les ardeurs du soleil,
+dans les déserts, pendant des mois entiers et à des distances
+prodigieuses. Je ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe où
+dormait la femme que j'avais tant aimée. Je revins au campement avec les
+vieux sioux. La colère des guerriers était terrible à cause des pertes
+qu'ils avaient subies, et les paroles sages des vieillards qui
+m'avaient pris sous leur protection ne purent me sauver. Je fus pris,
+enfermé, gardé à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait
+nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les deux créatures qui
+faisaient tout mon bonheur. Je trouvais qu'on tardait bien à me juger.
+Enfin, un jour j'appris que le conseil de la nation m'avait condamné, et
+que j'allais être exécuté le lendemain, à l'heure où le soleil sortirait
+de la prairie. Le lendemain était la fête anniversaire d'une victoire
+sur les américains, et les jeunes gens allaient se livrer à toutes
+sortes d'exercices et de divertissements. On s'exercerait à tirer de
+l'arc, et je servirais de cible. Celui qui me porterait le coup mortel
+serait déclaré vainqueur.
+
+La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière pour moi. Je
+priai longtemps et m'endormis ensuite d'un profond sommeil. Quand je
+m'éveillai, je me trouvais loin du village, seul dans le ravin
+qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, près du
+tombeau de mon père. Ma carabine était près de moi. Je me rendis au pays
+de l'or, sur les rives de l'océan du soir.
+
+Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du brave sioux, et
+l'assurèrent qu'ils l'aideraient de tout leur pouvoir dans ses
+recherches.
+
+Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait avec son mouchoir de
+fine batiste brodé. La Langue muette rêvait toujours. On eût dit qu'il
+n'avait guère écouté le récit de la Longue chevelure. Il avait
+sournoisement mais obstinément regardé l'impressionnable madame
+D'Aucheron. Il venait de prendre une résolution, et quand une résolution
+entrait dans cette tête-là elle ne devait pas être facile à déloger.
+
+Il avait toujours été pauvre et misérable, ce mystérieux Indien,
+pourquoi ne serait-il pas riche à son tour? Est-ce que l'on est
+nécessairement gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment où la
+fortune se laisse saisir par toute main adroite ou hardie?
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+Après la somptueuse collation quelques uns des convives se retirèrent,
+d'autres revinrent au salon, pour entendre la musique et le chant,
+d'autres encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans la petite
+salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air, ces derniers, de dieux ou
+de diables siégeant dans les nuages.
+
+Une des jolies femmes venait de chanter en regardant au plafond avec des
+yeux éveillés qui voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune
+ministre.
+
+--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que vous mettez bravement à
+exécution votre programme... comment dirai-je? d'économe?...
+d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds dans ces mots-là, et dans
+cette chose-là aussi. Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur.
+
+Le ministre la regarda franc dans les yeux.
+
+--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que j'obtienne cette
+faveur.
+
+--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames, quand vous voulez
+une chose.
+
+--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous beaucoup d'ordinaire?
+
+--Vous nous laissez longtemps parfois dans l'antichambre.
+
+--On ne peut pas toujours recevoir.
+
+--On doit toujours recevoir ceux qui nous aiment....
+
+--Non, ceux que l'on aime, peut-être....
+
+--Eh bien! que vous faut-il donc pour être heureuse?
+
+--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, ne prenez pas cet air
+désagréable.
+
+--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, madame,... c'est de
+l'influence indue.
+
+--Mon mari est sans position. Ce n'est point sa faute. Il faut vivre
+cependant; vous comprenez-ça, M. le ministre. S'il ne trouve rien à
+faire, il faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle cela l'exil,
+moi, l'existence à l'étranger.
+
+--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître une des étoiles
+qui rayonnent sur notre ville.
+
+--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait bien sûr.
+
+--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême envie que j'en aie, vous
+accorder madame, tout de suite du moins, ce que vous me demandez. La
+chose est grave. Je m'en occuperai.
+
+--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas?
+
+--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous oublier en même temps?
+
+--Que je serais heureuse!
+
+--D'être oubliée?
+
+--Non, que mon mari ne le fût pas.
+
+Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand les premières lueurs
+de l'aube, perçant les vitres des fenêtres, vinrent colorer d'un doux
+éclat les grands rideaux de damas, la dernière danse déroula ses
+gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses accords. La fatigue
+commençait à éteindre le feu des regards et la pâleur succédait aux
+teintes roses sur les frais visages de la jeunesse.
+
+Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, trottinant sur les
+trottoirs glacés.
+
+L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et des paroles sans suite
+tombaient de ses lèvres serrées par la colère.
+
+--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... Il faut que je
+l'épouse.... S'il n'était pas riche comme on dit.... Tout de même elle
+est bien belle.
+
+Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en apercevait point, tant il
+était absorbé dans la pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait
+riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller dans ses
+rêves, l'aiguillonnait comme un éperon, les flancs d'un coursier. La
+lutte ne lui faisait point peur; au contraire.
+
+Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était dit riche et le monde
+l'avait cru très riche. Sa fortune idéale faisait boule de neige dans le
+champ de l'imagination.
+
+--Je demande pardon à mon frère l'honorable ministre, dit tout-à-coup
+l'individu qui le suivait, je demande pardon à mon frère si j'ose lui
+adresser la parole.
+
+Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut la Langue muette. Il
+l'interrogea sans lui parler, d'un mouvement de la tête.
+
+--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre à qui je parle veut
+épouser une belle jeune fille qui pleurait en écoutant le récit de la
+Longue chevelure, et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un autre
+homme. Plus on persécute l'amour et plus il grandit, c'est comme un feu
+de la prairie que le vent attise.
+
+--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur d'un ton brusque.
+
+--Mon frère l'honorable ministre veut-il me dire s'il épouserait
+mademoiselle Léontine, quand même elle ne l'aimerait point.
+
+--Pourquoi cette demande?
+
+--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable ministre.
+
+--Comment cela?
+
+--C'est un secret et jamais la Langue muette ne le révélera... mais
+avant que huit jours soient écoulés, mon frère l'honorable ministre
+remarquera un changement dans les manières de la jeune demoiselle, s'il
+a confiance en l'homme des bois et le prend à son service.
+
+--Es-tu sorcier?
+
+--Mieux que cela.
+
+--C'est bien, travaille, agis, va.
+
+--La Langue muette est pauvre et n'est point couvert de diamants comme
+la Longue chevelure; il aurait besoin de quelques dollars.
+
+--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le chantage.... Au large! Il
+fit mine de repousser l'indien et continua son chemin.
+
+--Mon frère l'honorable ministre me juge mal, dit la Langue muette....
+Je sais un secret terrible, moi, et je pourrai tenir ce que je
+promettrai.
+
+--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au diable. Qui sait? Combien
+te faut-il, face de cuivre?
+
+--Peu de chose; dix piastres pour commencer.
+
+--Pour commencer? Tu promets de bien finir.
+
+--Cela dépendra du succès.
+
+--Viens ici.
+
+Il lui glissa dans la main un billet de dix piastres de la banque de
+Montréal.
+
+--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant.
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE
+
+
+
+
+ I
+
+
+Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau chargé de papiers,
+écrivait d'une façon distraite les paroles sacramentelles d'un acte de
+vente. Il se dictait tout haut.
+
+Affaire de routine, car sa pensée n'était pas avec lui. Il s'arrêta tout
+à coup.
+
+--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... Et puis, l'âge,
+qu'est-ce que cela fait? Il y a des jeunes gens qui sont vieux et des
+vieillards qui sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un fait,
+je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis comme à vingt-cinq.
+
+Il se remit à écrire:
+
+«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la dite propriété et en être
+satisfait....
+
+La plume resta le bec dans l'encre.
+
+--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est belle. C'est drôle comme
+je me sens troublé....
+
+Il écrivit encore:
+
+«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur de payer, à compter
+de ce jour et à l'avenir....
+
+--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, je le sais bien.
+Monsieur Le Pêcheur est entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un
+notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. N'importe! si l'on
+entre en danse on dansera.... Vilbertin, tu as deux rivaux devant
+toi.... Tu n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as de l'argent;
+l'avantage est de ton côté. Si tu sais manoeuvrer, mon vieux, tu
+gagneras la partie.... Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment
+se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette jeune fille et que je ne
+me sois pas aperçu plus tôt que je l'aimais? Vieux sot! attendre si
+longtemps. La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y piquer.
+N'importe, elle la vaut bien la piqûre.... Allons! soyons âpre à la
+curée, mais prudent. Pas de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos
+pieds en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse. Vilbertin, ne
+fais pas les choses à demi. Elle a voulu former avec moi une société de
+bienveillance, exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si
+l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se refera d'une autre
+façon. La petite sera mon obligée et la famille qu'elle protège ne
+pourra pas prendre les armes contre un bienfaiteur.
+
+Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra dans un casier et se mit
+à marcher à grands pas dans son bureau. Le sang lui montait à la tête et
+ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore sous leur fiévreuse
+ardeur.
+
+Il sortit.
+
+--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais pas dans les climats
+brûlants. C'est absurde de vivre là. À moins que l'on n'aime point.
+
+Au coin de la rue du Palais il rencontra la Longue chevelure.
+
+--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même! Depuis hier, je n'ai songé
+qu'à elle.... Et pourtant j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut
+avant tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; c'est
+vulgaire, mais c'est juste. Au reste, les deux affaires peuvent marcher
+de front. Donnons notre amour, mais gardons notre argent.
+
+Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue Buade, descendit
+l'escalier qui conduit à la rue Champlain, puis entra dans le bureau de
+monsieur D'Aucheron, rue St. Pierre.
+
+D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait toutes sortes
+d'affaires. Les deux pieds sur les chenets, il lisait son journal.
+
+--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda Vilbertin.
+
+--Un excellent compte rendu. Toute une colonne.
+
+--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait raisonnablement
+attendre. L'apparition des sauvages et l'histoire du sioux
+principalement, ont marqué cette fête d'un cachet tout particulier.
+
+--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose.
+
+--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les moyens de donner ces
+grands bals, sais-tu ce qu'à ta place je ferais pour leur imposer
+silence? J'achèterais une maison sur la Grande Allée. C'est le lieu le
+plus en vogue aujourd'hui. Notre aristocratie y bâtit des palais. Il y
+a là une superbe demeure à vendre. Je te fournis l'argent. Il faut aller
+de l'avant ou reculer. Ne recule pas, ce serait perdre tout ce que tu as
+gagné depuis dix ans.
+
+--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer mon contrat avec le
+gouvernement.
+
+--Tu ne saurais le manquer avec les influences qui militent en ta
+faveur.
+
+--Tant que Léontine montrera de la froideur au ministre qui l'adore les
+spéculations n'avanceront guère.
+
+La causerie fut longue entre les deux amis. D'Aucheron était vaniteux.
+Il savait que l'on éblouit facilement le monde et que les sots--qui
+comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime et de respect que
+pour les choses ou les hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de
+Vilbertin ne lui déplaisait point. Il disait qu'il songerait, qu'il en
+parlerait à sa femme. Le notaire, ne voulant pas avoir l'air de le
+pousser, lui recommanda, de ne pas se hâter et de faire de sérieuses
+réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé des désirs de luxe
+il faisait semblant de les combattre. C'était une ruse. Toutes les
+passions se révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi
+d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle Léontine, Quand on est
+dans les affaires on ne saurait être trop prudent.
+
+En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en lui-même.
+
+--Il va mordre à l'hameçon.
+
+Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne et malgré le
+froid, il avait des sueurs au front.
+
+--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il.
+
+Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite monsieur D'Aucheron,
+était rentré de bonne heure chez lui. Il habitait une petite chambre
+bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes d'une haute maison
+de la rue St. George, près du grand escalier. Il n'avait pas reposé de
+la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent son âme pendant
+de longues heures. Le souvenir de Léontine le consolait cependant, et
+les injures des D'Aucheron ne pesaient guère quand il les mettait en
+regard de cet ineffable délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui
+faire? Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient contre
+leur fille à cause de ses résistances, et peut-être, pousseraient-ils
+la vilenie jusqu'à la maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher.
+Comment l'enlever à son existence fastueuse cependant?... Est-ce aimer
+véritablement une personne que de l'obliger à renoncer à ses habitudes
+de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire toutes ses exigences,
+et qui sait? elle finirait peut-être par se lasser des privations
+qu'elle aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un garçon pauvre de
+se faire aimer d'une jeune fille riche?... Pourtant elle était si
+bonne!... On pouvait avoir confiance.
+
+Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit à l'heure où le
+jour se levait.
+
+
+
+
+ II
+
+
+Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron furent cause de bien des
+émotions, la plus surprise, la plus troublée, la plus inquiète de toutes
+les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame D'Aucheron elle même.
+Elle avait fait un grand effort pour reprendre une apparente
+tranquillité, mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, et
+rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui l'enveloppait.
+
+--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat, disait-elle à
+son mari, me font une impression des plus douloureuses; J'aurais mieux
+aimé que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que les voir me fait
+peur maintenant.... Sont ils partis?
+
+Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines frayeurs et prétendit que ce
+n'était qu'un jeu des nerfs.
+
+Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs aimés de Rodolphe et
+chantait des vers pleins de tristesse et d'amour. Le chant et la musique
+sont les expressions de la douleur comme de la joie.
+
+Madame D'Aucheron pensait:
+
+--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe. Il faut qu'elle l'oublie
+cependant. Plus que jamais son mariage avec monsieur Le Pêcheur est
+nécessaire. On ne touche pas à la belle mère d'un ministre.
+
+--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable, n'est-ce pas? tu vas
+obéir aux voeux de ton excellent père, de ta petite mère qui t'aiment
+tant; tu vas consentir à devenir madame Le Pêcheur.... Voyons, sois
+soumise et le bon Dieu te bénira....
+
+La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses doigts tremblants
+s'arrêtèrent sur les touches d'ivoire et la douce romance finit dans un
+soupir.
+
+Madame D'Aucheron allait continuer quand la servante lui dit qu'un
+indien désirait la voir.
+
+--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne reçois point; je suis
+malade.... Dites que je suis malade, et que je ne puis voir personne....
+
+La servante obéit.
+
+--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite mère, qu'avez-vous donc?
+demanda Léontine....
+
+--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer un peu.
+
+Elle se leva pour sortir du salon. La servante apparut de nouveau.
+
+--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra tantôt, demain, tous
+les jours s'il le faut.
+
+--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine? Vous savez? ce beau
+sauvage avec de grands cheveux noirs et des diamants.
+
+--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là.
+
+--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta madame D'Aucheron, qui se
+remit un peu.
+
+--Non, madame, j'en suis bien certaine.
+
+--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir. Pourvu qu'il ne
+demeure pas trop longtemps.... Eh bien! faites-le entrer.
+
+Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu que nous connaissons
+déjà se présenta dans le salon. C'était la Langue muette.
+
+--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon indien. Il vient me présenter ses
+hommages. Il a vraiment du goût et il est bien élevé.
+
+La Langue muette salua poliment. On lui indiqua un siège. Il s'assit en
+roulant dans ses mains dont il ne savait que faire, son _casque_ de chat
+sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'était bien la première fois qu'il
+se trouvait seul dans un salon aussi somptueux. Il demeura quelques
+instants sans parler.
+
+--J'espère que vous ne regrettez pas d'être venu à notre soirée, demanda
+madame D'Aucheron.
+
+--A ta soirée? oh non! l'on ne le regrette pas.
+
+--Pourtant, reprit Léontine, il me semble que vous ne vous être guère
+amusé....
+
+--Guère amusé...? Oh! oui, l'on s'est bien amusé.
+
+--Laissez-vous bientôt Québec?
+
+--Laisser bientôt Québec? l'on ne sait pas.
+
+--Il est assez laconique, pensa la jeune fille. Il est bien nommé Langue
+muette.
+
+--La Longue chevelure est-il parti? demanda madame D'Aucheron.
+
+--La Longue chevelure? oh! non, pas encore parti, oh! non.
+
+--Quand part-il?
+
+--La semaine qui vient.... ou plus tard.
+
+--Ne serait-il pas aussi intelligent que je croyais, se dit-elle? C'est
+sans doute la gêne.
+
+Après une vingtaine de minutes d'une conversation par questions et par
+réponses, l'indien se leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout à fait
+remise de ses terreurs, s'avança vers la porte du salon pour le
+reconduire.
+
+--Vous reviendrez nous voir avant de partir? dit-elle.
+
+--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain, après demain, et
+encore....
+
+Elle fit un pas en arrière et parut surprise.
+
+--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine....
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'il a bien des choses à te dire, vois-tu.
+
+--Vous? mais qui êtes-vous? Je ne vous ai jamais vu.
+
+Elle s'était remise à craindre.
+
+--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien n'oublie pas, lui. Il est
+comme l'oiseau qui revient à son nid quand la neige s'en va.
+
+Le piano remplissait le salon de ses accords et Léontine n'entendait
+rien. La Langue muette sortit et madame D'Aucheron rentra dans sa
+chambre en proie aux plus vives inquiétudes.
+
+
+
+
+ III
+
+
+Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté, il était bien près de
+midi.
+
+--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer le jour en nuit! On y
+perd son temps et sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas
+souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma cousine, pour les voir
+d'abord, ces deux charmantes personnes, et pour savoir comment a fini
+cette soirée....
+
+Il fit comme il disait.
+
+--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand elle le vit entrer,
+quel dommage que tu sois parti si tôt! tu aurais entendu un récit bien
+intéressant! La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva la vie à
+ton père et à ses compagnons, dans les Montagnes Rocheuses, il y a vingt
+ans.
+
+Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le notaire qui entrait.
+Madame Villor ne le connaissait pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de
+chercher des logements ou d'aller payer les termes. Elle était d'une
+santé fort délicate et ne sortait guère. Ida, sa fille, et l'instituteur
+se mettaient de bon coeur à son service et géraient fort bien les
+petites affaires de la maison.
+
+--Je vous demande pardon si je suis indiscret, madame, fit Vilbertin en
+saluant profondément, mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant
+cette quittance.
+
+Il tendait à sa locataire un papier soigneusement plié.
+
+Madame Villor prit le papier et le parcourut des yeux.
+
+--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai! dit-elle, toute surprise.
+
+--Jusqu'au premier de mai, madame.
+
+--Est-ce M. Duplessis?...
+
+--Non, non, c'est moi... que diable! il faut faire un peu de bien si
+l'on veut se sauver...... C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard.....
+on verra. Je ne dis rien; cela dépendra....
+
+Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible.
+
+Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait en remerciements.
+Rodolphe se joignit à elle pour féliciter le généreux notaire. Ida
+pensait qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait tant peur.
+
+--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour monsieur le notaire, quand
+vous nous menaciez de nous mettre dehors? demanda cette dernière.
+
+Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit cependant:
+
+--Bah! un moment d'humeur, une parole sans réflexion. J'ai comme cela
+des mouvements brusques, mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur
+n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que je ne déteste point mes
+semblables, et que je fais ma petite somme de bien comme les autres,
+j'ai cherché comment je pourrais venir en aide à monsieur Rodolphe que
+voici, votre neveu, madame, et l'objet de votre plus tendre affection,
+après mademoiselle votre fille, cela se comprend.
+
+--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe un peu sceptique?
+
+--Aimeriez-vous à vivre à la campagne?
+
+--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie des champs a ses délices.
+C'est une vie calme comme la nature qui vous entoure. Les pensées y sont
+douces, les passions, tendres. On y est plus ignoré, moins envié par
+conséquent. On y vit de peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore
+pénétré partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, qui ne
+recherche point les plaisirs enivrants, qui sait lire dans les oeuvres
+de Dieu, il y a vraiment du bonheur à demeurer loin des villes.
+
+--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, répliqua le notaire, et
+vos goûts révèlent un jeune homme vertueux. Un de mes amis qui demeure à
+Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant, hier, la mort du médecin de
+l'endroit, me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le
+remplacer. La clientèle serait considérable. Je vous engage à prendre la
+chose en considération.
+
+--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe peu. La campagne est à
+peu près la même partout. Au reste, il y a, comme distraction, la pêche
+et la chasse. J'avoue que je suis du nombre de ces imbéciles qui se
+tiennent avec patience au bout d'une perche de ligne, pendant des heures
+entières, pour attendre qu'un innocent poisson vienne s'accrocher à
+l'hameçon. Ce qui fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le
+butin que le lac ou la rivière nous réserve. L'homme est ainsi fait que
+rien ne l'amuse comme d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer
+toujours ce qu'il n'aura jamais.
+
+--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir en ces lieux. Vous
+aurez un vaste champ pour exercer votre art et vos talents, et vous
+recueillerez, j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars.
+
+--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe, ajouta madame Villor.
+
+Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit la signification.
+
+--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter trop en ces matières.
+C'est pour longtemps qu'on se marie. Je crois, du reste, qu'il est
+important de mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher des
+marmots pour le manger.
+
+--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame Villor, c'est là que
+demeuraient Sougraine et Elmire Audet dont la fuite, il y a vingt trois
+ans, fit joliment du bruit.
+
+--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me souviens guère de
+cela. Est-ce que réellement cette affaire fit beaucoup de bruit?
+
+--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement et un meurtre....
+
+--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut un meurtre?
+
+--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on doit ne se fier que peu à la
+rumeur.
+
+--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame Villor?
+
+--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa femme était d'une extrême
+habileté, et nulle part on n'a vu rien de joli comme les chapeaux
+qu'elle façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des plus belles
+couleurs, elle imitait toutes les fleurs de la nature. Ils avaient deux
+enfants, deux petits garçons.
+
+--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame Villor? reprit le notaire, sans
+avoir l'air d'attacher d'importance à la réponse.
+
+--Oui, monsieur; ma famille restait près du domaine. La famille Houde.
+Je suis la soeur de Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs
+surpris par les sioux dans les Montagnes Rocheuses. Pauvre Léon! il est
+mort des suites des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est son
+fils.
+
+--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que cela m'intéresse fort....
+
+Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe?
+
+--Non, elle n'a pu survivre à son malheur, reprit Rodolphe, et ma bonne
+tante a pris soin de moi; je suis devenu son fils....
+
+--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, prendre aussi la petite fille,
+mais je n'étais pas riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la
+placer à l'hospice, avant de mourir.
+
+--Ah! il y avait une petite fille? vous avez donc une soeur, M.
+Rodolphe?
+
+--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une petite fille indienne que
+mon père avait apportée, l'enfant de son sauveur.... paraît-il....
+
+--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama Ida....
+
+--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler devant toi, répondit
+madame Villor.
+
+Trois petits coups furent alors frappés à la porte, et un beau vieillard
+entra. C'était le curé.
+
+On le connaissait bien et il connaissait tout le monde, les pauvres
+surtout. Il prit le siége qu'on lui présentait et s'assit sans dire un
+mot, lui qui abondait en paroles gaies et détestait le silence en dehors
+de son oratoire. Il éprouvait certainement une surprise. Madame Villor,
+en femme d'esprit, se hâta d'ouvrir un champ à la conversation.
+
+--C'est en vérité une bonne journée pour moi, fit-elle: la visite de mon
+neveu qui m'apporte toujours un rayon de joie, la visite de mon
+propriétaire qui me remet gracieusement le prix de mon loyer, la visite
+de mon curé qui, j'en suis certaine, va me dire de bonnes paroles.
+
+Le curé se tourna vers le notaire.
+
+--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez bon pour remettre à
+madame Villor le prix de son loyer.
+
+--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit le notaire en s'inclinant
+respectueusement.
+
+--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue et fiez-vous donc aux gens,
+continua le curé! J'avais appris que madame Villor allait être mise sur
+le pavé et je venais lui offrir des consolations.
+
+--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme, si vous ne m'aidez pas
+à pleurer, vous m'aiderez à bénir la Providence et à remercier comme il
+le mérite ce bon M. Vilbertin.
+
+--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air tout confus, ce que
+je fais n'est pas grand'chose.
+
+--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez comme le prêtre, par votre
+état, de nombreux moyens de faire du bien aux malheureux.
+
+--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent fois raison, et je
+commence à voir le meilleur côté de ma profession, le côté qui en fait
+une espèce de sacerdoce.
+
+--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être aller me fixer à
+Notre-Dames-des-Anges.
+
+--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté de Portneuf, sur la rivière
+Batiscan, ah! je connais parfaitement cette paroisse. J'ai été à la
+pêche maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour... le lac
+des sables, le lac Français, la rivière à Pierre, la rivière Tawachiche.
+La plus belle truite que j'aie prise en ma vie, ça été dans le lac
+Masketsy. On péchait sur un _cajeu_, à la mouche....Quelle belle pêche!
+C'est le malheureux Sougraine qui nous avait conduits. Nous sommes
+entrés dans sa cabane, au bord de la rivière, à deux milles de
+l'église. Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est dommage qu'il
+se soit mis à faire une pêche moins innocente. J'ai vu aussi cette jeune
+fille, Elmire Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et Clarisse
+Naptanne, la femme de Sougraine, une grande et grosse micmacque, laide,
+sale, hargneuse, toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la
+main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à Notre-Dame-des-Anges?
+
+--C'est M. Vilbertin qui me le conseille.
+
+--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, les bonnes paroisses sans
+médecin se font rares.
+
+La conversation roula pendant quelque temps sur différents sujets, et le
+notaire, prétextant des affaires pressantes, reprit le chemin de son
+bureau. En s'en allant il songeait:
+
+--Trente piastres de perdues.... pour le moment, du moins, mais plus
+tard, on ne sait pas. Il est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir
+vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... Dans tous les cas,
+on peut fort bien élever le prix des loyers, au printemps, et reprendre
+sur dix locataires ce que l'on donne à l'un deux. Vilbertin, tu n'es pas
+un sot.... Et puis, il faut qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival!
+C'est la première fois de ma vie que je prononce ce mot menaçant....
+L'absence tue l'amitié. On a beau dire, il faut se voir souvent pour
+s'aimer longtemps. Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils sont
+près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont éloignés. Je vais
+peut-être me fourrer dans un guêpier. Attention! Tout de même le bien
+trouve toujours sa récompense. Je viens de faire une bonne action.... et
+me voilà dédommagé au centuple. Tu as su des choses qui te regardent de
+près, mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que j'avais pour locataire
+la soeur de Léon Houde?.... Elle me paraît avoir bonne mémoire....
+
+Et le gros notaire, allant à pas courts et drus sur les trottoirs
+glissants, s'entretenait ainsi avec lui-même, parlant parfois tout haut
+comme pour se mieux entendre.
+
+Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce efficace avait touché l'avare
+notaire. Il admirait les voies mystérieuses que le Seigneur connaît pour
+aller aux âmes les plus endurcies, et trouvait un nouveau motif de
+publier sa bonté. Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise.
+
+Rodolphe se livrait aux espérances les plus douces. Il se voyait avec sa
+jeune amie, dans une charmante maisonnette, sous les grands arbres
+chargés de chants et de murmures, loin du tumulte de la ville, loin des
+regards jaloux. Et qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son
+tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple, jamais il ne transigera
+avec sa conscience. Ce n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour
+les deniers de Judas. Il était trop profondément chrétien. Or les hommes
+d'une foi vive sont les seuls qui ne se heurtent point à ces pierres
+d'achoppement que la politique sème sur tous les chemins.
+
+Il partirait dans quelques jours pour aller visiter cette paroisse où
+son existence allait peut-être s'écouler. Il voulait revoir Léontine,
+d'abord, pour lui demander conseil, et s'assurer que cette vie nouvelle
+au milieu de la solitude ne lui serait point trop désagréable.
+
+Ida fut chargée de porter un billet à son amie. C'est elle qui était la
+messagère de leurs amours. Les rencontres des jeunes fiancés se
+faisaient d'ordinaire à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre
+heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle pouvait parler!.... Ne
+craignez rien, amoureux de tous les âges, de toutes les formes, de tous
+les genres et de toutes les conditions, elle ne redira jamais les
+secrets qu'elle entend alors que vous marchez serrés l'un contre
+l'autre, par couples interminables, depuis la porte jusqu'à la barrière,
+et au delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne dira jamais
+rien, si ce n'est au poète qui, du reste, devine tout, et au romancier
+qui a le droit de tout savoir.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Le vieil instituteur et sa femme, assis à la porte du poèle bourdonnant,
+causèrent aussi de la brillante soirée de madame D'Aucheron.
+
+--O quel étalage de luxe! disait le père Duplessis, quelle dépense!
+"Mais bah! _Savonne bien_: _le savon a été pris à crédit_." Voilà
+comment va le monde: Pendant que les uns gaspillent dans de vains
+plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un
+morceau de pain; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent,
+les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est
+bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les
+pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en
+adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre
+n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de
+révolte germerait dans les coeurs, la haine soufflerait sur le monde,
+l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu,
+toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce
+serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité
+contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage
+épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée
+continuent leur oeuvre diabolique.
+
+--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur à sa femme, Madame
+D'Aucheron m'a refusé, pour les pauvres de la St. Vincent de Paul, les
+restes de son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques affamés,
+m'a-t-elle répondu, et je leur donnerai à manger.--Comme s'il était bien
+aisé de transporter ainsi des gens qui n'ont pas même de vêtements pour
+se protéger contre le froid. N'importe, je vais lui en amener, et plus
+qu'elle ne voudrait.
+
+_Le renard est bien fin, mais celui qui le prend est encore plus fin._
+
+
+
+
+ V
+
+
+Les indiens s'étaient rendus auprès des ministres. Ils voulaient de
+nouveau vivre en bourgade, à leur guise. Ils auraient leur conseil,
+régleraient leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils
+demandaient aussi une réserve assez considérable. La chose était prise
+en sérieuse considération.
+
+Après l'entrevue, l'honorable Le Pêcheur avait accosté la Langue muette.
+
+--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait?
+
+--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron seule; sa fille était là,
+l'indien ne pouvait pas lui dire de s'en aller.
+
+--Prends garde à toi; si tu m'as trompé pour avoir de l'argent, tu ne
+m'échapperas pas.
+
+--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant.
+
+--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron?
+
+--On y va, là, tantôt.
+
+Une heure ne s'était pas écoulée qu'il se dirigeait vers le haut de la
+rue St. Jean. Il pensait, la tête basse:
+
+--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son piège.... Allons avec
+prudence et sans bruit. Le serpent qui rampe est plus à craindre que le
+serpent qui relève la tête.... Si le moyen ne réussissait pas comme on
+l'espère!... Elle est riche, elle a de puissants amis.... L'indien est
+pauvre et personne ne le protégera. Il sera poursuivi partout; on n'aura
+point pitié de lui. Quelle vie misérable il mène! Comme elle est
+heureuse, elle! Non, cela n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus
+longtemps. Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive à l'aise. Si
+elle ne veut pas tendre la main à l'indien son frère, elle verra ce
+qu'il peut faire.
+
+Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Léontine qui marchaient
+lestement épaule contre épaule, l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des
+souffrances de l'autre jour et bâtissaient avec des rayons leur château
+de Notre-Dame-des-Anges.
+
+Il entra. Madame recevait, bien malgré elle cependant.
+
+Le préambule fut court.
+
+--Le sioux a raconté, l'autre soir, commença-t-il, une histoire qui t'a
+bien impressionnée, hein?
+
+--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, très sensible, et nerveuse,
+oh! très nerveuse, répondit, avec assez d'assurance, madame D'Aucheron.
+
+--Avais-tu peur que la jeune fille fût dévorée par le feu de la prairie?
+
+Madame D'Aucheron ne répondit pas immédiatement.
+
+--Le danger était grand, dit-elle enfin, et son lâche compagnon n'avait
+pas le courage de mourir avec elle,... avec elle qui avait tout trahi,
+tout abandonné pour le suivre.
+
+A son tour l'indien resta muet. Après un assez long silence il reprit.
+
+--On serait curieux de savoir où elle est cette jeune fille.
+
+Madame D'Aucheron fit un mouvement des épaules.
+
+--Tu ne pourrais pas le dire? recommença-t-il.
+
+--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce que je l'ai connue?...
+
+--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici avec toi, ce n'est pas la
+fille de ton mari, hein?
+
+Madame D'Aucheron fut un peu surprise de cette question brutale. Elle
+crut cependant que l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il
+n'était pas familier avec la langue française. Elle répondit:
+
+--Ni la fille de mon mari ni la mienne....
+
+--Oh! elle doit être la tienne, affirma le sauvage.
+
+--Vous oubliez que vous êtes chez une femme respectable et que vous
+n'avez pas le droit de la questionner, fit madame D'Aucheron avec
+dignité.
+
+--L'Indien, va! ne connaît pas beaucoup les usages du monde.
+
+--Eh bien! apprenez que vous faites là un vilain métier.
+
+--L'indien peut bien te demander, il me semble, si ta fille est la
+fille de ton mari.
+
+--C'est de l'insolence!
+
+Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha d'elle.
+
+--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit Sougraine avouait qu'elle
+serait mère, hein?
+
+--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous.
+
+--Elle s'est séparée de l'Abénaqui aux Montagnes Rocheuses? continua
+Sougraine.
+
+--Demandez à ceux qui le savent.... Sortez, vous dis-je.
+
+--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant doit être quelque
+part, hein?
+
+--Qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque chose à l'indien.
+
+Et de la main il se touchait la poitrine afin qu'elle comprît bien qu'il
+s'agissait de lui même.
+
+--A vous? balbutia-t-elle.
+
+--Ah! oui... à moi.
+
+Il tendit la main comme pour l'arrêter, car elle se retirait.
+
+--Ne me touchez pas! dit-elle.
+
+Elle tremblait. Elle pressentait un coup de foudre et n'osait plus
+parler. Elle sentait que chaque mot hâtait un fatal dénoûment.
+
+--Je suis fatiguée, reprit-elle; je vous laisse.
+
+--Attends donc, répliqua l'indien, on va parler de Sougraine.
+
+Un frisson parcourut tout le corps de la jolie femme.
+
+--De grâce, laissez-moi; vous reviendrez.
+
+--Tu l'as connu?
+
+Elle le regarda fixement pendant une seconde et devint blanche comme le
+marbre.
+
+--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis si tu ne reconnais plus
+sous la vieillesse ridée de l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as
+aimé l'autrefois?...
+
+Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant à genoux les mains jointes....
+
+--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine, ne me perdez point!
+ne trahissez point la femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh!
+pitié! pitié!...
+
+Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un sourire méchant plissait
+le coin de sa bouche.
+
+--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous en conjure, ne dites rien à
+personne. On ne sait pas qui je suis, voyez-vous. J'ai changé mon nom
+autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait savoir! Oh! de grâce!
+soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous de notre amour passé....
+Montrez-vous généreux; vous aurez votre récompense, oui vous l'aurez
+grande, je vous le promets.
+
+--On va faire des conditions, répondit l'indien, avec un flegme
+désolant.
+
+--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez! parlez vite, je serai
+généreuse. Vous verrez que je serai généreuse.
+
+--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi....
+
+--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non je ne suis pas riche,
+mais je te donnerai de l'argent, Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu
+vivras sans travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras,
+n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille... vivre heureux..... Ici,
+tu ne serais pas à l'abri toi-même. Tu sais, la justice veille toujours.
+
+--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi. Sougraine n'est pas
+coupable après tout. Et puis, il n'a rien à perdre... qu'une vie de
+peines et de misères.
+
+--Combien faut-il que je vous donne pour que vous partiez?
+
+--Oh! l'on n'est pas prêt à partir. En attendant, il lui faudrait bien
+cent dollars.
+
+--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment les trouverai-je, moi?... Je
+vendrai des bijoux, s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez
+loin.
+
+--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille... qui est peut-être
+la fille de l'indien....
+
+Madame D'Aucheron fit un geste solennel.
+
+--Il faut qu'elle épouse le ministre, tu sais. L'indien a promis
+cela,... et, tu comprends, il y tient; cela peut le sauver, et toi
+aussi.
+
+--Je le désire de tout mon coeur, répondit madame D'Aucheron... mais
+elle aime un jeune médecin et ne veut entendre parler de nul autre.
+
+--A toi de lui faire comprendre cela, écoute! sinon....
+
+Il sortit, emportant un bon à compte sur les premiers cent dollars, et
+tout fier du succès de ses démarches.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Léontine à son retour à la maison, trouva sa mère tout en pleurs.
+
+--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? demanda-t-elle, il n'y a
+pas longtemps je t'ai laissée tout à fait joyeuse.
+
+--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à ton sujet que je pleure.
+
+--A mon sujet?
+
+--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va me faire mourir de
+chagrin....
+
+--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez?
+
+--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pêcheur.... et quelle
+belle position tu occuperais dans la société!
+
+--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances intimes de la
+famille ont plus de charmes à mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines.
+
+--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le
+faut.....
+
+--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.
+
+--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'établir,
+pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras
+plus tard.
+
+--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur espère le trouver.
+
+--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice de ta volonté et
+le bon Dieu te bénira; oui, mon enfant, il te bénira.
+
+En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa
+fille et déposait un baiser sur son front pur.
+
+--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien récompensée de ton
+dévouement, va! tu sais: Père et mère tu honoreras afin de vivre
+longuement....
+
+Léontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rêves d'or
+qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en
+aller comme la fumée sous le souffle de la tempête. Elle n'osait croire
+que l'ambition seule pût donner à sa mère une pareille ténacité. Elle
+devinait un mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas des
+âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur
+pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie,
+espérances, félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont comblée de biens
+depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!....
+
+Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se renferma dans sa chambre.
+Elle se jeta à genoux. Les mains jointes, les yeux levés vers le petit
+crucifix d'ivoire qui surmontait la tête de son lit blanc, elle
+implorait celui qui s'est sacrifiée pour sauver le monde. Pauvre enfant,
+comme elle souffrait! comme elle priait!
+
+Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille.
+
+--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du
+chagrin, versera des larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera,
+les larmes se dessécheront, et elle sera madame Le Pêcheur.
+
+Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête remplie de projets
+insensés. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures.
+Il aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui ne sont pas plus que
+lui. Il fallait éblouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec
+les _jobs_ du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut
+bien avoir sa part de la curée. Il souriait en songeant à l'étonnement
+des naïfs qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient pas su
+faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de
+notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau,
+il entrerait dans la société. Il le savait et comptait là-dessus. Il
+n'avait pas une fille à jeter en pâture à une des sommités du monde
+politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait des
+pièces d'or et cela valait autant.
+
+Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse que son mari,
+approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à
+ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle
+demeure.
+
+Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la
+médaille, et, quand ils achètent, ils n'ont pas l'air de se douter
+qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par
+une pensée triste.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+A l'heure du souper, comme on se mettait à table, le professeur
+Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgré la
+servante qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse.
+
+--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me
+trouve en retard. _Au reste, les premiers à la table sont les derniers à
+l'ouvrage._
+
+Quand il était avec ses protégés il devenait hardi, presque gouailleur.
+Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait.
+
+Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près par son mari. Elle était
+de bonne humeur à la perspective de la belle maison, des chevaux et des
+voitures qu'on allait acheter.
+
+--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que
+vous m'amenez-là, dit-elle en minaudant, mais enfin....
+
+--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, repartit le père
+Duplessis.
+
+--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame
+D'Aucheron.
+
+--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est à
+vous, les riches, à nous aider à y revenir.... _C'est songer à soi que
+de secourir les malheureux._
+
+Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.
+
+--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, murmura le professeur.
+
+Il fut entendu.
+
+D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il était tout ragaillardi ce
+soir-là. Il approuva vivement:
+
+--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape,
+femme païenne!
+
+Madame D'Aucheron répondit, en faisant une moue significative:
+
+--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....
+
+Elle acheva par un geste non moins significatif.
+
+--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père Duplessis.
+
+--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir à
+ma table. Je n'ai pas déjà trop d'appétit....
+
+--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je vous le jure, surtout,
+la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les
+jours.
+
+--Je crois que Léontine m'a parlé de cette vieille femme. Elle vit
+seule?
+
+--Toute seule dans une petite chambre mal éclairée, mal aérée, mal
+chauffée.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup
+souffert.
+
+--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui
+souffrent encore!
+
+--C'est vrai, mais celle-là plus que bien d'autres, parce qu'elle a
+souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses
+enfants!... Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses enfants,
+c'est cruel, allez!....
+
+Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation,
+pensa à Léontine.
+
+--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être qu'elle sera contente de
+voir sa vieille protégée...
+
+Et elle courut à la chambre de la jeune fille. La porte était fermée.
+
+--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous a amené des convives:
+six pauvres. Si tu aimes à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres,
+tu sais, ce sont les amis du bon Dieu....
+
+A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher de sourire à travers
+ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lèvres les paroles les
+plus sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron
+baigna dans l'eau froide son front pâle et ses yeux rougis afin de
+dissimuler mieux les chagrins dont elle était accablée, puis elle
+descendit à la salle à manger où se trouvaient ses parents et
+l'excellent instituteur.
+
+--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris.
+
+Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame D'Aucheron se hâta
+de répondre:
+
+--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien
+servis.
+
+Léontine descendit à la cuisine et prit la place de Catherine.
+
+--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi
+faire.
+
+Jamais ces déshérités de la terre ne firent un aussi bon dîner. Ils
+riaient, pleuraient, chantaient tour à tour ou à la fois, comme dans une
+orgie. L'orgie de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent
+fini leur agape, Léontine les fit monter au salon, se mit au piano et
+trouva, pour les réjouir, des harmonies d'une suavité toute nouvelle,
+des chants d'une incomparable douceur. Elle était inspirée par sa
+profonde douleur et sa foi naïve. Les six pauvres qui l'entendaient
+croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies
+célestes se précipiter vers eux.
+
+Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon
+pour être témoins des émotions de ces gens misérables à qui les délices
+de la terre étaient refusées.
+
+Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.
+
+--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la
+tête, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore
+plus beau que cela!
+
+Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa:
+
+--Je l'ai entendue quelque part.
+
+Elle cherchait dans ses souvenirs.
+
+--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mère Marie. Je
+chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.
+
+--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix cassée, en
+regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sûr; mais pas souvent
+peut-être, ni longtemps, car mes pieds achèvent leur course. Je me vois
+aller vite à la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime
+et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.
+
+--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement Léontine, vous avez de
+bons amis.
+
+--Je veux dire que je n'ai plus de famille.
+
+--Vous avez la famille des âmes charitables, observa Duplessis, c'est la
+meilleure. Elle ne vous abandonnera point. _Les puits dont on tire
+souvent de l'eau sont rarement à sec._
+
+Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle aurait bien voulu dire
+quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus
+longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant
+soi, ne pas leur refuser un mot de consolation.
+
+--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la
+mère, et je suis sûre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui
+recommande chaque jour de bien s'informer de l'état de votre santé, de
+vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards,
+et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute.
+
+Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait.
+
+--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chère Dame!
+
+--Moi? fit madame D'Aucheron.
+
+--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complète..... Il me
+semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la
+malheureuse, je l'aimais bien pourtant.....
+
+Et la vieille femme fondit en larmes.
+
+--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence des âmes
+égoïstes, elle est morte?....
+
+--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a été
+enlevée par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler.
+
+Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un
+effort surhumain pour ne pas se trahir.
+
+--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il
+continua:
+
+--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges?
+
+--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit la vieille femme.
+
+--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, et d'après ce que
+nous a raconté un sauvage de l'ouest, votre fille se serait séparée de
+son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des
+voyageurs canadiens.
+
+--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait dû savoir
+que le coeur d'une mère pardonne toujours; elle aurait dû venir se jeter
+dans mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!...
+
+Elle se mit à sangloter de nouveau.
+
+--Chante donc, Léontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une
+contenance. La jeune fille répéta plusieurs romances dont les paroles
+s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrême
+bonté des D'Aucheron, le père Duplessis ramena ses pauvres à leurs
+tristes réduits.
+
+Alors madame D'Aucheron dit à sa fille:
+
+--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son âge,
+vois-tu, les émotions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours à
+domicile. Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les pauvres
+qu'à les faire venir chez soi.
+
+Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur Le Pêcheur vint
+présenter ses hommages à madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était
+lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant dans son étoile et
+croyait au pouvoir du sauvage.
+
+Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser tout à fait. Il
+en augura bien. Elle devait agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne
+pas se livrer à la première sommation. La mélancolie répandue sur sa
+brune figure lui donnait un charme inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme
+cela, avec une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il osa même
+faire allusion à l'époque du mariage. Elle pencha la tête comme une
+victime qui se résigne. Il aimait cela, la résignation chez une femme,
+et trouvait que c'était une belle vertu.
+
+Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, et monsieur D'Aucheron lui
+avait appris la grande nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une
+voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux chevaux.
+
+--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de l'oeil, c'est pour ma
+fille.
+
+A son retour, il trouva Sougraine à sa porte, parmi les solliciteurs qui
+font pied de grue. Il le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus
+besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail dans l'esprit,
+sinon dans le coeur de sa future. Maintenant que l'onde avait pris son
+cours elle irait d'elle même et le sillon se creuserait davantage chaque
+jour. Il en était quitte à bon marché.
+
+Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas sans valeur.
+
+--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il. Sois généreux envers ceux
+qui te font du bien. La reconnaissance est une belle chose, mais la
+vengeance est une plus belle chose encore.
+
+Le ministre souriait.
+
+--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes trop, tu n'es pas
+raisonnable. Tu reviendras quand je serai marié.
+
+Il ouvrit la porte.
+
+--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine, en sortant.
+
+--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le ministre. Il eut mieux
+valu attendre un peu.... Bah! qu'il aille au diable!
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Avant de venir à Québec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des
+villages échelonnés sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa
+fille tant regrettée. Il avait visité le canton iroquois du Saut St.
+Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis
+de la rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit ces agréables
+rumeurs qui font naître l'espérance et soutiennent le courage. Il se
+rendit à Notre-Dame-des-Anges, sur la rivière Batiscan. Les gens de
+l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement d'Elmire Audet. Le père
+de la jeune fille était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient
+dans les fabriques américaines, et la mère, vieille et souffrante,
+s'était réfugiée l'on ne savait où. Quelques Abénaquis de la rivière
+Bécancour lui apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait des
+parents parmi eux. Il avait même laissé deux enfants, deux petits
+garçons, chez un de ses beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort
+jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit à la
+campagne. Mais l'on ne savait plus où il demeurait. Quant à la jeune
+fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il était, en
+différent temps, arrivé des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de
+la Californie, mais on ne savait plus guère où les retrouver.
+
+La Longue chevelure suivit ces indiens à la rivière Bécancour.
+
+Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient à se réunir pour
+de nouveau vivre en tribu, comme par le passé. Ils désignèrent le chef
+Metsalabanlé, Thomas et plusieurs autres des plus considérables pour
+solliciter, auprès du gouvernement, l'autorisation de se réorganiser et
+d'aller demeurer sur des réserves. La Longue chevelure s'achemina vers
+Québec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe
+St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne des
+Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud,
+fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus
+doux des Etats Américains.
+
+Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la Providence, cette force
+mystérieuse qui nous pousse à notre insu, par une voie étrange, vers un
+but que nous n'apercevons point.
+
+Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi.
+
+Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé dans son coeur. Les
+folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas
+étouffé pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude
+paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se
+faisant tour à tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait dans
+les villes, au milieu des flots d'aventuriers apportés, comme des
+épaves, de tous les coins du monde, flânant au soleil ou dormant à
+l'ombre, vidant la choppe de bière dans les tavernes du sous sol, ou
+grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant
+qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes
+champs couverts de maïs d'or et les prairies vertes comme des mers
+profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à
+tout ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il
+se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupières. Ses
+enfants surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait se les
+rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui
+dans la fraîcheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les
+voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix
+dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il
+voyait encore étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.
+
+Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le
+croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient
+peut-être oublié son nom.... Oublier le nom de son père!.... Ah! comme
+il eût donné cher pour les voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme
+ils devaient être changés! Ils étaient devenus des hommes. Oui, ses
+petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son
+déshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le
+monde où il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils
+protégés fidèlement? Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, ou
+bien, dominant la fortune par leur énergie, se sont-ils fait une bonne
+place au soleil?... Pauvres enfants!
+
+Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner
+dans la patrie. La vengeance doit être satisfaite et l'expiation assez
+grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le cadavre de sa
+femme.... Et, si on l'a retrouvé, il n'a peut-être pas été reconnu....
+Qui peut l'accuser après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa femme?....
+Il a été bon, trop bon, peut-être, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne
+fallait pas retourner à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas
+accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait pas tuée. Ils ne
+savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive
+où était restée leur mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise
+d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....
+
+Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement séparé, qu'était-elle
+devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme légitime, et des rayons de
+félicité tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obéi à
+cet impérieux étranger et de s'être séparé d'elle. Elle était la femme
+d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision
+infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aimé... O
+châtiment! l'amour qui se change en haine.
+
+Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit de Sougraine et ne lui
+laissaient guère de repos. Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses
+premières résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et démolit le
+mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut enfin de revenir chez les
+siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets.
+
+Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme dans les rues étroites de
+la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air,
+interrogeant rarement et discrètement. Il n'avait pas osé se rendre
+directement à Bécancour, crainte de quelque mésaventure. Metsalabanlé
+était peut-être encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet
+endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il
+fallait s'assurer auparavant des dispositions des frères indiens.
+
+Il rencontra les délégués de la tribu et put se joindre à eux sans
+éveiller de soupçons. Il se fit appeler la Langue muette.
+
+
+
+
+ X
+
+
+Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour
+la première fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs
+qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, un habitant d'une
+paroisse éloignée l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le
+voyage de la Californie. Il savait peut-être quelque chose. Vain espoir.
+Ce voyageur avait traversé les Montagnes Rocheuses deux ans après Houde
+et Pérusse. Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait travaillé avec
+eux dans les mines. Leroyer revint à Québec. Il lui semblait, malgré
+tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait devant
+ses yeux. Une confiance inaccoutumée remplissait son âme et il éprouvait
+d'étranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor.
+S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-être
+aurait-il trouvé sa fille aujourd'hui....
+
+Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant à sa cravate, car il
+était cravaté comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux où
+scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large
+écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou,
+comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles,
+enfonça sur sa tête un _casque_ de loutre et se rendit chez Rodolphe, le
+jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner.
+
+Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond.
+
+Le professeur à l'école normale, qui ne perdait pas une occasion de
+faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'exécution
+d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un médecin en cet
+endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous
+savez. Il courut chez madame Villor, qui dépêcha sa fille à Rodolphe. Il
+fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure
+après le jeune médecin était en route. Saint Raymond était bien plus
+avantageux que Notre-Dame-des-Anges.
+
+La Longue chevelure pensa qu'il devait aller présenter ses hommages à
+madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait
+mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.
+
+Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous
+trois dans le salon, en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans
+une conversation fort animée.
+
+Il s'agissait encore du mariage de Léontine.
+
+--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je
+parle je veux être écouté; je dois l'être. Il faut que ce mariage ait
+lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engagé ma parole; il y
+va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pêcheur me promet
+une place de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà
+conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque du peuple. C'est la
+couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et préjugée....
+Le titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... jusqu'à la mort,
+je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pêcheur me l'a dit et je
+le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connaît
+apprend aux autres à le connaître.... Ton mari ministre, ton père
+ministre, ma Léontine, est-ce assez de chance comme cela?
+
+--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi
+serais-tu récalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce
+que tu as?
+
+--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout-à-coup
+blessée, suis-je donc un objet de commerce?
+
+--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif.
+
+--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la révolte dans une âme que je
+me suis efforcée de rendre angélique.
+
+--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous
+dois.
+
+Elle se mit à regarder jouer les flammes légères du foyer qui
+s'élançaient en flèches ardentes vers la cheminée; son âme aussi, dans
+ses brûlantes aspirations, s'élançait vers un avenir encore rempli de
+ténèbres.
+
+Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se présenta. Il s'aperçut
+qu'il arrivait un peu trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du
+mécontentement sur les figures, de la gêne dans les manières.
+
+--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron.
+
+--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux.
+
+Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur
+d'être indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle
+était en retard déjà.
+
+Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Léontine.
+
+Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au
+reste, il était le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie
+sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.
+
+La présence du sioux ne comptait point à ses yeux....
+
+--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron.
+
+--Un mariage heureux, ajouta sa femme.
+
+L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas osé se mêler à
+cette conversation.
+
+--Elle fait bien quelques petites résistances, observa madame
+D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne
+pas consentir à cette splendide union.
+
+--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet,
+reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure.
+
+--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua alors le siou, il y
+a des mariages de convenance que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos
+forêts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position,
+nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez
+souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le
+coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empêcher de rechercher
+l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le
+possédera malgré le mariage.
+
+--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme
+d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses sérieuses. Il
+y a longtemps que la civilisation l'a mis à sa place. C'est l'égoïsme
+qui prime tout, mais un égoïsme revu et corrigé: le soin de son
+bien-être. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce
+mot. C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! c'est un
+passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai
+trouvé ce mot-là aussi. Il a son application.
+
+--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manière de
+voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre congé.
+
+--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans
+les vieilles idées, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les
+nouvelles.
+
+Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami.
+Il se mit à parler affaires. L'achat de la maison de la Grande allée
+était chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le
+reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs ont des veines de chance;
+on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a
+comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta chez madame Villor.
+Mademoiselle D'Aucheron venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre
+à la main et paraissait toute troublée. La Longue chevelure exposa le
+motif de sa visite. Il était tellement ému que sa voix tremblait comme
+celle d'un vieillard.
+
+Léontine et Ida disaient:
+
+--S'il pouvait retrouver son enfant!
+
+A la grande surprise des jeunes filles, madame Villor balbutia, parut
+chercher des paroles, s'efforcer de se souvenir. Elle portait la main à
+son front. Ida pensait:
+
+--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme de coutume.
+
+La Longue chevelure semblait découragé.
+
+--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens de recevoir, petite mère?
+demanda mademoiselle Ida.
+
+--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par une émotion étrange.
+
+--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune fille.
+
+--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait qu'à son ami....
+Serait-ce un malheur?
+
+Et elle devint toute livide.
+
+Madame Villor fit signe que non.
+
+--Tu nous caches un secret... j'ai peur... montre cette lettre, mère.
+Voyons, il faut tout savoir, continua Ida.
+
+Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut vivement à haute voix.
+
+"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur à Rodolphe! si jamais
+vous dites un mot à qui que ce soit, vous entendez bien? à qui que ce
+soit, au sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes
+Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois ans. On prouvera que vous
+avez eu votre part de l'argent...."
+
+La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure, sous les coups de
+fouet du sang, devint d'une pâleur extrême à la lecture de cette
+dernière ligne. Ida l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder
+d'avance. Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame Villor
+étincelait.
+
+--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, ma part de
+l'argent.... Mensonge! horreur!
+
+Les deux jeunes filles se levèrent spontanément tout heureuses de cette
+énergique protestation. Elles savaient bien que Madame Villor était une
+femme d'une grande probité, et il leur était pénible de voir sa vertu
+subir les morsures de la calomnie. Mais si madame Villor n'avait rien à
+craindre de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler. C'est ce
+qui vint à leur pensée. La pauvre femme comprit cela aussi.
+
+--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai... elle a....
+
+Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des mots incohérents.
+
+--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune Ida, qu'avez-vous donc?
+
+Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait pu soutenir le choc
+des émotions. La surprise, la peur, le pressentiment d'une sourde
+persécution, la pensée de voir des malheurs inconnus tomber sur sa fille
+chérie, tous ces fantômes qui se précipitent, à certaines heures, dans
+les imaginations vives et bouleversent les tempéraments faibles,
+l'avaient brisée de même que l'orage brise une plante délicate, et elle
+gisait là comme dans une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en
+pleurs crièrent au secours. Les voisins accoururent. On appela le prêtre
+et le médecin.
+
+La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il eu un drame sur le berceau
+de sa fille comme sur la tombe de sa femme?
+
+
+
+
+ XII
+
+
+Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se livrait aux charmes de
+la rêverie. L'exercice était nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé
+qu'à grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et cela tenait de
+la prose plutôt que de la poésie. C'était un travail, non une
+récréation. Aujourd'hui un nouveau rêve hantait son esprit. Il se
+sentait dominer par une mystérieuse puissance, il y avait un
+envahissement de tout son être par une passion étrange, et il eût voulu
+s'endormir dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil. L'image
+de mademoiselle D'Aucheron passait et repassait sans cesse devant ses
+yeux fermés. On voit mieux sa pensée quand on ferme les yeux. On dirait
+qu'on regarde en dedans.
+
+Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros notaire, et plus il
+devenait amoureux plus il avait peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses
+désirs. Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron le laissait
+bien voir. Il était jeune, élégant, galant, sur la voie de la fortune,
+arrivé aux honneurs. Rodolphe, l'autre rival, serait moins difficile à
+supplanter. Il ne le redoutait guère, celui-là. Il comptait un peu sur
+la chance et jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas tarder
+longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait pas non plus brusquer
+une déclaration. N'importe le moyen, il l'aurait cette belle jeune
+fille. Il sentait maintenant un vide énorme dans son existence. Il ne
+s'était jamais vu seul comme cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la
+traiterait avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire ses caprices,
+car elle en aurait des caprices; toutes les jeunes femmes en ont. Il ne
+vieillirait plus! non, il aurait tant de soin de lui-même que les années
+glisseraient, glisseraient sans laisser de traces sur son front.... Les
+rides--il était quelque peu ridé--les rides s'effaceraient sous les
+baisers de la jeunesse.
+
+Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait des reflets pourpres
+sur sa face ronde.
+
+--O amour! amour! soupira-t-il.
+
+Et sa main cherchait à comprimer les battements de son coeur.
+
+Une voiture attelée de deux chevaux fringants s'arrêta devant sa porte
+et une dame enveloppée de riches fourrures descendit aussitôt.
+
+Les rêves couleur de rose du gros notaire s'envolèrent comme des oiseaux
+qu'épouvante un coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent
+alors.
+
+--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, pensa-t-il. Il donne dans
+le panneau comme un poisson dans le filet. La maison de la Grande
+allée, 15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait 20,000; les
+voitures, les chevaux, les harnais, une couple de mille encore, cela
+fait bien 22,000 dollars. Et pour payer tout cela, il faut faite un
+emprunt.
+
+Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur l'amitié de son intime,
+la visiteuse entrait.
+
+--Comment vous portez-vous, depuis tantôt, mon cher notaire?
+
+--A merveille, madame,... à merveille! En vérité, je vous le dis, on
+rajeunit; ma parole, on rajeunit.
+
+--Que vous êtes heureux, vous!
+
+--Et comment, belle dame, vous n'allez pas vous plaindre des rigueurs du
+temps, je l'espère. Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme à
+dix-huit ans.
+
+--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans tous les cas si j'ai eu
+du bonheur dans le passé, j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du
+chagrin.
+
+--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout à l'heure... vite,
+contez-moi çà. Vous savez, le notaire c'est comme le confesseur.
+
+--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin d'un peu d'argent. Il me
+faudrait cent piastres et je ne voudrais pas les demander à mon mari.
+C'est une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait garder la chose
+secrète, bien secrète. Je vous rendrai moi-même cette somme avant
+longtemps...
+
+--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi vous n'êtes pas heureuse,
+vous, parce qu'il vous faut cent dollars?
+
+--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas un secret, du reste, et mon
+mari vous en a parlé il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de
+Léontine. Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine à repousser
+l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment décourageant. Il faudra bien
+qu'elle cède cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi. Elle s'est
+éprise de ce petit docteur. Heureusement qu'il va s'établir à la
+campagne, loin d'ici. Ils ne se verront pas souvent et finiront par
+s'oublier.
+
+--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est aussi ce que j'espère.
+Et ce mariage avec le ministre se ferait bientôt?
+
+--Le plus tôt possible.
+
+--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré. Madame, ajouta-t-il
+tout haut, ma bourse est à votre disposition. Je ferai, pour vous être
+agréable, tout ce qu'il est possible à un galant homme de faire, et je
+serai discret par dessus le marché! mais si un jour j'ai besoin de vous,
+vous m'aiderez, n'est-ce pas?
+
+--Comptez sur moi, monsieur le notaire.
+
+Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume.
+
+--Savez-vous que madame Villor est bien mal, reprit-elle.
+
+--Non? comment cela?
+
+--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle s'est évanouie, puis
+elle a été frappée de paralysie. Elle ne peut plus parler.
+
+--Et que disait cette lettre?
+
+--Cette lettre? je ne le sais pas.
+
+--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son loyer... c'est peut-être la
+joie....
+
+Madame D'Aucheron retourna chez elle dans son magnifique sleigh attelé
+de deux chevaux. Le cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le
+chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait fièrement
+l'attelage. Il semblait né cocher, car il y en a qui naissent pour
+conduire comme d'autres pour être conduits. Secret du destin.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron et cela pouvait
+éveiller la curiosité. La curiosité éveille le soupçon, et le soupçon
+est le plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs de
+choses louches. Il ne désirait qu'une chose: aller vivre et mourir
+tranquille, à l'abri de toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour
+arriver à ce terme heureux de sa destinée il avait besoin d'argent, et
+son ancienne amie lui en donnait à pleines mains. Il le fallait bien.
+Elle était à sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était fini
+pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, amour, tout! Pauvre
+femme! elle payait cher ses faiblesses de jadis. Elle eût voulu le
+charger d'or, ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses,
+pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût à jamais.... Ses nuits se
+passaient dans d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se
+distraire un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour faire admirer
+ses belles toilettes, et le bruit, les plaisirs l'étourdissaient un peu.
+Elle oubliait. La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les cris de
+sa conscience devenaient terribles. Il lui semblait que tout le monde
+pouvait les entendre. Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se
+raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous l'histoire de la
+D'Aucheron? diraient-elles, et elles éclateraient de rire. Des sueurs
+froides mouillaient son corps convulsivement agité. Son sommeil avait
+quelque chose de plus pénible encore, car elle ne pouvait point chasser
+les sombres visions qu'il lui apportait.
+
+Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle venait d'emprunter au
+notaire.
+
+--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars, ne me condamne pas à un
+plus long supplice; j'en mourrai, bien sûr.
+
+--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est son enfant.... As-tu
+peur qu'il l'enlève comme il t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine
+on la laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... Oh! va! on
+l'aimera assez pour ne pas troubler son bonheur.... Avoir un enfant et
+ne pas pouvoir lui dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir
+mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit de lui demander
+une petite place dans son coeur! tu comprends, c'est affreux cela...
+Non, non, l'indien ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera
+rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux garçons, tu sais? il
+faut qu'on les retrouve eux aussi....
+
+--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais pas ce qu'est devenu
+notre enfant. Je ne l'ai jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des
+soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez avec nous.
+
+--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas, excepté si tu lui donnes
+encore de l'argent, beaucoup d'argent.
+
+Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque perverse qu'elle soit,
+parce qu'il est de sa nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu et
+son premier mouvement doit être pour le bien. La lutte s'engage bientôt
+à cause de notre liberté d'action. Nous succombons souvent parce que
+nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous sommes vaincus. Les
+considérations supérieures de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la
+foule grossière, les ivresses de la chair.
+
+L'on cherche naturellement à se débarrasser de l'ennemi qui nous
+persécute. Madame D'Aucheron songeait à se défaire de Sougraine et se
+mettait l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y arriver. Elle
+n'aurait pas voulu commettre un crime, mais elle ne pouvait cependant
+pas supporter toujours cet affreux état de chose.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la côte élevée
+qui domine le village, au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup
+d'oeil les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le bord de la
+rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait au soleil et cent colonnes de
+fumée montaient en ondoyant dans le ciel d'azur.
+
+--Léontine aimera bien ce poétique endroit, pensa-t-il; comme nous
+serons heureux ici!
+
+Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un
+ruban d'argent à travers les montagnes bleues, et les grelots éveillés
+tintèrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des
+chants d'oiseaux quand le printemps fleurit.
+
+--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend véritablement
+heureux. Je n'aurais pas songé à venir planter ma tente dans cette
+ravissante oasis. Mon vieux Québec je ne te regretterai guère. Le rêve
+de mon enfance va donc se réaliser: une retraite paisible sous les bois,
+une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une femme adorée près de moi.
+
+Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire comme ils auraient du
+bonheur là-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il
+pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis.
+
+Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrêter la
+voiture à la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir.
+Il l'embrassa, couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses.
+
+--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne
+nouvelle.
+
+--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle se mit à pleurer.
+
+Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.
+
+--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle....
+
+--Bien malade, mon cher Rodolphe.
+
+Et elle le conduisit au lit de sa mère.
+
+La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses à la vue de son neveu,
+et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants.
+
+--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant la tête.
+
+Ida n'osait parler.
+
+--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que
+je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en
+connaît les causes.
+
+Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme
+un accident, cette maladie subite.
+
+Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui
+avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y
+avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute
+en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de
+son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de
+la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait
+parler! Il faudra bien qu'elle parle....
+
+Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à
+livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande
+Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice
+en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres
+on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua
+pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa
+future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce
+qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait
+devenir sa femme.
+
+--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à
+fuir ma destinée, je serai malheureuse.
+
+Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire.
+S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point
+de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on
+est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette
+destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les
+motifs.
+
+Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles,
+mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la
+pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection
+pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère,
+elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le
+sacrifice de sa personne.
+
+Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état
+d'abnégation ou d'anéantissement moral.
+
+Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le
+trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère
+adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne
+soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose
+d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans
+une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter
+ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait
+autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui
+y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où
+pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient
+lieu de père et de mère.
+
+De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la
+salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa
+son oreille. C'était la voix de sa mère.
+
+--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en
+pour ne plus jamais revenir....
+
+Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.
+
+--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix
+d'homme.
+
+--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter.
+
+--Je resterai.
+
+--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre
+ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!....
+
+--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille
+de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?
+
+--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...
+
+Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait
+mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains
+crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se
+traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière,
+c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs.
+
+Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques
+jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles!
+
+Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses
+espérances!
+
+Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien
+ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient
+inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et
+mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine....
+
+Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable
+abattement et ne parut pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même,
+remarqua peu son absence. Cependant elle était plus gaie que d'ordinaire
+et elle s'applaudissait de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M.
+D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. Pourquoi
+n'avoir pas pensé à cela plus tôt? Que de persécutions et de soucis elle
+se serait exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au lieu de se
+faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour
+garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût
+troubler la douce quiétude de son enfant.... Son enfant!
+
+Léontine venait de prendre aux pieds du Christ l'héroïque résolution de
+s'offrir en victime pour le salut de sa mère. Elle avait besoin du
+secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout,
+c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus
+pures, déçu dans ses plus chères espérances, finirait peut-être par la
+mépriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et sacrés qui la
+faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement.
+On meurt de chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent le corps.
+On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune
+femme; oui, mais cette langueur est née de quelque grande douleur.
+
+Les personnes énergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit
+au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires
+et bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, Léontine se rendit
+immédiatement chez son amie, pour lui apprendre la pénible décision
+qu'elle avait prise tout à coup et lui demander de la soutenir dans le
+combat terrible qu'elle se livrait à elle même. Ce serait pour Ida un
+triste devoir à remplir. L'amitié en a souvent. Elle était si bonne,
+Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la pensée qu'on pouvait
+vendre son amour ou le sacrifier à des motifs de vanités. Elle
+soupçonnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret.
+
+Ida fut péniblement affectée de la résolution de son amie. Elle en fut
+presque choquée. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille
+elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même.
+
+Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, arriva sur les
+entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient à cause de la
+maladie de madame Villor et s'efforça de les consoler en leur disant
+qu'il y avait du mieux, un mieux sensible.
+
+--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux là-bas, dans le nid que
+nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond
+est une charmante paroisse. C'est en été qu'il fera bon d'y séjourner.
+De la verdure à foison, des arbres superbes, deux rivières qui luttent
+de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, des côtes d'une
+hauteur prodigieuse et d'où les yeux plongent en des horizons d'or et
+d'azur!
+
+Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure, le regardait à travers
+ses larmes et ne disait rien.
+
+--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais là... ce n'est qu'un
+rêve.
+
+Léontine se cacha le visage dans ses deux mains et fit entendre un
+sanglot.
+
+--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve qui va se réaliser,
+n'est-ce pas, Léontine?
+
+Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance.
+
+Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement à deux reprises et ne
+répondit point. C'était une réponse que ce silence, une réponse
+douloureuse que le jeune homme ne comprit que trop.
+
+--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères espérances, s'écria-t-il?
+vous ne m'aimez donc plus?....
+
+--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu m'en est témoin... et
+pourtant il faut que nous nous oubliions....
+
+--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se vantent de leur tendresse
+infinie et de leur éternelle fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour,
+mentir à leurs serments, oublier leur amour, mais les hommes ne sont pas
+ainsi, dit Rodolphe avec amertume.
+
+--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine, joignant les mains et
+regardant son fiancé avec l'expression de la plus affreuse douleur, ne
+me jugez pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je suis la plus
+infortunée des femmes! ne me méprisez point, je ne suis point coupable!
+
+--Alors expliquez votre conduite et faites-moi connaître au moins le
+pouvoir occulte auquel vous obéissez.
+
+--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le mien et je n'ai pas le
+droit de le révéler.... Ce serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler.
+Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que cet homme prend la
+place de Dieu, c'est le prêtre. Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon
+coeur; il y verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les angoisses
+qui me torturent. Il vous dira ensuite si je suis digne de mépris ou de
+pitié.....
+
+Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une voix grave et
+brisée.....
+
+--Léontine, ce que vous faites doit être bien, malgré le mal que j'en
+ressens. Vous m'aimez et vous me sacrifiez à un devoir plus saint que
+l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je serais indigne de vous si
+je ne respectais point votre secret ou si je suspectais vos motifs.
+
+--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... mourir bientôt......
+
+Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe et sa cousine,
+profondément attristés, cherchèrent longtemps, mais en vain, qu'elle
+pouvait être la cause de cette détermination subite.
+
+--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités divinement
+entrevues!... adieu! adieu! dit à la fin le jeune docteur, et son front
+resta longtemps appuyé sur sa main. Un souffle avait passé et l'édifice
+de sa félicité n'était plus qu'une ruine.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Madame D'Aucheron, certaine maintenant que son ancien amant ne la
+trahirait point, se livrait à des accès de folle gaîté, riait, se
+moquait de la peur qu'elle avait eue, s'apostrophait à cause de sa
+sottise. Elle voulait se dédommager de ses angoisses. Elle s'attendait
+si peu à ce retour de la fortune. Les bonheurs vont deux par deux comme
+les malheurs. Quel allait être l'autre? Elle ne tarda pas à le savoir et
+faillit, dans sa joie inopinée, gâter sa délicieuse quiétude par une
+parole imprudente. Elle était dans son boudoir, voluptueusement enfoncée
+dans une berceuse de velours, rappelant avec délice les amertumes
+qu'elle avait bues, quand sa fille entra, se mit à genoux devant elle,
+l'entoura de ses deux bras et, l'embrassant avec une fiévreuse ardeur,
+lui dit:
+
+--Mère, je n'apporte plus de résistance à tes volontés; je suis ton
+enfant soumise.
+
+Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il fallait donc qu'elle fût
+sa véritable fille. C'est ce qu'elle pensait. L'amour filial qui se
+réveillait tout à coup au fond de son coeur la transformait et lui
+donnait une grande force pour supporter les afflictions. On ne dit
+jamais au calice: Passe loin de moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie,
+on peut arracher à la douleur le coeur d'une mère.
+
+Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de savoir d'où venait un pareil
+changement dans les dispositions de sa fille. Elle crut y voir le
+travail de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre mobile aux
+actions, la pauvre femme.
+
+--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais plaisir!... comme ton père va
+t'aimer! comme monsieur le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie
+et de reconnaissance! Tu seras une grande dame. La femme de l'honorable
+monsieur Le Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là de leur
+goût, mais cela sonne bien; surtout avec le titre d'honorable. Tu vas
+faire des jalouses, ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, quand je
+dirai: ma fille, madame la _ministresse_... Il m'en passe des
+frissons.... J'ai de l'orgueil, vois-tu. Une mère est toujours
+orgueilleuse de ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre
+file..... Je t'aime autant.....
+
+Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était navrée par l'émotion. Elle
+se releva subitement, à cette dernière parole, et son regard interrogea
+madame D'Aucheron qui ne comprit pas.
+
+--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais dire à un homme:
+prends moi pour ta femme, je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais!
+La honte de ma naissance sera le châtiment de celui qui m'achète.....
+
+Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher son coeur dans le
+sein de son directeur. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour
+marcher dans cette voie douloureuse où elle venait d'entrer.
+L'étonnement du prêtre fut grand; grande aussi fut son admiration pour
+le dévouement sublime de l'enfant. Cependant il ne trouva pas qu'il y
+avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice. On pouvait temporiser.
+Le danger ne semblait pas imminent. Que d'incidents pouvaient surgir et
+modifier la situation. Puis il fallait toujours espérer en Dieu, même
+contre toute espérance. C'est quand les hommes de bonne foi ont perdu
+leur voie et se sont égarés dans des ténèbres les plus profondes, que la
+Providence fait rayonner son étoile pour diriger leur pas.
+
+Léontine revint consolée, fortifiée, et comme bercée par l'espérance
+d'une mystérieuse protection.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+Les jours passaient.
+
+Sougraine était content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux
+garçons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se
+faire connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... Elle
+allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Après tout,
+son affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra dans un hôtel et but
+un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il
+rencontra Leroyer.
+
+--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la Langue muette a la joie
+au coeur, et puis il a de l'argent.
+
+Il montra un rouleau de billets de banque.
+
+La Longue chevelure le regarda tout surpris.
+
+--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, lui dit-il....
+
+--Riche et heureux!... On n'a pas dit le dernier mot.
+
+La Langue muette, grisé par le vin, par la satisfaction d'avoir extorqué
+une bonne poignée de dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une
+position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais connu,
+s'abandonnait aux délices du moment. De taciturne qu'il avait été il
+devenait jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue chevelure
+suivait avec une certaine curiosité les phases de son ivresse. L'homme
+qui boit perd tout contrôle sur lui-même et devient indiscret. Il ne
+voit plus les choses telles qu'elles sont, mais transformées de mille
+façons selon les caprices de son imagination ou l'humeur de son
+caractère. Il se croit plus fort et plus roué que tous les hommes
+ensemble et ne craint plus de les provoquer. Il se vante et ne souffre
+pas qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il fait, nul ne le
+ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on aurait tort de le tenter. Il
+trahit souvent ceux qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit
+lui-même.
+
+--Mon frère La Langue muette a peut-être assez bu, observa La Longue
+chevelure.
+
+--La Langue muette peut boire encore et garder toujours la prudence du
+serpent, répondit Sougraine. Il n'a que des amis, et des amis puissants.
+
+--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir les garder, répliqua La
+Longue chevelure.
+
+--L'amitié de la Langue muette est recherchée comme un trésor et sa
+puissance est grande, répondit avec ostentation, l'Abénaqui.
+
+Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue chevelure profita de
+l'occasion.
+
+--Ton influence et ton amitié sont bien payées si j'en juge par ce que
+je vois, dit-il.
+
+--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or tombe dans ses mains comme
+une pluie. La Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses mains la
+destinée de plusieurs. Mais il ne parlera pas.
+
+--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant il y a quelques
+jours, alors qu'il me demandait quelques misérables écus pour faire le
+voyage de Québec à Bécancour.
+
+--La Longue chevelure était bien pauvre la veille du jour où il trouva
+des diamants bruts dans les Montagnes-Noires....
+
+--Qui t'a dit cela? Langue muette.
+
+--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles.
+
+Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda fixement dans les yeux.
+
+L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait tout à coup qu'il n'avait
+pas eu la prudence du serpent.
+
+--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, mais tu n'as pas
+acquis la sagesse. Je t'ai dit que tu buvais trop....
+
+Sougraine fut un instant abasourdi.
+
+--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, qu'il ne le trahisse
+point, supplia-t-il.
+
+--La Longue chevelure n'est pas un traître!... mais d'où te vient tant
+d'argent et tant de gaieté?...
+
+--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais? l'enfant de la jeune
+canadienne qui le suivit aux Montagnes Rocheuses.... C'est une fille.
+Tu l'as vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, elle va
+épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur.
+
+--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle Léontine est ton enfant?...
+Tu ne te moques pas de moi?... Mais comment sais-tu cela?...
+
+--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse de taire.
+
+Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un souvenir limpide de
+certains incidents de la soirée de madame D'Aucheron.
+
+--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais pour te revoir bientôt.
+
+Il voulait avoir le coeur net de cette affaire mystérieuse, le beau
+siou, et il se rendit chez madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait
+justement congé des dames. Elles se tenaient debout près de la porte où
+s'engouffrait un petit vent froid qui les faisait frissonner sous leur
+châles de laine.
+
+--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à Léontine. A bientôt, pour ne
+plus jamais vous quitter.
+
+--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. C'est la fille de Sougraine.
+Eh bien! nous allons voir; c'est une partie à deux....
+
+Il entra.
+
+Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron qui, sous son regard
+perçant, rougissait comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus
+aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable était passée. En
+cherchant un peu on trouve toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques
+traces de la jeunesse. Le voile épais que les années étendent sur nos
+fronts devient transparent et nous apercevons tout à coup les traits que
+nous avions oubliés.
+
+La Longue chevelure se dit à part lui:
+
+--C'est bien elle.
+
+Il profita des paroles qu'il avait entendues en arrivant, pour amener la
+conversation sur le mariage de mademoiselle Léontine, et, malgré les
+protestations de madame D'Aucheron, il n'eut pas de peine à comprendre
+le rôle de victime de la pauvre enfant. Son coeur n'était pas là. Elle
+ne l'avait pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de sa
+mère, et s'offrait en expiation.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+Léontine se rendit chez le vieil instituteur, afin de se faire
+accompagner de l'excellente madame Duplessis, dans sa visite aux pauvres
+du quartier.
+
+--Savez-vous une chose, lui dit le bonhomme, ne vous mariez pas
+maintenant, _bien qu'il faille manger le poisson frais et marier les
+filles jeunes_. Attendez après les élections. On ne sait pas ce qui
+arrivera. Il peut être battu ce ministre de contrebande, et s'il tombe
+ça sera pour longtemps. Ces hommes-là n'ont pas deux chances en leur
+vie. C'est déjà trop d'une. _Les gouvernements sont établis par Dieu,
+mais les gouvernants appartiennent souvent au diable._ Vous me
+pardonnerez ma franchise si je parle ainsi de celui dont vous porterez
+peut-être le nom. Je sais que l'on vous offre en holocauste. Il va
+éprouver une rude contestation. Quand il ne sera ni ministre, ni
+député, il ne sera plus rien du tout, alors je ne crois pas qu'on
+s'obstine à vous le faire épouser. _La mort des loups est le salut des
+brebis._
+
+Le Pêcheur, lui, voulait épouser le plus tôt possible en prévision d'un
+échec. Avec une fortune on flotte toujours sur la mer politique....
+D'Aucheron opinait aussi pour un mariage immédiat. Sa réputation d'homme
+d'affaire était intacte, et sa fortune, énorme dans l'imagination de
+tout le monde. Comment faire une alliance brillante quand les
+prétendants, au lieu d'une dot princière, n'auraient à recueillir que
+des titres inutiles et des comptes en souffrance?
+
+Lorsque Léontine revint à la maison elle vit un rassemblement au coin de
+la côte Ste Geneviève et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un peu effrayée
+parce que l'on y parlait fort. C'était un grand gaillard, à l'air
+intelligent, qui s'escrimait de la langue et des poings. Il était
+mécontent, indigné, furieux. On l'écoutait avec curiosité; plusieurs
+même l'applaudissaient....
+
+--Oui, disait-il, on m'a jeté sur le pavé avec ma famille, sous prétexte
+d'économie, moi un vieux serviteur, un serviteur fidèle.... Que puis-je
+faire maintenant pour donner du pain à mes enfants? Vais-je, à l'âge de
+cinquante ans, apprendre un métier ou défricher une terre? Ah! l'on n'a
+plus besoin de moi!... Monsieur Le Pêcheur peut se dispenser de mes
+services. A nous deux, monsieur Le Pêcheur. Vous n'êtes pas encore élu.
+
+--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux mortel qui vous remplace?
+
+--Est-ce que je suis remplacé?... ce serait trop canaille par
+exemple....
+
+--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme autour de l'honorable
+ministre? demanda un petit vieillard, d'un air narquois.
+
+--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire. Les femmes papillonnent un
+peu partout....
+
+--Où il y a de la lumière et quelque chose à butiner, ajouta quelqu'un.
+
+--Et elles se brûlent les ailes, cria un autre.
+
+Léontine, qui marchait toujours, n'en entendit pas plus long. Elle eut
+une pensée de mépris pour monsieur Le Pêcheur, et, comme elle s'était
+quelque peu habituée à l'idée qu'il serait son mari, elle ne put se
+défendre d'une légère atteinte de jalousie.
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+D'Aucheron jouait à la bourse. Il spéculait, achetant et vendant par
+l'intermédiaire d'un courtier, sans rien en posséder jamais, des actions
+de toutes les compagnies: compagnies de chemins de fer, de bateaux à
+vapeur, de canaux, de mines, et comme tous les spéculateurs, il
+s'éveillait quelquefois au chant de la hausse et souvent au gémissement
+de la baisse. Vilbertin lui prêtait les fonds et touchait les meilleurs
+bénéfices. Ce jeu de bascule avait des enivrements indicibles. Ceux qui
+risquent, sur le caprice des cartes, l'argent dont ils semblent
+embarrassés, peuvent avoir un aperçu du délire de ces grands joueurs aux
+millions, quand la partie s'engage à cent endroit divers et contre mille
+joueurs différents. Il y a, comme aux cartes, des trucs formidables, des
+coups d'une hardiesse folle, des succès inespérés, des pertes inouïes.
+Les lutteurs sont aux aguets; ils écoutent toutes les rumeurs, pèsent
+toutes les probabilités, questionnent continuellement les sentinelles
+qui se tiennent à l'affût. Le télégraphe parle partout à la fois à ces
+terribles hommes de proie, et chaque minute peut apporter un nouveau
+malheur ou une chance nouvelle....
+
+D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire. Il était très pâle, très
+énervé.
+
+--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de la compagnie minière ont
+encore baissé tout à coup d'une façon désolante.... Elles sont
+descendues à cinquante-sept.
+
+--Le notaire eut envie de sourire, mais il s'observa.
+
+--C'est le temps d'acheter, répondit-il.
+
+--Oui, mais il faut payer... j'en ai acheté trois cents sur marge, il y
+a un mois, à soixante-sept; c'est une perte énorme.
+
+--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire.
+
+--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai ensuite que la hausse
+revienne; cela ne peut pas durer longtemps.
+
+--J'espère que non, fit le notaire.
+
+--Tu as été bien inspiré, toi, de ne pas acheter; tu croyais cependant
+qu'il n'y avait pas de danger.
+
+--Je risquais ailleurs pendant ce temps-là....
+
+--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin?
+
+--Je t'avoue que tu me mets un peu dans l'embarras.
+
+--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin, ne va pas me lâcher....
+
+--Veux-tu faire une belle spéculation? demanda le notaire.
+
+--Je ne guette que l'occasion... et je trouve qu'elle tarde beaucoup....
+
+--Cette fois, tu n'as pas de baisse à craindre; c'est un coup d'as... la
+plus belle affaire de ta vie....
+
+--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas pour toi, cette affaire, si
+elle est si bonne?
+
+--J'y ai de grands intérêts.
+
+--Vraiment? Alors, parle.
+
+--Assieds-toi, là; écoute bien: j'ai envie de me remarier.
+
+--C'est une idée.
+
+--Très drôle, je l'avoue.
+
+--Je croyais que tu avais fait voeu d'éternel veuvage.
+
+--Oui, mais c'est la vertu personnifiée que j'adore en secret....
+
+--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu l'aimes?
+
+--Oui, tu es le premier à qui je le dis.
+
+--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes et que tu peux devenir
+son protecteur légal?
+
+--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de le lui apprendre.
+
+--Moi? est-ce que je la connais?
+
+--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Léontine, ta fille. Quand je dis:
+ta fille....
+
+D'Aucheron fit un bond.
+
+--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle est promise à Le
+Pêcheur, et que le mariage doit avoir lieu prochainement.
+
+--Un mariage, c'est facile à rompre cela, surtout quand il n'est pas
+fait. Voyons, songes-y, la chose en vaut la peine. Je mets, dans la
+corbeille de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon argent et
+d'autres bagatelles encore.
+
+D'Aucheron était ahuri. Les dollars se livraient devant ses yeux à une
+danse macabre des plus étourdissantes. C'était un tourbillon de pièces
+blanches qui sonnaient un carillon d'enfer en se heurtant dans leurs
+élans insensés. Une objection jeta du froid dans son imagination.
+
+--Les dons que tu feras à ma fille, dit-il, te reviendront avec elle. Le
+risque n'est pas fort de ton côté....
+
+--Tu n'auras toujours pas à les payer, toi, et c'est bien quelque chose,
+ce me semble.
+
+--C'est à dire que je serai gros Jean comme ci-devant.
+
+--Tu seras toujours mieux que maintenant, puisque d'un signe je puis
+décréter ta ruine....
+
+D'Aucheron courba la tête.
+
+--Je suis tombé dans un piège, pensa-t-il, cet ami-là est mon plus
+redoutable ennemi.
+
+Il dit tout haut et d'un ton indécis:
+
+--Je songerai à cela; j'y songerai.
+
+--Je songerai, moi aussi, à la demande que tu m'as faite tout à l'heure,
+riposta Vilbertin.
+
+--Voilà l'argument par excellence, pensa D'Aucheron; évidemment, je vais
+en sortir--si j'en sors--joliment déchiqueté.
+
+Puis, il dit:
+
+--Il faut toujours bien que je parle de cela à ma femme. Je prévois une
+opposition sérieuse.
+
+--Ta femme sera plus accommodante que tu ne le supposes... tu peux m'en
+croire.
+
+Il pouvait la compromettre. Une femme qui emprunte de l'argent à l'insu
+de son mari n'aime guère à rendre ses comptes. C'est ce que pensait le
+notaire Vilbertin.
+
+Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains avec une satisfaction
+évidente:
+
+--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai! Et son gros ventre
+sautait, sautait si bien que tout son coeur semblait y être descendu.
+
+D'Aucheron grommelait en marchant. Il voyait bien qu'il pouvait retirer
+quelque bénéfice du mariage de Vilbertin avec Léontine, mais il était un
+peu tard pour songer à cette union. La spéculation serait peut-être
+meilleure qu'avec monsieur Le Pêcheur. S'il avait parlé plus tôt, lui,
+le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une excellente affaire. Il
+s'était mis dans un beau pétrin avec ses emprunts inconsidérés et ses
+spéculations hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre, le fiancé
+tant adulé? Que deviendraient ses contrats avec le gouvernement et
+toutes ces intéressantes annexes qu'on appelle le tour du bâton?...
+
+Il sentait des chaleurs lui monter au visage et trouvait le vent tiède.
+Il se faisait une lutte terrible en son âme et cette lutte le fatiguait.
+Il ne pouvait pas résister au notaire, il le sentait bien, puisqu'il le
+ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il encore offrir sa fille à
+l'honorable monsieur Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser?
+Mais qu'allait dire Léontine de ce changement à vue dans les sentiments
+et les calculs de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle
+point par se révolter et par traiter comme ils le mériteraient les
+caprices de ses bons parents. Pour lui, il comprenait bien son devoir;
+il n'y avait plus à balancer....
+
+Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, nombre de ses
+connaissances qui le saluèrent. Seulement comme il mettait le pied sur
+le seuil de sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres qui
+lui firent des signes amicaux. Il était trop tard pour entrer; il dut
+subir leurs compliments.
+
+--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui dirent-ils, en lui
+tendant la main. Il n'est bruit dans la ville que du prochain mariage de
+notre collègue avec mademoiselle votre fille....
+
+--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron embarrassé; les rumeurs ne
+sont pas toujours vraies.
+
+--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient de confirmer l'heureuse
+nouvelle. Il est chanceux. Une jeune personne d'une beauté remarquable
+et d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... et puis, ce qui ne
+gâte rien, une petite part des écus du papa.
+
+Ils se mirent à rire.
+
+D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde bouillonnait au fond de
+son coeur.
+
+--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous le jure, répliqua-t-il.
+Vous savez, il faut toujours un peu consulter le goût et les sentiments
+de ces chères petites créatures... et parfois elles ont des caprices,
+toutes bonnes et toutes vertueuses qu'elles soient.
+
+--En tout cas, présentez à la future nos hommages respectueux et nos
+voeux les plus sincères pour son bonheur.
+
+--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en ouvrant la porte.
+
+--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il à la servante?
+
+--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il répondu.
+
+Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son air un peu singulier.
+
+Il entra sans préambule dans le coeur du sujet.
+
+--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine avec monsieur Le Pêcheur?
+
+--Pourquoi cette question? tu le sais bien que j'y tiens. Tu t'es donné
+bien du mal pour nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait
+pour toujours, nous élevait au-dessus des autres, et je l'ai compris, et
+Léontine a fini par le comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit
+accompli, ce mariage.
+
+--Il ne s'accomplira pas cependant.
+
+--Ce n'est pas sérieusement que tu parles?
+
+--Très sérieusement.
+
+--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton bon sens, mon mari?
+
+--Nous sommes à la merci d'un excellent ami qui joue avec nous comme le
+chat avec la souris. Il faut en passer par ses volontés.
+
+--Quel peut être ce tyran?
+
+--C'est mon ami le notaire Vilbertin.
+
+--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur Le Pêcheur? A-t-il
+songé qu'en se vengeant de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce
+n'est pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un ami cent fois
+éprouvé, non ce n'est pas possible.
+
+--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est comme cela.
+
+--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison donne-t-il?...
+
+--C'est tout simplement une substitution qu'il veut faire...
+
+--Une substitution? qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Cela veut dire que Léontine aura toujours un épouseur quand même.
+
+--Un épouseur? qui? Un autre ministre?...
+
+--Non, pas un ministre...
+
+--Un député au moins?
+
+--Pas un député, non plus...
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes rêves?
+
+Elle poussa un long soupir, puis elle demanda d'une voix inquiète:
+
+--Est-il riche, au moins?
+
+--Riche, veuf, assez jeune encore...
+
+Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, cette fois.
+
+Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique demeure, disparaître ses
+équipages, ses toilettes, toutes les délices de sa vanité. Cependant une
+ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. Si l'Indien allait
+tenir pour le ministre? Ils sont entêtés ces sauvages. Il ne voudrait
+pourtant pas troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille.
+
+Madame D'Aucheron était très agitée; elle se sentait menacée de nouveau.
+Ça ne finirait donc jamais cette alternative de quiétude et de terreur?
+Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant. C'est à cause d'elle
+qu'elle se voyait en butte à tous ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé
+coupable se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant, voilà la
+récompense. Elle avait presque envie de la haïr, cette jeune fille qui
+troublait sa sécurité et faisait sourdre des remords éteints.
+
+--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où est-il cet homme qu'il
+faut accepter à la place de l'honorable monsieur Le Pêcheur?
+
+--Tu ne le divines point? cela m'étonne.
+
+--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin.
+
+--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros, le rond, mais le riche
+notaire.....
+
+--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! Va-t-il se montrer
+généreux au moins?
+
+--Comme tous les avares qui sont mordus au coeur par l'amour. Il fera
+des folies sublimes.... Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera
+complètement.
+
+Ils firent demander Léontine. La jeune fille, qui cherchait dans la
+musique un adoucissement à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses
+doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent comme des fusées
+d'harmonie. Elle entra dans la chambre de ses parents adoptifs et
+attendit, debout, ce qu'on lui voulait.
+
+--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant, commença madame
+D'Aucheron, va te surprendre un peu, beaucoup même, mais elle ne te
+causera pas de peine, j'en suis sûre.
+
+--Parlez, mère.
+
+--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur.
+
+--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains, que vous êtes bons,
+chers parents! Que je suis heureuse.
+
+Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si bons que cela. La joie
+naïve de leur fille leur fit mal. Ils se regardèrent un moment sans rien
+dire... A la fin, comme il valait mieux en finir tout de suite,
+D'Aucheron ajouta:
+
+--Il se présente un autre parti,.... un homme riche, très riche même, et
+jeune encore. Il t'aime à la folie.... c'est un notaire.... Une
+profession très digne, le notariat. Il va te faire une corbeille de
+noces splendide..... et il m'aidera à sortir de mes embarras
+financiers..... Il vaut autant l'avouer, j'ai des embarras financiers.
+Tout le monde en a.
+
+Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Elle ne
+répondit pas.
+
+--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne te donnerais pas à un homme
+qui ne serait point honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à ce
+que tu vives en grande dame. Vilbertin est mon ami d'enfance.....
+
+--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin! Consommons vite le
+sacrifice, ô mon Dieu! car l'autre prétendant qui suivrait serait
+peut-être pire encore.
+
+Son désespoir s'armait d'ironie.
+
+--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... comme toujours, mon
+enfant? murmura madame D'Aucheron, avec l'accent de la prière....
+
+--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi donc au plus haut
+enchérisseur, répliqua Léontine en les regardant avec fierté.
+
+Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante réplique et courbèrent
+le front, à leur tour, sous le regard étincelant de la jeune fille.
+
+--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien promis, reprit
+D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il allait dire les avares--quand
+ils aiment, c'est une fureur, une folie.....
+
+--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira; répliqua Léontine, vous me
+trouverez toujours soumise.
+
+Elle songeait maintenant au secret de sa mère et cela lui donnait
+l'esprit d'abnégation. Elle se retira. Quand elle fut sortie, monsieur
+D'Aucheron dit à sa femme.
+
+--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que nous le supposions.
+
+
+
+
+ XX
+
+
+L'amour du notaire pour Léontine allait en grandissant de jour en jour.
+Les passions qui s'éveillent tard gagnent en intensité ce qu'elles ont
+perdu en durée. Il lui tardait de se jeter aux genoux de cette enfant
+pour lui demander pardon d'avoir osé l'aimer, pour la supplier d'avoir
+pitié de lui. Il serait assez éloquent pour l'attendrir. On ne résiste
+pas à un amour comme le sien. Il crut bon, toutefois, de mettre
+mademoiselle Ida Villor dans ses intérêts. Il la savait l'intime amie de
+Léontine. Il quitta donc son bureau et se rendit chez madame Villor. On
+le reçut cordialement. Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre à
+mademoiselle Ida qu'elle et sa mère lui devait un peu de reconnaissance.
