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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'affaire Sougraine + +Author: Pamphile Lemay + +Release Date: March 17, 2008 [EBook #24861] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque +Nationale du Québec). + + + + + + + + + L. Pamphile Lemay + + + + L'AFFAIRE + SOUGRAINE + + + + QUÉBEC + TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU + 1884 + + + ============================================================ + Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, en + l'année mil huit cent quatre-vingt quatre par L. P. Le May, + au bureau du Ministre d'Agriculture. + ============================================================ + + + + + L'AFFAIRE SOUGRAINE + + + + + PROLOGUE + + LES DEUX FUGITIFS + + + + +Il y a vingt ans les chemins de fer ne sillonnaient pas, comme +aujourd'hui, les immenses prairies de l'ouest, et les voyageurs +traversaient, à cheval ou à pied, la zone étonnante qui se déroule des +bords du Mississipi aux montagnes rocheuses. Tantôt, dans la glauque +prairie sans bornes, une caravane passait comme un tourbillon et +s'estompait sur l'horizon, comme le bronze d'un bas-relief sur la +corniche d'un temple; tantôt un chasseur, débarrassé du joug qu'impose +la société des hommes, cheminait seul, au hasard, buvant à la fontaine +et dormant sur le foin vert, à la merci du ciel, avec les fauves et les +oiseaux. + +Les blancs sortaient de leurs villages et les indiens sortaient de leurs +montagnes, pour venir dans ces plaines chasser le buffle roux, et +quelque fois des combats singuliers, plus souvent des engagements +terribles, entre les bandes jalouses, arrosaient de sang le sol encore +vierge. + +Nul écho ne répétait les clameurs des combattants, les éclats des +mousquets, les plaintes des vaincus, les chants des vainqueurs. Tous les +bruits s'éteignaient dans l'air morne; la solitude gardait ses secrets. +Cependant le trappeur qui collait son oreille au gazon, pour interroger +le désert, entendait d'étranges murmures, et des tas d'ossements +blanchis proclamaient, en ces lieux comme ailleurs, la malice des +hommes. + +Un jour du mois de juillet de l'année 18--, un indien s'en allait à +travers la prairie, le fusil sur l'épaule, le regard fixé sur la chaîne +des montagnes rocheuses dont les pics s'enfonçaient comme une dentelure +noire dans la lumière du ciel. Une jeune fille le suivait. Elle marchait +avec peine et se laissait distancer souvent. Il l'attendait de moment en +moment, sans murmurer, mais sans lui dire ces paroles d'encouragement +qui font tant de bien à l'âme. + +De temps en temps la jeune fille pleurait et, du revers de sa main, elle +essuyait les larmes du chagrin qui se mêlaient aux sueurs de la fatigue. + +Elle pouvait être l'enfant de cet homme qu'elle accompagnait, mais la +blancheur de son teint, l'éclat de son oeil bleu, la régularité de ses +traits, disaient qu'elle n'était pas indienne. D'où venait-elle et +pourquoi si jeune et tout étrangère aux coutumes et au langage de +l'habitant des bois, avait-elle laissé sa famille et son village pour +suivre les pas de ce chasseur? Il n'était point beau. Son visage plat et +sans barbe, sa bouche largement fendue, sa peau cuivrée, ses cheveux +rudes qui tombaient en mèches inégales, n'en pouvaient faire un +séducteur bien redoutable. Avait-il, par force ou par ruse, ravi cette +fille à ses parents? Avait-elle volontairement déserté le toit paternel +pour vivre la licencieuse existence sauvage? Il était bien coupable ou +elle était bien perverse. + +Le soleil semblait toucher déjà l'une des cimes éloignées, et lui faire +un nimbe d'or. Ses reflets moins chauds glissaient obliquement sur les +flots de verdure qu'agitait le souffle du soir. La prairie rayonnait +comme une mer profonde où n'apparaît aucune voile. Pas un bruit, pas un +chant, pas une plainte, sauf le frémissement léger des tiges de foin +sec qui s'emmêlaient dans leur bercement. + +Les deux voyageurs s'arrêtèrent au bord d'une fontaine, allumèrent du +feu avec l'herbe aride et firent rôtir une tranche de bison, mets +délicieux de ces sauvages endroits. + +--Les montagnes n'approchent pas vite, commença l'indien, et si tu ne +marches plus, va, le soleil se lèvera deux fois sur la prairie avant +qu'on dorme sous les grands arbres. + +--Je suis épuisée, répondit sa compagne. + +--Il faut accoutumer tes pieds aux longues marches, Elmire, car l'homme +de la forêt ne s'arrête guère. Et puis l'on a bien fait de mettre un +long espace entre le Saint-Laurent et nous. On informe, on fait des +recherches là-bas peut-être. + +--Le souvenir de ta femme me poursuit sans cesse comme un remords, +Sougraine. Tu n'aurais pas dû l'abandonner, cette malheureuse, par le +temps qu'il faisait, seule, sur la grève de St. Jean. Elle ne serait +peut-être pas morte. + +--Elle voulait mourir; tu sais, elle le disait; seulement, va! l'indien +ne se pardonnera jamais l'imprudence qu'il a faite en laissant au +cadavre la corde qui lui servait de ceinture. + +Elmire--c'était le nom de cette jeune personne--pencha la tête sur sa +poitrine et resta longtemps absorbée dans un rêve douloureux. + +Les dernières lueurs du jour s'éteignirent peu à peu, les ombres +s'étendirent comme des voiles de deuil sur les champs infinis et le +sommeil vint fermer les yeux des fugitifs. + +Au milieu de la nuit ils furent éveillés par un bruit semblable au +grondement du tonnerre. C'était le feu qui dévorait la prairie. Le vent +soufflait et les torrents de flamme, roulant comme des vagues en fureur, +se précipitaient vers eux. Des tourbillons d'aigrettes ardentes, formées +des grappes de foin, s'élançaient de tous côtés, et la rafale les semait +pour allumer de nouveaux incendies. + +Le torrent poussait plus vite ses deux extrémités comme pour former un +cercle implacable autour des malheureux. La clameur, sourde d'abord, +devenait éclatante, le sol tremblait, l'air était brûlant et des +panaches de fumée noire montaient vers le ciel. + +L'indien et sa compagne, pris de terreur, se mirent à fuir devant le +fléau. + +De temps en temps ils tournaient la tête pour voir si le danger +grandissait. La peur leur donna d'abord de nouvelles forces. Bientôt, +cependant, ils s'aperçurent qu'ils faiblissaient et que leurs pieds +perdaient de l'agilité. Leur poitrine haletante ne suffisait plus à +aspirer l'air chaud qui les enveloppait, leurs mains se crispaient comme +pour saisir un appui, leur gorge râlait, leurs paupières cuisantes et +rougies s'ouvraient sinistrement. Ils couraient toujours et trébuchaient +dans les sinuosités du terrain. Le feu courait plus vite. L'indien, +espérant d'abord se sauver avec sa compagne, n'avait pas voulu +l'abandonner; mais à cette heure que le danger était grand, il songeait +à se sauver seul et la laissait en arrière. En vain, d'instant en +instant, elle lui jetait un cri désespéré, il ne l'entendait plus; il ne +voulait plus l'entendre. La crainte de la mort tuait son amour. + +Elmire retourna la tête une dernière fois et comprit que le salut était +impossible. L'océan de flamme lui jetait déjà ses bouffées ardentes. +Elle eut une pensée pour sa mère lâchement abandonnée, pour son humble +village si calme et si heureux, puis elle s'affaissa. + + ------ + +Dans une gorge tortueuse et profonde des montagnes rocheuses, une petite +troupe de voyageurs canadiens cheminait avec précaution. Elle venait de +la Californie. La soif de l'or l'avait attirée dans cette région +lointaine, le besoin de revoir les rives natales la ramenait au bords du +Saint Laurent. Elle avait bravé mille dangers pour atteindre les mines +célèbres où s'est précipité le monde des travailleurs aventureux, elle +en bravait mille autres pour retrouver les joies de la famille et les +charmes indéfinissables de la patrie. + +Parmi les gens qui composaient cette troupe se trouvaient Léon Houde, +Ovide Beaudet et Casimir Pérusse, de Lotbinière. Houde, marié et père de +famille, les autres, garçons. Tous étaient durs à la fatigue, gais +compagnons et bons amis. + +La troupe allait bientôt sortir de l'âpre chemin qu'elle avait +heureusement suivi à travers les montagnes. Une dernière nuit dans les +ravins, à l'abri des rochers, et la partie la plus redoutable de +l'immense route serait traversée. On entrerait dans la prairie. Les +sioux, ces terribles indiens de l'Ouest, n'avait pas découvert la marche +des blancs et nul combat ne s'était engagé. + +A l'approche du soir, la tente fut dressée au pied d'une muraille de +roches coupée en zigzag par un filet d'eau, et les voyageurs se +couchèrent sur un lit de feuilles. Ils s'endormirent tour à tour de ce +bon sommeil qu'apporte la fatigue, et leur esprit s'envola, sur l'aile +capricieuse de l'imagination, vers les régions qu'ils avaient quittées, +vers les plages qu'ils allaient revoir. + +Une sentinelle veillait à la porte de la tente, pour donner l'alarme au +moindre bruit inusité. Il ne fallait pas s'endormir dans une confiance +funeste et perdre, au dernier moment, le fruit d'une longue prudence. + +On se relèverait d'heure en heure, car il n'eût pas été juste qu'un même +homme veillât toute la nuit. Le premier désigné par le sort vint +s'adosser à un arbre, le revolver au poing, l'oreille attentive, puis, +une heure écoulée, il céda sa place et s'en alla dormir. + +Il était minuit. Casimir Pérusse sortit de la tente et se mit en faction +à quelques pas, au bord du torrent. La nuit était très noire, surtout au +fond de cet abîme on reposaient les voyageurs canadiens. Un silence +presque lugubre régnait partout et le torrent lui-même, trouvant en cet +endroit un lit de sable, se taisait. On n'entendait que la source +voisine qui murmurait en descendant du rocher où elle s'était creusé un +lit capricieux. + +Pérusse tira son briquet et fit sortir le feu de la pierre. Le tondre en +brûlant répandit une odeur agréable. Quand il eut fumé quelque temps il +secoua les cendres de sa pipe sur des feuilles sèches, à ses pieds, et +une flamme légère se mit à vaciller gaiement. + +Il prenait plaisir à regarder le rayonnement du feu sur les angles des +rochers et sur les feuilles des arbres. Une douce mélancolie enivrait +son âme. Il songeait à sa mère qui l'attendait en priant, à son père qui +recevrait une bonne poignée d'or, aux amis d'enfance qu'il étonnerait +par ses récits merveilleux. Et la flamme grandissait, et son pétillement +devenait vif. Une voûte noire, dont l'oeil ne pouvait percer la masse +ténébreuse, pesait de plus en plus sur la ravine. + +Pérusse ne voyait rien à cause de l'éclat de la flamme qui +l'éblouissait. L'imprudent, s'il eut pu voir, il aurait aperçu, de +l'autre côté du ruisseau, quelques ombres menaçantes qui se glissaient +sans bruit et s'approchaient toujours. Il achevait sa faction et se +disposait à éteindre, avant de se retirer, le feu qu'il avait allumé, +quand, soudain, des sifflements aigus traversèrent les ombres. Il poussa +une clameur et vint tomber à la porte de la tente, le corps percé de +flèches empoisonnées. + +Les canadiens, tirés violemment de leur sommeil, s'élancèrent dehors, la +rage au coeur et décidés à vendre cher leur vie. Un silence profond +s'étendait de nouveau sous les bois. Ce calme effrayant les épouvantait +plus que les cris et les menaces. Ils ne savaient pas où se cachait leur +traître ennemi et ne pouvaient ni l'attaquer ni s'en défendre. Horrible +position! Se sentir capable de lutter et ne pouvoir détourner le bras +qui nous menace! attendre le coup fatal et comprendre l'impossibilité de +l'éviter! + +Quelques heures se passèrent dans cette cruelle angoisse. Un sombre +désespoir s'emparait des voyageurs, car ils savaient bien que les sioux +ne s'étaient pas éloignés et que s'ils ne se montraient point, c'était à +dessein, pour atteindre leur but sans courir de dangers. On devait +s'attendre à des attaques réitérées, à des surprises fréquentes. On +tomberait probablement tour à tour, comme ce pauvre Pérusse, dans la +solitude sauvage, loin du cimetière béni de la paroisse.... + +Il fallait cependant se mettre en route; on ne pouvait indéfiniment +demeurer là. Et qui sait? quelques uns échapperaient, peut-être, et +pourraient aller raconter au pays le triste destin des autres. + +Alors, sur la terre imprégnée du sang de leur compagnon, ils tombèrent à +genoux et leur voix tremblante et pleine de larmes implora la protection +de Marie, la consolatrice des affligés. + + ------ + +Au même instant, dans la lueur mourante du feu, il virent apparaître un +homme. Il était grand, jeune, et de toute sa personne se dégageait un +mélange charmant de douceur et de dignité. Ses cheveux tombaient en +boucles noires sur son cou, sa lèvre était garnie d'une fine moustache +et son menton, d'une barbiche. Il n'avait point la peau jaune des +indiens; cependant il était basané. Son regard n'était pas oblique et +fuyant comme le regard du sioux, mais ferme et droit. Il portait un +poignard à sa ceinture. + +Dès qu'il parut plusieurs revolvers se braquèrent sur lui. + +--Arrêtez! fit-il, en levant la main, arrêtez! J'appartiens à la tribu +sanguinaire qui vient de tuer l'un de vos amis, mais je réprouve son +action. Je suis chrétien. + +A ces paroles une grande joie remplit l'âme des voyageurs. + +--Vous nous sauverez! s'écrièrent-ils... n'est-ce pas? vous nous +sauverez. + +--Silence! murmura l'étranger; j'essaierai de vous sauver, mais qui sait +ce qu'il m'en coûtera. Vous êtes enfermés ici. Des guerriers sont +partout qui vous guettent pour vous égorger et vous piller. Je ne +connais qu'un chemin, c'est celui-ci. + +Il montrait le roc à pic comme une muraille. + +--Impossible d'escalader ce rocher, reprirent les canadiens au +désespoir. + +--Venez, dit-il. + +Il les conduisit à quelques pas, et, dans l'obscurité il saisit une +corde qui tombait du sommet abrupt. Il reprit: + +--Suivez-moi, ne craignez rien. Je l'ai solidement attachée, cette +corde; elle ne vous laissera pas tomber. Quand vous serez en haut, vous +trouverez un guide; vous n'aurez qu'à fuir. + +Les voyageurs, tout exaltés par la pensée du salut, pressèrent les mains +loyales du guerrier et le suivirent. + +La corde était un lasso qui descendait par les méandres de la source, et +la source semblait faire tout le tapage possible afin d'étouffer le +frôlement des pieds et des mains contre les parois sonores. L'étranger +disait: + +--Vous emmènerez avec vous une jeune fille de votre pays qui se trouve +dans mon wigwam depuis quelques jours, et vous la rendrez à ses parents. +Elle est en ce moment sur le rocher avec ma femme. Ce sera ma femme qui +vous conduira. Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'où vient le +soleil, car c'est là qu'habite sa vieille mère. Elle a une enfant, une +petite fille de six mois qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous +prendrez soin de l'une et de l'autre; vous défendrez la mère et l'enfant +si elles ont besoin d'être défendues. Moi, j'irai vous rejoindre dans la +prairie aussitôt que les sioux auront oublié le mécompte que je leur +prépare en ce moment. Si je partais avec vous ils me soupçonneraient. A +leurs yeux la sainte action que je fais est un crime. + +L'un des voyageurs s'avança, c'était Léon Houde. + +--Je jure, dit-il, de protéger ta femme et ton enfant, et, s'il le faut, +je me ferai tuer pour les sauver. + +--Merci, fit l'indien. Et il continua: + +--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler comme je le fais. Je vous +l'ai dit, je suis chrétien. Le sang indien n'est pas le seul qui coule +dans mes veines; il est mêlé au sang espagnol. Ma mère venait de +l'Espagne. Elle m'a bien aimé, ma mère, et je lui garde un culte sacré. +Je n'ai pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis né dans le beau +pays du Texas. J'aime votre belle langue. Je connais votre fleuve sans +pareil, le grand St. Laurent. J'ai vu Québec sur son rocher et Montréal +au pied des grands rapides. J'irai vivre encore au milieu de vous, car +les coutumes barbares de mes frères indiens me font mal, et je travaille +vainement à adoucir le caractère de ces hommes aveugles; ils ne veulent +point écouter mes conseils. Mais, hâtons-nous! Du courage et de la +prudence. + + ------ + +Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient devant les vagues +brûlantes de la prairie, n'avaient pas remarqué, dans leur terreur, un +chasseur qui venait au galop de son coursier. + +C'était une lutte formidable entre ce chasseur et le fléau. Celui-ci, +dans sa fureur inconsciente semblait vouloir dévorer le couple +malheureux; celui-là, dans son héroïsme voulait les sauver. Tous les +deux s'approchaient dans une course vertigineuse. Le cavalier éperonnait +son cheval, le vent poussait la flamme. Le cheval écumait et ses +naseaux étaient bruyants comme les soufflets d'une forge; la flamme +roulait comme une trombe et jetait un mugissement effroyable. On se fût +demandé quelle folie poussait cet homme vers l'implacable brasier. La +folie de la charité. + +Il passa comme un trait à côté de Sougraine et vint s'arrêter auprès de +la jeune fille évanouie sur l'herbe. Il sauta de cheval, enleva +l'infortunée d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit sa course. +Cette fois, il fuyait l'incendie. + +Alors Sougraine se jeta à genoux en levant les deux mains comme pour +l'implorer. Le chasseur le fit monter près de lui, en arrière, et +dirigea sa monture rapide vers une gorge des montagnes, dans +l'éloignement. + +Les sioux qui le virent entrer dans le campement se moquèrent de lui, +disant que les guerriers, ses pères, quand ils revenaient de la prairie +n'emportaient des blancs que la chevelure. + +--Vous oubliez, répondit le chasseur, que ma mère appartenait à cette +race blanche que vous haïssez: vous oubliez que ma religion m'oblige à +faire du bien à tous les hommes. + +En parlant ainsi il regardait ses compagnons d'un oeil ferme, et sa voix +vibrait, comme l'acier de son poignard. L'un des sioux, le plus vieux, +lui répliqua cependant: + +--Si la Longue chevelure--c'était le nom sauvage du jeune chasseur. Chez +les blancs on l'appelait Leroyer--Si la Longue chevelure a peur du sang +que ses aïeux comme les nôtres aimaient à boire dans le crâne de +l'ennemi; si la Longue chevelure déteste nos coutumes anciennes et le +culte de nos Manitous; si la Longue chevelure aime la vie paresseuse et +les lâches habitudes des Visages pâles, il peut s'éloigner de notre +vaillante tribu, et retourner aux lieux d'où il vient. Nous l'avons +jadis accueilli avec joie, nous le verrons s'éloigner sans regrets. + +C'était le chef qui parlait ainsi. L'irriter n'eût pas été prudent. La +tribu l'entourait de respect et tous les guerriers obéissaient à sa +parole. La Longue chevelure ne fit qu'ajouter: + +--Vous connaissez mal les Visages pâles, car vous ne les jugeriez pas +aussi sévèrement, et, loin de les tuer comme des chiens, quand vous les +surprenez, vous leur presseriez la main comme à des frères. + +--Des frères qui nous traquent comme des bêtes fauves, répondit le +vieillard, qui nous poussent sans cesse au fond des bois, s'emparent de +nos forêts, de nos montagnes, et nous laissent mourir de faim sur nos +rochers. + +Leroyer entra dans son wigwam, et quand les fugitifs furent remis de +leurs fatigues et de leur terreur il les interrogea. + +--Cette jeune personne est-elle ta femme? demanda-t-il à l'Abénaqui. + +--Oui, elle est ma femme, répondit Sougraine. + +--Elle est bien jeune. + +--Oui, c'est vrai, mais elle est ma femme. + +--D'où venez-vous? où vous êtes-vous mariés? + +--On vient du Canada, de Notre-Dame-des-Anges, une paroisse sur la +rivière Batiscan, au nord du grand fleuve. On s'est marié à St. Jean +Deschaillons, au sud. C'est là que ma femme est morte. + +--Ah! tu as perdu une première femme? Et quand cela? + +--A la dernière chute des feuilles.... + +--Tes parents, dit-il à la jeune fille, ont-ils consenti à ton mariage, +et savent-ils où te conduit ton mari? + +La jeune fille baissa la tête et ne répondit point. + +--Si tu me trompes, reprit Leroyer s'adressant à Sougraine, tu t'en +repentiras. Je veux savoir la vérité et j'ai droit de la savoir, moi qui +viens de vous sauver la vie à tous deux. + +L'Abénaqui hésita un moment, puis faisant un effort. + +--Oui, c'est vrai, tu nous as sauvé la vie; tu es bon et tu auras pitié +de nous encore. Je te parlerai la vérité. On n'est pas marié, mais on le +sera dès qu'il sera possible de trouver un missionnaire. + +--Sougraine, ordonna la Longue chevelure, et sa parole était solennelle, +cette jeune fille sera comme ta soeur, désormais. + +L'Abénaqui s'inclina. + +Elmire dit, baissant les yeux et rougissant de honte: + +--Je ne suis plus une soeur pour lui. Il me doit protection. + +--Il passe de temps à autres des caravanes de Visages pâles qui se +dirigent du côté du soleil levant, continua la Longue chevelure, parlant +à la jeune fille, tu suivras l'une de ces caravanes et tu retourneras +dans la maison de ton père. Ma femme, qui souffre au milieu de notre +tribu, veut s'en aller avec son enfant dans le beau pays d'où elle +vient. Vous voyagerez ensemble. Je vous rejoindrai si quelque raison +m'empêche de partir avec vous. + +L'occasion attendue ne tarda guère. + +Les voyageurs qui revenaient de la Californie s'étaient depuis longtemps +engagés dans les gorges où nous les avons vus et s'approchaient de la +retraite des sioux. Ils venaient d'être trahis par la clarté du feu +allumé sous les bois, et Pérusse se tordait sur le sol dans une terrible +agonie. + +Les sioux qui avaient surpris le camp des voyageurs n'étaient pas +nombreux; ils n'osèrent point exposer leur vie inutilement. Ils savaient +que tous les guerriers de la tribu seraient contents de prendre part à +un combat. Au reste, les dernières lueurs du feu vacillaient sous les +rameaux et bientôt l'on ne se verrait plus; il valait mieux attendre le +jour. Les Blancs ne bougeraient point dans ces ténèbres épaisses et, dès +le matin, quand ils voudraient s'échapper, un cercle de vaillants +ennemis les étreindrait mortellement. + +Le chef fut aussitôt averti de ce qui venait de se passer. Il tint +conseil pendant la nuit, et, comme l'avaient prévu les assassins de +Pérusse, l'extermination de la bande étrangère fut décidée. C'est alors +que la Longue chevelure voulut, au risque de sa propre vie, délivrer les +malheureux voyageurs, et qu'il vint les trouver en secret, se glissant +au moyen d'un lasso, par le chemin difficile que l'on sait, afin +d'éviter la rencontre de ses frères les sioux. + +Les canadiens escaladèrent le rocher. La femme de la Longue chevelure +les attendait. + +--Par ici, dit-elle. + +Comme des ombres les voyageurs défilèrent, l'un après l'autre, sous les +arbres noirs de la montagne. Une jeune femme les guidait. Elle portait +une nagane sur son dos et, dans la nagane, une jolie petite fille qu'un +ange gardien faisait sourire pour l'empêcher de pleurer; car ses cris +n'auraient pas manqué d'être entendus et d'éveiller les soupçons des +farouches sauvages. + + + + + PREMIÈRE PARTIE + + Vingt-trois ans après. + UN BAL CHEZ MADAME D'AUCHERON + + + + + I + + +--On sonne, Adèle, allez donc ouvrir. + +--J'y cours, monsieur. + +Et la vieille servante qui répondait au nom d'Adèle, s'avança vers la +porte, de ce pas tranquille et traînard d'une personne qui est toujours +sûre d'arriver assez tôt. Elle revint moins vite encore, les yeux fixés +avec étonnement sur une grande lettre carrée. Elle pensait: + +--Il doit y en avoir long. Il a besoin de savoir lire, le professeur.... + +--Voici, monsieur, dit-elle, en tendant à son maître le large pli +cacheté. + +--Diable! fit celui-ci, une écriture de femme. + +Et il lut à demi-voix: + +Monsieur Antoine Duplessis, + +Instituteur. + +Il déchira le bout de l'enveloppe. + +--Une carte! de l'imprimé, s'il vous plaît! J'aime bien cela: ça se lit +vite. + +Voyons, que dit-elle cette carte majestueuse? + +_Monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron prient monsieur et madame +Duplessis de les honorer de leur présence, vendredi soir, le 11 janvier, +à 9 heures. R. S. P. + +On dansera._ + +--On dansera! on dansera! murmura le vieux professeur: «_Bien danse pour +qui la fortune chante_....» Mais «_Tout le monde ne s'accommode pas +d'une même chaussure_.» N'importe, continua-t-il, «_On ne doit juger +d'homme, ni de vin, sans les éprouver soir et matin_.» + +Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron, ni le soir ni le matin, je +ne saurais le juger. Tout de même cette invitation me semble assez +drôle, assez surprenante. «_Il doit y avoir anguille sous roche». «On a +souvent besoin de plus petit que soi._» Si j'allais être utile à M. +D'Aucheron, ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être utile. Car +le plus petit de nous deux n'est peut-être pas celui qu'on pense... +Irons-nous à cette soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la +soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et demain j'ai des +pauvres à visiter. Passer du taudis au palais la transition n'est guère +naturelle. Il n'y a pas de malheureux, cependant, que ceux qui habitent +des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent. J'ai vu couler des +larmes dans la demeure de l'opulence. La douleur habite un peu partout, +et le bonheur vient souvent de sortir quand on frappe à sa porte.... + +Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron? Si je lui demandais de +prendre sous sa haute protection cette bonne vieille femme que la +Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques mois?... Une +vieille qui ne veut plus porter d'autre nom que celui de la Sainte +Vierge. La mère Marie! + +Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; la carte ne le dit pas +mais toute la ville le sait. On veut fiancer mademoiselle +D'Aucheron.... Pauvre enfant!... + +Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? Pour braver la superstition, +je suppose... «_Tel rit vendredi, dimanche pleurera_.» Monsieur +D'Aucheron ne veut-il pas se faire élire député pour un comté +quelconque? Il ne serait pas difficile sur le choix.... Il arrivera car +il a du toupet et il donne des bals. Mais «_Mesure la profondeur de +l'eau avant de t'y plonger_.» Les grands de notre petit monde vont se +pavaner dans ses salons. Si quelques uns de nos ministres s'y trouvent +je les aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner à nos institutions +de charité une subvention plus généreuse. «_Qui donne aux pauvres prête +à Dieu_.» Ce sera de l'argent bien placé. Et personne au monde n'est +plus reconnaissant que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise +ministérielle en inspirant l'esprit de soumission aux brebis rétives, et +retenir au pouvoir pendant tout un parlement, au grand ébahissement du +public qui n'y voit goutte, un ministère politiquement condamné. J'irai +au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je n'irai pas, non, je n'irai pas. + +Tout en monologuant le brave instituteur marchait, les mains derrière le +dos, dans la petite pièce qui lui servait de salle d'étude. Sa femme +l'entendait bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude de se +parler ainsi à lui-même. Pourtant, quand il répéta d'un ton ferme: +J'irai, oui, j'irai!... Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne +put résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui demanda où donc +il se proposait d'aller et de ne pas aller. Tu me fais songer, +ajouta-t-elle en riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir. + +--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous allons demain soir. Tiens, +vois. + +Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation. + +--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit madame Duplessis, mais je ne +vais pas à leurs soirées.... + +--Attention, femme, «_Il vaut mieux tomber de cheval que de la langue._» + +--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que je ne vais pas aux soirées +des autres. Je ne vais jamais dans le monde, tu le sais bien. + +--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se faire que j'irais demain. +Les élections approchent et il y aura de la politique dans les +entr'actes. J'ai des intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si +j'étais sûr d'y trouver le bon Dieu. + +--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder, moi, continua madame +Duplessis, je te laisserai sortir seul. Au reste, quel éclat +apporterais-je à ce bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même monsieur +ni madame D'Aucheron qui me prient de les honorer de ma présence. + +--Ma femme, vous avez un grain de malice aujourd'hui; remettons la +partie à demain. Cependant je croyais que vous portiez intérêt à +mademoiselle D'Aucheron et que vous seriez contente de saisir cette +occasion de la voir. + +--C'est une colombe dans un nid de merles. + +--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être chanter dans ce nid +de merles, demain soir. + +--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau le professeur. + +J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante fille, qui courait +toujours et n'en allait jamais plus vite pour cela. + +--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du même pas lentement +empressé, mais une lettre d'une grandeur raisonnable, cette fois. + +Duplessis prit la lettre des mains de la servante: + +--Toujours une écriture de femme, dit-il; des pattes de mouche. Tiens! +ce n'est pas pour moi. + +A Madame, + +Madame Antoine Duplessis, + +rue D'Aiguillon, + +Québec. + +--Pour moi? exclama Madame Duplessis, un peu surprise. Elle ouvrit la +lettre et lut: + + Ma chère Madame Duplessis, + + --Un jour, nous sortions toutes deux d'une maison pauvre où + gémissaient des orphelins qui vous appelaient leur mère, + vous m'avez montré un jeune homme qui rentrait dans une + église et vous m'avez dit: S'il y en avait plus comme + celui-là le bonheur du ménage serait moins problématique. + Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et nous allâmes + nous agenouiller auprès de lui, devant l'autel. Nos regards + se rencontrèrent et je ne sais quelle émotion j'éprouvai. + Nous sortîmes, il priait encore. Je sentais toujours le + rayon de son oeil mélancolique qui cherchait mon coeur. + Nous nous revîmes, vous le savez. + + Nous nous aimions déjà. C'est à vous que nous devons notre + bonheur. Il sera ici, demain soir, lui, mais il y en aura un + autre, un autre choisi par mes parents. Notre paix est + menacée. Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à notre + soirée pour m'empêcher de faire des coups de tête... ou de + coeur. + + LÉONTINE D'AUCHERON. + +L'Instituteur ajouta: + +--Cela veut dire, premièrement, que tu protèges les amoureux; +deuxièmement, qu'on aura besoin de toi, demain soir; troisièmement, que +nous irons tous deux au bal pour la première fois de notre vie, vendredi +le onze janvier de l'an de Notre Seigneur mil huit cent... et caetera. + + + + + II + + +Pendant que les cartes d'invitation volaient à leur adresse, Madame +D'Aucheron et Mademoiselle Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il +faut tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers un bal +sans laisser trop de sa toison sous la dent de la médisance. Les amis +sont implacables, surtout quand on les fête bien. + +--Rendons-nous chez Glover, dit Madame D'Aucheron; j'aime mieux acheter +chez les Anglais; c'est plus _chic_.... + +La jeune fille sourit et, de son léger manchon de loutre, protégea +contre le froid sa bouche mignonne. + +En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir les fleurs. Elle +passe sur d'éternels champs de neige et ne nous apporte ni babil +d'oiseaux, ni murmures de ruisseaux, ni frissonnements de feuilles, ni +bouffées de parfums. Elle est glacée et ses aiguillons vous fouillent +comme des lames de poignards. + +Devant la vitrine de Glover il y avait un curieux, un homme âgé de plus +de cinquante ans, pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de +l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il portait un _capot de +couvertes_ avec une raie noire dans le bas, une ceinture _flèchée_, des +mitaines de caribou, un casque de chat sauvage. + +--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il y en a plusieurs en ville +en ce moment-ci. + +Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger, lui jeta un regard +distrait et se mit à examiner les articles de fantaisie étalés derrière +les glaces brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa +convoitise, elle poussait un cri d'admiration. + +--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle de vrai fil--Ah! ces +mouchoirs, quelle fine broderie!... Regarde donc ces gants!... Quelles +mains élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne comme ces +Anglais pour savoir acheter. + +--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe d'ironie. + +L'Indien regardait furtivement cette jolie dame entichée des choses +anglaises, et semblait prendre plaisir à écouter le son de sa voix au +diapason un peu trop élevé. + +Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques unes des dernières +nouveautés, ce qui fut assez long, puis sortirent pour aller ailleurs. +L'indien était toujours là. + +--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand canadien qu'il +resterait aussi longtemps, observa madame D'Aucheron. Il se trouve de +ces sauvages qui ne manquent pas de goût. + +Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St. Jean, suivant la grande +rue jusqu'à la côte Ste. Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit à +la rue Richelieu pour rendre visite à son amie mademoiselle Ida Villor, +et sa mère rentra. + + + + + III + + +Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire Vilbertin, son ami, pendant +que Madame D'Aucheron visitait les boutiques de nouveautés. + +--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au clerc qui vint ouvrir. + +Le clerc n'avait pas encore répondu qu'une voix caverneuse s'écria: + +--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en âme en corps surtout, car +mon âme, je ne sais pas au juste où elle loge. + +Le visiteur entra. Une poignée de main fut échangée. + +Les deux amis qui se trouvaient réunis ne se ressemblaient guère, si ce +n'est par l'âge. L'un et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers +la pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les rivages de la +jeunesse. En langage ordinaire, l'un et l'autre ne dépassaient guère +trente à trente cinq ans. D'Aucheron, quant au physique, était demeuré +dans les limites du bons sens, le notaire prenait des envergures de +ballon. Le premier était assez grand, le second, trop court, roulait +plutôt qu'il ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition, prétendait +mener de pair plusieurs besognes, se prodiguait, faisait l'important, +posait; le notaire remplaçait toutes ces misères par une seule: +l'avarice. Depuis plusieurs années il vivait dans l'isolement. Son étude +était comme une toile d'araignée. Il se tenait tapi dans le fond, +attendant l'imprudente victime. Il prêtait à la petite semaine et à la +grosse rente. Sa charité était une roue d'engrenage d'où l'on sortait +parfaitement broyé. Il s'était marié pour avoir de l'argent. Sa femme +eut la chance de mourir avant de le connaître. Elle s'endormit en paix +après quelques mois d'illusions. Le beau père avait fait la sottise de +la précéder dans un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur. A son +lit de mort il manda son gendre et lui parla longuement. Que lui dit-il? +Rien de bien agréable à coup sûr, car ce brave gendre fit une grimace +significative et donna pendant longtemps libre cours à sa mauvaise +humeur. Vilbertin cultivait une autre passion bien inoffensive, en +apparence du moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il ne la +cultivait pas, il la réprimait à cause du plomb perdu et de la poudre +qu'il ne fallait pas jeter aux moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle +se réveillait si vive qu'il ne résistait plus; une fois l'an, toujours à +la même époque, à l'époque des vents glacés et des neiges éclatantes, à +l'époque des grands caribous fauves. + +--Eh bien! dit-il à l'ami qui entrait, comment vont les affaires. + +--A merveille. + +--Vas-tu avoir une section du chemin de fer à construire? + +--Je l'espère. Plusieurs ministres m'ont promis d'assister à mon bal. +Or, tu le comprends, c'est dans les soirées, au souper, quand le vin +coule abondamment et que les femmes se montrent aimables, que les +grandes questions se traitent le mieux et que les travaux les plus +considérables trouvent des hommes d'énergie pour les entreprendre. La +reconnaissance de l'estomac, mon cher, c'est la plus vive... et la plus +durable. C'est ma femme qui a conçu cette idée de bal. + +--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait que... mais enfin. Ta +femme elle est diplomate comme Bismark. + +--Quand une femme se mêle de la politique, ou de ses annexes, elle peut +enfoncer les plus retors. + +--Elles ont des moyens que nous ne possédons point. + +--Les femmes mènent le monde, mon cher. Nous allons où elles veulent, +nous faisons ce qu'elles désirent, et, du fond de leurs boudoirs, elles +rient bien de nos prétentions et de notre vanité. + +--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du monde, car j'ignore +entièrement le pouvoir occulte de la femme. + +--Puisses-tu toujours y échapper! Défie-toi, cependant, car il suffit +d'un regard pour éveiller le coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais +je ne suis pas venu pour soutenir une thèse, comme un docteur, ou +m'épancher comme un amoureux. J'ai besoin de quelques dollars, une +centaine tout au plus, pour terminer les apprêts de ma fête. Elle va +être éblouissante, ma fête. Il faut qu'on en parle longtemps. Plusieurs +journalistes y sont conviés. Les principaux. Les journalistes, voilà des +gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de force à faire lever la +perdrix où il n'y a que des merles, et à mettre en fuite, par leurs +aboiements, le gibier du carnier. + +Le notaire ne l'écoutait plus, il calculait. + +--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement a dû être joli. +Et si tu allais manquer ta section? Si ces messieurs avaient la +digestion pénible et l'estomac ingrat? + +--J'ai une autre corde à mon arc, une bonne, celle-là. + +--Montre vite cette corde suprême qui... t'attend. + +--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner la tête à notre jeune +ministre. + +--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du succès. + +--Et tu me prêtes de l'argent? + +--Et je te prête de l'argent; mais signe-moi un bon reçu. Entre amis, tu +sais, il faut savoir s'obliger. + +Le père Duplessis nous honorera probablement de sa présence demain soir, +reprit D'Aucheron, souriant un peu méchamment. + +--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres. Il collectionne des +veuves et des orphelins. Je suppose qu'il nous passera le chapeau pour +qu'on y jette l'obole de la charité. Enfin, tu es bien libre d'avoir qui +te plaît. + +--De la politique, mon bon, de la politique. Ce vieux pédagogue est +populaire en diable dans son quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui +brûleraient de l'encens sous le nez. Les élections ne sont pas loin et +le jeune ministre qui est mon intime, tu sais.... + +--Par ta femme. + +--Vilbertin! + +--Oui, c'est par ta femme que je le sais. + +--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre m'a demandé mon appui. Il +connaît mes ressources. J'ai tout de suite pensé à Duplessis. C'est +l'homme. Cela va le flatter de se trouver en contact avec les sommités +de notre monde. Il va voir comme sont joyeux, aimables et bons garçons, +dans nos salons, ces hommes que l'amour du devoir et le dévouement à la +chose publique rendent si chères et si redoutables dans leurs bureaux. +Tu vois l'enchaînement? Ma femme prend Duplessis, car c'est elle qui a +conçu cette idée. + +--Diable! encore! elle.... + +Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque. D'Aucheron continua: + +A chacun le sien. Duplessis prend le ministre et le soigne comme ses +pauvres; le ministre prend son mandat, grâce au dévouement de Duplessis, +et moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre, et toi tu +partages avec ton ami la poule aux oeufs d'or. + +--C'est bien agencé. Mais ta femme, quelle influence exerce-t-elle sur +ce vieil instituteur pour le forcer à venir à ta soirée, lui qui ne va +jamais dans le monde? + +--Un chaînon que j'ai oublié. C'est par ma fille adoptive. Léontine +connaît madame Duplessis et elles se rencontrent souvent dans les +galetas de l'indigence et chez les Dames de la Charité. + +--Voilà précisément ce qui fait que madame Duplessis ne viendra pas au +bal. + +Léontine a dû lui écrire un mot. Je ne sais quoi par exemple; elle n'a +pas voulu nous le dire. Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il +y allait de l'intérêt de ses besoigneux. C'est une fine mouche que cette +Léontine, et fût-t-elle ma propre fille, je ne l'aimerais pas davantage. + +--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa en poussant un profond +soupir, le dodu notaire, je l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne +serais pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaieté dans ma maison; +je me reposerais mieux de mes soucis. Cela est si gai une jeune femme de +vingt ans dans une chambrette fraîche. C'est l'oiseau qui gazouille dans +sa cage. C'est... + +--Tiens! tiens! voilà que tu fais du sentiment. Je ne te connaissais pas +ce côté sensible. + +--Parce que l'on se donne sérieusement aux affaires, il n'en faut pas +conclure que le coeur est complètement desséché. Si je te disais tout, +vraiment tu serais étonné. + +--Tu me diras tout et tu m'étonneras... si tu peux, mais pas +aujourd'hui. J'ai à dépenser les cent dollars que tu m'avances avec tant +de bonté... et de prudence, puis j'irai me reposer un instant chez moi. +Il faudra que je rencontre ensuite la députation indienne de Bécancour. +Les ministres m'ont prié de leur préparer les voies. Il n'est pas +toujours aisé d'arriver promptement à une entente avec ses farceurs-là. + +--Je parle des indiens de Bécancour. Il est bon de les endoctriner un +peu. + +--Que veulent-ils? + +--Des réserves, des réserves, et encore des réserves. + +Là-dessus D'Aucheron sortit. + + + + + IV + + +Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là, dans l'une des +petites salles noires de l'auberge du Loup-garou, à la basse ville. La +fumée flottait épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du tabac +vous mordait à la gorge; maintes personnes parlaient, criaient, +chantaient, riaient à la fois. On ne s'entendait plus guère, on ne se +comprenait plus du tout. La maîtresse de la maison risquait de temps en +temps un mot de reproche, un conseil, une supplication, mais rien n'y +faisait; on répondait par un redoublement de tapage. + +--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle, à la fin. + +Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes se leva. + +--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement, et il sait bien qu'on +lui obéira s'il commande. + +--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs et les indiens +respectent leur chef. + +Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les Abénaquis de la Rivière +Bécancour, auxquels M. D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin. +Ils venaient en effet demander au gouvernement certaines faveurs pour +leur tribu dispersée. Metsalabanlé, leur chef, était un homme assez +petit, pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache couvrait +mal sa lèvre supérieure. Il paraissait avoir dépassé la cinquantaine, +avait l'air doux, peu présomptueux. Cependant quand il affirmait ses +prérogatives, il le faisait avec un accent qui indiquait de la fermeté. +On l'aimait, cela paraissait évident. + +Il voulut que le silence se fît, et sur le champ, l'auberge du +Loup-garou rentra dans le calme. + +Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens étrangers. L'un, grand, +bien fait, avec un front plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants +des bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique, une longue +chevelure rejetée en arrière; l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air +inquiet, morne, soupçonneux. Le premier avait un type particulièrement +remarquable, et semblait un objet d'admiration pour ses nouveaux amis. +Il pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux, moitié espagnol. +C'était la Longue chevelure ou Leroyer. Le second ne disait ni son âge, +ni son nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis, mais venait des +montagnes de l'ouest. Ses compagnons le nommaient: la Langue muette. +C'est lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et dont madame +D'Aucheron avait admiré le bon goût. + +Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au moment où le calme se +rétablissait. Il crut qu'on se taisait par respect pour lui. Il +s'annonça comme l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une +vénération presque sacrée. Il se montra habile, parla beaucoup pour ne +rien dire, fit espérer tout sans rien promettre, et mit le comble à sa +réputation d'homme supérieur en priant les indiens de venir danser leur +danse de guerre, à son bal, le lendemain, à minuit précis. + +C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui. + +Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du sauvage intelligent qui +admirait les marchandises anglaises, avait trouvé cela. + +Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau, pensait-elle, et du +rare. + +Une surprise à tout renverser. Une bande de sauvages faisant irruption +dans une salle éclatante, jetant leur cri de guerre et dansant leur +ronde infernale sous des flots de lumières, quel succès! Ni madame de +St. Flon, ni madame La mercière, ni madame Duponteau ne pourraient rien +imaginer de semblable. Elles en crèveraient de dépit. Quel triomphe! + +D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer les Abénaquis. Sa femme +attendait son retour avec anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de +crainte. La crainte d'un désappointement. + +--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal assurée. + +--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps du paganisme, je serais +devenu leur idole... + +--Mais vont-il venir? + +--S'ils vont venir? oui, à minuit juste. + +Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, embrassa sa fille et son +mari. + + ---- + +Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida Villor, une douce jeune fille, +son ancienne compagne de classe. Ida perdait son père alors qu'elle +était encore au berceau. Sa mère, venue de la campagne pour cacher un +peu sa pauvreté parmi les nombreuses misères inavouées ou inaperçues de +la ville, vivait du travail de ses mains ne reculant devant aucune +tâche, se levant tôt se couchant tard, trouvant chaque jour cependant +quelques instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est au pied des +autels, à genoux dans la poussière du saint lieu, qu'elle retrempait son +âme souffrante. La prière est la force des faibles. Ida la suivait +toujours et s'était formée de bonne heure à cette vie pieuse de bien des +jeunes filles, qui observent dans le monde les saintes pratiques du +cloître. La douce intimité qui régnait entre les deux jeunes filles ne +pouvait qu'être agréable à madame Villor, car Léontine montrait aussi +les plus heureuses dispositions de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus +pétulante qu'Ida, elle avait de fantastiques idées parfois, et souvent +étonnait ses amies par ses singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne +faisait rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes +choses. Madame D'Aucheron disait en parlant d'elle: + +--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de charmes et de caprices. + +Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron, elle s'ennuyait d'être +seule et sentait le besoin de façonner un coeur et une intelligence. +Elle alla donc demander un jour à l'hospice de la charité l'une de ces +petites créatures qui sont semblables aux fleurs du désert, aux fleurs +du désert écloses d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux +fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose ou ne recueille. +Heureusement que l'enfant se modela sur sa compagne de classe et fut +plus touchée des discours admirables et de la vertu résignée de madame +Villor que des sottes conversations et du caractère léger de sa mère +nourricière. + + + + + V + + +Madame Villor demeurait au troisième et dernier étage d'une maison. +Quatre petites chambres d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de +soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint Charles et les onduleuses +Laurentides, lui composaient son logement. + +C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle Léontine, après +qu'elle se fut séparée de madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste +Geneviève et de la rue St. Jean. + +Elle trouva madame Villor et sa fille tout en pleurs. Cela la surprit +beaucoup, car elle savait combien elles avaient de courage et de +résignation. Elle les embrassa l'une et l'autre. + +--Je regretterais d'être venue surprendre votre chagrin, +commença-t-elle, si je n'espérais y apporter quelqu'adoucissement. + +--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre Léontine, répondit Ida. + +--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici? + +--Nous ne pouvons payer notre terme et le propriétaire menace de nous +jeter sur le pavé... + +--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais non, cela ne se fera pas. +Vous trouverez des amis dans vos jours d'épreuve. + +--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne connais guère le monde, et tu +juges les autres d'après tes bons sentiments. + +--Et quel est ce propriétaire qui vous menace de la sorte? + +--Le notaire Vilbertin. + +--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, vous ne serez point +maltraitées. Je parlerai pour vous à mon père; je parlerai au notaire. +J'ai de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. Voyons, ne +pleurez plus,--je vous promets que tout cela va s'arranger. + +On entendit tout à coup des pas légers qui montaient dru les degrés +tortueux, et une voix joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui +s'envole. + +--C'est Rodolphe, fit madame Villor. + +--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie. + +La porte s'ouvrit. + +--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! Embrassons-nous: j'ai +du bonheur plein le coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant +que je vous embrasse. + +--As-tu passé tes examens? demanda la tante. + +--Oui, passé, ce qui s'appelle passé! + +Maintenant on va commencer à tuer légalement ses semblables, sous +prétexte de leur conserver la vie.... Mais j'ai un autre sujet de +bonheur encore. + +--Oui? lequel, dis vite, fit Ida. + +--Je vais au bal. + +--Chez monsieur D'Aucheron? + +--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange du foyer ne m'a pas oublié. +Les portes vont s'ouvrir à deux battants pour me recevoir.... Papa +D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que je me fasse spirituel +et beau, pour plaire à la mère. Quand on a la mère pour soi le reste +nous est donné comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis bien +amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est bête quand l'on est +amoureux. Beau! cela dépend beaucoup du caprice des gens qui vous +regardent. + +--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe, elle croirait vraiment +que tu l'aimes, remarqua madame Villor. + +--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme deux. + +--Elle a bien des qualités, cette jeune fille, et ce qui ne gâte rien, +elle héritera d'une belle fortune. + +--Vous avez raison, tante, elle est pleine de grâce et de vertus; vous +n'avez pas raison, tante, quand vous dites qu'elle sera riche +héritière. + +--Comment cela? + +--La farine du diable retourne en son. + +--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois prudent. + +--Comment! ces murs ont-ils des oreilles? + +--Peut-être. + +--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, et ce qui vaut mieux, je +pense ce que je dis. D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi +par des tours de force. On connaît ça, les tours de force. Je puis bien +n'admirer ni cet homme ni sa femme et adorer leur enfant. Mais Léontine +n'est pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur suave +transportée par un souffle mystérieux de la vallée discrète au bord du +chemin. Il lui fallait bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce +qu'elle est. + +--C'est de la poésie, cela, cousin. + +--Je l'aime tant que je deviens poète. + +Depuis quelques minutes madame Villor faisait à son neveu des signes +qu'il feignait de ne pas comprendre. Elle pensait bien que la situation +de Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger davantage ce +jeu serait cruel. + +--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, reprit en riant avec malice, +Rodolphe qui soupçonnait la vérité, sont-ce des signes cabalistiques? +Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous me montrez la porte? +Est-ce qu'on met les gens dehors par un temps pareil? Voyez donc la +tempête qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder la neige. Je passe ici +la nuit, s'il le faut, pour attendre le beau temps. + +Mademoiselle Léontine ne savait plus comment sortir de sa cachette et +regrettait bien son enfantillage. Qu'allait-il penser d'elle? Une fille +qui se cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. Elle n'avait +qu'une chose à faire: s'accuser de son étourderie. Il était si bon qu'il +pardonnerait. Cependant elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. Ida, +sa bonne amie, trouverait bien un moyen de la tirer de là. Elle ne se +hâtait toujours point mademoiselle Ida. + +--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela m'amuserait de voir la fortune +de D'Aucheron se fondre comme neige. Léontine aurait la preuve que mon +amour est tout désintéressé. J'essuierais moins de contrariétés, je +rencontrerais moins d'obstacles dans la poursuite de mon rêve. Non pas +que je craigne la lutte et que je ne me sente point le courage de +vaincre; mais si elle allait se fatiguer avant moi, elle. + +Léontine ne pouvant supporter plus longtemps la fausse position où elle +se trouvait, ramassa toute son énergie et rentra le front haut dans la +salle où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida. + +--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, d'avoir un peu mal +parlé de ceux qui me tiennent lieu de parents et je vous demande pardon +de mon étourderie. + +--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup moins étonné qu'il ne le +paraissait. Si je vous avais devinée, vous en auriez entendu de belles: +Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune que je courtise; que +vous n'êtes point belle à faire tourner la tête; que vous avez des +défauts. Un tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la première +fois de ma vie, exprès, par malice. + +Il riait en disant cela. + +--C'est peut être un peu ce que vous avez fait, reprit Léontine, mais +j'avoue que j'ai mérité vos sarcasmes. On ne m'y reprendra plus. + +--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est de m'avoir privé pendant +un gros quart-d'heure du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai +pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai vous voir encore et +pendant toute une soirée. + +--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas? + +--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne s'y oppose pas. + +--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, cousin, mais j'hésite à +me risquer--même sous ton égide--dans le grand monde et dans les +brillantes soirées. + +--Sois sans crainte, cousine, le grand monde est bien petit, et les +soirées brillantes ne sont pas plus désagréables que les autres quand on +y rencontre des personnes que l'on aime. + +Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre alors. Ce n'était plus +le pas léger de la jeunesse. + +--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine, vous cachez-vous, demanda +Rodolphe, d'un ton plaisant. + +--Méchant! lui répondit la jolie brunette en le menaçant du doigt. + +La porte n'était pas ouverte que l'on entendait déjà un proverbe: +«_Faites le bien, Dieu fera le mieux_.» + +--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois la femme et les jeunes +filles. + +Rodolphe ne le connaissait pas. + +--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux professeur, en saluant +respectueusement. + +--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine. + +--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit le jeune homme. + +--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame Villor, en présentant le +jeune homme. + +--«_Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin_,» échappa le père +Duplessis. Et il continua: + +--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le neveu d'une si bonne +tante et le cousin d'une si jolie cousine. + +--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un ton demi-sérieux demi-badin, +j'espère que plus tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble, +vous féliciterez ma tante et ma cousine d'avoir, l'une un si digne neveu +et l'autre un si brave cousin. + +--C'est cela: «_Fais honneur à tes habits et tes habits te feront +honneur_,» répliqua le professeur en prenant le siège qu'on lui offrait. + +Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes, ou voulant causer +à leur aise, passèrent dans la chambre voisine. + +--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis sans doute parler de vous +devant lui. + +--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor. + +--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a dit à qui voulait +l'entendre qu'il allait vous jeter dans la rue. «_Le fumier couvert d'or +reste toujours fumier_.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a rapporté cela +ce matin même; et je viens vous dire de ne point vous décourager... La +Providence a soin des petites insectes qui trottent sur nos sillons, +elle ne peut oublier les pauvres humains qui la bénissent? + +--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé d'espérer contre toute +espérance.... + +--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux. Il vous causera quelque +bonne surprise.... «_Si Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la +remplir_.» + +Des larmes coulaient des yeux de madame Villor. + +--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous connaître plutôt; un jeune +homme comme moi gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme comme +vous. + +--«_Chacun est fils de ses oeuvres_.» «_Il faut puiser tandis que la +corde est au puits_.» Tout de même, jeune homme, je crois que vous +n'avez pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre tante ne sont +pas tombés dans une terre aride. Tant mieux. J'aime beaucoup la +jeunesse, beaucoup. C'est elle qui est l'avenir. Une génération croyante +et chaste forme toujours une époque de force, de gloire et de grandeur +dans la vie d'un peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver +sa foi! La morale va souvent se perdre sur les écueils du monde si elle +n'a pas la foi pour guide. «_A navire sans pilote tous les vents sont +contraires_.» La vraie foi ne fait pas souvent naufrage. Sachons +l'inculquer et la morale suivra. «_La barque sous voiles n'est pas +ballottée comme le vaisseau désemparé_.» + +Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain que je ne rêve plus que +bal et grande soirée? Voilà bien pourtant la vérité. «_Comme on connaît +les saints il faut les honorer._» + +--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être? observa madame Villor. + +--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne serai pas fâché de rencontrer +là quelques uns de nos hommes politiques. Je veux leur dire dans +l'intimité ce que je pense de leur manière de gouverner. J'ai ma petite +influence. Puis on a souvent besoin de plus grand que soi. J'ai une +autre raison. J'accompagne ma femme. «_Le coeur mène où il va_.» «Qui +prend s'engage.» + +--Comment! madame Duplessis va au bal? exclama madame Villor. + +--Eh oui! comme elle irait à un enterrement. Même elle se mêle +d'intriguer. Pas dans la politique; cette bêtise-là n'est bonne que pour +nous, les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme entremetteuse, par +exemple, oh! non! Comme protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle +pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le plus brillant à la +foi promise. «_Mais il n'y a ni belles prisons, ni laides amours_.» + +Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur, a témoigné le désir +d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron. Une belle dot. Une belle demoiselle +aussi, Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un peu.... comment +dirai-je? un peu étrange, par exemple. Mais c'est un charme de plus, un +charme rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère. Le citoyen +D'Aucheron est on ne peut plus flatté. La citoyenne D'Aucheronne appelle +déjà sa fille la _ministresse_. On a tenu la chose secrète.... autant +qu'on peut tenir secrète une chose dont on est heureux, fier, +orgueilleux. Le secret ne doit être officiellement éventé que demain +soir. «_Préparez-vous au pire en espérant le mieux_.» «_On ne va jamais +si loin que lorsqu'on ne sait pas où on va_.» + + + + + VI + + +Rodolphe éprouvait une rude angoisse pendant cette conversation. Il +voyait ses espérances tomber une à une comme les feuilles quand le +frimas d'octobre les a recouvertes de sa froide poussière d'argent. Il +aimait depuis longtemps mademoiselle D'Aucheron. Il l'avait connue dans +une des solennelles fêtes de l'Université Laval. + +Il recevait ses diplômes et la médaille d'or. On l'avait acclamé. Il +resplendissait dans son triomphe, et pourtant son maintien grave avait +gardé une suave modestie. On eût dit qu'il ignorait son mérite et que +l'ovation n'était point pour lui. + +Parmi les petites mains blanches qui battirent bien fort, ce jour là, +les plus vaillantes furent celles de mademoiselle Léontine. + +Tout modeste que l'on soit, on lève les yeux de temps à autre, surtout +vers des galeries peuplées de jolies femmes qui vous regardent +curieusement et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait levé les +yeux et rencontré sur son passage le minois gracieux de mademoiselle +D'Aucheron. Le regard de la jeune fille croisa le sien. Deux regards qui +se croisent produisent souvent un effet merveilleux. C'est comme deux +courants électriques. Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme si +les regards partaient de ce coin secret de notre être. + +Quelques heures plus tard la ville se promenait sur l'immense terrasse +Frontenac, à 200 pieds au dessus des hautes maisons noires de la rue +Champlain, à 150 pieds au-dessous de l'imprenable citadelle. La +fanfare, sous la direction de Vézina, l'habile chef d'orchestre, jetait +au ciel ses éclats sonores qui se répercutaient sur les rochers voisins; +le fleuve dormait dans son lit profond; les navires immobiles avec leurs +grands mâts garnis de cordages, ressemblaient à une forêt dépouillée par +l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes des wagons, qui +serpentaient dans les rues étroites de la basse-ville, montait comme un +grondement de tonnerre vers les calmes allées des remparts. Les hommes +d'affaire, les flâneurs, les étudiants, les dames de l'aristocratie, les +demoiselles, les bonnes d'enfants, les gamins, les désoeuvrés, les +curieux, les employés du gouvernement, les chercheurs d'aventures ou de +distractions, les avocats en quête de paradoxe, les médecins fuyant les +remords, les notaires placides, les ouvriers de tout métier, les hommes +politiques de toutes couleurs, les chercheurs de place de toute sorte, +tout ce monde allait, venait, se croisait, se mêlait, se dégageait pour +s'embarrasser encore, comme une populeuse fourmilière qui s'ébat au +soleil sur le sable doré d'un jardin. Un grondement sourd s'élevait de +là, qui se taisait quand les cors et les flûtes, les clarinettes et les +trombones recommençaient leurs accords. + +Mademoiselle Léontine se promenait avec Ida Villor. Elle dit tout à coup +à demi-voix et ne croyant pas être entendue: + +--C'est lui. + +Elle regardait un joli garçon qui passait près d'elle avec quelques +amis. + +Le jeune homme surprit son regard et saisit ses paroles. Il dit à ses +compagnons, assez haut pour qu'elle l'entendit: + +--C'est elle. + +Il voulait faire une boutade, rien de plus. + +On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'était lui--risqua un +salut qui lui fut gracieusement rendu. A la troisième promenade, il +brûla ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage est souvent un +excellent moyen de commencer un affaire sérieuse: + +--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque c'est moi, voulez-vous que +nous marchions ensemble? La foule est difficile à percer; je vous +aiderai à vous frayer un chemin. + +--Vous êtes bien aimable, monsieur. D'après ce qu'il m'a été donné de +voir aujourd'hui, les difficultés ne vous découragent point, et vous +pouvez vous ouvrir un superbe chemin, répondit aussitôt mademoiselle +D'Aucheron. + +Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe Houde, alors étudiant +en médecine et de Léontine D'Aucheron. + +Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié tendre d'une jeune fille +sage et d'un jeune homme vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait +terni l'éclat. + +Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, il est vrai, donné leur +assentiment à cette liaison, et la pensée d'avoir pour gendre un homme +sans fortune et sans nom dans la politique, ne leur souriait pas du +tout. Ils toléraient partout excepté à la maison les rencontres des deux +jeunes amoureux. Ce contresens de la vigilance chrétienne ne les +troublait nullement. + +Tout en laissant l'attachement se fortifier dans le coeur de sa fille +adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron cherchait un prétendant sérieux et +bien posé. + +Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien perdu pour attendre. +Un ministre, quand même il ne le serait que par contrebande et pour un +jour, c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme et transforme un +nom. L'honorable monsieur Renard, L'honorable monsieur Lelapin, +L'honorable monsieur Lacarpe, voilà des noms qui deviennent +merveilleusement beaux avec cette auréole dont les entoure la vanité. Et +puis on la garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on quatre à +quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée un jour par hasard. + + + + + VII + + +Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur étaient tombées sur son +coeur comme des gouttes de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un +beau rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à son âme +confiante comme ces spectres horribles que la nuit apporte l'on ne sait +d'où, sur ses vagues de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de +précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi surtout l'avoir invité +à cette soirée, s'il doit y rencontrer un rival heureux? Non, Léontine +n'est pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas médité une +pareille tromperie. L'amour ne s'est pas éteint dans son coeur, +puisqu'il brillait encore dans ses paupières tout à l'heure. Il se +cramponnait à l'espérance. + +Les deux jeunes filles sortirent de la petite chambre. L'heure avançait, +le froid, le vent, la neige augmentaient d'instant en instant. Il +fallait rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs. +Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner. + +--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, répondit-elle. C'est +surtout maintenant que la tempête gronde que j'ai besoin de son appui. + +Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés de tristesse. Elle eut +un profond tressaillement et comme l'intuition d'un malheur. + +--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui apprendre. J'aurais voulu +pourtant souffrir seule. + +Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans leur vêtement de +fourrure. La brise leur fouettait le visage. + +--Que ne puis-je me moquer des orages du coeur comme de ces orages de la +nature? observa Rodolphe. + +--Je vous croyais courageux, répondit Léontine. + +--Courageux, je le suis quand je sais d'où vient le danger et où se +cache l'ennemi. + +--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et des tourments insensés. + +--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et espère, j'aurais, avec le +plus grand bonheur, bravé tous les périls, repoussé toutes les attaques, +brisé tous les obstacles. + +--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste souvent à beaucoup +souffrir en silence. Je vous ai dit d'espérer. + +--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser ce ministre? + +--Duplessis vous a dit que c'est un ministre. + +--Pas à moi, à madame Villor. + +--Et vous m'avez trouvée bien.... + +--Bien discrète pour le moins. + +--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif. + +--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne cherchais nullement les noms +que vous méritiez. Quand j'eus repris un peu possession de moi-même, je +ne trouvai encore que les doux noms que vous savez. + +--Vous avez eu raison de ne pas douter de moi. Je ne sacrifierai jamais +mon amour et la paix de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte la +volonté de mes parents cependant; mais j'espère qu'ils respecteront +aussi cette chose divine et sans prix que le bon Dieu a mise dans l'âme +de chacun: la liberté d'aimer. + +Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la porte de M. D'Aucheron. +Léontine rentra tout émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage si +ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, la figure au vent, +rayonnait de bonheur. + +Le professeur Duplessis fut bien chagrin de n'avoir pas ménagé la +sensibilité du docteur. Il ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine. + +Il rassura de nouveau madame Villor contre les duretés du notaire et +s'en retourna en songeant à tout le bien que l'on pourrait faire et que +l'on ne fait pas. + + + + + VIII + + +Pendant toute la journée du vendredi ce fut un va et vient continuel +dans la maison des D'Aucheron. Les servantes allaient et venaient, +époussetant, arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir perdu la +tête et recommençaient dix fois la même chose. C'est que madame +D'Aucheron courait partout, donnant des ordres, les révoquant pour les +redonner et les annuler encore. Rien n'était assez bien. Les rideaux de +damas pourpre tombaient mal et ne se repliaient pas assez gracieusement +sur le parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être placés avec +plus d'art. Il y avait trop de symétrie, pas d'imagination dans +l'arrangement. Les lampes ne jetteraient peut-être point tout l'éclat +que l'on était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. Il ne +faudrait pas fermer les volets trop juste, car, de la rue, ou ne verrait +rien des splendeurs de l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement +les vasistas pour laisser les flots d'harmonie se glisser un peu au +dehors, et surprendre agréablement les curieux qui passeraient ou +viendraient écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux, ces épais +rideaux et ils tombent mollement de leurs corniches dorées. Ils ne font +pas un si mauvais effet, après tout, ces sièges de velours rouge où +personne ne s'est assis encore. Les tapis de turquie, avec leurs larges +fleurs de toutes nuances, ne ressemblent pas mal à un parterre savamment +dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être de bon compte et +juste envers soi-même, franchement, on n'a jamais vu même rien d'aussi +bien ailleurs. + +La voiture du pâtissier apporta une charge de choses sans noms, toutes +plus extraordinaires les unes que les autres. Il y a des gens qui +connaissent l'histoire et la généalogie de ces étranges produits de +l'art culinaire en dévergondage, et qui ne croquent pas un _kiss_ ou ne +portent pas un _doigt de dame_ à leurs lèvres, sans publier aux quatre +coins... de la table la raison mystérieuse d'une aussi charmante +appellation. Madame D'Aucheron admirait tout cela, se souciant peu des +noms et croyant fermement aux qualités. + +A mesure que le jour baissait les émotions se pressaient dans l'âme de +la maîtresse de maison. Le moment solennel arrivait. Les lustres furent +allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres suspendus aux murs, sur +la tapisserie à grands ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux +vernis des meubles. C'était un rayonnement qui semblait doux et chaud +comme un rayonnement de soleil. + +--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit madame D'Aucheron tout +enthousiasmée? + +--Trop beau, peut-être, mère. + +--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour des députés, pour des +ministres rien n'est trop beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu +place à la tête de la nation pour la gouverner. + +--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant de rire. + +--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs, ma fille, oui +prévaricateurs, c'est bien le mot que j'ai entendu l'autre jour, mais +ces ministres-là sont rares, ton père l'a dit. + +--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous serons mieux dans notre +élément. + +--Il faut que tu t'habitues à parler politique, et que tu apprennes à en +causer toi-même, ma fille; car, autrement, la position que tu vas +occuper, bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes. Je +ne voudrais pas que l'on pût me reprocher une lacune quelconque dans ton +éducation. + +--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et agir à sa guise; j'aurai +soin de sa maison pour qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera +ma politique.... + +--Je me disais cela, moi-même, dans le temps, mais j'ai bien compris +plus tard toute l'influence que la femme peut exercer sur les hommes +publics. J'ai compris mon époque, et je ne suis pas demeurée inactive. +C'était aussi par intérêt pour mon mari que je travaillais. Je voulais +le sortir de la foule des misérables où il peinait sans espoir. +Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons conquise. Nous sommes +montés haut, laissant au-dessous de nous ceux qui furent nos égaux. La +fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus chanceuse que moi, tu +as reçu, par mes soins, une instruction parfaite--je ne te la reproche +point--et tu vas du premier coup--grâce toujours à mon +habileté--atteindre le faîte de la grandeur. Comme tes amies vont te +porter envie! C'est là le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux +qui nous connaissent. + +--Je ne tiens à faire mourir personne. D'ailleurs, ce ministre ne +recherche-t-il pas votre argent plutôt que votre fille? + +--Notre argent! si tu savais avec quel accent passionné il m'a parlé de +toi. Au reste, il dit qu'il sera ministre aussi longtemps qu'il le +voudra. Il n'est point de ces esprits étroits qui s'attachent +irrévocablement à un parti, à une idée. Il croit qu'il faut savoir +changer avec les temps et les circonstances, se modifier sur les +nécessités ou les intérêts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit +large, il est sans préjugé; tu le connaîtras. + +--Je le connais assez déjà. + +--Ton père qui est tout à fait son intime, a dû te dire déjà comme il +est surprenant ce garçon, ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur. + +--Il ne me surprendra point. + +--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il devienne fou de toi. Prends +bien garde de donner des espérances à ce petit freluquet d'étudiant. On +t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention. On veut qu'il +sente toute l'ironie de sa position et tout le ridicule de ses +démarches. + +--L'étudiant d'hier est un docteur aujourd'hui, mère. + +--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse même, s'écria D'Aucheron +en faisant irruption dans le salon tout illuminé. + +Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le front de Léontine, se +frotta les mains avec allégresse, enveloppa la pièce d'un regard +satisfait, se laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin +moelleux. Il se releva presqu'aussitôt. + +--Suis-je bien ainsi demanda-t-il. + +--Oh! très bien! répondirent les deux femmes. + +Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche, col droit et +luisant, gilet largement échancré pour laisser se découper en coeur une +chemise de toile fine sur la quelle s'épanouissaient trois gros boutons +de diamant plus ou moins authentiques. + +--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda à son tour madame +D'Aucheron, en se tournant dans sa longue robe de satin rose, dont elle +renvoya, jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied savant, la _traîne_ +éclatante. + +--Adorable! + + + + + IX + + +L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la veille, chez Duquet, +sonna neuf fois. Madame poussa un grand soupir, monsieur palpa sa +cravate blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place, et +mademoiselle fit une moue charmante en disant que c'était bien ennuyeux +de commencer la veillée à l'heure où les honnêtes gens songent à se +mettre au lit. + +--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua madame D'Aucheron; +accoutume-toi à veiller, parce que dans la carrière politique où.... + +Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui permit pas de terminer +sa phrase. + +Les premiers invités entraient. C'étaient le professeur à l'Ecole +Normale et sa femme. On pouvait les recevoir, ils étaient mis +convenablement. Ils passeraient inaperçus. + +D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard rapide qui voulait dire: + +--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter ceux-là. + +Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion menteuse les mains +loyales de ces braves gens. + +--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de venir, commença +D'Aucheron, vous avez toujours un tas de gens chez vous, le soir. Vrai, +cela m'eût chagriné. + +--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux patriote ne vous serait +point désagréable, et j'ai fait une brèche dans mes habitudes. +_Pourtant, le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille_. + +--Vous êtes tout de même bien aimable, madame Duplessis, d'avoir si vite +répondu à notre invitation, disait madame D'Aucheron. + +--Il est neuf heures, ma bonne madame, et nous ne voulons point passer +la nuit, tout aimable que soit la compagnie. + +--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la plus belle que nous ayons +pu trouver en ville, nous avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes, +comme nos coeurs, aux distingués amis qui nous font l'honneur de.... + +--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un serviteur d'occasion placé +en sentinelle à la porte du salon. + +--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron, qui laissa de nouveau sa +phrase inachevée. + +Le notaire donna une poignée de main aux dames, une autre à son ami +D'Aucheron, salua le vieux professeur, s'inclina aussi profondément que +le lui permettait la proéminence de son ventre, devant madame Duplessis, +et tout essoufflé, s'assit dans le plus large fauteuil. Il était connu, +le notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en le voyant: + +«_C'est une folie que de vivre pauvre pour mourir riche_.» + +Le timbre retentit encore, retentit souvent, et les invités arrivaient, +arrivaient toujours. + +Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un habit bleu barbeau garni +de boutons dorés, se tenait près de la porte, pour recevoir les +messieurs et leur indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le +noeud de leur cravate et les désordres de leurs cheveux, avant de +monter, car le salon était au premier étage. + +Les dames passaient aux mains de Catherine, une assez gentille fille de +chambre, qui prenait un plaisir extrême à comparer les unes aux autres +les tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait. + +Ce fut comme une procession radieuse dans l'escalier. Les replis des +robes de soie ou de satin jetaient des rayons de vagues où flotte le +soleil, et des senteurs enivrantes se répandaient partout. + + + + + X + + +En attendant le quadrille d'honneur on causait. + +--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait le notaire Vilbertin; +la société St-Vincent de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver? + +--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque pas de gens qui lui en +taillent de la besogne, répondit l'instituteur en regardant d'aplomb +l'avare notaire. + +--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, afin que la +charité des bonnes âmes puisse s'exercer.... Que ferait mademoiselle +Léontine, par exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses +douces paroles et ses nombreuses aumônes? + +Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant et voulait détourner +l'attention qui s'attachait à lui. + +--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, nous devrions former une +société tous les deux; je distribuerais les paroles et vous, les +écus.... + +--Une société avec vous?... je vous prends au mot... mais une vraie +société que vous n'aurez pas le droit de dissoudre. + +--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez votre bourse, monsieur, +payez. + +--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, parlez.... + +--Remettez à madame Villor le prix de son loyer... jusqu'au mois de mai +prochain. J'ai parlé. + +--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, mais riant toujours +cependant. Vous commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai. + +--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... pas pour l'amour de moi. + +--Cela n'est point dans le contrat. Pas de clauses frauduleuses, +mademoiselle. Vous n'avez rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de +vous. J'y tiens. + +--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine qui se leva pour courir au +devant de quelques jeunes dames qui entraient. + +--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, votre fille est bien +jolie. + +Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux et vif. + +--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est à son tour à porter le +trouble dans les coeurs. + +--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever. + +--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. Vous en entendrez parler. +Cette soirée, si vous êtes observateur, vous dira que... + +--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur! cria tout à coup +le garçon de sa voix la plus retentissante. + +--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un. + +Madame D'Aucheron resta court une fois de plus. Elle ne put résister au +mouvement qui la poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, les +mains tendues vers le jeune ministre.... + +--Comme vous êtes aimable de nous honorer ainsi de votre présence! +s'écria-t-elle. + +--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes aimable! répéta +D'Aucheron qui s'était avancé en même temps. + +--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, croyez-le, répondit le +jeune ministre. + +--Permettez-moi de vous présenter ma fille adoptive, demanda madame +D'Aucheron. + +--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle Léontine. + +Léontine causait avec les jeunes dames qui venaient d'entrer. Elle +s'interrompit et salua froidement l'honorable personnage qui s'inclinait +jusqu'à terre, comme un huissier de la verge noire, aux jours de gala. + +--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces gens-là croient que nous ne +sommes point des êtres ordinaires. À leurs yeux nous sommes des +divinités. S'ils savaient!... + +--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle Léontine +l'admiration que m'inspirent ses hautes qualités, ajouta-t-il, et il +passa. + +--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, membre de la St. +Vincent de Paul, et congréganiste, débita D'Aucheron en présentant +l'instituteur. + +--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide d'un homme comme vous +ne peuvent que m'être utiles et me flatter. J'espère que nous ferons +tout à l'heure plus intime connaissance, et que nous nous comprendrons à +merveille. + +--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire de la profession, +continua D'Aucheron. + +--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble sphère où la Providence nous +a placé, repartit le notaire en donnant la main au ministre. + +--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport avec bien des gens, et +votre influence doit être grande, observa celui-ci. + +--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer à la chose publique on +pourrait peut être arriver à son tour. + +--Le champ est ouvert à tous. + +--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu d'élus, ajouta en riant +D'Aucheron qui s'imaginait avoir inventé un mot drôle. + +Jean Griflard, député multicolore et souvent en disponibilité, fut +acclamé chaleureusement quand il entra avec sa femme, une joyeuse dondon +à l'oeil clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique qui ne +commençait nulle part et ne finissait jamais. + +Monsieur et madame Laminon firent aussi une entrée triomphale. Ils +venaient de se retirer des affaires. C'est un titre. Ils furent suivis +de monsieur et madame Dupotain, de monsieur et madame Blanchoux, de +Joachim Pichenette, le conseiller de ville, de Marc Blondole, l'échevin, +d'Athanase Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis +Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous les états se trouvaient +représentés. C'était une bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté +drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût particulier dont les a +douées le Créateur. Il y avait peut-être un brin de coquetterie; il y en +avait certainement. Chacune voulait paraître mieux que les autres; de là +un déploiement de luxe inutile. Les chances restaient les mêmes +qu'auparavant. + +On retrouvait d'anciennes connaissances, on en formait de nouvelles; la +conversation s'allumait comme un feu de broussailles, et le murmure des +fraîches voix de femmes, le parler sonore des hommes, les frémissements +de la soie, le bruissement des pieds sur les tapis, tout cela formait un +bruit étrange et gai qui remplissait la maison et grisait tout le monde. + +Léontine se montrait fort aimable. Elle avait une bonne parole, un +sourire gracieux pour chacun des invités. Cependant elle semblait un peu +inquiète, un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs revenaient +toujours se fixer vers la porte grande ouverte. Elle attendait +quelqu'un. Et celui qu'elle appelait de tout son coeur ne venait point. +Elle perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par monosyllabes à +ceux qui lui adressaient la parole. Elle ne se contraignait pas +longtemps. Avec son caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme +disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas feindre. + +--Vos parents font vraiment bien les honneurs de leur maison, lui dit le +jeune ministre, qui venait de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout +le monde se livre à la joie; vous seule semblez un un peu ennuyée: +n'aimez-vous donc pas ces fêtes. + +--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, et cela me fait de +la peine. + +Elle souligna cette phrase. + +--Ah! vous attendez quelqu'un? + +--Deux amis seulement. + +--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez vous point distraire ou +consoler un peu par d'autres amis qui, pour être nouveaux, n'en seront +pas moins dévoués et fidèles? + +--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, mais j'ai peur d'y mal +réussir. + + + + + XI + + +La première danse s'organisait. Les instruments de musique jetaient les +premières notes éveillées, comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes +ailes. Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des fugues vives +comme des fusées, arrivaient par vagues harmonieuses avec des bouffées +d'arômes. Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient chargés +d'éclairs. + +Le ministre dansa le premier quadrille avec mademoiselle Léontine. Ils +avaient pour vis-à-vis M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire +Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse de la maison. +Duplessis refusa. Les figures du quadrille étaient pour lui +d'inextricables dédales où il se serait invariablement perdu. Il +danserait peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le député +flottant avait jeté son dévolu sur madame Baudriol, une blonde un peu +fade, mais fort sentimentale. Elle parut bien heureuse de danser avec un +député. Plus tard elle dansa avec un épicier et elle parut bien heureuse +encore. Elle passa par le quadrille, le lancier, la caledonia, le +cotillon, le Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier, le +marchand de charbon, l'échevin et le conseiller, et elle parut toujours +bien heureuse. + +On dansait dans une grande salle voisine du salon. Ceux qui ne dansaient +point regardaient danser et critiquaient en attendant qu'ils fussent +critiqués. + +--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, d'un côté. + +--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin.... + +--Madame D'Aucheron ne vieillit pas. + +--Elle attend son mari. + +--En effet, il est bien plus jeune qu'elle. + +--Une dizaine d'années. + +--On dit que c'est un mariage d'argent. + +--Elle n'est pas jolie dans tous les cas. + +--Pas fine, non plus. + +--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée sur tranche; le mystère +est expliqué. + +On disait ailleurs: + +--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron est à Québec. Il s'est +marié aux Etats-Unis. + +Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long expliquait à demi-voix, en +s'inclinant vers les curieux. + +--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années, à peu près. Il vient +de Lowell, Mass. C'est là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon +frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle était modiste, elle, +sur la rue Merrimack, la principale rue. Elle faisait d'excellentes +affaires. Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est laissé +tenter par les écus. + +--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois. + +--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris une orpheline peu de temps +après leur arrivée ici. + +--C'est mademoiselle Léontine. + +--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin de fille.... + +D'autres causaient un peu plus loin sous les flots de lumière qui +tombaient des lustres et ne se gênaient pas pour rire. + +--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme elle prend des airs de +chatte. + +--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, répondait l'autre. Elle +a des griffes sous ses pattes de velours. + +--Vous aurait-elle égratigné? + +--Je me tiens toujours loin de ces charmants petits animaux-là. + +--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce pas? Et notre jeune +ministre, voyez donc s'il y met de l'entrain. + +--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus vite que le violon. + +--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son poids énorme. + +--Ce serait la première chose qu'il ne garderait pas. + +--Tiens, M. le député et madame Landeau qui arrivent après les autres. + +--Ils auront passé par la chambre. + +Au dessus des accords entraînants de l'orchestre on entendit un +tintement joyeux et clair: le timbre de la porte. Léontine eut un vif +tressaillement et perdit deux ou trois mesures. + +--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, vous savez bien que nous +devons marcher ensemble maintenant. + +Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle feignit de ne point +entendre et continua la figure commencée tout en épiant l'arrivée des +nouveaux convives. + +C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine. + +--Est-elle assez simplement habillée, celle-là, remarqua l'une des robes +de soie gros grains, en faisant une moue dédaigneuse. + +--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la cuisine qu'elle est +attendue, répondit un corsage en rupture de ban. + +--Elle n'est pas laide, cependant. + +--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille pelure? j'appelle +cela une pelure, moi! + +--Lui n'est pas trop mal, observa une longue jupe allongée sur le tapis +comme un chien au pied de sa maîtresse. + +--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières ne sont pas des plus +dégagées. + +--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus difficile dans le choix de +ses invités. Quant à moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque +point; mais il y a ici des députés, un ministre, et ces hommes-là +doivent être respectés. + +--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on assuré,--devient ce soir le +fiancé de mademoiselle Léontine. C'est le prétexte de la fête. + +--Qui vous a dit cela? + +--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent tout, les +domestiques et ces gens là sont créés et mis au monde pour vendre les +secrets de leurs maîtres. + +--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au ministre, il y a un instant, +comment il trouvait sa petite Léontine. + +Le quadrille fini, les dames furent respectueusement conduites à leurs +sièges, sauf Léontine qui vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à +sa chère Ida. + +Elle était devenue toute autre. Elle subissait une transformation +complète. Tout le monde remarqua son expansive et joyeuse humeur. Le +ministre en prit ombrage. Il n'entendait point que le premier venu, même +un docteur en médecine, vînt donner sur ses brisées. Il était bien +décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord, pour elle ensuite, et +il l'épouserait. Il chercha l'occasion de lui parler. Il dut attendre un +peu, car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. En attendant il +aborda D'Aucheron. + +--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle Léontine? demanda-t-il; il +me semble la poursuivre plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à +lutter contre un pareil rival. + +--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse, vous savez ce que c'est. +Autant en emporte le vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et +puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est cachée par exemple, +elle est dissimulée, la coquine. Il est malaisé de savoir ce qu'elle +pense. + +--S'attend-elle à me voir lui demander sa main? + +--Sans doute. + +--Et si elle allait me la refuser? + +--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! vous n'y pensez pas. + +--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours ce rêve stupide d'une +chaumière sous les bois, loin du monde, près des flots bleus, avec le +bien aimé qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent, qui +peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote un morceau de pain +noir en chantant des stances amoureuses, un poète! + + + + + XII + + +La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. La chaude atmosphère +des salles pleines de femmes et de lumières se remplissait de suaves +émanations. On sentait passer des effluves voluptueuses. O les grandes +soirées de danse, quelles délices pour les sens! quel champ pour les +amours! quel tombeau pour la chasteté! + +Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux accords de l'entraînante +musique, et les yeux dans les yeux, coeur contre coeur, ils +tourbillonnaient comme des flocons de neige au souffle de la tempête. +Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre, portant vaillamment le poids +de tous les regards. + +Madame D'Aucheron cherchait une occasion d'aborder sa fille pour lui +rappeler que le ministre était là. + +Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans le fumoir. D'autres +s'assirent aux tables de cartes. + +L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets, mais la politique +finit par tout absorber. La politique, c'est une éponge qui boit bien. +Le ministre était entouré. + +Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance entée sur la vanité, +et maints sots l'approuvaient. Les puissants n'ont-ils pas toujours +raison? + +Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu ministre? Un +accident. La constitution permet cela. Il avait de la langue et du +toupet, fausse monnaie très en vogue et que des gens sensés même ont la +faiblesse d'accepter. Il se vantait de tout savoir et le monde, qui est +ignorant, le croyait sur parole. Il exploita les préjugés et le peuple +jaloux lui trouva du bon sens. Il était pauvre, il devait être supporté +par la classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches ont les riches +pour eux. Il connaissait les misères de l'ouvrier, lui, et serait en +état d'y apporter remède. Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il +n'avait pas même de parents. Il en avait emprunté pour naître. Il ne +rougissait pas de son origine et se vantait de remonter à Adam, comme +tous les autres hommes, mais par un chemin détourné. On trouvait cela +fort original. Il avait passé par le séminaire, fait plus de _pensums_ +que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. Il est vrai que +l'histoire n'est souvent qu'un roman. Il sortit en troisième pour +étudier le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons de +grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des choses qu'il ignorait la +veille, et qu'il apprenait à la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans +les assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se mit à pratiquer +l'éloquence à quatre sous. Il devint habile, se fit un cliché de phrases +et de maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites en tout temps, +en tous lieux et en toutes occasions. Il proclama sans cesse son amour +de la patrie, protesta de son désir d'éclairer ses semblables, affirma +la nécessité de créer des lois sages et de faire sortir le peuple de la +torpeur où il gémissait. Il osa briguer les suffrages des électeurs et +les électeurs osèrent l'élire. Il était peut être de bonne foi et +croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait pas été mise à l'épreuve. +Combien de belles et nobles intentions font naufrage dès la première +tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset de la tentation ne +connaissent ni leur force, ni leur faiblesse. + +Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester toute sa vie dans les +bas-fonds de la gauche, plutôt que de sacrifier une de ces idées +généreuses qui devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est séparé de +ses amis pour accepter, au refus de tout autre, un siège à la droite, un +portefeuille de ministre et un titre qui ne cache pas sa honte. + +--Le grand secret de la politique, disait-il, c'est l'économie. Dépensez +peu et vous serez toujours riches. Avant longtemps le coffre public sera +plein car nous allons émonder sérieusement. La politique, c'est un +arbre. Si vous voulez qu'il croisse vite et monte haut, taillez-le, +coupez les branches inutiles, émondez! C'est ma devise. + +--«_J'entends bien la bruit de la meule mais je ne vois pas la farine_,» +observa le père Duplessis en aparté. + +--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie est la grande loi qui +sauve les nations comme les individus. + +--Il existe un mal certain, risqua un autre, un jaloux: Le trop grand +nombre d'employés. + +--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; nous nourrissons à +ne rien faire un tas de fainéants. + +--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, se rengorgeant. La +question--qui est une des grandes questions sociales--est à l'étude +depuis mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la dernière réunion +du conseil--je puis bien le dire, puisque la chose sera connue +officiellement dès demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer tous +les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef de maison agit, n'est-ce +pas? il renvoie les serviteurs dont il n'a plus besoin. + +--Quand leur engagement est terminé, répliqua le docteur. + +--Les employés, reprit le ministre, ne sont maintenus que durant le bon +plaisir des autorités. + +--Je croyais qu'un certain nombre était nommé à vie. + +--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire qu'on leur donne +avis de leur destitution, dit le ministre en riant de son affreux jeu de +mots. + +--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous que cet ingénieux moyen de +vous tirer d'affaire? + +--Pour le bien public tout est permis; il n'y a pas d'injustice lorsque +la force majeure commande. + +--La question est de savoir quand il y a force majeure, répondit le +professeur Duplessis. Et, s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta: + +--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu _bona fide_ entre deux +parties, est-il permis à l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de +son chef? + +--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; mais il y en a tant de +contrats, vous savez, il faut être explicite et bien spécifier. Il y a +tant de causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, par +exemple.... + +--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune docteur, vous ne l'êtes +guère explicite, vous, en ce moment. + +--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon comme vous l'entendez, +c'est votre affaire, et l'on est trop poli pour vous le dire. + +--Vous pataugez dans le droit, c'est notre affaire, et nous sommes assez +francs pour vous en avertir, répliqua vivement le jeune homme. + +Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait une âcre jouissance, +parce que ces hommes qui se montraient sans coeur, il ne voulait pas les +trouver sur son chemin. + +--Et croyez-vous, monsieur, recommença le ministre, que ce soit par +plaisir que nous renvoyons du service tant de bras cependant inutiles. + +--Il ne fallait pas faire la faute de les placer d'abord. Maintenant, il +n'y a qu'un moyen honnête de réparer ce mal, c'est de ne point remplir +les places qui deviennent vacantes. + +--Nous sommes bien obligés de faire des nominations, les députés nous +les imposent. + +--Ou bien vous les offrez comme prix du vote de ces députés sans +conscience. + +--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur D'Aucheron, si ce +monsieur Rodolphe.... Je ne sais qui, ne me fait point d'excuses, je +vous prierai de recevoir mes adieux. + +--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec fatuité et comme s'il eût été +un vieillard, lui, vous ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage +que vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur. + +--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque personne que je ne +voulais pas atteindre, je le regrette infiniment. + +--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, demanda D'Aucheron? + +--Je me contenterai de ces excuses, répondit le ministre. + +--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son voisin, mais: «_A petit +saint petite offrande_.» + +Le ministre, tout triomphant, passa dans le salon. Léontine causait avec +Ida de l'incident qui venait de se produire dans le fumoir, car tout ce +qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout en étant bien aise +de voir Rodolphe donner la réplique à son rival, craignait qu'il ne se +fît un ennemi de son père. + +--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour demander une subvention +plus considérable en faveur des maisons de charité et d'éducation, dit +le père Duplessis. + +--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis guère affermi dans les bonnes +grâces de M. D'Aucheron. + +--Je vous dirai monsieur le docteur que _le temps détruit tout ce qui +est fait et la langue tout ce qui est à faire._ + + + + + XIII + + +Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait souvent à sa pendule. +Les aiguilles d'or se promenant lentement dans leur cercle fatal, +marquaient sans cesse les moments de la vie que nous avons à jamais +perdus, car les horloges ne sonnent que les heures passées. Une horloge +c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est un doigt qui nous +montre sans cesse la fuite irréparable du temps. Cependant pour madame +D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point assez. Elle était +anxieuse. Les sauvages devaient entrer au coup de minuit. + +L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une manoeuvre adroite, à se +trouver seul avec Léontine et il était en train de lui raconter comment +il avait forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait un peu, +et corrigeait à son avantage certains détails de la scène. Léontine le +laissait dire et regardait d'un oeil distrait les méandres de la danse. + +--Mon honneur de ministre et la qualité plus agréable que je dois avoir +à vos yeux, mademoiselle, m'obligeaient à le traiter ainsi. + +--Je ne comprends guère vos dernières paroles, monsieur, observa +Léontine. + +--Quelle est charmante cette modestie qui refuse de comprendre! + +--Je vous assure que la modestie n'y est pour rien. + +--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous voulez que je vous dise tout +et que je n'apprenne rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes +aiment les petits mystères et elles veulent qu'on les devine, elles et +leurs petits mystères. + +--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse. Je n'ai rien à +cacher. + +--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez avoir pour celui qui +sera bientôt votre mari. + +--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout haut, cet amour, dans +le cas où il existerait. + +--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se montre dans un regard, +il s'élance dans un soupir.... Entendez-vous? + +Il poussa un long soupir: + +--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire. + +--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel, observa le ministre. + +--Ce n'est pas mon amour qui rit. + +--Ne me faites donc point souffrir davantage. Vous savez bien que j'ai +eu l'honneur de solliciter votre main, et vos excellents parents m'ont +donné l'assurance que mes voeux seraient comblés. + +--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, peut-être. + +--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées aux miennes?... Pourquoi +donc. + +--C'est mon secret. + +--Je suis jeune, j'occupe une haute position, l'avenir le plus beau +m'est sans doute réservé. Ah! combien de jeunes filles, dans notre +brillante société canadienne, seraient heureuses de devenir la femme de +l'Honorable M. Le Pêcheur. + +--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles et laissez-moi rendre +heureux un homme qui n'a pas vos étonnants avantages. + +Le tête à tête fut long et animé. + +Le jeune ministre venait d'essuyer un rude échec, mais il ne se tenait +pas pour battu. Il avait trop haute opinion de lui-même pour cela. + +Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame D'Aucheron. + +Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et lui dit: + +--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde. + +D'Aucheron vint à son tour: + +--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu seras la femme de +l'honorable M. Le Pêcheur avant un mois. Agis en conséquence. + +Il alla vers le jeune docteur. + +--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser bientôt l'honorable M. Le +Pêcheur, faites-moi le plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus +chercher à la voir. Sinon.... + +--Sinon? + +--Sinon je serai forcé de prendre des moyens énergiques pour faire +respecter mes volontés. + +--Et si votre fille m'aime, monsieur? + +--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien qu'il s'en aille comme il est +venu, cet amour... où bien elle s'en ira comme elle est venue, elle. + +D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être entendu ou de ne l'être +pas. Même, il n'était pas fâché que l'on sût comment il congédiait le +malencontreux amoureux de sa fille. + +Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis. + +--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle? + +--Laissez passer l'orage. + +--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir une humiliation semblable +devant tout le monde. Il faut que je lui dise une parole au moins. + +--Vous allez irriter vos parents et faire un éclat regrettable. + +--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix que l'on y met, cette +existence brillante que l'on m'offre. + +--Ce n'est pas en brusquant le dénouement que vous le ferez tourner à +votre avantage. + +--Voyez-vous? le voilà qui part. + +Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait à sortir. + +Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis aussitôt devint d'une +pâleur singulière. Elle traversa le salon et s'avançant vers lui. + +--Vous partez, monsieur Rodolphe? + +--Ma présence n'est pas agréable à tout le monde, ici. + +--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune de plaire à tout le monde +suivaient votre exemple, d'autres partiraient aussi, vous le savez bien. + +--Il y a cette différence entre les autres et moi, que l'on m'a dit à +moi que je ne plaisais point. + +--D'autres devraient le deviner. + +Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort. + +--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous n'allez pas m'oublier +ici? + +--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine. + +Il regarda Léontine en disant cela. + +--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle D'Aucheron; je ne +veux pas que tu partes; j'ai besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui +m'aiment. + +Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur et madame Duplessis, +prétextant la fatigue, se retirèrent en même temps. + + + + + XIV + + +Comme ils sortaient les douze coups de minuit tombaient sur le timbre de +bronze de la pendule du salon. D'Aucheron dit au ministre. + +--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de midi à quatorze heures. La +porte, voilà mon argument. + +--La porte! c'est ce que nous disons aux employés récalcitrants ou +inutiles. La porte! c'est la base de mon système d'économie. + +On entendit rire et parler au dehors. + +--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron. + +--Qui? demandèrent plusieurs voix. + +--Les sauvages! vous allez voir. + +On crut qu'elle devenait folle. Un instant après, on comprit bien +qu'elle disait vrai quand on vit entrer au salon dix visages cuivrés. + +--Que viennent faire ici ces gens? demanda le notaire à son voisin. + +--Du diable! si je le devine. + +--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, ou plutôt madame D'Aucheron a +pensé vous faire une agréable surprise, en vous donnant le spectacle +assez rare d'une danse de guerre sauvage. + +--Par des gens guère sauvages, souffla l'un des invités à son voisin. + +On applaudit à outrance aux paroles de monsieur D'Aucheron. + +--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter mes nouveaux hôtes, des +Abénaquis de Bécancour, des chasseurs distingués. Et d'abord: +Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms de chacun, mais je vous +les présente tous. Il en est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis +décliner les noms magnifiques, c'est la Langue muette d'une tribu que je +ne connais point et.... + +--C'est un nom de femme, ça, dit un malin. + +--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux derniers arrivent des +Montagnes Rocheuses. Ils sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils +enlèvent la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang dans leur +crâne. + +Les femmes frémissaient tout en riant. Madame D'Aucheron reconnut +l'indien dont elle avait admiré le bon goût et lui adressa le plus +honnête sourire. + +La Longue chevelure promena ses grands yeux noirs sur l'assistance, et +les fixa un moment sur Léontine qui se trouvait par hasard assez près de +lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir sous ce regard +profond. La Langue muette regardait avidement madame D'Aucheron qui +s'était mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire aux éclats. + +Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes de fête. Ils étaient +couverts de verroteries, de plaques d'étain, de plumes éclatantes. +C'était d'un effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure captiva +bientôt tous les regards. Il étincelait comme un soleil. On eût dit que +de ses vêtements s'échappait une poussière de feu. Il était couvert de +diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on s'aperçut de l'étonnante +richesse de son costume. + +Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. Pas les femmes +aimantes, les vaniteuses. + +Madame D'Aucheron se flattait de garder un souvenir. Pas comme Didon, +soyons franc. + +--Quand on a tant de pierres précieuses on peut bien en donner une, +pensait-elle. + +Léontine admirait surtout l'étrange beauté de cet Indien, et la douceur +de son regard lui plaisait mieux que l'éclat de ses diamants. + +La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, langueur ou vivacité, selon +le rhythme et l'idée qui se développaient. Le chant était +remarquablement juste, cadencé, les gestes, très variés. On menaçait les +ennemis absents, on piétinait sur les cadavres, on scalpait les têtes, +on chantait le triomphe, on pleurait les morts. + +Quand ils eurent fini la salle retentit de longs applaudissements. On +leur offrit à boire. On dut rester dans le grand salon, tout le monde +voulant être où ils étaient. + +--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame D'Aucheron! affirmaient +toutes les femmes. Votre bal fera époque: on en parlera longtemps. + +La conversation était générale. Tout le monde parlait à la fois, mais +quand un Indien prenait la parole, le silence se faisait. Il semblait +que ces gens-là devaient parler autrement que les autres et dire des +choses étranges. + +Les Indiens sont un peu comme le commun des mortels, ils restent où ils +se trouvent bien. L'heure du réveillon sonna et l'on se mit à table. La +présence des sauvages amusait tellement les invités que D'Aucheron, +modifiant son programme avec l'assentiment général, fit mettre dix +nouveaux couverts. + +Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à tout le monde, sans trop +savoir ce qu'elle disait. On l'approuvait sans trop savoir pourquoi. + +L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place d'honneur. La Longue +chevelure offrit son bras à mademoiselle Léontine. C'est Madame +D'Aucheron qui le voulut ainsi. Tout le monde prit place autour de la +table somptueusement servie. + +On sut manger et boire. Deux choses qu'il est pourtant fort difficile de +bien faire. Il y eut des santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur, +au gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui éclaire le monde, +aux dames qui le charment, aux Indiens! + +A la reine, on chanta God save the Queen avec accompagnement +d'orchestre. L'excellente mère de famille qui règne depuis bientôt +cinquante ans sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles palpiter. +Au lieutenant-gouverneur, un flatteur dit avec emphase le contraire de +sa pensée; au gouvernement, le ministre répondit avec verve et s'enfonça +jusqu'au cou dans une nouvelle théorie sur l'économie; à l'hôte +distingué, tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur +reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, on prôna longuement le +bien qu'elle produit, on n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût +été trop long, du reste. L'un des journalistes les plus enthousiasmés +parla de son indépendance en termes magnifiques, et, quand il eut fini, +il entra en négociation avec le ministre au sujet de la vente de ses +principes.... Aux dames, on dit tout le bien qu'on n'en pensait point; +aux indiens, Metsalabanlé adressa quelques mots de remercîment à +monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que sa tribu dispersée +pourrait, grâce au gouvernement, se réunir de nouveau. + + + + + XV + + +L'un des invités eut l'idée de demander des récits d'aventure ou de +guerre à la Longue chevelure. Ce fut une salve d'applaudissements. Le +Sioux parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, et, +s'exprimant dans un langage imagé, il dit: + +--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet d'eau sort d'une +fontaine profonde et s'enfuit au hasard, je suis sorti de ma tribu +guerrière et j'ai porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite +d'événements excessivement douloureux pour moi-même, et dont le souvenir +est amer comme le fruit du masquabina. Le récit de mon infortune vous +intéressera peut-être, car des blancs comme vous et que vous avez +peut-être connus, furent mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand +poids dans la balance de ma destinée. Depuis, comme le hibou taciturne, +j'ai vécu seul. Seul j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les nues, +seul, dans les villes bourdonnantes comme des ruches d'abeilles. C'est +dans le désert que je me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en +paix les images chéries de ma jeune femme et de ma petite fille. A nous +trois nous peuplions la solitude. Dans les villes je me croyais +abandonné de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime l'ombre d'un +chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, les rayons du soleil, dans les +sombres ravins des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente m'a +toujours poursuivi depuis que je n'ai plus à faire le bonheur de +personne. J'ai ramassé les pierres précieuses et les diamants comme +d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à tous les vents. +J'étais irrité de cette moquerie du sort. Qu'avais-je besoin de +découvrir ces mines inépuisables que je ne cherchais point? Elles +pouvaient rester enfouies dans le sein de la terre comme le désespoir +est enfoui dans mon coeur. + +Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne manquait plus à la +Longue chevelure pour être un héros que des chagrins profonds, et, tout +à coup, il venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance longue de +vingt années, un désespoir qui ne finirait qu'avec sa vie. On le +dévorait des yeux, on buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis +un instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère parole, une +vigueur nouvelle et un nouvel esprit de soumission. + +Le sioux continua: + +Mon père était un guerrier de la vaillante mais cruelle nation des +sioux, ma mère était une fille de la brûlante Espagne. Je pris pour +compagne une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle jeune femme qui +m'aimait beaucoup et me suivit jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là +qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père déjà bien vieux, et +qui se penchait sur sa fosse comme un tronc moussu sur un ravin noir. +J'arrivai pour recevoir son dernier soupir et ses dernières volontés. Il +me supplia de rester dans la tribu qu'il avait toujours tant aimée, +comme le rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; je lui en +fis la promesse solennelle, et il mourut en me bénissant. Ma mère +dormait depuis longtemps à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un +village américain. Elle m'avait enseigné la religion de son beau pays, +et cette religion je l'aime jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont +jamais voulu en comprendre les divines beautés. + +Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos ténébreux rochers et dans +nos prairies sans limites. Elle ressemblait à la grive gémissante que +l'oiseleur enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin de la +Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du ciel, et ses parents qui ne se +consolaient point de son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être +infidèle à la parole donnée à mon père mourant. Au reste, je n'étais pas +heureux avec les guerriers de ma nation, à cause de leur cruauté, et +tout était prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont pas longs, à +nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons rien d'inutile, et nous nous +contentons de fort peu de choses. Je voulus une dernière fois aller à la +chasse dans ces prairies que je ne reverrais probablement jamais plus. +Au lieu des troupeaux de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent de +feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, quand j'aperçus, dans +le lointain, deux ombres qui fuyaient devant le fléau terrible, comme +deux voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux créatures +humaines. Je..... + +Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la Longue chevelure +s'interrompit. C'était madame D'Aucheron qui s'évanouissait. + +--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est tellement sensible, +disait-on.... + +Son mari vint à elle. Léontine courut chercher des sels. Après un +instant de trouble le calme se rétablit. Elle reprenait ses sens. +Cependant ses yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût dit qu'ils +regardaient loin, loin. + +--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. Vous êtes vraiment +trop sensible. + +--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne me joueront plus de ces +vilains tours, dit-elle en essayant de sourire. + +La Longue chevelure reprit: + +--Je regrette d'être la cause de cette pénible émotion, madame, mais ne +prenez point d'inquiétude, les pauvres créatures que poursuivait le +fléau n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. La femme--il y +avait un homme et une femme--la femme gisait paralysée par la frayeur +sur le sol brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à sa famille +sans doute. L'homme appartenait à quelque tribu du Canada. Il était +Abénaqui, je crois. + +--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un des convives? + +--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux. + +--C'était peut être Sougraine avec la petite Audet; vous souvenez-vous? +continua-t-il, s'adressant aux invités. + +Quelqu'un répondit: + +--Je me souviens en effet. + +--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, le printemps suivant, à +Beaumont, la femme de Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme il +n'était point probable qu'elle se fût pendue avant de se jeter à l'eau, +on en a conclu qu'elle avait été tuée. + +--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite sur cette affaire? demanda +le notaire visiblement affecté. + +--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, non plus que de la +jeune fille. + +Madame D'Aucheron regardait fixement devant elle, pâle, immobile comme +une statue. Pourtant un petit tressaillement nerveux courait parfois sur +ses épaules nues. + +Pendant que ces remarques s'échangeaient de part et d'autre, l'un des +indiens, celui que l'on nommait la Langue muette, se tenait la tête +penchée sur la table et froissait d'une façon convulsive les franges de +la nappe. + +--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux d'entendre la suite +du récit commencé, vous les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la +prairie? + +--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, elle venait de tomber la +face contre terre, je la mis en travers sur ma monture. L'homme se +sauvait encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne pouvait aller +guère plus loin. Je le pris aussi avec moi et nous courûmes comme un +tourbillon devant l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il nous +emportait bien! Je conduisis sous ma tente mes deux protégés. Ils furent +respectés, car chez nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses +après la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir pas apporté que +deux chevelures. J'avais résolu de ramener avec moi la jeune fille afin +de la rendre à ses parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur +devait continuer sa route vers la terre de l'or. Il suivit un parti de +chasseur. Je le revis deux ans après dans la ville de Los Angeles. +Depuis, je ne l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous sens +les immenses régions qui bordent la grande mer où le soleil va chaque +soir noyer ses feux. + +Au moment où je prenais ma carabine pour franchir une dernière fois le +seuil de mon wigwam avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne, +continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs qui revenaient +des mines d'or par les gorges de nos montagnes, avait été surprise, la +nuit, à deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait été tué à la +porte de la tente où dormaient ses compagnons. + +--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, dit vivement l'amie +de Léontine. Ma mère m'a souvent parlé de ce tragique événement, +ajouta-t-elle. + +Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle Ida. + +--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la Longue chevelure, je suis +bien aise d'apprendre cela. Avec votre secours je pourrai peut-être +retrouver quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés d'une mort certaine, +et, en retour du bien que je leur ai fait, ils me diront si mon enfant a +péri avec sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la tribu. + +--Ma mère vous donnera peut-être quelques renseignements, car son frère +aussi se trouvait parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu +parler d'une petite fille..... + +--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? fit anxieusement +le sioux dont l'espoir se réveillait plus vif que jamais. + +--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand il vous plaira.... mon +oncle et ma tante sont morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le +docteur Rodolphe..... + +--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter un peu, le cousin +Rodolphe avait peut-être son mot à dire..... Le temps de mettre les gens +à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux. + +--De son côté, le notaire se demandait quel pouvait bien être le nom de +fille de madame Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit +pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux infortuné qui disait +avec des larmes: + +--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle morte ou vit-elle +encore? Sait-elle que son père désolé la cherche et la pleure depuis +plus de vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom et mon +existence! Un enfant ignorer le nom de son père! un père ne pas savoir +ce qu'est devenu son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel est le +supplice de ma pensée, vous qui pressez sur vos coeurs les enfants que +le bon Dieu vous a donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers sur vos +fronts vous ne savez pas ce que j'endure, moi qui suis seul au monde! +seul comme l'engoulevent dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est +jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis désolé, pour essuyer +l'eau qui coule sur mon front après de longues courses, pour me murmurer +de ces paroles douces qui nous font songer aux anges. Je n'ai jamais +reçu, moi, les caresses de ma fille bien aimée, de ma petite Estellina! +Elle serait grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles qui sont +là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et douce comme une violette +qui parfume l'ombre. Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût +bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir sur le sort des +malheureux. + +Il regardait mademoiselle D'Aucheron. + +Léontine se cacha le visage dans son mouchoir et se mit à pleurer. +D'autres aussi pleuraient. La Longue chevelure lui-même s'interrompit un +moment, pour laisser son émotion se calmer. Il avait évoqué le passé et +le passé lui était apparu dans toute son amertume. + + + + + XVI + + +La Longue chevelure reprit: + +--Je retardai mon départ pour sauver mes semblables. Je réussis à les +faire sortir de l'endroit dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut +presque un miracle. Ma femme leur servit de guide à travers les +montagnes. Elle portait une enfant dans une nagane. J'avais mis dans les +langes de la petite, comme plus en sûreté sous la protection de +l'innocence, une somme considérable, toute ma fortune alors. Je dus +rester dans mon wigwam pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête. +Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis que je n'échapperais +point à la vengeance et je profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais +rejoindre la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la sortie des +montagnes, je m'agenouillai sur le gazon au bord d'une source limpide +qui descendait joyeusement de roche en roche comme un oiseau qui saute +de branche en branche, et je priai pour les fugitifs, pour ma pauvre +femme, pour ma petite enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour +moi-même qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais besoin du secours +de la sainte Providence! En reportant mes regards sur la terre autour de +moi, je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un feuillage épais, +le corps ensanglanté d'une femme. Un frisson parcourut mes membres, un +horrible pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je fis quelques +pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus ma pauvre femme!.... Une pensée +amère traversa mon esprit comme un dard traverse le coeur de l'ennemi +vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont donc récompensé de mon +dévouement en laissant lâchement massacrer la femme qui leur montrait le +chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres de six traîtres sioux +gisaient un peu plus loin. + +--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je, vous l'avez vengée! + +Je me mis à chercher mon enfant. La nagane gisait près de l'eau. Les +infâmes l'auraient-ils donc jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils +eu honte de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie en livrant +au courant, pour qu'il l'emportât, le corps de l'innocente créature? Mes +recherches furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit ange que +l'amour m'avait donné. + +Je fis à ma femme une fosse profonde dans un endroit d'accès difficile, +sur la pente du ravin, où fleurissait un coin de verdure, où descendait +un rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre simple une croix +formée de deux bâtons. Je tressai une couronne de lierre et de fleurs +sauvages que je suspendis aux bras du divin emblème, et, après avoir +prié, je redescendis au fond de la vallée. Quand je fus en bas, je vis +des corbeaux qui tournoyaient en croassant au-dessus des cadavres des +meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans bruit pour ne pas les +effrayer. Cependant j'eus honte de mon action. Cette parole de la prière +du Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui +nous ont offensés, me venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas, +chassai les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts sur une même +couche, et les couvris de rameaux en attendant la sépulture. Comme +j'achevais ma tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent. +Ils venaient quérir les restes de leurs fils. + +--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix mal affermie, pourquoi la +Longue chevelure fait-il cela? + +--Pour empêcher les corbeaux de ronger les entrailles de vos enfants. + +La Longue chevelure ne sait-il pas que nos enfants ont tué sa femme? + +--Il le sait. + +--Il le sait et ne se venge point? + +--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu qui existe, et que +j'adore, ne veut pas que l'on fasse du mal à ses ennemis. + +--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit de respecter les +cadavres des guerriers qui ont massacré ton épouse.... + +--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, ce qu'est devenue +mon enfant? + +--Ils l'ont jetée dans le torrent. + +--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant. + +--Je voulais continuer ma route et rejoindre les voyageurs afin de +savoir s'ils emportaient ma petite fille, et la pensée me vint qu'une +mère seule pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans ses bras +à travers les précipices et les rochers, sous les ardeurs du soleil, +dans les déserts, pendant des mois entiers et à des distances +prodigieuses. Je ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe où +dormait la femme que j'avais tant aimée. Je revins au campement avec les +vieux sioux. La colère des guerriers était terrible à cause des pertes +qu'ils avaient subies, et les paroles sages des vieillards qui +m'avaient pris sous leur protection ne purent me sauver. Je fus pris, +enfermé, gardé à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait +nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les deux créatures qui +faisaient tout mon bonheur. Je trouvais qu'on tardait bien à me juger. +Enfin, un jour j'appris que le conseil de la nation m'avait condamné, et +que j'allais être exécuté le lendemain, à l'heure où le soleil sortirait +de la prairie. Le lendemain était la fête anniversaire d'une victoire +sur les américains, et les jeunes gens allaient se livrer à toutes +sortes d'exercices et de divertissements. On s'exercerait à tirer de +l'arc, et je servirais de cible. Celui qui me porterait le coup mortel +serait déclaré vainqueur. + +La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière pour moi. Je +priai longtemps et m'endormis ensuite d'un profond sommeil. Quand je +m'éveillai, je me trouvais loin du village, seul dans le ravin +qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, près du +tombeau de mon père. Ma carabine était près de moi. Je me rendis au pays +de l'or, sur les rives de l'océan du soir. + +Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du brave sioux, et +l'assurèrent qu'ils l'aideraient de tout leur pouvoir dans ses +recherches. + +Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait avec son mouchoir de +fine batiste brodé. La Langue muette rêvait toujours. On eût dit qu'il +n'avait guère écouté le récit de la Longue chevelure. Il avait +sournoisement mais obstinément regardé l'impressionnable madame +D'Aucheron. Il venait de prendre une résolution, et quand une résolution +entrait dans cette tête-là elle ne devait pas être facile à déloger. + +Il avait toujours été pauvre et misérable, ce mystérieux Indien, +pourquoi ne serait-il pas riche à son tour? Est-ce que l'on est +nécessairement gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment où la +fortune se laisse saisir par toute main adroite ou hardie? + + + + + XVII + + +Après la somptueuse collation quelques uns des convives se retirèrent, +d'autres revinrent au salon, pour entendre la musique et le chant, +d'autres encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans la petite +salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air, ces derniers, de dieux ou +de diables siégeant dans les nuages. + +Une des jolies femmes venait de chanter en regardant au plafond avec des +yeux éveillés qui voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune +ministre. + +--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que vous mettez bravement à +exécution votre programme... comment dirai-je? d'économe?... +d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds dans ces mots-là, et dans +cette chose-là aussi. Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur. + +Le ministre la regarda franc dans les yeux. + +--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que j'obtienne cette +faveur. + +--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames, quand vous voulez +une chose. + +--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous beaucoup d'ordinaire? + +--Vous nous laissez longtemps parfois dans l'antichambre. + +--On ne peut pas toujours recevoir. + +--On doit toujours recevoir ceux qui nous aiment.... + +--Non, ceux que l'on aime, peut-être.... + +--Eh bien! que vous faut-il donc pour être heureuse? + +--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, ne prenez pas cet air +désagréable. + +--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, madame,... c'est de +l'influence indue. + +--Mon mari est sans position. Ce n'est point sa faute. Il faut vivre +cependant; vous comprenez-ça, M. le ministre. S'il ne trouve rien à +faire, il faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle cela l'exil, +moi, l'existence à l'étranger. + +--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître une des étoiles +qui rayonnent sur notre ville. + +--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait bien sûr. + +--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême envie que j'en aie, vous +accorder madame, tout de suite du moins, ce que vous me demandez. La +chose est grave. Je m'en occuperai. + +--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas? + +--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous oublier en même temps? + +--Que je serais heureuse! + +--D'être oubliée? + +--Non, que mon mari ne le fût pas. + +Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand les premières lueurs +de l'aube, perçant les vitres des fenêtres, vinrent colorer d'un doux +éclat les grands rideaux de damas, la dernière danse déroula ses +gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses accords. La fatigue +commençait à éteindre le feu des regards et la pâleur succédait aux +teintes roses sur les frais visages de la jeunesse. + +Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, trottinant sur les +trottoirs glacés. + +L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et des paroles sans suite +tombaient de ses lèvres serrées par la colère. + +--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... Il faut que je +l'épouse.... S'il n'était pas riche comme on dit.... Tout de même elle +est bien belle. + +Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en apercevait point, tant il +était absorbé dans la pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait +riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller dans ses +rêves, l'aiguillonnait comme un éperon, les flancs d'un coursier. La +lutte ne lui faisait point peur; au contraire. + +Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était dit riche et le monde +l'avait cru très riche. Sa fortune idéale faisait boule de neige dans le +champ de l'imagination. + +--Je demande pardon à mon frère l'honorable ministre, dit tout-à-coup +l'individu qui le suivait, je demande pardon à mon frère si j'ose lui +adresser la parole. + +Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut la Langue muette. Il +l'interrogea sans lui parler, d'un mouvement de la tête. + +--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre à qui je parle veut +épouser une belle jeune fille qui pleurait en écoutant le récit de la +Longue chevelure, et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un autre +homme. Plus on persécute l'amour et plus il grandit, c'est comme un feu +de la prairie que le vent attise. + +--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur d'un ton brusque. + +--Mon frère l'honorable ministre veut-il me dire s'il épouserait +mademoiselle Léontine, quand même elle ne l'aimerait point. + +--Pourquoi cette demande? + +--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable ministre. + +--Comment cela? + +--C'est un secret et jamais la Langue muette ne le révélera... mais +avant que huit jours soient écoulés, mon frère l'honorable ministre +remarquera un changement dans les manières de la jeune demoiselle, s'il +a confiance en l'homme des bois et le prend à son service. + +--Es-tu sorcier? + +--Mieux que cela. + +--C'est bien, travaille, agis, va. + +--La Langue muette est pauvre et n'est point couvert de diamants comme +la Longue chevelure; il aurait besoin de quelques dollars. + +--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le chantage.... Au large! Il +fit mine de repousser l'indien et continua son chemin. + +--Mon frère l'honorable ministre me juge mal, dit la Langue muette.... +Je sais un secret terrible, moi, et je pourrai tenir ce que je +promettrai. + +--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au diable. Qui sait? Combien +te faut-il, face de cuivre? + +--Peu de chose; dix piastres pour commencer. + +--Pour commencer? Tu promets de bien finir. + +--Cela dépendra du succès. + +--Viens ici. + +Il lui glissa dans la main un billet de dix piastres de la banque de +Montréal. + +--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant. + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE + + + + + I + + +Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau chargé de papiers, +écrivait d'une façon distraite les paroles sacramentelles d'un acte de +vente. Il se dictait tout haut. + +Affaire de routine, car sa pensée n'était pas avec lui. Il s'arrêta tout +à coup. + +--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... Et puis, l'âge, +qu'est-ce que cela fait? Il y a des jeunes gens qui sont vieux et des +vieillards qui sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un fait, +je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis comme à vingt-cinq. + +Il se remit à écrire: + +«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la dite propriété et en être +satisfait.... + +La plume resta le bec dans l'encre. + +--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est belle. C'est drôle comme +je me sens troublé.... + +Il écrivit encore: + +«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur de payer, à compter +de ce jour et à l'avenir.... + +--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, je le sais bien. +Monsieur Le Pêcheur est entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un +notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. N'importe! si l'on +entre en danse on dansera.... Vilbertin, tu as deux rivaux devant +toi.... Tu n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as de l'argent; +l'avantage est de ton côté. Si tu sais manoeuvrer, mon vieux, tu +gagneras la partie.... Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment +se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette jeune fille et que je ne +me sois pas aperçu plus tôt que je l'aimais? Vieux sot! attendre si +longtemps. La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y piquer. +N'importe, elle la vaut bien la piqûre.... Allons! soyons âpre à la +curée, mais prudent. Pas de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos +pieds en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse. Vilbertin, ne +fais pas les choses à demi. Elle a voulu former avec moi une société de +bienveillance, exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si +l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se refera d'une autre +façon. La petite sera mon obligée et la famille qu'elle protège ne +pourra pas prendre les armes contre un bienfaiteur. + +Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra dans un casier et se mit +à marcher à grands pas dans son bureau. Le sang lui montait à la tête et +ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore sous leur fiévreuse +ardeur. + +Il sortit. + +--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais pas dans les climats +brûlants. C'est absurde de vivre là. À moins que l'on n'aime point. + +Au coin de la rue du Palais il rencontra la Longue chevelure. + +--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même! Depuis hier, je n'ai songé +qu'à elle.... Et pourtant j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut +avant tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; c'est +vulgaire, mais c'est juste. Au reste, les deux affaires peuvent marcher +de front. Donnons notre amour, mais gardons notre argent. + +Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue Buade, descendit +l'escalier qui conduit à la rue Champlain, puis entra dans le bureau de +monsieur D'Aucheron, rue St. Pierre. + +D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait toutes sortes +d'affaires. Les deux pieds sur les chenets, il lisait son journal. + +--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda Vilbertin. + +--Un excellent compte rendu. Toute une colonne. + +--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait raisonnablement +attendre. L'apparition des sauvages et l'histoire du sioux +principalement, ont marqué cette fête d'un cachet tout particulier. + +--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose. + +--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les moyens de donner ces +grands bals, sais-tu ce qu'à ta place je ferais pour leur imposer +silence? J'achèterais une maison sur la Grande Allée. C'est le lieu le +plus en vogue aujourd'hui. Notre aristocratie y bâtit des palais. Il y +a là une superbe demeure à vendre. Je te fournis l'argent. Il faut aller +de l'avant ou reculer. Ne recule pas, ce serait perdre tout ce que tu as +gagné depuis dix ans. + +--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer mon contrat avec le +gouvernement. + +--Tu ne saurais le manquer avec les influences qui militent en ta +faveur. + +--Tant que Léontine montrera de la froideur au ministre qui l'adore les +spéculations n'avanceront guère. + +La causerie fut longue entre les deux amis. D'Aucheron était vaniteux. +Il savait que l'on éblouit facilement le monde et que les sots--qui +comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime et de respect que +pour les choses ou les hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de +Vilbertin ne lui déplaisait point. Il disait qu'il songerait, qu'il en +parlerait à sa femme. Le notaire, ne voulant pas avoir l'air de le +pousser, lui recommanda, de ne pas se hâter et de faire de sérieuses +réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé des désirs de luxe +il faisait semblant de les combattre. C'était une ruse. Toutes les +passions se révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi +d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle Léontine, Quand on est +dans les affaires on ne saurait être trop prudent. + +En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en lui-même. + +--Il va mordre à l'hameçon. + +Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne et malgré le +froid, il avait des sueurs au front. + +--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il. + +Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite monsieur D'Aucheron, +était rentré de bonne heure chez lui. Il habitait une petite chambre +bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes d'une haute maison +de la rue St. George, près du grand escalier. Il n'avait pas reposé de +la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent son âme pendant +de longues heures. Le souvenir de Léontine le consolait cependant, et +les injures des D'Aucheron ne pesaient guère quand il les mettait en +regard de cet ineffable délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui +faire? Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient contre +leur fille à cause de ses résistances, et peut-être, pousseraient-ils +la vilenie jusqu'à la maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher. +Comment l'enlever à son existence fastueuse cependant?... Est-ce aimer +véritablement une personne que de l'obliger à renoncer à ses habitudes +de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire toutes ses exigences, +et qui sait? elle finirait peut-être par se lasser des privations +qu'elle aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un garçon pauvre de +se faire aimer d'une jeune fille riche?... Pourtant elle était si +bonne!... On pouvait avoir confiance. + +Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit à l'heure où le +jour se levait. + + + + + II + + +Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron furent cause de bien des +émotions, la plus surprise, la plus troublée, la plus inquiète de toutes +les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame D'Aucheron elle même. +Elle avait fait un grand effort pour reprendre une apparente +tranquillité, mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, et +rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui l'enveloppait. + +--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat, disait-elle à +son mari, me font une impression des plus douloureuses; J'aurais mieux +aimé que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que les voir me fait +peur maintenant.... Sont ils partis? + +Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines frayeurs et prétendit que ce +n'était qu'un jeu des nerfs. + +Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs aimés de Rodolphe et +chantait des vers pleins de tristesse et d'amour. Le chant et la musique +sont les expressions de la douleur comme de la joie. + +Madame D'Aucheron pensait: + +--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe. Il faut qu'elle l'oublie +cependant. Plus que jamais son mariage avec monsieur Le Pêcheur est +nécessaire. On ne touche pas à la belle mère d'un ministre. + +--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable, n'est-ce pas? tu vas +obéir aux voeux de ton excellent père, de ta petite mère qui t'aiment +tant; tu vas consentir à devenir madame Le Pêcheur.... Voyons, sois +soumise et le bon Dieu te bénira.... + +La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses doigts tremblants +s'arrêtèrent sur les touches d'ivoire et la douce romance finit dans un +soupir. + +Madame D'Aucheron allait continuer quand la servante lui dit qu'un +indien désirait la voir. + +--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne reçois point; je suis +malade.... Dites que je suis malade, et que je ne puis voir personne.... + +La servante obéit. + +--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite mère, qu'avez-vous donc? +demanda Léontine.... + +--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer un peu. + +Elle se leva pour sortir du salon. La servante apparut de nouveau. + +--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra tantôt, demain, tous +les jours s'il le faut. + +--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine? Vous savez? ce beau +sauvage avec de grands cheveux noirs et des diamants. + +--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là. + +--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta madame D'Aucheron, qui se +remit un peu. + +--Non, madame, j'en suis bien certaine. + +--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir. Pourvu qu'il ne +demeure pas trop longtemps.... Eh bien! faites-le entrer. + +Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu que nous connaissons +déjà se présenta dans le salon. C'était la Langue muette. + +--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon indien. Il vient me présenter ses +hommages. Il a vraiment du goût et il est bien élevé. + +La Langue muette salua poliment. On lui indiqua un siège. Il s'assit en +roulant dans ses mains dont il ne savait que faire, son _casque_ de chat +sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'était bien la première fois qu'il +se trouvait seul dans un salon aussi somptueux. Il demeura quelques +instants sans parler. + +--J'espère que vous ne regrettez pas d'être venu à notre soirée, demanda +madame D'Aucheron. + +--A ta soirée? oh non! l'on ne le regrette pas. + +--Pourtant, reprit Léontine, il me semble que vous ne vous être guère +amusé.... + +--Guère amusé...? Oh! oui, l'on s'est bien amusé. + +--Laissez-vous bientôt Québec? + +--Laisser bientôt Québec? l'on ne sait pas. + +--Il est assez laconique, pensa la jeune fille. Il est bien nommé Langue +muette. + +--La Longue chevelure est-il parti? demanda madame D'Aucheron. + +--La Longue chevelure? oh! non, pas encore parti, oh! non. + +--Quand part-il? + +--La semaine qui vient.... ou plus tard. + +--Ne serait-il pas aussi intelligent que je croyais, se dit-elle? C'est +sans doute la gêne. + +Après une vingtaine de minutes d'une conversation par questions et par +réponses, l'indien se leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout à fait +remise de ses terreurs, s'avança vers la porte du salon pour le +reconduire. + +--Vous reviendrez nous voir avant de partir? dit-elle. + +--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain, après demain, et +encore.... + +Elle fit un pas en arrière et parut surprise. + +--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine.... + +--Pourquoi? + +--Parce qu'il a bien des choses à te dire, vois-tu. + +--Vous? mais qui êtes-vous? Je ne vous ai jamais vu. + +Elle s'était remise à craindre. + +--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien n'oublie pas, lui. Il est +comme l'oiseau qui revient à son nid quand la neige s'en va. + +Le piano remplissait le salon de ses accords et Léontine n'entendait +rien. La Langue muette sortit et madame D'Aucheron rentra dans sa +chambre en proie aux plus vives inquiétudes. + + + + + III + + +Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté, il était bien près de +midi. + +--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer le jour en nuit! On y +perd son temps et sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas +souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma cousine, pour les voir +d'abord, ces deux charmantes personnes, et pour savoir comment a fini +cette soirée.... + +Il fit comme il disait. + +--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand elle le vit entrer, +quel dommage que tu sois parti si tôt! tu aurais entendu un récit bien +intéressant! La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva la vie à +ton père et à ses compagnons, dans les Montagnes Rocheuses, il y a vingt +ans. + +Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le notaire qui entrait. +Madame Villor ne le connaissait pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de +chercher des logements ou d'aller payer les termes. Elle était d'une +santé fort délicate et ne sortait guère. Ida, sa fille, et l'instituteur +se mettaient de bon coeur à son service et géraient fort bien les +petites affaires de la maison. + +--Je vous demande pardon si je suis indiscret, madame, fit Vilbertin en +saluant profondément, mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant +cette quittance. + +Il tendait à sa locataire un papier soigneusement plié. + +Madame Villor prit le papier et le parcourut des yeux. + +--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai! dit-elle, toute surprise. + +--Jusqu'au premier de mai, madame. + +--Est-ce M. Duplessis?... + +--Non, non, c'est moi... que diable! il faut faire un peu de bien si +l'on veut se sauver...... C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard..... +on verra. Je ne dis rien; cela dépendra.... + +Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible. + +Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait en remerciements. +Rodolphe se joignit à elle pour féliciter le généreux notaire. Ida +pensait qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait tant peur. + +--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour monsieur le notaire, quand +vous nous menaciez de nous mettre dehors? demanda cette dernière. + +Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit cependant: + +--Bah! un moment d'humeur, une parole sans réflexion. J'ai comme cela +des mouvements brusques, mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur +n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que je ne déteste point mes +semblables, et que je fais ma petite somme de bien comme les autres, +j'ai cherché comment je pourrais venir en aide à monsieur Rodolphe que +voici, votre neveu, madame, et l'objet de votre plus tendre affection, +après mademoiselle votre fille, cela se comprend. + +--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe un peu sceptique? + +--Aimeriez-vous à vivre à la campagne? + +--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie des champs a ses délices. +C'est une vie calme comme la nature qui vous entoure. Les pensées y sont +douces, les passions, tendres. On y est plus ignoré, moins envié par +conséquent. On y vit de peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore +pénétré partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, qui ne +recherche point les plaisirs enivrants, qui sait lire dans les oeuvres +de Dieu, il y a vraiment du bonheur à demeurer loin des villes. + +--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, répliqua le notaire, et +vos goûts révèlent un jeune homme vertueux. Un de mes amis qui demeure à +Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant, hier, la mort du médecin de +l'endroit, me demanda si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le +remplacer. La clientèle serait considérable. Je vous engage à prendre la +chose en considération. + +--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe peu. La campagne est à +peu près la même partout. Au reste, il y a, comme distraction, la pêche +et la chasse. J'avoue que je suis du nombre de ces imbéciles qui se +tiennent avec patience au bout d'une perche de ligne, pendant des heures +entières, pour attendre qu'un innocent poisson vienne s'accrocher à +l'hameçon. Ce qui fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le +butin que le lac ou la rivière nous réserve. L'homme est ainsi fait que +rien ne l'amuse comme d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer +toujours ce qu'il n'aura jamais. + +--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir en ces lieux. Vous +aurez un vaste champ pour exercer votre art et vos talents, et vous +recueillerez, j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars. + +--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe, ajouta madame Villor. + +Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit la signification. + +--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter trop en ces matières. +C'est pour longtemps qu'on se marie. Je crois, du reste, qu'il est +important de mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher des +marmots pour le manger. + +--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame Villor, c'est là que +demeuraient Sougraine et Elmire Audet dont la fuite, il y a vingt trois +ans, fit joliment du bruit. + +--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me souviens guère de +cela. Est-ce que réellement cette affaire fit beaucoup de bruit? + +--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement et un meurtre.... + +--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut un meurtre? + +--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on doit ne se fier que peu à la +rumeur. + +--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame Villor? + +--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa femme était d'une extrême +habileté, et nulle part on n'a vu rien de joli comme les chapeaux +qu'elle façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des plus belles +couleurs, elle imitait toutes les fleurs de la nature. Ils avaient deux +enfants, deux petits garçons. + +--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame Villor? reprit le notaire, sans +avoir l'air d'attacher d'importance à la réponse. + +--Oui, monsieur; ma famille restait près du domaine. La famille Houde. +Je suis la soeur de Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs +surpris par les sioux dans les Montagnes Rocheuses. Pauvre Léon! il est +mort des suites des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est son +fils. + +--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que cela m'intéresse fort.... + +Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe? + +--Non, elle n'a pu survivre à son malheur, reprit Rodolphe, et ma bonne +tante a pris soin de moi; je suis devenu son fils.... + +--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, prendre aussi la petite fille, +mais je n'étais pas riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la +placer à l'hospice, avant de mourir. + +--Ah! il y avait une petite fille? vous avez donc une soeur, M. +Rodolphe? + +--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une petite fille indienne que +mon père avait apportée, l'enfant de son sauveur.... paraît-il.... + +--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama Ida.... + +--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler devant toi, répondit +madame Villor. + +Trois petits coups furent alors frappés à la porte, et un beau vieillard +entra. C'était le curé. + +On le connaissait bien et il connaissait tout le monde, les pauvres +surtout. Il prit le siége qu'on lui présentait et s'assit sans dire un +mot, lui qui abondait en paroles gaies et détestait le silence en dehors +de son oratoire. Il éprouvait certainement une surprise. Madame Villor, +en femme d'esprit, se hâta d'ouvrir un champ à la conversation. + +--C'est en vérité une bonne journée pour moi, fit-elle: la visite de mon +neveu qui m'apporte toujours un rayon de joie, la visite de mon +propriétaire qui me remet gracieusement le prix de mon loyer, la visite +de mon curé qui, j'en suis certaine, va me dire de bonnes paroles. + +Le curé se tourna vers le notaire. + +--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez bon pour remettre à +madame Villor le prix de son loyer. + +--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit le notaire en s'inclinant +respectueusement. + +--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue et fiez-vous donc aux gens, +continua le curé! J'avais appris que madame Villor allait être mise sur +le pavé et je venais lui offrir des consolations. + +--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme, si vous ne m'aidez pas +à pleurer, vous m'aiderez à bénir la Providence et à remercier comme il +le mérite ce bon M. Vilbertin. + +--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air tout confus, ce que +je fais n'est pas grand'chose. + +--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez comme le prêtre, par votre +état, de nombreux moyens de faire du bien aux malheureux. + +--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent fois raison, et je +commence à voir le meilleur côté de ma profession, le côté qui en fait +une espèce de sacerdoce. + +--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être aller me fixer à +Notre-Dames-des-Anges. + +--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté de Portneuf, sur la rivière +Batiscan, ah! je connais parfaitement cette paroisse. J'ai été à la +pêche maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour... le lac +des sables, le lac Français, la rivière à Pierre, la rivière Tawachiche. +La plus belle truite que j'aie prise en ma vie, ça été dans le lac +Masketsy. On péchait sur un _cajeu_, à la mouche....Quelle belle pêche! +C'est le malheureux Sougraine qui nous avait conduits. Nous sommes +entrés dans sa cabane, au bord de la rivière, à deux milles de +l'église. Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est dommage qu'il +se soit mis à faire une pêche moins innocente. J'ai vu aussi cette jeune +fille, Elmire Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et Clarisse +Naptanne, la femme de Sougraine, une grande et grosse micmacque, laide, +sale, hargneuse, toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la +main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à Notre-Dame-des-Anges? + +--C'est M. Vilbertin qui me le conseille. + +--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, les bonnes paroisses sans +médecin se font rares. + +La conversation roula pendant quelque temps sur différents sujets, et le +notaire, prétextant des affaires pressantes, reprit le chemin de son +bureau. En s'en allant il songeait: + +--Trente piastres de perdues.... pour le moment, du moins, mais plus +tard, on ne sait pas. Il est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir +vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... Dans tous les cas, +on peut fort bien élever le prix des loyers, au printemps, et reprendre +sur dix locataires ce que l'on donne à l'un deux. Vilbertin, tu n'es pas +un sot.... Et puis, il faut qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival! +C'est la première fois de ma vie que je prononce ce mot menaçant.... +L'absence tue l'amitié. On a beau dire, il faut se voir souvent pour +s'aimer longtemps. Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils sont +près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont éloignés. Je vais +peut-être me fourrer dans un guêpier. Attention! Tout de même le bien +trouve toujours sa récompense. Je viens de faire une bonne action.... et +me voilà dédommagé au centuple. Tu as su des choses qui te regardent de +près, mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que j'avais pour locataire +la soeur de Léon Houde?.... Elle me paraît avoir bonne mémoire.... + +Et le gros notaire, allant à pas courts et drus sur les trottoirs +glissants, s'entretenait ainsi avec lui-même, parlant parfois tout haut +comme pour se mieux entendre. + +Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce efficace avait touché l'avare +notaire. Il admirait les voies mystérieuses que le Seigneur connaît pour +aller aux âmes les plus endurcies, et trouvait un nouveau motif de +publier sa bonté. Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise. + +Rodolphe se livrait aux espérances les plus douces. Il se voyait avec sa +jeune amie, dans une charmante maisonnette, sous les grands arbres +chargés de chants et de murmures, loin du tumulte de la ville, loin des +regards jaloux. Et qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son +tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple, jamais il ne transigera +avec sa conscience. Ce n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour +les deniers de Judas. Il était trop profondément chrétien. Or les hommes +d'une foi vive sont les seuls qui ne se heurtent point à ces pierres +d'achoppement que la politique sème sur tous les chemins. + +Il partirait dans quelques jours pour aller visiter cette paroisse où +son existence allait peut-être s'écouler. Il voulait revoir Léontine, +d'abord, pour lui demander conseil, et s'assurer que cette vie nouvelle +au milieu de la solitude ne lui serait point trop désagréable. + +Ida fut chargée de porter un billet à son amie. C'est elle qui était la +messagère de leurs amours. Les rencontres des jeunes fiancés se +faisaient d'ordinaire à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre +heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle pouvait parler!.... Ne +craignez rien, amoureux de tous les âges, de toutes les formes, de tous +les genres et de toutes les conditions, elle ne redira jamais les +secrets qu'elle entend alors que vous marchez serrés l'un contre +l'autre, par couples interminables, depuis la porte jusqu'à la barrière, +et au delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne dira jamais +rien, si ce n'est au poète qui, du reste, devine tout, et au romancier +qui a le droit de tout savoir. + + + + + IV + + +Le vieil instituteur et sa femme, assis à la porte du poèle bourdonnant, +causèrent aussi de la brillante soirée de madame D'Aucheron. + +--O quel étalage de luxe! disait le père Duplessis, quelle dépense! +"Mais bah! _Savonne bien_: _le savon a été pris à crédit_." Voilà +comment va le monde: Pendant que les uns gaspillent dans de vains +plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, les autres mendient un +morceau de pain; pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, +les autres pleurent et grelottent près d'un foyer sans chaleur. Il est +bon d'être témoin de la folie des riches, cela nous fait aimer les +pauvres. Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en +adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités de la terre +n'avaient pas pour se consoler les promesses de la religion. L'esprit de +révolte germerait dans les coeurs, la haine soufflerait sur le monde, +l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment favorable venu, +toute l'armée des misérables se précipiterait sur les classes aisées. Ce +serait le partage du butin après la bataille du luxe et de la vanité +contre l'indigence incrédule ou impie. Cette bataille et ce partage +épouvantables arriveront bientôt si les apôtres de la libre pensée +continuent leur oeuvre diabolique. + +--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur à sa femme, Madame +D'Aucheron m'a refusé, pour les pauvres de la St. Vincent de Paul, les +restes de son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques affamés, +m'a-t-elle répondu, et je leur donnerai à manger.--Comme s'il était bien +aisé de transporter ainsi des gens qui n'ont pas même de vêtements pour +se protéger contre le froid. N'importe, je vais lui en amener, et plus +qu'elle ne voudrait. + +_Le renard est bien fin, mais celui qui le prend est encore plus fin._ + + + + + V + + +Les indiens s'étaient rendus auprès des ministres. Ils voulaient de +nouveau vivre en bourgade, à leur guise. Ils auraient leur conseil, +régleraient leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils +demandaient aussi une réserve assez considérable. La chose était prise +en sérieuse considération. + +Après l'entrevue, l'honorable Le Pêcheur avait accosté la Langue muette. + +--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait? + +--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron seule; sa fille était là, +l'indien ne pouvait pas lui dire de s'en aller. + +--Prends garde à toi; si tu m'as trompé pour avoir de l'argent, tu ne +m'échapperas pas. + +--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant. + +--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron? + +--On y va, là, tantôt. + +Une heure ne s'était pas écoulée qu'il se dirigeait vers le haut de la +rue St. Jean. Il pensait, la tête basse: + +--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son piège.... Allons avec +prudence et sans bruit. Le serpent qui rampe est plus à craindre que le +serpent qui relève la tête.... Si le moyen ne réussissait pas comme on +l'espère!... Elle est riche, elle a de puissants amis.... L'indien est +pauvre et personne ne le protégera. Il sera poursuivi partout; on n'aura +point pitié de lui. Quelle vie misérable il mène! Comme elle est +heureuse, elle! Non, cela n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus +longtemps. Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive à l'aise. Si +elle ne veut pas tendre la main à l'indien son frère, elle verra ce +qu'il peut faire. + +Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Léontine qui marchaient +lestement épaule contre épaule, l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des +souffrances de l'autre jour et bâtissaient avec des rayons leur château +de Notre-Dame-des-Anges. + +Il entra. Madame recevait, bien malgré elle cependant. + +Le préambule fut court. + +--Le sioux a raconté, l'autre soir, commença-t-il, une histoire qui t'a +bien impressionnée, hein? + +--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, très sensible, et nerveuse, +oh! très nerveuse, répondit, avec assez d'assurance, madame D'Aucheron. + +--Avais-tu peur que la jeune fille fût dévorée par le feu de la prairie? + +Madame D'Aucheron ne répondit pas immédiatement. + +--Le danger était grand, dit-elle enfin, et son lâche compagnon n'avait +pas le courage de mourir avec elle,... avec elle qui avait tout trahi, +tout abandonné pour le suivre. + +A son tour l'indien resta muet. Après un assez long silence il reprit. + +--On serait curieux de savoir où elle est cette jeune fille. + +Madame D'Aucheron fit un mouvement des épaules. + +--Tu ne pourrais pas le dire? recommença-t-il. + +--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce que je l'ai connue?... + +--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici avec toi, ce n'est pas la +fille de ton mari, hein? + +Madame D'Aucheron fut un peu surprise de cette question brutale. Elle +crut cependant que l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il +n'était pas familier avec la langue française. Elle répondit: + +--Ni la fille de mon mari ni la mienne.... + +--Oh! elle doit être la tienne, affirma le sauvage. + +--Vous oubliez que vous êtes chez une femme respectable et que vous +n'avez pas le droit de la questionner, fit madame D'Aucheron avec +dignité. + +--L'Indien, va! ne connaît pas beaucoup les usages du monde. + +--Eh bien! apprenez que vous faites là un vilain métier. + +--L'indien peut bien te demander, il me semble, si ta fille est la +fille de ton mari. + +--C'est de l'insolence! + +Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha d'elle. + +--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit Sougraine avouait qu'elle +serait mère, hein? + +--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous. + +--Elle s'est séparée de l'Abénaqui aux Montagnes Rocheuses? continua +Sougraine. + +--Demandez à ceux qui le savent.... Sortez, vous dis-je. + +--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant doit être quelque +part, hein? + +--Qu'est-ce que cela me fait? + +--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque chose à l'indien. + +Et de la main il se touchait la poitrine afin qu'elle comprît bien qu'il +s'agissait de lui même. + +--A vous? balbutia-t-elle. + +--Ah! oui... à moi. + +Il tendit la main comme pour l'arrêter, car elle se retirait. + +--Ne me touchez pas! dit-elle. + +Elle tremblait. Elle pressentait un coup de foudre et n'osait plus +parler. Elle sentait que chaque mot hâtait un fatal dénoûment. + +--Je suis fatiguée, reprit-elle; je vous laisse. + +--Attends donc, répliqua l'indien, on va parler de Sougraine. + +Un frisson parcourut tout le corps de la jolie femme. + +--De grâce, laissez-moi; vous reviendrez. + +--Tu l'as connu? + +Elle le regarda fixement pendant une seconde et devint blanche comme le +marbre. + +--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis si tu ne reconnais plus +sous la vieillesse ridée de l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as +aimé l'autrefois?... + +Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant à genoux les mains jointes.... + +--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine, ne me perdez point! +ne trahissez point la femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh! +pitié! pitié!... + +Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un sourire méchant plissait +le coin de sa bouche. + +--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous en conjure, ne dites rien à +personne. On ne sait pas qui je suis, voyez-vous. J'ai changé mon nom +autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait savoir! Oh! de grâce! +soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous de notre amour passé.... +Montrez-vous généreux; vous aurez votre récompense, oui vous l'aurez +grande, je vous le promets. + +--On va faire des conditions, répondit l'indien, avec un flegme +désolant. + +--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez! parlez vite, je serai +généreuse. Vous verrez que je serai généreuse. + +--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi.... + +--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non je ne suis pas riche, +mais je te donnerai de l'argent, Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu +vivras sans travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras, +n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille... vivre heureux..... Ici, +tu ne serais pas à l'abri toi-même. Tu sais, la justice veille toujours. + +--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi. Sougraine n'est pas +coupable après tout. Et puis, il n'a rien à perdre... qu'une vie de +peines et de misères. + +--Combien faut-il que je vous donne pour que vous partiez? + +--Oh! l'on n'est pas prêt à partir. En attendant, il lui faudrait bien +cent dollars. + +--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment les trouverai-je, moi?... Je +vendrai des bijoux, s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez +loin. + +--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille... qui est peut-être +la fille de l'indien.... + +Madame D'Aucheron fit un geste solennel. + +--Il faut qu'elle épouse le ministre, tu sais. L'indien a promis +cela,... et, tu comprends, il y tient; cela peut le sauver, et toi +aussi. + +--Je le désire de tout mon coeur, répondit madame D'Aucheron... mais +elle aime un jeune médecin et ne veut entendre parler de nul autre. + +--A toi de lui faire comprendre cela, écoute! sinon.... + +Il sortit, emportant un bon à compte sur les premiers cent dollars, et +tout fier du succès de ses démarches. + + + + + VI + + +Léontine à son retour à la maison, trouva sa mère tout en pleurs. + +--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? demanda-t-elle, il n'y a +pas longtemps je t'ai laissée tout à fait joyeuse. + +--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à ton sujet que je pleure. + +--A mon sujet? + +--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va me faire mourir de +chagrin.... + +--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous cherchez? + +--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur Le Pêcheur.... et quelle +belle position tu occuperais dans la société! + +--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances intimes de la +famille ont plus de charmes à mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines. + +--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se fasse, oui, il le +faut..... + +--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme. + +--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On se marie pour s'établir, +pour avoir une position... C'est ton bonheur que je veux; tu le verras +plus tard. + +--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur espère le trouver. + +--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice de ta volonté et +le bon Dieu te bénira; oui, mon enfant, il te bénira. + +En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait de ses bras le cou de sa +fille et déposait un baiser sur son front pur. + +--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien récompensée de ton +dévouement, va! tu sais: Père et mère tu honoreras afin de vivre +longuement.... + +Léontine se sentait envahir par une poignante amertume. Les rêves d'or +qu'elle venait de faire avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en +aller comme la fumée sous le souffle de la tempête. Elle n'osait croire +que l'ambition seule pût donner à sa mère une pareille ténacité. Elle +devinait un mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas des +âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas un enfant de malheur +pensait-elle? N'est-il pas de mon devoir de tout sacrifier, amour, joie, +espérances, félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont comblée de biens +depuis mon enfance?.... Pauvre Rodolphe!.... + +Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se renferma dans sa chambre. +Elle se jeta à genoux. Les mains jointes, les yeux levés vers le petit +crucifix d'ivoire qui surmontait la tête de son lit blanc, elle +implorait celui qui s'est sacrifiée pour sauver le monde. Pauvre enfant, +comme elle souffrait! comme elle priait! + +Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement de sa fille. + +--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est bon signe. Elle aura du +chagrin, versera des larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera, +les larmes se dessécheront, et elle sera madame Le Pêcheur. + +Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête remplie de projets +insensés. Il achetait une magnifique maison, des chevaux, des voitures. +Il aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui ne sont pas plus que +lui. Il fallait éblouir les gens, faire parler de soi. On paierait avec +les _jobs_ du gouvernement. Quand on a pour gendre un ministre, on peut +bien avoir sa part de la curée. Il souriait en songeant à l'étonnement +des naïfs qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient pas su +faire leur chemin..... Vilbertin fournirait l'argent. Ce diable de +notaire, il en avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau, +il entrerait dans la société. Il le savait et comptait là-dessus. Il +n'avait pas une fille à jeter en pâture à une des sommités du monde +politique, lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait des +pièces d'or et cela valait autant. + +Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse que son mari, +approuva en tous points les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à +ses yeux, et se chargea de choisir un ameublement digne de la nouvelle +demeure. + +Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais le revers de la +médaille, et, quand ils achètent, ils n'ont pas l'air de se douter +qu'il faudra payer. Ils ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par +une pensée triste. + + + + + VII + + +A l'heure du souper, comme on se mettait à table, le professeur +Duplessis arriva avec six pauvres, des vieillards. Il entra malgré la +servante qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse. + +--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me pardonner si je me +trouve en retard. _Au reste, les premiers à la table sont les derniers à +l'ouvrage._ + +Quand il était avec ses protégés il devenait hardi, presque gouailleur. +Il puisait de l'audace dans le bien qu'il faisait. + +Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près par son mari. Elle était +de bonne humeur à la perspective de la belle maison, des chevaux et des +voitures qu'on allait acheter. + +--Ce ne sont pas des convives brillants comme ceux de l'autre soir, que +vous m'amenez-là, dit-elle en minaudant, mais enfin.... + +--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, repartit le père +Duplessis. + +--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, continua madame +D'Aucheron. + +--Vous avez raison, madame, nous en sommes loin, trop loin.... c'est à +vous, les riches, à nous aider à y revenir.... _C'est songer à soi que +de secourir les malheureux._ + +Elle fit passer les pauvres dans la cuisine. + +--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, murmura le professeur. + +Il fut entendu. + +D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il était tout ragaillardi ce +soir-là. Il approuva vivement: + +--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. C'est superbe. Attrape, +femme païenne! + +Madame D'Aucheron répondit, en faisant une moue significative: + +--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents.... + +Elle acheva par un geste non moins significatif. + +--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père Duplessis. + +--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous que je vais les recevoir à +ma table. Je n'ai pas déjà trop d'appétit.... + +--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je vous le jure, surtout, +la vieille Marie. Une vieille qui ne fait point ses trois repas tous les +jours. + +--Je crois que Léontine m'a parlé de cette vieille femme. Elle vit +seule? + +--Toute seule dans une petite chambre mal éclairée, mal aérée, mal +chauffée.... La pauvre vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup +souffert. + +--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! il y en a tant qui +souffrent encore! + +--C'est vrai, mais celle-là plus que bien d'autres, parce qu'elle a +souffert dans ses affections les plus pures: dans son mari, dans ses +enfants!... Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses enfants, +c'est cruel, allez!.... + +Madame D'Aucheron, qui voulait changer le sujet de la conversation, +pensa à Léontine. + +--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être qu'elle sera contente de +voir sa vieille protégée... + +Et elle courut à la chambre de la jeune fille. La porte était fermée. + +--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous a amené des convives: +six pauvres. Si tu aimes à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres, +tu sais, ce sont les amis du bon Dieu.... + +A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher de sourire à travers +ses larmes. Lorsqu'elles tombent de certaines lèvres les paroles les +plus sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle D'Aucheron +baigna dans l'eau froide son front pâle et ses yeux rougis afin de +dissimuler mieux les chagrins dont elle était accablée, puis elle +descendit à la salle à manger où se trouvaient ses parents et +l'excellent instituteur. + +--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, d'un air surpris. + +Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame D'Aucheron se hâta +de répondre: + +--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend soin. Ils sont bien +servis. + +Léontine descendit à la cuisine et prit la place de Catherine. + +--C'est moi qui suis la servante des pauvres, dit-elle, laissez-moi +faire. + +Jamais ces déshérités de la terre ne firent un aussi bon dîner. Ils +riaient, pleuraient, chantaient tour à tour ou à la fois, comme dans une +orgie. L'orgie de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils eurent +fini leur agape, Léontine les fit monter au salon, se mit au piano et +trouva, pour les réjouir, des harmonies d'une suavité toute nouvelle, +des chants d'une incomparable douceur. Elle était inspirée par sa +profonde douleur et sa foi naïve. Les six pauvres qui l'entendaient +croyaient voir la porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies +célestes se précipiter vers eux. + +Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron vinrent aussi dans le salon +pour être témoins des émotions de ces gens misérables à qui les délices +de la terre étaient refusées. + +Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup. + +--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle en branlant la +tête, non jamais! que c'est donc beau, le ciel, puisque c'est encore +plus beau que cela! + +Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron qui pensa: + +--Je l'ai entendue quelque part. + +Elle cherchait dans ses souvenirs. + +--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, venez, mère Marie. Je +chanterai pour vous et pour vous je jouerai les plus belles symphonies. + +--Si madame me le permet, repartit la vieille, de sa voix cassée, en +regardant madame D'Aucheron, je reviendrai bien sûr; mais pas souvent +peut-être, ni longtemps, car mes pieds achèvent leur course. Je me vois +aller vite à la tombe. C'est aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime +et je suis un fardeau pour ceux qui m'entourent. + +--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement Léontine, vous avez de +bons amis. + +--Je veux dire que je n'ai plus de famille. + +--Vous avez la famille des âmes charitables, observa Duplessis, c'est la +meilleure. Elle ne vous abandonnera point. _Les puits dont on tire +souvent de l'eau sont rarement à sec._ + +Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle aurait bien voulu dire +quelque chose. Elle sentait qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus +longtemps le silence. Il faut au moins, quand on a des malheureux devant +soi, ne pas leur refuser un mot de consolation. + +--Je suis contente que ma fille vous ait prise sous sa protection, la +mère, et je suis sûre qu'elle ne vous laissera manquer de rien. Je lui +recommande chaque jour de bien s'informer de l'état de votre santé, de +vous porter ces petites douceurs qui font tant de bien aux vieillards, +et si elle vous oublie jamais, ce ne sera point ma faute. + +Duplessis la regardait en souriant. Il savait bien qu'elle se vantait. + +--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix connue, chère Dame! + +--Moi? fit madame D'Aucheron. + +--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion est complète..... Il me +semble entendre la voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la +malheureuse, je l'aimais bien pourtant..... + +Et la vieille femme fondit en larmes. + +--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence des âmes +égoïstes, elle est morte?.... + +--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute jeune encore elle a été +enlevée par un sauvage... Je n'en ai plus entendu parler. + +Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle faisait cependant un +effort surhumain pour ne pas se trahir. + +--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui revient. Puis il +continua: + +--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges? + +--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit la vieille femme. + +--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, et d'après ce que +nous a raconté un sauvage de l'ouest, votre fille se serait séparée de +son ravisseur, aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici avec des +voyageurs canadiens. + +--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. Elle aurait dû savoir +que le coeur d'une mère pardonne toujours; elle aurait dû venir se jeter +dans mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!... + +Elle se mit à sangloter de nouveau. + +--Chante donc, Léontine, ordonna madame D'Aucheron, pour se donner une +contenance. La jeune fille répéta plusieurs romances dont les paroles +s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, pour ne pas abuser de l'extrême +bonté des D'Aucheron, le père Duplessis ramena ses pauvres à leurs +tristes réduits. + +Alors madame D'Aucheron dit à sa fille: + +--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne pas ici. A son âge, +vois-tu, les émotions sont dangereuses. Tu lui porteras des secours à +domicile. Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les pauvres +qu'à les faire venir chez soi. + +Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là. + + + + + VIII + + +Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur Le Pêcheur vint +présenter ses hommages à madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était +lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant dans son étoile et +croyait au pouvoir du sauvage. + +Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser tout à fait. Il +en augura bien. Elle devait agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne +pas se livrer à la première sommation. La mélancolie répandue sur sa +brune figure lui donnait un charme inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme +cela, avec une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il osa même +faire allusion à l'époque du mariage. Elle pencha la tête comme une +victime qui se résigne. Il aimait cela, la résignation chez une femme, +et trouvait que c'était une belle vertu. + +Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, et monsieur D'Aucheron lui +avait appris la grande nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une +voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux chevaux. + +--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de l'oeil, c'est pour ma +fille. + +A son retour, il trouva Sougraine à sa porte, parmi les solliciteurs qui +font pied de grue. Il le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus +besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail dans l'esprit, +sinon dans le coeur de sa future. Maintenant que l'onde avait pris son +cours elle irait d'elle même et le sillon se creuserait davantage chaque +jour. Il en était quitte à bon marché. + +Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas sans valeur. + +--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il. Sois généreux envers ceux +qui te font du bien. La reconnaissance est une belle chose, mais la +vengeance est une plus belle chose encore. + +Le ministre souriait. + +--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes trop, tu n'es pas +raisonnable. Tu reviendras quand je serai marié. + +Il ouvrit la porte. + +--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine, en sortant. + +--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le ministre. Il eut mieux +valu attendre un peu.... Bah! qu'il aille au diable! + + + + + IX + + +Avant de venir à Québec la Longue chevelure avait parcouru plusieurs des +villages échelonnés sur les bords du grand fleuve, demandant partout sa +fille tant regrettée. Il avait visité le canton iroquois du Saut St. +Louis, les indiens d'Oka, sur le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis +de la rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit ces agréables +rumeurs qui font naître l'espérance et soutiennent le courage. Il se +rendit à Notre-Dame-des-Anges, sur la rivière Batiscan. Les gens de +l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement d'Elmire Audet. Le père +de la jeune fille était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient +dans les fabriques américaines, et la mère, vieille et souffrante, +s'était réfugiée l'on ne savait où. Quelques Abénaquis de la rivière +Bécancour lui apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait des +parents parmi eux. Il avait même laissé deux enfants, deux petits +garçons, chez un de ses beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort +jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, comme on dit à la +campagne. Mais l'on ne savait plus où il demeurait. Quant à la jeune +fugitive, personne n'avait eu connaissance de son retour. Il était, en +différent temps, arrivé des voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de +la Californie, mais on ne savait plus guère où les retrouver. + +La Longue chevelure suivit ces indiens à la rivière Bécancour. + +Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient à se réunir pour +de nouveau vivre en tribu, comme par le passé. Ils désignèrent le chef +Metsalabanlé, Thomas et plusieurs autres des plus considérables pour +solliciter, auprès du gouvernement, l'autorisation de se réorganiser et +d'aller demeurer sur des réserves. La Longue chevelure s'achemina vers +Québec en leur compagnie. Il voulait se rendre jusqu'aux rives du Golfe +St. Laurent. Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne des +Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis se diriger vers le sud, +fuyant les neiges du Canada, pour retourner enfin sous les climats plus +doux des Etats Américains. + +Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la Providence, cette force +mystérieuse qui nous pousse à notre insu, par une voie étrange, vers un +but que nous n'apercevons point. + +Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un lui aussi. + +Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé dans son coeur. Les +folles passions d'autrefois, devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas +étouffé pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude +paternelle. Pendant qu'il errait dans les montagnes de la Californie, se +faisant tour à tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait dans +les villes, au milieu des flots d'aventuriers apportés, comme des +épaves, de tous les coins du monde, flânant au soleil ou dormant à +l'ombre, vidant la choppe de bière dans les tavernes du sous sol, ou +grugeant des bananes sous l'auvent des marchandes de fruits; pendant +qu'il parcourait, demandant son pain au travail de la ferme, les vastes +champs couverts de maïs d'or et les prairies vertes comme des mers +profondes, il songeait au pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à +tout ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le bonheur, et il +se trouvait bien malheureux. Des larmes mouillaient ses paupières. Ses +enfants surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait se les +rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils apparaissaient devant lui +dans la fraîcheur de leur enfance, comme aux jours de jadis. Il les +voyait babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre leur voix +dans le murmure des ruisseaux, dans le gazouillement des feuillages. Il +voyait encore étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine. + +Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils s'en souvenir? Le +croyaient-ils coupable ou savaient-ils son innocence? Ils avaient +peut-être oublié son nom.... Oublier le nom de son père!.... Ah! comme +il eût donné cher pour les voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme +ils devaient être changés! Ils étaient devenus des hommes. Oui, ses +petits enfants qu'il laissa un jour, pour se sauver avec sa honte et son +déshonneur, ils sont des hommes aujourd'hui.... Et que font-ils dans le +monde où il les abandonna?... Ceux qui en ont pris soin les ont ils +protégés fidèlement? Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, ou +bien, dominant la fortune par leur énergie, se sont-ils fait une bonne +place au soleil?... Pauvres enfants! + +Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil on peut bien retourner +dans la patrie. La vengeance doit être satisfaite et l'expiation assez +grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le cadavre de sa +femme.... Et, si on l'a retrouvé, il n'a peut-être pas été reconnu.... +Qui peut l'accuser après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa femme?.... +Il a été bon, trop bon, peut-être, et c'est ce qui l'a perdu. Il ne +fallait pas retourner à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas +accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait pas tuée. Ils ne +savaient pas, eux, ce qu'il allait faire tout seul, la nuit, sur la rive +où était restée leur mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise +d'oublier sa corde au cou de la malheureuse.... + +Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement séparé, qu'était-elle +devenue?... Elle serait aujourd'hui sa femme légitime, et des rayons de +félicité tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir obéi à +cet impérieux étranger et de s'être séparé d'elle. Elle était la femme +d'un autre aujourd'hui sans doute, et elle repoussait, comme une vision +infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un jour trop aimé... O +châtiment! l'amour qui se change en haine. + +Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit de Sougraine et ne lui +laissaient guère de repos. Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses +premières résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et démolit le +mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut enfin de revenir chez les +siens et de soulever le voile qui lui cachait tant de secrets. + +Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme dans les rues étroites de +la ville, recueillant toutes les rumeurs qui passaient dans l'air, +interrogeant rarement et discrètement. Il n'avait pas osé se rendre +directement à Bécancour, crainte de quelque mésaventure. Metsalabanlé +était peut-être encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet +endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable lui faisait peur. Il +fallait s'assurer auparavant des dispositions des frères indiens. + +Il rencontra les délégués de la tribu et put se joindre à eux sans +éveiller de soupçons. Il se fit appeler la Langue muette. + + + + + X + + +Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la Longue chevelure apprit pour +la première fois, les noms et la demeure de quelques uns des voyageurs +qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, un habitant d'une +paroisse éloignée l'emmena chez lui. Son voisin avait fait autrefois le +voyage de la Californie. Il savait peut-être quelque chose. Vain espoir. +Ce voyageur avait traversé les Montagnes Rocheuses deux ans après Houde +et Pérusse. Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait travaillé avec +eux dans les mines. Leroyer revint à Québec. Il lui semblait, malgré +tout, qu'un horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait devant +ses yeux. Une confiance inaccoutumée remplissait son âme et il éprouvait +d'étranges enivrements. Il lui tardait maintenait de voir madame Villor. +S'il avait su, il n'aurait pas fait ce voyage inutile,... Peut-être +aurait-il trouvé sa fille aujourd'hui.... + +Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant à sa cravate, car il +était cravaté comme un bourgeois, passa dans ses doigts des anneaux où +scintillaient les plus belles pierres, s'enveloppa dans une large +écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa des mocassins de caribou, +comme un coureur des bois, mais des mocassins garnis de vraies perles, +enfonça sur sa tête un _casque_ de loutre et se rendit chez Rodolphe, le +jeune docteur. Il voulait s'en faire accompagner. + +Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond. + +Le professeur à l'école normale, qui ne perdait pas une occasion de +faire le bien et ne souffrait pas une minute de retard dans l'exécution +d'un projet, venait d'apprendre qu'on demandait un médecin en cet +endroit. Saint Raymond, une belle, grande et riche paroisse, comme vous +savez. Il courut chez madame Villor, qui dépêcha sa fille à Rodolphe. Il +fallait faire diligence, les bonnes paroisses sont rares. Une heure +après le jeune médecin était en route. Saint Raymond était bien plus +avantageux que Notre-Dame-des-Anges. + +La Longue chevelure pensa qu'il devait aller présenter ses hommages à +madame D'Aucheron, il verrait madame Villor en revenant. Ce serait +mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici. + +Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron, assis tous +trois dans le salon, en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans +une conversation fort animée. + +Il s'agissait encore du mariage de Léontine. + +--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la famille, mais quand je +parle je veux être écouté; je dois l'être. Il faut que ce mariage ait +lieu prochainement. Il y va de mon honneur: j'ai engagé ma parole; il y +va de ma fortune politique: l'honorable monsieur Le Pêcheur me promet +une place de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà +conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque du peuple. C'est la +couronne qui nous choisit et non pas une foule ignorante et préjugée.... +Le titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... jusqu'à la mort, +je veux dire. Je deviendrai ministre. Oui Le Pêcheur me l'a dit et je +le crois. Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme qui se connaît +apprend aux autres à le connaître.... Ton mari ministre, ton père +ministre, ma Léontine, est-ce assez de chance comme cela? + +--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame D'Aucheron, pourquoi +serais-tu récalcitrante? ne nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce +que tu as? + +--Exploitez-vous une industrie? demanda la jeune victime, tout-à-coup +blessée, suis-je donc un objet de commerce? + +--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif. + +--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la révolte dans une âme que je +me suis efforcée de rendre angélique. + +--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier le respect que je vous +dois. + +Elle se mit à regarder jouer les flammes légères du foyer qui +s'élançaient en flèches ardentes vers la cheminée; son âme aussi, dans +ses brûlantes aspirations, s'élançait vers un avenir encore rempli de +ténèbres. + +Ce fut en ce moment que la Longue chevelure se présenta. Il s'aperçut +qu'il arrivait un peu trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du +mécontentement sur les figures, de la gêne dans les manières. + +--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit monsieur D'Aucheron. + +--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux. + +Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, priant le visiteur +d'être indulgent, lui dit qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle +était en retard déjà. + +Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence de Léontine. + +Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros notaire; avec personne. Au +reste, il était le plus intime ami de la maison. Il amena la causerie +sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron. + +La présence du sioux ne comptait point à ses yeux.... + +--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur D'Aucheron. + +--Un mariage heureux, ajouta sa femme. + +L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait pas osé se mêler à +cette conversation. + +--Elle fait bien quelques petites résistances, observa madame +D'Aucheron, mais elle a trop de bon sens et elle nous aime trop pour ne +pas consentir à cette splendide union. + +--Ce serait un grand malheur pour moi que la rupture de ce projet, +reprit le chef de la maison, en regardant La Longue chevelure. + +--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua alors le siou, il y +a des mariages de convenance que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos +forêts. Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, une position, +nous nous marions pour avoir la personne que nous aimons. Vous avez +souvent des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il faut que le +coeur aime et nulle puissance au monde ne peut l'empêcher de rechercher +l'objet qu'il a choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le +possédera malgré le mariage. + +--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit en riant l'homme +d'affaire, et vous placez encore l'amour parmi les choses sérieuses. Il +y a longtemps que la civilisation l'a mis à sa place. C'est l'égoïsme +qui prime tout, mais un égoïsme revu et corrigé: le soin de son +bien-être. Vous comprenez? Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce +mot. C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! c'est un +passe-temps, une distraction, quelquefois une malice. C'est moi qui ai +trouvé ce mot-là aussi. Il a son application. + +--Mademoiselle votre fille ne me semble pas partager votre manière de +voir, fit l'indien, qui se leva pour prendre congé. + +--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la jeunesse donne encore dans +les vieilles idées, laissez-la vieillir, elle acceptera bien les +nouvelles. + +Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les dispositions de son ami. +Il se mit à parler affaires. L'achat de la maison de la Grande allée +était chose faite. On ne le regrettait point. On paierait cela comme le +reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs ont des veines de chance; +on l'attendait avec assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a +comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir leur folie. + + + + + XI + + +Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta chez madame Villor. +Mademoiselle D'Aucheron venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre +à la main et paraissait toute troublée. La Longue chevelure exposa le +motif de sa visite. Il était tellement ému que sa voix tremblait comme +celle d'un vieillard. + +Léontine et Ida disaient: + +--S'il pouvait retrouver son enfant! + +A la grande surprise des jeunes filles, madame Villor balbutia, parut +chercher des paroles, s'efforcer de se souvenir. Elle portait la main à +son front. Ida pensait: + +--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme de coutume. + +La Longue chevelure semblait découragé. + +--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens de recevoir, petite mère? +demanda mademoiselle Ida. + +--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par une émotion étrange. + +--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune fille. + +--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait qu'à son ami.... +Serait-ce un malheur? + +Et elle devint toute livide. + +Madame Villor fit signe que non. + +--Tu nous caches un secret... j'ai peur... montre cette lettre, mère. +Voyons, il faut tout savoir, continua Ida. + +Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut vivement à haute voix. + +"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur à Rodolphe! si jamais +vous dites un mot à qui que ce soit, vous entendez bien? à qui que ce +soit, au sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes +Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois ans. On prouvera que vous +avez eu votre part de l'argent...." + +La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure, sous les coups de +fouet du sang, devint d'une pâleur extrême à la lecture de cette +dernière ligne. Ida l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder +d'avance. Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame Villor +étincelait. + +--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, ma part de +l'argent.... Mensonge! horreur! + +Les deux jeunes filles se levèrent spontanément tout heureuses de cette +énergique protestation. Elles savaient bien que Madame Villor était une +femme d'une grande probité, et il leur était pénible de voir sa vertu +subir les morsures de la calomnie. Mais si madame Villor n'avait rien à +craindre de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler. C'est ce +qui vint à leur pensée. La pauvre femme comprit cela aussi. + +--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai... elle a.... + +Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des mots incohérents. + +--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune Ida, qu'avez-vous donc? + +Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait pu soutenir le choc +des émotions. La surprise, la peur, le pressentiment d'une sourde +persécution, la pensée de voir des malheurs inconnus tomber sur sa fille +chérie, tous ces fantômes qui se précipitent, à certaines heures, dans +les imaginations vives et bouleversent les tempéraments faibles, +l'avaient brisée de même que l'orage brise une plante délicate, et elle +gisait là comme dans une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en +pleurs crièrent au secours. Les voisins accoururent. On appela le prêtre +et le médecin. + +La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il eu un drame sur le berceau +de sa fille comme sur la tombe de sa femme? + + + + + XII + + +Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se livrait aux charmes de +la rêverie. L'exercice était nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé +qu'à grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et cela tenait de +la prose plutôt que de la poésie. C'était un travail, non une +récréation. Aujourd'hui un nouveau rêve hantait son esprit. Il se +sentait dominer par une mystérieuse puissance, il y avait un +envahissement de tout son être par une passion étrange, et il eût voulu +s'endormir dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil. L'image +de mademoiselle D'Aucheron passait et repassait sans cesse devant ses +yeux fermés. On voit mieux sa pensée quand on ferme les yeux. On dirait +qu'on regarde en dedans. + +Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros notaire, et plus il +devenait amoureux plus il avait peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses +désirs. Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron le laissait +bien voir. Il était jeune, élégant, galant, sur la voie de la fortune, +arrivé aux honneurs. Rodolphe, l'autre rival, serait moins difficile à +supplanter. Il ne le redoutait guère, celui-là. Il comptait un peu sur +la chance et jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas tarder +longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait pas non plus brusquer +une déclaration. N'importe le moyen, il l'aurait cette belle jeune +fille. Il sentait maintenant un vide énorme dans son existence. Il ne +s'était jamais vu seul comme cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la +traiterait avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire ses caprices, +car elle en aurait des caprices; toutes les jeunes femmes en ont. Il ne +vieillirait plus! non, il aurait tant de soin de lui-même que les années +glisseraient, glisseraient sans laisser de traces sur son front.... Les +rides--il était quelque peu ridé--les rides s'effaceraient sous les +baisers de la jeunesse. + +Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait des reflets pourpres +sur sa face ronde. + +--O amour! amour! soupira-t-il. + +Et sa main cherchait à comprimer les battements de son coeur. + +Une voiture attelée de deux chevaux fringants s'arrêta devant sa porte +et une dame enveloppée de riches fourrures descendit aussitôt. + +Les rêves couleur de rose du gros notaire s'envolèrent comme des oiseaux +qu'épouvante un coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent +alors. + +--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, pensa-t-il. Il donne dans +le panneau comme un poisson dans le filet. La maison de la Grande +allée, 15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait 20,000; les +voitures, les chevaux, les harnais, une couple de mille encore, cela +fait bien 22,000 dollars. Et pour payer tout cela, il faut faite un +emprunt. + +Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur l'amitié de son intime, +la visiteuse entrait. + +--Comment vous portez-vous, depuis tantôt, mon cher notaire? + +--A merveille, madame,... à merveille! En vérité, je vous le dis, on +rajeunit; ma parole, on rajeunit. + +--Que vous êtes heureux, vous! + +--Et comment, belle dame, vous n'allez pas vous plaindre des rigueurs du +temps, je l'espère. Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme à +dix-huit ans. + +--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans tous les cas si j'ai eu +du bonheur dans le passé, j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du +chagrin. + +--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout à l'heure... vite, +contez-moi çà. Vous savez, le notaire c'est comme le confesseur. + +--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin d'un peu d'argent. Il me +faudrait cent piastres et je ne voudrais pas les demander à mon mari. +C'est une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait garder la chose +secrète, bien secrète. Je vous rendrai moi-même cette somme avant +longtemps... + +--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi vous n'êtes pas heureuse, +vous, parce qu'il vous faut cent dollars? + +--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas un secret, du reste, et mon +mari vous en a parlé il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de +Léontine. Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine à repousser +l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment décourageant. Il faudra bien +qu'elle cède cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi. Elle s'est +éprise de ce petit docteur. Heureusement qu'il va s'établir à la +campagne, loin d'ici. Ils ne se verront pas souvent et finiront par +s'oublier. + +--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est aussi ce que j'espère. +Et ce mariage avec le ministre se ferait bientôt? + +--Le plus tôt possible. + +--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré. Madame, ajouta-t-il +tout haut, ma bourse est à votre disposition. Je ferai, pour vous être +agréable, tout ce qu'il est possible à un galant homme de faire, et je +serai discret par dessus le marché! mais si un jour j'ai besoin de vous, +vous m'aiderez, n'est-ce pas? + +--Comptez sur moi, monsieur le notaire. + +Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume. + +--Savez-vous que madame Villor est bien mal, reprit-elle. + +--Non? comment cela? + +--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle s'est évanouie, puis +elle a été frappée de paralysie. Elle ne peut plus parler. + +--Et que disait cette lettre? + +--Cette lettre? je ne le sais pas. + +--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son loyer... c'est peut-être la +joie.... + +Madame D'Aucheron retourna chez elle dans son magnifique sleigh attelé +de deux chevaux. Le cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le +chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait fièrement +l'attelage. Il semblait né cocher, car il y en a qui naissent pour +conduire comme d'autres pour être conduits. Secret du destin. + + + + + XIII + + +La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron et cela pouvait +éveiller la curiosité. La curiosité éveille le soupçon, et le soupçon +est le plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs de +choses louches. Il ne désirait qu'une chose: aller vivre et mourir +tranquille, à l'abri de toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour +arriver à ce terme heureux de sa destinée il avait besoin d'argent, et +son ancienne amie lui en donnait à pleines mains. Il le fallait bien. +Elle était à sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était fini +pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, amour, tout! Pauvre +femme! elle payait cher ses faiblesses de jadis. Elle eût voulu le +charger d'or, ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses, +pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût à jamais.... Ses nuits se +passaient dans d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se +distraire un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour faire admirer +ses belles toilettes, et le bruit, les plaisirs l'étourdissaient un peu. +Elle oubliait. La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les cris de +sa conscience devenaient terribles. Il lui semblait que tout le monde +pouvait les entendre. Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se +raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous l'histoire de la +D'Aucheron? diraient-elles, et elles éclateraient de rire. Des sueurs +froides mouillaient son corps convulsivement agité. Son sommeil avait +quelque chose de plus pénible encore, car elle ne pouvait point chasser +les sombres visions qu'il lui apportait. + +Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle venait d'emprunter au +notaire. + +--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars, ne me condamne pas à un +plus long supplice; j'en mourrai, bien sûr. + +--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est son enfant.... As-tu +peur qu'il l'enlève comme il t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine +on la laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... Oh! va! on +l'aimera assez pour ne pas troubler son bonheur.... Avoir un enfant et +ne pas pouvoir lui dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir +mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit de lui demander +une petite place dans son coeur! tu comprends, c'est affreux cela... +Non, non, l'indien ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera +rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux garçons, tu sais? il +faut qu'on les retrouve eux aussi.... + +--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais pas ce qu'est devenu +notre enfant. Je ne l'ai jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des +soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez avec nous. + +--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas, excepté si tu lui donnes +encore de l'argent, beaucoup d'argent. + +Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque perverse qu'elle soit, +parce qu'il est de sa nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu et +son premier mouvement doit être pour le bien. La lutte s'engage bientôt +à cause de notre liberté d'action. Nous succombons souvent parce que +nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous sommes vaincus. Les +considérations supérieures de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la +foule grossière, les ivresses de la chair. + +L'on cherche naturellement à se débarrasser de l'ennemi qui nous +persécute. Madame D'Aucheron songeait à se défaire de Sougraine et se +mettait l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y arriver. Elle +n'aurait pas voulu commettre un crime, mais elle ne pouvait cependant +pas supporter toujours cet affreux état de chose. + + + + + XIV + + +Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. Raymond. Sur la côte élevée +qui domine le village, au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup +d'oeil les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le bord de la +rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait au soleil et cent colonnes de +fumée montaient en ondoyant dans le ciel d'azur. + +--Léontine aimera bien ce poétique endroit, pensa-t-il; comme nous +serons heureux ici! + +Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige qui serpentait comme un +ruban d'argent à travers les montagnes bleues, et les grelots éveillés +tintèrent joyeusement dans la vaste solitude des Laurentides, comme des +chants d'oiseaux quand le printemps fleurit. + +--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, il me rend véritablement +heureux. Je n'aurais pas songé à venir planter ma tente dans cette +ravissante oasis. Mon vieux Québec je ne te regretterai guère. Le rêve +de mon enfance va donc se réaliser: une retraite paisible sous les bois, +une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une femme adorée près de moi. + +Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire comme ils auraient du +bonheur là-bas.... Et sa bonne tante et sa charmante cousine, il +pourrait sans doute leur trouver un petit coin dans son nouveau paradis. + +Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre et fit arrêter la +voiture à la porte de madame Villor. Il monta. Sa cousine vint ouvrir. +Il l'embrassa, couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses. + +--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne nouvelle, va, cousine, bonne +nouvelle. + +--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle se mit à pleurer. + +Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina. + +--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? Dis, parle.... + +--Bien malade, mon cher Rodolphe. + +Et elle le conduisit au lit de sa mère. + +La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses à la vue de son neveu, +et des larmes remplirent ses grands yeux souffrants. + +--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant la tête. + +Ida n'osait parler. + +--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela est survenu; il faut que +je le sache.... Il est plus facile de guérir une maladie quand l'on en +connaît les causes. + +Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, car c'était bien comme +un accident, cette maladie subite. + +Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. D'où partait le coup? Qui +avait intérêt à cacher l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y +avoir une question d'argent au fond de cela. On trouverait sans doute +en cherchant un peu. Il ne manquait pas de gens qui se souvenaient de +son père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il avait amenée de +la Californie. Pour lui, il ne se souvenait de rien. Si sa tante pouvait +parler! Il faudra bien qu'elle parle.... + +Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. Il commençait à +livrer une guerre sans merci au mal qui tuait sa tante. + + + + + XV + + +Les D'Aucheron étaient venus habiter leur maison nouvelle de la Grande +Allée; les visiteurs affluaient. Duplessis disait avec un peu de malice +en voyant la splendide demeure: _Quand on taille dans le cuir des autres +on peut faire large courroie._ L'Honorable monsieur Le Pêcheur ne manqua +pas une si belle occasion d'aller visiter ce qu'il croyait être sa +future propriété. D'Aucheron l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce +qui était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle allait +devenir sa femme. + +--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, inutile de chercher à +fuir ma destinée, je serai malheureuse. + +Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée absolument nécessaire. +S'il y en avait une il n'y aurait point de liberté, par conséquent point +de responsabilité; donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée que l'on +est libre de suivre ou de ne pas suivre. On est poussé vers cette +destinée, mais on peut résister; on est sollicité, mais l'on discute les +motifs. + +Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir devant les obstacles, +mais sa raison aussi parlait plus haut, et son coeur saignait à la +pensée de causer une peine mortelle à des personnes dont l'affection +pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la douleur de sa mère, +elle se sentait ébranlée dans ses résolutions et trouvait naturel le +sacrifice de sa personne. + +Voici comment, presque tout à coup, elle en était venue à cet état +d'abnégation ou d'anéantissement moral. + +Elle avait remarqué les visites fréquentes de la Langue muette et le +trouble que la présence de cet étranger jetait dans l'esprit de sa mère +adoptive. Sans chercher des mystères que sa naïve innocence ne +soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait quelque chose +d'insolite dans cette obstination du sauvage à revenir sans cesse dans +une maison où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à scruter +ce secret, et elle serait demeurée indifférente à ce qui se passait +autour d'elle, si le hasard, ce terrible instrument de la providence qui +y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer un abîme où +pouvaient rouler, d'une minute à l'autre, les personnes qui lui tenaient +lieu de père et de mère. + +De retour de sa promenade, se rendant à sa chambre, elle passa devant la +salle à manger dont la porte était fermée. Une voix suppliante frappa +son oreille. C'était la voix de sa mère. + +--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre secret. Va-t-en +pour ne plus jamais revenir.... + +Etonnée, elle s'arrêta instinctivement. + +--L'indien veut encore de l'argent, dit une autre voix, une voix +d'homme. + +--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne qui veuille m'en prêter. + +--Je resterai. + +--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... Au nom de notre +ancien amour! Pour le bonheur de notre fille!.... + +--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre fille! Léontine est la fille +de Sougraine?.... de Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai? + +--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous... + +Un flot de sang monta à la figure de Léontine. Elle crut qu'elle allait +mourir. Elle s'appuya sur le mur, tenant son front dans ses mains +crispées comme pour en arracher une pensée affreuse, puis elles se +traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied de son crucifix. La prière, +c'est le seul refuge efficace des vraies douleurs. + +Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait que depuis quelques +jours tintait comme un glas funèbre à ses oreilles! + +Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort de ses amours et de ses +espérances! + +Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce nom fatal, et rien, rien +ne pouvait le chasser. Il se liait au nom de sa mère.... ils devenaient +inséparables, ces deux noms, comme deux serpents qui s'entrelacent et +mêlent leurs orbes dans l'amour ou la haine.... + +Elle demeura longtemps au pied de la croix, dans un inexprimable +abattement et ne parut pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même, +remarqua peu son absence. Cependant elle était plus gaie que d'ordinaire +et elle s'applaudissait de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M. +D'Aucheron n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. Pourquoi +n'avoir pas pensé à cela plus tôt? Que de persécutions et de soucis elle +se serait exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au lieu de se +faire son tyran! Il ne lui demanderait plus d'argent, maintenant, pour +garder l'horrible secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût +troubler la douce quiétude de son enfant.... Son enfant! + +Léontine venait de prendre aux pieds du Christ l'héroïque résolution de +s'offrir en victime pour le salut de sa mère. Elle avait besoin du +secours de la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout, +c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans ses affections les plus +pures, déçu dans ses plus chères espérances, finirait peut-être par la +mépriser. Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et sacrés qui la +faisaient agir; il ne les saurait jamais. Elle en mourrait probablement. +On meurt de chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent le corps. +On dit: une maladie de langueur emporte cette jeune fille, cette jeune +femme; oui, mais cette langueur est née de quelque grande douleur. + +Les personnes énergiques n'aiment point les atermoiements et vont droit +au but; l'incertitude les irrite; elles veulent des situations claires +et bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, Léontine se rendit +immédiatement chez son amie, pour lui apprendre la pénible décision +qu'elle avait prise tout à coup et lui demander de la soutenir dans le +combat terrible qu'elle se livrait à elle même. Ce serait pour Ida un +triste devoir à remplir. L'amitié en a souvent. Elle était si bonne, +Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la pensée qu'on pouvait +vendre son amour ou le sacrifier à des motifs de vanités. Elle +soupçonnerait une raison, sans jamais deviner le terrible secret. + +Ida fut péniblement affectée de la résolution de son amie. Elle en fut +presque choquée. Mais quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille +elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même. + +Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, arriva sur les +entrefaites. Il crut que les jeunes filles pleuraient à cause de la +maladie de madame Villor et s'efforça de les consoler en leur disant +qu'il y avait du mieux, un mieux sensible. + +--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux là-bas, dans le nid que +nous allons construire, sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond +est une charmante paroisse. C'est en été qu'il fera bon d'y séjourner. +De la verdure à foison, des arbres superbes, deux rivières qui luttent +de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, des côtes d'une +hauteur prodigieuse et d'où les yeux plongent en des horizons d'or et +d'azur! + +Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure, le regardait à travers +ses larmes et ne disait rien. + +--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais là... ce n'est qu'un +rêve. + +Léontine se cacha le visage dans ses deux mains et fit entendre un +sanglot. + +--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve qui va se réaliser, +n'est-ce pas, Léontine? + +Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance. + +Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement à deux reprises et ne +répondit point. C'était une réponse que ce silence, une réponse +douloureuse que le jeune homme ne comprit que trop. + +--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères espérances, s'écria-t-il? +vous ne m'aimez donc plus?.... + +--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu m'en est témoin... et +pourtant il faut que nous nous oubliions.... + +--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se vantent de leur tendresse +infinie et de leur éternelle fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour, +mentir à leurs serments, oublier leur amour, mais les hommes ne sont pas +ainsi, dit Rodolphe avec amertume. + +--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine, joignant les mains et +regardant son fiancé avec l'expression de la plus affreuse douleur, ne +me jugez pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je suis la plus +infortunée des femmes! ne me méprisez point, je ne suis point coupable! + +--Alors expliquez votre conduite et faites-moi connaître au moins le +pouvoir occulte auquel vous obéissez. + +--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le mien et je n'ai pas le +droit de le révéler.... Ce serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler. +Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que cet homme prend la +place de Dieu, c'est le prêtre. Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon +coeur; il y verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les angoisses +qui me torturent. Il vous dira ensuite si je suis digne de mépris ou de +pitié..... + +Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une voix grave et +brisée..... + +--Léontine, ce que vous faites doit être bien, malgré le mal que j'en +ressens. Vous m'aimez et vous me sacrifiez à un devoir plus saint que +l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je serais indigne de vous si +je ne respectais point votre secret ou si je suspectais vos motifs. + +--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... mourir bientôt...... + +Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe et sa cousine, +profondément attristés, cherchèrent longtemps, mais en vain, qu'elle +pouvait être la cause de cette détermination subite. + +--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités divinement +entrevues!... adieu! adieu! dit à la fin le jeune docteur, et son front +resta longtemps appuyé sur sa main. Un souffle avait passé et l'édifice +de sa félicité n'était plus qu'une ruine. + + + + + XVI + + +Madame D'Aucheron, certaine maintenant que son ancien amant ne la +trahirait point, se livrait à des accès de folle gaîté, riait, se +moquait de la peur qu'elle avait eue, s'apostrophait à cause de sa +sottise. Elle voulait se dédommager de ses angoisses. Elle s'attendait +si peu à ce retour de la fortune. Les bonheurs vont deux par deux comme +les malheurs. Quel allait être l'autre? Elle ne tarda pas à le savoir et +faillit, dans sa joie inopinée, gâter sa délicieuse quiétude par une +parole imprudente. Elle était dans son boudoir, voluptueusement enfoncée +dans une berceuse de velours, rappelant avec délice les amertumes +qu'elle avait bues, quand sa fille entra, se mit à genoux devant elle, +l'entoura de ses deux bras et, l'embrassant avec une fiévreuse ardeur, +lui dit: + +--Mère, je n'apporte plus de résistance à tes volontés; je suis ton +enfant soumise. + +Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il fallait donc qu'elle fût +sa véritable fille. C'est ce qu'elle pensait. L'amour filial qui se +réveillait tout à coup au fond de son coeur la transformait et lui +donnait une grande force pour supporter les afflictions. On ne dit +jamais au calice: Passe loin de moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie, +on peut arracher à la douleur le coeur d'une mère. + +Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de savoir d'où venait un pareil +changement dans les dispositions de sa fille. Elle crut y voir le +travail de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre mobile aux +actions, la pauvre femme. + +--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais plaisir!... comme ton père va +t'aimer! comme monsieur le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie +et de reconnaissance! Tu seras une grande dame. La femme de l'honorable +monsieur Le Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là de leur +goût, mais cela sonne bien; surtout avec le titre d'honorable. Tu vas +faire des jalouses, ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, quand je +dirai: ma fille, madame la _ministresse_... Il m'en passe des +frissons.... J'ai de l'orgueil, vois-tu. Une mère est toujours +orgueilleuse de ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre +file..... Je t'aime autant..... + +Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était navrée par l'émotion. Elle +se releva subitement, à cette dernière parole, et son regard interrogea +madame D'Aucheron qui ne comprit pas. + +--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais dire à un homme: +prends moi pour ta femme, je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais! +La honte de ma naissance sera le châtiment de celui qui m'achète..... + +Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher son coeur dans le +sein de son directeur. Elle avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour +marcher dans cette voie douloureuse où elle venait d'entrer. +L'étonnement du prêtre fut grand; grande aussi fut son admiration pour +le dévouement sublime de l'enfant. Cependant il ne trouva pas qu'il y +avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice. On pouvait temporiser. +Le danger ne semblait pas imminent. Que d'incidents pouvaient surgir et +modifier la situation. Puis il fallait toujours espérer en Dieu, même +contre toute espérance. C'est quand les hommes de bonne foi ont perdu +leur voie et se sont égarés dans des ténèbres les plus profondes, que la +Providence fait rayonner son étoile pour diriger leur pas. + +Léontine revint consolée, fortifiée, et comme bercée par l'espérance +d'une mystérieuse protection. + + + + + XVII + + +Les jours passaient. + +Sougraine était content. S'il ne pouvait sans danger chercher ses deux +garçons il pouvait, au moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se +faire connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... Elle +allait se marier avec un homme puissant!... Quelle chance! Après tout, +son affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra dans un hôtel et but +un peu sec. Il fallait saluer la bonne fortune. Quand il sortit il +rencontra Leroyer. + +--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la Langue muette a la joie +au coeur, et puis il a de l'argent. + +Il montra un rouleau de billets de banque. + +La Longue chevelure le regarda tout surpris. + +--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, lui dit-il.... + +--Riche et heureux!... On n'a pas dit le dernier mot. + +La Langue muette, grisé par le vin, par la satisfaction d'avoir extorqué +une bonne poignée de dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une +position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais connu, +s'abandonnait aux délices du moment. De taciturne qu'il avait été il +devenait jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue chevelure +suivait avec une certaine curiosité les phases de son ivresse. L'homme +qui boit perd tout contrôle sur lui-même et devient indiscret. Il ne +voit plus les choses telles qu'elles sont, mais transformées de mille +façons selon les caprices de son imagination ou l'humeur de son +caractère. Il se croit plus fort et plus roué que tous les hommes +ensemble et ne craint plus de les provoquer. Il se vante et ne souffre +pas qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il fait, nul ne le +ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on aurait tort de le tenter. Il +trahit souvent ceux qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit +lui-même. + +--Mon frère La Langue muette a peut-être assez bu, observa La Longue +chevelure. + +--La Langue muette peut boire encore et garder toujours la prudence du +serpent, répondit Sougraine. Il n'a que des amis, et des amis puissants. + +--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir les garder, répliqua La +Longue chevelure. + +--L'amitié de la Langue muette est recherchée comme un trésor et sa +puissance est grande, répondit avec ostentation, l'Abénaqui. + +Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue chevelure profita de +l'occasion. + +--Ton influence et ton amitié sont bien payées si j'en juge par ce que +je vois, dit-il. + +--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or tombe dans ses mains comme +une pluie. La Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses mains la +destinée de plusieurs. Mais il ne parlera pas. + +--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant il y a quelques +jours, alors qu'il me demandait quelques misérables écus pour faire le +voyage de Québec à Bécancour. + +--La Longue chevelure était bien pauvre la veille du jour où il trouva +des diamants bruts dans les Montagnes-Noires.... + +--Qui t'a dit cela? Langue muette. + +--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles. + +Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda fixement dans les yeux. + +L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait tout à coup qu'il n'avait +pas eu la prudence du serpent. + +--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, mais tu n'as pas +acquis la sagesse. Je t'ai dit que tu buvais trop.... + +Sougraine fut un instant abasourdi. + +--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, qu'il ne le trahisse +point, supplia-t-il. + +--La Longue chevelure n'est pas un traître!... mais d'où te vient tant +d'argent et tant de gaieté?... + +--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais? l'enfant de la jeune +canadienne qui le suivit aux Montagnes Rocheuses.... C'est une fille. +Tu l'as vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, elle va +épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur. + +--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle Léontine est ton enfant?... +Tu ne te moques pas de moi?... Mais comment sais-tu cela?... + +--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse de taire. + +Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un souvenir limpide de +certains incidents de la soirée de madame D'Aucheron. + +--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais pour te revoir bientôt. + +Il voulait avoir le coeur net de cette affaire mystérieuse, le beau +siou, et il se rendit chez madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait +justement congé des dames. Elles se tenaient debout près de la porte où +s'engouffrait un petit vent froid qui les faisait frissonner sous leur +châles de laine. + +--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à Léontine. A bientôt, pour ne +plus jamais vous quitter. + +--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. C'est la fille de Sougraine. +Eh bien! nous allons voir; c'est une partie à deux.... + +Il entra. + +Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron qui, sous son regard +perçant, rougissait comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus +aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable était passée. En +cherchant un peu on trouve toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques +traces de la jeunesse. Le voile épais que les années étendent sur nos +fronts devient transparent et nous apercevons tout à coup les traits que +nous avions oubliés. + +La Longue chevelure se dit à part lui: + +--C'est bien elle. + +Il profita des paroles qu'il avait entendues en arrivant, pour amener la +conversation sur le mariage de mademoiselle Léontine, et, malgré les +protestations de madame D'Aucheron, il n'eut pas de peine à comprendre +le rôle de victime de la pauvre enfant. Son coeur n'était pas là. Elle +ne l'avait pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de sa +mère, et s'offrait en expiation. + + + + + XVIII + + +Léontine se rendit chez le vieil instituteur, afin de se faire +accompagner de l'excellente madame Duplessis, dans sa visite aux pauvres +du quartier. + +--Savez-vous une chose, lui dit le bonhomme, ne vous mariez pas +maintenant, _bien qu'il faille manger le poisson frais et marier les +filles jeunes_. Attendez après les élections. On ne sait pas ce qui +arrivera. Il peut être battu ce ministre de contrebande, et s'il tombe +ça sera pour longtemps. Ces hommes-là n'ont pas deux chances en leur +vie. C'est déjà trop d'une. _Les gouvernements sont établis par Dieu, +mais les gouvernants appartiennent souvent au diable._ Vous me +pardonnerez ma franchise si je parle ainsi de celui dont vous porterez +peut-être le nom. Je sais que l'on vous offre en holocauste. Il va +éprouver une rude contestation. Quand il ne sera ni ministre, ni +député, il ne sera plus rien du tout, alors je ne crois pas qu'on +s'obstine à vous le faire épouser. _La mort des loups est le salut des +brebis._ + +Le Pêcheur, lui, voulait épouser le plus tôt possible en prévision d'un +échec. Avec une fortune on flotte toujours sur la mer politique.... +D'Aucheron opinait aussi pour un mariage immédiat. Sa réputation d'homme +d'affaire était intacte, et sa fortune, énorme dans l'imagination de +tout le monde. Comment faire une alliance brillante quand les +prétendants, au lieu d'une dot princière, n'auraient à recueillir que +des titres inutiles et des comptes en souffrance? + +Lorsque Léontine revint à la maison elle vit un rassemblement au coin de +la côte Ste Geneviève et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un peu effrayée +parce que l'on y parlait fort. C'était un grand gaillard, à l'air +intelligent, qui s'escrimait de la langue et des poings. Il était +mécontent, indigné, furieux. On l'écoutait avec curiosité; plusieurs +même l'applaudissaient.... + +--Oui, disait-il, on m'a jeté sur le pavé avec ma famille, sous prétexte +d'économie, moi un vieux serviteur, un serviteur fidèle.... Que puis-je +faire maintenant pour donner du pain à mes enfants? Vais-je, à l'âge de +cinquante ans, apprendre un métier ou défricher une terre? Ah! l'on n'a +plus besoin de moi!... Monsieur Le Pêcheur peut se dispenser de mes +services. A nous deux, monsieur Le Pêcheur. Vous n'êtes pas encore élu. + +--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux mortel qui vous remplace? + +--Est-ce que je suis remplacé?... ce serait trop canaille par +exemple.... + +--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme autour de l'honorable +ministre? demanda un petit vieillard, d'un air narquois. + +--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire. Les femmes papillonnent un +peu partout.... + +--Où il y a de la lumière et quelque chose à butiner, ajouta quelqu'un. + +--Et elles se brûlent les ailes, cria un autre. + +Léontine, qui marchait toujours, n'en entendit pas plus long. Elle eut +une pensée de mépris pour monsieur Le Pêcheur, et, comme elle s'était +quelque peu habituée à l'idée qu'il serait son mari, elle ne put se +défendre d'une légère atteinte de jalousie. + + + + + XIX + + +D'Aucheron jouait à la bourse. Il spéculait, achetant et vendant par +l'intermédiaire d'un courtier, sans rien en posséder jamais, des actions +de toutes les compagnies: compagnies de chemins de fer, de bateaux à +vapeur, de canaux, de mines, et comme tous les spéculateurs, il +s'éveillait quelquefois au chant de la hausse et souvent au gémissement +de la baisse. Vilbertin lui prêtait les fonds et touchait les meilleurs +bénéfices. Ce jeu de bascule avait des enivrements indicibles. Ceux qui +risquent, sur le caprice des cartes, l'argent dont ils semblent +embarrassés, peuvent avoir un aperçu du délire de ces grands joueurs aux +millions, quand la partie s'engage à cent endroit divers et contre mille +joueurs différents. Il y a, comme aux cartes, des trucs formidables, des +coups d'une hardiesse folle, des succès inespérés, des pertes inouïes. +Les lutteurs sont aux aguets; ils écoutent toutes les rumeurs, pèsent +toutes les probabilités, questionnent continuellement les sentinelles +qui se tiennent à l'affût. Le télégraphe parle partout à la fois à ces +terribles hommes de proie, et chaque minute peut apporter un nouveau +malheur ou une chance nouvelle.... + +D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire. Il était très pâle, très +énervé. + +--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de la compagnie minière ont +encore baissé tout à coup d'une façon désolante.... Elles sont +descendues à cinquante-sept. + +--Le notaire eut envie de sourire, mais il s'observa. + +--C'est le temps d'acheter, répondit-il. + +--Oui, mais il faut payer... j'en ai acheté trois cents sur marge, il y +a un mois, à soixante-sept; c'est une perte énorme. + +--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire. + +--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai ensuite que la hausse +revienne; cela ne peut pas durer longtemps. + +--J'espère que non, fit le notaire. + +--Tu as été bien inspiré, toi, de ne pas acheter; tu croyais cependant +qu'il n'y avait pas de danger. + +--Je risquais ailleurs pendant ce temps-là.... + +--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin? + +--Je t'avoue que tu me mets un peu dans l'embarras. + +--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin, ne va pas me lâcher.... + +--Veux-tu faire une belle spéculation? demanda le notaire. + +--Je ne guette que l'occasion... et je trouve qu'elle tarde beaucoup.... + +--Cette fois, tu n'as pas de baisse à craindre; c'est un coup d'as... la +plus belle affaire de ta vie.... + +--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas pour toi, cette affaire, si +elle est si bonne? + +--J'y ai de grands intérêts. + +--Vraiment? Alors, parle. + +--Assieds-toi, là; écoute bien: j'ai envie de me remarier. + +--C'est une idée. + +--Très drôle, je l'avoue. + +--Je croyais que tu avais fait voeu d'éternel veuvage. + +--Oui, mais c'est la vertu personnifiée que j'adore en secret.... + +--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu l'aimes? + +--Oui, tu es le premier à qui je le dis. + +--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes et que tu peux devenir +son protecteur légal? + +--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de le lui apprendre. + +--Moi? est-ce que je la connais? + +--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Léontine, ta fille. Quand je dis: +ta fille.... + +D'Aucheron fit un bond. + +--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle est promise à Le +Pêcheur, et que le mariage doit avoir lieu prochainement. + +--Un mariage, c'est facile à rompre cela, surtout quand il n'est pas +fait. Voyons, songes-y, la chose en vaut la peine. Je mets, dans la +corbeille de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon argent et +d'autres bagatelles encore. + +D'Aucheron était ahuri. Les dollars se livraient devant ses yeux à une +danse macabre des plus étourdissantes. C'était un tourbillon de pièces +blanches qui sonnaient un carillon d'enfer en se heurtant dans leurs +élans insensés. Une objection jeta du froid dans son imagination. + +--Les dons que tu feras à ma fille, dit-il, te reviendront avec elle. Le +risque n'est pas fort de ton côté.... + +--Tu n'auras toujours pas à les payer, toi, et c'est bien quelque chose, +ce me semble. + +--C'est à dire que je serai gros Jean comme ci-devant. + +--Tu seras toujours mieux que maintenant, puisque d'un signe je puis +décréter ta ruine.... + +D'Aucheron courba la tête. + +--Je suis tombé dans un piège, pensa-t-il, cet ami-là est mon plus +redoutable ennemi. + +Il dit tout haut et d'un ton indécis: + +--Je songerai à cela; j'y songerai. + +--Je songerai, moi aussi, à la demande que tu m'as faite tout à l'heure, +riposta Vilbertin. + +--Voilà l'argument par excellence, pensa D'Aucheron; évidemment, je vais +en sortir--si j'en sors--joliment déchiqueté. + +Puis, il dit: + +--Il faut toujours bien que je parle de cela à ma femme. Je prévois une +opposition sérieuse. + +--Ta femme sera plus accommodante que tu ne le supposes... tu peux m'en +croire. + +Il pouvait la compromettre. Une femme qui emprunte de l'argent à l'insu +de son mari n'aime guère à rendre ses comptes. C'est ce que pensait le +notaire Vilbertin. + +Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains avec une satisfaction +évidente: + +--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai! Et son gros ventre +sautait, sautait si bien que tout son coeur semblait y être descendu. + +D'Aucheron grommelait en marchant. Il voyait bien qu'il pouvait retirer +quelque bénéfice du mariage de Vilbertin avec Léontine, mais il était un +peu tard pour songer à cette union. La spéculation serait peut-être +meilleure qu'avec monsieur Le Pêcheur. S'il avait parlé plus tôt, lui, +le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une excellente affaire. Il +s'était mis dans un beau pétrin avec ses emprunts inconsidérés et ses +spéculations hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre, le fiancé +tant adulé? Que deviendraient ses contrats avec le gouvernement et +toutes ces intéressantes annexes qu'on appelle le tour du bâton?... + +Il sentait des chaleurs lui monter au visage et trouvait le vent tiède. +Il se faisait une lutte terrible en son âme et cette lutte le fatiguait. +Il ne pouvait pas résister au notaire, il le sentait bien, puisqu'il le +ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il encore offrir sa fille à +l'honorable monsieur Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser? +Mais qu'allait dire Léontine de ce changement à vue dans les sentiments +et les calculs de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle +point par se révolter et par traiter comme ils le mériteraient les +caprices de ses bons parents. Pour lui, il comprenait bien son devoir; +il n'y avait plus à balancer.... + +Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, nombre de ses +connaissances qui le saluèrent. Seulement comme il mettait le pied sur +le seuil de sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres qui +lui firent des signes amicaux. Il était trop tard pour entrer; il dut +subir leurs compliments. + +--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui dirent-ils, en lui +tendant la main. Il n'est bruit dans la ville que du prochain mariage de +notre collègue avec mademoiselle votre fille.... + +--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron embarrassé; les rumeurs ne +sont pas toujours vraies. + +--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient de confirmer l'heureuse +nouvelle. Il est chanceux. Une jeune personne d'une beauté remarquable +et d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... et puis, ce qui ne +gâte rien, une petite part des écus du papa. + +Ils se mirent à rire. + +D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde bouillonnait au fond de +son coeur. + +--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous le jure, répliqua-t-il. +Vous savez, il faut toujours un peu consulter le goût et les sentiments +de ces chères petites créatures... et parfois elles ont des caprices, +toutes bonnes et toutes vertueuses qu'elles soient. + +--En tout cas, présentez à la future nos hommages respectueux et nos +voeux les plus sincères pour son bonheur. + +--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en ouvrant la porte. + +--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il à la servante? + +--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il répondu. + +Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son air un peu singulier. + +Il entra sans préambule dans le coeur du sujet. + +--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine avec monsieur Le Pêcheur? + +--Pourquoi cette question? tu le sais bien que j'y tiens. Tu t'es donné +bien du mal pour nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait +pour toujours, nous élevait au-dessus des autres, et je l'ai compris, et +Léontine a fini par le comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit +accompli, ce mariage. + +--Il ne s'accomplira pas cependant. + +--Ce n'est pas sérieusement que tu parles? + +--Très sérieusement. + +--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton bon sens, mon mari? + +--Nous sommes à la merci d'un excellent ami qui joue avec nous comme le +chat avec la souris. Il faut en passer par ses volontés. + +--Quel peut être ce tyran? + +--C'est mon ami le notaire Vilbertin. + +--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur Le Pêcheur? A-t-il +songé qu'en se vengeant de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce +n'est pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un ami cent fois +éprouvé, non ce n'est pas possible. + +--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est comme cela. + +--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison donne-t-il?... + +--C'est tout simplement une substitution qu'il veut faire... + +--Une substitution? qu'est-ce que cela veut dire? + +--Cela veut dire que Léontine aura toujours un épouseur quand même. + +--Un épouseur? qui? Un autre ministre?... + +--Non, pas un ministre... + +--Un député au moins? + +--Pas un député, non plus... + +--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes rêves? + +Elle poussa un long soupir, puis elle demanda d'une voix inquiète: + +--Est-il riche, au moins? + +--Riche, veuf, assez jeune encore... + +Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, cette fois. + +Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique demeure, disparaître ses +équipages, ses toilettes, toutes les délices de sa vanité. Cependant une +ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. Si l'Indien allait +tenir pour le ministre? Ils sont entêtés ces sauvages. Il ne voudrait +pourtant pas troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille. + +Madame D'Aucheron était très agitée; elle se sentait menacée de nouveau. +Ça ne finirait donc jamais cette alternative de quiétude et de terreur? +Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant. C'est à cause d'elle +qu'elle se voyait en butte à tous ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé +coupable se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant, voilà la +récompense. Elle avait presque envie de la haïr, cette jeune fille qui +troublait sa sécurité et faisait sourdre des remords éteints. + +--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où est-il cet homme qu'il +faut accepter à la place de l'honorable monsieur Le Pêcheur? + +--Tu ne le divines point? cela m'étonne. + +--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin. + +--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros, le rond, mais le riche +notaire..... + +--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! Va-t-il se montrer +généreux au moins? + +--Comme tous les avares qui sont mordus au coeur par l'amour. Il fera +des folies sublimes.... Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera +complètement. + +Ils firent demander Léontine. La jeune fille, qui cherchait dans la +musique un adoucissement à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses +doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent comme des fusées +d'harmonie. Elle entra dans la chambre de ses parents adoptifs et +attendit, debout, ce qu'on lui voulait. + +--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant, commença madame +D'Aucheron, va te surprendre un peu, beaucoup même, mais elle ne te +causera pas de peine, j'en suis sûre. + +--Parlez, mère. + +--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur. + +--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains, que vous êtes bons, +chers parents! Que je suis heureuse. + +Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si bons que cela. La joie +naïve de leur fille leur fit mal. Ils se regardèrent un moment sans rien +dire... A la fin, comme il valait mieux en finir tout de suite, +D'Aucheron ajouta: + +--Il se présente un autre parti,.... un homme riche, très riche même, et +jeune encore. Il t'aime à la folie.... c'est un notaire.... Une +profession très digne, le notariat. Il va te faire une corbeille de +noces splendide..... et il m'aidera à sortir de mes embarras +financiers..... Il vaut autant l'avouer, j'ai des embarras financiers. +Tout le monde en a. + +Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur sa poitrine. Elle ne +répondit pas. + +--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne te donnerais pas à un homme +qui ne serait point honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à ce +que tu vives en grande dame. Vilbertin est mon ami d'enfance..... + +--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin! Consommons vite le +sacrifice, ô mon Dieu! car l'autre prétendant qui suivrait serait +peut-être pire encore. + +Son désespoir s'armait d'ironie. + +--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... comme toujours, mon +enfant? murmura madame D'Aucheron, avec l'accent de la prière.... + +--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi donc au plus haut +enchérisseur, répliqua Léontine en les regardant avec fierté. + +Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante réplique et courbèrent +le front, à leur tour, sous le regard étincelant de la jeune fille. + +--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien promis, reprit +D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il allait dire les avares--quand +ils aiment, c'est une fureur, une folie..... + +--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira; répliqua Léontine, vous me +trouverez toujours soumise. + +Elle songeait maintenant au secret de sa mère et cela lui donnait +l'esprit d'abnégation. Elle se retira. Quand elle fut sortie, monsieur +D'Aucheron dit à sa femme. + +--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que nous le supposions. + + + + + XX + + +L'amour du notaire pour Léontine allait en grandissant de jour en jour. +Les passions qui s'éveillent tard gagnent en intensité ce qu'elles ont +perdu en durée. Il lui tardait de se jeter aux genoux de cette enfant +pour lui demander pardon d'avoir osé l'aimer, pour la supplier d'avoir +pitié de lui. Il serait assez éloquent pour l'attendrir. On ne résiste +pas à un amour comme le sien. Il crut bon, toutefois, de mettre +mademoiselle Ida Villor dans ses intérêts. Il la savait l'intime amie de +Léontine. Il quitta donc son bureau et se rendit chez madame Villor. On +le reçut cordialement. Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre à +mademoiselle Ida qu'elle et sa mère lui devait un peu de reconnaissance. +Six mois de loyer, c'était quelque chose..... Il ne demandait rien, en +retour, si non un léger service, une parole seulement. Parler, c'est +facile et ça ne coûte pas cher... Il faudrait voir mademoiselle Léontine +et lui dire, sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon coeur, lui +Vilbertin, qu'il rendrait certainement une femme heureuse..... qu'il +était riche, avec cela pas égoïste comme il y en avait tant...... qu'il +n'était pas sans pitié pour les pauvres; au contraire. Ida le remercia +avec effusion de ce qu'il faisait si généreusement pour elle et sa mère, +mais elle lui rappela que Rodolphe était son cousin à elle, presque son +frère, et qu'elle ne pouvait pas détacher de lui la seule femme qu'il +eut jamais aimée.... c'eût été une trahison. + +Le notaire, dans son aveuglement, avait oublié que Rodolphe était le +cousin d'Ida. Il s'en revint tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait +plus à faire des remises de loyer.... Il cherchait un moyen de se +venger. Les âmes basses ne manient bien que cette arme: la vengeance. +Elle est à la portée de tous les lâches. + +Quand il fut dans son étude il rédigea cette affiche originale: + + GENS PAUVRES + + Un philanthrope Vous offre un logement gratis Pour l'année + prochaine. Allez au No. 444 rue Richelieu. + +Il paya quelques centins pour faire coller cette affiche sur les murs de +la porte St. Jean, dans l'escalier de la rue Buade, à la salle Jacques +Cartier, et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise +du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient et se sentaient pris de +curiosité. + +Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron. Mademoiselle Léontine ne +recevait point: elle était souffrante. + +Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute de feu, mais dans le +style du parfait notaire, et la fit porter à l'objet de sa passion. Il +demandait une réponse et se mourait en l'attendant. La réponse ne vint +pas.... la mort non plus. + +Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, cette adorable créature +dont il raffolait. Il se jeta à ses genoux. Il avait vu quelque part, au +théâtre peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions. Il +voulut lui embrasser les mains, il ne réussit qu'à effleurer le velours +de sa robe. C'était déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au +secours. + +--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, et sa voix rauque +avait des pleurs de lubricité... Je suis riche et ma fortune est à vos +pieds. Pour vous je donnerais la terre entière, si je la possédais; je +donnerais toutes les félicités du ciel. + +--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui s'était tout à coup décidée +à rire de cette étrange passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a +rien comme le rire pour tuer l'amour. + +--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et je n'en voudrais pas +d'autre, continua-t-il..... Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre +jour, je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a poursuivi partout, la +nuit, le jour, au travail, à la promenade, toujours, toujours! Je +voulais vous oublier d'abord: je pensais bien que vous ne m'aimeriez +pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. Vous en aimiez un autre! Vous étiez +promise... Je me faisais toutes les objections. Je savais que j'étais +fou. Et cependant c'était inutile, je ne pouvais éteindre cette flamme +étrange. Je me délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours pas +m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je, m'empêcher de songer à +elle? + +Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau, plus riche! plus +renommé! Mais mon amour suppléera à tout ce qui me manque; daignez, ô +daignez m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué des maris. Vos +moindres désirs seront pour moi des ordres; je ne vivrai que pour vous. +Vous puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos pauvres que vous +aimez tant! Vous leur donnerez tout ce que vous ne voudrez pas garder +pour vous même... quel besoin aurai-je des biens et des richesses, moi, +quand je vous posséderai? Vous serez tout mon bien, toute ma vie, toute +ma richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous attendrir. + +Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui retentit dans les quatre +coins du salon, et s'essuya le front avec son mouchoir. + +Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette éloquence de notaire. + +--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air sardonique, je vous +pardonne. + +Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu tombé. Seulement il +avait dans les paupières des éclairs de chaleur qui indiquaient un +orage. Il acheva par où il eût dû commencer. + +--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je sollicitais votre main. + +--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux; vous menacez mes parents +de toutes sortes de malheurs si je résiste à vos instances. + +--Je vous aime tant que je ne reculerai devant rien pour vous +obtenir.... + +--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est vous même. + +--C'est vous, mais parce que vous devez être à moi. N'est-ce pas +toujours ainsi? + +Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre qu'elle ne pouvait pas +décemment rompre avec l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle +passerait pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne point se marier; +cependant s'il fallait faire cet acte de dévoûment pour sauver ceux qui +avaient eu soin de son enfance, elle se sentait capable de le faire. +Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de prendre une femme +incapable de l'aimer. Elle ne serait que sa servante dans sa maison, car +une femme qui n'aime point son mari ne fait plus dans sa maison que le +rôle d'une servante. + +Léontine venait d'échapper à une union détestable, mais ce n'était que +pour subir une humiliation plus profonde, et pour accomplir un sacrifice +plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc point pitié d'elle. +Cette fois il n'y aurait plus de délai. L'épée était suspendue par un +fil sur la tête de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et le +fil se romprait. + +Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se consommer la ruine des +D'Aucheron plutôt que son malheur à elle?... Ah! si comme elle le +croyait, il n'y avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille de +madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de laisser faire les événements, +de se tenir à l'écart.... Elle avait assez souffert, déjà, pour payer +les faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était plus cela. +Madame D'Aucheron était sa mère.... Elle l'avait avoué à Sougraine.... +Ce ne pouvait pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge? Pour se +débarrasser des importunités de l'Indien, peut-être. Qui sait? Oh! si +elle savait! si elle pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux +pieds de sa mère et de lui demander la vérité, toute la vérité, si +affreuse qu'elle pût être. Mais quelle honte pour sa mère! Non, ce +serait trop cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait cela. + + + + + XXI + + +La Longue chevelure s'était plu à voir mademoiselle D'Aucheron et à +causer avec elle. Rien ne le charmait comme la fraîcheur de sa voix, la +naïveté de son esprit, l'éclat de son oeil noir. Il gémissait avec elle +car il avait souffert aussi lui, et ceux-là seuls savent compatir aux +douleurs des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il avait voulu +s'assurer qu'elle aimait toujours le jeune docteur et qu'elle n'aimerait +jamais que lui. Alors il revint trouver l'Abénaqui. Il l'avait averti +qu'il le reverrait bientôt. + +--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille n'aime pas le ministre. + +--Cela ne fait rien. + +--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune médecin. + +--Cela se peut bien.... + +--Sougraine, si tu tiens à ta tête tu vas donner ta fille à celui +qu'elle aime. + +La Langue muette fit un bond, regarda la Longue chevelure avec terreur +et dit en suppliant: + +--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour forcer Sougraine à rompre +une union qui va faire sa fille riche... et heureuse.... + +--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin. + +--C'est que, vois-tu, le mariage est décidé. Tout est arrangé.... Le +ministre se fâchera. On ne sait pas ce qu'il peut faire.... + +--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne m'obéis point.... + + + + + XXII + + +Le directeur de mademoiselle Léontine fit une visite au notaire +Vilbertin. Il fut très bien accueilli. On parla politique, religion, +instruction, entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne volonté. +Rarement il se montrait si loquace. Il était probablement heureux; on +est aimable envers tout le monde quand on est heureux. L'abbé lui +demanda, en se levant pour prendre congé, s'il était vrai qu'il allait +bientôt épouser une jeune et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie, +n'osa pas nier. + +--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous apporte son amour, lui +dit-il avec intention. + +Le notaire eut un soupçon et répondit froidement: + +--Quand on se marie c'est signe que l'on aime. + +L'abbé lui fit observer que malheureusement le contraire arrivait +quelquefois et qu'alors la bénédiction divine ne descendait pas sur ces +mariages. Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, des +reproches. + +--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je suppose que vous êtes +aimé.... + +Et il continuait à faire une peinture redoutable des tortures de toutes +sortes qui sont réservées à ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis. + +Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien qu'il disait vrai et +c'était pour cela qu'il souffrait de l'entendre.... Peu à peu et +graduellement le prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce +projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son bonheur à lui, au +nom de la paix et de la félicité de cette jeune fille qui s'immolait par +dévouement filial... + +--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit froidement le notaire, +cela vous aurait ménagé du temps, et à moi aussi. + +Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire. A la vérité il ne +savait pas du tout ce qu'il écrivait. Il voulait faire comprendre à son +visiteur qu'il ne faisait aucun cas de ses observations. + +--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles affiches à rédiger, je +lui demande mille pardons et me retire, dit malicieusement l'abbé en +sortant. + +Le notaire lui lança un regard foudroyant. + +--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils donc? est-ce qu'on va +les déranger dans leurs douce solitude?... Ils veulent tout régenter. +Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître et mourir sans +eux... et surtout qu'on, peut se marier sans leur consentement. Quand +donc aurons-nous l'esprit de nos cousins de France et surtout leur +courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne nous excitons +pas trop, mon petit ami, tu sais que le sang te monte au cerveau, et +c'est dangereux. L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le temps +de faire le plongeon. Qui peut dire après tout ce qui nous attend +là-bas, dans cette maudite tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous +enseignent de Dieu et de la religion, les prêtres!..... Voyons! j'ai +trop d'esprit pour perdre mon temps à scruter ces mystères. Et puis le +bon Dieu aura pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice. +Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? Au bout la fin! soyons +homme; pas de crainte chimérique, pas de courbettes. Renoncer à mon +amour! renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille que je vois +dans mes rêves, que je désire de toutes les ardeurs de mon âme, oh! il +est fou!..... Il ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon coeur +qui se reposait depuis longtemps ne s'est pas réveillé pour rien. Je le +sens battre, je le sens brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et l'on +veut que tout cela se refroidisse soudain, que tout cela se taise et +meure sans retour! Allons donc! je suis plein de vie, et je veux aimer, +et je veux jouir des délices de l'amour, et je briserai tout ceux qui me +feront obstacle.... Je me moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard +et d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux me plonger dans un +océan de voluptés, je veux mourir d'ivresse! + +Après cette élucubration érotique le notaire se baigna le front dans +l'eau glacée. Il avait toujours peur de l'apoplexie. + +L'allusion qu'avait faite en partant le jeune abbé n'avait pas, comme on +le voit, manqué son effet. + +Les passants lurent cette affiche singulière qui promettait un logement +pour rien. Plusieurs rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que +c'était un truc de la charité. La charité fait souvent le bien comme la +haine, le mal, en se cachant. Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu. +On pouvait toujours voir. + +Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire et comprit que c'était +une mystification. Ida devina d'où le coup partait. Rodolphe alla en +parler à Duplessis le vieil instituteur. A chaque instant on entendait +monter, puis frapper à la porte. On voulait voir ce logement. Il ne +manque pas de gens qui seraient heureux d'être hébergés gratis...... +C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers. La maison +toujours ouverte, faisait entrer le vent et le froid. On gelait. La +malade empirait. Réellement il y avait une persécution atroce. + +Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait un conseil: + +--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes jeune, courez l'écrire. + +--Qu'est-ce donc? + +--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin, rue du Palais. + +Rodolphe courut dans tous les coins de la ville où les malheureuses +affiches avaient été placardées et fit la correction suggérée par le +professeur. + +La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire. Ce fut une +véritable avalanche. Le notaire ahuri donnait à tous les diables les +malencontreux qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas écrit sur +l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien qu'il n'avait pas mis +cela... Au reste, il affirmait qu'il n'était pas l'auteur de cette +annonce ridicule. Les gens venaient, venaient toujours comme en +procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, on se pressait, on se +bousculait pour entrer, on criait du dehors, on se réservait un petit +coin, n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre avec son poing +fermé, ordonnait de sortir, menaçait d'appeler la police... Jamais de sa +vie il n'avait éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à tout le +monde... surtout à cette famille Villor qu'il gardait par charité dans +cette excellente maison dont il aurait pu tirer un bon profit. + +Il se vit dans l'obligation de fermer son étude pendant quelques jours. +L'idée lui vint d'aller relire son placard pour voir si l'on était +justifiable de venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction +quand il lut: Adressez-vous au notaire Vilbertin, rue du Palais. + +--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin, pensa-t-il... le neveu de +la Villor. Gredin, va! tu me le paieras. + +Il donna quelques sous à un gamin pour faire déchirer toutes ces +affiches. Afin de calmer un peu son esprit irrité, il se mit à songer à +son prochain mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve de +volupté que lui apportait le souvenir de Léontine. Il se grisait de +folles espérances comme d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout +son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il aurait pu +dépenser dans les jouissances exquises de l'amour. Comme il passait +vis-à-vis l'école des frères, il vit quelques personnes entrer dans +l'église du faubourg St. Jean. + +--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il pas mieux travailler que +de venir pleurnicher devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait tant +de pauvres! Les protestants prient moins et travaillent plus, aussi, +comme ils font de l'argent!... Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est +elle! et une étrange émotion serra sa poitrine. + +Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église. + +Les riches, les heureux de la terre sentent peu, sans doute, le besoin +de prier. La prière, c'est la supplication, c'est l'humiliation dans la +poussière; les malheureux seuls savent bien prier. C'est à eux aussi que +la bonté divine se manifeste davantage. + +Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait un charme inconnu +maintenant. Ce n'est pas Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel +et impie, c'était une ivresse toute charnelle. Il s'assit dans un banc, +en arrière de l'église, et après avoir porté des regards sceptiques sur +les tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues dorées rangées +autour de l'abside, sur la lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme +une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à genoux devant l'autel +et se mit à penser: + +--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon Dieu ne s'enferme pas +comme un bijou dans une boîte dorée..... + +Il se disait encore: + +--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai pas l'intention +d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma faute, à moi, si je n'ai point la foi. + +Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent par la main. + +--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné la vie sans ma +permission. + +Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent point la vérité, se +complaisent dans l'ignorance, et ne veulent pas être troublées dans leur +fausse quiétude.... Elles ne savent pas que Dieu se révèle aux humbles +et qu'il se cache aux orgueilleux. La religion du Christ étant une +religion d'amour et d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on +arrive à la connaître. + +Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se précipita à genoux et se +cacha le visage dans ses mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui +glissaient sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait dans +son coeur. Quand elle passa près de lui, il la regarda furtivement. + +--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, j'espère qu'elle m'a vu.... +Elle va me croire dévot..... C'est une bonne idée que j'ai eue là... + +Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme il en approchait, +Rodolphe débouchait de la rue Ste Marie, et les deux jeunes gens se +donnèrent une poignée de main longue et forte qui fut comme un serrement +de tenailles pour l'âme du notaire. Il ralentit le pas, car il ne +voulait point être vu. Nulle situation n'est pénible comme celle d'un +amoureux qui se trouve en présence de l'objet de son amour et d'un rival +fortuné. + +Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St Raymond. Il allait emmener +sa tante et sa cousine. Il vivraient tous trois ensemble. La tante était +mieux; elle pouvait supporter le voyage. Léontine savait déjà le projet +du jeune homme. Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir seule, +abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle aimait le plus au monde, +mais qu'elle irait les voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils +viendraient eux aussi; ils viendraient souvent, le chemin de fer serait +construit bientôt; ce serait facile. + + + + + XXIII + + +Dans le même temps Sougraine entrait chez monsieur Le Pêcheur. + +--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur le ministre, dit-il après +les salutations d'usage, eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette te +l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, et il a décidé que +mademoiselle Léontine donnerait sa fortune et sa main au docteur +Rodolphe. + +--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées, répliqua le +ministre. Sais-tu que le métier que tu fais peut te conduire en prison. +On appelle cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais c'est un vol. + +--L'Indien fait payer un grand service, voilà tout, il n'y a rien de +blâmable en cela, monsieur le ministre.... Il aurait pu te faire épouser +une jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans lui, c'est ton +affaire. Je viens te déclarer que tu ne l'auras point. + +Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à perdre patience. + +L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit. + +--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant. Le ministre et +l'indien ne naviguent plus dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne +maintenant. + +L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y avait pas à reculer; le +sioux aux longs cheveux n'entendait pas badinage, et il ne fallait point +s'exposer à être livré à la justice des hommes. + +Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine que ses visites étaient trop +fréquentes, cela semblait inexplicable aux gens de la maison. + +--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine; il a le couteau sur la +gorge; il est reconnu.... + +--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en pâlissant.... + +Une peur effroyable s'emparait d'elle.... + +--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, car celui qui sait +notre secret le gardera bien, mais à une condition.... + +--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition? demanda fièvreusement +la pauvre femme. + +--C'est la Longue chevelure..... + +--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien. + +--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole est irrévocable. +Mais..... + +--Quelle condition met-il à son silence? + +--Le mariage de notre fille avec le docteur Rodolphe. + +--Le mariage de notre fille!..... notre.... + +Elle ne savait plus que dire, avait envie de défaire ce qu'elle avait +fait, de jurer que Léontine n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait +rien après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans sa +maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... qu'on lui avait dit +que c'était un garçon.... Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux +voulait ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... Il +pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, prenez-le, car +c'est un ravisseur de jeunes filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un +meurtrier! Il ne l'était point..... mais les apparences seraient contre +lui... Sougraine, pour se venger crierait à son tour: Voici Elmire +Audet, mon ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette belle dame +qui se promène avec un magnifique attelage, chaque jour, dans les rues +de Québec. C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur! + +Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé une pareille terreur. Elle se +sentait devenir folle. Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon +Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?.... + +--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, courage! prudence! rien +n'est perdu.... + +--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la fortune que Vilbertin nous +promettait!... Vilbertin allait épouser Léontine. Il est riche, +Vilbertin, très riche! Il aime notre fille à la folie... il donnerait +toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, il a juré qu'il l'aurait. +Tout est arrangé, conclu. Léontine a consenti..... Et puis les affaires +vont mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous abandonne nous +sommes perdus.... Nous lui devons beaucoup à ce gros notaire que vous +avez vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le malheureux bal!.... +Et s'il épouse notre fille, le notaire, il nous fait remise complète de +ce que nous lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous ruine; +il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle affreuse situation! qui donc +nous tirera de cet horrible abîme? + +--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, répondit Sougraine, +lentement, scandant chaque mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et +toi? + +Madame D'Aucheron eut un frémissement. Non! elle le voyait bien, il n'y +avait pas à lutter. Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La +richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, mais la vie, ce sont +des biens qui ne se paient ni ne se remplacent. La fortune perdue se +retrouve quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!.... + +Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait à ses oreilles comme un +glas des morts. Cela voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus de +vêtements magnifiques, plus de brillants équipages, plus de serviteurs! +Ruinés, les D'Aucheron, ruinés! Comme leurs amis en feraient des gorges +chaudes! Ce sont toujours les amis qui s'amusent le plus de nos +infortunes. Quand ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les +D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour. On ne se rangerait +plus pour les laisser passer. On n'écrirait plus leur nom avec une +apostrophe et un grand A. Et puis comment expliquerait-on leur éclat +d'un jour suivi d'une aussi horrible obscurité?... Voilà donc comme vont +les choses de la vie! Des songes vermeils et des réveils épouvantables, +des coups de soleil et des bourrasques terribles. + +Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention de la Longue +chevelure dans leurs affaires? N'était-ce pas un accès de folie qu'elle +avait tout à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que tout cela se +dissiperait tout à l'heure, comme un nuage emporté par le vent, et que +le calme reviendrait. C'était peut-être une fantaisie de Sougraine pour +l'effrayer. Il en était bien capable. Elle verrait le beau sioux et lui +ferait entendre raison. Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se +jetterait à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes d'une +femme? Mais comment annoncer la chose à monsieur D'Aucheron? Il ne +voudrait rien entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement +d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant il faudrait le +convaincre..... + +Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa devant une image de la +Ste Vierge au pied de la croix, mais elle ne comprit rien à la douleur +de cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, et ne songea +même pas à lui demander le secours divin qui n'est jamais refusé aux +âmes souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques entretiens, +et ne cherchait ses consolations que dans les frivolités du monde. Le +monde allait lui manquer et elle se trouverait seule avec elle-même: ce +serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais à ceux qui l'invoquent, et +c'est pourquoi les hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances +qui cherchent un refuge dans la mort. + +Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de laisser Rodolphe et le +bonheur rayonnait encore dans son coeur. Elle voulait parler de la mère +Audet, sa grand'mère peut-être, à madame D'Aucheron, et elle éprouvait +un serrement de coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète, +d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant il le fallait bien. + +--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la bonne vieille que monsieur +Duplessis a amenée souper ici l'autre jour? + +--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait tâché de se remettre un peu +et de faire disparaître les traces de ses dernières larmes. + +--On vient de la renvoyer dans sa paroisse. + +--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise. + +--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller mourir avec les siens. + +--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se porte à merveille +maintenant que son garçon est revenu et qu'il lui a témoigné le désir de +ne plus se séparer d'elle. + +--Son garçon est revenu? oh! il est revenu? quand cela? + +--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la bonne vieille. +Croiriez-vous qu'elle pleurait en nous disant adieu?.... Ces pauvres +gens, comme ils exagèrent le bien qu'on leur fait! + +--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au huitième portage? + +--Au huitième portage? qu'est-ce que cela veut dire? + +Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait lâché un mot de trop..... + +--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au huitième portage.... je +ne sais pas ce que c'est. + +Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron était bien la fille de +la mère Audet.... mais elle, était-elle vraiment la fille de madame +D'Aucheron?..... Pourquoi alors l'hospice des enfants trouvés? Ah! +pourquoi?.... sa candeur se troublait; cette question était pleine +d'épouvantement. + +--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron avec des airs câlins, +j'ai à t'annoncer une chose qui va faire battre de joie ton petit coeur. + +--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant.... vous le savez bien. + +--Ces enfants, comme ils se découragent vite! on dirait qu'ils n'ont pas +l'avenir pour eux.... Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans +pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de mère.... et si j'ai +contrarié tes desseins et tes voeux c'était pour avoir la paix avec mon +mari. Une femme doit obéir aux volontés de son époux... Cependant, après +des réflexions profondes, j'ai compris que je devais te protéger. La +fortune, les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute et cela rend +la vie attrayante; mais quand il faut acheter ces divers biens au prix +du bonheur de son enfant, une mère a raison de se dresser devant la +volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi, mais épargne +l'innocente créature qui nous a voué ses plus pures affections.... + +Léontine, pendant ce préambule prétentieux, éprouvait de curieuses +sensations: des rayons d'espoir traversaient les ténèbres de son âme +comme des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques, le ciel +obscur, puis des craintes, des appréhensions suivaient. Elle était +assaillie de mille sentiments divers, mais elle eut une joie intense, +elle poussa un cri de surprise lorsque sa mère ajouta: + +--Moi je désire que tu donnes ta main à celui qui possède ton coeur. +Aimes-tu toujours monsieur Rodolphe? + +--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu me rends heureuse. + +Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle avait eu quelque +grande douleur. Chose singulière les larmes sont la plus haute +expression du bonheur et le rire la plus grande preuve du plus profond +désespoir. + +--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame D'Aucheron, je fais un +grand sacrifice, mais n'importe, tu seras heureuse, je ne désire rien de +plus. Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres.... comme les pauvres +que tu vas visiter avec tant d'amour,.... mais tu seras heureuse, +toi..... Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas, dans ton +humble maison, au milieu des champs... Ah! je n'ai plus d'ambition..... +oui j'en ai une: l'ambition de faire ton bonheur..... + +Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa avec une +inexprimable effusion. + + + + + XXIV + + +D'Aucheron avait dû se rendre auprès de monsieur Le Pêcheur pour lui +déclarer que des raisons d'une extrême gravité le forçaient à décliner +l'honneur de l'avoir pour gendre. Il en était extrêmement mortifié et ne +s'en consolerait point. Il avait tant caressé cette espérance: avoir +dans sa famille, dans sa maison, un homme politique, un membre du +cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait en rompant ce mariage et ne se +faisait point illusion. + +Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec une affabilité toute +particulière, prit un air digne. Lui aussi il voyait tomber ses +illusions. Il ne put s'empêcher de songer à l'indien. Ce maudit sauvage +était-il donc réellement pour quelque chose dans le désagrément qui lui +arrivait? Il faudrait éclaircir ce mystère et.... gare à lui!... il lui +apprendrait à ne pas se mêler des affaires des autres... + +Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale et dissiper l'essaim de +ses pensées noires. Il rencontra un ami qui lui dit à brûle pourpoint: + +--A quand ton mariage? + +--Va au diable avec tes questions indiscrètes! pensa-t-il. + +Il en rencontra un autre qui lui apprit que la belle mademoiselle +D'Aucheron épousait le notaire Vilbertin. Un mariage d'intérêt..... + +Il devint blême et une sourde colère gronda dans son âme. + +--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-là? demanda-t-il en tremblant. + +L'ami ne remarqua pas son émotion et répondit. + +--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa fille pour sauver sa +fortune. Il a des relations d'affaire très intimes avec le notaire..... + +L'Honorable monsieur Le Pêcheur continua sa promenade la tête basse, +l'esprit très préoccupé. Il s'expliquait la volte-face exécutée si +prestement par D'Aucheron, et se consolait en songeant que la capture +n'eut pas été alors excessivement importante. Mais il aperçut le notaire +qui venait avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses +aiguillons dans le coeur. + +--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on me prie d'évacuer la +place, grommela-t-il? ce n'est pas flatteur pour moi,.... un +ministre!.... Et toi, face jaune, te voilà encore sur mon chemin, +ajouta-t-il, en pensant à l'indien, es-tu donc mon mauvais génie?..... +Tu viens à moi, mon mariage s'arrange; tu t'éloignes pour en aborder un +autre, mon mariage se rompt et ma future passe dans les bras de cet +autre.... Il y a du diable là-dessous: Es-tu sorcier?..... Il faut que +je te déniche, mon hibou de mauvais augure!..... + +Ils passèrent près de lui et le saluèrent en souriant.... + + + + + XXV + + +Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus gai et l'esprit plus +alerte que le jour où madame son épouse, pressée par Sougraine, promit +de donner sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait vu de nouveau +son ami Vilbertin qui s'était montré fort accommodant, généreux même. +Les affaires allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement +scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre qui ne serait +peut-être plus rien demain. Ce qu'il fallait avant tout, c'était de +l'argent. Les honneurs qui ne rapportent rien deviennent un embarras. Il +était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la possession d'une fille +pauvre. Elle était belle, c'est vrai, mais il n'en manque pas de belles +filles à Québec. + +Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. En tenait-elle +encore pour monsieur Le Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas +d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne comprend pas les affaires +comme un homme. Les combinaisons du coeur la touchent plus que les +calculs de l'esprit. + +--Notre gendre agit royalement, commença D'Aucheron. Il m'a donné un +fameux coup d'épaule. + +--Notre gendre? demanda ingénument madame D'Aucheron, lequel? + +--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, nous n'en aurons jamais qu'un +seul... Vilbertin, le brave notaire Vilbertin. + +Madame D'Aucheron ne savait trop comment engager cette dernière lutte, +la plus terrible de toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait +tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires et sa fortune entière, +au caprice, à l'inclination d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas +reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque chose de plus important +qu'une fortune et une réputation d'habileté en affaires........ quelque +chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle ne savait que trop, +elle, la malheureuse femme. + +--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément, commença-t-elle, et +j'ai des remords, oui des remords qui me rongent le coeur. + +D'Aucheron craignit une révélation mortelle. Quelquefois cela arrive +qu'une femme bourrelée de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce +fut en tremblant qu'il demanda: + +--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?... + +--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle change à vue d'oeil, mon +mari; la voilà pâle comme une morte.... + +--Le mariage la ramènera, ma chère femme. + +--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, toujours. + +--Comment, pas le mariage avec le notaire Vilbertin? que veux-tu dire? +je ne te comprends plus.... + +--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la voir se donner ainsi +pour nous plaire à un homme qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être +si heureuse avec son Rodolphe? + +--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron, qui s'emportait.... +est-ce que tu perds la tête? + +--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?.... + +--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, cette petite fille du +hasard!... Crois-tu que nous l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite +pour rien, ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait un peu +fort. Tu peux en prendre ton parti, cette fois, c'est irrévocablement +déterminé. Vilbertin la veut, il l'aura. + +--Tu la vends? + +--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde c'est pour vous conserver +votre superbe demeure, vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux, +vos habits magnifiques, que je la vends, comme vous dites. + +--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, des voitures, des +chevaux, une superbe demeure, je n'en veux plus!.... + +D'Aucheron fut tellement étonné de cette réplique qu'il resta muet +pendant une minute... + +--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui parlez ainsi, madame? + +--Oui, monsieur, c'est moi. + +--Vous êtes folle. + +--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez suite à vos projets. + +--Rien au monde ne me fera changer d'avis... + +--Si je vous disais que des malheurs plus grands que ceux que vous +redoutez tomberont sur nous si vous ne m'écoutez point.... + +--D'Aucheron éclata de rire, cette fois. + +--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! est-ce que je suis un enfant +qu'on effraie avec des menaces ridicules. + +--Mon mari, je t'en supplie! continua madame D'Aucheron. + +Elle avait une expression singulièrement touchante. Sa figure se +transformait. Ses mains jointes se serraient convulsivement. + +--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il. + +Elle tomba à ses genoux..... + +--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour de toi! oui, pour +l'amour de toi! + +--Mais, malheureuse, c'est ma ruine... + +--Nous vivrons bien quand même.... Dieu qui donne aux petits oiseaux +leur nourriture. + +--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La première fois de ta vie. +Mieux vaut tard que jamais..... Et tu crois, comme cela, que Dieu qui +donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite qu'est-ce que +c'est?.... fit-il en se moquant. + +--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à genoux, ne ris point, je suis +horriblement malheureuse..... + +--Elle est folle, pensa-t-il tout haut. + +--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... je t'en supplie, +écoute-moi. Tu sais bien que je t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que +du bonheur ensemble, continuons à vivre heureux. Pour cela nous n'avons +besoin que d'une chose: la santé, la santé pour travailler. Je +travaillerai tant que tu voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le +travail ne me coûte pas; non il ne me coûte pas. Tu sais bien que je ne +suis pas une paresseuse.... C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais +c'était quand je croyais pouvoir me donner ces mille choses de la +vanité, sans te gêner dans tes spéculations..... + +--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais cet argent que tu +dépensais si bien.... + +--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le savais bien; mais je me +disais: il est habile mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un +coup de dé.... + +--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai tiré et j'ai gagné.... +C'est le mariage de Léontine avec Vilbertin. Entends-tu?.... + +--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne peut se faire, +cria-t-elle en se tordant les bras... s'il se fait, je disparaîtrai; tu +me reverras jamais... + +D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner qu'il y avait là +quelque chose d'extraordinaire.... + +--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me cache un secret. + +Puis il ajouta tout haut: + +--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de la position que tu +viens de prendre à l'égard de Léontine et de Vilbertin.... + +--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... je l'aime trop pour +supporter plus longtemps cette pensée.... et je sens en moi l'idée d'un +grand devoir à remplir. + +--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et il sortit, la laissant +seule à genoux sur le parquet. + + + + + XXVI + + +Ce fut un beau moment pour Rodolphe que celui où, des lèvres mêmes de +Léontine, il apprit que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir +leur était encore permis. Ils renouèrent le fil brisé de leurs doux +projets, refirent leur retraite paisible et chaste avec les oiseaux +chanteurs et les arbres fleuris, s'abandonnèrent à toutes les délices +nouvelles qui reviennent en foule, comme un essaim de bourdonnantes +abeilles, au coeur qui se reprend à croire et à espérer, après un deuil +qui devait être éternel. + +Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa paroisse d'adoption. Le +village où l'on demeure, c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus +que tous les autres, comme on aime plus que tous les autres, aussi, le +pays où l'on est né. + +Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine. + +Vilbertin s'était souvent informé de la santé de madame Villor, et quand +il apprit son départ pour St. Raymond, il en témoigna beaucoup de +plaisir, disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air pur des +champs ne manquerait pas d'avoir sur elle un effet merveilleux. Il loua +son logement aussitôt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait +bien la sottise qu'il avait faite dans un moment d'erreur. Il avait mal +calculé. Le secours n'était pas venu de ce côté-là. Enfin tout allait +pour le mieux maintenant. + +Il était assis, les jambes allongées, les bras derrière la tête, +repassant, avec un raffinement de satisfaction, les derniers incidents +de sa vie, et surtout les dernières phases si nouvelles et si pleines +d'agréables surprises..... Il fumait un cigare, et des meilleurs..... Il +faisait des folies tant il était heureux. Il regardait la fumée bleue +qui montait en orbes odorantes vers le plafond noirci par le temps et la +poussière, et pensait: + +--Il y a des hommes dont les espérances s'envolent et se dissipent comme +cette ondoyante fumée. Je les plains. Des maladroits, des malchanceux, +des sots, des gens nés sous une mauvaise étoile!... Elle brille mon +étoile, à moi.... Elle vaut l'étoile des mages. + +Un coup fut frappé à la porte. + +--Allons quel malvenu me dérange ainsi dans mes rêveries? + +Il eut envie de ne pas répondre. On frappa de nouveau. Il opéra un +demi-tour et se trouva convenablement placé devant son écritoire, tel +que doit être un notaire sérieux, et cria: + +--Entrez! + +Sougraine parut. + +--On ne te dérange pas trop, j'espère, monsieur le notaire? fit-il en +saluant. + +--Non, non, répondit Vilbertin, qui pensait tout le contraire. + +C'est la coutume, on ment pour ne pas être impoli. + +--L'indien vient pour une affaire sérieuse, qui concerne monsieur le +notaire. + +--Alors explique-toi. + +--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron? + +--De quel droit me poses-tu ces questions? + +--La chose n'est pas inutile... + +--Je n'ai pas de temps à perdre, mon ami, va droit au but et sois +convenable. + +--L'indien sait ce qu'il fait, il est prêt à se retirer, mais tu aurais +lieu de te repentir de ton impatience. + +--Que me veux-tu? + +--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron? + +--Eh bien! oui. Après? + +--Tu espères l'épouser? + +--Oui! + +--Tu ne l'épouseras pas. + +--Le notaire éclata de rire. + +--Est-ce toi, prophète de malheur, qui m'empêcheras de l'épouser? + +--C'est un homme plus fort que nous deux. + +--Qui? + +--La Longue chevelure. + +--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert de diamants que j'ai +vu au bal de madame D'Aucheron? + +--Celui-là même. + +-Mais comment cet étranger peut-il disposer de la main de mademoiselle +D'Aucheron? + +--La Langue muette ne peut pas répondre à cette question, mais il +affirme que tant que la Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin +n'épousera point mademoiselle D'Aucheron. C'est le docteur Rodolphe qui +aura la jeune beauté que ton coeur désire. + +La jalousie brûla comme un fer rouge le coeur voluptueux du notaire et +un éclat sinistre fit étinceler ses yeux. + +--Le diable m'emportera, s'écria-t-il, avant qu'un autre possède cette +femme qui m'est promise. + +--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-être, mais, à coup sûr, tu +ne l'auras point..... + +--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce drôle-là, va s'immiscer +plus longtemps dans mes affaires. Il va voir ce que peut un homme que +l'amour influence et que le sentiment de la conservation dirige.... Mais +si tu me trompes, toi, tu me le paieras cher.....O mes rêves d'or! +fit-il en soupirant, en aparté, ô mes suaves espérances! ô mes divines +amours! + +Il faisait le fanfaron, mais il était effrayé. Peu accoutumé à la lutte, +il s'irritait d'être forcé de descendre dans l'arène. Sa défense à lui, +comme ses moyens d'attaque, c'était l'argent. Son coeur saignait un peu +sans doute quand il fallait déposer en holocauste, sur l'autel de +quelque dieu puissant, d'adorables pièces d'or; mais le sacrifice +n'était jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances faisaient +oublier les déchirements qu'elles avaient coûtés. Ce riche sioux se +moquerait sans doute des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait +pas songer à le vaincre avec cette arme pourtant triomphante. + +--Que faut-il donc faire? demanda-t-il à Sougraine. + +--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve quelque chose, lui, +l'indien sera bien aise et il agira. + +--Il faut que je voie la famille D'Aucheron d'abord. J'aimerais aussi à +rencontrer le siou. Peut-être, après tout, qu'il n'est pas si redoutable +que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en a déjà vu d'autres!.... + +Comme il se laissait emporter agréablement par ses pensées de +forfanterie, la Longue chevelure, après avoir frappé à la porte, entra +marchant d'un pas majestueux, les cheveux sur le cou, revêtu d'un riche +capot de loutre. + +--M. Vilbertin? fit-il. + +--C'est moi, monsieur, répondit le notaire, dont les pensées vaniteuses +s'envolèrent comme des flocons de neige sous la bourrasque.... + +La Longue chevelure salua aussi la Langue muette. + +--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que la Langue muette ne le +trompait pas, et que la Longue chevelure est un ami bien dangereux.... +pour nous deux.... + +Le notaire approcha un siège et pria le sioux de s'asseoir. Il était +devenu d'une exquise politesse, le notaire. + +--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance, dit-il, avec +le chef distingué qui nous a tant émerveillé l'autre soir, chez monsieur +D'Aucheron. + +--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous dire qu'une jeune +fille à laquelle je porte beaucoup d'intérêt, désire épouser un homme +qu'elle aime, comme la fleur du nénuphar aime le soleil qui baigne sa +corolle. Cette jeune fille vous la connaissez, c'est mademoiselle +D'Aucheron..... Vous la recherchez vous-même, je le sais, comme le +chasseur altéré recherche la fontaine d'eau vive. Elle vous estime et +vous respecte sans doute, mais elle ne vous aime point. Je vous supplie +d'être généreux et de l'oublier, comme le voyageur oublie l'ombre où il +s'est reposé. + +--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me parliez de la sorte. +Etes-vous envoyé par mademoiselle D'Aucheron ou par quelqu'un de sa +famille? + +--Je ne suis l'envoyé de personne et je n'obéis qu'à un sentiment de +compassion et d'humanité. + +--Alors permettez-moi de vous dire que je suis à un âge où l'on agit +d'ordinaire après des réflexions suffisantes. + +--Vous êtes à un âge où l'on fait des folies, parce que l'on en fait +toujours, et toujours en se croyant sage. + +--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes Rocheuses, vous +admettrez sans peine que vous jouez un rôle un peu singulier. Nous ne +sommes plus au moyen âge, et c'est en vain que vous voudriez imiter les +galants chevaliers qui galopaient, allant de château en château pour +défendre les belles châtelaines et s'en faire aimer. + +--Je ne suis qu'un père malheureux qui cherche depuis plus de vingt +neiges son enfant perdue. J'ai rencontré par hasard une jeune fille +remplie de charmes et de vertus. Elle est douce comme la gazelle. Un +malheur la menace comme la serre de l'épervier menace la fauvette, et je +m'efforce de la protéger. + +--Vous êtes vraiment généreux; elle vous devra de la reconnaissance.... +Mais laissez faire ce que vous ne pouvez empêcher. + +--J'empêcherai ce que je ne dois pas laisser faire, répondit la Longue +chevelure avec fermeté, puis il sortit. + +Quand il fut dehors le notaire dit à Sougraine: + +--Est-ce un complot? + +--Ce n'est pas un complot, répondit Sougraine, et l'indien donnerait +beaucoup pour voir cet homme loin.... bien loin.... + +--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin, cela ne me regarde +pas; arrangez-vous ensemble, moi je tiens à mon mariage. + +Il se remettait à peine de son émotion que madame D'Aucheron, survint à +son tour. Elle était plus pâle que d'habitude et l'on voyait, à ses yeux +rougis, qu'elle avait beaucoup pleuré. Le notaire la fit entrer dans son +bureau particulier, s'excusa auprès de l'indien et s'enferma avec elle. + +--Mon cher notaire, commença-t-elle--et sa main droite cherchait à +comprimer les battements de son coeur--mon cher notaire, il faut +renoncer à notre projet, notre doux projet....! Une force majeure.... +quelque chose d'inexplicable et de terrible est survenu qui nous force à +retirer notre parole.... Léontine ne peut point vous épouser. Mon cher +notaire, soyez indulgent: soyez bon comme toujours! Ce n'est point notre +faute à nous, non, je vous l'assure.... + +Le notaire l'écoutait tout ébahi. + +--Quel est ce mystère? dit-il à la fin.... Ma tête s'égare.... je +deviens fou, ma foi! c'est à devenir fou... l'Abénaqui arrive et me dit: +Vous ne vous marierez point. Le sioux le suit et me conjugue le même +verbe. Vous survenez et c'est encore la même chanson... Vous me direz +toujours bien pourquoi je n'épouserai votre fille, et pourquoi, dans ce +cas-là, je ne vous ruinerais point, et ne vous jetterais point sur le +pavé. + +Il était en fureur, le notaire, et ne pesait plus ses paroles.... + +--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous ainsi? ce n'est pas notre +faute, je vous l'ai dit; nous sommes sous un talon de fer.... + +--Et mon talon à moi, croyez vous que vous ne le trouverez pas dur? + +--Ce ne sera toujours que la ruine, répondit madame D'Aucheron, d'un air +résigné.... + +--Que la ruine! comme vous en prenez votre parti, remarqua le notaire de +plus en plus stupéfait..., l'autre chose qui vous menace est donc bien +redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il avec ironie. + +Pendant que le notaire et madame D'Aucheron échangeaient ainsi des +prières contre des imprécations, des supplications contre des moqueries, +un monsieur entra dans l'étude. + +--Le notaire est-il engagé? demanda-t-il à l'Indien. + +--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre, là.... + +Et il montrait du doigt la porte du petit bureau. + +--Ne le dérangeons pas, alors, fit le survenant. + +L'abénaqui pensait à part lui: + +--Ça va être drôle tout à l'heure. + +Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent bien longues à celui qui +attendait, la porte du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut. Elle +était bouleversée et ses yeux avaient quelque chose de vague, de hagard +à faire peur. + +--Vous ici madame? fit le dernier arrivé. + +C'était monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un pas en arrière et ne +répondit rien. + +--Vous avez voulu prendre les devants, madame, continua D'Aucheron, mais +vous n'arriverez pas plus vite pour cela.... Elle vous a supplié, sans +doute, de renoncer à la main de notre fille? demanda-t-il, en +s'adressant au notaire, n'allez pas l'écouter: elle divague. + +Le notaire poussa un soupir de soulagement comme un homme qui revient du +fond de l'eau. L'abénaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler +Léontine sa fille. + +--Il me semblait, répondit Vilbertin que tu ne pouvais pas renoncer aux +immenses avantages que t'assure mon mariage. + +--Jamais! répliqua fermement D'Aucheron. Est-ce que je me ruinerais pour +les caprices d'une femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le +veux.... Mais j'oublie que nous sommes en présence d'un étranger, +remarqua-t-il en faisant allusion à Sougraine, passons donc de l'autre +côté; nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette affaire.... + +--Il paraît, répondit Vilbertin, que cet indien n'est pas de trop. Il +est du complot; le siou aussi. Ils sont venus ici avant madame +D'Aucheron pour me sommer, s'il vous plaît, rien que cela! de renoncer à +mademoiselle Léontine.... Dis-moi donc ce qu'ils ont à voir, ces +individus-là, dans nos projets.... Y comprends-tu quelque chose? + +--Ces deux étrangers, ces deux sauvages sont venus te dire de renoncer à +la main de ma fille? + +--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer.... + +--Quelle insolence! quelle.... + +--Ce n'est pas cela, fit l'abénaqui, d'une voix étrangement douce, c'est +la nécessité.... une affreuse nécessité.... + +--Allez donc vous promener, avec vos nécessités, cria D'Aucheron qui +s'emportait... + +--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur de ton nom, et plus +que cela encore, continua l'abénaqui. + +--Tu mens. + +--L'indien dit la vérité.... Tout cela pourrait s'arranger pourtant, oui +tout cela pourrait s'arranger, et le mariage de monsieur Vilbertin +aurait lieu comme vous le désirez tous, si un homme s'éloignait. + +--Comment cela? quel est cet homme? demanda D'Aucheron. + +--C'est la Longue chevelure, répondit l'abénaqui. Il nous tient tous +sous son pied, et il nous peut tous écraser comme des vers de terre. + +--Quant à moi, continua D'Aucheron, je ne vois pas ce qu'il peut me +faire.... + +--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va! + +--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire, tout s'arrangerait? Il +n'y aurait plus d'obstacles à mon mariage?.... La paix de tout le monde +serait respectée? + +--Oui! s'écrièrent à la fois Sougraine et madame D'Aucheron. + +--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron, qu'un homme qui ne +nous connaît que depuis quelques jours, qui a passé toute sa vie loin de +nous, qui est parfaitement étranger à nos relations et à nos projets, +devienne tout à coup l'arbitre de nos destinées, nous oblige à faire ce +que nous ne voulons pas, et à nous désister de ce que nous voudrions +faire. Parlez donc, vous autres qui connaissez ses motifs et qui vous +montrez les esclaves de ses volontés, parlez donc! Quand on saura ce +qu'il est, ce qu'il médite, ce qu'il ose on pourra déjouer ses desseins. +Rencontrons-le face à face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore +une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons rien à cacher dans notre +existence. Aurions-nous quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet +étranger, qui feuilletterait le livre de notre vie? Vous a-t-il achetés +avec ses diamants? Quel intérêt a-t-il à empêcher le mariage de Léontine +avec M. Vilbertin?... + +Madame D'Aucheron écoutait la tête basse, l'abénaqui paraissait +distrait. Il cherchait à oublier le danger dont il était menacé. + +La position que prenait D'Aucheron n'avait rien de bien rassurant pour +lui. + +--Voilà du singulier, ajouta D'Aucheron. Il faudra toujours bien que +j'aille au fond de ce mystère. + +Il regardait sa femme avec une certaine cruauté. Elle vit bien qu'il +était résolu de découvrir le secret qu'elle cachait avec tant de soin. + +--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle.... Je n'aurais +plus rien à craindre. + + + + + XXVII + + +Les élections générales approchaient. On entendait une rumeur sourde et +profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait +dans l'ombre des armes qui promettaient d'être mortelles. Chaque parti +faisait la revue de ses forces et préparait les machines qui devaient +détruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une +politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main +de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le +bottier et le regrattier, libres et indépendants électeurs, dont le vote +pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le +laitier, tous gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent besoin +de plus petit que soi.... + +L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus +populaciers, c'était M. Le Pêcheur. Il entendait bien se faire réélire +et garder encore son portefeuille si doux à porter. Il allait de maison +en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se +disait à part soi: + +--L'on verra. Le scrutin a été donné pour cacher son vote, on s'en +servira, du scrutin.... + +L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employé qu'il avait +destitué par économie et remplacé par galanterie. Le peuple est +naturellement sensible, honnête, compatissant. Les actes tyranniques ou +injustes le révoltent. Il protège les victimes et flagelle les +bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Préchon, la victime. +D'autant plus que Préchon avait des capacités, n'était pas sot du tout +et se montrait bon chrétien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses +temporelles d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus souvent +qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans +un mouvement de colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui, +il ne tenait plus à se servir de cela pour discréditer son adversaire. +Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre +siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet homme. Qu'il sorte +d'un palais ou d'une chaumière, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou +du crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu +lui-même le juge. L'humanité, longtemps aveugle ou lâchement avilie, +avait oublié ce suprême jugement du Créateur et se prosternait souvent +devant un homme ignare ou méchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de +ses aïeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et +rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de +vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une +lumière plus pure éclaire les hommes, un sentiment plus juste les anime, +un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et +dangereux de l'égalité qui passe sur la terre pour raser les têtes qui +s'élèvent... c'est la colère de Jésus qui maudit et jette au feu les +arbres qui ne portent point de fruits. + + + + + TROISIÈME PARTIE + + + LES ASSISES CRIMINELLES + + + + + I + + +La chasse aux caribous n'est pas un frivole amusement, certes! et chaque +hiver on voit sortir de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des +Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le fusil à l'épaule, +l'imagination pleine de fantastiques panaches qui dansent sur des têtes +effarées. Les neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant, +et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos climats rigoureux. La +glace, sous son éblouissant et incorruptible manteau, tient dans une +impuissance absolue toutes les souillures du sol. + +Aux reflets du soleil les cristaux de la neige étincellent comme une +poussière de diamants, et sur les plaines d'une blancheur éclatante se +déroule sans fin l'azur foncé d'un ciel pur... + +Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient la ville dans +une carriole mollement rembourrée. D'autres suivaient. C'étaient +Dupotain, Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une voiture +remplie de provisions de toutes sortes fermait le cortège. Ceux qui +connaissaient la coutume du notaire et son goût pour la chasse n'eurent +pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer le caribou dans nos +montagnes pittoresques. + +Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, traversa St. Sauveur +et suivit le chemin de la petite rivière. Il passa par Lorette, St. +Augustin, le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, laissa +derrière lui Ste Catherine, atteignit et dépassa St. Raymond, au fond de +sa charmante vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne.... + +La dernière habitation disparut derrière un coteau de neige, au bout des +terrains à demi-défrichés, et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt +sombre, infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les vallons +se succèdent toujours, toujours jusqu'aux défrichements du lac St. Jean +et, par de là, jusqu'à la mer de glace. Les grands sapins, les pruches, +les épinettes avec leurs larges palmes vert sombre couvertes de blancs +flocons, ressemblaient à ces vieux rois du nord que nous montrent les +légendes scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux sombres +garnis d'hermine, et couronnés de chevelures d'argent. Les chasseurs +marchaient à la file et les raquettes laissaient sur la neige molle une +empreinte qu'on eût dit produite par le pied d'un animal énorme ou le +sillage d'un vaisseau dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la +marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait mille fois parcourus. +La Longue chevelure, alerte et souple comme un cerf, le suivait. Puis +les chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, Landau, Dupotain, +Griflard. Puis encore les hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage +sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur dos. Le soir, on +dressait la tente, on allumait le feu, on faisait des lits de sapins, +sur lesquels on étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après +avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on s'endormait profondément. + +On découvrit après quelques jours un superbe _ravage_, et l'on but à la +santé de l'animal complaisant dont la piste allait être un guide sûr. La +marche dura plusieurs heures encore avant que l'on pût apercevoir un +superbe caribou. + +Il était couché sous un magnifique sapin, et s'amusait à mordre les +petites branches vertes qui pendaient comme des guirlandes au-dessus de +lui. A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et tourna la tête. +Il flaira le danger et son oeil doux s'alluma subitement. Il se leva +tremblant. Une clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient +presque à portée du fusil. Alors, rapide comme l'éclair, rejetant, son +panache mobile afin de ne point s'embarrasser dans les rameaux des +arbres, il s'élança à travers les couches mouvantes de la neige. Une +poursuite acharnée et sans trêve commença. La Longue chevelure, avait +pris les devants. C'était lui, au reste, qui devait tirer le premier. +Vilbertin, l'on ne savait pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi. +Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord ses ennemis, mais la +fatigue le gagna peu à peu dans cette course sans merci, sur ces neiges +molles et profondes.... + +Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières qu'il laissait +maintenant, que ses forces le trahissaient, et qu'il faiblissait par +instant pour reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se sentaient +gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un prochain triomphe animait +leur courage. Tout à coup deux détonations retentirent; elles furent +suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, réveillée un instant +comme en sursaut, retomba dans son morne silence. + +Le caribou était tombé, mais non loin de lui, quelques pas en arrière, +celui qui l'avait blessé gisait aussi grièvement atteint. + +Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant des cris de joie; mais +à la vue de la Longue chevelure affaissé sur la neige et couvert de +sang, leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations. + +--Comment cet accident est-il arrivé demanda l'un des chasseurs? + +--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien ne sait pas comment, +par exemple. Il courait, il courait.... il y a tant de petites +branches.... Tu sais. + +--On n'est jamais assez prudent à la chasse, reprit, en forme de maxime, +le gros notaire qui arrivait tout essoufflé. + +Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux. + +La balle était entrée en plein corps un peu au-dessus de la hanche. Le +siou, malgré la douleur que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait +pas perdu connaissance. On le coucha bien enveloppé dans de chaudes +couvertures de laine, sur des branches molles au-dessous d'un arbre +épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant la _traîne_ aux +provisions sur laquelle on le mettrait pour le ramener aux plus +prochaines habitations. + +Le caribou gisait à quelques pas plus loin. Quand les chasseurs +l'entourèrent il voulut se lever pour fuir encore, mais sa tête retomba +sur la neige ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent sur eux +pleins de larmes. Qui peut deviner à quoi songe la bête, au moment où +elle se sent expirer sous les coups de l'homme? Ne pouvant raisonner sa +douleur, ni s'en expliquer la cause, elle doit en souffrir davantage. +L'homme, parfois, domine par la force de sa volonté, les souffrances qui +le tuent. Sa pensée l'emporte dans une région supérieure. L'esprit +impose silence à la matière. + +Le retour fut long et pénible. Sur une _traîne_, la Longue chevelure, +sur l'autre le caribou. Et les hommes peinaient à tirer parmi les +broussailles, à travers les arbres de ces régions désertes, par dessus +les montagnes, ou à travers les vallons les deux longues _traînes +sauvages_. + +On laissa le malade à St. Raymond, dans la première maison que l'on +trouva. Puis on fit avertir le médecin qui accourut aussitôt. Le +médecin, c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté pour qu'on +transportât le blessé à Québec, sous prétexte qu'il y serait mieux +soigné, mais les autres furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus +long voyage et que ce serait très imprudent de l'exposer à de nouvelles +fatigues. Le notaire céda. Il supplia Rodolphe de lui envoyer des +nouvelles chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin, le +bon notaire, de ce qu'un pareil accident fût arrivé dans une partie de +plaisir commencée sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien que +jamais il ne retournerait à la chasse. Cela lui faisait prendre en +aversion l'amusement le plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut +y songer, c'est d'un grand prix. + + + + + II + + +La partie de chasse avait été organisée par le notaire et Sougraine. + +Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y vit qu'un agréable +délassement. Il avait été entendu qu'il aurait l'honneur de tirer le +premier. Il passerait devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui +pourrait arriver ensuite. + +Madame D'Aucheron fut mise au courant de ces petits arrangements, bien +inoffensifs en apparence, et elle trouva que le notaire et Sougraine ne +manquaient pas d'imagination. Elle attendait avec une impatience fébrile +le retour de ses amis. Comme elle semblait préoccupée plus que de +raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse, lui parlait de sa +félicité prochaine, pour la distraire un peu. Mais moins attendrie que +les jours précédents, cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas trop +compter sur les promesses du bonheur; qu'il n'y avait rien de changeant +comme la fortune; que souvent la félicité nous échappait au moment où +l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles jetaient du froid sur +l'enthousiasme de la jeune fille et faisaient renaître de vagues +craintes un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du brouillard +glacé qui s'abat sur le frissonnement amoureux des fleurs de la prairie, +le soir d'une chaude journée. + +Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida Villor. Elle en dévora les +pages charmantes. Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant +d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher Rodolphe!... Comme il +t'aime! disait-elle, et comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon, +va! Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle.... On vient de +loin le chercher. Notre humble demeure, près de l'église, s'ouvre à +chaque instant du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, mais cela +chasse l'ennuie. + +Madame Villor allait mieux. Le voyage ne l'avait pas trop fatiguée. Elle +articulait quelques mots maintenant. Quand le printemps serait revenu +avec ses brises chargées de parfums, ses chaudes buées, son éclatant +soleil, ses chants d'oiseaux, les murmures des feuilles, les +tressaillements nouveaux des champs et des forêts à leur réveil, elle +aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait et renaîtrait à la vie. Une +bonne, une grande nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut que je +fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il ne me fallait pour cela +négliger un peu, beaucoup même, ma bonne mère et mon cher cousin. On +m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me déranger. Une petite +promenade seulement. J'ai bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu +me verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille à la ville. Tu +reviendras avec moi, c'est Rodolphe qui le veut. + +Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle D'Aucheron. +Elle ferait bien de se livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si +j'étais là je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière aussi +intéressante pour soi-même qu'utile pour les autres. + +Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver son amie, et de +partir avec elle sans doute, on vint lui dire qu'une jeune personne +l'attendait au salon. Elle accourut. + +--Ida! + +--Léontine! + +Les deux noms retentirent à la fois et les deux amies s'embrassèrent +dans une douce étreinte. + +--J'achevais de lire ta lettre, dit Léontine; un peu plus et tu la +précédais..... + +--Nous n'avons pas le service de la malle tous les jours, vois-tu, +là-bas, dans nos forêts..... + +--Non, mais vous avez la paix, le calme, le bonheur..... n'est-ce pas? + +--Tous les jours, ma bonne Léontine.... Viens voir cela. + +Mademoiselle Villor fit une bonne provision de livres de classe, alla +prendre conseil du Surintendant de l'Instruction publique, et se remit +en route pour St. Raymond. Léontine l'accompagnait. + +Madame D'Aucheron, qui ne détestait pas d'être seule, vu la disposition +d'esprit où elle se trouvait et l'attente des nouvelles qui devaient +venir, ne fit aucune objection à son départ. + +Quand la voiture qui les emmenait fut sur le monticule qui domine le +village, Ida chercha des yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du +doigt à Léontine. + +--Là-bas, par de là l'église, sous les grands pins noirs..... Vois-tu? + +Léontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses regards. On descendit +la côte escarpée et on traversa le village au grand trot du cheval. Une +voisine que mademoiselle Ida avait laissée avec sa mère vint ouvrir en +souriant. + +--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle Clémence, observa +l'amie de Léontine. + +Clémence, c'était la voisine, une vieille fille qui n'avait jamais aimé +que les chats et jamais raconté que des nouvelles vraies. + +--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais ça ne va pas bien partout. + +--Non? qu'y a-t-il donc?.... + +--Entrez toujours; déshabillez-vous, mesdemoiselles, vous devez être +fatiguées, vous devez avoir froid; on vous contera tout cela. + +Elle n'était pas pressée de dire la nouvelle parce qu'elle ne craignait +pas d'être devancée par d'autres. Elle était seule avec la malade. Elle +l'eût racontée à la porte, au risque de contracter une fluxion de +poitrine, s'il se fût trouvé quelqu'un dans la maison pour lui faire +concurrence. + +Les jeunes filles embrassèrent la malade. + +--Où est Rodolphe? demanda Ida. + +A ce nom un doux tressaillement agita Léontine et une vive rougeur parut +sur ses joues encore froides des baisers du vent. + +--Voilà la nouvelle, s'écria Clémence; chaque chose arrive en son temps. +On est venu le quérir il y a dix minutes, à bride abattue, pour un +sauvage qui s'est fait tuer à la chasse..... + +Léontine pâlit tout à coup; une angoisse inexplicable l'oppressait. + +--Quand je dis: tuer, reprit Clémence, ce n'est pas tout à fait exact; +mais blessé gravement. + +--Quel est le nom de ce sauvage? demanda mademoiselle Ida. + +--Un drôle de nom, répondit Clémence qui ne se hâtait plus. + +--Encore, quel est-il? insista Léontine, qui faisait un effort pour se +remettre. + +--La chevelure longue, je crois, ou quelque chose comme ça.... + +--La Longue chevelure! s'écria Léontine.... est-il possible? mon +Dieu!... + +--C'est cela, la Longue chevelure!......... + +Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda la voisine. + +--Depuis peu de temps seulement, mais je l'estime beaucoup.... Il est si +bon.... Si tu veux, Ida, nous irons le voir? + +--Nous le ferons transporter ici, Léontine, et nous le sauverons si +c'est possible.... + +Les jeunes filles attendirent avec une grande impatience le retour du +médecin. Il ne revint que le soir. Elles veillaient en causant près du +poêle où la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval qui ramenait +Rodolphe s'arrêta devant la porte, couvert de frimas et secouant sa +longue crinière et ses grelots au son argentin, elles coururent ouvrir. + +Il y eut un moment d'égoïste bonheur: le blessé fut oublié pendant une +minute. Que ceux qui n'ont pas aimé jettent la première pierre..... + +Après les premiers épanchements on parla du malheureux siou. + +--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai mandé un médecin de la +ville en consultation... Il n'y a cependant point de parties +essentielles de lésées, car la mort serait déjà survenue... Il y a les +complications à redouter... les inflammations. + +--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions l'avoir ici pour le +soigner, Léontine et moi. + +--S'il est possible de l'amener, nous le ferons de grand coeur. Je tiens +à l'avoir sous mes yeux, afin de suivre mieux les phases du mal. + +Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident était arrivé. Il n'y avait +rien de bien surprenant en cela. Les accidents de chasse sont si +fréquents. + +Cependant une pensée amère, atroce peut-être, entrait dans l'esprit de +Léontine. Elle voulait s'en débarrasser, la chasser comme un mauvais +rêve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours, comme l'onde que +l'on repousse avec un aviron. + + + + + III + + +Les chasseurs, Vilbertin en tête, rentrèrent dans la ville, avec le +caribou qu'ils avaient tué, étendu sur un traîneau. La nouvelle de +l'accident se répandit vite. Ce fut toute une journée le sujet de la +conversation. + +--Il me semblait, disait le notaire, que je ne pouvais pas être toujours +heureux à la chasse; j'avais comme un pressentiment de ce qui devait +arriver, et je crois que je ne serais point parti, si les autres ne +m'avaient entraîné... + +Il disait encore: + +--Un accident est vite arrivé. Nous venions d'apercevoir le caribou. Ce +fut un cri général. Le sioux prit les devants, l'Abénaqui suivait en +imprimant à sa carabine un mouvement de va-et-vient dangereux. Je le +voyais bien et j'allais lui dire de faire attention. Tout à coup. Vlan! +Vlan! deux détonations. Une branche probablement avait fait partir la +gâchette... C'est dommage, la chasse promettait, et c'est si plaisant de +courir les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien que je n'y +retournerai plus... Après un malheur comme celui-là... Si le pauvre +diable pouvait en revenir! + +Le soir il y eut réunion des chasseurs chez D'Aucheron. On parla +beaucoup de l'accident. Madame D'Aucheron demanda discrètement au +notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint. Il répondit de même +que les apparences le faisaient croire. La malheureuse reprenait, comme +malgré elle, ses rêves de vanité, d'ambition de richesses, de luxe.... +et sa fille redevenait une chose à exploiter...... + +La Longue chevelure fut amené chez le docteur Rodolphe. Il éprouva +d'abord un mieux sensible puis une rechute. Une fièvre brûlante s'empara +de lui. Il eut le délire. + +Léontine se tenait à son chevet, et quand Ida revenait de sa classe, +elle remplaçait son amie pour lui permettre de se reposer un peu. Le +soir, elles veillaient toutes deux avec un dévouement d'enfants pour un +père bien-aimé. Tour à tour, avec des linges imbibés d'eau froide, elles +lavaient le front et la tête du malade; elles mettaient de la glace sur +ses lèvres enflammées par la fièvre. Puis elles priaient avec une +ardente ferveur. Rien n'était touchant comme de voir ces deux anges de +la terre disputer à la mort sa victime. Parfois la mort vaincue +s'éloignait et l'espérance rentrait dans l'âme des jeunes filles. Le +médecin luttait aussi de toutes les forces de son énergie, de toutes +les ressources de la science..... La lutte était étrange et belle. + +Là-bas, dans la ville, trois êtres misérables se cherchaient comme les +ombres cherchent les ombres, sans bruit, sans amour, sans charité, pour +se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils prenaient un suprême +intérêt à la lutte qui se livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire, +ils l'avaient essayé. Ils n'avaient plus qu'à suivre d'un oeil inquiet +les péripéties du combat. Les voeux qu'ils formaient n'étaient point +pour le triomphe des anges et du jeune médecin, mais pour le triomphe de +la mort. Elle tardait bien cette mort pourtant si vorace d'habitude.... +elle tardait bien à venir. + +Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible pour les trois +conjurés... La Longue chevelure avait le délire....Il allait mourir +peut-être.... Mais ce n'est pas cela qui les effrayait. Dans sa folie il +avait parlé; dans son délire il avait jeté un nom en pâture à la +curiosité du monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom qui réveillait +un triste souvenir. Il avait parlé de Sougraine. + +--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le manque, tu l'attaqueras +à ton tour. + +Il faisait évidemment allusion à la chasse. Il avait dit encore: + +--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on devine que tu es +Sougraine, tu seras poursuivi comme le caribou de la forêt par le +chasseur implacable... + +Puis: + +--Elle est méconnaissable, cette malheureuse Elmire, sous ses riches +vêtements de dame.... Je ne peux cependant pas les laisser périr dans +les flammes; il faut que je les sauve encore... Ils me tueront ensuite, +mais n'importe, j'aurai fait mon devoir. + +Une nuit entre autres il ne cessa de parler. + +A ce nom de Sougraine une foule de pensées assaillirent l'esprit d'Ida. +Elle se souvint de l'histoire lamentable racontée par le siou, le soir +du bal et de l'évanouissement de madame D'Aucheron. Léontine, elle, +avait des frémissements de terreur. Elle entrevoyait la vérité à travers +le sombre tissu des événements, comme à travers des ombres flottantes on +aperçoit une lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre, de +voir trop nettement dans ces mystères redoutables. Et pourtant quelque +chose lui disait qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait +entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et que sa délivrance et +son salut sortiraient de la ruine des siens. Elle aurait bien voulu +épancher ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son amie, mais elle +n'avait pas le droit de parler. + +Elle passa une partie de cette nuit en prière. Ida, remarquant son +extrême inquiétude et sa tristesse amère, s'unissait à elle pour prier. + + + + + IV + + +Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille en apparence, savourait +un verre de whiskey en songeant au blessé de St. Raymond, dans un des +nombreux estaminets de la basse ville. Il était seul. Plusieurs jeunes +gens entrèrent et, debout près du comptoir, se firent verser à boire. + +--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un d'eux. + +--Non, quelle nouvelle? + +--Il paraît que Sougraine est revenu.... + +--Quel Sougraine? + +--Un sauvage qui a tué sa femme et enlevé une jeune fille, il y a vingt +ans. + +--Et il est revenu? pourquoi? + +--Pour se faire pendre, je suppose.... + +--Comment sais-tu cela? + +--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie de chasse, envoyé une +balle à ce beau siou, la Longue chevelure.... sous prétexte de tuer un +caribou. + +--C'est assez singulier, cela. Est-il arrêté? + +--Je ne crois pas. On le cherche. + +Pendant ce dialogue Sougraine éprouva toute les angoisses par lesquelles +un homme peut passer. Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur +les joues et ses dents claquaient de frayeur. + +La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche pour dire: + +--Je crois que c'est lui qui est assis là-bas, à cette table, mais un +sentiment de pitié l'arrêta. + +--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu, il doit avoir expié +suffisamment sa faute.... qu'il s'échappe s'il le peut. + +Les jeunes gens sortirent. + +Sougraine était trop inquiet pour demeurer plus longtemps dans cet +maison ouverte à la foule. Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une +chose à faire, disparaître. Il lui en coûtait cependant de laisser le +notaire et madame D'Aucheron recueillir seuls le fruit de la partie de +chasse. Il décida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des nouvelles. +Il sortit, la tête basse, mais regardant sournoisement autour de lui +pour voir s'il n'y avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus +désertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents de police et, +chaque fois, il sentit une sueur perler sur son front, un frisson +parcourir tous ses membres. Il était tenté de courir à toutes jambes, au +risque de donner l'éveil. Il est si naturel de se sauver quand on a +peur. A la tombée de la nuit il entra chez Vilbertin. + +Le notaire n'était pas, non plus, d'une gaieté folle. Il voyait +clairement maintenant sa coupable sottise. Ses paupières se dessillaient +et l'aveuglement qui précède toujours un crime faisait place aux +lumières de la raison.... Avant la faute on ne voit que les jouissances +promises, après, l'on suppute avec amertume ce qu'elles nous coûtent. + +En voyant entrer l'indien, il devint d'une pâleur extrême et se prit à +trembler. + +--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondément émue, que le +sioux a parlé et que votre vrai nom est connu maintenant? + +--Les paroles d'un fou, cela ne compte guère, répliqua l'indien. + +--La curiosité se réveille et l'on voudra savoir ce qu'il y a de vrai +dans ces révélations dues à la fièvre: on vous fera arrêter, c'est sûr. +Si vous êtes Sougraine, vous n'échapperez point; ne vous faites pas +d'illusion. + +--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine! + +--Alors vous n'avez rien à craindre, restez en paix, attendez les +événements. + +--Si l'indien s'éloigne, combien lui donneras-tu? + +--Mais si vous ne partez pas c'est la prison, le pénitencier, +l'échafaud, peut-être, qui vous attend. Allez-vous jouer ainsi votre +vie? Vous pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il sera peut-être +trop tard.... + +--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison, au pénitencier, sur +l'échaufaud.... + +--Comment? fit le notaire effrayé, voudriez-vous nous perdre? pourquoi? +quel mal vous avons-nous fait? + +--L'indien veut être en bonne compagnie. Tout seul, il sera traité sans +pitié; avec un gros monsieur et une grosse dame, il sera entouré de +respect. + +--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!... + +--Combien paies-tu? + +Le notaire, écrasé sous une pensée de scandale, de trahison, d'ignominie +et de pitié, crut être généreux en offrant vingt-cinq dollars à +l'indien.... Sougraine éclata de rire, et ce rire moqueur fendit l'âme +de l'avare Vilbertin. + +--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se voir exposé à la honte, à +la mort, au gibet.... il faut encore donner son argent.... + +Il fit un effort suprême. + +--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde.... + +L'indien rit encore. Il se sentait heureux de faire à son tour l'office +de bourreau. + +Vilbertin se ravisa. + +--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien. Nous n'avons point peur +de vous; nous sommes deux pour contredire vos paroles mensongères. Les +juges comprendront bien que je n'avais aucun intérêt à faire disparaître +la Longue chevelure. Il ne m'a jamais fait de mal, cet homme-là; je n'ai +rien à craindre de sa part. Il me connaît à peine. C'est vous qui le +craigniez avec raison, et qui désiriez sa mort, puisqu'il savait votre +nom et pouvait vous livrer à la justice des hommes. + +Sougraine comprit que le notaire et madame D'Aucheron pouvaient, en +effet, fort bien se tirer d'affaire, et que lui, leur instrument, il +serait aisément sacrifié. Il ne lui servirait de rien d'essayer à les +compromettre. Il aggraverait sa position, voilà tout. On pourrait être +indulgent pour une faute vieille de vingt années, car on supposerait un +long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait de toute la hideur +des crimes précédents.... + +Il reprit après quelques minutes. + +--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent dollars. + +--Je serais bien fou de payer pour vous empêcher d'être pris, lorsque +vous pouvez fuir aisément si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez +ou partez, cela m'est égal. + +Sougraine suppliait à son tour. + +--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin de donner beaucoup +d'argent pour se sauver loin; il ne pourra pas travailler pour gagner +son pain. Il devra se tenir caché le jour, marcher la nuit... donne les +cent dollars et il part tout de suite. Tu vas être heureux, toi, et tu +vas épouser une belle jeune fille que tu aimes beaucoup. + +Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les cent dollars. + +--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu savais de qui elle est +l'enfant, cette jeune fille!... On va te le dire puisque l'on s'enfuit +pour ne jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le sais... pas même +à sa mère, madame D'Aucheron. Madame D'Aucheron est sa mère. Et son +père... eh bien! son père, c'est moi! + +--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine, s'écria le notaire, hors +de lui. Ce n'est pas possible! Ai-je bien entendu! Malédictions!! + +--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait été trompé lui-même. Madame +D'Aucheron lui a dit que Léontine est sa fille... + +--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela? Comment? Parlez, mais parlez +donc! + +Et Vilbertin, suffoqué, frappait du pied, se tordait les bras. + +--Voila le fond de l'affaire... on te racontera tout, puisque l'on part +pour ne plus revenir. Tu n'en diras mot à personne... Tu vas comprendre +pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame D'Aucheron... comme tu +as compris pourquoi la Longue chevelure était son maître à lui l'indien. +Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune fille que j'avais +enlevée... + +Le notaire faillit tomber à la renverse. Il se passait la main sur le +front comme pour en enlever des nuages qui obscurcissaient ses idées. + +--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible? Maudite destinée! +Enfer! démon! + +Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela et elle faisait comme +on lui disait. Donne notre fille à monsieur le ministre, donne-la plutôt +à monsieur le notaire, ou à M. Rodolphe... sinon on te dénoncera... et +tu seras perdue.... Et la jeune fille passait de l'un à l'autre. La peur +du scandale.... de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu? + +--Le notaire marchait à grands pas dans son étude, toujours la main sur +son front: + +--C'est affreux, ce que vous m'avez révélé, Sougraine, oui c'est +affreux! Vous me tuez.... Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur... O +désespoir, ô malédiction! elle, votre fille? Ce n'est pas vrai! +Dites-moi que ce n'est pas vrai... et je vous donne de l'or tant que +vous en voudrez; qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque je +suis voué à la honte, à la douleur? puisqu'elle ne sera jamais ma femme, +elle, Léontine?... j'aurais été si heureux! si heureux! Qu'êtes vous +venu faire ici, vous, après cette longue absence? Troubler notre +repos... ruiner nos espérances, empoisonner notre vie... + +--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit Sougraine d'une voix, +sombre, car il les aime encore... + +--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!... vous ne les aimez point. +Partez si vous les aimez encore; ne troublez point leur repos, ne les +couvrez pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient vous aimer, +eux? + +--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur père? + +--Vous vous trompez... moi je suis votre fils... et je vous hais... + +Sougraine recula épouvanté... + +--Mon fils? toi, mon fils? + +Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un appui... + +--Oui, je suis votre fils... répondit le notaire d'une voix sombre. + +--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis ou Adélard? + +--Adélard est mort il y a longtemps... Il est bien heureux, lui!... + +Sougraine tomba à genoux: + +--Mon enfant, pardonne à ton père, supplia-t-il... + +Le notaire ne répondait rien, Sougraine demeurait à genoux. Il répéta: + +--Pardonne à ton père, mon enfant... + +--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, répliqua Vilbertin en proie au +désespoir, sauvez-vous. + +Sougraine ne bougeait pas. Il était toujours à genoux. Le notaire +reprit: + +Partez, vous dis-je; si vous êtes coupable nul ne pourra vous sauver... + +--Sougraine est coupable d'avoir enlevé une jeune fille et d'avoir +abandonné ses enfants... C'est un grand mal, il le sait bien, mais il +n'a point tué votre mère..... + +--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer ici, vous le comprenez. +Voici quelques dollars, adieu... + +Sougraine, chassé par son fils, profita de la nuit pour sortir de la +ville. Le notaire se mit au lit, mais son esprit exalté fut assailli par +une volée de pensées étranges. Dans son angoisse il s'accrochait à des +espérances incroyables. J'irai chez la D'Aucheron, se disait-il, je +saurai tout. Il faudra bien qu'elle parle. + + + + + V + + +Le notaire Vilbertin était en effet l'un des enfants de Sougraine, le +petit lutin, comme l'appelait son oncle Louis-Thomas qui le garda +quelque temps chez lui, après la fuite de l'abénaqui avec Elmire Audet. +Un notaire de la paroisse voisine, nommé Vilbertin, l'ayant vu, lui +trouva de l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit +étudier, et lui donna son nom, son étude et sa fille unique, sans autre +condition que de pratiquer consciencieusement et de rendre sa femme +heureuse. Peu de temps après l'obligeant notaire mourait presque +subitement. A son lit de mort il appela son gendre et lui parla tout +bas. Il lui montra une lettre qu'il fit jeter à la poste par un +serviteur. C'était une lettre qu'il écrivait à madame Villor. Le +malheureux gendre pâlit et se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de +la tête un signe affirmatif et laissa le beau-père mourir en paix. +Quelques semaines après sa femme suivait son père dans la tombe en lui +léguant tout ce qu'elle possédait. Alors il partit, la laissant dans le +cimetière de sa paroisse natale auprès des siens. + +Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron. Une personne moins agitée, +moins troublée qu'elle, eut remarqué du premier coup d'oeil le +bouleversement du notaire. + +--Vous savez, madame, commença-t-il, qu'il n'est question dans la Ville +que de l'affaire Sougraine. + +Quelle affaire? demanda-t-elle en pâlissant. + +Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans. Vous vous en souvenez? + +Ce dernier mot était cruel et cruellement dit. Madame D'Aucheron éprouva +une torture au fond du coeur. + +--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire, et il m'a tout avoué. +Il m'a dit qui vous êtes. + +--Moi? fit madame D'Aucheron. + +--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et sa surprise a égalé la +mienne. Vous êtes, vous, Elmire Audet.... + +Madame D'Aucheron, la tête basse, ne répondit point. + +--Je suis venu vous demander si mademoiselle Léontine est ma soeur.... +Parlez, soyez franche, dites, est-elle ma soeur? + +--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne comprends rien à ce que +vous me demandez.... + +--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un des enfants de +Sougraine.... + +--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine? Est-ce possible?.... Et elle +le regardait de ses grands yeux bleus hagards.... + +--Léontine est-elle ma soeur? + +Madame D'Aucheron se mit à rire.... + +--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur. J'ai dit un mensonge +à votre père pour sauver la paix de ma maison.... Hélas! cela n'aura +servi à rien. + +--Dieu soit loué! s'écria le notaire.... tout n'est pas perdu encore. + +Il s'abandonnait à une joie folle.... + +--Vous avez un autre frère... je ne sais point s'il vit.... je n'ai eu +connaissance de rien, et l'on ne m'a jamais rien dit.... + +Le notaire revenait à son étude tout fier, tout palpitant, tout à ses +amours un instant compromises. + +--Dès que mon père sera loin, se disait-il, je profiterai de mes +avantages sur mes rivaux; je serai, à mon tour, maître de ces gens-là... +Il m'est bien égal d'être appelé Sougraine ou Vilbertin. On ne peut +rien me faire à moi... Et puis, je suis riche, on me respectera... en ma +présence, du moins. En arrière, on dira ce qu'on voudra... Madame +D'Aucheron, elle, ce n'est pas la même chose.... Si elle tombe... elle +tombe dans la boue.... Une grande dame ne se laisse pas traîner dans la +fange comme cela. Elle fera bien des sacrifices avant de consentir à +cette dégradation... J'aurai Léontine. O mon amour, tu n'es pas +perdu!... Quand je pense à la peur que j'ai eue!... j'en frissonne +encore... Elle, ma soeur? Bah! ça n'avait pas de bon sens... je le +sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer d'affaire. Que le diable +emporte les autres... Chacun pour soi... Les autres ne voudront +peut-être pas épouser une jeune fille élevée par Elmire Audet, par +Elmire Audet déchue, avilie, ridiculisée... montrée au doigt... Moi je +l'emmènerai dans la solitude... je l'aurai à moi seul... Oh! qu'elle +soit un objet de honte pour tous si je ne puis l'obtenir qu'à ce +prix-là... + + + + + VI + + +Monsieur Le Pêcheur gardait rancune à Sougraine; il se mit en frais de +découvrir sa retraite, et lança une meute de policiers sur ses traces. + +--Si je le pince, se promettait-il, il verra!... je lui apprendrai à +venir troubler mes amours.... Mais comment pouvait-il avoir tant +d'influence sur madame D'Aucheron? se demandait-il? + +Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de l'audace dans la +conception, de la curiosité dans le caractère, et ne s'effrayait devant +aucune supposition quelqu'absurde qu'elle fut.... + +--Si c'était cela! se dit-il, tout haut, en se frappant le front comme +un homme qui veut en faire jaillir une étincelle... si c'était cela! car +enfin, il y a quelque chose, c'est sûr. Il faut voir. + +Quelques heures après il présentait ses hommages à madame D'Aucheron. +Léontine venait d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait étaient des +meilleures. La longue chevelure échappait à la mort; la science et la +charité chantaient leur hymne de triomphe, et madame Villor commençait à +se lever, marchait sans le secours de personne. La maison du médecin +s'emplissait de chants et de gaieté. + +--Vous savez sans doute, commença le jeune ministre que notre _ami_ la +Langue muette était un misérable enleveur de fille, un assassin, +peut-être... + +--J'ai vu ce que les journaux en disent, répondit madame D'Aucheron. + +--Comment avez-vous pu être trompée, vous surtout, mesdames, qui avez un +instinct si merveilleux? + +--Nous ne faisons cependant pas métier d'épier les gens, répondit +Léontine en souriant avec malice. + +--J'espère, au moins, que vous ne faites pas, non plus, métier de +protéger les scélérats en rupture de ban, reprit le ministre. + +--Nous protégeons nos hôtes quelqu'ils soient, dit madame D'Aucheron; +mais nous nous efforçons de recevoir des gens honnêtes seulement. + +--Ce serait drôle, continua le ministre, si nous allions découvrir +Elmire Audet, maintenant.... Elle se cache sans doute quelque part... +qui sait? elle est peut-être une grande dame aujourd'hui... une dame +louée, aimée, admirée de tout le monde... + +Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait pas à l'interrompre, tant +la surprise était grande chez madame D'Aucheron et sa fille. Une même +pensée les atteignait au coeur: + +--Il sait tout; c'est fini... + +Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte, la peur, les terreurs, +l'ignominie.... Et tout cela dansait, glissait, s'agitait lugubrement, +confusément comme les cendres et les charbons d'un âtre immense où passe +un souffle de tempête. Le ministre continuait toujours avec méchanceté: + +--Je crois que je sais où la prendre, cette jolie femme aux yeux bleus; +car elle avait les yeux bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un +peu. Les femmes même les plus aimables sont soumises à cette inéluctable +loi; mais je parie qu'on pourra la reconnaître encore. Il reste toujours +quelque chose des traits de la jeunesse sur les visages les plus vieux. +On soulève les rides et les teintes roses des fraîches années +apparaissent encore. Qu'est-ce que je fais? parler de rides, c'est +absurde. Elmire n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'âge de la beauté +parfaite, votre âge, madame, j'en ferais le pari.... Voyons, dites, +est-ce que je me trompe beaucoup? + +--Vous êtes bien cruel, monsieur, dit Léontine et vous n'avez pas la +générosité d'un gentilhomme. + +Elle se leva pour sortir. + +--Je puis laisser échapper Sougraine, madame, si vous le désirez, vous +n'avez qu'à parler. + +--La clémence est une vertu divine, dit encore mademoiselle D'Aucheron, +debout, prête à s'éloigner. + +Madame D'Aucheron gardait le silence. + +--L'amour est une chose divine aussi, répondit le ministre; je vous +promets la clémence, mademoiselle, si vous me donnez l'amour.... + +--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon époux. + +Elle quitta le salon. Sa mère resta seule avec monsieur le Pêcheur. + +Le Pêcheur se leva à son tour. Il était très froissé. + +--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement: j'avais deviné juste. +Sougraine sera pris et vous verrez ce qui s'en suivra. + + + + + VII + + +Quelques jours plus tard, un homme armé d'une carabine, des raquettes +aux pieds, errait à l'aventure dans les bois que traverse la rivière +Batiscan, au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. Il +paraissait accablé de tristesse autant que de fatigue, et le soir, quand +le silence envahissait la forêt et que tout se confondait dans un océan +de ténèbres, il entrait dans une cabane de bûcheron, abandonnée depuis +longtemps, et là, s'endormait sur un lit de branches. Il avait épuisé sa +provision de poudre et de plomb, et sa carabine, fidèle amie des anciens +jours, lui devenait inutile. + +Quelques jeunes gens qui venaient de couper des billots vers le haut de +la rivière, remarquèrent des traces de raquettes et se dirent entre eux +qu'il devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrèrent dans la +cabane pour y passer la nuit, car il se faisait tard, déjà. Ils ne +furent pas surpris d'y trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux qui +errent dans les bois, en hiver, de chercher un refuge dans les +chantiers. + +Sougraine,--car le chasseur c'était lui--réveillé en sursaut par le +bruit que firent en entrant les bûcherons, s'élança vers la porte pour +s'échapper. + +--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous êtes bien peureux... nous ne +sommes pas des ours. + +--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la bande. + +--La chasse est elle bonne? demanda un autre. + +--La chasse ne paie guère encore, répondit Sougraine: on a tendu des +collets aujourd'hui; on ne sait pas quelle chance on aura. + +--Y a-t-il longtemps que vous avez laissé les habitations? Quelles +nouvelles? + +--Oh! non, il n'y a pas longtemps.... + +--D'où venez vous? de Lorette? + +--Oui, de Lorette. + +Il était content de faire croire cela. Le mensonge était petit et les +conséquences pouvaient en être grandes. + +--Comme ça, vous n'avez pas de nouvelles de Notre-Dame-des-Anges, fit un +jeune homme. J'aurais pourtant voulu savoir comment se portent ma +vieille mère et ma jeune blonde.... Mais je le saurai demain. + +--Bah! la mère Audet est taillée pour vivre un siècle, reprit le plus +vieux de la bande, et la petite Fradette, ta blonde, serait bien folle +de ne pas _fréquenter_ un peu pour se consoler de ton absence. + +Au nom de la mère Audet, Sougraine eut un frisson. C'était un des frères +d'Elmire qu'il voyait là, devant lui?... + +La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes durs à la fatigue, +rudes au travail, s'endormirent d'un profond sommeil, dans leur hutte de +bois rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine fut longtemps avant +de clore les paupières, tant son esprit était cruellement tourmenté. + +Les hommes de chantier partirent dès le point du jour. La première chose +qu'ils apprirent en arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de +Sougraine. + +--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu. Les gazettes annoncent +une récompense de la part du gouvernement à celui qui l'arrêtera. + +--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que nous avons rencontré, dans +la _cabane à billots_, la nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur, +maintenant.... Si nous avions pu deviner! + +Comme une traînée de poudre, la nouvelle se répandit dans la paroisse, +que Sougraine se cachait dans un chantier abandonné, sur le bord de la +rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans la forêt, et l'on +organisa une expédition pour l'aller surprendre. + +Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le soir il sortit de la +cabane et, marchant avec une grande précaution, il suivit le cours de la +rivière pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un amas de racines +et de branches, reste d'un arbre arraché du sol un jour de tempête, +attendant en ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour lui +permettre de fuir sans être aperçu. Il venait de se réfugier en cet +endroit, quand il entendit des voix et un bruit de raquettes sur la +neige durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre, un +groupe noir qui s'avançait sur le lit gelé de la rivière. Les voix +devenaient plus distinctes. + +--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans la cabane, disait l'un +de ceux qui approchaient. + +--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; il peut nous voir +arriver. + +Et la troupe s'arrêta. + +--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme des piquets, au beau +milieu de la neige, repartit une voix. + +--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous sommes exposés au vent comme +des girouettes. + +--Il y a là, tout près, un tas de branches qui feraient un excellent +abri. + +Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit ou s'était réfugié +l'abénaqui. + +La troupe se dirigea vers l'arbre tombé. Sougraine ne pouvait pas fuir +sans être vu. Les gens s'étaient mis au pas de course, à qui arriverait +le premier. + +Un moment il perdit la tête, demeura immobile, les yeux fixés sur ces +hommes qui le traquaient, comme le charmeur qui regarde le serpent pour +le désarmer. L'instinct de la conservation lui revenant tout à coup, il +ôta ses raquettes et se fourra sous le tronc, passant à travers les +branches que la neige n'avait pas entièrement recouvertes. + +--On est mieux ici que sur la glace, observa l'un des chasseurs +d'hommes, en s'asseyant sur un tronc d'arbre pourri. + +--Il y a des pistes, observa un autre. Notre individu à du passer par +ici. + +--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta un troisième. + +Le fugitif, blotti dans la neige, ramassé sur lui-même, tremblant, +retenant son haleine, éprouvait des tourments qui lui semblaient longs +comme l'éternité. Il se demandait s'ils ne partiraient pas bientôt; +s'ils allaient passer la nuit là. Il devait être nuit enfin. L'obscurité +ne venait donc point, ce soir-là, sous la forêt? Ses pieds +s'engourdissaient. Ils gelaient peut-être. S'il allait se geler les +pieds!... Oh! il mourrait là, dans sa cachette, comme un fauve. On le +trouverait au printemps. Les ours le dévoreraient peut-être.... Ce +serait affreux, cette mort lente, dans le désert, sans une prière, sans +un prêtre,... Mourir sans confession, sans recevoir le pardon de ses +fautes... Mais, non! il ne gelait point.... Ce n'était rien que de +l'engourdissement. Tout à l'heure il sortirait et ses pieds seraient +encore dispos et rapides... Ses pieds! il ne les sentait plus. Il les +remuait peut-être, mais il n'en était pas sûr... Ses mains! l'une était +sous lui, plongée dans la neige froide, l'autre se crispait sur un +tronçon de branche. + +Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient ensemble. Tout à +coup un grognement sourd et rauque sortit du fond de l'antre formé par +le pied de l'arbre affaissé sur ses énormes racines. Sougraine frémit. +Il leva quelque peu la tête et crut voir, plus avant sous le tronc, +deux yeux ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurité. + +Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans faire craquer une +branche, car le moindre bruit pouvait attirer l'attention des hommes ou +exciter la bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement qu'il +fit, un rameau sec cassa, et l'animal gronda plus fort. + +Une sueur abondante et glacée coulait maintenant sur ses membres, et des +transes amères torturaient son âme. Devant lui, un fauve cruel et +affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière, des hommes qui +le guettaient pour lui faire expier une faute que le repentir avait sans +doute effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable! Les hommes +sans pitié le conduiraient à l'échafaud, la bête le dévorerait tout +vif... Après tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile +comme un cadavre, l'animal l'oublierait peut-être, ou lui pardonnerait +de l'avoir troublé dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester là +longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau mouvement de recul. + +--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de la bande. + +--Oui, un grondement sourd qui sortait de là, fit un autre, en montrant +l'arbre arraché qui leur servait d'abri. + +--Il se pourrait qu'un ours y fut caché. Baptiste Lanouette en a tué un +pas bien loin d'ici, l'hiver dernier. + +Un nouveau grognement sortit du repaire et tous s'éloignèrent +subitement. + +--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours poussa un cri féroce mais +n'osa pas le suivre. Ces animaux-là ne marchent guère sur la neige +molle. Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou se cachent sous +un tas de branches, d'où ils ne sortent que le printemps pour se mettre +en quête de leur nourriture. + +Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine prit le chemin des +habitations, marchant d'abord avec peine à cause de l'engourdissement +de ses pieds, et titubant comme un homme ivre. La nuit était avancée +quand il arriva aux premières maisons. Tout reposait dans un calme +profond, seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait +convulsivement dans cette paix universelle. + + + + + VIII + + +Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à Québec. Il se nommait +François-Xavier Blanchet, était natif de l'une de nos jolies paroisses +de la rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes du Pacifique +depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir cinquante ans. Il était grand, un +peu courbé par l'habitude des longues marches dans les montagnes, plein +de zèle pour le salut des hommes et doué d'une énergie indomptable. Il +avait pour devise: _Quand on veut on peut_. Il fut vite au courant des +nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques jours. On lui demanda +s'il n'avait pas, par hasard, rencontré Sougraine, autrefois, dans ses +pérégrinations. Il ne se souvenait pas de lui. Mais quand on lui parla +de la Longue chevelure, il n'écouta plus avec la même indifférence. Il +avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que les siens voulurent +un jour mettre à mort. Il savait sa vie aventureuse, ses actions +chrétiennes, sa condamnation à mort et sa délivrance par deux vieillards +convertis. Il exprima le désir de le voir. + +On lui dit qu'il était à St. Raymond. Il s'y rendit avec l'abbé Pâquet, +un ancien compagnon de classe. + +La Longue chevelure éprouva une indicible joie à la vue du missionnaire +des Montagnes Rocheuses. + +--Mon père, commença-t-il, je n'ai guère l'air d'un chasseur sioux +mourant. Ce n'est pas ainsi d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu... +sur un bon lit de duvet, dans une chambre bien chaude, avec des amis +dévoués qui prient. + +Puis il ajouta: + +--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir échappé à tant de dangers, +pendant une vie d'aventures comme la mienne, pour venir se faire tuer +prosaïquement, dans une partie de chasse. + +--Mais vous ne mourrez pas, vous êtes hors de danger, m'assure-t-on. +J'ai moi-même un peu d'expérience en ces matières et je ne vois que +d'excellents symptômes répliqua le missionnaire. + +--En effet, je me trouve mieux... + +--Pensez-vous, continua le prêtre, que vous étiez dans un moindre +danger, il y a vingt ans, quand le conseil de guerre des sioux vous +avait jugé et condamné? + +--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne comprends pas comment +j'ai été sauvé. + +--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards entrèrent dans ma cabane et +se jetèrent à mes genoux en pleurant. Je fus étonné, car ce n'est que +rarement que l'on voit pleurer des guerriers sioux. + +--Quelles grandes douleurs remplissent-elles donc le coeur des courageux +guerriers de la plus vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur. + +--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait bien du mal, me +répondirent-ils; ils veulent connaître ton Dieu et l'adorer. + +Ils me dirent que mon Dieu était bon puisqu'il ordonnait de rendre aux +pères infortunés les corps de leurs fils; qu'il était juste, puisqu'il +punissait le mal et récompensait le bien; qu'il était miséricordieux +puisqu'il pardonnait tout à ceux qui l'imploraient avec humilité. Ils me +racontèrent plus en détail la mort de leur deux fils, et comment vous +aviez chassé les corbeaux qui venaient se repaître de leurs cadavres, en +attendant qu'on put leur donner la sépulture. C'est cette bonne action +qui les a touchés. Quand ils virent que vous étiez voué à une mort +cruelle, ils résolurent de vous sauver. Ils étaient cependant dans un +grand embarras, ne sachant comment faire pour tromper la vigilance des +gardiens que l'on avait mis à la porte de votre wigwam et le temps +pressait, la nuit arrivait, la dernière nuit que vous deviez passer sur +la terre. Ils pensèrent à gagner les sentinelles par des promesses, mais +si par malheur, l'une d'elles résistait, elle donnerait l'éveil, et +toute chance de vous délivrer s'évanouissait alors. Ils auraient pu +mettre le trouble dans le camp, en répandant une fausse rumeur +d'attaque, mais on vous aurait égorgé immédiatement; c'était l'ordre. +Tuer les sentinelles, voilà ce qu'ils allaient faire dans leur +reconnaissance extrême, ces pauvres vieillards, et déjà leurs arcs +tendus frémissaient dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant +qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se jeta à genoux en +disant: + +--O grand Esprit qu'adore mon frère La Longue chevelure, viens à notre +secours. + +Alors, m'ont-ils tous deux assuré, une femme vêtue de blanc leur est +apparue et leur a dit de la suivre. Dans leur étonnement ils ont laissé +tomber leurs arcs et leurs flèches. Cette femme, ils la reconnurent +bien, c'était la vôtre. + +--Tu n'es donc pas morte, lui demandèrent-ils... tu n'as donc pas été +tuée?... + +--Ce sont vos fils qui m'ont assassinée, répondit la femme blanche, et +elle se dirigea vers votre cabane. + +Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient pas encore. +Les sentinelles dormaient. Ils entrèrent, défirent vos liens et vous +conduisirent loin du campement, dans un endroit où vous alliez prier +souvent, sur un tapis de gazon, au pied d'un rocher marqué d'une grande +croix rouge. + +--C'est l'endroit où mon père est mort, dit la Longue chevelure, fort +impressionné. Je croyais avoir été le jouet d'un rêve étrange, pendant +cette nuit-là, continua-t-il et je pensais apprendre un jour que ma +délivrance n'avait rien eu que de fort naturel. Je n'étais pas digne de +cette mystérieuse intervention de l'ange qui m'avait tant aimé ici-bas. + +--N'oubliez jamais, dit le prêtre, combien le seigneur s'est montré +miséricordieux envers vous. + + + + + IX + + +--Personne ici! fit avec un désappointement singulier, le premier des +limiers qui entra dans la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine. + +--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait pas notre arrivée. Il +sortira du bois ou il y crèvera de faim avant le printemps. + +Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés, le chemin de leur +village. En passant près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de +bruit et imitèrent les aboiements des chiens. L'ours, mécontent d'être +troublé de nouveau dans sa tranquille demeure, répondit par de longs +grognements. + +--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors l'un de la bande. Au +revoir, compère Martin. Tu auras de nos nouvelles. + +Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se blottit dans le foin, +sur le fenil, et dormit en attendant le jour, d'un sommeil agité. Il +resta dans sa cachette toute la journée du lendemain. La faim le +torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait pas se laisser +mourir comme cela, autant valait se livrer à la justice et courir une +chance de salut. + +Le soir venu il sortit, se glissa le long de la première maison et vit, +par la fenêtre plusieurs hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en +causant. Des nuages de fumée bleue montaient lentement sous le plafond +noirci. Une femme et deux jeune filles travaillaient près de la table, +éclairées par une petite lampe. + +Sougraine pensa: + +--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y en avoir chez les +voisins. + +Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y arrivait il vit venir +quelqu'un de son côté. C'était un jeune garçon. Il paraissait tout petit +dans l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près d'une pile de +bois. L'enfant entra sans frapper. Il sortit au bout d'un instant, +portant quelque chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir +après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait pu vivre quelques +jours avec cela. Oui, mais quelle imprudence! On devinerait bien que +c'est lui... et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda par la +fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui allait et venait dans +l'unique pièce. Il entra. + +--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec cette bonne politesse qui +ne se perd pas encore dans nos campagnes... + +--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me donner un morceau de pain, +pour l'amour du bon Dieu... + +--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, répondit la vieille en se +dirigeant vers la huche. + +Elle prit du pain. + +--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien que je n'aie pas +grand'chose, je puis toujours vous offrir un morceau de lard. L'eau est +chaude, je pourrai aussi vous faire un peu de thé. + +--Tu es bien bonne, la mère, mais on est pressé, répondit Sougraine, un +peu de pain pour manger en allant, cela va suffire... + +Cette grande hâte n'était pas naturelle. La vieille eut un soupçon et +se mit à fixer l'inconnu. Elle savait que Sougraine était dans les +environs. + +L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté de la porte... + +--Si c'était lui! pensa la vieille. + +Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut peur... + +--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa voix cassée. + +--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici... + +--Allez-vous loin? + +--Oui, on va loin... + +Elle s'approchait avec son morceau de pain. Sougraine avait envie de se +reculer. Il sentait comme un fer rouge le regard inquisiteur de cette +vieille femme. Elle s'avançait toujours tenant un morceau de pain à la +main. Soudain elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et de +douleur... + +--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille? + +L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. Il tomba à genoux. + +--Pardon, dit-il, pardon! + +La vieille femme était presque belle dans son indignation... + +--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille bien-aimée, mon Elmire +que j'aimais tant!... tu l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de +Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure depuis plus de vingt ans, et +c'est par ta faute!... J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire! +J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous nous contentons de +peu... c'est bien le moins qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas +toutes les larmes que peut verser une mère à qui l'on enlève sa fille +chérie!... toutes les nuits qu'elle passe dans les angoisses! toutes les +malédictions qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! Où est-elle, ma +fille, Sougraine, dis, où est-elle?... Elle est morte sans doute. Tu +l'as peut-être tuée... On dit que tu sais tuer les femmes, toi... + +Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel.... + +--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué sa femme.... c'est un +mensonge.... + +--Où est ma fille, continuait la vieille femme Audet? Sougraine qu'as-tu +fait de ma fille?... + +--Ta fille, elle est riche et heureuse.... + +--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité.... C'est mal de se +moquer d'une mère... d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en +la tombe!.... + +--Je te le jure elle est riche... et heureuse... Elle demeure à Québec, +c'est une des grandes dames de la ville.... + +La vieille femme branla la tête en signe de doute.... Sougraine reprit. + +--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame D'Aucheron.... + +--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet, en levant les mains au +ciel... et presque défaillante, madame D'Aucheron?... la mère de +mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle Léontine! + +--C'est elle-même, affirma Sougraine. + +L'infortunée vieille murmurait. + +--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... est-ce possible... non, ce +n'est pas possible.... + +Elle était accablée par une pensée amère.... Madame D'Aucheron avait +renié sa mère.... Oui, elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas +voulu la reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien plus aiguë +que la première.... Une mère qui perd sa fille, c'est affreux, mais une +fille qui renie sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela. + +Tout à coup la vieille éclata en sanglots... Sougraine fit un pas vers +la porte. Il entendit du bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa +figure et il s'écria: + +--Malédiction! je suis perdu!... + +La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant sa vengeance, lui montra un +caveau sous l'escalier. + +--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne mes offenses, comme je +vous pardonne le mal que vous m'avez fait. + + + + + X + + +Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses beaux projets s'évanouir +comme un songe, le laborieux échafaudage de sa fortune et de son +bonheur s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette fois, il lui +semblait qu'elle resterait ensevelie sous les décombres. Elle cherchait, +pour sortir de l'horrible position qu'elle s'était faite, une issue +qu'elle ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif qui se +heurte aux barreaux de sa cage avec l'espoir toujours nouveau mais +toujours inutile d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait +les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait surtout, c'était +l'avenir. Un avenir tout prochain. Elle regrettait de s'être laissée +surprendre par le rusé ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne +pouvait pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, ce ne +sont point des preuves. Elle aurait dû se moquer de lui hardiment, lui +rire au nez. Maintenant il était trop tard. La sottise était faite, il +fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau monsieur, cela ne +servirait de rien. Il était froissé, plus que cela, irrité. Quand on est +ministre on ne se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire. Si +cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé comme elle a fait. C'est +elle, après tout qui est à blâmer. La misérable! voilà donc comment elle +me récompense de mes soins et de mon amour.... + +Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient dans l'esprit de +madame D'Aucheron. + +Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre dans l'étude au +notaire, avec sa femme et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une +vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque chose d'anormal +dans son entourage, mais après s'être mis inutilement l'esprit à la +torture pour deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien +trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on est toujours averti +assez tôt d'un malheur, et qu'il ne faut pas aller au devant du courrier +qui nous apporte une mauvaise nouvelle. + +Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à la Longue chevelure. +Il était même arrivé fort à propos, cet accident, puisque le malheureux +siou se trouvait comme une pierre d'achoppement dans le sentier qu'il +suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. La chasse allait donner plus +qu'elle n'avait promis. + +L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé des limiers à la poursuite +de Sougraine. Il éprouvait un certain plaisir à se venger de cet homme +qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance, surtout, la +satisfaction cruelle qu'il aurait de voir mademoiselle D'Aucheron +devenir la risée du monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait +ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il saurait l'histoire de +madame D'Aucheron, sa protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère +et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation. Cela ne +pouvait tarder. Sougraine n'échapperait point. Et quand même il +réussirait à déjouer les recherches de la police et à passer à +l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait bien obligée de +parler. On la provoquerait; on la taquinerait; on ferait revivre son +passé dans les chroniques scandaleuses. + +Il s'occupait aussi de son élection et disait partout, pour exciter la +curiosité des gens, qu'une chose tout à fait surprenante, étrange, +inouïe et scandaleuse, serait bientôt connue publiquement; qu'une +famille haut placée, qui croyait sa considération affermie sur le roc, +s'apercevrait qu'elle n'était assise que sur un sable mobile.... Le +procès de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait.... Les gens +gobaient la nouvelle, fouillaient dans les familles, soupçonnaient les +réputations les plus intactes, sans rien trouver. + +Monsieur Duplessis, le brave professeur de l'Ecole Normale, fut mis au +courant de cette rumeur méchante que le ministre avait lancée dans la +ville, qui volait de bouche en bouche, avec une rapidité que le mal seul +peut atteindre, et prenait de jour en jour des proportions plus +considérables. Il n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements +singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas manqué de le +surprendre. Toutefois il en avait cherché vainement les motifs et avait +fini par croire à l'un de ces caprices inexplicables auxquels les braves +gens n'échappent pas toujours et dont souvent ils souffrent plus que les +autres. Les paroles menaçantes du ministre furent un éclair. Il entrevit +la vérité. Elle émergeait d'un fond de ténèbres. Le nom de Sougraine +expliquait tout. Il savait que l'indien était devenu un habitué de la +maison, mais un habitué que l'on cachait et dont on semblait rougir. + +Il prenait vite une résolution et détestait les tâtonnements. Dès que +l'on a jugé bonne une action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne +souffre point de délai, et tous les instants de la vie doivent être +employés à bien faire. + +Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur qui le reçut avec +empressement, bien qu'il y eût, sur la banquette placée à sa porte, +plusieurs solliciteurs déjà fatigués d'attendre. + +--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher professeur, dit le ministre +en serrant les mains loyales du vieillard. + +--Pas mal pour le temps et la saison, répondit le père Duplessis... + +--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est une rude saison. + +--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne verrai plus de printemps. +Cela vaut autant, après tout, car j'ai fait mon tour, répondit le +professeur... + +--Heureux ceux qui passent leur vie dans la pratique du bien! reprit le +ministre. + +--Quand ces hommes sont placés comme vous, monsieur, ils sont doublement +heureux, car leurs actes ont un grand retentissement et leur influence +est immense. + +Le ministre baissa la tête. + +--Vous m'avez demandé mon appui dans votre élection, monsieur le +ministre, reprit le professeur, et.... je viens vous le promettre à une +condition... + +--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je suis sûr que nous allons nous +entendre.... + +--Il circule une rumeur assez étonnante, continua le père Duplessis. On +dit qu'une réputation va s'effondrer... qu'une famille opulente et +respectée est sur le point de se voir aux prises avec la misère et le +mépris. + +--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre. + +--Pouvez-vous empêcher ce malheur? + +Le ministre réfléchit assez longtemps. + +--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine. S'il échappe, le secret +reste mien et je suis maître de la destinée de cette famille; s'il est +arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il faudra qu'il +dévoile tout... + +--Je venais vous dire que mon influence vous serait acquise si vous +pouviez éloigner le malheur de cette maison... + +--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est cette maison que le +déshonneur menace? + +--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans tous les cas, soit que +je devine juste ou que je fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens +qui sont menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez ces gens +quels qu'ils soient, et comptez sur mon appui dans votre élection. + +--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on favorise la fuite de +Sougraine. + +--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne soit rien de mal. + +--Je serais si content d'avoir votre appui! ajouta le ministre; cela +m'assurerait le succès... + +Le père Duplessis se disposait à sortir quand on entendit un bruit de +voix dans les couloirs. + +--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu? C'est M. Le Pêcheur qui va +jubiler!... Une foule de paroles, des questions, des réponses, des +affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, s'éparpillaient. +Le ministre pâlit tout à coup. Il toucha le bouton de la sonnette +électrique. Un garçon de bureau parut. + +--Quel est ce bruit? demanda-t-il... + +--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre, répondit le messager +radieux, croyant annoncer une heureuse nouvelle à son chef. + +Le ministre fit une grimace significative dont le messager fut tout +ébahi. Il ne s'attendait pas à cela. Il y aura toujours des surprises +pour les messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant bien +curieux et profonds observateurs souvent, ne pourront comprendre tout à +fait ceux qu'ils sont destinés à servir. + +--Alors, fit le père Duplessis en se retirant, il n'y a plus d'espoir? + +--Je vais essayer quand même, M. le professeur, je vais essayer. + +Le ministre avait une idée. Un ministre qui a la grâce d'état doit avoir +au moins une idée de temps à autre. + +--Nous ferons les élections avant les assises criminelles, pensa-t-il; +j'ai une chance de mater le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je +nourrirai grassement ses espérances en lui promettant tout ce qu'on peut +promettre en pareille occasion. + + + + + XI + + +Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire cachette que la vieille +femme lui avait désignée, lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon +de la mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation de sa mère, +ni ses yeux mouillés de larmes, ni ses soupirs étouffés. La pauvre +vieille pleurait si souvent. + +--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son _capot_, il nous a +échappé. Il a été plus fin que nous et n'est pas revenu à la cabane. +N'importe, il est bien guetté; il n'ira pas loin. + +Il vit du pain à terre. C'était le morceau que dans sa surprise +Sougraine avait laissé tomber. + +--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant cette année, qu'on +laisse traîner le pain du bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une +pointe d'humeur. + +La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa le pain. + +--Nous allons tuer un ours, demain, reprit Audet; il est caché sous un +arrachis, au 9e portage, un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié +Sougraine. + +--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous vu? + +--Non, mais nous l'avons entendu grogner, c'est tout comme.... Ce qui me +fait de la peine, c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je +savais où il se cache.... + +Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le tremblement nerveux de +ses membres dérangea quelque chose dans la collection de vieilleries +entassées au fond du caveau. + +--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud! + +Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit _terrier_, allègre, vif, +remuant qui ne répondait pas du tout à son nom lourd et sonore. Pataud +ne vint point. + +--Où est donc le chien? demanda le garçon. + +--Le petit Bernier est venu le chercher il y a un instant, pour le +mettre, cette nuit, dans leur laiterie, répondit la vieille en +tremblant, il paraît qu'il y a une belette qui dévore tout... + +Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, les bras appuyés sur sa +chaise, le dos au poêle qui chantait son monotone refrain. Il se coucha +et la vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à genoux à son +tour et pria longtemps. Ensuite elle ouvrit la huche, reprit le morceau +de pain et l'alla donner à Sougraine. + +--Sauvez-vous, dit-elle. + +Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout doucement. Il était +profondément touché. Il fouilla son gousset et tira un rouleau de +billets de banque. + +--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre fille, Sougraine vous +le donne, il n'en veut plus, que Dieu ait pitié de lui... + +La mère Audet repoussa la main, et les billets tombèrent sur le plancher +nu de la pauvre habitation. + +--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; garde tout... + +Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui longeait la rivière. + +La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit en priant. Pendant son +sommeil des larmes coulaient lentement sur ses joues ridées... + +Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui avait donné la charité +chrétienne, et, quand le jour approcha, il monta sur un fenil pour y +passer la journée. Il était tombé une légère couche de neige, qui +recouvrait, comme un tapis d'une éclatante blancheur, les maisons, les +granges, les routes et les champs. Maintenant, au ciel devenu clair, +s'allumaient d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires bordant +l'horizon, le disque de la lune à son premier quartier brillait comme +les cornes de feu de quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur. +L'indien ne songea point aux traces que ses pieds avaient laissées sur +la neige. + +Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, pour faire le _train_. +Dans nos campagnes on charge les enfants de cette importante fonction. +Il arrive que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux une +nourriture insuffisante ou mal proportionnée, négligent d'aérer les +étables qui, le printemps venu, se transforment en _infirmeries_ ou en +musées de squelettes vivants. Ensuite, nos braves cultivateurs sont +étonnés de la _malechance_ qui les poursuit, et se demandent comment il +se fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail ne rapporte +rien. + +Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige. Il dit en rentrant: + +--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit: il y a des traces: un +pied d'homme. + +Un voisin survint. + +--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a été vu par ici? Vous vous +souvenez de Sougraine qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à +vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait tué sa femme... + +--Est-ce bien vrai, il est par ici? + +--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier, le petit Noël à Jean, +et deux ou trois autres encore qui descendaient des chantiers ont couché +avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il ne savait pas alors que +c'était lui. Ce n'est qu'en arrivant au village qu'ils ont appris que le +gouvernement le faisait chercher. Ils sont remontés à la cabane le +lendemain soir, mais, bernique! + +--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu des pistes d'homme +dans la direction de la grange. C'est un peu drôle; jamais il ne vient +personne rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si c'était lui? + +Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant attentivement.... + +--Il est certainement venu quelqu'un, observa Marcel L'Enseigne, le +voisin. + +Il n'y avait pas de risque à l'affirmer. + +Et celui qui est entré dans la grange n'en est pas sorti, continua-t-il, +c'est encore certain. Envoyez votre garçon chercher des gens; on va +fouiller la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces sauvages.... on ne +sait pas.... + +Ils en demandèrent deux, il en vint dix. + +Sougraine entendit venir tous ces hommes qui le cherchaient; il se vit +perdu. Il eut été content de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un +cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient comme une meute +fait d'une bête fauve. Peu de temps après il fut pris garrotté et +conduit à la maison au milieu des rires et des huées. + + + + + XII + + +Les élections générales mettaient la Province en feu. Les libéraux et +les conservateurs s'acharnaient les uns contre les autres, et +s'obstinaient à jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond. +Les héros de l'éloquence populaire escaladaient les hustings armés de +lettres compromettantes, de journaux humoristiques, de documents de +toutes sortes, et faisaient entendre à la foule enthousiaste et +préjugée, des paroles de salut ou de ruine, de menace ou +d'encouragement, selon qu'ils étaient inspirés par les faveurs +ministérielles ou par les dépits de l'opposition. Les uns glorifiaient +le premier ministre et ses collègues. Jamais hommes semblables ne nous +avaient gouvernés. Ils possédaient toutes les vertus, toutes les +qualités administratives, une finesse d'observation surprenante, un +flair étrange. Depuis leur arrivée au pouvoir, la Province s'était +enrichie, des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain à +l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre du jour. Pas de +bouches inutiles. Peu d'employés, mais des bons. Plus d'avances, de +bonus, de gratifications d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple qui +paie, à l'ouvrier qui souffre. + +Les autres, d'une voix indignée, démolissaient tout ce splendide +échafaudage élevé à la gloire des ministres, décrivaient, avec des +larmes dans la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques +qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller la Province et d'appeler +leurs amis à la curée, montraient, avec des airs effrayés, la profondeur +du gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers d'industrie et +les spéculateurs véreux, suppliaient le peuple d'ouvrir enfin les yeux, +de secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient le pays +et le poussaient à la ruine. + +Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt, ces diatribes +échevelées et ces louanges stupides, trouvait que tout cela ne manquait +point de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait probablement du +vrai, beaucoup de vrai, et finissait par subir l'influence de quelque +gros bonnets. + +Il est évident que l'excès de langage de nos orateurs d'élection, de +même que les articles pleins d'exagérations qui s'impriment presque +chaque jour dans les journaux, ébranlent les convictions du peuple et +faussent son jugement. Les hommes publics sont rarement aussi bons ou +aussi méchants qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de la cause que +l'on embrasse, cette juste mesure qui est le propre de l'homme fort et +du lutteur chrétien. Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire litière de +leur prestige et de leur nom. S'ils aiment la gloire et les +distinctions, ils doivent tenir à leur réputation qui survit aux jours +du pouvoir. + +M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois voix. Une petite +majorité, l'on est convenu d'appeler cela une défaite morale. C'est un +baume sur les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est pas sans +amertume. Il semble évident, en effet, qu'on aurait pu trouver, en +cherchant mieux, les malheureuses voix qui manquent. + +On cria dans les rangs de l'opposition, dans les réunions intimes et +dans les assemblées publiques, que la corruption la plus effrénée +venait de faire son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé à +flots; que la liberté avait été étouffée sous les monceaux d'or; qu'il +faudrait une catastrophe pour réveiller la conscience publique.... Une +chose certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée de charité, +avait mis ses pauvres dans la balance. Personne ne songeait à chercher +là la raison du triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur se +donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un petit mot à son noble +obligé pour lui rappeler ses engagements. Le Pêcheur jeta la note au +panier. + +Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les fins de la justice, +raisonnait-il? N'y avait-il pas là une question sociale de la plus haute +importance? Comment un homme honnête et intelligent comme le père +Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il est vrai, d'un autre côté, que +l'offense était ancienne, douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul à +jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette femme, madame +D'Aucheron, volait sa haute réputation et les hommages des honnêtes +gens. C'était une injustice envers la société de Québec. On lui serait +reconnaissant, à lui le ministre, s'il remettait chacun à sa place, +comme cela doit être. Il était l'élu du peuple, il devait protéger le +peuple contre la supercherie et la fraude. On attendait cela de son +esprit impartial. + +Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait de l'affaire. C'était +vrai, mais pas dans le sens que le voulait le professeur. Il avait un +dernier espoir, c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être +éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait touchée enfin de la +constance et de la force de son attachement. Il se faisait illusion. La +résolution de Léontine était bien prise, maintenant, et rien ne pourrait +l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. Rodolphe, dans son imagination +exaltée, dans son coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout +près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, à demi-perdu dans +une buée vaporeuse. + +Madame D'Aucheron avait complètement perdu la tête, et ne se sentait +plus la force de prendre une résolution. Elle était comme une épave +ballottée par les flots, au gré des vents et des courants. Elle ne +savait plus où était le salut; elle ne le voyait nulle part. Menacée par +le ministre qui avait surpris ses secrets, par le notaire qui la +jetterait comme une vaurienne sur le pavé, par sa fille qui reculait +devant le sacrifice et parlait d'entrer dans un couvent, par son mari +qui se montrait maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé, +elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger contre elle +même, braver les menaces et se moquer du monde. Elle se disait qu'il +fallait désarmer ses ennemis par l'audace, et ne pas se laisser +désarçonner comme cela du premier coup. A quoi lui servirait de se +laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce qui la sauverait. Elle +comptait les jours qui la séparaient des assises, comme un condamné, les +jours qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque fatale, comme +on regarde avec terreur le nuage plein d'éclairs et de tonnerre qui +accourt de l'horizon ténébreux. + + + + + XIII + + +En entrant chez lui, après sa dernière visite à madame D'Aucheron, M. Le +Pêcheur trouva une lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville. + +--Tiens, fit-il, une lettre du père. + +Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait; le père Le Pêcheur +ne savait pas écrire. Il déchira le bout de l'enveloppe, déplia la +mince feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment, les deux +pages de fine écriture. C'était évidemment la main de la maîtresse +d'école. + +Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre d'empêcher l'arrestation de +Sougraine. Il ne savait pas encore que le malheureux était pris. Il +disait: + +--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, interviens au plus vite, +c'est moi qui t'en conjure. Il faut que cet homme reste libre; il faut +qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende jamais parler. + +--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le jeune ministre.... +Est-ce un coup monté? On dirait qu'il y a entente entre le père Le +Pêcheur et le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je voudrais +bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan de sauvage, mais il n'est plus +temps. On pourrait peut-être lui faire prendre la clef des champs... +Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. Allons! que justice se +fasse! + +Une foule considérable suivait la rue St. Louis et s'engouffrait dans +les ruelles qui conduisent aux anciens hôpitaux militaires, +métamorphosés depuis plusieurs années en Palais de justice. A +l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste, pauvre, désolé, avec sa +couche d'enduit jaunâtre qui donne aux pierres une certaine harmonie de +ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur, des malades +encore et encore des médecins. Les malades d'une société qui se corrompt +et les médecins que demande la morale outragée. + +Un spectacle toujours nouveau attirait cette foule curieuse: Un procès à +sensation. Le monde est tellement avide d'émotions qu'il serait capable +de pousser au crime afin du voir juger un criminel. Si l'accusé n'a rien +de remarquable, s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on le verra +condamner sans regret; s'il est beau, rusé, ferme, de bonne mine, on le +prend sous sa protection, on fait des voeux pour son acquittement, et, +s'il est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au théâtre. Ou ne +songe pas qu'un malfaiteur est d'autant plus à redouter qu'il a plus de +qualités physiques ou morales, et que ce n'est pas l'homme que la +justice veut atteindre mais le crime même. L'homme s'est fait +l'instrument du mal, il faut qu'il devienne l'instrument de la +réparation. Le mal doit être honni, poursuivi, puni partout et toujours, +sans merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération. +Attendrissons-nous sur le sort du coupable mais applaudissons au +châtiment du crime. + +Sougraine allait être amené à la barre des criminels. La salle +d'audience était remplie. Il y avait des gens debout dans les passages, +dans les galeries, autour des sièges réservés aux avocats, partout. +Quand l'accusé parut précédé et suivi par des hommes de la police, il se +fit un long murmure et toutes les têtes se tournèrent vers lui. + +Il regarda avec assurance cette foule curieuse et menaçante et un +sourire triste passa sur ses lèvres pâles. Le juge, l'un des plus +éminents du pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules et son +rabat blanc tombant sur la poitrine, entra précédé de l'huissier +audiencier. Le silence se fit dans toute la salle. Les jurés furent +appelés et répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés sont tenus +de connaître leurs noms et même leurs prénoms, mais rien de plus. Tant +mieux s'ils sont ignorants et simples; on les pétrit plus facilement. +Les natures timides sont recherchées. Les revêches qui ont un cran de +fermeté sont souvent éloignées avec succès. Un beau système tout de +même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a donné; c'est sacré. Honni +soit qui mal y pense! Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des +naïfs qui souvent se laissent manipuler comme de la cire et trompent +les fins de la justice. Si vous voulez pratiquer le système à la lettre, +comme vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger l'accusé par +ses compères... Le voleur par des voleurs et l'assassin par des +assassins. Voilà ce qui s'appellerait suivre la lettre de la loi +anglaise. + +En face du banc des juges, auprès d'une longue table couverte de drap +bleu foncé, s'étaient assis les avocats chargés de conduire la cause: Le +substitut du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des plus éminents parmi +les jurisconsultes anglais, M. Guillaume Amyot, un orateur puissant, +puis, M. F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre par son +éloquence ardente et ses merveilleuses ressources. + +Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison et personne ne voulait ou +n'osait entreprendre la tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et +ne pouvait récompenser le dévoûment de son avocat. Il fallait donc que +la charité, une grande charité, vînt s'unir à de grands talents pour lui +venir en aide. C'est une chose terrible que d'être accusé d'un crime qui +entraîne la peine capitale, lorsque l'on est innocent, et grand Dieu! +quelle responsabilité pèse sur la tête d'un homme de loi qui se charge +d'éclairer le tribunal et de faire triompher la justice! Comme il doit +être habile, perspicace et prudent! comme il est bon qu'il sache bien +dire, exposer nettement et savamment! comme il est important surtout +qu'il soit honnête, car l'honnêteté a des accents qui vont à l'âme et +que ne saurait trouver le mensonge. + +Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense de Sougraine, on se dit +que le prisonnier serait sauvé s'il était possible qu'il le fût.... + +Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un notaire fatigué de sa +paisible profession qui s'était fait avocat--tous deux remarquables +aussi, s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister. + +M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier l'acte +d'accusation. Jamais son talent d'investigation, son esprit logique, sa +vertu farouche ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la cause +au milieu d'un religieux silence: + +--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille du nom d'Audet vivait +heureuse malgré son indigence, au milieu de nos campagnes tranquilles, +dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses, sur les bords de la +rivière Batiscan. Le père, la mère, les enfants étaient unis par des +liens sacrés que les années resserraient de plus en plus. + +Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de seize ans, faisait les +délices de cet intérieur heureux. Un jour elle disparut, et les +recherches pour la trouver furent vaines. Le deuil entra dans l'humble +maison et les pleurs coulèrent, coulèrent sans jamais cesser. +Aujourd'hui encore, sous le même toit solitaire de la chaumière de +Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a pas voulu être consolée, +verse des larmes sur la perte de sa fille chérie. + +Un indien était venu dresser sa tente au bord de la rivière, non loin de +la calme demeure des Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme et +des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne et fut troublé +jusqu'au fond de son âme. Il se laissa bercer par des rêves de volupté, +ne trouva plus de charmes à la femme qu'il avait choisie pour compagne, +ne fut pas ému des angoisses qu'il préparait à une mère pleine de +sollicitude, et, dans son fol amour, il abusa de la confiance naïve de +l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, repliant sa +tente il partit pour d'autres lieux. Elmire Audet le suivait. + +Cependant la femme trahie était restée comme une esclave auprès de +l'homme infidèle. C'était sans doute l'amour de ses enfants qui +l'enchaînait encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient dans +l'amertume. Quelquefois, lasse de supporter tant de hontes et +d'ignominies elle se révoltait et alors des querelles sérieuses +survenaient, des injures et des coups s'échangeaient. Une telle +existence ne pouvait durer. Le mari ne pouvait goûter tranquillement les +délices de ses illégitimes amours, et la vue continuelle de sa femme ne +laissait plus de repos à sa conscience. Il croyait sans doute que si +elle disparaissait, le trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il +pourrait s'endormir dans une douce sécurité. Etrange méprise des âmes +coupables! + +Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied des caps élevés de St. +Jean Deschaillons, l'on entendit des plaintes, des cris et des +gémissements. L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis quelques +jours avec sa famille. On vit un canot s'éloigner sur le fleuve profond. +L'accusé--car c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses +enfants. Sa femme ne les accompagnait point. Plus tard, à quelques +lieues en bas de Québec, on trouva, sur le rivage, le cadavre d'une +femme noyée. Cette femme avait une corde autour du cou. Elle avait donc +été traînée à l'eau. On la reconnut, c'était Clarisse Naptanne, la femme +de Sougraine, l'accusé. + +Les témoins vont corroborer ces paroles. + +Un long murmure roula sous les vieux lambris, et les têtes se bercèrent +comme la houle au jour de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan +de la forêt. + +L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé sous le poids de ces +regards scrutateurs. + + + + + XIV + + +Le coroner du district de Québec, à l'époque du crime, était mort depuis +longtemps. On retrouva toute fois le procès verbal de l'enquête qui eut +lieu alors. Il y était dit qu'un nommé Turgeon, de la paroisse de +Beaumont, avait déclaré avoir trouvé dans ses _pêches_ le cadavre d'un +homme ayant une corde au cou. Que ce cadavre ayant été transporté à +Québec, on reconnut alors que c'était celui d'une femme. On rit un peu +de la naïveté ou de la modestie extrême du brave pêcheur. + +Le verdict fut: "Trouvé mort." + +Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel personne ne trouva à +redire; la critique cette fois, fut désarmée. + +Après l'enquête, le corps fut enterré dans le cimetière Belmont, près de +Québec, et la description en fut donnée par les journaux de la ville. La +semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges vint à Québec et dit +qu'une personne était disparue, l'automne précédent, de St. Jean +Deschaillons. On fit l'exhumation du cadavre. Il était fort décomposé +mais pas tout à fait méconnaissable. Le curé affirma que c'était la +femme de Sougraine, un sauvage abénaqui. + +Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui était parti avec une +jeune fille. Toutes les recherches furent inutiles. Les deux fugitifs +erraient dans les prairies de l'Ouest. + +Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait fait la lugubre trouvaille, +vivait encore. Il fut appelé comme témoin. Il se souvenait bien du +cadavre en question. + +L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges se rendit aussi à +l'appel de la cour. + +Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse Naptanne, dite +Bisson. Il furent ses paroissiens autrefois. La femme Sougraine, plus +âgée que son mari, était grande et forte. Ils avaient deux petits +garçons, l'un âgé de dix à douze ans et l'autre un peu plus jeune. + +Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère et habitaient une +cabane d'écorce, sur les bords de la rivière Batiscan. L'accord +paraissait régner dans le ménage. + +Il continua: + +Au nombre de mes paroissiens était aussi une jeune fille de seize ans, +nommée Elmire Audet. J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez +l'accusé. Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers la fin +d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. Lui, il est revenu en novembre. +Il était seul. Je lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants et +il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières. Elmire Audet était +alors dans la paroisse. Quelques jours après elle n'y était plus. + +J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont, et l'ai +parfaitement reconnu. C'était bien la femme du prisonnier. A la mâchoire +inférieure il y avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la +mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du tabac et usées par +la pipe. La défunte fumait beaucoup. Les cheveux étaient très noirs. + +Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta: + +--Un peu avant son départ Sougraine est venu à confesse et a communié. + +Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée. + +--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, je demeurais chez +monsieur Raymond Beaudet, à St. Jean Deschaillons. Un soir du mois +d'octobre, j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur la grève. +Un homme criait: Ma maudite, je vais te tuer et te noyer! Une voix de +femme répliquait en pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je +vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! Un peu plus tard j'ai +vu un canot qui s'en allait. Il y avait un homme à l'arrière et quelque +chose de blanc au milieu. + +A une transquestion qui lui fut posée par M. Lemieux, elle répondit: + +--Après le départ du canot, j'ai encore entendu du bruit sur le rivage; +c'était toujours la voix de femme qui continuait ses lamentations. + +Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui de Bécancour. + +--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé. Je suis le chef des Abénaquis +de Bécancour. Mon nom signifie: un homme que l'on a renfermé par +surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est arrivé à Bécancour +avec ses enfants, vers le commencement de novembre de l'an 18... Il est +venu chez moi le lendemain de son arrivée. Il était sous l'influence de +la boisson. Je lui ai demandé où était sa femme et il m'a répondu qu'il +ne le savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il l'avait laissée et +qu'elle avait voulu faire chavirer le canot dans la traversée. Il a +ajouté qu'elle était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau. + +Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à son tour: + +--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le prisonnier, et j'ai connu +sa femme. Sougraine est arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18... +avec ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je lui demandai où +était sa femme et il me répondit qu'elle était désertée par désespoir. +Il me demanda si je voulais prendre ses enfants en pension parce qu'il +allait _en chantier_. Il partit et je gardai les enfants. Je le revis +plus tard; il s'informa de sa femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui +dis qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia, disant qu'il +n'avait jamais pensé à cela. La première fois qu'il est venu il n'avait +pas l'air inquiet, mais, la seconde fois, il était très abattu. Il +partit le matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il revint le +soir même, vers dix heures, mangea, alla se coucher dans le grenier, +puis partit encore de grand matin, disant qu'on ne le reverrait +probablement pas de sitôt. + +Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable, il ferait mieux de se +livrer. Il me répondit qu'il le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni +pour avoir enlevé une jeune fille. + +Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que l'accusé lui avait dit +qu'il regrettait de s'être amouraché de cette jeune fille et qu'il ne +savait pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait en bon accord +avec sa femme et était un bon sauvage; qu'un des enfants lui avait dit +alors que la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire chavirer +le canot. + +Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la déposition suivante: Nous +demeurons à cinq arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé chez +nous, un matin, il y a bien vingt ans passés de cela. Il est entré seul +et nous a demandé de prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était +le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la recherche de sa +femme qui l'avait laissé après une querelle. Il a ajouté qu'elle était +jalouse d'une jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à +Notre-Dame-des-Anges chercher des pièges qu'il avait tendus. Il fut +absent une couple d'heures. Il est allé chercher ses enfants et les a +amenés chez nous. Ils sont partis le dimanche. Il est revenu une +quinzaine de jours plus tard avec une jeune fille. Il m'a dit que +c'était sa femme. Ils sont arrivés le soir, ont partagé le même lit et +sont repartis le lundi matin. + +Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails, parce que Sougraine +ayant été soupçonné du meurtre de sa femme, quelques mois plus tard, +elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait touchant cet homme. +Elle ne reconnaissait pas l'accusé, cependant; il avait trop vieilli. + +L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom sauvage la Longue +chevelure. + +Il se fit un profond murmure, et les curieux qui remplissaient les +couloirs se rangèrent pour livrer passage au noble chasseur des +Montagnes Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa récente +blessure, il s'avança lentement, le front haut mais sans arrogance, vers +le banc des témoins. Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa +figure et lui donnait un charme nouveau. On savait comment il avait été +blessé dans une partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées, +comme la mort était venue près de l'emporter. Depuis quelques jours +seulement il pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui qui +dans un accès de fièvre, avait innocemment et sans malice, trahi son +frère l'Abénaqui, un sauvage comme lui. Il le regrettait sans doute.... +comme l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement +responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre, l'accusé serait encore +libre et heureux. Voilà ce que peut faire une parole même inconsciente. +Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... Mais c'était le +notaire, c'était Sougraine, c'était madame D'Aucheron qui l'avaient +imaginée, cette malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent les +projets des méchants tournent contre eux. + +La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette et ferme était l'écho +d'une âme droite. On sentait que cette âme n'avait rien à cacher, et +que cette parole n'avait rien à taire. On se plaisait à l'entendre, cet +homme demi-sauvage. + +Il raconta sa première rencontre avec l'accusé; comment il le sauva lui +et sa jeune amie des flammes de la prairie, et les emmena dans son +wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les questions qu'il leur +adressa alors et les réponses qu'ils lui firent. L'accusé lui avait +affirmé que sa femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean +Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le cimetière de la +paroisse; qu'il était marié avec cette jeune fille et ne voulait point +s'en séparer; que cependant il avait fini par avouer que le mariage +n'avait pas été célébré encore et que la jeune fille était sa maîtresse. +Alors dit le témoin, je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle, +et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille dans son pays, dès +qu'il se présenterait une occasion. L'accusé se montra soumis. Des +voyageurs canadiens passèrent vers le même temps et je leur confiai la +jeune fille. Ma femme aussi partit alors avec une jeune enfant.... + +La voix du sioux trembla légèrement. On vit qu'il faisait un effort pour +refouler une émotion profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la +tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite. + +--Les malheurs qui suivirent ne regardent que moi, ce n'est point le +lieu de les répéter ici. Je dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu. +Je n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement massacrée par les +sioux, et sur la perte de mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je +m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans après je rencontrai +l'accusé à Los Angeles. Il niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard, +je gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud. Je cherchais les +parents de ma mère. Je ne revis plus Sougraine, jusqu'au jour où je le +rencontrai à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques semaines. Je ne le +reconnus pas alors, mais depuis j'ai pu constater son identité. Je le +reconnais bien maintenant. + +Les péripéties du procès n'étaient pas finies. Les curieux en auraient +pour leur temps perdu, cette fois, et l'on en parlerait longtemps de +l'affaire Sougraine. + +L'audience avait été suspendue, mais la foule était restée là, entassée +dans la vaste pièce, aimant mieux respirer l'air chaud et vicié qui la +remplissait, que de perdre un mot des témoignages. Au reste, dans un +tête à tête entre le prisonnier à la barre et son défenseur, on avait +surpris une parole qui piquait la curiosité. + +--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, avait dit l'avocat... + +--Quel peut être ce témoin? C'était la question que chacun se faisait. + +A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme solennel, l'huissier +appela: + +--Louis Vilbertin! + +Il y eut un désappointement. On comptait sur un nom nouveau, inconnu, +improbable... et c'était le gros notaire que tout le monde connaissait. + +Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement la boîte aux +témoins. Il s'essuyait le front avec son mouchoir. En marchant il +pensait: + +--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi? Est-ce que je vais le sauver? +Et puis, c'est cruel de me forcer à m'avouer publiquement son fils... Il +embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé n'importe quoi. + +--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda la greffier. + +--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit le notaire, d'une voix +ferme, un peu irritée; je suis le fils de l'accusé. + +Il bravait l'opinion. + +--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de toutes les bouches... Ce fut +un murmure sourd qui couvrit un instant la parole des avocats. + +--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à Notre-Dame-des-Anges. La +famille se composait de mon père, de ma mère, de mon frère et de +moi-même. Nous sommes partis de là avant l'hiver, en canot, suivant le +cours de la rivière. Nous nous rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de +là à St. Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se battirent. +C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est mon père qui commença la +querelle. Il voulait avoir son _capot_ que ma mère avait mis sur ses +épaules pour se garantir du froid. Il battit la défunte à coups de +poings et d'aviron et la jeta à terre dans les branches. Ma mère lui +demandait de ne pas la tuer et elle pleurait. La querelle a bien duré +une heure. Le prisonnier lança aussi des pierres à ma mère. Elle +paraissait souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... Nous sommes +partis pour traverser le fleuve, mon père, mon frère et moi.... ma mère +est demeurée sur la grève. Mon père ne voulut pas la laisser embarquer. +Il la menaça avec une branche. Après notre départ elle est restée assise +sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon père nous a dit +qu'il nous tuerait si nous rapportions ce qu'il avait fait. Le temps +était noir. Le prisonnier nous a conduits à une maison où nous avons +couché. Puis nous avons gagné Bécancour. Mon père nous a laissés chez +mon oncle Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère. + +Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua: + +--En traversant la rivière ma mère a menacé de faire verser le canot. +Avant de partir de Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de la +boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer et aussi pendant la +traversée, si je me rappelle bien.... Il y a longtemps de cela. Elle +but, je crois, ce qui restait dans une première bouteille... Peut-être +un demiard... C'est l'idée qui m'est restée. Cependant mon père avait bu +plus qu'elle... + +Plusieurs dirent: + +--Le gros notaire ne tient pas à sauver son père... + +Et d'autres: + +--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu... + +Le notaire, sous les questions pressées de M. Lemieux, soufflait, +haletait, s'épongeait... puis se contredisait. + +--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui hacher du tabac. C'était +dans le canot, en traversant. Elle consentit, se mit à la besogne, puis +cessa tout à coup.... La querelle commença alors.... + +Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je l'ai dit, et l'accusé +la supplia d'avoir pitié de nous, ses enfants... mon défunt frère et +moi... Elle donna un coup d'aviron à mon père... Rendus sur la grève +elle le frappa avec un couteau... C'était pour se défendre... Ils se +battaient. Mon père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non plus.... +Si je me souviens bien.... Mon père alluma un feu sur la grève pour nous +réchauffer et préparer des aliments. Il demanda à ma mère de venir +manger avec nous...... Elle refusa. La querelle était terminée. Lorsque +nous fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé le fleuve, mon +père fit un petit feu et nous nous couchâmes tout au près... Mon père +nous avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret d'avoir ainsi +abandonné sa femme, seule, dans l'état où elle se trouvait.... Il +remonta alors dans le canot.... et fut absent pendant quelques heures... +Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint seul.... Il était +triste... Il dit qu'il l'avait trouvée morte et que dans la crainte +d'être soupçonné ou inquiété il l'avait traînée à la rivière... + +Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux tempes et des rougeurs sur +les joues. On entendit comme un soupir de soulagement qui montait de +tous les coeurs. Les choses devaient s'être passées ainsi. Il était +raisonnable de le supposer. + +Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint dire qu'il n'y avait pas de +trace de feu sur la grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa +croire que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire pour sauver +son père. Il y eut un malaise soudain. Mais le défenseur de l'accusé ne +se tint pas pour battu. + +--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il au témoin. + +--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment large. + +--Et la marée s'avance loin? + +--Oui monsieur, assez loin. + +--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté l'accusé, et faire +disparaître ainsi toute trace de feu?... + +--Certainement, reprit le témoin. + +--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas étonnant que vous n'ayez +vu nulle trace du feu allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui +eût été surprenant... Une mer passant sur un feu sans l'éteindre... + +Un rire bruyant courut dans la vaste salle. + + + + + XV + + +Un homme qui n'avait pas été peu surpris en voyant un huissier entrer +chez lui, c'était monsieur D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin le +lâchait, comme on dit en termes d'affaires, et que la dégringolade +allait commencer. Après tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce +fût aujourd'hui que demain. La pensée d'un mal qui vous menace est +souvent plus amère que le mal lui-même. L'imagination grossit le mauvais +comme le bon. C'est un verre qui nous montre souvent les choses sous un +faux aspect. + +--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait dit l'huissier en saluant avec +la gravité que comporte le métier. + +--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut envie d'éclater de rire, tant +il avait eu peur. + +--Oui monsieur, pour madame. + +--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre! au sujet de quelle affaire? + +--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron.... + +--Hein! l'affaire Sougraine? voilà qui est drôle. Où va-t-on chercher +les témoins maintenant? Qu'est-ce qu'elle connaît de cette affaire, ma +femme? + +Cependant le souvenir du mystère qu'il avait essayé de débrouiller +depuis quelque temps, mystère où sa femme, le notaire et Sougraine +paraissaient se comprendre parfaitement, lui revint à l'esprit. De +grosses gouttes de sueurs perlaient sur son front. Il comprit que tout +allait éclater. + +L'Huissier s'était retiré; il se rendit à la chambre de sa femme. + +--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel, lui tendant le papier +légal d'une main qui s'efforçait de ne point trembler, on vous appelle +comme témoin dans l'affaire Sougraine--une affaire vieille de vingt +trois ans--dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que vous connaissez de +cette affaire. + +Madame D'Aucheron poussa un cri. + +--Témoin! moi, témoin! et elle s'affaissa sur sa chaise. + +Léontine accourut. + +Implacable, M. D'Aucheron se tenait là, debout devant elle. Il était +résolu d'en finir. + +--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle façon vous avez été mêlée à +l'affaire Sougraine?... + +Léontine à son tour jeta une clameur, mais elle ne faiblit pas. + +--Pauvre mère, dit-elle, c'est donc fini; tout est connu, et elle se +prit à pleurer à chaudes larmes.... + +--Tout n'est pas connu, répliqua M. D'Aucheron, mais j'ai le droit de +tout savoir, et je veux que l'on parle ici avant d'aller parler à la +cour... + +Il passa le subpoena à Mademoiselle Léontine qui lut à travers ses +pleurs.... + +--Pauvre mère! reprit-elle! pauvre mère! comme elle va souffrir!.... + +--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous plaît, si votre mère ne +veut ou ne peut pas le faire, dit monsieur D'Aucheron, impatienté. + +--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de douceur, de prières et de +larmes, ayez pitié de ma malheureuse mère... soyez miséricordieux. + +D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout s'écroulait autour de lui, +et que sa vie était à jamais empoisonnée. Il n'osait plus parler. Il +écoutait maintenant, le front courbé, l'arrêt terrible qui le condamnait +à la honte et à la souffrance pour le reste de ses jours. + +--Ma mère, votre femme... reprit Léontine au milieu de ses sanglots... +c'était.... + +--C'était? + +--Elmire Audet! + +--Elmire Audet! s'écria monsieur D'Aucheron, en se cachant le visage +dans ses mains. Malheureux que je suis! + +--Pitié! pardon! criait Léontine. + +--Malheureux que je suis! répétait toujours D'Aucheron. Et il aurait +voulu pleurer. La rage et la douleur l'étouffaient. + +Il sortit marchant vite comme un homme pressé d'arriver, et cependant il +ne savait où il allait. Ceux qui le rencontrèrent s'aperçurent qu'il +n'était pas comme de coutume et se détournèrent pour le regarder. Il +passa devant l'église du faubourg St. Jean et lui qui se vantait de ne +pas importuner le Seigneur, et de ne jamais prendre la place des autres, +dans les églises, il s'en alla tomber à genoux devant les saints +tabernacles. C'est que les grandes douleurs ramènent à Dieu, et que les +hommes profondément infortunés sentent bien que le secours ne peut pas +leur venir des hommes. Il demeura longtemps, là, sur le parquet, la tête +baissée, les mains jointes, et criant vers Dieu. + +Le père Duplessis se trouvait à l'église; c'était l'heure de sa visite +au St. Sacrement. + +--Il devait en être ainsi, pensa-t-il. Le retour à Dieu ou le suicide. + +Quand D'Aucheron sortit il le suivit. + +--Mon cher ami, commença-t-il, à quelque chose malheur est bon. Vous +perdez beaucoup mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y bien, il +n'y a pas de quoi se jeter à la rivière, s'il y a raison de se jeter +dans les bras de Dieu. + +--Connaissiez-vous mon malheur? demanda monsieur D'Aucheron. + +--Je le soupçonnais. Madame D'Aucheron était mademoiselle Elmire Audet. + +--Hélas! qui l'aurait pensé? + +--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a fait une faute mais elle +s'est repentie; elle est devenue une excellente femme. Ce n'est pas la +première fois que cela arrive, ce ne sera pas la dernière non plus, +hélas! soyez-en sûr. + +D'Aucheron s'était attendu à bien des mécomptes, à des revers, à des +insuccès, mais il ne se doutait nullement que l'orage viendrait de ce +côté. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de passer sous la dent +venimeuse de la médisance. Il se sentait horriblement humilié. Il ne lui +serait pas possible de se relever de ce coup et il serait obligé de s'en +aller vivre ailleurs. + + + + + XVI + + +Plusieurs témoins furent appelés encore pour prouver la culpabilité de +l'accusé, mais aucun ne put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles +fût en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour la plupart, que +des querelles s'élevaient souvent entre Sougraine et sa femme et qu'ils +proféraient l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, après +vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares et ne se souvenaient +guère. + +Il y eut un mouvement extraordinaire dans la salle, et un murmure +d'étonnement passa sur la foule quand l'huissier audiencier appela le +nom de madame D'Aucheron. + +Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier grossissant de plus en +plus sa voix qu'il voulait rendre terrible, criait en vain: silence! +silence! silence! + +Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage. + +--Votre nom, madame, est Elmire Audet, n'est-ce pas? demanda le +greffier, qui voulait lui éviter la honte de le dire elle-même. + +Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit pas dans la salle, +tant la surprise était grande. + +L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir près de l'avocat de la +couronne et parut suivre la cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens +remarquèrent avec surprise le plaisir qu'il paraissait éprouver en +voyant la souffrance du témoin. Plusieurs s'en indignèrent. On fit +raconter à madame D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors qu'elle +était jeune fille, sa fuite de la maison paternelle, ses pérégrinations +nombreuses. Elle parlait bas et à chaque instant on la suppliait de +parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter ses hontes, il +fallait même les raconter à haute voix. La pudeur n'avait plus le droit +de jeter son voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la pauvre +femme hésitait. Elle balbutiait des aveux qu'elle était tentée de +cacher. Elle n'avait que seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé. +Elle le connaissait depuis deux ans déjà.... + +--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des relations avec le +prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore si sa femme le savait. Nous sommes +partis secrètement. Nous avons passé la première nuit dans une grange, à +St. Ubalde, et le lendemain, nous étions à Batiscan. Il ne m'avoua la +mort de sa femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à Batiscan, il me +dit qu'elle était aux Trois-Rivières avec ses enfants. Il avait dit la +même chose à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, puis, nous +nous acheminâmes, à pied, vers Richmond où nous devions prendre le +train. Il affirmait que nous allions à la recherche de sa femme... Dans +la gare de Richmond j'entendis des gens qui disaient qu'un sauvage +enlevait une jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins +Sougraine et il se cacha pendant quelques jours dans le bois. Puis, +quand il revint nous partîmes pour nous rendre au lac Mégantic où nous +passâmes huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit alors que sa +femme était morte... + +Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait faite avec sa +famille. Il m'a dit que sa femme avait voulu faire chavirer le canot et +qu'il l'avait suppliée de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses +enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa femme de venir manger. +Elle prit un aviron et le lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est +ensuite allé choisir du bois pour faire un aviron, après avoir défendu à +ses enfants qu'il avait placés sur une grosse roche, de suivre leur mère +quand même elle irait les chercher. A son retour les enfants lui dirent +que leur mère avait voulu les battre avec un bâton, puis qu'elle s'était +éloignée en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui qui m'a +conté cela. + +Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis. + +Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit: + +Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon père est venu avec un autre +homme pour me chercher. Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine +comme aux autres. Il lui a demandé s'il avait objection à me laisser +partir, et l'accusé a répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé de +retourner chez nous, j'ai refusé en disant que j'avais honte, que je +serais montrée du doigt comme une chienne.... + +Il y eut un mouvement de surprise... Le mot sonnait mal. On la regardait +avec curiosité. + +Madame D'Aucheron paraissait horriblement souffrir. Son regard avait +quelque chose de vague et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt +vive et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait un grand +trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs de honte sur les joues et +aussitôt après, des pâleurs d'effroi. + +Le substitut du Procureur lui demanda si le prisonnier ne lui avait +jamais dit comment était morte sa femme. + +Elle se leva vivement: + +--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était vibrante, il m'a dit +que cela lui ayant fait de la peine de l'avoir quittée seule sur la +grève, il était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, mais +qu'il la trouva morte étendue sur le sable. Oui, je m'en souviens comme +si c'était d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a jetée à l'eau +pour éviter les persécutions... Vous comprenez? Il aurait été +soupçonné... Le monde est si méchant... + +--C'est en effet bien possible... murmura-t-on de toute part, dans la +salle. + +--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce pas? continua le témoin, +en se tournant vers le prisonnier. + +--C'est bien, madame, observa le juge, mais adressez-vous aux jurés, +s'il vous plaît, non pas à l'accusé. + +--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais oublié cela dans mon premier +témoignage, parce qu'on ne me demandait rien. La mémoire me faisait +défaut. Maintenant je vois tout comme si j'y étais. Il y a pourtant +longtemps de cela... + +Elle se mit à compter sur ses doigts.... + +--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois cinq font vingt, et trois, +font vingt-trois... Mon garçon aurait vingt-trois ans.... + +--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle s'écria-t-on de toute +part. Le juge la fit reconduire chez elle. Un vague malaise s'appesantit +sur l'assistance, et chacun se sentit touché de cette douloureuse +destinée. + +L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui: + +--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur insolence à mon égard. + + + + + XVII + + +La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre, l'enquête fut +déclarée close. + +M. Lemieux prit la parole, et, dans un long et habile plaidoyer, il +démolit pièce par pièce le raisonnement subtil de l'avocat de la +Couronne. Il paraissait profondément ému; sa voix un peu hésitante +d'abord, comme un flot qui cherche à rompre sa digue, prit peu à peu de +la force et de l'ampleur. La vague devenait torrent.... On sentait des +frémissements passer sur la foule anxieuse. + +--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous des couleurs si terribles +l'infortuné que voici? Il montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une +malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le Seigneur seul peut +connaître la droiture ou la perversité?... Qu'il se soit fait aimer +d'une jeune fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement fatal, +ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer paternel et s'enfuir, avec +lui, en pays étranger, c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve +nullement qu'il soit un assassin. On prétend que la femme délaissée le +gênait. On le prétend mais on ne le prouve pas. C'est elle-même, cette +femme que l'on veut faire passer pour une victime touchante, c'est +elle-même qui pria la jeune Elmire de venir demeurer sous la tente de +son mari. + +Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même, voyons ce qu'elle +faisait, ce qu'elle disait et déduisons en les conséquences naturelles. +La logique n'est pas à dédaigner. Cette femme était adonnée à +l'ivrognerie, le plus odieux des vices et celui qui mène le plus +souvent à la mort tragique et subite. Elle était grande, fortement +constituée, d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne craignait pas +de provoquer la colère de son mari et savait se défendre de lui. Ne +l'a-t-elle pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient le +fleuve dans leur canot. En se livrant à une action aussi brutale, dans +un pareil moment, au milieu des flots prêts à les engloutir, +n'exposait-elle pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient +dans la frêle embarcation? Et ses enfants n'étaient-ils pas là! De quel +crime n'est pas capable une mère qui expose de la sorte la vie de ses +enfants?... + +Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est la mort qu'elle +appelait, la mort pour elle même et pour les autres. Ne l'a-t-elle pas +crié, dans sa rage insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me +noyer. + +Elle était ivre. Elle but encore cependant, et, descendue sur le rivage, +elle continua l'odieuse orgie commencée pendant la traversée. + +Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces clameurs qui montaient +comme des imprécations de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les +habitants des côtes voisines l'accusé se rembarqua seul avec ses +enfants. Il avait pardonné à sa femme cependant, puisqu'il l'avait priée +de venir partager avec lui son modeste souper. + +La femme délaissée se livra, dans son désespoir, à des fureurs +nouvelles, redoubla ses gémissements et ses blasphèmes, s'avança, +chancelante, sur le sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le sol +glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère, la crainte, et +surtout l'action des alcools, le froid de l'atmosphère et l'humidité du +sol, venaient de lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était +enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé. La mort qu'elle avait +invoquée tout à l'heure vint tout à coup la chercher... + +Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les choses ont dû se +passer ainsi. L'accusé, dont le caractère est doux, éprouva bientôt des +remords et regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste état +d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était pas sans éprouver +certaine crainte assez légitime. + +Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on me soupçonnerait +peut-être de l'avoir tuée. On sait que j'ai débarqué sur cette rive et +que j'en suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les apparences +seraient contre moi. Le préjugé naîtrait vite, et je serais peut-être +condamné. Il est arrivé que des innocents aient été ainsi trouvés +coupables... Je vais aller la chercher. + +Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait la rive sud, il +régnait partout un silence lugubre. Il appela, rien ne répondit à son +appel.... rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit où il +avait quitté la malheureuse créature. Rien encore. + +Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons de la côte, se dit-il, +et il se dirigea vers les hauteurs. + +Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il crut qu'elle +dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se réveilla pas. Elle dormait du +sommeil qui n'a pas de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti. + +On va dire que je l'ai tuée.... que faire? + +Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses idées. Il aurait +voulu réfléchir froidement, ne fût-ce qu'une minute, et son trouble +augmentait toujours. + +La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva au milieu du tourbillon +des pensées diverses qui l'agitaient. + +Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les reins, la passa +en frémissant autour du cou de la morte et, traînant le lourd fardeau, +il se dirigea vers le fleuve. + +C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il, mais il ne pouvait +s'empêcher de marcher. Et le cadavre suivait, glissant avec son bruit +mat sur la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son canot et +se mit à ramer avec ardeur, se hâtant d'achever cette horrible tâche. +Derrière le canot, le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre qui +s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il détacha la corde et la morte +descendit lentement, creusant la vague qui se referma bientôt sur elle +comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa rame. Alors une pensée, +comme une lame aiguë, traversa son esprit. + +--Ma ceinture!... Malheur! + +Il venait de comprendre les suites terribles que pouvaient avoir cet +oubli... Il était trop tard. Il n'y avait plus qu'à attendre le hasard +des événements, la sagesse des hommes, ou la justice de Dieu. Il fut +longtemps plein de tristesse et puis, afin d'éviter les dangers d'une +accusation redoutable dont il serait toujours difficile de se laver, il +s'en alla vers des régions lointaines. + +Il eut tort de ne pas avouer franchement les causes de la mort de sa +femme et les circonstances dont elle fut environnée. La franchise est +encore la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on connaît le +caractère timide et craintif du sauvage, l'idée étrange qu'il se forme +de nos tribunaux, son horreur instinctif de la prison, son effroi de +tous ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas surpris de le +voir se compromettre par des explications inexactes... + +C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, et qui se déduit +naturellement des témoignages rendus. + +Un murmure approbateur accueillit les paroles du jeune avocat. + +Alors M. Amyot se leva à son tour. On était avide de voir comment il +rétablirait l'accusation et pourrait détruire l'effet produit par son +habile confrère. On le savait un redoutable jouteur aux luttes de la +parole. Il repassa, en les commentant les témoignages que l'on venait +d'entendre et s'écria en terminant: + +--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille qu'il avait introduite +sous sa tente, contre la morale et la justice, mais la présence de +l'épouse légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle disparût. +En effet elle disparaît, et désormais le bonheur coupable ne sera plus +troublé. Elle disparaît, mais Dieu qui se joue des projets des hommes, +veut qu'un jour, longtemps après le crime, à trente lieues de l'endroit +où pour la dernière fois les accents plaintifs de la victime ont été +entendus, on trouva sur le rivage un cadavre que la vague y avait +apporté. Une corde est nouée autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans +nom qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est celui de la femme +de l'accusé, cette corde qui lui serre le cou, c'est une corde qui +servait de ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été vus, la +victime et l'accusé, ils étaient ensemble. Ils burent, s'injurièrent et +se battirent odieusement.... L'homme, le mari infidèle partit, mais il +revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il alors entre la +femme délaissée et lui, dans les ténèbres, sur les rivages déserts?... +Ce cadavre retrouvé avec une corde au cou trahit le secret des ombres et +révèle un crime qui demande un châtiment! + +Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la vengeance des hommes. +Tout le monde le regardait pour deviner ce qui se passait en lui. + +Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait peut-être qu'un +accident, et son adresse porta quelque peu le trouble dans l'esprit des +jurés qui se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit en +discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la séance, ils dirent qu'ils +s'accordaient et l'huissier les introduisit dans leur tribune. Tous les +yeux se fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y avait un +serrement de coeur presque douloureux dans cette foule anxieuse. On +cherchait à deviner sur la figure de ces hommes qui tenaient dans leurs +mains la vie de leur semblable, le jugement solennel qui allait être +rendu. L'accusé aussi regardait ses juges, et son oeil mélancolique +était suppliant comme une prière. Il s'efforçait de ne point trembler et +pourtant un frisson courait de temps en temps sur tout son corps. Les +jurés furent comptés et appelés par leur nom. Le silence devint +profond. + +--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou non coupable du crime dont +il est accusé? fit la voix solennelle du juge. + + + + + XVIII + + +Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant. Léontine qui attendait +son retour à la maison, se leva vivement et courut au devant d'elle. +Elle crut d'abord que tout avait tourné pour le mieux, et que sa mère +était véritablement au comble de la joie. Elle reconnut bientôt son +erreur. + +La malheureuse femme fit quelques pas en cadence, puis éclata de rire. +Elle rit longtemps de ce rire nerveux, hébété qui fait tant de mal à +entendre. + +Alors Léontine se mit à pleurer. Elle devinait un nouveau malheur. La +pauvre folle se regarda dans une glace et, après avoir salué son image, +se mit à lui parler. + +--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une belle coureuse, en +vérité, une belle fille, oui, qui rougit de sa mère et ne veut pas la +faire manger à sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi, madame +D'Aucheron, moi la riche, la belle madame D'Aucheron, qui t'apprendrai à +courir les bois... Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi! tu +répètes mes paroles, comme un perroquet, tiens! attrape!... + +Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux coup la glace qui +tomba en éclats sur le tapis soyeux. + +Léontine tout effrayée appela. + +Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une pièce retirée n'avait rien +entendu. En entendant la cri poussé par Léontine il se précipita vers le +salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait sa main +ensanglantée. Elle s'était blessée en frappant la glace. + +--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle, et elle se précipita +sur lui. + +Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer. Rien n'y fit: elle +s'irritait de plus en plus et vociférait des paroles incohérentes. Il +tenta de l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil. Elle se +releva comme une tigresse et, ne pouvant l'atteindre parce qu'il se +mettait à l'abri derrière les meubles, elle déchira ses vêtements en +lambeaux. Alors, un sentiment de pudeur, le dernier qui meurt chez la +femme, lui revint tout à coup et elle se cacha derrière une porte. + +La servante avait couru chercher du secours. Des voisins arrivèrent. Ils +triomphaient peut-être au fond du coeur, mais ils paraissaient fort +touchés de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut enfermée, les mains +solidement liées, et des Soeurs de Charité vinrent en prendre soin, en +attendant qu'on la conduisît à l'hospice des aliénés. + + + + + XIX + + +Les jurés avaient répondu "non coupable" et Sougraine, mis en liberté, +était sorti au milieu des applaudissements de la foule. Le peuple, +naturellement honnête et droit, a toujours peur de voir la justice +humaine faire fausse route, et l'innocent subir la peine due au +coupable. Il veut que l'accusé soit élargi lorsque le crime n'est pas +irrévocablement attesté. + +Sougraine fut pendant quelques jours comme abasourdi par la commotion +qu'il avait éprouvée. + +A la prostration succéda je ne sais quel réveil joyeux, comme un rayon +de soleil après l'orage. Il est si bon de se sentir plein de vie après +avoir vu le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait notre fosse! +de n'avoir plus rien à redouter de ceux-là mêmes qui pouvaient nous +perdre d'une seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, sa +place au soleil, et que personne n'osera nous déranger. + +Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et triomphant, dans nos rues +encore pleines de rumeurs. Tout la monde le regardait avec curiosité. On +se détournait pour le voir marcher de son pas lent et mesuré, le corps +légèrement penché en avant, avec ce balancement léger commun à l'homme +des bois et à l'homme de la mer. Lui, il élaborait un nouveau projet. +Il voulait avoir sa fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien +son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. Rien n'appelle le +succès comme le succès. Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait +pas s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait devenir son esclave. +Il se le promettait. La chance grise comme la déveine, et fait faire les +mêmes folies. + +Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis quelques jours. Il +fredonnait, chantait presque sans cesse dans son étude ordinairement si +calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait des anecdotes +pour les faire rire, les laissait sortir sans les faire payer plus que +de raison. Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée, +l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte voluptueusement. Il voyait quelque +chose de divin, que personne ne pouvait deviner. Une forme svelte, +gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, se balançait dans un rayon +de lumière devant lui, comme une feuille de rose sur le souffle qu'elle +parfume. Il voyait Léontine. + +Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La Longue chevelure n'était +plus à craindre; le jeune ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque +d'un persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas de force à lutter, +le voulût-il; mais il n'oserait pas, ce jeune homme sans fortune, +affronter le scandale et se marier avec une fille élevée par une +coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement pitoyable de la +famille D'Aucheron; il allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il +avait désirées. + +Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des souffles de feu... + +--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était venu fondre sur Léontine, +leur amie, Rodolphe et sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut +des plus touchantes et des plus douloureuses. Les deux jeunes fiancés, +dans cette immense affliction, ressentirent le besoin de se rapprocher +davantage, de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne sur la +prairie, les petits oiseaux cherchent un refuge dans l'arbre voisin et +se serrent l'un contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle +impétueux agite et dépouille. + +Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures à son ami +D'Aucheron. Mais celui-ci, depuis qu'il s'était agenouillé dans +l'église, sous la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le monde +comme auparavant. Toute chose lui paraissait vaine et rien ne le +touchait plus. Il se reposait dans l'indifférence, en attendant +peut-être qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une autre +direction. + +Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à la jeune fille ni +d'intervenir dans ses amours. Vilbertin le menaça. + +--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. La ruine matérielle +n'est rien à côté de l'autre. + +Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace comme un jeune amour +dans un coeur vieux. Il imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour +obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses destinées. Il dit à +Sougraine son père. + +--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce pas? + +--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame D'Aucheron me l'a donné +à entendre: + +--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. Adressez-vous aux +tribunaux. Allez trouver D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être +raisonnable. S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il me doit tout ce +qu'il possède. Quand il n'aura plus d'argent, et en conséquence plus +d'amis, il ne sera plus en état de supporter les frais d'un procès et +sera condamné d'avance. + +Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme le voulait le notaire, +son fils. + +Mais il rencontra une résistance absolue de la part de M. D'Aucheron. + +Alors il revendiqua publiquement mademoiselle Léontine comme sa fille. +Ce fut un nouvel appât jeté à la curiosité publique. Les journaux +promirent à leurs lecteurs de les tenir au courant de l'intéressant +procès. On se disait cependant: + +--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, dans son témoignage, a +parlé d'un garçon, et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie +commençait.... + +Mademoiselle Léontine était tombée dans une profonde mélancolie. Elle +n'osait plus sortir car la honte de celle qui lui avait servi de mère +retombait sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, mort, comme elle +est douce et bien venue parfois!.... Elle songeait aussi à entrer au +couvent. Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... mais +aussi à ses amertumes et à ses déceptions. Elle rentrerait au couvent +pour s'y enterrer sous les voûtes saintes où l'on chante des cantiques +à la louange du Seigneur, où l'on prie avec ferveur, où l'on pleure sans +amertume. Il n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un homme aimé, +le poids de ses chagrins et de ses humiliations.... Non, cela serait un +crime.... Le procès lui avait révélé une chose étonnante, mais qui la +réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin était peut-être son frère.... +Il ne la poursuivrait plus de ses amoureuses instances.... + +Elle fut effrayée de cette autre persécution qui la trouvait sans +défense. L'homme en qui elle avait instinctivement placé une confiance +absolue, sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, paraissait +lui-même sans espérance et sans ressources. Les armes dont il comptait +se servir pour frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient de se +rompre dans ses mains, et la victoire lui échappait. Le vieil +instituteur et sa pieuse femme conseillaient le couvent, comme le refuge +naturel des âmes aimantes que le monde persécute et que le sauveur +appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait seul et sentait le besoin +d'être aimé, soutenu, encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner. +Au milieu de ces cruelles perplexités, battue comme une algue légère par +la fureur des flots, la jeune fille tournait souvent les yeux vers la +retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le couvent lui envoyait des +rayonnements mystiques qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums +célestes qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète, +inaltérable. C'était le port calme et sûr après la tempête. Elle y +verserait des larmes silencieuses en songeant à celui qu'elle aime... +qu'elle aimera toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même +jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu par la voie douloureuse; +c'est la plus sûre. Elle irait à lui par cette voie. + +Elle demanda son entrée chez les soeurs de la Charité. Ses premières +années s'étaient écoulées dans cette maison; elle y avait puisé les +germes de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au milieu des +plaisirs du monde. Son retour sous le toit sacré fut salué avec joie. +Ses adieux à Rodolphe furent longs, pénibles, douloureux. Elle faillit +un instant faiblir dans sa décision devant les vives instances du jeune +homme. + + + + + XX + + +Cependant Sougraine faisait des recherches, sérieuses pour prouver qu'il +était le père de Léontine. Il avait parfois des doutes dans la réussite, +mais comme le résultat du procès ne pouvait le mettre dans une condition +pire, il donnait tête baissée dans l'aventure. + +Le notaire intenta une poursuite contre son ex-ami D'Aucheron, et la +fortune surfaite du brasseur d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du +public ébahi. + +Le Pêcheur se dit en apprenant cela: + +--Sapristi! je l'ai échappé belle... + +Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des prétentions de +Sougraine, et Vilbertin commençait à craindre qu'il ne fût plus possible +de faire sortir la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier. +Il entrait dans des fureurs subites à la pensée de cette proie tant +convoitée qui lui échappait. Son mécontentement se manifestait de mille +manières, et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient +fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant les ruines autour de lui. Il +voulait que tout le monde souffrît, et le métier de bourreau lui +révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant. + +Cependant la jeune postulante fut amenée devant la cour pour rendre +témoignage de ce qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore avec +sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses yeux toujours baissés ne +laissaient guère apercevoir la rougeur que les pleurs avaient laissée +après la perte de son bonheur. Elle dut avouer que madame D'Aucheron, un +jour, avait fait comprendre à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur +fille à tous les deux. + +Après cet important témoignage, on crut que Sougraine avait gagné sa +cause. + +Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta alors devant le +juge. + +--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait heureux d'avoir des +renseignements sur un enfant né l'on ne sait où, d'une fille nommée +Elmire Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant dont la +mère portait ce nom, et dont le père était un indien du nom de +Sougraine. Voici le registre. + +Il y eut un grand murmure de surprise dans le palais d'audience. + +Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin et l'extrait de baptême fut +alors lu comme suit: + +Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de St. Jean d'Iberville avons +ce jourd'hui, le 5 juillet 18... baptisé un enfant du sexe masculin, né +le même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et d'un père inconnu. + +Parrain, Jean-Louis Martel. + +Marraine, Jeanne-Marie Laliberté. + +Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez le nom du père de +l'enfant, puisque vous dites que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas +enregistré cependant. + +--Je ne le savais que par ouï dire.... La jeune fille perdit +connaissance et devint folle. Elle venait des Montagnes Rocheuses. Ceux +qui se trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de nos +charitables familles et continuer leur chemin. Sa folie dura plusieurs +mois. Quand elle fut capable de se lever, elle ne se souvenait plus de +rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats. Son enfant est resté dans +la maison où il est né. L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il +rendra témoignage si vous le désirez.... + +Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à la barbe blanche, au +sourire doux, se présenta. Il embrassa l'Evangile avec respect, après +l'avoir pris de sa main tremblante. + +Il déclina son nom et dit: + +--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans ma maison, comme M. +le curé vient de le dire. C'était un petit garçon. Il y a vingt-trois +ans de cela. J'avais dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait +une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était venu, il fallait voir +pourquoi. Je l'ai fait instruire un peu. Il a fait son chemin. Il a pris +mon nom qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. Il s'appelle +Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable Oscar Le Pêcheur, monsieur +le juge... + +Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience que, pendant dix +minutes, toute procédure fut interrompue. Cependant cet incident mettait +fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le moins étonné, se +proposa d'aller sans délai renouveler connaissance avec l'honorable +ministre son enfant. + + + + + XXI + + +Le père le Pêcheur s'était imposé une rude tâche en venant rendre +témoignage dans cette affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais, +avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa naissance. Il +fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. Le jeune homme apprit de +ses petits compagnons, cependant, cette chose pénible que la charité lui +cachait avec soin. Les petits compagnons, dans leurs colères d'un +moment, sont d'implacables bourreaux. Ils l'appelaient: bâtard. Il +demanda à ses parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, comme +une flèche acérée, pour le braver. Il ne le sut pas d'abord. On lui +donna des explications qui n'expliquaient rien du tout. Cependant il +finit par le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir cette chose +humiliante... Mais il ne connut jamais le nom des auteurs de ses jours. +Il songeait maintenant, depuis qu'il était devenu un homme important, à +retrouver sa mère, si elle vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il +pensait en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix culpâ.... l'heureuse +faute que j'ai faite.... + +Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès de Sougraine avec un +intérêt que l'on comprend aisément. Il s'était bien ému du triste sort +de madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir que son fils +adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses révélations. Il +resterait inconnu. Il n'en était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant +lui-même qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur possible et +d'une grande injustice en voie de s'accomplir, le brave homme n'hésita +plus. Il descendit à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais surpris +de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus depuis des années. Il +demeurait tranquille au coin de son humble foyer, laissant rouler le +monde d'ornière en ornière. + +--Quel bon vent vous amène, père? avait dit le ministre en serrant la +main du vieillard. + +--Des choses sérieuses, mon enfant... + +--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une réponse à votre lettre de +l'autre jour. En vérité j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs +envers vous: Je vous prie de me pardonner... + +--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le péril, maintenant, et +marcher droit au but. Au reste, tu n'es pas responsable de ta naissance, +et l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui, non pas d'après +la valeur de ceux qui l'ont engendré. + +--Je parie que vous venez me révéler, sans que je vous le demande, le +secret que vous m'avez toujours caché lorsque je vous ai interrogé. + +--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard tout tremblant. + +--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout entendre sans broncher. + +--J'en doute, mon enfant... j'en doute. + +--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. J'aime mieux en finir tout de +suite. + +--Eh bien! mon cher... ta mère... était... Elmire Audet... et ton père, +Sougraine l'indien. + +Le ministre bondit en jetant une clameur. + +--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard, ce qui nous +afflige maintenant ne serait peut-être pas arrivé; mais il m'a été +impossible de sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire +écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il n'y a qu'à les +interroger. Puis, notre maîtresse d'école est jeune; il faut respecter +son ignorance... son innocence, je veux dire. + +Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions du père Le Pêcheur. +Il repassait dans son esprit les incidents qui s'étaient produits +depuis quelques semaines, et regrettait la position qu'il avait prise à +l'égard de madame D'Aucheron. Il s'était vengé de sa mère... Tout se fût +si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût pas tant fait la +difficile. Madame D'Aucheron serait encore une femme respectée. +Sougraine aurait été facilement désintéressé, moyennant finances, son +prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que grandir; il aurait +continué à recueillir les hommages et les félicitations de tout le +monde.... Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait reconnaître +publiquement pour sa mère, la ruine financière d'un homme auquel il +devait tous les égards, et, sur le front de son père, la tache +indélébile que laisse toujours une accusation capitale... Et c'était à +cause de Rodolphe Houde que tout cela arrivait... Il se rencontre donc +des hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités. Si on les +connaissait d'avance il faudrait les écraser comme des vipères. Quand on +les devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était injuste envers +Rodolphe, mais dans son irritation il mettait un certain plaisir à +déchirer l'innocence. + +Tout à coup il se prit à rire. + +--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne encore ne sait le nom de +mes parents, n'est-ce pas? + +--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, excepté le curé, ne +se souvient du nom de ta mère. + +--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous faire ici? retournez à +la maison discrètement et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en +portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom de mon père ni celui +de ma mère. + +--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause on resterait muet. On +comprend aisément qu'il ne serait pas légitime de briser une existence +comme la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires et des +humiliations pour satisfaire les caprices d'un homme qui t'a mis sur la +terre, comme on jette une graine dans un champ étranger, sans se soucier +qu'elle germe ou périsse, mais il y a une question de justice envers une +autre personne: Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta place +et boive le calice que tu refuses de boire... + +--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est une enfant trouvée, elle... +qu'importe le nom de ses parents? + +--Le curé est venu; il saurait toujours bien remplir son devoir, lui, +si j'étais assez lâche pour forfaire au mien. + +Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs et des rayons de vertu +indignée illuminaient sa belle figure. + +--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice ne peut s'éloigner de +moi, je le boirai. + +Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à un autre. Il était +mobile comme une vague, malin comme un diable, capricieux comme un +lutin. Il se rendit chez D'Aucheron pendant que son père adoptif se +dirigeait vers le palais de justice. Il prenait les devants. Il dit en +riant, à tous ceux qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de +mal. Personne ne voulut le croire. Il était anxieux de voir sa mère. Il +regrettait bien d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de son +humiliation. La faute retombait sur sa tête. Il est toujours mal de se +réjouir des malheurs des autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il +avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis entre elle et la main +brutale du destin. Le soufflet n'eût pas été pour elle. Enfin, il était +trop tard et toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches +ne serviraient de rien. + +Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait beaucoup mieux; la crise +était passée et le danger d'une folie irrémédiable s'éloignait de plus +en plus. Ceci avait lieu pendant le procès même, le dernier jour, au +moment où le père Pêcheur rendait témoignage. Personne ne connaissait +donc encore le redoutable secret. Le jeune ministre était un peu dans +l'embarras. Il ne savait pas s'il devait, par des phrases adroites, +préparer madame D'Aucheron à la grande surprise qui l'attendait, ou se +jeter dans ses bras en l'appelant sa mère. Il la regardait fixement, +doucement, et lui, toujours froid, léger, badin, sceptique, il sentait +des larmes mouiller ses paupières... Une mère, voyez-vous, ce n'est pas +une femme comme une autre. Il y a dans son amour quelque chose qui n'est +pas de la terre. + +--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron... vous avez donc du +chagrin, vous aussi? + +--C'est de joie, répondit le jeune ministre... je ne suis plus +orphelin... j'ai retrouvé ma mère... + +--Votre mère?... vous l'aviez perdue?... + +--Je l'ai retrouvée, s'écria-t-il, en enveloppant de ses bras la pauvre +femme tout étonnée, c'est vous... c'est vous!... je suis l'enfant que +vous avez mis au monde en revenant des Montagnes Rocheuses, à St. Jean +d'Iberville, il y a vingt trois ans! + +Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit en larmes... + +Monsieur D'Aucheron, qui entrait au même instant, vit le jeune ministre +et sa mère serrés l'un contre l'autre dans un étroit embrassement... Il +ne savait rien encore. Le sang reflua vers son coeur, il pâlit, la +colère s'alluma dans son âme. Il était armé. + +--Misérables! s'écria-t-il. + +Un éclair jaillit et le garçon d'Elmire Audet roula sur les tapis +soyeux, comme une fleur qui se détache de sa tige. + +Madame D'Aucheron se leva tout effrayée, toute désespérée. Elle était +belle à voir dans sa douleur de mère... + +--Mon enfant! s'écria-t-elle! mon fils!.... Vous me l'avez tué!... +Ah!... tuez-moi! tuez-moi, je vous en prie!... + +Puis elle se jeta sur le corps ensanglanté du jeune ministre, +s'efforçant de le rappeler à la vie, par les paroles les plus douces que +les lèvres d'une mère puissent prononcer... + +Il ne l'entendait plus; il était mort. + +D'Aucheron, terrifié, regardait debout, immobile, le lamentable +spectacle... + +Alors quelques amis se présentèrent. Le procès venait de se terminer et +ils accouraient annoncer à D'Aucheron que M. Le Pêcheur était l'enfant +de sa femme. Ils s'arrêtèrent stupéfiés en face du tableau sanglant que +présentait le salon.... D'Aucheron raconta ce qui venait de se passer. +Madame D'Aucheron criait toujours: + +--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!... + +C'était vraiment une scène à fendre l'âme, et tout le monde se mit à +pleurer. On apprit dans la ville la mort tragique de l'honorable M. Le +Pêcheur en même temps que le secret de sa naissance... + + + + + XXII + + +Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses volées harmonieuses +d'oiseaux voyageurs, le murmure des eaux qui reprenaient leurs courses +vagabondes, les épanouissements des boutons sur les branches, les +effluves d'amour dans les airs ensoleillés. La Longue chevelure songeait +maintenant à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait. Il +irait revoir encore l'humble tombeau de sa femme dans les solitudes des +Montagnes Rocheuses. Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond +pour dire adieu à la maison hospitalière de Rodolphe. Le jeune médecin +se livrait à l'étude avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour de +la science, le désir de savoir, la noble ambition de protéger la vie de +ses semblables le consolaient un peu de l'amour perdu et du bonheur +envolé. Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et le bien, +comme d'autres le cherchent dans le mal et l'oisiveté. + +Madame Villor sentait ses forces revenir. Le printemps la ramenait comme +il ramène tout. Un soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage +de la parole. Ce furent des cris de joie dans la famille. On remercia le +Seigneur à genoux. La Longue chevelure entra un instant après. Il leva +les mains au ciel et poussa une exclamation de surprise en voyant la +malade s'approcher et lui souhaiter le bon jour. + +--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, dit-elle; il est juste, +et c'est vous, sans doute, que sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là, +je vais vous parler de votre enfant. + +Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été saisi de frayeur. C'était +la joie et l'espérance. + +--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Léon Houde, +l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut +blessé en défendant votre femme. Les sauvages jetèrent votre petite +fille dans un torrent et lui, malgré leurs clameurs et leurs flèches, il +se précipita et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. Il y +avait une somme considérable dans les langes de l'enfant; il confia +cette somme à un notaire de ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle +fut perdue. Mon frère mourut peu de temps après et sa femme le suivit +aussitôt dans la tombe. La petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce +fut le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, qui se chargea de la +conduire à Québec et de la mettre entre les mains des soeurs de la +Charité. C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la porta chez les +Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute +respectabilité, m'a-t-il assuré, alors, en toute franchise. Sachant la +petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je +n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet et,... je dois l'avouer, je ne +m'en suis pas occupée davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu +prévoir!... + +Elle s'arrêta suffoquée par les émotions. + +--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son +transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle +fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a été +détruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais désespéré!... Ah! mon +âme a manqué de confiance en Dieu.... + +Madame Villor alla prendre, dans une petite boîte en fer blanc verni, un +papier qu'elle remit au siou. + +--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir? + +Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit à lire: + +Madame, + +Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est à vous que je +demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je +serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs.... +Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme je +l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai chargé mon gendre de +tout remettre à l'enfant, si on la trouvait, capital et intérêts. A +l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez à ce que +mes volontés dernières soient exécutées. Mon gendre se nomme Louis +Sougrain... que Dieu me fasse miséricorde!... + +Il n'y avait pas de signature. Un oubli du mourant. + +--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les personnes.... Il faut que ce +soit Sougraine, le notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?... + +La Longue chevelure regarda madame Villor d'une singulière façon. + +--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle, si les volontés du +mourant ont été accomplies. L'héritier du notaire infidèle est parti +pour les Etats-Unis peu de temps après la mort de son beau-père. Il a +méprisé les prières du mourant. Il a gardé l'argent sans doute.... + +--Le notaire Vilbertin est riche, très riche, observa Rodolphe.... + +Madame Villor reprit: + +--Au moment où je me proposais de vous révéler ce que vous venez +d'entendre, j'ai reçu cet autre billet. J'ai eu peur, car la première +lettre n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve. La peur m'a +causé le mal que vous savez, et dont le Seigneur m'a enfin délivrée. + +Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante que l'on a vue déjà. Elle +venait de Vilbertin. Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait +écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer ses dernières volontés +et lui demander pardon. C'est cet écrit que le mourant lui avait montré. +Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin qui laissa le pays +immédiatement. + +--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, Sougraine et Vilbertin ne +sont qu'une seule et même personne. Allons le voir. Le misérable, il +faudra bien qu'il parle. + +--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais tout cela n'a rapport +qu'à l'argent et m'intéresse peu. C'est mon enfant que je veux +retrouver.... ma pauvre Estellina! + + + + + XXIII + + +Le même jour une voiture s'arrêtait à la porte de l'étude de maître +Vilbertin. Le cheval était essoufflé, chaud, enveloppé d'une buée de +vapeur tiède. Il avait dévoré le chemin. C'est que Rodolphe et la Longue +chevelure avaient hâte d'arriver. Le notaire ouvrait la porte pour +mettre dehors son ex-ami D'Aucheron. + +--Va-t-en au diable! criait-il, et crève comme un chien! + +D'Aucheron était ruiné. Il partit pour ne jamais revenir. On dit qu'il +est aujourd'hui dans un ermitage, en pays étranger. Il aurait cherché +auprès de Dieu des consolations que le monde ne sait point donner. Il ne +fut pas mis en accusation pour le meurtre de M. Le Pêcheur. L'erreur +était évidente.... + +Disons tout de suite, puisque nous arrivons au terme de notre récit, que +madame D'Aucheron est entrée, après le départ de son mari, chez les +pénitentes du Bon Pasteur. Elle est un modèle de douceur et de +soumission. Rien ne pourrait l'arracher au refuge béni où la tempête l'a +poussée. + +Pourquoi ces naufragés de la vertu trouvent-ils un port où s'abriter, +pendant que tant d'autres sont engloutis tout à coup, dans les +abîmes?... Secret de Dieu. Pourtant la miséricorde du Ciel est infinie +et sa justice est éternelle.... Mais on ne sait pas le secret des +coeurs, les rayonnements de la Foi dans l'ombre, la puissance de la +prière. Il se fait, en faveur de certaines âmes, un travail mystérieux +et puissant qui échappe à notre attention, mais non pas à l'oeil de +Dieu.... + +Sougraine, effrayé des coups qui frappaient ses enfants, effrayé de la +solitude qui se faisait autour de lui, pleurant ses fautes inutiles ou +ses espérances effondrées, prit sa carabine fidèle et s'enfonça dans les +forêts. + +Rodolphe et son compagnon entrèrent chez le notaire Vilbertin. Le +notaire ne leur offrit pas de sièges. Il leur demanda rudement ce qu'ils +désiraient. + +--Mon enfant! répondit brusquement le siou. + +--Je ne vous comprends pas, répliqua le notaire, un peu décontenancé. + +--Vous êtes M. Louis Sougraine dit Vilbertin? reprit l'indien. + +--Oui. Et vous, vous êtes la Longue chevelure dit Leroyer?... + +--Et le père d'une petite fille dont vous détenez la dot injustement et +contre la volonté sacrée d'un mourant. + +Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait pas à cela. Pourtant +il ramassa ses forces et voulut lutter. + +--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure et je vais vous faire +rendre gorge. Si vous avez oublié les recommandations de votre +beau-père, je vous en ferai souvenir.... + +--Connaissez-vous le misérable qui a écrit ce papier? demanda à son tour +Rodolphe, en dépliant le billet que l'on connaît déjà. + +--Non, répondit le notaire, je ne le connais pas. + +--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe, on ne vous laissera pas +en paix, et l'on retracera bien le chemin que vous avez fait pour +dépister les recherches. + +--Votre beau-père vous connaissait sans doute, car il a bien pris ses +précautions.... repartit le siou. Il a chargé quelqu'un de vous +surveiller et de vous forcer à faire la restitution qu'il ne pouvait +plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon enfant, ajouta-t-il avec +douceur; je n'ai nul besoin de l'argent que vous avez reçu, je ne veux +pas qu'il en soit question, je suis riche, très-riche. + +Le notaire essaya de nier encore, mais devant les promesses formelles de +la Longue chevelure et de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquiété +au sujet de l'argent s'il aidait à retrouver l'enfant; devant +l'espérance d'arracher encore quelque chose à la reconnaissance du +généreux indien, il consentit à parler. + +--J'ai passé quelques mois aux Etats-Unis, avoua-t-il, et je suis +ensuite venu demeurer à Québec. Je ne me suis jamais occupé de +l'enfant... je ne dis pas où elle est... je ne l'ai jamais vue... + +--O mon enfant! mon enfant! soupirait la Longue chevelure... si je la +trouve, je vous récompenserai bien. + +La notaire était presque ému. Il pensait. + +--Comme cela tourne bien! Après tout, l'argent console de l'amour +quelquefois... Si je pouvais l'oublier, elle, je serais encore +heureux... L'oublier! l'oublier!... + +Rodolphe dit: + +--Si nous allions voir le père Duplessis, c'est un homme de bons +conseils.... + +--Je le veux bien, répondit Leroyer. Venez avec nous, monsieur +Vilbertin. + +Le père Duplessis était en tête à tête avec Horace, un gai compagnon des +âges passés qui ne vieillit pas. Il fut enchanté de la visite, enchanté, +mais presque stupéfait. Ce qui l'étonnait, c'était de voir ensemble +Rodolphe et le notaire. Après tout, se dit-il, _sage ennemi vaut mieux +que fol ami_. + +Le jeune docteur prit la parole et annonça la guérison de sa tante, puis +il exposa ce qu'elle avait raconté au sujet de la petite fille de la +Longue chevelure. Il fut assez délicat pour ne pas faire allusion à +l'argent. Le notaire était tout surpris d'une si haute indulgence; il +n'en suait pas moins à grosses gouttes, tant il avait peur. + +--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!... est-ce que...? Ah! par +exemple, ce serait bien drôle.... + +Et sa figure honnête s'illuminait des rayons de l'espoir. + +La Longue chevelure éprouvait des tressaillements indicibles et +s'enivrait de ses paroles comme d'une liqueur généreuse. + +--Le docteur Grenier, de Lotbinière, reprit le vieillard, en regardant +profondément dans le passé, c'est à moi qu'il a confié une petite +fille... oui c'est à moi.... + +--A vous? s'écrièrent les visiteurs au comble de l'étonnement. + +--A moi-même, oui, il y a bien vingt et un ou vingt-deux ans de cela.... +Grenier, c'était mon cousin. J'ai porté la petite, le même jour, chez +les Soeurs de la Charité.... Je n'ai seulement pas demandé d'où elle +venait.... Grenier l'apportait c'était suffisant.... Il est bon d'être +un peu curieux parfois.... La curiosité n'est pas toujours un défaut. + +De terribles émotions bouleversaient l'âme de la Longue chevelure +pendant ces paroles du vieux professeur. + +--Allons vite à l'hospice de la charité, s'écria-t-il, allons vite.... + +--Sans doute qu'on y va courir, répliqua le père Duplessis. Il faut la +retrouver, la petite... il le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon +carnet.... Tout y est, l'arrivée, le mois, le jour.... On a fait les +choses régulièrement.... Si j'avais su.... Mais: "_avant de juger de +tout il faudrait tout connaître. Soyons tranquilles pourtant, quand Dieu +donne le mal il donne aussi le remède_." + +Ils partirent tous quatre en voiture, le siou, Rodolphe, le notaire et +le père Duplessis. En allant ils étaient d'une gaieté folle. Arrivés +dans le parloir du couvent, Duplessis, qui était bien connu, demanda à +voir la Supérieure. Elle s'empressa d'accourir. + +--Il y a vingt et un ans, commença-t-il, on a confié à la charité de +votre maison, une petite fille de quelques mois, pensez-vous qu'il soit +possible de la retrouver? + +--Je n'étais pas supérieure alors, répondit la religieuse, en souriant, +et je n'étais pas ici, même; mais on peut retrouver cette enfant, je +crois, si elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication qui nous +aiderait à la reconnaître? + +--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est la date précise de son +entrée. + +--C'est quelque chose mais c'est peu, répliqua la religieuse. On la +retrouvera cependant si elle peut être retrouvée, continua-t-elle; je +vais ordonner les recherches. + +Elle sortit. + +La Longue chevelure ne pouvait, la première émotion passée, se défendre +d'une vague et pénible crainte. Si elle était morte, son enfant.... Si +l'on ne pouvait la retrouver?... + +La supérieure ne fut pas longtemps absente. On entendit, dans les grands +couloirs vides, ses pas empressés. C'était comme des coups de marteau +dans le coeur du père infortuné. Elle revenait. La porte s'ouvrit. + +--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle m'apprendre?... + +La bonne religieuse souriait. + +--Elle sourit, pensèrent les quatre hommes, la nouvelle est bonne; on va +revoir la petite... qui doit être grande. + +--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix à peine intelligible à +cause de l'émotion. + +--Elle est retrouvée, répondit la supérieure. + +--Retrouvée! + +Ce fut le cri qui s'échappa des quatre poitrines. + +La Longue chevelure leva les mains au ciel: + +--Mon Dieu, soyez béni! dit-il... soyez béni!... béni!... + +Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le notaire comptait ce que +l'heureuse trouvaille pouvait lui rapporter; Duplessis pensait, lui: +_quand Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde_. + +--Où est-elle? demanda la Longue chevelure, où est-elle?.... + +--Ici même, répondit la religieuse; elle nous a laissées pendant +longtemps, mais elle est revenue au bercail. + +--Ici! répétèrent à la fois Leroyer, Duplessis, Rodolphe et le notaire. + +--La voici! fit la supérieure en ouvrant la porte. + +Léontine apparut. + +--Ma fille?... elle?... s'écria la Longue chevelure en se précipitant +les bras ouverts au devant de la jeune postulante. + +Il la pressa longtemps sur son coeur débordant d'ivresse. + +--Léontine! Léontine! disait Rodolphe, et il était fou de surprise et de +bonheur. + +--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si j'avais su!... si j'avais +su!... + +Le père Duplessis pensait: "_Ce ne sont pas les grandes choses qui sont +belles, ce sont les belles choses qui sont grandes_." + +--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah! comme je t'aime!... Il +n'était pas vain cet instinct qui me poussait à te protéger.... Ah! +comme je t'aime!... + +La jeune postulante, tenant ses bras enlacés autour du cou de son père, +pleurait, pleurait. + +--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin. + +--O mon enfant, répondit la Longue chevelure, voici l'homme que tu ne +quitteras plus, car il sera ton époux. + +Il montrait Rodolphe. + +--Malédiction! hurla le notaire. + +Et il tomba sur le parquet comme une machine qui se brise. L'apoplexie +l'avait foudroyé. + + + + + TABLE DES MATIÈRES + + + +Prologue.--Les deux fugitifs. + +Première partie.--Un bal chez Madame D'Aucheron. + +Deuxième partie.--La Langue muette et la Longue chevelure. + +Troisième partie.--Les assises criminelles. + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE *** + +***** This file should be named 24861-8.txt or 24861-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/8/6/24861/ + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque +Nationale du Québec). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'affaire Sougraine + +Author: Pamphile Lemay + +Release Date: March 17, 2008 [EBook #24861] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque +Nationale du Québec). + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + + +<h3><span class="sc">L. Pamphile LeMay</span></h3> + +<hr class="short"> + +<h2>L'AFFAIRE</h2> + +<h1>SOUGRAINE</h1> + +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> + +<br><br> + +<h3>QUÉBEC<br> + +TYPOGRAPHIE DE C. DARVEAU<br> + +1884</h3> + +<br><br> + + +<p class="mid">===========================================<br> +Enregistré conformément à l'acte du Parlement du Canada, en<br> +l'année mil huit cent quatre-vingt quatre par L. P. Le May,<br> +au bureau du Ministre d'Agriculture.<br> +===========================================</p> +<br><br> + +<h1>L'AFFAIRE SOUGRAINE</h1> + +<hr class="short"> +<a name="p0" id="p0"></a> +<br><br> + + + +<h2>PROLOGUE</h2> + +<h2>LES DEUX FUGITIFS</h2> + +<br> +<p>Il y a vingt ans les chemins de fer ne sillonnaient +pas, comme aujourd'hui, les immenses prairies +de l'ouest, et les voyageurs traversaient, à cheval +ou à pied, la zone étonnante qui se déroule des +bords du Mississipi aux montagnes rocheuses. +Tantôt, dans la glauque prairie sans bornes, une +caravane passait comme un tourbillon et s'estompait +sur l'horizon, comme le bronze d'un bas-relief +sur la corniche d'un temple; tantôt un chasseur, +débarrassé du joug qu'impose la société des hommes, +cheminait seul, au hasard, buvant à la +fontaine et dormant sur le foin vert, à la merci du +ciel, avec les fauves et les oiseaux.</p> + +<p>Les blancs sortaient de leurs villages et les +indiens sortaient de leurs montagnes, pour venir +dans ces plaines chasser le buffle roux, et quelque +fois des combats singuliers, plus souvent des engagements +terribles, entre les bandes jalouses, +arrosaient de sang le sol encore vierge.</p> + +<p>Nul écho ne répétait les clameurs des combattants, +les éclats des mousquets, les plaintes des +vaincus, les chants des vainqueurs. Tous les +bruits s'éteignaient dans l'air morne; la solitude +gardait ses secrets. Cependant le trappeur qui +collait son oreille au gazon, pour interroger le désert, +entendait d'étranges murmures, et des tas +d'ossements blanchis proclamaient, en ces lieux +comme ailleurs, la malice des hommes.</p> + +<p>Un jour du mois de juillet de l'année 18--, un +indien s'en allait à travers la prairie, le fusil sur +l'épaule, le regard fixé sur la chaîne des montagnes +rocheuses dont les pics s'enfonçaient comme une +dentelure noire dans la lumière du ciel. Une jeune +fille le suivait. Elle marchait avec peine et se +laissait distancer souvent. Il l'attendait de moment +en moment, sans murmurer, mais sans lui +dire ces paroles d'encouragement qui font tant de +bien à l'âme.</p> + +<p>De temps en temps la jeune fille pleurait et, du +revers de sa main, elle essuyait les larmes du chagrin +qui se mêlaient aux sueurs de la fatigue.</p> + +<p>Elle pouvait être l'enfant de cet homme qu'elle +accompagnait, mais la blancheur de son teint, l'éclat +de son oeil bleu, la régularité de ses traits, +disaient qu'elle n'était pas indienne. D'où venait-elle +et pourquoi si jeune et tout étrangère aux coutumes +et au langage de l'habitant des bois, avait-elle +laissé sa famille et son village pour suivre les +pas de ce chasseur? Il n'était point beau. Son +visage plat et sans barbe, sa bouche largement +fendue, sa peau cuivrée, ses cheveux rudes qui +tombaient en mèches inégales, n'en pouvaient faire +un séducteur bien redoutable. Avait-il, par force +ou par ruse, ravi cette fille à ses parents? Avait-elle +volontairement déserté le toit paternel pour +vivre la licencieuse existence sauvage? Il était +bien coupable ou elle était bien perverse.</p> + +<p>Le soleil semblait toucher déjà l'une des cimes +éloignées, et lui faire un nimbe d'or. Ses reflets +moins chauds glissaient obliquement sur les flots +de verdure qu'agitait le souffle du soir. La prairie +rayonnait comme une mer profonde où n'apparaît +aucune voile. Pas un bruit, pas un chant, pas une +plainte, sauf le frémissement léger des tiges de foin +sec qui s'emmêlaient dans leur bercement.</p> + +<p>Les deux voyageurs s'arrêtèrent au bord d'une +fontaine, allumèrent du feu avec l'herbe aride et +firent rôtir une tranche de bison, mets délicieux de +ces sauvages endroits.</p> + +<p>--Les montagnes n'approchent pas vite, commença +l'indien, et si tu ne marches plus, va, le +soleil se lèvera deux fois sur la prairie avant qu'on +dorme sous les grands arbres.</p> + +<p>--Je suis épuisée, répondit sa compagne.</p> + +<p>--Il faut accoutumer tes pieds aux longues +marches, Elmire, car l'homme de la forêt ne s'arrête +guère. Et puis l'on a bien fait de mettre un long +espace entre le Saint-Laurent et nous. On informe, +on fait des recherches là-bas peut-être.</p> + +<p>--Le souvenir de ta femme me poursuit sans +cesse comme un remords, Sougraine. Tu n'aurais +pas dû l'abandonner, cette malheureuse, par le +temps qu'il faisait, seule, sur la grève de St. Jean. +Elle ne serait peut-être pas morte.</p> + +<p>--Elle voulait mourir; tu sais, elle le disait; +seulement, va! l'indien ne se pardonnera jamais +l'imprudence qu'il a faite en laissant au cadavre +la corde qui lui servait de ceinture.</p> + +<p>Elmire--c'était le nom de cette jeune personne--pencha +la tête sur sa poitrine et resta +longtemps absorbée dans un rêve douloureux.</p> + +<p>Les dernières lueurs du jour s'éteignirent peu +à peu, les ombres s'étendirent comme des voiles de +deuil sur les champs infinis et le sommeil vint +fermer les yeux des fugitifs.</p> + +<p>Au milieu de la nuit ils furent éveillés par un +bruit semblable au grondement du tonnerre. C'était +le feu qui dévorait la prairie. Le vent soufflait et +les torrents de flamme, roulant comme des vagues +en fureur, se précipitaient vers eux. Des tourbillons +d'aigrettes ardentes, formées des grappes de +foin, s'élançaient de tous côtés, et la rafale les +semait pour allumer de nouveaux incendies.</p> + +<p>Le torrent poussait plus vite ses deux extrémités +comme pour former un cercle implacable +autour des malheureux. La clameur, sourde +d'abord, devenait éclatante, le sol tremblait, l'air +était brûlant et des panaches de fumée noire montaient +vers le ciel.</p> + +<p>L'indien et sa compagne, pris de terreur, se +mirent à fuir devant le fléau.</p> + +<p>De temps en temps ils tournaient la tête pour +voir si le danger grandissait. La peur leur donna +d'abord de nouvelles forces. Bientôt, cependant, ils +s'aperçurent qu'ils faiblissaient et que leurs pieds +perdaient de l'agilité. Leur poitrine haletante ne +suffisait plus à aspirer l'air chaud qui les enveloppait, +leurs mains se crispaient comme pour saisir +un appui, leur gorge râlait, leurs paupières +cuisantes et rougies s'ouvraient sinistrement. Ils +couraient toujours et trébuchaient dans les sinuosités +du terrain. Le feu courait plus vite. L'indien, +espérant d'abord se sauver avec sa compagne, +n'avait pas voulu l'abandonner; mais à cette heure +que le danger était grand, il songeait à se sauver seul +et la laissait en arrière. En vain, d'instant en +instant, elle lui jetait un cri désespéré, il ne l'entendait +plus; il ne voulait plus l'entendre. La crainte +de la mort tuait son amour.</p> + +<p>Elmire retourna la tête une dernière fois et comprit +que le salut était impossible. L'océan de +flamme lui jetait déjà ses bouffées ardentes. Elle +eut une pensée pour sa mère lâchement abandonnée, +pour son humble village si calme et si +heureux, puis elle s'affaissa.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Dans une gorge tortueuse et profonde des montagnes +rocheuses, une petite troupe de voyageurs +canadiens cheminait avec précaution. Elle venait +de la Californie. La soif de l'or l'avait attirée +dans cette région lointaine, le besoin de revoir les +rives natales la ramenait au bords du Saint Laurent. +Elle avait bravé mille dangers pour atteindre +les mines célèbres où s'est précipité le monde des +travailleurs aventureux, elle en bravait mille autres +pour retrouver les joies de la famille et les charmes +indéfinissables de la patrie.</p> + +<p>Parmi les gens qui composaient cette troupe se +trouvaient Léon Houde, Ovide Beaudet et Casimir +Pérusse, de Lotbinière. Houde, marié et père +de famille, les autres, garçons. Tous étaient durs +à la fatigue, gais compagnons et bons amis.</p> + +<p>La troupe allait bientôt sortir de l'âpre chemin +qu'elle avait heureusement suivi à travers les +montagnes. Une dernière nuit dans les ravins, +à l'abri des rochers, et la partie la plus redoutable +de l'immense route serait traversée. On entrerait +dans la prairie. Les sioux, ces terribles indiens +de l'Ouest, n'avait pas découvert la marche des +blancs et nul combat ne s'était engagé.</p> + +<p>A l'approche du soir, la tente fut dressée au +pied d'une muraille de roches coupée en zigzag par +un filet d'eau, et les voyageurs se couchèrent sur +un lit de feuilles. Ils s'endormirent tour à tour +de ce bon sommeil qu'apporte la fatigue, et leur +esprit s'envola, sur l'aile capricieuse de l'imagination, +vers les régions qu'ils avaient quittées, vers +les plages qu'ils allaient revoir.</p> + +<p>Une sentinelle veillait à la porte de la tente, +pour donner l'alarme au moindre bruit inusité. Il +ne fallait pas s'endormir dans une confiance funeste +et perdre, au dernier moment, le fruit d'une longue +prudence.</p> + +<p>On se relèverait d'heure en heure, car il n'eût +pas été juste qu'un même homme veillât toute la +nuit. Le premier désigné par le sort vint s'adosser +à un arbre, le revolver au poing, l'oreille attentive, +puis, une heure écoulée, il céda sa place et s'en alla +dormir.