+Six mois de loyer, c'était quelque chose..... Il ne demandait rien, en
+retour, si non un léger service, une parole seulement. Parler, c'est
+facile et ça ne coûte pas cher... Il faudrait voir mademoiselle Léontine
+et lui dire, sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon coeur, lui
+Vilbertin, qu'il rendrait certainement une femme heureuse..... qu'il
+était riche, avec cela pas égoïste comme il y en avait tant...... qu'il
+n'était pas sans pitié pour les pauvres; au contraire. Ida le remercia
+avec effusion de ce qu'il faisait si généreusement pour elle et sa mère,
+mais elle lui rappela que Rodolphe était son cousin à elle, presque son
+frère, et qu'elle ne pouvait pas détacher de lui la seule femme qu'il
+eut jamais aimée.... c'eût été une trahison.
+
+Le notaire, dans son aveuglement, avait oublié que Rodolphe était le
+cousin d'Ida. Il s'en revint tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait
+plus à faire des remises de loyer.... Il cherchait un moyen de se
+venger. Les âmes basses ne manient bien que cette arme: la vengeance.
+Elle est à la portée de tous les lâches.
+
+Quand il fut dans son étude il rédigea cette affiche originale:
+
+ GENS PAUVRES
+
+ Un philanthrope Vous offre un logement gratis Pour l'année
+ prochaine. Allez au No. 444 rue Richelieu.
+
+Il paya quelques centins pour faire coller cette affiche sur les murs de
+la porte St. Jean, dans l'escalier de la rue Buade, à la salle Jacques
+Cartier, et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise
+du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient et se sentaient pris de
+curiosité.
+
+Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron. Mademoiselle Léontine ne
+recevait point: elle était souffrante.
+
+Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute de feu, mais dans le
+style du parfait notaire, et la fit porter à l'objet de sa passion. Il
+demandait une réponse et se mourait en l'attendant. La réponse ne vint
+pas.... la mort non plus.
+
+Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, cette adorable créature
+dont il raffolait. Il se jeta à ses genoux. Il avait vu quelque part, au
+théâtre peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions. Il
+voulut lui embrasser les mains, il ne réussit qu'à effleurer le velours
+de sa robe. C'était déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au
+secours.
+
+--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, et sa voix rauque
+avait des pleurs de lubricité... Je suis riche et ma fortune est à vos
+pieds. Pour vous je donnerais la terre entière, si je la possédais; je
+donnerais toutes les félicités du ciel.
+
+--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui s'était tout à coup décidée
+à rire de cette étrange passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a
+rien comme le rire pour tuer l'amour.
+
+--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et je n'en voudrais pas
+d'autre, continua-t-il..... Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre
+jour, je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a poursuivi partout, la
+nuit, le jour, au travail, à la promenade, toujours, toujours! Je
+voulais vous oublier d'abord: je pensais bien que vous ne m'aimeriez
+pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. Vous en aimiez un autre! Vous étiez
+promise... Je me faisais toutes les objections. Je savais que j'étais
+fou. Et cependant c'était inutile, je ne pouvais éteindre cette flamme
+étrange. Je me délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours pas
+m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je, m'empêcher de songer à
+elle?
+
+Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau, plus riche! plus
+renommé! Mais mon amour suppléera à tout ce qui me manque; daignez, ô
+daignez m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué des maris. Vos
+moindres désirs seront pour moi des ordres; je ne vivrai que pour vous.
+Vous puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos pauvres que vous
+aimez tant! Vous leur donnerez tout ce que vous ne voudrez pas garder
+pour vous même... quel besoin aurai-je des biens et des richesses, moi,
+quand je vous posséderai? Vous serez tout mon bien, toute ma vie, toute
+ma richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous attendrir.
+
+Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui retentit dans les quatre
+coins du salon, et s'essuya le front avec son mouchoir.
+
+Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette éloquence de notaire.
+
+--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air sardonique, je vous
+pardonne.
+
+Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu tombé. Seulement il
+avait dans les paupières des éclairs de chaleur qui indiquaient un
+orage. Il acheva par où il eût dû commencer.
+
+--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je sollicitais votre main.
+
+--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux; vous menacez mes parents
+de toutes sortes de malheurs si je résiste à vos instances.
+
+--Je vous aime tant que je ne reculerai devant rien pour vous
+obtenir....
+
+--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est vous même.
+
+--C'est vous, mais parce que vous devez être à moi. N'est-ce pas
+toujours ainsi?
+
+Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre qu'elle ne pouvait pas
+décemment rompre avec l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle
+passerait pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne point se marier;
+cependant s'il fallait faire cet acte de dévoûment pour sauver ceux qui
+avaient eu soin de son enfance, elle se sentait capable de le faire.
+Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de prendre une femme
+incapable de l'aimer. Elle ne serait que sa servante dans sa maison, car
+une femme qui n'aime point son mari ne fait plus dans sa maison que le
+rôle d'une servante.
+
+Léontine venait d'échapper à une union détestable, mais ce n'était que
+pour subir une humiliation plus profonde, et pour accomplir un sacrifice
+plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc point pitié d'elle.
+Cette fois il n'y aurait plus de délai. L'épée était suspendue par un
+fil sur la tête de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et le
+fil se romprait.
+
+Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se consommer la ruine des
+D'Aucheron plutôt que son malheur à elle?... Ah! si comme elle le
+croyait, il n'y avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille de
+madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de laisser faire les événements,
+de se tenir à l'écart.... Elle avait assez souffert, déjà, pour payer
+les faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était plus cela.
+Madame D'Aucheron était sa mère.... Elle l'avait avoué à Sougraine....
+Ce ne pouvait pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge? Pour se
+débarrasser des importunités de l'Indien, peut-être. Qui sait? Oh! si
+elle savait! si elle pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux
+pieds de sa mère et de lui demander la vérité, toute la vérité, si
+affreuse qu'elle pût être. Mais quelle honte pour sa mère! Non, ce
+serait trop cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait cela.
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+La Longue chevelure s'était plu à voir mademoiselle D'Aucheron et à
+causer avec elle. Rien ne le charmait comme la fraîcheur de sa voix, la
+naïveté de son esprit, l'éclat de son oeil noir. Il gémissait avec elle
+car il avait souffert aussi lui, et ceux-là seuls savent compatir aux
+douleurs des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il avait voulu
+s'assurer qu'elle aimait toujours le jeune docteur et qu'elle n'aimerait
+jamais que lui. Alors il revint trouver l'Abénaqui. Il l'avait averti
+qu'il le reverrait bientôt.
+
+--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille n'aime pas le ministre.
+
+--Cela ne fait rien.
+
+--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune médecin.
+
+--Cela se peut bien....
+
+--Sougraine, si tu tiens à ta tête tu vas donner ta fille à celui
+qu'elle aime.
+
+La Langue muette fit un bond, regarda la Longue chevelure avec terreur
+et dit en suppliant:
+
+--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour forcer Sougraine à rompre
+une union qui va faire sa fille riche... et heureuse....
+
+--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin.
+
+--C'est que, vois-tu, le mariage est décidé. Tout est arrangé.... Le
+ministre se fâchera. On ne sait pas ce qu'il peut faire....
+
+--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne m'obéis point....
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+Le directeur de mademoiselle Léontine fit une visite au notaire
+Vilbertin. Il fut très bien accueilli. On parla politique, religion,
+instruction, entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne volonté.
+Rarement il se montrait si loquace. Il était probablement heureux; on
+est aimable envers tout le monde quand on est heureux. L'abbé lui
+demanda, en se levant pour prendre congé, s'il était vrai qu'il allait
+bientôt épouser une jeune et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie,
+n'osa pas nier.
+
+--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous apporte son amour, lui
+dit-il avec intention.
+
+Le notaire eut un soupçon et répondit froidement:
+
+--Quand on se marie c'est signe que l'on aime.
+
+L'abbé lui fit observer que malheureusement le contraire arrivait
+quelquefois et qu'alors la bénédiction divine ne descendait pas sur ces
+mariages. Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, des
+reproches.
+
+--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je suppose que vous êtes
+aimé....
+
+Et il continuait à faire une peinture redoutable des tortures de toutes
+sortes qui sont réservées à ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis.
+
+Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien qu'il disait vrai et
+c'était pour cela qu'il souffrait de l'entendre.... Peu à peu et
+graduellement le prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce
+projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son bonheur à lui, au
+nom de la paix et de la félicité de cette jeune fille qui s'immolait par
+dévouement filial...
+
+--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit froidement le notaire,
+cela vous aurait ménagé du temps, et à moi aussi.
+
+Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire. A la vérité il ne
+savait pas du tout ce qu'il écrivait. Il voulait faire comprendre à son
+visiteur qu'il ne faisait aucun cas de ses observations.
+
+--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles affiches à rédiger, je
+lui demande mille pardons et me retire, dit malicieusement l'abbé en
+sortant.
+
+Le notaire lui lança un regard foudroyant.
+
+--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils donc? est-ce qu'on va
+les déranger dans leurs douce solitude?... Ils veulent tout régenter.
+Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître et mourir sans
+eux... et surtout qu'on, peut se marier sans leur consentement. Quand
+donc aurons-nous l'esprit de nos cousins de France et surtout leur
+courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne nous excitons
+pas trop, mon petit ami, tu sais que le sang te monte au cerveau, et
+c'est dangereux. L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le temps
+de faire le plongeon. Qui peut dire après tout ce qui nous attend
+là-bas, dans cette maudite tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous
+enseignent de Dieu et de la religion, les prêtres!..... Voyons! j'ai
+trop d'esprit pour perdre mon temps à scruter ces mystères. Et puis le
+bon Dieu aura pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice.
+Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? Au bout la fin! soyons
+homme; pas de crainte chimérique, pas de courbettes. Renoncer à mon
+amour! renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille que je vois
+dans mes rêves, que je désire de toutes les ardeurs de mon âme, oh! il
+est fou!..... Il ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon coeur
+qui se reposait depuis longtemps ne s'est pas réveillé pour rien. Je le
+sens battre, je le sens brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et l'on
+veut que tout cela se refroidisse soudain, que tout cela se taise et
+meure sans retour! Allons donc! je suis plein de vie, et je veux aimer,
+et je veux jouir des délices de l'amour, et je briserai tout ceux qui me
+feront obstacle.... Je me moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard
+et d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux me plonger dans un
+océan de voluptés, je veux mourir d'ivresse!
+
+Après cette élucubration érotique le notaire se baigna le front dans
+l'eau glacée. Il avait toujours peur de l'apoplexie.
+
+L'allusion qu'avait faite en partant le jeune abbé n'avait pas, comme on
+le voit, manqué son effet.
+
+Les passants lurent cette affiche singulière qui promettait un logement
+pour rien. Plusieurs rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que
+c'était un truc de la charité. La charité fait souvent le bien comme la
+haine, le mal, en se cachant. Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu.
+On pouvait toujours voir.
+
+Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire et comprit que c'était
+une mystification. Ida devina d'où le coup partait. Rodolphe alla en
+parler à Duplessis le vieil instituteur. A chaque instant on entendait
+monter, puis frapper à la porte. On voulait voir ce logement. Il ne
+manque pas de gens qui seraient heureux d'être hébergés gratis......
+C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers. La maison
+toujours ouverte, faisait entrer le vent et le froid. On gelait. La
+malade empirait. Réellement il y avait une persécution atroce.
+
+Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait un conseil:
+
+--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes jeune, courez l'écrire.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin, rue du Palais.
+
+Rodolphe courut dans tous les coins de la ville où les malheureuses
+affiches avaient été placardées et fit la correction suggérée par le
+professeur.
+
+La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire. Ce fut une
+véritable avalanche. Le notaire ahuri donnait à tous les diables les
+malencontreux qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas écrit sur
+l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien qu'il n'avait pas mis
+cela... Au reste, il affirmait qu'il n'était pas l'auteur de cette
+annonce ridicule. Les gens venaient, venaient toujours comme en
+procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, on se pressait, on se
+bousculait pour entrer, on criait du dehors, on se réservait un petit
+coin, n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre avec son poing
+fermé, ordonnait de sortir, menaçait d'appeler la police... Jamais de sa
+vie il n'avait éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à tout le
+monde... surtout à cette famille Villor qu'il gardait par charité dans
+cette excellente maison dont il aurait pu tirer un bon profit.
+
+Il se vit dans l'obligation de fermer son étude pendant quelques jours.
+L'idée lui vint d'aller relire son placard pour voir si l'on était
+justifiable de venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction
+quand il lut: Adressez-vous au notaire Vilbertin, rue du Palais.
+
+--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin, pensa-t-il... le neveu de
+la Villor. Gredin, va! tu me le paieras.
+
+Il donna quelques sous à un gamin pour faire déchirer toutes ces
+affiches. Afin de calmer un peu son esprit irrité, il se mit à songer à
+son prochain mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve de
+volupté que lui apportait le souvenir de Léontine. Il se grisait de
+folles espérances comme d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout
+son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il aurait pu
+dépenser dans les jouissances exquises de l'amour. Comme il passait
+vis-à-vis l'école des frères, il vit quelques personnes entrer dans
+l'église du faubourg St. Jean.
+
+--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il pas mieux travailler que
+de venir pleurnicher devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait tant
+de pauvres! Les protestants prient moins et travaillent plus, aussi,
+comme ils font de l'argent!... Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est
+elle! et une étrange émotion serra sa poitrine.
+
+Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église.
+
+Les riches, les heureux de la terre sentent peu, sans doute, le besoin
+de prier. La prière, c'est la supplication, c'est l'humiliation dans la
+poussière; les malheureux seuls savent bien prier. C'est à eux aussi que
+la bonté divine se manifeste davantage.
+
+Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait un charme inconnu
+maintenant. Ce n'est pas Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel
+et impie, c'était une ivresse toute charnelle. Il s'assit dans un banc,
+en arrière de l'église, et après avoir porté des regards sceptiques sur
+les tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues dorées rangées
+autour de l'abside, sur la lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme
+une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à genoux devant l'autel
+et se mit à penser:
+
+--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon Dieu ne s'enferme pas
+comme un bijou dans une boîte dorée.....
+
+Il se disait encore:
+
+--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai pas l'intention
+d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma faute, à moi, si je n'ai point la foi.
+
+Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent par la main.
+
+--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné la vie sans ma
+permission.
+
+Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent point la vérité, se
+complaisent dans l'ignorance, et ne veulent pas être troublées dans leur
+fausse quiétude.... Elles ne savent pas que Dieu se révèle aux humbles
+et qu'il se cache aux orgueilleux. La religion du Christ étant une
+religion d'amour et d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on
+arrive à la connaître.
+
+Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se précipita à genoux et se
+cacha le visage dans ses mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui
+glissaient sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait dans
+son coeur. Quand elle passa près de lui, il la regarda furtivement.
+
+--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, j'espère qu'elle m'a vu....
+Elle va me croire dévot..... C'est une bonne idée que j'ai eue là...
+
+Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme il en approchait,
+Rodolphe débouchait de la rue Ste Marie, et les deux jeunes gens se
+donnèrent une poignée de main longue et forte qui fut comme un serrement
+de tenailles pour l'âme du notaire. Il ralentit le pas, car il ne
+voulait point être vu. Nulle situation n'est pénible comme celle d'un
+amoureux qui se trouve en présence de l'objet de son amour et d'un rival
+fortuné.
+
+Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St Raymond. Il allait emmener
+sa tante et sa cousine. Il vivraient tous trois ensemble. La tante était
+mieux; elle pouvait supporter le voyage. Léontine savait déjà le projet
+du jeune homme. Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir seule,
+abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle aimait le plus au monde,
+mais qu'elle irait les voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils
+viendraient eux aussi; ils viendraient souvent, le chemin de fer serait
+construit bientôt; ce serait facile.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+Dans le même temps Sougraine entrait chez monsieur Le Pêcheur.
+
+--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur le ministre, dit-il après
+les salutations d'usage, eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette te
+l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, et il a décidé que
+mademoiselle Léontine donnerait sa fortune et sa main au docteur
+Rodolphe.
+
+--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées, répliqua le
+ministre. Sais-tu que le métier que tu fais peut te conduire en prison.
+On appelle cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais c'est un vol.
+
+--L'Indien fait payer un grand service, voilà tout, il n'y a rien de
+blâmable en cela, monsieur le ministre.... Il aurait pu te faire épouser
+une jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans lui, c'est ton
+affaire. Je viens te déclarer que tu ne l'auras point.
+
+Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à perdre patience.
+
+L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit.
+
+--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant. Le ministre et
+l'indien ne naviguent plus dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne
+maintenant.
+
+L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y avait pas à reculer; le
+sioux aux longs cheveux n'entendait pas badinage, et il ne fallait point
+s'exposer à être livré à la justice des hommes.
+
+Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine que ses visites étaient trop
+fréquentes, cela semblait inexplicable aux gens de la maison.
+
+--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine; il a le couteau sur la
+gorge; il est reconnu....
+
+--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en pâlissant....
+
+Une peur effroyable s'emparait d'elle....
+
+--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, car celui qui sait
+notre secret le gardera bien, mais à une condition....
+
+--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition? demanda fièvreusement
+la pauvre femme.
+
+--C'est la Longue chevelure.....
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien.
+
+--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole est irrévocable.
+Mais.....
+
+--Quelle condition met-il à son silence?
+
+--Le mariage de notre fille avec le docteur Rodolphe.
+
+--Le mariage de notre fille!..... notre....
+
+Elle ne savait plus que dire, avait envie de défaire ce qu'elle avait
+fait, de jurer que Léontine n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait
+rien après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans sa
+maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... qu'on lui avait dit
+que c'était un garçon.... Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux
+voulait ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... Il
+pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, prenez-le, car
+c'est un ravisseur de jeunes filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un
+meurtrier! Il ne l'était point..... mais les apparences seraient contre
+lui... Sougraine, pour se venger crierait à son tour: Voici Elmire
+Audet, mon ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette belle dame
+qui se promène avec un magnifique attelage, chaque jour, dans les rues
+de Québec. C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur!
+
+Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé une pareille terreur. Elle se
+sentait devenir folle. Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon
+Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?....
+
+--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, courage! prudence! rien
+n'est perdu....
+
+--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la fortune que Vilbertin nous
+promettait!... Vilbertin allait épouser Léontine. Il est riche,
+Vilbertin, très riche! Il aime notre fille à la folie... il donnerait
+toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, il a juré qu'il l'aurait.
+Tout est arrangé, conclu. Léontine a consenti..... Et puis les affaires
+vont mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous abandonne nous
+sommes perdus.... Nous lui devons beaucoup à ce gros notaire que vous
+avez vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le malheureux bal!....
+Et s'il épouse notre fille, le notaire, il nous fait remise complète de
+ce que nous lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous ruine;
+il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle affreuse situation! qui donc
+nous tirera de cet horrible abîme?
+
+--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, répondit Sougraine,
+lentement, scandant chaque mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et
+toi?
+
+Madame D'Aucheron eut un frémissement. Non! elle le voyait bien, il n'y
+avait pas à lutter. Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La
+richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, mais la vie, ce sont
+des biens qui ne se paient ni ne se remplacent. La fortune perdue se
+retrouve quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!....
+
+Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait à ses oreilles comme un
+glas des morts. Cela voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus de
+vêtements magnifiques, plus de brillants équipages, plus de serviteurs!
+Ruinés, les D'Aucheron, ruinés! Comme leurs amis en feraient des gorges
+chaudes! Ce sont toujours les amis qui s'amusent le plus de nos
+infortunes. Quand ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les
+D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour. On ne se rangerait
+plus pour les laisser passer. On n'écrirait plus leur nom avec une
+apostrophe et un grand A. Et puis comment expliquerait-on leur éclat
+d'un jour suivi d'une aussi horrible obscurité?... Voilà donc comme vont
+les choses de la vie! Des songes vermeils et des réveils épouvantables,
+des coups de soleil et des bourrasques terribles.
+
+Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention de la Longue
+chevelure dans leurs affaires? N'était-ce pas un accès de folie qu'elle
+avait tout à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que tout cela se
+dissiperait tout à l'heure, comme un nuage emporté par le vent, et que
+le calme reviendrait. C'était peut-être une fantaisie de Sougraine pour
+l'effrayer. Il en était bien capable. Elle verrait le beau sioux et lui
+ferait entendre raison. Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se
+jetterait à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes d'une
+femme? Mais comment annoncer la chose à monsieur D'Aucheron? Il ne
+voudrait rien entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement
+d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant il faudrait le
+convaincre.....
+
+Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa devant une image de la
+Ste Vierge au pied de la croix, mais elle ne comprit rien à la douleur
+de cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, et ne songea
+même pas à lui demander le secours divin qui n'est jamais refusé aux
+âmes souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques entretiens,
+et ne cherchait ses consolations que dans les frivolités du monde. Le
+monde allait lui manquer et elle se trouverait seule avec elle-même: ce
+serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais à ceux qui l'invoquent, et
+c'est pourquoi les hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances
+qui cherchent un refuge dans la mort.
+
+Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de laisser Rodolphe et le
+bonheur rayonnait encore dans son coeur. Elle voulait parler de la mère
+Audet, sa grand'mère peut-être, à madame D'Aucheron, et elle éprouvait
+un serrement de coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète,
+d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant il le fallait bien.
+
+--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la bonne vieille que monsieur
+Duplessis a amenée souper ici l'autre jour?
+
+--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait tâché de se remettre un peu
+et de faire disparaître les traces de ses dernières larmes.
+
+--On vient de la renvoyer dans sa paroisse.
+
+--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise.
+
+--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller mourir avec les siens.
+
+--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se porte à merveille
+maintenant que son garçon est revenu et qu'il lui a témoigné le désir de
+ne plus se séparer d'elle.
+
+--Son garçon est revenu? oh! il est revenu? quand cela?
+
+--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la bonne vieille.
+Croiriez-vous qu'elle pleurait en nous disant adieu?.... Ces pauvres
+gens, comme ils exagèrent le bien qu'on leur fait!
+
+--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au huitième portage?
+
+--Au huitième portage? qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait lâché un mot de trop.....
+
+--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au huitième portage.... je
+ne sais pas ce que c'est.
+
+Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron était bien la fille de
+la mère Audet.... mais elle, était-elle vraiment la fille de madame
+D'Aucheron?..... Pourquoi alors l'hospice des enfants trouvés? Ah!
+pourquoi?.... sa candeur se troublait; cette question était pleine
+d'épouvantement.
+
+--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron avec des airs câlins,
+j'ai à t'annoncer une chose qui va faire battre de joie ton petit coeur.
+
+--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant.... vous le savez bien.
+
+--Ces enfants, comme ils se découragent vite! on dirait qu'ils n'ont pas
+l'avenir pour eux.... Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans
+pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de mère.... et si j'ai
+contrarié tes desseins et tes voeux c'était pour avoir la paix avec mon
+mari. Une femme doit obéir aux volontés de son époux... Cependant, après
+des réflexions profondes, j'ai compris que je devais te protéger. La
+fortune, les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute et cela rend
+la vie attrayante; mais quand il faut acheter ces divers biens au prix
+du bonheur de son enfant, une mère a raison de se dresser devant la
+volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi, mais épargne
+l'innocente créature qui nous a voué ses plus pures affections....
+
+Léontine, pendant ce préambule prétentieux, éprouvait de curieuses
+sensations: des rayons d'espoir traversaient les ténèbres de son âme
+comme des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques, le ciel
+obscur, puis des craintes, des appréhensions suivaient. Elle était
+assaillie de mille sentiments divers, mais elle eut une joie intense,
+elle poussa un cri de surprise lorsque sa mère ajouta:
+
+--Moi je désire que tu donnes ta main à celui qui possède ton coeur.
+Aimes-tu toujours monsieur Rodolphe?
+
+--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu me rends heureuse.
+
+Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle avait eu quelque
+grande douleur. Chose singulière les larmes sont la plus haute
+expression du bonheur et le rire la plus grande preuve du plus profond
+désespoir.
+
+--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame D'Aucheron, je fais un
+grand sacrifice, mais n'importe, tu seras heureuse, je ne désire rien de
+plus. Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres.... comme les pauvres
+que tu vas visiter avec tant d'amour,.... mais tu seras heureuse,
+toi..... Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas, dans ton
+humble maison, au milieu des champs... Ah! je n'ai plus d'ambition.....
+oui j'en ai une: l'ambition de faire ton bonheur.....
+
+Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa avec une
+inexprimable effusion.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+
+D'Aucheron avait dû se rendre auprès de monsieur Le Pêcheur pour lui
+déclarer que des raisons d'une extrême gravité le forçaient à décliner
+l'honneur de l'avoir pour gendre. Il en était extrêmement mortifié et ne
+s'en consolerait point. Il avait tant caressé cette espérance: avoir
+dans sa famille, dans sa maison, un homme politique, un membre du
+cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait en rompant ce mariage et ne se
+faisait point illusion.
+
+Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec une affabilité toute
+particulière, prit un air digne. Lui aussi il voyait tomber ses
+illusions. Il ne put s'empêcher de songer à l'indien. Ce maudit sauvage
+était-il donc réellement pour quelque chose dans le désagrément qui lui
+arrivait? Il faudrait éclaircir ce mystère et.... gare à lui!... il lui
+apprendrait à ne pas se mêler des affaires des autres...
+
+Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale et dissiper l'essaim de
+ses pensées noires. Il rencontra un ami qui lui dit à brûle pourpoint:
+
+--A quand ton mariage?
+
+--Va au diable avec tes questions indiscrètes! pensa-t-il.
+
+Il en rencontra un autre qui lui apprit que la belle mademoiselle
+D'Aucheron épousait le notaire Vilbertin. Un mariage d'intérêt.....
+
+Il devint blême et une sourde colère gronda dans son âme.
+
+--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-là? demanda-t-il en tremblant.
+
+L'ami ne remarqua pas son émotion et répondit.
+
+--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa fille pour sauver sa
+fortune. Il a des relations d'affaire très intimes avec le notaire.....
+
+L'Honorable monsieur Le Pêcheur continua sa promenade la tête basse,
+l'esprit très préoccupé. Il s'expliquait la volte-face exécutée si
+prestement par D'Aucheron, et se consolait en songeant que la capture
+n'eut pas été alors excessivement importante. Mais il aperçut le notaire
+qui venait avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses
+aiguillons dans le coeur.
+
+--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on me prie d'évacuer la
+place, grommela-t-il? ce n'est pas flatteur pour moi,.... un
+ministre!.... Et toi, face jaune, te voilà encore sur mon chemin,
+ajouta-t-il, en pensant à l'indien, es-tu donc mon mauvais génie?.....
+Tu viens à moi, mon mariage s'arrange; tu t'éloignes pour en aborder un
+autre, mon mariage se rompt et ma future passe dans les bras de cet
+autre.... Il y a du diable là-dessous: Es-tu sorcier?..... Il faut que
+je te déniche, mon hibou de mauvais augure!.....
+
+Ils passèrent près de lui et le saluèrent en souriant....
+
+
+
+
+ XXV
+
+
+Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus gai et l'esprit plus
+alerte que le jour où madame son épouse, pressée par Sougraine, promit
+de donner sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait vu de nouveau
+son ami Vilbertin qui s'était montré fort accommodant, généreux même.
+Les affaires allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement
+scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre qui ne serait
+peut-être plus rien demain. Ce qu'il fallait avant tout, c'était de
+l'argent. Les honneurs qui ne rapportent rien deviennent un embarras. Il
+était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la possession d'une fille
+pauvre. Elle était belle, c'est vrai, mais il n'en manque pas de belles
+filles à Québec.
+
+Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. En tenait-elle
+encore pour monsieur Le Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas
+d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne comprend pas les affaires
+comme un homme. Les combinaisons du coeur la touchent plus que les
+calculs de l'esprit.
+
+--Notre gendre agit royalement, commença D'Aucheron. Il m'a donné un
+fameux coup d'épaule.
+
+--Notre gendre? demanda ingénument madame D'Aucheron, lequel?
+
+--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, nous n'en aurons jamais qu'un
+seul... Vilbertin, le brave notaire Vilbertin.
+
+Madame D'Aucheron ne savait trop comment engager cette dernière lutte,
+la plus terrible de toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait
+tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires et sa fortune entière,
+au caprice, à l'inclination d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas
+reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque chose de plus important
+qu'une fortune et une réputation d'habileté en affaires........ quelque
+chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle ne savait que trop,
+elle, la malheureuse femme.
+
+--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément, commença-t-elle, et
+j'ai des remords, oui des remords qui me rongent le coeur.
+
+D'Aucheron craignit une révélation mortelle. Quelquefois cela arrive
+qu'une femme bourrelée de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce
+fut en tremblant qu'il demanda:
+
+--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?...
+
+--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle change à vue d'oeil, mon
+mari; la voilà pâle comme une morte....
+
+--Le mariage la ramènera, ma chère femme.
+
+--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, toujours.
+
+--Comment, pas le mariage avec le notaire Vilbertin? que veux-tu dire?
+je ne te comprends plus....
+
+--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la voir se donner ainsi
+pour nous plaire à un homme qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être
+si heureuse avec son Rodolphe?
+
+--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron, qui s'emportait....
+est-ce que tu perds la tête?
+
+--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?....
+
+--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, cette petite fille du
+hasard!... Crois-tu que nous l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite
+pour rien, ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait un peu
+fort. Tu peux en prendre ton parti, cette fois, c'est irrévocablement
+déterminé. Vilbertin la veut, il l'aura.
+
+--Tu la vends?
+
+--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde c'est pour vous conserver
+votre superbe demeure, vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux,
+vos habits magnifiques, que je la vends, comme vous dites.
+
+--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, des voitures, des
+chevaux, une superbe demeure, je n'en veux plus!....
+
+D'Aucheron fut tellement étonné de cette réplique qu'il resta muet
+pendant une minute...
+
+--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui parlez ainsi, madame?
+
+--Oui, monsieur, c'est moi.
+
+--Vous êtes folle.
+
+--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez suite à vos projets.
+
+--Rien au monde ne me fera changer d'avis...
+
+--Si je vous disais que des malheurs plus grands que ceux que vous
+redoutez tomberont sur nous si vous ne m'écoutez point....
+
+--D'Aucheron éclata de rire, cette fois.
+
+--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! est-ce que je suis un enfant
+qu'on effraie avec des menaces ridicules.
+
+--Mon mari, je t'en supplie! continua madame D'Aucheron.
+
+Elle avait une expression singulièrement touchante. Sa figure se
+transformait. Ses mains jointes se serraient convulsivement.
+
+--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il.
+
+Elle tomba à ses genoux.....
+
+--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour de toi! oui, pour
+l'amour de toi!
+
+--Mais, malheureuse, c'est ma ruine...
+
+--Nous vivrons bien quand même.... Dieu qui donne aux petits oiseaux
+leur nourriture.
+
+--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La première fois de ta vie.
+Mieux vaut tard que jamais..... Et tu crois, comme cela, que Dieu qui
+donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite qu'est-ce que
+c'est?.... fit-il en se moquant.
+
+--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à genoux, ne ris point, je suis
+horriblement malheureuse.....
+
+--Elle est folle, pensa-t-il tout haut.
+
+--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... je t'en supplie,
+écoute-moi. Tu sais bien que je t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que
+du bonheur ensemble, continuons à vivre heureux. Pour cela nous n'avons
+besoin que d'une chose: la santé, la santé pour travailler. Je
+travaillerai tant que tu voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le
+travail ne me coûte pas; non il ne me coûte pas. Tu sais bien que je ne
+suis pas une paresseuse.... C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais
+c'était quand je croyais pouvoir me donner ces mille choses de la
+vanité, sans te gêner dans tes spéculations.....
+
+--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais cet argent que tu
+dépensais si bien....
+
+--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le savais bien; mais je me
+disais: il est habile mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un
+coup de dé....
+
+--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai tiré et j'ai gagné....
+C'est le mariage de Léontine avec Vilbertin. Entends-tu?....
+
+--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne peut se faire,
+cria-t-elle en se tordant les bras... s'il se fait, je disparaîtrai; tu
+me reverras jamais...
+
+D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner qu'il y avait là
+quelque chose d'extraordinaire....
+
+--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me cache un secret.
+
+Puis il ajouta tout haut:
+
+--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de la position que tu
+viens de prendre à l'égard de Léontine et de Vilbertin....
+
+--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... je l'aime trop pour
+supporter plus longtemps cette pensée.... et je sens en moi l'idée d'un
+grand devoir à remplir.
+
+--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et il sortit, la laissant
+seule à genoux sur le parquet.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+
+Ce fut un beau moment pour Rodolphe que celui où, des lèvres mêmes de
+Léontine, il apprit que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir
+leur était encore permis. Ils renouèrent le fil brisé de leurs doux
+projets, refirent leur retraite paisible et chaste avec les oiseaux
+chanteurs et les arbres fleuris, s'abandonnèrent à toutes les délices
+nouvelles qui reviennent en foule, comme un essaim de bourdonnantes
+abeilles, au coeur qui se reprend à croire et à espérer, après un deuil
+qui devait être éternel.
+
+Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa paroisse d'adoption. Le
+village où l'on demeure, c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus
+que tous les autres, comme on aime plus que tous les autres, aussi, le
+pays où l'on est né.
+
+Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine.
+
+Vilbertin s'était souvent informé de la santé de madame Villor, et quand
+il apprit son départ pour St. Raymond, il en témoigna beaucoup de
+plaisir, disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air pur des
+champs ne manquerait pas d'avoir sur elle un effet merveilleux. Il loua
+son logement aussitôt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait
+bien la sottise qu'il avait faite dans un moment d'erreur. Il avait mal
+calculé. Le secours n'était pas venu de ce côté-là. Enfin tout allait
+pour le mieux maintenant.
+
+Il était assis, les jambes allongées, les bras derrière la tête,
+repassant, avec un raffinement de satisfaction, les derniers incidents
+de sa vie, et surtout les dernières phases si nouvelles et si pleines
+d'agréables surprises..... Il fumait un cigare, et des meilleurs..... Il
+faisait des folies tant il était heureux. Il regardait la fumée bleue
+qui montait en orbes odorantes vers le plafond noirci par le temps et la
+poussière, et pensait:
+
+--Il y a des hommes dont les espérances s'envolent et se dissipent comme
+cette ondoyante fumée. Je les plains. Des maladroits, des malchanceux,
+des sots, des gens nés sous une mauvaise étoile!... Elle brille mon
+étoile, à moi.... Elle vaut l'étoile des mages.
+
+Un coup fut frappé à la porte.
+
+--Allons quel malvenu me dérange ainsi dans mes rêveries?
+
+Il eut envie de ne pas répondre. On frappa de nouveau. Il opéra un
+demi-tour et se trouva convenablement placé devant son écritoire, tel
+que doit être un notaire sérieux, et cria:
+
+--Entrez!
+
+Sougraine parut.
+
+--On ne te dérange pas trop, j'espère, monsieur le notaire? fit-il en
+saluant.
+
+--Non, non, répondit Vilbertin, qui pensait tout le contraire.
+
+C'est la coutume, on ment pour ne pas être impoli.
+
+--L'indien vient pour une affaire sérieuse, qui concerne monsieur le
+notaire.
+
+--Alors explique-toi.
+
+--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?
+
+--De quel droit me poses-tu ces questions?
+
+--La chose n'est pas inutile...
+
+--Je n'ai pas de temps à perdre, mon ami, va droit au but et sois
+convenable.
+
+--L'indien sait ce qu'il fait, il est prêt à se retirer, mais tu aurais
+lieu de te repentir de ton impatience.
+
+--Que me veux-tu?
+
+--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?
+
+--Eh bien! oui. Après?
+
+--Tu espères l'épouser?
+
+--Oui!
+
+--Tu ne l'épouseras pas.
+
+--Le notaire éclata de rire.
+
+--Est-ce toi, prophète de malheur, qui m'empêcheras de l'épouser?
+
+--C'est un homme plus fort que nous deux.
+
+--Qui?
+
+--La Longue chevelure.
+
+--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert de diamants que j'ai
+vu au bal de madame D'Aucheron?
+
+--Celui-là même.
+
+-Mais comment cet étranger peut-il disposer de la main de mademoiselle
+D'Aucheron?
+
+--La Langue muette ne peut pas répondre à cette question, mais il
+affirme que tant que la Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin
+n'épousera point mademoiselle D'Aucheron. C'est le docteur Rodolphe qui
+aura la jeune beauté que ton coeur désire.
+
+La jalousie brûla comme un fer rouge le coeur voluptueux du notaire et
+un éclat sinistre fit étinceler ses yeux.
+
+--Le diable m'emportera, s'écria-t-il, avant qu'un autre possède cette
+femme qui m'est promise.
+
+--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-être, mais, à coup sûr, tu
+ne l'auras point.....
+
+--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce drôle-là, va s'immiscer
+plus longtemps dans mes affaires. Il va voir ce que peut un homme que
+l'amour influence et que le sentiment de la conservation dirige.... Mais
+si tu me trompes, toi, tu me le paieras cher.....O mes rêves d'or!
+fit-il en soupirant, en aparté, ô mes suaves espérances! ô mes divines
+amours!
+
+Il faisait le fanfaron, mais il était effrayé. Peu accoutumé à la lutte,
+il s'irritait d'être forcé de descendre dans l'arène. Sa défense à lui,
+comme ses moyens d'attaque, c'était l'argent. Son coeur saignait un peu
+sans doute quand il fallait déposer en holocauste, sur l'autel de
+quelque dieu puissant, d'adorables pièces d'or; mais le sacrifice
+n'était jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances faisaient
+oublier les déchirements qu'elles avaient coûtés. Ce riche sioux se
+moquerait sans doute des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait
+pas songer à le vaincre avec cette arme pourtant triomphante.
+
+--Que faut-il donc faire? demanda-t-il à Sougraine.
+
+--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve quelque chose, lui,
+l'indien sera bien aise et il agira.
+
+--Il faut que je voie la famille D'Aucheron d'abord. J'aimerais aussi à
+rencontrer le siou. Peut-être, après tout, qu'il n'est pas si redoutable
+que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en a déjà vu d'autres!....
+
+Comme il se laissait emporter agréablement par ses pensées de
+forfanterie, la Longue chevelure, après avoir frappé à la porte, entra
+marchant d'un pas majestueux, les cheveux sur le cou, revêtu d'un riche
+capot de loutre.
+
+--M. Vilbertin? fit-il.
+
+--C'est moi, monsieur, répondit le notaire, dont les pensées vaniteuses
+s'envolèrent comme des flocons de neige sous la bourrasque....
+
+La Longue chevelure salua aussi la Langue muette.
+
+--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que la Langue muette ne le
+trompait pas, et que la Longue chevelure est un ami bien dangereux....
+pour nous deux....
+
+Le notaire approcha un siège et pria le sioux de s'asseoir. Il était
+devenu d'une exquise politesse, le notaire.
+
+--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance, dit-il, avec
+le chef distingué qui nous a tant émerveillé l'autre soir, chez monsieur
+D'Aucheron.
+
+--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous dire qu'une jeune
+fille à laquelle je porte beaucoup d'intérêt, désire épouser un homme
+qu'elle aime, comme la fleur du nénuphar aime le soleil qui baigne sa
+corolle. Cette jeune fille vous la connaissez, c'est mademoiselle
+D'Aucheron..... Vous la recherchez vous-même, je le sais, comme le
+chasseur altéré recherche la fontaine d'eau vive. Elle vous estime et
+vous respecte sans doute, mais elle ne vous aime point. Je vous supplie
+d'être généreux et de l'oublier, comme le voyageur oublie l'ombre où il
+s'est reposé.
+
+--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me parliez de la sorte.
+Etes-vous envoyé par mademoiselle D'Aucheron ou par quelqu'un de sa
+famille?
+
+--Je ne suis l'envoyé de personne et je n'obéis qu'à un sentiment de
+compassion et d'humanité.
+
+--Alors permettez-moi de vous dire que je suis à un âge où l'on agit
+d'ordinaire après des réflexions suffisantes.
+
+--Vous êtes à un âge où l'on fait des folies, parce que l'on en fait
+toujours, et toujours en se croyant sage.
+
+--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes Rocheuses, vous
+admettrez sans peine que vous jouez un rôle un peu singulier. Nous ne
+sommes plus au moyen âge, et c'est en vain que vous voudriez imiter les
+galants chevaliers qui galopaient, allant de château en château pour
+défendre les belles châtelaines et s'en faire aimer.
+
+--Je ne suis qu'un père malheureux qui cherche depuis plus de vingt
+neiges son enfant perdue. J'ai rencontré par hasard une jeune fille
+remplie de charmes et de vertus. Elle est douce comme la gazelle. Un
+malheur la menace comme la serre de l'épervier menace la fauvette, et je
+m'efforce de la protéger.
+
+--Vous êtes vraiment généreux; elle vous devra de la reconnaissance....
+Mais laissez faire ce que vous ne pouvez empêcher.
+
+--J'empêcherai ce que je ne dois pas laisser faire, répondit la Longue
+chevelure avec fermeté, puis il sortit.
+
+Quand il fut dehors le notaire dit à Sougraine:
+
+--Est-ce un complot?
+
+--Ce n'est pas un complot, répondit Sougraine, et l'indien donnerait
+beaucoup pour voir cet homme loin.... bien loin....
+
+--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin, cela ne me regarde
+pas; arrangez-vous ensemble, moi je tiens à mon mariage.
+
+Il se remettait à peine de son émotion que madame D'Aucheron, survint à
+son tour. Elle était plus pâle que d'habitude et l'on voyait, à ses yeux
+rougis, qu'elle avait beaucoup pleuré. Le notaire la fit entrer dans son
+bureau particulier, s'excusa auprès de l'indien et s'enferma avec elle.
+
+--Mon cher notaire, commença-t-elle--et sa main droite cherchait à
+comprimer les battements de son coeur--mon cher notaire, il faut
+renoncer à notre projet, notre doux projet....! Une force majeure....
+quelque chose d'inexplicable et de terrible est survenu qui nous force à
+retirer notre parole.... Léontine ne peut point vous épouser. Mon cher
+notaire, soyez indulgent: soyez bon comme toujours! Ce n'est point notre
+faute à nous, non, je vous l'assure....
+
+Le notaire l'écoutait tout ébahi.
+
+--Quel est ce mystère? dit-il à la fin.... Ma tête s'égare.... je
+deviens fou, ma foi! c'est à devenir fou... l'Abénaqui arrive et me dit:
+Vous ne vous marierez point. Le sioux le suit et me conjugue le même
+verbe. Vous survenez et c'est encore la même chanson... Vous me direz
+toujours bien pourquoi je n'épouserai votre fille, et pourquoi, dans ce
+cas-là, je ne vous ruinerais point, et ne vous jetterais point sur le
+pavé.
+
+Il était en fureur, le notaire, et ne pesait plus ses paroles....
+
+--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous ainsi? ce n'est pas notre
+faute, je vous l'ai dit; nous sommes sous un talon de fer....
+
+--Et mon talon à moi, croyez vous que vous ne le trouverez pas dur?
+
+--Ce ne sera toujours que la ruine, répondit madame D'Aucheron, d'un air
+résigné....
+
+--Que la ruine! comme vous en prenez votre parti, remarqua le notaire de
+plus en plus stupéfait..., l'autre chose qui vous menace est donc bien
+redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il avec ironie.
+
+Pendant que le notaire et madame D'Aucheron échangeaient ainsi des
+prières contre des imprécations, des supplications contre des moqueries,
+un monsieur entra dans l'étude.
+
+--Le notaire est-il engagé? demanda-t-il à l'Indien.
+
+--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre, là....
+
+Et il montrait du doigt la porte du petit bureau.
+
+--Ne le dérangeons pas, alors, fit le survenant.
+
+L'abénaqui pensait à part lui:
+
+--Ça va être drôle tout à l'heure.
+
+Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent bien longues à celui qui
+attendait, la porte du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut. Elle
+était bouleversée et ses yeux avaient quelque chose de vague, de hagard
+à faire peur.
+
+--Vous ici madame? fit le dernier arrivé.
+
+C'était monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un pas en arrière et ne
+répondit rien.
+
+--Vous avez voulu prendre les devants, madame, continua D'Aucheron, mais
+vous n'arriverez pas plus vite pour cela.... Elle vous a supplié, sans
+doute, de renoncer à la main de notre fille? demanda-t-il, en
+s'adressant au notaire, n'allez pas l'écouter: elle divague.
+
+Le notaire poussa un soupir de soulagement comme un homme qui revient du
+fond de l'eau. L'abénaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler
+Léontine sa fille.
+
+--Il me semblait, répondit Vilbertin que tu ne pouvais pas renoncer aux
+immenses avantages que t'assure mon mariage.
+
+--Jamais! répliqua fermement D'Aucheron. Est-ce que je me ruinerais pour
+les caprices d'une femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le
+veux.... Mais j'oublie que nous sommes en présence d'un étranger,
+remarqua-t-il en faisant allusion à Sougraine, passons donc de l'autre
+côté; nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette affaire....
+
+--Il paraît, répondit Vilbertin, que cet indien n'est pas de trop. Il
+est du complot; le siou aussi. Ils sont venus ici avant madame
+D'Aucheron pour me sommer, s'il vous plaît, rien que cela! de renoncer à
+mademoiselle Léontine.... Dis-moi donc ce qu'ils ont à voir, ces
+individus-là, dans nos projets.... Y comprends-tu quelque chose?
+
+--Ces deux étrangers, ces deux sauvages sont venus te dire de renoncer à
+la main de ma fille?
+
+--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer....
+
+--Quelle insolence! quelle....
+
+--Ce n'est pas cela, fit l'abénaqui, d'une voix étrangement douce, c'est
+la nécessité.... une affreuse nécessité....
+
+--Allez donc vous promener, avec vos nécessités, cria D'Aucheron qui
+s'emportait...
+
+--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur de ton nom, et plus
+que cela encore, continua l'abénaqui.
+
+--Tu mens.
+
+--L'indien dit la vérité.... Tout cela pourrait s'arranger pourtant, oui
+tout cela pourrait s'arranger, et le mariage de monsieur Vilbertin
+aurait lieu comme vous le désirez tous, si un homme s'éloignait.
+
+--Comment cela? quel est cet homme? demanda D'Aucheron.
+
+--C'est la Longue chevelure, répondit l'abénaqui. Il nous tient tous
+sous son pied, et il nous peut tous écraser comme des vers de terre.
+
+--Quant à moi, continua D'Aucheron, je ne vois pas ce qu'il peut me
+faire....
+
+--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va!
+
+--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire, tout s'arrangerait? Il
+n'y aurait plus d'obstacles à mon mariage?.... La paix de tout le monde
+serait respectée?
+
+--Oui! s'écrièrent à la fois Sougraine et madame D'Aucheron.
+
+--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron, qu'un homme qui ne
+nous connaît que depuis quelques jours, qui a passé toute sa vie loin de
+nous, qui est parfaitement étranger à nos relations et à nos projets,
+devienne tout à coup l'arbitre de nos destinées, nous oblige à faire ce
+que nous ne voulons pas, et à nous désister de ce que nous voudrions
+faire. Parlez donc, vous autres qui connaissez ses motifs et qui vous
+montrez les esclaves de ses volontés, parlez donc! Quand on saura ce
+qu'il est, ce qu'il médite, ce qu'il ose on pourra déjouer ses desseins.
+Rencontrons-le face à face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore
+une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons rien à cacher dans notre
+existence. Aurions-nous quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet
+étranger, qui feuilletterait le livre de notre vie? Vous a-t-il achetés
+avec ses diamants? Quel intérêt a-t-il à empêcher le mariage de Léontine
+avec M. Vilbertin?...
+
+Madame D'Aucheron écoutait la tête basse, l'abénaqui paraissait
+distrait. Il cherchait à oublier le danger dont il était menacé.
+
+La position que prenait D'Aucheron n'avait rien de bien rassurant pour
+lui.
+
+--Voilà du singulier, ajouta D'Aucheron. Il faudra toujours bien que
+j'aille au fond de ce mystère.
+
+Il regardait sa femme avec une certaine cruauté. Elle vit bien qu'il
+était résolu de découvrir le secret qu'elle cachait avec tant de soin.
+
+--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle.... Je n'aurais
+plus rien à craindre.
+
+
+
+
+ XXVII
+
+
+Les élections générales approchaient. On entendait une rumeur sourde et
+profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait
+dans l'ombre des armes qui promettaient d'être mortelles. Chaque parti
+faisait la revue de ses forces et préparait les machines qui devaient
+détruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une
+politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main
+de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le
+bottier et le regrattier, libres et indépendants électeurs, dont le vote
+pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le
+laitier, tous gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent besoin
+de plus petit que soi....
+
+L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus
+populaciers, c'était M. Le Pêcheur. Il entendait bien se faire réélire
+et garder encore son portefeuille si doux à porter. Il allait de maison
+en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se
+disait à part soi:
+
+--L'on verra. Le scrutin a été donné pour cacher son vote, on s'en
+servira, du scrutin....
+
+L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employé qu'il avait
+destitué par économie et remplacé par galanterie. Le peuple est
+naturellement sensible, honnête, compatissant. Les actes tyranniques ou
+injustes le révoltent. Il protège les victimes et flagelle les
+bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Préchon, la victime.
+D'autant plus que Préchon avait des capacités, n'était pas sot du tout
+et se montrait bon chrétien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses
+temporelles d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus souvent
+qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans
+un mouvement de colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui,
+il ne tenait plus à se servir de cela pour discréditer son adversaire.
+Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre
+siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet homme. Qu'il sorte
+d'un palais ou d'une chaumière, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou
+du crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu
+lui-même le juge. L'humanité, longtemps aveugle ou lâchement avilie,
+avait oublié ce suprême jugement du Créateur et se prosternait souvent
+devant un homme ignare ou méchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de
+ses aïeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et
+rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de
+vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une
+lumière plus pure éclaire les hommes, un sentiment plus juste les anime,
+un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et
+dangereux de l'égalité qui passe sur la terre pour raser les têtes qui
+s'élèvent... c'est la colère de Jésus qui maudit et jette au feu les
+arbres qui ne portent point de fruits.
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+
+ LES ASSISES CRIMINELLES
+
+
+
+
+ I
+
+
+La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque
+hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des
+Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le fusil à l'épaule,
+l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des têtes
+effarées. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant,
+et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La
+glace, sous son éblouissant et incorruptible manteau, tient dans une
+impuissance absolue toutes les souillures du sol.
+
+Aux reflets du soleil les cristaux de la neige étincellent comme une
+poussière de diamants, et sur les plaines d'une blancheur éclatante se
+déroule sans fin l'azur foncé d'un ciel pur...
+
+Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans
+une carriole mollement rembourrée. D'autres suivaient. C'étaient
+Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture
+remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortège. Ceux qui
+connaissaient la coutume du notaire et son goût pour la chasse n'eurent
+pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos
+montagnes pittoresques.
+
+Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, traversa St. Sauveur
+et suivit le chemin de la petite rivière. Il passa par Lorette, St.
+Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, laissa
+derrière lui Ste Catherine, atteignit et dépassa St. Raymond, au fond de
+sa charmante vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne....
+
+La dernière habitation disparut derrière un coteau de neige, au bout des
+terrains à demi-défrichés, et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt
+sombre, infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons
+se succèdent toujours, toujours jusqu'aux défrichements du lac St. Jean
+et, par de là, jusqu'à la mer de glace. Les grands sapins, les pruches,
+les épinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs
+flocons, ressemblaient à ces vieux rois du nord que nous montrent les
+légendes scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux sombres
+garnis d'hermine, et couronnés de chevelures d'argent. Les chasseurs
+marchaient à la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une
+empreinte qu'on eût dit produite par le pied d'un animal énorme ou le
+sillage d'un vaisseau dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la
+marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus.
+La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis
+les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain,
+Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage
+sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on
+dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins,
+sur lesquels on étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après
+avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on s'endormait profondément.
+
+On découvrit après quelques jours un superbe _ravage_, et l'on but à la
+santé de l'animal complaisant dont la piste allait être un guide sûr. La
+marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pût apercevoir un
+superbe caribou.
+
+Il était couché sous un magnifique sapin, et s'amusait à mordre les
+petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de
+lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tête.
+Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva
+tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient
+presque à portée du fusil. Alors, rapide comme l'éclair, rejetant, son
+panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des
+arbres, il s'élança à travers les couches mouvantes de la neige. Une
+poursuite acharnée et sans trêve commença. La Longue chevelure, avait
+pris les devants. C'était lui, au reste, qui devait tirer le premier.
+Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi.
+Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord ses ennemis, mais la
+fatigue le gagna peu à peu dans cette course sans merci, sur ces neiges
+molles et profondes....
+
+Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières qu'il laissait
+maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par
+instant pour reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se sentaient
+gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait
+leur courage. Tout à coup deux détonations retentirent; elles furent
+suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, réveillée un instant
+comme en sursaut, retomba dans son morne silence.
+
+Le caribou était tombé, mais non loin de lui, quelques pas en arrière,
+celui qui l'avait blessé gisait aussi grièvement atteint.
+
+Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant des cris de joie; mais
+à la vue de la Longue chevelure affaissé sur la neige et couvert de
+sang, leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations.
+
+--Comment cet accident est-il arrivé demanda l'un des chasseurs?
+
+--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment,
+par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites
+branches.... Tu sais.
+
+--On n'est jamais assez prudent à la chasse, reprit, en forme de maxime,
+le gros notaire qui arrivait tout essoufflé.
+
+Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux.
+
+La balle était entrée en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le
+siou, malgré la douleur que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait
+pas perdu connaissance. On le coucha bien enveloppé dans de chaudes
+couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre
+épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la _traîne_ aux
+provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus
+prochaines habitations.
+
+Le caribou gisait à quelques pas plus loin. Quand les chasseurs
+l'entourèrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tête retomba
+sur la neige ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent sur eux
+pleins de larmes. Qui peut deviner à quoi songe la bête, au moment où
+elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa
+douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage.
+L'homme, parfois, domine par la force de sa volonté, les souffrances qui
+le tuent. Sa pensée l'emporte dans une région supérieure. L'esprit
+impose silence à la matière.
+
+Le retour fut long et pénible. Sur une _traîne_, la Longue chevelure,
+sur l'autre le caribou. Et les hommes peinaient à tirer parmi les
+broussailles, à travers les arbres de ces régions désertes, par dessus
+les montagnes, ou à travers les vallons les deux longues _traînes
+sauvages_.
+
+On laissa le malade à St. Raymond, dans la première maison que l'on
+trouva. Puis on fit avertir le médecin qui accourut aussitôt. Le
+médecin, c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté pour qu'on
+transportât le blessé à Québec, sous prétexte qu'il y serait mieux
+soigné, mais les autres furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus
+long voyage et que ce serait très imprudent de l'exposer à de nouvelles
+fatigues. Le notaire céda. Il supplia Rodolphe de lui envoyer des
+nouvelles chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin, le
+bon notaire, de ce qu'un pareil accident fût arrivé dans une partie de
+plaisir commencée sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien que
+jamais il ne retournerait à la chasse. Cela lui faisait prendre en
+aversion l'amusement le plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut
+y songer, c'est d'un grand prix.
+
+
+
+
+ II
+
+
+La partie de chasse avait été organisée par le notaire et Sougraine.
+
+Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y vit qu'un agréable
+délassement. Il avait été entendu qu'il aurait l'honneur de tirer le
+premier. Il passerait devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui
+pourrait arriver ensuite.
+
+Madame D'Aucheron fut mise au courant de ces petits arrangements, bien
+inoffensifs en apparence, et elle trouva que le notaire et Sougraine ne
+manquaient pas d'imagination. Elle attendait avec une impatience fébrile
+le retour de ses amis. Comme elle semblait préoccupée plus que de
+raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse, lui parlait de sa
+félicité prochaine, pour la distraire un peu. Mais moins attendrie que
+les jours précédents, cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas trop
+compter sur les promesses du bonheur; qu'il n'y avait rien de changeant
+comme la fortune; que souvent la félicité nous échappait au moment où
+l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles jetaient du froid sur
+l'enthousiasme de la jeune fille et faisaient renaître de vagues
+craintes un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du brouillard
+glacé qui s'abat sur le frissonnement amoureux des fleurs de la prairie,
+le soir d'une chaude journée.
+
+Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida Villor. Elle en dévora les
+pages charmantes. Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant
+d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher Rodolphe!... Comme il
+t'aime! disait-elle, et comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon,
+va! Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle.... On vient de
+loin le chercher. Notre humble demeure, près de l'église, s'ouvre à
+chaque instant du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, mais cela
+chasse l'ennuie.
+
+Madame Villor allait mieux. Le voyage ne l'avait pas trop fatiguée. Elle
+articulait quelques mots maintenant. Quand le printemps serait revenu
+avec ses brises chargées de parfums, ses chaudes buées, son éclatant
+soleil, ses chants d'oiseaux, les murmures des feuilles, les
+tressaillements nouveaux des champs et des forêts à leur réveil, elle
+aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait et renaîtrait à la vie. Une
+bonne, une grande nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut que je
+fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il ne me fallait pour cela
+négliger un peu, beaucoup même, ma bonne mère et mon cher cousin. On
+m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me déranger. Une petite
+promenade seulement. J'ai bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu
+me verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille à la ville. Tu
+reviendras avec moi, c'est Rodolphe qui le veut.
+
+Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle D'Aucheron.
+Elle ferait bien de se livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si
+j'étais là je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière aussi
+intéressante pour soi-même qu'utile pour les autres.
+
+Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver son amie, et de
+partir avec elle sans doute, on vint lui dire qu'une jeune personne
+l'attendait au salon. Elle accourut.
+
+--Ida!
+
+--Léontine!
+
+Les deux noms retentirent à la fois et les deux amies s'embrassèrent
+dans une douce étreinte.
+
+--J'achevais de lire ta lettre, dit Léontine; un peu plus et tu la
+précédais.....
+
+--Nous n'avons pas le service de la malle tous les jours, vois-tu,
+là-bas, dans nos forêts.....
+
+--Non, mais vous avez la paix, le calme, le bonheur..... n'est-ce pas?
+
+--Tous les jours, ma bonne Léontine.... Viens voir cela.
+
+Mademoiselle Villor fit une bonne provision de livres de classe, alla
+prendre conseil du Surintendant de l'Instruction publique, et se remit
+en route pour St. Raymond. Léontine l'accompagnait.
+
+Madame D'Aucheron, qui ne détestait pas d'être seule, vu la disposition
+d'esprit où elle se trouvait et l'attente des nouvelles qui devaient
+venir, ne fit aucune objection à son départ.
+
+Quand la voiture qui les emmenait fut sur le monticule qui domine le
+village, Ida chercha des yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du
+doigt à Léontine.
+
+--Là-bas, par de là l'église, sous les grands pins noirs..... Vois-tu?
+
+Léontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses regards. On descendit
+la côte escarpée et on traversa le village au grand trot du cheval. Une
+voisine que mademoiselle Ida avait laissée avec sa mère vint ouvrir en
+souriant.
+
+--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle Clémence, observa
+l'amie de Léontine.
+
+Clémence, c'était la voisine, une vieille fille qui n'avait jamais aimé
+que les chats et jamais raconté que des nouvelles vraies.
+
+--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais ça ne va pas bien partout.
+
+--Non? qu'y a-t-il donc?....
+
+--Entrez toujours; déshabillez-vous, mesdemoiselles, vous devez être
+fatiguées, vous devez avoir froid; on vous contera tout cela.
+
+Elle n'était pas pressée de dire la nouvelle parce qu'elle ne craignait
+pas d'être devancée par d'autres. Elle était seule avec la malade. Elle
+l'eût racontée à la porte, au risque de contracter une fluxion de
+poitrine, s'il se fût trouvé quelqu'un dans la maison pour lui faire
+concurrence.
+
+Les jeunes filles embrassèrent la malade.
+
+--Où est Rodolphe? demanda Ida.
+
+A ce nom un doux tressaillement agita Léontine et une vive rougeur parut
+sur ses joues encore froides des baisers du vent.
+
+--Voilà la nouvelle, s'écria Clémence; chaque chose arrive en son temps.
+On est venu le quérir il y a dix minutes, à bride abattue, pour un
+sauvage qui s'est fait tuer à la chasse.....
+
+Léontine pâlit tout à coup; une angoisse inexplicable l'oppressait.
+
+--Quand je dis: tuer, reprit Clémence, ce n'est pas tout à fait exact;
+mais blessé gravement.
+
+--Quel est le nom de ce sauvage? demanda mademoiselle Ida.
+
+--Un drôle de nom, répondit Clémence qui ne se hâtait plus.
+
+--Encore, quel est-il? insista Léontine, qui faisait un effort pour se
+remettre.
+
+--La chevelure longue, je crois, ou quelque chose comme ça....
+
+--La Longue chevelure! s'écria Léontine.... est-il possible? mon
+Dieu!...
+
+--C'est cela, la Longue chevelure!.........
+
+Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda la voisine.
+
+--Depuis peu de temps seulement, mais je l'estime beaucoup.... Il est si
+bon.... Si tu veux, Ida, nous irons le voir?
+
+--Nous le ferons transporter ici, Léontine, et nous le sauverons si
+c'est possible....
+
+Les jeunes filles attendirent avec une grande impatience le retour du
+médecin. Il ne revint que le soir. Elles veillaient en causant près du
+poêle où la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval qui ramenait
+Rodolphe s'arrêta devant la porte, couvert de frimas et secouant sa
+longue crinière et ses grelots au son argentin, elles coururent ouvrir.
+
+Il y eut un moment d'égoïste bonheur: le blessé fut oublié pendant une
+minute. Que ceux qui n'ont pas aimé jettent la première pierre.....
+
+Après les premiers épanchements on parla du malheureux siou.
+
+--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai mandé un médecin de la
+ville en consultation... Il n'y a cependant point de parties
+essentielles de lésées, car la mort serait déjà survenue... Il y a les
+complications à redouter... les inflammations.
+
+--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions l'avoir ici pour le
+soigner, Léontine et moi.
+
+--S'il est possible de l'amener, nous le ferons de grand coeur. Je tiens
+à l'avoir sous mes yeux, afin de suivre mieux les phases du mal.
+
+Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident était arrivé. Il n'y avait
+rien de bien surprenant en cela. Les accidents de chasse sont si
+fréquents.
+
+Cependant une pensée amère, atroce peut-être, entrait dans l'esprit de
+Léontine. Elle voulait s'en débarrasser, la chasser comme un mauvais
+rêve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours, comme l'onde que
+l'on repousse avec un aviron.
+
+
+
+
+ III
+
+
+Les chasseurs, Vilbertin en tête, rentrèrent dans la ville, avec le
+caribou qu'ils avaient tué, étendu sur un traîneau. La nouvelle de
+l'accident se répandit vite. Ce fut toute une journée le sujet de la
+conversation.
+
+--Il me semblait, disait le notaire, que je ne pouvais pas être toujours
+heureux à la chasse; j'avais comme un pressentiment de ce qui devait
+arriver, et je crois que je ne serais point parti, si les autres ne
+m'avaient entraîné...
+
+Il disait encore:
+
+--Un accident est vite arrivé. Nous venions d'apercevoir le caribou. Ce
+fut un cri général. Le sioux prit les devants, l'Abénaqui suivait en
+imprimant à sa carabine un mouvement de va-et-vient dangereux. Je le
+voyais bien et j'allais lui dire de faire attention. Tout à coup. Vlan!
+Vlan! deux détonations. Une branche probablement avait fait partir la
+gâchette... C'est dommage, la chasse promettait, et c'est si plaisant de
+courir les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien que je n'y
+retournerai plus... Après un malheur comme celui-là... Si le pauvre
+diable pouvait en revenir!
+
+Le soir il y eut réunion des chasseurs chez D'Aucheron. On parla
+beaucoup de l'accident. Madame D'Aucheron demanda discrètement au
+notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint. Il répondit de même
+que les apparences le faisaient croire. La malheureuse reprenait, comme
+malgré elle, ses rêves de vanité, d'ambition de richesses, de luxe....
+et sa fille redevenait une chose à exploiter......
+
+La Longue chevelure fut amené chez le docteur Rodolphe. Il éprouva
+d'abord un mieux sensible puis une rechute. Une fièvre brûlante s'empara
+de lui. Il eut le délire.
+
+Léontine se tenait à son chevet, et quand Ida revenait de sa classe,
+elle remplaçait son amie pour lui permettre de se reposer un peu. Le
+soir, elles veillaient toutes deux avec un dévouement d'enfants pour un
+père bien-aimé. Tour à tour, avec des linges imbibés d'eau froide, elles
+lavaient le front et la tête du malade; elles mettaient de la glace sur
+ses lèvres enflammées par la fièvre. Puis elles priaient avec une
+ardente ferveur. Rien n'était touchant comme de voir ces deux anges de
+la terre disputer à la mort sa victime. Parfois la mort vaincue
+s'éloignait et l'espérance rentrait dans l'âme des jeunes filles. Le
+médecin luttait aussi de toutes les forces de son énergie, de toutes
+les ressources de la science..... La lutte était étrange et belle.
+
+Là-bas, dans la ville, trois êtres misérables se cherchaient comme les
+ombres cherchent les ombres, sans bruit, sans amour, sans charité, pour
+se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils prenaient un suprême
+intérêt à la lutte qui se livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire,
+ils l'avaient essayé. Ils n'avaient plus qu'à suivre d'un oeil inquiet
+les péripéties du combat. Les voeux qu'ils formaient n'étaient point
+pour le triomphe des anges et du jeune médecin, mais pour le triomphe de
+la mort. Elle tardait bien cette mort pourtant si vorace d'habitude....
+elle tardait bien à venir.
+
+Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible pour les trois
+conjurés... La Longue chevelure avait le délire....Il allait mourir
+peut-être.... Mais ce n'est pas cela qui les effrayait. Dans sa folie il
+avait parlé; dans son délire il avait jeté un nom en pâture à la
+curiosité du monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom qui réveillait
+un triste souvenir. Il avait parlé de Sougraine.
+
+--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le manque, tu l'attaqueras
+à ton tour.
+
+Il faisait évidemment allusion à la chasse. Il avait dit encore:
+
+--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on devine que tu es
+Sougraine, tu seras poursuivi comme le caribou de la forêt par le
+chasseur implacable...
+
+Puis:
+
+--Elle est méconnaissable, cette malheureuse Elmire, sous ses riches
+vêtements de dame.... Je ne peux cependant pas les laisser périr dans
+les flammes; il faut que je les sauve encore... Ils me tueront ensuite,
+mais n'importe, j'aurai fait mon devoir.
+
+Une nuit entre autres il ne cessa de parler.
+
+A ce nom de Sougraine une foule de pensées assaillirent l'esprit d'Ida.
+Elle se souvint de l'histoire lamentable racontée par le siou, le soir
+du bal et de l'évanouissement de madame D'Aucheron. Léontine, elle,
+avait des frémissements de terreur. Elle entrevoyait la vérité à travers
+le sombre tissu des événements, comme à travers des ombres flottantes on
+aperçoit une lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre, de
+voir trop nettement dans ces mystères redoutables. Et pourtant quelque
+chose lui disait qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait
+entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et que sa délivrance et
+son salut sortiraient de la ruine des siens. Elle aurait bien voulu
+épancher ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son amie, mais elle
+n'avait pas le droit de parler.
+
+Elle passa une partie de cette nuit en prière. Ida, remarquant son
+extrême inquiétude et sa tristesse amère, s'unissait à elle pour prier.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille en apparence, savourait
+un verre de whiskey en songeant au blessé de St. Raymond, dans un des
+nombreux estaminets de la basse ville. Il était seul. Plusieurs jeunes
+gens entrèrent et, debout près du comptoir, se firent verser à boire.
+
+--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un d'eux.
+
+--Non, quelle nouvelle?
+
+--Il paraît que Sougraine est revenu....
+
+--Quel Sougraine?
+
+--Un sauvage qui a tué sa femme et enlevé une jeune fille, il y a vingt
+ans.
+
+--Et il est revenu? pourquoi?
+
+--Pour se faire pendre, je suppose....
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie de chasse, envoyé une
+balle à ce beau siou, la Longue chevelure.... sous prétexte de tuer un
+caribou.
+
+--C'est assez singulier, cela. Est-il arrêté?
+
+--Je ne crois pas. On le cherche.
+
+Pendant ce dialogue Sougraine éprouva toute les angoisses par lesquelles
+un homme peut passer. Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur
+les joues et ses dents claquaient de frayeur.
+
+La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche pour dire:
+
+--Je crois que c'est lui qui est assis là-bas, à cette table, mais un
+sentiment de pitié l'arrêta.
+
+--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu, il doit avoir expié
+suffisamment sa faute.... qu'il s'échappe s'il le peut.
+
+Les jeunes gens sortirent.
+
+Sougraine était trop inquiet pour demeurer plus longtemps dans cet
+maison ouverte à la foule. Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une
+chose à faire, disparaître. Il lui en coûtait cependant de laisser le
+notaire et madame D'Aucheron recueillir seuls le fruit de la partie de
+chasse. Il décida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des nouvelles.
+Il sortit, la tête basse, mais regardant sournoisement autour de lui
+pour voir s'il n'y avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus
+désertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents de police et,
+chaque fois, il sentit une sueur perler sur son front, un frisson
+parcourir tous ses membres. Il était tenté de courir à toutes jambes, au
+risque de donner l'éveil. Il est si naturel de se sauver quand on a
+peur. A la tombée de la nuit il entra chez Vilbertin.
+
+Le notaire n'était pas, non plus, d'une gaieté folle. Il voyait
+clairement maintenant sa coupable sottise. Ses paupières se dessillaient
+et l'aveuglement qui précède toujours un crime faisait place aux
+lumières de la raison.... Avant la faute on ne voit que les jouissances
+promises, après, l'on suppute avec amertume ce qu'elles nous coûtent.
+
+En voyant entrer l'indien, il devint d'une pâleur extrême et se prit à
+trembler.
+
+--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondément émue, que le
+sioux a parlé et que votre vrai nom est connu maintenant?
+
+--Les paroles d'un fou, cela ne compte guère, répliqua l'indien.
+
+--La curiosité se réveille et l'on voudra savoir ce qu'il y a de vrai
+dans ces révélations dues à la fièvre: on vous fera arrêter, c'est sûr.
+Si vous êtes Sougraine, vous n'échapperez point; ne vous faites pas
+d'illusion.
+
+--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine!
+
+--Alors vous n'avez rien à craindre, restez en paix, attendez les
+événements.
+
+--Si l'indien s'éloigne, combien lui donneras-tu?
+
+--Mais si vous ne partez pas c'est la prison, le pénitencier,
+l'échafaud, peut-être, qui vous attend. Allez-vous jouer ainsi votre
+vie? Vous pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il sera peut-être
+trop tard....
+
+--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison, au pénitencier, sur
+l'échaufaud....
+
+--Comment? fit le notaire effrayé, voudriez-vous nous perdre? pourquoi?
+quel mal vous avons-nous fait?
+
+--L'indien veut être en bonne compagnie. Tout seul, il sera traité sans
+pitié; avec un gros monsieur et une grosse dame, il sera entouré de
+respect.
+
+--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!...
+
+--Combien paies-tu?
+
+Le notaire, écrasé sous une pensée de scandale, de trahison, d'ignominie
+et de pitié, crut être généreux en offrant vingt-cinq dollars à
+l'indien.... Sougraine éclata de rire, et ce rire moqueur fendit l'âme
+de l'avare Vilbertin.
+
+--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se voir exposé à la honte, à
+la mort, au gibet.... il faut encore donner son argent....
+
+Il fit un effort suprême.
+
+--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde....
+
+L'indien rit encore. Il se sentait heureux de faire à son tour l'office
+de bourreau.
+
+Vilbertin se ravisa.
+
+--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien. Nous n'avons point peur
+de vous; nous sommes deux pour contredire vos paroles mensongères. Les
+juges comprendront bien que je n'avais aucun intérêt à faire disparaître
+la Longue chevelure. Il ne m'a jamais fait de mal, cet homme-là; je n'ai
+rien à craindre de sa part. Il me connaît à peine. C'est vous qui le
+craigniez avec raison, et qui désiriez sa mort, puisqu'il savait votre
+nom et pouvait vous livrer à la justice des hommes.
+
+Sougraine comprit que le notaire et madame D'Aucheron pouvaient, en
+effet, fort bien se tirer d'affaire, et que lui, leur instrument, il
+serait aisément sacrifié. Il ne lui servirait de rien d'essayer à les
+compromettre. Il aggraverait sa position, voilà tout. On pourrait être
+indulgent pour une faute vieille de vingt années, car on supposerait un
+long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait de toute la hideur
+des crimes précédents....
+
+Il reprit après quelques minutes.
+
+--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent dollars.
+
+--Je serais bien fou de payer pour vous empêcher d'être pris, lorsque
+vous pouvez fuir aisément si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez
+ou partez, cela m'est égal.
+
+Sougraine suppliait à son tour.
+
+--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin de donner beaucoup
+d'argent pour se sauver loin; il ne pourra pas travailler pour gagner
+son pain. Il devra se tenir caché le jour, marcher la nuit... donne les
+cent dollars et il part tout de suite. Tu vas être heureux, toi, et tu
+vas épouser une belle jeune fille que tu aimes beaucoup.
+
+Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les cent dollars.
+
+--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu savais de qui elle est
+l'enfant, cette jeune fille!... On va te le dire puisque l'on s'enfuit
+pour ne jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le sais... pas même
+à sa mère, madame D'Aucheron. Madame D'Aucheron est sa mère. Et son
+père... eh bien! son père, c'est moi!
+
+--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine, s'écria le notaire, hors
+de lui. Ce n'est pas possible! Ai-je bien entendu! Malédictions!!
+
+--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait été trompé lui-même. Madame
+D'Aucheron lui a dit que Léontine est sa fille...
+
+--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela? Comment? Parlez, mais parlez
+donc!
+
+Et Vilbertin, suffoqué, frappait du pied, se tordait les bras.
+
+--Voila le fond de l'affaire... on te racontera tout, puisque l'on part
+pour ne plus revenir. Tu n'en diras mot à personne... Tu vas comprendre
+pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame D'Aucheron... comme tu
+as compris pourquoi la Longue chevelure était son maître à lui l'indien.
+Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune fille que j'avais
+enlevée...
+
+Le notaire faillit tomber à la renverse. Il se passait la main sur le
+front comme pour en enlever des nuages qui obscurcissaient ses idées.
+
+--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible? Maudite destinée!
+Enfer! démon!
+
+Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela et elle faisait comme
+on lui disait. Donne notre fille à monsieur le ministre, donne-la plutôt
+à monsieur le notaire, ou à M. Rodolphe... sinon on te dénoncera... et
+tu seras perdue.... Et la jeune fille passait de l'un à l'autre. La peur
+du scandale.... de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu?
+
+--Le notaire marchait à grands pas dans son étude, toujours la main sur
+son front:
+
+--C'est affreux, ce que vous m'avez révélé, Sougraine, oui c'est
+affreux! Vous me tuez.... Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur... O
+désespoir, ô malédiction! elle, votre fille? Ce n'est pas vrai!
+Dites-moi que ce n'est pas vrai... et je vous donne de l'or tant que
+vous en voudrez; qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque je
+suis voué à la honte, à la douleur? puisqu'elle ne sera jamais ma femme,
+elle, Léontine?... j'aurais été si heureux! si heureux! Qu'êtes vous
+venu faire ici, vous, après cette longue absence? Troubler notre
+repos... ruiner nos espérances, empoisonner notre vie...
+
+--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit Sougraine d'une voix,
+sombre, car il les aime encore...
+
+--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!... vous ne les aimez point.
+Partez si vous les aimez encore; ne troublez point leur repos, ne les
+couvrez pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient vous aimer,
+eux?
+
+--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur père?
+
+--Vous vous trompez... moi je suis votre fils... et je vous hais...
+
+Sougraine recula épouvanté...
+
+--Mon fils? toi, mon fils?
+
+Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un appui...
+
+--Oui, je suis votre fils... répondit le notaire d'une voix sombre.
+
+--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis ou Adélard?
+
+--Adélard est mort il y a longtemps... Il est bien heureux, lui!...
+
+Sougraine tomba à genoux:
+
+--Mon enfant, pardonne à ton père, supplia-t-il...
+
+Le notaire ne répondait rien, Sougraine demeurait à genoux. Il répéta:
+
+--Pardonne à ton père, mon enfant...
+
+--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, répliqua Vilbertin en proie au
+désespoir, sauvez-vous.
+
+Sougraine ne bougeait pas. Il était toujours à genoux. Le notaire
+reprit:
+
+Partez, vous dis-je; si vous êtes coupable nul ne pourra vous sauver...
+
+--Sougraine est coupable d'avoir enlevé une jeune fille et d'avoir
+abandonné ses enfants... C'est un grand mal, il le sait bien, mais il
+n'a point tué votre mère.....
+
+--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer ici, vous le comprenez.
+Voici quelques dollars, adieu...
+
+Sougraine, chassé par son fils, profita de la nuit pour sortir de la
+ville. Le notaire se mit au lit, mais son esprit exalté fut assailli par
+une volée de pensées étranges. Dans son angoisse il s'accrochait à des
+espérances incroyables. J'irai chez la D'Aucheron, se disait-il, je
+saurai tout. Il faudra bien qu'elle parle.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Le notaire Vilbertin était en effet l'un des enfants de Sougraine, le
+petit lutin, comme l'appelait son oncle Louis-Thomas qui le garda
+quelque temps chez lui, après la fuite de l'abénaqui avec Elmire Audet.
+Un notaire de la paroisse voisine, nommé Vilbertin, l'ayant vu, lui
+trouva de l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit
+étudier, et lui donna son nom, son étude et sa fille unique, sans autre
+condition que de pratiquer consciencieusement et de rendre sa femme
+heureuse. Peu de temps après l'obligeant notaire mourait presque
+subitement. A son lit de mort il appela son gendre et lui parla tout
+bas. Il lui montra une lettre qu'il fit jeter à la poste par un
+serviteur. C'était une lettre qu'il écrivait à madame Villor. Le
+malheureux gendre pâlit et se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de
+la tête un signe affirmatif et laissa le beau-père mourir en paix.
+Quelques semaines après sa femme suivait son père dans la tombe en lui
+léguant tout ce qu'elle possédait. Alors il partit, la laissant dans le
+cimetière de sa paroisse natale auprès des siens.
+
+Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron. Une personne moins agitée,
+moins troublée qu'elle, eut remarqué du premier coup d'oeil le
+bouleversement du notaire.
+
+--Vous savez, madame, commença-t-il, qu'il n'est question dans la Ville
+que de l'affaire Sougraine.
+
+Quelle affaire? demanda-t-elle en pâlissant.
+
+Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans. Vous vous en souvenez?
+
+Ce dernier mot était cruel et cruellement dit. Madame D'Aucheron éprouva
+une torture au fond du coeur.
+
+--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire, et il m'a tout avoué.
+Il m'a dit qui vous êtes.
+
+--Moi? fit madame D'Aucheron.
+
+--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et sa surprise a égalé la
+mienne. Vous êtes, vous, Elmire Audet....
+
+Madame D'Aucheron, la tête basse, ne répondit point.
+
+--Je suis venu vous demander si mademoiselle Léontine est ma soeur....
+Parlez, soyez franche, dites, est-elle ma soeur?
+
+--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne comprends rien à ce que
+vous me demandez....
+
+--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un des enfants de
+Sougraine....
+
+--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine? Est-ce possible?.... Et elle
+le regardait de ses grands yeux bleus hagards....
+
+--Léontine est-elle ma soeur?
+
+Madame D'Aucheron se mit à rire....
+
+--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur. J'ai dit un mensonge
+à votre père pour sauver la paix de ma maison.... Hélas! cela n'aura
+servi à rien.
+
+--Dieu soit loué! s'écria le notaire.... tout n'est pas perdu encore.
+
+Il s'abandonnait à une joie folle....
+
+--Vous avez un autre frère... je ne sais point s'il vit.... je n'ai eu
+connaissance de rien, et l'on ne m'a jamais rien dit....
+
+Le notaire revenait à son étude tout fier, tout palpitant, tout à ses
+amours un instant compromises.
+
+--Dès que mon père sera loin, se disait-il, je profiterai de mes
+avantages sur mes rivaux; je serai, à mon tour, maître de ces gens-là...
+Il m'est bien égal d'être appelé Sougraine ou Vilbertin. On ne peut
+rien me faire à moi... Et puis, je suis riche, on me respectera... en ma
+présence, du moins. En arrière, on dira ce qu'on voudra... Madame
+D'Aucheron, elle, ce n'est pas la même chose.... Si elle tombe... elle
+tombe dans la boue.... Une grande dame ne se laisse pas traîner dans la
+fange comme cela. Elle fera bien des sacrifices avant de consentir à
+cette dégradation... J'aurai Léontine. O mon amour, tu n'es pas
+perdu!... Quand je pense à la peur que j'ai eue!... j'en frissonne
+encore... Elle, ma soeur? Bah! ça n'avait pas de bon sens... je le
+sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer d'affaire. Que le diable
+emporte les autres... Chacun pour soi... Les autres ne voudront
+peut-être pas épouser une jeune fille élevée par Elmire Audet, par
+Elmire Audet déchue, avilie, ridiculisée... montrée au doigt... Moi je
+l'emmènerai dans la solitude... je l'aurai à moi seul... Oh! qu'elle
+soit un objet de honte pour tous si je ne puis l'obtenir qu'à ce
+prix-là...
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Monsieur Le Pêcheur gardait rancune à Sougraine; il se mit en frais de
+découvrir sa retraite, et lança une meute de policiers sur ses traces.
+
+--Si je le pince, se promettait-il, il verra!... je lui apprendrai à
+venir troubler mes amours.... Mais comment pouvait-il avoir tant
+d'influence sur madame D'Aucheron? se demandait-il?
+
+Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de l'audace dans la
+conception, de la curiosité dans le caractère, et ne s'effrayait devant
+aucune supposition quelqu'absurde qu'elle fut....
+
+--Si c'était cela! se dit-il, tout haut, en se frappant le front comme
+un homme qui veut en faire jaillir une étincelle... si c'était cela! car
+enfin, il y a quelque chose, c'est sûr. Il faut voir.
+
+Quelques heures après il présentait ses hommages à madame D'Aucheron.
+Léontine venait d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait étaient des
+meilleures. La longue chevelure échappait à la mort; la science et la
+charité chantaient leur hymne de triomphe, et madame Villor commençait à
+se lever, marchait sans le secours de personne. La maison du médecin
+s'emplissait de chants et de gaieté.
+
+--Vous savez sans doute, commença le jeune ministre que notre _ami_ la
+Langue muette était un misérable enleveur de fille, un assassin,
+peut-être...
+
+--J'ai vu ce que les journaux en disent, répondit madame D'Aucheron.
+
+--Comment avez-vous pu être trompée, vous surtout, mesdames, qui avez un
+instinct si merveilleux?
+
+--Nous ne faisons cependant pas métier d'épier les gens, répondit
+Léontine en souriant avec malice.
+
+--J'espère, au moins, que vous ne faites pas, non plus, métier de
+protéger les scélérats en rupture de ban, reprit le ministre.
+
+--Nous protégeons nos hôtes quelqu'ils soient, dit madame D'Aucheron;
+mais nous nous efforçons de recevoir des gens honnêtes seulement.
+
+--Ce serait drôle, continua le ministre, si nous allions découvrir
+Elmire Audet, maintenant.... Elle se cache sans doute quelque part...
+qui sait? elle est peut-être une grande dame aujourd'hui... une dame
+louée, aimée, admirée de tout le monde...
+
+Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait pas à l'interrompre, tant
+la surprise était grande chez madame D'Aucheron et sa fille. Une même
+pensée les atteignait au coeur:
+
+--Il sait tout; c'est fini...
+
+Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte, la peur, les terreurs,
+l'ignominie.... Et tout cela dansait, glissait, s'agitait lugubrement,
+confusément comme les cendres et les charbons d'un âtre immense où passe
+un souffle de tempête. Le ministre continuait toujours avec méchanceté:
+
+--Je crois que je sais où la prendre, cette jolie femme aux yeux bleus;
+car elle avait les yeux bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un
+peu. Les femmes même les plus aimables sont soumises à cette inéluctable
+loi; mais je parie qu'on pourra la reconnaître encore. Il reste toujours
+quelque chose des traits de la jeunesse sur les visages les plus vieux.
+On soulève les rides et les teintes roses des fraîches années
+apparaissent encore. Qu'est-ce que je fais? parler de rides, c'est
+absurde. Elmire n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'âge de la beauté
+parfaite, votre âge, madame, j'en ferais le pari.... Voyons, dites,
+est-ce que je me trompe beaucoup?
+
+--Vous êtes bien cruel, monsieur, dit Léontine et vous n'avez pas la
+générosité d'un gentilhomme.
+
+Elle se leva pour sortir.
+
+--Je puis laisser échapper Sougraine, madame, si vous le désirez, vous
+n'avez qu'à parler.
+
+--La clémence est une vertu divine, dit encore mademoiselle D'Aucheron,
+debout, prête à s'éloigner.
+
+Madame D'Aucheron gardait le silence.
+
+--L'amour est une chose divine aussi, répondit le ministre; je vous
+promets la clémence, mademoiselle, si vous me donnez l'amour....
+
+--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon époux.
+
+Elle quitta le salon. Sa mère resta seule avec monsieur le Pêcheur.
+
+Le Pêcheur se leva à son tour. Il était très froissé.
+
+--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement: j'avais deviné juste.
+Sougraine sera pris et vous verrez ce qui s'en suivra.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Quelques jours plus tard, un homme armé d'une carabine, des raquettes
+aux pieds, errait à l'aventure dans les bois que traverse la rivière
+Batiscan, au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. Il
+paraissait accablé de tristesse autant que de fatigue, et le soir, quand
+le silence envahissait la forêt et que tout se confondait dans un océan
+de ténèbres, il entrait dans une cabane de bûcheron, abandonnée depuis
+longtemps, et là, s'endormait sur un lit de branches. Il avait épuisé sa
+provision de poudre et de plomb, et sa carabine, fidèle amie des anciens
+jours, lui devenait inutile.
+
+Quelques jeunes gens qui venaient de couper des billots vers le haut de
+la rivière, remarquèrent des traces de raquettes et se dirent entre eux
+qu'il devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrèrent dans la
+cabane pour y passer la nuit, car il se faisait tard, déjà. Ils ne
+furent pas surpris d'y trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux qui
+errent dans les bois, en hiver, de chercher un refuge dans les
+chantiers.
+
+Sougraine,--car le chasseur c'était lui--réveillé en sursaut par le
+bruit que firent en entrant les bûcherons, s'élança vers la porte pour
+s'échapper.
+
+--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous êtes bien peureux... nous ne
+sommes pas des ours.
+
+--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la bande.
+
+--La chasse est elle bonne? demanda un autre.
+
+--La chasse ne paie guère encore, répondit Sougraine: on a tendu des
+collets aujourd'hui; on ne sait pas quelle chance on aura.
+
+--Y a-t-il longtemps que vous avez laissé les habitations? Quelles
+nouvelles?
+
+--Oh! non, il n'y a pas longtemps....
+
+--D'où venez vous? de Lorette?
+
+--Oui, de Lorette.
+
+Il était content de faire croire cela. Le mensonge était petit et les
+conséquences pouvaient en être grandes.
+
+--Comme ça, vous n'avez pas de nouvelles de Notre-Dame-des-Anges, fit un
+jeune homme. J'aurais pourtant voulu savoir comment se portent ma
+vieille mère et ma jeune blonde.... Mais je le saurai demain.
+
+--Bah! la mère Audet est taillée pour vivre un siècle, reprit le plus
+vieux de la bande, et la petite Fradette, ta blonde, serait bien folle
+de ne pas _fréquenter_ un peu pour se consoler de ton absence.
+
+Au nom de la mère Audet, Sougraine eut un frisson. C'était un des frères
+d'Elmire qu'il voyait là, devant lui?...
+
+La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes durs à la fatigue,
+rudes au travail, s'endormirent d'un profond sommeil, dans leur hutte de
+bois rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine fut longtemps avant
+de clore les paupières, tant son esprit était cruellement tourmenté.
+
+Les hommes de chantier partirent dès le point du jour. La première chose
+qu'ils apprirent en arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de
+Sougraine.
+
+--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu. Les gazettes annoncent
+une récompense de la part du gouvernement à celui qui l'arrêtera.
+
+--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que nous avons rencontré, dans
+la _cabane à billots_, la nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur,
+maintenant.... Si nous avions pu deviner!
+
+Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit dans la paroisse,
+que Sougraine se cachait dans un chantier abandonné, sur le bord de la
+rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans la forêt, et l'on
+organisa une expédition pour l'aller surprendre.
+
+Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le soir il sortit de la
+cabane et, marchant avec une grande précaution, il suivit le cours de la
+rivière pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un amas de racines
+et de branches, reste d'un arbre arraché du sol un jour de tempête,
+attendant en ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour lui
+permettre de fuir sans être aperçu. Il venait de se réfugier en cet
+endroit, quand il entendit des voix et un bruit de raquettes sur la
+neige durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre, un
+groupe noir qui s'avançait sur le lit gelé de la rivière. Les voix
+devenaient plus distinctes.
+
+--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans la cabane, disait l'un
+de ceux qui approchaient.
+
+--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; il peut nous voir
+arriver.
+
+Et la troupe s'arrêta.
+
+--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme des piquets, au beau
+milieu de la neige, repartit une voix.
+
+--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous sommes exposés au vent comme
+des girouettes.
+
+--Il y a là, tout près, un tas de branches qui feraient un excellent
+abri.
+
+Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit ou s'était réfugié
+l'abénaqui.
+
+La troupe se dirigea vers l'arbre tombé. Sougraine ne pouvait pas fuir
+sans être vu. Les gens s'étaient mis au pas de course, à qui arriverait
+le premier.
+
+Un moment il perdit la tête, demeura immobile, les yeux fixés sur ces
+hommes qui le traquaient, comme le charmeur qui regarde le serpent pour
+le désarmer. L'instinct de la conservation lui revenant tout à coup, il
+ôta ses raquettes et se fourra sous le tronc, passant à travers les
+branches que la neige n'avait pas entièrement recouvertes.
+
+--On est mieux ici que sur la glace, observa l'un des chasseurs
+d'hommes, en s'asseyant sur un tronc d'arbre pourri.
+
+--Il y a des pistes, observa un autre. Notre individu à du passer par
+ici.
+
+--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta un troisième.
+
+Le fugitif, blotti dans la neige, ramassé sur lui-même, tremblant,
+retenant son haleine, éprouvait des tourments qui lui semblaient longs
+comme l'éternité. Il se demandait s'ils ne partiraient pas bientôt;
+s'ils allaient passer la nuit là. Il devait être nuit enfin. L'obscurité
+ne venait donc point, ce soir-là, sous la forêt? Ses pieds
+s'engourdissaient. Ils gelaient peut-être. S'il allait se geler les
+pieds!... Oh! il mourrait là, dans sa cachette, comme un fauve. On le
+trouverait au printemps. Les ours le dévoreraient peut-être.... Ce
+serait affreux, cette mort lente, dans le désert, sans une prière, sans
+un prêtre,... Mourir sans confession, sans recevoir le pardon de ses
+fautes... Mais, non! il ne gelait point.... Ce n'était rien que de
+l'engourdissement. Tout à l'heure il sortirait et ses pieds seraient
+encore dispos et rapides... Ses pieds! il ne les sentait plus. Il les
+remuait peut-être, mais il n'en était pas sûr... Ses mains! l'une était
+sous lui, plongée dans la neige froide, l'autre se crispait sur un
+tronçon de branche.
+
+Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient ensemble. Tout à
+coup un grognement sourd et rauque sortit du fond de l'antre formé par
+le pied de l'arbre affaissé sur ses énormes racines. Sougraine frémit.
+Il leva quelque peu la tête et crut voir, plus avant sous le tronc,
+deux yeux ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurité.
+
+Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans faire craquer une
+branche, car le moindre bruit pouvait attirer l'attention des hommes ou
+exciter la bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement qu'il
+fit, un rameau sec cassa, et l'animal gronda plus fort.
+
+Une sueur abondante et glacée coulait maintenant sur ses membres, et des
+transes amères torturaient son âme. Devant lui, un fauve cruel et
+affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière, des hommes qui
+le guettaient pour lui faire expier une faute que le repentir avait sans
+doute effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable! Les hommes
+sans pitié le conduiraient à l'échafaud, la bête le dévorerait tout
+vif... Après tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile
+comme un cadavre, l'animal l'oublierait peut-être, ou lui pardonnerait
+de l'avoir troublé dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester là
+longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau mouvement de recul.
+
+--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de la bande.
+
+--Oui, un grondement sourd qui sortait de là, fit un autre, en montrant
+l'arbre arraché qui leur servait d'abri.
+
+--Il se pourrait qu'un ours y fut caché. Baptiste Lanouette en a tué un
+pas bien loin d'ici, l'hiver dernier.
+
+Un nouveau grognement sortit du repaire et tous s'éloignèrent
+subitement.
+
+--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours poussa un cri féroce mais
+n'osa pas le suivre. Ces animaux-là ne marchent guère sur la neige
+molle. Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou se cachent sous
+un tas de branches, d'où ils ne sortent que le printemps pour se mettre
+en quête de leur nourriture.
+
+Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine prit le chemin des
+habitations, marchant d'abord avec peine à cause de l'engourdissement
+de ses pieds, et titubant comme un homme ivre. La nuit était avancée
+quand il arriva aux premières maisons. Tout reposait dans un calme
+profond, seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait
+convulsivement dans cette paix universelle.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à Québec. Il se nommait
+François-Xavier Blanchet, était natif de l'une de nos jolies paroisses
+de la rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes du Pacifique
+depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir cinquante ans. Il était grand, un
+peu courbé par l'habitude des longues marches dans les montagnes, plein
+de zèle pour le salut des hommes et doué d'une énergie indomptable. Il
+avait pour devise: _Quand on veut on peut_. Il fut vite au courant des
+nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques jours. On lui demanda
+s'il n'avait pas, par hasard, rencontré Sougraine, autrefois, dans ses
+pérégrinations. Il ne se souvenait pas de lui. Mais quand on lui parla
+de la Longue chevelure, il n'écouta plus avec la même indifférence. Il
+avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que les siens voulurent
+un jour mettre à mort. Il savait sa vie aventureuse, ses actions
+chrétiennes, sa condamnation à mort et sa délivrance par deux vieillards
+convertis. Il exprima le désir de le voir.
+
+On lui dit qu'il était à St. Raymond. Il s'y rendit avec l'abbé Pâquet,
+un ancien compagnon de classe.
+
+La Longue chevelure éprouva une indicible joie à la vue du missionnaire
+des Montagnes Rocheuses.
+
+--Mon père, commença-t-il, je n'ai guère l'air d'un chasseur sioux
+mourant. Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu...
+sur un bon lit de duvet, dans une chambre bien chaude, avec des amis
+dévoués qui prient.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir échappé à tant de dangers,
+pendant une vie d'aventures comme la mienne, pour venir se faire tuer
+prosaïquement, dans une partie de chasse.
+
+--Mais vous ne mourrez pas, vous êtes hors de danger, m'assure-t-on.
+J'ai moi-même un peu d'expérience en ces matières et je ne vois que
+d'excellents symptômes répliqua le missionnaire.
+
+--En effet, je me trouve mieux...
+
+--Pensez-vous, continua le prêtre, que vous étiez dans un moindre
+danger, il y a vingt ans, quand le conseil de guerre des sioux vous
+avait jugé et condamné?
+
+--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne comprends pas comment
+j'ai été sauvé.
+
+--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards entrèrent dans ma cabane et
+se jetèrent à mes genoux en pleurant. Je fus étonné, car ce n'est que
+rarement que l'on voit pleurer des guerriers sioux.
+
+--Quelles grandes douleurs remplissent-elles donc le coeur des courageux
+guerriers de la plus vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur.
+
+--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait bien du mal, me
+répondirent-ils; ils veulent connaître ton Dieu et l'adorer.
+
+Ils me dirent que mon Dieu était bon puisqu'il ordonnait de rendre aux
+pères infortunés les corps de leurs fils; qu'il était juste, puisqu'il
+punissait le mal et récompensait le bien; qu'il était miséricordieux
+puisqu'il pardonnait tout à ceux qui l'imploraient avec humilité. Ils me
+racontèrent plus en détail la mort de leur deux fils, et comment vous
+aviez chassé les corbeaux qui venaient se repaître de leurs cadavres, en
+attendant qu'on put leur donner la sépulture. C'est cette bonne action
+qui les a touchés. Quand ils virent que vous étiez voué à une mort
+cruelle, ils résolurent de vous sauver. Ils étaient cependant dans un
+grand embarras, ne sachant comment faire pour tromper la vigilance des
+gardiens que l'on avait mis à la porte de votre wigwam et le temps
+pressait, la nuit arrivait, la dernière nuit que vous deviez passer sur
+la terre. Ils pensèrent à gagner les sentinelles par des promesses, mais
+si par malheur, l'une d'elles résistait, elle donnerait l'éveil, et
+toute chance de vous délivrer s'évanouissait alors. Ils auraient pu
+mettre le trouble dans le camp, en répandant une fausse rumeur
+d'attaque, mais on vous aurait égorgé immédiatement; c'était l'ordre.
+Tuer les sentinelles, voilà ce qu'ils allaient faire dans leur
+reconnaissance extrême, ces pauvres vieillards, et déjà leurs arcs
+tendus frémissaient dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant
+qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se jeta à genoux en
+disant:
+
+--O grand Esprit qu'adore mon frère La Longue chevelure, viens à notre
+secours.
+
+Alors, m'ont-ils tous deux assuré, une femme vêtue de blanc leur est
+apparue et leur a dit de la suivre. Dans leur étonnement ils ont laissé
+tomber leurs arcs et leurs flèches. Cette femme, ils la reconnurent
+bien, c'était la vôtre.
+
+--Tu n'es donc pas morte, lui demandèrent-ils... tu n'as donc pas été
+tuée?...
+
+--Ce sont vos fils qui m'ont assassinée, répondit la femme blanche, et
+elle se dirigea vers votre cabane.
+
+Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient pas encore.
+Les sentinelles dormaient. Ils entrèrent, défirent vos liens et vous
+conduisirent loin du campement, dans un endroit où vous alliez prier
+souvent, sur un tapis de gazon, au pied d'un rocher marqué d'une grande
+croix rouge.
+
+--C'est l'endroit où mon père est mort, dit la Longue chevelure, fort
+impressionné. Je croyais avoir été le jouet d'un rêve étrange, pendant
+cette nuit-là, continua-t-il et je pensais apprendre un jour que ma
+délivrance n'avait rien eu que de fort naturel. Je n'étais pas digne de
+cette mystérieuse intervention de l'ange qui m'avait tant aimé ici-bas.
+
+--N'oubliez jamais, dit le prêtre, combien le seigneur s'est montré
+miséricordieux envers vous.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+--Personne ici! fit avec un désappointement singulier, le premier des
+limiers qui entra dans la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine.
+
+--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait pas notre arrivée. Il
+sortira du bois ou il y crèvera de faim avant le printemps.
+
+Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés, le chemin de leur
+village. En passant près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de
+bruit et imitèrent les aboiements des chiens. L'ours, mécontent d'être
+troublé de nouveau dans sa tranquille demeure, répondit par de longs
+grognements.
+
+--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors l'un de la bande. Au
+revoir, compère Martin. Tu auras de nos nouvelles.
+
+Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se blottit dans le foin,
+sur le fenil, et dormit en attendant le jour, d'un sommeil agité. Il
+resta dans sa cachette toute la journée du lendemain. La faim le
+torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait pas se laisser
+mourir comme cela, autant valait se livrer à la justice et courir une
+chance de salut.
+
+Le soir venu il sortit, se glissa le long de la première maison et vit,
+par la fenêtre plusieurs hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en
+causant. Des nuages de fumée bleue montaient lentement sous le plafond
+noirci. Une femme et deux jeune filles travaillaient près de la table,
+éclairées par une petite lampe.
+
+Sougraine pensa:
+
+--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y en avoir chez les
+voisins.
+
+Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y arrivait il vit venir
+quelqu'un de son côté. C'était un jeune garçon. Il paraissait tout petit
+dans l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près d'une pile de
+bois. L'enfant entra sans frapper. Il sortit au bout d'un instant,
+portant quelque chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir
+après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait pu vivre quelques
+jours avec cela. Oui, mais quelle imprudence! On devinerait bien que
+c'est lui... et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda par la
+fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui allait et venait dans
+l'unique pièce. Il entra.
+
+--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec cette bonne politesse qui
+ne se perd pas encore dans nos campagnes...
+
+--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me donner un morceau de pain,
+pour l'amour du bon Dieu...
+
+--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, répondit la vieille en se
+dirigeant vers la huche.
+
+Elle prit du pain.
+
+--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien que je n'aie pas
+grand'chose, je puis toujours vous offrir un morceau de lard. L'eau est
+chaude, je pourrai aussi vous faire un peu de thé.
+
+--Tu es bien bonne, la mère, mais on est pressé, répondit Sougraine, un
+peu de pain pour manger en allant, cela va suffire...
+
+Cette grande hâte n'était pas naturelle. La vieille eut un soupçon et
+se mit à fixer l'inconnu. Elle savait que Sougraine était dans les
+environs.
+
+L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté de la porte...
+
+--Si c'était lui! pensa la vieille.
+
+Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut peur...
+
+--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix cassée.
+
+--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici...
+
+--Allez-vous loin?
+
+--Oui, on va loin...
+
+Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se
+reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette
+vieille femme. Elle s'avançait toujours tenant un morceau de pain à la
+main. Soudain elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et de
+douleur...
+
+--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?
+
+L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. Il tomba à genoux.
+
+--Pardon, dit-il, pardon!
+
+La vieille femme était presque belle dans son indignation...
+
+--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aimée, mon Elmire
+que j'aimais tant!... tu l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de
+Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et
+c'est par ta faute!... J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire!
+J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de
+peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas
+toutes les larmes que peut verser une mère à qui l'on enlève sa fille
+chérie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les
+malédictions qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! Où est-elle, ma
+fille, Sougraine, dis, où est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu
+l'as peut-être tuée... On dit que tu sais tuer les femmes, toi...
+
+Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel....
+
+--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué sa femme.... c'est un
+mensonge....
+
+--Où est ma fille, continuait la vieille femme Audet? Sougraine qu'as-tu
+fait de ma fille?...
+
+--Ta fille, elle est riche et heureuse....
+
+--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité.... C'est mal de se
+moquer d'une mère... d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en
+la tombe!....
+
+--Je te le jure elle est riche... et heureuse... Elle demeure à Québec,
+c'est une des grandes dames de la ville....
+
+La vieille femme branla la tête en signe de doute.... Sougraine reprit.
+
+--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame D'Aucheron....
+
+--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet, en levant les mains au
+ciel... et presque défaillante, madame D'Aucheron?... la mère de
+mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle Léontine!
+
+--C'est elle-même, affirma Sougraine.
+
+L'infortunée vieille murmurait.
+
+--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... est-ce possible... non, ce
+n'est pas possible....
+
+Elle était accablée par une pensée amère.... Madame D'Aucheron avait
+renié sa mère.... Oui, elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas
+voulu la reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien plus aiguë
+que la première.... Une mère qui perd sa fille, c'est affreux, mais une
+fille qui renie sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela.
+
+Tout à coup la vieille éclata en sanglots... Sougraine fit un pas vers
+la porte. Il entendit du bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa
+figure et il s'écria:
+
+--Malédiction! je suis perdu!...
+
+La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant sa vengeance, lui montra un
+caveau sous l'escalier.
+
+--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne mes offenses, comme je
+vous pardonne le mal que vous m'avez fait.
+
+
+
+
+ X
+
+
+Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses beaux projets s'évanouir
+comme un songe, le laborieux échafaudage de sa fortune et de son
+bonheur s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette fois, il lui
+semblait qu'elle resterait ensevelie sous les décombres. Elle cherchait,
+pour sortir de l'horrible position qu'elle s'était faite, une issue
+qu'elle ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif qui se
+heurte aux barreaux de sa cage avec l'espoir toujours nouveau mais
+toujours inutile d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait
+les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait surtout, c'était
+l'avenir. Un avenir tout prochain. Elle regrettait de s'être laissée
+surprendre par le rusé ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne
+pouvait pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, ce ne
+sont point des preuves. Elle aurait dû se moquer de lui hardiment, lui
+rire au nez. Maintenant il était trop tard. La sottise était faite, il
+fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau monsieur, cela ne
+servirait de rien. Il était froissé, plus que cela, irrité. Quand on est
+ministre on ne se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire. Si
+cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé comme elle a fait. C'est
+elle, après tout qui est à blâmer. La misérable! voilà donc comment elle
+me récompense de mes soins et de mon amour....
+
+Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient dans l'esprit de
+madame D'Aucheron.
+
+Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre dans l'étude au
+notaire, avec sa femme et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une
+vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal
+dans son entourage, mais après s'être mis inutilement l'esprit à la
+torture pour deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien
+trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on est toujours averti
+assez tôt d'un malheur, et qu'il ne faut pas aller au devant du courrier
+qui nous apporte une mauvaise nouvelle.
+
+Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à la Longue chevelure.
+Il était même arrivé fort à propos, cet accident, puisque le malheureux
+siou se trouvait comme une pierre d'achoppement dans le sentier qu'il
+suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. La chasse allait donner plus
+qu'elle n'avait promis.
+
+L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé des limiers à la poursuite
+de Sougraine. Il éprouvait un certain plaisir à se venger de cet homme
+qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance, surtout, la
+satisfaction cruelle qu'il aurait de voir mademoiselle D'Aucheron
+devenir la risée du monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait
+ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il saurait l'histoire de
+madame D'Aucheron, sa protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère
+et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation. Cela ne
+pouvait tarder. Sougraine n'échapperait point. Et quand même il
+réussirait à déjouer les recherches de la police et à passer à
+l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait bien obligée de
+parler. On la provoquerait; on la taquinerait; on ferait revivre son
+passé dans les chroniques scandaleuses.
+
+Il s'occupait aussi de son élection et disait partout, pour exciter la
+curiosité des gens, qu'une chose tout à fait surprenante, étrange,
+inouïe et scandaleuse, serait bientôt connue publiquement; qu'une
+famille haut placée, qui croyait sa considération affermie sur le roc,
+s'apercevrait qu'elle n'était assise que sur un sable mobile.... Le
+procès de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait.... Les gens
+gobaient la nouvelle, fouillaient dans les familles, soupçonnaient les
+réputations les plus intactes, sans rien trouver.
+
+Monsieur Duplessis, le brave professeur de l'Ecole Normale, fut mis au
+courant de cette rumeur méchante que le ministre avait lancée dans la
+ville, qui volait de bouche en bouche, avec une rapidité que le mal seul
+peut atteindre, et prenait de jour en jour des proportions plus
+considérables. Il n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements
+singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas manqué de le
+surprendre. Toutefois il en avait cherché vainement les motifs et avait
+fini par croire à l'un de ces caprices inexplicables auxquels les braves
+gens n'échappent pas toujours et dont souvent ils souffrent plus que les
+autres. Les paroles menaçantes du ministre furent un éclair. Il entrevit
+la vérité. Elle émergeait d'un fond de ténèbres. Le nom de Sougraine
+expliquait tout. Il savait que l'indien était devenu un habitué de la
+maison, mais un habitué que l'on cachait et dont on semblait rougir.
+
+Il prenait vite une résolution et détestait les tâtonnements. Dès que
+l'on a jugé bonne une action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne
+souffre point de délai, et tous les instants de la vie doivent être
+employés à bien faire.
+
+Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur qui le reçut avec
+empressement, bien qu'il y eût, sur la banquette placée à sa porte,
+plusieurs solliciteurs déjà fatigués d'attendre.
+
+--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher professeur, dit le ministre
+en serrant les mains loyales du vieillard.
+
+--Pas mal pour le temps et la saison, répondit le père Duplessis...
+
+--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est une rude saison.
+
+--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne verrai plus de printemps.
+Cela vaut autant, après tout, car j'ai fait mon tour, répondit le
+professeur...
+
+--Heureux ceux qui passent leur vie dans la pratique du bien! reprit le
+ministre.
+
+--Quand ces hommes sont placés comme vous, monsieur, ils sont doublement
+heureux, car leurs actes ont un grand retentissement et leur influence
+est immense.
+
+Le ministre baissa la tête.
+
+--Vous m'avez demandé mon appui dans votre élection, monsieur le
+ministre, reprit le professeur, et.... je viens vous le promettre à une
+condition...
+
+--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je suis sûr que nous allons nous
+entendre....
+
+--Il circule une rumeur assez étonnante, continua le père Duplessis. On
+dit qu'une réputation va s'effondrer... qu'une famille opulente et
+respectée est sur le point de se voir aux prises avec la misère et le
+mépris.
+
+--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre.
+
+--Pouvez-vous empêcher ce malheur?
+
+Le ministre réfléchit assez longtemps.
+
+--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine. S'il échappe, le secret
+reste mien et je suis maître de la destinée de cette famille; s'il est
+arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il faudra qu'il
+dévoile tout...
+
+--Je venais vous dire que mon influence vous serait acquise si vous
+pouviez éloigner le malheur de cette maison...
+
+--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est cette maison que le
+déshonneur menace?
+
+--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans tous les cas, soit que
+je devine juste ou que je fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens
+qui sont menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez ces gens
+quels qu'ils soient, et comptez sur mon appui dans votre élection.
+
+--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on favorise la fuite de
+Sougraine.
+
+--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne soit rien de mal.
+
+--Je serais si content d'avoir votre appui! ajouta le ministre; cela
+m'assurerait le succès...
+
+Le père Duplessis se disposait à sortir quand on entendit un bruit de
+voix dans les couloirs.
+
+--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu? C'est M. Le Pêcheur qui va
+jubiler!... Une foule de paroles, des questions, des réponses, des
+affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, s'éparpillaient.
+Le ministre pâlit tout à coup. Il toucha le bouton de la sonnette
+électrique. Un garçon de bureau parut.
+
+--Quel est ce bruit? demanda-t-il...
+
+--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre, répondit le messager
+radieux, croyant annoncer une heureuse nouvelle à son chef.
+
+Le ministre fit une grimace significative dont le messager fut tout
+ébahi. Il ne s'attendait pas à cela. Il y aura toujours des surprises
+pour les messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant bien
+curieux et profonds observateurs souvent, ne pourront comprendre tout à
+fait ceux qu'ils sont destinés à servir.
+
+--Alors, fit le père Duplessis en se retirant, il n'y a plus d'espoir?
+
+--Je vais essayer quand même, M. le professeur, je vais essayer.
+
+Le ministre avait une idée. Un ministre qui a la grâce d'état doit avoir
+au moins une idée de temps à autre.
+
+--Nous ferons les élections avant les assises criminelles, pensa-t-il;
+j'ai une chance de mater le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je
+nourrirai grassement ses espérances en lui promettant tout ce qu'on peut
+promettre en pareille occasion.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire cachette que la vieille
+femme lui avait désignée, lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon
+de la mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation de sa mère,
+ni ses yeux mouillés de larmes, ni ses soupirs étouffés. La pauvre
+vieille pleurait si souvent.
+
+--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son _capot_, il nous a
+échappé. Il a été plus fin que nous et n'est pas revenu à la cabane.
+N'importe, il est bien guetté; il n'ira pas loin.
+
+Il vit du pain à terre. C'était le morceau que dans sa surprise
+Sougraine avait laissé tomber.
+
+--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant cette année, qu'on
+laisse traîner le pain du bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une
+pointe d'humeur.
+
+La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa le pain.
+
+--Nous allons tuer un ours, demain, reprit Audet; il est caché sous un
+arrachis, au 9e portage, un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié
+Sougraine.
+
+--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous vu?
+
+--Non, mais nous l'avons entendu grogner, c'est tout comme.... Ce qui me
+fait de la peine, c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je
+savais où il se cache....
+
+Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le tremblement nerveux de
+ses membres dérangea quelque chose dans la collection de vieilleries
+entassées au fond du caveau.
+
+--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud!
+
+Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit _terrier_, allègre, vif,
+remuant qui ne répondait pas du tout à son nom lourd et sonore. Pataud
+ne vint point.
+
+--Où est donc le chien? demanda le garçon.
+
+--Le petit Bernier est venu le chercher il y a un instant, pour le
+mettre, cette nuit, dans leur laiterie, répondit la vieille en
+tremblant, il paraît qu'il y a une belette qui dévore tout...
+
+Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, les bras appuyés sur sa
+chaise, le dos au poêle qui chantait son monotone refrain. Il se coucha
+et la vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à genoux à son
+tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau
+de pain et l'alla donner à Sougraine.
+
+--Sauvez-vous, dit-elle.
+
+Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il était
+profondément touché. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de
+billets de banque.
+
+--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous
+le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait pitié de lui...
+
+La mère Audet repoussa la main, et les billets tombèrent sur le plancher
+nu de la pauvre habitation.
+
+--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout...
+
+Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui longeait la rivière.
+
+La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son
+sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues ridées...
+
+Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donné la charité
+chrétienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y
+passer la journée. Il était tombé une légère couche de neige, qui
+recouvrait, comme un tapis d'une éclatante blancheur, les maisons, les
+granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair,
+s'allumaient d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires bordant
+l'horizon, le disque de la lune à son premier quartier brillait comme
+les cornes de feu de quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur.
+L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laissées sur
+la neige.
+
+Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, pour faire le _train_.
+Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction.
+Il arrive que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux une
+nourriture insuffisante ou mal proportionnée, négligent d'aérer les
+étables qui, le printemps venu, se transforment en _infirmeries_ ou en
+musées de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont
+étonnés de la _malechance_ qui les poursuit, et se demandent comment il
+se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail ne rapporte
+rien.
+
+Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige. Il dit en rentrant:
+
+--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit: il y a des traces: un
+pied d'homme.
+
+Un voisin survint.
+
+--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a été vu par ici? Vous vous
+souvenez de Sougraine qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à
+vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait tué sa femme...
+
+--Est-ce bien vrai, il est par ici?
+
+--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier, le petit Noël à Jean,
+et deux ou trois autres encore qui descendaient des chantiers ont couché
+avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il ne savait pas alors que
+c'était lui. Ce n'est qu'en arrivant au village qu'ils ont appris que le
+gouvernement le faisait chercher. Ils sont remontés à la cabane le
+lendemain soir, mais, bernique!
+
+--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu des pistes d'homme
+dans la direction de la grange. C'est un peu drôle; jamais il ne vient
+personne rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si c'était lui?
+
+Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant attentivement....
+
+--Il est certainement venu quelqu'un, observa Marcel L'Enseigne, le
+voisin.
+
+Il n'y avait pas de risque à l'affirmer.
+
+Et celui qui est entré dans la grange n'en est pas sorti, continua-t-il,
+c'est encore certain. Envoyez votre garçon chercher des gens; on va
+fouiller la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces sauvages.... on ne
+sait pas....
+
+Ils en demandèrent deux, il en vint dix.
+
+Sougraine entendit venir tous ces hommes qui le cherchaient; il se vit
+perdu. Il eut été content de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un
+cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient comme une meute
+fait d'une bête fauve. Peu de temps après il fut pris garrotté et
+conduit à la maison au milieu des rires et des huées.
+
+
+
+
+ XII
+
+
+Les élections générales mettaient la Province en feu. Les libéraux et
+les conservateurs s'acharnaient les uns contre les autres, et
+s'obstinaient à jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond.
+Les héros de l'éloquence populaire escaladaient les hustings armés de
+lettres compromettantes, de journaux humoristiques, de documents de
+toutes sortes, et faisaient entendre à la foule enthousiaste et
+préjugée, des paroles de salut ou de ruine, de menace ou
+d'encouragement, selon qu'ils étaient inspirés par les faveurs
+ministérielles ou par les dépits de l'opposition. Les uns glorifiaient
+le premier ministre et ses collègues. Jamais hommes semblables ne nous
+avaient gouvernés. Ils possédaient toutes les vertus, toutes les
+qualités administratives, une finesse d'observation surprenante, un
+flair étrange. Depuis leur arrivée au pouvoir, la Province s'était
+enrichie, des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain à
+l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre du jour. Pas de
+bouches inutiles. Peu d'employés, mais des bons. Plus d'avances, de
+bonus, de gratifications d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple qui
+paie, à l'ouvrier qui souffre.
+
+Les autres, d'une voix indignée, démolissaient tout ce splendide
+échafaudage élevé à la gloire des ministres, décrivaient, avec des
+larmes dans la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques
+qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller la Province et d'appeler
+leurs amis à la curée, montraient, avec des airs effrayés, la profondeur
+du gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers d'industrie et
+les spéculateurs véreux, suppliaient le peuple d'ouvrir enfin les yeux,
+de secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient le pays
+et le poussaient à la ruine.
+
+Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt, ces diatribes
+échevelées et ces louanges stupides, trouvait que tout cela ne manquait
+point de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait probablement du
+vrai, beaucoup de vrai, et finissait par subir l'influence de quelque
+gros bonnets.
+
+Il est évident que l'excès de langage de nos orateurs d'élection, de
+même que les articles pleins d'exagérations qui s'impriment presque
+chaque jour dans les journaux, ébranlent les convictions du peuple et
+faussent son jugement. Les hommes publics sont rarement aussi bons ou
+aussi méchants qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de la cause que
+l'on embrasse, cette juste mesure qui est le propre de l'homme fort et
+du lutteur chrétien. Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire litière de
+leur prestige et de leur nom. S'ils aiment la gloire et les
+distinctions, ils doivent tenir à leur réputation qui survit aux jours
+du pouvoir.
+
+M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois voix. Une petite
+majorité, l'on est convenu d'appeler cela une défaite morale. C'est un
+baume sur les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est pas sans
+amertume. Il semble évident, en effet, qu'on aurait pu trouver, en
+cherchant mieux, les malheureuses voix qui manquent.
+
+On cria dans les rangs de l'opposition, dans les réunions intimes et
+dans les assemblées publiques, que la corruption la plus effrénée
+venait de faire son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé à
+flots; que la liberté avait été étouffée sous les monceaux d'or; qu'il
+faudrait une catastrophe pour réveiller la conscience publique.... Une
+chose certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée de charité,
+avait mis ses pauvres dans la balance. Personne ne songeait à chercher
+là la raison du triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur se
+donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un petit mot à son noble
+obligé pour lui rappeler ses engagements. Le Pêcheur jeta la note au
+panier.
+
+Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les fins de la justice,
+raisonnait-il? N'y avait-il pas là une question sociale de la plus haute
+importance? Comment un homme honnête et intelligent comme le père
+Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il est vrai, d'un autre côté, que
+l'offense était ancienne, douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul à
+jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette femme, madame
+D'Aucheron, volait sa haute réputation et les hommages des honnêtes
+gens. C'était une injustice envers la société de Québec. On lui serait
+reconnaissant, à lui le ministre, s'il remettait chacun à sa place,
+comme cela doit être. Il était l'élu du peuple, il devait protéger le
+peuple contre la supercherie et la fraude. On attendait cela de son
+esprit impartial.
+
+Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'était
+vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un
+dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être
+éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait touchée enfin de la
+constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La
+résolution de Léontine était bien prise, maintenant, et rien ne pourrait
+l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination
+exaltée, dans son coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout
+près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, à demi-perdu dans
+une buée vaporeuse.
+
+Madame D'Aucheron avait complètement perdu la tête, et ne se sentait
+plus la force de prendre une résolution. Elle était comme une épave
+ballottée par les flots, au gré des vents et des courants. Elle ne
+savait plus où était le salut; elle ne le voyait nulle part. Menacée par
+le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la
+jetterait comme une vaurienne sur le pavé, par sa fille qui reculait
+devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari
+qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé,
+elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger contre elle
+même, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il
+fallait désarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser
+désarçonner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se
+laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle
+comptait les jours qui la séparaient des assises, comme un condamné, les
+jours qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque fatale, comme
+on regarde avec terreur le nuage plein d'éclairs et de tonnerre qui
+accourt de l'horizon ténébreux.
+
+
+
+
+ XIII
+
+
+En entrant chez lui, après sa dernière visite à madame D'Aucheron, M. Le
+Pêcheur trouva une lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville.
+
+--Tiens, fit-il, une lettre du père.
+
+Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait; le père Le Pêcheur
+ne savait pas écrire. Il déchira le bout de l'enveloppe, déplia la
+mince feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment, les deux
+pages de fine écriture. C'était évidemment la main de la maîtresse
+d'école.
+
+Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre d'empêcher l'arrestation de
+Sougraine. Il ne savait pas encore que le malheureux était pris. Il
+disait:
+
+--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, interviens au plus vite,
+c'est moi qui t'en conjure. Il faut que cet homme reste libre; il faut
+qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende jamais parler.
+
+--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le jeune ministre....
+Est-ce un coup monté? On dirait qu'il y a entente entre le père Le
+Pêcheur et le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je voudrais
+bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan de sauvage, mais il n'est plus
+temps. On pourrait peut-être lui faire prendre la clef des champs...
+Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. Allons! que justice se
+fasse!
+
+Une foule considérable suivait la rue St. Louis et s'engouffrait dans
+les ruelles qui conduisent aux anciens hôpitaux militaires,
+métamorphosés depuis plusieurs années en Palais de justice. A
+l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste, pauvre, désolé, avec sa
+couche d'enduit jaunâtre qui donne aux pierres une certaine harmonie de
+ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur, des malades
+encore et encore des médecins. Les malades d'une société qui se corrompt
+et les médecins que demande la morale outragée.
+
+Un spectacle toujours nouveau attirait cette foule curieuse: Un procès à
+sensation. Le monde est tellement avide d'émotions qu'il serait capable
+de pousser au crime afin du voir juger un criminel. Si l'accusé n'a rien
+de remarquable, s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on le verra
+condamner sans regret; s'il est beau, rusé, ferme, de bonne mine, on le
+prend sous sa protection, on fait des voeux pour son acquittement, et,
+s'il est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au théâtre. Ou ne
+songe pas qu'un malfaiteur est d'autant plus à redouter qu'il a plus de
+qualités physiques ou morales, et que ce n'est pas l'homme que la
+justice veut atteindre mais le crime même. L'homme s'est fait
+l'instrument du mal, il faut qu'il devienne l'instrument de la
+réparation. Le mal doit être honni, poursuivi, puni partout et toujours,
+sans merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération.
+Attendrissons-nous sur le sort du coupable mais applaudissons au
+châtiment du crime.
+
+Sougraine allait être amené à la barre des criminels. La salle
+d'audience était remplie. Il y avait des gens debout dans les passages,
+dans les galeries, autour des sièges réservés aux avocats, partout.
+Quand l'accusé parut précédé et suivi par des hommes de la police, il se
+fit un long murmure et toutes les têtes se tournèrent vers lui.
+
+Il regarda avec assurance cette foule curieuse et menaçante et un
+sourire triste passa sur ses lèvres pâles. Le juge, l'un des plus
+éminents du pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules et son
+rabat blanc tombant sur la poitrine, entra précédé de l'huissier
+audiencier. Le silence se fit dans toute la salle. Les jurés furent
+appelés et répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés sont tenus
+de connaître leurs noms et même leurs prénoms, mais rien de plus. Tant
+mieux s'ils sont ignorants et simples; on les pétrit plus facilement.
+Les natures timides sont recherchées. Les revêches qui ont un cran de
+fermeté sont souvent éloignées avec succès. Un beau système tout de
+même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a donné; c'est sacré. Honni
+soit qui mal y pense! Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des
+naïfs qui souvent se laissent manipuler comme de la cire et trompent
+les fins de la justice. Si vous voulez pratiquer le système à la lettre,
+comme vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger l'accusé par
+ses compères... Le voleur par des voleurs et l'assassin par des
+assassins. Voilà ce qui s'appellerait suivre la lettre de la loi
+anglaise.
+
+En face du banc des juges, auprès d'une longue table couverte de drap
+bleu foncé, s'étaient assis les avocats chargés de conduire la cause: Le
+substitut du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des plus éminents parmi
+les jurisconsultes anglais, M. Guillaume Amyot, un orateur puissant,
+puis, M. F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre par son
+éloquence ardente et ses merveilleuses ressources.
+
+Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison et personne ne voulait ou
+n'osait entreprendre la tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et
+ne pouvait récompenser le dévoûment de son avocat. Il fallait donc que
+la charité, une grande charité, vînt s'unir à de grands talents pour lui
+venir en aide. C'est une chose terrible que d'être accusé d'un crime qui
+entraîne la peine capitale, lorsque l'on est innocent, et grand Dieu!
+quelle responsabilité pèse sur la tête d'un homme de loi qui se charge
+d'éclairer le tribunal et de faire triompher la justice! Comme il doit
+être habile, perspicace et prudent! comme il est bon qu'il sache bien
+dire, exposer nettement et savamment! comme il est important surtout
+qu'il soit honnête, car l'honnêteté a des accents qui vont à l'âme et
+que ne saurait trouver le mensonge.
+
+Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense de Sougraine, on se dit
+que le prisonnier serait sauvé s'il était possible qu'il le fût....
+
+Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un notaire fatigué de sa
+paisible profession qui s'était fait avocat--tous deux remarquables
+aussi, s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister.
+
+M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier l'acte
+d'accusation. Jamais son talent d'investigation, son esprit logique, sa
+vertu farouche ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la cause
+au milieu d'un religieux silence:
+
+--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille du nom d'Audet vivait
+heureuse malgré son indigence, au milieu de nos campagnes tranquilles,
+dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses, sur les bords de la
+rivière Batiscan. Le père, la mère, les enfants étaient unis par des
+liens sacrés que les années resserraient de plus en plus.
+
+Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de seize ans, faisait les
+délices de cet intérieur heureux. Un jour elle disparut, et les
+recherches pour la trouver furent vaines. Le deuil entra dans l'humble
+maison et les pleurs coulèrent, coulèrent sans jamais cesser.
+Aujourd'hui encore, sous le même toit solitaire de la chaumière de
+Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a pas voulu être consolée,
+verse des larmes sur la perte de sa fille chérie.
+
+Un indien était venu dresser sa tente au bord de la rivière, non loin de
+la calme demeure des Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme et
+des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne et fut troublé
+jusqu'au fond de son âme. Il se laissa bercer par des rêves de volupté,
+ne trouva plus de charmes à la femme qu'il avait choisie pour compagne,
+ne fut pas ému des angoisses qu'il préparait à une mère pleine de
+sollicitude, et, dans son fol amour, il abusa de la confiance naïve de
+l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, repliant sa
+tente il partit pour d'autres lieux. Elmire Audet le suivait.
+
+Cependant la femme trahie était restée comme une esclave auprès de
+l'homme infidèle. C'était sans doute l'amour de ses enfants qui
+l'enchaînait encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient dans
+l'amertume. Quelquefois, lasse de supporter tant de hontes et
+d'ignominies elle se révoltait et alors des querelles sérieuses
+survenaient, des injures et des coups s'échangeaient. Une telle
+existence ne pouvait durer. Le mari ne pouvait goûter tranquillement les
+délices de ses illégitimes amours, et la vue continuelle de sa femme ne
+laissait plus de repos à sa conscience. Il croyait sans doute que si
+elle disparaissait, le trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il
+pourrait s'endormir dans une douce sécurité. Etrange méprise des âmes
+coupables!
+
+Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied des caps élevés de St.
+Jean Deschaillons, l'on entendit des plaintes, des cris et des
+gémissements. L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis quelques
+jours avec sa famille. On vit un canot s'éloigner sur le fleuve profond.
+L'accusé--car c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses
+enfants. Sa femme ne les accompagnait point. Plus tard, à quelques
+lieues en bas de Québec, on trouva, sur le rivage, le cadavre d'une
+femme noyée. Cette femme avait une corde autour du cou. Elle avait donc
+été traînée à l'eau. On la reconnut, c'était Clarisse Naptanne, la femme
+de Sougraine, l'accusé.
+
+Les témoins vont corroborer ces paroles.
+
+Un long murmure roula sous les vieux lambris, et les têtes se bercèrent
+comme la houle au jour de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan
+de la forêt.
+
+L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé sous le poids de ces
+regards scrutateurs.
+
+
+
+
+ XIV
+
+
+Le coroner du district de Québec, à l'époque du crime, était mort depuis
+longtemps. On retrouva toute fois le procès verbal de l'enquête qui eut
+lieu alors. Il y était dit qu'un nommé Turgeon, de la paroisse de
+Beaumont, avait déclaré avoir trouvé dans ses _pêches_ le cadavre d'un
+homme ayant une corde au cou. Que ce cadavre ayant été transporté à
+Québec, on reconnut alors que c'était celui d'une femme. On rit un peu
+de la naïveté ou de la modestie extrême du brave pêcheur.
+
+Le verdict fut: "Trouvé mort."
+
+Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel personne ne trouva à
+redire; la critique cette fois, fut désarmée.
+
+Après l'enquête, le corps fut enterré dans le cimetière Belmont, près de
+Québec, et la description en fut donnée par les journaux de la ville. La
+semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges vint à Québec et dit
+qu'une personne était disparue, l'automne précédent, de St. Jean
+Deschaillons. On fit l'exhumation du cadavre. Il était fort décomposé
+mais pas tout à fait méconnaissable. Le curé affirma que c'était la
+femme de Sougraine, un sauvage abénaqui.
+
+Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui était parti avec une
+jeune fille. Toutes les recherches furent inutiles. Les deux fugitifs
+erraient dans les prairies de l'Ouest.
+
+Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait fait la lugubre trouvaille,
+vivait encore. Il fut appelé comme témoin. Il se souvenait bien du
+cadavre en question.
+
+L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges se rendit aussi à
+l'appel de la cour.
+
+Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse Naptanne, dite
+Bisson. Il furent ses paroissiens autrefois. La femme Sougraine, plus
+âgée que son mari, était grande et forte. Ils avaient deux petits
+garçons, l'un âgé de dix à douze ans et l'autre un peu plus jeune.
+
+Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère et habitaient une
+cabane d'écorce, sur les bords de la rivière Batiscan. L'accord
+paraissait régner dans le ménage.
+
+Il continua:
+
+Au nombre de mes paroissiens était aussi une jeune fille de seize ans,
+nommée Elmire Audet. J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez
+l'accusé. Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers la fin
+d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. Lui, il est revenu en novembre.
+Il était seul. Je lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants et
+il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières. Elmire Audet était
+alors dans la paroisse. Quelques jours après elle n'y était plus.
+
+J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont, et l'ai
+parfaitement reconnu. C'était bien la femme du prisonnier. A la mâchoire
+inférieure il y avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la
+mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du tabac et usées par
+la pipe. La défunte fumait beaucoup. Les cheveux étaient très noirs.
+
+Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta:
+
+--Un peu avant son départ Sougraine est venu à confesse et a communié.
+
+Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée.
+
+--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, je demeurais chez
+monsieur Raymond Beaudet, à St. Jean Deschaillons. Un soir du mois
+d'octobre, j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur la grève.
+Un homme criait: Ma maudite, je vais te tuer et te noyer! Une voix de
+femme répliquait en pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je
+vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! Un peu plus tard j'ai
+vu un canot qui s'en allait. Il y avait un homme à l'arrière et quelque
+chose de blanc au milieu.
+
+A une transquestion qui lui fut posée par M. Lemieux, elle répondit:
+
+--Après le départ du canot, j'ai encore entendu du bruit sur le rivage;
+c'était toujours la voix de femme qui continuait ses lamentations.
+
+Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui de Bécancour.
+
+--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé. Je suis le chef des Abénaquis
+de Bécancour. Mon nom signifie: un homme que l'on a renfermé par
+surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est arrivé à Bécancour
+avec ses enfants, vers le commencement de novembre de l'an 18... Il est
+venu chez moi le lendemain de son arrivée. Il était sous l'influence de
+la boisson. Je lui ai demandé où était sa femme et il m'a répondu qu'il
+ne le savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il l'avait laissée et
+qu'elle avait voulu faire chavirer le canot dans la traversée. Il a
+ajouté qu'elle était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau.
+
+Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à son tour:
+
+--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le prisonnier, et j'ai connu
+sa femme. Sougraine est arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18...
+avec ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je lui demandai où
+était sa femme et il me répondit qu'elle était désertée par désespoir.
+Il me demanda si je voulais prendre ses enfants en pension parce qu'il
+allait _en chantier_. Il partit et je gardai les enfants. Je le revis
+plus tard; il s'informa de sa femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui
+dis qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia, disant qu'il
+n'avait jamais pensé à cela. La première fois qu'il est venu il n'avait
+pas l'air inquiet, mais, la seconde fois, il était très abattu. Il
+partit le matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il revint le
+soir même, vers dix heures, mangea, alla se coucher dans le grenier,
+puis partit encore de grand matin, disant qu'on ne le reverrait
+probablement pas de sitôt.
+
+Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable, il ferait mieux de se
+livrer. Il me répondit qu'il le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni
+pour avoir enlevé une jeune fille.
+
+Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que l'accusé lui avait dit
+qu'il regrettait de s'être amouraché de cette jeune fille et qu'il ne
+savait pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait en bon accord
+avec sa femme et était un bon sauvage; qu'un des enfants lui avait dit
+alors que la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire chavirer
+le canot.
+
+Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la déposition suivante: Nous
+demeurons à cinq arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé chez
+nous, un matin, il y a bien vingt ans passés de cela. Il est entré seul
+et nous a demandé de prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était
+le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la recherche de sa
+femme qui l'avait laissé après une querelle. Il a ajouté qu'elle était
+jalouse d'une jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à
+Notre-Dame-des-Anges chercher des pièges qu'il avait tendus. Il fut
+absent une couple d'heures. Il est allé chercher ses enfants et les a
+amenés chez nous. Ils sont partis le dimanche. Il est revenu une
+quinzaine de jours plus tard avec une jeune fille. Il m'a dit que
+c'était sa femme. Ils sont arrivés le soir, ont partagé le même lit et
+sont repartis le lundi matin.
+
+Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails, parce que Sougraine
+ayant été soupçonné du meurtre de sa femme, quelques mois plus tard,
+elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait touchant cet homme.
+Elle ne reconnaissait pas l'accusé, cependant; il avait trop vieilli.
+
+L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom sauvage la Longue
+chevelure.
+
+Il se fit un profond murmure, et les curieux qui remplissaient les
+couloirs se rangèrent pour livrer passage au noble chasseur des
+Montagnes Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa récente
+blessure, il s'avança lentement, le front haut mais sans arrogance, vers
+le banc des témoins. Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa
+figure et lui donnait un charme nouveau. On savait comment il avait été
+blessé dans une partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées,
+comme la mort était venue près de l'emporter. Depuis quelques jours
+seulement il pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui qui
+dans un accès de fièvre, avait innocemment et sans malice, trahi son
+frère l'Abénaqui, un sauvage comme lui. Il le regrettait sans doute....
+comme l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement
+responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre, l'accusé serait encore
+libre et heureux. Voilà ce que peut faire une parole même inconsciente.
+Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... Mais c'était le
+notaire, c'était Sougraine, c'était madame D'Aucheron qui l'avaient
+imaginée, cette malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent les
+projets des méchants tournent contre eux.
+
+La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette et ferme était l'écho
+d'une âme droite. On sentait que cette âme n'avait rien à cacher, et
+que cette parole n'avait rien à taire. On se plaisait à l'entendre, cet
+homme demi-sauvage.
+
+Il raconta sa première rencontre avec l'accusé; comment il le sauva lui
+et sa jeune amie des flammes de la prairie, et les emmena dans son
+wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les questions qu'il leur
+adressa alors et les réponses qu'ils lui firent. L'accusé lui avait
+affirmé que sa femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean
+Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le cimetière de la
+paroisse; qu'il était marié avec cette jeune fille et ne voulait point
+s'en séparer; que cependant il avait fini par avouer que le mariage
+n'avait pas été célébré encore et que la jeune fille était sa maîtresse.
+Alors dit le témoin, je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle,
+et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille dans son pays, dès
+qu'il se présenterait une occasion. L'accusé se montra soumis. Des
+voyageurs canadiens passèrent vers le même temps et je leur confiai la
+jeune fille. Ma femme aussi partit alors avec une jeune enfant....
+
+La voix du sioux trembla légèrement. On vit qu'il faisait un effort pour
+refouler une émotion profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la
+tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite.
+
+--Les malheurs qui suivirent ne regardent que moi, ce n'est point le
+lieu de les répéter ici. Je dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu.
+Je n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement massacrée par les
+sioux, et sur la perte de mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je
+m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans après je rencontrai
+l'accusé à Los Angeles. Il niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard,
+je gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud. Je cherchais les
+parents de ma mère. Je ne revis plus Sougraine, jusqu'au jour où je le
+rencontrai à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques semaines. Je ne le
+reconnus pas alors, mais depuis j'ai pu constater son identité. Je le
+reconnais bien maintenant.
+
+Les péripéties du procès n'étaient pas finies. Les curieux en auraient
+pour leur temps perdu, cette fois, et l'on en parlerait longtemps de
+l'affaire Sougraine.
+
+L'audience avait été suspendue, mais la foule était restée là, entassée
+dans la vaste pièce, aimant mieux respirer l'air chaud et vicié qui la
+remplissait, que de perdre un mot des témoignages. Au reste, dans un
+tête à tête entre le prisonnier à la barre et son défenseur, on avait
+surpris une parole qui piquait la curiosité.
+
+--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, avait dit l'avocat...
+
+--Quel peut être ce témoin? C'était la question que chacun se faisait.
+
+A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme solennel, l'huissier
+appela:
+
+--Louis Vilbertin!
+
+Il y eut un désappointement. On comptait sur un nom nouveau, inconnu,
+improbable... et c'était le gros notaire que tout le monde connaissait.
+
+Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement la boîte aux
+témoins. Il s'essuyait le front avec son mouchoir. En marchant il
+pensait:
+
+--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi? Est-ce que je vais le sauver?
+Et puis, c'est cruel de me forcer à m'avouer publiquement son fils... Il
+embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé n'importe quoi.
+
+--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda la greffier.
+
+--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit le notaire, d'une voix
+ferme, un peu irritée; je suis le fils de l'accusé.
+
+Il bravait l'opinion.
+
+--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de toutes les bouches... Ce fut
+un murmure sourd qui couvrit un instant la parole des avocats.
+
+--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à Notre-Dame-des-Anges. La
+famille se composait de mon père, de ma mère, de mon frère et de
+moi-même. Nous sommes partis de là avant l'hiver, en canot, suivant le
+cours de la rivière. Nous nous rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de
+là à St. Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se battirent.
+C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est mon père qui commença la
+querelle. Il voulait avoir son _capot_ que ma mère avait mis sur ses
+épaules pour se garantir du froid. Il battit la défunte à coups de
+poings et d'aviron et la jeta à terre dans les branches. Ma mère lui
+demandait de ne pas la tuer et elle pleurait. La querelle a bien duré
+une heure. Le prisonnier lança aussi des pierres à ma mère. Elle
+paraissait souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... Nous sommes
+partis pour traverser le fleuve, mon père, mon frère et moi.... ma mère
+est demeurée sur la grève. Mon père ne voulut pas la laisser embarquer.
+Il la menaça avec une branche. Après notre départ elle est restée assise
+sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon père nous a dit
+qu'il nous tuerait si nous rapportions ce qu'il avait fait. Le temps
+était noir. Le prisonnier nous a conduits à une maison où nous avons
+couché. Puis nous avons gagné Bécancour. Mon père nous a laissés chez
+mon oncle Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère.
+
+Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua:
+
+--En traversant la rivière ma mère a menacé de faire verser le canot.
+Avant de partir de Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de la
+boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer et aussi pendant la
+traversée, si je me rappelle bien.... Il y a longtemps de cela. Elle
+but, je crois, ce qui restait dans une première bouteille... Peut-être
+un demiard... C'est l'idée qui m'est restée. Cependant mon père avait bu
+plus qu'elle...
+
+Plusieurs dirent:
+
+--Le gros notaire ne tient pas à sauver son père...
+
+Et d'autres:
+
+--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu...
+
+Le notaire, sous les questions pressées de M. Lemieux, soufflait,
+haletait, s'épongeait... puis se contredisait.
+
+--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui hacher du tabac. C'était
+dans le canot, en traversant. Elle consentit, se mit à la besogne, puis
+cessa tout à coup.... La querelle commença alors....
+
+Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je l'ai dit, et l'accusé
+la supplia d'avoir pitié de nous, ses enfants... mon défunt frère et
+moi... Elle donna un coup d'aviron à mon père... Rendus sur la grève
+elle le frappa avec un couteau... C'était pour se défendre... Ils se
+battaient. Mon père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non plus....
+Si je me souviens bien.... Mon père alluma un feu sur la grève pour nous
+réchauffer et préparer des aliments. Il demanda à ma mère de venir
+manger avec nous...... Elle refusa. La querelle était terminée. Lorsque
+nous fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé le fleuve, mon
+père fit un petit feu et nous nous couchâmes tout au près... Mon père
+nous avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret d'avoir ainsi
+abandonné sa femme, seule, dans l'état où elle se trouvait.... Il
+remonta alors dans le canot.... et fut absent pendant quelques heures...
+Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint seul.... Il était
+triste... Il dit qu'il l'avait trouvée morte et que dans la crainte
+d'être soupçonné ou inquiété il l'avait traînée à la rivière...
+
+Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux tempes et des rougeurs sur
+les joues. On entendit comme un soupir de soulagement qui montait de
+tous les coeurs. Les choses devaient s'être passées ainsi. Il était
+raisonnable de le supposer.
+
+Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint dire qu'il n'y avait pas de
+trace de feu sur la grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa
+croire que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire pour sauver
+son père. Il y eut un malaise soudain. Mais le défenseur de l'accusé ne
+se tint pas pour battu.
+
+--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il au témoin.
+
+--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment large.
+
+--Et la marée s'avance loin?
+
+--Oui monsieur, assez loin.
+
+--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté l'accusé, et faire
+disparaître ainsi toute trace de feu?...
+
+--Certainement, reprit le témoin.
+
+--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas étonnant que vous n'ayez
+vu nulle trace du feu allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui
+eût été surprenant... Une mer passant sur un feu sans l'éteindre...
+
+Un rire bruyant courut dans la vaste salle.
+
+
+
+
+ XV
+
+
+Un homme qui n'avait pas été peu surpris en voyant un huissier entrer
+chez lui, c'était monsieur D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin le
+lâchait, comme on dit en termes d'affaires, et que la dégringolade
+allait commencer. Après tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce
+fût aujourd'hui que demain. La pensée d'un mal qui vous menace est
+souvent plus amère que le mal lui-même. L'imagination grossit le mauvais
+comme le bon. C'est un verre qui nous montre souvent les choses sous un
+faux aspect.
+
+--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait dit l'huissier en saluant avec
+la gravité que comporte le métier.
+
+--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut envie d'éclater de rire, tant
+il avait eu peur.
+
+--Oui monsieur, pour madame.
+
+--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre! au sujet de quelle affaire?
+
+--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron....
+
+--Hein! l'affaire Sougraine? voilà qui est drôle. Où va-t-on chercher
+les témoins maintenant? Qu'est-ce qu'elle connaît de cette affaire, ma
+femme?
+
+Cependant le souvenir du mystère qu'il avait essayé de débrouiller
+depuis quelque temps, mystère où sa femme, le notaire et Sougraine
+paraissaient se comprendre parfaitement, lui revint à l'esprit. De
+grosses gouttes de sueurs perlaient sur son front. Il comprit que tout
+allait éclater.
+
+L'Huissier s'était retiré; il se rendit à la chambre de sa femme.
+
+--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel, lui tendant le papier
+légal d'une main qui s'efforçait de ne point trembler, on vous appelle
+comme témoin dans l'affaire Sougraine--une affaire vieille de vingt
+trois ans--dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que vous connaissez de
+cette affaire.
+
+Madame D'Aucheron poussa un cri.
+
+--Témoin! moi, témoin! et elle s'affaissa sur sa chaise.
+
+Léontine accourut.
+
+Implacable, M. D'Aucheron se tenait là, debout devant elle. Il était
+résolu d'en finir.
+
+--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle façon vous avez été mêlée à
+l'affaire Sougraine?...
+
+Léontine à son tour jeta une clameur, mais elle ne faiblit pas.
+
+--Pauvre mère, dit-elle, c'est donc fini; tout est connu, et elle se
+prit à pleurer à chaudes larmes....
+
+--Tout n'est pas connu, répliqua M. D'Aucheron, mais j'ai le droit de
+tout savoir, et je veux que l'on parle ici avant d'aller parler à la
+cour...
+
+Il passa le subpoena à Mademoiselle Léontine qui lut à travers ses
+pleurs....
+
+--Pauvre mère! reprit-elle! pauvre mère! comme elle va souffrir!....
+
+--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous plaît, si votre mère ne
+veut ou ne peut pas le faire, dit monsieur D'Aucheron, impatienté.
+
+--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de douceur, de prières et de
+larmes, ayez pitié de ma malheureuse mère... soyez miséricordieux.
+
+D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout s'écroulait autour de lui,
+et que sa vie était à jamais empoisonnée. Il n'osait plus parler. Il
+écoutait maintenant, le front courbé, l'arrêt terrible qui le condamnait
+à la honte et à la souffrance pour le reste de ses jours.
+
+--Ma mère, votre femme... reprit Léontine au milieu de ses sanglots...
+c'était....
+
+--C'était?
+
+--Elmire Audet!
+
+--Elmire Audet! s'écria monsieur D'Aucheron, en se cachant le visage
+dans ses mains. Malheureux que je suis!
+
+--Pitié! pardon! criait Léontine.
+
+--Malheureux que je suis! répétait toujours D'Aucheron. Et il aurait
+voulu pleurer. La rage et la douleur l'étouffaient.
+
+Il sortit marchant vite comme un homme pressé d'arriver, et cependant il
+ne savait où il allait. Ceux qui le rencontrèrent s'aperçurent qu'il
+n'était pas comme de coutume et se détournèrent pour le regarder. Il
+passa devant l'église du faubourg St. Jean et lui qui se vantait de ne
+pas importuner le Seigneur, et de ne jamais prendre la place des autres,
+dans les églises, il s'en alla tomber à genoux devant les saints
+tabernacles. C'est que les grandes douleurs ramènent à Dieu, et que les
+hommes profondément infortunés sentent bien que le secours ne peut pas
+leur venir des hommes. Il demeura longtemps, là, sur le parquet, la tête
+baissée, les mains jointes, et criant vers Dieu.
+
+Le père Duplessis se trouvait à l'église; c'était l'heure de sa visite
+au St. Sacrement.
+
+--Il devait en être ainsi, pensa-t-il. Le retour à Dieu ou le suicide.
+
+Quand D'Aucheron sortit il le suivit.
+
+--Mon cher ami, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon. Vous
+perdez beaucoup mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y bien, il
+n'y a pas de quoi se jeter à la rivière, s'il y a raison de se jeter
+dans les bras de Dieu.
+
+--Connaissiez-vous mon malheur? demanda monsieur D'Aucheron.
+
+--Je le soupçonnais. Madame D'Aucheron était mademoiselle Elmire Audet.
+
+--Hélas! qui l'aurait pensé?
+
+--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a fait une faute mais elle
+s'est repentie; elle est devenue une excellente femme. Ce n'est pas la
+première fois que cela arrive, ce ne sera pas la dernière non plus,
+hélas! soyez-en sûr.
+
+D'Aucheron s'était attendu à bien des mécomptes, à des revers, à des
+insuccès, mais il ne se doutait nullement que l'orage viendrait de ce
+côté. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de passer sous la dent
+venimeuse de la médisance. Il se sentait horriblement humilié. Il ne lui
+serait pas possible de se relever de ce coup et il serait obligé de s'en
+aller vivre ailleurs.
+
+
+
+
+ XVI
+
+
+Plusieurs témoins furent appelés encore pour prouver la culpabilité de
+l'accusé, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles
+fût en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que
+des querelles s'élevaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils
+proféraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, après
+vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares et ne se souvenaient
+guère.
+
+Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure
+d'étonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le
+nom de madame D'Aucheron.
+
+Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier grossissant de plus en
+plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence!
+silence! silence!
+
+Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage.
+
+--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le
+greffier, qui voulait lui éviter la honte de le dire elle-même.
+
+Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle,
+tant la surprise était grande.
+
+L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la
+couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens
+remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en
+voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit
+raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle
+était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations
+nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de
+parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il
+fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit
+de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre
+femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de
+cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé.
+Elle le connaissait depuis deux ans déjà....
+
+--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le
+prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes
+partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à
+St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la
+mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me
+dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la
+même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous
+nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le
+train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans
+la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage
+enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins
+Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis,
+quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous
+passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa
+femme était morte...
+
+Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa
+famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et
+qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses
+enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger.
+Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est
+ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à
+ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère
+quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent
+que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était
+éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a
+conté cela.
+
+Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.
+
+Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:
+
+Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre
+homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine
+comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser
+partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de
+retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je
+serais montrée du doigt comme une chienne....
+
+Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait
+avec curiosité.
+
+Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait
+quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt
+vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand
+trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et
+aussitôt après, des pâleurs d'effroi.
+
+Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait
+jamais dit comment était morte sa femme.
+
+Elle se leva vivement:
+
+--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était vibrante, il m'a dit
+que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quittée seule sur la
+grève, il était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais
+qu'il la trouva morte étendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme
+si c'était d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jetée à l'eau
+pour éviter les persécutions... Vous comprenez? Il aurait été
+soupçonné... Le monde est si méchant...
+
+--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la
+salle.
+
+--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le témoin,
+en se tournant vers le prisonnier.
+
+--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurés,
+s'il vous plaît, non pas à l'accusé.
+
+--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oublié cela dans mon premier
+témoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mémoire me faisait
+défaut. Maintenant je vois tout comme si j'y étais. Il y a pourtant
+longtemps de cela...
+
+Elle se mit à compter sur ses doigts....
+
+--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois,
+font vingt-trois... Mon garçon aurait vingt-trois ans....
+
+--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'écria-t-on de toute
+part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit
+sur l'assistance, et chacun se sentit touché de cette douloureuse
+destinée.
+
+L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui:
+
+--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence à mon égard.
+
+
+
+
+ XVII
+
+
+La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre, l'enquête fut
+déclarée close.
+
+M. Lemieux prit la parole, et, dans un long et habile plaidoyer, il
+démolit pièce par pièce le raisonnement subtil de l'avocat de la
+Couronne. Il paraissait profondément ému; sa voix un peu hésitante
+d'abord, comme un flot qui cherche à rompre sa digue, prit peu à peu de
+la force et de l'ampleur. La vague devenait torrent.... On sentait des
+frémissements passer sur la foule anxieuse.
+
+--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous des couleurs si terribles
+l'infortuné que voici? Il montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une
+malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le Seigneur seul peut
+connaître la droiture ou la perversité?... Qu'il se soit fait aimer
+d'une jeune fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement fatal,
+ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer paternel et s'enfuir, avec
+lui, en pays étranger, c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve
+nullement qu'il soit un assassin. On prétend que la femme délaissée le
+gênait. On le prétend mais on ne le prouve pas. C'est elle-même, cette
+femme que l'on veut faire passer pour une victime touchante, c'est
+elle-même qui pria la jeune Elmire de venir demeurer sous la tente de
+son mari.
+
+Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même, voyons ce qu'elle
+faisait, ce qu'elle disait et déduisons en les conséquences naturelles.
+La logique n'est pas à dédaigner. Cette femme était adonnée à
+l'ivrognerie, le plus odieux des vices et celui qui mène le plus
+souvent à la mort tragique et subite. Elle était grande, fortement
+constituée, d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne craignait pas
+de provoquer la colère de son mari et savait se défendre de lui. Ne
+l'a-t-elle pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient le
+fleuve dans leur canot. En se livrant à une action aussi brutale, dans
+un pareil moment, au milieu des flots prêts à les engloutir,
+n'exposait-elle pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient
+dans la frêle embarcation? Et ses enfants n'étaient-ils pas là! De quel
+crime n'est pas capable une mère qui expose de la sorte la vie de ses
+enfants?...
+
+Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est la mort qu'elle
+appelait, la mort pour elle même et pour les autres. Ne l'a-t-elle pas
+crié, dans sa rage insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me
+noyer.
+
+Elle était ivre. Elle but encore cependant, et, descendue sur le rivage,
+elle continua l'odieuse orgie commencée pendant la traversée.
+
+Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces clameurs qui montaient
+comme des imprécations de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les
+habitants des côtes voisines l'accusé se rembarqua seul avec ses
+enfants. Il avait pardonné à sa femme cependant, puisqu'il l'avait priée
+de venir partager avec lui son modeste souper.
+
+La femme délaissée se livra, dans son désespoir, à des fureurs
+nouvelles, redoubla ses gémissements et ses blasphèmes, s'avança,
+chancelante, sur le sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le sol
+glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère, la crainte, et
+surtout l'action des alcools, le froid de l'atmosphère et l'humidité du
+sol, venaient de lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était
+enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé. La mort qu'elle avait
+invoquée tout à l'heure vint tout à coup la chercher...
+
+Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les choses ont dû se
+passer ainsi. L'accusé, dont le caractère est doux, éprouva bientôt des
+remords et regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste état
+d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était pas sans éprouver
+certaine crainte assez légitime.
+
+Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on me soupçonnerait
+peut-être de l'avoir tuée. On sait que j'ai débarqué sur cette rive et
+que j'en suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les apparences
+seraient contre moi. Le préjugé naîtrait vite, et je serais peut-être
+condamné. Il est arrivé que des innocents aient été ainsi trouvés
+coupables... Je vais aller la chercher.
+
+Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait la rive sud, il
+régnait partout un silence lugubre. Il appela, rien ne répondit à son
+appel.... rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit où il
+avait quitté la malheureuse créature. Rien encore.
+
+Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons de la côte, se dit-il,
+et il se dirigea vers les hauteurs.
+
+Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il crut qu'elle
+dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se réveilla pas. Elle dormait du
+sommeil qui n'a pas de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti.
+
+On va dire que je l'ai tuée.... que faire?
+
+Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses idées. Il aurait
+voulu réfléchir froidement, ne fût-ce qu'une minute, et son trouble
+augmentait toujours.
+
+La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva au milieu du tourbillon
+des pensées diverses qui l'agitaient.
+
+Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les reins, la passa
+en frémissant autour du cou de la morte et, traînant le lourd fardeau,
+il se dirigea vers le fleuve.
+
+C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il, mais il ne pouvait
+s'empêcher de marcher. Et le cadavre suivait, glissant avec son bruit
+mat sur la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son canot et
+se mit à ramer avec ardeur, se hâtant d'achever cette horrible tâche.
+Derrière le canot, le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre qui
+s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il détacha la corde et la morte
+descendit lentement, creusant la vague qui se referma bientôt sur elle
+comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa rame. Alors une pensée,
+comme une lame aiguë, traversa son esprit.
+
+--Ma ceinture!... Malheur!
+
+Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet
+oubli... Il était trop tard. Il n'y avait plus qu'à attendre le hasard
+des événements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut
+longtemps plein de tristesse et puis, afin d'éviter les dangers d'une
+accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il
+s'en alla vers des régions lointaines.
+
+Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa
+femme et les circonstances dont elle fut environnée. La franchise est
+encore la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on connaît le
+caractère timide et craintif du sauvage, l'idée étrange qu'il se forme
+de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de
+tous ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le
+voir se compromettre par des explications inexactes...
+
+C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se déduit
+naturellement des témoignages rendus.
+
+Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat.
+
+Alors M. Amyot se leva à son tour. On était avide de voir comment il
+rétablirait l'accusation et pourrait détruire l'effet produit par son
+habile confrère. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la
+parole. Il repassa, en les commentant les témoignages que l'on venait
+d'entendre et s'écria en terminant:
+
+--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite
+sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la présence de
+l'épouse légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle disparût.
+En effet elle disparaît, et désormais le bonheur coupable ne sera plus
+troublé. Elle disparaît, mais Dieu qui se joue des projets des hommes,
+veut qu'un jour, longtemps après le crime, à trente lieues de l'endroit
+où pour la dernière fois les accents plaintifs de la victime ont été
+entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait
+apporté. Une corde est nouée autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans
+nom qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est celui de la femme
+de l'accusé, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui
+servait de ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été vus, la
+victime et l'accusé, ils étaient ensemble. Ils burent, s'injurièrent et
+se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidèle partit, mais il
+revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la
+femme délaissée et lui, dans les ténèbres, sur les rivages déserts?...
+Ce cadavre retrouvé avec une corde au cou trahit le secret des ombres et
+révèle un crime qui demande un châtiment!
+
+Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la vengeance des hommes.
+Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui.
+
+Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait peut-être qu'un
+accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des
+jurés qui se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit en
+discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, ils dirent qu'ils
+s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les
+yeux se fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y avait un
+serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On
+cherchait à deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs
+mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait être
+rendu. L'accusé aussi regardait ses juges, et son oeil mélancolique
+était suppliant comme une prière. Il s'efforçait de ne point trembler et
+pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les
+jurés furent comptés et appelés par leur nom. Le silence devint
+profond.
+
+--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont
+il est accusé? fit la voix solennelle du juge.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+
+Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant. Léontine qui attendait
+son retour à la maison, se leva vivement et courut au devant d'elle.
+Elle crut d'abord que tout avait tourné pour le mieux, et que sa mère
+était véritablement au comble de la joie. Elle reconnut bientôt son
+erreur.
+
+La malheureuse femme fit quelques pas en cadence, puis éclata de rire.
+Elle rit longtemps de ce rire nerveux, hébété qui fait tant de mal à
+entendre.
+
+Alors Léontine se mit à pleurer. Elle devinait un nouveau malheur. La
+pauvre folle se regarda dans une glace et, après avoir salué son image,
+se mit à lui parler.
+
+--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une belle coureuse, en
+vérité, une belle fille, oui, qui rougit de sa mère et ne veut pas la
+faire manger à sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi, madame
+D'Aucheron, moi la riche, la belle madame D'Aucheron, qui t'apprendrai à
+courir les bois... Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi! tu
+répètes mes paroles, comme un perroquet, tiens! attrape!...
+
+Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux coup la glace qui
+tomba en éclats sur le tapis soyeux.
+
+Léontine tout effrayée appela.
+
+Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une pièce retirée n'avait rien
+entendu. En entendant la cri poussé par Léontine il se précipita vers le
+salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait sa main
+ensanglantée. Elle s'était blessée en frappant la glace.
+
+--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle, et elle se précipita
+sur lui.
+
+Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer. Rien n'y fit: elle
+s'irritait de plus en plus et vociférait des paroles incohérentes. Il
+tenta de l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil. Elle se
+releva comme une tigresse et, ne pouvant l'atteindre parce qu'il se
+mettait à l'abri derrière les meubles, elle déchira ses vêtements en
+lambeaux. Alors, un sentiment de pudeur, le dernier qui meurt chez la
+femme, lui revint tout à coup et elle se cacha derrière une porte.
+
+La servante avait couru chercher du secours. Des voisins arrivèrent. Ils
+triomphaient peut-être au fond du coeur, mais ils paraissaient fort
+touchés de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut enfermée, les mains
+solidement liées, et des Soeurs de Charité vinrent en prendre soin, en
+attendant qu'on la conduisît à l'hospice des aliénés.
+
+
+
+
+ XIX
+
+
+Les jurés avaient répondu "non coupable" et Sougraine, mis en liberté,
+était sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple,
+naturellement honnête et droit, a toujours peur de voir la justice
+humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au
+coupable. Il veut que l'accusé soit élargi lorsque le crime n'est pas
+irrévocablement attesté.
+
+Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion
+qu'il avait éprouvée.
+
+A la prostration succéda je ne sais quel réveil joyeux, comme un rayon
+de soleil après l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie après
+avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait notre fosse!
+de n'avoir plus rien à redouter de ceux-là mêmes qui pouvaient nous
+perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa
+place au soleil, et que personne n'osera nous déranger.
+
+Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et triomphant, dans nos rues
+encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosité. On
+se détournait pour le voir marcher de son pas lent et mesuré, le corps
+légèrement penché en avant, avec ce balancement léger commun à l'homme
+des bois et à l'homme de la mer. Lui, il élaborait un nouveau projet.
+Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien
+son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. Rien n'appelle le
+succès comme le succès. Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait
+pas s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave.
+Il se le promettait. La chance grise comme la déveine, et fait faire les
+mêmes folies.
+
+Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis quelques jours. Il
+fredonnait, chantait presque sans cesse dans son étude ordinairement si
+calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait des anecdotes
+pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que
+de raison. Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée,
+l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque
+chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte,
+gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balançait dans un rayon
+de lumière devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle
+parfume. Il voyait Léontine.
+
+Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La Longue chevelure n'était
+plus à craindre; le jeune ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque
+d'un persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas de force à lutter,
+le voulût-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune,
+affronter le scandale et se marier avec une fille élevée par une
+coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la
+famille D'Aucheron; il allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il
+avait désirées.
+
+Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des souffles de feu...
+
+--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était venu fondre sur Léontine,
+leur amie, Rodolphe et sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut
+des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancés,
+dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher
+davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne sur la
+prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et
+se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle
+impétueux agite et dépouille.
+
+Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures à son ami
+D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'était agenouillé dans
+l'église, sous la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le monde
+comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le
+touchait plus. Il se reposait dans l'indifférence, en attendant
+peut-être qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une autre
+direction.
+
+Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à la jeune fille ni
+d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaça.
+
+--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. La ruine matérielle
+n'est rien à côté de l'autre.
+
+Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour
+dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour
+obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses destinées. Il dit à
+Sougraine son père.
+
+--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce pas?
+
+--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donné
+à entendre:
+
+--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux
+tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être
+raisonnable. S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il me doit tout ce
+qu'il possède. Quand il n'aura plus d'argent, et en conséquence plus
+d'amis, il ne sera plus en état de supporter les frais d'un procès et
+sera condamné d'avance.
+
+Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire,
+son fils.
+
+Mais il rencontra une résistance absolue de la part de M. D'Aucheron.
+
+Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Léontine comme sa fille.
+Ce fut un nouvel appât jeté à la curiosité publique. Les journaux
+promirent à leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intéressant
+procès. On se disait cependant:
+
+--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son témoignage, a
+parlé d'un garçon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie
+commençait....
+
+Mademoiselle Léontine était tombée dans une profonde mélancolie. Elle
+n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mère
+retombait sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, mort, comme elle
+est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi à entrer au
+couvent. Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... mais
+aussi à ses amertumes et à ses déceptions. Elle rentrerait au couvent
+pour s'y enterrer sous les voûtes saintes où l'on chante des cantiques
+à la louange du Seigneur, où l'on prie avec ferveur, où l'on pleure sans
+amertume. Il n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un homme aimé,
+le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un
+crime.... Le procès lui avait révélé une chose étonnante, mais qui la
+réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin était peut-être son frère....
+Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances....
+
+Elle fut effrayée de cette autre persécution qui la trouvait sans
+défense. L'homme en qui elle avait instinctivement placé une confiance
+absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait
+lui-même sans espérance et sans ressources. Les armes dont il comptait
+se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient de se
+rompre dans ses mains, et la victoire lui échappait. Le vieil
+instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge
+naturel des âmes aimantes que le monde persécute et que le sauveur
+appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin
+d'être aimé, soutenu, encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner.
+Au milieu de ces cruelles perplexités, battue comme une algue légère par
+la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la
+retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le couvent lui envoyait des
+rayonnements mystiques qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums
+célestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète,
+inaltérable. C'était le port calme et sûr après la tempête. Elle y
+verserait des larmes silencieuses en songeant à celui qu'elle aime...
+qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même
+jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu par la voie douloureuse;
+c'est la plus sûre. Elle irait à lui par cette voie.
+
+Elle demanda son entrée chez les soeurs de la Charité. Ses premières
+années s'étaient écoulées dans cette maison; elle y avait puisé les
+germes de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au milieu des
+plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacré fut salué avec joie.
+Ses adieux à Rodolphe furent longs, pénibles, douloureux. Elle faillit
+un instant faiblir dans sa décision devant les vives instances du jeune
+homme.
+
+
+
+
+ XX
+
+
+Cependant Sougraine faisait des recherches, sérieuses pour prouver qu'il
+était le père de Léontine. Il avait parfois des doutes dans la réussite,
+mais comme le résultat du procès ne pouvait le mettre dans une condition
+pire, il donnait tête baissée dans l'aventure.
+
+Le notaire intenta une poursuite contre son ex-ami D'Aucheron, et la
+fortune surfaite du brasseur d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du
+public ébahi.
+
+Le Pêcheur se dit en apprenant cela:
+
+--Sapristi! je l'ai échappé belle...
+
+Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des prétentions de
+Sougraine, et Vilbertin commençait à craindre qu'il ne fût plus possible
+de faire sortir la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier.
+Il entrait dans des fureurs subites à la pensée de cette proie tant
+convoitée qui lui échappait. Son mécontentement se manifestait de mille
+manières, et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient
+fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant les ruines autour de lui. Il
+voulait que tout le monde souffrît, et le métier de bourreau lui
+révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant.
+
+Cependant la jeune postulante fut amenée devant la cour pour rendre
+témoignage de ce qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore avec
+sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses yeux toujours baissés ne
+laissaient guère apercevoir la rougeur que les pleurs avaient laissée
+après la perte de son bonheur. Elle dut avouer que madame D'Aucheron, un
+jour, avait fait comprendre à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur
+fille à tous les deux.
+
+Après cet important témoignage, on crut que Sougraine avait gagné sa
+cause.
+
+Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta alors devant le
+juge.
+
+--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait heureux d'avoir des
+renseignements sur un enfant né l'on ne sait où, d'une fille nommée
+Elmire Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant dont la
+mère portait ce nom, et dont le père était un indien du nom de
+Sougraine. Voici le registre.
+
+Il y eut un grand murmure de surprise dans le palais d'audience.
+
+Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin et l'extrait de baptême fut
+alors lu comme suit:
+
+Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de St. Jean d'Iberville avons
+ce jourd'hui, le 5 juillet 18... baptisé un enfant du sexe masculin, né
+le même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et d'un père inconnu.
+
+Parrain, Jean-Louis Martel.
+
+Marraine, Jeanne-Marie Laliberté.
+
+Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez le nom du père de
+l'enfant, puisque vous dites que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas
+enregistré cependant.
+
+--Je ne le savais que par ouï dire.... La jeune fille perdit
+connaissance et devint folle. Elle venait des Montagnes Rocheuses. Ceux
+qui se trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de nos
+charitables familles et continuer leur chemin. Sa folie dura plusieurs
+mois. Quand elle fut capable de se lever, elle ne se souvenait plus de
+rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats. Son enfant est resté dans
+la maison où il est né. L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il
+rendra témoignage si vous le désirez....
+
+Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à la barbe blanche, au
+sourire doux, se présenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, après
+l'avoir pris de sa main tremblante.
+
+Il déclina son nom et dit:
+
+--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans ma maison, comme M.
+le curé vient de le dire. C'était un petit garçon. Il y a vingt-trois
+ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait
+une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était venu, il fallait voir
+pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris
+mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. Il s'appelle
+Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable Oscar Le Pêcheur, monsieur
+le juge...
+
+Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience que, pendant dix
+minutes, toute procédure fut interrompue. Cependant cet incident mettait
+fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le moins étonné, se
+proposa d'aller sans délai renouveler connaissance avec l'honorable
+ministre son enfant.
+
+
+
+
+ XXI
+
+
+Le père le Pêcheur s'était imposé une rude tâche en venant rendre
+témoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais,
+avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa naissance. Il
+fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. Le jeune homme apprit de
+ses petits compagnons, cependant, cette chose pénible que la charité lui
+cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colères d'un
+moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: bâtard. Il
+demanda à ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, comme
+une flèche acérée, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui
+donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il
+finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose
+humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours.
+Il songeait maintenant, depuis qu'il était devenu un homme important, à
+retrouver sa mère, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il
+pensait en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix culpâ.... l'heureuse
+faute que j'ai faite....
+
+Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès de Sougraine avec un
+intérêt que l'on comprend aisément. Il s'était bien ému du triste sort
+de madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir que son fils
+adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses révélations. Il
+resterait inconnu. Il n'en était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant
+lui-même qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et
+d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hésita
+plus. Il descendit à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais surpris
+de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des années. Il
+demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le
+monde d'ornière en ornière.
+
+--Quel bon vent vous amène, père? avait dit le ministre en serrant la
+main du vieillard.
+
+--Des choses sérieuses, mon enfant...
+
+--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une réponse à votre lettre de
+l'autre jour. En vérité j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs
+envers vous: Je vous prie de me pardonner...
+
+--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le péril, maintenant, et
+marcher droit au but. Au reste, tu n'es pas responsable de ta naissance,
+et l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui, non pas d'après
+la valeur de ceux qui l'ont engendré.
+
+--Je parie que vous venez me révéler, sans que je vous le demande, le
+secret que vous m'avez toujours caché lorsque je vous ai interrogé.
+
+--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard tout tremblant.
+
+--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout entendre sans broncher.
+
+--J'en doute, mon enfant... j'en doute.
+
+--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. J'aime mieux en finir tout de
+suite.
+
+--Eh bien! mon cher... ta mère... était... Elmire Audet... et ton père,
+Sougraine l'indien.
+
+Le ministre bondit en jetant une clameur.
+
+--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard, ce qui nous
+afflige maintenant ne serait peut-être pas arrivé; mais il m'a été
+impossible de sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire
+écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il n'y a qu'à les
+interroger. Puis, notre maîtresse d'école est jeune; il faut respecter
+son ignorance... son innocence, je veux dire.
+
+Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions du père Le Pêcheur.
+Il repassait dans son esprit les incidents qui s'étaient produits
+depuis quelques semaines, et regrettait la position qu'il avait prise à
+l'égard de madame D'Aucheron. Il s'était vengé de sa mère... Tout se fût
+si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût pas tant fait la
+difficile. Madame D'Aucheron serait encore une femme respectée.
+Sougraine aurait été facilement désintéressé, moyennant finances, son
+prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que grandir; il aurait
+continué à recueillir les hommages et les félicitations de tout le
+monde.... Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait reconnaître
+publiquement pour sa mère, la ruine financière d'un homme auquel il
+devait tous les égards, et, sur le front de son père, la tache
+indélébile que laisse toujours une accusation capitale... Et c'était à
+cause de Rodolphe Houde que tout cela arrivait... Il se rencontre donc
+des hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités. Si on les
+connaissait d'avance il faudrait les écraser comme des vipères. Quand on
+les devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était injuste envers
+Rodolphe, mais dans son irritation il mettait un certain plaisir à
+déchirer l'innocence.
+
+Tout à coup il se prit à rire.
+
+--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de
+mes parents, n'est-ce pas?
+
+--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, excepté le curé, ne
+se souvient du nom de ta mère.
+
+--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez à
+la maison discrètement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en
+portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon père ni celui
+de ma mère.
+
+--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause on resterait muet. On
+comprend aisément qu'il ne serait pas légitime de briser une existence
+comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires et des
+humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la
+terre, comme on jette une graine dans un champ étranger, sans se soucier
+qu'elle germe ou périsse, mais il y a une question de justice envers une
+autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta place
+et boive le calice que tu refuses de boire...
+
+--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouvée, elle...
+qu'importe le nom de ses parents?
+
+--Le curé est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui,
+si j'étais assez lâche pour forfaire au mien.
+
+Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu
+indignée illuminaient sa belle figure.
+
+--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'éloigner de
+moi, je le boirai.
+
+Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à un autre. Il était
+mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un
+lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son père adoptif se
+dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en
+riant, à tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de
+mal. Personne ne voulut le croire. Il était anxieux de voir sa mère. Il
+regrettait bien d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de son
+humiliation. La faute retombait sur sa tête. Il est toujours mal de se
+réjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il
+avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis entre elle et la main
+brutale du destin. Le soufflet n'eût pas été pour elle. Enfin, il était
+trop tard et toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches
+ne serviraient de rien.
+
+Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait beaucoup mieux; la crise
+était passée et le danger d'une folie irrémédiable s'éloignait de plus
+en plus. Ceci avait lieu pendant le procès même, le dernier jour, au
+moment où le père Pêcheur rendait témoignage. Personne ne connaissait
+donc encore le redoutable secret. Le jeune ministre était un peu dans
+l'embarras. Il ne savait pas s'il devait, par des phrases adroites,
+préparer madame D'Aucheron à la grande surprise qui l'attendait, ou se
+jeter dans ses bras en l'appelant sa mère. Il la regardait fixement,
+doucement, et lui, toujours froid, léger, badin, sceptique, il sentait
+des larmes mouiller ses paupières... Une mère, voyez-vous, ce n'est pas
+une femme comme une autre. Il y a dans son amour quelque chose qui n'est
+pas de la terre.
+
+--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron... vous avez donc du
+chagrin, vous aussi?
+
+--C'est de joie, répondit le jeune ministre... je ne suis plus
+orphelin... j'ai retrouvé ma mère...
+
+--Votre mère?... vous l'aviez perdue?...
+
+--Je l'ai retrouvée, s'écria-t-il, en enveloppant de ses bras la pauvre
+femme tout étonnée, c'est vous... c'est vous!... je suis l'enfant que
+vous avez mis au monde en revenant des Montagnes Rocheuses, à St. Jean
+d'Iberville, il y a vingt trois ans!
+
+Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit en larmes...
+
+Monsieur D'Aucheron, qui entrait au même instant, vit le jeune ministre
+et sa mère serrés l'un contre l'autre dans un étroit embrassement... Il
+ne savait rien encore. Le sang reflua vers son coeur, il pâlit, la
+colère s'alluma dans son âme. Il était armé.
+
+--Misérables! s'écria-t-il.
+
+Un éclair jaillit et le garçon d'Elmire Audet roula sur les tapis
+soyeux, comme une fleur qui se détache de sa tige.
+
+Madame D'Aucheron se leva tout effrayée, toute désespérée. Elle était
+belle à voir dans sa douleur de mère...
+
+--Mon enfant! s'écria-t-elle! mon fils!.... Vous me l'avez tué!...
+Ah!... tuez-moi! tuez-moi, je vous en prie!...
+
+Puis elle se jeta sur le corps ensanglanté du jeune ministre,
+s'efforçant de le rappeler à la vie, par les paroles les plus douces que
+les lèvres d'une mère puissent prononcer...
+
+Il ne l'entendait plus; il était mort.
+
+D'Aucheron, terrifié, regardait debout, immobile, le lamentable
+spectacle...
+
+Alors quelques amis se présentèrent. Le procès venait de se terminer et
+ils accouraient annoncer à D'Aucheron que M. Le Pêcheur était l'enfant
+de sa femme. Ils s'arrêtèrent stupéfiés en face du tableau sanglant que
+présentait le salon.... D'Aucheron raconta ce qui venait de se passer.
+Madame D'Aucheron criait toujours:
+
+--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!...
+
+C'était vraiment une scène à fendre l'âme, et tout le monde se mit à
+pleurer. On apprit dans la ville la mort tragique de l'honorable M. Le
+Pêcheur en même temps que le secret de sa naissance...
+
+
+
+
+ XXII
+
+
+Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses volées harmonieuses
+d'oiseaux voyageurs, le murmure des eaux qui reprenaient leurs courses
+vagabondes, les épanouissements des boutons sur les branches, les
+effluves d'amour dans les airs ensoleillés. La Longue chevelure songeait
+maintenant à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait. Il
+irait revoir encore l'humble tombeau de sa femme dans les solitudes des
+Montagnes Rocheuses. Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond
+pour dire adieu à la maison hospitalière de Rodolphe. Le jeune médecin
+se livrait à l'étude avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour de
+la science, le désir de savoir, la noble ambition de protéger la vie de
+ses semblables le consolaient un peu de l'amour perdu et du bonheur
+envolé. Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et le bien,
+comme d'autres le cherchent dans le mal et l'oisiveté.
+
+Madame Villor sentait ses forces revenir. Le printemps la ramenait comme
+il ramène tout. Un soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage
+de la parole. Ce furent des cris de joie dans la famille. On remercia le
+Seigneur à genoux. La Longue chevelure entra un instant après. Il leva
+les mains au ciel et poussa une exclamation de surprise en voyant la
+malade s'approcher et lui souhaiter le bon jour.
+
+--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, dit-elle; il est juste,
+et c'est vous, sans doute, que sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là,
+je vais vous parler de votre enfant.
+
+Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été saisi de frayeur. C'était
+la joie et l'espérance.
+
+--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Léon Houde,
+l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut
+blessé en défendant votre femme. Les sauvages jetèrent votre petite
+fille dans un torrent et lui, malgré leurs clameurs et leurs flèches, il
+se précipita et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. Il y
+avait une somme considérable dans les langes de l'enfant; il confia
+cette somme à un notaire de ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle
+fut perdue. Mon frère mourut peu de temps après et sa femme le suivit
+aussitôt dans la tombe. La petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce
+fut le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, qui se chargea de la
+conduire à Québec et de la mettre entre les mains des soeurs de la
+Charité. C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la porta chez les
+Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute
+respectabilité, m'a-t-il assuré, alors, en toute franchise. Sachant la
+petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je
+n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet et,... je dois l'avouer, je ne
+m'en suis pas occupée davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu
+prévoir!...
+
+Elle s'arrêta suffoquée par les émotions.
+
+--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son
+transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle
+fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a été
+détruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais désespéré!... Ah! mon
+âme a manqué de confiance en Dieu....
+
+Madame Villor alla prendre, dans une petite boîte en fer blanc verni, un
+papier qu'elle remit au siou.
+
+--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir?
+
+Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit à lire:
+
+Madame,
+
+Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est à vous que je
+demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je
+serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs....
+Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme je
+l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai chargé mon gendre de
+tout remettre à l'enfant, si on la trouvait, capital et intérêts. A
+l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez à ce que
+mes volontés dernières soient exécutées. Mon gendre se nomme Louis
+Sougrain... que Dieu me fasse miséricorde!...
+
+Il n'y avait pas de signature. Un oubli du mourant.
+
+--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les personnes.... Il faut que ce
+soit Sougraine, le notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?...
+
+La Longue chevelure regarda madame Villor d'une singulière façon.
+
+--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle, si les volontés du
+mourant ont été accomplies. L'héritier du notaire infidèle est parti
+pour les Etats-Unis peu de temps après la mort de son beau-père. Il a
+méprisé les prières du mourant. Il a gardé l'argent sans doute....
+
+--Le notaire Vilbertin est riche, très riche, observa Rodolphe....
+
+Madame Villor reprit:
+
+--Au moment où je me proposais de vous révéler ce que vous venez
+d'entendre, j'ai reçu cet autre billet. J'ai eu peur, car la première
+lettre n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve. La peur m'a
+causé le mal que vous savez, et dont le Seigneur m'a enfin délivrée.
+
+Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante que l'on a vue déjà. Elle
+venait de Vilbertin. Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait
+écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer ses dernières volontés
+et lui demander pardon. C'est cet écrit que le mourant lui avait montré.
+Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin qui laissa le pays
+immédiatement.
+
+--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, Sougraine et Vilbertin ne
+sont qu'une seule et même personne. Allons le voir. Le misérable, il
+faudra bien qu'il parle.
+
+--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais tout cela n'a rapport
+qu'à l'argent et m'intéresse peu. C'est mon enfant que je veux
+retrouver.... ma pauvre Estellina!
+
+
+
+
+ XXIII
+
+
+Le même jour une voiture s'arrêtait à la porte de l'étude de maître
+Vilbertin. Le cheval était essoufflé, chaud, enveloppé d'une buée de
+vapeur tiède. Il avait dévoré le chemin. C'est que Rodolphe et la Longue
+chevelure avaient hâte d'arriver. Le notaire ouvrait la porte pour
+mettre dehors son ex-ami D'Aucheron.
+
+--Va-t-en au diable! criait-il, et crève comme un chien!
+
+D'Aucheron était ruiné. Il partit pour ne jamais revenir. On dit qu'il
+est aujourd'hui dans un ermitage, en pays étranger. Il aurait cherché
+auprès de Dieu des consolations que le monde ne sait point donner. Il ne
+fut pas mis en accusation pour le meurtre de M. Le Pêcheur. L'erreur
+était évidente....
+
+Disons tout de suite, puisque nous arrivons au terme de notre récit, que
+madame D'Aucheron est entrée, après le départ de son mari, chez les
+pénitentes du Bon Pasteur. Elle est un modèle de douceur et de
+soumission. Rien ne pourrait l'arracher au refuge béni où la tempête l'a
+poussée.
+
+Pourquoi ces naufragés de la vertu trouvent-ils un port où s'abriter,
+pendant que tant d'autres sont engloutis tout à coup, dans les
+abîmes?... Secret de Dieu. Pourtant la miséricorde du Ciel est infinie
+et sa justice est éternelle.... Mais on ne sait pas le secret des
+coeurs, les rayonnements de la Foi dans l'ombre, la puissance de la
+prière. Il se fait, en faveur de certaines âmes, un travail mystérieux
+et puissant qui échappe à notre attention, mais non pas à l'oeil de
+Dieu....
+
+Sougraine, effrayé des coups qui frappaient ses enfants, effrayé de la
+solitude qui se faisait autour de lui, pleurant ses fautes inutiles ou
+ses espérances effondrées, prit sa carabine fidèle et s'enfonça dans les
+forêts.
+
+Rodolphe et son compagnon entrèrent chez le notaire Vilbertin. Le
+notaire ne leur offrit pas de sièges. Il leur demanda rudement ce qu'ils
+désiraient.
+
+--Mon enfant! répondit brusquement le siou.
+
+--Je ne vous comprends pas, répliqua le notaire, un peu décontenancé.
+
+--Vous êtes M. Louis Sougraine dit Vilbertin? reprit l'indien.
+
+--Oui. Et vous, vous êtes la Longue chevelure dit Leroyer?...
+
+--Et le père d'une petite fille dont vous détenez la dot injustement et
+contre la volonté sacrée d'un mourant.
+
+Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait pas à cela. Pourtant
+il ramassa ses forces et voulut lutter.
+
+--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure et je vais vous faire
+rendre gorge. Si vous avez oublié les recommandations de votre
+beau-père, je vous en ferai souvenir....
+
+--Connaissez-vous le misérable qui a écrit ce papier? demanda à son tour
+Rodolphe, en dépliant le billet que l'on connaît déjà.
+
+--Non, répondit le notaire, je ne le connais pas.
+
+--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe, on ne vous laissera pas
+en paix, et l'on retracera bien le chemin que vous avez fait pour
+dépister les recherches.
+
+--Votre beau-père vous connaissait sans doute, car il a bien pris ses
+précautions.... repartit le siou. Il a chargé quelqu'un de vous
+surveiller et de vous forcer à faire la restitution qu'il ne pouvait
+plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon enfant, ajouta-t-il avec
+douceur; je n'ai nul besoin de l'argent que vous avez reçu, je ne veux
+pas qu'il en soit question, je suis riche, très-riche.
+
+Le notaire essaya de nier encore, mais devant les promesses formelles de
+la Longue chevelure et de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquiété
+au sujet de l'argent s'il aidait à retrouver l'enfant; devant
+l'espérance d'arracher encore quelque chose à la reconnaissance du
+généreux indien, il consentit à parler.
+
+--J'ai passé quelques mois aux Etats-Unis, avoua-t-il, et je suis
+ensuite venu demeurer à Québec. Je ne me suis jamais occupé de
+l'enfant... je ne dis pas où elle est... je ne l'ai jamais vue...
+
+--O mon enfant! mon enfant! soupirait la Longue chevelure... si je la
+trouve, je vous récompenserai bien.
+
+La notaire était presque ému. Il pensait.
+
+--Comme cela tourne bien! Après tout, l'argent console de l'amour
+quelquefois... Si je pouvais l'oublier, elle, je serais encore
+heureux... L'oublier! l'oublier!...
+
+Rodolphe dit:
+
+--Si nous allions voir le père Duplessis, c'est un homme de bons
+conseils....
+
+--Je le veux bien, répondit Leroyer. Venez avec nous, monsieur
+Vilbertin.
+
+Le père Duplessis était en tête à tête avec Horace, un gai compagnon des
+âges passés qui ne vieillit pas. Il fut enchanté de la visite, enchanté,
+mais presque stupéfait. Ce qui l'étonnait, c'était de voir ensemble
+Rodolphe et le notaire. Après tout, se dit-il, _sage ennemi vaut mieux
+que fol ami_.
+
+Le jeune docteur prit la parole et annonça la guérison de sa tante, puis
+il exposa ce qu'elle avait raconté au sujet de la petite fille de la
+Longue chevelure. Il fut assez délicat pour ne pas faire allusion à
+l'argent. Le notaire était tout surpris d'une si haute indulgence; il
+n'en suait pas moins à grosses gouttes, tant il avait peur.
+
+--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!... est-ce que...? Ah! par
+exemple, ce serait bien drôle....
+
+Et sa figure honnête s'illuminait des rayons de l'espoir.
+
+La Longue chevelure éprouvait des tressaillements indicibles et
+s'enivrait de ses paroles comme d'une liqueur généreuse.
+
+--Le docteur Grenier, de Lotbinière, reprit le vieillard, en regardant
+profondément dans le passé, c'est à moi qu'il a confié une petite
+fille... oui c'est à moi....
+
+--A vous? s'écrièrent les visiteurs au comble de l'étonnement.
+
+--A moi-même, oui, il y a bien vingt et un ou vingt-deux ans de cela....
+Grenier, c'était mon cousin. J'ai porté la petite, le même jour, chez
+les Soeurs de la Charité.... Je n'ai seulement pas demandé d'où elle
+venait.... Grenier l'apportait c'était suffisant.... Il est bon d'être
+un peu curieux parfois.... La curiosité n'est pas toujours un défaut.
+
+De terribles émotions bouleversaient l'âme de la Longue chevelure
+pendant ces paroles du vieux professeur.
+
+--Allons vite à l'hospice de la charité, s'écria-t-il, allons vite....
+
+--Sans doute qu'on y va courir, répliqua le père Duplessis. Il faut la
+retrouver, la petite... il le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon
+carnet.... Tout y est, l'arrivée, le mois, le jour.... On a fait les
+choses régulièrement.... Si j'avais su.... Mais: "_avant de juger de
+tout il faudrait tout connaître. Soyons tranquilles pourtant, quand Dieu
+donne le mal il donne aussi le remède_."
+
+Ils partirent tous quatre en voiture, le siou, Rodolphe, le notaire et
+le père Duplessis. En allant ils étaient d'une gaieté folle. Arrivés
+dans le parloir du couvent, Duplessis, qui était bien connu, demanda à
+voir la Supérieure. Elle s'empressa d'accourir.
+
+--Il y a vingt et un ans, commença-t-il, on a confié à la charité de
+votre maison, une petite fille de quelques mois, pensez-vous qu'il soit
+possible de la retrouver?
+
+--Je n'étais pas supérieure alors, répondit la religieuse, en souriant,
+et je n'étais pas ici, même; mais on peut retrouver cette enfant, je
+crois, si elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication qui nous
+aiderait à la reconnaître?
+
+--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est la date précise de son
+entrée.
+
+--C'est quelque chose mais c'est peu, répliqua la religieuse. On la
+retrouvera cependant si elle peut être retrouvée, continua-t-elle; je
+vais ordonner les recherches.
+
+Elle sortit.
+
+La Longue chevelure ne pouvait, la première émotion passée, se défendre
+d'une vague et pénible crainte. Si elle était morte, son enfant.... Si
+l'on ne pouvait la retrouver?...
+
+La supérieure ne fut pas longtemps absente. On entendit, dans les grands
+couloirs vides, ses pas empressés. C'était comme des coups de marteau
+dans le coeur du père infortuné. Elle revenait. La porte s'ouvrit.
+
+--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle m'apprendre?...
+
+La bonne religieuse souriait.