</p> + +<p>Il était minuit. Casimir Pérusse sortit de la +tente et se mit en faction à quelques pas, au bord +du torrent. La nuit était très noire, surtout au +fond de cet abîme on reposaient les voyageurs +canadiens. Un silence presque lugubre régnait +partout et le torrent lui-même, trouvant en cet +endroit un lit de sable, se taisait. On n'entendait +que la source voisine qui murmurait en descendant +du rocher où elle s'était creusé un lit capricieux.</p> + +<p>Pérusse tira son briquet et fit sortir le feu de la +pierre. Le tondre en brûlant répandit une odeur +agréable. Quand il eut fumé quelque temps il +secoua les cendres de sa pipe sur des feuilles +sèches, à ses pieds, et une flamme légère se mit à +vaciller gaiement.</p> + +<p>Il prenait plaisir à regarder le rayonnement du +feu sur les angles des rochers et sur les feuilles des +arbres. Une douce mélancolie enivrait son âme. +Il songeait à sa mère qui l'attendait en priant, à +son père qui recevrait une bonne poignée d'or, aux +amis d'enfance qu'il étonnerait par ses récits merveilleux. +Et la flamme grandissait, et son pétillement +devenait vif. Une voûte noire, dont l'oeil ne +pouvait percer la masse ténébreuse, pesait de plus +en plus sur la ravine.</p> + +<p>Pérusse ne voyait rien à cause de l'éclat de la +flamme qui l'éblouissait. L'imprudent, s'il eut pu +voir, il aurait aperçu, de l'autre côté du ruisseau, +quelques ombres menaçantes qui se glissaient sans +bruit et s'approchaient toujours. Il achevait sa faction +et se disposait à éteindre, avant de se retirer, le +feu qu'il avait allumé, quand, soudain, des sifflements +aigus traversèrent les ombres. Il poussa une +clameur et vint tomber à la porte de la tente, le +corps percé de flèches empoisonnées.</p> + +<p>Les canadiens, tirés violemment de leur sommeil, +s'élancèrent dehors, la rage au coeur et décidés +à vendre cher leur vie. Un silence profond +s'étendait de nouveau sous les bois. Ce calme +effrayant les épouvantait plus que les cris et les menaces. +Ils ne savaient pas où se cachait leur +traître ennemi et ne pouvaient ni l'attaquer ni +s'en défendre. Horrible position! Se sentir capable +de lutter et ne pouvoir détourner le bras qui nous +menace! attendre le coup fatal et comprendre l'impossibilité +de l'éviter!</p> + +<p>Quelques heures se passèrent dans cette cruelle +angoisse. Un sombre désespoir s'emparait des +voyageurs, car ils savaient bien que les sioux ne +s'étaient pas éloignés et que s'ils ne se montraient +point, c'était à dessein, pour atteindre leur but +sans courir de dangers. On devait s'attendre à +des attaques réitérées, à des surprises fréquentes. +On tomberait probablement tour à tour, comme +ce pauvre Pérusse, dans la solitude sauvage, loin +du cimetière béni de la paroisse....</p> + +<p>Il fallait cependant se mettre en route; on ne +pouvait indéfiniment demeurer là. Et qui sait? +quelques uns échapperaient, peut-être, et pourraient +aller raconter au pays le triste destin des +autres.</p> + +<p>Alors, sur la terre imprégnée du sang de leur +compagnon, ils tombèrent à genoux et leur voix +tremblante et pleine de larmes implora la protection +de Marie, la consolatrice des affligés.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Au même instant, dans la lueur mourante du +feu, il virent apparaître un homme. Il était grand, +jeune, et de toute sa personne se dégageait un +mélange charmant de douceur et de dignité. Ses +cheveux tombaient en boucles noires sur son cou, +sa lèvre était garnie d'une fine moustache et +son menton, d'une barbiche. Il n'avait point +la peau jaune des indiens; cependant il était +basané. Son regard n'était pas oblique et fuyant +comme le regard du sioux, mais ferme et droit. +Il portait un poignard à sa ceinture.</p> + +<p>Dès qu'il parut plusieurs revolvers se braquèrent +sur lui.</p> + +<p>--Arrêtez! fit-il, en levant la main, arrêtez! +J'appartiens à la tribu sanguinaire qui vient de +tuer l'un de vos amis, mais je réprouve son action. +Je suis chrétien.</p> + +<p>A ces paroles une grande joie remplit l'âme +des voyageurs.</p> + +<p>--Vous nous sauverez! s'écrièrent-ils... n'est-ce +pas? vous nous sauverez.</p> + +<p>--Silence! murmura l'étranger; j'essaierai de +vous sauver, mais qui sait ce qu'il m'en coûtera. +Vous êtes enfermés ici. Des guerriers sont partout +qui vous guettent pour vous égorger et vous +piller. Je ne connais qu'un chemin, c'est celui-ci.</p> + +<p>Il montrait le roc à pic comme une muraille.</p> + +<p>--Impossible d'escalader ce rocher, reprirent +les canadiens au désespoir.</p> + +<p>--Venez, dit-il.</p> + +<p>Il les conduisit à quelques pas, et, dans l'obscurité +il saisit une corde qui tombait du sommet +abrupt. Il reprit:</p> + +<p>--Suivez-moi, ne craignez rien. Je l'ai solidement +attachée, cette corde; elle ne vous laissera +pas tomber. Quand vous serez en haut, vous +trouverez un guide; vous n'aurez qu'à fuir.</p> + +<p>Les voyageurs, tout exaltés par la pensée du +salut, pressèrent les mains loyales du guerrier et +le suivirent.</p> + +<p>La corde était un lasso qui descendait par les +méandres de la source, et la source semblait faire +tout le tapage possible afin d'étouffer le frôlement +des pieds et des mains contre les parois sonores. +L'étranger disait:</p> + +<p>--Vous emmènerez avec vous une jeune fille +de votre pays qui se trouve dans mon wigwam +depuis quelques jours, et vous la rendrez à ses +parents. Elle est en ce moment sur le rocher avec +ma femme. Ce sera ma femme qui vous conduira. +Elle veut s'en retourner au bord de la mer d'où +vient le soleil, car c'est là qu'habite sa vieille mère. +Elle a une enfant, une petite fille de six mois +qu'elle porte dans sa nagane, sur son dos. Vous +prendrez soin de l'une et de l'autre; vous défendrez +la mère et l'enfant si elles ont besoin d'être défendues. +Moi, j'irai vous rejoindre dans la prairie +aussitôt que les sioux auront oublié le mécompte +que je leur prépare en ce moment. Si je partais +avec vous ils me soupçonneraient. A leurs yeux +la sainte action que je fais est un crime.</p> + +<p>L'un des voyageurs s'avança, c'était Léon Houde.</p> + +<p>--Je jure, dit-il, de protéger ta femme et ton +enfant, et, s'il le faut, je me ferai tuer pour les +sauver.</p> + +<p>--Merci, fit l'indien. Et il continua:</p> + +<p>--Ne soyez pas surpris de me voir vous parler +comme je le fais. Je vous l'ai dit, je suis chrétien. +Le sang indien n'est pas le seul qui coule dans mes +veines; il est mêlé au sang espagnol. Ma mère +venait de l'Espagne. Elle m'a bien aimé, ma +mère, et je lui garde un culte sacré. Je n'ai +pas vu le jour dans ces lieux sauvages; je suis né +dans le beau pays du Texas. J'aime votre belle +langue. Je connais votre fleuve sans pareil, le +grand St. Laurent. J'ai vu Québec sur son rocher +et Montréal au pied des grands rapides. J'irai +vivre encore au milieu de vous, car les coutumes +barbares de mes frères indiens me font mal, et je +travaille vainement à adoucir le caractère de ces +hommes aveugles; ils ne veulent point écouter +mes conseils. Mais, hâtons-nous! Du courage et +de la prudence.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Le sauvage et la jeune canadienne qui fuyaient +devant les vagues brûlantes de la prairie, n'avaient +pas remarqué, dans leur terreur, un chasseur qui +venait au galop de son coursier.</p> + +<p>C'était une lutte formidable entre ce chasseur +et le fléau. Celui-ci, dans sa fureur inconsciente +semblait vouloir dévorer le couple malheureux; +celui-là, dans son héroïsme voulait les sauver. Tous +les deux s'approchaient dans une course vertigineuse. +Le cavalier éperonnait son cheval, le vent +poussait la flamme. Le cheval écumait et ses naseaux +étaient bruyants comme les soufflets d'une +forge; la flamme roulait comme une trombe et +jetait un mugissement effroyable. On se fût demandé +quelle folie poussait cet homme vers l'implacable +brasier. La folie de la charité.</p> + +<p>Il passa comme un trait à côté de Sougraine et +vint s'arrêter auprès de la jeune fille évanouie sur +l'herbe. Il sauta de cheval, enleva l'infortunée +d'un bras vigoureux, la mit en croupe et reprit +sa course. Cette fois, il fuyait l'incendie.</p> + +<p>Alors Sougraine se jeta à genoux en levant +les deux mains comme pour l'implorer. Le chasseur +le fit monter près de lui, en arrière, et +dirigea sa monture rapide vers une gorge des montagnes, +dans l'éloignement.</p> + +<p>Les sioux qui le virent entrer dans le campement +se moquèrent de lui, disant que les guerriers, +ses pères, quand ils revenaient de la prairie +n'emportaient des blancs que la chevelure.</p> + +<p>--Vous oubliez, répondit le chasseur, que ma +mère appartenait à cette race blanche que vous +haïssez: vous oubliez que ma religion m'oblige à +faire du bien à tous les hommes.</p> + +<p>En parlant ainsi il regardait ses compagnons +d'un oeil ferme, et sa voix vibrait, comme l'acier +de son poignard. L'un des sioux, le plus vieux, +lui répliqua cependant:</p> + +<p>--Si la Longue chevelure--c'était le nom sauvage +du jeune chasseur. Chez les blancs on l'appelait +Leroyer--Si la Longue chevelure a peur +du sang que ses aïeux comme les nôtres aimaient +à boire dans le crâne de l'ennemi; si la Longue +chevelure déteste nos coutumes anciennes et le +culte de nos Manitous; si la Longue chevelure +aime la vie paresseuse et les lâches habitudes des +Visages pâles, il peut s'éloigner de notre vaillante +tribu, et retourner aux lieux d'où il vient. Nous +l'avons jadis accueilli avec joie, nous le verrons +s'éloigner sans regrets.</p> + +<p>C'était le chef qui parlait ainsi. L'irriter n'eût +pas été prudent. La tribu l'entourait de respect +et tous les guerriers obéissaient à sa parole. La +Longue chevelure ne fit qu'ajouter:</p> + +<p>--Vous connaissez mal les Visages pâles, car +vous ne les jugeriez pas aussi sévèrement, et, loin +de les tuer comme des chiens, quand vous les surprenez, +vous leur presseriez la main comme à des +frères.</p> + +<p>--Des frères qui nous traquent comme des +bêtes fauves, répondit le vieillard, qui nous +poussent sans cesse au fond des bois, s'emparent +de nos forêts, de nos montagnes, et nous laissent +mourir de faim sur nos rochers.</p> + +<p>Leroyer entra dans son wigwam, et quand les +fugitifs furent remis de leurs fatigues et de leur +terreur il les interrogea.</p> + +<p>--Cette jeune personne est-elle ta femme? +demanda-t-il à l'Abénaqui.</p> + +<p>--Oui, elle est ma femme, répondit Sougraine.</p> + +<p>--Elle est bien jeune.</p> + +<p>--Oui, c'est vrai, mais elle est ma femme.</p> + +<p>--D'où venez-vous? où vous êtes-vous mariés?</p> + +<p>--On vient du Canada, de Notre-Dame-des-Anges, +une paroisse sur la rivière Batiscan, au +nord du grand fleuve. On s'est marié à St. Jean +Deschaillons, au sud. C'est là que ma femme est +morte.</p> + +<p>--Ah! tu as perdu une première femme? Et +quand cela?</p> + +<p>--A la dernière chute des feuilles....</p> + +<p>--Tes parents, dit-il à la jeune fille, ont-ils +consenti à ton mariage, et savent-ils où te conduit +ton mari?</p> + +<p>La jeune fille baissa la tête et ne répondit +point.</p> + +<p>--Si tu me trompes, reprit Leroyer s'adressant +à Sougraine, tu t'en repentiras. Je veux savoir la +vérité et j'ai droit de la savoir, moi qui viens de +vous sauver la vie à tous deux.</p> + +<p>L'Abénaqui hésita un moment, puis faisant un +effort.</p> + +<p>--Oui, c'est vrai, tu nous as sauvé la vie; tu +es bon et tu auras pitié de nous encore. Je te +parlerai la vérité. On n'est pas marié, mais on le +sera dès qu'il sera possible de trouver un missionnaire.</p> + +<p>--Sougraine, ordonna la Longue chevelure, et +sa parole était solennelle, cette jeune fille sera +comme ta soeur, désormais.</p> + +<p>L'Abénaqui s'inclina.</p> + +<p>Elmire dit, baissant les yeux et rougissant de +honte:</p> + +<p>--Je ne suis plus une soeur pour lui. Il me +doit protection.</p> + +<p>--Il passe de temps à autres des caravanes de +Visages pâles qui se dirigent du côté du soleil +levant, continua la Longue chevelure, parlant à la +jeune fille, tu suivras l'une de ces caravanes et tu +retourneras dans la maison de ton père. Ma femme, +qui souffre au milieu de notre tribu, veut s'en aller +avec son enfant dans le beau pays d'où elle vient. +Vous voyagerez ensemble. Je vous rejoindrai si +quelque raison m'empêche de partir avec vous.</p> + +<p>L'occasion attendue ne tarda guère.</p> + +<p>Les voyageurs qui revenaient de la Californie +s'étaient depuis longtemps engagés dans les gorges +où nous les avons vus et s'approchaient de la +retraite des sioux. Ils venaient d'être trahis par +la clarté du feu allumé sous les bois, et Pérusse +se tordait sur le sol dans une terrible agonie.</p> + +<p>Les sioux qui avaient surpris le camp des +voyageurs n'étaient pas nombreux; ils n'osèrent +point exposer leur vie inutilement. Ils savaient +que tous les guerriers de la tribu seraient contents +de prendre part à un combat. Au reste, les dernières +lueurs du feu vacillaient sous les rameaux +et bientôt l'on ne se verrait plus; il valait mieux +attendre le jour. Les Blancs ne bougeraient point +dans ces ténèbres épaisses et, dès le matin, quand +ils voudraient s'échapper, un cercle de vaillants +ennemis les étreindrait mortellement.</p> + +<p>Le chef fut aussitôt averti de ce qui venait de +se passer. Il tint conseil pendant la nuit, et, comme +l'avaient prévu les assassins de Pérusse, l'extermination +de la bande étrangère fut décidée. C'est +alors que la Longue chevelure voulut, au risque de +sa propre vie, délivrer les malheureux voyageurs, +et qu'il vint les trouver en secret, se glissant au +moyen d'un lasso, par le chemin difficile que l'on +sait, afin d'éviter la rencontre de ses frères les +sioux.</p> + +<p>Les canadiens escaladèrent le rocher. La femme +de la Longue chevelure les attendait.</p> + +<p>--Par ici, dit-elle.</p> + +<p>Comme des ombres les voyageurs défilèrent, l'un +après l'autre, sous les arbres noirs de la montagne. +Une jeune femme les guidait. Elle portait une +nagane sur son dos et, dans la nagane, une jolie +petite fille qu'un ange gardien faisait sourire pour +l'empêcher de pleurer; car ses cris n'auraient pas +manqué d'être entendus et d'éveiller les soupçons +des farouches sauvages.</p> + +<a name="p1" id="p1"></a> +<br><br> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE<br><br> + +Vingt-trois ans après.<br> + + + +UN BAL CHEZ MADAME D'AUCHERON</h2> + +<br><br> + +<h3>I</h3> +<br> + +<p>--On sonne, Adèle, allez donc ouvrir.</p> + +<p>--J'y cours, monsieur.</p> + +<p>Et la vieille servante qui répondait au nom +d'Adèle, s'avança vers la porte, de ce pas tranquille +et traînard d'une personne qui est toujours sûre +d'arriver assez tôt. Elle revint moins vite encore, +les yeux fixés avec étonnement sur une grande +lettre carrée. Elle pensait:</p> + +<p>--Il doit y en avoir long. Il a besoin de savoir +lire, le professeur....</p> + +<p>--Voici, monsieur, dit-elle, en tendant à son +maître le large pli cacheté.</p> + +<p>--Diable! fit celui-ci, une écriture de femme.</p> + +<p>Et il lut à demi-voix:</p> + +<p>Monsieur Antoine Duplessis,</p> + +<p>Instituteur.</p> + +<p>Il déchira le bout de l'enveloppe.</p> + +<p>--Une carte! de l'imprimé, s'il vous plaît! +J'aime bien cela: ça se lit vite.</p> + +<p>Voyons, que dit-elle cette carte majestueuse?</p> + +<p><i>Monsieur, madame et mademoiselle D'Aucheron +prient monsieur et madame Duplessis +de les honorer de leur présence, vendredi soir, +le 11 janvier, à 9 heures. R. S. P.</i></p> + +<p><i>On dansera.</i></p> + +<p>--On dansera! on dansera! murmura le vieux +professeur: «<i>Bien danse pour qui la fortune +chante</i>....» Mais «<i>Tout le monde ne s'accommode +pas d'une même chaussure</i>.» N'importe, continua-t-il, +«<i>On ne doit juger d'homme, ni de vin, +sans les éprouver soir et matin</i>.»</p> + +<p>Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron, +ni le soir ni le matin, je ne saurais le juger. +Tout de même cette invitation me semble assez +drôle, assez surprenante. «<i>Il doit y avoir anguille +sous roche». «On a souvent besoin de plus petit +que soi.</i>» Si j'allais être utile à M. D'Aucheron, +ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être +utile. Car le plus petit de nous deux n'est peut-être +pas celui qu'on pense... Irons-nous à cette +soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la +soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et +demain j'ai des pauvres à visiter. Passer du taudis +au palais la transition n'est guère naturelle. Il n'y +a pas de malheureux, cependant, que ceux qui +habitent des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent. +J'ai vu couler des larmes dans la demeure +de l'opulence. La douleur habite un peu +partout, et le bonheur vient souvent de sortir quand +on frappe à sa porte....</p> + +<p>Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron? +Si je lui demandais de prendre sous sa haute +protection cette bonne vieille femme que la +Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques +mois?... Une vieille qui ne veut plus porter +d'autre nom que celui de la Sainte Vierge. La +mère Marie!</p> + +<p>Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; +la carte ne le dit pas mais toute la ville le sait. +On veut fiancer mademoiselle D'Aucheron.... +Pauvre enfant!...</p> + +<p>Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? +Pour braver la superstition, je suppose... «<i>Tel rit +vendredi, dimanche pleurera</i>.» Monsieur D'Aucheron +ne veut-il pas se faire élire député pour +un comté quelconque? Il ne serait pas difficile +sur le choix.... Il arrivera car il a du toupet et il +donne des bals. Mais «<i>Mesure la profondeur de +l'eau avant de t'y plonger</i>.» Les grands de notre +petit monde vont se pavaner dans ses salons. Si +quelques uns de nos ministres s'y trouvent je les +aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner +à nos institutions de charité une subvention plus +généreuse. «<i>Qui donne aux pauvres prête à +Dieu</i>.» Ce sera de l'argent bien placé. Et +personne au monde n'est plus reconnaissant +que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise ministérielle +en inspirant l'esprit de soumission aux +brebis rétives, et retenir au pouvoir pendant tout +un parlement, au grand ébahissement du public +qui n'y voit goutte, un ministère politiquement +condamné. J'irai au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je +n'irai pas, non, je n'irai pas.</p> + +<p>Tout en monologuant le brave instituteur marchait, +les mains derrière le dos, dans la petite pièce +qui lui servait de salle d'étude. Sa femme l'entendait +bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude +de se parler ainsi à lui-même. Pourtant, +quand il répéta d'un ton ferme: J'irai, oui, j'irai!... +Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne put +résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui +demanda où donc il se proposait d'aller et de ne pas +aller. Tu me fais songer, ajouta-t-elle en +riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir.</p> + +<p>--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous +allons demain soir. Tiens, vois.</p> + +<p>Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation.</p> + +<p>--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit +madame Duplessis, mais je ne vais pas à leurs +soirées....</p> + +<p>--Attention, femme, «<i>Il vaut mieux tomber +de cheval que de la langue.</i>»</p> + +<p>--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que +je ne vais pas aux soirées des autres. Je ne vais +jamais dans le monde, tu le sais bien.</p> + +<p>--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se +faire que j'irais demain. Les élections approchent et +il y aura de la politique dans les entr'actes. J'ai des +intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si j'étais +sûr d'y trouver le bon Dieu.</p> + +<p>--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder, +moi, continua madame Duplessis, je te laisserai +sortir seul. Au reste, quel éclat apporterais-je à ce +bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même +monsieur ni madame D'Aucheron qui me prient +de les honorer de ma présence.</p> + +<p>--Ma femme, vous avez un grain de malice +aujourd'hui; remettons la partie à demain. Cependant +je croyais que vous portiez intérêt à mademoiselle +D'Aucheron et que vous seriez contente +de saisir cette occasion de la voir.</p> + +<p>--C'est une colombe dans un nid de merles.</p> + +<p>--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être +chanter dans ce nid de merles, demain soir.</p> + +<p>--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau +le professeur.</p> + +<p>J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante +fille, qui courait toujours et n'en allait jamais +plus vite pour cela.</p> + +<p>--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du +même pas lentement empressé, mais une lettre +d'une grandeur raisonnable, cette fois.</p> + +<p>Duplessis prit la lettre des mains de la servante:</p> + +<p>--Toujours une écriture de femme, dit-il; des +pattes de mouche. Tiens! ce n'est pas pour moi.</p> + +<p>A Madame,</p> + +<p>Madame Antoine Duplessis,</p> + +<p>rue D'Aiguillon,</p> + +<p>Québec.</p> + +<p>--Pour moi? exclama Madame Duplessis, +un peu surprise. Elle ouvrit la lettre et lut:</p> + +<blockquote> +<p>Ma chère Madame Duplessis,</p> + +<p>--Un jour, nous sortions toutes deux d'une +maison pauvre où gémissaient des orphelins qui +vous appelaient leur mère, vous m'avez montré un +jeune homme qui rentrait dans une église et vous +m'avez dit: S'il y en avait plus comme celui-là le +bonheur du ménage serait moins problématique. +Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et +nous allâmes nous agenouiller auprès de lui, devant +l'autel. Nos regards se rencontrèrent et +je ne sais quelle émotion j'éprouvai. Nous sortîmes, +il priait encore. Je sentais toujours le +rayon de son oeil mélancolique qui cherchait +mon coeur. Nous nous revîmes, vous le savez.</p> + +<p>Nous nous aimions déjà. C'est à vous que +nous devons notre bonheur. Il sera ici, demain +soir, lui, mais il y en aura un autre, un autre +choisi par mes parents. Notre paix est menacée. +Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à +notre soirée pour m'empêcher de faire des coups +de tête... ou de coeur.</p> + +<p>LÉONTINE D'AUCHERON.</p> +</blockquote> + +<p>L'Instituteur ajouta:</p> + +<p>--Cela veut dire, premièrement, que tu protèges +les amoureux; deuxièmement, qu'on aura besoin de +toi, demain soir; troisièmement, que nous irons +tous deux au bal pour la première fois de notre +vie, vendredi le onze janvier de l'an de Notre Seigneur +mil huit cent... et caetera.</p> + +<br><br> + +<h3>II</h3> +<br> + +<p>Pendant que les cartes d'invitation volaient à +leur adresse, Madame D'Aucheron et Mademoiselle +Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il faut +tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers +un bal sans laisser trop de sa toison sous la +dent de la médisance. Les amis sont implacables, +surtout quand on les fête bien.</p> + +<p>--Rendons-nous chez Glover, dit Madame +D'Aucheron; j'aime mieux acheter chez les Anglais; +c'est plus <i>chic</i>....</p> + +<p>La jeune fille sourit et, de son léger manchon +de loutre, protégea contre le froid sa bouche mignonne.</p> + +<p>En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir +les fleurs. Elle passe sur d'éternels champs +de neige et ne nous apporte ni babil d'oiseaux, ni +murmures de ruisseaux, ni frissonnements de +feuilles, ni bouffées de parfums. Elle est glacée +et ses aiguillons vous fouillent comme des lames +de poignards.</p> + +<p>Devant la vitrine de Glover il y avait un +curieux, un homme âgé de plus de cinquante ans, +pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de +l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il +portait un <i>capot de couvertes</i> avec une raie noire +dans le bas, une ceinture <i>flèchée</i>, des mitaines de +caribou, un casque de chat sauvage.</p> + +<p>--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il +y en a plusieurs en ville en ce moment-ci.</p> + +<p>Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger, +lui jeta un regard distrait et se mit à examiner +les articles de fantaisie étalés derrière les glaces +brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa +convoitise, elle poussait un cri d'admiration.</p> + +<p>--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle +de vrai fil--Ah! ces mouchoirs, quelle fine broderie!... +Regarde donc ces gants!... Quelles mains +élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne +comme ces Anglais pour savoir acheter.</p> + +<p>--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe +d'ironie.</p> + +<p>L'Indien regardait furtivement cette jolie dame +entichée des choses anglaises, et semblait prendre +plaisir à écouter le son de sa voix au diapason un +peu trop élevé.</p> + +<p>Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques +unes des dernières nouveautés, ce qui fut assez +long, puis sortirent pour aller ailleurs. L'indien +était toujours là.</p> + +<p>--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand +canadien qu'il resterait aussi longtemps, +observa madame D'Aucheron. Il se trouve de ces +sauvages qui ne manquent pas de goût.</p> + +<p>Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St. +Jean, suivant la grande rue jusqu'à la côte Ste. +Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit +à la rue Richelieu pour rendre visite à son amie +mademoiselle Ida Villor, et sa mère rentra.</p> + +<br><br> + +<h3>III</h3> +<br> + +<p>Monsieur D'Aucheron sonnait chez le notaire +Vilbertin, son ami, pendant que Madame D'Aucheron +visitait les boutiques de nouveautés.</p> + +<p>--Le notaire est-il chez lui? demanda-t-il au +clerc qui vint ouvrir.</p> + +<p>Le clerc n'avait pas encore répondu qu'une +voix caverneuse s'écria:</p> + +<p>--Entre, mon vieux, j'y suis en corps et en âme +en corps surtout, car mon âme, je ne sais pas au +juste où elle loge.</p> + +<p>Le visiteur entra. Une poignée de main fut +échangée.</p> + +<p>Les deux amis qui se trouvaient réunis ne se +ressemblaient guère, si ce n'est par l'âge. L'un +et l'autre, toutes voiles au vent, voguaient vers la +pleine mer, mais ne faisaient que de laisser les +rivages de la jeunesse. En langage ordinaire, l'un +et l'autre ne dépassaient guère trente à trente cinq +ans. D'Aucheron, quant au physique, était demeuré +dans les limites du bons sens, le notaire prenait +des envergures de ballon. Le premier était +assez grand, le second, trop court, roulait plutôt qu'il +ne marchait. D'Aucheron cultivait l'ambition, +prétendait mener de pair plusieurs besognes, +se prodiguait, faisait l'important, posait; le notaire +remplaçait toutes ces misères par une seule: l'avarice. +Depuis plusieurs années il vivait dans l'isolement. +Son étude était comme une toile d'araignée. +Il se tenait tapi dans le fond, attendant l'imprudente +victime. Il prêtait à la petite semaine et à +la grosse rente. Sa charité était une roue d'engrenage +d'où l'on sortait parfaitement broyé. Il s'était +marié pour avoir de l'argent. Sa femme eut la +chance de mourir avant de le connaître. Elle s'endormit +en paix après quelques mois d'illusions. Le +beau père avait fait la sottise de la précéder dans +un monde que l'on est convenu d'appeler meilleur. +A son lit de mort il manda son gendre et lui parla +longuement. Que lui dit-il? Rien de bien agréable +à coup sûr, car ce brave gendre fit une grimace +significative et donna pendant longtemps libre cours +à sa mauvaise humeur. Vilbertin cultivait une +autre passion bien inoffensive, en apparence du +moins: la passion de la chasse. Je me trompe, il +ne la cultivait pas, il la réprimait à cause du plomb +perdu et de la poudre qu'il ne fallait pas jeter aux +moineaux. Pourtant, une fois l'an, elle se réveillait +si vive qu'il ne résistait plus; une fois l'an, +toujours à la même époque, à l'époque des vents +glacés et des neiges éclatantes, à l'époque des +grands caribous fauves.</p> + +<p>--Eh bien! dit-il à l'ami qui entrait, comment +vont les affaires.</p> + +<p>--A merveille.</p> + +<p>--Vas-tu avoir une section du chemin de fer à +construire?</p> + +<p>--Je l'espère. Plusieurs ministres m'ont promis +d'assister à mon bal. Or, tu le comprends, c'est +dans les soirées, au souper, quand le vin coule +abondamment et que les femmes se montrent +aimables, que les grandes questions se traitent le +mieux et que les travaux les plus considérables +trouvent des hommes d'énergie pour les entreprendre. +La reconnaissance de l'estomac, mon cher, +c'est la plus vive... et la plus durable. C'est ma +femme qui a conçu cette idée de bal.</p> + +<p>--C'est ta femme qui a!... tiens! il me semblait +que... mais enfin. Ta femme elle est diplomate +comme Bismark.</p> + +<p>--Quand une femme se mêle de la politique, +ou de ses annexes, elle peut enfoncer les plus +retors.</p> + +<p>--Elles ont des moyens que nous ne possédons +point.</p> + +<p>--Les femmes mènent le monde, mon cher. +Nous allons où elles veulent, nous faisons ce +qu'elles désirent, et, du fond de leurs boudoirs, +elles rient bien de nos prétentions et de notre +vanité.</p> + +<p>--Moi, dans ce cas, je ne fais plus partie du +monde, car j'ignore entièrement le pouvoir occulte +de la femme.</p> + +<p>--Puisses-tu toujours y échapper! Défie-toi, +cependant, car il suffit d'un regard pour éveiller le +coeur le plus endormi. Tiens! moi... Mais je ne +suis pas venu pour soutenir une thèse, comme un +docteur, ou m'épancher comme un amoureux. J'ai +besoin de quelques dollars, une centaine tout au +plus, pour terminer les apprêts de ma fête. Elle +va être éblouissante, ma fête. Il faut qu'on en +parle longtemps. Plusieurs journalistes y sont +conviés. Les principaux. Les journalistes, voilà +des gens qui ont du flair. Il y en a qui sont de +force à faire lever la perdrix où il n'y a que des +merles, et à mettre en fuite, par leurs aboiements, +le gibier du carnier.</p> + +<p>Le notaire ne l'écoutait plus, il calculait.</p> + +<p>--Cent piastres pour terminer, diable! le commencement +a dû être joli. Et si tu allais manquer +ta section? Si ces messieurs avaient la digestion +pénible et l'estomac ingrat?</p> + +<p>--J'ai une autre corde à mon arc, une bonne, +celle-là.</p> + +<p>--Montre vite cette corde suprême qui... +t'attend.</p> + +<p>--Je marie ma fille adoptive. Elle a fait tourner +la tête à notre jeune ministre.</p> + +<p>--D'Aucheron, mon ami, je te souhaite du +succès.</p> + +<p>--Et tu me prêtes de l'argent?</p> + +<p>--Et je te prête de l'argent; mais signe-moi un +bon reçu. Entre amis, tu sais, il faut savoir +s'obliger.</p> + +<p>Le père Duplessis nous honorera probablement +de sa présence demain soir, reprit D'Aucheron, +souriant un peu méchamment.</p> + +<p>--Duplessis? Il va nous parler de ses pauvres. +Il collectionne des veuves et des orphelins. Je +suppose qu'il nous passera le chapeau pour +qu'on y jette l'obole de la charité. Enfin, tu es +bien libre d'avoir qui te plaît.</p> + +<p>--De la politique, mon bon, de la politique. Ce +vieux pédagogue est populaire en diable dans son +quartier. Les pauvres l'adorent. Ils lui brûleraient +de l'encens sous le nez. Les élections ne +sont pas loin et le jeune ministre qui est mon intime, +tu sais....</p> + +<p>--Par ta femme.</p> + +<p>--Vilbertin!</p> + +<p>--Oui, c'est par ta femme que je le sais.</p> + +<p>--A la bonne heure. Eh bien! le jeune ministre +m'a demandé mon appui. Il connaît mes +ressources. J'ai tout de suite pensé à Duplessis. +C'est l'homme. Cela va le flatter de se trouver en +contact avec les sommités de notre monde. Il va +voir comme sont joyeux, aimables et bons garçons, +dans nos salons, ces hommes que l'amour +du devoir et le dévouement à la chose publique +rendent si chères et si redoutables dans leurs bureaux. +Tu vois l'enchaînement? Ma femme prend +Duplessis, car c'est elle qui a conçu cette idée.</p> + +<p>--Diable! encore! elle....</p> + +<p>Il n'eut, pas le temps de finir sa remarque. +D'Aucheron continua:</p> + +<p>A chacun le sien. Duplessis prend le ministre +et le soigne comme ses pauvres; le ministre prend +son mandat, grâce au dévouement de Duplessis, et +moi j'attrape ma section de chemin, par le ministre, +et toi tu partages avec ton ami la poule aux oeufs +d'or.</p> + +<p>--C'est bien agencé. Mais ta femme, quelle +influence exerce-t-elle sur ce vieil instituteur pour +le forcer à venir à ta soirée, lui qui ne va jamais +dans le monde?</p> + +<p>--Un chaînon que j'ai oublié. C'est par ma fille +adoptive. Léontine connaît madame Duplessis +et elles se rencontrent souvent dans les galetas de +l'indigence et chez les Dames de la Charité.</p> + +<p>--Voilà précisément ce qui fait que madame +Duplessis ne viendra pas au bal.</p> + +<p>Léontine a dû lui écrire un mot. Je ne sais +quoi par exemple; elle n'a pas voulu nous le dire. +Mais elle lui aura fait croire sans doute qu'il y +allait de l'intérêt de ses besoigneux. C'est une fine +mouche que cette Léontine, et fût-t-elle ma propre +fille, je ne l'aimerais pas davantage.</p> + +<p>--Si j'avais ma bonne petite femme moi, observa +en poussant un profond soupir, le dodu notaire, je +l'aimerais bien aussi ce me semble, et je ne serais +pas seul aujourd'hui! J'aurais un peu de gaieté +dans ma maison; je me reposerais mieux de mes +soucis. Cela est si gai une jeune femme de vingt +ans dans une chambrette fraîche. C'est l'oiseau +qui gazouille dans sa cage. C'est...</p> + +<p>--Tiens! tiens! voilà que tu fais du sentiment. +Je ne te connaissais pas ce côté sensible.</p> + +<p>--Parce que l'on se donne sérieusement aux +affaires, il n'en faut pas conclure que le coeur est +complètement desséché. Si je te disais tout, vraiment +tu serais étonné.</p> + +<p>--Tu me diras tout et tu m'étonneras... si tu +peux, mais pas aujourd'hui. J'ai à dépenser les +cent dollars que tu m'avances avec tant de bonté... +et de prudence, puis j'irai me reposer un instant +chez moi. Il faudra que je rencontre ensuite la +députation indienne de Bécancour. Les ministres +m'ont prié de leur préparer les voies. Il n'est pas +toujours aisé d'arriver promptement à une entente +avec ses farceurs-là.</p> + +<p>--Je parle des indiens de Bécancour. Il est +bon de les endoctriner un peu.</p> + +<p>--Que veulent-ils?</p> + +<p>--Des réserves, des réserves, et encore des +réserves.</p> + +<p>Là-dessus D'Aucheron sortit.</p> + +<br><br> + +<h3>IV</h3> +<br> + +<p> +Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là, +dans l'une des petites salles noires de l'auberge +du Loup-garou, à la basse ville. La fumée flottait +épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du +tabac vous mordait à la gorge; maintes personnes +parlaient, criaient, chantaient, riaient à la fois. +On ne s'entendait plus guère, on ne se comprenait +plus du tout. La maîtresse de la maison risquait +de temps en temps un mot de reproche, un +conseil, une supplication, mais rien n'y faisait; +on répondait par un redoublement de tapage.</p> + +<p>--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle, +à la fin.</p> + +<p>Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes +se leva.</p> + +<p>--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement, +et il sait bien qu'on lui obéira s'il commande.</p> + +<p>--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs +et les indiens respectent leur chef.</p> + +<p>Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les +Abénaquis de la Rivière Bécancour, auxquels M. +D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin. Ils +venaient en effet demander au gouvernement +certaines faveurs pour leur tribu dispersée. Metsalabanlé, +leur chef, était un homme assez petit, +pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache +couvrait mal sa lèvre supérieure. Il paraissait +avoir dépassé la cinquantaine, avait l'air doux, +peu présomptueux. Cependant quand il affirmait +ses prérogatives, il le faisait avec un accent qui +indiquait de la fermeté. On l'aimait, cela paraissait +évident.</p> + +<p>Il voulut que le silence se fît, et sur le champ, +l'auberge du Loup-garou rentra dans le calme.</p> + +<p>Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens +étrangers. L'un, grand, bien fait, avec un front +plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants des +bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique, +une longue chevelure rejetée en arrière; +l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air inquiet, +morne, soupçonneux. Le premier avait un +type particulièrement remarquable, et semblait +un objet d'admiration pour ses nouveaux amis. Il +pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux, +moitié espagnol. C'était la Longue chevelure ou +Leroyer. Le second ne disait ni son âge, ni son +nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis, +mais venait des montagnes de l'ouest. Ses compagnons +le nommaient: la Langue muette. C'est +lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et +dont madame D'Aucheron avait admiré le bon goût.</p> + +<p>Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au +moment où le calme se rétablissait. Il crut qu'on +se taisait par respect pour lui. Il s'annonça comme +l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une +vénération presque sacrée. Il se montra habile, +parla beaucoup pour ne rien dire, fit espérer tout +sans rien promettre, et mit le comble à sa réputation +d'homme supérieur en priant les indiens de +venir danser leur danse de guerre, à son bal, le +lendemain, à minuit précis.</p> + +<p>C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui.</p> + +<p>Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du +sauvage intelligent qui admirait les marchandises +anglaises, avait trouvé cela.</p> + +<p>Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau, +pensait-elle, et du rare.</p> + +<p>Une surprise à tout renverser. Une bande de +sauvages faisant irruption dans une salle éclatante, +jetant leur cri de guerre et dansant leur ronde infernale +sous des flots de lumières, quel succès! +Ni madame de St. Flon, ni madame La mercière, +ni madame Duponteau ne pourraient rien imaginer +de semblable. Elles en crèveraient de dépit. +Quel triomphe!</p> + +<p>D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer +les Abénaquis. Sa femme attendait son retour avec +anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de +crainte. La crainte d'un désappointement.</p> + +<p>--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal +assurée.</p> + +<p>--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps +du paganisme, je serais devenu leur idole...</p> + +<p>--Mais vont-il venir?</p> + +<p>--S'ils vont venir? oui, à minuit juste.</p> + +<p>Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, +embrassa sa fille et son mari.</p> + +<hr class="short"> + +<p>Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida +Villor, une douce jeune fille, son ancienne compagne +de classe. Ida perdait son père alors qu'elle +était encore au berceau. Sa mère, venue de la +campagne pour cacher un peu sa pauvreté parmi les +nombreuses misères inavouées ou inaperçues de la +ville, vivait du travail de ses mains ne reculant +devant aucune tâche, se levant tôt se couchant +tard, trouvant chaque jour cependant quelques +instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est +au pied des autels, à genoux dans la poussière +du saint lieu, qu'elle retrempait son âme souffrante. +La prière est la force des faibles. Ida la suivait +toujours et s'était formée de bonne heure à cette +vie pieuse de bien des jeunes filles, qui observent +dans le monde les saintes pratiques du cloître. La +douce intimité qui régnait entre les deux jeunes +filles ne pouvait qu'être agréable à madame Villor, +car Léontine montrait aussi les plus heureuses dispositions +de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus pétulante +qu'Ida, elle avait de fantastiques idées +parfois, et souvent étonnait ses amies par ses +singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne faisait +rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes +choses. Madame D'Aucheron disait en +parlant d'elle:</p> + +<p>--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de +charmes et de caprices.</p> + +<p>Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron, +elle s'ennuyait d'être seule et sentait le besoin +de façonner un coeur et une intelligence. Elle alla +donc demander un jour à l'hospice de la charité +l'une de ces petites créatures qui sont semblables +aux fleurs du désert, aux fleurs du désert écloses +d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux +fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose +ou ne recueille. Heureusement que l'enfant +se modela sur sa compagne de classe et fut plus +touchée des discours admirables et de la vertu +résignée de madame Villor que des sottes conversations +et du caractère léger de sa mère nourricière.</p> + +<br><br> + +<h3>V</h3> +<br> + +<p> +Madame Villor demeurait au troisième et dernier +étage d'une maison. Quatre petites chambres +d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de +soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint +Charles et les onduleuses Laurentides, lui composaient +son logement.</p> + +<p>C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle +Léontine, après qu'elle se fut séparée de +madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste Geneviève +et de la rue St. Jean.</p> + +<p>Elle trouva madame Villor et sa fille tout en +pleurs. Cela la surprit beaucoup, car elle savait +combien elles avaient de courage et de résignation. +Elle les embrassa l'une et l'autre.</p> + +<p>--Je regretterais d'être venue surprendre votre +chagrin, commença-t-elle, si je n'espérais y apporter +quelqu'adoucissement.</p> + +<p>--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre +Léontine, répondit Ida.</p> + +<p>--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici?</p> + +<p>--Nous ne pouvons payer notre terme et le +propriétaire menace de nous jeter sur le pavé...</p> + +<p>--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais +non, cela ne se fera pas. Vous trouverez des amis +dans vos jours d'épreuve.</p> + +<p>--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne +connais guère le monde, et tu juges les autres +d'après tes bons sentiments.</p> + +<p>--Et quel est ce propriétaire qui vous menace +de la sorte?</p> + +<p>--Le notaire Vilbertin.</p> + +<p>--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, +vous ne serez point maltraitées. Je parlerai +pour vous à mon père; je parlerai au notaire. J'ai +de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. +Voyons, ne pleurez plus,--je vous promets que +tout cela va s'arranger.</p> + +<p>On entendit tout à coup des pas légers qui +montaient dru les degrés tortueux, et une voix +joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui s'envole.</p> + +<p>--C'est Rodolphe, fit madame Villor.</p> + +<p>--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie.</p> + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! +Embrassons-nous: j'ai du bonheur plein le +coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant +que je vous embrasse.</p> + +<p>--As-tu passé tes examens? demanda la tante.</p> + +<p>--Oui, passé, ce qui s'appelle passé!</p> + +<p>Maintenant on va commencer à tuer légalement +ses semblables, sous prétexte de leur conserver la +vie.... Mais j'ai un autre sujet de bonheur encore.</p> + +<p>--Oui? lequel, dis vite, fit Ida.</p> + +<p>--Je vais au bal.</p> + +<p>--Chez monsieur D'Aucheron?</p> + +<p>--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange +du foyer ne m'a pas oublié. Les portes vont s'ouvrir +à deux battants pour me recevoir.... Papa +D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que +je me fasse spirituel et beau, pour plaire à la mère. +Quand on a la mère pour soi le reste nous est donné +comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis +bien amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est +bête quand l'on est amoureux. Beau! cela dépend +beaucoup du caprice des gens qui vous regardent.</p> + +<p>--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe, +elle croirait vraiment que tu l'aimes, remarqua +madame Villor.</p> + +<p>--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme +deux.</p> + +<p>--Elle a bien des qualités, cette jeune fille, +et ce qui ne gâte rien, elle héritera d'une belle +fortune.</p> + +<p>--Vous avez raison, tante, elle est pleine de +grâce et de vertus; vous n'avez pas raison, tante, +quand vous dites qu'elle sera riche héritière.</p> + +<p>--Comment cela?</p> + +<p>--La farine du diable retourne en son.</p> + +<p>--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois +prudent.</p> + +<p>--Comment! ces murs ont-ils des oreilles?</p> + +<p>--Peut-être.</p> + +<p>--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, +et ce qui vaut mieux, je pense ce que je dis. +D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi +par des tours de force. On connaît ça, les tours de +force. Je puis bien n'admirer ni cet homme ni sa +femme et adorer leur enfant. Mais Léontine n'est +pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur +suave transportée par un souffle mystérieux de +la vallée discrète au bord du chemin. Il lui fallait +bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce +qu'elle est.</p> + +<p>--C'est de la poésie, cela, cousin.</p> + +<p>--Je l'aime tant que je deviens poète.</p> + +<p>Depuis quelques minutes madame Villor faisait +à son neveu des signes qu'il feignait de ne pas +comprendre. Elle pensait bien que la situation de +Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger +davantage ce jeu serait cruel.</p> + +<p>--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, +reprit en riant avec malice, Rodolphe qui soupçonnait +la vérité, sont-ce des signes cabalistiques? +Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous +me montrez la porte? Est-ce qu'on met les gens +dehors par un temps pareil? Voyez donc la tempête +qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder +la neige. Je passe ici la nuit, s'il le faut, pour +attendre le beau temps.</p> + +<p>Mademoiselle Léontine ne savait plus comment +sortir de sa cachette et regrettait bien son enfantillage. +Qu'allait-il penser d'elle? Une fille qui se +cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. +Elle n'avait qu'une chose à faire: s'accuser de son +étourderie. Il était si bon qu'il pardonnerait. Cependant +elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. +Ida, sa bonne amie, trouverait bien un moyen de +la tirer de là. Elle ne se hâtait toujours point mademoiselle +Ida.</p> + +<p>--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela +m'amuserait de voir la fortune de D'Aucheron se +fondre comme neige. Léontine aurait la preuve +que mon amour est tout désintéressé. J'essuierais +moins de contrariétés, je rencontrerais moins d'obstacles +dans la poursuite de mon rêve. Non pas que +je craigne la lutte et que je ne me sente point le +courage de vaincre; mais si elle allait se fatiguer +avant moi, elle.</p> + +<p>Léontine ne pouvant supporter plus longtemps +la fausse position où elle se trouvait, ramassa toute +son énergie et rentra le front haut dans la salle +où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida.</p> + +<p>--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, +d'avoir un peu mal parlé de ceux qui me +tiennent lieu de parents et je vous demande pardon +de mon étourderie.</p> + +<p>--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup +moins étonné qu'il ne le paraissait. Si je vous +avais devinée, vous en auriez entendu de belles: +Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune +que je courtise; que vous n'êtes point belle à faire +tourner la tête; que vous avez des défauts. Un +tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la +première fois de ma vie, exprès, par malice.</p> + +<p>Il riait en disant cela.</p> + +<p>--C'est peut être un peu ce que vous avez fait, +reprit Léontine, mais j'avoue que j'ai mérité vos +sarcasmes. On ne m'y reprendra plus.</p> + +<p>--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est +de m'avoir privé pendant un gros quart-d'heure +du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai +pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai +vous voir encore et pendant toute une soirée.</p> + +<p>--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne +s'y oppose pas.</p> + +<p>--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, +cousin, mais j'hésite à me risquer--même sous ton +égide--dans le grand monde et dans les brillantes +soirées.</p> + +<p>--Sois sans crainte, cousine, le grand monde +est bien petit, et les soirées brillantes ne sont pas +plus désagréables que les autres quand on y rencontre +des personnes que l'on aime.</p> + +<p>Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre +alors. Ce n'était plus le pas léger de la +jeunesse.</p> + +<p>--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine, +vous cachez-vous, demanda Rodolphe, d'un ton +plaisant.</p> + +<p>--Méchant! lui répondit la jolie brunette en +le menaçant du doigt.</p> + +<p>La porte n'était pas ouverte que l'on entendait +déjà un proverbe: «<i>Faites le bien, Dieu fera le +mieux</i>.»</p> + +<p>--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois +la femme et les jeunes filles.</p> + +<p>Rodolphe ne le connaissait pas.</p> + +<p>--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux +professeur, en saluant respectueusement.</p> + +<p>--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine.</p> + +<p>--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit +le jeune homme.</p> + +<p>--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame +Villor, en présentant le jeune homme.</p> + +<p>--«<i>Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin</i>,» +échappa le père Duplessis. Et il continua:</p> + +<p>--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le +neveu d'une si bonne tante et le cousin d'une si +jolie cousine.</p> + +<p>--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un +ton demi-sérieux demi-badin, j'espère que plus +tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble, +vous féliciterez ma tante et ma cousine +d'avoir, l'une un si digne neveu et l'autre un si +brave cousin.</p> + +<p>--C'est cela: «<i>Fais honneur à tes habits et +tes habits te feront honneur</i>,» répliqua le professeur +en prenant le siège qu'on lui offrait.</p> + +<p>Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes, +ou voulant causer à leur aise, passèrent dans +la chambre voisine.</p> + +<p>--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis +sans doute parler de vous devant lui.</p> + +<p>--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor.</p> + +<p>--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a +dit à qui voulait l'entendre qu'il allait vous jeter +dans la rue. «<i>Le fumier couvert d'or reste toujours +fumier</i>.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a +rapporté cela ce matin même; et je viens vous dire +de ne point vous décourager... La Providence a +soin des petites insectes qui trottent sur nos +sillons, elle ne peut oublier les pauvres humains +qui la bénissent?</p> + +<p>--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé +d'espérer contre toute espérance....</p> + +<p>--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux. +Il vous causera quelque bonne surprise.... «<i>Si +Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la +remplir</i>.»</p> + +<p>Des larmes coulaient des yeux de madame +Villor.</p> + +<p>--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous +connaître plutôt; un jeune homme comme moi +gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme +comme vous.</p> + +<p>--«<i>Chacun est fils de ses oeuvres</i>.» «<i>Il faut +puiser tandis que la corde est au puits</i>.» Tout +de même, jeune homme, je crois que vous n'avez +pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre +tante ne sont pas tombés dans une terre aride. +Tant mieux. J'aime beaucoup la jeunesse, beaucoup. +C'est elle qui est l'avenir. Une génération +croyante et chaste forme toujours une époque +de force, de gloire et de grandeur dans la vie d'un +peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver +sa foi! La morale va souvent se perdre sur +les écueils du monde si elle n'a pas la foi pour +guide. «<i>A navire sans pilote tous les vents +sont contraires</i>.» La vraie foi ne fait pas souvent +naufrage. Sachons l'inculquer et la morale suivra. +«<i>La barque sous voiles n'est pas ballottée comme +le vaisseau désemparé</i>.»</p> + +<p>Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain +que je ne rêve plus que bal et grande soirée? +Voilà bien pourtant la vérité. «<i>Comme on connaît +les saints il faut les honorer.</i>»</p> + +<p>--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être? +observa madame Villor.</p> + +<p>--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne +serai pas fâché de rencontrer là quelques uns de +nos hommes politiques. Je veux leur dire dans l'intimité +ce que je pense de leur manière de gouverner. +J'ai ma petite influence. Puis on a souvent +besoin de plus grand que soi. J'ai une autre raison. +J'accompagne ma femme. «<i>Le coeur mène où il +va</i>.» «Qui prend s'engage.»</p> + +<p>--Comment! madame Duplessis va au bal? +exclama madame Villor.</p> + +<p>--Eh oui! comme elle irait à un enterrement. +Même elle se mêle d'intriguer. Pas dans la politique; +cette bêtise-là n'est bonne que pour nous, +les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme +entremetteuse, par exemple, oh! non! Comme +protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle +pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le +plus brillant à la foi promise. «<i>Mais il n'y a ni +belles prisons, ni laides amours</i>.»</p> + +<p>Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur, +a témoigné le désir d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron. +Une belle dot. Une belle demoiselle aussi, +Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un +peu.... comment dirai-je? un peu étrange, par +exemple. Mais c'est un charme de plus, un charme +rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère. +Le citoyen D'Aucheron est on ne peut plus flatté. +La citoyenne D'Aucheronne appelle déjà sa fille la +<i>ministresse</i>. On a tenu la chose secrète.... autant +qu'on peut tenir secrète une chose dont on est +heureux, fier, orgueilleux. Le secret ne doit être +officiellement éventé que demain soir. «<i>Préparez-vous +au pire en espérant le mieux</i>.» «<i>On ne +va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où +on va</i>.»</p> + +<br><br> + +<h3>VI</h3> +<br> + +<p> +Rodolphe éprouvait une rude angoisse pendant +cette conversation. Il voyait ses espérances tomber +une à une comme les feuilles quand le frimas +d'octobre les a recouvertes de sa froide poussière +d'argent. Il aimait depuis longtemps mademoiselle +D'Aucheron. Il l'avait connue dans une +des solennelles fêtes de l'Université Laval.</p> + +<p>Il recevait ses diplômes et la médaille d'or. On +l'avait acclamé. Il resplendissait dans son triomphe, +et pourtant son maintien grave avait gardé une +suave modestie. On eût dit qu'il ignorait son mérite +et que l'ovation n'était point pour lui.</p> + +<p>Parmi les petites mains blanches qui battirent +bien fort, ce jour là, les plus vaillantes furent celles +de mademoiselle Léontine.</p> + +<p>Tout modeste que l'on soit, on lève les yeux de +temps à autre, surtout vers des galeries peuplées +de jolies femmes qui vous regardent curieusement +et vous admirent au moins un peu. Rodolphe avait +levé les yeux et rencontré sur son passage le minois +gracieux de mademoiselle D'Aucheron. Le regard +de la jeune fille croisa le sien. Deux regards +qui se croisent produisent souvent un effet merveilleux. +C'est comme deux courants électriques. +Le feu s'allume soudain au fond du coeur, comme +si les regards partaient de ce coin secret de notre +être.</p> + +<p>Quelques heures plus tard la ville se promenait +sur l'immense terrasse Frontenac, à 200 pieds au +dessus des hautes maisons noires de la rue Champlain, +à 150 pieds au-dessous de l'imprenable +citadelle. La fanfare, sous la direction de Vézina, +l'habile chef d'orchestre, jetait au ciel ses éclats +sonores qui se répercutaient sur les rochers voisins; +le fleuve dormait dans son lit profond; les navires +immobiles avec leurs grands mâts garnis de cordages, +ressemblaient à une forêt dépouillée par +l'hiver. Le bruit continu des camions, des charrettes +des wagons, qui serpentaient dans les rues étroites +de la basse-ville, montait comme un grondement +de tonnerre vers les calmes allées des remparts. +Les hommes d'affaire, les flâneurs, les étudiants, +les dames de l'aristocratie, les demoiselles, les +bonnes d'enfants, les gamins, les désoeuvrés, les +curieux, les employés du gouvernement, les +chercheurs d'aventures ou de distractions, les +avocats en quête de paradoxe, les médecins fuyant +les remords, les notaires placides, les ouvriers de +tout métier, les hommes politiques de toutes couleurs, +les chercheurs de place de toute sorte, tout +ce monde allait, venait, se croisait, se mêlait, se +dégageait pour s'embarrasser encore, comme une +populeuse fourmilière qui s'ébat au soleil sur le +sable doré d'un jardin. Un grondement sourd +s'élevait de là, qui se taisait quand les cors et les +flûtes, les clarinettes et les trombones recommençaient +leurs accords.</p> + +<p>Mademoiselle Léontine se promenait avec Ida +Villor. Elle dit tout à coup à demi-voix et ne +croyant pas être entendue:</p> + +<p>--C'est lui.</p> + +<p>Elle regardait un joli garçon qui passait près +d'elle avec quelques amis.</p> + +<p>Le jeune homme surprit son regard et saisit ses +paroles. Il dit à ses compagnons, assez haut pour +qu'elle l'entendit:</p> + +<p>--C'est elle.</p> + +<p>Il voulait faire une boutade, rien de plus.</p> + +<p>On passa. A la rencontre suivante, Rodolphe--c'était +lui--risqua un salut qui lui fut gracieusement +rendu. A la troisième promenade, il brûla +ses vaisseaux. Il prit un ton badin. Le badinage +est souvent un excellent moyen de commencer +un affaire sérieuse:</p> + +<p>--Puisque c'est vous, mademoiselle et puisque +c'est moi, voulez-vous que nous marchions ensemble? +La foule est difficile à percer; je vous +aiderai à vous frayer un chemin.</p> + +<p>--Vous êtes bien aimable, monsieur. D'après +ce qu'il m'a été donné de voir aujourd'hui, les +difficultés ne vous découragent point, et vous pouvez +vous ouvrir un superbe chemin, répondit +aussitôt mademoiselle D'Aucheron.</p> + +<p>Ce fut là le commencement des amours de Rodolphe +Houde, alors étudiant en médecine et de +Léontine D'Aucheron.</p> + +<p>Pas un nuage n'avait passé sur cette amitié +tendre d'une jeune fille sage et d'un jeune homme +vertueux, pas un souffle mauvais n'en avait terni +l'éclat.</p> + +<p>Monsieur et madame D'Aucheron n'avaient pas, +il est vrai, donné leur assentiment à cette liaison, +et la pensée d'avoir pour gendre un homme sans +fortune et sans nom dans la politique, ne leur +souriait pas du tout. Ils toléraient partout excepté +à la maison les rencontres des deux jeunes amoureux. +Ce contresens de la vigilance chrétienne ne +les troublait nullement.</p> + +<p>Tout en laissant l'attachement se fortifier dans +le coeur de sa fille adoptive et de l'étudiant, D'Aucheron +cherchait un prétendant sérieux et bien posé.</p> + +<p>Il l'avait donc trouvé. Et certes! il n'avait rien +perdu pour attendre. Un ministre, quand même il +ne le serait que par contrebande et pour un jour, +c'est beau. Etre ministre cela grandit un homme +et transforme un nom. L'honorable monsieur +Renard, L'honorable monsieur Lelapin, L'honorable +monsieur Lacarpe, voilà des noms qui +deviennent merveilleusement beaux avec cette +auréole dont les entoure la vanité. Et puis on la +garde cette auréole sa vie durant, descendrait-on +quatre à quatre les degrés de l'échelle sociale escaladée +un jour par hasard.</p> + +<br><br> + +<h3>VII</h3> +<br> + +<p> +Rodolphe souffrait. Les paroles de l'instituteur +étaient tombées sur son coeur comme des gouttes +de plomb fondu. Il s'éveillait au milieu d'un beau +rêve et la réalité cruelle se montrait tout à coup à +son âme confiante comme ces spectres horribles que +la nuit apporte l'on ne sait d'où, sur ses vagues +de ténèbres. Pourquoi lui avoir caché avec tant de +précaution une affaire aussi grave? Mais pourquoi +surtout l'avoir invité à cette soirée, s'il doit y rencontrer +un rival heureux? Non, Léontine n'est +pas si méchante que cela. Son âme droite n'a pas +médité une pareille tromperie. L'amour ne s'est +pas éteint dans son coeur, puisqu'il brillait encore +dans ses paupières tout à l'heure. Il se cramponnait +à l'espérance.</p> + +<p>Les deux jeunes filles sortirent de la petite +chambre. L'heure avançait, le froid, le vent, la +neige augmentaient d'instant en instant. Il fallait +rentrer avant que la neige s'amoncelât sur les trottoirs. +Rodolphe proposa à son amie de l'accompagner.</p> + +<p>--Je ne saurais refuser un si brave compagnon, +répondit-elle. C'est surtout maintenant que la +tempête gronde que j'ai besoin de son appui.</p> + +<p>Rodolphe la regarda avec de grands yeux chargés +de tristesse. Elle eut un profond tressaillement +et comme l'intuition d'un malheur.</p> + +<p>--Il sait, pensa-t-elle, ce que je n'osais lui +apprendre. J'aurais voulu pourtant souffrir seule.</p> + +<p>Ils sortirent, après s'être bien enveloppés dans +leur vêtement de fourrure. La brise leur fouettait +le visage.</p> + +<p>--Que ne puis-je me moquer des orages du +coeur comme de ces orages de la nature? observa +Rodolphe.</p> + +<p>--Je vous croyais courageux, répondit Léontine.</p> + +<p>--Courageux, je le suis quand je sais d'où +vient le danger et où se cache l'ennemi.</p> + +<p>--Je voulais vous éviter d'inutiles alarmes et +des tourments insensés.</p> + +<p>--Mais si vous m'aviez dit: Lutte, combat et +espère, j'aurais, avec le plus grand bonheur, bravé +tous les périls, repoussé toutes les attaques, brisé +tous les obstacles.</p> + +<p>--La valeur, dans ces batailles de l'amour, consiste +souvent à beaucoup souffrir en silence. Je +vous ai dit d'espérer.</p> + +<p>--Mais depuis quand veut-on vous faire épouser +ce ministre?</p> + +<p>--Duplessis vous a dit que c'est un ministre.</p> + +<p>--Pas à moi, à madame Villor.</p> + +<p>--Et vous m'avez trouvée bien....</p> + +<p>--Bien discrète pour le moins.</p> + +<p>--Vous avez dû me décocher un autre qualificatif.</p> + +<p>--Ma foi! j'étais tellement ahuri que je ne +cherchais nullement les noms que vous méritiez. +Quand j'eus repris un peu possession de moi-même, +je ne trouvai encore que les doux noms que vous +savez.</p> + +<p>--Vous avez eu raison de ne pas douter de +moi. Je ne sacrifierai jamais mon amour et la paix +de mon âme à un sentiment de vanité. Je respecte +la volonté de mes parents cependant; mais j'espère +qu'ils respecteront aussi cette chose divine et sans +prix que le bon Dieu a mise dans l'âme de chacun: +la liberté d'aimer.</p> + +<p>Les deux jeunes amoureux se séparèrent à la +porte de M. D'Aucheron. Léontine rentra tout +émue. Elle n'avait pas encore parlé un langage +si ferme et si plein de tendres promesses. Rodolphe, +la figure au vent, rayonnait de bonheur.</p> + +<p>Le professeur Duplessis fut bien chagrin de +n'avoir pas ménagé la sensibilité du docteur. Il +ne savait pas, lui, qu'il aimait Léontine.</p> + +<p>Il rassura de nouveau madame Villor contre +les duretés du notaire et s'en retourna en songeant +à tout le bien que l'on pourrait faire et que l'on +ne fait pas.</p> +<br><br> + + +<h3>VIII</h3> +<br> + +<p> +Pendant toute la journée du vendredi ce fut un +va et vient continuel dans la maison des D'Aucheron. +Les servantes allaient et venaient, époussetant, +arrangeant, dérangeant. Elles paraissaient avoir +perdu la tête et recommençaient dix fois la même +chose. C'est que madame D'Aucheron courait partout, +donnant des ordres, les révoquant pour les +redonner et les annuler encore. Rien n'était assez +bien. Les rideaux de damas pourpre tombaient mal +et ne se repliaient pas assez gracieusement sur le +parquet; les chaises et les fauteuils pouvaient être +placés avec plus d'art. Il y avait trop de symétrie, +pas d'imagination dans l'arrangement. Les lampes +ne jetteraient peut-être point tout l'éclat que l'on +était en droit d'attendre d'elles en pareille occurrence. +Il ne faudrait pas fermer les volets trop +juste, car, de la rue, ou ne verrait rien des splendeurs de +l'intérieur. Il faudrait entr'ouvrir discrètement +les vasistas pour laisser les flots d'harmonie +se glisser un peu au dehors, et surprendre agréablement +les curieux qui passeraient ou viendraient +écouter. Pourtant ils ont des replis majestueux, +ces épais rideaux et ils tombent mollement de +leurs corniches dorées. Ils ne font pas un si mauvais +effet, après tout, ces sièges de velours rouge +où personne ne s'est assis encore. Les tapis de +turquie, avec leurs larges fleurs de toutes nuances, +ne ressemblent pas mal à un parterre savamment +dessiné. On n'a pas vu mieux ailleurs. Il faut être +de bon compte et juste envers soi-même, franchement, +on n'a jamais vu même rien d'aussi bien +ailleurs.</p> + +<p>La voiture du pâtissier apporta une charge de +choses sans noms, toutes plus extraordinaires les +unes que les autres. Il y a des gens qui connaissent +l'histoire et la généalogie de ces étranges produits +de l'art culinaire en dévergondage, et qui ne +croquent pas un <i>kiss</i> ou ne portent pas un <i>doigt +de dame</i> à leurs lèvres, sans publier aux quatre +coins... de la table la raison mystérieuse d'une +aussi charmante appellation. Madame D'Aucheron +admirait tout cela, se souciant peu des noms et +croyant fermement aux qualités.</p> + +<p>A mesure que le jour baissait les émotions se +pressaient dans l'âme de la maîtresse de maison. +Le moment solennel arrivait. Les lustres furent +allumés. La lumière ruissela sur l'or des cadres +suspendus aux murs, sur la tapisserie à grands +ramages, sur les consoles sculptées, les panneaux +vernis des meubles. C'était un rayonnement qui +semblait doux et chaud comme un rayonnement +de soleil.</p> + +<p>--N'est-ce pas que c'est beau, Léontine, fit +madame D'Aucheron tout enthousiasmée?</p> + +<p>--Trop beau, peut-être, mère.</p> + +<p>--Trop beau? mais tu n'y penses pas. Pour +des députés, pour des ministres rien n'est trop +beau. Ce sont ces hommes-là, vois-tu, que Dieu +place à la tête de la nation pour la gouverner.</p> + +<p>--Dieu ou le diable, répondit Léontine en éclatant +de rire.</p> + +<p>--Il y a peut-être parfois des ministres prévaricateurs, +ma fille, oui prévaricateurs, c'est bien le +mot que j'ai entendu l'autre jour, mais ces ministres-là +sont rares, ton père l'a dit.</p> + +<p>--Ah! mère, parlons colifichets, plutôt, nous +serons mieux dans notre élément.</p> + +<p>--Il faut que tu t'habitues à parler politique, +et que tu apprennes à en causer toi-même, ma fille; +car, autrement, la position que tu vas occuper, +bientôt dans le monde, t'exposerait à bien des mécomptes. +Je ne voudrais pas que l'on pût me reprocher +une lacune quelconque dans ton éducation.</p> + +<p>--J'aimerai mon mari, je le laisserai parler et +agir à sa guise; j'aurai soin de sa maison pour +qu'il y revienne toujours avec bonheur, ce sera +ma politique....</p> + +<p>--Je me disais cela, moi-même, dans le temps, +mais j'ai bien compris plus tard toute l'influence +que la femme peut exercer sur les hommes publics. +J'ai compris mon époque, et je ne suis pas demeurée +inactive. C'était aussi par intérêt pour +mon mari que je travaillais. Je voulais le sortir de +la foule des misérables où il peinait sans espoir. +Aujourd'hui tu vois quelle position nous avons +conquise. Nous sommes montés haut, laissant au-dessous +de nous ceux qui furent nos égaux. La +fortune passait, j'ai su lui ouvrir la porte. Plus +chanceuse que moi, tu as reçu, par mes soins, une +instruction parfaite--je ne te la reproche point--et +tu vas du premier coup--grâce toujours à mon +habileté--atteindre le faîte de la grandeur. +Comme tes amies vont te porter envie! C'est là +le plaisir: faire crever de jalousie tous ceux qui +nous connaissent.</p> + +<p>--Je ne tiens à faire mourir personne. D'ailleurs, +ce ministre ne recherche-t-il pas votre +argent plutôt que votre fille?</p> + +<p>--Notre argent! si tu savais avec quel accent +passionné il m'a parlé de toi. Au reste, il dit qu'il +sera ministre aussi longtemps qu'il le voudra. Il +n'est point de ces esprits étroits qui s'attachent +irrévocablement à un parti, à une idée. Il croit +qu'il faut savoir changer avec les temps et les circonstances, +se modifier sur les nécessités ou les +intérêts nouveaux qui surviennent. Il a l'esprit +large, il est sans préjugé; tu le connaîtras.</p> + +<p>--Je le connais assez déjà.</p> + +<p>--Ton père qui est tout à fait son intime, a +dû te dire déjà comme il est surprenant ce garçon, +ce monsieur, dis-je, cet honorable Monsieur.</p> + +<p>--Il ne me surprendra point.</p> + +<p>--Montre-toi charmante comme toujours, qu'il +devienne fou de toi. Prends bien garde de donner +des espérances à ce petit freluquet d'étudiant. On +t'a permis de l'inviter, mais on avait une intention. +On veut qu'il sente toute l'ironie de sa position et +tout le ridicule de ses démarches.</p> + +<p>--L'étudiant d'hier est un docteur aujourd'hui, +mère.</p> + +<p>--C'est cela, femme, tu parles comme la sagesse +même, s'écria D'Aucheron en faisant irruption +dans le salon tout illuminé.</p> + +<p>Il embrassa sa femme et mit un baiser sur le +front de Léontine, se frotta les mains avec allégresse, +enveloppa la pièce d'un regard satisfait, se +laissa choir sur un sofa et bondit sur le coussin +moelleux. Il se releva presqu'aussitôt.</p> + +<p>--Suis-je bien ainsi demanda-t-il.</p> + +<p>--Oh! très bien! répondirent les deux femmes.</p> + +<p>Il portait l'habit noir de rigueur, cravate blanche, +col droit et luisant, gilet largement échancré pour +laisser se découper en coeur une chemise de toile +fine sur la quelle s'épanouissaient trois gros boutons +de diamant plus ou moins authentiques.</p> + +<p>--Et nous, comment nous trouves-tu? demanda +à son tour madame D'Aucheron, en se tournant +dans sa longue robe de satin rose, dont elle renvoya, +jusqu'au milieu du salon, d'un coup de pied +savant, la <i>traîne</i> éclatante.</p> + +<p>--Adorable!</p> + + +<br><br> +<h3>IX</h3> +<br> + +<p> +L'horloge en bronze doré achetée à grand prix, la +veille, chez Duquet, sonna neuf fois. Madame +poussa un grand soupir, monsieur palpa sa cravate +blanche pour s'assurer qu'elle était bien à sa place, +et mademoiselle fit une moue charmante en disant +que c'était bien ennuyeux de commencer la veillée +à l'heure où les honnêtes gens songent à se mettre +au lit.</p> + +<p>--C'est l'usage du monde, ma fille, répliqua +madame D'Aucheron; accoutume-toi à veiller, +parce que dans la carrière politique où....</p> + +<p>Le timbre clair de la porte qui retentit ne lui +permit pas de terminer sa phrase.</p> + +<p>Les premiers invités entraient. C'étaient le +professeur à l'Ecole Normale et sa femme. On +pouvait les recevoir, ils étaient mis convenablement. +Ils passeraient inaperçus.</p> + +<p>D'Aucheron et sa femme échangèrent un regard +rapide qui voulait dire:</p> + +<p>--Ils pouvaient bien ne pas tant se hâter +ceux-là.</p> + +<p>Puis s'étant levés ils serrèrent avec une effusion +menteuse les mains loyales de ces braves +gens.</p> + +<p>--J'avais peur que vous ne fussiez empêchés de +venir, commença D'Aucheron, vous avez toujours +un tas de gens chez vous, le soir. Vrai, cela m'eût +chagriné.</p> + +<p>--J'ai pensé qu'en effet la présence d'un vieux +patriote ne vous serait point désagréable, et j'ai +fait une brèche dans mes habitudes. <i>Pourtant, +le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille</i>.</p> + +<p>--Vous êtes tout de même bien aimable, madame +Duplessis, d'avoir si vite répondu à notre invitation, +disait madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Il est neuf heures, ma bonne madame, et +nous ne voulons point passer la nuit, tout aimable +que soit la compagnie.</p> + +<p>--Oh! quand je dis: vite.... Cette pendule, la +plus belle que nous ayons pu trouver en ville, nous +avertit qu'il est temps d'ouvrir nos portes, comme +nos coeurs, aux distingués amis qui nous font +l'honneur de....</p> + +<p>--Monsieur le notaire Vilbertin, annonça un +serviteur d'occasion placé en sentinelle à la porte +du salon.</p> + +<p>--Ce cher notaire! s'écria madame D'Aucheron, +qui laissa de nouveau sa phrase inachevée.</p> + +<p>Le notaire donna une poignée de main aux +dames, une autre à son ami D'Aucheron, salua +le vieux professeur, s'inclina aussi profondément +que le lui permettait la proéminence de son ventre, +devant madame Duplessis, et tout essoufflé, s'assit +dans le plus large fauteuil. Il était connu, le +notaire; son avarice aussi. Le professeur pensa en +le voyant:</p> + +<p>«<i>C'est une folie que de vivre pauvre pour +mourir riche</i>.»</p> + +<p>Le timbre retentit encore, retentit souvent, et +les invités arrivaient, arrivaient toujours.</p> + +<p>Joseph, le domestique, gauchement affublé d'un +habit bleu barbeau garni de boutons dorés, se tenait +près de la porte, pour recevoir les messieurs et leur +indiquer une petite salle où ils pourraient refaire le +noeud de leur cravate et les désordres de leurs +cheveux, avant de monter, car le salon était au +premier étage.</p> + +<p>Les dames passaient aux mains de Catherine, +une assez gentille fille de chambre, qui prenait un +plaisir extrême à comparer les unes aux autres les +tapageuses toilettes dont la maison s'emplissait.</p> + +<p>Ce fut comme une procession radieuse dans +l'escalier. Les replis des robes de soie ou de satin +jetaient des rayons de vagues où flotte le soleil, et +des senteurs enivrantes se répandaient partout.</p> + +<br><br> + +<h3>X</h3> +<br> + +<p> +En attendant le quadrille d'honneur on causait.</p> + +<p>--Quelles nouvelles, monsieur Duplessis? Demandait +le notaire Vilbertin; la société St-Vincent +de Paul a-t-elle bien de la besogne cet hiver?</p> + +<p>--Monsieur le notaire, soyez sûr qu'il ne manque +pas de gens qui lui en taillent de la besogne, répondit +l'instituteur en regardant d'aplomb l'avare +notaire.</p> + +<p>--Il faut qu'il y ait des pauvres, reprenait celui-ci, +afin que la charité des bonnes âmes puisse +s'exercer.... Que ferait mademoiselle Léontine, par +exemple, si elle n'avait point à qui distribuer ses +douces paroles et ses nombreuses aumônes?</p> + +<p>Il regardait mademoiselle D'Aucheron en souriant +et voulait détourner l'attention qui s'attachait +à lui.</p> + +<p>--Monsieur Vilbertin, répondit la jeune fille, +nous devrions former une société tous les deux; je +distribuerais les paroles et vous, les écus....</p> + +<p>--Une société avec vous?... je vous prends +au mot... mais une vraie société que vous n'aurez +pas le droit de dissoudre.</p> + +<p>--Une vraie société de bienfaisance. Ouvrez +votre bourse, monsieur, payez.</p> + +<p>--Ouvrez votre bouche adorable, mademoiselle, +parlez....</p> + +<p>--Remettez à madame Villor le prix de son +loyer... jusqu'au mois de mai prochain. J'ai +parlé.</p> + +<p>--Rien que cela? fit le notaire un peu décontenancé, +mais riant toujours cependant. Vous +commencez bien; n'importe, pour vous, je m'exécuterai.</p> + +<p>--Il faut que ce soit pour l'amour de Dieu... +pas pour l'amour de moi.</p> + +<p>--Cela n'est point dans le contrat. Pas de +clauses frauduleuses, mademoiselle. Vous n'avez +rien à voir aux motifs. C'est pour l'amour de +vous. J'y tiens.</p> + +<p>--Excusez-moi, l'on me demande, fit Léontine +qui se leva pour courir au devant de quelques +jeunes dames qui entraient.</p> + +<p>--Diable! fit le notaire à madame D'Aucheron, +votre fille est bien jolie.</p> + +<p>Il lorgnait Léontine qui s'en allait d'un pas gracieux +et vif.</p> + +<p>--Oh! oui, soupira la vaniteuse femme, c'est +à son tour à porter le trouble dans les coeurs.</p> + +<p>--Veillez sur elle, on pourrait vous l'enlever.</p> + +<p>--L'enlèvement est à la veille de s'accomplir. +Vous en entendrez parler. Cette soirée, si vous +êtes observateur, vous dira que...</p> + +<p>--L'honorable monsieur Jean-Baptiste-Oscar +Le Pêcheur! cria tout à coup le garçon de sa voix +la plus retentissante.</p> + +<p>--Le Pêcheur en eau trouble, chuchota quelqu'un.</p> + +<p>Madame D'Aucheron resta court une fois de +plus. Elle ne put résister au mouvement qui la +poussait, se leva, courut plutôt qu'elle ne marcha, +les mains tendues vers le jeune ministre....</p> + +<p>--Comme vous êtes aimable de nous honorer +ainsi de votre présence! s'écria-t-elle.</p> + +<p>--Oui, oui, mon cher Le Pêcheur, que vous êtes +aimable! répéta D'Aucheron qui s'était avancé en +même temps.</p> + +<p>--Tout l'honneur est pour moi, mes chers amis, +croyez-le, répondit le jeune ministre.</p> + +<p>--Permettez-moi de vous présenter ma fille +adoptive, demanda madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Il me tarde d'offrir mes hommages à mademoiselle +Léontine.</p> + +<p>Léontine causait avec les jeunes dames qui +venaient d'entrer. Elle s'interrompit et salua froidement +l'honorable personnage qui s'inclinait jusqu'à +terre, comme un huissier de la verge noire, +aux jours de gala.</p> + +<p>--Elle est intimidée, pensa le ministre. Ces +gens-là croient que nous ne sommes point des êtres +ordinaires. À leurs yeux nous sommes des divinités. +S'ils savaient!...</p> + +<p>--J'aurai le bonheur de dire bientôt à mademoiselle +Léontine l'admiration que m'inspirent ses +hautes qualités, ajouta-t-il, et il passa.</p> + +<p>--Monsieur Antoine Duplessis, ancien instituteur, +membre de la St. Vincent de Paul, et +congréganiste, débita D'Aucheron en présentant +l'instituteur.</p> + +<p>--M. Duplessis, l'amitié, la confiance et l'aide +d'un homme comme vous ne peuvent que m'être +utiles et me flatter. J'espère que nous ferons tout +à l'heure plus intime connaissance, et que nous +nous comprendrons à merveille.</p> + +<p>--M. le notaire Vilbertin, l'honneur et la gloire +de la profession, continua D'Aucheron.</p> + +<p>--L'on fait ce que l'on peut dans l'humble +sphère où la Providence nous a placé, repartit le +notaire en donnant la main au ministre.</p> + +<p>--Votre état, M. le notaire, vous met en rapport +avec bien des gens, et votre influence doit +être grande, observa celui-ci.</p> + +<p>--Je ne dis pas non, et si l'on voulait se livrer +à la chose publique on pourrait peut être arriver +à son tour.</p> + +<p>--Le champ est ouvert à tous.</p> + +<p>--C'est vrai, mais beaucoup d'appelés et peu +d'élus, ajouta en riant D'Aucheron qui s'imaginait +avoir inventé un mot drôle.</p> + +<p>Jean Griflard, député multicolore et souvent en +disponibilité, fut acclamé chaleureusement quand +il entra avec sa femme, une joyeuse dondon à l'oeil +clair, avec une rose sur la tête, une robe fantastique +qui ne commençait nulle part et ne finissait +jamais.</p> + +<p>Monsieur et madame Laminon firent aussi une +entrée triomphale. Ils venaient de se retirer des +affaires. C'est un titre. Ils furent suivis de monsieur +et madame Dupotain, de monsieur et madame +Blanchoux, de Joachim Pichenette, le conseiller de +ville, de Marc Blondole, l'échevin, d'Athanase +Baudriol, le marchand de charbon, de Pierre-Jean-Louis +Landeau, l'épicier; toute une légion. Tous +les états se trouvaient représentés. C'était une +bigarrure qui ne manquait pas d'avoir son côté +drôle. Les femmes étaient mises avec ce goût +particulier dont les a douées le Créateur. Il y avait +peut-être un brin de coquetterie; il y en avait +certainement. Chacune voulait paraître mieux +que les autres; de là un déploiement de luxe +inutile. Les chances restaient les mêmes qu'auparavant.</p> + +<p>On retrouvait d'anciennes connaissances, on en +formait de nouvelles; la conversation s'allumait +comme un feu de broussailles, et le murmure des +fraîches voix de femmes, le parler sonore des +hommes, les frémissements de la soie, le bruissement +des pieds sur les tapis, tout cela formait un +bruit étrange et gai qui remplissait la maison et +grisait tout le monde.</p> + +<p>Léontine se montrait fort aimable. Elle avait +une bonne parole, un sourire gracieux pour chacun +des invités. Cependant elle semblait un peu inquiète, +un peu mal à l'aise, et ses grands yeux noirs +revenaient toujours se fixer vers la porte grande +ouverte. Elle attendait quelqu'un. Et celui qu'elle +appelait de tout son coeur ne venait point. Elle +perdait toute sa gaieté et ne répondait plus que par +monosyllabes à ceux qui lui adressaient la parole. +Elle ne se contraignait pas longtemps. Avec son +caractère vif, bouillant, un peu fantasque, comme +disait le père Duplessis, elle ne pouvait pas +feindre.</p> + +<p>--Vos parents font vraiment bien les honneurs +de leur maison, lui dit le jeune ministre, qui venait +de s'asseoir auprès d'elle, aussi, comme tout le +monde se livre à la joie; vous seule semblez un +un peu ennuyée: n'aimez-vous donc pas ces fêtes.</p> + +<p>--Mes invités à moi ne se montrent guère empressés, +et cela me fait de la peine.</p> + +<p>Elle souligna cette phrase.</p> + +<p>--Ah! vous attendez quelqu'un?</p> + +<p>--Deux amis seulement.</p> + +<p>--Et s'ils ne viennent pas, ne vous laisserez +vous point distraire ou consoler un peu par d'autres +amis qui, pour être nouveaux, n'en seront pas moins +dévoués et fidèles?</p> + +<p>--Je tâcherai de déguiser mon désappointement, +mais j'ai peur d'y mal réussir.</p> + +<br><br> + +<h3>XI</h3> +<br> + +<p> +La première danse s'organisait. Les instruments +de musique jetaient les premières notes éveillées, +comme des oiseaux qui essaient leurs jeunes ailes. +Des vibrations sonores, des soupirs mélodieux, des +fugues vives comme des fusées, arrivaient par +vagues harmonieuses avec des bouffées d'arômes. +Toutes les figures riaient, tous les yeux étaient +chargés d'éclairs.</p> + +<p>Le ministre dansa le premier quadrille avec +mademoiselle Léontine. Ils avaient pour vis-à-vis +M. D'Aucheron et madame Griflard. Le notaire +Vilbertin eut l'honneur de danser avec la maîtresse +de la maison. Duplessis refusa. Les figures du +quadrille étaient pour lui d'inextricables dédales +où il se serait invariablement perdu. Il danserait +peut-être un cotillon, tantôt, après les autres. Le +député flottant avait jeté son dévolu sur madame +Baudriol, une blonde un peu fade, mais fort sentimentale. +Elle parut bien heureuse de danser avec +un député. Plus tard elle dansa avec un épicier et +elle parut bien heureuse encore. Elle passa par le +quadrille, le lancier, la caledonia, le cotillon, le +Sir Roger de Coverly, etc., avec le député, l'épicier, +le marchand de charbon, l'échevin et le conseiller, +et elle parut toujours bien heureuse.</p> + +<p>On dansait dans une grande salle voisine du +salon. Ceux qui ne dansaient point regardaient danser +et critiquaient en attendant qu'ils fussent critiqués.</p> + +<p>--Savez-vous que ce bal est splendide? disait-on, +d'un côté.</p> + +<p>--Un peu bigarré, peut-être, mais enfin....</p> + +<p>--Madame D'Aucheron ne vieillit pas.</p> + +<p>--Elle attend son mari.</p> + +<p>--En effet, il est bien plus jeune qu'elle.</p> + +<p>--Une dizaine d'années.</p> + +<p>--On dit que c'est un mariage d'argent.</p> + +<p>--Elle n'est pas jolie dans tous les cas.</p> + +<p>--Pas fine, non plus.</p> + +<p>--Pas jolie, pas fine, pas jeune.... mais dorée +sur tranche; le mystère est expliqué.</p> + +<p>On disait ailleurs:</p> + +<p>--Il n'y a pas très longtemps que D'Aucheron +est à Québec. Il s'est marié aux Etats-Unis.</p> + +<p>Et quelqu'un qui se targuait d'en savoir long +expliquait à demi-voix, en s'inclinant vers les +curieux.</p> + +<p>--D'Aucheron est ici depuis une dizaine d'années, +à peu près. Il vient de Lowell, Mass. C'est +là qu'il a connu sa femme. Je le sais bien. Mon +frère qui demeure en cette ville me l'a dit. Elle +était modiste, elle, sur la rue Merrimack, la principale +rue. Elle faisait d'excellentes affaires. +Il était tout jeune, lui, et beau garçon. Il s'est +laissé tenter par les écus.</p> + +<p>--Ils n'ont jamais eu d'enfants, je crois.</p> + +<p>--Pas depuis que je les connais. Ils ont pris +une orpheline peu de temps après leur arrivée ici.</p> + +<p>--C'est mademoiselle Léontine.</p> + +<p>--C'est mademoiselle Léontine, un beau brin +de fille....</p> + +<p>D'autres causaient un peu plus loin sous les +flots de lumière qui tombaient des lustres et ne se +gênaient pas pour rire.</p> + +<p>--Voyez donc madame chose, disait l'un, comme +elle prend des airs de chatte.</p> + +<p>--C'est son air; je vous jure qu'elle est sage, +répondait l'autre. Elle a des griffes sous ses pattes +de velours.</p> + +<p>--Vous aurait-elle égratigné?</p> + +<p>--Je me tiens toujours loin de ces charmants +petits animaux-là.</p> + +<p>--Mademoiselle Léontine danse bien, n'est-ce +pas? Et notre jeune ministre, voyez donc s'il y +met de l'entrain.</p> + +<p>--Ce qui m'étonne c'est qu'il n'aille pas plus +vite que le violon.</p> + +<p>--Vilbertin garde bien la mesure, malgré son +poids énorme.</p> + +<p>--Ce serait la première chose qu'il ne garderait +pas.</p> + +<p>--Tiens, M. le député et madame Landeau qui +arrivent après les autres.</p> + +<p>--Ils auront passé par la chambre.</p> + +<p>Au dessus des accords entraînants de l'orchestre +on entendit un tintement joyeux et clair: le timbre +de la porte. Léontine eut un vif tressaillement et +perdit deux ou trois mesures.</p> + +<p>--Venez donc, lui dit plaisamment le ministre, +vous savez bien que nous devons marcher ensemble +maintenant.</p> + +<p>Il faisait allusion à leur union prochaine. Elle +feignit de ne point entendre et continua la figure +commencée tout en épiant l'arrivée des nouveaux +convives.</p> + +<p>C'était lui, Rodolphe, avec Ida, sa cousine.</p> + +<p>--Est-elle assez simplement habillée, celle-là, +remarqua l'une des robes de soie gros grains, en +faisant une moue dédaigneuse.</p> + +<p>--Elle s'est trompée de pièce, je crois, c'est à la +cuisine qu'elle est attendue, répondit un corsage +en rupture de ban.</p> + +<p>--Elle n'est pas laide, cependant.</p> + +<p>--Laissez donc! y a-t-il jolie fille sous pareille +pelure? j'appelle cela une pelure, moi!</p> + +<p>--Lui n'est pas trop mal, observa une longue +jupe allongée sur le tapis comme un chien au +pied de sa maîtresse.</p> + +<p>--Lui! c'est un beau garçon, mais... ses manières +ne sont pas des plus dégagées.</p> + +<p>--C'est mal à D'Aucheron de n'être pas plus +difficile dans le choix de ses invités. Quant à +moi, je ne suis pas vaniteuse, cela ne m'offusque +point; mais il y a ici des députés, un ministre, et +ces hommes-là doivent être respectés.</p> + +<p>--D'autant plus que le ministre, m'a-t-on +assuré,--devient ce soir le fiancé de mademoiselle +Léontine. C'est le prétexte de la fête.</p> + +<p>--Qui vous a dit cela?</p> + +<p>--Cela c'est su par les domestiques. Ils connaissent +tout, les domestiques et ces gens là sont +créés et mis au monde pour vendre les secrets de +leurs maîtres.</p> + +<p>--Voilà pourquoi D'Aucheron demandait au +ministre, il y a un instant, comment il trouvait sa +petite Léontine.</p> + +<p>Le quadrille fini, les dames furent respectueusement +conduites à leurs sièges, sauf Léontine qui +vint souhaiter la bienvenue à Rodolphe et à sa +chère Ida.</p> + +<p>Elle était devenue toute autre. Elle subissait +une transformation complète. Tout le monde remarqua +son expansive et joyeuse humeur. Le +ministre en prit ombrage. Il n'entendait point +que le premier venu, même un docteur en médecine, +vînt donner sur ses brisées. Il était bien +décidé d'épouser Léontine, pour sa dot, d'abord, +pour elle ensuite, et il l'épouserait. Il chercha +l'occasion de lui parler. Il dut attendre un peu, +car elle voulut danser un lancier avec Rodolphe. +En attendant il aborda D'Aucheron.</p> + +<p>--Est-ce que ce garçon recherche mademoiselle +Léontine? demanda-t-il; il me semble la poursuivre +plus que de raison. Je serais humilié d'avoir à +lutter contre un pareil rival.</p> + +<p>--Mon cher ministre, une amitié de jeunesse, +vous savez ce que c'est. Autant en emporte le +vent. Il n'oserait pas; non, il n'oserait pas. Et +puis Léontine est avertie, bien avertie. Elle est +cachée par exemple, elle est dissimulée, la coquine. +Il est malaisé de savoir ce qu'elle pense.</p> + +<p>--S'attend-elle à me voir lui demander sa main?</p> + +<p>--Sans doute.</p> + +<p>--Et si elle allait me la refuser?</p> + +<p>--Elle ne le fera pas. Un ministre, allons! +vous n'y pensez pas.</p> + +<p>--Les jeunes filles... voyez-vous, c'est toujours +ce rêve stupide d'une chaumière sous les bois, loin +du monde, près des flots bleus, avec le bien aimé +qui les a ravies... le bien aimé! un sot, très souvent, +qui peut à peine dire oui, non, un gueux qui grignote +un morceau de pain noir en chantant des +stances amoureuses, un poète!</p> + +<br><br> + +<h3>XII</h3> +<br> + +<p> +La danse allait toujours, il y avait de l'entrain. +La chaude atmosphère des salles pleines de femmes +et de lumières se remplissait de suaves émanations. +On sentait passer des effluves voluptueuses. O les +grandes soirées de danse, quelles délices pour les +sens! quel champ pour les amours! quel tombeau +pour la chasteté!</p> + +<p>Rodolphe et Léontine se laissaient emporter aux +accords de l'entraînante musique, et les yeux dans +les yeux, coeur contre coeur, ils tourbillonnaient +comme des flocons de neige au souffle de la tempête. +Ils vinrent s'asseoir l'un près de l'autre, +portant vaillamment le poids de tous les regards.</p> + +<p>Madame D'Aucheron cherchait une occasion +d'aborder sa fille pour lui rappeler que le ministre +était là.</p> + +<p>Plusieurs d'entre les messieurs passèrent dans +le fumoir. D'autres s'assirent aux tables de cartes.</p> + +<p>L'on se mit à discourir sur toutes sortes de sujets, +mais la politique finit par tout absorber. La politique, +c'est une éponge qui boit bien. Le ministre +était entouré.</p> + +<p>Il discourait avec l'aplomb que donne l'ignorance +entée sur la vanité, et maints sots l'approuvaient. +Les puissants n'ont-ils pas toujours raison?</p> + +<p>Comment, si jeune et sans fortune, était-il devenu +ministre? Un accident. La constitution +permet cela. Il avait de la langue et du toupet, +fausse monnaie très en vogue et que des gens +sensés même ont la faiblesse d'accepter. Il se +vantait de tout savoir et le monde, qui est ignorant, +le croyait sur parole. Il exploita les préjugés +et le peuple jaloux lui trouva du bon sens. +Il était pauvre, il devait être supporté par la +classe pauvre. C'est juste, disait-on. Les riches +ont les riches pour eux. Il connaissait les misères +de l'ouvrier, lui, et serait en état d'y apporter remède. +Nul plus que lui n'était déshérité, puisqu'il +n'avait pas même de parents. Il en avait +emprunté pour naître. Il ne rougissait pas de +son origine et se vantait de remonter à Adam, +comme tous les autres hommes, mais par un chemin +détourné. On trouvait cela fort original. Il +avait passé par le séminaire, fait plus de <i>pensums</i> +que de versions et lu plus de nouvelles que d'histoire. +Il est vrai que l'histoire n'est souvent +qu'un roman. Il sortit en troisième pour étudier +le droit, et donna pour payer ses cours, des leçons +de grammaire, de latin, de grec et d'anglais. Des +choses qu'il ignorait la veille, et qu'il apprenait à +la hâte pour l'occasion. Il se faufila dans les +assemblées publiques, se hissa sur l'estrade et se +mit à pratiquer l'éloquence à quatre sous. Il devint +habile, se fit un cliché de phrases et de +maximes sonores et vagues qui pouvaient être dites +en tout temps, en tous lieux et en toutes occasions. +Il proclama sans cesse son amour de la patrie, +protesta de son désir d'éclairer ses semblables, +affirma la nécessité de créer des lois sages et de +faire sortir le peuple de la torpeur où il gémissait. +Il osa briguer les suffrages des électeurs et les électeurs +osèrent l'élire. Il était peut être de bonne +foi et croyait en lui-même, mais sa vertu n'avait +pas été mise à l'épreuve. Combien de belles et +nobles intentions font naufrage dès la première +tempête! Ceux qui n'ont point passé par le creuset +de la tentation ne connaissent ni leur force, ni +leur faiblesse.</p> + +<p>Hier donc, intransigeant, il menaçait de rester +toute sa vie dans les bas-fonds de la gauche, plutôt +que de sacrifier une de ces idées généreuses qui +devaient sauver le monde; aujourd'hui il s'est +séparé de ses amis pour accepter, au refus de tout +autre, un siège à la droite, un portefeuille de ministre +et un titre qui ne cache pas sa honte.</p> + +<p>--Le grand secret de la politique, disait-il, +c'est l'économie. Dépensez peu et vous serez toujours +riches. Avant longtemps le coffre public +sera plein car nous allons émonder sérieusement. +La politique, c'est un arbre. Si vous voulez qu'il +croisse vite et monte haut, taillez-le, coupez les +branches inutiles, émondez! C'est ma devise.</p> + +<p>--«<i>J'entends bien la bruit de la meule mais +je ne vois pas la farine</i>,» observa le père Duplessis +en aparté.</p> + +<p>--Le ministre a raison, dit le notaire, l'économie +est la grande loi qui sauve les nations comme +les individus.</p> + +<p>--Il existe un mal certain, risqua un autre, un +jaloux: Le trop grand nombre d'employés.</p> + +<p>--Pour cela, c'est vrai, répondit une voix nouvelle; +nous nourrissons à ne rien faire un tas de +fainéants.</p> + +<p>--Nous allons mettre ordre à cela, fit le ministre, +se rengorgeant. La question--qui est une des +grandes questions sociales--est à l'étude depuis +mon arrivée au pouvoir, et il a été décidé, à la +dernière réunion du conseil--je puis bien le dire, +puisque la chose sera connue officiellement dès +demain--il a été décidé, messieurs, de renvoyer +tous les serviteurs inutiles. C'est ainsi qu'un chef +de maison agit, n'est-ce pas? il renvoie les serviteurs +dont il n'a plus besoin.</p> + +<p>--Quand leur engagement est terminé, répliqua +le docteur.</p> + +<p>--Les employés, reprit le ministre, ne sont +maintenus que durant le bon plaisir des autorités.</p> + +<p>--Je croyais qu'un certain nombre était nommé +à vie.</p> + +<p>--Oui, sans doute, ils sont nommés à vie; c'est-à-dire +qu'on leur donne avis de leur destitution, +dit le ministre en riant de son affreux jeu de mots.</p> + +<p>--Monsieur, fit le jeune docteur, n'avez-vous +que cet ingénieux moyen de vous tirer d'affaire?</p> + +<p>--Pour le bien public tout est permis; il n'y +a pas d'injustice lorsque la force majeure commande.</p> + +<p>--La question est de savoir quand il y a force +majeure, répondit le professeur Duplessis. Et, +s'adressant au notaire Vilbertin, il ajouta:</p> + +<p>--Quand un contrat, même tacite, a eu lieu +<i>bona fide</i> entre deux parties, est-il permis à +l'une ou à l'autre des parties de l'abroger de son +chef?</p> + +<p>--Un contrat? non, s'il s'agit d'un contrat; +mais il y en a tant de contrats, vous savez, il faut +être explicite et bien spécifier. Il y a tant de +causes qui peuvent rendre un contrat nul. Il y a, +par exemple....</p> + +<p>--Assurément, monsieur le notaire, fit le jeune +docteur, vous ne l'êtes guère explicite, vous, en ce +moment.</p> + +<p>--Jeune homme, vous pataugez dans votre pilon +comme vous l'entendez, c'est votre affaire, et l'on +est trop poli pour vous le dire.</p> + +<p>--Vous pataugez dans le droit, c'est notre +affaire, et nous sommes assez francs pour vous en +avertir, répliqua vivement le jeune homme.</p> + +<p>Rodolphe se faisait des ennemis. Il y trouvait +une âcre jouissance, parce que ces hommes qui se +montraient sans coeur, il ne voulait pas les trouver +sur son chemin.</p> + +<p>--Et croyez-vous, monsieur, recommença le +ministre, que ce soit par plaisir que nous renvoyons +du service tant de bras cependant inutiles.</p> + +<p>--Il ne fallait pas faire la faute de les placer +d'abord. Maintenant, il n'y a qu'un moyen honnête +de réparer ce mal, c'est de ne point remplir les +places qui deviennent vacantes.</p> + +<p>--Nous sommes bien obligés de faire des nominations, +les députés nous les imposent.</p> + +<p>--Ou bien vous les offrez comme prix du vote +de ces députés sans conscience.</p> + +<p>--C'en est trop, s'écria le jeune ministre. Monsieur +D'Aucheron, si ce monsieur Rodolphe.... Je ne +sais qui, ne me fait point d'excuses, je vous prierai +de recevoir mes adieux.</p> + +<p>--Jeune homme, demanda M. D'Aucheron avec +fatuité et comme s'il eût été un vieillard, lui, vous +ne refuserez pas, j'espère, de réparer l'outrage que +vous avez fait à l'honorable monsieur Le Pêcheur.</p> + +<p>--Si, par ma vivacité, j'ai blessé ici quelque +personne que je ne voulais pas atteindre, je le +regrette infiniment.</p> + +<p>--Etes-vous satisfait, monsieur le ministre, +demanda D'Aucheron?</p> + +<p>--Je me contenterai de ces excuses, répondit le +ministre.</p> + +<p>--Il n'est guère difficile, dit Duplessis à son +voisin, mais: «<i>A petit saint petite offrande</i>.»</p> + +<p>Le ministre, tout triomphant, passa dans le +salon. Léontine causait avec Ida de l'incident qui +venait de se produire dans le fumoir, car tout ce +qui se disait là s'entendait du salon. Léontine, tout +en étant bien aise de voir Rodolphe donner la +réplique à son rival, craignait qu'il ne se fît un +ennemi de son père.</p> + +<p>--Je crois que j'ai mal choisi mon temps pour +demander une subvention plus considérable en +faveur des maisons de charité et d'éducation, dit +le père Duplessis.</p> + +<p>--Et moi, répliqua Rodolphe, je ne me suis +guère affermi dans les bonnes grâces de M. D'Aucheron.</p> + +<p>--Je vous dirai monsieur le docteur que <i>le +temps détruit tout ce qui est fait et la langue tout +ce qui est à faire.</i></p> + +<br><br> + +<h3>XIII</h3> +<br> + +<p> +Minuit approchait et madame D'Aucheron regardait +souvent à sa pendule. Les aiguilles d'or se +promenant lentement dans leur cercle fatal, marquaient +sans cesse les moments de la vie que +nous avons à jamais perdus, car les horloges +ne sonnent que les heures passées. Une horloge +c'est le plus terrible témoin de notre néant; c'est +un doigt qui nous montre sans cesse la fuite irréparable +du temps. Cependant pour madame +D'Aucheron les aiguilles ne se hâtaient point +assez. Elle était anxieuse. Les sauvages devaient +entrer au coup de minuit.</p> + +<p>L'honorable M. Le Pêcheur avait réussi, par une +manoeuvre adroite, à se trouver seul avec Léontine +et il était en train de lui raconter comment il avait +forcé Rodolphe à lui faire des excuses. Il amplifiait +un peu, et corrigeait à son avantage certains +détails de la scène. Léontine le laissait dire et regardait +d'un oeil distrait les méandres de la danse.</p> + +<p>--Mon honneur de ministre et la qualité plus +agréable que je dois avoir à vos yeux, mademoiselle, +m'obligeaient à le traiter ainsi.</p> + +<p>--Je ne comprends guère vos dernières paroles, +monsieur, observa Léontine.</p> + +<p>--Quelle est charmante cette modestie qui +refuse de comprendre!</p> + +<p>--Je vous assure que la modestie n'y est pour +rien.</p> + +<p>--Vous êtes merveilleusement adroite. Vous +voulez que je vous dise tout et que je n'apprenne +rien. Vous voulez que je vous devine. Les femmes +aiment les petits mystères et elles veulent qu'on +les devine, elles et leurs petits mystères.</p> + +<p>--Je suis bien femme mais pas du tout mystérieuse. +Je n'ai rien à cacher.</p> + +<p>--Vous cachez, pourtant, l'amour que vous devez +avoir pour celui qui sera bientôt votre mari.</p> + +<p>--Il ne serait pas nécessaire de le publier tout +haut, cet amour, dans le cas où il existerait.</p> + +<p>--Non, sans doute, mais il se dit tout bas, il se +montre dans un regard, il s'élance dans un soupir.... +Entendez-vous?</p> + +<p>Il poussa un long soupir:</p> + +<p>--J'entends, fit Léontine, éclatant de rire.</p> + +<p>--L'amour qui rit n'est pas loin d'être cruel, +observa le ministre.</p> + +<p>--Ce n'est pas mon amour qui rit.</p> + +<p>--Ne me faites donc point souffrir davantage. +Vous savez bien que j'ai eu l'honneur de solliciter +votre main, et vos excellents parents m'ont donné +l'assurance que mes voeux seraient comblés.</p> + +<p>--Ils ont promis plus qu'ils ne pourront donner, +peut-être.</p> + +<p>--Comment, vous refuseriez d'unir vos destinées +aux miennes?... Pourquoi donc.</p> + +<p>--C'est mon secret.</p> + +<p>--Je suis jeune, j'occupe une haute position, +l'avenir le plus beau m'est sans doute réservé. Ah! +combien de jeunes filles, dans notre brillante société +canadienne, seraient heureuses de devenir la femme +de l'Honorable M. Le Pêcheur.</p> + +<p>--Alors faites donc le bonheur de l'une d'elles +et laissez-moi rendre heureux un homme qui n'a +pas vos étonnants avantages.</p> + +<p>Le tête à tête fut long et animé.</p> + +<p>Le jeune ministre venait d'essuyer un rude +échec, mais il ne se tenait pas pour battu. Il +avait trop haute opinion de lui-même pour cela.</p> + +<p>Il se plaignit amèrement à monsieur et à madame +D'Aucheron.</p> + +<p>Madame D'Aucheron vint trouver sa fille et +lui dit:</p> + +<p>--Je ne veux plus que tu parles à M. Houde.</p> + +<p>D'Aucheron vint à son tour:</p> + +<p>--Ma volonté est ma volonté, lui dit-il, et tu +seras la femme de l'honorable M. Le Pêcheur +avant un mois. Agis en conséquence.</p> + +<p>Il alla vers le jeune docteur.</p> + +<p>--Monsieur, lui dit-il, ma fille doit épouser +bientôt l'honorable M. Le Pêcheur, faites-moi le +plaisir de ne plus songer à elle, et de ne plus chercher +à la voir. Sinon....</p> + +<p>--Sinon?</p> + +<p>--Sinon je serai forcé de prendre des moyens +énergiques pour faire respecter mes volontés.</p> + +<p>--Et si votre fille m'aime, monsieur?</p> + +<p>--Amour de jeunesse, folie! Il faudra bien +qu'il s'en aille comme il est venu, cet amour... où +bien elle s'en ira comme elle est venue, elle.</p> + +<p>D'Aucheron s'animait. Il se souciait peu d'être +entendu ou de ne l'être pas. Même, il n'était pas +fâché que l'on sût comment il congédiait le malencontreux +amoureux de sa fille.</p> + +<p>Léontine se trouvait alors avec madame Duplessis.</p> + +<p>--Que dois-je faire, lui demanda-t-elle?</p> + +<p>--Laissez passer l'orage.</p> + +<p>--Mais je ne veux pas qu'on lui fasse subir +une humiliation semblable devant tout le monde. +Il faut que je lui dise une parole au moins.</p> + +<p>--Vous allez irriter vos parents et faire un +éclat regrettable.</p> + +<p>--Mais je ne tiens pas à acheter, moi, au prix +que l'on y met, cette existence brillante que l'on +m'offre.</p> + +<p>--Ce n'est pas en brusquant le dénouement +que vous le ferez tourner à votre avantage.</p> + +<p>--Voyez-vous? le voilà qui part.</p> + +<p>Rodolphe, debout dans le vestibule, se préparait +à sortir.</p> + +<p>Léontine se leva tout émue. Elle rougit puis +aussitôt devint d'une pâleur singulière. Elle traversa +le salon et s'avançant vers lui.</p> + +<p>--Vous partez, monsieur Rodolphe?</p> + +<p>--Ma présence n'est pas agréable à tout le +monde, ici.</p> + +<p>--Si tous ceux qui n'ont pas la bonne fortune +de plaire à tout le monde suivaient votre exemple, +d'autres partiraient aussi, vous le savez bien.</p> + +<p>--Il y a cette différence entre les autres et +moi, que l'on m'a dit à moi que je ne plaisais +point.</p> + +<p>--D'autres devraient le deviner.</p> + +<p>Deux mains tremblantes se serrèrent bien fort.</p> + +<p>--Mais, mon cousin, dit une voix allègre, vous +n'allez pas m'oublier ici?</p> + +<p>--Je n'oublie pas ceux que je laisse, cousine.</p> + +<p>Il regarda Léontine en disant cela.</p> + +<p>--Ida, je te garde jusqu'à demain, dit mademoiselle +D'Aucheron; je ne veux pas que tu partes; j'ai +besoin de toi; j'ai besoin de tous ceux qui m'aiment.</p> + +<p>Rodolphe ne partit pas seul, cependant, monsieur +et madame Duplessis, prétextant la fatigue, se retirèrent +en même temps.</p> + +<br><br> + +<h3>XIV</h3> +<br> + +<p> +Comme ils sortaient les douze coups de minuit +tombaient sur le timbre de bronze de la pendule +du salon. D'Aucheron dit au ministre.</p> + +<p>--Vous voyez qu'on y va rondement. Pas de +midi à quatorze heures. La porte, voilà mon +argument.</p> + +<p>--La porte! c'est ce que nous disons aux employés +récalcitrants ou inutiles. La porte! c'est +la base de mon système d'économie.</p> + +<p>On entendit rire et parler au dehors.</p> + +<p>--Les voilà, s'écria madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Qui? demandèrent plusieurs voix.</p> + +<p>--Les sauvages! vous allez voir.</p> + +<p>On crut qu'elle devenait folle. Un instant +après, on comprit bien qu'elle disait vrai quand +on vit entrer au salon dix visages cuivrés.</p> + +<p>--Que viennent faire ici ces gens? demanda le +notaire à son voisin.</p> + +<p>--Du diable! si je le devine.</p> + +<p>--Mes amis, commença D'Aucheron, j'ai cru, +ou plutôt madame D'Aucheron a pensé vous faire +une agréable surprise, en vous donnant le spectacle +assez rare d'une danse de guerre sauvage.</p> + +<p>--Par des gens guère sauvages, souffla l'un +des invités à son voisin.</p> + +<p>On applaudit à outrance aux paroles de monsieur +D'Aucheron.</p> + +<p>--Alors, dit-il, permettez-moi de vous présenter +mes nouveaux hôtes, des Abénaquis de Bécancour, +des chasseurs distingués. Et d'abord: +Metsalabanlé, le chef. Je ne sais pas les noms +de chacun, mais je vous les présente tous. Il en +est deux toutefois, continua-t-il, dont je puis décliner +les noms magnifiques, c'est la Langue +muette d'une tribu que je ne connais point et....</p> + +<p>--C'est un nom de femme, ça, dit un malin.</p> + +<p>--Et la Longue chevelure, un sioux. Ces deux +derniers arrivent des Montagnes Rocheuses. Ils +sont très féroces, ajouta-t-il en riant. Ils enlèvent +la chevelure de leurs prisonniers et boivent le sang +dans leur crâne.</p> + +<p>Les femmes frémissaient tout en riant. Madame +D'Aucheron reconnut l'indien dont elle avait +admiré le bon goût et lui adressa le plus honnête +sourire.</p> + +<p>La Longue chevelure promena ses grands yeux +noirs sur l'assistance, et les fixa un moment sur +Léontine qui se trouvait par hasard assez près de +lui. La jeune fille ne put s'empêcher de tressaillir +sous ce regard profond. La Langue muette regardait +avidement madame D'Aucheron qui s'était +mise à gesticuler en parlant avec chaleur et à rire +aux éclats.</p> + +<p>Ces indiens s'étaient revêtus de leurs costumes +de fête. Ils étaient couverts de verroteries, de +plaques d'étain, de plumes éclatantes. C'était d'un +effet curieux. Mais un seul, la Longue chevelure +captiva bientôt tous les regards. Il étincelait +comme un soleil. On eût dit que de ses vêtements +s'échappait une poussière de feu. Il était couvert +de diamants. Ce fut un cri d'admiration quand on +s'aperçut de l'étonnante richesse de son costume.</p> + +<p>Déjà certaines femmes rêvaient de feux et d'étincelles. +Pas les femmes aimantes, les vaniteuses.</p> + +<p>Madame D'Aucheron se flattait de garder un +souvenir. Pas comme Didon, soyons franc.</p> + +<p>--Quand on a tant de pierres précieuses on +peut bien en donner une, pensait-elle.</p> + +<p>Léontine admirait surtout l'étrange beauté de +cet Indien, et la douceur de son regard lui plaisait +mieux que l'éclat de ses diamants.</p> + +<p>La danse fut exécutée avec grâce, souplesse, +langueur ou vivacité, selon le rhythme et l'idée +qui se développaient. Le chant était remarquablement +juste, cadencé, les gestes, très variés. On +menaçait les ennemis absents, on piétinait sur +les cadavres, on scalpait les têtes, on chantait le +triomphe, on pleurait les morts.</p> + +<p>Quand ils eurent fini la salle retentit de longs +applaudissements. On leur offrit à boire. On +dut rester dans le grand salon, tout le monde voulant +être où ils étaient.</p> + +<p>--Quelle idée ingénieuse vous avez eue, madame +D'Aucheron! affirmaient toutes les femmes. +Votre bal fera époque: on en parlera longtemps.</p> + +<p>La conversation était générale. Tout le monde +parlait à la fois, mais quand un Indien prenait la +parole, le silence se faisait. Il semblait que ces +gens-là devaient parler autrement que les autres +et dire des choses étranges.</p> + +<p>Les Indiens sont un peu comme le commun des +mortels, ils restent où ils se trouvent bien. L'heure +du réveillon sonna et l'on se mit à table. La présence +des sauvages amusait tellement les invités +que D'Aucheron, modifiant son programme avec +l'assentiment général, fit mettre dix nouveaux +couverts.</p> + +<p>Madame D'Aucheron riait toujours, parlait à +tout le monde, sans trop savoir ce qu'elle disait. +On l'approuvait sans trop savoir pourquoi.</p> + +<p>L'Honorable Le Pêcheur la conduisit à la place +d'honneur. La Longue chevelure offrit son bras +à mademoiselle Léontine. C'est Madame D'Aucheron +qui le voulut ainsi. Tout le monde prit +place autour de la table somptueusement servie.</p> + +<p>On sut manger et boire. Deux choses qu'il est +pourtant fort difficile de bien faire. Il y eut des +santés: A la reine, au lieutenant-gouverneur, au +gouvernement, à l'hôte distingué, à la presse qui +éclaire le monde, aux dames qui le charment, aux +Indiens!</p> + +<p>A la reine, on chanta God save the Queen avec +accompagnement d'orchestre. L'excellente mère +de famille qui règne depuis bientôt cinquante ans +sur un grand peuple, dût sentir ses entrailles +palpiter. Au lieutenant-gouverneur, un flatteur +dit avec emphase le contraire de sa pensée; +au gouvernement, le ministre répondit avec +verve et s'enfonça jusqu'au cou dans une nouvelle +théorie sur l'économie; à l'hôte distingué, +tous les estomacs remplis voulurent témoigner leur +reconnaissance; à la presse qui éclaire le monde, +on prôna longuement le bien qu'elle produit, on +n'eut pas le temps de signaler le mal. C'eût été +trop long, du reste. L'un des journalistes les plus +enthousiasmés parla de son indépendance en termes +magnifiques, et, quand il eut fini, il entra en négociation +avec le ministre au sujet de la vente de +ses principes.... Aux dames, on dit tout le bien +qu'on n'en pensait point; aux indiens, Metsalabanlé +adressa quelques mots de remercîment à +monsieur D'Aucheron, puis exprima l'espoir que +sa tribu dispersée pourrait, grâce au gouvernement, +se réunir de nouveau.</p> + +<br><br> +<h3>XV</h3> +<br> + +<p> +L'un des invités eut l'idée de demander des +récits d'aventure ou de guerre à la Longue chevelure. +Ce fut une salve d'applaudissements. Le Sioux +parut intimidé, cependant il reprit bientôt son assurance, +et, s'exprimant dans un langage imagé, il +dit:</p> + +<p>--Il y a plus de vingt moissons, comme un filet +d'eau sort d'une fontaine profonde et s'enfuit au +hasard, je suis sorti de ma tribu guerrière et j'ai +porté bien loin mes pas. Ce fut à la suite d'événements +excessivement douloureux pour moi-même, +et dont le souvenir est amer comme le +fruit du masquabina. Le récit de mon infortune +vous intéressera peut-être, car des blancs comme +vous et que vous avez peut-être connus, furent +mêlés à ces événements et pesèrent d'un grand +poids dans la balance de ma destinée. Depuis, +comme le hibou taciturne, j'ai vécu seul. Seul +j'ai vécu dans les montagnes hautes comme les +nues, seul, dans les villes bourdonnantes comme +des ruches d'abeilles. C'est dans le désert que je +me trouvais le moins isolé; alors j'évoquais en +paix les images chéries de ma jeune femme et de +ma petite fille. A nous trois nous peuplions la solitude. +Dans les villes je me croyais abandonné +de ces deux êtres que j'aimais, comme on aime +l'ombre d'un chêne au milieu d'une plaine ensoleillée, +les rayons du soleil, dans les sombres ravins +des Montagnes Rocheuses. Une chance insolente +m'a toujours poursuivi depuis que je n'ai +plus à faire le bonheur de personne. J'ai ramassé +les pierres précieuses et les diamants comme +d'autres ramassent les grains d'or. J'en ai jeté à +tous les vents. J'étais irrité de cette moquerie du +sort. Qu'avais-je besoin de découvrir ces mines +inépuisables que je ne cherchais point? Elles pouvaient +rester enfouies dans le sein de la terre comme +le désespoir est enfoui dans mon coeur.</p> + +<p>Rien comme l'infortune n'inspire l'intérêt. Il ne +manquait plus à la Longue chevelure pour être un +héros que des chagrins profonds, et, tout à coup, il +venait de dévoiler, dans un sanglot, une souffrance +longue de vingt années, un désespoir qui ne finirait +qu'avec sa vie. On le dévorait des yeux, on +buvait ses paroles. Léontine qui souffrait depuis un +instant seulement, trouvait déjà, dans cette amère +parole, une vigueur nouvelle et un nouvel esprit +de soumission.</p> + +<p>Le sioux continua:</p> + +<p>Mon père était un guerrier de la vaillante mais +cruelle nation des sioux, ma mère était une fille +de la brûlante Espagne. Je pris pour compagne +une indienne de la Baie-des-Chaleurs, une belle +jeune femme qui m'aimait beaucoup et me suivit +jusqu'aux Montagnes Rocheuses. C'est là +qu'habitaient les miens. Je voulais voir mon père +déjà bien vieux, et qui se penchait sur sa fosse +comme un tronc moussu sur un ravin noir. J'arrivai +pour recevoir son dernier soupir et ses dernières +volontés. Il me supplia de rester dans la +tribu qu'il avait toujours tant aimée, comme le +rameau doit rester après le tronc d'où il est sorti; +je lui en fis la promesse solennelle, et il mourut +en me bénissant. Ma mère dormait depuis longtemps +à l'ombre de la croix, dans le cimetière d'un +village américain. Elle m'avait enseigné la religion +de son beau pays, et cette religion je l'aime +jusqu'au martyre. Mes frères sioux n'ont jamais +voulu en comprendre les divines beautés.</p> + +<p>Cependant ma femme mourait d'ennui dans nos +ténébreux rochers et dans nos prairies sans limites. +Elle ressemblait à la grive gémissante que l'oiseleur +enlève à ses bois. Elle voulait revoir le bassin +de la Baie-des-Chaleurs, bleu comme un coin du +ciel, et ses parents qui ne se consolaient point de +son départ. Par pitié pour elle je résolus d'être +infidèle à la parole donnée à mon père mourant. +Au reste, je n'étais pas heureux avec les guerriers +de ma nation, à cause de leur cruauté, et tout était +prêt pour le départ. Or, nos préparatifs ne sont +pas longs, à nous, enfants de la forêt. Nous n'emportons +rien d'inutile, et nous nous contentons de +fort peu de choses. Je voulus une dernière fois +aller à la chasse dans ces prairies que je ne reverrais +probablement jamais plus. Au lieu des troupeaux +de bisons, je vis bientôt s'élancer un torrent +de feu. J'allais retraiter au galop de mon coursier, +quand j'aperçus, dans le lointain, deux ombres qui +fuyaient devant le fléau terrible, comme deux +voiles sous un souffle de tempête... C'étaient deux +créatures humaines. Je.....</p> + +<p>Un cri d'angoisse se fit alors entendre et la +Longue chevelure s'interrompit. C'était madame +D'Aucheron qui s'évanouissait.</p> + +<p>--Cette pauvre madame D'Aucheron, elle est +tellement sensible, disait-on....</p> + +<p>Son mari vint à elle. Léontine courut chercher +des sels. Après un instant de trouble le calme se +rétablit. Elle reprenait ses sens. Cependant ses +yeux hagards avaient d'étranges fixités. On eût +dit qu'ils regardaient loin, loin.</p> + +<p>--Courage, madame, ça ne sera rien, lui assurait-on. +Vous êtes vraiment trop sensible.</p> + +<p>--Me voilà remise et j'espère que mes nerfs ne +me joueront plus de ces vilains tours, dit-elle en +essayant de sourire.</p> + +<p>La Longue chevelure reprit:</p> + +<p>--Je regrette d'être la cause de cette pénible +émotion, madame, mais ne prenez point d'inquiétude, +les pauvres créatures que poursuivait le fléau +n'ont pas été perdues. Il était temps cependant. +La femme--il y avait un homme et une femme--la +femme gisait paralysée par la frayeur sur le sol +brûlant. C'était une jeune fille blanche enlevée à +sa famille sans doute. L'homme appartenait à +quelque tribu du Canada. Il était Abénaqui, je +crois.</p> + +<p>--Il y a vingt-trois ans de cela? demanda l'un +des convives?</p> + +<p>--Il y a vingt-trois ans, répondit le sioux.</p> + +<p>--C'était peut être Sougraine avec la petite +Audet; vous souvenez-vous? continua-t-il, s'adressant +aux invités.</p> + +<p>Quelqu'un répondit:</p> + +<p>--Je me souviens en effet.</p> + +<p>--Et moi aussi, fit un autre.... On a trouvé, +le printemps suivant, à Beaumont, la femme de +Sougraine noyée, avec une corde au cou. Comme +il n'était point probable qu'elle se fût pendue avant +de se jeter à l'eau, on en a conclu qu'elle avait été +tuée.</p> + +<p>--Est-ce que la lumière ne s'est jamais faite +sur cette affaire? demanda le notaire visiblement +affecté.</p> + +<p>--Jamais. On n'a plus entendu parler de l'Abénaqui, +non plus que de la jeune fille.</p> + +<p>Madame D'Aucheron regardait fixement devant +elle, pâle, immobile comme une statue. Pourtant +un petit tressaillement nerveux courait parfois +sur ses épaules nues.</p> + +<p>Pendant que ces remarques s'échangeaient de +part et d'autre, l'un des indiens, celui que l'on +nommait la Langue muette, se tenait la tête penchée +sur la table et froissait d'une façon convulsive +les franges de la nappe.</p> + +<p>--Ainsi, demanda au sioux l'un des invités désireux +d'entendre la suite du récit commencé, vous +les avez sauvés l'un et l'autre du feu de la prairie?</p> + +<p>--Quand je suis arrivé près de la jeune fille, +elle venait de tomber la face contre terre, je la mis +en travers sur ma monture. L'homme se sauvait +encore: il l'avait abandonnée. Cependant, il ne +pouvait aller guère plus loin. Je le pris aussi avec +moi et nous courûmes comme un tourbillon devant +l'incendie. Ah! mon pauvre coursier, comme il +nous emportait bien! Je conduisis sous ma tente +mes deux protégés. Ils furent respectés, car chez +nous l'hospitalité est la plus sacrée des choses après +la tombe. Cependant l'on me reprocha de n'avoir +pas apporté que deux chevelures. J'avais résolu de +ramener avec moi la jeune fille afin de la rendre à ses +parents, si je les pouvais rencontrer. Son séducteur +devait continuer sa route vers la terre de l'or. +Il suivit un parti de chasseur. Je le revis deux ans +après dans la ville de Los Angeles. Depuis, je ne +l'ai jamais rencontré. Pourtant j'ai traversé en tous +sens les immenses régions qui bordent la grande +mer où le soleil va chaque soir noyer ses feux.</p> + +<p>Au moment où je prenais ma carabine pour +franchir une dernière fois le seuil de mon wigwam +avec ma femme, mon enfant et la jeune Canadienne, +continua le sioux, j'appris qu'une bande de voyageurs +qui revenaient des mines d'or par les gorges +de nos montagnes, avait été surprise, la nuit, à +deux pas de notre village, et que l'un d'eux avait +été tué à la porte de la tente où dormaient ses compagnons.</p> + +<p>--C'était Casimir Pérusse, notre voisin autrefois, +dit vivement l'amie de Léontine. Ma mère +m'a souvent parlé de ce tragique événement, +ajouta-t-elle.</p> + +<p>Tous les yeux se tournèrent vers mademoiselle +Ida.</p> + +<p>--Je suis bien aise, mademoiselle, lui dit la +Longue chevelure, je suis bien aise d'apprendre +cela. Avec votre secours je pourrai peut-être retrouver +quelques uns de ceux qu'alors j'ai sauvés +d'une mort certaine, et, en retour du bien que je +leur ai fait, ils me diront si mon enfant a péri avec +sa mère ou si elle a échappé à la fureur de la +tribu.</p> + +<p>--Ma mère vous donnera peut-être quelques +renseignements, car son frère aussi se trouvait +parmi les blancs que vous avez sauvés, et j'ai entendu +parler d'une petite fille.....</p> + +<p>--Où est votre mère? et son frère, où le trouverai-je? +fit anxieusement le sioux dont l'espoir se +réveillait plus vif que jamais.</p> + +<p>--Ma mère est chez elle et vous la verrez quand +il vous plaira.... mon oncle et ma tante sont +morts.... leur fils était ici tout à l'heure, le docteur +Rodolphe.....</p> + +<p>--Tiens! pensa D'Aucheron, j'aurais dû patienter +un peu, le cousin Rodolphe avait peut-être +son mot à dire..... Le temps de mettre les gens +à la porte c'est quand on n'a plus besoin d'eux.</p> + +<p>--De son côté, le notaire se demandait quel +pouvait bien être le nom de fille de madame +Villor. Il questionna son voisin qui ne lui répondit +pas. Tout le monde écoutait religieusement le sioux +infortuné qui disait avec des larmes:</p> + +<p>--Mon enfant, ma chère petite Estellina, est-elle +morte ou vit-elle encore? Sait-elle que son +père désolé la cherche et la pleure depuis plus de +vingt hivers? Ah! si elle vit, elle ignore mon nom +et mon existence! Un enfant ignorer le nom de +son père! un père ne pas savoir ce qu'est devenu +son enfant!.... Oh! vous ne devinez pas quel +est le supplice de ma pensée, vous qui pressez sur +vos coeurs les enfants que le bon Dieu vous a +donnés! Vous qui sentez leurs chauds baisers +sur vos fronts vous ne savez pas ce que j'endure, +moi qui suis seul au monde! seul comme l'engoulevent +dont l'autour a dévasté le nid! Elle n'est +jamais là, ma fille, pour me sourire quand je suis +désolé, pour essuyer l'eau qui coule sur mon front +après de longues courses, pour me murmurer de +ces paroles douces qui nous font songer aux anges. +Je n'ai jamais reçu, moi, les caresses de ma fille +bien aimée, de ma petite Estellina! Elle serait +grande aujourd'hui, comme ces belles jeunes filles +qui sont là. Elle serait jolie, j'en suis sûr, jolie et +douce comme une violette qui parfume l'ombre. +Elle serait bonne aussi. Je voulais qu'elle fût +bonne et sçut, comme vous, mademoiselle, s'attendrir +sur le sort des malheureux.</p> + +<p>Il regardait mademoiselle D'Aucheron.</p> + +<p>Léontine se cacha le visage dans son mouchoir +et se mit à pleurer. D'autres aussi pleuraient. +La Longue chevelure lui-même s'interrompit un +moment, pour laisser son émotion se calmer. Il +avait évoqué le passé et le passé lui était apparu +dans toute son amertume.</p> + +<br><br> +<h3>XVI</h3> +<br> + +<p> +La Longue chevelure reprit:</p> + +<p>--Je retardai mon départ pour sauver mes +semblables. Je réussis à les faire sortir de l'endroit +dangereux où ils s'étaient arrêtés. Ce fut presque +un miracle. Ma femme leur servit de guide à +travers les montagnes. Elle portait une enfant +dans une nagane. J'avais mis dans les langes de +la petite, comme plus en sûreté sous la protection +de l'innocence, une somme considérable, toute ma +fortune alors. Je dus rester dans mon wigwam +pour empêcher les soupçons de peser sur ma tête. +Ce fut en vain, l'on m'accusa de trahison. Je vis +que je n'échapperais point à la vengeance et je +profitai des ténèbres pour fuir. J'espérais rejoindre +la caravane des Visages Pâles. Un matin, à la +sortie des montagnes, je m'agenouillai sur le gazon +au bord d'une source limpide qui descendait joyeusement +de roche en roche comme un oiseau qui +saute de branche en branche, et je priai pour les +fugitifs, pour ma pauvre femme, pour ma petite +enfant,..... Hélas! malheureux! c'est pour moi-même +qu'il eût fallu prier, c'est moi qui avais +besoin du secours de la sainte Providence! En +reportant mes regards sur la terre autour de moi, +je découvris, à quelques pas du ruisseau, sous un +feuillage épais, le corps ensanglanté d'une femme. +Un frisson parcourut mes membres, un horrible +pressentiment me serra le coeur. Je me levai, je +fis quelques pas. O Ciel! ô douleur! je reconnus +ma pauvre femme!.... Une pensée amère traversa +mon esprit comme un dard traverse le coeur de +l'ennemi vaincu: Les blancs que j'ai sauvés m'ont +donc récompensé de mon dévouement en laissant +lâchement massacrer la femme qui leur montrait +le chemin du salut. J'étais injuste. Les cadavres +de six traîtres sioux gisaient un peu plus loin.</p> + +<p>--Merci, Visages pâles, mes amis, m'écriai-je, +vous l'avez vengée!</p> + +<p>Je me mis à chercher mon enfant. La nagane +gisait près de l'eau. Les infâmes l'auraient-ils donc +jetée dans le torrent, pensais-je? Ont-ils eu honte +de leur lâcheté? Ont-ils voulu cacher leur ignominie +en livrant au courant, pour qu'il l'emportât, +le corps de l'innocente créature? Mes recherches +furent vaines; je ne trouvai nulle part le petit +ange que l'amour m'avait donné.</p> + +<p>Je fis à ma femme une fosse profonde dans un +endroit d'accès difficile, sur la pente du ravin, où +fleurissait un coin de verdure, où descendait un +rayon de soleil et je mis au milieu de ce tertre +simple une croix formée de deux bâtons. Je tressai +une couronne de lierre et de fleurs sauvages que je +suspendis aux bras du divin emblème, et, après +avoir prié, je redescendis au fond de la vallée. +Quand je fus en bas, je vis des corbeaux qui tournoyaient +en croassant au-dessus des cadavres des +meurtriers de ma femme. Je souris et passai sans +bruit pour ne pas les effrayer. Cependant j'eus +honte de mon action. Cette parole de la prière du +Christ: Pardonnez-nous nos offenses comme nous +pardonnons à ceux qui nous ont offensés, me +venait à l'esprit. Je retournai sur mes pas, chassai +les corbeaux avec ma carabine, réunis les morts +sur une même couche, et les couvris de rameaux +en attendant la sépulture. Comme j'achevais ma +tâche pénible, deux des anciens de la tribu survinrent. +Ils venaient quérir les restes de leurs fils.</p> + +<p>--Pourquoi, me demandèrent-ils d'une voix +mal affermie, pourquoi la Longue chevelure fait-il +cela?</p> + +<p>--Pour empêcher les corbeaux de ronger les +entrailles de vos enfants.</p> + +<p>La Longue chevelure ne sait-il pas que nos +enfants ont tué sa femme?</p> + +<p>--Il le sait.</p> + +<p>--Il le sait et ne se venge point?</p> + +<p>--Il vous l'a dit souvent, le seul et vrai Dieu +qui existe, et que j'adore, ne veut pas que l'on +fasse du mal à ses ennemis.</p> + +<p>--Nous voulons le connaître ce Dieu qui t'a dit +de respecter les cadavres des guerriers qui ont +massacré ton épouse....</p> + +<p>--Les vieux guerriers savent-ils, leur demandai-je, +ce qu'est devenue mon enfant?</p> + +<p>--Ils l'ont jetée dans le torrent.</p> + +<p>--Pauvre petite! m'écriai-je en pleurant.</p> + +<p>--Je voulais continuer ma route et rejoindre les +voyageurs afin de savoir s'ils emportaient ma petite +fille, et la pensée me vint qu'une mère seule +pouvait s'imposer la tâche de porter un enfant dans +ses bras à travers les précipices et les rochers, sous +les ardeurs du soleil, dans les déserts, pendant des +mois entiers et à des distances prodigieuses. Je +ne pouvais non plus me séparer sitôt de la tombe +où dormait la femme que j'avais tant aimée. Je +revins au campement avec les vieux sioux. La +colère des guerriers était terrible à cause des pertes +qu'ils avaient subies, et les paroles sages des +vieillards qui m'avaient pris sous leur protection +ne purent me sauver. Je fus pris, enfermé, gardé +à vue. En vérité, l'aspect de la mort ne m'effrayait +nullement. Je souriais à la pensée d'aller revoir les +deux créatures qui faisaient tout mon bonheur. Je +trouvais qu'on tardait bien à me juger. Enfin, un +jour j'appris que le conseil de la nation m'avait +condamné, et que j'allais être exécuté le lendemain, +à l'heure où le soleil sortirait de la prairie. Le +lendemain était la fête anniversaire d'une victoire +sur les américains, et les jeunes gens allaient se +livrer à toutes sortes d'exercices et de divertissements. +On s'exercerait à tirer de l'arc, et je servirais +de cible. Celui qui me porterait le coup mortel +serait déclaré vainqueur.</p> + +<p>La nuit arriva, cette nuit qui devait être la dernière +pour moi. Je priai longtemps et m'endormis +ensuite d'un profond sommeil. Quand je m'éveillai, +je me trouvais loin du village, seul dans le ravin +qu'avaient suivi les blancs pour revenir de la Californie, +près du tombeau de mon père. Ma carabine +était près de moi. Je me rendis au pays de +l'or, sur les rives de l'océan du soir.</p> + +<p>Plusieurs des conviés vinrent serrer la main du +brave sioux, et l'assurèrent qu'ils l'aideraient de +tout leur pouvoir dans ses recherches.</p> + +<p>Madame D'Aucheron, tout à fait remise, s'essuyait +avec son mouchoir de fine batiste brodé. +La Langue muette rêvait toujours. On eût dit +qu'il n'avait guère écouté le récit de la Longue +chevelure. Il avait sournoisement mais obstinément +regardé l'impressionnable madame D'Aucheron. +Il venait de prendre une résolution, +et quand une résolution entrait dans cette tête-là +elle ne devait pas être facile à déloger.</p> + +<p>Il avait toujours été pauvre et misérable, ce +mystérieux Indien, pourquoi ne serait-il pas riche +à son tour? Est-ce que l'on est nécessairement +gueux toute sa vie? N'arrive-t-il pas un moment +où la fortune se laisse saisir par toute main adroite +ou hardie?</p> + +<br><br> +<h3>XVII</h3> +<br> +<p> +Après la somptueuse collation quelques uns des +convives se retirèrent, d'autres revinrent au salon, +pour entendre la musique et le chant, d'autres +encore, les nonchalants fumeurs, se retirèrent dans +la petite salle consacrée à la pipe. Ils avaient l'air, +ces derniers, de dieux ou de diables siégeant dans +les nuages.</p> + +<p>Une des jolies femmes venait de chanter en +regardant au plafond avec des yeux éveillés qui +voulaient paraître rêveurs, elle aborda le jeune +ministre.</p> + +<p>--Je sais, dit-elle, monsieur le ministre, que +vous mettez bravement à exécution votre programme... +comment dirai-je? d'économe?... +d'économie?... d'économiste?... Je m'y perds +dans ces mots-là, et dans cette chose-là aussi. +Pourtant, il faut que vous m'accordiez une faveur.</p> + +<p>Le ministre la regarda franc dans les yeux.</p> + +<p>--Regardez-moi si vous voulez, mais il faut que +j'obtienne cette faveur.</p> + +<p>--Vous êtes bien impatientes, vous autres, mesdames, +quand vous voulez une chose.</p> + +<p>--Et vous donc, messieurs, temporisez-vous +beaucoup d'ordinaire?</p> + +<p>--Vous nous laissez longtemps parfois dans +l'antichambre.</p> + +<p>--On ne peut pas toujours recevoir.</p> + +<p>--On doit toujours recevoir ceux qui nous +aiment....</p> + +<p>--Non, ceux que l'on aime, peut-être....</p> + +<p>--Eh bien! que vous faut-il donc pour être +heureuse?</p> + +<p>--Mon mari se trouve sans position.... Voyons, +ne prenez pas cet air désagréable.</p> + +<p>--Ne prenez pas cette adorable figure, vous, +madame,... c'est de l'influence indue.</p> + +<p>--Mon mari est sans position. Ce n'est point +sa faute. Il faut vivre cependant; vous comprenez-ça, +M. le ministre. S'il ne trouve rien à faire, il +faudra prendre le chemin de l'exil.... J'appelle +cela l'exil, moi, l'existence à l'étranger.</p> + +<p>--Il serait vraiment regrettable de voir disparaître +une des étoiles qui rayonnent sur notre +ville.</p> + +<p>--Etoile, comète ou planète, elle disparaîtrait +bien sûr.</p> + +<p>--Je ne puis, cependant, malgré l'extrême +envie que j'en aie, vous accorder madame, tout +de suite du moins, ce que vous me demandez. La +chose est grave. Je m'en occuperai.</p> + +<p>--Sérieusement? Vous ne l'oublierez pas?</p> + +<p>--Comment l'oublier puisqu'il faudrait vous +oublier en même temps?</p> + +<p>--Que je serais heureuse!</p> + +<p>--D'être oubliée?</p> + +<p>--Non, que mon mari ne le fût pas.</p> + +<p>Le reste de la nuit s'écoula rapidement, et quand +les premières lueurs de l'aube, perçant les vitres des +fenêtres, vinrent colorer d'un doux éclat les grands +rideaux de damas, la dernière danse déroula ses +gracieuses figures et l'orchestre laissa mourir ses +accords. La fatigue commençait à éteindre le feu +des regards et la pâleur succédait aux teintes roses +sur les frais visages de la jeunesse.</p> + +<p>Chacun reprit frileusement le chemin de sa maison, +trottinant sur les trottoirs glacés.</p> + +<p>L'honorable M. Le Pêcheur s'en allait seul, et +des paroles sans suite tombaient de ses lèvres +serrées par la colère.</p> + +<p>--Me préférer un va-nu-pieds!... Elle m'aimera!... +Il faut que je l'épouse.... S'il n'était +pas riche comme on dit.... Tout de même elle est +bien belle.</p> + +<p>Quelqu'un le suivait de près, mais il ne s'en +apercevait point, tant il était absorbé dans la +pensée de mademoiselle Léontine. Il la croyait +riche héritière et l'aspect de l'or qu'il voyait scintiller +dans ses rêves, l'aiguillonnait comme un +éperon, les flancs d'un coursier. La lutte ne lui +faisait point peur; au contraire.</p> + +<p>Il se trompait cependant. D'Aucheron s'était +dit riche et le monde l'avait cru très riche. Sa +fortune idéale faisait boule de neige dans le champ +de l'imagination.</p> + +<p>--Je demande pardon à mon frère l'honorable +ministre, dit tout-à-coup l'individu qui le suivait, +je demande pardon à mon frère si j'ose lui adresser +la parole.</p> + +<p>Le Pêcheur se retourna tout surpris et reconnut +la Langue muette. Il l'interrogea sans lui parler, +d'un mouvement de la tête.</p> + +<p>--Je sais, continua l'indien que l'homme illustre +à qui je parle veut épouser une belle jeune fille qui +pleurait en écoutant le récit de la Longue chevelure, +et j'ai bien vu que la jeune fille aimait un +autre homme. Plus on persécute l'amour et plus +il grandit, c'est comme un feu de la prairie que le +vent attise.</p> + +<p>--Où veux-tu en venir? demanda Le Pêcheur +d'un ton brusque.</p> + +<p>--Mon frère l'honorable ministre veut-il me +dire s'il épouserait mademoiselle Léontine, quand +même elle ne l'aimerait point.</p> + +<p>--Pourquoi cette demande?</p> + +<p>--L'indien peut être d'un grand secours à l'honorable +ministre.</p> + +<p>--Comment cela?</p> + +<p>--C'est un secret et jamais la Langue muette +ne le révélera... mais avant que huit jours +soient écoulés, mon frère l'honorable ministre remarquera +un changement dans les manières de +la jeune demoiselle, s'il a confiance en l'homme des +bois et le prend à son service.</p> + +<p>--Es-tu sorcier?</p> + +<p>--Mieux que cela.</p> + +<p>--C'est bien, travaille, agis, va.</p> + +<p>--La Langue muette est pauvre et n'est point +couvert de diamants comme la Longue chevelure; +il aurait besoin de quelques dollars.</p> + +<p>--Je te comprends, mon vieux, tu fais dans le +chantage.... Au large! Il fit mine de repousser +l'indien et continua son chemin.</p> + +<p>--Mon frère l'honorable ministre me juge mal, +dit la Langue muette.... Je sais un secret terrible, +moi, et je pourrai tenir ce que je promettrai.</p> + +<p>--Ces sauvages, pensa le ministre, ça parle au +diable. Qui sait? Combien te faut-il, face de +cuivre?</p> + +<p>--Peu de chose; dix piastres pour commencer.</p> + +<p>--Pour commencer? Tu promets de bien finir.</p> + +<p>--Cela dépendra du succès.</p> + +<p>--Viens ici.</p> + +<p>Il lui glissa dans la main un billet de dix +piastres de la banque de Montréal.</p> + +<p>--C'est toujours cela, murmura l'Indien en s'éloignant.</p> + +<a name="p2" id="p2"></a> +<br><br> + + + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + + + +<h2>LA LANGUE MUETTE ET LA LONGUE CHEVELURE</h2> + +<br><br> +<h3>I</h3> +<br> + +<p> +Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau +chargé de papiers, écrivait d'une façon distraite +les paroles sacramentelles d'un acte de vente. Il +se dictait tout haut.</p> + +<p>Affaire de routine, car sa pensée n'était pas +avec lui. Il s'arrêta tout à coup.</p> + +<p>--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... +Et puis, l'âge, qu'est-ce que cela fait? Il y a des +jeunes gens qui sont vieux et des vieillards qui +sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un +fait, je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis +comme à vingt-cinq.</p> + +<p>Il se remit à écrire:</p> + +<p>«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la +dite propriété et en être satisfait....</p> + +<p>La plume resta le bec dans l'encre.</p> + +<p>--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est +belle. C'est drôle comme je me sens troublé....</p> + +<p>Il écrivit encore:</p> + +<p>«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur +de payer, à compter de ce jour et à l'avenir....</p> + +<p>--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, +je le sais bien. Monsieur Le Pêcheur est +entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un +notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. +N'importe! si l'on entre en danse on dansera.... +Vilbertin, tu as deux rivaux devant toi.... Tu +n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as +de l'argent; l'avantage est de ton côté. Si tu sais +manoeuvrer, mon vieux, tu gagneras la partie.... +Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment +se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette +jeune fille et que je ne me sois pas aperçu plus tôt +que je l'aimais? Vieux sot! attendre si longtemps. +La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y +piquer. N'importe, elle la vaut bien la piqûre.... +Allons! soyons âpre à la curée, mais prudent. Pas +de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos pieds +en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse. +Vilbertin, ne fais pas les choses à demi. Elle a +voulu former avec moi une société de bienveillance, +exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si +l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se +refera d'une autre façon. La petite sera mon +obligée et la famille qu'elle protège ne pourra pas +prendre les armes contre un bienfaiteur.</p> + +<p>Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra +dans un casier et se mit à marcher à grands pas +dans son bureau. Le sang lui montait à la tête +et ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore +sous leur fiévreuse ardeur.</p> + +<p>Il sortit.</p> + +<p>--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais +pas dans les climats brûlants. C'est absurde de +vivre là. À moins que l'on n'aime point.</p> + +<p>Au coin de la rue du Palais il rencontra la +Longue chevelure.</p> + +<p>--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même! +Depuis hier, je n'ai songé qu'à elle.... Et pourtant +j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut avant +tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; +c'est vulgaire, mais c'est juste. Au reste, +les deux affaires peuvent marcher de front. Donnons +notre amour, mais gardons notre argent.</p> + +<p>Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue +Buade, descendit l'escalier qui conduit à la rue +Champlain, puis entra dans le bureau de monsieur +D'Aucheron, rue St. Pierre.</p> + +<p>D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait +toutes sortes d'affaires. Les deux pieds sur les +chenets, il lisait son journal.</p> + +<p>--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda +Vilbertin.</p> + +<p>--Un excellent compte rendu. Toute une +colonne.</p> + +<p>--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait +raisonnablement attendre. L'apparition des +sauvages et l'histoire du sioux principalement, ont +marqué cette fête d'un cachet tout particulier.</p> + +<p>--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose.</p> + +<p>--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les +moyens de donner ces grands bals, sais-tu ce qu'à +ta place je ferais pour leur imposer silence? +J'achèterais une maison sur la Grande Allée. +C'est le lieu le plus en vogue aujourd'hui. Notre +aristocratie y bâtit des palais. Il y a là une superbe +demeure à vendre. Je te fournis l'argent. +Il faut aller de l'avant ou reculer. Ne recule pas, +ce serait perdre tout ce que tu as gagné depuis +dix ans.</p> + +<p>--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer +mon contrat avec le gouvernement.</p> + +<p>--Tu ne saurais le manquer avec les influences +qui militent en ta faveur.</p> + +<p>--Tant que Léontine montrera de la froideur +au ministre qui l'adore les spéculations n'avanceront +guère.</p> + +<p>La causerie fut longue entre les deux amis. +D'Aucheron était vaniteux. Il savait que l'on +éblouit facilement le monde et que les sots--qui +comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime +et de respect que pour les choses ou les +hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de Vilbertin +ne lui déplaisait point. Il disait qu'il +songerait, qu'il en parlerait à sa femme. Le notaire, +ne voulant pas avoir l'air de le pousser, lui recommanda, +de ne pas se hâter et de faire de sérieuses +réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé +des désirs de luxe il faisait semblant de les combattre. +C'était une ruse. Toutes les passions se +révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi +d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle +Léontine, Quand on est dans les affaires on ne saurait +être trop prudent.</p> + +<p>En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en +lui-même.</p> + +<p>--Il va mordre à l'hameçon.</p> + +<p>Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne +et malgré le froid, il avait des sueurs au +front.</p> + +<p>--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il.</p> + +<p>Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite +monsieur D'Aucheron, était rentré de bonne +heure chez lui. Il habitait une petite chambre +bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes +d'une haute maison de la rue St. George, +près du grand escalier. Il n'avait pas reposé +de la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent +son âme pendant de longues heures. +Le souvenir de Léontine le consolait cependant, +et les injures des D'Aucheron ne pesaient guère +quand il les mettait en regard de cet ineffable +délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui faire? +Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient +contre leur fille à cause de ses résistances, et +peut-être, pousseraient-ils la vilenie jusqu'à la +maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher. Comment +l'enlever à son existence fastueuse cependant?... +Est-ce aimer véritablement une personne +que de l'obliger à renoncer à ses habitudes +de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire +toutes ses exigences, et qui sait? elle finirait +peut-être par se lasser des privations qu'elle +aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un +garçon pauvre de se faire aimer d'une jeune fille +riche?... Pourtant elle était si bonne!... On +pouvait avoir confiance.</p> + +<p>Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit +à l'heure où le jour se levait.</p> + +<br><br> + +<h3>II</h3> +<br> + +<p> +Les incidents de la soirée de madame D'Aucheron +furent cause de bien des émotions, la plus surprise, +la plus troublée, la plus inquiète de toutes +les personnes qui s'y trouvaient fut bien madame +D'Aucheron elle même. Elle avait fait un grand +effort pour reprendre une apparente tranquillité, +mais l'orage grondait toujours au fond de son coeur, +et rien ne pouvait dissiper le sombre nuage qui +l'enveloppait.</p> + +<p>--Ces récits d'enlèvement, de brigandage, d'assassinat, +disait-elle à son mari, me font une impression +des plus douloureuses; J'aurais mieux aimé +que ces indiens ne fussent pas venus. Rien que +les voir me fait peur maintenant.... Sont ils +partis?</p> + +<p>Monsieur D'Aucheron se moqua de ses vaines +frayeurs et prétendit que ce n'était qu'un jeu des +nerfs.</p> + +<p>Léontine, s'étant mise au piano, jouait des motifs +aimés de Rodolphe et chantait des vers pleins de +tristesse et d'amour. Le chant et la musique sont +les expressions de la douleur comme de la joie.</p> + +<p>Madame D'Aucheron pensait:</p> + +<p>--Elle ne l'oubliera pas aisément son Rodolphe. +Il faut qu'elle l'oublie cependant. Plus que jamais +son mariage avec monsieur Le Pêcheur est nécessaire. +On ne touche pas à la belle mère d'un ministre.</p> + +<p>--Ma Léontine, dit-elle, tu vas être raisonnable, +n'est-ce pas? tu vas obéir aux voeux de ton excellent +père, de ta petite mère qui t'aiment tant; tu +vas consentir à devenir madame Le Pêcheur.... +Voyons, sois soumise et le bon Dieu te bénira....</p> + +<p>La pauvre enfant ne répondit pas, mais ses +doigts tremblants s'arrêtèrent sur les touches +d'ivoire et la douce romance finit dans un soupir.</p> + +<p>Madame D'Aucheron allait continuer quand la +servante lui dit qu'un indien désirait la voir.</p> + +<p>--Un indien! fit-elle avec terreur, non, je ne +reçois point; je suis malade.... Dites que je suis +malade, et que je ne puis voir personne....</p> + +<p>La servante obéit.</p> + +<p>--Mon Dieu! comme vous voilà pâle, petite +mère, qu'avez-vous donc? demanda Léontine....</p> + +<p>--Rien, ce ne sera rien.... Je vais me reposer +un peu.</p> + +<p>Elle se leva pour sortir du salon. La servante +apparut de nouveau.</p> + +<p>--L'indien insiste, madame. Il dit qu'il reviendra +tantôt, demain, tous les jours s'il le faut.</p> + +<p>--Est-ce la Longue chevelure, demanda Léontine? +Vous savez? ce beau sauvage avec de grands +cheveux noirs et des diamants.</p> + +<p>--Non, mademoiselle, ce n'est pas celui-là.</p> + +<p>--Ce n'est pas la Longue chevelure?... répéta +madame D'Aucheron, qui se remit un peu.</p> + +<p>--Non, madame, j'en suis bien certaine.</p> + +<p>--Peut-être, après tout, que je pourrais recevoir. +Pourvu qu'il ne demeure pas trop longtemps.... +Eh bien! faites-le entrer.</p> + +<p>Des pas retentirent dans l'escalier. Un individu +que nous connaissons déjà se présenta dans le +salon. C'était la Langue muette.</p> + +<p>--Tiens! pensa madame D'Aucheron, mon +indien. Il vient me présenter ses hommages. Il +a vraiment du goût et il est bien élevé.</p> + +<p>La Langue muette salua poliment. On lui indiqua +un siège. Il s'assit en roulant dans ses +mains dont il ne savait que faire, son <i>casque</i> de +chat sauvage. Il avait l'air abasourdi. C'était +bien la première fois qu'il se trouvait seul dans +un salon aussi somptueux. Il demeura quelques +instants sans parler.</p> + +<p>--J'espère que vous ne regrettez pas d'être +venu à notre soirée, demanda madame D'Aucheron.</p> + +<p>--A ta soirée? oh non! l'on ne le regrette pas.</p> + +<p>--Pourtant, reprit Léontine, il me semble que +vous ne vous être guère amusé....</p> + +<p>--Guère amusé...? Oh! oui, l'on s'est bien +amusé.</p> + +<p>--Laissez-vous bientôt Québec?</p> + +<p>--Laisser bientôt Québec? l'on ne sait pas.</p> + +<p>--Il est assez laconique, pensa la jeune fille. +Il est bien nommé Langue muette.</p> + +<p>--La Longue chevelure est-il parti? demanda +madame D'Aucheron.</p> + +<p>--La Longue chevelure? oh! non, pas encore +parti, oh! non.</p> + +<p>--Quand part-il?</p> + +<p>--La semaine qui vient.... ou plus tard.</p> + +<p>--Ne serait-il pas aussi intelligent que je +croyais, se dit-elle? C'est sans doute la gêne.</p> + +<p>Après une vingtaine de minutes d'une conversation +par questions et par réponses, l'indien se +leva pour sortir. Madame D'Aucheron, tout à fait +remise de ses terreurs, s'avança vers la porte du +salon pour le reconduire.</p> + +<p>--Vous reviendrez nous voir avant de partir? +dit-elle.</p> + +<p>--Avant de partir? oh! oui. On reviendra demain, +après demain, et encore....</p> + +<p>Elle fit un pas en arrière et parut surprise.</p> + +<p>--L'indien voudrait te voir seule, ajouta Sougraine....</p> + +<p>--Pourquoi?</p> + +<p>--Parce qu'il a bien des choses à te dire, vois-tu.</p> + +<p>--Vous? mais qui êtes-vous? Je ne vous ai +jamais vu.</p> + +<p>Elle s'était remise à craindre.</p> + +<p>--Demain l'indien te fera souvenir. L'indien +n'oublie pas, lui. Il est comme l'oiseau qui revient +à son nid quand la neige s'en va.</p> + +<p>Le piano remplissait le salon de ses accords et +Léontine n'entendait rien. La Langue muette sortit +et madame D'Aucheron rentra dans sa chambre +en proie aux plus vives inquiétudes.</p> + +<br><br> +<h3>III</h3> +<br> + +<p> +Quand Rodolphe se fut rasé, lavé, peigné, cravaté, +il était bien près de midi.</p> + +<p>--Quelle absurdité, pensa-t-il, que de transformer +le jour en nuit! On y perd son temps et +sa santé. Heureusement que cela ne m'arrive pas +souvent..... Je vais dîner avec ma tante et ma +cousine, pour les voir d'abord, ces deux charmantes +personnes, et pour savoir comment a fini +cette soirée....</p> + +<p>Il fit comme il disait.</p> + +<p>--O mon cher cousin, s'écria la jeune Ida, quand +elle le vit entrer, quel dommage que tu sois parti si +tôt! tu aurais entendu un récit bien intéressant! +La Longue chevelure est cet indien sioux qui sauva +la vie à ton père et à ses compagnons, dans les +Montagnes Rocheuses, il y a vingt ans.</p> + +<p>Quelqu'un frappa; le silence se fit. C'était le +notaire qui entrait. Madame Villor ne le connaissait +pas. Ce n'est pas elle qui s'occupait de chercher +des logements ou d'aller payer les termes. +Elle était d'une santé fort délicate et ne sortait +guère. Ida, sa fille, et l'instituteur se mettaient de +bon coeur à son service et géraient fort bien les +petites affaires de la maison.</p> + +<p>--Je vous demande pardon si je suis indiscret, +madame, fit Vilbertin en saluant profondément, +mais j'ai cru vous faire plaisir en vous apportant +cette quittance.</p> + +<p>Il tendait à sa locataire un papier soigneusement +plié.</p> + +<p>Madame Villor prit le papier et le parcourut +des yeux.</p> + +<p>--Mon loyer est payé jusqu'au premier de mai! +dit-elle, toute surprise.</p> + +<p>--Jusqu'au premier de mai, madame.</p> + +<p>--Est-ce M. Duplessis?...</p> + +<p>--Non, non, c'est moi... que diable! il faut +faire un peu de bien si l'on veut se sauver...... +C'est peu, mais c'est cela. Et plus tard..... on +verra. Je ne dis rien; cela dépendra....</p> + +<p>Il essayait de rire, le notaire; l'effort était visible.</p> + +<p>Madame Villor, les larmes aux yeux, se confondait +en remerciements. Rodolphe se joignit à +elle pour féliciter le généreux notaire. Ida pensait +qu'il était bien bon, ce gros homme dont on avait +tant peur.</p> + +<p>--Vous n'étiez donc pas sérieux, l'autre jour +monsieur le notaire, quand vous nous menaciez de +nous mettre dehors? demanda cette dernière.</p> + +<p>Le gros Vilbertin, un peu décontenancé, répondit +cependant:</p> + +<p>--Bah! un moment d'humeur, une parole sans +réflexion. J'ai comme cela des mouvements brusques, +mais c'est l'écorce qui est rude. Le coeur +n'est pas mauvais. Tenez, pour vous prouver que +je ne déteste point mes semblables, et que je fais ma +petite somme de bien comme les autres, j'ai cherché +comment je pourrais venir en aide à monsieur +Rodolphe que voici, votre neveu, madame, et +l'objet de votre plus tendre affection, après mademoiselle +votre fille, cela se comprend.</p> + +<p>--Et puis, qu'avez-vous trouvé? demanda Rodolphe +un peu sceptique?</p> + +<p>--Aimeriez-vous à vivre à la campagne?</p> + +<p>--Je me plais beaucoup à la campagne. La vie +des champs a ses délices. C'est une vie calme +comme la nature qui vous entoure. Les pensées y +sont douces, les passions, tendres. On y est plus +ignoré, moins envié par conséquent. On y vit de +peu. Le luxe insensé des villes n'a pas encore pénétré +partout. Pour celui qui n'a point trop d'ambition, +qui ne recherche point les plaisirs enivrants, +qui sait lire dans les oeuvres de Dieu, il y a vraiment +du bonheur à demeurer loin des villes.</p> + +<p>--Vous avez la sagesse d'un vieillard, docteur, +répliqua le notaire, et vos goûts révèlent un jeune +homme vertueux. Un de mes amis qui demeure +à Notre-Dame-des-Anges, tout en m'annonçant, +hier, la mort du médecin de l'endroit, me demanda +si je ne connaissais pas quelqu'un qui pût le remplacer. +La clientèle serait considérable. Je vous +engage à prendre la chose en considération.</p> + +<p>--Notre-Dame-des-Anges ou ailleurs, cela importe +peu. La campagne est à peu près la même +partout. Au reste, il y a, comme distraction, +la pêche et la chasse. J'avoue que je suis du +nombre de ces imbéciles qui se tiennent avec +patience au bout d'une perche de ligne, pendant +des heures entières, pour attendre qu'un innocent +poisson vienne s'accrocher à l'hameçon. Ce qui +fait que la chose est agréable, c'est qu'on ignore le +butin que le lac ou la rivière nous réserve. +L'homme est ainsi fait que rien ne l'amuse comme +d'ignorer ce qui l'attend et de pouvoir espérer +toujours ce qu'il n'aura jamais.</p> + +<p>--Alors je vous conseillerais d'aller vous établir +en ces lieux. Vous aurez un vaste champ pour +exercer votre art et vos talents, et vous recueillerez, +j'en suis sûr, une excellente moisson de dollars.</p> + +<p>--Et tu pourras te marier bientôt, Rodolphe, +ajouta madame Villor.</p> + +<p>Le notaire fit une grimace dont personne ne comprit +la signification.</p> + +<p>--Il est bon, continua-t-il, de ne point se hâter +trop en ces matières. C'est pour longtemps qu'on +se marie. Je crois, du reste, qu'il est important de +mettre le pain sur la planche avant d'aller chercher +des marmots pour le manger.</p> + +<p>--A Notre-Dames-des-Anges, reprit madame +Villor, c'est là que demeuraient Sougraine et Elmire +Audet dont la fuite, il y a vingt trois ans, fit +joliment du bruit.</p> + +<p>--J'étais jeune alors, dit le notaire, et je ne me +souviens guère de cela. Est-ce que réellement +cette affaire fit beaucoup de bruit?</p> + +<p>--Beaucoup. Vous comprenez? un enlèvement +et un meurtre....</p> + +<p>--Un meurtre? êtes-vous bien sûre qu'il y eut +un meurtre?</p> + +<p>--La rumeur le disait.... Il est vrai qu'on +doit ne se fier que peu à la rumeur.</p> + +<p>--Avez-vous connu Sougraine, vous, madame +Villor?</p> + +<p>--Oui! il a passé deux ans à Lotbinière. Sa +femme était d'une extrême habileté, et nulle part +on n'a vu rien de joli comme les chapeaux qu'elle +façonnait. Avec des écorces de frêne teintes des +plus belles couleurs, elle imitait toutes les fleurs +de la nature. Ils avaient deux enfants, deux petits +garçons.</p> + +<p>--Vous avez demeuré à Lotbinière, madame +Villor? reprit le notaire, sans avoir l'air d'attacher +d'importance à la réponse.</p> + +<p>--Oui, monsieur; ma famille restait près du +domaine. La famille Houde. Je suis la soeur de +Léon Houde qui se trouvait au nombre des voyageurs +surpris par les sioux dans les Montagnes +Rocheuses. Pauvre Léon! il est mort des suites +des blessures qu'il reçut alors.... Rodolphe est +son fils.</p> + +<p>--Vraiment! Ah! mais.... savez-vous que +cela m'intéresse fort....</p> + +<p>Votre mère vit-elle encore? monsieur Rodolphe?</p> + +<p>--Non, elle n'a pu survivre à son malheur, +reprit Rodolphe, et ma bonne tante a pris soin de +moi; je suis devenu son fils....</p> + +<p>--J'aurais bien voulu, dit madame Villor, +prendre aussi la petite fille, mais je n'étais pas +riche et j'ai dû conseiller à ma belle-soeur de la +placer à l'hospice, avant de mourir.</p> + +<p>--Ah! il y avait une petite fille? vous avez +donc une soeur, M. Rodolphe?</p> + +<p>--Pas du tout, monsieur le notaire, c'est une +petite fille indienne que mon père avait apportée, +l'enfant de son sauveur.... paraît-il....</p> + +<p>--Mais je ne savais pas cela, moi! exclama +Ida....</p> + +<p>--Tu l'as sans doute oublié, car j'ai dû en parler +devant toi, répondit madame Villor.</p> + +<p>Trois petits coups furent alors frappés à la +porte, et un beau vieillard entra. C'était le curé.</p> + +<p>On le connaissait bien et il connaissait tout le +monde, les pauvres surtout. Il prit le siége qu'on +lui présentait et s'assit sans dire un mot, lui qui +abondait en paroles gaies et détestait le silence en +dehors de son oratoire. Il éprouvait certainement +une surprise. Madame Villor, en femme d'esprit, +se hâta d'ouvrir un champ à la conversation.</p> + +<p>--C'est en vérité une bonne journée pour moi, +fit-elle: la visite de mon neveu qui m'apporte toujours +un rayon de joie, la visite de mon propriétaire +qui me remet gracieusement le prix de mon +loyer, la visite de mon curé qui, j'en suis certaine, +va me dire de bonnes paroles.</p> + +<p>Le curé se tourna vers le notaire.</p> + +<p>--Comment, monsieur Vilbertin, vous êtes assez +bon pour remettre à madame Villor le prix de son loyer.</p> + +<p>--Jusqu'au premier de mai prochain, répondit +le notaire en s'inclinant respectueusement.</p> + +<p>--Ecoutez maintenant les rumeurs de la rue +et fiez-vous donc aux gens, continua le curé! +J'avais appris que madame Villor allait être mise +sur le pavé et je venais lui offrir des consolations.</p> + +<p>--Monsieur le curé, répondit l'excellente femme, +si vous ne m'aidez pas à pleurer, vous m'aiderez +à bénir la Providence et à remercier comme il le +mérite ce bon M. Vilbertin.</p> + +<p>--Non, ce n'est pas la peine, dit Vilbertin, l'air +tout confus, ce que je fais n'est pas grand'chose.</p> + +<p>--Monsieur le notaire, dit le curé, vous avez +comme le prêtre, par votre état, de nombreux +moyens de faire du bien aux malheureux.</p> + +<p>--Oui, monsieur le curé, vous avez raison, cent +fois raison, et je commence à voir le meilleur côté +de ma profession, le côté qui en fait une espèce de +sacerdoce.</p> + +<p>--Monsieur le curé, dit Rodolphe, je vais peut-être +aller me fixer à Notre-Dames-des-Anges.</p> + +<p>--Notre-Dame-des-Anges, c'est dans le comté +de Portneuf, sur la rivière Batiscan, ah! je connais +parfaitement cette paroisse. J'ai été à la pêche +maintes fois dans les lacs et les rivières d'alentour... +le lac des sables, le lac Français, la rivière à Pierre, +la rivière Tawachiche. La plus belle truite que j'aie +prise en ma vie, ça été dans le lac Masketsy. On +péchait sur un <i>cajeu</i>, à la mouche....Quelle belle +pêche! C'est le malheureux Sougraine qui nous +avait conduits. Nous sommes entrés dans sa cabane, +au bord de la rivière, à deux milles de l'église. +Il pêchait bien la truite, le malheureux! c'est +dommage qu'il se soit mis à faire une pêche moins +innocente. J'ai vu aussi cette jeune fille, Elmire +Audet, dont l'enlèvement a fait tant de bruit! et +Clarisse Naptanne, la femme de Sougraine, une +grande et grosse micmacque, laide, sale, hargneuse, +toujours la pipe à la bouche, souvent le verre à la +main... Et, comme ça, tu vas aller demeurer à +Notre-Dame-des-Anges?</p> + +<p>--C'est M. Vilbertin qui me le conseille.</p> + +<p>--Il ne faudrait pas tarder, ajouta Vilbertin, +les bonnes paroisses sans médecin se font rares.</p> + +<p>La conversation roula pendant quelque temps +sur différents sujets, et le notaire, prétextant des +affaires pressantes, reprit le chemin de son bureau. +En s'en allant il songeait:</p> + +<p>--Trente piastres de perdues.... pour le moment, +du moins, mais plus tard, on ne sait pas. Il +est bon d'obliger des gens qui peuvent devenir +vos juges ou vos accusateurs.... Trente piastres... +Dans tous les cas, on peut fort bien élever le +prix des loyers, au printemps, et reprendre sur +dix locataires ce que l'on donne à l'un deux. +Vilbertin, tu n'es pas un sot.... Et puis, il faut +qu'il s'éloigne mon rival.... mon rival! C'est la +première fois de ma vie que je prononce ce mot +menaçant.... L'absence tue l'amitié. On a beau +dire, il faut se voir souvent pour s'aimer longtemps. +Les amoureux sont unis par une chaîne quand ils +sont près l'un de l'autre, par un fil quand ils sont +éloignés. Je vais peut-être me fourrer dans un +guêpier. Attention! Tout de même le bien trouve +toujours sa récompense. Je viens de faire une +bonne action.... et me voilà dédommagé au centuple. +Tu as su des choses qui te regardent de près, +mon brave Vilbertin. Qui m'aurait dit que +j'avais pour locataire la soeur de Léon Houde?.... +Elle me paraît avoir bonne mémoire....</p> + +<p>Et le gros notaire, allant à pas courts et drus +sur les trottoirs glissants, s'entretenait ainsi avec +lui-même, parlant parfois tout haut comme pour +se mieux entendre.</p> + +<p>Le curé ne pouvait comprendre quelle grâce +efficace avait touché l'avare notaire. Il admirait +les voies mystérieuses que le Seigneur connaît +pour aller aux âmes les plus endurcies, et +trouvait un nouveau motif de publier sa bonté. +Le Seigneur ne lui garda pas rancune de sa méprise.</p> + +<p>Rodolphe se livrait aux espérances les plus +douces. Il se voyait avec sa jeune amie, dans +une charmante maisonnette, sous les grands arbres +chargés de chants et de murmures, loin du tumulte +de la ville, loin des regards jaloux. Et +qui sait? plus tard il descendra peut-être, à son +tour, dans l'arène politique. Mais, par exemple, +jamais il ne transigera avec sa conscience. Ce +n'est pas lui qui vendrait ses convictions pour +les deniers de Judas. Il était trop profondément +chrétien. Or les hommes d'une foi vive sont les +seuls qui ne se heurtent point à ces pierres d'achoppement +que la politique sème sur tous les +chemins.</p> + +<p>Il partirait dans quelques jours pour aller visiter +cette paroisse où son existence allait peut-être +s'écouler. Il voulait revoir Léontine, d'abord, pour +lui demander conseil, et s'assurer que cette vie +nouvelle au milieu de la solitude ne lui serait +point trop désagréable.</p> + +<p>Ida fut chargée de porter un billet à son amie. +C'est elle qui était la messagère de leurs amours. +Les rencontres des jeunes fiancés se faisaient d'ordinaire +à la promenade, sur la rue St-Jean, à quatre +heures de l'après-midi. La rue St-Jean, si elle +pouvait parler!.... Ne craignez rien, amoureux +de tous les âges, de toutes les formes, de tous les +genres et de toutes les conditions, elle ne redira +jamais les secrets qu'elle entend alors que vous +marchez serrés l'un contre l'autre, par couples interminables, +depuis la porte jusqu'à la barrière, et au +delà, sous les arbres épais de la banlieue; elle ne +dira jamais rien, si ce n'est au poète qui, du reste, +devine tout, et au romancier qui a le droit de tout +savoir.</p> + +<br><br> + +<h3>IV</h3> +<br> + +<p> +Le vieil instituteur et sa femme, assis à la porte +du poèle bourdonnant, causèrent aussi de la brillante +soirée de madame D'Aucheron.</p> + +<p>--O quel étalage de luxe! disait le père Duplessis, +quelle dépense! "Mais bah! <i>Savonne bien</i>: +<i>le savon a été pris à crédit</i>." Voilà comment va +le monde: Pendant que les uns gaspillent dans +de vains plaisirs l'argent qu'ils amassent facilement, +les autres mendient un morceau de pain; +pendant que les uns chantent, dansent, se divertissent, +les autres pleurent et grelottent près d'un +foyer sans chaleur. Il est bon d'être témoin de la +folie des riches, cela nous fait aimer les pauvres. +Je me demande parfois, disait-il encore, ce qu'il en +adviendrait de tous ces gens heureux si les déshérités +de la terre n'avaient pas pour se consoler les +promesses de la religion. L'esprit de révolte germerait +dans les coeurs, la haine soufflerait sur le +monde, l'envie relèverait sa tête de vipère, et, le moment +favorable venu, toute l'armée des misérables +se précipiterait sur les classes aisées. Ce serait le +partage du butin après la bataille du luxe et de la +vanité contre l'indigence incrédule ou impie. Cette +bataille et ce partage épouvantables arriveront +bientôt si les apôtres de la libre pensée continuent +leur oeuvre diabolique.</p> + +<p>--Le croirais-tu? ajouta le vieux professeur à +sa femme, Madame D'Aucheron m'a refusé, pour +les pauvres de la St. Vincent de Paul, les restes de +son festin de Sardanapale.--Amenez-ici quelques +affamés, m'a-t-elle répondu, et je leur donnerai à +manger.--Comme s'il était bien aisé de transporter +ainsi des gens qui n'ont pas même de vêtements +pour se protéger contre le froid. N'importe, je vais +lui en amener, et plus qu'elle ne voudrait.</p> + +<p><i>Le renard est bien fin, mais celui qui le prend +est encore plus fin.</i></p> + +<br><br> + +<h3>V</h3> +<br> + +<p>Les indiens s'étaient rendus auprès des ministres. +Ils voulaient de nouveau vivre en bourgade, à +leur guise. Ils auraient leur conseil, régleraient +leurs affaires sans l'intervention des blancs. Ils +demandaient aussi une réserve assez considérable. +La chose était prise en sérieuse considération.</p> + +<p>Après l'entrevue, l'honorable Le Pêcheur avait +accosté la Langue muette.</p> + +<p>--Eh bien! as-tu agi? qu'as-tu fait?</p> + +<p>--On n'a pas pu voir madame D'Aucheron +seule; sa fille était là, l'indien ne pouvait pas +lui dire de s'en aller.</p> + +<p>--Prends garde à toi; si tu m'as trompé pour +avoir de l'argent, tu ne m'échapperas pas.</p> + +<p>--On le sait bien. Un ministre, c'est tout puissant.</p> + +<p>--Quand retournes-tu chez monsieur D'Aucheron?</p> + +<p>--On y va, là, tantôt.</p> + +<p>Une heure ne s'était pas écoulée qu'il se dirigeait +vers le haut de la rue St. Jean. Il pensait, +la tête basse:</p> + +<p>--Il ne faut pas que l'indien se prenne dans son +piège.... Allons avec prudence et sans bruit. Le +serpent qui rampe est plus à craindre que le serpent +qui relève la tête.... Si le moyen ne réussissait +pas comme on l'espère!... Elle est riche, elle a de +puissants amis.... L'indien est pauvre et personne +ne le protégera. Il sera poursuivi partout; on +n'aura point pitié de lui. Quelle vie misérable il +mène! Comme elle est heureuse, elle! Non, cela +n'est pas juste, cela ne peut pas durer plus longtemps. +Il faut qu'on ait de l'argent, que l'on vive +à l'aise. Si elle ne veut pas tendre la main à +l'indien son frère, elle verra ce qu'il peut faire.</p> + +<p>Il rencontra, sans les voir, Rodolphe et Léontine +qui marchaient lestement épaule contre épaule, +l'air tout joyeux. Ils se vengeaient des souffrances +de l'autre jour et bâtissaient avec des rayons leur +château de Notre-Dame-des-Anges.</p> + +<p>Il entra. Madame recevait, bien malgré elle +cependant.</p> + +<p>Le préambule fut court.</p> + +<p>--Le sioux a raconté, l'autre soir, commença-t-il, +une histoire qui t'a bien impressionnée, hein?</p> + +<p>--C'est vrai. Je suis sensible, voyez-vous, très +sensible, et nerveuse, oh! très nerveuse, répondit, +avec assez d'assurance, madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Avais-tu peur que la jeune fille fût dévorée +par le feu de la prairie?</p> + +<p>Madame D'Aucheron ne répondit pas immédiatement.</p> + +<p>--Le danger était grand, dit-elle enfin, et son +lâche compagnon n'avait pas le courage de mourir +avec elle,... avec elle qui avait tout trahi, tout +abandonné pour le suivre.</p> + +<p>A son tour l'indien resta muet. Après un assez +long silence il reprit.</p> + +<p>--On serait curieux de savoir où elle est cette +jeune fille.</p> + +<p>Madame D'Aucheron fit un mouvement des +épaules.</p> + +<p>--Tu ne pourrais pas le dire? recommença-t-il.</p> + +<p>--Moi?... comment voulez-vous?... Est-ce +que je l'ai connue?...</p> + +<p>--Ecoute donc! cette jeune fille qui est ici +avec toi, ce n'est pas la fille de ton mari, hein?</p> + +<p>Madame D'Aucheron fut un peu surprise de +cette question brutale. Elle crut cependant que +l'indien ne voulait pas dire ce qu'il disait.... Il +n'était pas familier avec la langue française. Elle +répondit:</p> + +<p>--Ni la fille de mon mari ni la mienne....</p> + +<p>--Oh! elle doit être la tienne, affirma le sauvage.</p> + +<p>--Vous oubliez que vous êtes chez une femme +respectable et que vous n'avez pas le droit de la +questionner, fit madame D'Aucheron avec dignité.</p> + +<p>--L'Indien, va! ne connaît pas beaucoup +les usages du monde.</p> + +<p>--Eh bien! apprenez que vous faites là un vilain +métier.</p> + +<p>--L'indien peut bien te demander, il me semble, +si ta fille est la fille de ton mari.</p> + +<p>--C'est de l'insolence!</p> + +<p>Elle se leva; Sougraine aussi. Il s'approcha +d'elle.</p> + +<p>--Voyons! dit-il, la jeune fille qui suivit +Sougraine avouait qu'elle serait mère, hein?</p> + +<p>--Vos paroles sont inconvenantes; retirez-vous.</p> + +<p>--Elle s'est séparée de l'Abénaqui aux Montagnes +Rocheuses? continua Sougraine.</p> + +<p>--Demandez à ceux qui le savent.... Sortez, +vous dis-je.</p> + +<p>--Elle est revenue, le sioux l'a dit, et son enfant +doit être quelque part, hein?</p> + +<p>--Qu'est-ce que cela me fait?</p> + +<p>--Si cela ne te fait rien, cela fait quelque +chose à l'indien.</p> + +<p>Et de la main il se touchait la poitrine afin +qu'elle comprît bien qu'il s'agissait de lui même.</p> + +<p>--A vous? balbutia-t-elle.</p> + +<p>--Ah! oui... à moi.</p> + +<p>Il tendit la main comme pour l'arrêter, car elle +se retirait.</p> + +<p>--Ne me touchez pas! dit-elle.</p> + +<p>Elle tremblait. Elle pressentait un coup de +foudre et n'osait plus parler. Elle sentait que +chaque mot hâtait un fatal dénoûment.</p> + +<p>--Je suis fatiguée, reprit-elle; je vous laisse.</p> + +<p>--Attends donc, répliqua l'indien, on va parler +de Sougraine.</p> + +<p>Un frisson parcourut tout le corps de la jolie +femme.</p> + +<p>--De grâce, laissez-moi; vous reviendrez.</p> + +<p>--Tu l'as connu?</p> + +<p>Elle le regarda fixement pendant une seconde +et devint blanche comme le marbre.</p> + +<p>--Regarde bien, va! continua Sougraine, et dis +si tu ne reconnais plus sous la vieillesse ridée de +l'indien, la jeunesse de l'homme que tu as aimé +l'autrefois?...</p> + +<p>Madame D'Aucheron jeta un cri et tombant à +genoux les mains jointes....</p> + +<p>--Pour l'amour de Dieu, supplia-t-elle, Sougraine, +ne me perdez point! ne trahissez point la +femme qui fut coupable pour vous plaire! Oh! +pitié! pitié!...</p> + +<p>Sougraine la regardait d'un oeil curieux et un +sourire méchant plissait le coin de sa bouche.</p> + +<p>--Ne dites rien, mon bon Sougraine, je vous +en conjure, ne dites rien à personne. On ne sait +pas qui je suis, voyez-vous. J'ai changé mon nom +autrefois.... Mon mari ignore tout. S'il allait +savoir! Oh! de grâce! soyez bon, Sougraine, et souvenez-vous +de notre amour passé.... Montrez-vous +généreux; vous aurez votre récompense, oui +vous l'aurez grande, je vous le promets.</p> + +<p>--On va faire des conditions, répondit l'indien, +avec un flegme désolant.</p> + +<p>--Quelles conditions voulez-vous faire? Parlez! +parlez vite, je serai généreuse. Vous verrez que +je serai généreuse.</p> + +<p>--Sougraine est pauvre et tu es riche, toi....</p> + +<p>--Je ne suis pas aussi riche qu'on le dit; non +je ne suis pas riche, mais je te donnerai de l'argent, +Sougraine; oui je t'en donnerai, et tu vivras sans +travailler le reste de tes jours; mais tu t'en iras, +n'est-ce pas? tu iras loin, vivre tranquille... +vivre heureux..... Ici, tu ne serais pas à l'abri +toi-même. Tu sais, la justice veille toujours.</p> + +<p>--Oh! oui, on le sait, mais on veille aussi. +Sougraine n'est pas coupable après tout. Et puis, +il n'a rien à perdre... qu'une vie de peines et de +misères.</p> + +<p>--Combien faut-il que je vous donne pour que +vous partiez?</p> + +<p>--Oh! l'on n'est pas prêt à partir. En attendant, +il lui faudrait bien cent dollars.</p> + +<p>--Cent dollars! c'est beaucoup.... comment +les trouverai-je, moi?... Je vendrai des bijoux, +s'il le faut.... Vous les aurez, mais, partez, allez +loin.</p> + +<p>--Partir? aller loin? Ecoute, il faut que ta fille... +qui est peut-être la fille de l'indien....</p> + +<p>Madame D'Aucheron fit un geste solennel.</p> + +<p>--Il faut qu'elle épouse le ministre, tu sais. +L'indien a promis cela,... et, tu comprends, il y +tient; cela peut le sauver, et toi aussi.</p> + +<p>--Je le désire de tout mon coeur, répondit +madame D'Aucheron... mais elle aime un jeune +médecin et ne veut entendre parler de nul autre.</p> + +<p>--A toi de lui faire comprendre cela, écoute! +sinon....</p> + +<p>Il sortit, emportant un bon à compte sur les +premiers cent dollars, et tout fier du succès de ses +démarches.</p> + +<br><br> +<h3>VI</h3> +<br> + +<p> +Léontine à son retour à la maison, trouva sa +mère tout en pleurs.</p> + +<p>--Que veut dire ce chagrin, bonne petite mère? +demanda-t-elle, il n'y a pas longtemps je t'ai laissée +tout à fait joyeuse.</p> + +<p>--Puisqu'il faut te l'avouer, Léontine, c'est à +ton sujet que je pleure.</p> + +<p>--A mon sujet?</p> + +<p>--Oui, c'est ta résistance à nos volontés qui va +me faire mourir de chagrin....</p> + +<p>--Ce n'est donc pas mon bonheur que vous +cherchez?</p> + +<p>--Tu serais heureuse avec l'honorable monsieur +Le Pêcheur.... et quelle belle position tu occuperais +dans la société!</p> + +<p>--Je n'aime guère les grandeurs, et les jouissances +intimes de la famille ont plus de charmes à +mes yeux que l'éclat des fêtes mondaines.</p> + +<p>--Il faut pourtant, ma fille, que ce mariage se +fasse, oui, il le faut.....</p> + +<p>--Mais! je ne l'aime point moi, cet homme.</p> + +<p>--L'amour! une belle folie de jeunesse.... On +se marie pour s'établir, pour avoir une position... +C'est ton bonheur que je veux; tu le verras plus +tard.</p> + +<p>--Laissez-moi donc le chercher où mon coeur +espère le trouver.</p> + +<p>--Je t'en supplie, Léontine, obéis, fais le sacrifice +de ta volonté et le bon Dieu te bénira; oui, +mon enfant, il te bénira.</p> + +<p>En parlant ainsi madame D'Aucheron entourait +de ses bras le cou de sa fille et déposait un baiser +sur son front pur.</p> + +<p>--Pauvre enfant, continua-t-elle, tu serais bien +récompensée de ton dévouement, va! tu sais: +Père et mère tu honoreras afin de vivre longuement....</p> + +<p>Léontine se sentait envahir par une poignante +amertume. Les rêves d'or qu'elle venait de faire +avec son cher Rodolphe, elle les voyait s'en aller +comme la fumée sous le souffle de la tempête. +Elle n'osait croire que l'ambition seule pût donner +à sa mère une pareille ténacité. Elle devinait un +mystère et craignait de le découvrir. N'y a-t-il pas +des âmes nées pour souffrir? et ne suis-je pas +un enfant de malheur pensait-elle? N'est-il pas de +mon devoir de tout sacrifier, amour, joie, espérances, +félicités, tout, tout, pour ceux qui m'ont +comblée de biens depuis mon enfance?.... Pauvre +Rodolphe!....</p> + +<p>Elle s'échappa des étreintes de sa mère et se +renferma dans sa chambre. Elle se jeta à genoux. +Les mains jointes, les yeux levés vers le petit crucifix +d'ivoire qui surmontait la tête de son lit +blanc, elle implorait celui qui s'est sacrifiée pour +sauver le monde. Pauvre enfant, comme elle +souffrait! comme elle priait!</p> + +<p>Madame D'Aucheron sourit quand elle vit l'affaissement +de sa fille.</p> + +<p>--Elle ne se révolte point, pensa-t-elle, c'est +bon signe. Elle aura du chagrin, versera des +larmes, mais finira par céder. Le chagrin passera, +les larmes se dessécheront, et elle sera madame +Le Pêcheur.</p> + +<p>Monsieur D'Aucheron rentra vers le soir, la tête +remplie de projets insensés. Il achetait une magnifique +maison, des chevaux, des voitures. Il +aurait des cochers en livrée, comme d'autres qui +ne sont pas plus que lui. Il fallait éblouir les +gens, faire parler de soi. On paierait avec les <i>jobs</i> +du gouvernement. Quand on a pour gendre un +ministre, on peut bien avoir sa part de la curée. +Il souriait en songeant à l'étonnement des naïfs +qui l'avaient vu battre la pavé jadis et qui n'avaient +pas su faire leur chemin..... Vilbertin +fournirait l'argent. Ce diable de notaire, il en +avait bien de l'argent.... Il aurait sa part du gâteau, +il entrerait dans la société. Il le savait et +comptait là-dessus. Il n'avait pas une fille à jeter +en pâture à une des sommités du monde politique, +lui, pour en obtenir des faveurs, mais il possédait +des pièces d'or et cela valait autant.</p> + +<p>Madame D'Aucheron, qui n'était pas moins vaniteuse +que son mari, approuva en tous points +les projets nouveaux qu'on faisait miroiter à ses +yeux, et se chargea de choisir un ameublement +digne de la nouvelle demeure.</p> + +<p>Il y a, comme cela, des gens qui ne voient jamais +le revers de la médaille, et, quand ils achètent, ils +n'ont pas l'air de se douter qu'il faudra payer. Ils +ne veulent pas que leur plaisir soit gâté par une +pensée triste.</p> + +<br><br> +<h3>VII</h3> +<br> + +<p> +A l'heure du souper, comme on se mettait à +table, le professeur Duplessis arriva avec six +pauvres, des vieillards. Il entra malgré la servante +qui voulait aller prendre les ordres de sa maîtresse.</p> + +<p>--Je suis invité, dit-il, et priez madame de me +pardonner si je me trouve en retard. <i>Au reste, +les premiers à la table sont les derniers à l'ouvrage.</i></p> + +<p>Quand il était avec ses protégés il devenait +hardi, presque gouailleur. Il puisait de l'audace +dans le bien qu'il faisait.</p> + +<p>Madame D'Aucheron se présenta, suivie de près +par son mari. Elle était de bonne humeur à la +perspective de la belle maison, des chevaux et +des voitures qu'on allait acheter.</p> + +<p>--Ce ne sont pas des convives brillants comme +ceux de l'autre soir, que vous m'amenez-là, dit-elle +en minaudant, mais enfin....</p> + +<p>--Ce sont ceux-là que Notre Seigneur choisissait, +repartit le père Duplessis.</p> + +<p>--Nous sommes loin du temps de Notre Seigneur, +continua madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Vous avez raison, madame, nous en sommes +loin, trop loin.... c'est à vous, les riches, à nous +aider à y revenir.... <i>C'est songer à soi que de +secourir les malheureux.</i></p> + +<p>Elle fit passer les pauvres dans la cuisine.</p> + +<p>--Notre Seigneur les faisait asseoir à sa table, +murmura le professeur.</p> + +<p>Il fut entendu.</p> + +<p>D'Aucheron se frotta les mains en riant. Il +était tout ragaillardi ce soir-là. Il approuva vivement:</p> + +<p>--Pas mal donné, pas mal, mon vieux Duplessis. +C'est superbe. Attrape, femme païenne!</p> + +<p>Madame D'Aucheron répondit, en faisant une +moue significative:</p> + +<p>--Ah! bien, s'ils ne sont pas contents....</p> + +<p>Elle acheva par un geste non moins significatif.</p> + +<p>--Ce sont de braves gens, allez! reprit le père +Duplessis.</p> + +<p>--Braves tant que vous voudrez, croyez-vous +que je vais les recevoir à ma table. Je n'ai pas +déjà trop d'appétit....</p> + +<p>--Ces pauvres en ont bien, eux, de l'appétit, je +vous le jure, surtout, la vieille Marie. Une vieille +qui ne fait point ses trois repas tous les jours.</p> + +<p>--Je crois que Léontine m'a parlé de cette +vieille femme. Elle vit seule?</p> + +<p>--Toute seule dans une petite chambre mal +éclairée, mal aérée, mal chauffée.... La pauvre +vieille! elle est bien bonne et elle a beaucoup +souffert.</p> + +<p>--Vraiment! Il y en a tant qui ont souffert! +il y en a tant qui souffrent encore!</p> + +<p>--C'est vrai, mais celle-là plus que bien +d'autres, parce qu'elle a souffert dans ses affections +les plus pures: dans son mari, dans ses enfants!... +Vous savez, une mère qui se voit délaissée de ses +enfants, c'est cruel, allez!....</p> + +<p>Madame D'Aucheron, qui voulait changer le +sujet de la conversation, pensa à Léontine.</p> + +<p>--Je vais appeler ma fille, dit-elle, peut-être +qu'elle sera contente de voir sa vieille protégée...</p> + +<p>Et elle courut à la chambre de la jeune fille. +La porte était fermée.</p> + +<p>--Léontine, cria-t-elle, le père Duplessis nous +a amené des convives: six pauvres. Si tu aimes +à les voir, descends, mon enfant. Les pauvres, tu +sais, ce sont les amis du bon Dieu....</p> + +<p>A cette dernière parole, Léontine ne put s'empêcher +de sourire à travers ses larmes. Lorsqu'elles +tombent de certaines lèvres les paroles les plus +sacrées deviennent des plaisanteries. Mademoiselle +D'Aucheron baigna dans l'eau froide son front pâle +et ses yeux rougis afin de dissimuler mieux les +chagrins dont elle était accablée, puis elle descendit +à la salle à manger où se trouvaient ses parents +et l'excellent instituteur.</p> + +<p>--Où sont donc vos amis? M. Duplessis, demanda-t-elle, +d'un air surpris.</p> + +<p>Elle savait bien qu'ils étaient à la cuisine. Madame +D'Aucheron se hâta de répondre:</p> + +<p>--Ils sont attablés en bas. Catherine en prend +soin. Ils sont bien servis.</p> + +<p>Léontine descendit à la cuisine et prit la place +de Catherine.</p> + +<p>--C'est moi qui suis la servante des pauvres, +dit-elle, laissez-moi faire.</p> + +<p>Jamais ces déshérités de la terre ne firent un +aussi bon dîner. Ils riaient, pleuraient, chantaient +tour à tour ou à la fois, comme dans une orgie. L'orgie +de la charité et de l'amour de Dieu. Quand ils +eurent fini leur agape, Léontine les fit monter au +salon, se mit au piano et trouva, pour les réjouir, +des harmonies d'une suavité toute nouvelle, des +chants d'une incomparable douceur. Elle était +inspirée par sa profonde douleur et sa foi naïve. +Les six pauvres qui l'entendaient croyaient voir la +porte du paradis s'ouvrir et des vagues de mélodies +célestes se précipiter vers eux.</p> + +<p>Le professeur, monsieur et madame D'Aucheron +vinrent aussi dans le salon pour être témoins des +émotions de ces gens misérables à qui les délices de +la terre étaient refusées.</p> + +<p>Marie, la vieille femme, pleurait beaucoup.</p> + +<p>--Je n'ai jamais rien entendu de si beau, disait-elle +en branlant la tête, non jamais! que c'est donc +beau, le ciel, puisque c'est encore plus beau que +cela!</p> + +<p>Sa voix chevrotante fit tressaillir madame D'Aucheron +qui pensa:</p> + +<p>--Je l'ai entendue quelque part.</p> + +<p>Elle cherchait dans ses souvenirs.</p> + +<p>--Venez souvent, fit mademoiselle D'Aucheron, +venez, mère Marie. Je chanterai pour vous +et pour vous je jouerai les plus belles symphonies.</p> + +<p>--Si madame me le permet, repartit la vieille, de +sa voix cassée, en regardant madame D'Aucheron, +je reviendrai bien sûr; mais pas souvent peut-être, +ni longtemps, car mes pieds achèvent leur +course. Je me vois aller vite à la tombe. C'est +aussi bon. Je n'ai plus personne qui m'aime et je +suis un fardeau pour ceux qui m'entourent.</p> + +<p>--Ne dites pas cela, mère Marie, reprit vivement +Léontine, vous avez de bons amis.</p> + +<p>--Je veux dire que je n'ai plus de famille.</p> + +<p>--Vous avez la famille des âmes charitables, +observa Duplessis, c'est la meilleure. Elle ne vous +abandonnera point. <i>Les puits dont on tire souvent +de l'eau sont rarement à sec.</i></p> + +<p>Madame D'Aucheron paraissait mal à l'aise. Elle +aurait bien voulu dire quelque chose. Elle sentait +qu'elle ne pouvait pas décemment garder plus +longtemps le silence. Il faut au moins, quand on +a des malheureux devant soi, ne pas leur refuser +un mot de consolation.</p> + +<p>--Je suis contente que ma fille vous ait prise +sous sa protection, la mère, et je suis sûre qu'elle +ne vous laissera manquer de rien. Je lui recommande +chaque jour de bien s'informer de l'état de +votre santé, de vous porter ces petites douceurs qui +font tant de bien aux vieillards, et si elle vous +oublie jamais, ce ne sera point ma faute.</p> + +<p>Duplessis la regardait en souriant. Il savait +bien qu'elle se vantait.</p> + +<p>--Mon Dieu! que vous me rappelez une voix +connue, chère Dame!</p> + +<p>--Moi? fit madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Oh! oui, et plus vous parlez plus mon illusion +est complète..... Il me semble entendre la +voix de mon enfant, de ma fille.... Ah! la malheureuse, +je l'aimais bien pourtant.....</p> + +<p>Et la vieille femme fondit en larmes.</p> + +<p>--Votre fille, demanda D'Aucheron, avec l'indifférence +des âmes égoïstes, elle est morte?....</p> + +<p>--Morte? peut-être... je n'en sais rien... Toute +jeune encore elle a été enlevée par un sauvage... +Je n'en ai plus entendu parler.</p> + +<p>Madame D'Aucheron ne put retenir un cri. Elle +faisait cependant un effort surhumain pour ne pas +se trahir.</p> + +<p>--Tiens! dit D'Aucheron, l'histoire du sioux qui +revient. Puis il continua:</p> + +<p>--Etes-vous la mère Audet, de Notre-Dame-des-Anges?</p> + +<p>--Vous connaissez donc mes malheurs? répondit +la vieille femme.</p> + +<p>--L'affaire a fait du bruit dans le temps, paraît-il, +et d'après ce que nous a raconté un sauvage de +l'ouest, votre fille se serait séparée de son ravisseur, +aux Montagnes Rocheuses, et serait revenue ici +avec des voyageurs canadiens.</p> + +<p>--L'on m'a dit cela, mais je ne l'ai jamais revue. +Elle aurait dû savoir que le coeur d'une mère pardonne +toujours; elle aurait dû venir se jeter dans +mes bras. Oh! comme j'aurais été heureuse!...</p> + +<p>Elle se mit à sangloter de nouveau.</p> + +<p>--Chante donc, Léontine, ordonna madame +D'Aucheron, pour se donner une contenance. La +jeune fille répéta plusieurs romances dont les +paroles s'adressaient à Rodolphe absent. Puis, +pour ne pas abuser de l'extrême bonté des D'Aucheron, +le père Duplessis ramena ses pauvres à +leurs tristes réduits.</p> + +<p>Alors madame D'Aucheron dit à sa fille:</p> + +<p>--- Il vaut mieux que cette vieille ne revienne +pas ici. A son âge, vois-tu, les émotions sont dangereuses. +Tu lui porteras des secours à domicile. +Sans compter qu'il y a plus de mérite à visiter les +pauvres qu'à les faire venir chez soi.</p> + +<p>Elle était contente d'avoir trouvé cette idée-là.</p> + +<br><br> + +<h3>VIII</h3> +<br> + +<p> +Dans les huit jours qui suivirent le bal, monsieur +Le Pêcheur vint présenter ses hommages à +madame et à mademoiselle D'Aucheron. Il était +lustré, brossé, pimpant, jaseur. Il était confiant +dans son étoile et croyait au pouvoir du sauvage.</p> + +<p>Léontine l'accueillit froidement, mais sans le repousser +tout à fait. Il en augura bien. Elle devait +agir ainsi. C'était de bonne guerre que ne pas se +livrer à la première sommation. La mélancolie répandue +sur sa brune figure lui donnait un charme +inaccoutumé. Il l'aimait mieux comme cela, avec +une teinte de tristesse. C'était moins vulgaire. Il +osa même faire allusion à l'époque du mariage. +Elle pencha la tête comme une victime qui se résigne. +Il aimait cela, la résignation chez une +femme, et trouvait que c'était une belle vertu.</p> + +<p>Il avait vu monsieur D'Aucheron auparavant, +et monsieur D'Aucheron lui avait appris la grande +nouvelle: l'achat d'une maison splendide, d'une +voiture d'été, d'une voiture d'hiver, de deux +chevaux.</p> + +<p>--Vous comprenez, avait-il dit en clignant de +l'oeil, c'est pour ma fille.</p> + +<p>A son retour, il trouva Sougraine à sa porte, +parmi les solliciteurs qui font pied de grue. Il +le reçut assez mal, car il pensait n'avoir plus +besoin de lui. Il s'était évidemment fait un travail +dans l'esprit, sinon dans le coeur de sa future. +Maintenant que l'onde avait pris son cours elle irait +d'elle même et le sillon se creuserait davantage +chaque jour. Il en était quitte à bon marché.</p> + +<p>Sougraine insista et ses raisons n'étaient pas +sans valeur.</p> + +<p>--On peut défaire ce qu'on a fait, disait-il. +Sois généreux envers ceux qui te font du bien. +La reconnaissance est une belle chose, mais la +vengeance est une plus belle chose encore.</p> + +<p>Le ministre souriait.</p> + +<p>--On verra, répétait-il, on verra. Tu demandes +trop, tu n'es pas raisonnable. Tu reviendras quand +je serai marié.</p> + +<p>Il ouvrit la porte.</p> + +<p>--Le mariage n'est pas fait, va! répondit Sougraine, +en sortant.</p> + +<p>--J'ai peut-être tort de le froisser, pensa le +ministre. Il eut mieux valu attendre un peu.... +Bah! qu'il aille au diable!</p> + +<br><br> + +<h3>IX</h3> +<br> + +<p> +Avant de venir à Québec la Longue chevelure +avait parcouru plusieurs des villages échelonnés +sur les bords du grand fleuve, demandant partout +sa fille tant regrettée. Il avait visité le canton +iroquois du Saut St. Louis, les indiens d'Oka, sur +le lac des Deux Montagnes, les Abénaquis de la +rivière Saint François. Nulle part il ne recueillit +ces agréables rumeurs qui font naître l'espérance +et soutiennent le courage. Il se rendit à Notre-Dame-des-Anges, +sur la rivière Batiscan. Les gens +de l'endroit se souvenaient à peine de l'enlèvement +d'Elmire Audet. Le père de la jeune fille +était mort; ses frères et ses soeurs travaillaient +dans les fabriques américaines, et la mère, vieille +et souffrante, s'était réfugiée l'on ne savait où. +Quelques Abénaquis de la rivière Bécancour lui +apprirent, aux Trois-Rivières, que Sougraine comptait +des parents parmi eux. Il avait même laissé +deux enfants, deux petits garçons, chez un de ses +beaux-frères. L'un de ces enfants mourut fort +jeune: l'autre était devenu quelqu'un, un monsieur, +comme on dit à la campagne. Mais l'on ne +savait plus où il demeurait. Quant à la jeune +fugitive, personne n'avait eu connaissance de son +retour. Il était, en différent temps, arrivé des +voyageurs de l'Ouest, des pays d'en haut, de la +Californie, mais on ne savait plus guère où les +retrouver.</p> + +<p>La Longue chevelure suivit ces indiens à la +rivière Bécancour.</p> + +<p>Les Abénaquis, dispersés parmi les blancs, songeaient +à se réunir pour de nouveau vivre en tribu, +comme par le passé. Ils désignèrent le chef Metsalabanlé, +Thomas et plusieurs autres des plus +considérables pour solliciter, auprès du gouvernement, +l'autorisation de se réorganiser et d'aller demeurer +sur des réserves. La Longue chevelure +s'achemina vers Québec en leur compagnie. Il voulait +se rendre jusqu'aux rives du Golfe St. Laurent. +Il devait traverser en faisant la chasse, la chaîne +des Alleghanys, visiter la Baie des Chaleurs, puis +se diriger vers le sud, fuyant les neiges du +Canada, pour retourner enfin sous les climats plus +doux des Etats Américains.</p> + +<p>Le hasard le conduisait: le hasard ou plutôt la +Providence, cette force mystérieuse qui nous pousse +à notre insu, par une voie étrange, vers un but que +nous n'apercevons point.</p> + +<p>Sougraine venait d'arriver. Il cherchait quelqu'un +lui aussi.</p> + +<p>Souvent le souvenir de ses enfants s'était réveillé +dans son coeur. Les folles passions d'autrefois, +devenues calmes aujourd'hui, n'avaient pas étouffé +pour toujours, au temps de leur éclosion, la sollicitude +paternelle. Pendant qu'il errait dans +les montagnes de la Californie, se faisant tour à +tour mineur et trappeur; pendant qu'il s'égarait +dans les villes, au milieu des flots d'aventuriers +apportés, comme des épaves, de tous les coins du +monde, flânant au soleil ou dormant à l'ombre, +vidant la choppe de bière dans les tavernes du +sous sol, ou grugeant des bananes sous l'auvent des +marchandes de fruits; pendant qu'il parcourait, +demandant son pain au travail de la ferme, les +vastes champs couverts de maïs d'or et les prairies +vertes comme des mers profondes, il songeait au +pays, aux parents, aux amis, aux enfants, à tout +ce qu'il avait aimé, ce qui est la vie, l'espoir, le +bonheur, et il se trouvait bien malheureux. Des +larmes mouillaient ses paupières. Ses enfants +surtout, ses deux petits garçons, comme il aimait +se les rappeler! Il évoquait leur souvenir, et ils +apparaissaient devant lui dans la fraîcheur de leur +enfance, comme aux jours de jadis. Il les voyait +babiller comme des oiseaux. Il s'imaginait entendre +leur voix dans le murmure des ruisseaux, dans le +gazouillement des feuillages. Il voyait encore +étinceler leurs yeux noirs, rire leur bouche mutine.</p> + +<p>Mais eux se souvenaient-ils de lui? Voulaient-ils +s'en souvenir? Le croyaient-ils coupable +ou savaient-ils son innocence? Ils avaient peut-être +oublié son nom.... Oublier le nom de son +père!.... Ah! comme il eût donné cher pour les +voir, n'aurait-ce été qu'un instant. Comme ils +devaient être changés! Ils étaient devenus des +hommes. Oui, ses petits enfants qu'il laissa un +jour, pour se sauver avec sa honte et son déshonneur, +ils sont des hommes aujourd'hui.... Et +que font-ils dans le monde où il les abandonna?... +Ceux qui en ont pris soin les ont ils protégés fidèlement? +Vivent-ils pauvres, découragés, misérables, +ou bien, dominant la fortune par leur énergie, se +sont-ils fait une bonne place au soleil?... Pauvres +enfants!</p> + +<p>Il les reverra. Après plus de vingt ans d'exil +on peut bien retourner dans la patrie. La vengeance +doit être satisfaite et l'expiation assez +grande. Et puis, on n'a peut-être pas retrouvé le +cadavre de sa femme.... Et, si on l'a retrouvé, il +n'a peut-être pas été reconnu.... Qui peut l'accuser +après tout, lui Sougraine, d'avoir tué sa +femme?.... Il a été bon, trop bon, peut-être, et +c'est ce qui l'a perdu. Il ne fallait pas retourner +à St. Jean pour la chercher. On ne l'aurait pas +accusé. Ses enfants auraient juré qu'il ne l'avait +pas tuée. Ils ne savaient pas, eux, ce qu'il allait faire +tout seul, la nuit, sur la rive où était restée leur +mère.... Si, encore, il n'avait pas fait la sottise +d'oublier sa corde au cou de la malheureuse....</p> + +<p>Et puis Elmire dont le sioux l'avait cruellement +séparé, qu'était-elle devenue?... Elle serait aujourd'hui +sa femme légitime, et des rayons de félicité +tomberaient sur leur existence. Il regrettait d'avoir +obéi à cet impérieux étranger et de s'être séparé +d'elle. Elle était la femme d'un autre aujourd'hui +sans doute, et elle repoussait, comme une vision +infâme, le souvenir de l'homme qu'elle avait un +jour trop aimé... O châtiment! l'amour qui se +change en haine.</p> + +<p>Toutes ces pensées venaient souvent à l'esprit +de Sougraine et ne lui laissaient guère de repos. +Elles le fatiguaient, elles ébranlaient ses premières +résolutions, comme le pic du travailleur ébranle et +démolit le mur qu'il frappe incessamment.... Il résolut +enfin de revenir chez les siens et de soulever +le voile qui lui cachait tant de secrets.</p> + +<p>Il s'aventurait donc maintenant comme fantôme +dans les rues étroites de la ville, recueillant +toutes les rumeurs qui passaient dans l'air, interrogeant +rarement et discrètement. Il n'avait pas +osé se rendre directement à Bécancour, crainte de +quelque mésaventure. Metsalabanlé était peut-être +encore le chef de la petite tribu qui vivait en cet +endroit, et cet homme intelligent mais impitoyable +lui faisait peur. Il fallait s'assurer auparavant des +dispositions des frères indiens.</p> + +<p>Il rencontra les délégués de la tribu et put se +joindre à eux sans éveiller de soupçons. Il se fit +appeler la Langue muette.</p> + +<br><br> + +<h3>X</h3> +<br> + +<p> +Ce fut au bal de madame D'Aucheron que la +Longue chevelure apprit pour la première fois, les +noms et la demeure de quelques uns des voyageurs +qu'il avait jadis sauvés de la mort. Le lendemain, +un habitant d'une paroisse éloignée l'emmena chez +lui. Son voisin avait fait autrefois le voyage de la +Californie. Il savait peut-être quelque chose. +Vain espoir. Ce voyageur avait traversé les Montagnes +Rocheuses deux ans après Houde et Pérusse. +Ils les avait vus cependant, là-bas, et avait +travaillé avec eux dans les mines. Leroyer revint +à Québec. Il lui semblait, malgré tout, qu'un +horizon nouveau, tout or et tout lumière, s'ouvrait +devant ses yeux. Une confiance inaccoutumée +remplissait son âme et il éprouvait d'étranges enivrements. +Il lui tardait maintenait de voir madame +Villor. S'il avait su, il n'aurait pas fait ce +voyage inutile,... Peut-être aurait-il trouvé sa +fille aujourd'hui....</p> + +<p>Il peigna ses longs cheveux, mit un gros diamant +à sa cravate, car il était cravaté comme un bourgeois, +passa dans ses doigts des anneaux où scintillaient +les plus belles pierres, s'enveloppa dans une +large écharpe comme un seigneur espagnol, chaussa +des mocassins de caribou, comme un coureur des +bois, mais des mocassins garnis de vraies perles, +enfonça sur sa tête un <i>casque</i> de loutre et se +rendit chez Rodolphe, le jeune docteur. Il voulait +s'en faire accompagner.</p> + +<p>Rodolphe était sur le chemin de Saint Raymond.</p> + +<p>Le professeur à l'école normale, qui ne perdait +pas une occasion de faire le bien et ne souffrait +pas une minute de retard dans l'exécution d'un +projet, venait d'apprendre qu'on demandait un +médecin en cet endroit. Saint Raymond, une belle, +grande et riche paroisse, comme vous savez. Il +courut chez madame Villor, qui dépêcha sa +fille à Rodolphe. Il fallait faire diligence, les +bonnes paroisses sont rares. Une heure après le +jeune médecin était en route. Saint Raymond +était bien plus avantageux que Notre-Dame-des-Anges.</p> + +<p>La Longue chevelure pensa qu'il devait aller +présenter ses hommages à madame D'Aucheron, +il verrait madame Villor en revenant. Ce +serait mieux, on pourrait s'attarder longtemps ici.</p> + +<p>Quand il entra, monsieur, madame et mademoiselle +D'Aucheron, assis tous trois dans le salon, +en face d'un âtre flamboyant, étaient engagés dans +une conversation fort animée.</p> + +<p>Il s'agissait encore du mariage de Léontine.</p> + +<p>--Je ne parle pas souvent, disait le chef de la +famille, mais quand je parle je veux être écouté; +je dois l'être. Il faut que ce mariage ait lieu prochainement. +Il y va de mon honneur: j'ai engagé +ma parole; il y va de ma fortune politique: l'honorable +monsieur Le Pêcheur me promet une place +de conseiller législatif. On dira: si jeune et déjà +conseiller! Pas d'élection à subir. On se moque +du peuple. C'est la couronne qui nous choisit et +non pas une foule ignorante et préjugée.... Le +titre d'honorable jusqu'à ce que mort s'en suive... +jusqu'à la mort, je veux dire. Je deviendrai ministre. +Oui Le Pêcheur me l'a dit et je le crois. +Je le sais; je connais ma valeur.... Un homme +qui se connaît apprend aux autres à le connaître.... +Ton mari ministre, ton père ministre, ma Léontine, +est-ce assez de chance comme cela?</p> + +<p>--Et pourquoi, mon enfant, reprenait madame +D'Aucheron, pourquoi serais-tu récalcitrante? ne +nous dois-tu pas tout ce que tu es, tout ce que +tu as?</p> + +<p>--Exploitez-vous une industrie? demanda la +jeune victime, tout-à-coup blessée, suis-je donc un +objet de commerce?</p> + +<p>--L'entends-tu? s'écria le futur conseiller législatif.</p> + +<p>--Seigneur Dieu! fit madame D'Aucheron, la +révolte dans une âme que je me suis efforcée de +rendre angélique.</p> + +<p>--Pardon, fit Léontine, je ne voulais pas oublier +le respect que je vous dois.</p> + +<p>Elle se mit à regarder jouer les flammes légères +du foyer qui s'élançaient en flèches ardentes +vers la cheminée; son âme aussi, dans ses brûlantes +aspirations, s'élançait vers un avenir encore +rempli de ténèbres.</p> + +<p>Ce fut en ce moment que la Longue chevelure +se présenta. Il s'aperçut qu'il arrivait un peu +trop tôt ou un peu trop tard. Il y avait du mécontentement +sur les figures, de la gêne dans les +manières.</p> + +<p>--Nous sommes heureux de vous voir, lui dit +monsieur D'Aucheron.</p> + +<p>--Ce n'est pas sûr, cela, pensa le sioux.</p> + +<p>Quelques instants après, mademoiselle D'Aucheron, +priant le visiteur d'être indulgent, lui dit +qu'elle devait sortir. On l'attendait: elle était en +retard déjà.</p> + +<p>Vilbertin survint. Il parut regretter l'absence +de Léontine.</p> + +<p>Il n'était pas gêné avec D'Aucheron, le gros +notaire; avec personne. Au reste, il était le plus +intime ami de la maison. Il amena la causerie +sur le mariage de mademoiselle D'Aucheron.</p> + +<p>La présence du sioux ne comptait point à ses +yeux....</p> + +<p>--Ce sera un brillant mariage, dit monsieur +D'Aucheron.</p> + +<p>--Un mariage heureux, ajouta sa femme.</p> + +<p>L'indien, surpris, questionna du regard. Il n'aurait +pas osé se mêler à cette conversation.</p> + +<p>--Elle fait bien quelques petites résistances, +observa madame D'Aucheron, mais elle a trop de +bon sens et elle nous aime trop pour ne pas consentir +à cette splendide union.</p> + +<p>--Ce serait un grand malheur pour moi que la +rupture de ce projet, reprit le chef de la maison, +en regardant La Longue chevelure.</p> + +<p>--Je sais que dans votre société civilisée, remarqua +alors le siou, il y a des mariages de convenance +que l'on ne connaît pas chez nous, dans nos forêts. +Vous vous mariez pour avoir de l'or, des honneurs, +une position, nous nous marions pour avoir la +personne que nous aimons. Vous avez souvent +des chagrins intimes, nous n'en avons jamais. Il +faut que le coeur aime et nulle puissance au monde +ne peut l'empêcher de rechercher l'objet qu'il a +choisi. S'il ne le possède pas par le mariage il le +possédera malgré le mariage.</p> + +<p>--Vous êtes naïfs, vous autres les indiens, dit +en riant l'homme d'affaire, et vous placez encore +l'amour parmi les choses sérieuses. Il y a longtemps +que la civilisation l'a mis à sa place. C'est +l'égoïsme qui prime tout, mais un égoïsme revu et +corrigé: le soin de son bien-être. Vous comprenez? +Ne pas souffrir. C'est moi qui ai trouvé ce mot. +C'est très large et très juste. Songez-y. L'amour! +c'est un passe-temps, une distraction, quelquefois +une malice. C'est moi qui ai trouvé ce mot-là +aussi. Il a son application.</p> + +<p>--Mademoiselle votre fille ne me semble pas +partager votre manière de voir, fit l'indien, qui se +leva pour prendre congé.</p> + +<p>--Elle est jeune, répondit D'Aucheron, et la +jeunesse donne encore dans les vieilles idées, +laissez-la vieillir, elle acceptera bien les nouvelles.</p> + +<p>Vilbertin ne trouvait pas fort rassurantes les +dispositions de son ami. Il se mit à parler affaires. +L'achat de la maison de la Grande allée était chose +faite. On ne le regrettait point. On paierait cela +comme le reste, d'un coup de dé. Tous les spéculateurs +ont des veines de chance; on l'attendait avec +assurance, la veine, et les yeux fermés. Il y en a +comme cela qui ferment les yeux pour ne pas voir +leur folie.</p> + +<br><br> +<h3>XI</h3> +<br><br> + +<p> +Leroyer se fit conduire rue Richelieu et monta +chez madame Villor. Mademoiselle D'Aucheron +venait d'entrer. Madame Villor tenait une lettre +à la main et paraissait toute troublée. La Longue +chevelure exposa le motif de sa visite. Il était +tellement ému que sa voix tremblait comme celle +d'un vieillard.</p> + +<p>Léontine et Ida disaient:</p> + +<p>--S'il pouvait retrouver son enfant!</p> + +<p>A la grande surprise des jeunes filles, madame +Villor balbutia, parut chercher des paroles, s'efforcer +de se souvenir. Elle portait la main à son +front. Ida pensait:</p> + +<p>--Maman est-elle malade? Elle n'est pas comme +de coutume.</p> + +<p>La Longue chevelure semblait découragé.</p> + +<p>--Qu'est-ce donc que cette lettre que tu viens +de recevoir, petite mère? demanda mademoiselle +Ida.</p> + +<p>--Je ne sais pas, fit madame Villor, agitée par +une émotion étrange.</p> + +<p>--Mon Dieu! tu me fais peur, reprit la jeune +fille.</p> + +<p>--Rodolphe!... exclama Léontine, qui ne pensait +qu'à son ami.... Serait-ce un malheur?</p> + +<p>Et elle devint toute livide.</p> + +<p>Madame Villor fit signe que non.</p> + +<p>--Tu nous caches un secret... j'ai peur... +montre cette lettre, mère. Voyons, il faut tout +savoir, continua Ida.</p> + +<p>Elle prit la lettre d'une main fiévreuse et lut +vivement à haute voix.</p> + +<p>"Malheur à vous! malheur à votre fille! malheur +à Rodolphe! si jamais vous dites un mot à qui que +ce soit, vous entendez bien? à qui que ce soit, au +sujet de la petite fille sauvage amenée des Montagnes +Rocheuses, par votre frère, il y a vingt-trois +ans. On prouvera que vous avez eu votre +part de l'argent...."</p> + +<p>La figure d'Ida qui s'était colorée tout à l'heure, +sous les coups de fouet du sang, devint d'une pâleur +extrême à la lecture de cette dernière ligne. Ida +l'avait lue tout d'un trait, sans y regarder d'avance. +Elle était blessée au coeur. L'oeil de madame +Villor étincelait.</p> + +<p>--J'ai pris ma part de l'argent, dit-elle lentement, +ma part de l'argent.... Mensonge! horreur!</p> + +<p>Les deux jeunes filles se levèrent spontanément +tout heureuses de cette énergique protestation. +Elles savaient bien que Madame Villor était une +femme d'une grande probité, et il leur était pénible +de voir sa vertu subir les morsures de la calomnie. +Mais si madame Villor n'avait rien à craindre +de cette lâche accusation, elle pouvait bien parler. +C'est ce qui vint à leur pensée. La pauvre femme +comprit cela aussi.</p> + +<p>--La jeune enfant, commença-t-elle, je l'ai... +elle a....</p> + +<p>Sa langue tout à coup embarrassée balbutia des +mots incohérents.</p> + +<p>--Qu'avez-vous donc, mère, s'écria la jeune +Ida, qu'avez-vous donc?</p> + +<p>Madame Villor venait de s'affaisser. Elle n'avait +pu soutenir le choc des émotions. La surprise, +la peur, le pressentiment d'une sourde persécution, +la pensée de voir des malheurs inconnus +tomber sur sa fille chérie, tous ces fantômes qui +se précipitent, à certaines heures, dans les imaginations +vives et bouleversent les tempéraments +faibles, l'avaient brisée de même que l'orage brise +une plante délicate, et elle gisait là comme dans +une agonie cruelle. Les jeunes filles tout en pleurs +crièrent au secours. Les voisins accoururent. On +appela le prêtre et le médecin.</p> + +<p>La Longue chevelure sortit désolé. Y avait-il +eu un drame sur le berceau de sa fille comme sur +la tombe de sa femme?