+
+--Elle sourit, pensèrent les quatre hommes, la nouvelle est bonne; on va
+revoir la petite... qui doit être grande.
+
+--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix à peine intelligible à
+cause de l'émotion.
+
+--Elle est retrouvée, répondit la supérieure.
+
+--Retrouvée!
+
+Ce fut le cri qui s'échappa des quatre poitrines.
+
+La Longue chevelure leva les mains au ciel:
+
+--Mon Dieu, soyez béni! dit-il... soyez béni!... béni!...
+
+Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le notaire comptait ce que
+l'heureuse trouvaille pouvait lui rapporter; Duplessis pensait, lui:
+_quand Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde_.
+
+--Où est-elle? demanda la Longue chevelure, où est-elle?....
+
+--Ici même, répondit la religieuse; elle nous a laissées pendant
+longtemps, mais elle est revenue au bercail.
+
+--Ici! répétèrent à la fois Leroyer, Duplessis, Rodolphe et le notaire.
+
+--La voici! fit la supérieure en ouvrant la porte.
+
+Léontine apparut.
+
+--Ma fille?... elle?... s'écria la Longue chevelure en se précipitant
+les bras ouverts au devant de la jeune postulante.
+
+Il la pressa longtemps sur son coeur débordant d'ivresse.
+
+--Léontine! Léontine! disait Rodolphe, et il était fou de surprise et de
+bonheur.
+
+--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si j'avais su!... si j'avais
+su!...
+
+Le père Duplessis pensait: "_Ce ne sont pas les grandes choses qui sont
+belles, ce sont les belles choses qui sont grandes_."
+
+--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah! comme je t'aime!... Il
+n'était pas vain cet instinct qui me poussait à te protéger.... Ah!
+comme je t'aime!...
+
+La jeune postulante, tenant ses bras enlacés autour du cou de son père,
+pleurait, pleurait.
+
+--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin.
+
+--O mon enfant, répondit la Longue chevelure, voici l'homme que tu ne
+quitteras plus, car il sera ton époux.
+
+Il montrait Rodolphe.
+
+--Malédiction! hurla le notaire.
+
+Et il tomba sur le parquet comme une machine qui se brise. L'apoplexie
+l'avait foudroyé.
+
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+Prologue.--Les deux fugitifs.
+
+Première partie.--Un bal chez Madame D'Aucheron.
+
+Deuxième partie.--La Langue muette et la Longue chevelure.
+
+Troisième partie.--Les assises criminelles.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE ***
+
+***** This file should be named 24861-8.txt or 24861-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/4/8/6/24861/
+
+Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online
+Distributed Proofreading Canada Team at
+http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque
+Nationale du Québec).
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay</title>
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'affaire Sougraine
+
+Author: Pamphile Lemay
+
+Release Date: March 17, 2008 [EBook #24861]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online
+Distributed Proofreading Canada Team at
+http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque
+Nationale du Québec).
+
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+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<h3><span class="sc">L. Pamphile LeMay</span></h3>
+
+<hr class="short">
+
+<h2>L'AFFAIRE</h2>
+
+<h1>SOUGRAINE</h1>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>QUÉBEC<br>
+
+TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU<br>
+
+1884</h3>
+
+<br><br>
+
+
+<p class="mid">===========================================<br>
+Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, en<br>
+l'année mil huit cent quatre-vingt quatre par L. P. Le May,<br>
+au bureau du Ministre d'Agriculture.<br>
+===========================================</p>
+<br><br>
+
+<h1>L'AFFAIRE SOUGRAINE</h1>
+
+<hr class="short">
+<a name="p0" id="p0"></a>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>PROLOGUE</h2>
+
+<h2>LES DEUX FUGITIFS</h2>
+
+<br>
+<p>Il y a vingt ans les chemins de fer ne sillonnaient
+pas, comme aujourd'hui, les immenses prairies
+de l'ouest, et les voyageurs traversaient, à cheval
+ou à pied, la zone étonnante qui se déroule des
+bords du Mississipi aux montagnes rocheuses.
+Tantôt, dans la glauque prairie sans bornes, une
+caravane passait comme un tourbillon et s'estompait
+sur l'horizon, comme le bronze d'un bas-relief
+sur la corniche d'un temple; tantôt un chasseur,
+débarrassé du joug qu'impose la société des hommes,
+cheminait seul, au hasard, buvant à la
+fontaine et dormant sur le foin vert, à la merci du
+ciel, avec les fauves et les oiseaux.</p>
+
+<p>Les blancs sortaient de leurs villages et les
+indiens sortaient de leurs montagnes, pour venir
+dans ces plaines chasser le buffle roux, et quelque
+fois des combats singuliers, plus souvent des engagements
+terribles, entre les bandes jalouses,
+arrosaient de sang le sol encore vierge.</p>
+
+<p>Nul écho ne répétait les clameurs des combattants,
+les éclats des mousquets, les plaintes des
+vaincus, les chants des vainqueurs. Tous les
+bruits s'éteignaient dans l'air morne; la solitude
+gardait ses secrets. Cependant le trappeur qui
+collait son oreille au gazon, pour interroger le désert,
+entendait d'étranges murmures, et des tas
+d'ossements blanchis proclamaient, en ces lieux
+comme ailleurs, la malice des hommes.</p>
+
+<p>Un jour du mois de juillet de l'année 18--, un
+indien s'en allait à travers la prairie, le fusil sur
+l'épaule, le regard fixé sur la chaîne des montagnes
+rocheuses dont les pics s'enfonçaient comme une
+dentelure noire dans la lumière du ciel. Une jeune
+fille le suivait. Elle marchait avec peine et se
+laissait distancer souvent. Il l'attendait de moment
+en moment, sans murmurer, mais sans lui
+dire ces paroles d'encouragement qui font tant de
+bien à l'âme.</p>
+
+<p>De temps en temps la jeune fille pleurait et, du
+revers de sa main, elle essuyait les larmes du chagrin
+qui se mêlaient aux sueurs de la fatigue.</p>
+
+<p>Elle pouvait être l'enfant de cet homme qu'elle
+accompagnait, mais la blancheur de son teint, l'éclat
+de son oeil bleu, la régularité de ses traits,
+disaient qu'elle n'était pas indienne. D'où venait-elle
+et pourquoi si jeune et tout étrangère aux coutumes
+et au langage de l'habitant des bois, avait-elle
+laissé sa famille et son village pour suivre les
+pas de ce chasseur? Il n'était point beau. Son
+visage plat et sans barbe, sa bouche largement
+fendue, sa peau cuivrée, ses cheveux rudes qui
+tombaient en mèches inégales, n'en pouvaient faire
+un séducteur bien redoutable. Avait-il, par force
+ou par ruse, ravi cette fille à ses parents? Avait-elle
+volontairement déserté le toit paternel pour
+vivre la licencieuse existence sauvage? Il était
+bien coupable ou elle était bien perverse.</p>
+
+<p>Le soleil semblait toucher déjà l'une des cimes
+éloignées, et lui faire un nimbe d'or. Ses reflets
+moins chauds glissaient obliquement sur les flots
+de verdure qu'agitait le souffle du soir. La prairie
+rayonnait comme une mer profonde où n'apparaît
+aucune voile. Pas un bruit, pas un chant, pas une
+plainte, sauf le frémissement léger des tiges de foin
+sec qui s'emmêlaient dans leur bercement.</p>
+
+<p>Les deux voyageurs s'arrêtèrent au bord d'une
+fontaine, allumèrent du feu avec l'herbe aride et
+firent rôtir une tranche de bison, mets délicieux de
+ces sauvages endroits.</p>
+
+<p>--Les montagnes n'approchent pas vite, commença
+l'indien, et si tu ne marches plus, va, le
+soleil se lèvera deux fois sur la prairie avant qu'on
+dorme sous les grands arbres.</p>
+
+<p>--Je suis épuisée, répondit sa compagne.</p>
+
+<p>--Il faut accoutumer tes pieds aux longues
+marches, Elmire, car l'homme de la forêt ne s'arrête
+guère. Et puis l'on a bien fait de mettre un long
+espace entre le Saint-Laurent et nous. On informe,
+on fait des recherches là-bas peut-être.</p>
+
+<p>--Le souvenir de ta femme me poursuit sans
+cesse comme un remords, Sougraine. Tu n'aurais
+pas dû l'abandonner, cette malheureuse, par le
+temps qu'il faisait, seule, sur la grève de St. Jean.
+Elle ne serait peut-être pas morte.</p>
+
+<p>--Elle voulait mourir; tu sais, elle le disait;
+seulement, va! l'indien ne se pardonnera jamais
+l'imprudence qu'il a faite en laissant au cadavre
+la corde qui lui servait de ceinture.</p>
+
+<p>Elmire--c'était le nom de cette jeune personne--pencha
+la tête sur sa poitrine et resta
+longtemps absorbée dans un rêve douloureux.</p>
+
+<p>Les dernières lueurs du jour s'éteignirent peu
+à peu, les ombres s'étendirent comme des voiles de
+deuil sur les champs infinis et le sommeil vint
+fermer les yeux des fugitifs.</p>
+
+<p>Au milieu de la nuit ils furent éveillés par un
+bruit semblable au grondement du tonnerre. C'était
+le feu qui dévorait la prairie. Le vent soufflait et
+les torrents de flamme, roulant comme des vagues
+en fureur, se précipitaient vers eux. Des tourbillons
+d'aigrettes ardentes, formées des grappes de
+foin, s'élançaient de tous côtés, et la rafale les
+semait pour allumer de nouveaux incendies.</p>
+
+<p>Le torrent poussait plus vite ses deux extrémités
+comme pour former un cercle implacable
+autour des malheureux. La clameur, sourde
+d'abord, devenait éclatante, le sol tremblait, l'air
+était brûlant et des panaches de fumée noire montaient
+vers le ciel.</p>
+
+<p>L'indien et sa compagne, pris de terreur, se
+mirent à fuir devant le fléau.</p>
+
+<p>De temps en temps ils tournaient la tête pour
+voir si le danger grandissait. La peur leur donna
+d'abord de nouvelles forces. Bientôt, cependant, ils
+s'aperçurent qu'ils faiblissaient et que leurs pieds
+perdaient de l'agilité. Leur poitrine haletante ne
+suffisait plus à aspirer l'air chaud qui les enveloppait,
+leurs mains se crispaient comme pour saisir
+un appui, leur gorge râlait, leurs paupières
+cuisantes et rougies s'ouvraient sinistrement. Ils
+couraient toujours et trébuchaient dans les sinuosités
+du terrain. Le feu courait plus vite. L'indien,
+espérant d'abord se sauver avec sa compagne,
+n'avait pas voulu l'abandonner; mais à cette heure
+que le danger était grand, il songeait à se sauver seul
+et la laissait en arrière. En vain, d'instant en
+instant, elle lui jetait un cri désespéré, il ne l'entendait
+plus; il ne voulait plus l'entendre. La crainte
+de la mort tuait son amour.</p>
+
+<p>Elmire retourna la tête une dernière fois et comprit
+que le salut était impossible. L'océan de
+flamme lui jetait déjà ses bouffées ardentes. Elle
+eut une pensée pour sa mère lâchement abandonnée,
+pour son humble village si calme et si
+heureux, puis elle s'affaissa.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Dans une gorge tortueuse et profonde des montagnes
+rocheuses, une petite troupe de voyageurs
+canadiens cheminait avec précaution. Elle venait
+de la Californie. La soif de l'or l'avait attirée
+dans cette région lointaine, le besoin de revoir les
+rives natales la ramenait au bords du Saint Laurent.
+Elle avait bravé mille dangers pour atteindre
+les mines célèbres où s'est précipité le monde des
+travailleurs aventureux, elle en bravait mille autres
+pour retrouver les joies de la famille et les charmes
+indéfinissables de la patrie.</p>
+
+<p>Parmi les gens qui composaient cette troupe se
+trouvaient Léon Houde, Ovide Beaudet et Casimir
+Pérusse, de Lotbinière. Houde, marié et père
+de famille, les autres, garçons. Tous étaient durs
+à la fatigue, gais compagnons et bons amis.</p>
+
+<p>La troupe allait bientôt sortir de l'âpre chemin
+qu'elle avait heureusement suivi à travers les
+montagnes. Une dernière nuit dans les ravins,
+à l'abri des rochers, et la partie la plus redoutable
+de l'immense route serait traversée. On entrerait
+dans la prairie. Les sioux, ces terribles indiens
+de l'Ouest, n'avait pas découvert la marche des
+blancs et nul combat ne s'était engagé.</p>
+
+<p>A l'approche du soir, la tente fut dressée au
+pied d'une muraille de roches coupée en zigzag par
+un filet d'eau, et les voyageurs se couchèrent sur
+un lit de feuilles. Ils s'endormirent tour à tour
+de ce bon sommeil qu'apporte la fatigue, et leur
+esprit s'envola, sur l'aile capricieuse de l'imagination,
+vers les régions qu'ils avaient quittées, vers
+les plages qu'ils allaient revoir.</p>
+
+<p>Une sentinelle veillait à la porte de la tente,
+pour donner l'alarme au moindre bruit inusité. Il
+ne fallait pas s'endormir dans une confiance funeste
+et perdre, au dernier moment, le fruit d'une longue
+prudence.</p>
+
+<p>On se relèverait d'heure en heure, car il n'eût
+pas été juste qu'un même homme veillât toute la
+nuit. Le premier désigné par le sort vint s'adosser
+à un arbre, le revolver au poing, l'oreille attentive,
+puis, une heure écoulée, il céda sa place et s'en alla
+dormir.</p>
+
+<p>Il était minuit. Casimir Pérusse sortit de la
+tente et se mit en faction à quelques pas, au bord
+du torrent. La nuit était très noire, surtout au
+fond de cet abîme on reposaient les voyageurs
+canadiens. Un silence presque lugubre régnait
+partout et le torrent lui-même, trouvant en cet
+endroit un lit de sable, se taisait. On n'entendait
+que la source voisine qui murmurait en descendant
+du rocher où elle s'était creusé un lit capricieux.</p>
+
+<p>Pérusse tira son briquet et fit sortir le feu de la
+pierre. Le tondre en brûlant répandit une odeur
+agréable. Quand il eut fumé quelque temps il
+secoua les cendres de sa pipe sur des feuilles
+sèches, à ses pieds, et une flamme légère se mit à
+vaciller gaiement.</p>
+
+<p>Il prenait plaisir à regarder le rayonnement du
+feu sur les angles des rochers et sur les feuilles des
+arbres. Une douce mélancolie enivrait son âme.
+Il songeait à sa mère qui l'attendait en priant, à
+son père qui recevrait une bonne poignée d'or, aux
+amis d'enfance qu'il étonnerait par ses récits merveilleux.
+Et la flamme grandissait, et son pétillement
+devenait vif. Une voûte noire, dont l'oeil ne
+pouvait percer la masse ténébreuse, pesait de plus
+en plus sur la ravine.</p>
+
+<p>Pérusse ne voyait rien à cause de l'éclat de la
+flamme qui l'éblouissait. L'imprudent, s'il eut pu
+voir, il aurait aperçu, de l'autre côté du ruisseau,
+quelques ombres menaçantes qui se glissaient sans
+bruit et s'approchaient toujours. Il achevait sa faction
+et se disposait à éteindre, avant de se retirer, le
+feu qu'il avait allumé, quand, soudain, des sifflements
+aigus traversèrent les ombres. Il poussa une
+clameur et vint tomber à la porte de la tente, le
+corps percé de flèches empoisonnées.</p>
+
+<p>Les canadiens, tirés violemment de leur sommeil,
+s'élancèrent dehors, la rage au coeur et décidés
+à vendre cher leur vie. Un silence profond
+s'étendait de nouveau sous les bois. Ce calme
+effrayant les épouvantait plus que les cris et les menaces.
+Ils ne savaient pas où se cachait leur
+traître ennemi et ne pouvaient ni l'attaquer ni
+s'en défendre. Horrible position! Se sentir capable
+de lutter et ne pouvoir détourner le bras qui nous
+menace! attendre le coup fatal et comprendre l'impossibilité
+de l'éviter!</p>
+
+<p>Quelques heures se passèrent dans cette cruelle
+angoisse. Un sombre désespoir s'emparait des
+voyageurs, car ils savaient bien que les sioux ne
+s'étaient pas éloignés et que s'ils ne se montraient
+point, c'était à dessein, pour atteindre leur but
+sans courir de dangers. On devait s'attendre à
+des attaques réitérées, à des surprises fréquentes.
+On tomberait probablement tour à tour, comme
+ce pauvre Pérusse, dans la solitude sauvage, loin
+du cimetière béni de la paroisse....</p>
+
+<p>Il fallait cependant se mettre en route; on ne
+pouvait indéfiniment demeurer là. Et qui sait?
+quelques uns échapperaient, peut-être, et pourraient
+aller raconter au pays le triste destin des
+autres.</p>
+
+<p>Alors, sur la terre imprégnée du sang de leur
+compagnon, ils tombèrent à genoux et leur voix
+tremblante et pleine de larmes implora la protection
+de Marie, la consolatrice des affligés.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Au même instant, dans la lueur mourante du
+feu, il virent apparaître un homme. Il était grand,
+jeune, et de toute sa personne se dégageait un
+mélange charmant de douceur et de dignité. Ses
+cheveux tombaient en boucles noires sur son cou,
+sa lèvre était garnie d'une fine moustache et
+son menton, d'une barbiche. Il n'avait point
+la peau jaune des indiens; cependant il était
+basané. Son regard n'était pas oblique et fuyant
+comme le regard du sioux, mais ferme et droit.
+Il portait un poignard à sa ceinture.</p>
+
+<p>Dès qu'il parut plusieurs revolvers se braquèrent
+sur lui.</p>
+
+<p>--Arrêtez! fit-il, en levant la main, arrêtez!
+J'appartiens à la tribu sanguinaire qui vient de
+tuer l'un de vos amis, mais je réprouve son action.
+Je suis chrétien.</p>
+
+<p>A ces paroles une grande joie remplit l'âme
+des voyageurs.</p>
+
+<p>--Vous nous sauverez! s'écrièrent-ils... n'est-ce
+pas? vous nous sauverez.</p>
+
+<p>--Silence! murmura l'étranger; j'essaierai de
+vous sauver, mais qui sait ce qu'il m'en coûtera.
+Vous êtes enfermés ici. Des guerriers sont partout
+qui vous guettent pour vous égorger et vous
+piller. Je ne connais qu'un chemin, c'est celui-ci.</p>
+
+<p>Il montrait le roc à pic comme une muraille.</p>
+
+<p>--Impossible d'escalader ce rocher, reprirent
+les canadiens au désespoir.</p>
+
+<p>--Venez, dit-il.</p>
+
+<p>Il les conduisit à quelques pas, et, dans l'obscurité
+il saisit une corde qui tombait du sommet
+abrupt. Il reprit:</p>
+
+<p>--Suivez-moi, ne craignez rien. Je l'ai solidement
+attachée, cette corde; elle ne vous laissera
+pas tomber. Quand vous serez en haut, vous
+trouverez un guide; vous n'aurez qu'à fuir.</p>
+
+<p>Les voyageurs, tout exaltés par la pensée du
+salut, pressèrent les mains loyales du guerrier et
+le suivirent.</p>
+
+<p>La corde était un lasso qui descendait par les
+méandres de la source, et la source semblait faire
+tout le tapage possible afin d'étouffer le frôlement
+des pieds et des mains contre les parois sonores.
+L'étranger disait:</p>
+
+<p>--Vous emmènerez avec vous une jeune fille
+de votre pays qui se trouve dans mon wigwam
+depuis quelques jours, et vous la rendrez à ses
+parents. Elle est en ce moment sur le rocher avec
+ma femme. Ce sera ma femme qui vous conduira.
+Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'où
+vient le soleil, car c'est là qu'habite sa vieille mère.
+Elle a une enfant, une petite fille de six mois
+qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous
+prendrez soin de l'une et de l'autre; vous défendrez
+la mère et l'enfant si elles ont besoin d'être défendues.
+Moi, j'irai vous rejoindre dans la prairie
+aussitôt que les sioux auront oublié le mécompte
+que je leur prépare en ce moment. Si je partais
+avec vous ils me soupçonneraient. A leurs yeux
+la sainte action que je fais est un crime.</p>
+
+<p>L'un des voyageurs s'avança, c'était Léon Houde.</p>
+
+<p>--Je jure, dit-il, de protéger ta femme et ton
+enfant, et, s'il le faut, je me ferai tuer pour les
+sauver.</p>
+
+<p>--Merci, fit l'indien. Et il continua:</p>
+
+<p>--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler
+comme je le fais. Je vous l'ai dit, je suis chrétien.
+Le sang indien n'est pas le seul qui coule dans mes
+veines; il est mêlé au sang espagnol. Ma mère
+venait de l'Espagne. Elle m'a bien aimé, ma
+mère, et je lui garde un culte sacré. Je n'ai
+pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis né
+dans le beau pays du Texas. J'aime votre belle
+langue. Je connais votre fleuve sans pareil, le
+grand St. Laurent. J'ai vu Québec sur son rocher
+et Montréal au pied des grands rapides. J'irai
+vivre encore au milieu de vous, car les coutumes
+barbares de mes frères indiens me font mal, et je
+travaille vainement à adoucir le caractère de ces
+hommes aveugles; ils ne veulent point écouter
+mes conseils. Mais, hâtons-nous! Du courage et
+de la prudence.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient
+devant les vagues brûlantes de la prairie, n'avaient
+pas remarqué, dans leur terreur, un chasseur qui
+venait au galop de son coursier.</p>
+
+<p>C'était une lutte formidable entre ce chasseur
+et le fléau. Celui-ci, dans sa fureur inconsciente
+semblait vouloir dévorer le couple malheureux;
+celui-là, dans son héroïsme voulait les sauver. Tous
+les deux s'approchaient dans une course vertigineuse.
+Le cavalier éperonnait son cheval, le vent
+poussait la flamme. Le cheval écumait et ses naseaux
+étaient bruyants comme les soufflets d'une
+forge; la flamme roulait comme une trombe et
+jetait un mugissement effroyable. On se fût demandé
+quelle folie poussait cet homme vers l'implacable
+brasier. La folie de la charité.</p>
+
+<p>Il passa comme un trait à côté de Sougraine et
+vint s'arrêter auprès de la jeune fille évanouie sur
+l'herbe. Il sauta de cheval, enleva l'infortunée
+d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit
+sa course. Cette fois, il fuyait l'incendie.</p>
+
+<p>Alors Sougraine se jeta à genoux en levant
+les deux mains comme pour l'implorer. Le chasseur
+le fit monter près de lui, en arrière, et
+dirigea sa monture rapide vers une gorge des montagnes,
+dans l'éloignement.</p>
+
+<p>Les sioux qui le virent entrer dans le campement
+se moquèrent de lui, disant que les guerriers,
+ses pères, quand ils revenaient de la prairie
+n'emportaient des blancs que la chevelure.</p>
+
+<p>--Vous oubliez, répondit le chasseur, que ma
+mère appartenait à cette race blanche que vous
+haïssez: vous oubliez que ma religion m'oblige à
+faire du bien à tous les hommes.</p>
+
+<p>En parlant ainsi il regardait ses compagnons
+d'un oeil ferme, et sa voix vibrait, comme l'acier
+de son poignard. L'un des sioux, le plus vieux,
+lui répliqua cependant:</p>
+
+<p>--Si la Longue chevelure--c'était le nom sauvage
+du jeune chasseur. Chez les blancs on l'appelait
+Leroyer--Si la Longue chevelure a peur
+du sang que ses aïeux comme les nôtres aimaient
+à boire dans le crâne de l'ennemi; si la Longue
+chevelure déteste nos coutumes anciennes et le
+culte de nos Manitous; si la Longue chevelure
+aime la vie paresseuse et les lâches habitudes des
+Visages pâles, il peut s'éloigner de notre vaillante
+tribu, et retourner aux lieux d'où il vient. Nous
+l'avons jadis accueilli avec joie, nous le verrons
+s'éloigner sans regrets.</p>
+
+<p>C'était le chef qui parlait ainsi. L'irriter n'eût
+pas été prudent. La tribu l'entourait de respect
+et tous les guerriers obéissaient à sa parole. La
+Longue chevelure ne fit qu'ajouter:</p>
+
+<p>--Vous connaissez mal les Visages pâles, car
+vous ne les jugeriez pas aussi sévèrement, et, loin
+de les tuer comme des chiens, quand vous les surprenez,
+vous leur presseriez la main comme à des
+frères.</p>
+
+<p>--Des frères qui nous traquent comme des
+bêtes fauves, répondit le vieillard, qui nous
+poussent sans cesse au fond des bois, s'emparent
+de nos forêts, de nos montagnes, et nous laissent
+mourir de faim sur nos rochers.</p>
+
+<p>Leroyer entra dans son wigwam, et quand les
+fugitifs furent remis de leurs fatigues et de leur
+terreur il les interrogea.</p>
+
+<p>--Cette jeune personne est-elle ta femme?
+demanda-t-il à l'Abénaqui.</p>
+
+<p>--Oui, elle est ma femme, répondit Sougraine.</p>
+
+<p>--Elle est bien jeune.</p>
+
+<p>--Oui, c'est vrai, mais elle est ma femme.</p>
+
+<p>--D'où venez-vous? où vous êtes-vous mariés?</p>
+
+<p>--On vient du Canada, de Notre-Dame-des-Anges,
+une paroisse sur la rivière Batiscan, au
+nord du grand fleuve. On s'est marié à St. Jean
+Deschaillons, au sud. C'est là que ma femme est
+morte.</p>
+
+<p>--Ah! tu as perdu une première femme? Et
+quand cela?</p>
+
+<p>--A la dernière chute des feuilles....</p>
+
+<p>--Tes parents, dit-il à la jeune fille, ont-ils
+consenti à ton mariage, et savent-ils où te conduit
+ton mari?</p>
+
+<p>La jeune fille baissa la tête et ne répondit
+point.</p>
+
+<p>--Si tu me trompes, reprit Leroyer s'adressant
+à Sougraine, tu t'en repentiras. Je veux savoir la
+vérité et j'ai droit de la savoir, moi qui viens de
+vous sauver la vie à tous deux.</p>
+
+<p>L'Abénaqui hésita un moment, puis faisant un
+effort.</p>
+
+<p>--Oui, c'est vrai, tu nous as sauvé la vie; tu
+es bon et tu auras pitié de nous encore. Je te
+parlerai la vérité. On n'est pas marié, mais on le
+sera dès qu'il sera possible de trouver un missionnaire.</p>
+
+<p>--Sougraine, ordonna la Longue chevelure, et
+sa parole était solennelle, cette jeune fille sera
+comme ta soeur, désormais.</p>
+
+<p>L'Abénaqui s'inclina.</p>
+
+<p>Elmire dit, baissant les yeux et rougissant de
+honte:</p>
+
+<p>--Je ne suis plus une soeur pour lui. Il me
+doit protection.</p>
+
+<p>--Il passe de temps à autres des caravanes de
+Visages pâles qui se dirigent du côté du soleil
+levant, continua la Longue chevelure, parlant à la
+jeune fille, tu suivras l'une de ces caravanes et tu
+retourneras dans la maison de ton père. Ma femme,
+qui souffre au milieu de notre tribu, veut s'en aller
+avec son enfant dans le beau pays d'où elle vient.
+Vous voyagerez ensemble. Je vous rejoindrai si
+quelque raison m'empêche de partir avec vous.</p>
+
+<p>L'occasion attendue ne tarda guère.</p>
+
+<p>Les voyageurs qui revenaient de la Californie
+s'étaient depuis longtemps engagés dans les gorges
+où nous les avons vus et s'approchaient de la
+retraite des sioux. Ils venaient d'être trahis par
+la clarté du feu allumé sous les bois, et Pérusse
+se tordait sur le sol dans une terrible agonie.</p>
+
+<p>Les sioux qui avaient surpris le camp des
+voyageurs n'étaient pas nombreux; ils n'osèrent
+point exposer leur vie inutilement. Ils savaient
+que tous les guerriers de la tribu seraient contents
+de prendre part à un combat. Au reste, les dernières
+lueurs du feu vacillaient sous les rameaux
+et bientôt l'on ne se verrait plus; il valait mieux
+attendre le jour. Les Blancs ne bougeraient point
+dans ces ténèbres épaisses et, dès le matin, quand
+ils voudraient s'échapper, un cercle de vaillants
+ennemis les étreindrait mortellement.</p>
+
+<p>Le chef fut aussitôt averti de ce qui venait de
+se passer. Il tint conseil pendant la nuit, et, comme
+l'avaient prévu les assassins de Pérusse, l'extermination
+de la bande étrangère fut décidée. C'est
+alors que la Longue chevelure voulut, au risque de
+sa propre vie, délivrer les malheureux voyageurs,
+et qu'il vint les trouver en secret, se glissant au
+moyen d'un lasso, par le chemin difficile que l'on
+sait, afin d'éviter la rencontre de ses frères les
+sioux.</p>
+
+<p>Les canadiens escaladèrent le rocher. La femme
+de la Longue chevelure les attendait.</p>
+
+<p>--Par ici, dit-elle.</p>
+
+<p>Comme des ombres les voyageurs défilèrent, l'un
+après l'autre, sous les arbres noirs de la montagne.
+Une jeune femme les guidait. Elle portait une
+nagane sur son dos et, dans la nagane, une jolie
+petite fille qu'un ange gardien faisait sourire pour
+l'empêcher de pleurer; car ses cris n'auraient pas
+manqué d'être entendus et d'éveiller les soupçons
+des farouches sauvages.</p>
+
+<a name="p1" id="p1"></a>
+<br><br>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE<br><br>
+
+Vingt-trois ans après.<br>
+
+
+
+UN BAL CHEZ MADAME D'AUCHERON</h2>
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>--On sonne, Adèle, allez donc ouvrir.</p>
+
+<p>--J'y cours, monsieur.</p>
+
+<p>Et la vieille servante qui répondait au nom
+d'Adèle, s'avança vers la porte, de ce pas tranquille
+et traînard d'une personne qui est toujours sûre
+d'arriver assez tôt. Elle revint moins vite encore,
+les yeux fixés avec étonnement sur une grande
+lettre carrée. Elle pensait:</p>
+
+<p>--Il doit y en avoir long. Il a besoin de savoir
+lire, le professeur....</p>
+
+<p>--Voici, monsieur, dit-elle, en tendant à son
+maître le large pli cacheté.</p>
+
+<p>--Diable! fit celui-ci, une écriture de femme.</p>
+
+<p>Et il lut à demi-voix:</p>
+
+<p>Monsieur Antoine Duplessis,</p>
+
+<p>Instituteur.</p>
+
+<p>Il déchira le bout de l'enveloppe.</p>
+
+<p>--Une carte! de l'imprimé, s'il vous plaît!
+J'aime bien cela: ça se lit vite.</p>
+
+<p>Voyons, que dit-elle cette carte majestueuse?</p>
+
+<p><i>Monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron
+prient monsieur et madame Duplessis
+de les honorer de leur présence, vendredi soir,
+le 11 janvier, à 9 heures. R. S. P.</i></p>
+
+<p><i>On dansera.</i></p>
+
+<p>--On dansera! on dansera! murmura le vieux
+professeur: «<i>Bien danse pour qui la fortune
+chante</i>....» Mais «<i>Tout le monde ne s'accommode
+pas d'une même chaussure</i>.» N'importe, continua-t-il,
+«<i>On ne doit juger d'homme, ni de vin,
+sans les éprouver soir et matin</i>.»</p>
+
+<p>Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron,
+ni le soir ni le matin, je ne saurais le juger.
+Tout de même cette invitation me semble assez
+drôle, assez surprenante. «<i>Il doit y avoir anguille
+sous roche». «On a souvent besoin de plus petit
+que soi.</i>» Si j'allais être utile à M. D'Aucheron,
+ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être
+utile. Car le plus petit de nous deux n'est peut-être
+pas celui qu'on pense... Irons-nous à cette
+soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la
+soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et
+demain j'ai des pauvres à visiter. Passer du taudis
+au palais la transition n'est guère naturelle. Il n'y
+a pas de malheureux, cependant, que ceux qui
+habitent des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent.
+J'ai vu couler des larmes dans la demeure
+de l'opulence. La douleur habite un peu
+partout, et le bonheur vient souvent de sortir quand
+on frappe à sa porte....</p>
+
+<p>Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron?
+Si je lui demandais de prendre sous sa haute
+protection cette bonne vieille femme que la
+Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques
+mois?... Une vieille qui ne veut plus porter
+d'autre nom que celui de la Sainte Vierge. La
+mère Marie!</p>
+
+<p>Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal;
+la carte ne le dit pas mais toute la ville le sait.
+On veut fiancer mademoiselle D'Aucheron....
+Pauvre enfant!...</p>
+
+<p>Pourquoi choisir le vendredi, par exemple?
+Pour braver la superstition, je suppose... «<i>Tel rit
+vendredi, dimanche pleurera</i>.» Monsieur D'Aucheron
+ne veut-il pas se faire élire député pour
+un comté quelconque? Il ne serait pas difficile
+sur le choix.... Il arrivera car il a du toupet et il
+donne des bals. Mais «<i>Mesure la profondeur de
+l'eau avant de t'y plonger</i>.» Les grands de notre
+petit monde vont se pavaner dans ses salons. Si
+quelques uns de nos ministres s'y trouvent je les
+aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner
+à nos institutions de charité une subvention plus
+généreuse. «<i>Qui donne aux pauvres prête à
+Dieu</i>.» Ce sera de l'argent bien placé. Et
+personne au monde n'est plus reconnaissant
+que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise ministérielle
+en inspirant l'esprit de soumission aux
+brebis rétives, et retenir au pouvoir pendant tout
+un parlement, au grand ébahissement du public
+qui n'y voit goutte, un ministère politiquement
+condamné. J'irai au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je
+n'irai pas, non, je n'irai pas.</p>
+
+<p>Tout en monologuant le brave instituteur marchait,
+les mains derrière le dos, dans la petite pièce
+qui lui servait de salle d'étude. Sa femme l'entendait
+bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude
+de se parler ainsi à lui-même. Pourtant,
+quand il répéta d'un ton ferme: J'irai, oui, j'irai!...
+Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne put
+résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui
+demanda où donc il se proposait d'aller et de ne pas
+aller. Tu me fais songer, ajouta-t-elle en
+riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir.</p>
+
+<p>--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous
+allons demain soir. Tiens, vois.</p>
+
+<p>Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation.</p>
+
+<p>--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit
+madame Duplessis, mais je ne vais pas à leurs
+soirées....</p>
+
+<p>--Attention, femme, «<i>Il vaut mieux tomber
+de cheval que de la langue.</i>»</p>
+
+<p>--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que
+je ne vais pas aux soirées des autres. Je ne vais
+jamais dans le monde, tu le sais bien.</p>
+
+<p>--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se
+faire que j'irais demain. Les élections approchent et
+il y aura de la politique dans les entr'actes. J'ai des
+intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si j'étais
+sûr d'y trouver le bon Dieu.</p>
+
+<p>--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder,
+moi, continua madame Duplessis, je te laisserai
+sortir seul. Au reste, quel éclat apporterais-je à ce
+bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même
+monsieur ni madame D'Aucheron qui me prient
+de les honorer de ma présence.</p>
+
+<p>--Ma femme, vous avez un grain de malice
+aujourd'hui; remettons la partie à demain. Cependant
+je croyais que vous portiez intérêt à mademoiselle
+D'Aucheron et que vous seriez contente
+de saisir cette occasion de la voir.</p>
+
+<p>--C'est une colombe dans un nid de merles.</p>
+
+<p>--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être
+chanter dans ce nid de merles, demain soir.</p>
+
+<p>--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau
+le professeur.</p>
+
+<p>J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante
+fille, qui courait toujours et n'en allait jamais
+plus vite pour cela.</p>
+
+<p>--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du
+même pas lentement empressé, mais une lettre
+d'une grandeur raisonnable, cette fois.</p>
+
+<p>Duplessis prit la lettre des mains de la servante:</p>
+
+<p>--Toujours une écriture de femme, dit-il; des
+pattes de mouche. Tiens! ce n'est pas pour moi.</p>
+
+<p>A Madame,</p>
+
+<p>Madame Antoine Duplessis,</p>
+
+<p>rue D'Aiguillon,</p>
+
+<p>Québec.</p>
+
+<p>--Pour moi? exclama Madame Duplessis,
+un peu surprise. Elle ouvrit la lettre et lut:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Ma chère Madame Duplessis,</p>
+
+<p>--Un jour, nous sortions toutes deux d'une
+maison pauvre où gémissaient des orphelins qui
+vous appelaient leur mère, vous m'avez montré un
+jeune homme qui rentrait dans une église et vous
+m'avez dit: S'il y en avait plus comme celui-là le
+bonheur du ménage serait moins problématique.
+Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et
+nous allâmes nous agenouiller auprès de lui, devant
+l'autel. Nos regards se rencontrèrent et
+je ne sais quelle émotion j'éprouvai. Nous sortîmes,
+il priait encore. Je sentais toujours le
+rayon de son oeil mélancolique qui cherchait
+mon coeur. Nous nous revîmes, vous le savez.</p>
+
+<p>Nous nous aimions déjà. C'est à vous que
+nous devons notre bonheur. Il sera ici, demain
+soir, lui, mais il y en aura un autre, un autre
+choisi par mes parents. Notre paix est menacée.
+Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à
+notre soirée pour m'empêcher de faire des coups
+de tête... ou de coeur.</p>
+
+<p>LÉONTINE D'AUCHERON.</p>
+</blockquote>
+
+<p>L'Instituteur ajouta:</p>
+
+<p>--Cela veut dire, premièrement, que tu protèges
+les amoureux; deuxièmement, qu'on aura besoin de
+toi, demain soir; troisièmement, que nous irons
+tous deux au bal pour la première fois de notre
+vie, vendredi le onze janvier de l'an de Notre Seigneur
+mil huit cent... et caetera.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>Pendant que les cartes d'invitation volaient à
+leur adresse, Madame D'Aucheron et Mademoiselle
+Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il faut
+tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers
+un bal sans laisser trop de sa toison sous la
+dent de la médisance. Les amis sont implacables,
+surtout quand on les fête bien.</p>
+
+<p>--Rendons-nous chez Glover, dit Madame
+D'Aucheron; j'aime mieux acheter chez les Anglais;
+c'est plus <i>chic</i>....</p>
+
+<p>La jeune fille sourit et, de son léger manchon
+de loutre, protégea contre le froid sa bouche mignonne.</p>
+
+<p>En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir
+les fleurs. Elle passe sur d'éternels champs
+de neige et ne nous apporte ni babil d'oiseaux, ni
+murmures de ruisseaux, ni frissonnements de
+feuilles, ni bouffées de parfums. Elle est glacée
+et ses aiguillons vous fouillent comme des lames
+de poignards.</p>
+
+<p>Devant la vitrine de Glover il y avait un
+curieux, un homme âgé de plus de cinquante ans,
+pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de
+l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il
+portait un <i>capot de couvertes</i> avec une raie noire
+dans le bas, une ceinture <i>flèchée</i>, des mitaines de
+caribou, un casque de chat sauvage.</p>
+
+<p>--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il
+y en a plusieurs en ville en ce moment-ci.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger,
+lui jeta un regard distrait et se mit à examiner
+les articles de fantaisie étalés derrière les glaces
+brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa
+convoitise, elle poussait un cri d'admiration.</p>
+
+<p>--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle
+de vrai fil--Ah! ces mouchoirs, quelle fine broderie!...
+Regarde donc ces gants!... Quelles mains
+élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne
+comme ces Anglais pour savoir acheter.</p>
+
+<p>--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe
+d'ironie.</p>
+
+<p>L'Indien regardait furtivement cette jolie dame
+entichée des choses anglaises, et semblait prendre
+plaisir à écouter le son de sa voix au diapason un
+peu trop élevé.</p>
+
+<p>Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques
+unes des dernières nouveautés, ce qui fut assez
+long, puis sortirent pour aller ailleurs. L'indien
+était toujours là.</p>
+
+<p>--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand
+canadien qu'il resterait aussi longtemps,
+observa madame D'Aucheron. Il se trouve de ces
+sauvages qui ne manquent pas de goût.</p>
+
+<p>Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St.
+Jean, suivant la grande rue jusqu'à la côte Ste.
+Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit
+à la rue Richelieu pour rendre visite à son amie
+mademoiselle Ida Villor, et sa mère rentra.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire
+Vilbertin, son ami, pendant que Madame D'Aucheron
+visitait les boutiques de nouveautés.</p>
+
+<p>--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au
+clerc qui vint ouvrir.</p>
+
+<p>Le clerc n'avait pas encore répondu qu'une
+voix caverneuse s'écria:</p>
+
+<p>--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en âme
+en corps surtout, car mon âme, je ne sais pas au
+juste où elle loge.</p>
+
+<p>Le visiteur entra. Une poignée de main fut
+échangée.</p>
+
+<p>Les deux amis qui se trouvaient réunis ne se
+ressemblaient guère, si ce n'est par l'âge. L'un
+et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers la
+pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les
+rivages de la jeunesse. En langage ordinaire, l'un
+et l'autre ne dépassaient guère trente à trente cinq
+ans. D'Aucheron, quant au physique, était demeuré
+dans les limites du bons sens, le notaire prenait
+des envergures de ballon. Le premier était
+assez grand, le second, trop court, roulait plutôt qu'il
+ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition,
+prétendait mener de pair plusieurs besognes,
+se prodiguait, faisait l'important, posait; le notaire
+remplaçait toutes ces misères par une seule: l'avarice.
+Depuis plusieurs années il vivait dans l'isolement.
+Son étude était comme une toile d'araignée.
+Il se tenait tapi dans le fond, attendant l'imprudente
+victime. Il prêtait à la petite semaine et à
+la grosse rente. Sa charité était une roue d'engrenage
+d'où l'on sortait parfaitement broyé. Il s'était
+marié pour avoir de l'argent. Sa femme eut la
+chance de mourir avant de le connaître. Elle s'endormit
+en paix après quelques mois d'illusions. Le
+beau père avait fait la sottise de la précéder dans
+un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur.
+A son lit de mort il manda son gendre et lui parla
+longuement. Que lui dit-il? Rien de bien agréable
+à coup sûr, car ce brave gendre fit une grimace
+significative et donna pendant longtemps libre cours
+à sa mauvaise humeur. Vilbertin cultivait une
+autre passion bien inoffensive, en apparence du
+moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il
+ne la cultivait pas, il la réprimait à cause du plomb
+perdu et de la poudre qu'il ne fallait pas jeter aux
+moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle se réveillait
+si vive qu'il ne résistait plus; une fois l'an,
+toujours à la même époque, à l'époque des vents
+glacés et des neiges éclatantes, à l'époque des
+grands caribous fauves.</p>
+
+<p>--Eh bien! dit-il à l'ami qui entrait, comment
+vont les affaires.</p>
+
+<p>--A merveille.</p>
+
+<p>--Vas-tu avoir une section du chemin de fer à
+construire?</p>
+
+<p>--Je l'espère. Plusieurs ministres m'ont promis
+d'assister à mon bal. Or, tu le comprends, c'est
+dans les soirées, au souper, quand le vin coule
+abondamment et que les femmes se montrent
+aimables, que les grandes questions se traitent le
+mieux et que les travaux les plus considérables
+trouvent des hommes d'énergie pour les entreprendre.
+La reconnaissance de l'estomac, mon cher,
+c'est la plus vive... et la plus durable. C'est ma
+femme qui a conçu cette idée de bal.</p>
+
+<p>--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait
+que... mais enfin. Ta femme elle est diplomate
+comme Bismark.</p>
+
+<p>--Quand une femme se mêle de la politique,
+ou de ses annexes, elle peut enfoncer les plus
+retors.</p>
+
+<p>--Elles ont des moyens que nous ne possédons
+point.</p>
+
+<p>--Les femmes mènent le monde, mon cher.
+Nous allons où elles veulent, nous faisons ce
+qu'elles désirent, et, du fond de leurs boudoirs,
+elles rient bien de nos prétentions et de notre
+vanité.</p>
+
+<p>--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du
+monde, car j'ignore entièrement le pouvoir occulte
+de la femme.</p>
+
+<p>--Puisses-tu toujours y échapper! Défie-toi,
+cependant, car il suffit d'un regard pour éveiller le
+coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais je ne
+suis pas venu pour soutenir une thèse, comme un
+docteur, ou m'épancher comme un amoureux. J'ai
+besoin de quelques dollars, une centaine tout au
+plus, pour terminer les apprêts de ma fête. Elle
+va être éblouissante, ma fête. Il faut qu'on en
+parle longtemps. Plusieurs journalistes y sont
+conviés. Les principaux. Les journalistes, voilà
+des gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de
+force à faire lever la perdrix où il n'y a que des
+merles, et à mettre en fuite, par leurs aboiements,
+le gibier du carnier.</p>
+
+<p>Le notaire ne l'écoutait plus, il calculait.</p>
+
+<p>--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement
+a dû être joli. Et si tu allais manquer
+ta section? Si ces messieurs avaient la digestion
+pénible et l'estomac ingrat?</p>
+
+<p>--J'ai une autre corde à mon arc, une bonne,
+celle-là.</p>
+
+<p>--Montre vite cette corde suprême qui...
+t'attend.</p>
+
+<p>--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner
+la tête à notre jeune ministre.</p>
+
+<p>--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du
+succès.</p>
+
+<p>--Et tu me prêtes de l'argent?</p>
+
+<p>--Et je te prête de l'argent; mais signe-moi un
+bon reçu. Entre amis, tu sais, il faut savoir
+s'obliger.</p>
+
+<p>Le père Duplessis nous honorera probablement
+de sa présence demain soir, reprit D'Aucheron,
+souriant un peu méchamment.</p>
+
+<p>--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres.
+Il collectionne des veuves et des orphelins. Je
+suppose qu'il nous passera le chapeau pour
+qu'on y jette l'obole de la charité. Enfin, tu es
+bien libre d'avoir qui te plaît.</p>
+
+<p>--De la politique, mon bon, de la politique. Ce
+vieux pédagogue est populaire en diable dans son
+quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui brûleraient
+de l'encens sous le nez. Les élections ne
+sont pas loin et le jeune ministre qui est mon intime,
+tu sais....</p>
+
+<p>--Par ta femme.</p>
+
+<p>--Vilbertin!</p>
+
+<p>--Oui, c'est par ta femme que je le sais.</p>
+
+<p>--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre
+m'a demandé mon appui. Il connaît mes
+ressources. J'ai tout de suite pensé à Duplessis.
+C'est l'homme. Cela va le flatter de se trouver en
+contact avec les sommités de notre monde. Il va
+voir comme sont joyeux, aimables et bons garçons,
+dans nos salons, ces hommes que l'amour
+du devoir et le dévouement à la chose publique
+rendent si chères et si redoutables dans leurs bureaux.
+Tu vois l'enchaînement? Ma femme prend
+Duplessis, car c'est elle qui a conçu cette idée.</p>
+
+<p>--Diable! encore! elle....</p>
+
+<p>Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque.
+D'Aucheron continua:</p>
+
+<p>A chacun le sien. Duplessis prend le ministre
+et le soigne comme ses pauvres; le ministre prend
+son mandat, grâce au dévouement de Duplessis, et
+moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre,
+et toi tu partages avec ton ami la poule aux oeufs
+d'or.</p>
+
+<p>--C'est bien agencé. Mais ta femme, quelle
+influence exerce-t-elle sur ce vieil instituteur pour
+le forcer à venir à ta soirée, lui qui ne va jamais
+dans le monde?</p>
+
+<p>--Un chaînon que j'ai oublié. C'est par ma fille
+adoptive. Léontine connaît madame Duplessis
+et elles se rencontrent souvent dans les galetas de
+l'indigence et chez les Dames de la Charité.</p>
+
+<p>--Voilà précisément ce qui fait que madame
+Duplessis ne viendra pas au bal.</p>
+
+<p>Léontine a dû lui écrire un mot. Je ne sais
+quoi par exemple; elle n'a pas voulu nous le dire.
+Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il y
+allait de l'intérêt de ses besoigneux. C'est une fine
+mouche que cette Léontine, et fût-t-elle ma propre
+fille, je ne l'aimerais pas davantage.</p>
+
+<p>--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa
+en poussant un profond soupir, le dodu notaire, je
+l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne serais
+pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaieté
+dans ma maison; je me reposerais mieux de mes
+soucis. Cela est si gai une jeune femme de vingt
+ans dans une chambrette fraîche. C'est l'oiseau
+qui gazouille dans sa cage. C'est...</p>
+
+<p>--Tiens! tiens! voilà que tu fais du sentiment.
+Je ne te connaissais pas ce côté sensible.</p>
+
+<p>--Parce que l'on se donne sérieusement aux
+affaires, il n'en faut pas conclure que le coeur est
+complètement desséché. Si je te disais tout, vraiment
+tu serais étonné.</p>
+
+<p>--Tu me diras tout et tu m'étonneras... si tu
+peux, mais pas aujourd'hui. J'ai à dépenser les
+cent dollars que tu m'avances avec tant de bonté...
+et de prudence, puis j'irai me reposer un instant
+chez moi. Il faudra que je rencontre ensuite la
+députation indienne de Bécancour. Les ministres
+m'ont prié de leur préparer les voies. Il n'est pas
+toujours aisé d'arriver promptement à une entente
+avec ses farceurs-là.</p>
+
+<p>--Je parle des indiens de Bécancour. Il est
+bon de les endoctriner un peu.</p>
+
+<p>--Que veulent-ils?</p>
+
+<p>--Des réserves, des réserves, et encore des
+réserves.</p>
+
+<p>Là-dessus D'Aucheron sortit.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là,
+dans l'une des petites salles noires de l'auberge
+du Loup-garou, à la basse ville. La fumée flottait
+épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du
+tabac vous mordait à la gorge; maintes personnes
+parlaient, criaient, chantaient, riaient à la fois.
+On ne s'entendait plus guère, on ne se comprenait
+plus du tout. La maîtresse de la maison risquait
+de temps en temps un mot de reproche, un
+conseil, une supplication, mais rien n'y faisait;
+on répondait par un redoublement de tapage.</p>
+
+<p>--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle,
+à la fin.</p>
+
+<p>Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes
+se leva.</p>
+
+<p>--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement,
+et il sait bien qu'on lui obéira s'il commande.</p>
+
+<p>--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs
+et les indiens respectent leur chef.</p>
+
+<p>Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les
+Abénaquis de la Rivière Bécancour, auxquels M.
+D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin. Ils
+venaient en effet demander au gouvernement
+certaines faveurs pour leur tribu dispersée. Metsalabanlé,
+leur chef, était un homme assez petit,
+pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache
+couvrait mal sa lèvre supérieure. Il paraissait
+avoir dépassé la cinquantaine, avait l'air doux,
+peu présomptueux. Cependant quand il affirmait
+ses prérogatives, il le faisait avec un accent qui
+indiquait de la fermeté. On l'aimait, cela paraissait
+évident.</p>
+
+<p>Il voulut que le silence se fît, et sur le champ,
+l'auberge du Loup-garou rentra dans le calme.</p>
+
+<p>Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens
+étrangers. L'un, grand, bien fait, avec un front
+plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants des
+bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique,
+une longue chevelure rejetée en arrière;
+l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air inquiet,
+morne, soupçonneux. Le premier avait un
+type particulièrement remarquable, et semblait
+un objet d'admiration pour ses nouveaux amis. Il
+pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux,
+moitié espagnol. C'était la Longue chevelure ou
+Leroyer. Le second ne disait ni son âge, ni son
+nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis,
+mais venait des montagnes de l'ouest. Ses compagnons
+le nommaient: la Langue muette. C'est
+lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et
+dont madame D'Aucheron avait admiré le bon goût.</p>
+
+<p>Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au
+moment où le calme se rétablissait. Il crut qu'on
+se taisait par respect pour lui. Il s'annonça comme
+l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une
+vénération presque sacrée. Il se montra habile,
+parla beaucoup pour ne rien dire, fit espérer tout
+sans rien promettre, et mit le comble à sa réputation
+d'homme supérieur en priant les indiens de
+venir danser leur danse de guerre, à son bal, le
+lendemain, à minuit précis.</p>
+
+<p>C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui.</p>
+
+<p>Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du
+sauvage intelligent qui admirait les marchandises
+anglaises, avait trouvé cela.</p>
+
+<p>Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau,
+pensait-elle, et du rare.</p>
+
+<p>Une surprise à tout renverser. Une bande de
+sauvages faisant irruption dans une salle éclatante,
+jetant leur cri de guerre et dansant leur ronde infernale
+sous des flots de lumières, quel succès!
+Ni madame de St. Flon, ni madame La mercière,
+ni madame Duponteau ne pourraient rien imaginer
+de semblable. Elles en crèveraient de dépit.
+Quel triomphe!</p>
+
+<p>D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer
+les Abénaquis. Sa femme attendait son retour avec
+anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de
+crainte. La crainte d'un désappointement.</p>
+
+<p>--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal
+assurée.</p>
+
+<p>--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps
+du paganisme, je serais devenu leur idole...</p>
+
+<p>--Mais vont-il venir?</p>
+
+<p>--S'ils vont venir? oui, à minuit juste.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron se frappa dans les mains,
+embrassa sa fille et son mari.</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida
+Villor, une douce jeune fille, son ancienne compagne
+de classe. Ida perdait son père alors qu'elle
+était encore au berceau. Sa mère, venue de la
+campagne pour cacher un peu sa pauvreté parmi les
+nombreuses misères inavouées ou inaperçues de la
+ville, vivait du travail de ses mains ne reculant
+devant aucune tâche, se levant tôt se couchant
+tard, trouvant chaque jour cependant quelques
+instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est
+au pied des autels, à genoux dans la poussière
+du saint lieu, qu'elle retrempait son âme souffrante.
+La prière est la force des faibles. Ida la suivait
+toujours et s'était formée de bonne heure à cette
+vie pieuse de bien des jeunes filles, qui observent
+dans le monde les saintes pratiques du cloître. La
+douce intimité qui régnait entre les deux jeunes
+filles ne pouvait qu'être agréable à madame Villor,
+car Léontine montrait aussi les plus heureuses dispositions
+de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus pétulante
+qu'Ida, elle avait de fantastiques idées
+parfois, et souvent étonnait ses amies par ses
+singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne faisait
+rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes
+choses. Madame D'Aucheron disait en
+parlant d'elle:</p>
+
+<p>--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de
+charmes et de caprices.</p>
+
+<p>Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron,
+elle s'ennuyait d'être seule et sentait le besoin
+de façonner un coeur et une intelligence. Elle alla
+donc demander un jour à l'hospice de la charité
+l'une de ces petites créatures qui sont semblables
+aux fleurs du désert, aux fleurs du désert écloses
+d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux
+fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose
+ou ne recueille. Heureusement que l'enfant
+se modela sur sa compagne de classe et fut plus
+touchée des discours admirables et de la vertu
+résignée de madame Villor que des sottes conversations
+et du caractère léger de sa mère nourricière.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>
+Madame Villor demeurait au troisième et dernier
+étage d'une maison. Quatre petites chambres
+d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de
+soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint
+Charles et les onduleuses Laurentides, lui composaient
+son logement.</p>
+
+<p>C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle
+Léontine, après qu'elle se fut séparée de
+madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste Geneviève
+et de la rue St. Jean.</p>
+
+<p>Elle trouva madame Villor et sa fille tout en
+pleurs. Cela la surprit beaucoup, car elle savait
+combien elles avaient de courage et de résignation.
+Elle les embrassa l'une et l'autre.</p>
+
+<p>--Je regretterais d'être venue surprendre votre
+chagrin, commença-t-elle, si je n'espérais y apporter
+quelqu'adoucissement.</p>
+
+<p>--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre
+Léontine, répondit Ida.</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici?</p>
+
+<p>--Nous ne pouvons payer notre terme et le
+propriétaire menace de nous jeter sur le pavé...</p>
+
+<p>--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais
+non, cela ne se fera pas. Vous trouverez des amis
+dans vos jours d'épreuve.</p>
+
+<p>--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne
+connais guère le monde, et tu juges les autres
+d'après tes bons sentiments.</p>
+
+<p>--Et quel est ce propriétaire qui vous menace
+de la sorte?</p>
+
+<p>--Le notaire Vilbertin.</p>
+
+<p>--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles,
+vous ne serez point maltraitées. Je parlerai
+pour vous à mon père; je parlerai au notaire. J'ai
+de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez.
+Voyons, ne pleurez plus,--je vous promets que
+tout cela va s'arranger.</p>
+
+<p>On entendit tout à coup des pas légers qui
+montaient dru les degrés tortueux, et une voix
+joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui s'envole.</p>
+
+<p>--C'est Rodolphe, fit madame Villor.</p>
+
+<p>--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine!
+Embrassons-nous: j'ai du bonheur plein le
+coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant
+que je vous embrasse.</p>
+
+<p>--As-tu passé tes examens? demanda la tante.</p>
+
+<p>--Oui, passé, ce qui s'appelle passé!</p>
+
+<p>Maintenant on va commencer à tuer légalement
+ses semblables, sous prétexte de leur conserver la
+vie.... Mais j'ai un autre sujet de bonheur encore.</p>
+
+<p>--Oui? lequel, dis vite, fit Ida.</p>
+
+<p>--Je vais au bal.</p>
+
+<p>--Chez monsieur D'Aucheron?</p>
+
+<p>--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange
+du foyer ne m'a pas oublié. Les portes vont s'ouvrir
+à deux battants pour me recevoir.... Papa
+D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que
+je me fasse spirituel et beau, pour plaire à la mère.
+Quand on a la mère pour soi le reste nous est donné
+comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis
+bien amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est
+bête quand l'on est amoureux. Beau! cela dépend
+beaucoup du caprice des gens qui vous regardent.</p>
+
+<p>--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe,
+elle croirait vraiment que tu l'aimes, remarqua
+madame Villor.</p>
+
+<p>--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme
+deux.</p>
+
+<p>--Elle a bien des qualités, cette jeune fille,
+et ce qui ne gâte rien, elle héritera d'une belle
+fortune.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, tante, elle est pleine de
+grâce et de vertus; vous n'avez pas raison, tante,
+quand vous dites qu'elle sera riche héritière.</p>
+
+<p>--Comment cela?</p>
+
+<p>--La farine du diable retourne en son.</p>
+
+<p>--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois
+prudent.</p>
+
+<p>--Comment! ces murs ont-ils des oreilles?</p>
+
+<p>--Peut-être.</p>
+
+<p>--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense,
+et ce qui vaut mieux, je pense ce que je dis.
+D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi
+par des tours de force. On connaît ça, les tours de
+force. Je puis bien n'admirer ni cet homme ni sa
+femme et adorer leur enfant. Mais Léontine n'est
+pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur
+suave transportée par un souffle mystérieux de
+la vallée discrète au bord du chemin. Il lui fallait
+bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce
+qu'elle est.</p>
+
+<p>--C'est de la poésie, cela, cousin.</p>
+
+<p>--Je l'aime tant que je deviens poète.</p>
+
+<p>Depuis quelques minutes madame Villor faisait
+à son neveu des signes qu'il feignait de ne pas
+comprendre. Elle pensait bien que la situation de
+Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger
+davantage ce jeu serait cruel.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas vos signes, ma tante,
+reprit en riant avec malice, Rodolphe qui soupçonnait
+la vérité, sont-ce des signes cabalistiques?
+Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous
+me montrez la porte? Est-ce qu'on met les gens
+dehors par un temps pareil? Voyez donc la tempête
+qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder
+la neige. Je passe ici la nuit, s'il le faut, pour
+attendre le beau temps.</p>
+
+<p>Mademoiselle Léontine ne savait plus comment
+sortir de sa cachette et regrettait bien son enfantillage.
+Qu'allait-il penser d'elle? Une fille qui se
+cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid.
+Elle n'avait qu'une chose à faire: s'accuser de son
+étourderie. Il était si bon qu'il pardonnerait. Cependant
+elle n'en faisait rien. Elle n'osait point.
+Ida, sa bonne amie, trouverait bien un moyen de
+la tirer de là. Elle ne se hâtait toujours point mademoiselle
+Ida.</p>
+
+<p>--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela
+m'amuserait de voir la fortune de D'Aucheron se
+fondre comme neige. Léontine aurait la preuve
+que mon amour est tout désintéressé. J'essuierais
+moins de contrariétés, je rencontrerais moins d'obstacles
+dans la poursuite de mon rêve. Non pas que
+je craigne la lutte et que je ne me sente point le
+courage de vaincre; mais si elle allait se fatiguer
+avant moi, elle.</p>
+
+<p>Léontine ne pouvant supporter plus longtemps
+la fausse position où elle se trouvait, ramassa toute
+son énergie et rentra le front haut dans la salle
+où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida.</p>
+
+<p>--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe,
+d'avoir un peu mal parlé de ceux qui me
+tiennent lieu de parents et je vous demande pardon
+de mon étourderie.</p>
+
+<p>--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup
+moins étonné qu'il ne le paraissait. Si je vous
+avais devinée, vous en auriez entendu de belles:
+Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune
+que je courtise; que vous n'êtes point belle à faire
+tourner la tête; que vous avez des défauts. Un
+tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la
+première fois de ma vie, exprès, par malice.</p>
+
+<p>Il riait en disant cela.</p>
+
+<p>--C'est peut être un peu ce que vous avez fait,
+reprit Léontine, mais j'avoue que j'ai mérité vos
+sarcasmes. On ne m'y reprendra plus.</p>
+
+<p>--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est
+de m'avoir privé pendant un gros quart-d'heure
+du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai
+pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai
+vous voir encore et pendant toute une soirée.</p>
+
+<p>--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne
+s'y oppose pas.</p>
+
+<p>--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi,
+cousin, mais j'hésite à me risquer--même sous ton
+égide--dans le grand monde et dans les brillantes
+soirées.</p>
+
+<p>--Sois sans crainte, cousine, le grand monde
+est bien petit, et les soirées brillantes ne sont pas
+plus désagréables que les autres quand on y rencontre
+des personnes que l'on aime.</p>
+
+<p>Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre
+alors. Ce n'était plus le pas léger de la
+jeunesse.</p>
+
+<p>--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine,
+vous cachez-vous, demanda Rodolphe, d'un ton
+plaisant.</p>
+
+<p>--Méchant! lui répondit la jolie brunette en
+le menaçant du doigt.</p>
+
+<p>La porte n'était pas ouverte que l'on entendait
+déjà un proverbe: «<i>Faites le bien, Dieu fera le
+mieux</i>.»</p>
+
+<p>--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois
+la femme et les jeunes filles.</p>
+
+<p>Rodolphe ne le connaissait pas.</p>
+
+<p>--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux
+professeur, en saluant respectueusement.</p>
+
+<p>--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine.</p>
+
+<p>--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame
+Villor, en présentant le jeune homme.</p>
+
+<p>--«<i>Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin</i>,»
+échappa le père Duplessis. Et il continua:</p>
+
+<p>--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le
+neveu d'une si bonne tante et le cousin d'une si
+jolie cousine.</p>
+
+<p>--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un
+ton demi-sérieux demi-badin, j'espère que plus
+tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble,
+vous féliciterez ma tante et ma cousine
+d'avoir, l'une un si digne neveu et l'autre un si
+brave cousin.</p>
+
+<p>--C'est cela: «<i>Fais honneur à tes habits et
+tes habits te feront honneur</i>,» répliqua le professeur
+en prenant le siège qu'on lui offrait.</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes,
+ou voulant causer à leur aise, passèrent dans
+la chambre voisine.</p>
+
+<p>--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis
+sans doute parler de vous devant lui.</p>
+
+<p>--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor.</p>
+
+<p>--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a
+dit à qui voulait l'entendre qu'il allait vous jeter
+dans la rue. «<i>Le fumier couvert d'or reste toujours
+fumier</i>.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a
+rapporté cela ce matin même; et je viens vous dire
+de ne point vous décourager... La Providence a
+soin des petites insectes qui trottent sur nos
+sillons, elle ne peut oublier les pauvres humains
+qui la bénissent?</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé
+d'espérer contre toute espérance....</p>
+
+<p>--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux.
+Il vous causera quelque bonne surprise.... «<i>Si
+Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la
+remplir</i>.»</p>
+
+<p>Des larmes coulaient des yeux de madame
+Villor.</p>
+
+<p>--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous
+connaître plutôt; un jeune homme comme moi
+gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme
+comme vous.</p>
+
+<p>--«<i>Chacun est fils de ses oeuvres</i>.» «<i>Il faut
+puiser tandis que la corde est au puits</i>.» Tout
+de même, jeune homme, je crois que vous n'avez
+pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre
+tante ne sont pas tombés dans une terre aride.
+Tant mieux. J'aime beaucoup la jeunesse, beaucoup.
+C'est elle qui est l'avenir. Une génération
+croyante et chaste forme toujours une époque
+de force, de gloire et de grandeur dans la vie d'un
+peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver
+sa foi! La morale va souvent se perdre sur
+les écueils du monde si elle n'a pas la foi pour
+guide. «<i>A navire sans pilote tous les vents
+sont contraires</i>.» La vraie foi ne fait pas souvent
+naufrage. Sachons l'inculquer et la morale suivra.
+«<i>La barque sous voiles n'est pas ballottée comme
+le vaisseau désemparé</i>.»</p>
+
+<p>Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain
+que je ne rêve plus que bal et grande soirée?
+Voilà bien pourtant la vérité. «<i>Comme on connaît
+les saints il faut les honorer.</i>»</p>
+
+<p>--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être?
+observa madame Villor.</p>
+
+<p>--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne
+serai pas fâché de rencontrer là quelques uns de
+nos hommes politiques. Je veux leur dire dans l'intimité
+ce que je pense de leur manière de gouverner.
+J'ai ma petite influence. Puis on a souvent
+besoin de plus grand que soi. J'ai une autre raison.
+J'accompagne ma femme. «<i>Le coeur mène où il
+va</i>.» «Qui prend s'engage.»</p>
+
+<p>--Comment! madame Duplessis va au bal?
+exclama madame Villor.</p>
+
+<p>--Eh oui! comme elle irait à un enterrement.
+Même elle se mêle d'intriguer. Pas dans la politique;
+cette bêtise-là n'est bonne que pour nous,
+les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme
+entremetteuse, par exemple, oh! non! Comme
+protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle
+pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le
+plus brillant à la foi promise. «<i>Mais il n'y a ni
+belles prisons, ni laides amours</i>.»</p>
+
+<p>Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur,
+a témoigné le désir d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron.
+Une belle dot. Une belle demoiselle aussi,
+Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un
+peu.... comment dirai-je? un peu étrange, par
+exemple. Mais c'est un charme de plus, un charme
+rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère.
+Le citoyen D'Aucheron est on ne peut plus flatté.
+La citoyenne D'Aucheronne appelle déjà sa fille la
+<i>ministresse</i>. On a tenu la chose secrète.... autant
+qu'on peut tenir secrète une chose dont on est
+heureux, fier, orgueilleux. Le secret ne doit être
+officiellement éventé que demain soir. «<i>Préparez-vous
+au pire en espérant le mieux</i>.» «<i>On ne
+va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où
+on va</i>.»</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Rodolphe éprouvait une rude angoisse pendant
+cette conversation. Il voyait ses espérances tomber
+une à une comme les feuilles quand le frimas
+d'octobre les a recouvertes de sa froide poussière
+d'argent. Il aimait depuis longtemps mademoiselle
+D'Aucheron. Il l'avait connue dans une
+des solennelles fêtes de l'Université Laval.</p>
+
+<p>Il recevait ses diplômes et la médaille d'or. On
+l'avait acclamé. Il resplendissait dans son triomphe,
+et pourtant son maintien grave avait gardé une
+suave modestie. On eût dit qu'il ignorait son mérite
+et que l'ovation n'était point pour lui.</p>
+
+<p>Parmi les petites mains blanches qui battirent
+bien fort, ce jour là, les plus vaillantes furent celles
+de mademoiselle Léontine.</p>
+
+<p>Tout modeste que l'on soit, on lève les yeux de
+temps à autre, surtout vers des galeries peuplées
+de jolies femmes qui vous regardent curieusement
+et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait
+levé les yeux et rencontré sur son passage le minois
+gracieux de mademoiselle D'Aucheron. Le regard
+de la jeune fille croisa le sien. Deux regards
+qui se croisent produisent souvent un effet merveilleux.
+C'est comme deux courants électriques.
+Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme
+si les regards partaient de ce coin secret de notre
+être.</p>
+
+<p>Quelques heures plus tard la ville se promenait
+sur l'immense terrasse Frontenac, à 200 pieds au
+dessus des hautes maisons noires de la rue Champlain,
+à 150 pieds au-dessous de l'imprenable
+citadelle. La fanfare, sous la direction de Vézina,
+l'habile chef d'orchestre, jetait au ciel ses éclats
+sonores qui se répercutaient sur les rochers voisins;
+le fleuve dormait dans son lit profond; les navires
+immobiles avec leurs grands mâts garnis de cordages,
+ressemblaient à une forêt dépouillée par
+l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes
+des wagons, qui serpentaient dans les rues étroites
+de la basse-ville, montait comme un grondement
+de tonnerre vers les calmes allées des remparts.
+Les hommes d'affaire, les flâneurs, les étudiants,
+les dames de l'aristocratie, les demoiselles, les
+bonnes d'enfants, les gamins, les désoeuvrés, les
+curieux, les employés du gouvernement, les
+chercheurs d'aventures ou de distractions, les
+avocats en quête de paradoxe, les médecins fuyant
+les remords, les notaires placides, les ouvriers de
+tout métier, les hommes politiques de toutes couleurs,
+les chercheurs de place de toute sorte, tout
+ce monde allait, venait, se croisait, se mêlait, se
+dégageait pour s'embarrasser encore, comme une
+populeuse fourmilière qui s'ébat au soleil sur le
+sable doré d'un jardin. Un grondement sourd
+s'élevait de là, qui se taisait quand les cors et les
+flûtes, les clarinettes et les trombones recommençaient
+leurs accords.</p>
+
+<p>Mademoiselle Léontine se promenait avec Ida
+Villor. Elle dit tout à coup à demi-voix et ne
+croyant pas être entendue:</p>
+
+<p>--C'est lui.</p>
+
+<p>Elle regardait un joli garçon qui passait près
+d'elle avec quelques amis.</p>
+
+<p>Le jeune homme surprit son regard et saisit ses
+paroles. Il dit à ses compagnons, assez haut pour
+qu'elle l'entendit:</p>
+
+<p>--C'est elle.</p>
+
+<p>Il voulait faire une boutade, rien de plus.</p>
+
+<p>On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'était
+lui--risqua un salut qui lui fut gracieusement
+rendu. A la troisième promenade, il brûla
+ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage
+est souvent un excellent moyen de commencer
+un affaire sérieuse:</p>
+
+<p>--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque
+c'est moi, voulez-vous que nous marchions ensemble?
+La foule est difficile à percer; je vous
+aiderai à vous frayer un chemin.</p>
+
+<p>--Vous êtes bien aimable, monsieur. D'après
+ce qu'il m'a été donné de voir aujourd'hui, les
+difficultés ne vous découragent point, et vous pouvez
+vous ouvrir un superbe chemin, répondit
+aussitôt mademoiselle D'Aucheron.</p>
+
+<p>Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe
+Houde, alors étudiant en médecine et de
+Léontine D'Aucheron.</p>
+
+<p>Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié
+tendre d'une jeune fille sage et d'un jeune homme
+vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait terni
+l'éclat.</p>
+
+<p>Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas,
+il est vrai, donné leur assentiment à cette liaison,
+et la pensée d'avoir pour gendre un homme sans
+fortune et sans nom dans la politique, ne leur
+souriait pas du tout. Ils toléraient partout excepté
+à la maison les rencontres des deux jeunes amoureux.
+Ce contresens de la vigilance chrétienne ne
+les troublait nullement.</p>
+
+<p>Tout en laissant l'attachement se fortifier dans
+le coeur de sa fille adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron
+cherchait un prétendant sérieux et bien posé.</p>
+
+<p>Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien
+perdu pour attendre. Un ministre, quand même il
+ne le serait que par contrebande et pour un jour,
+c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme
+et transforme un nom. L'honorable monsieur
+Renard, L'honorable monsieur Lelapin, L'honorable
+monsieur Lacarpe, voilà des noms qui
+deviennent merveilleusement beaux avec cette
+auréole dont les entoure la vanité. Et puis on la
+garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on
+quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée
+un jour par hasard.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur
+étaient tombées sur son coeur comme des gouttes
+de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un beau
+rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à
+son âme confiante comme ces spectres horribles que
+la nuit apporte l'on ne sait d'où, sur ses vagues
+de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de
+précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi
+surtout l'avoir invité à cette soirée, s'il doit y rencontrer
+un rival heureux? Non, Léontine n'est
+pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas
+médité une pareille tromperie. L'amour ne s'est
+pas éteint dans son coeur, puisqu'il brillait encore
+dans ses paupières tout à l'heure. Il se cramponnait
+à l'espérance.</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles sortirent de la petite
+chambre. L'heure avançait, le froid, le vent, la
+neige augmentaient d'instant en instant. Il fallait
+rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs.
+Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner.</p>
+
+<p>--Je ne saurais refuser un si brave compagnon,
+répondit-elle. C'est surtout maintenant que la
+tempête gronde que j'ai besoin de son appui.</p>
+
+<p>Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés
+de tristesse. Elle eut un profond tressaillement
+et comme l'intuition d'un malheur.</p>
+
+<p>--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui
+apprendre. J'aurais voulu pourtant souffrir seule.</p>
+
+<p>Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans
+leur vêtement de fourrure. La brise leur fouettait
+le visage.</p>
+
+<p>--Que ne puis-je me moquer des orages du
+coeur comme de ces orages de la nature? observa
+Rodolphe.</p>
+
+<p>--Je vous croyais courageux, répondit Léontine.</p>
+
+<p>--Courageux, je le suis quand je sais d'où
+vient le danger et où se cache l'ennemi.</p>
+
+<p>--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et
+des tourments insensés.</p>
+
+<p>--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et
+espère, j'aurais, avec le plus grand bonheur, bravé
+tous les périls, repoussé toutes les attaques, brisé
+tous les obstacles.</p>
+
+<p>--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste
+souvent à beaucoup souffrir en silence. Je
+vous ai dit d'espérer.</p>
+
+<p>--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser
+ce ministre?</p>
+
+<p>--Duplessis vous a dit que c'est un ministre.</p>
+
+<p>--Pas à moi, à madame Villor.</p>
+
+<p>--Et vous m'avez trouvée bien....</p>
+
+<p>--Bien discrète pour le moins.</p>
+
+<p>--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif.</p>
+
+<p>--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne
+cherchais nullement les noms que vous méritiez.
+Quand j'eus repris un peu possession de moi-même,
+je ne trouvai encore que les doux noms que vous
+savez.</p>
+
+<p>--Vous avez eu raison de ne pas douter de
+moi. Je ne sacrifierai jamais mon amour et la paix
+de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte
+la volonté de mes parents cependant; mais j'espère
+qu'ils respecteront aussi cette chose divine et sans
+prix que le bon Dieu a mise dans l'âme de chacun:
+la liberté d'aimer.</p>
+
+<p>Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la
+porte de M. D'Aucheron. Léontine rentra tout
+émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage
+si ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe,
+la figure au vent, rayonnait de bonheur.</p>
+
+<p>Le professeur Duplessis fut bien chagrin de
+n'avoir pas ménagé la sensibilité du docteur. Il
+ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine.</p>
+
+<p>Il rassura de nouveau madame Villor contre
+les duretés du notaire et s'en retourna en songeant
+à tout le bien que l'on pourrait faire et que l'on
+ne fait pas.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Pendant toute la journée du vendredi ce fut un
+va et vient continuel dans la maison des D'Aucheron.
+Les servantes allaient et venaient, époussetant,
+arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir
+perdu la tête et recommençaient dix fois la même
+chose. C'est que madame D'Aucheron courait partout,
+donnant des ordres, les révoquant pour les
+redonner et les annuler encore. Rien n'était assez
+bien. Les rideaux de damas pourpre tombaient mal
+et ne se repliaient pas assez gracieusement sur le
+parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être
+placés avec plus d'art. Il y avait trop de symétrie,
+pas d'imagination dans l'arrangement. Les lampes
+ne jetteraient peut-être point tout l'éclat que l'on
+était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence.
+Il ne faudrait pas fermer les volets trop
+juste, car, de la rue, ou ne verrait rien des splendeurs de
+l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement
+les vasistas pour laisser les flots d'harmonie
+se glisser un peu au dehors, et surprendre agréablement
+les curieux qui passeraient ou viendraient
+écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux,
+ces épais rideaux et ils tombent mollement de
+leurs corniches dorées. Ils ne font pas un si mauvais
+effet, après tout, ces sièges de velours rouge
+où personne ne s'est assis encore. Les tapis de
+turquie, avec leurs larges fleurs de toutes nuances,
+ne ressemblent pas mal à un parterre savamment
+dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être
+de bon compte et juste envers soi-même, franchement,
+on n'a jamais vu même rien d'aussi bien
+ailleurs.</p>
+
+<p>La voiture du pâtissier apporta une charge de
+choses sans noms, toutes plus extraordinaires les
+unes que les autres. Il y a des gens qui connaissent
+l'histoire et la généalogie de ces étranges produits
+de l'art culinaire en dévergondage, et qui ne
+croquent pas un <i>kiss</i> ou ne portent pas un <i>doigt
+de dame</i> à leurs lèvres, sans publier aux quatre
+coins... de la table la raison mystérieuse d'une
+aussi charmante appellation. Madame D'Aucheron
+admirait tout cela, se souciant peu des noms et
+croyant fermement aux qualités.</p>
+
+<p>A mesure que le jour baissait les émotions se
+pressaient dans l'âme de la maîtresse de maison.
+Le moment solennel arrivait. Les lustres furent
+allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres
+suspendus aux murs, sur la tapisserie à grands
+ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux
+vernis des meubles. C'était un rayonnement qui
+semblait doux et chaud comme un rayonnement
+de soleil.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit
+madame D'Aucheron tout enthousiasmée?</p>
+
+<p>--Trop beau, peut-être, mère.</p>
+
+<p>--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour
+des députés, pour des ministres rien n'est trop
+beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu
+place à la tête de la nation pour la gouverner.</p>
+
+<p>--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant
+de rire.</p>
+
+<p>--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs,
+ma fille, oui prévaricateurs, c'est bien le
+mot que j'ai entendu l'autre jour, mais ces ministres-là
+sont rares, ton père l'a dit.</p>
+
+<p>--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous
+serons mieux dans notre élément.</p>
+
+<p>--Il faut que tu t'habitues à parler politique,
+et que tu apprennes à en causer toi-même, ma fille;
+car, autrement, la position que tu vas occuper,
+bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes.
+Je ne voudrais pas que l'on pût me reprocher
+une lacune quelconque dans ton éducation.</p>
+
+<p>--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et
+agir à sa guise; j'aurai soin de sa maison pour
+qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera
+ma politique....</p>
+
+<p>--Je me disais cela, moi-même, dans le temps,
+mais j'ai bien compris plus tard toute l'influence
+que la femme peut exercer sur les hommes publics.
+J'ai compris mon époque, et je ne suis pas demeurée
+inactive. C'était aussi par intérêt pour
+mon mari que je travaillais. Je voulais le sortir de
+la foule des misérables où il peinait sans espoir.
+Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons
+conquise. Nous sommes montés haut, laissant au-dessous
+de nous ceux qui furent nos égaux. La
+fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus
+chanceuse que moi, tu as reçu, par mes soins, une
+instruction parfaite--je ne te la reproche point--et
+tu vas du premier coup--grâce toujours à mon
+habileté--atteindre le faîte de la grandeur.
+Comme tes amies vont te porter envie! C'est là
+le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux qui
+nous connaissent.</p>
+
+<p>--Je ne tiens à faire mourir personne. D'ailleurs,
+ce ministre ne recherche-t-il pas votre
+argent plutôt que votre fille?</p>
+
+<p>--Notre argent! si tu savais avec quel accent
+passionné il m'a parlé de toi. Au reste, il dit qu'il
+sera ministre aussi longtemps qu'il le voudra. Il
+n'est point de ces esprits étroits qui s'attachent
+irrévocablement à un parti, à une idée. Il croit
+qu'il faut savoir changer avec les temps et les circonstances,
+se modifier sur les nécessités ou les
+intérêts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit
+large, il est sans préjugé; tu le connaîtras.</p>
+
+<p>--Je le connais assez déjà.</p>
+
+<p>--Ton père qui est tout à fait son intime, a
+dû te dire déjà comme il est surprenant ce garçon,
+ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur.</p>
+
+<p>--Il ne me surprendra point.</p>
+
+<p>--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il
+devienne fou de toi. Prends bien garde de donner
+des espérances à ce petit freluquet d'étudiant. On
+t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention.
+On veut qu'il sente toute l'ironie de sa position et
+tout le ridicule de ses démarches.</p>
+
+<p>--L'étudiant d'hier est un docteur aujourd'hui,
+mère.</p>
+
+<p>--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse
+même, s'écria D'Aucheron en faisant irruption
+dans le salon tout illuminé.</p>
+
+<p>Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le
+front de Léontine, se frotta les mains avec allégresse,
+enveloppa la pièce d'un regard satisfait, se
+laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin
+moelleux. Il se releva presqu'aussitôt.</p>
+
+<p>--Suis-je bien ainsi demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Oh! très bien! répondirent les deux femmes.</p>
+
+<p>Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche,
+col droit et luisant, gilet largement échancré pour
+laisser se découper en coeur une chemise de toile
+fine sur la quelle s'épanouissaient trois gros boutons
+de diamant plus ou moins authentiques.</p>
+
+<p>--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda
+à son tour madame D'Aucheron, en se tournant
+dans sa longue robe de satin rose, dont elle renvoya,
+jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied
+savant, la <i>traîne</i> éclatante.</p>
+
+<p>--Adorable!</p>
+
+
+<br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+<p>
+L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la
+veille, chez Duquet, sonna neuf fois. Madame
+poussa un grand soupir, monsieur palpa sa cravate
+blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place,
+et mademoiselle fit une moue charmante en disant
+que c'était bien ennuyeux de commencer la veillée
+à l'heure où les honnêtes gens songent à se mettre
+au lit.</p>
+
+<p>--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua
+madame D'Aucheron; accoutume-toi à veiller,
+parce que dans la carrière politique où....</p>
+
+<p>Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui
+permit pas de terminer sa phrase.</p>
+
+<p>Les premiers invités entraient. C'étaient le
+professeur à l'Ecole Normale et sa femme. On
+pouvait les recevoir, ils étaient mis convenablement.
+Ils passeraient inaperçus.</p>
+
+<p>D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard
+rapide qui voulait dire:</p>
+
+<p>--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter
+ceux-là.</p>
+
+<p>Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion
+menteuse les mains loyales de ces braves
+gens.</p>
+
+<p>--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de
+venir, commença D'Aucheron, vous avez toujours
+un tas de gens chez vous, le soir. Vrai, cela m'eût
+chagriné.</p>
+
+<p>--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux
+patriote ne vous serait point désagréable, et j'ai
+fait une brèche dans mes habitudes. <i>Pourtant,
+le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille</i>.</p>
+
+<p>--Vous êtes tout de même bien aimable, madame
+Duplessis, d'avoir si vite répondu à notre invitation,
+disait madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Il est neuf heures, ma bonne madame, et
+nous ne voulons point passer la nuit, tout aimable
+que soit la compagnie.</p>
+
+<p>--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la
+plus belle que nous ayons pu trouver en ville, nous
+avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes, comme
+nos coeurs, aux distingués amis qui nous font
+l'honneur de....</p>
+
+<p>--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un
+serviteur d'occasion placé en sentinelle à la porte
+du salon.</p>
+
+<p>--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron,
+qui laissa de nouveau sa phrase inachevée.</p>
+
+<p>Le notaire donna une poignée de main aux
+dames, une autre à son ami D'Aucheron, salua
+le vieux professeur, s'inclina aussi profondément
+que le lui permettait la proéminence de son ventre,
+devant madame Duplessis, et tout essoufflé, s'assit
+dans le plus large fauteuil. Il était connu, le
+notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en
+le voyant:</p>
+
+<p>«<i>C'est une folie que de vivre pauvre pour
+mourir riche</i>.»</p>
+
+<p>Le timbre retentit encore, retentit souvent, et
+les invités arrivaient, arrivaient toujours.</p>
+
+<p>Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un
+habit bleu barbeau garni de boutons dorés, se tenait
+près de la porte, pour recevoir les messieurs et leur
+indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le
+noeud de leur cravate et les désordres de leurs
+cheveux, avant de monter, car le salon était au
+premier étage.</p>
+
+<p>Les dames passaient aux mains de Catherine,
+une assez gentille fille de chambre, qui prenait un
+plaisir extrême à comparer les unes aux autres les
+tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait.</p>
+
+<p>Ce fut comme une procession radieuse dans
+l'escalier. Les replis des robes de soie ou de satin
+jetaient des rayons de vagues où flotte le soleil, et
+des senteurs enivrantes se répandaient partout.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+<p>
+En attendant le quadrille d'honneur on causait.</p>
+
+<p>--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait
+le notaire Vilbertin; la société St-Vincent
+de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?</p>
+
+<p>--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque
+pas de gens qui lui en taillent de la besogne, répondit
+l'instituteur en regardant d'aplomb l'avare
+notaire.</p>
+
+<p>--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci,
+afin que la charité des bonnes âmes puisse
+s'exercer.... Que ferait mademoiselle Léontine, par
+exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses
+douces paroles et ses nombreuses aumônes?</p>
+
+<p>Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant
+et voulait détourner l'attention qui s'attachait
+à lui.</p>
+
+<p>--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille,
+nous devrions former une société tous les deux; je
+distribuerais les paroles et vous, les écus....</p>
+
+<p>--Une société avec vous?... je vous prends
+au mot... mais une vraie société que vous n'aurez
+pas le droit de dissoudre.</p>
+
+<p>--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez
+votre bourse, monsieur, payez.</p>
+
+<p>--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle,
+parlez....</p>
+
+<p>--Remettez à madame Villor le prix de son
+loyer... jusqu'au mois de mai prochain. J'ai
+parlé.</p>
+
+<p>--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé,
+mais riant toujours cependant. Vous
+commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai.</p>
+
+<p>--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu...
+pas pour l'amour de moi.</p>
+
+<p>--Cela n'est point dans le contrat. Pas de
+clauses frauduleuses, mademoiselle. Vous n'avez
+rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de
+vous. J'y tiens.</p>
+
+<p>--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine
+qui se leva pour courir au devant de quelques
+jeunes dames qui entraient.</p>
+
+<p>--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron,
+votre fille est bien jolie.</p>
+
+<p>Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux
+et vif.</p>
+
+<p>--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est
+à son tour à porter le trouble dans les coeurs.</p>
+
+<p>--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.</p>
+
+<p>--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir.
+Vous en entendrez parler. Cette soirée, si vous
+êtes observateur, vous dira que...</p>
+
+<p>--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar
+Le Pêcheur! cria tout à coup le garçon de sa voix
+la plus retentissante.</p>
+
+<p>--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron resta court une fois de
+plus. Elle ne put résister au mouvement qui la
+poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha,
+les mains tendues vers le jeune ministre....</p>
+
+<p>--Comme vous êtes aimable de nous honorer
+ainsi de votre présence! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes
+aimable! répéta D'Aucheron qui s'était avancé en
+même temps.</p>
+
+<p>--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis,
+croyez-le, répondit le jeune ministre.</p>
+
+<p>--Permettez-moi de vous présenter ma fille
+adoptive, demanda madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle
+Léontine.</p>
+
+<p>Léontine causait avec les jeunes dames qui
+venaient d'entrer. Elle s'interrompit et salua froidement
+l'honorable personnage qui s'inclinait jusqu'à
+terre, comme un huissier de la verge noire,
+aux jours de gala.</p>
+
+<p>--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces
+gens-là croient que nous ne sommes point des êtres
+ordinaires. À leurs yeux nous sommes des divinités.
+S'ils savaient!...</p>
+
+<p>--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle
+Léontine l'admiration que m'inspirent ses
+hautes qualités, ajouta-t-il, et il passa.</p>
+
+<p>--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur,
+membre de la St. Vincent de Paul, et
+congréganiste, débita D'Aucheron en présentant
+l'instituteur.</p>
+
+<p>--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide
+d'un homme comme vous ne peuvent que m'être
+utiles et me flatter. J'espère que nous ferons tout
+à l'heure plus intime connaissance, et que nous
+nous comprendrons à merveille.</p>
+
+<p>--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire
+de la profession, continua D'Aucheron.</p>
+
+<p>--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble
+sphère où la Providence nous a placé, repartit le
+notaire en donnant la main au ministre.</p>
+
+<p>--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport
+avec bien des gens, et votre influence doit
+être grande, observa celui-ci.</p>
+
+<p>--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer
+à la chose publique on pourrait peut être arriver
+à son tour.</p>
+
+<p>--Le champ est ouvert à tous.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu
+d'élus, ajouta en riant D'Aucheron qui s'imaginait
+avoir inventé un mot drôle.</p>
+
+<p>Jean Griflard, député multicolore et souvent en
+disponibilité, fut acclamé chaleureusement quand
+il entra avec sa femme, une joyeuse dondon à l'oeil
+clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique
+qui ne commençait nulle part et ne finissait
+jamais.</p>
+
+<p>Monsieur et madame Laminon firent aussi une
+entrée triomphale. Ils venaient de se retirer des
+affaires. C'est un titre. Ils furent suivis de monsieur
+et madame Dupotain, de monsieur et madame
+Blanchoux, de Joachim Pichenette, le conseiller de
+ville, de Marc Blondole, l'échevin, d'Athanase
+Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis
+Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous
+les états se trouvaient représentés. C'était une
+bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté
+drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût
+particulier dont les a douées le Créateur. Il y avait
+peut-être un brin de coquetterie; il y en avait
+certainement. Chacune voulait paraître mieux
+que les autres; de là un déploiement de luxe
+inutile. Les chances restaient les mêmes qu'auparavant.</p>
+
+<p>On retrouvait d'anciennes connaissances, on en
+formait de nouvelles; la conversation s'allumait
+comme un feu de broussailles, et le murmure des
+fraîches voix de femmes, le parler sonore des
+hommes, les frémissements de la soie, le bruissement
+des pieds sur les tapis, tout cela formait un
+bruit étrange et gai qui remplissait la maison et
+grisait tout le monde.</p>
+
+<p>Léontine se montrait fort aimable. Elle avait
+une bonne parole, un sourire gracieux pour chacun
+des invités. Cependant elle semblait un peu inquiète,
+un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs
+revenaient toujours se fixer vers la porte grande
+ouverte. Elle attendait quelqu'un. Et celui qu'elle
+appelait de tout son coeur ne venait point. Elle
+perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par
+monosyllabes à ceux qui lui adressaient la parole.
+Elle ne se contraignait pas longtemps. Avec son
+caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme
+disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas
+feindre.</p>
+
+<p>--Vos parents font vraiment bien les honneurs
+de leur maison, lui dit le jeune ministre, qui venait
+de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout le
+monde se livre à la joie; vous seule semblez un
+un peu ennuyée: n'aimez-vous donc pas ces fêtes.</p>
+
+<p>--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés,
+et cela me fait de la peine.</p>
+
+<p>Elle souligna cette phrase.</p>
+
+<p>--Ah! vous attendez quelqu'un?</p>
+
+<p>--Deux amis seulement.</p>
+
+<p>--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez
+vous point distraire ou consoler un peu par d'autres
+amis qui, pour être nouveaux, n'en seront pas moins
+dévoués et fidèles?</p>
+
+<p>--Je tâcherai de déguiser mon désappointement,
+mais j'ai peur d'y mal réussir.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+<br>
+
+<p>
+La première danse s'organisait. Les instruments
+de musique jetaient les premières notes éveillées,
+comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes ailes.
+Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des
+fugues vives comme des fusées, arrivaient par
+vagues harmonieuses avec des bouffées d'arômes.
+Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient
+chargés d'éclairs.</p>
+
+<p>Le ministre dansa le premier quadrille avec
+mademoiselle Léontine. Ils avaient pour vis-à-vis
+M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire
+Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse
+de la maison. Duplessis refusa. Les figures du
+quadrille étaient pour lui d'inextricables dédales
+où il se serait invariablement perdu. Il danserait
+peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le
+député flottant avait jeté son dévolu sur madame
+Baudriol, une blonde un peu fade, mais fort sentimentale.
+Elle parut bien heureuse de danser avec
+un député. Plus tard elle dansa avec un épicier et
+elle parut bien heureuse encore. Elle passa par le
+quadrille, le lancier, la caledonia, le cotillon, le
+Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier,
+le marchand de charbon, l'échevin et le conseiller,
+et elle parut toujours bien heureuse.</p>
+
+<p>On dansait dans une grande salle voisine du
+salon. Ceux qui ne dansaient point regardaient danser
+et critiquaient en attendant qu'ils fussent critiqués.</p>
+
+<p>--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on,
+d'un côté.</p>
+
+<p>--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin....</p>
+
+<p>--Madame D'Aucheron ne vieillit pas.</p>
+
+<p>--Elle attend son mari.</p>
+
+<p>--En effet, il est bien plus jeune qu'elle.</p>
+
+<p>--Une dizaine d'années.</p>
+
+<p>--On dit que c'est un mariage d'argent.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas jolie dans tous les cas.</p>
+
+<p>--Pas fine, non plus.</p>
+
+<p>--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée
+sur tranche; le mystère est expliqué.</p>
+
+<p>On disait ailleurs:</p>
+
+<p>--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron
+est à Québec. Il s'est marié aux Etats-Unis.</p>
+
+<p>Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long
+expliquait à demi-voix, en s'inclinant vers les
+curieux.</p>
+
+<p>--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années,
+à peu près. Il vient de Lowell, Mass. C'est
+là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon
+frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle
+était modiste, elle, sur la rue Merrimack, la principale
+rue. Elle faisait d'excellentes affaires.
+Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est
+laissé tenter par les écus.</p>
+
+<p>--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois.</p>
+
+<p>--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris
+une orpheline peu de temps après leur arrivée ici.</p>
+
+<p>--C'est mademoiselle Léontine.</p>
+
+<p>--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin
+de fille....</p>
+
+<p>D'autres causaient un peu plus loin sous les
+flots de lumière qui tombaient des lustres et ne se
+gênaient pas pour rire.</p>
+
+<p>--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme
+elle prend des airs de chatte.</p>
+
+<p>--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage,
+répondait l'autre. Elle a des griffes sous ses pattes
+de velours.</p>
+
+<p>--Vous aurait-elle égratigné?</p>
+
+<p>--Je me tiens toujours loin de ces charmants
+petits animaux-là.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce
+pas? Et notre jeune ministre, voyez donc s'il y
+met de l'entrain.</p>
+
+<p>--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus
+vite que le violon.</p>
+
+<p>--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son
+poids énorme.</p>
+
+<p>--Ce serait la première chose qu'il ne garderait
+pas.</p>
+
+<p>--Tiens, M. le député et madame Landeau qui
+arrivent après les autres.</p>
+
+<p>--Ils auront passé par la chambre.</p>
+
+<p>Au dessus des accords entraînants de l'orchestre
+on entendit un tintement joyeux et clair: le timbre
+de la porte. Léontine eut un vif tressaillement et
+perdit deux ou trois mesures.</p>
+
+<p>--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre,
+vous savez bien que nous devons marcher ensemble
+maintenant.</p>
+
+<p>Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle
+feignit de ne point entendre et continua la figure
+commencée tout en épiant l'arrivée des nouveaux
+convives.</p>
+
+<p>C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine.</p>
+
+<p>--Est-elle assez simplement habillée, celle-là,
+remarqua l'une des robes de soie gros grains, en
+faisant une moue dédaigneuse.</p>
+
+<p>--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la
+cuisine qu'elle est attendue, répondit un corsage
+en rupture de ban.</p>
+
+<p>--Elle n'est pas laide, cependant.</p>
+
+<p>--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille
+pelure? j'appelle cela une pelure, moi!</p>
+
+<p>--Lui n'est pas trop mal, observa une longue
+jupe allongée sur le tapis comme un chien au
+pied de sa maîtresse.</p>
+
+<p>--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières
+ne sont pas des plus dégagées.</p>
+
+<p>--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus
+difficile dans le choix de ses invités. Quant à
+moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque
+point; mais il y a ici des députés, un ministre, et
+ces hommes-là doivent être respectés.</p>
+
+<p>--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on
+assuré,--devient ce soir le fiancé de mademoiselle
+Léontine. C'est le prétexte de la fête.</p>
+
+<p>--Qui vous a dit cela?</p>
+
+<p>--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent
+tout, les domestiques et ces gens là sont
+créés et mis au monde pour vendre les secrets de
+leurs maîtres.</p>
+
+<p>--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au
+ministre, il y a un instant, comment il trouvait sa
+petite Léontine.</p>
+
+<p>Le quadrille fini, les dames furent respectueusement
+conduites à leurs sièges, sauf Léontine qui
+vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à sa
+chère Ida.</p>
+
+<p>Elle était devenue toute autre. Elle subissait
+une transformation complète. Tout le monde remarqua
+son expansive et joyeuse humeur. Le
+ministre en prit ombrage. Il n'entendait point
+que le premier venu, même un docteur en médecine,
+vînt donner sur ses brisées. Il était bien
+décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord,
+pour elle ensuite, et il l'épouserait. Il chercha
+l'occasion de lui parler. Il dut attendre un peu,
+car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe.
+En attendant il aborda D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle
+Léontine? demanda-t-il; il me semble la poursuivre
+plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à
+lutter contre un pareil rival.</p>
+
+<p>--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse,
+vous savez ce que c'est. Autant en emporte le
+vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et
+puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est
+cachée par exemple, elle est dissimulée, la coquine.
+Il est malaisé de savoir ce qu'elle pense.</p>
+
+<p>--S'attend-elle à me voir lui demander sa main?</p>
+
+<p>--Sans doute.</p>
+
+<p>--Et si elle allait me la refuser?</p>
+
+<p>--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons!
+vous n'y pensez pas.</p>
+
+<p>--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours
+ce rêve stupide d'une chaumière sous les bois, loin
+du monde, près des flots bleus, avec le bien aimé
+qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent,
+qui peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote
+un morceau de pain noir en chantant des
+stances amoureuses, un poète!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+<p>
+La danse allait toujours, il y avait de l'entrain.
+La chaude atmosphère des salles pleines de femmes
+et de lumières se remplissait de suaves émanations.
+On sentait passer des effluves voluptueuses. O les
+grandes soirées de danse, quelles délices pour les
+sens! quel champ pour les amours! quel tombeau
+pour la chasteté!</p>
+
+<p>Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux
+accords de l'entraînante musique, et les yeux dans
+les yeux, coeur contre coeur, ils tourbillonnaient
+comme des flocons de neige au souffle de la tempête.
+Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre,
+portant vaillamment le poids de tous les regards.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron cherchait une occasion
+d'aborder sa fille pour lui rappeler que le ministre
+était là.</p>
+
+<p>Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans
+le fumoir. D'autres s'assirent aux tables de cartes.</p>
+
+<p>L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets,
+mais la politique finit par tout absorber. La politique,
+c'est une éponge qui boit bien. Le ministre
+était entouré.</p>
+
+<p>Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance
+entée sur la vanité, et maints sots l'approuvaient.
+Les puissants n'ont-ils pas toujours raison?</p>
+
+<p>Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu
+ministre? Un accident. La constitution
+permet cela. Il avait de la langue et du toupet,
+fausse monnaie très en vogue et que des gens
+sensés même ont la faiblesse d'accepter. Il se
+vantait de tout savoir et le monde, qui est ignorant,
+le croyait sur parole. Il exploita les préjugés
+et le peuple jaloux lui trouva du bon sens.
+Il était pauvre, il devait être supporté par la
+classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches
+ont les riches pour eux. Il connaissait les misères
+de l'ouvrier, lui, et serait en état d'y apporter remède.
+Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il
+n'avait pas même de parents. Il en avait
+emprunté pour naître. Il ne rougissait pas de
+son origine et se vantait de remonter à Adam,
+comme tous les autres hommes, mais par un chemin
+détourné. On trouvait cela fort original. Il
+avait passé par le séminaire, fait plus de <i>pensums</i>
+que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire.
+Il est vrai que l'histoire n'est souvent
+qu'un roman. Il sortit en troisième pour étudier
+le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons
+de grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des
+choses qu'il ignorait la veille, et qu'il apprenait à
+la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans les
+assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se
+mit à pratiquer l'éloquence à quatre sous. Il devint
+habile, se fit un cliché de phrases et de
+maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites
+en tout temps, en tous lieux et en toutes occasions.
+Il proclama sans cesse son amour de la patrie,
+protesta de son désir d'éclairer ses semblables,
+affirma la nécessité de créer des lois sages et de
+faire sortir le peuple de la torpeur où il gémissait.
+Il osa briguer les suffrages des électeurs et les électeurs
+osèrent l'élire. Il était peut être de bonne
+foi et croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait
+pas été mise à l'épreuve. Combien de belles et
+nobles intentions font naufrage dès la première
+tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset
+de la tentation ne connaissent ni leur force, ni
+leur faiblesse.</p>
+
+<p>Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester
+toute sa vie dans les bas-fonds de la gauche, plutôt
+que de sacrifier une de ces idées généreuses qui
+devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est
+séparé de ses amis pour accepter, au refus de tout
+autre, un siège à la droite, un portefeuille de ministre
+et un titre qui ne cache pas sa honte.</p>
+
+<p>--Le grand secret de la politique, disait-il,
+c'est l'économie. Dépensez peu et vous serez toujours
+riches. Avant longtemps le coffre public
+sera plein car nous allons émonder sérieusement.
+La politique, c'est un arbre. Si vous voulez qu'il
+croisse vite et monte haut, taillez-le, coupez les
+branches inutiles, émondez! C'est ma devise.</p>
+
+<p>--«<i>J'entends bien la bruit de la meule mais
+je ne vois pas la farine</i>,» observa le père Duplessis
+en aparté.</p>
+
+<p>--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie
+est la grande loi qui sauve les nations comme
+les individus.</p>
+
+<p>--Il existe un mal certain, risqua un autre, un
+jaloux: Le trop grand nombre d'employés.</p>
+
+<p>--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle;
+nous nourrissons à ne rien faire un tas de
+fainéants.</p>
+
+<p>--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre,
+se rengorgeant. La question--qui est une des
+grandes questions sociales--est à l'étude depuis
+mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la
+dernière réunion du conseil--je puis bien le dire,
+puisque la chose sera connue officiellement dès
+demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer
+tous les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef
+de maison agit, n'est-ce pas? il renvoie les serviteurs
+dont il n'a plus besoin.</p>
+
+<p>--Quand leur engagement est terminé, répliqua
+le docteur.</p>
+
+<p>--Les employés, reprit le ministre, ne sont
+maintenus que durant le bon plaisir des autorités.</p>
+
+<p>--Je croyais qu'un certain nombre était nommé
+à vie.</p>
+
+<p>--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire
+qu'on leur donne avis de leur destitution,
+dit le ministre en riant de son affreux jeu de mots.</p>
+
+<p>--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous
+que cet ingénieux moyen de vous tirer d'affaire?</p>
+
+<p>--Pour le bien public tout est permis; il n'y
+a pas d'injustice lorsque la force majeure commande.</p>
+
+<p>--La question est de savoir quand il y a force
+majeure, répondit le professeur Duplessis. Et,
+s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta:</p>
+
+<p>--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu
+<i>bona fide</i> entre deux parties, est-il permis à
+l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de son
+chef?</p>
+
+<p>--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat;
+mais il y en a tant de contrats, vous savez, il faut
+être explicite et bien spécifier. Il y a tant de
+causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a,
+par exemple....</p>
+
+<p>--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune
+docteur, vous ne l'êtes guère explicite, vous, en ce
+moment.</p>
+
+<p>--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon
+comme vous l'entendez, c'est votre affaire, et l'on
+est trop poli pour vous le dire.</p>
+
+<p>--Vous pataugez dans le droit, c'est notre
+affaire, et nous sommes assez francs pour vous en
+avertir, répliqua vivement le jeune homme.</p>
+
+<p>Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait
+une âcre jouissance, parce que ces hommes qui se
+montraient sans coeur, il ne voulait pas les trouver
+sur son chemin.</p>
+
+<p>--Et croyez-vous, monsieur, recommença le
+ministre, que ce soit par plaisir que nous renvoyons
+du service tant de bras cependant inutiles.</p>
+
+<p>--Il ne fallait pas faire la faute de les placer
+d'abord. Maintenant, il n'y a qu'un moyen honnête
+de réparer ce mal, c'est de ne point remplir les
+places qui deviennent vacantes.</p>
+
+<p>--Nous sommes bien obligés de faire des nominations,
+les députés nous les imposent.</p>
+
+<p>--Ou bien vous les offrez comme prix du vote
+de ces députés sans conscience.</p>
+
+<p>--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur
+D'Aucheron, si ce monsieur Rodolphe.... Je ne
+sais qui, ne me fait point d'excuses, je vous prierai
+de recevoir mes adieux.</p>
+
+<p>--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec
+fatuité et comme s'il eût été un vieillard, lui, vous
+ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage que
+vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur.</p>
+
+<p>--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque
+personne que je ne voulais pas atteindre, je le
+regrette infiniment.</p>
+
+<p>--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre,
+demanda D'Aucheron?</p>
+
+<p>--Je me contenterai de ces excuses, répondit le
+ministre.</p>
+
+<p>--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son
+voisin, mais: «<i>A petit saint petite offrande</i>.»</p>
+
+<p>Le ministre, tout triomphant, passa dans le
+salon. Léontine causait avec Ida de l'incident qui
+venait de se produire dans le fumoir, car tout ce
+qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout
+en étant bien aise de voir Rodolphe donner la
+réplique à son rival, craignait qu'il ne se fît un
+ennemi de son père.</p>
+
+<p>--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour
+demander une subvention plus considérable en
+faveur des maisons de charité et d'éducation, dit
+le père Duplessis.</p>
+
+<p>--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis
+guère affermi dans les bonnes grâces de M. D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Je vous dirai monsieur le docteur que <i>le
+temps détruit tout ce qui est fait et la langue tout
+ce qui est à faire.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait
+souvent à sa pendule. Les aiguilles d'or se
+promenant lentement dans leur cercle fatal, marquaient
+sans cesse les moments de la vie que
+nous avons à jamais perdus, car les horloges
+ne sonnent que les heures passées. Une horloge
+c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est
+un doigt qui nous montre sans cesse la fuite irréparable
+du temps. Cependant pour madame
+D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point
+assez. Elle était anxieuse. Les sauvages devaient
+entrer au coup de minuit.</p>
+
+<p>L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une
+manoeuvre adroite, à se trouver seul avec Léontine
+et il était en train de lui raconter comment il avait
+forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait
+un peu, et corrigeait à son avantage certains
+détails de la scène. Léontine le laissait dire et regardait
+d'un oeil distrait les méandres de la danse.</p>
+
+<p>--Mon honneur de ministre et la qualité plus
+agréable que je dois avoir à vos yeux, mademoiselle,
+m'obligeaient à le traiter ainsi.</p>
+
+<p>--Je ne comprends guère vos dernières paroles,
+monsieur, observa Léontine.</p>
+
+<p>--Quelle est charmante cette modestie qui
+refuse de comprendre!</p>
+
+<p>--Je vous assure que la modestie n'y est pour
+rien.</p>
+
+<p>--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous
+voulez que je vous dise tout et que je n'apprenne
+rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes
+aiment les petits mystères et elles veulent qu'on
+les devine, elles et leurs petits mystères.</p>
+
+<p>--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse.
+Je n'ai rien à cacher.</p>
+
+<p>--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez
+avoir pour celui qui sera bientôt votre mari.</p>
+
+<p>--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout
+haut, cet amour, dans le cas où il existerait.</p>
+
+<p>--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se
+montre dans un regard, il s'élance dans un soupir....
+Entendez-vous?</p>
+
+<p>Il poussa un long soupir:</p>
+
+<p>--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire.</p>
+
+<p>--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel,
+observa le ministre.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas mon amour qui rit.</p>
+
+<p>--Ne me faites donc point souffrir davantage.
+Vous savez bien que j'ai eu l'honneur de solliciter
+votre main, et vos excellents parents m'ont donné
+l'assurance que mes voeux seraient comblés.</p>
+
+<p>--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner,
+peut-être.</p>
+
+<p>--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées
+aux miennes?... Pourquoi donc.</p>
+
+<p>--C'est mon secret.</p>
+
+<p>--Je suis jeune, j'occupe une haute position,
+l'avenir le plus beau m'est sans doute réservé. Ah!
+combien de jeunes filles, dans notre brillante société
+canadienne, seraient heureuses de devenir la femme
+de l'Honorable M. Le Pêcheur.</p>
+
+<p>--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles
+et laissez-moi rendre heureux un homme qui n'a
+pas vos étonnants avantages.</p>
+
+<p>Le tête à tête fut long et animé.</p>
+
+<p>Le jeune ministre venait d'essuyer un rude
+échec, mais il ne se tenait pas pour battu. Il
+avait trop haute opinion de lui-même pour cela.</p>
+
+<p>Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame
+D'Aucheron.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et
+lui dit:</p>
+
+<p>--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde.</p>
+
+<p>D'Aucheron vint à son tour:</p>
+
+<p>--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu
+seras la femme de l'honorable M. Le Pêcheur
+avant un mois. Agis en conséquence.</p>
+
+<p>Il alla vers le jeune docteur.</p>
+
+<p>--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser
+bientôt l'honorable M. Le Pêcheur, faites-moi le
+plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus chercher
+à la voir. Sinon....</p>
+
+<p>--Sinon?</p>
+
+<p>--Sinon je serai forcé de prendre des moyens
+énergiques pour faire respecter mes volontés.</p>
+
+<p>--Et si votre fille m'aime, monsieur?</p>
+
+<p>--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien
+qu'il s'en aille comme il est venu, cet amour... où
+bien elle s'en ira comme elle est venue, elle.</p>
+
+<p>D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être
+entendu ou de ne l'être pas. Même, il n'était pas
+fâché que l'on sût comment il congédiait le malencontreux
+amoureux de sa fille.</p>
+
+<p>Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis.</p>
+
+<p>--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle?</p>
+
+<p>--Laissez passer l'orage.</p>
+
+<p>--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir
+une humiliation semblable devant tout le monde.
+Il faut que je lui dise une parole au moins.</p>
+
+<p>--Vous allez irriter vos parents et faire un
+éclat regrettable.</p>
+
+<p>--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix
+que l'on y met, cette existence brillante que l'on
+m'offre.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas en brusquant le dénouement
+que vous le ferez tourner à votre avantage.</p>
+
+<p>--Voyez-vous? le voilà qui part.</p>
+
+<p>Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait
+à sortir.</p>
+
+<p>Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis
+aussitôt devint d'une pâleur singulière. Elle traversa
+le salon et s'avançant vers lui.</p>
+
+<p>--Vous partez, monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>--Ma présence n'est pas agréable à tout le
+monde, ici.</p>
+
+<p>--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune
+de plaire à tout le monde suivaient votre exemple,
+d'autres partiraient aussi, vous le savez bien.</p>
+
+<p>--Il y a cette différence entre les autres et
+moi, que l'on m'a dit à moi que je ne plaisais
+point.</p>
+
+<p>--D'autres devraient le deviner.</p>
+
+<p>Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort.</p>
+
+<p>--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous
+n'allez pas m'oublier ici?</p>
+
+<p>--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine.</p>
+
+<p>Il regarda Léontine en disant cela.</p>
+
+<p>--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle
+D'Aucheron; je ne veux pas que tu partes; j'ai
+besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui m'aiment.</p>
+
+<p>Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur
+et madame Duplessis, prétextant la fatigue, se retirèrent
+en même temps.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Comme ils sortaient les douze coups de minuit
+tombaient sur le timbre de bronze de la pendule
+du salon. D'Aucheron dit au ministre.</p>
+
+<p>--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de
+midi à quatorze heures. La porte, voilà mon
+argument.</p>
+
+<p>--La porte! c'est ce que nous disons aux employés
+récalcitrants ou inutiles. La porte! c'est
+la base de mon système d'économie.</p>
+
+<p>On entendit rire et parler au dehors.</p>
+
+<p>--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Qui? demandèrent plusieurs voix.</p>
+
+<p>--Les sauvages! vous allez voir.</p>
+
+<p>On crut qu'elle devenait folle. Un instant
+après, on comprit bien qu'elle disait vrai quand
+on vit entrer au salon dix visages cuivrés.</p>
+
+<p>--Que viennent faire ici ces gens? demanda le
+notaire à son voisin.</p>
+
+<p>--Du diable! si je le devine.</p>
+
+<p>--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru,
+ou plutôt madame D'Aucheron a pensé vous faire
+une agréable surprise, en vous donnant le spectacle
+assez rare d'une danse de guerre sauvage.</p>
+
+<p>--Par des gens guère sauvages, souffla l'un
+des invités à son voisin.</p>
+
+<p>On applaudit à outrance aux paroles de monsieur
+D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter
+mes nouveaux hôtes, des Abénaquis de Bécancour,
+des chasseurs distingués. Et d'abord:
+Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms
+de chacun, mais je vous les présente tous. Il en
+est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis décliner
+les noms magnifiques, c'est la Langue
+muette d'une tribu que je ne connais point et....</p>
+
+<p>--C'est un nom de femme, ça, dit un malin.</p>
+
+<p>--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux
+derniers arrivent des Montagnes Rocheuses. Ils
+sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils enlèvent
+la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang
+dans leur crâne.</p>
+
+<p>Les femmes frémissaient tout en riant. Madame
+D'Aucheron reconnut l'indien dont elle avait
+admiré le bon goût et lui adressa le plus honnête
+sourire.</p>
+
+<p>La Longue chevelure promena ses grands yeux
+noirs sur l'assistance, et les fixa un moment sur
+Léontine qui se trouvait par hasard assez près de
+lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir
+sous ce regard profond. La Langue muette regardait
+avidement madame D'Aucheron qui s'était
+mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire
+aux éclats.</p>
+
+<p>Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes
+de fête. Ils étaient couverts de verroteries, de
+plaques d'étain, de plumes éclatantes. C'était d'un
+effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure
+captiva bientôt tous les regards. Il étincelait
+comme un soleil. On eût dit que de ses vêtements
+s'échappait une poussière de feu. Il était couvert
+de diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on
+s'aperçut de l'étonnante richesse de son costume.</p>
+
+<p>Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles.
+Pas les femmes aimantes, les vaniteuses.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron se flattait de garder un
+souvenir. Pas comme Didon, soyons franc.</p>
+
+<p>--Quand on a tant de pierres précieuses on
+peut bien en donner une, pensait-elle.</p>
+
+<p>Léontine admirait surtout l'étrange beauté de
+cet Indien, et la douceur de son regard lui plaisait
+mieux que l'éclat de ses diamants.</p>
+
+<p>La danse fut exécutée avec grâce, souplesse,
+langueur ou vivacité, selon le rhythme et l'idée
+qui se développaient. Le chant était remarquablement
+juste, cadencé, les gestes, très variés. On
+menaçait les ennemis absents, on piétinait sur
+les cadavres, on scalpait les têtes, on chantait le
+triomphe, on pleurait les morts.</p>
+
+<p>Quand ils eurent fini la salle retentit de longs
+applaudissements. On leur offrit à boire. On
+dut rester dans le grand salon, tout le monde voulant
+être où ils étaient.</p>
+
+<p>--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame
+D'Aucheron! affirmaient toutes les femmes.
+Votre bal fera époque: on en parlera longtemps.</p>
+
+<p>La conversation était générale. Tout le monde
+parlait à la fois, mais quand un Indien prenait la
+parole, le silence se faisait. Il semblait que ces
+gens-là devaient parler autrement que les autres
+et dire des choses étranges.</p>
+
+<p>Les Indiens sont un peu comme le commun des
+mortels, ils restent où ils se trouvent bien. L'heure
+du réveillon sonna et l'on se mit à table. La présence
+des sauvages amusait tellement les invités
+que D'Aucheron, modifiant son programme avec
+l'assentiment général, fit mettre dix nouveaux
+couverts.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à
+tout le monde, sans trop savoir ce qu'elle disait.
+On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.</p>
+
+<p>L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place
+d'honneur. La Longue chevelure offrit son bras
+à mademoiselle Léontine. C'est Madame D'Aucheron
+qui le voulut ainsi. Tout le monde prit
+place autour de la table somptueusement servie.</p>
+
+<p>On sut manger et boire. Deux choses qu'il est
+pourtant fort difficile de bien faire. Il y eut des
+santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur, au
+gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui
+éclaire le monde, aux dames qui le charment, aux
+Indiens!</p>
+
+<p>A la reine, on chanta God save the Queen avec
+accompagnement d'orchestre. L'excellente mère
+de famille qui règne depuis bientôt cinquante ans
+sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles
+palpiter. Au lieutenant-gouverneur, un flatteur
+dit avec emphase le contraire de sa pensée;
+au gouvernement, le ministre répondit avec
+verve et s'enfonça jusqu'au cou dans une nouvelle
+théorie sur l'économie; à l'hôte distingué,
+tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur
+reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde,
+on prôna longuement le bien qu'elle produit, on
+n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût été
+trop long, du reste. L'un des journalistes les plus
+enthousiasmés parla de son indépendance en termes
+magnifiques, et, quand il eut fini, il entra en négociation
+avec le ministre au sujet de la vente de
+ses principes.... Aux dames, on dit tout le bien
+qu'on n'en pensait point; aux indiens, Metsalabanlé
+adressa quelques mots de remercîment à
+monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que
+sa tribu dispersée pourrait, grâce au gouvernement,
+se réunir de nouveau.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XV</h3>
+<br>
+
+<p>
+L'un des invités eut l'idée de demander des
+récits d'aventure ou de guerre à la Longue chevelure.
+Ce fut une salve d'applaudissements. Le Sioux
+parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance,
+et, s'exprimant dans un langage imagé, il
+dit:</p>
+
+<p>--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet
+d'eau sort d'une fontaine profonde et s'enfuit au
+hasard, je suis sorti de ma tribu guerrière et j'ai
+porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite d'événements
+excessivement douloureux pour moi-même,
+et dont le souvenir est amer comme le
+fruit du masquabina. Le récit de mon infortune
+vous intéressera peut-être, car des blancs comme
+vous et que vous avez peut-être connus, furent
+mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand
+poids dans la balance de ma destinée. Depuis,
+comme le hibou taciturne, j'ai vécu seul. Seul
+j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les
+nues, seul, dans les villes bourdonnantes comme
+des ruches d'abeilles. C'est dans le désert que je
+me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en
+paix les images chéries de ma jeune femme et de
+ma petite fille. A nous trois nous peuplions la solitude.
+Dans les villes je me croyais abandonné
+de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime
+l'ombre d'un chêne au milieu d'une plaine ensoleillée,
+les rayons du soleil, dans les sombres ravins
+des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente
+m'a toujours poursuivi depuis que je n'ai
+plus à faire le bonheur de personne. J'ai ramassé
+les pierres précieuses et les diamants comme
+d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à
+tous les vents. J'étais irrité de cette moquerie du
+sort. Qu'avais-je besoin de découvrir ces mines
+inépuisables que je ne cherchais point? Elles pouvaient
+rester enfouies dans le sein de la terre comme
+le désespoir est enfoui dans mon coeur.</p>
+
+<p>Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne
+manquait plus à la Longue chevelure pour être un
+héros que des chagrins profonds, et, tout à coup, il
+venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance
+longue de vingt années, un désespoir qui ne finirait
+qu'avec sa vie. On le dévorait des yeux, on
+buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis un
+instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère
+parole, une vigueur nouvelle et un nouvel esprit
+de soumission.</p>
+
+<p>Le sioux continua:</p>
+
+<p>Mon père était un guerrier de la vaillante mais
+cruelle nation des sioux, ma mère était une fille
+de la brûlante Espagne. Je pris pour compagne
+une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle
+jeune femme qui m'aimait beaucoup et me suivit
+jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là
+qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père
+déjà bien vieux, et qui se penchait sur sa fosse
+comme un tronc moussu sur un ravin noir. J'arrivai
+pour recevoir son dernier soupir et ses dernières
+volontés. Il me supplia de rester dans la
+tribu qu'il avait toujours tant aimée, comme le
+rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti;
+je lui en fis la promesse solennelle, et il mourut
+en me bénissant. Ma mère dormait depuis longtemps
+à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un
+village américain. Elle m'avait enseigné la religion
+de son beau pays, et cette religion je l'aime
+jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont jamais
+voulu en comprendre les divines beautés.</p>
+
+<p>Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos
+ténébreux rochers et dans nos prairies sans limites.
+Elle ressemblait à la grive gémissante que l'oiseleur
+enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin
+de la Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du
+ciel, et ses parents qui ne se consolaient point de
+son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être
+infidèle à la parole donnée à mon père mourant.
+Au reste, je n'étais pas heureux avec les guerriers
+de ma nation, à cause de leur cruauté, et tout était
+prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont
+pas longs, à nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons
+rien d'inutile, et nous nous contentons de
+fort peu de choses. Je voulus une dernière fois
+aller à la chasse dans ces prairies que je ne reverrais
+probablement jamais plus. Au lieu des troupeaux
+de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent
+de feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier,
+quand j'aperçus, dans le lointain, deux ombres qui
+fuyaient devant le fléau terrible, comme deux
+voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux
+créatures humaines. Je.....</p>
+
+<p>Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la
+Longue chevelure s'interrompit. C'était madame
+D'Aucheron qui s'évanouissait.</p>
+
+<p>--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est
+tellement sensible, disait-on....</p>
+
+<p>Son mari vint à elle. Léontine courut chercher
+des sels. Après un instant de trouble le calme se
+rétablit. Elle reprenait ses sens. Cependant ses
+yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût
+dit qu'ils regardaient loin, loin.</p>
+
+<p>--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on.
+Vous êtes vraiment trop sensible.</p>
+
+<p>--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne
+me joueront plus de ces vilains tours, dit-elle en
+essayant de sourire.</p>
+
+<p>La Longue chevelure reprit:</p>
+
+<p>--Je regrette d'être la cause de cette pénible
+émotion, madame, mais ne prenez point d'inquiétude,
+les pauvres créatures que poursuivait le fléau
+n'ont pas été perdues. Il était temps cependant.
+La femme--il y avait un homme et une femme--la
+femme gisait paralysée par la frayeur sur le sol
+brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à
+sa famille sans doute. L'homme appartenait à
+quelque tribu du Canada. Il était Abénaqui, je
+crois.</p>
+
+<p>--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un
+des convives?</p>
+
+<p>--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux.</p>
+
+<p>--C'était peut être Sougraine avec la petite
+Audet; vous souvenez-vous? continua-t-il, s'adressant
+aux invités.</p>
+
+<p>Quelqu'un répondit:</p>
+
+<p>--Je me souviens en effet.</p>
+
+<p>--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé,
+le printemps suivant, à Beaumont, la femme de
+Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme
+il n'était point probable qu'elle se fût pendue avant
+de se jeter à l'eau, on en a conclu qu'elle avait été
+tuée.</p>
+
+<p>--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite
+sur cette affaire? demanda le notaire visiblement
+affecté.</p>
+
+<p>--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui,
+non plus que de la jeune fille.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron regardait fixement devant
+elle, pâle, immobile comme une statue. Pourtant
+un petit tressaillement nerveux courait parfois
+sur ses épaules nues.</p>
+
+<p>Pendant que ces remarques s'échangeaient de
+part et d'autre, l'un des indiens, celui que l'on
+nommait la Langue muette, se tenait la tête penchée
+sur la table et froissait d'une façon convulsive
+les franges de la nappe.</p>
+
+<p>--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux
+d'entendre la suite du récit commencé, vous
+les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la prairie?</p>
+
+<p>--Quand je suis arrivé près de la jeune fille,
+elle venait de tomber la face contre terre, je la mis
+en travers sur ma monture. L'homme se sauvait
+encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne
+pouvait aller guère plus loin. Je le pris aussi avec
+moi et nous courûmes comme un tourbillon devant
+l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il
+nous emportait bien! Je conduisis sous ma tente
+mes deux protégés. Ils furent respectés, car chez
+nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses après
+la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir
+pas apporté que deux chevelures. J'avais résolu de
+ramener avec moi la jeune fille afin de la rendre à ses
+parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur
+devait continuer sa route vers la terre de l'or.
+Il suivit un parti de chasseur. Je le revis deux ans
+après dans la ville de Los Angeles. Depuis, je ne
+l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous
+sens les immenses régions qui bordent la grande
+mer où le soleil va chaque soir noyer ses feux.</p>
+
+<p>Au moment où je prenais ma carabine pour
+franchir une dernière fois le seuil de mon wigwam
+avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne,
+continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs
+qui revenaient des mines d'or par les gorges
+de nos montagnes, avait été surprise, la nuit, à
+deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait
+été tué à la porte de la tente où dormaient ses compagnons.</p>
+
+<p>--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois,
+dit vivement l'amie de Léontine. Ma mère
+m'a souvent parlé de ce tragique événement,
+ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle
+Ida.</p>
+
+<p>--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la
+Longue chevelure, je suis bien aise d'apprendre
+cela. Avec votre secours je pourrai peut-être retrouver
+quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés
+d'une mort certaine, et, en retour du bien que je
+leur ai fait, ils me diront si mon enfant a péri avec
+sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la
+tribu.</p>
+
+<p>--Ma mère vous donnera peut-être quelques
+renseignements, car son frère aussi se trouvait
+parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu
+parler d'une petite fille.....</p>
+
+<p>--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je?
+fit anxieusement le sioux dont l'espoir se
+réveillait plus vif que jamais.</p>
+
+<p>--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand
+il vous plaira.... mon oncle et ma tante sont
+morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le docteur
+Rodolphe.....</p>
+
+<p>--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter
+un peu, le cousin Rodolphe avait peut-être
+son mot à dire..... Le temps de mettre les gens
+à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.</p>
+
+<p>--De son côté, le notaire se demandait quel
+pouvait bien être le nom de fille de madame
+Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit
+pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux
+infortuné qui disait avec des larmes:</p>
+
+<p>--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle
+morte ou vit-elle encore? Sait-elle que son
+père désolé la cherche et la pleure depuis plus de
+vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom
+et mon existence! Un enfant ignorer le nom de
+son père! un père ne pas savoir ce qu'est devenu
+son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel
+est le supplice de ma pensée, vous qui pressez sur
+vos coeurs les enfants que le bon Dieu vous a
+donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers
+sur vos fronts vous ne savez pas ce que j'endure,
+moi qui suis seul au monde! seul comme l'engoulevent
+dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est
+jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis
+désolé, pour essuyer l'eau qui coule sur mon front
+après de longues courses, pour me murmurer de
+ces paroles douces qui nous font songer aux anges.
+Je n'ai jamais reçu, moi, les caresses de ma fille
+bien aimée, de ma petite Estellina! Elle serait
+grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles
+qui sont là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et
+douce comme une violette qui parfume l'ombre.
+Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût
+bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir
+sur le sort des malheureux.</p>
+
+<p>Il regardait mademoiselle D'Aucheron.</p>
+
+<p>Léontine se cacha le visage dans son mouchoir
+et se mit à pleurer. D'autres aussi pleuraient.
+La Longue chevelure lui-même s'interrompit un
+moment, pour laisser son émotion se calmer. Il
+avait évoqué le passé et le passé lui était apparu
+dans toute son amertume.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br>
+
+<p>
+La Longue chevelure reprit:</p>
+
+<p>--Je retardai mon départ pour sauver mes
+semblables. Je réussis à les faire sortir de l'endroit
+dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut presque
+un miracle. Ma femme leur servit de guide à
+travers les montagnes. Elle portait une enfant
+dans une nagane. J'avais mis dans les langes de
+la petite, comme plus en sûreté sous la protection
+de l'innocence, une somme considérable, toute ma
+fortune alors. Je dus rester dans mon wigwam
+pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête.
+Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis
+que je n'échapperais point à la vengeance et je
+profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais rejoindre
+la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la
+sortie des montagnes, je m'agenouillai sur le gazon
+au bord d'une source limpide qui descendait joyeusement
+de roche en roche comme un oiseau qui
+saute de branche en branche, et je priai pour les
+fugitifs, pour ma pauvre femme, pour ma petite
+enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour moi-même
+qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais
+besoin du secours de la sainte Providence! En
+reportant mes regards sur la terre autour de moi,
+je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un
+feuillage épais, le corps ensanglanté d'une femme.
+Un frisson parcourut mes membres, un horrible
+pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je
+fis quelques pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus
+ma pauvre femme!.... Une pensée amère traversa
+mon esprit comme un dard traverse le coeur de
+l'ennemi vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont
+donc récompensé de mon dévouement en laissant
+lâchement massacrer la femme qui leur montrait
+le chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres
+de six traîtres sioux gisaient un peu plus loin.</p>
+
+<p>--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je,
+vous l'avez vengée!</p>
+
+<p>Je me mis à chercher mon enfant. La nagane
+gisait près de l'eau. Les infâmes l'auraient-ils donc
+jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils eu honte
+de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie
+en livrant au courant, pour qu'il l'emportât,
+le corps de l'innocente créature? Mes recherches
+furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit
+ange que l'amour m'avait donné.</p>
+
+<p>Je fis à ma femme une fosse profonde dans un
+endroit d'accès difficile, sur la pente du ravin, où
+fleurissait un coin de verdure, où descendait un
+rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre
+simple une croix formée de deux bâtons. Je tressai
+une couronne de lierre et de fleurs sauvages que je
+suspendis aux bras du divin emblème, et, après
+avoir prié, je redescendis au fond de la vallée.
+Quand je fus en bas, je vis des corbeaux qui tournoyaient
+en croassant au-dessus des cadavres des
+meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans
+bruit pour ne pas les effrayer. Cependant j'eus
+honte de mon action. Cette parole de la prière du
+Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous
+pardonnons à ceux qui nous ont offensés, me
+venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas, chassai
+les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts
+sur une même couche, et les couvris de rameaux
+en attendant la sépulture. Comme j'achevais ma
+tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent.
+Ils venaient quérir les restes de leurs fils.</p>
+
+<p>--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix
+mal affermie, pourquoi la Longue chevelure fait-il
+cela?</p>
+
+<p>--Pour empêcher les corbeaux de ronger les
+entrailles de vos enfants.</p>
+
+<p>La Longue chevelure ne sait-il pas que nos
+enfants ont tué sa femme?</p>
+
+<p>--Il le sait.</p>
+
+<p>--Il le sait et ne se venge point?</p>
+
+<p>--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu
+qui existe, et que j'adore, ne veut pas que l'on
+fasse du mal à ses ennemis.</p>
+
+<p>--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit
+de respecter les cadavres des guerriers qui ont
+massacré ton épouse....</p>
+
+<p>--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je,
+ce qu'est devenue mon enfant?</p>
+
+<p>--Ils l'ont jetée dans le torrent.</p>
+
+<p>--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant.</p>
+
+<p>--Je voulais continuer ma route et rejoindre les
+voyageurs afin de savoir s'ils emportaient ma petite
+fille, et la pensée me vint qu'une mère seule
+pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans
+ses bras à travers les précipices et les rochers, sous
+les ardeurs du soleil, dans les déserts, pendant des
+mois entiers et à des distances prodigieuses. Je
+ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe
+où dormait la femme que j'avais tant aimée. Je
+revins au campement avec les vieux sioux. La
+colère des guerriers était terrible à cause des pertes
+qu'ils avaient subies, et les paroles sages des
+vieillards qui m'avaient pris sous leur protection
+ne purent me sauver. Je fus pris, enfermé, gardé
+à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait
+nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les
+deux créatures qui faisaient tout mon bonheur. Je
+trouvais qu'on tardait bien à me juger. Enfin, un
+jour j'appris que le conseil de la nation m'avait
+condamné, et que j'allais être exécuté le lendemain,
+à l'heure où le soleil sortirait de la prairie. Le
+lendemain était la fête anniversaire d'une victoire
+sur les américains, et les jeunes gens allaient se
+livrer à toutes sortes d'exercices et de divertissements.
+On s'exercerait à tirer de l'arc, et je servirais
+de cible. Celui qui me porterait le coup mortel
+serait déclaré vainqueur.</p>
+
+<p>La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière
+pour moi. Je priai longtemps et m'endormis
+ensuite d'un profond sommeil. Quand je m'éveillai,
+je me trouvais loin du village, seul dans le ravin
+qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie,
+près du tombeau de mon père. Ma carabine
+était près de moi. Je me rendis au pays de
+l'or, sur les rives de l'océan du soir.</p>
+
+<p>Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du
+brave sioux, et l'assurèrent qu'ils l'aideraient de
+tout leur pouvoir dans ses recherches.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait
+avec son mouchoir de fine batiste brodé.
+La Langue muette rêvait toujours. On eût dit
+qu'il n'avait guère écouté le récit de la Longue
+chevelure. Il avait sournoisement mais obstinément
+regardé l'impressionnable madame D'Aucheron.
+Il venait de prendre une résolution,
+et quand une résolution entrait dans cette tête-là
+elle ne devait pas être facile à déloger.</p>
+
+<p>Il avait toujours été pauvre et misérable, ce
+mystérieux Indien, pourquoi ne serait-il pas riche
+à son tour? Est-ce que l'on est nécessairement
+gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment
+où la fortune se laisse saisir par toute main adroite
+ou hardie?</p>
+
+<br><br>
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+<p>
+Après la somptueuse collation quelques uns des
+convives se retirèrent, d'autres revinrent au salon,
+pour entendre la musique et le chant, d'autres
+encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans
+la petite salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air,
+ces derniers, de dieux ou de diables siégeant dans
+les nuages.</p>
+
+<p>Une des jolies femmes venait de chanter en
+regardant au plafond avec des yeux éveillés qui
+voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune
+ministre.</p>
+
+<p>--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que
+vous mettez bravement à exécution votre programme...
+comment dirai-je? d'économe?...
+d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds
+dans ces mots-là, et dans cette chose-là aussi.
+Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur.</p>
+
+<p>Le ministre la regarda franc dans les yeux.</p>
+
+<p>--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que
+j'obtienne cette faveur.</p>
+
+<p>--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames,
+quand vous voulez une chose.</p>
+
+<p>--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous
+beaucoup d'ordinaire?</p>
+
+<p>--Vous nous laissez longtemps parfois dans
+l'antichambre.</p>
+
+<p>--On ne peut pas toujours recevoir.</p>
+
+<p>--On doit toujours recevoir ceux qui nous
+aiment....</p>
+
+<p>--Non, ceux que l'on aime, peut-être....</p>
+
+<p>--Eh bien! que vous faut-il donc pour être
+heureuse?</p>
+
+<p>--Mon mari se trouve sans position.... Voyons,
+ne prenez pas cet air désagréable.</p>
+
+<p>--Ne prenez pas cette adorable figure, vous,
+madame,... c'est de l'influence indue.</p>
+
+<p>--Mon mari est sans position. Ce n'est point
+sa faute. Il faut vivre cependant; vous comprenez-ça,
+M. le ministre. S'il ne trouve rien à faire, il
+faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle
+cela l'exil, moi, l'existence à l'étranger.</p>
+
+<p>--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître
+une des étoiles qui rayonnent sur notre
+ville.</p>
+
+<p>--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait
+bien sûr.</p>
+
+<p>--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême
+envie que j'en aie, vous accorder madame, tout
+de suite du moins, ce que vous me demandez. La
+chose est grave. Je m'en occuperai.</p>
+
+<p>--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas?</p>
+
+<p>--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous
+oublier en même temps?</p>
+
+<p>--Que je serais heureuse!</p>
+
+<p>--D'être oubliée?</p>
+
+<p>--Non, que mon mari ne le fût pas.</p>
+
+<p>Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand
+les premières lueurs de l'aube, perçant les vitres des
+fenêtres, vinrent colorer d'un doux éclat les grands
+rideaux de damas, la dernière danse déroula ses
+gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses
+accords. La fatigue commençait à éteindre le feu
+des regards et la pâleur succédait aux teintes roses
+sur les frais visages de la jeunesse.</p>
+
+<p>Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison,
+trottinant sur les trottoirs glacés.</p>
+
+<p>L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et
+des paroles sans suite tombaient de ses lèvres
+serrées par la colère.</p>
+
+<p>--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!...
+Il faut que je l'épouse.... S'il n'était
+pas riche comme on dit.... Tout de même elle est
+bien belle.</p>
+
+<p>Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en
+apercevait point, tant il était absorbé dans la
+pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait
+riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller
+dans ses rêves, l'aiguillonnait comme un
+éperon, les flancs d'un coursier. La lutte ne lui
+faisait point peur; au contraire.</p>
+
+<p>Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était
+dit riche et le monde l'avait cru très riche. Sa
+fortune idéale faisait boule de neige dans le champ
+de l'imagination.</p>
+
+<p>--Je demande pardon à mon frère l'honorable
+ministre, dit tout-à-coup l'individu qui le suivait,
+je demande pardon à mon frère si j'ose lui adresser
+la parole.</p>
+
+<p>Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut
+la Langue muette. Il l'interrogea sans lui parler,
+d'un mouvement de la tête.</p>
+
+<p>--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre
+à qui je parle veut épouser une belle jeune fille qui
+pleurait en écoutant le récit de la Longue chevelure,
+et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un
+autre homme. Plus on persécute l'amour et plus
+il grandit, c'est comme un feu de la prairie que le
+vent attise.</p>
+
+<p>--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur
+d'un ton brusque.</p>
+
+<p>--Mon frère l'honorable ministre veut-il me
+dire s'il épouserait mademoiselle Léontine, quand
+même elle ne l'aimerait point.</p>
+
+<p>--Pourquoi cette demande?</p>
+
+<p>--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable
+ministre.</p>
+
+<p>--Comment cela?</p>
+
+<p>--C'est un secret et jamais la Langue muette
+ne le révélera... mais avant que huit jours
+soient écoulés, mon frère l'honorable ministre remarquera
+un changement dans les manières de
+la jeune demoiselle, s'il a confiance en l'homme des
+bois et le prend à son service.</p>
+
+<p>--Es-tu sorcier?</p>
+
+<p>--Mieux que cela.</p>
+
+<p>--C'est bien, travaille, agis, va.</p>
+
+<p>--La Langue muette est pauvre et n'est point
+couvert de diamants comme la Longue chevelure;
+il aurait besoin de quelques dollars.</p>
+
+<p>--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le
+chantage.... Au large! Il fit mine de repousser
+l'indien et continua son chemin.</p>
+
+<p>--Mon frère l'honorable ministre me juge mal,
+dit la Langue muette.... Je sais un secret terrible,
+moi, et je pourrai tenir ce que je promettrai.</p>
+
+<p>--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au
+diable. Qui sait? Combien te faut-il, face de
+cuivre?</p>
+
+<p>--Peu de chose; dix piastres pour commencer.</p>
+
+<p>--Pour commencer? Tu promets de bien finir.</p>
+
+<p>--Cela dépendra du succès.</p>
+
+<p>--Viens ici.</p>
+
+<p>Il lui glissa dans la main un billet de dix
+piastres de la banque de Montréal.</p>
+
+<p>--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant.</p>
+
+<a name="p2" id="p2"></a>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+<h2>LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE</h2>
+
+<br><br>
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau
+chargé de papiers, écrivait d'une façon distraite
+les paroles sacramentelles d'un acte de vente. Il
+se dictait tout haut.</p>
+
+<p>Affaire de routine, car sa pensée n'était pas
+avec lui. Il s'arrêta tout à coup.</p>
+
+<p>--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il....
+Et puis, l'âge, qu'est-ce que cela fait? Il y a des
+jeunes gens qui sont vieux et des vieillards qui
+sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un
+fait, je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis
+comme à vingt-cinq.</p>
+
+<p>Il se remit à écrire:</p>
+
+<p>«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la
+dite propriété et en être satisfait....</p>
+
+<p>La plume resta le bec dans l'encre.</p>
+
+<p>--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est
+belle. C'est drôle comme je me sens troublé....</p>
+
+<p>Il écrivit encore:</p>
+
+<p>«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur
+de payer, à compter de ce jour et à l'avenir....</p>
+
+<p>--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections,
+je le sais bien. Monsieur Le Pêcheur est
+entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un
+notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre.
+N'importe! si l'on entre en danse on dansera....
+Vilbertin, tu as deux rivaux devant toi.... Tu
+n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as
+de l'argent; l'avantage est de ton côté. Si tu sais
+manoeuvrer, mon vieux, tu gagneras la partie....
+Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment
+se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette
+jeune fille et que je ne me sois pas aperçu plus tôt
+que je l'aimais? Vieux sot! attendre si longtemps.
+La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y
+piquer. N'importe, elle la vaut bien la piqûre....
+Allons! soyons âpre à la curée, mais prudent. Pas
+de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos pieds
+en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse.
+Vilbertin, ne fais pas les choses à demi. Elle a
+voulu former avec moi une société de bienveillance,
+exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si
+l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se
+refera d'une autre façon. La petite sera mon
+obligée et la famille qu'elle protège ne pourra pas
+prendre les armes contre un bienfaiteur.</p>
+
+<p>Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra
+dans un casier et se mit à marcher à grands pas
+dans son bureau. Le sang lui montait à la tête
+et ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore
+sous leur fiévreuse ardeur.</p>
+
+<p>Il sortit.</p>
+
+<p>--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais
+pas dans les climats brûlants. C'est absurde de
+vivre là. À moins que l'on n'aime point.</p>
+
+<p>Au coin de la rue du Palais il rencontra la
+Longue chevelure.</p>
+
+<p>--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même!
+Depuis hier, je n'ai songé qu'à elle.... Et pourtant
+j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut avant
+tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise;
+c'est vulgaire, mais c'est juste. Au reste,
+les deux affaires peuvent marcher de front. Donnons
+notre amour, mais gardons notre argent.</p>
+
+<p>Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue
+Buade, descendit l'escalier qui conduit à la rue
+Champlain, puis entra dans le bureau de monsieur
+D'Aucheron, rue St. Pierre.</p>
+
+<p>D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait
+toutes sortes d'affaires. Les deux pieds sur les
+chenets, il lisait son journal.</p>
+
+<p>--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda
+Vilbertin.</p>
+
+<p>--Un excellent compte rendu. Toute une
+colonne.</p>
+
+<p>--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait
+raisonnablement attendre. L'apparition des
+sauvages et l'histoire du sioux principalement, ont
+marqué cette fête d'un cachet tout particulier.</p>
+
+<p>--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose.</p>
+
+<p>--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les
+moyens de donner ces grands bals, sais-tu ce qu'à
+ta place je ferais pour leur imposer silence?
+J'achèterais une maison sur la Grande Allée.
+C'est le lieu le plus en vogue aujourd'hui. Notre
+aristocratie y bâtit des palais. Il y a là une superbe
+demeure à vendre. Je te fournis l'argent.
+Il faut aller de l'avant ou reculer. Ne recule pas,
+ce serait perdre tout ce que tu as gagné depuis
+dix ans.</p>
+
+<p>--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer
+mon contrat avec le gouvernement.</p>
+
+<p>--Tu ne saurais le manquer avec les influences
+qui militent en ta faveur.</p>
+
+<p>--Tant que Léontine montrera de la froideur
+au ministre qui l'adore les spéculations n'avanceront
+guère.</p>
+
+<p>La causerie fut longue entre les deux amis.
+D'Aucheron était vaniteux. Il savait que l'on
+éblouit facilement le monde et que les sots--qui
+comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime
+et de respect que pour les choses ou les
+hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de Vilbertin
+ne lui déplaisait point. Il disait qu'il
+songerait, qu'il en parlerait à sa femme. Le notaire,
+ne voulant pas avoir l'air de le pousser, lui recommanda,
+de ne pas se hâter et de faire de sérieuses
+réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé
+des désirs de luxe il faisait semblant de les combattre.
+C'était une ruse. Toutes les passions se
+révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi
+d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle
+Léontine, Quand on est dans les affaires on ne saurait
+être trop prudent.</p>
+
+<p>En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en
+lui-même.</p>
+
+<p>--Il va mordre à l'hameçon.</p>
+
+<p>Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne
+et malgré le froid, il avait des sueurs au
+front.</p>
+
+<p>--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il.</p>
+
+<p>Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite
+monsieur D'Aucheron, était rentré de bonne
+heure chez lui. Il habitait une petite chambre
+bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes
+d'une haute maison de la rue St. George,
+près du grand escalier. Il n'avait pas reposé
+de la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent
+son âme pendant de longues heures.
+Le souvenir de Léontine le consolait cependant,
+et les injures des D'Aucheron ne pesaient guère
+quand il les mettait en regard de cet ineffable
+délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui faire?
+Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient
+contre leur fille à cause de ses résistances, et
+peut-être, pousseraient-ils la vilenie jusqu'à la
+maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher. Comment
+l'enlever à son existence fastueuse cependant?...
+Est-ce aimer véritablement une personne
+que de l'obliger à renoncer à ses habitudes
+de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire
+toutes ses exigences, et qui sait? elle finirait
+peut-être par se lasser des privations qu'elle
+aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un
+garçon pauvre de se faire aimer d'une jeune fille
+riche?... Pourtant elle était si bonne!... On
+pouvait avoir confiance.</p>
+
+<p>Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit
+à l'heure où le jour se levait.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron
+furent cause de bien des émotions, la plus surprise,
+la plus troublée, la plus inquiète de toutes
+les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame
+D'Aucheron elle même. Elle avait fait un grand
+effort pour reprendre une apparente tranquillité,
+mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur,
+et rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui
+l'enveloppait.</p>
+
+<p>--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat,
+disait-elle à son mari, me font une impression
+des plus douloureuses; J'aurais mieux aimé
+que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que
+les voir me fait peur maintenant.... Sont ils
+partis?</p>
+
+<p>Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines
+frayeurs et prétendit que ce n'était qu'un jeu des
+nerfs.</p>
+
+<p>Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs
+aimés de Rodolphe et chantait des vers pleins de
+tristesse et d'amour. Le chant et la musique sont
+les expressions de la douleur comme de la joie.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron pensait:</p>
+
+<p>--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe.
+Il faut qu'elle l'oublie cependant. Plus que jamais
+son mariage avec monsieur Le Pêcheur est nécessaire.
+On ne touche pas à la belle mère d'un ministre.</p>
+
+<p>--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable,
+n'est-ce pas? tu vas obéir aux voeux de ton excellent
+père, de ta petite mère qui t'aiment tant; tu
+vas consentir à devenir madame Le Pêcheur....
+Voyons, sois soumise et le bon Dieu te bénira....</p>
+
+<p>La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses
+doigts tremblants s'arrêtèrent sur les touches
+d'ivoire et la douce romance finit dans un soupir.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron allait continuer quand la
+servante lui dit qu'un indien désirait la voir.</p>
+
+<p>--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne
+reçois point; je suis malade.... Dites que je suis
+malade, et que je ne puis voir personne....</p>
+
+<p>La servante obéit.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite
+mère, qu'avez-vous donc? demanda Léontine....</p>
+
+<p>--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer
+un peu.</p>
+
+<p>Elle se leva pour sortir du salon. La servante
+apparut de nouveau.</p>
+
+<p>--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra
+tantôt, demain, tous les jours s'il le faut.</p>
+
+<p>--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine?
+Vous savez? ce beau sauvage avec de grands
+cheveux noirs et des diamants.</p>
+
+<p>--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta
+madame D'Aucheron, qui se remit un peu.</p>
+
+<p>--Non, madame, j'en suis bien certaine.</p>
+
+<p>--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir.
+Pourvu qu'il ne demeure pas trop longtemps....
+Eh bien! faites-le entrer.</p>
+
+<p>Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu
+que nous connaissons déjà se présenta dans le
+salon. C'était la Langue muette.</p>
+
+<p>--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon
+indien. Il vient me présenter ses hommages. Il
+a vraiment du goût et il est bien élevé.</p>
+
+<p>La Langue muette salua poliment. On lui indiqua
+un siège. Il s'assit en roulant dans ses
+mains dont il ne savait que faire, son <i>casque</i> de
+chat sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'était
+bien la première fois qu'il se trouvait seul dans
+un salon aussi somptueux. Il demeura quelques
+instants sans parler.</p>
+
+<p>--J'espère que vous ne regrettez pas d'être
+venu à notre soirée, demanda madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--A ta soirée? oh non! l'on ne le regrette pas.</p>
+
+<p>--Pourtant, reprit Léontine, il me semble que
+vous ne vous être guère amusé....</p>
+
+<p>--Guère amusé...? Oh! oui, l'on s'est bien
+amusé.</p>
+
+<p>--Laissez-vous bientôt Québec?</p>
+
+<p>--Laisser bientôt Québec? l'on ne sait pas.</p>
+
+<p>--Il est assez laconique, pensa la jeune fille.
+Il est bien nommé Langue muette.</p>
+
+<p>--La Longue chevelure est-il parti? demanda
+madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--La Longue chevelure? oh! non, pas encore
+parti, oh! non.</p>
+
+<p>--Quand part-il?</p>
+
+<p>--La semaine qui vient.... ou plus tard.</p>
+
+<p>--Ne serait-il pas aussi intelligent que je
+croyais, se dit-elle? C'est sans doute la gêne.</p>
+
+<p>Après une vingtaine de minutes d'une conversation
+par questions et par réponses, l'indien se
+leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout à fait
+remise de ses terreurs, s'avança vers la porte du
+salon pour le reconduire.</p>
+
+<p>--Vous reviendrez nous voir avant de partir?
+dit-elle.</p>
+
+<p>--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain,
+après demain, et encore....</p>
+
+<p>Elle fit un pas en arrière et parut surprise.</p>
+
+<p>--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine....</p>
+
+<p>--Pourquoi?</p>
+
+<p>--Parce qu'il a bien des choses à te dire, vois-tu.</p>
+
+<p>--Vous? mais qui êtes-vous? Je ne vous ai
+jamais vu.</p>
+
+<p>Elle s'était remise à craindre.</p>
+
+<p>--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien
+n'oublie pas, lui. Il est comme l'oiseau qui revient
+à son nid quand la neige s'en va.</p>
+
+<p>Le piano remplissait le salon de ses accords et
+Léontine n'entendait rien. La Langue muette sortit
+et madame D'Aucheron rentra dans sa chambre
+en proie aux plus vives inquiétudes.</p>
+
+<br><br>
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>
+Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté,
+il était bien près de midi.</p>
+
+<p>--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer
+le jour en nuit! On y perd son temps et
+sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas
+souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma
+cousine, pour les voir d'abord, ces deux charmantes
+personnes, et pour savoir comment a fini
+cette soirée....</p>
+
+<p>Il fit comme il disait.</p>
+
+<p>--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand
+elle le vit entrer, quel dommage que tu sois parti si
+tôt! tu aurais entendu un récit bien intéressant!
+La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva
+la vie à ton père et à ses compagnons, dans les
+Montagnes Rocheuses, il y a vingt ans.</p>
+
+<p>Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le
+notaire qui entrait. Madame Villor ne le connaissait
+pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de chercher
+des logements ou d'aller payer les termes.
+Elle était d'une santé fort délicate et ne sortait
+guère. Ida, sa fille, et l'instituteur se mettaient de
+bon coeur à son service et géraient fort bien les
+petites affaires de la maison.</p>
+
+<p>--Je vous demande pardon si je suis indiscret,
+madame, fit Vilbertin en saluant profondément,
+mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant
+cette quittance.</p>
+
+<p>Il tendait à sa locataire un papier soigneusement
+plié.</p>
+
+<p>Madame Villor prit le papier et le parcourut
+des yeux.</p>
+
+<p>--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai!
+dit-elle, toute surprise.</p>
+
+<p>--Jusqu'au premier de mai, madame.</p>
+
+<p>--Est-ce M. Duplessis?...</p>
+
+<p>--Non, non, c'est moi... que diable! il faut
+faire un peu de bien si l'on veut se sauver......
+C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard..... on
+verra. Je ne dis rien; cela dépendra....</p>
+
+<p>Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible.</p>
+
+<p>Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait
+en remerciements. Rodolphe se joignit à
+elle pour féliciter le généreux notaire. Ida pensait
+qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait
+tant peur.</p>
+
+<p>--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour
+monsieur le notaire, quand vous nous menaciez de
+nous mettre dehors? demanda cette dernière.</p>
+
+<p>Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit
+cependant:</p>
+
+<p>--Bah! un moment d'humeur, une parole sans
+réflexion. J'ai comme cela des mouvements brusques,
+mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur
+n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que
+je ne déteste point mes semblables, et que je fais ma
+petite somme de bien comme les autres, j'ai cherché
+comment je pourrais venir en aide à monsieur
+Rodolphe que voici, votre neveu, madame, et
+l'objet de votre plus tendre affection, après mademoiselle
+votre fille, cela se comprend.</p>
+
+<p>--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe
+un peu sceptique?</p>
+
+<p>--Aimeriez-vous à vivre à la campagne?</p>
+
+<p>--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie
+des champs a ses délices. C'est une vie calme
+comme la nature qui vous entoure. Les pensées y
+sont douces, les passions, tendres. On y est plus
+ignoré, moins envié par conséquent. On y vit de
+peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore pénétré
+partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition,
+qui ne recherche point les plaisirs enivrants,
+qui sait lire dans les oeuvres de Dieu, il y a vraiment
+du bonheur à demeurer loin des villes.</p>
+
+<p>--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur,
+répliqua le notaire, et vos goûts révèlent un jeune
+homme vertueux. Un de mes amis qui demeure
+à Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant,
+hier, la mort du médecin de l'endroit, me demanda
+si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le remplacer.
+La clientèle serait considérable. Je vous
+engage à prendre la chose en considération.</p>
+
+<p>--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe
+peu. La campagne est à peu près la même
+partout. Au reste, il y a, comme distraction,
+la pêche et la chasse. J'avoue que je suis du
+nombre de ces imbéciles qui se tiennent avec
+patience au bout d'une perche de ligne, pendant
+des heures entières, pour attendre qu'un innocent
+poisson vienne s'accrocher à l'hameçon. Ce qui
+fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le
+butin que le lac ou la rivière nous réserve.
+L'homme est ainsi fait que rien ne l'amuse comme
+d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer
+toujours ce qu'il n'aura jamais.</p>
+
+<p>--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir
+en ces lieux. Vous aurez un vaste champ pour
+exercer votre art et vos talents, et vous recueillerez,
+j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars.</p>
+
+<p>--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe,
+ajouta madame Villor.</p>
+
+<p>Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit
+la signification.</p>
+
+<p>--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter
+trop en ces matières. C'est pour longtemps qu'on
+se marie. Je crois, du reste, qu'il est important de
+mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher
+des marmots pour le manger.</p>
+
+<p>--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame
+Villor, c'est là que demeuraient Sougraine et Elmire
+Audet dont la fuite, il y a vingt trois ans, fit
+joliment du bruit.</p>
+
+<p>--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me
+souviens guère de cela. Est-ce que réellement
+cette affaire fit beaucoup de bruit?</p>
+
+<p>--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement
+et un meurtre....</p>
+
+<p>--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut
+un meurtre?</p>
+
+<p>--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on
+doit ne se fier que peu à la rumeur.</p>
+
+<p>--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame
+Villor?</p>
+
+<p>--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa
+femme était d'une extrême habileté, et nulle part
+on n'a vu rien de joli comme les chapeaux qu'elle
+façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des
+plus belles couleurs, elle imitait toutes les fleurs
+de la nature. Ils avaient deux enfants, deux petits
+garçons.</p>
+
+<p>--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame
+Villor? reprit le notaire, sans avoir l'air d'attacher
+d'importance à la réponse.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur; ma famille restait près du
+domaine. La famille Houde. Je suis la soeur de
+Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs
+surpris par les sioux dans les Montagnes
+Rocheuses. Pauvre Léon! il est mort des suites
+des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est
+son fils.</p>
+
+<p>--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que
+cela m'intéresse fort....</p>
+
+<p>Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe?</p>
+
+<p>--Non, elle n'a pu survivre à son malheur,
+reprit Rodolphe, et ma bonne tante a pris soin de
+moi; je suis devenu son fils....</p>
+
+<p>--J'aurais bien voulu, dit madame Villor,
+prendre aussi la petite fille, mais je n'étais pas
+riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la
+placer à l'hospice, avant de mourir.</p>
+
+<p>--Ah! il y avait une petite fille? vous avez
+donc une soeur, M. Rodolphe?</p>
+
+<p>--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une
+petite fille indienne que mon père avait apportée,
+l'enfant de son sauveur.... paraît-il....</p>
+
+<p>--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama
+Ida....</p>
+
+<p>--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler
+devant toi, répondit madame Villor.</p>
+
+<p>Trois petits coups furent alors frappés à la
+porte, et un beau vieillard entra. C'était le curé.</p>
+
+<p>On le connaissait bien et il connaissait tout le
+monde, les pauvres surtout. Il prit le siége qu'on
+lui présentait et s'assit sans dire un mot, lui qui
+abondait en paroles gaies et détestait le silence en
+dehors de son oratoire. Il éprouvait certainement
+une surprise. Madame Villor, en femme d'esprit,
+se hâta d'ouvrir un champ à la conversation.</p>
+
+<p>--C'est en vérité une bonne journée pour moi,
+fit-elle: la visite de mon neveu qui m'apporte toujours
+un rayon de joie, la visite de mon propriétaire
+qui me remet gracieusement le prix de mon
+loyer, la visite de mon curé qui, j'en suis certaine,
+va me dire de bonnes paroles.</p>
+
+<p>Le curé se tourna vers le notaire.</p>
+
+<p>--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez
+bon pour remettre à madame Villor le prix de son loyer.</p>
+
+<p>--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit
+le notaire en s'inclinant respectueusement.</p>
+
+<p>--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue
+et fiez-vous donc aux gens, continua le curé!
+J'avais appris que madame Villor allait être mise
+sur le pavé et je venais lui offrir des consolations.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme,
+si vous ne m'aidez pas à pleurer, vous m'aiderez
+à bénir la Providence et à remercier comme il le
+mérite ce bon M. Vilbertin.</p>
+
+<p>--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air
+tout confus, ce que je fais n'est pas grand'chose.</p>
+
+<p>--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez
+comme le prêtre, par votre état, de nombreux
+moyens de faire du bien aux malheureux.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent
+fois raison, et je commence à voir le meilleur côté
+de ma profession, le côté qui en fait une espèce de
+sacerdoce.</p>
+
+<p>--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être
+aller me fixer à Notre-Dames-des-Anges.</p>
+
+<p>--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté
+de Portneuf, sur la rivière Batiscan, ah! je connais
+parfaitement cette paroisse. J'ai été à la pêche
+maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour...
+le lac des sables, le lac Français, la rivière à Pierre,
+la rivière Tawachiche. La plus belle truite que j'aie
+prise en ma vie, ça été dans le lac Masketsy. On
+péchait sur un <i>cajeu</i>, à la mouche....Quelle belle
+pêche! C'est le malheureux Sougraine qui nous
+avait conduits. Nous sommes entrés dans sa cabane,
+au bord de la rivière, à deux milles de l'église.
+Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est
+dommage qu'il se soit mis à faire une pêche moins
+innocente. J'ai vu aussi cette jeune fille, Elmire
+Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et
+Clarisse Naptanne, la femme de Sougraine, une
+grande et grosse micmacque, laide, sale, hargneuse,
+toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la
+main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à
+Notre-Dame-des-Anges?</p>
+
+<p>--C'est M. Vilbertin qui me le conseille.</p>
+
+<p>--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin,
+les bonnes paroisses sans médecin se font rares.</p>
+
+<p>La conversation roula pendant quelque temps
+sur différents sujets, et le notaire, prétextant des
+affaires pressantes, reprit le chemin de son bureau.
+En s'en allant il songeait:</p>
+
+<p>--Trente piastres de perdues.... pour le moment,
+du moins, mais plus tard, on ne sait pas. Il
+est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir
+vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres...
+Dans tous les cas, on peut fort bien élever le
+prix des loyers, au printemps, et reprendre sur
+dix locataires ce que l'on donne à l'un deux.
+Vilbertin, tu n'es pas un sot.... Et puis, il faut
+qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival! C'est la
+première fois de ma vie que je prononce ce mot
+menaçant.... L'absence tue l'amitié. On a beau
+dire, il faut se voir souvent pour s'aimer longtemps.
+Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils
+sont près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont
+éloignés. Je vais peut-être me fourrer dans un
+guêpier. Attention! Tout de même le bien trouve
+toujours sa récompense. Je viens de faire une
+bonne action.... et me voilà dédommagé au centuple.
+Tu as su des choses qui te regardent de près,
+mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que
+j'avais pour locataire la soeur de Léon Houde?....
+Elle me paraît avoir bonne mémoire....</p>
+
+<p>Et le gros notaire, allant à pas courts et drus
+sur les trottoirs glissants, s'entretenait ainsi avec
+lui-même, parlant parfois tout haut comme pour
+se mieux entendre.</p>
+
+<p>Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce
+efficace avait touché l'avare notaire. Il admirait
+les voies mystérieuses que le Seigneur connaît
+pour aller aux âmes les plus endurcies, et
+trouvait un nouveau motif de publier sa bonté.
+Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise.</p>
+
+<p>Rodolphe se livrait aux espérances les plus
+douces. Il se voyait avec sa jeune amie, dans
+une charmante maisonnette, sous les grands arbres
+chargés de chants et de murmures, loin du tumulte
+de la ville, loin des regards jaloux. Et
+qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son
+tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple,
+jamais il ne transigera avec sa conscience. Ce
+n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour
+les deniers de Judas. Il était trop profondément
+chrétien. Or les hommes d'une foi vive sont les
+seuls qui ne se heurtent point à ces pierres d'achoppement
+que la politique sème sur tous les
+chemins.</p>
+
+<p>Il partirait dans quelques jours pour aller visiter
+cette paroisse où son existence allait peut-être
+s'écouler. Il voulait revoir Léontine, d'abord, pour
+lui demander conseil, et s'assurer que cette vie
+nouvelle au milieu de la solitude ne lui serait
+point trop désagréable.</p>
+
+<p>Ida fut chargée de porter un billet à son amie.
+C'est elle qui était la messagère de leurs amours.
+Les rencontres des jeunes fiancés se faisaient d'ordinaire
+à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre
+heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle
+pouvait parler!.... Ne craignez rien, amoureux
+de tous les âges, de toutes les formes, de tous les
+genres et de toutes les conditions, elle ne redira
+jamais les secrets qu'elle entend alors que vous
+marchez serrés l'un contre l'autre, par couples interminables,
+depuis la porte jusqu'à la barrière, et au
+delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne
+dira jamais rien, si ce n'est au poète qui, du reste,
+devine tout, et au romancier qui a le droit de tout
+savoir.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le vieil instituteur et sa femme, assis à la porte
+du poèle bourdonnant, causèrent aussi de la brillante
+soirée de madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--O quel étalage de luxe! disait le père Duplessis,
+quelle dépense! "Mais bah! <i>Savonne bien</i>:
+<i>le savon a été pris à crédit</i>." Voilà comment va
+le monde: Pendant que les uns gaspillent dans
+de vains plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement,
+les autres mendient un morceau de pain;
+pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent,
+les autres pleurent et grelottent près d'un
+foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la
+folie des riches, cela nous fait aimer les pauvres.
+Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en
+adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités
+de la terre n'avaient pas pour se consoler les
+promesses de la religion. L'esprit de révolte germerait
+dans les coeurs, la haine soufflerait sur le
+monde, l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment
+favorable venu, toute l'armée des misérables
+se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le
+partage du butin après la bataille du luxe et de la
+vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette
+bataille et ce partage épouvantables arriveront
+bientôt si les apôtres de la libre pensée continuent
+leur oeuvre diabolique.</p>
+
+<p>--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur à
+sa femme, Madame D'Aucheron m'a refusé, pour
+les pauvres de la St. Vincent de Paul, les restes de
+son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques
+affamés, m'a-t-elle répondu, et je leur donnerai à
+manger.--Comme s'il était bien aisé de transporter
+ainsi des gens qui n'ont pas même de vêtements
+pour se protéger contre le froid. N'importe, je vais
+lui en amener, et plus qu'elle ne voudrait.</p>
+
+<p><i>Le renard est bien fin, mais celui qui le prend
+est encore plus fin.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>Les indiens s'étaient rendus auprès des ministres.
+Ils voulaient de nouveau vivre en bourgade, à
+leur guise. Ils auraient leur conseil, régleraient
+leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils
+demandaient aussi une réserve assez considérable.
+La chose était prise en sérieuse considération.</p>
+
+<p>Après l'entrevue, l'honorable Le Pêcheur avait
+accosté la Langue muette.</p>
+
+<p>--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron
+seule; sa fille était là, l'indien ne pouvait pas
+lui dire de s'en aller.</p>
+
+<p>--Prends garde à toi; si tu m'as trompé pour
+avoir de l'argent, tu ne m'échapperas pas.</p>
+
+<p>--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant.</p>
+
+<p>--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron?</p>
+
+<p>--On y va, là, tantôt.</p>
+
+<p>Une heure ne s'était pas écoulée qu'il se dirigeait
+vers le haut de la rue St. Jean. Il pensait,
+la tête basse:</p>
+
+<p>--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son
+piège.... Allons avec prudence et sans bruit. Le
+serpent qui rampe est plus à craindre que le serpent
+qui relève la tête.... Si le moyen ne réussissait
+pas comme on l'espère!... Elle est riche, elle a de
+puissants amis.... L'indien est pauvre et personne
+ne le protégera. Il sera poursuivi partout; on
+n'aura point pitié de lui. Quelle vie misérable il
+mène! Comme elle est heureuse, elle! Non, cela
+n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus longtemps.
+Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive
+à l'aise. Si elle ne veut pas tendre la main à
+l'indien son frère, elle verra ce qu'il peut faire.</p>
+
+<p>Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Léontine
+qui marchaient lestement épaule contre épaule,
+l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des souffrances
+de l'autre jour et bâtissaient avec des rayons leur
+château de Notre-Dame-des-Anges.</p>
+
+<p>Il entra. Madame recevait, bien malgré elle
+cependant.</p>
+
+<p>Le préambule fut court.</p>
+
+<p>--Le sioux a raconté, l'autre soir, commença-t-il,
+une histoire qui t'a bien impressionnée, hein?</p>
+
+<p>--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, très
+sensible, et nerveuse, oh! très nerveuse, répondit,
+avec assez d'assurance, madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Avais-tu peur que la jeune fille fût dévorée
+par le feu de la prairie?</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron ne répondit pas immédiatement.</p>
+
+<p>--Le danger était grand, dit-elle enfin, et son
+lâche compagnon n'avait pas le courage de mourir
+avec elle,... avec elle qui avait tout trahi, tout
+abandonné pour le suivre.</p>
+
+<p>A son tour l'indien resta muet. Après un assez
+long silence il reprit.</p>
+
+<p>--On serait curieux de savoir où elle est cette
+jeune fille.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron fit un mouvement des
+épaules.</p>
+
+<p>--Tu ne pourrais pas le dire? recommença-t-il.</p>
+
+<p>--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce
+que je l'ai connue?...</p>
+
+<p>--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici
+avec toi, ce n'est pas la fille de ton mari, hein?</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron fut un peu surprise de
+cette question brutale. Elle crut cependant que
+l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il
+n'était pas familier avec la langue française. Elle
+répondit:</p>
+
+<p>--Ni la fille de mon mari ni la mienne....</p>
+
+<p>--Oh! elle doit être la tienne, affirma le sauvage.</p>
+
+<p>--Vous oubliez que vous êtes chez une femme
+respectable et que vous n'avez pas le droit de la
+questionner, fit madame D'Aucheron avec dignité.</p>
+
+<p>--L'Indien, va! ne connaît pas beaucoup
+les usages du monde.</p>
+
+<p>--Eh bien! apprenez que vous faites là un vilain
+métier.</p>
+
+<p>--L'indien peut bien te demander, il me semble,
+si ta fille est la fille de ton mari.</p>
+
+<p>--C'est de l'insolence!</p>
+
+<p>Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha
+d'elle.</p>
+
+<p>--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit
+Sougraine avouait qu'elle serait mère, hein?</p>
+
+<p>--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous.</p>
+
+<p>--Elle s'est séparée de l'Abénaqui aux Montagnes
+Rocheuses? continua Sougraine.</p>
+
+<p>--Demandez à ceux qui le savent.... Sortez,
+vous dis-je.</p>
+
+<p>--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant
+doit être quelque part, hein?</p>
+
+<p>--Qu'est-ce que cela me fait?</p>
+
+<p>--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque
+chose à l'indien.</p>
+
+<p>Et de la main il se touchait la poitrine afin
+qu'elle comprît bien qu'il s'agissait de lui même.</p>
+
+<p>--A vous? balbutia-t-elle.</p>
+
+<p>--Ah! oui... à moi.</p>
+
+<p>Il tendit la main comme pour l'arrêter, car elle
+se retirait.</p>
+
+<p>--Ne me touchez pas! dit-elle.</p>
+
+<p>Elle tremblait. Elle pressentait un coup de
+foudre et n'osait plus parler. Elle sentait que
+chaque mot hâtait un fatal dénoûment.</p>
+
+<p>--Je suis fatiguée, reprit-elle; je vous laisse.</p>
+
+<p>--Attends donc, répliqua l'indien, on va parler
+de Sougraine.</p>
+
+<p>Un frisson parcourut tout le corps de la jolie
+femme.</p>
+
+<p>--De grâce, laissez-moi; vous reviendrez.</p>
+
+<p>--Tu l'as connu?</p>
+
+<p>Elle le regarda fixement pendant une seconde
+et devint blanche comme le marbre.</p>
+
+<p>--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis
+si tu ne reconnais plus sous la vieillesse ridée de
+l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as aimé
+l'autrefois?...</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant à
+genoux les mains jointes....</p>
+
+<p>--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine,
+ne me perdez point! ne trahissez point la
+femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh!
+pitié! pitié!...</p>
+
+<p>Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un
+sourire méchant plissait le coin de sa bouche.</p>
+
+<p>--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous
+en conjure, ne dites rien à personne. On ne sait
+pas qui je suis, voyez-vous. J'ai changé mon nom
+autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait
+savoir! Oh! de grâce! soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous
+de notre amour passé.... Montrez-vous
+généreux; vous aurez votre récompense, oui
+vous l'aurez grande, je vous le promets.</p>
+
+<p>--On va faire des conditions, répondit l'indien,
+avec un flegme désolant.</p>
+
+<p>--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez!
+parlez vite, je serai généreuse. Vous verrez que
+je serai généreuse.</p>
+
+<p>--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi....</p>
+
+<p>--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non
+je ne suis pas riche, mais je te donnerai de l'argent,
+Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu vivras sans
+travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras,
+n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille...
+vivre heureux..... Ici, tu ne serais pas à l'abri
+toi-même. Tu sais, la justice veille toujours.</p>
+
+<p>--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi.
+Sougraine n'est pas coupable après tout. Et puis,
+il n'a rien à perdre... qu'une vie de peines et de
+misères.</p>
+
+<p>--Combien faut-il que je vous donne pour que
+vous partiez?</p>
+
+<p>--Oh! l'on n'est pas prêt à partir. En attendant,
+il lui faudrait bien cent dollars.</p>
+
+<p>--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment
+les trouverai-je, moi?... Je vendrai des bijoux,
+s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez
+loin.</p>
+
+<p>--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille...
+qui est peut-être la fille de l'indien....</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron fit un geste solennel.</p>
+
+<p>--Il faut qu'elle épouse le ministre, tu sais.
+L'indien a promis cela,... et, tu comprends, il y
+tient; cela peut le sauver, et toi aussi.</p>
+
+<p>--Je le désire de tout mon coeur, répondit
+madame D'Aucheron... mais elle aime un jeune
+médecin et ne veut entendre parler de nul autre.</p>
+
+<p>--A toi de lui faire comprendre cela, écoute!
+sinon....</p>
+
+<p>Il sortit, emportant un bon à compte sur les
+premiers cent dollars, et tout fier du succès de ses
+démarches.</p>
+
+<br><br>
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Léontine à son retour à la maison, trouva sa
+mère tout en pleurs.</p>
+
+<p>--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère?
+demanda-t-elle, il n'y a pas longtemps je t'ai laissée
+tout à fait joyeuse.</p>
+
+<p>--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à
+ton sujet que je pleure.</p>
+
+<p>--A mon sujet?</p>
+
+<p>--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va
+me faire mourir de chagrin....</p>
+
+<p>--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous
+cherchez?</p>
+
+<p>--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur
+Le Pêcheur.... et quelle belle position tu occuperais
+dans la société!</p>
+
+<p>--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances
+intimes de la famille ont plus de charmes à
+mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines.</p>
+
+<p>--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se
+fasse, oui, il le faut.....</p>
+
+<p>--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.</p>
+
+<p>--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On
+se marie pour s'établir, pour avoir une position...
+C'est ton bonheur que je veux; tu le verras plus
+tard.</p>
+
+<p>--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur
+espère le trouver.</p>
+
+<p>--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice
+de ta volonté et le bon Dieu te bénira; oui,
+mon enfant, il te bénira.</p>
+
+<p>En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait
+de ses bras le cou de sa fille et déposait un baiser
+sur son front pur.</p>
+
+<p>--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien
+récompensée de ton dévouement, va! tu sais:
+Père et mère tu honoreras afin de vivre longuement....</p>
+
+<p>Léontine se sentait envahir par une poignante
+amertume. Les rêves d'or qu'elle venait de faire
+avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en aller
+comme la fumée sous le souffle de la tempête.
+Elle n'osait croire que l'ambition seule pût donner
+à sa mère une pareille ténacité. Elle devinait un
+mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas
+des âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas
+un enfant de malheur pensait-elle? N'est-il pas de
+mon devoir de tout sacrifier, amour, joie, espérances,
+félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont
+comblée de biens depuis mon enfance?.... Pauvre
+Rodolphe!....</p>
+
+<p>Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se
+renferma dans sa chambre. Elle se jeta à genoux.
+Les mains jointes, les yeux levés vers le petit crucifix
+d'ivoire qui surmontait la tête de son lit
+blanc, elle implorait celui qui s'est sacrifiée pour
+sauver le monde. Pauvre enfant, comme elle
+souffrait! comme elle priait!</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement
+de sa fille.</p>
+
+<p>--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est
+bon signe. Elle aura du chagrin, versera des
+larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera,
+les larmes se dessécheront, et elle sera madame
+Le Pêcheur.</p>
+
+<p>Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête
+remplie de projets insensés. Il achetait une magnifique
+maison, des chevaux, des voitures. Il
+aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui
+ne sont pas plus que lui. Il fallait éblouir les
+gens, faire parler de soi. On paierait avec les <i>jobs</i>
+du gouvernement. Quand on a pour gendre un
+ministre, on peut bien avoir sa part de la curée.
+Il souriait en songeant à l'étonnement des naïfs
+qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient
+pas su faire leur chemin..... Vilbertin
+fournirait l'argent. Ce diable de notaire, il en
+avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau,
+il entrerait dans la société. Il le savait et
+comptait là-dessus. Il n'avait pas une fille à jeter
+en pâture à une des sommités du monde politique,
+lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait
+des pièces d'or et cela valait autant.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse
+que son mari, approuva en tous points
+les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à ses
+yeux, et se chargea de choisir un ameublement
+digne de la nouvelle demeure.</p>
+
+<p>Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais
+le revers de la médaille, et, quand ils achètent, ils
+n'ont pas l'air de se douter qu'il faudra payer. Ils
+ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par une
+pensée triste.</p>
+
+<br><br>
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+<p>
+A l'heure du souper, comme on se mettait à
+table, le professeur Duplessis arriva avec six
+pauvres, des vieillards. Il entra malgré la servante
+qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse.</p>
+
+<p>--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me
+pardonner si je me trouve en retard. <i>Au reste,
+les premiers à la table sont les derniers à l'ouvrage.</i></p>
+
+<p>Quand il était avec ses protégés il devenait
+hardi, presque gouailleur. Il puisait de l'audace
+dans le bien qu'il faisait.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près
+par son mari. Elle était de bonne humeur à la
+perspective de la belle maison, des chevaux et
+des voitures qu'on allait acheter.</p>
+
+<p>--Ce ne sont pas des convives brillants comme
+ceux de l'autre soir, que vous m'amenez-là, dit-elle
+en minaudant, mais enfin....</p>
+
+<p>--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait,
+repartit le père Duplessis.</p>
+
+<p>--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur,
+continua madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Vous avez raison, madame, nous en sommes
+loin, trop loin.... c'est à vous, les riches, à nous
+aider à y revenir.... <i>C'est songer à soi que de
+secourir les malheureux.</i></p>
+
+<p>Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.</p>
+
+<p>--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table,
+murmura le professeur.</p>
+
+<p>Il fut entendu.</p>
+
+<p>D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il
+était tout ragaillardi ce soir-là. Il approuva vivement:</p>
+
+<p>--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis.
+C'est superbe. Attrape, femme païenne!</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron répondit, en faisant une
+moue significative:</p>
+
+<p>--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....</p>
+
+<p>Elle acheva par un geste non moins significatif.</p>
+
+<p>--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père
+Duplessis.</p>
+
+<p>--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous
+que je vais les recevoir à ma table. Je n'ai pas
+déjà trop d'appétit....</p>
+
+<p>--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je
+vous le jure, surtout, la vieille Marie. Une vieille
+qui ne fait point ses trois repas tous les jours.</p>
+
+<p>--Je crois que Léontine m'a parlé de cette
+vieille femme. Elle vit seule?</p>
+
+<p>--Toute seule dans une petite chambre mal
+éclairée, mal aérée, mal chauffée.... La pauvre
+vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup
+souffert.</p>
+
+<p>--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert!
+il y en a tant qui souffrent encore!</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais celle-là plus que bien
+d'autres, parce qu'elle a souffert dans ses affections
+les plus pures: dans son mari, dans ses enfants!...
+Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses
+enfants, c'est cruel, allez!....</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron, qui voulait changer le
+sujet de la conversation, pensa à Léontine.</p>
+
+<p>--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être
+qu'elle sera contente de voir sa vieille protégée...</p>
+
+<p>Et elle courut à la chambre de la jeune fille.
+La porte était fermée.</p>
+
+<p>--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous
+a amené des convives: six pauvres. Si tu aimes
+à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres, tu
+sais, ce sont les amis du bon Dieu....</p>
+
+<p>A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher
+de sourire à travers ses larmes. Lorsqu'elles
+tombent de certaines lèvres les paroles les plus
+sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle
+D'Aucheron baigna dans l'eau froide son front pâle
+et ses yeux rougis afin de dissimuler mieux les
+chagrins dont elle était accablée, puis elle descendit
+à la salle à manger où se trouvaient ses parents
+et l'excellent instituteur.</p>
+
+<p>--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle,
+d'un air surpris.</p>
+
+<p>Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame
+D'Aucheron se hâta de répondre:</p>
+
+<p>--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend
+soin. Ils sont bien servis.</p>
+
+<p>Léontine descendit à la cuisine et prit la place
+de Catherine.</p>
+
+<p>--C'est moi qui suis la servante des pauvres,
+dit-elle, laissez-moi faire.</p>
+
+<p>Jamais ces déshérités de la terre ne firent un
+aussi bon dîner. Ils riaient, pleuraient, chantaient
+tour à tour ou à la fois, comme dans une orgie. L'orgie
+de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils
+eurent fini leur agape, Léontine les fit monter au
+salon, se mit au piano et trouva, pour les réjouir,
+des harmonies d'une suavité toute nouvelle, des
+chants d'une incomparable douceur. Elle était
+inspirée par sa profonde douleur et sa foi naïve.
+Les six pauvres qui l'entendaient croyaient voir la
+porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies
+célestes se précipiter vers eux.</p>
+
+<p>Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron
+vinrent aussi dans le salon pour être témoins des
+émotions de ces gens misérables à qui les délices de
+la terre étaient refusées.</p>
+
+<p>Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.</p>
+
+<p>--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle
+en branlant la tête, non jamais! que c'est donc
+beau, le ciel, puisque c'est encore plus beau que
+cela!</p>
+
+<p>Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron
+qui pensa:</p>
+
+<p>--Je l'ai entendue quelque part.</p>
+
+<p>Elle cherchait dans ses souvenirs.</p>
+
+<p>--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron,
+venez, mère Marie. Je chanterai pour vous
+et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.</p>
+
+<p>--Si madame me le permet, repartit la vieille, de
+sa voix cassée, en regardant madame D'Aucheron,
+je reviendrai bien sûr; mais pas souvent peut-être,
+ni longtemps, car mes pieds achèvent leur
+course. Je me vois aller vite à la tombe. C'est
+aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime et je
+suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.</p>
+
+<p>--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement
+Léontine, vous avez de bons amis.</p>
+
+<p>--Je veux dire que je n'ai plus de famille.</p>
+
+<p>--Vous avez la famille des âmes charitables,
+observa Duplessis, c'est la meilleure. Elle ne vous
+abandonnera point. <i>Les puits dont on tire souvent
+de l'eau sont rarement à sec.</i></p>
+
+<p>Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle
+aurait bien voulu dire quelque chose. Elle sentait
+qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus
+longtemps le silence. Il faut au moins, quand on
+a des malheureux devant soi, ne pas leur refuser
+un mot de consolation.</p>
+
+<p>--Je suis contente que ma fille vous ait prise
+sous sa protection, la mère, et je suis sûre qu'elle
+ne vous laissera manquer de rien. Je lui recommande
+chaque jour de bien s'informer de l'état de
+votre santé, de vous porter ces petites douceurs qui
+font tant de bien aux vieillards, et si elle vous
+oublie jamais, ce ne sera point ma faute.</p>
+
+<p>Duplessis la regardait en souriant. Il savait
+bien qu'elle se vantait.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix
+connue, chère Dame!</p>
+
+<p>--Moi? fit madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion
+est complète..... Il me semble entendre la
+voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la malheureuse,
+je l'aimais bien pourtant.....</p>
+
+<p>Et la vieille femme fondit en larmes.</p>
+
+<p>--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence
+des âmes égoïstes, elle est morte?....</p>
+
+<p>--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute
+jeune encore elle a été enlevée par un sauvage...
+Je n'en ai plus entendu parler.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle
+faisait cependant un effort surhumain pour ne pas
+se trahir.</p>
+
+<p>--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui
+revient. Puis il continua:</p>
+
+<p>--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges?</p>
+
+<p>--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit
+la vieille femme.</p>
+
+<p>--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il,
+et d'après ce que nous a raconté un sauvage de
+l'ouest, votre fille se serait séparée de son ravisseur,
+aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici
+avec des voyageurs canadiens.</p>
+
+<p>--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue.
+Elle aurait dû savoir que le coeur d'une mère pardonne
+toujours; elle aurait dû venir se jeter dans
+mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!...</p>
+
+<p>Elle se mit à sangloter de nouveau.</p>
+
+<p>--Chante donc, Léontine, ordonna madame
+D'Aucheron, pour se donner une contenance. La
+jeune fille répéta plusieurs romances dont les
+paroles s'adressaient à Rodolphe absent. Puis,
+pour ne pas abuser de l'extrême bonté des D'Aucheron,
+le père Duplessis ramena ses pauvres à
+leurs tristes réduits.</p>
+
+<p>Alors madame D'Aucheron dit à sa fille:</p>
+
+<p>--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne
+pas ici. A son âge, vois-tu, les émotions sont dangereuses.
+Tu lui porteras des secours à domicile.
+Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les
+pauvres qu'à les faire venir chez soi.</p>
+
+<p>Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur
+Le Pêcheur vint présenter ses hommages à
+madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était
+lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant
+dans son étoile et croyait au pouvoir du sauvage.</p>
+
+<p>Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser
+tout à fait. Il en augura bien. Elle devait
+agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne pas se
+livrer à la première sommation. La mélancolie répandue
+sur sa brune figure lui donnait un charme
+inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme cela, avec
+une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il
+osa même faire allusion à l'époque du mariage.
+Elle pencha la tête comme une victime qui se résigne.
+Il aimait cela, la résignation chez une
+femme, et trouvait que c'était une belle vertu.</p>
+
+<p>Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant,
+et monsieur D'Aucheron lui avait appris la grande
+nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une
+voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux
+chevaux.</p>
+
+<p>--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de
+l'oeil, c'est pour ma fille.</p>
+
+<p>A son retour, il trouva Sougraine à sa porte,
+parmi les solliciteurs qui font pied de grue. Il
+le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus
+besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail
+dans l'esprit, sinon dans le coeur de sa future.
+Maintenant que l'onde avait pris son cours elle irait
+d'elle même et le sillon se creuserait davantage
+chaque jour. Il en était quitte à bon marché.</p>
+
+<p>Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas
+sans valeur.</p>
+
+<p>--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il.
+Sois généreux envers ceux qui te font du bien.
+La reconnaissance est une belle chose, mais la
+vengeance est une plus belle chose encore.</p>
+
+<p>Le ministre souriait.</p>
+
+<p>--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes
+trop, tu n'es pas raisonnable. Tu reviendras quand
+je serai marié.</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte.</p>
+
+<p>--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine,
+en sortant.</p>
+
+<p>--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le
+ministre. Il eut mieux valu attendre un peu....
+Bah! qu'il aille au diable!</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+<p>
+Avant de venir à Québec la Longue chevelure
+avait parcouru plusieurs des villages échelonnés
+sur les bords du grand fleuve, demandant partout
+sa fille tant regrettée. Il avait visité le canton
+iroquois du Saut St. Louis, les indiens d'Oka, sur
+le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis de la
+rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit
+ces agréables rumeurs qui font naître l'espérance
+et soutiennent le courage. Il se rendit à Notre-Dame-des-Anges,
+sur la rivière Batiscan. Les gens
+de l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement
+d'Elmire Audet. Le père de la jeune fille
+était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient
+dans les fabriques américaines, et la mère, vieille
+et souffrante, s'était réfugiée l'on ne savait où.
+Quelques Abénaquis de la rivière Bécancour lui
+apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait
+des parents parmi eux. Il avait même laissé
+deux enfants, deux petits garçons, chez un de ses
+beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort
+jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur,
+comme on dit à la campagne. Mais l'on ne
+savait plus où il demeurait. Quant à la jeune
+fugitive, personne n'avait eu connaissance de son
+retour. Il était, en différent temps, arrivé des
+voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de la
+Californie, mais on ne savait plus guère où les
+retrouver.</p>
+
+<p>La Longue chevelure suivit ces indiens à la
+rivière Bécancour.</p>
+
+<p>Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient
+à se réunir pour de nouveau vivre en tribu,
+comme par le passé. Ils désignèrent le chef Metsalabanlé,
+Thomas et plusieurs autres des plus
+considérables pour solliciter, auprès du gouvernement,
+l'autorisation de se réorganiser et d'aller demeurer
+sur des réserves. La Longue chevelure
+s'achemina vers Québec en leur compagnie. Il voulait
+se rendre jusqu'aux rives du Golfe St. Laurent.
+Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne
+des Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis
+se diriger vers le sud, fuyant les neiges du
+Canada, pour retourner enfin sous les climats plus
+doux des Etats Américains.</p>
+
+<p>Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la
+Providence, cette force mystérieuse qui nous pousse
+à notre insu, par une voie étrange, vers un but que
+nous n'apercevons point.</p>
+
+<p>Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un
+lui aussi.</p>
+
+<p>Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé
+dans son coeur. Les folles passions d'autrefois,
+devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas étouffé
+pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude
+paternelle. Pendant qu'il errait dans
+les montagnes de la Californie, se faisant tour à
+tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait
+dans les villes, au milieu des flots d'aventuriers
+apportés, comme des épaves, de tous les coins du
+monde, flânant au soleil ou dormant à l'ombre,
+vidant la choppe de bière dans les tavernes du
+sous sol, ou grugeant des bananes sous l'auvent des
+marchandes de fruits; pendant qu'il parcourait,
+demandant son pain au travail de la ferme, les
+vastes champs couverts de maïs d'or et les prairies
+vertes comme des mers profondes, il songeait au
+pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à tout
+ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le
+bonheur, et il se trouvait bien malheureux. Des
+larmes mouillaient ses paupières. Ses enfants
+surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait
+se les rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils
+apparaissaient devant lui dans la fraîcheur de leur
+enfance, comme aux jours de jadis. Il les voyait
+babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre
+leur voix dans le murmure des ruisseaux, dans le
+gazouillement des feuillages. Il voyait encore
+étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.</p>
+
+<p>Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils
+s'en souvenir? Le croyaient-ils coupable
+ou savaient-ils son innocence? Ils avaient peut-être
+oublié son nom.... Oublier le nom de son
+père!.... Ah! comme il eût donné cher pour les
+voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme ils
+devaient être changés! Ils étaient devenus des
+hommes. Oui, ses petits enfants qu'il laissa un
+jour, pour se sauver avec sa honte et son déshonneur,
+ils sont des hommes aujourd'hui.... Et
+que font-ils dans le monde où il les abandonna?...
+Ceux qui en ont pris soin les ont ils protégés fidèlement?
+Vivent-ils pauvres, découragés, misérables,
+ou bien, dominant la fortune par leur énergie, se
+sont-ils fait une bonne place au soleil?... Pauvres
+enfants!</p>
+
+<p>Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil
+on peut bien retourner dans la patrie. La vengeance
+doit être satisfaite et l'expiation assez
+grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le
+cadavre de sa femme.... Et, si on l'a retrouvé, il
+n'a peut-être pas été reconnu.... Qui peut l'accuser
+après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa
+femme?.... Il a été bon, trop bon, peut-être, et
+c'est ce qui l'a perdu. Il ne fallait pas retourner
+à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas
+accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait
+pas tuée. Ils ne savaient pas, eux, ce qu'il allait faire
+tout seul, la nuit, sur la rive où était restée leur
+mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise
+d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....</p>
+
+<p>Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement
+séparé, qu'était-elle devenue?... Elle serait aujourd'hui
+sa femme légitime, et des rayons de félicité
+tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir
+obéi à cet impérieux étranger et de s'être séparé
+d'elle. Elle était la femme d'un autre aujourd'hui
+sans doute, et elle repoussait, comme une vision
+infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un
+jour trop aimé... O châtiment! l'amour qui se
+change en haine.</p>
+
+<p>Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit
+de Sougraine et ne lui laissaient guère de repos.
+Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses premières
+résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et
+démolit le mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut
+enfin de revenir chez les siens et de soulever
+le voile qui lui cachait tant de secrets.</p>
+
+<p>Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme
+dans les rues étroites de la ville, recueillant
+toutes les rumeurs qui passaient dans l'air, interrogeant
+rarement et discrètement. Il n'avait pas
+osé se rendre directement à Bécancour, crainte de
+quelque mésaventure. Metsalabanlé était peut-être
+encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet
+endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable
+lui faisait peur. Il fallait s'assurer auparavant des
+dispositions des frères indiens.</p>
+
+<p>Il rencontra les délégués de la tribu et put se
+joindre à eux sans éveiller de soupçons. Il se fit
+appeler la Langue muette.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+<p>
+Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la
+Longue chevelure apprit pour la première fois, les
+noms et la demeure de quelques uns des voyageurs
+qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain,
+un habitant d'une paroisse éloignée l'emmena chez
+lui. Son voisin avait fait autrefois le voyage de la
+Californie. Il savait peut-être quelque chose.
+Vain espoir. Ce voyageur avait traversé les Montagnes
+Rocheuses deux ans après Houde et Pérusse.
+Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait
+travaillé avec eux dans les mines. Leroyer revint
+à Québec. Il lui semblait, malgré tout, qu'un
+horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait
+devant ses yeux. Une confiance inaccoutumée
+remplissait son âme et il éprouvait d'étranges enivrements.
+Il lui tardait maintenait de voir madame
+Villor. S'il avait su, il n'aurait pas fait ce
+voyage inutile,... Peut-être aurait-il trouvé sa
+fille aujourd'hui....</p>
+
+<p>Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant
+à sa cravate, car il était cravaté comme un bourgeois,
+passa dans ses doigts des anneaux où scintillaient
+les plus belles pierres, s'enveloppa dans une
+large écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa
+des mocassins de caribou, comme un coureur des
+bois, mais des mocassins garnis de vraies perles,
+enfonça sur sa tête un <i>casque</i> de loutre et se
+rendit chez Rodolphe, le jeune docteur. Il voulait
+s'en faire accompagner.</p>
+
+<p>Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond.</p>
+
+<p>Le professeur à l'école normale, qui ne perdait
+pas une occasion de faire le bien et ne souffrait
+pas une minute de retard dans l'exécution d'un
+projet, venait d'apprendre qu'on demandait un
+médecin en cet endroit. Saint Raymond, une belle,
+grande et riche paroisse, comme vous savez. Il
+courut chez madame Villor, qui dépêcha sa
+fille à Rodolphe. Il fallait faire diligence, les
+bonnes paroisses sont rares. Une heure après le
+jeune médecin était en route. Saint Raymond
+était bien plus avantageux que Notre-Dame-des-Anges.</p>
+
+<p>La Longue chevelure pensa qu'il devait aller
+présenter ses hommages à madame D'Aucheron,
+il verrait madame Villor en revenant. Ce
+serait mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.</p>
+
+<p>Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle
+D'Aucheron, assis tous trois dans le salon,
+en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans
+une conversation fort animée.</p>
+
+<p>Il s'agissait encore du mariage de Léontine.</p>
+
+<p>--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la
+famille, mais quand je parle je veux être écouté;
+je dois l'être. Il faut que ce mariage ait lieu prochainement.
+Il y va de mon honneur: j'ai engagé
+ma parole; il y va de ma fortune politique: l'honorable
+monsieur Le Pêcheur me promet une place
+de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà
+conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque
+du peuple. C'est la couronne qui nous choisit et
+non pas une foule ignorante et préjugée.... Le
+titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive...
+jusqu'à la mort, je veux dire. Je deviendrai ministre.
+Oui Le Pêcheur me l'a dit et je le crois.
+Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme
+qui se connaît apprend aux autres à le connaître....
+Ton mari ministre, ton père ministre, ma Léontine,
+est-ce assez de chance comme cela?</p>
+
+<p>--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame
+D'Aucheron, pourquoi serais-tu récalcitrante? ne
+nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce que
+tu as?</p>
+
+<p>--Exploitez-vous une industrie? demanda la
+jeune victime, tout-à-coup blessée, suis-je donc un
+objet de commerce?</p>
+
+<p>--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif.</p>
+
+<p>--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la
+révolte dans une âme que je me suis efforcée de
+rendre angélique.</p>
+
+<p>--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier
+le respect que je vous dois.</p>
+
+<p>Elle se mit à regarder jouer les flammes légères
+du foyer qui s'élançaient en flèches ardentes
+vers la cheminée; son âme aussi, dans ses brûlantes
+aspirations, s'élançait vers un avenir encore
+rempli de ténèbres.</p>
+
+<p>Ce fut en ce moment que la Longue chevelure
+se présenta. Il s'aperçut qu'il arrivait un peu
+trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du mécontentement
+sur les figures, de la gêne dans les
+manières.</p>
+
+<p>--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit
+monsieur D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux.</p>
+
+<p>Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron,
+priant le visiteur d'être indulgent, lui dit
+qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle était en
+retard déjà.</p>
+
+<p>Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence
+de Léontine.</p>
+
+<p>Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros
+notaire; avec personne. Au reste, il était le plus
+intime ami de la maison. Il amena la causerie
+sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.</p>
+
+<p>La présence du sioux ne comptait point à ses
+yeux....</p>
+
+<p>--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur
+D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Un mariage heureux, ajouta sa femme.</p>
+
+<p>L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait
+pas osé se mêler à cette conversation.</p>
+
+<p>--Elle fait bien quelques petites résistances,
+observa madame D'Aucheron, mais elle a trop de
+bon sens et elle nous aime trop pour ne pas consentir
+à cette splendide union.</p>
+
+<p>--Ce serait un grand malheur pour moi que la
+rupture de ce projet, reprit le chef de la maison,
+en regardant La Longue chevelure.</p>
+
+<p>--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua
+alors le siou, il y a des mariages de convenance
+que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos forêts.
+Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs,
+une position, nous nous marions pour avoir la
+personne que nous aimons. Vous avez souvent
+des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il
+faut que le coeur aime et nulle puissance au monde
+ne peut l'empêcher de rechercher l'objet qu'il a
+choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le
+possédera malgré le mariage.</p>
+
+<p>--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit
+en riant l'homme d'affaire, et vous placez encore
+l'amour parmi les choses sérieuses. Il y a longtemps
+que la civilisation l'a mis à sa place. C'est
+l'égoïsme qui prime tout, mais un égoïsme revu et
+corrigé: le soin de son bien-être. Vous comprenez?
+Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce mot.
+C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour!
+c'est un passe-temps, une distraction, quelquefois
+une malice. C'est moi qui ai trouvé ce mot-là
+aussi. Il a son application.</p>
+
+<p>--Mademoiselle votre fille ne me semble pas
+partager votre manière de voir, fit l'indien, qui se
+leva pour prendre congé.</p>
+
+<p>--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la
+jeunesse donne encore dans les vieilles idées,
+laissez-la vieillir, elle acceptera bien les nouvelles.</p>
+
+<p>Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les
+dispositions de son ami. Il se mit à parler affaires.
+L'achat de la maison de la Grande allée était chose
+faite. On ne le regrettait point. On paierait cela
+comme le reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs
+ont des veines de chance; on l'attendait avec
+assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a
+comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir
+leur folie.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XI</h3>
+<br><br>
+
+<p>
+Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta
+chez madame Villor. Mademoiselle D'Aucheron
+venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre
+à la main et paraissait toute troublée. La Longue
+chevelure exposa le motif de sa visite. Il était
+tellement ému que sa voix tremblait comme celle
+d'un vieillard.</p>
+
+<p>Léontine et Ida disaient:</p>
+
+<p>--S'il pouvait retrouver son enfant!</p>
+
+<p>A la grande surprise des jeunes filles, madame
+Villor balbutia, parut chercher des paroles, s'efforcer
+de se souvenir. Elle portait la main à son
+front. Ida pensait:</p>
+
+<p>--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme
+de coutume.</p>
+
+<p>La Longue chevelure semblait découragé.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens
+de recevoir, petite mère? demanda mademoiselle
+Ida.</p>
+
+<p>--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par
+une émotion étrange.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune
+fille.</p>
+
+<p>--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait
+qu'à son ami.... Serait-ce un malheur?</p>
+
+<p>Et elle devint toute livide.</p>
+
+<p>Madame Villor fit signe que non.</p>
+
+<p>--Tu nous caches un secret... j'ai peur...
+montre cette lettre, mère. Voyons, il faut tout
+savoir, continua Ida.</p>
+
+<p>Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut
+vivement à haute voix.</p>
+
+<p>"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur
+à Rodolphe! si jamais vous dites un mot à qui que
+ce soit, vous entendez bien? à qui que ce soit, au
+sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes
+Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois
+ans. On prouvera que vous avez eu votre
+part de l'argent...."</p>
+
+<p>La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure,
+sous les coups de fouet du sang, devint d'une pâleur
+extrême à la lecture de cette dernière ligne. Ida
+l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder d'avance.
+Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame
+Villor étincelait.</p>
+
+<p>--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement,
+ma part de l'argent.... Mensonge! horreur!</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles se levèrent spontanément
+tout heureuses de cette énergique protestation.
+Elles savaient bien que Madame Villor était une
+femme d'une grande probité, et il leur était pénible
+de voir sa vertu subir les morsures de la calomnie.
+Mais si madame Villor n'avait rien à craindre
+de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler.
+C'est ce qui vint à leur pensée. La pauvre femme
+comprit cela aussi.</p>
+
+<p>--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai...
+elle a....</p>
+
+<p>Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des
+mots incohérents.</p>
+
+<p>--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune
+Ida, qu'avez-vous donc?</p>
+
+<p>Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait
+pu soutenir le choc des émotions. La surprise,
+la peur, le pressentiment d'une sourde persécution,
+la pensée de voir des malheurs inconnus
+tomber sur sa fille chérie, tous ces fantômes qui
+se précipitent, à certaines heures, dans les imaginations
+vives et bouleversent les tempéraments
+faibles, l'avaient brisée de même que l'orage brise
+une plante délicate, et elle gisait là comme dans
+une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en pleurs
+crièrent au secours. Les voisins accoururent. On
+appela le prêtre et le médecin.</p>
+
+<p>La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il
+eu un drame sur le berceau de sa fille comme sur
+la tombe de sa femme?</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se
+livrait aux charmes de la rêverie. L'exercice était
+nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé qu'à
+grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et
+cela tenait de la prose plutôt que de la poésie.
+C'était un travail, non une récréation. Aujourd'hui
+un nouveau rêve hantait son esprit. Il se
+sentait dominer par une mystérieuse puissance,
+il y avait un envahissement de tout son être par
+une passion étrange, et il eût voulu s'endormir
+dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil.
+L'image de mademoiselle D'Aucheron passait
+et repassait sans cesse devant ses yeux fermés.
+On voit mieux sa pensée quand on ferme
+les yeux. On dirait qu'on regarde en dedans.</p>
+
+<p>Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros
+notaire, et plus il devenait amoureux plus il avait
+peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses désirs.
+Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron
+le laissait bien voir. Il était jeune, élégant,
+galant, sur la voie de la fortune, arrivé aux honneurs.
+Rodolphe, l'autre rival, serait moins
+difficile à supplanter. Il ne le redoutait guère,
+celui-là. Il comptait un peu sur la chance et
+jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas
+tarder longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait
+pas non plus brusquer une déclaration. N'importe
+le moyen, il l'aurait cette belle jeune fille.
+Il sentait maintenant un vide énorme dans son
+existence. Il ne s'était jamais vu seul comme
+cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la traiterait
+avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire
+ses caprices, car elle en aurait des caprices; toutes
+les jeunes femmes en ont. Il ne vieillirait plus!
+non, il aurait tant de soin de lui-même que les
+années glisseraient, glisseraient sans laisser de
+traces sur son front.... Les rides--il était quelque
+peu ridé--les rides s'effaceraient sous les
+baisers de la jeunesse.</p>
+
+<p>Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait
+des reflets pourpres sur sa face ronde.</p>
+
+<p>--O amour! amour! soupira-t-il.</p>
+
+<p>Et sa main cherchait à comprimer les battements
+de son coeur.</p>
+
+<p>Une voiture attelée de deux chevaux fringants
+s'arrêta devant sa porte et une dame enveloppée de
+riches fourrures descendit aussitôt.</p>
+
+<p>Les rêves couleur de rose du gros notaire
+s'envolèrent comme des oiseaux qu'épouvante un
+coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent
+alors.</p>
+
+<p>--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps,
+pensa-t-il. Il donne dans le panneau comme un
+poisson dans le filet. La maison de la Grande allée,
+15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait
+20,000; les voitures, les chevaux, les harnais, une
+couple de mille encore, cela fait bien 22,000 dollars.
+Et pour payer tout cela, il faut faite un emprunt.</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur
+l'amitié de son intime, la visiteuse entrait.</p>
+
+<p>--Comment vous portez-vous, depuis tantôt,
+mon cher notaire?</p>
+
+<p>--A merveille, madame,... à merveille! En
+vérité, je vous le dis, on rajeunit; ma parole, on rajeunit.</p>
+
+<p>--Que vous êtes heureux, vous!</p>
+
+<p>--Et comment, belle dame, vous n'allez pas
+vous plaindre des rigueurs du temps, je l'espère.
+Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme
+à dix-huit ans.</p>
+
+<p>--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans
+tous les cas si j'ai eu du bonheur dans le passé,
+j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du chagrin.</p>
+
+<p>--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout
+à l'heure... vite, contez-moi çà. Vous savez, le notaire
+c'est comme le confesseur.</p>
+
+<p>--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin
+d'un peu d'argent. Il me faudrait cent piastres et
+je ne voudrais pas les demander à mon mari. C'est
+une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait
+garder la chose secrète, bien secrète. Je vous
+rendrai moi-même cette somme avant longtemps...</p>
+
+<p>--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi
+vous n'êtes pas heureuse, vous, parce qu'il vous
+faut cent dollars?</p>
+
+<p>--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas
+un secret, du reste, et mon mari vous en a parlé
+il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de Léontine.
+Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine
+à repousser l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment
+décourageant. Il faudra bien qu'elle cède
+cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi.
+Elle s'est éprise de ce petit docteur. Heureusement
+qu'il va s'établir à la campagne, loin d'ici.
+Ils ne se verront pas souvent et finiront par s'oublier.</p>
+
+<p>--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est
+aussi ce que j'espère. Et ce mariage avec le
+ministre se ferait bientôt?</p>
+
+<p>--Le plus tôt possible.</p>
+
+<p>--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré.
+Madame, ajouta-t-il tout haut, ma bourse est à
+votre disposition. Je ferai, pour vous être agréable,
+tout ce qu'il est possible à un galant homme de
+faire, et je serai discret par dessus le marché!
+mais si un jour j'ai besoin de vous, vous m'aiderez,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Comptez sur moi, monsieur le notaire.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume.</p>
+
+<p>--Savez-vous que madame Villor est bien mal,
+reprit-elle.</p>
+
+<p>--Non? comment cela?</p>
+
+<p>--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle
+s'est évanouie, puis elle a été frappée de paralysie.
+Elle ne peut plus parler.</p>
+
+<p>--Et que disait cette lettre?</p>
+
+<p>--Cette lettre? je ne le sais pas.</p>
+
+<p>--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son
+loyer... c'est peut-être la joie....</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron retourna chez elle dans
+son magnifique sleigh attelé de deux chevaux. Le
+cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le
+chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait
+fièrement l'attelage. Il semblait né cocher,
+car il y en a qui naissent pour conduire comme
+d'autres pour être conduits. Secret du destin.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron
+et cela pouvait éveiller la curiosité. La
+curiosité éveille le soupçon, et le soupçon est le
+plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs
+de choses louches. Il ne désirait qu'une
+chose: aller vivre et mourir tranquille, à l'abri de
+toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour arriver
+à ce terme heureux de sa destinée il avait
+besoin d'argent, et son ancienne amie lui en donnait
+à pleines mains. Il le fallait bien. Elle était à
+sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était
+fini pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune,
+amour, tout! Pauvre femme! elle payait cher ses
+faiblesses de jadis. Elle eût voulu le charger d'or,
+ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses,
+pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût
+à jamais.... Ses nuits se passaient dans
+d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se distraire
+un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour
+faire admirer ses belles toilettes, et le bruit, les
+plaisirs l'étourdissaient un peu. Elle oubliait.
+La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les
+cris de sa conscience devenaient terribles. Il lui
+semblait que tout le monde pouvait les entendre.
+Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se
+raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous
+l'histoire de la D'Aucheron? diraient-elles, et elles
+éclateraient de rire. Des sueurs froides mouillaient
+son corps convulsivement agité. Son sommeil
+avait quelque chose de plus pénible encore, car
+elle ne pouvait point chasser les sombres visions
+qu'il lui apportait.</p>
+
+<p>Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle
+venait d'emprunter au notaire.</p>
+
+<p>--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars,
+ne me condamne pas à un plus long supplice;
+j'en mourrai, bien sûr.</p>
+
+<p>--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est
+son enfant.... As-tu peur qu'il l'enlève comme il
+t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine on la
+laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs....
+Oh! va! on l'aimera assez pour ne pas troubler son
+bonheur.... Avoir un enfant et ne pas pouvoir lui
+dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir
+mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit
+de lui demander une petite place dans son coeur! tu
+comprends, c'est affreux cela... Non, non, l'indien
+ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera
+rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux
+garçons, tu sais? il faut qu'on les retrouve eux
+aussi....</p>
+
+<p>--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais
+pas ce qu'est devenu notre enfant. Je ne l'ai
+jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des
+soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez
+avec nous.</p>
+
+<p>--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas,
+excepté si tu lui donnes encore de l'argent, beaucoup
+d'argent.</p>
+
+<p>Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque
+perverse qu'elle soit, parce qu'il est de sa
+nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu
+et son premier mouvement doit être pour le bien.
+La lutte s'engage bientôt à cause de notre liberté
+d'action. Nous succombons souvent parce que
+nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous
+sommes vaincus. Les considérations supérieures
+de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la foule
+grossière, les ivresses de la chair.</p>
+
+<p>L'on cherche naturellement à se débarrasser de
+l'ennemi qui nous persécute. Madame D'Aucheron
+songeait à se défaire de Sougraine et se mettait
+l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y
+arriver. Elle n'aurait pas voulu commettre un
+crime, mais elle ne pouvait cependant pas supporter
+toujours cet affreux état de chose.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St.
+Raymond. Sur la côte élevée qui domine le village,
+au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup d'oeil
+les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le
+bord de la rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait
+au soleil et cent colonnes de fumée montaient en
+ondoyant dans le ciel d'azur.</p>
+
+<p>--Léontine aimera bien ce poétique endroit,
+pensa-t-il; comme nous serons heureux ici!</p>
+
+<p>Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige
+qui serpentait comme un ruban d'argent à travers
+les montagnes bleues, et les grelots éveillés tintèrent
+joyeusement dans la vaste solitude des
+Laurentides, comme des chants d'oiseaux quand
+le printemps fleurit.</p>
+
+<p>--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe,
+il me rend véritablement heureux. Je
+n'aurais pas songé à venir planter ma tente
+dans cette ravissante oasis. Mon vieux Québec
+je ne te regretterai guère. Le rêve de mon enfance
+va donc se réaliser: une retraite paisible sous les
+bois, une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une
+femme adorée près de moi.</p>
+
+<p>Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire
+comme ils auraient du bonheur là-bas.... Et sa
+bonne tante et sa charmante cousine, il pourrait
+sans doute leur trouver un petit coin dans son
+nouveau paradis.</p>
+
+<p>Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre
+et fit arrêter la voiture à la porte de madame Villor.
+Il monta. Sa cousine vint ouvrir. Il l'embrassa,
+couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses.</p>
+
+<p>--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne
+nouvelle, va, cousine, bonne nouvelle.</p>
+
+<p>--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle
+se mit à pleurer.</p>
+
+<p>Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.</p>
+
+<p>--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade?
+Dis, parle....</p>
+
+<p>--Bien malade, mon cher Rodolphe.</p>
+
+<p>Et elle le conduisit au lit de sa mère.</p>
+
+<p>La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses
+à la vue de son neveu, et des larmes remplirent
+ses grands yeux souffrants.</p>
+
+<p>--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant
+la tête.</p>
+
+<p>Ida n'osait parler.</p>
+
+<p>--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela
+est survenu; il faut que je le sache.... Il est
+plus facile de guérir une maladie quand l'on en
+connaît les causes.</p>
+
+<p>Ida lui raconta comment l'accident était arrivé,
+car c'était bien comme un accident, cette maladie
+subite.</p>
+
+<p>Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement.
+D'où partait le coup? Qui avait intérêt à cacher
+l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y
+avoir une question d'argent au fond de cela. On
+trouverait sans doute en cherchant un peu. Il ne
+manquait pas de gens qui se souvenaient de son
+père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il
+avait amenée de la Californie. Pour lui, il ne se
+souvenait de rien. Si sa tante pouvait parler! Il
+faudra bien qu'elle parle....</p>
+
+<p>Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances.
+Il commençait à livrer une guerre sans
+merci au mal qui tuait sa tante.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les D'Aucheron étaient venus habiter leur
+maison nouvelle de la Grande Allée; les visiteurs
+affluaient. Duplessis disait avec un peu de
+malice en voyant la splendide demeure: <i>Quand
+on taille dans le cuir des autres on peut faire
+large courroie.</i> L'Honorable monsieur Le Pêcheur
+ne manqua pas une si belle occasion d'aller visiter
+ce qu'il croyait être sa future propriété. D'Aucheron
+l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce qui
+était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle
+allait devenir sa femme.</p>
+
+<p>--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine,
+inutile de chercher à fuir ma destinée, je serai
+malheureuse.</p>
+
+<p>Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée
+absolument nécessaire. S'il y en avait une il n'y
+aurait point de liberté, par conséquent point de responsabilité;
+donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée
+que l'on est libre de suivre ou de ne pas suivre.
+On est poussé vers cette destinée, mais on peut résister;
+on est sollicité, mais l'on discute les motifs.</p>
+
+<p>Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir
+devant les obstacles, mais sa raison aussi parlait
+plus haut, et son coeur saignait à la pensée de causer
+une peine mortelle à des personnes dont l'affection
+pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la
+douleur de sa mère, elle se sentait ébranlée dans ses
+résolutions et trouvait naturel le sacrifice de sa
+personne.</p>
+
+<p>Voici comment, presque tout à coup, elle en était
+venue à cet état d'abnégation ou d'anéantissement
+moral.</p>
+
+<p>Elle avait remarqué les visites fréquentes de la
+Langue muette et le trouble que la présence de cet
+étranger jetait dans l'esprit de sa mère adoptive.
+Sans chercher des mystères que sa naïve innocence
+ne soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait
+quelque chose d'insolite dans cette obstination du
+sauvage à revenir sans cesse dans une maison
+où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à
+scruter ce secret, et elle serait demeurée indifférente
+à ce qui se passait autour d'elle, si le hasard,
+ce terrible instrument de la providence qui
+y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer
+un abîme où pouvaient rouler, d'une minute à
+l'autre, les personnes qui lui tenaient lieu de père
+et de mère.</p>
+
+<p>De retour de sa promenade, se rendant à sa
+chambre, elle passa devant la salle à manger dont
+la porte était fermée. Une voix suppliante frappa
+son oreille. C'était la voix de sa mère.</p>
+
+<p>--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre
+secret. Va-t-en pour ne plus jamais revenir....</p>
+
+<p>Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.</p>
+
+<p>--L'indien veut encore de l'argent, dit une
+autre voix, une voix d'homme.</p>
+
+<p>--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne
+qui veuille m'en prêter.</p>
+
+<p>--Je resterai.</p>
+
+<p>--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point....
+Au nom de notre ancien amour! Pour le bonheur
+de notre fille!....</p>
+
+<p>--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre
+fille! Léontine est la fille de Sougraine?.... de
+Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?</p>
+
+<p>--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...</p>
+
+<p>Un flot de sang monta à la figure de Léontine.
+Elle crut qu'elle allait mourir. Elle s'appuya sur
+le mur, tenant son front dans ses mains crispées
+comme pour en arracher une pensée affreuse, puis
+elles se traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied
+de son crucifix. La prière, c'est le seul refuge
+efficace des vraies douleurs.</p>
+
+<p>Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait
+que depuis quelques jours tintait comme
+un glas funèbre à ses oreilles!</p>
+
+<p>Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort
+de ses amours et de ses espérances!</p>
+
+<p>Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce
+nom fatal, et rien, rien ne pouvait le chasser. Il
+se liait au nom de sa mère.... ils devenaient
+inséparables, ces deux noms, comme deux serpents
+qui s'entrelacent et mêlent leurs orbes dans l'amour
+ou la haine....</p>
+
+<p>Elle demeura longtemps au pied de la croix,
+dans un inexprimable abattement et ne parut
+pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même,
+remarqua peu son absence. Cependant elle était
+plus gaie que d'ordinaire et elle s'applaudissait
+de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M. D'Aucheron
+n'avait pas seul le monopole des idées heureuses.
+Pourquoi n'avoir pas pensé à cela plus
+tôt? Que de persécutions et de soucis elle se serait
+exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au
+lieu de se faire son tyran! Il ne lui demanderait
+plus d'argent, maintenant, pour garder l'horrible
+secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût
+troubler la douce quiétude de son enfant.... Son
+enfant!</p>
+
+<p>Léontine venait de prendre aux pieds du Christ
+l'héroïque résolution de s'offrir en victime pour le
+salut de sa mère. Elle avait besoin du secours de
+la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout,
+c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans
+ses affections les plus pures, déçu dans ses plus
+chères espérances, finirait peut-être par la mépriser.
+Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et
+sacrés qui la faisaient agir; il ne les saurait jamais.
+Elle en mourrait probablement. On meurt de
+chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent
+le corps. On dit: une maladie de langueur emporte
+cette jeune fille, cette jeune femme; oui, mais cette
+langueur est née de quelque grande douleur.</p>
+
+<p>Les personnes énergiques n'aiment point les
+atermoiements et vont droit au but; l'incertitude
+les irrite; elles veulent des situations claires et
+bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi,
+Léontine se rendit immédiatement chez son amie,
+pour lui apprendre la pénible décision qu'elle avait
+prise tout à coup et lui demander de la soutenir
+dans le combat terrible qu'elle se livrait à elle
+même. Ce serait pour Ida un triste devoir à remplir.
+L'amitié en a souvent. Elle était si bonne,
+Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la
+pensée qu'on pouvait vendre son amour ou le
+sacrifier à des motifs de vanités. Elle soupçonnerait
+une raison, sans jamais deviner le terrible
+secret.</p>
+
+<p>Ida fut péniblement affectée de la résolution de
+son amie. Elle en fut presque choquée. Mais
+quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille
+elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même.</p>
+
+<p>Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade,
+arriva sur les entrefaites. Il crut que les jeunes filles
+pleuraient à cause de la maladie de madame Villor
+et s'efforça de les consoler en leur disant qu'il
+y avait du mieux, un mieux sensible.</p>
+
+<p>--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux
+là-bas, dans le nid que nous allons construire,
+sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond
+est une charmante paroisse. C'est en été qu'il
+fera bon d'y séjourner. De la verdure à foison,
+des arbres superbes, deux rivières qui luttent
+de limpidité et font au village une ceinture gracieuse,
+des côtes d'une hauteur prodigieuse et d'où
+les yeux plongent en des horizons d'or et d'azur!</p>
+
+<p>Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure,
+le regardait à travers ses larmes et ne disait rien.</p>
+
+<p>--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais
+là... ce n'est qu'un rêve.</p>
+
+<p>Léontine se cacha le visage dans ses deux mains
+et fit entendre un sanglot.</p>
+
+<p>--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve
+qui va se réaliser, n'est-ce pas, Léontine?</p>
+
+<p>Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance.</p>
+
+<p>Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement
+à deux reprises et ne répondit point. C'était
+une réponse que ce silence, une réponse douloureuse
+que le jeune homme ne comprit que trop.</p>
+
+<p>--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères
+espérances, s'écria-t-il? vous ne m'aimez donc
+plus?....</p>
+
+<p>--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu
+m'en est témoin... et pourtant il faut que nous
+nous oubliions....</p>
+
+<p>--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se
+vantent de leur tendresse infinie et de leur éternelle
+fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour, mentir
+à leurs serments, oublier leur amour, mais les
+hommes ne sont pas ainsi, dit Rodolphe avec amertume.</p>
+
+<p>--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine,
+joignant les mains et regardant son fiancé avec l'expression
+de la plus affreuse douleur, ne me jugez
+pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je
+suis la plus infortunée des femmes! ne me méprisez
+point, je ne suis point coupable!</p>
+
+<p>--Alors expliquez votre conduite et faites-moi
+connaître au moins le pouvoir occulte auquel vous
+obéissez.</p>
+
+<p>--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le
+mien et je n'ai pas le droit de le révéler.... Ce
+serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler.
+Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que
+cet homme prend la place de Dieu, c'est le prêtre.
+Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon coeur; il y
+verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les
+angoisses qui me torturent. Il vous dira ensuite
+si je suis digne de mépris ou de pitié.....</p>
+
+<p>Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une
+voix grave et brisée.....</p>
+
+<p>--Léontine, ce que vous faites doit être bien,
+malgré le mal que j'en ressens. Vous m'aimez et
+vous me sacrifiez à un devoir plus saint que
+l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je
+serais indigne de vous si je ne respectais point
+votre secret ou si je suspectais vos motifs.</p>
+
+<p>--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir......
+mourir bientôt......</p>
+
+<p>Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe
+et sa cousine, profondément attristés, cherchèrent
+longtemps, mais en vain, qu'elle pouvait
+être la cause de cette détermination subite.</p>
+
+<p>--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités
+divinement entrevues!... adieu! adieu! dit
+à la fin le jeune docteur, et son front resta longtemps
+appuyé sur sa main. Un souffle avait passé
+et l'édifice de sa félicité n'était plus qu'une ruine.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XVI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Madame D'Aucheron, certaine maintenant que
+son ancien amant ne la trahirait point, se livrait à
+des accès de folle gaîté, riait, se moquait de la peur
+qu'elle avait eue, s'apostrophait à cause de sa sottise.
+Elle voulait se dédommager de ses angoisses.
+Elle s'attendait si peu à ce retour de la fortune.
+Les bonheurs vont deux par deux comme les malheurs.
+Quel allait être l'autre? Elle ne tarda pas à
+le savoir et faillit, dans sa joie inopinée, gâter sa délicieuse
+quiétude par une parole imprudente. Elle
+était dans son boudoir, voluptueusement enfoncée
+dans une berceuse de velours, rappelant avec délice
+les amertumes qu'elle avait bues, quand sa
+fille entra, se mit à genoux devant elle, l'entoura
+de ses deux bras et, l'embrassant avec une fiévreuse
+ardeur, lui dit:</p>
+
+<p>--Mère, je n'apporte plus de résistance à tes
+volontés; je suis ton enfant soumise.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il
+fallait donc qu'elle fût sa véritable fille. C'est ce
+qu'elle pensait. L'amour filial qui se réveillait tout
+à coup au fond de son coeur la transformait et lui
+donnait une grande force pour supporter les afflictions.
+On ne dit jamais au calice: Passe loin de
+moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie, on peut
+arracher à la douleur le coeur d'une mère.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de
+savoir d'où venait un pareil changement dans les
+dispositions de sa fille. Elle crut y voir le travail
+de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre
+mobile aux actions, la pauvre femme.</p>
+
+<p>--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais
+plaisir!... comme ton père va t'aimer! comme monsieur
+le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie
+et de reconnaissance! Tu seras une grande
+dame. La femme de l'honorable monsieur Le
+Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là
+de leur goût, mais cela sonne bien; surtout
+avec le titre d'honorable. Tu vas faire des jalouses,
+ma petite, tu es bien heureuse. Et moi,
+quand je dirai: ma fille, madame la <i>ministresse</i>...
+Il m'en passe des frissons.... J'ai de l'orgueil,
+vois-tu. Une mère est toujours orgueilleuse de
+ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre
+file..... Je t'aime autant.....</p>
+
+<p>Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était
+navrée par l'émotion. Elle se releva subitement,
+à cette dernière parole, et son regard interrogea
+madame D'Aucheron qui ne comprit pas.</p>
+
+<p>--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais
+dire à un homme: prends moi pour ta femme,
+je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais! La
+honte de ma naissance sera le châtiment de celui
+qui m'achète.....</p>
+
+<p>Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher
+son coeur dans le sein de son directeur. Elle
+avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour
+marcher dans cette voie douloureuse où elle venait
+d'entrer. L'étonnement du prêtre fut grand; grande
+aussi fut son admiration pour le dévouement sublime
+de l'enfant. Cependant il ne trouva pas
+qu'il y avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice.
+On pouvait temporiser. Le danger ne semblait
+pas imminent. Que d'incidents pouvaient
+surgir et modifier la situation. Puis il fallait toujours
+espérer en Dieu, même contre toute espérance.
+C'est quand les hommes de bonne foi ont
+perdu leur voie et se sont égarés dans des ténèbres
+les plus profondes, que la Providence fait rayonner
+son étoile pour diriger leur pas.</p>
+
+<p>Léontine revint consolée, fortifiée, et comme
+bercée par l'espérance d'une mystérieuse protection.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les jours passaient.</p>
+
+<p>Sougraine était content. S'il ne pouvait sans
+danger chercher ses deux garçons il pouvait, au
+moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se faire
+connaître à elle, car par sa position elle le protégerait....
+Elle allait se marier avec un homme
+puissant!... Quelle chance! Après tout, son
+affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra
+dans un hôtel et but un peu sec. Il fallait saluer
+la bonne fortune. Quand il sortit il rencontra
+Leroyer.</p>
+
+<p>--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la
+Langue muette a la joie au coeur, et puis il a de
+l'argent.</p>
+
+<p>Il montra un rouleau de billets de banque.</p>
+
+<p>La Longue chevelure le regarda tout surpris.</p>
+
+<p>--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette,
+lui dit-il....</p>
+
+<p>--Riche et heureux!... On n'a pas dit le
+dernier mot.</p>
+
+<p>La Langue muette, grisé par le vin, par la
+satisfaction d'avoir extorqué une bonne poignée de
+dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une
+position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais
+connu, s'abandonnait aux délices du moment.
+De taciturne qu'il avait été il devenait
+jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue
+chevelure suivait avec une certaine curiosité les
+phases de son ivresse. L'homme qui boit perd
+tout contrôle sur lui-même et devient indiscret.
+Il ne voit plus les choses telles qu'elles sont,
+mais transformées de mille façons selon les caprices
+de son imagination ou l'humeur de son
+caractère. Il se croit plus fort et plus roué que
+tous les hommes ensemble et ne craint plus de
+les provoquer. Il se vante et ne souffre pas
+qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il
+fait, nul ne le ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on
+aurait tort de le tenter. Il trahit souvent ceux
+qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit
+lui-même.</p>
+
+<p>--Mon frère La Langue muette a peut-être
+assez bu, observa La Longue chevelure.</p>
+
+<p>--La Langue muette peut boire encore et garder
+toujours la prudence du serpent, répondit Sougraine.
+Il n'a que des amis, et des amis puissants.</p>
+
+<p>--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir
+les garder, répliqua La Longue chevelure.</p>
+
+<p>--L'amitié de la Langue muette est recherchée
+comme un trésor et sa puissance est grande, répondit
+avec ostentation, l'Abénaqui.</p>
+
+<p>Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue
+chevelure profita de l'occasion.</p>
+
+<p>--Ton influence et ton amitié sont bien payées
+si j'en juge par ce que je vois, dit-il.</p>
+
+<p>--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or
+tombe dans ses mains comme une pluie. La
+Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses
+mains la destinée de plusieurs. Mais il ne parlera
+pas.</p>
+
+<p>--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant
+il y a quelques jours, alors qu'il me demandait
+quelques misérables écus pour faire le voyage
+de Québec à Bécancour.</p>
+
+<p>--La Longue chevelure était bien pauvre la
+veille du jour où il trouva des diamants bruts dans
+les Montagnes-Noires....</p>
+
+<p>--Qui t'a dit cela? Langue muette.</p>
+
+<p>--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles.</p>
+
+<p>Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda
+fixement dans les yeux.</p>
+
+<p>L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait
+tout à coup qu'il n'avait pas eu la prudence du
+serpent.</p>
+
+<p>--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine,
+mais tu n'as pas acquis la sagesse. Je t'ai dit que
+tu buvais trop....</p>
+
+<p>Sougraine fut un instant abasourdi.</p>
+
+<p>--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine,
+qu'il ne le trahisse point, supplia-t-il.</p>
+
+<p>--La Longue chevelure n'est pas un traître!...
+mais d'où te vient tant d'argent et tant de gaieté?...</p>
+
+<p>--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais?
+l'enfant de la jeune canadienne qui le suivit aux
+Montagnes Rocheuses.... C'est une fille. Tu l'as
+vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche,
+elle va épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur.</p>
+
+<p>--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle
+Léontine est ton enfant?... Tu ne te
+moques pas de moi?... Mais comment sais-tu
+cela?...</p>
+
+<p>--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse
+de taire.</p>
+
+<p>Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un
+souvenir limpide de certains incidents de la soirée
+de madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais
+pour te revoir bientôt.</p>
+
+<p>Il voulait avoir le coeur net de cette affaire
+mystérieuse, le beau siou, et il se rendit chez
+madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait justement
+congé des dames. Elles se tenaient debout
+près de la porte où s'engouffrait un petit vent froid
+qui les faisait frissonner sous leur châles de laine.</p>
+
+<p>--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à
+Léontine. A bientôt, pour ne plus jamais vous
+quitter.</p>
+
+<p>--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou.
+C'est la fille de Sougraine. Eh bien! nous allons
+voir; c'est une partie à deux....</p>
+
+<p>Il entra.</p>
+
+<p>Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron
+qui, sous son regard perçant, rougissait
+comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus
+aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable
+était passée. En cherchant un peu on trouve
+toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques
+traces de la jeunesse. Le voile épais que les années
+étendent sur nos fronts devient transparent et
+nous apercevons tout à coup les traits que nous avions
+oubliés.</p>
+
+<p>La Longue chevelure se dit à part lui:</p>
+
+<p>--C'est bien elle.</p>
+
+<p>Il profita des paroles qu'il avait entendues en
+arrivant, pour amener la conversation sur le mariage
+de mademoiselle Léontine, et, malgré les protestations
+de madame D'Aucheron, il n'eut pas de
+peine à comprendre le rôle de victime de la pauvre
+enfant. Son coeur n'était pas là. Elle ne l'avait
+pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de
+sa mère, et s'offrait en expiation.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Léontine se rendit chez le vieil instituteur, afin
+de se faire accompagner de l'excellente madame
+Duplessis, dans sa visite aux pauvres du quartier.</p>
+
+<p>--Savez-vous une chose, lui dit le bonhomme,
+ne vous mariez pas maintenant, <i>bien qu'il faille
+manger le poisson frais et marier les filles
+jeunes</i>. Attendez après les élections. On ne sait
+pas ce qui arrivera. Il peut être battu ce ministre
+de contrebande, et s'il tombe ça sera pour longtemps.
+Ces hommes-là n'ont pas deux chances en
+leur vie. C'est déjà trop d'une. <i>Les gouvernements
+sont établis par Dieu, mais les gouvernants appartiennent
+souvent au diable.</i> Vous me pardonnerez
+ma franchise si je parle ainsi de celui
+dont vous porterez peut-être le nom. Je sais que
+l'on vous offre en holocauste. Il va éprouver une
+rude contestation. Quand il ne sera ni ministre,
+ni député, il ne sera plus rien du tout, alors je ne
+crois pas qu'on s'obstine à vous le faire épouser.
+<i>La mort des loups est le salut des brebis.</i></p>
+
+<p>Le Pêcheur, lui, voulait épouser le plus tôt
+possible en prévision d'un échec. Avec une fortune
+on flotte toujours sur la mer politique....
+D'Aucheron opinait aussi pour un mariage immédiat.
+Sa réputation d'homme d'affaire était intacte,
+et sa fortune, énorme dans l'imagination de tout
+le monde. Comment faire une alliance brillante
+quand les prétendants, au lieu d'une dot princière,
+n'auraient à recueillir que des titres inutiles
+et des comptes en souffrance?</p>
+
+<p>Lorsque Léontine revint à la maison elle vit
+un rassemblement au coin de la côte Ste Geneviève
+et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un
+peu effrayée parce que l'on y parlait fort. C'était
+un grand gaillard, à l'air intelligent, qui s'escrimait
+de la langue et des poings. Il était mécontent,
+indigné, furieux. On l'écoutait avec curiosité;
+plusieurs même l'applaudissaient....</p>
+
+<p>--Oui, disait-il, on m'a jeté sur le pavé avec
+ma famille, sous prétexte d'économie, moi un
+vieux serviteur, un serviteur fidèle.... Que puis-je
+faire maintenant pour donner du pain à mes
+enfants? Vais-je, à l'âge de cinquante ans, apprendre
+un métier ou défricher une terre? Ah!
+l'on n'a plus besoin de moi!... Monsieur Le
+Pêcheur peut se dispenser de mes services. A
+nous deux, monsieur Le Pêcheur. Vous n'êtes pas
+encore élu.</p>
+
+<p>--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux
+mortel qui vous remplace?</p>
+
+<p>--Est-ce que je suis remplacé?... ce serait
+trop canaille par exemple....</p>
+
+<p>--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme
+autour de l'honorable ministre? demanda un petit
+vieillard, d'un air narquois.</p>
+
+<p>--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire.
+Les femmes papillonnent un peu partout....</p>
+
+<p>--Où il y a de la lumière et quelque chose à
+butiner, ajouta quelqu'un.</p>
+
+<p>--Et elles se brûlent les ailes, cria un autre.</p>
+
+<p>Léontine, qui marchait toujours, n'en entendit
+pas plus long. Elle eut une pensée de mépris
+pour monsieur Le Pêcheur, et, comme elle s'était
+quelque peu habituée à l'idée qu'il serait son mari,
+elle ne put se défendre d'une légère atteinte de jalousie.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XIX</h3>
+<br>
+
+<p>
+D'Aucheron jouait à la bourse. Il spéculait, achetant
+et vendant par l'intermédiaire d'un courtier,
+sans rien en posséder jamais, des actions de toutes
+les compagnies: compagnies de chemins de fer, de
+bateaux à vapeur, de canaux, de mines, et comme
+tous les spéculateurs, il s'éveillait quelquefois au
+chant de la hausse et souvent au gémissement
+de la baisse. Vilbertin lui prêtait les fonds et touchait
+les meilleurs bénéfices. Ce jeu de bascule
+avait des enivrements indicibles. Ceux qui risquent,
+sur le caprice des cartes, l'argent dont ils
+semblent embarrassés, peuvent avoir un aperçu
+du délire de ces grands joueurs aux millions,
+quand la partie s'engage à cent endroit divers
+et contre mille joueurs différents. Il y a, comme
+aux cartes, des trucs formidables, des coups d'une
+hardiesse folle, des succès inespérés, des pertes
+inouïes. Les lutteurs sont aux aguets; ils écoutent
+toutes les rumeurs, pèsent toutes les probabilités,
+questionnent continuellement les sentinelles qui se
+tiennent à l'affût. Le télégraphe parle partout à la
+fois à ces terribles hommes de proie, et chaque minute
+peut apporter un nouveau malheur ou une
+chance nouvelle....</p>
+
+<p>D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire.
+Il était très pâle, très énervé.</p>
+
+<p>--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de
+la compagnie minière ont encore baissé tout à
+coup d'une façon désolante.... Elles sont descendues
+à cinquante-sept.</p>
+
+<p>--Le notaire eut envie de sourire, mais il
+s'observa.</p>
+
+<p>--C'est le temps d'acheter, répondit-il.</p>
+
+<p>--Oui, mais il faut payer... j'en ai acheté
+trois cents sur marge, il y a un mois, à soixante-sept;
+c'est une perte énorme.</p>
+
+<p>--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire.</p>
+
+<p>--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai
+ensuite que la hausse revienne; cela ne peut pas
+durer longtemps.</p>
+
+<p>--J'espère que non, fit le notaire.</p>
+
+<p>--Tu as été bien inspiré, toi, de ne pas acheter;
+tu croyais cependant qu'il n'y avait pas de danger.</p>
+
+<p>--Je risquais ailleurs pendant ce temps-là....</p>
+
+<p>--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin?</p>
+
+<p>--Je t'avoue que tu me mets un peu dans
+l'embarras.</p>
+
+<p>--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin,
+ne va pas me lâcher....</p>
+
+<p>--Veux-tu faire une belle spéculation? demanda
+le notaire.</p>
+
+<p>--Je ne guette que l'occasion... et je trouve
+qu'elle tarde beaucoup....</p>
+
+<p>--Cette fois, tu n'as pas de baisse à craindre;
+c'est un coup d'as... la plus belle affaire de ta
+vie....</p>
+
+<p>--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas
+pour toi, cette affaire, si elle est si bonne?</p>
+
+<p>--J'y ai de grands intérêts.</p>
+
+<p>--Vraiment? Alors, parle.</p>
+
+<p>--Assieds-toi, là; écoute bien: j'ai envie de me
+remarier.</p>
+
+<p>--C'est une idée.</p>
+
+<p>--Très drôle, je l'avoue.</p>
+
+<p>--Je croyais que tu avais fait voeu d'éternel
+veuvage.</p>
+
+<p>--Oui, mais c'est la vertu personnifiée que
+j'adore en secret....</p>
+
+<p>--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu
+l'aimes?</p>
+
+<p>--Oui, tu es le premier à qui je le dis.</p>
+
+<p>--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes
+et que tu peux devenir son protecteur légal?</p>
+
+<p>--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de
+le lui apprendre.</p>
+
+<p>--Moi? est-ce que je la connais?</p>
+
+<p>--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Léontine,
+ta fille. Quand je dis: ta fille....</p>
+
+<p>D'Aucheron fit un bond.</p>
+
+<p>--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle
+est promise à Le Pêcheur, et que le mariage doit
+avoir lieu prochainement.</p>
+
+<p>--Un mariage, c'est facile à rompre cela, surtout
+quand il n'est pas fait. Voyons, songes-y, la
+chose en vaut la peine. Je mets, dans la corbeille
+de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon
+argent et d'autres bagatelles encore.</p>
+
+<p>D'Aucheron était ahuri. Les dollars se livraient
+devant ses yeux à une danse macabre
+des plus étourdissantes. C'était un tourbillon de
+pièces blanches qui sonnaient un carillon d'enfer
+en se heurtant dans leurs élans insensés. Une
+objection jeta du froid dans son imagination.</p>
+
+<p>--Les dons que tu feras à ma fille, dit-il, te
+reviendront avec elle. Le risque n'est pas fort de
+ton côté....</p>
+
+<p>--Tu n'auras toujours pas à les payer, toi, et
+c'est bien quelque chose, ce me semble.</p>
+
+<p>--C'est à dire que je serai gros Jean comme
+ci-devant.</p>
+
+<p>--Tu seras toujours mieux que maintenant,
+puisque d'un signe je puis décréter ta ruine....</p>
+
+<p>D'Aucheron courba la tête.</p>
+
+<p>--Je suis tombé dans un piège, pensa-t-il, cet
+ami-là est mon plus redoutable ennemi.</p>
+
+<p>Il dit tout haut et d'un ton indécis:</p>
+
+<p>--Je songerai à cela; j'y songerai.</p>
+
+<p>--Je songerai, moi aussi, à la demande que tu
+m'as faite tout à l'heure, riposta Vilbertin.</p>
+
+<p>--Voilà l'argument par excellence, pensa D'Aucheron;
+évidemment, je vais en sortir--si j'en
+sors--joliment déchiqueté.</p>
+
+<p>Puis, il dit:</p>
+
+<p>--Il faut toujours bien que je parle de cela à
+ma femme. Je prévois une opposition sérieuse.</p>
+
+<p>--Ta femme sera plus accommodante que tu
+ne le supposes... tu peux m'en croire.</p>
+
+<p>Il pouvait la compromettre. Une femme qui
+emprunte de l'argent à l'insu de son mari n'aime
+guère à rendre ses comptes. C'est ce que pensait
+le notaire Vilbertin.</p>
+
+<p>Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains
+avec une satisfaction évidente:</p>
+
+<p>--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai!
+Et son gros ventre sautait, sautait si bien que tout
+son coeur semblait y être descendu.</p>
+
+<p>D'Aucheron grommelait en marchant. Il
+voyait bien qu'il pouvait retirer quelque bénéfice
+du mariage de Vilbertin avec Léontine, mais il
+était un peu tard pour songer à cette union. La
+spéculation serait peut-être meilleure qu'avec
+monsieur Le Pêcheur. S'il avait parlé plus tôt, lui,
+le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une
+excellente affaire. Il s'était mis dans un beau
+pétrin avec ses emprunts inconsidérés et ses spéculations
+hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre,
+le fiancé tant adulé? Que deviendraient ses
+contrats avec le gouvernement et toutes ces intéressantes
+annexes qu'on appelle le tour du
+bâton?...</p>
+
+<p>Il sentait des chaleurs lui monter au visage et
+trouvait le vent tiède. Il se faisait une lutte terrible
+en son âme et cette lutte le fatiguait. Il ne pouvait
+pas résister au notaire, il le sentait bien,
+puisqu'il le ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il
+encore offrir sa fille à l'honorable monsieur
+Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser?
+Mais qu'allait dire Léontine de ce changement
+à vue dans les sentiments et les calculs
+de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle
+point par se révolter et par traiter comme
+ils le mériteraient les caprices de ses bons parents.
+Pour lui, il comprenait bien son devoir; il n'y avait
+plus à balancer....</p>
+
+<p>Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route,
+nombre de ses connaissances qui le saluèrent.
+Seulement comme il mettait le pied sur le seuil de
+sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres
+qui lui firent des signes amicaux. Il était trop
+tard pour entrer; il dut subir leurs compliments.</p>
+
+<p>--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui
+dirent-ils, en lui tendant la main. Il n'est bruit
+dans la ville que du prochain mariage de notre
+collègue avec mademoiselle votre fille....</p>
+
+<p>--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron
+embarrassé; les rumeurs ne sont pas toujours
+vraies.</p>
+
+<p>--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient
+de confirmer l'heureuse nouvelle. Il est chanceux.
+Une jeune personne d'une beauté remarquable et
+d'une vertu plus remarquable encore, dit-on...
+et puis, ce qui ne gâte rien, une petite part des écus
+du papa.</p>
+
+<p>Ils se mirent à rire.</p>
+
+<p>D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde
+bouillonnait au fond de son coeur.</p>
+
+<p>--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous
+le jure, répliqua-t-il. Vous savez, il faut toujours
+un peu consulter le goût et les sentiments
+de ces chères petites créatures... et parfois elles
+ont des caprices, toutes bonnes et toutes vertueuses
+qu'elles soient.</p>
+
+<p>--En tout cas, présentez à la future nos hommages
+respectueux et nos voeux les plus sincères
+pour son bonheur.</p>
+
+<p>--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en
+ouvrant la porte.</p>
+
+<p>--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il
+à la servante?</p>
+
+<p>--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il
+répondu.</p>
+
+<p>Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son
+air un peu singulier.</p>
+
+<p>Il entra sans préambule dans le coeur du sujet.</p>
+
+<p>--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine
+avec monsieur Le Pêcheur?</p>
+
+<p>--Pourquoi cette question? tu le sais bien
+que j'y tiens. Tu t'es donné bien du mal pour
+nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait
+pour toujours, nous élevait au-dessus des
+autres, et je l'ai compris, et Léontine a fini par le
+comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit accompli,
+ce mariage.</p>
+
+<p>--Il ne s'accomplira pas cependant.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas sérieusement que tu parles?</p>
+
+<p>--Très sérieusement.</p>
+
+<p>--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton
+bon sens, mon mari?</p>
+
+<p>--Nous sommes à la merci d'un excellent ami
+qui joue avec nous comme le chat avec la souris.
+Il faut en passer par ses volontés.</p>
+
+<p>--Quel peut être ce tyran?</p>
+
+<p>--C'est mon ami le notaire Vilbertin.</p>
+
+<p>--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur
+Le Pêcheur? A-t-il songé qu'en se vengeant
+de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce n'est
+pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un
+ami cent fois éprouvé, non ce n'est pas possible.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est
+comme cela.</p>
+
+<p>--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison
+donne-t-il?...</p>
+
+<p>--C'est tout simplement une substitution qu'il
+veut faire...</p>
+
+<p>--Une substitution? qu'est-ce que cela veut
+dire?</p>
+
+<p>--Cela veut dire que Léontine aura toujours un
+épouseur quand même.</p>
+
+<p>--Un épouseur? qui? Un autre ministre?...</p>
+
+<p>--Non, pas un ministre...</p>
+
+<p>--Un député au moins?</p>
+
+<p>--Pas un député, non plus...</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes
+rêves?</p>
+
+<p>Elle poussa un long soupir, puis elle demanda
+d'une voix inquiète:</p>
+
+<p>--Est-il riche, au moins?</p>
+
+<p>--Riche, veuf, assez jeune encore...</p>
+
+<p>Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction,
+cette fois.</p>
+
+<p>Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique
+demeure, disparaître ses équipages, ses toilettes,
+toutes les délices de sa vanité. Cependant une
+ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine.
+Si l'Indien allait tenir pour le ministre? Ils sont
+entêtés ces sauvages. Il ne voudrait pourtant pas
+troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron était très agitée; elle se
+sentait menacée de nouveau. Ça ne finirait donc
+jamais cette alternative de quiétude et de terreur?
+Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant.
+C'est à cause d'elle qu'elle se voyait en butte à tous
+ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé coupable
+se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant,
+voilà la récompense. Elle avait presque envie de
+la haïr, cette jeune fille qui troublait sa sécurité
+et faisait sourdre des remords éteints.</p>
+
+<p>--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où
+est-il cet homme qu'il faut accepter à la place de
+l'honorable monsieur Le Pêcheur?</p>
+
+<p>--Tu ne le divines point? cela m'étonne.</p>
+
+<p>--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin.</p>
+
+<p>--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros,
+le rond, mais le riche notaire.....</p>
+
+<p>--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron!
+Va-t-il se montrer généreux au moins?</p>
+
+<p>--Comme tous les avares qui sont mordus au
+coeur par l'amour. Il fera des folies sublimes....
+Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera
+complètement.</p>
+
+<p>Ils firent demander Léontine. La jeune fille,
+qui cherchait dans la musique un adoucissement
+à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses
+doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent
+comme des fusées d'harmonie. Elle entra
+dans la chambre de ses parents adoptifs et attendit,
+debout, ce qu'on lui voulait.</p>
+
+<p>--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant,
+commença madame D'Aucheron, va te surprendre
+un peu, beaucoup même, mais elle ne te causera
+pas de peine, j'en suis sûre.</p>
+
+<p>--Parlez, mère.</p>
+
+<p>--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur.</p>
+
+<p>--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains,
+que vous êtes bons, chers parents! Que je suis
+heureuse.</p>
+
+<p>Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si
+bons que cela. La joie naïve de leur fille leur fit
+mal. Ils se regardèrent un moment sans rien
+dire... A la fin, comme il valait mieux en finir
+tout de suite, D'Aucheron ajouta:</p>
+
+<p>--Il se présente un autre parti,.... un homme
+riche, très riche même, et jeune encore. Il t'aime
+à la folie.... c'est un notaire.... Une profession
+très digne, le notariat. Il va te faire une
+corbeille de noces splendide..... et il m'aidera à
+sortir de mes embarras financiers..... Il vaut
+autant l'avouer, j'ai des embarras financiers. Tout
+le monde en a.</p>
+
+<p>Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur
+sa poitrine. Elle ne répondit pas.</p>
+
+<p>--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne
+te donnerais pas à un homme qui ne serait point
+honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à
+ce que tu vives en grande dame. Vilbertin est
+mon ami d'enfance.....</p>
+
+<p>--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin!
+Consommons vite le sacrifice, ô mon Dieu!
+car l'autre prétendant qui suivrait serait peut-être
+pire encore.</p>
+
+<p>Son désespoir s'armait d'ironie.</p>
+
+<p>--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise...
+comme toujours, mon enfant? murmura madame
+D'Aucheron, avec l'accent de la prière....</p>
+
+<p>--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi
+donc au plus haut enchérisseur, répliqua Léontine
+en les regardant avec fierté.</p>
+
+<p>Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante
+réplique et courbèrent le front, à leur tour,
+sous le regard étincelant de la jeune fille.</p>
+
+<p>--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien
+promis, reprit D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il
+allait dire les avares--quand ils aiment, c'est
+une fureur, une folie.....</p>
+
+<p>--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira;
+répliqua Léontine, vous me trouverez toujours
+soumise.</p>
+
+<p>Elle songeait maintenant au secret de sa mère
+et cela lui donnait l'esprit d'abnégation. Elle se
+retira. Quand elle fut sortie, monsieur D'Aucheron
+dit à sa femme.</p>
+
+<p>--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que
+nous le supposions.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XX</h3>
+<br>
+
+<p>
+L'amour du notaire pour Léontine allait en
+grandissant de jour en jour. Les passions qui s'éveillent
+tard gagnent en intensité ce qu'elles ont
+perdu en durée. Il lui tardait de se jeter aux genoux
+de cette enfant pour lui demander pardon
+d'avoir osé l'aimer, pour la supplier d'avoir pitié
+de lui. Il serait assez éloquent pour l'attendrir.
+On ne résiste pas à un amour comme le sien. Il
+crut bon, toutefois, de mettre mademoiselle Ida
+Villor dans ses intérêts. Il la savait l'intime amie
+de Léontine. Il quitta donc son bureau et se
+rendit chez madame Villor. On le reçut cordialement.
+Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre
+à mademoiselle Ida qu'elle et sa mère lui devait
+un peu de reconnaissance. Six mois de loyer,
+c'était quelque chose..... Il ne demandait rien,
+en retour, si non un léger service, une parole seulement.
+Parler, c'est facile et ça ne coûte pas cher...
+Il faudrait voir mademoiselle Léontine et lui dire,
+sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon
+coeur, lui Vilbertin, qu'il rendrait certainement une
+femme heureuse..... qu'il était riche, avec cela
+pas égoïste comme il y en avait tant...... qu'il
+n'était pas sans pitié pour les pauvres; au contraire.
+Ida le remercia avec effusion de ce qu'il faisait si
+généreusement pour elle et sa mère, mais elle lui
+rappela que Rodolphe était son cousin à elle, presque
+son frère, et qu'elle ne pouvait pas détacher
+de lui la seule femme qu'il eut jamais aimée....
+c'eût été une trahison.</p>
+
+<p>Le notaire, dans son aveuglement, avait oublié
+que Rodolphe était le cousin d'Ida. Il s'en revint
+tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait plus à
+faire des remises de loyer.... Il cherchait un
+moyen de se venger. Les âmes basses ne manient
+bien que cette arme: la vengeance. Elle est à la
+portée de tous les lâches.</p>
+
+<p>Quand il fut dans son étude il rédigea cette
+affiche originale:</p>
+
+<p class="mid">GENS PAUVRES</p>
+
+<p class="mid">Un philanthrope<br>
+Vous offre un logement gratis<br>
+Pour l'année prochaine.<br>
+Allez au No. 444, rue Richelieu.</p>
+
+<p>Il paya quelques centins pour faire coller cette
+affiche sur les murs de la porte St. Jean, dans l'escalier
+de la rue Buade, à la salle Jacques Cartier,
+et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise
+du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient
+et se sentaient pris de curiosité.</p>
+
+<p>Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron.
+Mademoiselle Léontine ne recevait point: elle
+était souffrante.</p>
+
+<p>Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute
+de feu, mais dans le style du parfait notaire, et la
+fit porter à l'objet de sa passion. Il demandait
+une réponse et se mourait en l'attendant. La
+réponse ne vint pas.... la mort non plus.</p>
+
+<p>Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit,
+cette adorable créature dont il raffolait. Il se jeta
+à ses genoux. Il avait vu quelque part, au théâtre
+peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions.
+Il voulut lui embrasser les mains, il ne
+réussit qu'à effleurer le velours de sa robe. C'était
+déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au
+secours.</p>
+
+<p>--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il,
+et sa voix rauque avait des pleurs de lubricité...
+Je suis riche et ma fortune est à vos pieds. Pour
+vous je donnerais la terre entière, si je la possédais;
+je donnerais toutes les félicités du ciel.</p>
+
+<p>--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui
+s'était tout à coup décidée à rire de cette étrange
+passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a rien
+comme le rire pour tuer l'amour.</p>
+
+<p>--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et
+je n'en voudrais pas d'autre, continua-t-il.....
+Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre jour,
+je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a
+poursuivi partout, la nuit, le jour, au travail,
+à la promenade, toujours, toujours! Je voulais
+vous oublier d'abord: je pensais bien que vous
+ne m'aimeriez pas. Je ne suis ni beau, ni jeune.
+Vous en aimiez un autre! Vous étiez promise...
+Je me faisais toutes les objections. Je savais
+que j'étais fou. Et cependant c'était inutile, je ne
+pouvais éteindre cette flamme étrange. Je me
+délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours
+pas m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je,
+m'empêcher de songer à elle?</p>
+
+<p>Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau,
+plus riche! plus renommé! Mais mon amour suppléera
+à tout ce qui me manque; daignez, ô daignez
+m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué
+des maris. Vos moindres désirs seront pour
+moi des ordres; je ne vivrai que pour vous. Vous
+puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos
+pauvres que vous aimez tant! Vous leur donnerez
+tout ce que vous ne voudrez pas garder pour vous
+même... quel besoin aurai-je des biens et des
+richesses, moi, quand je vous posséderai? Vous
+serez tout mon bien, toute ma vie, toute ma
+richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous
+attendrir.</p>
+
+<p>Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui
+retentit dans les quatre coins du salon, et s'essuya
+le front avec son mouchoir.</p>
+
+<p>Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette
+éloquence de notaire.</p>
+
+<p>--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air
+sardonique, je vous pardonne.</p>
+
+<p>Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu
+tombé. Seulement il avait dans les paupières des
+éclairs de chaleur qui indiquaient un orage. Il
+acheva par où il eût dû commencer.</p>
+
+<p>--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je
+sollicitais votre main.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux;
+vous menacez mes parents de toutes sortes de
+malheurs si je résiste à vos instances.</p>
+
+<p>--Je vous aime tant que je ne reculerai devant
+rien pour vous obtenir....</p>
+
+<p>--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est
+vous même.</p>
+
+<p>--C'est vous, mais parce que vous devez être
+à moi. N'est-ce pas toujours ainsi?</p>
+
+<p>Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre
+qu'elle ne pouvait pas décemment rompre avec
+l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle passerait
+pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne
+point se marier; cependant s'il fallait faire cet acte
+de dévoûment pour sauver ceux qui avaient eu soin
+de son enfance, elle se sentait capable de le faire.
+Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de
+prendre une femme incapable de l'aimer. Elle ne
+serait que sa servante dans sa maison, car une
+femme qui n'aime point son mari ne fait plus
+dans sa maison que le rôle d'une servante.</p>
+
+<p>Léontine venait d'échapper à une union détestable,
+mais ce n'était que pour subir une humiliation
+plus profonde, et pour accomplir un sacrifice
+plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc
+point pitié d'elle. Cette fois il n'y aurait plus de
+délai. L'épée était suspendue par un fil sur la tête
+de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et
+le fil se romprait.</p>
+
+<p>Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se
+consommer la ruine des D'Aucheron plutôt que son
+malheur à elle?... Ah! si comme elle le croyait, il n'y
+avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille
+de madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de
+laisser faire les événements, de se tenir à l'écart....
+Elle avait assez souffert, déjà, pour payer les
+faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était
+plus cela. Madame D'Aucheron était sa mère....
+Elle l'avait avoué à Sougraine.... Ce ne pouvait
+pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge?
+Pour se débarrasser des importunités de l'Indien,
+peut-être. Qui sait? Oh! si elle savait! si elle
+pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux
+pieds de sa mère et de lui demander la vérité,
+toute la vérité, si affreuse qu'elle pût être. Mais
+quelle honte pour sa mère! Non, ce serait trop
+cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait
+cela.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XXI</h3>
+<br>
+
+<p>
+La Longue chevelure s'était plu à voir mademoiselle
+D'Aucheron et à causer avec elle. Rien
+ne le charmait comme la fraîcheur de sa voix, la
+naïveté de son esprit, l'éclat de son oeil noir. Il
+gémissait avec elle car il avait souffert aussi lui,
+et ceux-là seuls savent compatir aux douleurs
+des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il
+avait voulu s'assurer qu'elle aimait toujours le
+jeune docteur et qu'elle n'aimerait jamais que lui.
+Alors il revint trouver l'Abénaqui. Il l'avait averti
+qu'il le reverrait bientôt.</p>
+
+<p>--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille
+n'aime pas le ministre.</p>
+
+<p>--Cela ne fait rien.</p>
+
+<p>--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune
+médecin.</p>
+
+<p>--Cela se peut bien....</p>
+
+<p>--Sougraine, si tu tiens à ta tête tu vas donner
+ta fille à celui qu'elle aime.</p>
+
+<p>La Langue muette fit un bond, regarda la
+Longue chevelure avec terreur et dit en suppliant:</p>
+
+<p>--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour
+forcer Sougraine à rompre une union qui va faire
+sa fille riche... et heureuse....</p>
+
+<p>--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin.</p>
+
+<p>--C'est que, vois-tu, le mariage est décidé. Tout
+est arrangé.... Le ministre se fâchera. On ne sait
+pas ce qu'il peut faire....</p>
+
+<p>--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne
+m'obéis point....</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XXII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le directeur de mademoiselle Léontine fit une
+visite au notaire Vilbertin. Il fut très bien accueilli.
+On parla politique, religion, instruction,
+entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne
+volonté. Rarement il se montrait si loquace.
+Il était probablement heureux; on est aimable envers
+tout le monde quand on est heureux. L'abbé
+lui demanda, en se levant pour prendre congé,
+s'il était vrai qu'il allait bientôt épouser une jeune
+et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie, n'osa
+pas nier.</p>
+
+<p>--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous
+apporte son amour, lui dit-il avec intention.</p>
+
+<p>Le notaire eut un soupçon et répondit froidement:</p>
+
+<p>--Quand on se marie c'est signe que l'on aime.</p>
+
+<p>L'abbé lui fit observer que malheureusement
+le contraire arrivait quelquefois et qu'alors la bénédiction
+divine ne descendait pas sur ces mariages.
+Il n'y avait que des peines au foyer, des remords,
+des reproches.</p>
+
+<p>--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je
+suppose que vous êtes aimé....</p>
+
+<p>Et il continuait à faire une peinture redoutable
+des tortures de toutes sortes qui sont réservées à
+ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis.</p>
+
+<p>Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien
+qu'il disait vrai et c'était pour cela qu'il souffrait
+de l'entendre.... Peu à peu et graduellement le
+prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce
+projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son
+bonheur à lui, au nom de la paix et de la félicité
+de cette jeune fille qui s'immolait par dévouement
+filial...</p>
+
+<p>--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit
+froidement le notaire, cela vous aurait ménagé
+du temps, et à moi aussi.</p>
+
+<p>Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire.
+A la vérité il ne savait pas du tout ce qu'il écrivait.
+Il voulait faire comprendre à son visiteur
+qu'il ne faisait aucun cas de ses observations.</p>
+
+<p>--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles
+affiches à rédiger, je lui demande mille pardons et
+me retire, dit malicieusement l'abbé en sortant.</p>
+
+<p>Le notaire lui lança un regard foudroyant.</p>
+
+<p>--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils
+donc? est-ce qu'on va les déranger dans leurs
+douce solitude?... Ils veulent tout régenter.
+Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître
+et mourir sans eux... et surtout qu'on, peut se
+marier sans leur consentement. Quand donc aurons-nous
+l'esprit de nos cousins de France et surtout
+leur courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne
+nous excitons pas trop, mon petit ami, tu sais que
+le sang te monte au cerveau, et c'est dangereux.
+L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le
+temps de faire le plongeon. Qui peut dire après
+tout ce qui nous attend là-bas, dans cette maudite
+tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous enseignent
+de Dieu et de la religion, les prêtres!.....
+Voyons! j'ai trop d'esprit pour perdre mon temps
+à scruter ces mystères. Et puis le bon Dieu aura
+pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice.
+Est-ce notre faute si nous sommes ignorants?
+Au bout la fin! soyons homme; pas de crainte chimérique,
+pas de courbettes. Renoncer à mon amour!
+renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille
+que je vois dans mes rêves, que je désire de toutes
+les ardeurs de mon âme, oh! il est fou!..... Il
+ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon
+coeur qui se reposait depuis longtemps ne s'est
+pas réveillé pour rien. Je le sens battre, je le sens
+brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et
+l'on veut que tout cela se refroidisse soudain, que
+tout cela se taise et meure sans retour! Allons
+donc! je suis plein de vie, et je veux aimer, et je
+veux jouir des délices de l'amour, et je briserai
+tout ceux qui me feront obstacle.... Je me
+moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard et
+d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux
+me plonger dans un océan de voluptés, je veux
+mourir d'ivresse!</p>
+
+<p>Après cette élucubration érotique le notaire se
+baigna le front dans l'eau glacée. Il avait toujours
+peur de l'apoplexie.</p>
+
+<p>L'allusion qu'avait faite en partant le jeune
+abbé n'avait pas, comme on le voit, manqué son
+effet.</p>
+
+<p>Les passants lurent cette affiche singulière qui
+promettait un logement pour rien. Plusieurs
+rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que
+c'était un truc de la charité. La charité fait souvent
+le bien comme la haine, le mal, en se cachant.
+Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu. On pouvait
+toujours voir.</p>
+
+<p>Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire
+et comprit que c'était une mystification. Ida devina
+d'où le coup partait. Rodolphe alla en parler à Duplessis
+le vieil instituteur. A chaque instant on
+entendait monter, puis frapper à la porte. On voulait
+voir ce logement. Il ne manque pas de gens
+qui seraient heureux d'être hébergés gratis......
+C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers.
+La maison toujours ouverte, faisait entrer
+le vent et le froid. On gelait. La malade empirait.
+Réellement il y avait une persécution atroce.</p>
+
+<p>Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait
+un conseil:</p>
+
+<p>--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes
+jeune, courez l'écrire.</p>
+
+<p>--Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin,
+rue du Palais.</p>
+
+<p>Rodolphe courut dans tous les coins de la ville
+où les malheureuses affiches avaient été placardées
+et fit la correction suggérée par le professeur.</p>
+
+<p>La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire.
+Ce fut une véritable avalanche. Le notaire
+ahuri donnait à tous les diables les malencontreux
+qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas
+écrit sur l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien
+qu'il n'avait pas mis cela... Au reste, il affirmait
+qu'il n'était pas l'auteur de cette annonce ridicule.
+Les gens venaient, venaient toujours comme en
+procession. Chacun craignant d'arriver trop tard,
+on se pressait, on se bousculait pour entrer, on
+criait du dehors, on se réservait un petit coin,
+n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre
+avec son poing fermé, ordonnait de sortir, menaçait
+d'appeler la police... Jamais de sa vie il n'avait
+éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à
+tout le monde... surtout à cette famille Villor
+qu'il gardait par charité dans cette excellente maison
+dont il aurait pu tirer un bon profit.</p>
+
+<p>Il se vit dans l'obligation de fermer son étude
+pendant quelques jours. L'idée lui vint d'aller relire
+son placard pour voir si l'on était justifiable de
+venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction
+quand il lut: Adressez-vous au notaire
+Vilbertin, rue du Palais.</p>
+
+<p>--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin,
+pensa-t-il... le neveu de la Villor. Gredin,
+va! tu me le paieras.</p>
+
+<p>Il donna quelques sous à un gamin pour faire
+déchirer toutes ces affiches. Afin de calmer un peu
+son esprit irrité, il se mit à songer à son prochain
+mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve
+de volupté que lui apportait le souvenir de Léontine.
+Il se grisait de folles espérances comme
+d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout
+son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il
+aurait pu dépenser dans les jouissances exquises
+de l'amour. Comme il passait vis-à-vis l'école des
+frères, il vit quelques personnes entrer dans
+l'église du faubourg St. Jean.</p>
+
+<p>--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il
+pas mieux travailler que de venir pleurnicher
+devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait
+tant de pauvres! Les protestants prient moins et
+travaillent plus, aussi, comme ils font de l'argent!...
+Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est elle! et une
+étrange émotion serra sa poitrine.</p>
+
+<p>Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église.</p>
+
+<p>Les riches, les heureux de la terre sentent peu,
+sans doute, le besoin de prier. La prière, c'est la
+supplication, c'est l'humiliation dans la poussière;
+les malheureux seuls savent bien prier. C'est à
+eux aussi que la bonté divine se manifeste davantage.</p>
+
+<p>Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait
+un charme inconnu maintenant. Ce n'est pas
+Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel
+et impie, c'était une ivresse toute charnelle.
+Il s'assit dans un banc, en arrière de l'église,
+et après avoir porté des regards sceptiques sur les
+tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues
+dorées rangées autour de l'abside, sur la
+lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme
+une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à
+genoux devant l'autel et se mit à penser:</p>
+
+<p>--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon
+Dieu ne s'enferme pas comme un bijou dans une
+boîte dorée.....</p>
+
+<p>Il se disait encore:</p>
+
+<p>--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai
+pas l'intention d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma
+faute, à moi, si je n'ai point la foi.</p>
+
+<p>Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent
+par la main.</p>
+
+<p>--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné
+la vie sans ma permission.</p>
+
+<p>Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent
+point la vérité, se complaisent dans l'ignorance, et
+ne veulent pas être troublées dans leur fausse quiétude....
+Elles ne savent pas que Dieu se révèle
+aux humbles et qu'il se cache aux orgueilleux. La
+religion du Christ étant une religion d'amour et
+d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on
+arrive à la connaître.</p>
+
+<p>Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se
+précipita à genoux et se cacha le visage dans ses
+mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui glissaient
+sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait
+dans son coeur. Quand elle passa près de
+lui, il la regarda furtivement.</p>
+
+<p>--Comme elle est belle! fit-il... Au moins,
+j'espère qu'elle m'a vu.... Elle va me croire dévot.....
+C'est une bonne idée que j'ai eue là...</p>
+
+<p>Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme
+il en approchait, Rodolphe débouchait de la rue
+Ste Marie, et les deux jeunes gens se donnèrent
+une poignée de main longue et forte qui fut comme
+un serrement de tenailles pour l'âme du notaire. Il
+ralentit le pas, car il ne voulait point être vu.
+Nulle situation n'est pénible comme celle d'un
+amoureux qui se trouve en présence de l'objet de
+son amour et d'un rival fortuné.</p>
+
+<p>Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St
+Raymond. Il allait emmener sa tante et sa cousine.
+Il vivraient tous trois ensemble. La tante
+était mieux; elle pouvait supporter le voyage.
+Léontine savait déjà le projet du jeune homme.
+Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir
+seule, abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle
+aimait le plus au monde, mais qu'elle irait les
+voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils viendraient
+eux aussi; ils viendraient souvent, le
+chemin de fer serait construit bientôt; ce serait
+facile.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XXIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Dans le même temps Sougraine entrait chez
+monsieur Le Pêcheur.</p>
+
+<p>--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur
+le ministre, dit-il après les salutations d'usage,
+eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette
+te l'a dit, il est tout puissant dans cette maison,
+et il a décidé que mademoiselle Léontine donnerait
+sa fortune et sa main au docteur Rodolphe.</p>
+
+<p>--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées,
+répliqua le ministre. Sais-tu que le métier
+que tu fais peut te conduire en prison. On appelle
+cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais
+c'est un vol.</p>
+
+<p>--L'Indien fait payer un grand service, voilà
+tout, il n'y a rien de blâmable en cela, monsieur
+le ministre.... Il aurait pu te faire épouser une
+jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans
+lui, c'est ton affaire. Je viens te déclarer que tu
+ne l'auras point.</p>
+
+<p>Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à
+perdre patience.</p>
+
+<p>L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit.</p>
+
+<p>--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant.
+Le ministre et l'indien ne naviguent plus
+dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne maintenant.</p>
+
+<p>L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y
+avait pas à reculer; le sioux aux longs cheveux
+n'entendait pas badinage, et il ne fallait point
+s'exposer à être livré à la justice des hommes.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine
+que ses visites étaient trop fréquentes, cela semblait
+inexplicable aux gens de la maison.</p>
+
+<p>--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine;
+il a le couteau sur la gorge; il est reconnu....</p>
+
+<p>--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en
+pâlissant....</p>
+
+<p>Une peur effroyable s'emparait d'elle....</p>
+
+<p>--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien,
+car celui qui sait notre secret le gardera bien, mais
+à une condition....</p>
+
+<p>--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition?
+demanda fièvreusement la pauvre femme.</p>
+
+<p>--C'est la Longue chevelure.....</p>
+
+<p>--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien.</p>
+
+<p>--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole
+est irrévocable. Mais.....</p>
+
+<p>--Quelle condition met-il à son silence?</p>
+
+<p>--Le mariage de notre fille avec le docteur
+Rodolphe.</p>
+
+<p>--Le mariage de notre fille!..... notre....</p>
+
+<p>Elle ne savait plus que dire, avait envie de
+défaire ce qu'elle avait fait, de jurer que Léontine
+n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait rien
+après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans
+sa maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant...
+qu'on lui avait dit que c'était un garçon....
+Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux voulait
+ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite...
+Il pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine,
+prenez-le, car c'est un ravisseur de jeunes
+filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un meurtrier!
+Il ne l'était point..... mais les apparences
+seraient contre lui... Sougraine, pour se venger
+crierait à son tour: Voici Elmire Audet, mon
+ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette
+belle dame qui se promène avec un magnifique
+attelage, chaque jour, dans les rues de Québec.
+C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur!</p>
+
+<p>Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé
+une pareille terreur. Elle se sentait devenir folle.
+Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon
+Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?....</p>
+
+<p>--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur,
+courage! prudence! rien n'est perdu....</p>
+
+<p>--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la
+fortune que Vilbertin nous promettait!... Vilbertin
+allait épouser Léontine. Il est riche, Vilbertin,
+très riche! Il aime notre fille à la folie...
+il donnerait toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut,
+il a juré qu'il l'aurait. Tout est arrangé, conclu.
+Léontine a consenti..... Et puis les affaires vont
+mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous
+abandonne nous sommes perdus.... Nous lui devons
+beaucoup à ce gros notaire que vous avez
+vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le
+malheureux bal!.... Et s'il épouse notre fille, le
+notaire, il nous fait remise complète de ce que nous
+lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous
+ruine; il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle
+affreuse situation! qui donc nous tirera de cet
+horrible abîme?</p>
+
+<p>--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent,
+répondit Sougraine, lentement, scandant chaque
+mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et toi?</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron eut un frémissement.
+Non! elle le voyait bien, il n'y avait pas à lutter.
+Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La
+richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur,
+mais la vie, ce sont des biens qui ne se paient ni
+ne se remplacent. La fortune perdue se retrouve
+quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!....</p>
+
+<p>Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait
+à ses oreilles comme un glas des morts. Cela
+voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus
+de vêtements magnifiques, plus de brillants équipages,
+plus de serviteurs! Ruinés, les D'Aucheron,
+ruinés! Comme leurs amis en feraient des
+gorges chaudes! Ce sont toujours les amis qui
+s'amusent le plus de nos infortunes. Quand
+ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les
+D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour.
+On ne se rangerait plus pour les laisser passer.
+On n'écrirait plus leur nom avec une apostrophe
+et un grand A. Et puis comment expliquerait-on
+leur éclat d'un jour suivi d'une aussi horrible
+obscurité?... Voilà donc comme vont les choses
+de la vie! Des songes vermeils et des réveils
+épouvantables, des coups de soleil et des bourrasques
+terribles.</p>
+
+<p>Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention
+de la Longue chevelure dans leurs affaires?
+N'était-ce pas un accès de folie qu'elle avait tout
+à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que
+tout cela se dissiperait tout à l'heure, comme un
+nuage emporté par le vent, et que le calme reviendrait.
+C'était peut-être une fantaisie de Sougraine
+pour l'effrayer. Il en était bien capable. Elle
+verrait le beau sioux et lui ferait entendre raison.
+Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se jetterait
+à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes
+d'une femme? Mais comment annoncer la
+chose à monsieur D'Aucheron? Il ne voudrait rien
+entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement
+d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant
+il faudrait le convaincre.....</p>
+
+<p>Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa
+devant une image de la Ste Vierge au pied de la
+croix, mais elle ne comprit rien à la douleur de
+cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs,
+et ne songea même pas à lui demander le
+secours divin qui n'est jamais refusé aux âmes
+souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques
+entretiens, et ne cherchait ses consolations
+que dans les frivolités du monde. Le monde allait lui
+manquer et elle se trouverait seule avec elle-même:
+ce serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais
+à ceux qui l'invoquent, et c'est pourquoi les
+hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances
+qui cherchent un refuge dans la mort.</p>
+
+<p>Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de
+laisser Rodolphe et le bonheur rayonnait encore
+dans son coeur. Elle voulait parler de la mère
+Audet, sa grand'mère peut-être, à madame
+D'Aucheron, et elle éprouvait un serrement de
+coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète,
+d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant
+il le fallait bien.</p>
+
+<p>--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la
+bonne vieille que monsieur Duplessis a amenée
+souper ici l'autre jour?</p>
+
+<p>--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait
+tâché de se remettre un peu et de faire disparaître
+les traces de ses dernières larmes.</p>
+
+<p>--On vient de la renvoyer dans sa paroisse.</p>
+
+<p>--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise.</p>
+
+<p>--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller
+mourir avec les siens.</p>
+
+<p>--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se
+porte à merveille maintenant que son garçon est
+revenu et qu'il lui a témoigné le désir de ne plus
+se séparer d'elle.</p>
+
+<p>--Son garçon est revenu? oh! il est revenu?
+quand cela?</p>
+
+<p>--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la
+bonne vieille. Croiriez-vous qu'elle pleurait en
+nous disant adieu?.... Ces pauvres gens, comme
+ils exagèrent le bien qu'on leur fait!</p>
+
+<p>--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au
+huitième portage?</p>
+
+<p>--Au huitième portage? qu'est-ce que cela
+veut dire?</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait
+lâché un mot de trop.....</p>
+
+<p>--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au
+huitième portage.... je ne sais pas ce que c'est.</p>
+
+<p>Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron
+était bien la fille de la mère Audet.... mais
+elle, était-elle vraiment la fille de madame D'Aucheron?.....
+Pourquoi alors l'hospice des enfants
+trouvés? Ah! pourquoi?.... sa candeur se troublait;
+cette question était pleine d'épouvantement.</p>
+
+<p>--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron
+avec des airs câlins, j'ai à t'annoncer une
+chose qui va faire battre de joie ton petit coeur.</p>
+
+<p>--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant....
+vous le savez bien.</p>
+
+<p>--Ces enfants, comme ils se découragent vite!
+on dirait qu'ils n'ont pas l'avenir pour eux....
+Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans
+pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de
+mère.... et si j'ai contrarié tes desseins et tes
+voeux c'était pour avoir la paix avec mon mari.
+Une femme doit obéir aux volontés de son époux...
+Cependant, après des réflexions profondes, j'ai
+compris que je devais te protéger. La fortune,
+les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute
+et cela rend la vie attrayante; mais quand il faut
+acheter ces divers biens au prix du bonheur de
+son enfant, une mère a raison de se dresser devant
+la volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi,
+mais épargne l'innocente créature qui nous
+a voué ses plus pures affections....</p>
+
+<p>Léontine, pendant ce préambule prétentieux,
+éprouvait de curieuses sensations: des rayons d'espoir
+traversaient les ténèbres de son âme comme
+des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques,
+le ciel obscur, puis des craintes, des appréhensions
+suivaient. Elle était assaillie de mille sentiments
+divers, mais elle eut une joie intense, elle poussa
+un cri de surprise lorsque sa mère ajouta:</p>
+
+<p>--Moi je désire que tu donnes ta main à celui
+qui possède ton coeur. Aimes-tu toujours monsieur
+Rodolphe?</p>
+
+<p>--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu
+me rends heureuse.</p>
+
+<p>Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle
+avait eu quelque grande douleur. Chose singulière
+les larmes sont la plus haute expression du bonheur
+et le rire la plus grande preuve du plus profond
+désespoir.</p>
+
+<p>--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame
+D'Aucheron, je fais un grand sacrifice, mais n'importe,
+tu seras heureuse, je ne désire rien de plus.
+Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres....
+comme les pauvres que tu vas visiter avec tant
+d'amour,.... mais tu seras heureuse, toi.....
+Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas,
+dans ton humble maison, au milieu des champs...
+Ah! je n'ai plus d'ambition..... oui j'en ai une:
+l'ambition de faire ton bonheur.....</p>
+
+<p>Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa
+avec une inexprimable effusion.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XXIV</h3>
+<br>
+
+<p>
+D'Aucheron avait dû se rendre auprès de monsieur
+Le Pêcheur pour lui déclarer que des raisons
+d'une extrême gravité le forçaient à décliner l'honneur
+de l'avoir pour gendre. Il en était extrêmement
+mortifié et ne s'en consolerait point. Il
+avait tant caressé cette espérance: avoir dans sa
+famille, dans sa maison, un homme politique, un
+membre du cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait
+en rompant ce mariage et ne se faisait point
+illusion.</p>
+
+<p>Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec
+une affabilité toute particulière, prit un air digne.
+Lui aussi il voyait tomber ses illusions. Il ne put
+s'empêcher de songer à l'indien. Ce maudit sauvage
+était-il donc réellement pour quelque chose
+dans le désagrément qui lui arrivait? Il faudrait
+éclaircir ce mystère et.... gare à lui!... il lui apprendrait
+à ne pas se mêler des affaires des autres...</p>
+
+<p>Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale
+et dissiper l'essaim de ses pensées noires. Il rencontra
+un ami qui lui dit à brûle pourpoint:</p>
+
+<p>--A quand ton mariage?</p>
+
+<p>--Va au diable avec tes questions indiscrètes!
+pensa-t-il.</p>
+
+<p>Il en rencontra un autre qui lui apprit que la
+belle mademoiselle D'Aucheron épousait le notaire
+Vilbertin. Un mariage d'intérêt.....</p>
+
+<p>Il devint blême et une sourde colère gronda
+dans son âme.</p>
+
+<p>--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-là? demanda-t-il
+en tremblant.</p>
+
+<p>L'ami ne remarqua pas son émotion et répondit.</p>
+
+<p>--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa
+fille pour sauver sa fortune. Il a des relations
+d'affaire très intimes avec le notaire.....</p>
+
+<p>L'Honorable monsieur Le Pêcheur continua sa
+promenade la tête basse, l'esprit très préoccupé.
+Il s'expliquait la volte-face exécutée si prestement
+par D'Aucheron, et se consolait en songeant que
+la capture n'eut pas été alors excessivement importante.
+Mais il aperçut le notaire qui venait
+avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses
+aiguillons dans le coeur.</p>
+
+<p>--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on
+me prie d'évacuer la place, grommela-t-il? ce n'est
+pas flatteur pour moi,.... un ministre!.... Et
+toi, face jaune, te voilà encore sur mon chemin,
+ajouta-t-il, en pensant à l'indien, es-tu donc mon
+mauvais génie?..... Tu viens à moi, mon mariage
+s'arrange; tu t'éloignes pour en aborder un autre,
+mon mariage se rompt et ma future passe dans les
+bras de cet autre.... Il y a du diable là-dessous:
+Es-tu sorcier?..... Il faut que je te déniche, mon
+hibou de mauvais augure!.....</p>
+
+<p>Ils passèrent près de lui et le saluèrent en souriant....</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XXV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus
+gai et l'esprit plus alerte que le jour où madame
+son épouse, pressée par Sougraine, promit de donner
+sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait
+vu de nouveau son ami Vilbertin qui s'était montré
+fort accommodant, généreux même. Les affaires
+allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement
+scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre
+qui ne serait peut-être plus rien demain. Ce qu'il
+fallait avant tout, c'était de l'argent. Les honneurs
+qui ne rapportent rien deviennent un embarras.
+Il était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la
+possession d'une fille pauvre. Elle était belle, c'est
+vrai, mais il n'en manque pas de belles filles à
+Québec.</p>
+
+<p>Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement.
+En tenait-elle encore pour monsieur Le
+Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas
+d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne
+comprend pas les affaires comme un homme. Les
+combinaisons du coeur la touchent plus que les
+calculs de l'esprit.</p>
+
+<p>--Notre gendre agit royalement, commença
+D'Aucheron. Il m'a donné un fameux coup
+d'épaule.</p>
+
+<p>--Notre gendre? demanda ingénument madame
+D'Aucheron, lequel?</p>
+
+<p>--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un,
+nous n'en aurons jamais qu'un seul... Vilbertin,
+le brave notaire Vilbertin.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron ne savait trop comment
+engager cette dernière lutte, la plus terrible de
+toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait
+tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires
+et sa fortune entière, au caprice, à l'inclination
+d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas
+reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque
+chose de plus important qu'une fortune et une
+réputation d'habileté en affaires........ quelque
+chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle
+ne savait que trop, elle, la malheureuse femme.</p>
+
+<p>--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément,
+commença-t-elle, et j'ai des remords, oui
+des remords qui me rongent le coeur.</p>
+
+<p>D'Aucheron craignit une révélation mortelle.
+Quelquefois cela arrive qu'une femme bourrelée
+de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce fut
+en tremblant qu'il demanda:</p>
+
+<p>--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?...</p>
+
+<p>--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle
+change à vue d'oeil, mon mari; la voilà pâle
+comme une morte....</p>
+
+<p>--Le mariage la ramènera, ma chère femme.</p>
+
+<p>--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin,
+toujours.</p>
+
+<p>--Comment, pas le mariage avec le notaire
+Vilbertin? que veux-tu dire? je ne te comprends
+plus....</p>
+
+<p>--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la
+voir se donner ainsi pour nous plaire à un homme
+qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être si
+heureuse avec son Rodolphe?</p>
+
+<p>--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron,
+qui s'emportait.... est-ce que tu perds la
+tête?</p>
+
+<p>--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?....</p>
+
+<p>--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant,
+cette petite fille du hasard!... Crois-tu que nous
+l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite pour rien,
+ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait
+un peu fort. Tu peux en prendre ton parti, cette
+fois, c'est irrévocablement déterminé. Vilbertin la
+veut, il l'aura.</p>
+
+<p>--Tu la vends?</p>
+
+<p>--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde
+c'est pour vous conserver votre superbe demeure,
+vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux,
+vos habits magnifiques, que je la vends, comme
+vous dites.</p>
+
+<p>--Des habits magnifiques, des meubles somptueux,
+des voitures, des chevaux, une superbe demeure,
+je n'en veux plus!....</p>
+
+<p>D'Aucheron fut tellement étonné de cette
+réplique qu'il resta muet pendant une minute...</p>
+
+<p>--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui
+parlez ainsi, madame?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, c'est moi.</p>
+
+<p>--Vous êtes folle.</p>
+
+<p>--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez
+suite à vos projets.</p>
+
+<p>--Rien au monde ne me fera changer d'avis...</p>
+
+<p>--Si je vous disais que des malheurs plus grands
+que ceux que vous redoutez tomberont sur nous
+si vous ne m'écoutez point....</p>
+
+<p>--D'Aucheron éclata de rire, cette fois.</p>
+
+<p>--Vous voulez vous moquer de moi. Allons!
+est-ce que je suis un enfant qu'on effraie avec des
+menaces ridicules.</p>
+
+<p>--Mon mari, je t'en supplie! continua madame
+D'Aucheron.</p>
+
+<p>Elle avait une expression singulièrement touchante.
+Sa figure se transformait. Ses mains jointes
+se serraient convulsivement.</p>
+
+<p>--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il.</p>
+
+<p>Elle tomba à ses genoux.....</p>
+
+<p>--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour
+de toi! oui, pour l'amour de toi!</p>
+
+<p>--Mais, malheureuse, c'est ma ruine...</p>
+
+<p>--Nous vivrons bien quand même.... Dieu
+qui donne aux petits oiseaux leur nourriture.</p>
+
+<p>--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La
+première fois de ta vie. Mieux vaut tard que jamais.....
+Et tu crois, comme cela, que Dieu qui
+donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite
+qu'est-ce que c'est?.... fit-il en se moquant.</p>
+
+<p>--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à
+genoux, ne ris point, je suis horriblement malheureuse.....</p>
+
+<p>--Elle est folle, pensa-t-il tout haut.</p>
+
+<p>--Non, je ne suis point folle, mon mari,....
+je t'en supplie, écoute-moi. Tu sais bien que je
+t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que du bonheur
+ensemble, continuons à vivre heureux. Pour
+cela nous n'avons besoin que d'une chose: la santé,
+la santé pour travailler. Je travaillerai tant que tu
+voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le travail
+ne me coûte pas; non il ne me coûte pas.
+Tu sais bien que je ne suis pas une paresseuse....
+C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais c'était
+quand je croyais pouvoir me donner ces mille
+choses de la vanité, sans te gêner dans tes spéculations.....</p>
+
+<p>--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais
+cet argent que tu dépensais si bien....</p>
+
+<p>--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le
+savais bien; mais je me disais: il est habile
+mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un
+coup de dé....</p>
+
+<p>--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai
+tiré et j'ai gagné.... C'est le mariage de Léontine
+avec Vilbertin. Entends-tu?....</p>
+
+<p>--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne
+peut se faire, cria-t-elle en se tordant les bras...
+s'il se fait, je disparaîtrai; tu me reverras jamais...</p>
+
+<p>D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner
+qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire....</p>
+
+<p>--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me
+cache un secret.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tout haut:</p>
+
+<p>--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de
+la position que tu viens de prendre à l'égard de
+Léontine et de Vilbertin....</p>
+
+<p>--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin.....
+je l'aime trop pour supporter plus longtemps
+cette pensée.... et je sens en moi l'idée
+d'un grand devoir à remplir.</p>
+
+<p>--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et
+il sortit, la laissant seule à genoux sur le parquet.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XXVI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Ce fut un beau moment pour Rodolphe que
+celui où, des lèvres mêmes de Léontine, il apprit
+que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir leur
+était encore permis. Ils renouèrent le fil brisé de
+leurs doux projets, refirent leur retraite paisible
+et chaste avec les oiseaux chanteurs et les arbres
+fleuris, s'abandonnèrent à toutes les délices nouvelles
+qui reviennent en foule, comme un essaim
+de bourdonnantes abeilles, au coeur qui se reprend
+à croire et à espérer, après un deuil qui devait
+être éternel.</p>
+
+<p>Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa
+paroisse d'adoption. Le village où l'on demeure,
+c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus que
+tous les autres, comme on aime plus que tous les
+autres, aussi, le pays où l'on est né.</p>
+
+<p>Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine.</p>
+
+<p>Vilbertin s'était souvent informé de la santé de
+madame Villor, et quand il apprit son départ pour
+St. Raymond, il en témoigna beaucoup de plaisir,
+disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air
+pur des champs ne manquerait pas d'avoir sur
+elle un effet merveilleux. Il loua son logement
+aussitôt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait
+bien la sottise qu'il avait faite dans un
+moment d'erreur. Il avait mal calculé. Le secours
+n'était pas venu de ce côté-là. Enfin tout
+allait pour le mieux maintenant.</p>
+
+<p>Il était assis, les jambes allongées, les bras derrière
+la tête, repassant, avec un raffinement de
+satisfaction, les derniers incidents de sa vie, et surtout
+les dernières phases si nouvelles et si pleines
+d'agréables surprises..... Il fumait un cigare,
+et des meilleurs..... Il faisait des folies tant il
+était heureux. Il regardait la fumée bleue qui
+montait en orbes odorantes vers le plafond noirci
+par le temps et la poussière, et pensait:</p>
+
+<p>--Il y a des hommes dont les espérances s'envolent
+et se dissipent comme cette ondoyante fumée.
+Je les plains. Des maladroits, des malchanceux,
+des sots, des gens nés sous une mauvaise
+étoile!... Elle brille mon étoile, à moi.... Elle
+vaut l'étoile des mages.</p>
+
+<p>Un coup fut frappé à la porte.</p>
+
+<p>--Allons quel malvenu me dérange ainsi dans
+mes rêveries?</p>
+
+<p>Il eut envie de ne pas répondre. On frappa de
+nouveau. Il opéra un demi-tour et se trouva convenablement
+placé devant son écritoire, tel que
+doit être un notaire sérieux, et cria:</p>
+
+<p>--Entrez!</p>
+
+<p>Sougraine parut.</p>
+
+<p>--On ne te dérange pas trop, j'espère, monsieur
+le notaire? fit-il en saluant.</p>
+
+<p>--Non, non, répondit Vilbertin, qui pensait
+tout le contraire.</p>
+
+<p>C'est la coutume, on ment pour ne pas être impoli.</p>
+
+<p>--L'indien vient pour une affaire sérieuse, qui
+concerne monsieur le notaire.</p>
+
+<p>--Alors explique-toi.</p>
+
+<p>--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?</p>
+
+<p>--De quel droit me poses-tu ces questions?</p>
+
+<p>--La chose n'est pas inutile...</p>
+
+<p>--Je n'ai pas de temps à perdre, mon ami, va
+droit au but et sois convenable.</p>
+
+<p>--L'indien sait ce qu'il fait, il est prêt à se retirer,
+mais tu aurais lieu de te repentir de ton impatience.</p>
+
+<p>--Que me veux-tu?</p>
+
+<p>--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?</p>
+
+<p>--Eh bien! oui. Après?</p>
+
+<p>--Tu espères l'épouser?</p>
+
+<p>--Oui!</p>
+
+<p>--Tu ne l'épouseras pas.</p>
+
+<p>--Le notaire éclata de rire.</p>
+
+<p>--Est-ce toi, prophète de malheur, qui m'empêcheras
+de l'épouser?</p>
+
+<p>--C'est un homme plus fort que nous deux.</p>
+
+<p>--Qui?</p>
+
+<p>--La Longue chevelure.</p>
+
+<p>--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert
+de diamants que j'ai vu au bal de madame
+D'Aucheron?</p>
+
+<p>--Celui-là même.</p>
+
+<p>-Mais comment cet étranger peut-il disposer
+de la main de mademoiselle D'Aucheron?</p>
+
+<p>--La Langue muette ne peut pas répondre à
+cette question, mais il affirme que tant que la
+Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin n'épousera
+point mademoiselle D'Aucheron. C'est
+le docteur Rodolphe qui aura la jeune beauté que
+ton coeur désire.</p>
+
+<p>La jalousie brûla comme un fer rouge le coeur
+voluptueux du notaire et un éclat sinistre fit
+étinceler ses yeux.</p>
+
+<p>--Le diable m'emportera, s'écria-t-il, avant
+qu'un autre possède cette femme qui m'est promise.</p>
+
+<p>--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-être,
+mais, à coup sûr, tu ne l'auras point.....</p>
+
+<p>--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce
+drôle-là, va s'immiscer plus longtemps dans mes
+affaires. Il va voir ce que peut un homme que
+l'amour influence et que le sentiment de la conservation
+dirige.... Mais si tu me trompes, toi,
+tu me le paieras cher.....O mes rêves d'or! fit-il
+en soupirant, en aparté, ô mes suaves espérances!
+ô mes divines amours!</p>
+
+<p>Il faisait le fanfaron, mais il était effrayé. Peu
+accoutumé à la lutte, il s'irritait d'être forcé de
+descendre dans l'arène. Sa défense à lui, comme
+ses moyens d'attaque, c'était l'argent. Son coeur
+saignait un peu sans doute quand il fallait déposer
+en holocauste, sur l'autel de quelque dieu puissant,
+d'adorables pièces d'or; mais le sacrifice n'était
+jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances
+faisaient oublier les déchirements qu'elles avaient
+coûtés. Ce riche sioux se moquerait sans doute
+des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait
+pas songer à le vaincre avec cette arme pourtant
+triomphante.</p>
+
+<p>--Que faut-il donc faire? demanda-t-il à Sougraine.</p>
+
+<p>--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve
+quelque chose, lui, l'indien sera bien aise et il
+agira.</p>
+
+<p>--Il faut que je voie la famille D'Aucheron
+d'abord. J'aimerais aussi à rencontrer le siou.
+Peut-être, après tout, qu'il n'est pas si redoutable
+que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en
+a déjà vu d'autres!....</p>
+
+<p>Comme il se laissait emporter agréablement par
+ses pensées de forfanterie, la Longue chevelure,
+après avoir frappé à la porte, entra marchant d'un
+pas majestueux, les cheveux sur le cou, revêtu
+d'un riche capot de loutre.</p>
+
+<p>--M. Vilbertin? fit-il.</p>
+
+<p>--C'est moi, monsieur, répondit le notaire, dont
+les pensées vaniteuses s'envolèrent comme des
+flocons de neige sous la bourrasque....</p>
+
+<p>La Longue chevelure salua aussi la Langue
+muette.</p>
+
+<p>--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que
+la Langue muette ne le trompait pas, et que la
+Longue chevelure est un ami bien dangereux....
+pour nous deux....</p>
+
+<p>Le notaire approcha un siège et pria le sioux de
+s'asseoir. Il était devenu d'une exquise politesse,
+le notaire.</p>
+
+<p>--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance,
+dit-il, avec le chef distingué qui nous a
+tant émerveillé l'autre soir, chez monsieur D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous
+dire qu'une jeune fille à laquelle je porte beaucoup
+d'intérêt, désire épouser un homme qu'elle aime,
+comme la fleur du nénuphar aime le soleil qui
+baigne sa corolle. Cette jeune fille vous la connaissez,
+c'est mademoiselle D'Aucheron.....
+Vous la recherchez vous-même, je le sais, comme
+le chasseur altéré recherche la fontaine d'eau vive.
+Elle vous estime et vous respecte sans doute,
+mais elle ne vous aime point. Je vous supplie
+d'être généreux et de l'oublier, comme le voyageur
+oublie l'ombre où il s'est reposé.</p>
+
+<p>--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me
+parliez de la sorte. Etes-vous envoyé par mademoiselle
+D'Aucheron ou par quelqu'un de sa famille?</p>
+
+<p>--Je ne suis l'envoyé de personne et je n'obéis
+qu'à un sentiment de compassion et d'humanité.</p>
+
+<p>--Alors permettez-moi de vous dire que je suis
+à un âge où l'on agit d'ordinaire après des réflexions
+suffisantes.</p>
+
+<p>--Vous êtes à un âge où l'on fait des folies,
+parce que l'on en fait toujours, et toujours en se
+croyant sage.</p>
+
+<p>--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes
+Rocheuses, vous admettrez sans peine que
+vous jouez un rôle un peu singulier. Nous ne
+sommes plus au moyen âge, et c'est en vain que
+vous voudriez imiter les galants chevaliers qui
+galopaient, allant de château en château pour
+défendre les belles châtelaines et s'en faire aimer.</p>
+
+<p>--Je ne suis qu'un père malheureux qui
+cherche depuis plus de vingt neiges son enfant
+perdue. J'ai rencontré par hasard une jeune fille
+remplie de charmes et de vertus. Elle est douce
+comme la gazelle. Un malheur la menace comme
+la serre de l'épervier menace la fauvette, et je
+m'efforce de la protéger.</p>
+
+<p>--Vous êtes vraiment généreux; elle vous
+devra de la reconnaissance.... Mais laissez faire ce
+que vous ne pouvez empêcher.</p>
+
+<p>--J'empêcherai ce que je ne dois pas laisser
+faire, répondit la Longue chevelure avec fermeté,
+puis il sortit.</p>
+
+<p>Quand il fut dehors le notaire dit à Sougraine:</p>
+
+<p>--Est-ce un complot?</p>
+
+<p>--Ce n'est pas un complot, répondit Sougraine,
+et l'indien donnerait beaucoup pour voir cet
+homme loin.... bien loin....</p>
+
+<p>--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin,
+cela ne me regarde pas; arrangez-vous ensemble,
+moi je tiens à mon mariage.</p>
+
+<p>Il se remettait à peine de son émotion que madame
+D'Aucheron, survint à son tour. Elle était
+plus pâle que d'habitude et l'on voyait, à ses
+yeux rougis, qu'elle avait beaucoup pleuré. Le
+notaire la fit entrer dans son bureau particulier,
+s'excusa auprès de l'indien et s'enferma avec elle.</p>
+
+<p>--Mon cher notaire, commença-t-elle--et sa
+main droite cherchait à comprimer les battements
+de son coeur--mon cher notaire, il faut renoncer à
+notre projet, notre doux projet....! Une force
+majeure.... quelque chose d'inexplicable et de
+terrible est survenu qui nous force à retirer notre
+parole.... Léontine ne peut point vous épouser.
+Mon cher notaire, soyez indulgent: soyez bon
+comme toujours! Ce n'est point notre faute à
+nous, non, je vous l'assure....</p>
+
+<p>Le notaire l'écoutait tout ébahi.</p>
+
+<p>--Quel est ce mystère? dit-il à la fin.... Ma
+tête s'égare.... je deviens fou, ma foi! c'est à
+devenir fou... l'Abénaqui arrive et me dit: Vous
+ne vous marierez point. Le sioux le suit et me
+conjugue le même verbe. Vous survenez et c'est
+encore la même chanson... Vous me direz toujours
+bien pourquoi je n'épouserai votre fille, et
+pourquoi, dans ce cas-là, je ne vous ruinerais point,
+et ne vous jetterais point sur le pavé.</p>
+
+<p>Il était en fureur, le notaire, et ne pesait plus
+ses paroles....</p>
+
+<p>--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous
+ainsi? ce n'est pas notre faute, je vous l'ai
+dit; nous sommes sous un talon de fer....</p>
+
+<p>--Et mon talon à moi, croyez vous que vous
+ne le trouverez pas dur?</p>
+
+<p>--Ce ne sera toujours que la ruine, répondit
+madame D'Aucheron, d'un air résigné....</p>
+
+<p>--Que la ruine! comme vous en prenez votre
+parti, remarqua le notaire de plus en plus stupéfait...,
+l'autre chose qui vous menace est donc
+bien redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il
+avec ironie.</p>
+
+<p>Pendant que le notaire et madame D'Aucheron
+échangeaient ainsi des prières contre des imprécations,
+des supplications contre des moqueries, un
+monsieur entra dans l'étude.</p>
+
+<p>--Le notaire est-il engagé? demanda-t-il à l'Indien.</p>
+
+<p>--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre,
+là....</p>
+
+<p>Et il montrait du doigt la porte du petit bureau.</p>
+
+<p>--Ne le dérangeons pas, alors, fit le survenant.</p>
+
+<p>L'abénaqui pensait à part lui:</p>
+
+<p>--Ça va être drôle tout à l'heure.</p>
+
+<p>Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent
+bien longues à celui qui attendait, la porte
+du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut.
+Elle était bouleversée et ses yeux avaient quelque
+chose de vague, de hagard à faire peur.</p>
+
+<p>--Vous ici madame? fit le dernier arrivé.</p>
+
+<p>C'était monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un
+pas en arrière et ne répondit rien.</p>
+
+<p>--Vous avez voulu prendre les devants, madame,
+continua D'Aucheron, mais vous n'arriverez
+pas plus vite pour cela.... Elle vous a supplié,
+sans doute, de renoncer à la main de notre fille?
+demanda-t-il, en s'adressant au notaire, n'allez
+pas l'écouter: elle divague.</p>
+
+<p>Le notaire poussa un soupir de soulagement
+comme un homme qui revient du fond de l'eau.
+L'abénaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler
+Léontine sa fille.</p>
+
+<p>--Il me semblait, répondit Vilbertin que tu ne
+pouvais pas renoncer aux immenses avantages que
+t'assure mon mariage.</p>
+
+<p>--Jamais! répliqua fermement D'Aucheron.
+Est-ce que je me ruinerais pour les caprices d'une
+femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le
+veux.... Mais j'oublie que nous sommes en présence
+d'un étranger, remarqua-t-il en faisant allusion
+à Sougraine, passons donc de l'autre côté;
+nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette
+affaire....</p>
+
+<p>--Il paraît, répondit Vilbertin, que cet indien
+n'est pas de trop. Il est du complot; le siou
+aussi. Ils sont venus ici avant madame D'Aucheron
+pour me sommer, s'il vous plaît, rien que
+cela! de renoncer à mademoiselle Léontine....
+Dis-moi donc ce qu'ils ont à voir, ces individus-là,
+dans nos projets.... Y comprends-tu quelque
+chose?</p>
+
+<p>--Ces deux étrangers, ces deux sauvages sont
+venus te dire de renoncer à la main de ma fille?</p>
+
+<p>--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer....</p>
+
+<p>--Quelle insolence! quelle....</p>
+
+<p>--Ce n'est pas cela, fit l'abénaqui, d'une
+voix étrangement douce, c'est la nécessité....
+une affreuse nécessité....</p>
+
+<p>--Allez donc vous promener, avec vos nécessités,
+cria D'Aucheron qui s'emportait...</p>
+
+<p>--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur
+de ton nom, et plus que cela encore, continua
+l'abénaqui.</p>
+
+<p>--Tu mens.</p>
+
+<p>--L'indien dit la vérité.... Tout cela pourrait
+s'arranger pourtant, oui tout cela pourrait s'arranger,
+et le mariage de monsieur Vilbertin aurait
+lieu comme vous le désirez tous, si un homme
+s'éloignait.</p>
+
+<p>--Comment cela? quel est cet homme? demanda
+D'Aucheron.</p>
+
+<p>--C'est la Longue chevelure, répondit l'abénaqui.
+Il nous tient tous sous son pied, et il nous
+peut tous écraser comme des vers de terre.</p>
+
+<p>--Quant à moi, continua D'Aucheron, je ne
+vois pas ce qu'il peut me faire....</p>
+
+<p>--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va!</p>
+
+<p>--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire,
+tout s'arrangerait? Il n'y aurait plus d'obstacles à
+mon mariage?.... La paix de tout le monde
+serait respectée?</p>
+
+<p>--Oui! s'écrièrent à la fois Sougraine et madame
+D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron,
+qu'un homme qui ne nous connaît que
+depuis quelques jours, qui a passé toute sa vie
+loin de nous, qui est parfaitement étranger à nos
+relations et à nos projets, devienne tout à coup
+l'arbitre de nos destinées, nous oblige à faire ce
+que nous ne voulons pas, et à nous désister de ce
+que nous voudrions faire. Parlez donc, vous autres
+qui connaissez ses motifs et qui vous montrez les
+esclaves de ses volontés, parlez donc! Quand on
+saura ce qu'il est, ce qu'il médite, ce qu'il ose on
+pourra déjouer ses desseins. Rencontrons-le face à
+face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore
+une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons
+rien à cacher dans notre existence. Aurions-nous
+quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet
+étranger, qui feuilletterait le livre de notre vie?
+Vous a-t-il achetés avec ses diamants? Quel intérêt
+a-t-il à empêcher le mariage de Léontine avec
+M. Vilbertin?...</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron écoutait la tête basse,
+l'abénaqui paraissait distrait. Il cherchait à
+oublier le danger dont il était menacé.</p>
+
+<p>La position que prenait D'Aucheron n'avait rien
+de bien rassurant pour lui.</p>
+
+<p>--Voilà du singulier, ajouta D'Aucheron. Il
+faudra toujours bien que j'aille au fond de ce
+mystère.</p>
+
+<p>Il regardait sa femme avec une certaine cruauté.
+Elle vit bien qu'il était résolu de découvrir le
+secret qu'elle cachait avec tant de soin.</p>
+
+<p>--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle....
+Je n'aurais plus rien à craindre.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XXVII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les élections générales approchaient. On entendait
+une rumeur sourde et profonde comme le grondement
+d'un orage encore lointain. On fourbissait
+dans l'ombre des armes qui promettaient d'être
+mortelles. Chaque parti faisait la revue de ses
+forces et préparait les machines qui devaient détruire
+le camp ennemi. Les futurs candidats se
+montraient d'une politesse exquise envers tout le
+monde, serraient avec effusion la main de l'ouvrier,
+saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier,
+le bottier et le regrattier, libres et indépendants
+électeurs, dont le vote pouvait faire pencher la
+balance, et le regrattier, le bottier et le laitier, tous
+gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent
+besoin de plus petit que soi....</p>
+
+<p>L'un des plus actifs, des plus polis, des plus
+affables, des plus populaciers, c'était M. Le Pêcheur.
+Il entendait bien se faire réélire et garder
+encore son portefeuille si doux à porter. Il
+allait de maison en maison solliciter les suffrages.
+On le recevait bien, mais on se disait à part soi:</p>
+
+<p>--L'on verra. Le scrutin a été donné pour
+cacher son vote, on s'en servira, du scrutin....</p>
+
+<p>L'adversaire du jeune ministre serait probablement
+l'employé qu'il avait destitué par économie
+et remplacé par galanterie. Le peuple est naturellement
+sensible, honnête, compatissant. Les actes
+tyranniques ou injustes le révoltent. Il protège
+les victimes et flagelle les bourreaux. Le peuple
+inclinait vers monsieur Préchon, la victime. D'autant
+plus que Préchon avait des capacités, n'était
+pas sot du tout et se montrait bon chrétien. On a
+beau dire, cela ne nuit pas aux choses temporelles
+d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus
+souvent qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé
+M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans un mouvement de
+colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui,
+il ne tenait plus à se servir de cela pour
+discréditer son adversaire. Et qu'importe l'origine
+d'un homme, dans notre monde et dans notre
+siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet
+homme. Qu'il sorte d'un palais ou d'une chaumière,
+qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou du
+crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi
+que Dieu lui-même le juge. L'humanité, longtemps
+aveugle ou lâchement avilie, avait oublié
+ce suprême jugement du Créateur et se prosternait
+souvent devant un homme ignare ou méchant,
+voluptueux ou sot, parce que l'un de ses aïeux
+avait fait une belle action, son devoir probablement,
+et rangeait du pied le nouveau venu plein
+de sciences, de talents ou de vertus qui n'avait
+point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui,
+une lumière plus pure éclaire les hommes,
+un sentiment plus juste les anime, un motif plus
+noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux
+et dangereux de l'égalité qui passe sur la terre
+pour raser les têtes qui s'élèvent... c'est la colère
+de Jésus qui maudit et jette au feu les arbres
+qui ne portent point de fruits.</p>
+
+<a name="p3" id="p3"></a>
+
+<br><br>
+
+<h2>TROISIÈME PARTIE</h2>
+
+
+
+<h2>LES ASSISES CRIMINELLES</h2>
+
+<br><br>
+
+<h3>I</h3>
+<br>
+
+<p>
+La chasse aux caribous n'est pas un frivole
+amusement, certes! et chaque hiver on voit sortir
+de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des
+Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le
+fusil à l'épaule, l'imagination pleine de fantastiques
+panaches qui dansent sur des têtes effarées. Les
+neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant,
+et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos
+climats rigoureux. La glace, sous son éblouissant
+et incorruptible manteau, tient dans une impuissance
+absolue toutes les souillures du sol.</p>
+
+<p>Aux reflets du soleil les cristaux de la neige
+étincellent comme une poussière de diamants, et
+sur les plaines d'une blancheur éclatante se déroule
+sans fin l'azur foncé d'un ciel pur...</p>
+
+<p>Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient
+la ville dans une carriole mollement rembourrée.
+D'autres suivaient. C'étaient Dupotain,
+Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une
+voiture remplie de provisions de toutes sortes fermait
+le cortège. Ceux qui connaissaient la coutume
+du notaire et son goût pour la chasse
+n'eurent pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer
+le caribou dans nos montagnes pittoresques.</p>
+
+<p>Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham,
+traversa St. Sauveur et suivit le chemin de
+la petite rivière. Il passa par Lorette, St. Augustin,
+le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides,
+laissa derrière lui Ste Catherine, atteignit
+et dépassa St. Raymond, au fond de sa charmante
+vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne....</p>
+
+<p>La dernière habitation disparut derrière un coteau
+de neige, au bout des terrains à demi-défrichés,
+et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt sombre,
+infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les
+vallons se succèdent toujours, toujours jusqu'aux
+défrichements du lac St. Jean et, par de là, jusqu'à
+la mer de glace. Les grands sapins, les pruches, les
+épinettes avec leurs larges palmes vert sombre
+couvertes de blancs flocons, ressemblaient à ces
+vieux rois du nord que nous montrent les légendes
+scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux
+sombres garnis d'hermine, et couronnés de
+chevelures d'argent. Les chasseurs marchaient à
+la file et les raquettes laissaient sur la neige molle
+une empreinte qu'on eût dit produite par le pied
+d'un animal énorme ou le sillage d'un vaisseau
+dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la
+marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait
+mille fois parcourus. La Longue chevelure, alerte
+et souple comme un cerf, le suivait. Puis les
+chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron,
+Landau, Dupotain, Griflard. Puis encore les
+hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage
+sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur
+dos. Le soir, on dressait la tente, on allumait le
+feu, on faisait des lits de sapins, sur lesquels on
+étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après
+avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on
+s'endormait profondément.</p>
+
+<p>On découvrit après quelques jours un superbe
+<i>ravage</i>, et l'on but à la santé de l'animal complaisant
+dont la piste allait être un guide sûr. La
+marche dura plusieurs heures encore avant que
+l'on pût apercevoir un superbe caribou.</p>
+
+<p>Il était couché sous un magnifique sapin, et
+s'amusait à mordre les petites branches vertes qui
+pendaient comme des guirlandes au-dessus de lui.
+A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et
+tourna la tête. Il flaira le danger et son oeil doux
+s'alluma subitement. Il se leva tremblant. Une
+clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient
+presque à portée du fusil. Alors, rapide comme
+l'éclair, rejetant, son panache mobile afin de ne
+point s'embarrasser dans les rameaux des arbres,
+il s'élança à travers les couches mouvantes
+de la neige. Une poursuite acharnée et sans
+trêve commença. La Longue chevelure, avait
+pris les devants. C'était lui, au reste, qui
+devait tirer le premier. Vilbertin, l'on ne savait
+pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi.
+Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord
+ses ennemis, mais la fatigue le gagna peu à peu
+dans cette course sans merci, sur ces neiges
+molles et profondes....</p>
+
+<p>Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières
+qu'il laissait maintenant, que ses forces le
+trahissaient, et qu'il faiblissait par instant pour
+reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se
+sentaient gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un
+prochain triomphe animait leur courage. Tout
+à coup deux détonations retentirent; elles furent
+suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore,
+réveillée un instant comme en sursaut, retomba
+dans son morne silence.</p>
+
+<p>Le caribou était tombé, mais non loin de lui,
+quelques pas en arrière, celui qui l'avait blessé
+gisait aussi grièvement atteint.</p>
+
+<p>Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant
+des cris de joie; mais à la vue de la Longue
+chevelure affaissé sur la neige et couvert de sang,
+leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations.</p>
+
+<p>--Comment cet accident est-il arrivé demanda
+l'un des chasseurs?</p>
+
+<p>--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien
+ne sait pas comment, par exemple. Il courait, il
+courait.... il y a tant de petites branches....
+Tu sais.</p>
+
+<p>--On n'est jamais assez prudent à la chasse,
+reprit, en forme de maxime, le gros notaire qui
+arrivait tout essoufflé.</p>
+
+<p>Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux.</p>
+
+<p>La balle était entrée en plein corps un peu
+au-dessus de la hanche. Le siou, malgré la douleur
+que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait
+pas perdu connaissance. On le coucha bien
+enveloppé dans de chaudes couvertures de laine,
+sur des branches molles au-dessous d'un arbre
+épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant
+la <i>traîne</i> aux provisions sur laquelle on le mettrait
+pour le ramener aux plus prochaines habitations.</p>
+
+<p>Le caribou gisait à quelques pas plus loin.
+Quand les chasseurs l'entourèrent il voulut se lever
+pour fuir encore, mais sa tête retomba sur la neige
+ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent
+sur eux pleins de larmes. Qui peut deviner
+à quoi songe la bête, au moment où elle se
+sent expirer sous les coups de l'homme? Ne
+pouvant raisonner sa douleur, ni s'en expliquer
+la cause, elle doit en souffrir davantage. L'homme,
+parfois, domine par la force de sa volonté, les
+souffrances qui le tuent. Sa pensée l'emporte
+dans une région supérieure. L'esprit impose silence
+à la matière.</p>
+
+<p>Le retour fut long et pénible. Sur une <i>traîne</i>,
+la Longue chevelure, sur l'autre le caribou. Et
+les hommes peinaient à tirer parmi les broussailles,
+à travers les arbres de ces régions désertes, par
+dessus les montagnes, ou à travers les vallons
+les deux longues <i>traînes sauvages</i>.</p>
+
+<p>On laissa le malade à St. Raymond, dans la première
+maison que l'on trouva. Puis on fit avertir
+le médecin qui accourut aussitôt. Le médecin,
+c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté
+pour qu'on transportât le blessé à Québec, sous
+prétexte qu'il y serait mieux soigné, mais les autres
+furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus
+long voyage et que ce serait très imprudent de
+l'exposer à de nouvelles fatigues. Le notaire céda.
+Il supplia Rodolphe de lui envoyer des nouvelles
+chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin,
+le bon notaire, de ce qu'un pareil accident
+fût arrivé dans une partie de plaisir commencée
+sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien
+que jamais il ne retournerait à la chasse. Cela
+lui faisait prendre en aversion l'amusement le
+plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut
+y songer, c'est d'un grand prix.</p>
+
+<br><br>
+<h3>II</h3>
+<br>
+
+<p>
+La partie de chasse avait été organisée par le
+notaire et Sougraine.</p>
+
+<p>Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y
+vit qu'un agréable délassement. Il avait été entendu
+qu'il aurait l'honneur de tirer le premier. Il passerait
+devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui
+pourrait arriver ensuite.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron fut mise au courant de
+ces petits arrangements, bien inoffensifs en apparence,
+et elle trouva que le notaire et Sougraine ne
+manquaient pas d'imagination. Elle attendait
+avec une impatience fébrile le retour de ses amis.
+Comme elle semblait préoccupée plus que de
+raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse,
+lui parlait de sa félicité prochaine, pour la distraire
+un peu. Mais moins attendrie que les jours précédents,
+cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas
+trop compter sur les promesses du bonheur; qu'il
+n'y avait rien de changeant comme la fortune;
+que souvent la félicité nous échappait au moment
+où l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles
+jetaient du froid sur l'enthousiasme de la
+jeune fille et faisaient renaître de vagues craintes
+un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du
+brouillard glacé qui s'abat sur le frissonnement
+amoureux des fleurs de la prairie, le soir d'une
+chaude journée.</p>
+
+<p>Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida
+Villor. Elle en dévora les pages charmantes.
+Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant
+d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher
+Rodolphe!... Comme il t'aime! disait-elle, et
+comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon, va!
+Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle....
+On vient de loin le chercher. Notre humble demeure,
+près de l'église, s'ouvre à chaque instant
+du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant,
+mais cela chasse l'ennuie.</p>
+
+<p>Madame Villor allait mieux. Le voyage ne
+l'avait pas trop fatiguée. Elle articulait quelques
+mots maintenant. Quand le printemps serait
+revenu avec ses brises chargées de parfums, ses
+chaudes buées, son éclatant soleil, ses chants
+d'oiseaux, les murmures des feuilles, les tressaillements
+nouveaux des champs et des forêts à
+leur réveil, elle aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait
+et renaîtrait à la vie. Une bonne, une grande
+nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut
+que je fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il
+ne me fallait pour cela négliger un peu, beaucoup
+même, ma bonne mère et mon cher cousin. On
+m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me
+déranger. Une petite promenade seulement. J'ai
+bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu me
+verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille
+à la ville. Tu reviendras avec moi, c'est Rodolphe
+qui le veut.</p>
+
+<p>Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle
+D'Aucheron. Elle ferait bien de se
+livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si j'étais là
+je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière
+aussi intéressante pour soi-même qu'utile
+pour les autres.</p>
+
+<p>Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver
+son amie, et de partir avec elle sans doute,
+on vint lui dire qu'une jeune personne l'attendait
+au salon. Elle accourut.</p>
+
+<p>--Ida!</p>
+
+<p>--Léontine!</p>
+
+<p>Les deux noms retentirent à la fois et les
+deux amies s'embrassèrent dans une douce
+étreinte.</p>
+
+<p>--J'achevais de lire ta lettre, dit Léontine; un
+peu plus et tu la précédais.....</p>
+
+<p>--Nous n'avons pas le service de la malle tous
+les jours, vois-tu, là-bas, dans nos forêts.....</p>
+
+<p>--Non, mais vous avez la paix, le calme, le
+bonheur..... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Tous les jours, ma bonne Léontine.... Viens
+voir cela.</p>
+
+<p>Mademoiselle Villor fit une bonne provision de
+livres de classe, alla prendre conseil du Surintendant
+de l'Instruction publique, et se remit en route
+pour St. Raymond. Léontine l'accompagnait.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron, qui ne détestait pas d'être
+seule, vu la disposition d'esprit où elle se trouvait
+et l'attente des nouvelles qui devaient venir, ne
+fit aucune objection à son départ.</p>
+
+<p>Quand la voiture qui les emmenait fut sur le
+monticule qui domine le village, Ida chercha des
+yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du
+doigt à Léontine.</p>
+
+<p>--Là-bas, par de là l'église, sous les grands pins
+noirs..... Vois-tu?</p>
+
+<p>Léontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses
+regards. On descendit la côte escarpée et on traversa
+le village au grand trot du cheval. Une voisine
+que mademoiselle Ida avait laissée avec sa
+mère vint ouvrir en souriant.</p>
+
+<p>--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle
+Clémence, observa l'amie de Léontine.</p>
+
+<p>Clémence, c'était la voisine, une vieille fille qui
+n'avait jamais aimé que les chats et jamais raconté
+que des nouvelles vraies.</p>
+
+<p>--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais ça
+ne va pas bien partout.</p>
+
+<p>--Non? qu'y a-t-il donc?....</p>
+
+<p>--Entrez toujours; déshabillez-vous, mesdemoiselles,
+vous devez être fatiguées, vous devez
+avoir froid; on vous contera tout cela.</p>
+
+<p>Elle n'était pas pressée de dire la nouvelle parce
+qu'elle ne craignait pas d'être devancée par d'autres.
+Elle était seule avec la malade. Elle l'eût
+racontée à la porte, au risque de contracter une
+fluxion de poitrine, s'il se fût trouvé quelqu'un
+dans la maison pour lui faire concurrence.</p>
+
+<p>Les jeunes filles embrassèrent la malade.</p>
+
+<p>--Où est Rodolphe? demanda Ida.</p>
+
+<p>A ce nom un doux tressaillement agita Léontine
+et une vive rougeur parut sur ses joues
+encore froides des baisers du vent.</p>
+
+<p>--Voilà la nouvelle, s'écria Clémence; chaque
+chose arrive en son temps. On est venu le quérir
+il y a dix minutes, à bride abattue, pour un sauvage
+qui s'est fait tuer à la chasse.....</p>
+
+<p>Léontine pâlit tout à coup; une angoisse inexplicable
+l'oppressait.</p>
+
+<p>--Quand je dis: tuer, reprit Clémence, ce n'est
+pas tout à fait exact; mais blessé gravement.</p>
+
+<p>--Quel est le nom de ce sauvage? demanda
+mademoiselle Ida.</p>
+
+<p>--Un drôle de nom, répondit Clémence qui ne
+se hâtait plus.</p>
+
+<p>--Encore, quel est-il? insista Léontine, qui
+faisait un effort pour se remettre.</p>
+
+<p>--La chevelure longue, je crois, ou quelque
+chose comme ça....</p>
+
+<p>--La Longue chevelure! s'écria Léontine....
+est-il possible? mon Dieu!...</p>
+
+<p>--C'est cela, la Longue chevelure!.........</p>
+
+<p>Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda
+la voisine.</p>
+
+<p>--Depuis peu de temps seulement, mais je
+l'estime beaucoup.... Il est si bon.... Si tu
+veux, Ida, nous irons le voir?</p>
+
+<p>--Nous le ferons transporter ici, Léontine, et
+nous le sauverons si c'est possible....</p>
+
+<p>Les jeunes filles attendirent avec une grande
+impatience le retour du médecin. Il ne revint que
+le soir. Elles veillaient en causant près du poêle
+où la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval
+qui ramenait Rodolphe s'arrêta devant la porte,
+couvert de frimas et secouant sa longue crinière
+et ses grelots au son argentin, elles coururent
+ouvrir.</p>
+
+<p>Il y eut un moment d'égoïste bonheur: le blessé
+fut oublié pendant une minute. Que ceux qui n'ont
+pas aimé jettent la première pierre.....</p>
+
+<p>Après les premiers épanchements on parla du
+malheureux siou.</p>
+
+<p>--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai
+mandé un médecin de la ville en consultation...
+Il n'y a cependant point de parties essentielles de
+lésées, car la mort serait déjà survenue... Il y a
+les complications à redouter... les inflammations.</p>
+
+<p>--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions
+l'avoir ici pour le soigner, Léontine et moi.</p>
+
+<p>--S'il est possible de l'amener, nous le ferons
+de grand coeur. Je tiens à l'avoir sous mes yeux,
+afin de suivre mieux les phases du mal.</p>
+
+<p>Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident
+était arrivé. Il n'y avait rien de bien surprenant
+en cela. Les accidents de chasse sont si fréquents.</p>
+
+<p>Cependant une pensée amère, atroce peut-être,
+entrait dans l'esprit de Léontine. Elle voulait
+s'en débarrasser, la chasser comme un mauvais
+rêve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours,
+comme l'onde que l'on repousse avec un
+aviron.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>III</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les chasseurs, Vilbertin en tête, rentrèrent dans
+la ville, avec le caribou qu'ils avaient tué, étendu
+sur un traîneau. La nouvelle de l'accident se répandit
+vite. Ce fut toute une journée le sujet de
+la conversation.</p>
+
+<p>--Il me semblait, disait le notaire, que je ne
+pouvais pas être toujours heureux à la chasse; j'avais
+comme un pressentiment de ce qui devait
+arriver, et je crois que je ne serais point parti, si
+les autres ne m'avaient entraîné...</p>
+
+<p>Il disait encore:</p>
+
+<p>--Un accident est vite arrivé. Nous venions
+d'apercevoir le caribou. Ce fut un cri général. Le
+sioux prit les devants, l'Abénaqui suivait en imprimant
+à sa carabine un mouvement de va-et-vient
+dangereux. Je le voyais bien et j'allais lui
+dire de faire attention. Tout à coup. Vlan! Vlan!
+deux détonations. Une branche probablement
+avait fait partir la gâchette... C'est dommage,
+la chasse promettait, et c'est si plaisant de courir
+les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien
+que je n'y retournerai plus... Après un malheur
+comme celui-là... Si le pauvre diable pouvait
+en revenir!</p>
+
+<p>Le soir il y eut réunion des chasseurs chez
+D'Aucheron. On parla beaucoup de l'accident.
+Madame D'Aucheron demanda discrètement au
+notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint.
+Il répondit de même que les apparences le faisaient
+croire. La malheureuse reprenait, comme
+malgré elle, ses rêves de vanité, d'ambition de richesses,
+de luxe.... et sa fille redevenait une
+chose à exploiter......</p>
+
+<p>La Longue chevelure fut amené chez le docteur
+Rodolphe. Il éprouva d'abord un mieux sensible
+puis une rechute. Une fièvre brûlante s'empara
+de lui. Il eut le délire.</p>
+
+<p>Léontine se tenait à son chevet, et quand Ida
+revenait de sa classe, elle remplaçait son amie pour
+lui permettre de se reposer un peu. Le soir, elles
+veillaient toutes deux avec un dévouement d'enfants
+pour un père bien-aimé. Tour à tour, avec
+des linges imbibés d'eau froide, elles lavaient le
+front et la tête du malade; elles mettaient de la
+glace sur ses lèvres enflammées par la fièvre. Puis
+elles priaient avec une ardente ferveur. Rien
+n'était touchant comme de voir ces deux anges de
+la terre disputer à la mort sa victime. Parfois la
+mort vaincue s'éloignait et l'espérance rentrait
+dans l'âme des jeunes filles. Le médecin luttait
+aussi de toutes les forces de son énergie, de
+toutes les ressources de la science..... La lutte
+était étrange et belle.</p>
+
+<p>Là-bas, dans la ville, trois êtres misérables se
+cherchaient comme les ombres cherchent les
+ombres, sans bruit, sans amour, sans charité, pour
+se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils
+prenaient un suprême intérêt à la lutte qui se
+livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire,
+ils l'avaient essayé. Ils n'avaient plus qu'à suivre
+d'un oeil inquiet les péripéties du combat. Les
+voeux qu'ils formaient n'étaient point pour le
+triomphe des anges et du jeune médecin, mais pour
+le triomphe de la mort. Elle tardait bien cette
+mort pourtant si vorace d'habitude.... elle tardait
+bien à venir.</p>
+
+<p>Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible
+pour les trois conjurés... La Longue chevelure
+avait le délire....Il allait mourir peut-être....
+Mais ce n'est pas cela qui les effrayait.
+Dans sa folie il avait parlé; dans son délire il
+avait jeté un nom en pâture à la curiosité du
+monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom
+qui réveillait un triste souvenir. Il avait parlé
+de Sougraine.</p>
+
+<p>--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le
+manque, tu l'attaqueras à ton tour.</p>
+
+<p>Il faisait évidemment allusion à la chasse. Il
+avait dit encore:</p>
+
+<p>--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on
+devine que tu es Sougraine, tu seras poursuivi
+comme le caribou de la forêt par le chasseur implacable...</p>
+
+<p>Puis:</p>
+
+<p>--Elle est méconnaissable, cette malheureuse
+Elmire, sous ses riches vêtements de dame.... Je
+ne peux cependant pas les laisser périr dans les
+flammes; il faut que je les sauve encore... Ils
+me tueront ensuite, mais n'importe, j'aurai fait
+mon devoir.</p>
+
+<p>Une nuit entre autres il ne cessa de parler.</p>
+
+<p>A ce nom de Sougraine une foule de pensées
+assaillirent l'esprit d'Ida. Elle se souvint de
+l'histoire lamentable racontée par le siou, le
+soir du bal et de l'évanouissement de madame
+D'Aucheron. Léontine, elle, avait des frémissements
+de terreur. Elle entrevoyait la vérité
+à travers le sombre tissu des événements, comme
+à travers des ombres flottantes on aperçoit une
+lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre,
+de voir trop nettement dans ces mystères
+redoutables. Et pourtant quelque chose lui disait
+qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait
+entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et
+que sa délivrance et son salut sortiraient de la
+ruine des siens. Elle aurait bien voulu épancher
+ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son
+amie, mais elle n'avait pas le droit de parler.</p>
+
+<p>Elle passa une partie de cette nuit en prière.
+Ida, remarquant son extrême inquiétude et sa tristesse
+amère, s'unissait à elle pour prier.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>IV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille
+en apparence, savourait un verre de whiskey en
+songeant au blessé de St. Raymond, dans un des
+nombreux estaminets de la basse ville. Il était
+seul. Plusieurs jeunes gens entrèrent et, debout
+près du comptoir, se firent verser à boire.</p>
+
+<p>--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un
+d'eux.</p>
+
+<p>--Non, quelle nouvelle?</p>
+
+<p>--Il paraît que Sougraine est revenu....</p>
+
+<p>--Quel Sougraine?</p>
+
+<p>--Un sauvage qui a tué sa femme et enlevé
+une jeune fille, il y a vingt ans.</p>
+
+<p>--Et il est revenu? pourquoi?</p>
+
+<p>--Pour se faire pendre, je suppose....</p>
+
+<p>--Comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie
+de chasse, envoyé une balle à ce beau siou, la
+Longue chevelure.... sous prétexte de tuer un
+caribou.</p>
+
+<p>--C'est assez singulier, cela. Est-il arrêté?</p>
+
+<p>--Je ne crois pas. On le cherche.</p>
+
+<p>Pendant ce dialogue Sougraine éprouva toute
+les angoisses par lesquelles un homme peut passer.
+Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur
+les joues et ses dents claquaient de frayeur.</p>
+
+<p>La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche
+pour dire:</p>
+
+<p>--Je crois que c'est lui qui est assis là-bas, à
+cette table, mais un sentiment de pitié l'arrêta.</p>
+
+<p>--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu,
+il doit avoir expié suffisamment sa faute....
+qu'il s'échappe s'il le peut.</p>
+
+<p>Les jeunes gens sortirent.</p>
+
+<p>Sougraine était trop inquiet pour demeurer
+plus longtemps dans cet maison ouverte à la foule.
+Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une chose à
+faire, disparaître. Il lui en coûtait cependant de
+laisser le notaire et madame D'Aucheron recueillir
+seuls le fruit de la partie de chasse. Il
+décida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des
+nouvelles. Il sortit, la tête basse, mais regardant
+sournoisement autour de lui pour voir s'il n'y
+avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus
+désertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents
+de police et, chaque fois, il sentit une
+sueur perler sur son front, un frisson parcourir
+tous ses membres. Il était tenté de courir à toutes
+jambes, au risque de donner l'éveil. Il est si naturel
+de se sauver quand on a peur. A la tombée
+de la nuit il entra chez Vilbertin.</p>
+
+<p>Le notaire n'était pas, non plus, d'une gaieté
+folle. Il voyait clairement maintenant sa coupable
+sottise. Ses paupières se dessillaient et l'aveuglement
+qui précède toujours un crime faisait place
+aux lumières de la raison.... Avant la faute on ne
+voit que les jouissances promises, après, l'on suppute
+avec amertume ce qu'elles nous coûtent.</p>
+
+<p>En voyant entrer l'indien, il devint d'une
+pâleur extrême et se prit à trembler.</p>
+
+<p>--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondément
+émue, que le sioux a parlé et que votre
+vrai nom est connu maintenant?</p>
+
+<p>--Les paroles d'un fou, cela ne compte guère,
+répliqua l'indien.</p>
+
+<p>--La curiosité se réveille et l'on voudra savoir
+ce qu'il y a de vrai dans ces révélations dues à la
+fièvre: on vous fera arrêter, c'est sûr. Si vous
+êtes Sougraine, vous n'échapperez point; ne vous
+faites pas d'illusion.</p>
+
+<p>--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine!</p>
+
+<p>--Alors vous n'avez rien à craindre, restez en
+paix, attendez les événements.</p>
+
+<p>--Si l'indien s'éloigne, combien lui donneras-tu?</p>
+
+<p>--Mais si vous ne partez pas c'est la prison,
+le pénitencier, l'échafaud, peut-être, qui vous
+attend. Allez-vous jouer ainsi votre vie? Vous
+pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il
+sera peut-être trop tard....</p>
+
+<p>--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison,
+au pénitencier, sur l'échaufaud....</p>
+
+<p>--Comment? fit le notaire effrayé, voudriez-vous
+nous perdre? pourquoi? quel mal vous
+avons-nous fait?</p>
+
+<p>--L'indien veut être en bonne compagnie.
+Tout seul, il sera traité sans pitié; avec un gros
+monsieur et une grosse dame, il sera entouré de
+respect.</p>
+
+<p>--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!...</p>
+
+<p>--Combien paies-tu?</p>
+
+<p>Le notaire, écrasé sous une pensée de scandale,
+de trahison, d'ignominie et de pitié, crut être généreux
+en offrant vingt-cinq dollars à l'indien....
+Sougraine éclata de rire, et ce rire moqueur fendit
+l'âme de l'avare Vilbertin.</p>
+
+<p>--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se
+voir exposé à la honte, à la mort, au gibet....
+il faut encore donner son argent....</p>
+
+<p>Il fit un effort suprême.</p>
+
+<p>--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde....</p>
+
+<p>L'indien rit encore. Il se sentait heureux de
+faire à son tour l'office de bourreau.</p>
+
+<p>Vilbertin se ravisa.</p>
+
+<p>--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien.
+Nous n'avons point peur de vous; nous sommes
+deux pour contredire vos paroles mensongères. Les
+juges comprendront bien que je n'avais aucun
+intérêt à faire disparaître la Longue chevelure. Il
+ne m'a jamais fait de mal, cet homme-là; je n'ai
+rien à craindre de sa part. Il me connaît à peine.
+C'est vous qui le craigniez avec raison, et qui désiriez
+sa mort, puisqu'il savait votre nom et pouvait
+vous livrer à la justice des hommes.</p>
+
+<p>Sougraine comprit que le notaire et madame
+D'Aucheron pouvaient, en effet, fort bien se tirer
+d'affaire, et que lui, leur instrument, il serait aisément
+sacrifié. Il ne lui servirait de rien d'essayer
+à les compromettre. Il aggraverait sa position,
+voilà tout. On pourrait être indulgent pour une
+faute vieille de vingt années, car on supposerait un
+long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait
+de toute la hideur des crimes précédents....</p>
+
+<p>Il reprit après quelques minutes.</p>
+
+<p>--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent
+dollars.</p>
+
+<p>--Je serais bien fou de payer pour vous empêcher
+d'être pris, lorsque vous pouvez fuir aisément
+si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez ou
+partez, cela m'est égal.</p>
+
+<p>Sougraine suppliait à son tour.</p>
+
+<p>--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin
+de donner beaucoup d'argent pour se sauver loin;
+il ne pourra pas travailler pour gagner son pain.
+Il devra se tenir caché le jour, marcher la nuit...
+donne les cent dollars et il part tout de suite. Tu
+vas être heureux, toi, et tu vas épouser une belle
+jeune fille que tu aimes beaucoup.</p>
+
+<p>Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les
+cent dollars.</p>
+
+<p>--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu
+savais de qui elle est l'enfant, cette jeune fille!...
+On va te le dire puisque l'on s'enfuit pour ne
+jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le
+sais... pas même à sa mère, madame D'Aucheron.
+Madame D'Aucheron est sa mère. Et son père...
+eh bien! son père, c'est moi!</p>
+
+<p>--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine,
+s'écria le notaire, hors de lui. Ce n'est pas
+possible! Ai-je bien entendu! Malédictions!!</p>
+
+<p>--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait été
+trompé lui-même. Madame D'Aucheron lui a dit
+que Léontine est sa fille...</p>
+
+<p>--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela?
+Comment? Parlez, mais parlez donc!</p>
+
+<p>Et Vilbertin, suffoqué, frappait du pied, se tordait
+les bras.</p>
+
+<p>--Voila le fond de l'affaire... on te racontera
+tout, puisque l'on part pour ne plus revenir. Tu
+n'en diras mot à personne... Tu vas comprendre
+pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame
+D'Aucheron... comme tu as compris pourquoi la
+Longue chevelure était son maître à lui l'indien.
+Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune
+fille que j'avais enlevée...</p>
+
+<p>Le notaire faillit tomber à la renverse. Il se
+passait la main sur le front comme pour en enlever
+des nuages qui obscurcissaient ses idées.</p>
+
+<p>--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible?
+Maudite destinée! Enfer! démon!</p>
+
+<p>Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela
+et elle faisait comme on lui disait. Donne notre fille
+à monsieur le ministre, donne-la plutôt à monsieur
+le notaire, ou à M. Rodolphe... sinon on te dénoncera...
+et tu seras perdue.... Et la jeune fille
+passait de l'un à l'autre. La peur du scandale....
+de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu?</p>
+
+<p>--Le notaire marchait à grands pas dans son
+étude, toujours la main sur son front:</p>
+
+<p>--C'est affreux, ce que vous m'avez révélé,
+Sougraine, oui c'est affreux! Vous me tuez....
+Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur...
+O désespoir, ô malédiction! elle, votre fille? Ce
+n'est pas vrai! Dites-moi que ce n'est pas vrai...
+et je vous donne de l'or tant que vous en voudrez;
+qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque
+je suis voué à la honte, à la douleur? puisqu'elle
+ne sera jamais ma femme, elle, Léontine?... j'aurais
+été si heureux! si heureux! Qu'êtes vous
+venu faire ici, vous, après cette longue absence?
+Troubler notre repos... ruiner nos espérances,
+empoisonner notre vie...</p>
+
+<p>--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit
+Sougraine d'une voix, sombre, car il les aime
+encore...</p>
+
+<p>--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!...
+vous ne les aimez point. Partez si vous les aimez
+encore; ne troublez point leur repos, ne les couvrez
+pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient
+vous aimer, eux?</p>
+
+<p>--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur
+père?</p>
+
+<p>--Vous vous trompez... moi je suis votre fils...
+et je vous hais...</p>
+
+<p>Sougraine recula épouvanté...</p>
+
+<p>--Mon fils? toi, mon fils?</p>
+
+<p>Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un
+appui...</p>
+
+<p>--Oui, je suis votre fils... répondit le notaire
+d'une voix sombre.</p>
+
+<p>--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis
+ou Adélard?</p>
+
+<p>--Adélard est mort il y a longtemps... Il est
+bien heureux, lui!...</p>
+
+<p>Sougraine tomba à genoux:</p>
+
+<p>--Mon enfant, pardonne à ton père, supplia-t-il...</p>
+
+<p>Le notaire ne répondait rien, Sougraine demeurait
+à genoux. Il répéta:</p>
+
+<p>--Pardonne à ton père, mon enfant...</p>
+
+<p>--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, répliqua
+Vilbertin en proie au désespoir, sauvez-vous.</p>
+
+<p>Sougraine ne bougeait pas. Il était toujours à
+genoux. Le notaire reprit:</p>
+
+<p>Partez, vous dis-je; si vous êtes coupable nul
+ne pourra vous sauver...</p>
+
+<p>--Sougraine est coupable d'avoir enlevé une
+jeune fille et d'avoir abandonné ses enfants...
+C'est un grand mal, il le sait bien, mais il n'a point
+tué votre mère.....</p>
+
+<p>--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer
+ici, vous le comprenez. Voici quelques
+dollars, adieu...</p>
+
+<p>Sougraine, chassé par son fils, profita de la nuit
+pour sortir de la ville. Le notaire se mit au lit,
+mais son esprit exalté fut assailli par une volée
+de pensées étranges. Dans son angoisse il s'accrochait
+à des espérances incroyables. J'irai chez
+la D'Aucheron, se disait-il, je saurai tout. Il faudra
+bien qu'elle parle.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>V</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le notaire Vilbertin était en effet l'un des
+enfants de Sougraine, le petit lutin, comme l'appelait
+son oncle Louis-Thomas qui le garda quelque
+temps chez lui, après la fuite de l'abénaqui
+avec Elmire Audet. Un notaire de la paroisse
+voisine, nommé Vilbertin, l'ayant vu, lui trouva de
+l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit
+étudier, et lui donna son nom, son étude et
+sa fille unique, sans autre condition que de pratiquer
+consciencieusement et de rendre sa femme
+heureuse. Peu de temps après l'obligeant notaire
+mourait presque subitement. A son lit de mort
+il appela son gendre et lui parla tout bas. Il lui
+montra une lettre qu'il fit jeter à la poste par un
+serviteur. C'était une lettre qu'il écrivait à madame
+Villor. Le malheureux gendre pâlit et
+se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de la
+tête un signe affirmatif et laissa le beau-père mourir
+en paix. Quelques semaines après sa femme
+suivait son père dans la tombe en lui léguant tout
+ce qu'elle possédait. Alors il partit, la laissant
+dans le cimetière de sa paroisse natale auprès des
+siens.</p>
+
+<p>Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron.
+Une personne moins agitée, moins troublée qu'elle,
+eut remarqué du premier coup d'oeil le bouleversement
+du notaire.</p>
+
+<p>--Vous savez, madame, commença-t-il, qu'il
+n'est question dans la Ville que de l'affaire Sougraine.</p>
+
+<p>Quelle affaire? demanda-t-elle en pâlissant.</p>
+
+<p>Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans.
+Vous vous en souvenez?</p>
+
+<p>Ce dernier mot était cruel et cruellement dit.
+Madame D'Aucheron éprouva une torture au fond
+du coeur.</p>
+
+<p>--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire,
+et il m'a tout avoué. Il m'a dit qui vous êtes.</p>
+
+<p>--Moi? fit madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et
+sa surprise a égalé la mienne. Vous êtes, vous,
+Elmire Audet....</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron, la tête basse, ne répondit
+point.</p>
+
+<p>--Je suis venu vous demander si mademoiselle
+Léontine est ma soeur.... Parlez, soyez
+franche, dites, est-elle ma soeur?</p>
+
+<p>--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne
+comprends rien à ce que vous me demandez....</p>
+
+<p>--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un
+des enfants de Sougraine....</p>
+
+<p>--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine?
+Est-ce possible?.... Et elle le regardait de ses
+grands yeux bleus hagards....</p>
+
+<p>--Léontine est-elle ma soeur?</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron se mit à rire....</p>
+
+<p>--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur.
+J'ai dit un mensonge à votre père pour sauver la
+paix de ma maison.... Hélas! cela n'aura servi
+à rien.</p>
+
+<p>--Dieu soit loué! s'écria le notaire.... tout
+n'est pas perdu encore.</p>
+
+<p>Il s'abandonnait à une joie folle....</p>
+
+<p>--Vous avez un autre frère... je ne sais
+point s'il vit.... je n'ai eu connaissance de rien,
+et l'on ne m'a jamais rien dit....</p>
+
+<p>Le notaire revenait à son étude tout fier, tout
+palpitant, tout à ses amours un instant compromises.</p>
+
+<p>--Dès que mon père sera loin, se disait-il, je
+profiterai de mes avantages sur mes rivaux; je
+serai, à mon tour, maître de ces gens-là... Il
+m'est bien égal d'être appelé Sougraine ou Vilbertin.
+On ne peut rien me faire à moi... Et
+puis, je suis riche, on me respectera... en ma présence,
+du moins. En arrière, on dira ce qu'on
+voudra... Madame D'Aucheron, elle, ce n'est
+pas la même chose.... Si elle tombe... elle
+tombe dans la boue.... Une grande dame ne
+se laisse pas traîner dans la fange comme cela.
+Elle fera bien des sacrifices avant de consentir à
+cette dégradation... J'aurai Léontine. O mon
+amour, tu n'es pas perdu!... Quand je pense à
+la peur que j'ai eue!... j'en frissonne encore...
+Elle, ma soeur? Bah! ça n'avait pas de bon sens...
+je le sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer
+d'affaire. Que le diable emporte les autres... Chacun
+pour soi... Les autres ne voudront peut-être
+pas épouser une jeune fille élevée par Elmire
+Audet, par Elmire Audet déchue, avilie, ridiculisée...
+montrée au doigt... Moi je l'emmènerai
+dans la solitude... je l'aurai à moi seul... Oh!
+qu'elle soit un objet de honte pour tous si je ne
+puis l'obtenir qu'à ce prix-là...</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>VI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Monsieur Le Pêcheur gardait rancune à Sougraine;
+il se mit en frais de découvrir sa retraite,
+et lança une meute de policiers sur ses traces.</p>
+
+<p>--Si je le pince, se promettait-il, il verra!...
+je lui apprendrai à venir troubler mes amours....
+Mais comment pouvait-il avoir tant d'influence
+sur madame D'Aucheron? se demandait-il?</p>
+
+<p>Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de
+l'audace dans la conception, de la curiosité dans
+le caractère, et ne s'effrayait devant aucune supposition
+quelqu'absurde qu'elle fut....</p>
+
+<p>--Si c'était cela! se dit-il, tout haut, en se frappant
+le front comme un homme qui veut en faire
+jaillir une étincelle... si c'était cela! car enfin,
+il y a quelque chose, c'est sûr. Il faut voir.</p>
+
+<p>Quelques heures après il présentait ses hommages
+à madame D'Aucheron. Léontine venait
+d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait étaient
+des meilleures. La longue chevelure échappait à la
+mort; la science et la charité chantaient leur
+hymne de triomphe, et madame Villor commençait
+à se lever, marchait sans le secours de personne.
+La maison du médecin s'emplissait de
+chants et de gaieté.</p>
+
+<p>--Vous savez sans doute, commença le jeune
+ministre que notre <i>ami</i> la Langue muette était
+un misérable enleveur de fille, un assassin, peut-être...</p>
+
+<p>--J'ai vu ce que les journaux en disent, répondit
+madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Comment avez-vous pu être trompée, vous
+surtout, mesdames, qui avez un instinct si merveilleux?</p>
+
+<p>--Nous ne faisons cependant pas métier d'épier
+les gens, répondit Léontine en souriant avec malice.</p>
+
+<p>--J'espère, au moins, que vous ne faites pas,
+non plus, métier de protéger les scélérats en rupture
+de ban, reprit le ministre.</p>
+
+<p>--Nous protégeons nos hôtes quelqu'ils soient,
+dit madame D'Aucheron; mais nous nous efforçons
+de recevoir des gens honnêtes seulement.</p>
+
+<p>--Ce serait drôle, continua le ministre, si nous
+allions découvrir Elmire Audet, maintenant....
+Elle se cache sans doute quelque part... qui sait?
+elle est peut-être une grande dame aujourd'hui...
+une dame louée, aimée, admirée de tout le monde...</p>
+
+<p>Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait
+pas à l'interrompre, tant la surprise était grande
+chez madame D'Aucheron et sa fille. Une même
+pensée les atteignait au coeur:</p>
+
+<p>--Il sait tout; c'est fini...</p>
+
+<p>Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte,
+la peur, les terreurs, l'ignominie.... Et tout cela
+dansait, glissait, s'agitait lugubrement, confusément
+comme les cendres et les charbons d'un âtre immense
+où passe un souffle de tempête. Le ministre
+continuait toujours avec méchanceté:</p>
+
+<p>--Je crois que je sais où la prendre, cette jolie
+femme aux yeux bleus; car elle avait les yeux
+bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un peu.
+Les femmes même les plus aimables sont soumises
+à cette inéluctable loi; mais je parie qu'on pourra
+la reconnaître encore. Il reste toujours quelque
+chose des traits de la jeunesse sur les visages les
+plus vieux. On soulève les rides et les teintes roses
+des fraîches années apparaissent encore. Qu'est-ce
+que je fais? parler de rides, c'est absurde. Elmire
+n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'âge de la
+beauté parfaite, votre âge, madame, j'en ferais le
+pari.... Voyons, dites, est-ce que je me trompe
+beaucoup?</p>
+
+<p>--Vous êtes bien cruel, monsieur, dit Léontine
+et vous n'avez pas la générosité d'un gentilhomme.</p>
+
+<p>Elle se leva pour sortir.</p>
+
+<p>--Je puis laisser échapper Sougraine, madame,
+si vous le désirez, vous n'avez qu'à parler.</p>
+
+<p>--La clémence est une vertu divine, dit encore
+mademoiselle D'Aucheron, debout, prête à s'éloigner.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron gardait le silence.</p>
+
+<p>--L'amour est une chose divine aussi, répondit
+le ministre; je vous promets la clémence,
+mademoiselle, si vous me donnez l'amour....</p>
+
+<p>--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon époux.</p>
+
+<p>Elle quitta le salon. Sa mère resta seule avec
+monsieur le Pêcheur.</p>
+
+<p>Le Pêcheur se leva à son tour. Il était très
+froissé.</p>
+
+<p>--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement:
+j'avais deviné juste. Sougraine sera pris et
+vous verrez ce qui s'en suivra.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>VII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Quelques jours plus tard, un homme armé d'une
+carabine, des raquettes aux pieds, errait à l'aventure
+dans les bois que traverse la rivière Batiscan,
+au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges.
+Il paraissait accablé de tristesse autant
+que de fatigue, et le soir, quand le silence envahissait
+la forêt et que tout se confondait dans un
+océan de ténèbres, il entrait dans une cabane de
+bûcheron, abandonnée depuis longtemps, et là, s'endormait
+sur un lit de branches. Il avait épuisé sa
+provision de poudre et de plomb, et sa carabine,
+fidèle amie des anciens jours, lui devenait inutile.</p>
+
+<p>Quelques jeunes gens qui venaient de couper
+des billots vers le haut de la rivière, remarquèrent
+des traces de raquettes et se dirent entre eux qu'il
+devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrèrent
+dans la cabane pour y passer la nuit, car il
+se faisait tard, déjà. Ils ne furent pas surpris d'y
+trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux
+qui errent dans les bois, en hiver, de chercher un
+refuge dans les chantiers.</p>
+
+<p>Sougraine,--car le chasseur c'était lui--réveillé
+en sursaut par le bruit que firent en entrant
+les bûcherons, s'élança vers la porte pour s'échapper.</p>
+
+<p>--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous êtes
+bien peureux... nous ne sommes pas des ours.</p>
+
+<p>--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la
+bande.</p>
+
+<p>--La chasse est elle bonne? demanda un autre.</p>
+
+<p>--La chasse ne paie guère encore, répondit
+Sougraine: on a tendu des collets aujourd'hui;
+on ne sait pas quelle chance on aura.</p>
+
+<p>--Y a-t-il longtemps que vous avez laissé les
+habitations? Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>--Oh! non, il n'y a pas longtemps....</p>
+
+<p>--D'où venez vous? de Lorette?</p>
+
+<p>--Oui, de Lorette.</p>
+
+<p>Il était content de faire croire cela. Le mensonge
+était petit et les conséquences pouvaient en
+être grandes.</p>
+
+<p>--Comme ça, vous n'avez pas de nouvelles de
+Notre-Dame-des-Anges, fit un jeune homme. J'aurais
+pourtant voulu savoir comment se portent ma
+vieille mère et ma jeune blonde.... Mais je le
+saurai demain.</p>
+
+<p>--Bah! la mère Audet est taillée pour vivre un
+siècle, reprit le plus vieux de la bande, et la petite
+Fradette, ta blonde, serait bien folle de ne pas
+<i>fréquenter</i> un peu pour se consoler de ton absence.</p>
+
+<p>Au nom de la mère Audet, Sougraine eut un
+frisson. C'était un des frères d'Elmire qu'il voyait
+là, devant lui?...</p>
+
+<p>La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes
+durs à la fatigue, rudes au travail, s'endormirent
+d'un profond sommeil, dans leur hutte de bois
+rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine
+fut longtemps avant de clore les paupières, tant
+son esprit était cruellement tourmenté.</p>
+
+<p>Les hommes de chantier partirent dès le point
+du jour. La première chose qu'ils apprirent en
+arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de
+Sougraine.</p>
+
+<p>--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu.
+Les gazettes annoncent une récompense de la part
+du gouvernement à celui qui l'arrêtera.</p>
+
+<p>--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que
+nous avons rencontré, dans la <i>cabane à billots</i>, la
+nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur, maintenant....
+Si nous avions pu deviner!</p>
+
+<p>Comme une traînée de poudre, la nouvelle se
+répandit dans la paroisse, que Sougraine se cachait
+dans un chantier abandonné, sur le bord de la
+rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans
+la forêt, et l'on organisa une expédition pour l'aller
+surprendre.</p>
+
+<p>Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le
+soir il sortit de la cabane et, marchant avec une
+grande précaution, il suivit le cours de la rivière
+pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un
+amas de racines et de branches, reste d'un arbre
+arraché du sol un jour de tempête, attendant en
+ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour
+lui permettre de fuir sans être aperçu. Il venait
+de se réfugier en cet endroit, quand il entendit
+des voix et un bruit de raquettes sur la neige
+durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre,
+un groupe noir qui s'avançait sur le lit
+gelé de la rivière. Les voix devenaient plus distinctes.</p>
+
+<p>--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans
+la cabane, disait l'un de ceux qui approchaient.</p>
+
+<p>--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre;
+il peut nous voir arriver.</p>
+
+<p>Et la troupe s'arrêta.</p>
+
+<p>--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme
+des piquets, au beau milieu de la neige, repartit
+une voix.</p>
+
+<p>--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous
+sommes exposés au vent comme des girouettes.</p>
+
+<p>--Il y a là, tout près, un tas de branches qui
+feraient un excellent abri.</p>
+
+<p>Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit
+ou s'était réfugié l'abénaqui.</p>
+
+<p>La troupe se dirigea vers l'arbre tombé. Sougraine
+ne pouvait pas fuir sans être vu. Les gens
+s'étaient mis au pas de course, à qui arriverait le
+premier.</p>
+
+<p>Un moment il perdit la tête, demeura immobile,
+les yeux fixés sur ces hommes qui le traquaient,
+comme le charmeur qui regarde le serpent
+pour le désarmer. L'instinct de la conservation lui
+revenant tout à coup, il ôta ses raquettes et se
+fourra sous le tronc, passant à travers les branches
+que la neige n'avait pas entièrement recouvertes.</p>
+
+<p>--On est mieux ici que sur la glace, observa
+l'un des chasseurs d'hommes, en s'asseyant sur un
+tronc d'arbre pourri.</p>
+
+<p>--Il y a des pistes, observa un autre. Notre
+individu à du passer par ici.</p>
+
+<p>--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta
+un troisième.</p>
+
+<p>Le fugitif, blotti dans la neige, ramassé sur
+lui-même, tremblant, retenant son haleine, éprouvait
+des tourments qui lui semblaient longs comme
+l'éternité. Il se demandait s'ils ne partiraient pas
+bientôt; s'ils allaient passer la nuit là. Il devait
+être nuit enfin. L'obscurité ne venait donc point,
+ce soir-là, sous la forêt? Ses pieds s'engourdissaient.
+Ils gelaient peut-être. S'il allait se geler
+les pieds!... Oh! il mourrait là, dans sa cachette,
+comme un fauve. On le trouverait au printemps.
+Les ours le dévoreraient peut-être.... Ce serait
+affreux, cette mort lente, dans le désert, sans une
+prière, sans un prêtre,... Mourir sans confession,
+sans recevoir le pardon de ses fautes... Mais,
+non! il ne gelait point.... Ce n'était rien que de
+l'engourdissement. Tout à l'heure il sortirait et
+ses pieds seraient encore dispos et rapides... Ses
+pieds! il ne les sentait plus. Il les remuait peut-être,
+mais il n'en était pas sûr... Ses mains! l'une
+était sous lui, plongée dans la neige froide, l'autre
+se crispait sur un tronçon de branche.</p>
+
+<p>Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient
+ensemble. Tout à coup un grognement
+sourd et rauque sortit du fond de l'antre formé par
+le pied de l'arbre affaissé sur ses énormes racines.
+Sougraine frémit. Il leva quelque peu la tête et
+crut voir, plus avant sous le tronc, deux yeux
+ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurité.</p>
+
+<p>Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans
+faire craquer une branche, car le moindre bruit
+pouvait attirer l'attention des hommes ou exciter la
+bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement
+qu'il fit, un rameau sec cassa, et l'animal
+gronda plus fort.</p>
+
+<p>Une sueur abondante et glacée coulait maintenant
+sur ses membres, et des transes amères torturaient
+son âme. Devant lui, un fauve cruel et
+affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière,
+des hommes qui le guettaient pour lui faire
+expier une faute que le repentir avait sans doute
+effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable!
+Les hommes sans pitié le conduiraient à
+l'échafaud, la bête le dévorerait tout vif... Après
+tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile
+comme un cadavre, l'animal l'oublierait
+peut-être, ou lui pardonnerait de l'avoir troublé
+dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester
+là longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau
+mouvement de recul.</p>
+
+<p>--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de
+la bande.</p>
+
+<p>--Oui, un grondement sourd qui sortait de là,
+fit un autre, en montrant l'arbre arraché qui leur
+servait d'abri.</p>
+
+<p>--Il se pourrait qu'un ours y fut caché.
+Baptiste Lanouette en a tué un pas bien loin d'ici,
+l'hiver dernier.</p>
+
+<p>Un nouveau grognement sortit du repaire et
+tous s'éloignèrent subitement.</p>
+
+<p>--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours
+poussa un cri féroce mais n'osa pas le suivre. Ces
+animaux-là ne marchent guère sur la neige molle.
+Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou
+se cachent sous un tas de branches, d'où ils ne
+sortent que le printemps pour se mettre en quête
+de leur nourriture.</p>
+
+<p>Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine
+prit le chemin des habitations, marchant d'abord
+avec peine à cause de l'engourdissement de ses
+pieds, et titubant comme un homme ivre. La
+nuit était avancée quand il arriva aux premières
+maisons. Tout reposait dans un calme profond,
+seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait
+convulsivement dans cette paix universelle.</p>
+
+<br><br>
+<h3>VIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à
+Québec. Il se nommait François-Xavier Blanchet,
+était natif de l'une de nos jolies paroisses de la
+rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes
+du Pacifique depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir
+cinquante ans. Il était grand, un peu courbé par
+l'habitude des longues marches dans les montagnes,
+plein de zèle pour le salut des hommes et doué
+d'une énergie indomptable. Il avait pour devise:
+<i>Quand on veut on peut</i>. Il fut vite au courant des
+nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques
+jours. On lui demanda s'il n'avait pas, par hasard,
+rencontré Sougraine, autrefois, dans ses pérégrinations.
+Il ne se souvenait pas de lui. Mais
+quand on lui parla de la Longue chevelure,
+il n'écouta plus avec la même indifférence. Il
+avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que
+les siens voulurent un jour mettre à mort. Il
+savait sa vie aventureuse, ses actions chrétiennes,
+sa condamnation à mort et sa délivrance par deux
+vieillards convertis. Il exprima le désir de le voir.</p>
+
+<p>On lui dit qu'il était à St. Raymond. Il s'y
+rendit avec l'abbé Pâquet, un ancien compagnon
+de classe.</p>
+
+<p>La Longue chevelure éprouva une indicible joie
+à la vue du missionnaire des Montagnes Rocheuses.</p>
+
+<p>--Mon père, commença-t-il, je n'ai guère l'air
+d'un chasseur sioux mourant. Ce n'est pas ainsi
+d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu... sur
+un bon lit de duvet, dans une chambre bien
+chaude, avec des amis dévoués qui prient.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir échappé
+à tant de dangers, pendant une vie d'aventures
+comme la mienne, pour venir se faire tuer prosaïquement,
+dans une partie de chasse.</p>
+
+<p>--Mais vous ne mourrez pas, vous êtes hors
+de danger, m'assure-t-on. J'ai moi-même un peu
+d'expérience en ces matières et je ne vois que
+d'excellents symptômes répliqua le missionnaire.</p>
+
+<p>--En effet, je me trouve mieux...</p>
+
+<p>--Pensez-vous, continua le prêtre, que vous
+étiez dans un moindre danger, il y a vingt ans,
+quand le conseil de guerre des sioux vous avait
+jugé et condamné?</p>
+
+<p>--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne
+comprends pas comment j'ai été sauvé.</p>
+
+<p>--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards
+entrèrent dans ma cabane et se jetèrent à mes
+genoux en pleurant. Je fus étonné, car ce n'est
+que rarement que l'on voit pleurer des guerriers
+sioux.</p>
+
+<p>--Quelles grandes douleurs remplissent-elles
+donc le coeur des courageux guerriers de la plus
+vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur.</p>
+
+<p>--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait
+bien du mal, me répondirent-ils; ils veulent connaître
+ton Dieu et l'adorer.</p>
+
+<p>Ils me dirent que mon Dieu était bon puisqu'il
+ordonnait de rendre aux pères infortunés les corps
+de leurs fils; qu'il était juste, puisqu'il punissait
+le mal et récompensait le bien; qu'il était miséricordieux
+puisqu'il pardonnait tout à ceux qui l'imploraient
+avec humilité. Ils me racontèrent plus
+en détail la mort de leur deux fils, et comment
+vous aviez chassé les corbeaux qui venaient se
+repaître de leurs cadavres, en attendant qu'on put
+leur donner la sépulture. C'est cette bonne action
+qui les a touchés. Quand ils virent que vous
+étiez voué à une mort cruelle, ils résolurent de
+vous sauver. Ils étaient cependant dans un grand
+embarras, ne sachant comment faire pour tromper
+la vigilance des gardiens que l'on avait mis à la
+porte de votre wigwam et le temps pressait, la nuit
+arrivait, la dernière nuit que vous deviez passer
+sur la terre. Ils pensèrent à gagner les sentinelles
+par des promesses, mais si par malheur, l'une
+d'elles résistait, elle donnerait l'éveil, et toute
+chance de vous délivrer s'évanouissait alors. Ils
+auraient pu mettre le trouble dans le camp, en répandant
+une fausse rumeur d'attaque, mais on
+vous aurait égorgé immédiatement; c'était l'ordre.
+Tuer les sentinelles, voilà ce qu'ils allaient faire
+dans leur reconnaissance extrême, ces pauvres
+vieillards, et déjà leurs arcs tendus frémissaient
+dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant
+qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se
+jeta à genoux en disant:</p>
+
+<p>--O grand Esprit qu'adore mon frère La Longue
+chevelure, viens à notre secours.</p>
+
+<p>Alors, m'ont-ils tous deux assuré, une femme
+vêtue de blanc leur est apparue et leur a dit
+de la suivre. Dans leur étonnement ils ont laissé
+tomber leurs arcs et leurs flèches. Cette femme, ils
+la reconnurent bien, c'était la vôtre.</p>
+
+<p>--Tu n'es donc pas morte, lui demandèrent-ils...
+tu n'as donc pas été tuée?...</p>
+
+<p>--Ce sont vos fils qui m'ont assassinée, répondit
+la femme blanche, et elle se dirigea vers votre cabane.</p>
+
+<p>Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient
+pas encore. Les sentinelles dormaient.
+Ils entrèrent, défirent vos liens et vous conduisirent
+loin du campement, dans un endroit où
+vous alliez prier souvent, sur un tapis de gazon,
+au pied d'un rocher marqué d'une grande croix
+rouge.</p>
+
+<p>--C'est l'endroit où mon père est mort, dit la
+Longue chevelure, fort impressionné. Je croyais
+avoir été le jouet d'un rêve étrange, pendant
+cette nuit-là, continua-t-il et je pensais apprendre
+un jour que ma délivrance n'avait rien eu que de
+fort naturel. Je n'étais pas digne de cette mystérieuse
+intervention de l'ange qui m'avait tant aimé
+ici-bas.</p>
+
+<p>--N'oubliez jamais, dit le prêtre, combien le
+seigneur s'est montré miséricordieux envers vous.</p>
+
+<br><br>
+<h3>IX</h3>
+<br>
+
+<p>
+--Personne ici! fit avec un désappointement
+singulier, le premier des limiers qui entra dans
+la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine.</p>
+
+<p>--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait
+pas notre arrivée. Il sortira du bois ou il y
+crèvera de faim avant le printemps.</p>
+
+<p>Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés,
+le chemin de leur village. En passant
+près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de
+bruit et imitèrent les aboiements des chiens.
+L'ours, mécontent d'être troublé de nouveau dans
+sa tranquille demeure, répondit par de longs grognements.</p>
+
+<p>--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors
+l'un de la bande. Au revoir, compère Martin. Tu
+auras de nos nouvelles.</p>
+
+<p>Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se
+blottit dans le foin, sur le fenil, et dormit en
+attendant le jour, d'un sommeil agité. Il resta dans
+sa cachette toute la journée du lendemain. La faim
+le torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait
+pas se laisser mourir comme cela, autant valait
+se livrer à la justice et courir une chance de salut.</p>
+
+<p>Le soir venu il sortit, se glissa le long de la
+première maison et vit, par la fenêtre plusieurs
+hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en
+causant. Des nuages de fumée bleue montaient
+lentement sous le plafond noirci. Une femme et
+deux jeune filles travaillaient près de la table,
+éclairées par une petite lampe.</p>
+
+<p>Sougraine pensa:</p>
+
+<p>--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y
+en avoir chez les voisins.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y
+arrivait il vit venir quelqu'un de son côté. C'était
+un jeune garçon. Il paraissait tout petit dans
+l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près
+d'une pile de bois. L'enfant entra sans frapper.
+Il sortit au bout d'un instant, portant quelque
+chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir
+après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait
+pu vivre quelques jours avec cela. Oui, mais quelle
+imprudence! On devinerait bien que c'est lui...
+et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda
+par la fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui
+allait et venait dans l'unique pièce. Il entra.</p>
+
+<p>--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec
+cette bonne politesse qui ne se perd pas encore
+dans nos campagnes...</p>
+
+<p>--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me
+donner un morceau de pain, pour l'amour du bon
+Dieu...</p>
+
+<p>--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours,
+répondit la vieille en se dirigeant vers la
+huche.</p>
+
+<p>Elle prit du pain.</p>
+
+<p>--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien
+que je n'aie pas grand'chose, je puis toujours vous
+offrir un morceau de lard. L'eau est chaude, je
+pourrai aussi vous faire un peu de thé.</p>
+
+<p>--Tu es bien bonne, la mère, mais on est
+pressé, répondit Sougraine, un peu de pain pour
+manger en allant, cela va suffire...</p>
+
+<p>Cette grande hâte n'était pas naturelle. La
+vieille eut un soupçon et se mit à fixer l'inconnu.
+Elle savait que Sougraine était dans les environs.</p>
+
+<p>L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté
+de la porte...</p>
+
+<p>--Si c'était lui! pensa la vieille.</p>
+
+<p>Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut
+peur...</p>
+
+<p>--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa
+voix cassée.</p>
+
+<p>--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici...</p>
+
+<p>--Allez-vous loin?</p>
+
+<p>--Oui, on va loin...</p>
+
+<p>Elle s'approchait avec son morceau de pain.
+Sougraine avait envie de se reculer. Il sentait
+comme un fer rouge le regard inquisiteur de
+cette vieille femme. Elle s'avançait toujours
+tenant un morceau de pain à la main. Soudain
+elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et
+de douleur...</p>
+
+<p>--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?</p>
+
+<p>L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir.
+Il tomba à genoux.</p>
+
+<p>--Pardon, dit-il, pardon!</p>
+
+<p>La vieille femme était presque belle dans son
+indignation...</p>
+
+<p>--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille
+bien-aimée, mon Elmire que j'aimais tant!... tu
+l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de
+Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure
+depuis plus de vingt ans, et c'est par ta faute!...
+J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire!
+J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous
+nous contentons de peu... c'est bien le moins
+qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas
+toutes les larmes que peut verser une mère à qui
+l'on enlève sa fille chérie!... toutes les nuits
+qu'elle passe dans les angoisses! toutes les malédictions
+qu'elle appelle sur la tête du ravisseur!
+Où est-elle, ma fille, Sougraine, dis, où est-elle?...
+Elle est morte sans doute. Tu l'as peut-être tuée...
+On dit que tu sais tuer les femmes, toi...</p>
+
+<p>Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel....</p>
+
+<p>--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué
+sa femme.... c'est un mensonge....</p>
+
+<p>--Où est ma fille, continuait la vieille femme
+Audet? Sougraine qu'as-tu fait de ma fille?...</p>
+
+<p>--Ta fille, elle est riche et heureuse....</p>
+
+<p>--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité....
+C'est mal de se moquer d'une mère...
+d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en
+la tombe!....</p>
+
+<p>--Je te le jure elle est riche... et heureuse...
+Elle demeure à Québec, c'est une des grandes
+dames de la ville....</p>
+
+<p>La vieille femme branla la tête en signe de
+doute.... Sougraine reprit.</p>
+
+<p>--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame
+D'Aucheron....</p>
+
+<p>--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet,
+en levant les mains au ciel... et presque défaillante,
+madame D'Aucheron?... la mère de
+mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle
+Léontine!</p>
+
+<p>--C'est elle-même, affirma Sougraine.</p>
+
+<p>L'infortunée vieille murmurait.</p>
+
+<p>--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!...
+est-ce possible... non, ce n'est pas possible....</p>
+
+<p>Elle était accablée par une pensée amère....
+Madame D'Aucheron avait renié sa mère.... Oui,
+elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas voulu la
+reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien
+plus aiguë que la première.... Une mère qui
+perd sa fille, c'est affreux, mais une fille qui renie
+sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela.</p>
+
+<p>Tout à coup la vieille éclata en sanglots...
+Sougraine fit un pas vers la porte. Il entendit du
+bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa
+figure et il s'écria:</p>
+
+<p>--Malédiction! je suis perdu!...</p>
+
+<p>La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant
+sa vengeance, lui montra un caveau sous l'escalier.</p>
+
+<p>--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne
+mes offenses, comme je vous pardonne le mal que
+vous m'avez fait.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>X</h3>
+<br>
+
+<p>
+Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses
+beaux projets s'évanouir comme un songe, le laborieux
+échafaudage de sa fortune et de son bonheur
+s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette
+fois, il lui semblait qu'elle resterait ensevelie sous
+les décombres. Elle cherchait, pour sortir de l'horrible
+position qu'elle s'était faite, une issue qu'elle
+ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif
+qui se heurte aux barreaux de sa cage avec
+l'espoir toujours nouveau mais toujours inutile
+d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait
+les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait
+surtout, c'était l'avenir. Un avenir tout prochain.
+Elle regrettait de s'être laissée surprendre par le rusé
+ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne pouvait
+pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions,
+ce ne sont point des preuves. Elle aurait dû
+se moquer de lui hardiment, lui rire au nez. Maintenant
+il était trop tard. La sottise était faite,
+il fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau
+monsieur, cela ne servirait de rien. Il était froissé,
+plus que cela, irrité. Quand on est ministre on ne
+se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire.
+Si cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé
+comme elle a fait. C'est elle, après tout qui
+est à blâmer. La misérable! voilà donc comment
+elle me récompense de mes soins et de mon
+amour....</p>
+
+<p>Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient
+dans l'esprit de madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre
+dans l'étude au notaire, avec sa femme
+et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une
+vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque
+chose d'anormal dans son entourage, mais après
+s'être mis inutilement l'esprit à la torture pour
+deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien
+trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on
+est toujours averti assez tôt d'un malheur, et qu'il
+ne faut pas aller au devant du courrier qui nous
+apporte une mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p>Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à
+la Longue chevelure. Il était même arrivé fort à
+propos, cet accident, puisque le malheureux siou
+se trouvait comme une pierre d'achoppement dans
+le sentier qu'il suivait avec ses amis, lui D'Aucheron.
+La chasse allait donner plus qu'elle n'avait
+promis.</p>
+
+<p>L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé
+des limiers à la poursuite de Sougraine. Il éprouvait
+un certain plaisir à se venger de cet homme
+qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance,
+surtout, la satisfaction cruelle qu'il aurait de
+voir mademoiselle D'Aucheron devenir la risée du
+monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait
+ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il
+saurait l'histoire de madame D'Aucheron, sa
+protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère
+et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation.
+Cela ne pouvait tarder. Sougraine n'échapperait
+point. Et quand même il réussirait à
+déjouer les recherches de la police et à passer à
+l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait
+bien obligée de parler. On la provoquerait; on la
+taquinerait; on ferait revivre son passé dans les
+chroniques scandaleuses.</p>
+
+<p>Il s'occupait aussi de son élection et disait partout,
+pour exciter la curiosité des gens, qu'une
+chose tout à fait surprenante, étrange, inouïe et
+scandaleuse, serait bientôt connue publiquement;
+qu'une famille haut placée, qui croyait sa considération
+affermie sur le roc, s'apercevrait qu'elle
+n'était assise que sur un sable mobile.... Le procès
+de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait....
+Les gens gobaient la nouvelle, fouillaient dans les
+familles, soupçonnaient les réputations les plus intactes,
+sans rien trouver.</p>
+
+<p>Monsieur Duplessis, le brave professeur de
+l'Ecole Normale, fut mis au courant de cette rumeur
+méchante que le ministre avait lancée dans la
+ville, qui volait de bouche en bouche, avec une
+rapidité que le mal seul peut atteindre, et prenait
+de jour en jour des proportions plus considérables. Il
+n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements
+singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas
+manqué de le surprendre. Toutefois il en avait cherché
+vainement les motifs et avait fini par croire à
+l'un de ces caprices inexplicables auxquels les
+braves gens n'échappent pas toujours et dont
+souvent ils souffrent plus que les autres. Les
+paroles menaçantes du ministre furent un éclair.
+Il entrevit la vérité. Elle émergeait d'un fond de
+ténèbres. Le nom de Sougraine expliquait tout.
+Il savait que l'indien était devenu un habitué de
+la maison, mais un habitué que l'on cachait et
+dont on semblait rougir.</p>
+
+<p>Il prenait vite une résolution et détestait les
+tâtonnements. Dès que l'on a jugé bonne une
+action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne souffre
+point de délai, et tous les instants de la vie doivent
+être employés à bien faire.</p>
+
+<p>Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur
+qui le reçut avec empressement, bien qu'il y eût,
+sur la banquette placée à sa porte, plusieurs solliciteurs
+déjà fatigués d'attendre.</p>
+
+<p>--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher
+professeur, dit le ministre en serrant les mains
+loyales du vieillard.</p>
+
+<p>--Pas mal pour le temps et la saison, répondit
+le père Duplessis...</p>
+
+<p>--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est
+une rude saison.</p>
+
+<p>--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne
+verrai plus de printemps. Cela vaut autant, après
+tout, car j'ai fait mon tour, répondit le professeur...</p>
+
+<p>--Heureux ceux qui passent leur vie dans la
+pratique du bien! reprit le ministre.</p>
+
+<p>--Quand ces hommes sont placés comme vous,
+monsieur, ils sont doublement heureux, car leurs
+actes ont un grand retentissement et leur influence
+est immense.</p>
+
+<p>Le ministre baissa la tête.</p>
+
+<p>--Vous m'avez demandé mon appui dans votre
+élection, monsieur le ministre, reprit le professeur,
+et.... je viens vous le promettre à une
+condition...</p>
+
+<p>--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je
+suis sûr que nous allons nous entendre....</p>
+
+<p>--Il circule une rumeur assez étonnante, continua
+le père Duplessis. On dit qu'une réputation va
+s'effondrer... qu'une famille opulente et respectée
+est sur le point de se voir aux prises avec la misère
+et le mépris.</p>
+
+<p>--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre.</p>
+
+<p>--Pouvez-vous empêcher ce malheur?</p>
+
+<p>Le ministre réfléchit assez longtemps.</p>
+
+<p>--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine.
+S'il échappe, le secret reste mien et je
+suis maître de la destinée de cette famille; s'il est
+arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il
+faudra qu'il dévoile tout...</p>
+
+<p>--Je venais vous dire que mon influence vous
+serait acquise si vous pouviez éloigner le malheur
+de cette maison...</p>
+
+<p>--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est
+cette maison que le déshonneur menace?</p>
+
+<p>--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans
+tous les cas, soit que je devine juste ou que je
+fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens qui sont
+menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez
+ces gens quels qu'ils soient, et comptez sur mon
+appui dans votre élection.</p>
+
+<p>--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on
+favorise la fuite de Sougraine.</p>
+
+<p>--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne
+soit rien de mal.</p>
+
+<p>--Je serais si content d'avoir votre appui!
+ajouta le ministre; cela m'assurerait le succès...</p>
+
+<p>Le père Duplessis se disposait à sortir quand
+on entendit un bruit de voix dans les couloirs.</p>
+
+<p>--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu?
+C'est M. Le Pêcheur qui va jubiler!... Une
+foule de paroles, des questions, des réponses, des
+affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient,
+s'éparpillaient. Le ministre pâlit tout à coup. Il
+toucha le bouton de la sonnette électrique. Un
+garçon de bureau parut.</p>
+
+<p>--Quel est ce bruit? demanda-t-il...</p>
+
+<p>--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre,
+répondit le messager radieux, croyant annoncer
+une heureuse nouvelle à son chef.</p>
+
+<p>Le ministre fit une grimace significative dont le
+messager fut tout ébahi. Il ne s'attendait pas à
+cela. Il y aura toujours des surprises pour les
+messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant
+bien curieux et profonds observateurs souvent,
+ne pourront comprendre tout à fait ceux qu'ils
+sont destinés à servir.</p>
+
+<p>--Alors, fit le père Duplessis en se retirant,
+il n'y a plus d'espoir?</p>
+
+<p>--Je vais essayer quand même, M. le professeur,
+je vais essayer.</p>
+
+<p>Le ministre avait une idée. Un ministre qui a
+la grâce d'état doit avoir au moins une idée de
+temps à autre.</p>
+
+<p>--Nous ferons les élections avant les assises
+criminelles, pensa-t-il; j'ai une chance de mater
+le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je nourrirai
+grassement ses espérances en lui promettant
+tout ce qu'on peut promettre en pareille occasion.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire
+cachette que la vieille femme lui avait désignée,
+lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon de la
+mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation
+de sa mère, ni ses yeux mouillés de larmes,
+ni ses soupirs étouffés. La pauvre vieille pleurait
+si souvent.</p>
+
+<p>--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son
+<i>capot</i>, il nous a échappé. Il a été plus fin que
+nous et n'est pas revenu à la cabane. N'importe,
+il est bien guetté; il n'ira pas loin.</p>
+
+<p>Il vit du pain à terre. C'était le morceau que
+dans sa surprise Sougraine avait laissé tomber.</p>
+
+<p>--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant
+cette année, qu'on laisse traîner le pain du
+bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une pointe
+d'humeur.</p>
+
+<p>La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa
+le pain.</p>
+
+<p>--Nous allons tuer un ours, demain, reprit
+Audet; il est caché sous un arrachis, au 9e portage,
+un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié
+Sougraine.</p>
+
+<p>--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous
+vu?</p>
+
+<p>--Non, mais nous l'avons entendu grogner,
+c'est tout comme.... Ce qui me fait de la peine,
+c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je
+savais où il se cache....</p>
+
+<p>Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le
+tremblement nerveux de ses membres dérangea
+quelque chose dans la collection de vieilleries
+entassées au fond du caveau.</p>
+
+<p>--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud!</p>
+
+<p>Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit
+<i>terrier</i>, allègre, vif, remuant qui ne répondait pas
+du tout à son nom lourd et sonore. Pataud ne
+vint point.</p>
+
+<p>--Où est donc le chien? demanda le garçon.</p>
+
+<p>--Le petit Bernier est venu le chercher il y a
+un instant, pour le mettre, cette nuit, dans leur
+laiterie, répondit la vieille en tremblant, il paraît
+qu'il y a une belette qui dévore tout...</p>
+
+<p>Audet se mit à genoux et pria quelques minutes,
+les bras appuyés sur sa chaise, le dos au poêle qui
+chantait son monotone refrain. Il se coucha et la
+vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à
+genoux à son tour et pria longtemps. Ensuite elle
+ouvrit la huche, reprit le morceau de pain et l'alla
+donner à Sougraine.</p>
+
+<p>--Sauvez-vous, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout
+doucement. Il était profondément touché. Il
+fouilla son gousset et tira un rouleau de billets de
+banque.</p>
+
+<p>--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre
+fille, Sougraine vous le donne, il n'en veut plus,
+que Dieu ait pitié de lui...</p>
+
+<p>La mère Audet repoussa la main, et les billets
+tombèrent sur le plancher nu de la pauvre habitation.</p>
+
+<p>--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine;
+garde tout...</p>
+
+<p>Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui
+longeait la rivière.</p>
+
+<p>La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit
+en priant. Pendant son sommeil des larmes coulaient
+lentement sur ses joues ridées...</p>
+
+<p>Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui
+avait donné la charité chrétienne, et, quand le jour
+approcha, il monta sur un fenil pour y passer la
+journée. Il était tombé une légère couche de neige,
+qui recouvrait, comme un tapis d'une éclatante
+blancheur, les maisons, les granges, les routes et les
+champs. Maintenant, au ciel devenu clair, s'allumaient
+d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires
+bordant l'horizon, le disque de la lune à son premier
+quartier brillait comme les cornes de feu de
+quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur.
+L'indien ne songea point aux traces que ses pieds
+avaient laissées sur la neige.</p>
+
+<p>Un petit garçon vint à la grange, de bon matin,
+pour faire le <i>train</i>. Dans nos campagnes on charge
+les enfants de cette importante fonction. Il arrive
+que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux
+une nourriture insuffisante ou mal proportionnée,
+négligent d'aérer les étables qui, le printemps
+venu, se transforment en <i>infirmeries</i> ou
+en musées de squelettes vivants. Ensuite, nos
+braves cultivateurs sont étonnés de la <i>malechance</i>
+qui les poursuit, et se demandent comment il se
+fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail
+ne rapporte rien.</p>
+
+<p>Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige.
+Il dit en rentrant:</p>
+
+<p>--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit:
+il y a des traces: un pied d'homme.</p>
+
+<p>Un voisin survint.</p>
+
+<p>--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a
+été vu par ici? Vous vous souvenez de Sougraine
+qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à
+vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait
+tué sa femme...</p>
+
+<p>--Est-ce bien vrai, il est par ici?</p>
+
+<p>--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier,
+le petit Noël à Jean, et deux ou trois autres
+encore qui descendaient des chantiers ont couché
+avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il
+ne savait pas alors que c'était lui. Ce n'est qu'en
+arrivant au village qu'ils ont appris que le gouvernement
+le faisait chercher. Ils sont remontés à
+la cabane le lendemain soir, mais, bernique!</p>
+
+<p>--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu
+des pistes d'homme dans la direction de la grange.
+C'est un peu drôle; jamais il ne vient personne
+rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si
+c'était lui?</p>
+
+<p>Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant
+attentivement....</p>
+
+<p>--Il est certainement venu quelqu'un, observa
+Marcel L'Enseigne, le voisin.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de risque à l'affirmer.</p>
+
+<p>Et celui qui est entré dans la grange n'en est
+pas sorti, continua-t-il, c'est encore certain. Envoyez
+votre garçon chercher des gens; on va fouiller
+la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces
+sauvages.... on ne sait pas....</p>
+
+<p>Ils en demandèrent deux, il en vint dix.</p>
+
+<p>Sougraine entendit venir tous ces hommes qui
+le cherchaient; il se vit perdu. Il eut été content
+de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un
+cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient
+comme une meute fait d'une bête fauve.
+Peu de temps après il fut pris garrotté et conduit
+à la maison au milieu des rires et des huées.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les élections générales mettaient la Province en
+feu. Les libéraux et les conservateurs s'acharnaient
+les uns contre les autres, et s'obstinaient à
+jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond.
+Les héros de l'éloquence populaire escaladaient
+les hustings armés de lettres compromettantes,
+de journaux humoristiques, de documents
+de toutes sortes, et faisaient entendre à la foule
+enthousiaste et préjugée, des paroles de salut ou
+de ruine, de menace ou d'encouragement, selon
+qu'ils étaient inspirés par les faveurs ministérielles
+ou par les dépits de l'opposition. Les uns
+glorifiaient le premier ministre et ses collègues.
+Jamais hommes semblables ne nous avaient gouvernés.
+Ils possédaient toutes les vertus, toutes
+les qualités administratives, une finesse d'observation
+surprenante, un flair étrange. Depuis leur
+arrivée au pouvoir, la Province s'était enrichie,
+des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain
+à l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre
+du jour. Pas de bouches inutiles. Peu d'employés,
+mais des bons. Plus d'avances, de bonus, de gratifications
+d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple
+qui paie, à l'ouvrier qui souffre.</p>
+
+<p>Les autres, d'une voix indignée, démolissaient
+tout ce splendide échafaudage élevé à la gloire
+des ministres, décrivaient, avec des larmes dans
+la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques
+qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller
+la Province et d'appeler leurs amis à la curée,
+montraient, avec des airs effrayés, la profondeur du
+gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers
+d'industrie et les spéculateurs véreux, suppliaient
+le peuple d'ouvrir enfin les yeux, de
+secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient
+le pays et le poussaient à la ruine.</p>
+
+<p>Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt,
+ces diatribes échevelées et ces louanges stupides,
+trouvait que tout cela ne manquait point
+de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait
+probablement du vrai, beaucoup de vrai, et finissait
+par subir l'influence de quelque gros bonnets.</p>
+
+<p>Il est évident que l'excès de langage de nos
+orateurs d'élection, de même que les articles pleins
+d'exagérations qui s'impriment presque chaque
+jour dans les journaux, ébranlent les convictions du
+peuple et faussent son jugement. Les hommes
+publics sont rarement aussi bons ou aussi méchants
+qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de
+la cause que l'on embrasse, cette juste mesure qui
+est le propre de l'homme fort et du lutteur chrétien.
+Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire
+litière de leur prestige et de leur nom. S'ils
+aiment la gloire et les distinctions, ils doivent tenir
+à leur réputation qui survit aux jours du pouvoir.</p>
+
+<p>M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois
+voix. Une petite majorité, l'on est convenu d'appeler
+cela une défaite morale. C'est un baume sur
+les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est
+pas sans amertume. Il semble évident, en effet,
+qu'on aurait pu trouver, en cherchant mieux, les
+malheureuses voix qui manquent.</p>
+
+<p>On cria dans les rangs de l'opposition, dans les
+réunions intimes et dans les assemblées publiques,
+que la corruption la plus effrénée venait de faire
+son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé
+à flots; que la liberté avait été étouffée sous les
+monceaux d'or; qu'il faudrait une catastrophe pour
+réveiller la conscience publique.... Une chose
+certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée
+de charité, avait mis ses pauvres dans la balance.
+Personne ne songeait à chercher là la raison du
+triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur
+se donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un
+petit mot à son noble obligé pour lui rappeler ses
+engagements. Le Pêcheur jeta la note au panier.</p>
+
+<p>Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les
+fins de la justice, raisonnait-il? N'y avait-il pas là
+une question sociale de la plus haute importance?
+Comment un homme honnête et intelligent comme
+le père Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il
+est vrai, d'un autre côté, que l'offense était ancienne,
+douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul
+à jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette
+femme, madame D'Aucheron, volait sa haute
+réputation et les hommages des honnêtes gens.
+C'était une injustice envers la société de Québec.
+On lui serait reconnaissant, à lui le ministre, s'il
+remettait chacun à sa place, comme cela doit être.
+Il était l'élu du peuple, il devait protéger le peuple
+contre la supercherie et la fraude. On attendait
+cela de son esprit impartial.</p>
+
+<p>Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait
+de l'affaire. C'était vrai, mais pas dans le sens que
+le voulait le professeur. Il avait un dernier espoir,
+c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être
+éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait
+touchée enfin de la constance et de la force
+de son attachement. Il se faisait illusion. La résolution
+de Léontine était bien prise, maintenant, et
+rien ne pourrait l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent.
+Rodolphe, dans son imagination exaltée, dans son
+coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout
+près, tout près... et le couvent paraissait là-bas,
+à demi-perdu dans une buée vaporeuse.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron avait complètement perdu
+la tête, et ne se sentait plus la force de prendre
+une résolution. Elle était comme une épave ballottée
+par les flots, au gré des vents et des courants.
+Elle ne savait plus où était le salut; elle ne le
+voyait nulle part. Menacée par le ministre qui
+avait surpris ses secrets, par le notaire qui la jetterait
+comme une vaurienne sur le pavé, par sa
+fille qui reculait devant le sacrifice et parlait d'entrer
+dans un couvent, par son mari qui se montrait
+maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé,
+elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger
+contre elle même, braver les menaces et se moquer
+du monde. Elle se disait qu'il fallait désarmer ses
+ennemis par l'audace, et ne pas se laisser désarçonner
+comme cela du premier coup. A quoi lui servirait
+de se laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce
+qui la sauverait. Elle comptait les jours qui la séparaient
+des assises, comme un condamné, les jours
+qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque
+fatale, comme on regarde avec terreur le nuage
+plein d'éclairs et de tonnerre qui accourt de
+l'horizon ténébreux.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+En entrant chez lui, après sa dernière visite à
+madame D'Aucheron, M. Le Pêcheur trouva une
+lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville.</p>
+
+<p>--Tiens, fit-il, une lettre du père.</p>
+
+<p>Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait;
+le père Le Pêcheur ne savait pas écrire. Il
+déchira le bout de l'enveloppe, déplia la mince
+feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment,
+les deux pages de fine écriture. C'était évidemment
+la main de la maîtresse d'école.</p>
+
+<p>Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre
+d'empêcher l'arrestation de Sougraine. Il ne savait
+pas encore que le malheureux était pris. Il disait:</p>
+
+<p>--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre,
+interviens au plus vite, c'est moi qui t'en
+conjure. Il faut que cet homme reste libre; il
+faut qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende
+jamais parler.</p>
+
+<p>--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le
+jeune ministre.... Est-ce un coup monté? On
+dirait qu'il y a entente entre le père Le Pêcheur et
+le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je
+voudrais bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan
+de sauvage, mais il n'est plus temps. On pourrait
+peut-être lui faire prendre la clef des champs...
+Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi.
+Allons! que justice se fasse!</p>
+
+<p>Une foule considérable suivait la rue St. Louis
+et s'engouffrait dans les ruelles qui conduisent
+aux anciens hôpitaux militaires, métamorphosés
+depuis plusieurs années en Palais de justice.
+A l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste,
+pauvre, désolé, avec sa couche d'enduit jaunâtre
+qui donne aux pierres une certaine harmonie de
+ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur,
+des malades encore et encore des médecins.
+Les malades d'une société qui se corrompt et les
+médecins que demande la morale outragée.</p>
+
+<p>Un spectacle toujours nouveau attirait cette
+foule curieuse: Un procès à sensation. Le
+monde est tellement avide d'émotions qu'il serait
+capable de pousser au crime afin du voir juger un
+criminel. Si l'accusé n'a rien de remarquable,
+s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on
+le verra condamner sans regret; s'il est beau, rusé,
+ferme, de bonne mine, on le prend sous sa protection,
+on fait des voeux pour son acquittement, et, s'il
+est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au
+théâtre. Ou ne songe pas qu'un malfaiteur est d'autant
+plus à redouter qu'il a plus de qualités physiques
+ou morales, et que ce n'est pas l'homme que
+la justice veut atteindre mais le crime même.
+L'homme s'est fait l'instrument du mal, il faut qu'il
+devienne l'instrument de la réparation. Le mal doit
+être honni, poursuivi, puni partout et toujours, sans
+merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération.
+Attendrissons-nous sur le sort du coupable
+mais applaudissons au châtiment du crime.</p>
+
+<p>Sougraine allait être amené à la barre des criminels.
+La salle d'audience était remplie. Il y
+avait des gens debout dans les passages, dans les
+galeries, autour des sièges réservés aux avocats,
+partout. Quand l'accusé parut précédé et suivi par
+des hommes de la police, il se fit un long murmure
+et toutes les têtes se tournèrent vers lui.</p>
+
+<p>Il regarda avec assurance cette foule curieuse
+et menaçante et un sourire triste passa sur ses
+lèvres pâles. Le juge, l'un des plus éminents du
+pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules
+et son rabat blanc tombant sur la poitrine, entra
+précédé de l'huissier audiencier. Le silence se
+fit dans toute la salle. Les jurés furent appelés et
+répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés
+sont tenus de connaître leurs noms et même leurs
+prénoms, mais rien de plus. Tant mieux s'ils sont
+ignorants et simples; on les pétrit plus facilement.
+Les natures timides sont recherchées. Les
+revêches qui ont un cran de fermeté sont souvent
+éloignées avec succès. Un beau système tout de
+même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a
+donné; c'est sacré. Honni soit qui mal y pense!
+Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des naïfs
+qui souvent se laissent manipuler comme de la
+cire et trompent les fins de la justice. Si vous
+voulez pratiquer le système à la lettre, comme
+vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger
+l'accusé par ses compères... Le voleur par des
+voleurs et l'assassin par des assassins. Voilà ce
+qui s'appellerait suivre la lettre de la loi anglaise.</p>
+
+<p>En face du banc des juges, auprès d'une longue
+table couverte de drap bleu foncé, s'étaient assis les
+avocats chargés de conduire la cause: Le substitut
+du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des
+plus éminents parmi les jurisconsultes anglais, M.
+Guillaume Amyot, un orateur puissant, puis, M.
+F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre
+par son éloquence ardente et ses merveilleuses
+ressources.</p>
+
+<p>Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison
+et personne ne voulait ou n'osait entreprendre la
+tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et ne
+pouvait récompenser le dévoûment de son avocat.
+Il fallait donc que la charité, une grande charité,
+vînt s'unir à de grands talents pour lui venir en
+aide. C'est une chose terrible que d'être accusé
+d'un crime qui entraîne la peine capitale, lorsque
+l'on est innocent, et grand Dieu! quelle responsabilité
+pèse sur la tête d'un homme de loi qui se
+charge d'éclairer le tribunal et de faire triompher
+la justice! Comme il doit être habile, perspicace
+et prudent! comme il est bon qu'il sache bien
+dire, exposer nettement et savamment! comme il
+est important surtout qu'il soit honnête, car l'honnêteté
+a des accents qui vont à l'âme et que ne
+saurait trouver le mensonge.</p>
+
+<p>Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense
+de Sougraine, on se dit que le prisonnier
+serait sauvé s'il était possible qu'il le fût....</p>
+
+<p>Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un
+notaire fatigué de sa paisible profession qui s'était
+fait avocat--tous deux remarquables aussi,
+s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister.</p>
+
+<p>M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier
+l'acte d'accusation. Jamais son talent d'investigation,
+son esprit logique, sa vertu farouche
+ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la
+cause au milieu d'un religieux silence:</p>
+
+<p>--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille
+du nom d'Audet vivait heureuse malgré son indigence,
+au milieu de nos campagnes tranquilles,
+dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses,
+sur les bords de la rivière Batiscan. Le père, la
+mère, les enfants étaient unis par des liens sacrés
+que les années resserraient de plus en plus.</p>
+
+<p>Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de
+seize ans, faisait les délices de cet intérieur heureux.
+Un jour elle disparut, et les recherches
+pour la trouver furent vaines. Le deuil entra
+dans l'humble maison et les pleurs coulèrent,
+coulèrent sans jamais cesser. Aujourd'hui encore,
+sous le même toit solitaire de la chaumière de
+Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a
+pas voulu être consolée, verse des larmes sur la
+perte de sa fille chérie.</p>
+
+<p>Un indien était venu dresser sa tente au bord
+de la rivière, non loin de la calme demeure des
+Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme
+et des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne
+et fut troublé jusqu'au fond de son âme. Il se
+laissa bercer par des rêves de volupté, ne trouva
+plus de charmes à la femme qu'il avait choisie
+pour compagne, ne fut pas ému des angoisses qu'il
+préparait à une mère pleine de sollicitude, et, dans
+son fol amour, il abusa de la confiance naïve de
+l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et,
+repliant sa tente il partit pour d'autres lieux.
+Elmire Audet le suivait.</p>
+
+<p>Cependant la femme trahie était restée comme
+une esclave auprès de l'homme infidèle. C'était
+sans doute l'amour de ses enfants qui l'enchaînait
+encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient
+dans l'amertume. Quelquefois, lasse de
+supporter tant de hontes et d'ignominies elle se
+révoltait et alors des querelles sérieuses survenaient,
+des injures et des coups s'échangeaient.
+Une telle existence ne pouvait durer. Le mari ne
+pouvait goûter tranquillement les délices de ses
+illégitimes amours, et la vue continuelle de sa
+femme ne laissait plus de repos à sa conscience. Il
+croyait sans doute que si elle disparaissait, le
+trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il
+pourrait s'endormir dans une douce sécurité.
+Etrange méprise des âmes coupables!</p>
+
+<p>Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied
+des caps élevés de St. Jean Deschaillons, l'on entendit
+des plaintes, des cris et des gémissements.
+L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis
+quelques jours avec sa famille. On vit un canot
+s'éloigner sur le fleuve profond. L'accusé--car
+c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses
+enfants. Sa femme ne les accompagnait point.
+Plus tard, à quelques lieues en bas de Québec, on
+trouva, sur le rivage, le cadavre d'une femme noyée.
+Cette femme avait une corde autour du cou. Elle
+avait donc été traînée à l'eau. On la reconnut,
+c'était Clarisse Naptanne, la femme de Sougraine,
+l'accusé.</p>
+
+<p>Les témoins vont corroborer ces paroles.</p>
+
+<p>Un long murmure roula sous les vieux lambris,
+et les têtes se bercèrent comme la houle au jour
+de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan
+de la forêt.</p>
+
+<p>L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé
+sous le poids de ces regards scrutateurs.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XIV</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le coroner du district de Québec, à l'époque du
+crime, était mort depuis longtemps. On retrouva
+toute fois le procès verbal de l'enquête qui eut
+lieu alors. Il y était dit qu'un nommé Turgeon, de
+la paroisse de Beaumont, avait déclaré avoir trouvé
+dans ses <i>pêches</i> le cadavre d'un homme ayant une
+corde au cou. Que ce cadavre ayant été transporté
+à Québec, on reconnut alors que c'était celui d'une
+femme. On rit un peu de la naïveté ou de la
+modestie extrême du brave pêcheur.</p>
+
+<p>Le verdict fut: "Trouvé mort."</p>
+
+<p>Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel
+personne ne trouva à redire; la critique cette fois,
+fut désarmée.</p>
+
+<p>Après l'enquête, le corps fut enterré dans le
+cimetière Belmont, près de Québec, et la description
+en fut donnée par les journaux de la ville. La
+semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges
+vint à Québec et dit qu'une personne était
+disparue, l'automne précédent, de St. Jean Deschaillons.
+On fit l'exhumation du cadavre. Il était
+fort décomposé mais pas tout à fait méconnaissable.
+Le curé affirma que c'était la femme de Sougraine,
+un sauvage abénaqui.</p>
+
+<p>Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui
+était parti avec une jeune fille. Toutes les recherches
+furent inutiles. Les deux fugitifs erraient
+dans les prairies de l'Ouest.</p>
+
+<p>Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait
+fait la lugubre trouvaille, vivait encore. Il fut
+appelé comme témoin. Il se souvenait bien du
+cadavre en question.</p>
+
+<p>L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges
+se rendit aussi à l'appel de la cour.</p>
+
+<p>Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse
+Naptanne, dite Bisson. Il furent ses paroissiens
+autrefois. La femme Sougraine, plus âgée
+que son mari, était grande et forte. Ils avaient
+deux petits garçons, l'un âgé de dix à douze ans
+et l'autre un peu plus jeune.</p>
+
+<p>Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère
+et habitaient une cabane d'écorce, sur les
+bords de la rivière Batiscan. L'accord paraissait
+régner dans le ménage.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>Au nombre de mes paroissiens était aussi une
+jeune fille de seize ans, nommée Elmire Audet.
+J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez l'accusé.
+Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers
+la fin d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme.
+Lui, il est revenu en novembre. Il était seul. Je
+lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants
+et il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières.
+Elmire Audet était alors dans la paroisse. Quelques
+jours après elle n'y était plus.</p>
+
+<p>J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont,
+et l'ai parfaitement reconnu. C'était bien la
+femme du prisonnier. A la mâchoire inférieure il y
+avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la
+mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du
+tabac et usées par la pipe. La défunte fumait beaucoup.
+Les cheveux étaient très noirs.</p>
+
+<p>Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta:</p>
+
+<p>--Un peu avant son départ Sougraine est venu
+à confesse et a communié.</p>
+
+<p>Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée.</p>
+
+<p>--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle,
+je demeurais chez monsieur Raymond Beaudet, à
+St. Jean Deschaillons. Un soir du mois d'octobre,
+j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur
+la grève. Un homme criait: Ma maudite, je vais te
+tuer et te noyer! Une voix de femme répliquait en
+pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je
+vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer!
+Un peu plus tard j'ai vu un canot qui s'en allait.
+Il y avait un homme à l'arrière et quelque chose de
+blanc au milieu.</p>
+
+<p>A une transquestion qui lui fut posée par M.
+Lemieux, elle répondit:</p>
+
+<p>--Après le départ du canot, j'ai encore entendu
+du bruit sur le rivage; c'était toujours la voix de
+femme qui continuait ses lamentations.</p>
+
+<p>Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui
+de Bécancour.</p>
+
+<p>--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé.
+Je suis le chef des Abénaquis de Bécancour. Mon
+nom signifie: un homme que l'on a renfermé par
+surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est
+arrivé à Bécancour avec ses enfants, vers le commencement
+de novembre de l'an 18... Il est venu
+chez moi le lendemain de son arrivée. Il était
+sous l'influence de la boisson. Je lui ai demandé
+où était sa femme et il m'a répondu qu'il ne le
+savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il
+l'avait laissée et qu'elle avait voulu faire chavirer
+le canot dans la traversée. Il a ajouté qu'elle
+était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau.</p>
+
+<p>Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à
+son tour:</p>
+
+<p>--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le
+prisonnier, et j'ai connu sa femme. Sougraine est
+arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18... avec
+ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je
+lui demandai où était sa femme et il me répondit
+qu'elle était désertée par désespoir. Il me demanda
+si je voulais prendre ses enfants en pension parce
+qu'il allait <i>en chantier</i>. Il partit et je gardai les
+enfants. Je le revis plus tard; il s'informa de sa
+femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui dis
+qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia,
+disant qu'il n'avait jamais pensé à cela. La première
+fois qu'il est venu il n'avait pas l'air inquiet,
+mais, la seconde fois, il était très abattu. Il partit le
+matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il
+revint le soir même, vers dix heures, mangea, alla
+se coucher dans le grenier, puis partit encore de
+grand matin, disant qu'on ne le reverrait probablement
+pas de sitôt.</p>
+
+<p>Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable,
+il ferait mieux de se livrer. Il me répondit qu'il
+le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni pour avoir
+enlevé une jeune fille.</p>
+
+<p>Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que
+l'accusé lui avait dit qu'il regrettait de s'être
+amouraché de cette jeune fille et qu'il ne savait
+pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait
+en bon accord avec sa femme et était un bon sauvage;
+qu'un des enfants lui avait dit alors que
+la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire
+chavirer le canot.</p>
+
+<p>Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la
+déposition suivante: Nous demeurons à cinq
+arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé
+chez nous, un matin, il y a bien vingt ans passés
+de cela. Il est entré seul et nous a demandé de
+prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était
+le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la
+recherche de sa femme qui l'avait laissé après
+une querelle. Il a ajouté qu'elle était jalouse d'une
+jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à Notre-Dame-des-Anges
+chercher des pièges qu'il avait tendus.
+Il fut absent une couple d'heures. Il est allé chercher
+ses enfants et les a amenés chez nous. Ils
+sont partis le dimanche. Il est revenu une quinzaine
+de jours plus tard avec une jeune fille. Il
+m'a dit que c'était sa femme. Ils sont arrivés le
+soir, ont partagé le même lit et sont repartis le
+lundi matin.</p>
+
+<p>Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails,
+parce que Sougraine ayant été soupçonné du
+meurtre de sa femme, quelques mois plus tard,
+elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait
+touchant cet homme. Elle ne reconnaissait pas
+l'accusé, cependant; il avait trop vieilli.</p>
+
+<p>L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom
+sauvage la Longue chevelure.</p>
+
+<p>Il se fit un profond murmure, et les curieux
+qui remplissaient les couloirs se rangèrent pour
+livrer passage au noble chasseur des Montagnes
+Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa
+récente blessure, il s'avança lentement, le front
+haut mais sans arrogance, vers le banc des témoins.
+Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa
+figure et lui donnait un charme nouveau. On
+savait comment il avait été blessé dans une
+partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées,
+comme la mort était venue près de
+l'emporter. Depuis quelques jours seulement il
+pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui
+qui dans un accès de fièvre, avait innocemment et
+sans malice, trahi son frère l'Abénaqui, un sauvage
+comme lui. Il le regrettait sans doute.... comme
+l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement
+responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre,
+l'accusé serait encore libre et heureux. Voilà ce
+que peut faire une parole même inconsciente.
+Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!...
+Mais c'était le notaire, c'était Sougraine, c'était
+madame D'Aucheron qui l'avaient imaginée, cette
+malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent
+les projets des méchants tournent contre eux.</p>
+
+<p>La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette
+et ferme était l'écho d'une âme droite. On sentait
+que cette âme n'avait rien à cacher, et que cette
+parole n'avait rien à taire. On se plaisait à
+l'entendre, cet homme demi-sauvage.</p>
+
+<p>Il raconta sa première rencontre avec l'accusé;
+comment il le sauva lui et sa jeune amie des
+flammes de la prairie, et les emmena dans son
+wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les
+questions qu'il leur adressa alors et les réponses
+qu'ils lui firent. L'accusé lui avait affirmé que sa
+femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean
+Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le
+cimetière de la paroisse; qu'il était marié avec
+cette jeune fille et ne voulait point s'en séparer;
+que cependant il avait fini par avouer que le
+mariage n'avait pas été célébré encore et que la
+jeune fille était sa maîtresse. Alors dit le témoin,
+je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle,
+et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille
+dans son pays, dès qu'il se présenterait une occasion.
+L'accusé se montra soumis. Des voyageurs
+canadiens passèrent vers le même temps et je
+leur confiai la jeune fille. Ma femme aussi partit
+alors avec une jeune enfant....</p>
+
+<p>La voix du sioux trembla légèrement. On vit
+qu'il faisait un effort pour refouler une émotion
+profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la
+tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite.</p>
+
+<p>--Les malheurs qui suivirent ne regardent que
+moi, ce n'est point le lieu de les répéter ici. Je
+dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu. Je
+n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement
+massacrée par les sioux, et sur la perte de
+mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je
+m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans
+après je rencontrai l'accusé à Los Angeles. Il
+niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard, je
+gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud.
+Je cherchais les parents de ma mère. Je ne revis
+plus Sougraine, jusqu'au jour où je le rencontrai
+à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques
+semaines. Je ne le reconnus pas alors, mais
+depuis j'ai pu constater son identité. Je le reconnais
+bien maintenant.</p>
+
+<p>Les péripéties du procès n'étaient pas finies.
+Les curieux en auraient pour leur temps perdu,
+cette fois, et l'on en parlerait longtemps de l'affaire
+Sougraine.</p>
+
+<p>L'audience avait été suspendue, mais la foule
+était restée là, entassée dans la vaste pièce, aimant
+mieux respirer l'air chaud et vicié qui la remplissait,
+que de perdre un mot des témoignages. Au
+reste, dans un tête à tête entre le prisonnier à la
+barre et son défenseur, on avait surpris une parole
+qui piquait la curiosité.</p>
+
+<p>--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne,
+avait dit l'avocat...</p>
+
+<p>--Quel peut être ce témoin? C'était la question
+que chacun se faisait.</p>
+
+<p>A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme
+solennel, l'huissier appela:</p>
+
+<p>--Louis Vilbertin!</p>
+
+<p>Il y eut un désappointement. On comptait sur
+un nom nouveau, inconnu, improbable... et c'était
+le gros notaire que tout le monde connaissait.</p>
+
+<p>Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement
+la boîte aux témoins. Il s'essuyait le
+front avec son mouchoir. En marchant il pensait:</p>
+
+<p>--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi?
+Est-ce que je vais le sauver? Et puis, c'est cruel
+de me forcer à m'avouer publiquement son fils...
+Il embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé
+n'importe quoi.</p>
+
+<p>--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda
+la greffier.</p>
+
+<p>--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit
+le notaire, d'une voix ferme, un peu irritée; je suis
+le fils de l'accusé.</p>
+
+<p>Il bravait l'opinion.</p>
+
+<p>--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de
+toutes les bouches... Ce fut un murmure sourd
+qui couvrit un instant la parole des avocats.</p>
+
+<p>--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à
+Notre-Dame-des-Anges. La famille se composait
+de mon père, de ma mère, de mon frère et de moi-même.
+Nous sommes partis de là avant l'hiver,
+en canot, suivant le cours de la rivière. Nous nous
+rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de là à St.
+Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se
+battirent. C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est
+mon père qui commença la querelle. Il voulait
+avoir son <i>capot</i> que ma mère avait mis sur ses
+épaules pour se garantir du froid. Il battit la
+défunte à coups de poings et d'aviron et la
+jeta à terre dans les branches. Ma mère lui demandait
+de ne pas la tuer et elle pleurait. La
+querelle a bien duré une heure. Le prisonnier
+lança aussi des pierres à ma mère. Elle paraissait
+souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle....
+Nous sommes partis pour traverser le fleuve,
+mon père, mon frère et moi.... ma mère est
+demeurée sur la grève. Mon père ne voulut
+pas la laisser embarquer. Il la menaça avec une
+branche. Après notre départ elle est restée assise
+sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon
+père nous a dit qu'il nous tuerait si nous rapportions
+ce qu'il avait fait. Le temps était noir.
+Le prisonnier nous a conduits à une maison où
+nous avons couché. Puis nous avons gagné Bécancour.
+Mon père nous a laissés chez mon oncle
+Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère.</p>
+
+<p>Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua:</p>
+
+<p>--En traversant la rivière ma mère a menacé
+de faire verser le canot. Avant de partir de
+Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de
+la boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer
+et aussi pendant la traversée, si je me rappelle
+bien.... Il y a longtemps de cela. Elle but, je
+crois, ce qui restait dans une première bouteille...
+Peut-être un demiard... C'est l'idée qui m'est
+restée. Cependant mon père avait bu plus qu'elle...</p>
+
+<p>Plusieurs dirent:</p>
+
+<p>--Le gros notaire ne tient pas à sauver son
+père...</p>
+
+<p>Et d'autres:</p>
+
+<p>--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu...</p>
+
+<p>Le notaire, sous les questions pressées de M.
+Lemieux, soufflait, haletait, s'épongeait... puis se
+contredisait.</p>
+
+<p>--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui
+hacher du tabac. C'était dans le canot, en traversant.
+Elle consentit, se mit à la besogne, puis cessa
+tout à coup.... La querelle commença alors....</p>
+
+<p>Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je
+l'ai dit, et l'accusé la supplia d'avoir pitié de nous,
+ses enfants... mon défunt frère et moi... Elle
+donna un coup d'aviron à mon père... Rendus
+sur la grève elle le frappa avec un couteau...
+C'était pour se défendre... Ils se battaient. Mon
+père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non
+plus.... Si je me souviens bien.... Mon père
+alluma un feu sur la grève pour nous réchauffer
+et préparer des aliments. Il demanda à ma
+mère de venir manger avec nous...... Elle
+refusa. La querelle était terminée. Lorsque nous
+fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé
+le fleuve, mon père fit un petit feu et nous
+nous couchâmes tout au près... Mon père nous
+avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret
+d'avoir ainsi abandonné sa femme, seule, dans l'état
+où elle se trouvait.... Il remonta alors dans le
+canot.... et fut absent pendant quelques heures...
+Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint
+seul.... Il était triste... Il dit qu'il l'avait
+trouvée morte et que dans la crainte d'être soupçonné
+ou inquiété il l'avait traînée à la rivière...</p>
+
+<p>Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux
+tempes et des rougeurs sur les joues. On entendit
+comme un soupir de soulagement qui montait
+de tous les coeurs. Les choses devaient s'être
+passées ainsi. Il était raisonnable de le supposer.</p>
+
+<p>Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint
+dire qu'il n'y avait pas de trace de feu sur la
+grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa croire
+que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire
+pour sauver son père. Il y eut un malaise soudain.
+Mais le défenseur de l'accusé ne se tint pas
+pour battu.</p>
+
+<p>--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il
+au témoin.</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment
+large.</p>
+
+<p>--Et la marée s'avance loin?</p>
+
+<p>--Oui monsieur, assez loin.</p>
+
+<p>--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté
+l'accusé, et faire disparaître ainsi toute trace de
+feu?...</p>
+
+<p>--Certainement, reprit le témoin.</p>
+
+<p>--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas
+étonnant que vous n'ayez vu nulle trace du feu
+allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui eût
+été surprenant... Une mer passant sur un feu
+sans l'éteindre...</p>
+
+<p>Un rire bruyant courut dans la vaste salle.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XV</h3>
+<br><br>
+
+<p>
+Un homme qui n'avait pas été peu surpris en
+voyant un huissier entrer chez lui, c'était monsieur
+D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin
+le lâchait, comme on dit en termes d'affaires, et
+que la dégringolade allait commencer. Après
+tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce fût
+aujourd'hui que demain. La pensée d'un mal qui
+vous menace est souvent plus amère que le mal
+lui-même. L'imagination grossit le mauvais comme
+le bon. C'est un verre qui nous montre souvent
+les choses sous un faux aspect.</p>
+
+<p>--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait
+dit l'huissier en saluant avec la gravité que comporte
+le métier.</p>
+
+<p>--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut
+envie d'éclater de rire, tant il avait eu peur.</p>
+
+<p>--Oui monsieur, pour madame.</p>
+
+<p>--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre!
+au sujet de quelle affaire?</p>
+
+<p>--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron....</p>
+
+<p>--Hein! l'affaire Sougraine? voilà qui est drôle.
+Où va-t-on chercher les témoins maintenant?
+Qu'est-ce qu'elle connaît de cette affaire, ma
+femme?</p>
+
+<p>Cependant le souvenir du mystère qu'il avait
+essayé de débrouiller depuis quelque temps, mystère
+où sa femme, le notaire et Sougraine paraissaient
+se comprendre parfaitement, lui revint à
+l'esprit. De grosses gouttes de sueurs perlaient
+sur son front. Il comprit que tout allait éclater.</p>
+
+<p>L'Huissier s'était retiré; il se rendit à la chambre
+de sa femme.</p>
+
+<p>--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel,
+lui tendant le papier légal d'une main qui s'efforçait
+de ne point trembler, on vous appelle
+comme témoin dans l'affaire Sougraine--une affaire
+vieille de vingt trois ans--dites-moi donc, s'il
+vous plaît, ce que vous connaissez de cette affaire.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron poussa un cri.</p>
+
+<p>--Témoin! moi, témoin! et elle s'affaissa sur sa
+chaise.</p>
+
+<p>Léontine accourut.</p>
+
+<p>Implacable, M. D'Aucheron se tenait là, debout
+devant elle. Il était résolu d'en finir.</p>
+
+<p>--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle
+façon vous avez été mêlée à l'affaire Sougraine?...</p>
+
+<p>Léontine à son tour jeta une clameur, mais
+elle ne faiblit pas.</p>
+
+<p>--Pauvre mère, dit-elle, c'est donc fini; tout
+est connu, et elle se prit à pleurer à chaudes
+larmes....</p>
+
+<p>--Tout n'est pas connu, répliqua M. D'Aucheron,
+mais j'ai le droit de tout savoir, et je veux
+que l'on parle ici avant d'aller parler à la cour...</p>
+
+<p>Il passa le subpoena à Mademoiselle Léontine
+qui lut à travers ses pleurs....</p>
+
+<p>--Pauvre mère! reprit-elle! pauvre mère!
+comme elle va souffrir!....</p>
+
+<p>--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous
+plaît, si votre mère ne veut ou ne peut pas le faire,
+dit monsieur D'Aucheron, impatienté.</p>
+
+<p>--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de douceur,
+de prières et de larmes, ayez pitié de ma
+malheureuse mère... soyez miséricordieux.</p>
+
+<p>D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout
+s'écroulait autour de lui, et que sa vie était à
+jamais empoisonnée. Il n'osait plus parler. Il
+écoutait maintenant, le front courbé, l'arrêt terrible
+qui le condamnait à la honte et à la souffrance
+pour le reste de ses jours.</p>
+
+<p>--Ma mère, votre femme... reprit Léontine
+au milieu de ses sanglots... c'était....</p>
+
+<p>--C'était?</p>
+
+<p>--Elmire Audet!</p>
+
+<p>--Elmire Audet! s'écria monsieur D'Aucheron,
+en se cachant le visage dans ses mains. Malheureux
+que je suis!</p>
+
+<p>--Pitié! pardon! criait Léontine.</p>
+
+<p>--Malheureux que je suis! répétait toujours
+D'Aucheron. Et il aurait voulu pleurer. La rage
+et la douleur l'étouffaient.</p>
+
+<p>Il sortit marchant vite comme un homme pressé
+d'arriver, et cependant il ne savait où il allait.
+Ceux qui le rencontrèrent s'aperçurent qu'il n'était
+pas comme de coutume et se détournèrent pour le
+regarder. Il passa devant l'église du faubourg St.
+Jean et lui qui se vantait de ne pas importuner le
+Seigneur, et de ne jamais prendre la place des
+autres, dans les églises, il s'en alla tomber à genoux
+devant les saints tabernacles. C'est que
+les grandes douleurs ramènent à Dieu, et que
+les hommes profondément infortunés sentent bien
+que le secours ne peut pas leur venir des hommes.
+Il demeura longtemps, là, sur le parquet, la tête
+baissée, les mains jointes, et criant vers Dieu.</p>
+
+<p>Le père Duplessis se trouvait à l'église; c'était
+l'heure de sa visite au St. Sacrement.</p>
+
+<p>--Il devait en être ainsi, pensa-t-il. Le retour
+à Dieu ou le suicide.</p>
+
+<p>Quand D'Aucheron sortit il le suivit.</p>
+
+<p>--Mon cher ami, commença-t-il, à quelque
+chose malheur est bon. Vous perdez beaucoup
+mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y
+bien, il n'y a pas de quoi se jeter à la rivière,
+s'il y a raison de se jeter dans les bras de Dieu.</p>
+
+<p>--Connaissiez-vous mon malheur? demanda
+monsieur D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Je le soupçonnais. Madame D'Aucheron
+était mademoiselle Elmire Audet.</p>
+
+<p>--Hélas! qui l'aurait pensé?</p>
+
+<p>--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a
+fait une faute mais elle s'est repentie; elle est
+devenue une excellente femme. Ce n'est pas la
+première fois que cela arrive, ce ne sera pas la
+dernière non plus, hélas! soyez-en sûr.</p>
+
+<p>D'Aucheron s'était attendu à bien des mécomptes,
+à des revers, à des insuccès, mais il ne
+se doutait nullement que l'orage viendrait de ce
+côté. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de passer
+sous la dent venimeuse de la médisance. Il se
+sentait horriblement humilié. Il ne lui serait pas
+possible de se relever de ce coup et il serait obligé
+de s'en aller vivre ailleurs.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XVI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Plusieurs témoins furent appelés encore pour
+prouver la culpabilité de l'accusé, mais aucun ne
+put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles fût
+en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour
+la plupart, que des querelles s'élevaient souvent
+entre Sougraine et sa femme et qu'ils proféraient
+l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste,
+après vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares
+et ne se souvenaient guère.</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement extraordinaire dans la
+salle, et un murmure d'étonnement passa sur la
+foule quand l'huissier audiencier appela le nom de
+madame D'Aucheron.</p>
+
+<p>Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier
+grossissant de plus en plus sa voix qu'il voulait
+rendre terrible, criait en vain: silence! silence!
+silence!</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage.</p>
+
+<p>--Votre nom, madame, est Elmire Audet,
+n'est-ce pas? demanda le greffier, qui voulait lui
+éviter la honte de le dire elle-même.</p>
+
+<p>Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit
+pas dans la salle, tant la surprise était
+grande.</p>
+
+<p>L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir
+près de l'avocat de la couronne et parut suivre la
+cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens remarquèrent
+avec surprise le plaisir qu'il paraissait
+éprouver en voyant la souffrance du témoin. Plusieurs
+s'en indignèrent. On fit raconter à madame
+D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors
+qu'elle était jeune fille, sa fuite de la maison
+paternelle, ses pérégrinations nombreuses. Elle
+parlait bas et à chaque instant on la suppliait de
+parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter
+ses hontes, il fallait même les raconter à haute
+voix. La pudeur n'avait plus le droit de jeter son
+voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la
+pauvre femme hésitait. Elle balbutiait des aveux
+qu'elle était tentée de cacher. Elle n'avait que
+seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé. Elle le
+connaissait depuis deux ans déjà....</p>
+
+<p>--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des
+relations avec le prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore
+si sa femme le savait. Nous sommes partis secrètement.
+Nous avons passé la première nuit dans
+une grange, à St. Ubalde, et le lendemain, nous
+étions à Batiscan. Il ne m'avoua la mort de sa
+femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à
+Batiscan, il me dit qu'elle était aux Trois-Rivières
+avec ses enfants. Il avait dit la même chose
+à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot,
+puis, nous nous acheminâmes, à pied, vers Richmond
+où nous devions prendre le train. Il
+affirmait que nous allions à la recherche de sa
+femme... Dans la gare de Richmond j'entendis
+des gens qui disaient qu'un sauvage enlevait une
+jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins Sougraine
+et il se cacha pendant quelques jours dans
+le bois. Puis, quand il revint nous partîmes pour
+nous rendre au lac Mégantic où nous passâmes
+huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit
+alors que sa femme était morte...</p>
+
+<p>Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait
+faite avec sa famille. Il m'a dit que sa femme avait
+voulu faire chavirer le canot et qu'il l'avait suppliée
+de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses
+enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa
+femme de venir manger. Elle prit un aviron et le
+lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est ensuite
+allé choisir du bois pour faire un aviron, après
+avoir défendu à ses enfants qu'il avait placés sur
+une grosse roche, de suivre leur mère quand même
+elle irait les chercher. A son retour les enfants
+lui dirent que leur mère avait voulu les
+battre avec un bâton, puis qu'elle s'était éloignée
+en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui
+qui m'a conté cela.</p>
+
+<p>Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.</p>
+
+<p>Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:</p>
+
+<p>Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon
+père est venu avec un autre homme pour me chercher.
+Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine
+comme aux autres. Il lui a demandé s'il
+avait objection à me laisser partir, et l'accusé a
+répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé
+de retourner chez nous, j'ai refusé en disant que
+j'avais honte, que je serais montrée du doigt comme
+une chienne....</p>
+
+<p>Il y eut un mouvement de surprise... Le mot
+sonnait mal. On la regardait avec curiosité.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron paraissait horriblement
+souffrir. Son regard avait quelque chose de vague
+et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt vive
+et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait
+un grand trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs
+de honte sur les joues et aussitôt après, des
+pâleurs d'effroi.</p>
+
+<p>Le substitut du Procureur lui demanda si le
+prisonnier ne lui avait jamais dit comment était
+morte sa femme.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement:</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était
+vibrante, il m'a dit que cela lui ayant fait de la
+peine de l'avoir quittée seule sur la grève, il
+était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants,
+mais qu'il la trouva morte étendue sur le
+sable. Oui, je m'en souviens comme si c'était
+d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a
+jetée à l'eau pour éviter les persécutions... Vous
+comprenez? Il aurait été soupçonné... Le monde
+est si méchant...</p>
+
+<p>--C'est en effet bien possible... murmura-t-on
+de toute part, dans la salle.</p>
+
+<p>--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce
+pas? continua le témoin, en se tournant vers le
+prisonnier.</p>
+
+<p>--C'est bien, madame, observa le juge, mais
+adressez-vous aux jurés, s'il vous plaît, non pas à
+l'accusé.</p>
+
+<p>--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais
+oublié cela dans mon premier témoignage, parce
+qu'on ne me demandait rien. La mémoire me
+faisait défaut. Maintenant je vois tout comme si
+j'y étais. Il y a pourtant longtemps de cela...</p>
+
+<p>Elle se mit à compter sur ses doigts....</p>
+
+<p>--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois
+cinq font vingt, et trois, font vingt-trois... Mon
+garçon aurait vingt-trois ans....</p>
+
+<p>--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle
+s'écria-t-on de toute part. Le juge la fit reconduire
+chez elle. Un vague malaise s'appesantit sur l'assistance,
+et chacun se sentit touché de cette douloureuse
+destinée.</p>
+
+<p>L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui:</p>
+
+<p>--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur
+insolence à mon égard.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XVII</h3>
+<br>
+
+<p>
+La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre,
+l'enquête fut déclarée close.</p>
+
+<p>M. Lemieux prit la parole, et, dans un long
+et habile plaidoyer, il démolit pièce par pièce le
+raisonnement subtil de l'avocat de la Couronne.
+Il paraissait profondément ému; sa voix un peu
+hésitante d'abord, comme un flot qui cherche à
+rompre sa digue, prit peu à peu de la force et de
+l'ampleur. La vague devenait torrent.... On
+sentait des frémissements passer sur la foule
+anxieuse.</p>
+
+<p>--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous
+des couleurs si terribles l'infortuné que voici? Il
+montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une
+malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le
+Seigneur seul peut connaître la droiture ou la perversité?...
+Qu'il se soit fait aimer d'une jeune
+fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement
+fatal, ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer
+paternel et s'enfuir, avec lui, en pays étranger,
+c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve nullement
+qu'il soit un assassin. On prétend que la
+femme délaissée le gênait. On le prétend mais on
+ne le prouve pas. C'est elle-même, cette femme
+que l'on veut faire passer pour une victime touchante,
+c'est elle-même qui pria la jeune Elmire
+de venir demeurer sous la tente de son mari.</p>
+
+<p>Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même,
+voyons ce qu'elle faisait, ce qu'elle disait
+et déduisons en les conséquences naturelles. La logique
+n'est pas à dédaigner. Cette femme était
+adonnée à l'ivrognerie, le plus odieux des vices et
+celui qui mène le plus souvent à la mort tragique
+et subite. Elle était grande, fortement constituée,
+d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne
+craignait pas de provoquer la colère de son mari
+et savait se défendre de lui. Ne l'a-t-elle
+pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient
+le fleuve dans leur canot. En se livrant à une
+action aussi brutale, dans un pareil moment, au milieu
+des flots prêts à les engloutir, n'exposait-elle
+pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient
+dans la frêle embarcation? Et ses enfants
+n'étaient-ils pas là! De quel crime n'est pas
+capable une mère qui expose de la sorte la vie de
+ses enfants?...</p>
+
+<p>Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est
+la mort qu'elle appelait, la mort pour elle même et
+pour les autres. Ne l'a-t-elle pas crié, dans sa rage
+insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me
+noyer.</p>
+
+<p>Elle était ivre. Elle but encore cependant, et,
+descendue sur le rivage, elle continua l'odieuse
+orgie commencée pendant la traversée.</p>
+
+<p>Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces
+clameurs qui montaient comme des imprécations
+de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les habitants
+des côtes voisines l'accusé se rembarqua
+seul avec ses enfants. Il avait pardonné à sa femme
+cependant, puisqu'il l'avait priée de venir partager
+avec lui son modeste souper.</p>
+
+<p>La femme délaissée se livra, dans son désespoir,
+à des fureurs nouvelles, redoubla ses gémissements
+et ses blasphèmes, s'avança, chancelante, sur le
+sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le
+sol glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère,
+la crainte, et surtout l'action des alcools, le froid
+de l'atmosphère et l'humidité du sol, venaient de
+lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était
+enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé.
+La mort qu'elle avait invoquée tout à l'heure vint
+tout à coup la chercher...</p>
+
+<p>Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les
+choses ont dû se passer ainsi. L'accusé, dont le
+caractère est doux, éprouva bientôt des remords et
+regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste
+état d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était
+pas sans éprouver certaine crainte assez légitime.</p>
+
+<p>Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on
+me soupçonnerait peut-être de l'avoir tuée. On
+sait que j'ai débarqué sur cette rive et que j'en
+suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les
+apparences seraient contre moi. Le préjugé naîtrait
+vite, et je serais peut-être condamné. Il est arrivé
+que des innocents aient été ainsi trouvés coupables...
+Je vais aller la chercher.</p>
+
+<p>Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait
+la rive sud, il régnait partout un silence lugubre.
+Il appela, rien ne répondit à son appel....
+rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit
+où il avait quitté la malheureuse créature.
+Rien encore.</p>
+
+<p>Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons
+de la côte, se dit-il, et il se dirigea vers
+les hauteurs.</p>
+
+<p>Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il
+crut qu'elle dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se
+réveilla pas. Elle dormait du sommeil qui n'a pas
+de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti.</p>
+
+<p>On va dire que je l'ai tuée.... que faire?</p>
+
+<p>Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses
+idées. Il aurait voulu réfléchir froidement, ne fût-ce
+qu'une minute, et son trouble augmentait
+toujours.</p>
+
+<p>La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva
+au milieu du tourbillon des pensées diverses qui
+l'agitaient.</p>
+
+<p>Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les
+reins, la passa en frémissant autour du
+cou de la morte et, traînant le lourd fardeau, il se
+dirigea vers le fleuve.</p>
+
+<p>C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il,
+mais il ne pouvait s'empêcher de marcher. Et
+le cadavre suivait, glissant avec son bruit mat sur
+la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son
+canot et se mit à ramer avec ardeur, se hâtant
+d'achever cette horrible tâche. Derrière le canot,
+le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre
+qui s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il
+détacha la corde et la morte descendit lentement,
+creusant la vague qui se referma bientôt sur elle
+comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa
+rame. Alors une pensée, comme une lame aiguë,
+traversa son esprit.</p>
+
+<p>--Ma ceinture!... Malheur!</p>
+
+<p>Il venait de comprendre les suites terribles que
+pouvaient avoir cet oubli... Il était trop tard. Il
+n'y avait plus qu'à attendre le hasard des événements,
+la sagesse des hommes, ou la justice de
+Dieu. Il fut longtemps plein de tristesse et puis,
+afin d'éviter les dangers d'une accusation redoutable
+dont il serait toujours difficile de se laver, il
+s'en alla vers des régions lointaines.</p>
+
+<p>Il eut tort de ne pas avouer franchement les
+causes de la mort de sa femme et les circonstances
+dont elle fut environnée. La franchise est encore
+la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on
+connaît le caractère timide et craintif du sauvage,
+l'idée étrange qu'il se forme de nos tribunaux, son
+horreur instinctif de la prison, son effroi de tous
+ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas
+surpris de le voir se compromettre par des explications
+inexactes...</p>
+
+<p>C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine,
+et qui se déduit naturellement des témoignages
+rendus.</p>
+
+<p>Un murmure approbateur accueillit les paroles
+du jeune avocat.</p>
+
+<p>Alors M. Amyot se leva à son tour. On était
+avide de voir comment il rétablirait l'accusation
+et pourrait détruire l'effet produit par son habile
+confrère. On le savait un redoutable jouteur aux
+luttes de la parole. Il repassa, en les commentant
+les témoignages que l'on venait d'entendre et
+s'écria en terminant:</p>
+
+<p>--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille
+qu'il avait introduite sous sa tente, contre la morale
+et la justice, mais la présence de l'épouse
+légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle
+disparût. En effet elle disparaît, et désormais le
+bonheur coupable ne sera plus troublé. Elle disparaît,
+mais Dieu qui se joue des projets des
+hommes, veut qu'un jour, longtemps après le
+crime, à trente lieues de l'endroit où pour la dernière
+fois les accents plaintifs de la victime ont
+été entendus, on trouva sur le rivage un cadavre
+que la vague y avait apporté. Une corde est nouée
+autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans nom
+qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est
+celui de la femme de l'accusé, cette corde qui lui
+serre le cou, c'est une corde qui servait de
+ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été
+vus, la victime et l'accusé, ils étaient ensemble.
+Ils burent, s'injurièrent et se battirent odieusement....
+L'homme, le mari infidèle partit, mais il
+revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il
+alors entre la femme délaissée et lui, dans les
+ténèbres, sur les rivages déserts?... Ce cadavre
+retrouvé avec une corde au cou trahit le secret
+des ombres et révèle un crime qui demande un
+châtiment!</p>
+
+<p>Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la
+vengeance des hommes. Tout le monde le regardait
+pour deviner ce qui se passait en lui.</p>
+
+<p>Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait
+peut-être qu'un accident, et son adresse porta
+quelque peu le trouble dans l'esprit des jurés qui
+se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit
+en discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la
+séance, ils dirent qu'ils s'accordaient et l'huissier
+les introduisit dans leur tribune. Tous les yeux se
+fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y
+avait un serrement de coeur presque douloureux
+dans cette foule anxieuse. On cherchait à deviner
+sur la figure de ces hommes qui tenaient dans
+leurs mains la vie de leur semblable, le jugement
+solennel qui allait être rendu. L'accusé aussi regardait
+ses juges, et son oeil mélancolique était suppliant
+comme une prière. Il s'efforçait de ne point
+trembler et pourtant un frisson courait de temps
+en temps sur tout son corps. Les jurés furent
+comptés et appelés par leur nom. Le silence devint
+profond.</p>
+
+<p>--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou
+non coupable du crime dont il est accusé? fit la
+voix solennelle du juge.</p>
+
+<br><br>
+<h3>XVIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant.
+Léontine qui attendait son retour à la
+maison, se leva vivement et courut au devant
+d'elle. Elle crut d'abord que tout avait tourné
+pour le mieux, et que sa mère était véritablement
+au comble de la joie. Elle reconnut bientôt son
+erreur.</p>
+
+<p>La malheureuse femme fit quelques pas en
+cadence, puis éclata de rire. Elle rit longtemps de
+ce rire nerveux, hébété qui fait tant de mal à
+entendre.</p>
+
+<p>Alors Léontine se mit à pleurer. Elle devinait
+un nouveau malheur. La pauvre folle se regarda
+dans une glace et, après avoir salué son image, se
+mit à lui parler.</p>
+
+<p>--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une
+belle coureuse, en vérité, une belle fille, oui, qui
+rougit de sa mère et ne veut pas la faire manger à
+sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi,
+madame D'Aucheron, moi la riche, la belle madame
+D'Aucheron, qui t'apprendrai à courir les bois...
+Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi!
+tu répètes mes paroles, comme un perroquet, tiens!
+attrape!...</p>
+
+<p>Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux
+coup la glace qui tomba en éclats sur le tapis
+soyeux.</p>
+
+<p>Léontine tout effrayée appela.</p>
+
+<p>Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une
+pièce retirée n'avait rien entendu. En entendant
+la cri poussé par Léontine il se précipita vers le
+salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait
+sa main ensanglantée. Elle s'était blessée en
+frappant la glace.</p>
+
+<p>--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle,
+et elle se précipita sur lui.</p>
+
+<p>Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer.
+Rien n'y fit: elle s'irritait de plus en plus
+et vociférait des paroles incohérentes. Il tenta de
+l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil.
+Elle se releva comme une tigresse et, ne pouvant
+l'atteindre parce qu'il se mettait à l'abri derrière
+les meubles, elle déchira ses vêtements en lambeaux.
+Alors, un sentiment de pudeur, le dernier
+qui meurt chez la femme, lui revint tout à coup et
+elle se cacha derrière une porte.</p>
+
+<p>La servante avait couru chercher du secours.
+Des voisins arrivèrent. Ils triomphaient peut-être
+au fond du coeur, mais ils paraissaient fort touchés
+de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut
+enfermée, les mains solidement liées, et des Soeurs
+de Charité vinrent en prendre soin, en attendant
+qu'on la conduisît à l'hospice des aliénés.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XIX</h3>
+<br>
+
+<p>
+Les jurés avaient répondu "non coupable" et
+Sougraine, mis en liberté, était sorti au milieu des
+applaudissements de la foule. Le peuple, naturellement
+honnête et droit, a toujours peur de voir
+la justice humaine faire fausse route, et l'innocent
+subir la peine due au coupable. Il veut que l'accusé
+soit élargi lorsque le crime n'est pas irrévocablement
+attesté.</p>
+
+<p>Sougraine fut pendant quelques jours comme
+abasourdi par la commotion qu'il avait éprouvée.</p>
+
+<p>A la prostration succéda je ne sais quel réveil
+joyeux, comme un rayon de soleil après l'orage. Il
+est si bon de se sentir plein de vie après avoir vu
+le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait
+notre fosse! de n'avoir plus rien à redouter de
+ceux-là mêmes qui pouvaient nous perdre d'une
+seule parole! de dire que l'on a, comme les autres,
+sa place au soleil, et que personne n'osera nous
+déranger.</p>
+
+<p>Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et
+triomphant, dans nos rues encore pleines de rumeurs.
+Tout la monde le regardait avec curiosité.
+On se détournait pour le voir marcher de son pas
+lent et mesuré, le corps légèrement penché en
+avant, avec ce balancement léger commun à
+l'homme des bois et à l'homme de la mer. Lui, il
+élaborait un nouveau projet. Il voulait avoir sa
+fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien
+son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait.
+Rien n'appelle le succès comme le succès.
+Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait pas
+s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait
+devenir son esclave. Il se le promettait. La chance
+grise comme la déveine, et fait faire les mêmes
+folies.</p>
+
+<p>Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis
+quelques jours. Il fredonnait, chantait presque
+sans cesse dans son étude ordinairement si
+calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait
+des anecdotes pour les faire rire, les laissait
+sortir sans les faire payer plus que de raison.
+Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée,
+l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte
+voluptueusement. Il voyait quelque chose de
+divin, que personne ne pouvait deviner. Une
+forme svelte, gracieuse, pleine d'amoureuses provocations,
+se balançait dans un rayon de lumière
+devant lui, comme une feuille de rose sur le
+souffle qu'elle parfume. Il voyait Léontine.</p>
+
+<p>Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La
+Longue chevelure n'était plus à craindre; le jeune
+ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque d'un
+persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas
+de force à lutter, le voulût-il; mais il n'oserait
+pas, ce jeune homme sans fortune, affronter le
+scandale et se marier avec une fille élevée par une
+coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement
+pitoyable de la famille D'Aucheron; il
+allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il avait
+désirées.</p>
+
+<p>Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des
+souffles de feu...</p>
+
+<p>--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était
+venu fondre sur Léontine, leur amie, Rodolphe et
+sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut
+des plus touchantes et des plus douloureuses. Les
+deux jeunes fiancés, dans cette immense affliction,
+ressentirent le besoin de se rapprocher davantage,
+de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne
+sur la prairie, les petits oiseaux cherchent
+un refuge dans l'arbre voisin et se serrent l'un
+contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle
+impétueux agite et dépouille.</p>
+
+<p>Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures
+à son ami D'Aucheron. Mais celui-ci,
+depuis qu'il s'était agenouillé dans l'église, sous
+la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le
+monde comme auparavant. Toute chose lui paraissait
+vaine et rien ne le touchait plus. Il se reposait
+dans l'indifférence, en attendant peut-être
+qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une
+autre direction.</p>
+
+<p>Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à
+la jeune fille ni d'intervenir dans ses amours.
+Vilbertin le menaça.</p>
+
+<p>--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron.
+La ruine matérielle n'est rien à côté de
+l'autre.</p>
+
+<p>Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace
+comme un jeune amour dans un coeur vieux. Il
+imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour
+obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses
+destinées. Il dit à Sougraine son père.</p>
+
+<p>--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame
+D'Aucheron me l'a donné à entendre:</p>
+
+<p>--Vous allez la réclamer; je paierai les frais.
+Adressez-vous aux tribunaux. Allez trouver
+D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être raisonnable.
+S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il
+me doit tout ce qu'il possède. Quand il n'aura
+plus d'argent, et en conséquence plus d'amis, il ne
+sera plus en état de supporter les frais d'un procès
+et sera condamné d'avance.</p>
+
+<p>Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme
+le voulait le notaire, son fils.</p>
+
+<p>Mais il rencontra une résistance absolue de la
+part de M. D'Aucheron.</p>
+
+<p>Alors il revendiqua publiquement mademoiselle
+Léontine comme sa fille. Ce fut un nouvel appât
+jeté à la curiosité publique. Les journaux promirent
+à leurs lecteurs de les tenir au courant de
+l'intéressant procès. On se disait cependant:</p>
+
+<p>--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron,
+dans son témoignage, a parlé d'un garçon,
+et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie
+commençait....</p>
+
+<p>Mademoiselle Léontine était tombée dans une
+profonde mélancolie. Elle n'osait plus sortir car la
+honte de celle qui lui avait servi de mère retombait
+sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la,
+mort, comme elle est douce et bien venue parfois!....
+Elle songeait aussi à entrer au couvent.
+Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs....
+mais aussi à ses amertumes et à ses déceptions.
+Elle rentrerait au couvent pour s'y enterrer
+sous les voûtes saintes où l'on chante des
+cantiques à la louange du Seigneur, où l'on prie
+avec ferveur, où l'on pleure sans amertume. Il
+n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un
+homme aimé, le poids de ses chagrins et de ses
+humiliations.... Non, cela serait un crime....
+Le procès lui avait révélé une chose étonnante,
+mais qui la réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin
+était peut-être son frère.... Il ne la poursuivrait
+plus de ses amoureuses instances....</p>
+
+<p>Elle fut effrayée de cette autre persécution qui
+la trouvait sans défense. L'homme en qui elle
+avait instinctivement placé une confiance absolue,
+sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure,
+paraissait lui-même sans espérance et sans ressources.
+Les armes dont il comptait se servir pour
+frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient
+de se rompre dans ses mains, et la victoire lui
+échappait. Le vieil instituteur et sa pieuse femme
+conseillaient le couvent, comme le refuge naturel
+des âmes aimantes que le monde persécute et que
+le sauveur appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait
+seul et sentait le besoin d'être aimé, soutenu,
+encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner.
+Au milieu de ces cruelles perplexités, battue
+comme une algue légère par la fureur des flots, la
+jeune fille tournait souvent les yeux vers la
+retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le
+couvent lui envoyait des rayonnements mystiques
+qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums célestes
+qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète,
+inaltérable. C'était le port calme et sûr après
+la tempête. Elle y verserait des larmes silencieuses
+en songeant à celui qu'elle aime... qu'elle aimera
+toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même
+jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu
+par la voie douloureuse; c'est la plus sûre. Elle
+irait à lui par cette voie.</p>
+
+<p>Elle demanda son entrée chez les soeurs de la
+Charité. Ses premières années s'étaient écoulées
+dans cette maison; elle y avait puisé les germes
+de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au
+milieu des plaisirs du monde. Son retour sous le
+toit sacré fut salué avec joie. Ses adieux à Rodolphe
+furent longs, pénibles, douloureux. Elle
+faillit un instant faiblir dans sa décision devant les
+vives instances du jeune homme.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XX</h3>
+<br>
+
+<p>
+Cependant Sougraine faisait des recherches,
+sérieuses pour prouver qu'il était le père de Léontine.
+Il avait parfois des doutes dans la réussite,
+mais comme le résultat du procès ne pouvait le
+mettre dans une condition pire, il donnait tête
+baissée dans l'aventure.</p>
+
+<p>Le notaire intenta une poursuite contre son
+ex-ami D'Aucheron, et la fortune surfaite du brasseur
+d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du
+public ébahi.</p>
+
+<p>Le Pêcheur se dit en apprenant cela:</p>
+
+<p>--Sapristi! je l'ai échappé belle...</p>
+
+<p>Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des
+prétentions de Sougraine, et Vilbertin commençait
+à craindre qu'il ne fût plus possible de faire sortir
+la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier.
+Il entrait dans des fureurs subites à la pensée
+de cette proie tant convoitée qui lui échappait. Son
+mécontentement se manifestait de mille manières,
+et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient
+fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant
+les ruines autour de lui. Il voulait que tout le
+monde souffrît, et le métier de bourreau lui
+révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant.</p>
+
+<p>Cependant la jeune postulante fut amenée
+devant la cour pour rendre témoignage de ce
+qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore
+avec sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses
+yeux toujours baissés ne laissaient guère apercevoir
+la rougeur que les pleurs avaient laissée
+après la perte de son bonheur. Elle dut avouer
+que madame D'Aucheron, un jour, avait fait comprendre
+à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur
+fille à tous les deux.</p>
+
+<p>Après cet important témoignage, on crut que Sougraine
+avait gagné sa cause.</p>
+
+<p>Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta
+alors devant le juge.</p>
+
+<p>--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait
+heureux d'avoir des renseignements sur un enfant
+né l'on ne sait où, d'une fille nommée Elmire
+Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant
+dont la mère portait ce nom, et dont le père était
+un indien du nom de Sougraine. Voici le registre.</p>
+
+<p>Il y eut un grand murmure de surprise dans le
+palais d'audience.</p>
+
+<p>Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin
+et l'extrait de baptême fut alors lu comme suit:</p>
+
+<p>Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de
+St. Jean d'Iberville avons ce jourd'hui, le 5 juillet
+18... baptisé un enfant du sexe masculin, né le
+même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et
+d'un père inconnu.</p>
+
+<p>Parrain, Jean-Louis Martel.</p>
+
+<p>Marraine, Jeanne-Marie Laliberté.</p>
+
+<p>Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez
+le nom du père de l'enfant, puisque vous dites
+que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas enregistré
+cependant.</p>
+
+<p>--Je ne le savais que par ouï dire.... La
+jeune fille perdit connaissance et devint folle. Elle
+venait des Montagnes Rocheuses. Ceux qui se
+trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de
+nos charitables familles et continuer leur chemin.
+Sa folie dura plusieurs mois. Quand elle fut
+capable de se lever, elle ne se souvenait plus
+de rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats.
+Son enfant est resté dans la maison où il est né.
+L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il rendra
+témoignage si vous le désirez....</p>
+
+<p>Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à
+la barbe blanche, au sourire doux, se présenta. Il
+embrassa l'Evangile avec respect, après l'avoir pris
+de sa main tremblante.</p>
+
+<p>Il déclina son nom et dit:</p>
+
+<p>--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans
+ma maison, comme M. le curé vient de le dire. C'était
+un petit garçon. Il y a vingt-trois ans de cela. J'avais
+dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait
+une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était
+venu, il fallait voir pourquoi. Je l'ai fait instruire
+un peu. Il a fait son chemin. Il a pris mon nom
+qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement.
+Il s'appelle Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable
+Oscar Le Pêcheur, monsieur le juge...</p>
+
+<p>Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience
+que, pendant dix minutes, toute procédure
+fut interrompue. Cependant cet incident mettait
+fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le
+moins étonné, se proposa d'aller sans délai renouveler
+connaissance avec l'honorable ministre son
+enfant.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XXI</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le père le Pêcheur s'était imposé une rude
+tâche en venant rendre témoignage dans cette
+affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais,
+avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa
+naissance. Il fallait éviter l'humiliation à ce déshérité.
+Le jeune homme apprit de ses petits compagnons,
+cependant, cette chose pénible que la charité
+lui cachait avec soin. Les petits compagnons, dans
+leurs colères d'un moment, sont d'implacables bourreaux.
+Ils l'appelaient: bâtard. Il demanda à ses
+parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait,
+comme une flèche acérée, pour le braver. Il ne le
+sut pas d'abord. On lui donna des explications qui
+n'expliquaient rien du tout. Cependant il finit par
+le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir
+cette chose humiliante... Mais il ne connut
+jamais le nom des auteurs de ses jours. Il songeait
+maintenant, depuis qu'il était devenu un
+homme important, à retrouver sa mère, si elle
+vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il pensait
+en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix
+culpâ.... l'heureuse faute que j'ai faite....</p>
+
+<p>Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès
+de Sougraine avec un intérêt que l'on comprend
+aisément. Il s'était bien ému du triste sort de
+madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir
+que son fils adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses
+révélations. Il resterait inconnu. Il n'en
+était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant lui-même
+qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur
+possible et d'une grande injustice en voie de s'accomplir,
+le brave homme n'hésita plus. Il descendit
+à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais
+surpris de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus
+depuis des années. Il demeurait tranquille au coin
+de son humble foyer, laissant rouler le monde d'ornière
+en ornière.</p>
+
+<p>--Quel bon vent vous amène, père? avait dit
+le ministre en serrant la main du vieillard.</p>
+
+<p>--Des choses sérieuses, mon enfant...</p>
+
+<p>--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une
+réponse à votre lettre de l'autre jour. En vérité
+j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs
+envers vous: Je vous prie de me pardonner...</p>
+
+<p>--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le
+péril, maintenant, et marcher droit au but. Au
+reste, tu n'es pas responsable de ta naissance, et
+l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui,
+non pas d'après la valeur de ceux qui l'ont
+engendré.</p>
+
+<p>--Je parie que vous venez me révéler, sans
+que je vous le demande, le secret que vous m'avez
+toujours caché lorsque je vous ai interrogé.</p>
+
+<p>--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard
+tout tremblant.</p>
+
+<p>--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout
+entendre sans broncher.</p>
+
+<p>--J'en doute, mon enfant... j'en doute.</p>
+
+<p>--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite.
+J'aime mieux en finir tout de suite.</p>
+
+<p>--Eh bien! mon cher... ta mère... était...
+Elmire Audet... et ton père, Sougraine l'indien.</p>
+
+<p>Le ministre bondit en jetant une clameur.</p>
+
+<p>--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard,
+ce qui nous afflige maintenant ne serait peut-être
+pas arrivé; mais il m'a été impossible de
+sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire
+écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il
+n'y a qu'à les interroger. Puis, notre maîtresse
+d'école est jeune; il faut respecter son ignorance...
+son innocence, je veux dire.</p>
+
+<p>Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions
+du père Le Pêcheur. Il repassait dans
+son esprit les incidents qui s'étaient produits
+depuis quelques semaines, et regrettait la position
+qu'il avait prise à l'égard de madame D'Aucheron.
+Il s'était vengé de sa mère... Tout se
+fût si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût
+pas tant fait la difficile. Madame D'Aucheron
+serait encore une femme respectée. Sougraine aurait
+été facilement désintéressé, moyennant finances,
+son prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que
+grandir; il aurait continué à recueillir les hommages
+et les félicitations de tout le monde....
+Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait
+reconnaître publiquement pour sa mère, la ruine
+financière d'un homme auquel il devait tous les
+égards, et, sur le front de son père, la tache indélébile
+que laisse toujours une accusation capitale... Et
+c'était à cause de Rodolphe Houde
+que tout cela arrivait... Il se rencontre donc des
+hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités.
+Si on les connaissait d'avance il faudrait
+les écraser comme des vipères. Quand on les
+devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était
+injuste envers Rodolphe, mais dans son irritation
+il mettait un certain plaisir à déchirer l'innocence.</p>
+
+<p>Tout à coup il se prit à rire.</p>
+
+<p>--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne
+encore ne sait le nom de mes parents, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne,
+excepté le curé, ne se souvient du nom de
+ta mère.</p>
+
+<p>--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous
+faire ici? retournez à la maison discrètement
+et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en
+portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom
+de mon père ni celui de ma mère.</p>
+
+<p>--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause
+on resterait muet. On comprend aisément qu'il ne
+serait pas légitime de briser une existence comme
+la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires
+et des humiliations pour satisfaire les caprices
+d'un homme qui t'a mis sur la terre, comme
+on jette une graine dans un champ étranger, sans
+se soucier qu'elle germe ou périsse, mais il y a
+une question de justice envers une autre personne:
+Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta
+place et boive le calice que tu refuses de boire...</p>
+
+<p>--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est
+une enfant trouvée, elle... qu'importe le nom de
+ses parents?</p>
+
+<p>--Le curé est venu; il saurait toujours bien
+remplir son devoir, lui, si j'étais assez lâche pour
+forfaire au mien.</p>
+
+<p>Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs
+et des rayons de vertu indignée illuminaient sa belle
+figure.</p>
+
+<p>--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice
+ne peut s'éloigner de moi, je le boirai.</p>
+
+<p>Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à
+un autre. Il était mobile comme une vague, malin
+comme un diable, capricieux comme un lutin. Il
+se rendit chez D'Aucheron pendant que son père
+adoptif se dirigeait vers le palais de justice. Il
+prenait les devants. Il dit en riant, à tous ceux
+qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de
+mal. Personne ne voulut le croire. Il était
+anxieux de voir sa mère. Il regrettait bien
+d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de
+son humiliation. La faute retombait sur sa tête.
+Il est toujours mal de se réjouir des malheurs des
+autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il
+avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis
+entre elle et la main brutale du destin. Le soufflet
+n'eût pas été pour elle. Enfin, il était trop tard et
+toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches
+ne serviraient de rien.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait
+beaucoup mieux; la crise était passée et le
+danger d'une folie irrémédiable s'éloignait de plus
+en plus. Ceci avait lieu pendant le procès même,
+le dernier jour, au moment où le père Pêcheur
+rendait témoignage. Personne ne connaissait donc
+encore le redoutable secret. Le jeune ministre
+était un peu dans l'embarras. Il ne savait pas s'il
+devait, par des phrases adroites, préparer madame
+D'Aucheron à la grande surprise qui l'attendait,
+ou se jeter dans ses bras en l'appelant sa mère.
+Il la regardait fixement, doucement, et lui, toujours
+froid, léger, badin, sceptique, il sentait des larmes
+mouiller ses paupières... Une mère, voyez-vous,
+ce n'est pas une femme comme une autre. Il y a
+dans son amour quelque chose qui n'est pas de la
+terre.</p>
+
+<p>--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron...
+vous avez donc du chagrin, vous aussi?</p>
+
+<p>--C'est de joie, répondit le jeune ministre...
+je ne suis plus orphelin... j'ai retrouvé ma mère...</p>
+
+<p>--Votre mère?... vous l'aviez perdue?...</p>
+
+<p>--Je l'ai retrouvée, s'écria-t-il, en enveloppant
+de ses bras la pauvre femme tout étonnée, c'est
+vous... c'est vous!... je suis l'enfant que vous
+avez mis au monde en revenant des Montagnes
+Rocheuses, à St. Jean d'Iberville, il y a vingt trois
+ans!</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit
+en larmes...</p>
+
+<p>Monsieur D'Aucheron, qui entrait au même
+instant, vit le jeune ministre et sa mère serrés l'un
+contre l'autre dans un étroit embrassement... Il
+ne savait rien encore. Le sang reflua vers son
+coeur, il pâlit, la colère s'alluma dans son âme.
+Il était armé.</p>
+
+<p>--Misérables! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>Un éclair jaillit et le garçon d'Elmire Audet
+roula sur les tapis soyeux, comme une fleur qui se
+détache de sa tige.</p>
+
+<p>Madame D'Aucheron se leva tout effrayée, toute
+désespérée. Elle était belle à voir dans sa douleur de
+mère...</p>
+
+<p>--Mon enfant! s'écria-t-elle! mon fils!....
+Vous me l'avez tué!... Ah!... tuez-moi! tuez-moi,
+je vous en prie!...</p>
+
+<p>Puis elle se jeta sur le corps ensanglanté du
+jeune ministre, s'efforçant de le rappeler à la vie,
+par les paroles les plus douces que les lèvres d'une
+mère puissent prononcer...</p>
+
+<p>Il ne l'entendait plus; il était mort.</p>
+
+<p>D'Aucheron, terrifié, regardait debout, immobile,
+le lamentable spectacle...</p>
+
+<p>Alors quelques amis se présentèrent. Le procès
+venait de se terminer et ils accouraient annoncer
+à D'Aucheron que M. Le Pêcheur était l'enfant
+de sa femme. Ils s'arrêtèrent stupéfiés en face du
+tableau sanglant que présentait le salon.... D'Aucheron
+raconta ce qui venait de se passer. Madame
+D'Aucheron criait toujours:</p>
+
+<p>--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!...</p>
+
+<p>C'était vraiment une scène à fendre l'âme, et
+tout le monde se mit à pleurer. On apprit dans la
+ville la mort tragique de l'honorable M. Le Pêcheur
+en même temps que le secret de sa naissance...</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>XXII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses
+volées harmonieuses d'oiseaux voyageurs, le murmure
+des eaux qui reprenaient leurs courses vagabondes,
+les épanouissements des boutons sur les
+branches, les effluves d'amour dans les airs ensoleillés.
+La Longue chevelure songeait maintenant
+à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait.
+Il irait revoir encore l'humble tombeau de sa
+femme dans les solitudes des Montagnes Rocheuses.
+Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond
+pour dire adieu à la maison hospitalière de
+Rodolphe. Le jeune médecin se livrait à l'étude
+avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour
+de la science, le désir de savoir, la noble ambition
+de protéger la vie de ses semblables le consolaient
+un peu de l'amour perdu et du bonheur envolé.
+Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et
+le bien, comme d'autres le cherchent dans le mal
+et l'oisiveté.</p>
+
+<p>Madame Villor sentait ses forces revenir. Le
+printemps la ramenait comme il ramène tout. Un
+soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage
+de la parole. Ce furent des cris de joie dans
+la famille. On remercia le Seigneur à genoux. La
+Longue chevelure entra un instant après. Il
+leva les mains au ciel et poussa une exclamation
+de surprise en voyant la malade s'approcher et lui
+souhaiter le bon jour.</p>
+
+<p>--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi,
+dit-elle; il est juste, et c'est vous, sans doute, que
+sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là, je vais
+vous parler de votre enfant.</p>
+
+<p>Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été
+saisi de frayeur. C'était la joie et l'espérance.</p>
+
+<p>--Vous le savez, continua Madame Villor, je
+suis la soeur de Léon Houde, l'un des voyageurs
+que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut
+blessé en défendant votre femme. Les sauvages
+jetèrent votre petite fille dans un torrent et lui,
+malgré leurs clameurs et leurs flèches, il se précipita
+et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer.
+Il y avait une somme considérable dans les langes
+de l'enfant; il confia cette somme à un notaire de
+ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle fut
+perdue. Mon frère mourut peu de temps après et
+sa femme le suivit aussitôt dans la tombe. La
+petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce fut
+le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari,
+qui se chargea de la conduire à Québec et de la
+mettre entre les mains des soeurs de la Charité.
+C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la
+porta chez les Soeurs, mais un de ses parents, un
+homme de la plus haute respectabilité, m'a-t-il
+assuré, alors, en toute franchise. Sachant la petite
+dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et
+de Dieu, je n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet
+et,... je dois l'avouer, je ne m'en suis pas occupée
+davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu
+prévoir!...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta suffoquée par les émotions.</p>
+
+<p>--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la
+Longue chevelure, dans son transport, vais-je enfin
+la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle
+fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau
+dont le nid a été détruit par la foudre!... Et moi
+qui m'en allais désespéré!... Ah! mon âme a
+manqué de confiance en Dieu....</p>
+
+<p>Madame Villor alla prendre, dans une petite
+boîte en fer blanc verni, un papier qu'elle remit
+au siou.</p>
+
+<p>--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous
+le voir?</p>
+
+<p>Leroyer prit le papier d'une main tremblante et
+se mit à lire:</p>
+
+<p>Madame,</p>
+
+<p>Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon
+ami, c'est à vous que je demanderai pardon,
+puisque cet homme et sa digne femme ne sont
+plus. Je serai bref, car mes forces s'en vont. Je
+vais mourir... je me meurs.... Les 5,000 dollars
+de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme
+je l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai
+chargé mon gendre de tout remettre à l'enfant, si
+on la trouvait, capital et intérêts. A l'enfant, ou
+aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez
+à ce que mes volontés dernières soient exécutées.
+Mon gendre se nomme Louis Sougrain... que
+Dieu me fasse miséricorde!...</p>
+
+<p>Il n'y avait pas de signature. Un oubli du
+mourant.</p>
+
+<p>--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les
+personnes.... Il faut que ce soit Sougraine, le
+notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?...</p>
+
+<p>La Longue chevelure regarda madame Villor
+d'une singulière façon.</p>
+
+<p>--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle,
+si les volontés du mourant ont été accomplies.
+L'héritier du notaire infidèle est parti pour les
+Etats-Unis peu de temps après la mort de son
+beau-père. Il a méprisé les prières du mourant.
+Il a gardé l'argent sans doute....</p>
+
+<p>--Le notaire Vilbertin est riche, très riche,
+observa Rodolphe....</p>
+
+<p>Madame Villor reprit:</p>
+
+<p>--Au moment où je me proposais de vous révéler
+ce que vous venez d'entendre, j'ai reçu cet
+autre billet. J'ai eu peur, car la première lettre
+n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve.
+La peur m'a causé le mal que vous savez, et dont
+le Seigneur m'a enfin délivrée.</p>
+
+<p>Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante
+que l'on a vue déjà. Elle venait de Vilbertin.
+Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait
+écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer
+ses dernières volontés et lui demander pardon.
+C'est cet écrit que le mourant lui avait montré.
+Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin
+qui laissa le pays immédiatement.</p>
+
+<p>--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain,
+Sougraine et Vilbertin ne sont qu'une seule et
+même personne. Allons le voir. Le misérable, il
+faudra bien qu'il parle.</p>
+
+<p>--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais
+tout cela n'a rapport qu'à l'argent et m'intéresse
+peu. C'est mon enfant que je veux retrouver....
+ma pauvre Estellina!</p>
+
+<br><br>
+<h3>XXIII</h3>
+<br>
+
+<p>
+Le même jour une voiture s'arrêtait à la porte
+de l'étude de maître Vilbertin. Le cheval était
+essoufflé, chaud, enveloppé d'une buée de vapeur
+tiède. Il avait dévoré le chemin. C'est que Rodolphe
+et la Longue chevelure avaient hâte d'arriver.
+Le notaire ouvrait la porte pour mettre
+dehors son ex-ami D'Aucheron.</p>
+
+<p>--Va-t-en au diable! criait-il, et crève comme
+un chien!</p>
+
+<p>D'Aucheron était ruiné. Il partit pour ne
+jamais revenir. On dit qu'il est aujourd'hui dans
+un ermitage, en pays étranger. Il aurait cherché
+auprès de Dieu des consolations que le monde ne
+sait point donner. Il ne fut pas mis en accusation
+pour le meurtre de M. Le Pêcheur. L'erreur était
+évidente....</p>
+
+<p>Disons tout de suite, puisque nous arrivons au
+terme de notre récit, que madame D'Aucheron est
+entrée, après le départ de son mari, chez les pénitentes
+du Bon Pasteur. Elle est un modèle de
+douceur et de soumission. Rien ne pourrait l'arracher
+au refuge béni où la tempête l'a poussée.</p>
+
+<p>Pourquoi ces naufragés de la vertu trouvent-ils
+un port où s'abriter, pendant que tant d'autres sont
+engloutis tout à coup, dans les abîmes?... Secret
+de Dieu. Pourtant la miséricorde du Ciel est
+infinie et sa justice est éternelle.... Mais on ne
+sait pas le secret des coeurs, les rayonnements
+de la Foi dans l'ombre, la puissance de la prière.
+Il se fait, en faveur de certaines âmes, un travail
+mystérieux et puissant qui échappe à notre attention,
+mais non pas à l'oeil de Dieu....</p>
+
+<p>Sougraine, effrayé des coups qui frappaient ses
+enfants, effrayé de la solitude qui se faisait autour
+de lui, pleurant ses fautes inutiles ou ses espérances
+effondrées, prit sa carabine fidèle et s'enfonça
+dans les forêts.</p>
+
+<p>Rodolphe et son compagnon entrèrent chez le
+notaire Vilbertin. Le notaire ne leur offrit pas de
+sièges. Il leur demanda rudement ce qu'ils désiraient.</p>
+
+<p>--Mon enfant! répondit brusquement le siou.</p>
+
+<p>--Je ne vous comprends pas, répliqua le notaire,
+un peu décontenancé.</p>
+
+<p>--Vous êtes M. Louis Sougraine dit Vilbertin?
+reprit l'indien.</p>
+
+<p>--Oui. Et vous, vous êtes la Longue chevelure
+dit Leroyer?...</p>
+
+<p>--Et le père d'une petite fille dont vous détenez
+la dot injustement et contre la volonté
+sacrée d'un mourant.</p>
+
+<p>Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait
+pas à cela. Pourtant il ramassa ses forces
+et voulut lutter.</p>
+
+<p>--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure
+et je vais vous faire rendre gorge. Si vous avez
+oublié les recommandations de votre beau-père, je
+vous en ferai souvenir....</p>
+
+<p>--Connaissez-vous le misérable qui a écrit ce
+papier? demanda à son tour Rodolphe, en dépliant
+le billet que l'on connaît déjà.</p>
+
+<p>--Non, répondit le notaire, je ne le connais pas.</p>
+
+<p>--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe,
+on ne vous laissera pas en paix, et l'on
+retracera bien le chemin que vous avez fait pour
+dépister les recherches.</p>
+
+<p>--Votre beau-père vous connaissait sans doute,
+car il a bien pris ses précautions.... repartit le
+siou. Il a chargé quelqu'un de vous surveiller et
+de vous forcer à faire la restitution qu'il ne pouvait
+plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon
+enfant, ajouta-t-il avec douceur; je n'ai nul besoin
+de l'argent que vous avez reçu, je ne veux pas
+qu'il en soit question, je suis riche, très-riche.</p>
+
+<p>Le notaire essaya de nier encore, mais devant
+les promesses formelles de la Longue chevelure et
+de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquiété au
+sujet de l'argent s'il aidait à retrouver l'enfant;
+devant l'espérance d'arracher encore quelque chose
+à la reconnaissance du généreux indien, il consentit
+à parler.</p>
+
+<p>--J'ai passé quelques mois aux Etats-Unis,
+avoua-t-il, et je suis ensuite venu demeurer à
+Québec. Je ne me suis jamais occupé de l'enfant...
+je ne dis pas où elle est... je ne l'ai jamais vue...</p>
+
+<p>--O mon enfant! mon enfant! soupirait la
+Longue chevelure... si je la trouve, je vous récompenserai
+bien.</p>
+
+<p>La notaire était presque ému. Il pensait.</p>
+
+<p>--Comme cela tourne bien! Après tout, l'argent
+console de l'amour quelquefois... Si je pouvais
+l'oublier, elle, je serais encore heureux...
+L'oublier! l'oublier!...</p>
+
+<p>Rodolphe dit:</p>
+
+<p>--Si nous allions voir le père Duplessis, c'est
+un homme de bons conseils....</p>
+
+<p>--Je le veux bien, répondit Leroyer. Venez
+avec nous, monsieur Vilbertin.</p>
+
+<p>Le père Duplessis était en tête à tête avec
+Horace, un gai compagnon des âges passés qui ne
+vieillit pas. Il fut enchanté de la visite, enchanté,
+mais presque stupéfait. Ce qui l'étonnait, c'était
+de voir ensemble Rodolphe et le notaire. Après
+tout, se dit-il, <i>sage ennemi vaut mieux que fol
+ami</i>.</p>
+
+<p>Le jeune docteur prit la parole et annonça la
+guérison de sa tante, puis il exposa ce qu'elle avait
+raconté au sujet de la petite fille de la Longue
+chevelure. Il fut assez délicat pour ne pas faire
+allusion à l'argent. Le notaire était tout surpris
+d'une si haute indulgence; il n'en suait pas moins
+à grosses gouttes, tant il avait peur.</p>
+
+<p>--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!...
+est-ce que...? Ah! par exemple, ce serait bien
+drôle....</p>
+
+<p>Et sa figure honnête s'illuminait des rayons de
+l'espoir.</p>
+
+<p>La Longue chevelure éprouvait des tressaillements
+indicibles et s'enivrait de ses paroles comme
+d'une liqueur généreuse.</p>
+
+<p>--Le docteur Grenier, de Lotbinière, reprit le
+vieillard, en regardant profondément dans le passé,
+c'est à moi qu'il a confié une petite fille... oui
+c'est à moi....</p>
+
+<p>--A vous? s'écrièrent les visiteurs au comble
+de l'étonnement.</p>
+
+<p>--A moi-même, oui, il y a bien vingt et un ou
+vingt-deux ans de cela.... Grenier, c'était mon
+cousin. J'ai porté la petite, le même jour, chez les
+Soeurs de la Charité.... Je n'ai seulement pas
+demandé d'où elle venait.... Grenier l'apportait
+c'était suffisant.... Il est bon d'être un peu
+curieux parfois.... La curiosité n'est pas toujours
+un défaut.</p>
+
+<p>De terribles émotions bouleversaient l'âme de la
+Longue chevelure pendant ces paroles du vieux
+professeur.</p>
+
+<p>--Allons vite à l'hospice de la charité, s'écria-t-il,
+allons vite....</p>
+
+<p>--Sans doute qu'on y va courir, répliqua le
+père Duplessis. Il faut la retrouver, la petite... il
+le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon
+carnet.... Tout y est, l'arrivée, le mois, le
+jour.... On a fait les choses régulièrement.... Si
+j'avais su.... Mais: "<i>avant de juger de tout il
+faudrait tout connaître. Soyons tranquilles pourtant,
+quand Dieu donne le mal il donne aussi
+le remède</i>."</p>
+
+<p>Ils partirent tous quatre en voiture, le siou,
+Rodolphe, le notaire et le père Duplessis. En
+allant ils étaient d'une gaieté folle. Arrivés dans
+le parloir du couvent, Duplessis, qui était bien
+connu, demanda à voir la Supérieure. Elle s'empressa
+d'accourir.</p>
+
+<p>--Il y a vingt et un ans, commença-t-il, on a
+confié à la charité de votre maison, une petite fille
+de quelques mois, pensez-vous qu'il soit possible
+de la retrouver?</p>
+
+<p>--Je n'étais pas supérieure alors, répondit la
+religieuse, en souriant, et je n'étais pas ici, même;
+mais on peut retrouver cette enfant, je crois, si
+elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication
+qui nous aiderait à la reconnaître?</p>
+
+<p>--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est
+la date précise de son entrée.</p>
+
+<p>--C'est quelque chose mais c'est peu, répliqua
+la religieuse. On la retrouvera cependant si elle
+peut être retrouvée, continua-t-elle; je vais ordonner
+les recherches.</p>
+
+<p>Elle sortit.</p>
+
+<p>La Longue chevelure ne pouvait, la première
+émotion passée, se défendre d'une vague et pénible
+crainte. Si elle était morte, son enfant.... Si l'on
+ne pouvait la retrouver?...</p>
+
+<p>La supérieure ne fut pas longtemps absente. On
+entendit, dans les grands couloirs vides, ses pas
+empressés. C'était comme des coups de marteau
+dans le coeur du père infortuné. Elle revenait. La
+porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle
+m'apprendre?...</p>
+
+<p>La bonne religieuse souriait.</p>
+
+<p>--Elle sourit, pensèrent les quatre hommes, la
+nouvelle est bonne; on va revoir la petite... qui
+doit être grande.</p>
+
+<p>--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix
+à peine intelligible à cause de l'émotion.</p>
+
+<p>--Elle est retrouvée, répondit la supérieure.</p>
+
+<p>--Retrouvée!</p>
+
+<p>Ce fut le cri qui s'échappa des quatre poitrines.</p>
+
+<p>La Longue chevelure leva les mains au ciel:</p>
+
+<p>--Mon Dieu, soyez béni! dit-il... soyez béni!...
+béni!...</p>
+
+<p>Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le
+notaire comptait ce que l'heureuse trouvaille pouvait
+lui rapporter; Duplessis pensait, lui: <i>quand
+Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde</i>.</p>
+
+<p>--Où est-elle? demanda la Longue chevelure,
+où est-elle?....</p>
+
+<p>--Ici même, répondit la religieuse; elle nous
+a laissées pendant longtemps, mais elle est revenue
+au bercail.</p>
+
+<p>--Ici! répétèrent à la fois Leroyer, Duplessis,
+Rodolphe et le notaire.</p>
+
+<p>--La voici! fit la supérieure en ouvrant la
+porte.</p>
+
+<p>Léontine apparut.</p>
+
+<p>--Ma fille?... elle?... s'écria la Longue
+chevelure en se précipitant les bras ouverts au
+devant de la jeune postulante.</p>
+
+<p>Il la pressa longtemps sur son coeur débordant
+d'ivresse.</p>
+
+<p>--Léontine! Léontine! disait Rodolphe, et il
+était fou de surprise et de bonheur.</p>
+
+<p>--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si
+j'avais su!... si j'avais su!...</p>
+
+<p>Le père Duplessis pensait: "<i>Ce ne sont pas les
+grandes choses qui sont belles, ce sont les belles
+choses qui sont grandes</i>."</p>
+
+<p>--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah!
+comme je t'aime!... Il n'était pas vain cet instinct
+qui me poussait à te protéger.... Ah! comme
+je t'aime!...</p>
+
+<p>La jeune postulante, tenant ses bras enlacés autour
+du cou de son père, pleurait, pleurait.</p>
+
+<p>--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin.</p>
+
+<p>--O mon enfant, répondit la Longue chevelure,
+voici l'homme que tu ne quitteras plus, car il sera
+ton époux.</p>
+
+<p>Il montrait Rodolphe.</p>
+
+<p>--Malédiction! hurla le notaire.</p>
+
+<p>Et il tomba sur le parquet comme une machine
+qui se brise. L'apoplexie l'avait foudroyé.</p>
+<br><br>
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+
+<hr class="short">
+<br>
+
+<p><a href="#p0">Prologue.</a>--Les deux fugitifs.</p>
+
+<p><a href="#p1">Première partie.</a>--Un bal chez Madame
+D'Aucheron.</p>
+
+<p><a href="#p2">Deuxième partie.</a>--La Langue muette et la
+Longue chevelure.</p>
+
+<p><a href="#p3">Troisième partie.</a>--Les assises criminelles.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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