</p> + +<br><br> + +<h3>XII</h3> +<br> + +<p> +Le notaire Vilbertin, de retour à son étude, se +livrait aux charmes de la rêverie. L'exercice était +nouveau pour lui. Il n'avait jamais songé qu'à +grossir son trésor, à bien arrondir sa fortune, et +cela tenait de la prose plutôt que de la poésie. +C'était un travail, non une récréation. Aujourd'hui +un nouveau rêve hantait son esprit. Il se +sentait dominer par une mystérieuse puissance, +il y avait un envahissement de tout son être par +une passion étrange, et il eût voulu s'endormir +dans cet enivrement des sens. Il redoutait le réveil. +L'image de mademoiselle D'Aucheron passait +et repassait sans cesse devant ses yeux fermés. +On voit mieux sa pensée quand on ferme +les yeux. On dirait qu'on regarde en dedans.</p> + +<p>Il n'était pourtant pas sans inquiétude, le gros +notaire, et plus il devenait amoureux plus il avait +peur de ne pouvoir saisir l'objet de ses désirs. +Le ministre était un rival formidable. D'Aucheron +le laissait bien voir. Il était jeune, élégant, +galant, sur la voie de la fortune, arrivé aux honneurs. +Rodolphe, l'autre rival, serait moins +difficile à supplanter. Il ne le redoutait guère, +celui-là. Il comptait un peu sur la chance et +jouait en aveugle. Il ne faudrait cependant pas +tarder longtemps à se mettre sur les rangs; il ne fallait +pas non plus brusquer une déclaration. N'importe +le moyen, il l'aurait cette belle jeune fille. +Il sentait maintenant un vide énorme dans son +existence. Il ne s'était jamais vu seul comme +cela. Oh! comme il l'aimerait, comme il la traiterait +avec bonté! Il aurait du plaisir à satisfaire +ses caprices, car elle en aurait des caprices; toutes +les jeunes femmes en ont. Il ne vieillirait plus! +non, il aurait tant de soin de lui-même que les +années glisseraient, glisseraient sans laisser de +traces sur son front.... Les rides--il était quelque +peu ridé--les rides s'effaceraient sous les +baisers de la jeunesse.</p> + +<p>Il se leva. Le feu qui le mordait au coeur mettait +des reflets pourpres sur sa face ronde.</p> + +<p>--O amour! amour! soupira-t-il.</p> + +<p>Et sa main cherchait à comprimer les battements +de son coeur.</p> + +<p>Une voiture attelée de deux chevaux fringants +s'arrêta devant sa porte et une dame enveloppée de +riches fourrures descendit aussitôt.</p> + +<p>Les rêves couleur de rose du gros notaire +s'envolèrent comme des oiseaux qu'épouvante un +coup de foudre, et des pensées plus pratiques arrivèrent +alors.</p> + +<p>--Mon ami D'Aucheron n'a pas perdu de temps, +pensa-t-il. Il donne dans le panneau comme un +poisson dans le filet. La maison de la Grande allée, +15,000 dollars, l'ameublement, 5,000, cela fait +20,000; les voitures, les chevaux, les harnais, une +couple de mille encore, cela fait bien 22,000 dollars. +Et pour payer tout cela, il faut faite un emprunt.</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de piétiner davantage sur +l'amitié de son intime, la visiteuse entrait.</p> + +<p>--Comment vous portez-vous, depuis tantôt, +mon cher notaire?</p> + +<p>--A merveille, madame,... à merveille! En +vérité, je vous le dis, on rajeunit; ma parole, on rajeunit.</p> + +<p>--Que vous êtes heureux, vous!</p> + +<p>--Et comment, belle dame, vous n'allez pas +vous plaindre des rigueurs du temps, je l'espère. +Vous êtes demeurée jeune, fraîche, aimable comme +à dix-huit ans.</p> + +<p>--Vous êtes trop flatteur pour être vrai. Dans +tous les cas si j'ai eu du bonheur dans le passé, +j'ai du chagrin aujourd'hui; oui, j'ai du chagrin.</p> + +<p>--Vous paraissiez pourtant bien heureuse tout +à l'heure... vite, contez-moi çà. Vous savez, le notaire +c'est comme le confesseur.</p> + +<p>--Je vais vous le dire mon secret. J'ai besoin +d'un peu d'argent. Il me faudrait cent piastres et +je ne voudrais pas les demander à mon mari. C'est +une surprise que je veux lui faire.... Il faudrait +garder la chose secrète, bien secrète. Je vous +rendrai moi-même cette somme avant longtemps...</p> + +<p>--Eh! juste ciel! chère madame, voilà pourquoi +vous n'êtes pas heureuse, vous, parce qu'il vous +faut cent dollars?</p> + +<p>--Oh! non, il y a autre chose. Ce n'est pas +un secret, du reste, et mon mari vous en a parlé +il y a un instant. Il s'agit de ma fille, de Léontine. +Elle est d'un entêtement ridicule. Elle s'obstine +à repousser l'honorable M. Le Pêcheur. C'est vraiment +décourageant. Il faudra bien qu'elle cède +cependant. Je l'ai dans la tête, son père aussi. +Elle s'est éprise de ce petit docteur. Heureusement +qu'il va s'établir à la campagne, loin d'ici. +Ils ne se verront pas souvent et finiront par s'oublier.</p> + +<p>--C'est ce que je crois, ajouta le notaire; c'est +aussi ce que j'espère. Et ce mariage avec le +ministre se ferait bientôt?</p> + +<p>--Le plus tôt possible.</p> + +<p>--Allons, mon petit, pensa Velbertin, joue serré. +Madame, ajouta-t-il tout haut, ma bourse est à +votre disposition. Je ferai, pour vous être agréable, +tout ce qu'il est possible à un galant homme de +faire, et je serai discret par dessus le marché! +mais si un jour j'ai besoin de vous, vous m'aiderez, +n'est-ce pas?</p> + +<p>--Comptez sur moi, monsieur le notaire.</p> + +<p>Madame D'Aucheron sourit mais avec amertume.</p> + +<p>--Savez-vous que madame Villor est bien mal, +reprit-elle.</p> + +<p>--Non? comment cela?</p> + +<p>--Après la lecture d'une lettre, paraît-il, elle +s'est évanouie, puis elle a été frappée de paralysie. +Elle ne peut plus parler.</p> + +<p>--Et que disait cette lettre?</p> + +<p>--Cette lettre? je ne le sais pas.</p> + +<p>--Pauvre femme! Je lui ai fait remise de son +loyer... c'est peut-être la joie....</p> + +<p>Madame D'Aucheron retourna chez elle dans +son magnifique sleigh attelé de deux chevaux. Le +cocher, un énorme bonnet de peau de loup sur le +chef, un paletot à trois collets sur le dos, conduisait +fièrement l'attelage. Il semblait né cocher, +car il y en a qui naissent pour conduire comme +d'autres pour être conduits. Secret du destin.</p> + +<br><br> +<h3>XIII</h3> +<br> + +<p> +La Langue muette venait souvent chez les D'Aucheron +et cela pouvait éveiller la curiosité. La +curiosité éveille le soupçon, et le soupçon est le +plus obstiné comme le plus sournois de tous les dénicheurs +de choses louches. Il ne désirait qu'une +chose: aller vivre et mourir tranquille, à l'abri de +toute crainte, en quelqu'endroit éloigné. Pour arriver +à ce terme heureux de sa destinée il avait +besoin d'argent, et son ancienne amie lui en donnait +à pleines mains. Il le fallait bien. Elle était à +sa merci. Il n'avait qu'à dire un mot et tout était +fini pour elle: Honneur, respect, plaisir, fortune, +amour, tout! Pauvre femme! elle payait cher ses +faiblesses de jadis. Elle eût voulu le charger d'or, +ce monstre qui la poursuivait, le gorger de richesses, +pourvu qu'il s'éloignât, pourvu qu'il disparût +à jamais.... Ses nuits se passaient dans +d'affreuses songeries. Le jour, elle pouvait se distraire +un peu. Elle recevait ses amies, sortait pour +faire admirer ses belles toilettes, et le bruit, les +plaisirs l'étourdissaient un peu. Elle oubliait. +La nuit, quand tout se taisait autour d'elle, les +cris de sa conscience devenaient terribles. Il lui +semblait que tout le monde pouvait les entendre. +Mille pensées lugubres l'absorbaient. Ses amies se +raconteraient son histoire. Comment trouvez-vous +l'histoire de la D'Aucheron? diraient-elles, et elles +éclateraient de rire. Des sueurs froides mouillaient +son corps convulsivement agité. Son sommeil +avait quelque chose de plus pénible encore, car +elle ne pouvait point chasser les sombres visions +qu'il lui apportait.</p> + +<p>Elle remit à Sougraine les cent dollars qu'elle +venait d'emprunter au notaire.</p> + +<p>--Voyons, dit-elle, sois généreux enfin, pars, +ne me condamne pas à un plus long supplice; +j'en mourrai, bien sûr.</p> + +<p>--Ecoute, tu ne veux pas dire à l'indien où est +son enfant.... As-tu peur qu'il l'enlève comme il +t'a enlevée autrefois?... Si c'est Léontine on la +laissera ici pour qu'elle vive dans les plaisirs.... +Oh! va! on l'aimera assez pour ne pas troubler son +bonheur.... Avoir un enfant et ne pas pouvoir lui +dire: moi, je suis ton père... et ne pas pouvoir +mettre un baiser sur son front, et ne pas avoir le droit +de lui demander une petite place dans son coeur! tu +comprends, c'est affreux cela... Non, non, l'indien +ne s'en ira pas ainsi!... Il ne dira rien, il ne fera +rien, mais il ne s'en ira pas... Et puis, les deux +garçons, tu sais? il faut qu'on les retrouve eux +aussi....</p> + +<p>--Je vous l'ai déjà dit, Sougraine, je ne sais +pas ce qu'est devenu notre enfant. Je ne l'ai +jamais vu... Nous avons pris à l'hospice des +soeurs de la charité la jeune fille que vous voyez +avec nous.</p> + +<p>--Eh bien! écoute, l'indien ne partira pas, +excepté si tu lui donnes encore de l'argent, beaucoup +d'argent.</p> + +<p>Le mal répugne d'abord à toute personne, quelque +perverse qu'elle soit, parce qu'il est de sa +nature opposé à Dieu. L'âme est faite pour Dieu +et son premier mouvement doit être pour le bien. +La lutte s'engage bientôt à cause de notre liberté +d'action. Nous succombons souvent parce que +nous écoutons nos sens, et c'est par eux que nous +sommes vaincus. Les considérations supérieures +de l'esprit ne valent pas, aux yeux de la foule +grossière, les ivresses de la chair.</p> + +<p>L'on cherche naturellement à se débarrasser de +l'ennemi qui nous persécute. Madame D'Aucheron +songeait à se défaire de Sougraine et se mettait +l'esprit à la torture pour trouver le moyen d'y +arriver. Elle n'aurait pas voulu commettre un +crime, mais elle ne pouvait cependant pas supporter +toujours cet affreux état de chose.</p> + +<br><br> + +<h3>XIV</h3> +<br> + +<p> +Rodolphe s'en revenait tout joyeux de St. +Raymond. Sur la côte élevée qui domine le village, +au sud, il s'arrêta pour embrasser d'un coup d'oeil +les jolies maisons groupées dans la vallée, sur le +bord de la rivière. Le clocher de l'Eglise étincelait +au soleil et cent colonnes de fumée montaient en +ondoyant dans le ciel d'azur.</p> + +<p>--Léontine aimera bien ce poétique endroit, +pensa-t-il; comme nous serons heureux ici!</p> + +<p>Le cheval se mit au trot sur le chemin de neige +qui serpentait comme un ruban d'argent à travers +les montagnes bleues, et les grelots éveillés tintèrent +joyeusement dans la vaste solitude des +Laurentides, comme des chants d'oiseaux quand +le printemps fleurit.</p> + +<p>--Ce bon M. Duplessis, pensait encore Rodolphe, +il me rend véritablement heureux. Je +n'aurais pas songé à venir planter ma tente +dans cette ravissante oasis. Mon vieux Québec +je ne te regretterai guère. Le rêve de mon enfance +va donc se réaliser: une retraite paisible sous les +bois, une chaumière sur le bord d'un ruisseau, une +femme adorée près de moi.</p> + +<p>Il lui tardait de voir Léontine pour lui dire +comme ils auraient du bonheur là-bas.... Et sa +bonne tante et sa charmante cousine, il pourrait +sans doute leur trouver un petit coin dans son +nouveau paradis.</p> + +<p>Il entra dans la ville qu'il trouva bien sombre +et fit arrêter la voiture à la porte de madame Villor. +Il monta. Sa cousine vint ouvrir. Il l'embrassa, +couvrant d'un frimas léger ses lèvres roses.</p> + +<p>--Ma tante? dit-il, ou est ma tante? Bonne +nouvelle, va, cousine, bonne nouvelle.</p> + +<p>--Triste nouvelle, cousin répondit-elle, et elle +se mit à pleurer.</p> + +<p>Rodolphe fut saisi de crainte.... Il devina.</p> + +<p>--Ma tante est malade, Ida? Ma tante est malade? +Dis, parle....</p> + +<p>--Bien malade, mon cher Rodolphe.</p> + +<p>Et elle le conduisit au lit de sa mère.</p> + +<p>La pauvre malade eut un redoublement d'angoisses +à la vue de son neveu, et des larmes remplirent +ses grands yeux souffrants.</p> + +<p>--La paralysie, fit le jeune médecin en branlant +la tête.</p> + +<p>Ida n'osait parler.</p> + +<p>--Dis-moi tout, cousine, dis-moi comment cela +est survenu; il faut que je le sache.... Il est +plus facile de guérir une maladie quand l'on en +connaît les causes.</p> + +<p>Ida lui raconta comment l'accident était arrivé, +car c'était bien comme un accident, cette maladie +subite.</p> + +<p>Rodolphe ne pouvait revenir de son étonnement. +D'où partait le coup? Qui avait intérêt à cacher +l'existence de cette enfant sauvage? Il devait y +avoir une question d'argent au fond de cela. On +trouverait sans doute en cherchant un peu. Il ne +manquait pas de gens qui se souvenaient de son +père, à lui, et de la petite fille toute jeune qu'il +avait amenée de la Californie. Pour lui, il ne se +souvenait de rien. Si sa tante pouvait parler! Il +faudra bien qu'elle parle....</p> + +<p>Le jeune médecin fit appel à toutes ses connaissances. +Il commençait à livrer une guerre sans +merci au mal qui tuait sa tante.</p> + +<br><br> + +<h3>XV</h3> +<br> + +<p> +Les D'Aucheron étaient venus habiter leur +maison nouvelle de la Grande Allée; les visiteurs +affluaient. Duplessis disait avec un peu de +malice en voyant la splendide demeure: <i>Quand +on taille dans le cuir des autres on peut faire +large courroie.</i> L'Honorable monsieur Le Pêcheur +ne manqua pas une si belle occasion d'aller visiter +ce qu'il croyait être sa future propriété. D'Aucheron +l'avait dit, c'était pour Léontine. Or, ce qui +était pour elle était pour lui, n'est-ce pas? puisqu'elle +allait devenir sa femme.</p> + +<p>--Je suis née pour le malheur, pensait Léontine, +inutile de chercher à fuir ma destinée, je serai +malheureuse.</p> + +<p>Elle devenait fataliste. Il n'y a pas de destinée +absolument nécessaire. S'il y en avait une il n'y +aurait point de liberté, par conséquent point de responsabilité; +donc ni bien, ni mal. Il y a une destinée +que l'on est libre de suivre ou de ne pas suivre. +On est poussé vers cette destinée, mais on peut résister; +on est sollicité, mais l'on discute les motifs.</p> + +<p>Son amour pour Rodolphe ne faisait que grandir +devant les obstacles, mais sa raison aussi parlait +plus haut, et son coeur saignait à la pensée de causer +une peine mortelle à des personnes dont l'affection +pour elle avait été si profonde. A l'aspect de la +douleur de sa mère, elle se sentait ébranlée dans ses +résolutions et trouvait naturel le sacrifice de sa +personne.</p> + +<p>Voici comment, presque tout à coup, elle en était +venue à cet état d'abnégation ou d'anéantissement +moral.</p> + +<p>Elle avait remarqué les visites fréquentes de la +Langue muette et le trouble que la présence de cet +étranger jetait dans l'esprit de sa mère adoptive. +Sans chercher des mystères que sa naïve innocence +ne soupçonnait point, elle voyait bien qu'il y avait +quelque chose d'insolite dans cette obstination du +sauvage à revenir sans cesse dans une maison +où on le connaissait à peine. Elle ne songeait pas à +scruter ce secret, et elle serait demeurée indifférente +à ce qui se passait autour d'elle, si le hasard, +ce terrible instrument de la providence qui +y voit plus clair que nous, n'était venu lui montrer +un abîme où pouvaient rouler, d'une minute à +l'autre, les personnes qui lui tenaient lieu de père +et de mère.</p> + +<p>De retour de sa promenade, se rendant à sa +chambre, elle passa devant la salle à manger dont +la porte était fermée. Une voix suppliante frappa +son oreille. C'était la voix de sa mère.</p> + +<p>--Je t'en supplie, disait-elle, ne trahis point notre +secret. Va-t-en pour ne plus jamais revenir....</p> + +<p>Etonnée, elle s'arrêta instinctivement.</p> + +<p>--L'indien veut encore de l'argent, dit une +autre voix, une voix d'homme.</p> + +<p>--Je n'en ai plus: je ne trouve plus personne +qui veuille m'en prêter.</p> + +<p>--Je resterai.</p> + +<p>--Sougraine, je t'en conjure, ne me perds point.... +Au nom de notre ancien amour! Pour le bonheur +de notre fille!....</p> + +<p>--Notre fille! hein! que dis-tu?..... Notre +fille! Léontine est la fille de Sougraine?.... de +Sougraine? Sa fille? oh! dis, c'est bien vrai?</p> + +<p>--C'est vrai... mais sauve-la! sauve-nous...</p> + +<p>Un flot de sang monta à la figure de Léontine. +Elle crut qu'elle allait mourir. Elle s'appuya sur +le mur, tenant son front dans ses mains crispées +comme pour en arracher une pensée affreuse, puis +elles se traîna jusqu'à sa chambre et tomba au pied +de son crucifix. La prière, c'est le seul refuge +efficace des vraies douleurs.</p> + +<p>Sougraine! Sougraine! ce nom qu'elle ne connaissait +que depuis quelques jours tintait comme +un glas funèbre à ses oreilles!</p> + +<p>Sougraine! Sougraine! c'était le chant de mort +de ses amours et de ses espérances!</p> + +<p>Sougraine! Sougraine! Toujours il revenait ce +nom fatal, et rien, rien ne pouvait le chasser. Il +se liait au nom de sa mère.... ils devenaient +inséparables, ces deux noms, comme deux serpents +qui s'entrelacent et mêlent leurs orbes dans l'amour +ou la haine....</p> + +<p>Elle demeura longtemps au pied de la croix, +dans un inexprimable abattement et ne parut +pas au souper. Sa mère, fort agitée elle même, +remarqua peu son absence. Cependant elle était +plus gaie que d'ordinaire et elle s'applaudissait +de l'heureuse idée qu'elle avait eue. M. D'Aucheron +n'avait pas seul le monopole des idées heureuses. +Pourquoi n'avoir pas pensé à cela plus +tôt? Que de persécutions et de soucis elle se serait +exemptés!... Sougraine aurait été son esclave au +lieu de se faire son tyran! Il ne lui demanderait +plus d'argent, maintenant, pour garder l'horrible +secret. Il ne voudrait jamais rien faire qui pût +troubler la douce quiétude de son enfant.... Son +enfant!</p> + +<p>Léontine venait de prendre aux pieds du Christ +l'héroïque résolution de s'offrir en victime pour le +salut de sa mère. Elle avait besoin du secours de +la Foi pour ne pas faiblir. Ce qui l'effrayait surtout, +c'était la pensée que Rodolphe, atteint dans +ses affections les plus pures, déçu dans ses plus +chères espérances, finirait peut-être par la mépriser. +Il ne saurait pas, lui, les motifs impérieux et +sacrés qui la faisaient agir; il ne les saurait jamais. +Elle en mourrait probablement. On meurt de +chagrin; les peines de l'âme minent et détruisent +le corps. On dit: une maladie de langueur emporte +cette jeune fille, cette jeune femme; oui, mais cette +langueur est née de quelque grande douleur.</p> + +<p>Les personnes énergiques n'aiment point les +atermoiements et vont droit au but; l'incertitude +les irrite; elles veulent des situations claires et +bien dessinées. Pas de tergiversations! Aussi, +Léontine se rendit immédiatement chez son amie, +pour lui apprendre la pénible décision qu'elle avait +prise tout à coup et lui demander de la soutenir +dans le combat terrible qu'elle se livrait à elle +même. Ce serait pour Ida un triste devoir à remplir. +L'amitié en a souvent. Elle était si bonne, +Ida, qu'elle ne s'arrêterait pas une minute à la +pensée qu'on pouvait vendre son amour ou le +sacrifier à des motifs de vanités. Elle soupçonnerait +une raison, sans jamais deviner le terrible +secret.</p> + +<p>Ida fut péniblement affectée de la résolution de +son amie. Elle en fut presque choquée. Mais +quand elle vit pleurer la malheureuse jeune fille +elle se laissa attendrir et se mit à pleurer elle-même.</p> + +<p>Rodolphe, qui ne laissait guère sa tante malade, +arriva sur les entrefaites. Il crut que les jeunes filles +pleuraient à cause de la maladie de madame Villor +et s'efforça de les consoler en leur disant qu'il +y avait du mieux, un mieux sensible.</p> + +<p>--O ma Léontine, fit-il, que nous serons heureux +là-bas, dans le nid que nous allons construire, +sous les bois, comme les oiseaux!... St. Raymond +est une charmante paroisse. C'est en été qu'il +fera bon d'y séjourner. De la verdure à foison, +des arbres superbes, deux rivières qui luttent +de limpidité et font au village une ceinture gracieuse, +des côtes d'une hauteur prodigieuse et d'où +les yeux plongent en des horizons d'or et d'azur!</p> + +<p>Léontine, pâle, la douleur peinte sur la figure, +le regardait à travers ses larmes et ne disait rien.</p> + +<p>--Rodolphe, dit Ida, c'est un rêve que tu fais +là... ce n'est qu'un rêve.</p> + +<p>Léontine se cacha le visage dans ses deux mains +et fit entendre un sanglot.</p> + +<p>--Un rêve que je fais? reprit Rodolphe, un rêve +qui va se réaliser, n'est-ce pas, Léontine?</p> + +<p>Il avait peur de la réponse, malgré son air d'assurance.</p> + +<p>Mademoiselle D'Aucheron branla la tête lentement +à deux reprises et ne répondit point. C'était +une réponse que ce silence, une réponse douloureuse +que le jeune homme ne comprit que trop.</p> + +<p>--Comment, vous trompez ainsi mes plus chères +espérances, s'écria-t-il? vous ne m'aimez donc +plus?....</p> + +<p>--Rodolphe, je vous aime plus que jamais, Dieu +m'en est témoin... et pourtant il faut que nous +nous oubliions....</p> + +<p>--Moi, vous oublier?..... Les femmes qui se +vantent de leur tendresse infinie et de leur éternelle +fidélité peuvent, dans l'espace d'un jour, mentir +à leurs serments, oublier leur amour, mais les +hommes ne sont pas ainsi, dit Rodolphe avec amertume.</p> + +<p>--Rodolphe, je vous en supplie, fit Léontine, +joignant les mains et regardant son fiancé avec l'expression +de la plus affreuse douleur, ne me jugez +pas, vous me jugeriez mal! ayez pitié de moi, je +suis la plus infortunée des femmes! ne me méprisez +point, je ne suis point coupable!</p> + +<p>--Alors expliquez votre conduite et faites-moi +connaître au moins le pouvoir occulte auquel vous +obéissez.</p> + +<p>--Impossible. Le secret qui me lie n'est pas le +mien et je n'ai pas le droit de le révéler.... Ce +serait un crime. Dieu seul peut le dévoiler. +Rodolphe, il est un homme qui saura tout parce que +cet homme prend la place de Dieu, c'est le prêtre. +Je lui dirai tout; je lui ouvrirai mon coeur; il y +verra tout l'amour que j'ai pour vous, toutes les +angoisses qui me torturent. Il vous dira ensuite +si je suis digne de mépris ou de pitié.....</p> + +<p>Rodolphe réfléchit un instant puis il reprit d'une +voix grave et brisée.....</p> + +<p>--Léontine, ce que vous faites doit être bien, +malgré le mal que j'en ressens. Vous m'aimez et +vous me sacrifiez à un devoir plus saint que +l'amour, que Dieu soutienne votre courage. Je +serais indigne de vous si je ne respectais point +votre secret ou si je suspectais vos motifs.</p> + +<p>--Rodolphe, je n'ai plus qu'un espoir...... +mourir bientôt......</p> + +<p>Quand mademoiselle D'Aucheron fut sortie, Rodolphe +et sa cousine, profondément attristés, cherchèrent +longtemps, mais en vain, qu'elle pouvait +être la cause de cette détermination subite.</p> + +<p>--O mes beaux rêves! ô mes doux espoirs! ô félicités +divinement entrevues!... adieu! adieu! dit +à la fin le jeune docteur, et son front resta longtemps +appuyé sur sa main. Un souffle avait passé +et l'édifice de sa félicité n'était plus qu'une ruine.</p> + +<br><br> +<h3>XVI</h3> +<br> + +<p> +Madame D'Aucheron, certaine maintenant que +son ancien amant ne la trahirait point, se livrait à +des accès de folle gaîté, riait, se moquait de la peur +qu'elle avait eue, s'apostrophait à cause de sa sottise. +Elle voulait se dédommager de ses angoisses. +Elle s'attendait si peu à ce retour de la fortune. +Les bonheurs vont deux par deux comme les malheurs. +Quel allait être l'autre? Elle ne tarda pas à +le savoir et faillit, dans sa joie inopinée, gâter sa délicieuse +quiétude par une parole imprudente. Elle +était dans son boudoir, voluptueusement enfoncée +dans une berceuse de velours, rappelant avec délice +les amertumes qu'elle avait bues, quand sa +fille entra, se mit à genoux devant elle, l'entoura +de ses deux bras et, l'embrassant avec une fiévreuse +ardeur, lui dit:</p> + +<p>--Mère, je n'apporte plus de résistance à tes +volontés; je suis ton enfant soumise.</p> + +<p>Madame D'Aucheron était sa véritable mère, il +fallait donc qu'elle fût sa véritable fille. C'est ce +qu'elle pensait. L'amour filial qui se réveillait tout +à coup au fond de son coeur la transformait et lui +donnait une grande force pour supporter les afflictions. +On ne dit jamais au calice: Passe loin de +moi! quand, en le vidant jusqu'à la lie, on peut +arracher à la douleur le coeur d'une mère.</p> + +<p>Madame D'Aucheron ne se mit pas en peine de +savoir d'où venait un pareil changement dans les +dispositions de sa fille. Elle crut y voir le travail +de la vanité. Elle ne connaissait guère d'autre +mobile aux actions, la pauvre femme.</p> + +<p>--Chère enfant, dit-elle, comme tu me fais +plaisir!... comme ton père va t'aimer! comme monsieur +le ministre, ton futur mari, éprouvera de joie +et de reconnaissance! Tu seras une grande +dame. La femme de l'honorable monsieur Le +Pêcheur! Il y en a qui ne trouvent point ce nom-là +de leur goût, mais cela sonne bien; surtout +avec le titre d'honorable. Tu vas faire des jalouses, +ma petite, tu es bien heureuse. Et moi, +quand je dirai: ma fille, madame la <i>ministresse</i>... +Il m'en passe des frissons.... J'ai de l'orgueil, +vois-tu. Une mère est toujours orgueilleuse de +ses enfants.... C'est comme si tu étais ma propre +file..... Je t'aime autant.....</p> + +<p>Léontine, la tête appuyée sur sa mère, était +navrée par l'émotion. Elle se releva subitement, +à cette dernière parole, et son regard interrogea +madame D'Aucheron qui ne comprit pas.</p> + +<p>--Ma mère rougit de moi, pensa-t-elle, et j'irais +dire à un homme: prends moi pour ta femme, +je suis digne de toi!... jamais! oh! jamais! La +honte de ma naissance sera le châtiment de celui +qui m'achète.....</p> + +<p>Elle alla plus tard, comme elle l'avait dit, épancher +son coeur dans le sein de son directeur. Elle +avait besoin de s'appuyer sur quelqu'un pour +marcher dans cette voie douloureuse où elle venait +d'entrer. L'étonnement du prêtre fut grand; grande +aussi fut son admiration pour le dévouement sublime +de l'enfant. Cependant il ne trouva pas +qu'il y avait lieu de se hâter d'accomplir le sacrifice. +On pouvait temporiser. Le danger ne semblait +pas imminent. Que d'incidents pouvaient +surgir et modifier la situation. Puis il fallait toujours +espérer en Dieu, même contre toute espérance. +C'est quand les hommes de bonne foi ont +perdu leur voie et se sont égarés dans des ténèbres +les plus profondes, que la Providence fait rayonner +son étoile pour diriger leur pas.</p> + +<p>Léontine revint consolée, fortifiée, et comme +bercée par l'espérance d'une mystérieuse protection.</p> + +<br><br> + +<h3>XVII</h3> +<br> + +<p> +Les jours passaient.</p> + +<p>Sougraine était content. S'il ne pouvait sans +danger chercher ses deux garçons il pouvait, au +moins, voir sa fille. Il pourrait un jour se faire +connaître à elle, car par sa position elle le protégerait.... +Elle allait se marier avec un homme +puissant!... Quelle chance! Après tout, son +affaire n'aurait pas si mal tourné.... Il entra +dans un hôtel et but un peu sec. Il fallait saluer +la bonne fortune. Quand il sortit il rencontra +Leroyer.</p> + +<p>--Viens prendre un verre de vin, lui dit-il, la +Langue muette a la joie au coeur, et puis il a de +l'argent.</p> + +<p>Il montra un rouleau de billets de banque.</p> + +<p>La Longue chevelure le regarda tout surpris.</p> + +<p>--Je ne te croyais pas si riche, Langue muette, +lui dit-il....</p> + +<p>--Riche et heureux!... On n'a pas dit le +dernier mot.</p> + +<p>La Langue muette, grisé par le vin, par la +satisfaction d'avoir extorqué une bonne poignée de +dollars et le bonheur d'avoir retrouvé, dans une +position fort honorable, un enfant qu'il n'avait jamais +connu, s'abandonnait aux délices du moment. +De taciturne qu'il avait été il devenait +jovial, de méfiant il se faisait expansif. La Longue +chevelure suivait avec une certaine curiosité les +phases de son ivresse. L'homme qui boit perd +tout contrôle sur lui-même et devient indiscret. +Il ne voit plus les choses telles qu'elles sont, +mais transformées de mille façons selon les caprices +de son imagination ou l'humeur de son +caractère. Il se croit plus fort et plus roué que +tous les hommes ensemble et ne craint plus de +les provoquer. Il se vante et ne souffre pas +qu'on le mette en parallèle avec d'autres. Ce qu'il +fait, nul ne le ferait mieux, ce qu'il ne fait pas, on +aurait tort de le tenter. Il trahit souvent ceux +qui ont mis en lui leur confiance et il se trahit +lui-même.</p> + +<p>--Mon frère La Langue muette a peut-être +assez bu, observa La Longue chevelure.</p> + +<p>--La Langue muette peut boire encore et garder +toujours la prudence du serpent, répondit Sougraine. +Il n'a que des amis, et des amis puissants.</p> + +<p>--Il est bon d'avoir des amis, surtout de savoir +les garder, répliqua La Longue chevelure.</p> + +<p>--L'amitié de la Langue muette est recherchée +comme un trésor et sa puissance est grande, répondit +avec ostentation, l'Abénaqui.</p> + +<p>Il ouvrait la porte aux confidences. La Longue +chevelure profita de l'occasion.</p> + +<p>--Ton influence et ton amitié sont bien payées +si j'en juge par ce que je vois, dit-il.</p> + +<p>--La Langue muette n'a qu'à parler et l'or +tombe dans ses mains comme une pluie. La +Langue muette a ses secrets. Il tient dans ses +mains la destinée de plusieurs. Mais il ne parlera +pas.</p> + +<p>--La Langue muette n'était ni si riche, ni si puissant +il y a quelques jours, alors qu'il me demandait +quelques misérables écus pour faire le voyage +de Québec à Bécancour.</p> + +<p>--La Longue chevelure était bien pauvre la +veille du jour où il trouva des diamants bruts dans +les Montagnes-Noires....</p> + +<p>--Qui t'a dit cela? Langue muette.</p> + +<p>--La Longue chevelure, lui-même, à Los Angeles.</p> + +<p>Le sioux s'approcha de l'Abénaqui et le regarda +fixement dans les yeux.</p> + +<p>L'Abénaqui perdait contenance. Il s'apercevait +tout à coup qu'il n'avait pas eu la prudence du +serpent.</p> + +<p>--Tu as bien vieilli depuis vingt-ans, Sougraine, +mais tu n'as pas acquis la sagesse. Je t'ai dit que +tu buvais trop....</p> + +<p>Sougraine fut un instant abasourdi.</p> + +<p>--Si la Longue chevelure a reconnu Sougraine, +qu'il ne le trahisse point, supplia-t-il.</p> + +<p>--La Longue chevelure n'est pas un traître!... +mais d'où te vient tant d'argent et tant de gaieté?...</p> + +<p>--Sougraine a retrouvé un enfant.... Tu sais? +l'enfant de la jeune canadienne qui le suivit aux +Montagnes Rocheuses.... C'est une fille. Tu l'as +vue, tu la connais. Elle est belle, elle est riche, +elle va épouser un ministre, monsieur Le Pêcheur.</p> + +<p>--Que dis-tu là, Langue muette? Mademoiselle +Léontine est ton enfant?... Tu ne te +moques pas de moi?... Mais comment sais-tu +cela?...</p> + +<p>--Voilà ce que la Langue muette aura la sagesse +de taire.</p> + +<p>Un éclair traversa l'esprit du siou; c'était un +souvenir limpide de certains incidents de la soirée +de madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Sougraine, sois prudent. Je te quitte, mais +pour te revoir bientôt.</p> + +<p>Il voulait avoir le coeur net de cette affaire +mystérieuse, le beau siou, et il se rendit chez +madame D'Aucheron. Le Pêcheur prenait justement +congé des dames. Elles se tenaient debout +près de la porte où s'engouffrait un petit vent froid +qui les faisait frissonner sous leur châles de laine.</p> + +<p>--Au revoir, ma charmante amie, disait-il à +Léontine. A bientôt, pour ne plus jamais vous +quitter.</p> + +<p>--Tu y vas un peu vite, toi, pensa le siou. +C'est la fille de Sougraine. Eh bien! nous allons +voir; c'est une partie à deux....</p> + +<p>Il entra.</p> + +<p>Tout en causant il envisageait madame D'Aucheron +qui, sous son regard perçant, rougissait +comme une jeune fille. Elle ne soupçonnait plus +aucun danger. Elle croyait que l'heure redoutable +était passée. En cherchant un peu on trouve +toujours, sous l'empreinte de l'âge, quelques +traces de la jeunesse. Le voile épais que les années +étendent sur nos fronts devient transparent et +nous apercevons tout à coup les traits que nous avions +oubliés.</p> + +<p>La Longue chevelure se dit à part lui:</p> + +<p>--C'est bien elle.</p> + +<p>Il profita des paroles qu'il avait entendues en +arrivant, pour amener la conversation sur le mariage +de mademoiselle Léontine, et, malgré les protestations +de madame D'Aucheron, il n'eut pas de +peine à comprendre le rôle de victime de la pauvre +enfant. Son coeur n'était pas là. Elle ne l'avait +pas repris. Elle savait peut-être le triste secret de +sa mère, et s'offrait en expiation.</p> + +<br><br> +<h3>XVIII</h3> +<br> + +<p> +Léontine se rendit chez le vieil instituteur, afin +de se faire accompagner de l'excellente madame +Duplessis, dans sa visite aux pauvres du quartier.</p> + +<p>--Savez-vous une chose, lui dit le bonhomme, +ne vous mariez pas maintenant, <i>bien qu'il faille +manger le poisson frais et marier les filles +jeunes</i>. Attendez après les élections. On ne sait +pas ce qui arrivera. Il peut être battu ce ministre +de contrebande, et s'il tombe ça sera pour longtemps. +Ces hommes-là n'ont pas deux chances en +leur vie. C'est déjà trop d'une. <i>Les gouvernements +sont établis par Dieu, mais les gouvernants appartiennent +souvent au diable.</i> Vous me pardonnerez +ma franchise si je parle ainsi de celui +dont vous porterez peut-être le nom. Je sais que +l'on vous offre en holocauste. Il va éprouver une +rude contestation. Quand il ne sera ni ministre, +ni député, il ne sera plus rien du tout, alors je ne +crois pas qu'on s'obstine à vous le faire épouser. +<i>La mort des loups est le salut des brebis.</i></p> + +<p>Le Pêcheur, lui, voulait épouser le plus tôt +possible en prévision d'un échec. Avec une fortune +on flotte toujours sur la mer politique.... +D'Aucheron opinait aussi pour un mariage immédiat. +Sa réputation d'homme d'affaire était intacte, +et sa fortune, énorme dans l'imagination de tout +le monde. Comment faire une alliance brillante +quand les prétendants, au lieu d'une dot princière, +n'auraient à recueillir que des titres inutiles +et des comptes en souffrance?</p> + +<p>Lorsque Léontine revint à la maison elle vit +un rassemblement au coin de la côte Ste Geneviève +et de la rue D'Aiguillon. Elle fut un +peu effrayée parce que l'on y parlait fort. C'était +un grand gaillard, à l'air intelligent, qui s'escrimait +de la langue et des poings. Il était mécontent, +indigné, furieux. On l'écoutait avec curiosité; +plusieurs même l'applaudissaient....</p> + +<p>--Oui, disait-il, on m'a jeté sur le pavé avec +ma famille, sous prétexte d'économie, moi un +vieux serviteur, un serviteur fidèle.... Que puis-je +faire maintenant pour donner du pain à mes +enfants? Vais-je, à l'âge de cinquante ans, apprendre +un métier ou défricher une terre? Ah! +l'on n'a plus besoin de moi!... Monsieur Le +Pêcheur peut se dispenser de mes services. A +nous deux, monsieur Le Pêcheur. Vous n'êtes pas +encore élu.</p> + +<p>--Savez-vous, demanda quelqu'un, l'heureux +mortel qui vous remplace?</p> + +<p>--Est-ce que je suis remplacé?... ce serait +trop canaille par exemple....</p> + +<p>--Tu n'as pas vu papillonner une jolie femme +autour de l'honorable ministre? demanda un petit +vieillard, d'un air narquois.</p> + +<p>--Eh bien! ensuite? Cela ne veut rien dire. +Les femmes papillonnent un peu partout....</p> + +<p>--Où il y a de la lumière et quelque chose à +butiner, ajouta quelqu'un.</p> + +<p>--Et elles se brûlent les ailes, cria un autre.</p> + +<p>Léontine, qui marchait toujours, n'en entendit +pas plus long. Elle eut une pensée de mépris +pour monsieur Le Pêcheur, et, comme elle s'était +quelque peu habituée à l'idée qu'il serait son mari, +elle ne put se défendre d'une légère atteinte de jalousie.</p> + +<br><br> +<h3>XIX</h3> +<br> + +<p> +D'Aucheron jouait à la bourse. Il spéculait, achetant +et vendant par l'intermédiaire d'un courtier, +sans rien en posséder jamais, des actions de toutes +les compagnies: compagnies de chemins de fer, de +bateaux à vapeur, de canaux, de mines, et comme +tous les spéculateurs, il s'éveillait quelquefois au +chant de la hausse et souvent au gémissement +de la baisse. Vilbertin lui prêtait les fonds et touchait +les meilleurs bénéfices. Ce jeu de bascule +avait des enivrements indicibles. Ceux qui risquent, +sur le caprice des cartes, l'argent dont ils +semblent embarrassés, peuvent avoir un aperçu +du délire de ces grands joueurs aux millions, +quand la partie s'engage à cent endroit divers +et contre mille joueurs différents. Il y a, comme +aux cartes, des trucs formidables, des coups d'une +hardiesse folle, des succès inespérés, des pertes +inouïes. Les lutteurs sont aux aguets; ils écoutent +toutes les rumeurs, pèsent toutes les probabilités, +questionnent continuellement les sentinelles qui se +tiennent à l'affût. Le télégraphe parle partout à la +fois à ces terribles hommes de proie, et chaque minute +peut apporter un nouveau malheur ou une +chance nouvelle....</p> + +<p>D'Aucheron venait d'entrer chez le notaire. +Il était très pâle, très énervé.</p> + +<p>--Mauvaises nouvelles, dit-il. Les actions de +la compagnie minière ont encore baissé tout à +coup d'une façon désolante.... Elles sont descendues +à cinquante-sept.</p> + +<p>--Le notaire eut envie de sourire, mais il +s'observa.</p> + +<p>--C'est le temps d'acheter, répondit-il.</p> + +<p>--Oui, mais il faut payer... j'en ai acheté +trois cents sur marge, il y a un mois, à soixante-sept; +c'est une perte énorme.</p> + +<p>--C'est un peu lourd, en effet, dit le notaire.</p> + +<p>--Il faut que je paie, cependant; j'attendrai +ensuite que la hausse revienne; cela ne peut pas +durer longtemps.</p> + +<p>--J'espère que non, fit le notaire.</p> + +<p>--Tu as été bien inspiré, toi, de ne pas acheter; +tu croyais cependant qu'il n'y avait pas de danger.</p> + +<p>--Je risquais ailleurs pendant ce temps-là....</p> + +<p>--Vas-tu me fournir l'argent dont j'ai besoin?</p> + +<p>--Je t'avoue que tu me mets un peu dans +l'embarras.</p> + +<p>--Il y va de mon honneur, tu sais, Vilbertin, +ne va pas me lâcher....</p> + +<p>--Veux-tu faire une belle spéculation? demanda +le notaire.</p> + +<p>--Je ne guette que l'occasion... et je trouve +qu'elle tarde beaucoup....</p> + +<p>--Cette fois, tu n'as pas de baisse à craindre; +c'est un coup d'as... la plus belle affaire de ta +vie....</p> + +<p>--Comment se fait-il que tu ne la gardes pas +pour toi, cette affaire, si elle est si bonne?</p> + +<p>--J'y ai de grands intérêts.</p> + +<p>--Vraiment? Alors, parle.</p> + +<p>--Assieds-toi, là; écoute bien: j'ai envie de me +remarier.</p> + +<p>--C'est une idée.</p> + +<p>--Très drôle, je l'avoue.</p> + +<p>--Je croyais que tu avais fait voeu d'éternel +veuvage.</p> + +<p>--Oui, mais c'est la vertu personnifiée que +j'adore en secret....</p> + +<p>--A la bonne heure! Et c'est en secret que tu +l'aimes?</p> + +<p>--Oui, tu es le premier à qui je le dis.</p> + +<p>--Sait-elle au moins, cette vertu, que tu existes +et que tu peux devenir son protecteur légal?</p> + +<p>--Elle ne le sait pas, mais tu vas te charger de +le lui apprendre.</p> + +<p>--Moi? est-ce que je la connais?</p> + +<p>--Oh! parfaitement, c'est mademoiselle Léontine, +ta fille. Quand je dis: ta fille....</p> + +<p>D'Aucheron fit un bond.</p> + +<p>--Tu plaisantes, dit-il... tu sais bien qu'elle +est promise à Le Pêcheur, et que le mariage doit +avoir lieu prochainement.</p> + +<p>--Un mariage, c'est facile à rompre cela, surtout +quand il n'est pas fait. Voyons, songes-y, la +chose en vaut la peine. Je mets, dans la corbeille +de noces, la maison que tu viens d'acheter avec mon +argent et d'autres bagatelles encore.</p> + +<p>D'Aucheron était ahuri. Les dollars se livraient +devant ses yeux à une danse macabre +des plus étourdissantes. C'était un tourbillon de +pièces blanches qui sonnaient un carillon d'enfer +en se heurtant dans leurs élans insensés. Une +objection jeta du froid dans son imagination.</p> + +<p>--Les dons que tu feras à ma fille, dit-il, te +reviendront avec elle. Le risque n'est pas fort de +ton côté....</p> + +<p>--Tu n'auras toujours pas à les payer, toi, et +c'est bien quelque chose, ce me semble.</p> + +<p>--C'est à dire que je serai gros Jean comme +ci-devant.</p> + +<p>--Tu seras toujours mieux que maintenant, +puisque d'un signe je puis décréter ta ruine....</p> + +<p>D'Aucheron courba la tête.</p> + +<p>--Je suis tombé dans un piège, pensa-t-il, cet +ami-là est mon plus redoutable ennemi.</p> + +<p>Il dit tout haut et d'un ton indécis:</p> + +<p>--Je songerai à cela; j'y songerai.</p> + +<p>--Je songerai, moi aussi, à la demande que tu +m'as faite tout à l'heure, riposta Vilbertin.</p> + +<p>--Voilà l'argument par excellence, pensa D'Aucheron; +évidemment, je vais en sortir--si j'en +sors--joliment déchiqueté.</p> + +<p>Puis, il dit:</p> + +<p>--Il faut toujours bien que je parle de cela à +ma femme. Je prévois une opposition sérieuse.</p> + +<p>--Ta femme sera plus accommodante que tu +ne le supposes... tu peux m'en croire.</p> + +<p>Il pouvait la compromettre. Une femme qui +emprunte de l'argent à l'insu de son mari n'aime +guère à rendre ses comptes. C'est ce que pensait +le notaire Vilbertin.</p> + +<p>Quand D'Aucheron fut sorti, il se frotta les mains +avec une satisfaction évidente:</p> + +<p>--Je l'aurai, se dit-il, en ricanant, je l'aurai! +Et son gros ventre sautait, sautait si bien que tout +son coeur semblait y être descendu.</p> + +<p>D'Aucheron grommelait en marchant. Il +voyait bien qu'il pouvait retirer quelque bénéfice +du mariage de Vilbertin avec Léontine, mais il +était un peu tard pour songer à cette union. La +spéculation serait peut-être meilleure qu'avec +monsieur Le Pêcheur. S'il avait parlé plus tôt, lui, +le notaire, on aurait pu s'entendre et monter une +excellente affaire. Il s'était mis dans un beau +pétrin avec ses emprunts inconsidérés et ses spéculations +hasardeuses. Et, qu'allait dire le ministre, +le fiancé tant adulé? Que deviendraient ses +contrats avec le gouvernement et toutes ces intéressantes +annexes qu'on appelle le tour du +bâton?...</p> + +<p>Il sentait des chaleurs lui monter au visage et +trouvait le vent tiède. Il se faisait une lutte terrible +en son âme et cette lutte le fatiguait. Il ne pouvait +pas résister au notaire, il le sentait bien, +puisqu'il le ruinerait sur le champ. Ruiné, pourrait-il +encore offrir sa fille à l'honorable monsieur +Le Pêcheur et le ministre voudrait-il l'épouser? +Mais qu'allait dire Léontine de ce changement +à vue dans les sentiments et les calculs +de son père? Se résignerait-elle encore? Ne finirait-elle +point par se révolter et par traiter comme +ils le mériteraient les caprices de ses bons parents. +Pour lui, il comprenait bien son devoir; il n'y avait +plus à balancer....</p> + +<p>Il arriva chez lui sans avoir vu, sur sa route, +nombre de ses connaissances qui le saluèrent. +Seulement comme il mettait le pied sur le seuil de +sa maison, il aperçut, à quelques pas, deux ministres +qui lui firent des signes amicaux. Il était trop +tard pour entrer; il dut subir leurs compliments.</p> + +<p>--Nos félicitations, monsieur D'Aucheron, lui +dirent-ils, en lui tendant la main. Il n'est bruit +dans la ville que du prochain mariage de notre +collègue avec mademoiselle votre fille....</p> + +<p>--Ce n'est qu'une rumeur, répondit D'Aucheron +embarrassé; les rumeurs ne sont pas toujours +vraies.</p> + +<p>--Oh! monsieur Le Pêcheur lui-même vient +de confirmer l'heureuse nouvelle. Il est chanceux. +Une jeune personne d'une beauté remarquable et +d'une vertu plus remarquable encore, dit-on... +et puis, ce qui ne gâte rien, une petite part des écus +du papa.</p> + +<p>Ils se mirent à rire.</p> + +<p>D'Aucheron rongeait son frein: une colère sourde +bouillonnait au fond de son coeur.</p> + +<p>--Le mariage n'est pas du tout décidé, je vous +le jure, répliqua-t-il. Vous savez, il faut toujours +un peu consulter le goût et les sentiments +de ces chères petites créatures... et parfois elles +ont des caprices, toutes bonnes et toutes vertueuses +qu'elles soient.</p> + +<p>--En tout cas, présentez à la future nos hommages +respectueux et nos voeux les plus sincères +pour son bonheur.</p> + +<p>--Je n'y manquerai pas, dit D'Aucheron en +ouvrant la porte.</p> + +<p>--Madame D'Aucheron est-elle sortie, demanda-t-il +à la servante?</p> + +<p>--Elle est dans sa chambre, monsieur, lui fut-il +répondu.</p> + +<p>Il monta. Madame D'Aucheron remarqua son +air un peu singulier.</p> + +<p>Il entra sans préambule dans le coeur du sujet.</p> + +<p>--Tiens-tu beaucoup au mariage de Léontine +avec monsieur Le Pêcheur?</p> + +<p>--Pourquoi cette question? tu le sais bien +que j'y tiens. Tu t'es donné bien du mal pour +nous faire comprendre que cette alliance nous sauvait +pour toujours, nous élevait au-dessus des +autres, et je l'ai compris, et Léontine a fini par le +comprendre aussi. Il me tarde qu'il soit accompli, +ce mariage.</p> + +<p>--Il ne s'accomplira pas cependant.</p> + +<p>--Ce n'est pas sérieusement que tu parles?</p> + +<p>--Très sérieusement.</p> + +<p>--D'où vient ce changement d'idées? As-tu ton +bon sens, mon mari?</p> + +<p>--Nous sommes à la merci d'un excellent ami +qui joue avec nous comme le chat avec la souris. +Il faut en passer par ses volontés.</p> + +<p>--Quel peut être ce tyran?</p> + +<p>--C'est mon ami le notaire Vilbertin.</p> + +<p>--Vilbertin? A-t-il quelque chose contre monsieur +Le Pêcheur? A-t-il songé qu'en se vengeant +de lui, c'est nous qu'il allait atteindre? Ce n'est +pas possible qu'il nous fasse tant de mal, lui un +ami cent fois éprouvé, non ce n'est pas possible.</p> + +<p>--Ce n'est pas possible, si tu veux, mais c'est +comme cela.</p> + +<p>--Et pourquoi agit-il de la sorte? quelle raison +donne-t-il?...</p> + +<p>--C'est tout simplement une substitution qu'il +veut faire...</p> + +<p>--Une substitution? qu'est-ce que cela veut +dire?</p> + +<p>--Cela veut dire que Léontine aura toujours un +épouseur quand même.</p> + +<p>--Un épouseur? qui? Un autre ministre?...</p> + +<p>--Non, pas un ministre...</p> + +<p>--Un député au moins?</p> + +<p>--Pas un député, non plus...</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! où s'en vont mes +rêves?</p> + +<p>Elle poussa un long soupir, puis elle demanda +d'une voix inquiète:</p> + +<p>--Est-il riche, au moins?</p> + +<p>--Riche, veuf, assez jeune encore...</p> + +<p>Elle poussa un autre soupir, un soupir de satisfaction, +cette fois.</p> + +<p>Elle avait pensé voir s'écrouler sa magnifique +demeure, disparaître ses équipages, ses toilettes, +toutes les délices de sa vanité. Cependant une +ombre traversa cette lueur: le spectre de Sougraine. +Si l'Indien allait tenir pour le ministre? Ils sont +entêtés ces sauvages. Il ne voudrait pourtant pas +troubler le repos de celle qu'il croyait être sa fille.</p> + +<p>Madame D'Aucheron était très agitée; elle se +sentait menacée de nouveau. Ça ne finirait donc +jamais cette alternative de quiétude et de terreur? +Elle regrettait bien d'avoir adopté cette enfant. +C'est à cause d'elle qu'elle se voyait en butte à tous +ces ennuis, à cause d'elle qu'un passé coupable +se dressait tout à coup. Faites du bien maintenant, +voilà la récompense. Elle avait presque envie de +la haïr, cette jeune fille qui troublait sa sécurité +et faisait sourdre des remords éteints.</p> + +<p>--Enfin, reprit-elle, avec l'accent du dépit, où +est-il cet homme qu'il faut accepter à la place de +l'honorable monsieur Le Pêcheur?</p> + +<p>--Tu ne le divines point? cela m'étonne.</p> + +<p>--Ce n'est toujours pas le notaire Vilbertin.</p> + +<p>--C'est là ton erreur: c'est précisément le gros, +le rond, mais le riche notaire.....</p> + +<p>--Le notaire Vilbertin! exclama madame D'Aucheron! +Va-t-il se montrer généreux au moins?</p> + +<p>--Comme tous les avares qui sont mordus au +coeur par l'amour. Il fera des folies sublimes.... +Et si nous sommes intraitables, il nous ruinera +complètement.</p> + +<p>Ils firent demander Léontine. La jeune fille, +qui cherchait dans la musique un adoucissement +à ses douleurs, fit, en se levant, glisser ses +doigts agiles sur le clavier et les gammes s'élancèrent +comme des fusées d'harmonie. Elle entra +dans la chambre de ses parents adoptifs et attendit, +debout, ce qu'on lui voulait.</p> + +<p>--La nouvelle que j'ai à t'apprendre, mon enfant, +commença madame D'Aucheron, va te surprendre +un peu, beaucoup même, mais elle ne te causera +pas de peine, j'en suis sûre.</p> + +<p>--Parlez, mère.</p> + +<p>--Ma fille, tu n'épouseras pas monsieur Le Pêcheur.</p> + +<p>--Vraiment! fit Léontine en joignant les mains, +que vous êtes bons, chers parents! Que je suis +heureuse.</p> + +<p>Les D'Aucheron sentirent qu'ils n'étaient pas si +bons que cela. La joie naïve de leur fille leur fit +mal. Ils se regardèrent un moment sans rien +dire... A la fin, comme il valait mieux en finir +tout de suite, D'Aucheron ajouta:</p> + +<p>--Il se présente un autre parti,.... un homme +riche, très riche même, et jeune encore. Il t'aime +à la folie.... c'est un notaire.... Une profession +très digne, le notariat. Il va te faire une +corbeille de noces splendide..... et il m'aidera à +sortir de mes embarras financiers..... Il vaut +autant l'avouer, j'ai des embarras financiers. Tout +le monde en a.</p> + +<p>Léontine avait pâli et sa tête s'était inclinée sur +sa poitrine. Elle ne répondit pas.</p> + +<p>--Tu comprends, continua D'Aucheron, je ne +te donnerais pas à un homme qui ne serait point +honorable, bien posé dans le monde. Je tiens à +ce que tu vives en grande dame. Vilbertin est +mon ami d'enfance.....</p> + +<p>--Vilbertin! s'écria Léontine, le notaire Vilbertin! +Consommons vite le sacrifice, ô mon Dieu! +car l'autre prétendant qui suivrait serait peut-être +pire encore.</p> + +<p>Son désespoir s'armait d'ironie.</p> + +<p>--N'est-ce pas que tu vas te montrer soumise... +comme toujours, mon enfant? murmura madame +D'Aucheron, avec l'accent de la prière....</p> + +<p>--Ne suis-je pas votre chose?.... vendez-moi +donc au plus haut enchérisseur, répliqua Léontine +en les regardant avec fierté.</p> + +<p>Les D'Aucheron furent étonnés de cette sanglante +réplique et courbèrent le front, à leur tour, +sous le regard étincelant de la jeune fille.</p> + +<p>--Vilbertin te rendra heureuse; il me l'a bien +promis, reprit D'Aucheron, et, tu sais, ces gens là--il +allait dire les avares--quand ils aiment, c'est +une fureur, une folie.....</p> + +<p>--Enfin, décidez de moi comme il vous plaira; +répliqua Léontine, vous me trouverez toujours +soumise.</p> + +<p>Elle songeait maintenant au secret de sa mère +et cela lui donnait l'esprit d'abnégation. Elle se +retira. Quand elle fut sortie, monsieur D'Aucheron +dit à sa femme.</p> + +<p>--Ça n'a pas été, après tout, aussi malaisé que +nous le supposions.</p> + +<br><br> +<h3>XX</h3> +<br> + +<p> +L'amour du notaire pour Léontine allait en +grandissant de jour en jour. Les passions qui s'éveillent +tard gagnent en intensité ce qu'elles ont +perdu en durée. Il lui tardait de se jeter aux genoux +de cette enfant pour lui demander pardon +d'avoir osé l'aimer, pour la supplier d'avoir pitié +de lui. Il serait assez éloquent pour l'attendrir. +On ne résiste pas à un amour comme le sien. Il +crut bon, toutefois, de mettre mademoiselle Ida +Villor dans ses intérêts. Il la savait l'intime amie +de Léontine. Il quitta donc son bureau et se +rendit chez madame Villor. On le reçut cordialement. +Un bienfaiteur!.... Il fit comprendre +à mademoiselle Ida qu'elle et sa mère lui devait +un peu de reconnaissance. Six mois de loyer, +c'était quelque chose..... Il ne demandait rien, +en retour, si non un léger service, une parole seulement. +Parler, c'est facile et ça ne coûte pas cher... +Il faudrait voir mademoiselle Léontine et lui dire, +sans faire semblant de rien, qu'il avait un bon +coeur, lui Vilbertin, qu'il rendrait certainement une +femme heureuse..... qu'il était riche, avec cela +pas égoïste comme il y en avait tant...... qu'il +n'était pas sans pitié pour les pauvres; au contraire. +Ida le remercia avec effusion de ce qu'il faisait si +généreusement pour elle et sa mère, mais elle lui +rappela que Rodolphe était son cousin à elle, presque +son frère, et qu'elle ne pouvait pas détacher +de lui la seule femme qu'il eut jamais aimée.... +c'eût été une trahison.</p> + +<p>Le notaire, dans son aveuglement, avait oublié +que Rodolphe était le cousin d'Ida. Il s'en revint +tout penaud, jurant qu'on ne le reprendrait plus à +faire des remises de loyer.... Il cherchait un +moyen de se venger. Les âmes basses ne manient +bien que cette arme: la vengeance. Elle est à la +portée de tous les lâches.</p> + +<p>Quand il fut dans son étude il rédigea cette +affiche originale:</p> + +<p class="mid">GENS PAUVRES</p> + +<p class="mid">Un philanthrope<br> +Vous offre un logement gratis<br> +Pour l'année prochaine.<br> +Allez au No. 444, rue Richelieu.</p> + +<p>Il paya quelques centins pour faire coller cette +affiche sur les murs de la porte St. Jean, dans l'escalier +de la rue Buade, à la salle Jacques Cartier, +et sur la clôture du terrain vacant, près de l'Eglise +du-Faubourg St. Jean. Tous les passants lisaient +et se sentaient pris de curiosité.</p> + +<p>Le lendemain il se présenta chez D'Aucheron. +Mademoiselle Léontine ne recevait point: elle +était souffrante.</p> + +<p>Il revint chez lui, écrivit une longue lettre toute +de feu, mais dans le style du parfait notaire, et la +fit porter à l'objet de sa passion. Il demandait +une réponse et se mourait en l'attendant. La +réponse ne vint pas.... la mort non plus.</p> + +<p>Il fut plus heureux le lendemain. Il la vit, +cette adorable créature dont il raffolait. Il se jeta +à ses genoux. Il avait vu quelque part, au théâtre +peut-être, que cela se faisait dans les grandes passions. +Il voulut lui embrasser les mains, il ne +réussit qu'à effleurer le velours de sa robe. C'était +déjà quelque chose. Elle fut tentée d'appeler au +secours.</p> + +<p>--Si vous saviez comme je vous aime! lui disait-il, +et sa voix rauque avait des pleurs de lubricité... +Je suis riche et ma fortune est à vos pieds. Pour +vous je donnerais la terre entière, si je la possédais; +je donnerais toutes les félicités du ciel.</p> + +<p>--Si vous le possédiez, ajouta Léontine qui +s'était tout à coup décidée à rire de cette étrange +passion, afin de la mieux désarmer. Il n'y a rien +comme le rire pour tuer l'amour.</p> + +<p>--Avec vous je le posséderais, le ciel! oui, et +je n'en voudrais pas d'autre, continua-t-il..... +Depuis que je vous ai vue, au bal, l'autre jour, +je n'ai pas eu de repos. Votre souvenir m'a +poursuivi partout, la nuit, le jour, au travail, +à la promenade, toujours, toujours! Je voulais +vous oublier d'abord: je pensais bien que vous +ne m'aimeriez pas. Je ne suis ni beau, ni jeune. +Vous en aimiez un autre! Vous étiez promise... +Je me faisais toutes les objections. Je savais +que j'étais fou. Et cependant c'était inutile, je ne +pouvais éteindre cette flamme étrange. Je me +délectais dans mon désespoir. Elle ne peut toujours +pas m'empêcher de la voir en rêve, me disais-je, +m'empêcher de songer à elle?</p> + +<p>Oh! que je voudrais être plus jeune! plus beau, +plus riche! plus renommé! Mais mon amour suppléera +à tout ce qui me manque; daignez, ô daignez +m'accorder votre main! Je serai le plus dévoué +des maris. Vos moindres désirs seront pour +moi des ordres; je ne vivrai que pour vous. Vous +puiserez dans ma bourse pour vos pauvres... vos +pauvres que vous aimez tant! Vous leur donnerez +tout ce que vous ne voudrez pas garder pour vous +même... quel besoin aurai-je des biens et des +richesses, moi, quand je vous posséderai? Vous +serez tout mon bien, toute ma vie, toute ma +richesse! Oh! par pitié, mademoiselle laissez-vous +attendrir.</p> + +<p>Il était épuisé. Il poussa un énorme soupir qui +retentit dans les quatre coins du salon, et s'essuya +le front avec son mouchoir.</p> + +<p>Léontine l'avait trouvée joliment grotesque cette +éloquence de notaire.</p> + +<p>--Relevez-vous, dit-elle, en souriant d'un air +sardonique, je vous pardonne.</p> + +<p>Il se releva. Son enthousiasme était quelque peu +tombé. Seulement il avait dans les paupières des +éclairs de chaleur qui indiquaient un orage. Il +acheva par où il eût dû commencer.</p> + +<p>--Votre père vous a dit, n'est-ce pas, que je +sollicitais votre main.</p> + +<p>--C'est vrai, mais vous n'êtes pas généreux; +vous menacez mes parents de toutes sortes de +malheurs si je résiste à vos instances.</p> + +<p>--Je vous aime tant que je ne reculerai devant +rien pour vous obtenir....</p> + +<p>--Ce n'est pas moi que vous aimez alors, c'est +vous même.</p> + +<p>--C'est vous, mais parce que vous devez être +à moi. N'est-ce pas toujours ainsi?</p> + +<p>Mademoiselle D'Aucheron lui fit comprendre +qu'elle ne pouvait pas décemment rompre avec +l'autre et s'engager avec lui en une minute. Elle passerait +pour une étourdie. Elle eût mieux aimé ne +point se marier; cependant s'il fallait faire cet acte +de dévoûment pour sauver ceux qui avaient eu soin +de son enfance, elle se sentait capable de le faire. +Mais celui qui l'épouserait serait bien sot de +prendre une femme incapable de l'aimer. Elle ne +serait que sa servante dans sa maison, car une +femme qui n'aime point son mari ne fait plus +dans sa maison que le rôle d'une servante.</p> + +<p>Léontine venait d'échapper à une union détestable, +mais ce n'était que pour subir une humiliation +plus profonde, et pour accomplir un sacrifice +plus pénible encore... Le bon Dieu n'avait donc +point pitié d'elle. Cette fois il n'y aurait plus de +délai. L'épée était suspendue par un fil sur la tête +de ses parents. Vilbertin n'avait qu'à le vouloir et +le fil se romprait.</p> + +<p>Ne vaudrait-il pas mieux, cependant, laisser se +consommer la ruine des D'Aucheron plutôt que son +malheur à elle?... Ah! si comme elle le croyait, il n'y +avait pas longtemps encore, elle n'était pas la fille +de madame D'Aucheron, ce serait bien aisé de +laisser faire les événements, de se tenir à l'écart.... +Elle avait assez souffert, déjà, pour payer les +faveurs dont on l'avait comblée.... Mais ce n'était +plus cela. Madame D'Aucheron était sa mère.... +Elle l'avait avoué à Sougraine.... Ce ne pouvait +pas être un mensonge. Pourquoi un mensonge? +Pour se débarrasser des importunités de l'Indien, +peut-être. Qui sait? Oh! si elle savait! si elle +pouvait savoir? Elle avait envie de se jeter aux +pieds de sa mère et de lui demander la vérité, +toute la vérité, si affreuse qu'elle pût être. Mais +quelle honte pour sa mère! Non, ce serait trop +cruel de la faire souffrir ainsi: Dieu arrangerait +cela.</p> + +<br><br> +<h3>XXI</h3> +<br> + +<p> +La Longue chevelure s'était plu à voir mademoiselle +D'Aucheron et à causer avec elle. Rien +ne le charmait comme la fraîcheur de sa voix, la +naïveté de son esprit, l'éclat de son oeil noir. Il +gémissait avec elle car il avait souffert aussi lui, +et ceux-là seuls savent compatir aux douleurs +des autres, qui ont bu le calice des amertumes. Il +avait voulu s'assurer qu'elle aimait toujours le +jeune docteur et qu'elle n'aimerait jamais que lui. +Alors il revint trouver l'Abénaqui. Il l'avait averti +qu'il le reverrait bientôt.</p> + +<p>--Sougraine, lui dit-il, tu sais que ta fille +n'aime pas le ministre.</p> + +<p>--Cela ne fait rien.</p> + +<p>--Sougraine, tu sais que ta fille aime un jeune +médecin.</p> + +<p>--Cela se peut bien....</p> + +<p>--Sougraine, si tu tiens à ta tête tu vas donner +ta fille à celui qu'elle aime.</p> + +<p>La Langue muette fit un bond, regarda la +Longue chevelure avec terreur et dit en suppliant:</p> + +<p>--La Longue chevelure a le coeur trop bon pour +forcer Sougraine à rompre une union qui va faire +sa fille riche... et heureuse....</p> + +<p>--Tu mens, ta fille en mourra de chagrin.</p> + +<p>--C'est que, vois-tu, le mariage est décidé. Tout +est arrangé.... Le ministre se fâchera. On ne sait +pas ce qu'il peut faire....</p> + +<p>--Je sais bien ce que je ferai, moi, si tu ne +m'obéis point....</p> + +<br><br> + +<h3>XXII</h3> +<br> + +<p> +Le directeur de mademoiselle Léontine fit une +visite au notaire Vilbertin. Il fut très bien accueilli. +On parla politique, religion, instruction, +entreprises. Le notaire y mit beaucoup de bonne +volonté. Rarement il se montrait si loquace. +Il était probablement heureux; on est aimable envers +tout le monde quand on est heureux. L'abbé +lui demanda, en se levant pour prendre congé, +s'il était vrai qu'il allait bientôt épouser une jeune +et jolie fille.... Le notaire, gonflé de joie, n'osa +pas nier.</p> + +<p>--Je ne doute pas que cette jeune fille ne vous +apporte son amour, lui dit-il avec intention.</p> + +<p>Le notaire eut un soupçon et répondit froidement:</p> + +<p>--Quand on se marie c'est signe que l'on aime.</p> + +<p>L'abbé lui fit observer que malheureusement +le contraire arrivait quelquefois et qu'alors la bénédiction +divine ne descendait pas sur ces mariages. +Il n'y avait que des peines au foyer, des remords, +des reproches.</p> + +<p>--Je ne parle pas pour vous, disait-il, car je +suppose que vous êtes aimé....</p> + +<p>Et il continuait à faire une peinture redoutable +des tortures de toutes sortes qui sont réservées à +ceux qu'un amour sincère n'a pas réunis.</p> + +<p>Le notaire écoutait tout rêveur. Il sentait bien +qu'il disait vrai et c'était pour cela qu'il souffrait +de l'entendre.... Peu à peu et graduellement le +prêtre en vint jusqu'à le supplier de renoncer à ce +projet de mariage, au nom de sa tranquillité, de son +bonheur à lui, au nom de la paix et de la félicité +de cette jeune fille qui s'immolait par dévouement +filial...</p> + +<p>--Vous auriez pu commencer par la fin, répondit +froidement le notaire, cela vous aurait ménagé +du temps, et à moi aussi.</p> + +<p>Puis il s'assit à son bureau et se mit à écrire. +A la vérité il ne savait pas du tout ce qu'il écrivait. +Il voulait faire comprendre à son visiteur +qu'il ne faisait aucun cas de ses observations.</p> + +<p>--Monsieur le notaire a sans doute de nouvelles +affiches à rédiger, je lui demande mille pardons et +me retire, dit malicieusement l'abbé en sortant.</p> + +<p>Le notaire lui lança un regard foudroyant.</p> + +<p>--Ces calotins! grogna-t-il, de quoi se mêlent-ils +donc? est-ce qu'on va les déranger dans leurs +douce solitude?... Ils veulent tout régenter. +Laissons faire, ils verront bientôt qu'on peut naître +et mourir sans eux... et surtout qu'on, peut se +marier sans leur consentement. Quand donc aurons-nous +l'esprit de nos cousins de France et surtout +leur courage? Voyons, ajouta-t-il, se parlant à lui-même, ne +nous excitons pas trop, mon petit ami, tu sais que +le sang te monte au cerveau, et c'est dangereux. +L'apoplexie te guette; évite-la. On a toujours le +temps de faire le plongeon. Qui peut dire après +tout ce qui nous attend là-bas, dans cette maudite +tombe?..... Si c'était vrai ce qu'ils nous enseignent +de Dieu et de la religion, les prêtres!..... +Voyons! j'ai trop d'esprit pour perdre mon temps +à scruter ces mystères. Et puis le bon Dieu aura +pitié de nous. Il sait bien qu'il n'y pas de malice. +Est-ce notre faute si nous sommes ignorants? +Au bout la fin! soyons homme; pas de crainte chimérique, +pas de courbettes. Renoncer à mon amour! +renoncer à la posséder, elle, cette belle jeune fille +que je vois dans mes rêves, que je désire de toutes +les ardeurs de mon âme, oh! il est fou!..... Il +ne sait donc pas ce que c'est qu'aimer?... Mon +coeur qui se reposait depuis longtemps ne s'est +pas réveillé pour rien. Je le sens battre, je le sens +brûler. J'ai du feu dans les veines.... Et +l'on veut que tout cela se refroidisse soudain, que +tout cela se taise et meure sans retour! Allons +donc! je suis plein de vie, et je veux aimer, et je +veux jouir des délices de l'amour, et je briserai +tout ceux qui me feront obstacle.... Je me +moque bien, moi, d'un ciel qui vient trop tard et +d'un enfer qui brûle moins que mes sens! Je veux +me plonger dans un océan de voluptés, je veux +mourir d'ivresse!</p> + +<p>Après cette élucubration érotique le notaire se +baigna le front dans l'eau glacée. Il avait toujours +peur de l'apoplexie.</p> + +<p>L'allusion qu'avait faite en partant le jeune +abbé n'avait pas, comme on le voit, manqué son +effet.</p> + +<p>Les passants lurent cette affiche singulière qui +promettait un logement pour rien. Plusieurs +rirent de cela, mais beaucoup s'imaginèrent que +c'était un truc de la charité. La charité fait souvent +le bien comme la haine, le mal, en se cachant. +Ils se dirigèrent vers la rue Richelieu. On pouvait +toujours voir.</p> + +<p>Madame Villor ne connaissait rien de l'affaire +et comprit que c'était une mystification. Ida devina +d'où le coup partait. Rodolphe alla en parler à Duplessis +le vieil instituteur. A chaque instant on +entendait monter, puis frapper à la porte. On voulait +voir ce logement. Il ne manque pas de gens +qui seraient heureux d'être hébergés gratis...... +C'était un va-et-vient étourdissant dans les escaliers. +La maison toujours ouverte, faisait entrer +le vent et le froid. On gelait. La malade empirait. +Réellement il y avait une persécution atroce.</p> + +<p>Le père Duplessis dit à Rodolphe qui lui demandait +un conseil:</p> + +<p>--Il manque un mot à l'affiche; vous êtes +jeune, courez l'écrire.</p> + +<p>--Qu'est-ce donc?</p> + +<p>--On est prié de s'adresser au notaire Vilbertin, +rue du Palais.</p> + +<p>Rodolphe courut dans tous les coins de la ville +où les malheureuses affiches avaient été placardées +et fit la correction suggérée par le professeur.</p> + +<p>La foule prit alors le chemin de l'étude du notaire. +Ce fut une véritable avalanche. Le notaire +ahuri donnait à tous les diables les malencontreux +qui le venaient déranger ainsi. Il n'y avait pas +écrit sur l'affiche de s'adresser à lui. Il savait bien +qu'il n'avait pas mis cela... Au reste, il affirmait +qu'il n'était pas l'auteur de cette annonce ridicule. +Les gens venaient, venaient toujours comme en +procession. Chacun craignant d'arriver trop tard, +on se pressait, on se bousculait pour entrer, on +criait du dehors, on se réservait un petit coin, +n'importe lequel. Et lui, frappait sur son pupitre +avec son poing fermé, ordonnait de sortir, menaçait +d'appeler la police... Jamais de sa vie il n'avait +éprouvé une pareille contrariété; il en voulait à +tout le monde... surtout à cette famille Villor +qu'il gardait par charité dans cette excellente maison +dont il aurait pu tirer un bon profit.</p> + +<p>Il se vit dans l'obligation de fermer son étude +pendant quelques jours. L'idée lui vint d'aller relire +son placard pour voir si l'on était justifiable de +venir ainsi le troubler. Il poussa un cri de malédiction +quand il lut: Adressez-vous au notaire +Vilbertin, rue du Palais.</p> + +<p>--Ce ne peut-être que ce freluquet de médecin, +pensa-t-il... le neveu de la Villor. Gredin, +va! tu me le paieras.</p> + +<p>Il donna quelques sous à un gamin pour faire +déchirer toutes ces affiches. Afin de calmer un peu +son esprit irrité, il se mit à songer à son prochain +mariage. Tout s'effaçait devant l'enivrante effluve +de volupté que lui apportait le souvenir de Léontine. +Il se grisait de folles espérances comme +d'autres se grisent de désespoirs insensés. Tout +son regret, c'était d'avoir perdu tant de jours qu'il +aurait pu dépenser dans les jouissances exquises +de l'amour. Comme il passait vis-à-vis l'école des +frères, il vit quelques personnes entrer dans +l'église du faubourg St. Jean.</p> + +<p>--Les hypocrites! murmura-t-il. Ne vaudrait-il +pas mieux travailler que de venir pleurnicher +devant des images? Quoi d'étonnant qu'il y ait +tant de pauvres! Les protestants prient moins et +travaillent plus, aussi, comme ils font de l'argent!... +Ah! mais, c'est elle! ajouta-t-il, c'est elle! et une +étrange émotion serra sa poitrine.</p> + +<p>Mademoiselle D'Aucheron entrait dans l'église.</p> + +<p>Les riches, les heureux de la terre sentent peu, +sans doute, le besoin de prier. La prière, c'est la +supplication, c'est l'humiliation dans la poussière; +les malheureux seuls savent bien prier. C'est à +eux aussi que la bonté divine se manifeste davantage.</p> + +<p>Le notaire suivit la jeune fille. L'église avait +un charme inconnu maintenant. Ce n'est pas +Dieu qu'il venait y chercher, cet homme sensuel +et impie, c'était une ivresse toute charnelle. +Il s'assit dans un banc, en arrière de l'église, +et après avoir porté des regards sceptiques sur les +tableaux qui ornaient les murailles, sur les statues +dorées rangées autour de l'abside, sur la +lampe d'argent qui brûlait dans l'ombre comme +une âme chaste, il les arrêta sur la jeune fille à +genoux devant l'autel et se mit à penser:</p> + +<p>--Tu perds ton temps et tes peines, car le bon +Dieu ne s'enferme pas comme un bijou dans une +boîte dorée.....</p> + +<p>Il se disait encore:</p> + +<p>--Si je croyais, je ne dirais pas cela. Je n'ai +pas l'intention d'offenser Dieu. Ce n'est pas ma +faute, à moi, si je n'ai point la foi.</p> + +<p>Il avait peur; la couardise et l'impiété se tiennent +par la main.</p> + +<p>--Qu'on me la donne, la foi, on m'a bien donné +la vie sans ma permission.</p> + +<p>Il était de ces âmes lâches qui ne cherchent +point la vérité, se complaisent dans l'ignorance, et +ne veulent pas être troublées dans leur fausse quiétude.... +Elles ne savent pas que Dieu se révèle +aux humbles et qu'il se cache aux orgueilleux. La +religion du Christ étant une religion d'amour et +d'humilité, c'est par l'amour et l'humilité qu'on +arrive à la connaître.</p> + +<p>Mademoiselle Léontine se leva. Le notaire se +précipita à genoux et se cacha le visage dans ses +mains. Il écoutait le bruit des pas légers qui glissaient +sur les dalles sonores, dont chaque son se répercutait +dans son coeur. Quand elle passa près de +lui, il la regarda furtivement.</p> + +<p>--Comme elle est belle! fit-il... Au moins, +j'espère qu'elle m'a vu.... Elle va me croire dévot..... +C'est une bonne idée que j'ai eue là...</p> + +<p>Il sortit avec l'intention de la rejoindre. Comme +il en approchait, Rodolphe débouchait de la rue +Ste Marie, et les deux jeunes gens se donnèrent +une poignée de main longue et forte qui fut comme +un serrement de tenailles pour l'âme du notaire. Il +ralentit le pas, car il ne voulait point être vu. +Nulle situation n'est pénible comme celle d'un +amoureux qui se trouve en présence de l'objet de +son amour et d'un rival fortuné.</p> + +<p>Rodolphe dit à Léontine qu'il partait pour St +Raymond. Il allait emmener sa tante et sa cousine. +Il vivraient tous trois ensemble. La tante +était mieux; elle pouvait supporter le voyage. +Léontine savait déjà le projet du jeune homme. +Elle dit qu'elle allait bien s'ennuyer de se voir +seule, abandonnée en quelque sorte de ceux qu'elle +aimait le plus au monde, mais qu'elle irait les +voir. Oui, elle irait bien sûr..... Et ils viendraient +eux aussi; ils viendraient souvent, le +chemin de fer serait construit bientôt; ce serait +facile.</p> + +<br><br> +<h3>XXIII</h3> +<br> + +<p> +Dans le même temps Sougraine entrait chez +monsieur Le Pêcheur.</p> + +<p>--Tu n'as pas voulu y mettre le prix, monsieur +le ministre, dit-il après les salutations d'usage, +eh bien! tu ne l'auras pas. La Langue muette +te l'a dit, il est tout puissant dans cette maison, +et il a décidé que mademoiselle Léontine donnerait +sa fortune et sa main au docteur Rodolphe.</p> + +<p>--Ne viens pas m'ahurir avec tes chansons démodées, +répliqua le ministre. Sais-tu que le métier +que tu fais peut te conduire en prison. On appelle +cela du chantage. C'est un vol déguisé, mais +c'est un vol.</p> + +<p>--L'Indien fait payer un grand service, voilà +tout, il n'y a rien de blâmable en cela, monsieur +le ministre.... Il aurait pu te faire épouser une +jeune fille belle et riche; tu as pensé l'avoir sans +lui, c'est ton affaire. Je viens te déclarer que tu +ne l'auras point.</p> + +<p>Sors d'ici, dit Le Pêcheur qui commençait à +perdre patience.</p> + +<p>L'Indien ne se le fit point répéter. Il sortit.</p> + +<p>--Voilà une affaire réglée, se dit-il, en cheminant. +Le ministre et l'indien ne naviguent plus +dans les mêmes eaux. Il faut voir l'ancienne maintenant.</p> + +<p>L'ancienne, c'était madame D'Aucheron. Il n'y +avait pas à reculer; le sioux aux longs cheveux +n'entendait pas badinage, et il ne fallait point +s'exposer à être livré à la justice des hommes.</p> + +<p>Madame D'Aucheron fit remarquer à Sougraine +que ses visites étaient trop fréquentes, cela semblait +inexplicable aux gens de la maison.</p> + +<p>--L'Indien est forcé d'agir, répondit Sougraine; +il a le couteau sur la gorge; il est reconnu....</p> + +<p>--Reconnu! exclama madame D'Aucheron en +pâlissant....</p> + +<p>Une peur effroyable s'emparait d'elle....</p> + +<p>--Il n'y a pas encore de danger, reprit l'indien, +car celui qui sait notre secret le gardera bien, mais +à une condition....</p> + +<p>--Qui est-il donc cet homme? à quelle condition? +demanda fièvreusement la pauvre femme.</p> + +<p>--C'est la Longue chevelure.....</p> + +<p>--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il ne dise rien.</p> + +<p>--Il ne parlera pas; il me l'a juré, et sa parole +est irrévocable. Mais.....</p> + +<p>--Quelle condition met-il à son silence?</p> + +<p>--Le mariage de notre fille avec le docteur +Rodolphe.</p> + +<p>--Le mariage de notre fille!..... notre....</p> + +<p>Elle ne savait plus que dire, avait envie de +défaire ce qu'elle avait fait, de jurer que Léontine +n'était pas sa fille..... qu'elle ne savait rien +après tout..... qu'elle avait été folle longtemps dans +sa maladie..... qu'elle n'avait jamais vu son enfant... +qu'on lui avait dit que c'était un garçon.... +Mais à quoi cela servirait-il? Si le sioux voulait +ce mariage, il faudrait bien le faire tout de suite... +Il pourrait parler, le siou. Il dirait: Voici Sougraine, +prenez-le, car c'est un ravisseur de jeunes +filles, c'est peut-être un meurtrier.... Un meurtrier! +Il ne l'était point..... mais les apparences +seraient contre lui... Sougraine, pour se venger +crierait à son tour: Voici Elmire Audet, mon +ancienne maîtresse, ma complice!... C'est cette +belle dame qui se promène avec un magnifique +attelage, chaque jour, dans les rues de Québec. +C'est madame D'Aucheron. Oh! malheur!</p> + +<p>Jamais madame D'Aucheron n'avait éprouvé +une pareille terreur. Elle se sentait devenir folle. +Elle tenait sa tête à deux mains et criait: Mon +Dieu! mon Dieu! qu'allons nous devenir?....</p> + +<p>--Allons! Elmire, dit Sougraine avec douceur, +courage! prudence! rien n'est perdu....</p> + +<p>--Rien n'est perdu? rien n'est perdu? mais la +fortune que Vilbertin nous promettait!... Vilbertin +allait épouser Léontine. Il est riche, Vilbertin, +très riche! Il aime notre fille à la folie... +il donnerait toute sa fortune pour l'avoir. Il la veut, +il a juré qu'il l'aurait. Tout est arrangé, conclu. +Léontine a consenti..... Et puis les affaires vont +mal. Nous avons fait des pertes. Si Vilbertin nous +abandonne nous sommes perdus.... Nous lui devons +beaucoup à ce gros notaire que vous avez +vu ici, au bal.... à notre grand bal.... Ah! le +malheureux bal!.... Et s'il épouse notre fille, le +notaire, il nous fait remise complète de ce que nous +lui devons.... Si elle en épouse un autre, il nous +ruine; il l'a dit l'autre jour...... Oh! quelle +affreuse situation! qui donc nous tirera de cet +horrible abîme?</p> + +<p>--C'est beau de l'or, c'est commode de l'argent, +répondit Sougraine, lentement, scandant chaque +mot, mais l'indien aime mieux sa tête.... Et toi?</p> + +<p>Madame D'Aucheron eut un frémissement. +Non! elle le voyait bien, il n'y avait pas à lutter. +Ce serait l'écrasement du ver par le talon. La +richesse, c'est une belle chose, mais l'honneur, +mais la vie, ce sont des biens qui ne se paient ni +ne se remplacent. La fortune perdue se retrouve +quelquefois, l'honneur, la vie, jamais!....</p> + +<p>Cependant ce mot lugubre: ruiné! ruiné! tintait +à ses oreilles comme un glas des morts. Cela +voulait dire: plus de demeure somptueuse, plus +de vêtements magnifiques, plus de brillants équipages, +plus de serviteurs! Ruinés, les D'Aucheron, +ruinés! Comme leurs amis en feraient des +gorges chaudes! Ce sont toujours les amis qui +s'amusent le plus de nos infortunes. Quand +ils passeraient à pied sur les trottoirs, eux les +D'Aucheron, ils se feraient éclabousser à leur tour. +On ne se rangerait plus pour les laisser passer. +On n'écrirait plus leur nom avec une apostrophe +et un grand A. Et puis comment expliquerait-on +leur éclat d'un jour suivi d'une aussi horrible +obscurité?... Voilà donc comme vont les choses +de la vie! Des songes vermeils et des réveils +épouvantables, des coups de soleil et des bourrasques +terribles.</p> + +<p>Et c'était bien vrai cela! Mais pourquoi l'intervention +de la Longue chevelure dans leurs affaires? +N'était-ce pas un accès de folie qu'elle avait tout +à coup, elle, madame D'Aucheron? Peut-être que +tout cela se dissiperait tout à l'heure, comme un +nuage emporté par le vent, et que le calme reviendrait. +C'était peut-être une fantaisie de Sougraine +pour l'effrayer. Il en était bien capable. Elle +verrait le beau sioux et lui ferait entendre raison. +Il ne résisterait pas à ses larmes. Elle se jetterait +à ses genoux..... Un homme résiste-t-il aux larmes +d'une femme? Mais comment annoncer la +chose à monsieur D'Aucheron? Il ne voudrait rien +entendre. Il ne saurait pas la raison de ce changement +d'idée, il ne pourrait pas la savoir, et cependant +il faudrait le convaincre.....</p> + +<p>Quand elle se retira dans sa chambre, elle passa +devant une image de la Ste Vierge au pied de la +croix, mais elle ne comprit rien à la douleur de +cette autre femme qui fut la plus grande des martyrs, +et ne songea même pas à lui demander le +secours divin qui n'est jamais refusé aux âmes +souffrantes. Elle n'avait pas l'habitude des mystiques +entretiens, et ne cherchait ses consolations +que dans les frivolités du monde. Le monde allait lui +manquer et elle se trouverait seule avec elle-même: +ce serait le désespoir. Le ciel ne manque jamais +à ceux qui l'invoquent, et c'est pourquoi les +hommes de foi n'ont jamais de ces lâches défaillances +qui cherchent un refuge dans la mort.</p> + +<p>Vers le soir Léontine rentra. Elle venait de +laisser Rodolphe et le bonheur rayonnait encore +dans son coeur. Elle voulait parler de la mère +Audet, sa grand'mère peut-être, à madame +D'Aucheron, et elle éprouvait un serrement de +coeur inexprimable. Elle avait peur d'être indiscrète, +d'éveiller des souvenirs trop pénibles. Cependant +il le fallait bien.</p> + +<p>--Tu te rappelles, mère, commença-t-elle, la +bonne vieille que monsieur Duplessis a amenée +souper ici l'autre jour?</p> + +<p>--Eh bien! fit madame D'Aucheron qui avait +tâché de se remettre un peu et de faire disparaître +les traces de ses dernières larmes.</p> + +<p>--On vient de la renvoyer dans sa paroisse.</p> + +<p>--Madame D'Aucheron respira plus à l'aise.</p> + +<p>--On a bien fait, dit-elle. Il est mieux d'aller +mourir avec les siens.</p> + +<p>--Elle ne semble pas prête à mourir. Elle se +porte à merveille maintenant que son garçon est +revenu et qu'il lui a témoigné le désir de ne plus +se séparer d'elle.</p> + +<p>--Son garçon est revenu? oh! il est revenu? +quand cela?</p> + +<p>--Il était ici hier. C'est lui qui emmène la +bonne vieille. Croiriez-vous qu'elle pleurait en +nous disant adieu?.... Ces pauvres gens, comme +ils exagèrent le bien qu'on leur fait!</p> + +<p>--Est-ce qu'elle retourne dans sa maison, au +huitième portage?</p> + +<p>--Au huitième portage? qu'est-ce que cela +veut dire?</p> + +<p>Madame D'Aucheron s'aperçut qu'elle avait +lâché un mot de trop.....</p> + +<p>--J'ai entendu dire cela, qu'elle demeurait au +huitième portage.... je ne sais pas ce que c'est.</p> + +<p>Léontine n'eut plus de doute, madame D'Aucheron +était bien la fille de la mère Audet.... mais +elle, était-elle vraiment la fille de madame D'Aucheron?..... +Pourquoi alors l'hospice des enfants +trouvés? Ah! pourquoi?.... sa candeur se troublait; +cette question était pleine d'épouvantement.</p> + +<p>--Tiens! chère enfant, reprit madame D'Aucheron +avec des airs câlins, j'ai à t'annoncer une +chose qui va faire battre de joie ton petit coeur.</p> + +<p>--Ah! rien ne peut me réjouir maintenant.... +vous le savez bien.</p> + +<p>--Ces enfants, comme ils se découragent vite! +on dirait qu'ils n'ont pas l'avenir pour eux.... +Ecoute-moi bien. Je ne suis pas une femme sans +pitié comme tu pourrais le croire. J'ai un coeur de +mère.... et si j'ai contrarié tes desseins et tes +voeux c'était pour avoir la paix avec mon mari. +Une femme doit obéir aux volontés de son époux... +Cependant, après des réflexions profondes, j'ai +compris que je devais te protéger. La fortune, +les honneurs, les plaisirs, c'est beau sans doute +et cela rend la vie attrayante; mais quand il faut +acheter ces divers biens au prix du bonheur de +son enfant, une mère a raison de se dresser devant +la volonté cruelle du maître, et de s'écrier: Frappe-moi, +mais épargne l'innocente créature qui nous +a voué ses plus pures affections....</p> + +<p>Léontine, pendant ce préambule prétentieux, +éprouvait de curieuses sensations: des rayons d'espoir +traversaient les ténèbres de son âme comme +des étoiles filantes sillonnent, à certaines époques, +le ciel obscur, puis des craintes, des appréhensions +suivaient. Elle était assaillie de mille sentiments +divers, mais elle eut une joie intense, elle poussa +un cri de surprise lorsque sa mère ajouta:</p> + +<p>--Moi je désire que tu donnes ta main à celui +qui possède ton coeur. Aimes-tu toujours monsieur +Rodolphe?</p> + +<p>--Si je l'aime! mère, que tu es bonne! que tu +me rends heureuse.</p> + +<p>Et elle se mit à pleurer, à pleurer comme si elle +avait eu quelque grande douleur. Chose singulière +les larmes sont la plus haute expression du bonheur +et le rire la plus grande preuve du plus profond +désespoir.</p> + +<p>--Tu sais, mon enfant, disait toujours madame +D'Aucheron, je fais un grand sacrifice, mais n'importe, +tu seras heureuse, je ne désire rien de plus. +Nous serons ruinés,.... nous serons pauvres.... +comme les pauvres que tu vas visiter avec tant +d'amour,.... mais tu seras heureuse, toi..... +Peut-être me donneras-tu une petite place, là-bas, +dans ton humble maison, au milieu des champs... +Ah! je n'ai plus d'ambition..... oui j'en ai une: +l'ambition de faire ton bonheur.....</p> + +<p>Léontine lui jetant ses bras autour du cou l'embrassa +avec une inexprimable effusion.</p> + +<br><br> +<h3>XXIV</h3> +<br> + +<p> +D'Aucheron avait dû se rendre auprès de monsieur +Le Pêcheur pour lui déclarer que des raisons +d'une extrême gravité le forçaient à décliner l'honneur +de l'avoir pour gendre. Il en était extrêmement +mortifié et ne s'en consolerait point. Il +avait tant caressé cette espérance: avoir dans sa +famille, dans sa maison, un homme politique, un +membre du cabinet. Il savait bien ce qu'il perdait +en rompant ce mariage et ne se faisait point +illusion.</p> + +<p>Le ministre qui l'avait d'abord accueilli avec +une affabilité toute particulière, prit un air digne. +Lui aussi il voyait tomber ses illusions. Il ne put +s'empêcher de songer à l'indien. Ce maudit sauvage +était-il donc réellement pour quelque chose +dans le désagrément qui lui arrivait? Il faudrait +éclaircir ce mystère et.... gare à lui!... il lui apprendrait +à ne pas se mêler des affaires des autres...</p> + +<p>Il sortit pour secouer un peu sa torpeur morale +et dissiper l'essaim de ses pensées noires. Il rencontra +un ami qui lui dit à brûle pourpoint:</p> + +<p>--A quand ton mariage?</p> + +<p>--Va au diable avec tes questions indiscrètes! +pensa-t-il.</p> + +<p>Il en rencontra un autre qui lui apprit que la +belle mademoiselle D'Aucheron épousait le notaire +Vilbertin. Un mariage d'intérêt.....</p> + +<p>Il devint blême et une sourde colère gronda +dans son âme.</p> + +<p>--Est-ce bien vrai, ce que tu dis-là? demanda-t-il +en tremblant.</p> + +<p>L'ami ne remarqua pas son émotion et répondit.</p> + +<p>--C'est absolument vrai. D'Aucheron donne sa +fille pour sauver sa fortune. Il a des relations +d'affaire très intimes avec le notaire.....</p> + +<p>L'Honorable monsieur Le Pêcheur continua sa +promenade la tête basse, l'esprit très préoccupé. +Il s'expliquait la volte-face exécutée si prestement +par D'Aucheron, et se consolait en songeant que +la capture n'eut pas été alors excessivement importante. +Mais il aperçut le notaire qui venait +avec la Langue muette, et la jalousie lui darda ses +aiguillons dans le coeur.</p> + +<p>--C'est pour laisser entrer ce ballon que l'on +me prie d'évacuer la place, grommela-t-il? ce n'est +pas flatteur pour moi,.... un ministre!.... Et +toi, face jaune, te voilà encore sur mon chemin, +ajouta-t-il, en pensant à l'indien, es-tu donc mon +mauvais génie?..... Tu viens à moi, mon mariage +s'arrange; tu t'éloignes pour en aborder un autre, +mon mariage se rompt et ma future passe dans les +bras de cet autre.... Il y a du diable là-dessous: +Es-tu sorcier?..... Il faut que je te déniche, mon +hibou de mauvais augure!.....</p> + +<p>Ils passèrent près de lui et le saluèrent en souriant....</p> + +<br><br> + +<h3>XXV</h3> +<br> + +<p> +Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus +gai et l'esprit plus alerte que le jour où madame +son épouse, pressée par Sougraine, promit de donner +sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait +vu de nouveau son ami Vilbertin qui s'était montré +fort accommodant, généreux même. Les affaires +allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement +scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre +qui ne serait peut-être plus rien demain. Ce qu'il +fallait avant tout, c'était de l'argent. Les honneurs +qui ne rapportent rien deviennent un embarras. +Il était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la +possession d'une fille pauvre. Elle était belle, c'est +vrai, mais il n'en manque pas de belles filles à +Québec.</p> + +<p>Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. +En tenait-elle encore pour monsieur Le +Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas +d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne +comprend pas les affaires comme un homme. Les +combinaisons du coeur la touchent plus que les +calculs de l'esprit.</p> + +<p>--Notre gendre agit royalement, commença +D'Aucheron. Il m'a donné un fameux coup +d'épaule.</p> + +<p>--Notre gendre? demanda ingénument madame +D'Aucheron, lequel?</p> + +<p>--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, +nous n'en aurons jamais qu'un seul... Vilbertin, +le brave notaire Vilbertin.</p> + +<p>Madame D'Aucheron ne savait trop comment +engager cette dernière lutte, la plus terrible de +toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait +tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires +et sa fortune entière, au caprice, à l'inclination +d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas +reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque +chose de plus important qu'une fortune et une +réputation d'habileté en affaires........ quelque +chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle +ne savait que trop, elle, la malheureuse femme.</p> + +<p>--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément, +commença-t-elle, et j'ai des remords, oui +des remords qui me rongent le coeur.</p> + +<p>D'Aucheron craignit une révélation mortelle. +Quelquefois cela arrive qu'une femme bourrelée +de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce fut +en tremblant qu'il demanda:</p> + +<p>--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?...</p> + +<p>--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle +change à vue d'oeil, mon mari; la voilà pâle +comme une morte....</p> + +<p>--Le mariage la ramènera, ma chère femme.</p> + +<p>--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, +toujours.</p> + +<p>--Comment, pas le mariage avec le notaire +Vilbertin? que veux-tu dire? je ne te comprends +plus....</p> + +<p>--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la +voir se donner ainsi pour nous plaire à un homme +qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être si +heureuse avec son Rodolphe?</p> + +<p>--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron, +qui s'emportait.... est-ce que tu perds la +tête?</p> + +<p>--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?....</p> + +<p>--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, +cette petite fille du hasard!... Crois-tu que nous +l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite pour rien, +ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait +un peu fort. Tu peux en prendre ton parti, cette +fois, c'est irrévocablement déterminé. Vilbertin la +veut, il l'aura.</p> + +<p>--Tu la vends?</p> + +<p>--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde +c'est pour vous conserver votre superbe demeure, +vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux, +vos habits magnifiques, que je la vends, comme +vous dites.</p> + +<p>--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, +des voitures, des chevaux, une superbe demeure, +je n'en veux plus!....</p> + +<p>D'Aucheron fut tellement étonné de cette +réplique qu'il resta muet pendant une minute...</p> + +<p>--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui +parlez ainsi, madame?</p> + +<p>--Oui, monsieur, c'est moi.</p> + +<p>--Vous êtes folle.</p> + +<p>--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez +suite à vos projets.</p> + +<p>--Rien au monde ne me fera changer d'avis...</p> + +<p>--Si je vous disais que des malheurs plus grands +que ceux que vous redoutez tomberont sur nous +si vous ne m'écoutez point....</p> + +<p>--D'Aucheron éclata de rire, cette fois.</p> + +<p>--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! +est-ce que je suis un enfant qu'on effraie avec des +menaces ridicules.</p> + +<p>--Mon mari, je t'en supplie! continua madame +D'Aucheron.</p> + +<p>Elle avait une expression singulièrement touchante. +Sa figure se transformait. Ses mains jointes +se serraient convulsivement.</p> + +<p>--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il.</p> + +<p>Elle tomba à ses genoux.....</p> + +<p>--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour +de toi! oui, pour l'amour de toi!</p> + +<p>--Mais, malheureuse, c'est ma ruine...</p> + +<p>--Nous vivrons bien quand même.... Dieu +qui donne aux petits oiseaux leur nourriture.</p> + +<p>--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La +première fois de ta vie. Mieux vaut tard que jamais..... +Et tu crois, comme cela, que Dieu qui +donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite +qu'est-ce que c'est?.... fit-il en se moquant.</p> + +<p>--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à +genoux, ne ris point, je suis horriblement malheureuse.....</p> + +<p>--Elle est folle, pensa-t-il tout haut.</p> + +<p>--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... +je t'en supplie, écoute-moi. Tu sais bien que je +t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que du bonheur +ensemble, continuons à vivre heureux. Pour +cela nous n'avons besoin que d'une chose: la santé, +la santé pour travailler. Je travaillerai tant que tu +voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le travail +ne me coûte pas; non il ne me coûte pas. +Tu sais bien que je ne suis pas une paresseuse.... +C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais c'était +quand je croyais pouvoir me donner ces mille +choses de la vanité, sans te gêner dans tes spéculations.....</p> + +<p>--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais +cet argent que tu dépensais si bien....</p> + +<p>--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le +savais bien; mais je me disais: il est habile +mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un +coup de dé....</p> + +<p>--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai +tiré et j'ai gagné.... C'est le mariage de Léontine +avec Vilbertin. Entends-tu?....</p> + +<p>--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne +peut se faire, cria-t-elle en se tordant les bras... +s'il se fait, je disparaîtrai; tu me reverras jamais...</p> + +<p>D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner +qu'il y avait là quelque chose d'extraordinaire....</p> + +<p>--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me +cache un secret.</p> + +<p>Puis il ajouta tout haut:</p> + +<p>--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de +la position que tu viens de prendre à l'égard de +Léontine et de Vilbertin....</p> + +<p>--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... +je l'aime trop pour supporter plus longtemps +cette pensée.... et je sens en moi l'idée +d'un grand devoir à remplir.</p> + +<p>--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et +il sortit, la laissant seule à genoux sur le parquet.</p> + +<br><br> + +<h3>XXVI</h3> +<br> + +<p> +Ce fut un beau moment pour Rodolphe que +celui où, des lèvres mêmes de Léontine, il apprit +que le ciel se laissait attendrir et que l'espoir leur +était encore permis. Ils renouèrent le fil brisé de +leurs doux projets, refirent leur retraite paisible +et chaste avec les oiseaux chanteurs et les arbres +fleuris, s'abandonnèrent à toutes les délices nouvelles +qui reviennent en foule, comme un essaim +de bourdonnantes abeilles, au coeur qui se reprend +à croire et à espérer, après un deuil qui devait +être éternel.</p> + +<p>Rodolphe partit donc ivre de bonheur pour sa +paroisse d'adoption. Le village où l'on demeure, +c'est la patrie dans la patrie. On l'aime plus que +tous les autres, comme on aime plus que tous les +autres, aussi, le pays où l'on est né.</p> + +<p>Il emmenait avec lui sa tante et sa cousine.</p> + +<p>Vilbertin s'était souvent informé de la santé de +madame Villor, et quand il apprit son départ pour +St. Raymond, il en témoigna beaucoup de plaisir, +disant qu'elle y serait mieux qu'en ville, et que l'air +pur des champs ne manquerait pas d'avoir sur +elle un effet merveilleux. Il loua son logement +aussitôt, et ce fut un double plaisir, car il regrettait +bien la sottise qu'il avait faite dans un +moment d'erreur. Il avait mal calculé. Le secours +n'était pas venu de ce côté-là. Enfin tout +allait pour le mieux maintenant.</p> + +<p>Il était assis, les jambes allongées, les bras derrière +la tête, repassant, avec un raffinement de +satisfaction, les derniers incidents de sa vie, et surtout +les dernières phases si nouvelles et si pleines +d'agréables surprises..... Il fumait un cigare, +et des meilleurs..... Il faisait des folies tant il +était heureux. Il regardait la fumée bleue qui +montait en orbes odorantes vers le plafond noirci +par le temps et la poussière, et pensait:</p> + +<p>--Il y a des hommes dont les espérances s'envolent +et se dissipent comme cette ondoyante fumée. +Je les plains. Des maladroits, des malchanceux, +des sots, des gens nés sous une mauvaise +étoile!... Elle brille mon étoile, à moi.... Elle +vaut l'étoile des mages.</p> + +<p>Un coup fut frappé à la porte.</p> + +<p>--Allons quel malvenu me dérange ainsi dans +mes rêveries?</p> + +<p>Il eut envie de ne pas répondre. On frappa de +nouveau. Il opéra un demi-tour et se trouva convenablement +placé devant son écritoire, tel que +doit être un notaire sérieux, et cria:</p> + +<p>--Entrez!</p> + +<p>Sougraine parut.</p> + +<p>--On ne te dérange pas trop, j'espère, monsieur +le notaire? fit-il en saluant.</p> + +<p>--Non, non, répondit Vilbertin, qui pensait +tout le contraire.</p> + +<p>C'est la coutume, on ment pour ne pas être impoli.</p> + +<p>--L'indien vient pour une affaire sérieuse, qui +concerne monsieur le notaire.</p> + +<p>--Alors explique-toi.</p> + +<p>--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?</p> + +<p>--De quel droit me poses-tu ces questions?</p> + +<p>--La chose n'est pas inutile...</p> + +<p>--Je n'ai pas de temps à perdre, mon ami, va +droit au but et sois convenable.</p> + +<p>--L'indien sait ce qu'il fait, il est prêt à se retirer, +mais tu aurais lieu de te repentir de ton impatience.</p> + +<p>--Que me veux-tu?</p> + +<p>--Tu aimes mademoiselle D'Aucheron?</p> + +<p>--Eh bien! oui. Après?</p> + +<p>--Tu espères l'épouser?</p> + +<p>--Oui!</p> + +<p>--Tu ne l'épouseras pas.</p> + +<p>--Le notaire éclata de rire.</p> + +<p>--Est-ce toi, prophète de malheur, qui m'empêcheras +de l'épouser?</p> + +<p>--C'est un homme plus fort que nous deux.</p> + +<p>--Qui?</p> + +<p>--La Longue chevelure.</p> + +<p>--La Longue chevelure? ce beau sioux tout couvert +de diamants que j'ai vu au bal de madame +D'Aucheron?</p> + +<p>--Celui-là même.</p> + +<p>-Mais comment cet étranger peut-il disposer +de la main de mademoiselle D'Aucheron?</p> + +<p>--La Langue muette ne peut pas répondre à +cette question, mais il affirme que tant que la +Longue chevelure vivra, le notaire Vilbertin n'épousera +point mademoiselle D'Aucheron. C'est +le docteur Rodolphe qui aura la jeune beauté que +ton coeur désire.</p> + +<p>La jalousie brûla comme un fer rouge le coeur +voluptueux du notaire et un éclat sinistre fit +étinceler ses yeux.</p> + +<p>--Le diable m'emportera, s'écria-t-il, avant +qu'un autre possède cette femme qui m'est promise.</p> + +<p>--Le diable, dit l'indien, t'emportera peut-être, +mais, à coup sûr, tu ne l'auras point.....</p> + +<p>--Je voudrais bien savoir, par exemple, si ce +drôle-là, va s'immiscer plus longtemps dans mes +affaires. Il va voir ce que peut un homme que +l'amour influence et que le sentiment de la conservation +dirige.... Mais si tu me trompes, toi, +tu me le paieras cher.....O mes rêves d'or! fit-il +en soupirant, en aparté, ô mes suaves espérances! +ô mes divines amours!</p> + +<p>Il faisait le fanfaron, mais il était effrayé. Peu +accoutumé à la lutte, il s'irritait d'être forcé de +descendre dans l'arène. Sa défense à lui, comme +ses moyens d'attaque, c'était l'argent. Son coeur +saignait un peu sans doute quand il fallait déposer +en holocauste, sur l'autel de quelque dieu puissant, +d'adorables pièces d'or; mais le sacrifice n'était +jamais offert en vain, et les nouvelles jouissances +faisaient oublier les déchirements qu'elles avaient +coûtés. Ce riche sioux se moquerait sans doute +des offres d'argent qu'on lui ferait. Il ne fallait +pas songer à le vaincre avec cette arme pourtant +triomphante.</p> + +<p>--Que faut-il donc faire? demanda-t-il à Sougraine.</p> + +<p>--L'indien n'en sait rien. Si le notaire trouve +quelque chose, lui, l'indien sera bien aise et il +agira.</p> + +<p>--Il faut que je voie la famille D'Aucheron +d'abord. J'aimerais aussi à rencontrer le siou. +Peut-être, après tout, qu'il n'est pas si redoutable +que tu le dis. Ou peut le rouler. Vilbertin en +a déjà vu d'autres!....</p> + +<p>Comme il se laissait emporter agréablement par +ses pensées de forfanterie, la Longue chevelure, +après avoir frappé à la porte, entra marchant d'un +pas majestueux, les cheveux sur le cou, revêtu +d'un riche capot de loutre.</p> + +<p>--M. Vilbertin? fit-il.</p> + +<p>--C'est moi, monsieur, répondit le notaire, dont +les pensées vaniteuses s'envolèrent comme des +flocons de neige sous la bourrasque....</p> + +<p>La Longue chevelure salua aussi la Langue +muette.</p> + +<p>--Le notaire va bien voir, pensa celui-ci, que +la Langue muette ne le trompait pas, et que la +Longue chevelure est un ami bien dangereux.... +pour nous deux....</p> + +<p>Le notaire approcha un siège et pria le sioux de +s'asseoir. Il était devenu d'une exquise politesse, +le notaire.</p> + +<p>--Je suis bien heureux de faire plus intime connaissance, +dit-il, avec le chef distingué qui nous a +tant émerveillé l'autre soir, chez monsieur D'Aucheron.</p> + +<p>--Monsieur, fit le sioux en saluant, je viens vous +dire qu'une jeune fille à laquelle je porte beaucoup +d'intérêt, désire épouser un homme qu'elle aime, +comme la fleur du nénuphar aime le soleil qui +baigne sa corolle. Cette jeune fille vous la connaissez, +c'est mademoiselle D'Aucheron..... +Vous la recherchez vous-même, je le sais, comme +le chasseur altéré recherche la fontaine d'eau vive. +Elle vous estime et vous respecte sans doute, +mais elle ne vous aime point. Je vous supplie +d'être généreux et de l'oublier, comme le voyageur +oublie l'ombre où il s'est reposé.</p> + +<p>--Je ne comprends pas, monsieur, que vous me +parliez de la sorte. Etes-vous envoyé par mademoiselle +D'Aucheron ou par quelqu'un de sa famille?</p> + +<p>--Je ne suis l'envoyé de personne et je n'obéis +qu'à un sentiment de compassion et d'humanité.</p> + +<p>--Alors permettez-moi de vous dire que je suis +à un âge où l'on agit d'ordinaire après des réflexions +suffisantes.</p> + +<p>--Vous êtes à un âge où l'on fait des folies, +parce que l'on en fait toujours, et toujours en se +croyant sage.</p> + +<p>--Dans tous les cas, monsieur le sioux des Montagnes +Rocheuses, vous admettrez sans peine que +vous jouez un rôle un peu singulier. Nous ne +sommes plus au moyen âge, et c'est en vain que +vous voudriez imiter les galants chevaliers qui +galopaient, allant de château en château pour +défendre les belles châtelaines et s'en faire aimer.</p> + +<p>--Je ne suis qu'un père malheureux qui +cherche depuis plus de vingt neiges son enfant +perdue. J'ai rencontré par hasard une jeune fille +remplie de charmes et de vertus. Elle est douce +comme la gazelle. Un malheur la menace comme +la serre de l'épervier menace la fauvette, et je +m'efforce de la protéger.</p> + +<p>--Vous êtes vraiment généreux; elle vous +devra de la reconnaissance.... Mais laissez faire ce +que vous ne pouvez empêcher.</p> + +<p>--J'empêcherai ce que je ne dois pas laisser +faire, répondit la Longue chevelure avec fermeté, +puis il sortit.</p> + +<p>Quand il fut dehors le notaire dit à Sougraine:</p> + +<p>--Est-ce un complot?</p> + +<p>--Ce n'est pas un complot, répondit Sougraine, +et l'indien donnerait beaucoup pour voir cet +homme loin.... bien loin....</p> + +<p>--Si c'est une affaire entre vous, reprit Vilbertin, +cela ne me regarde pas; arrangez-vous ensemble, +moi je tiens à mon mariage.</p> + +<p>Il se remettait à peine de son émotion que madame +D'Aucheron, survint à son tour. Elle était +plus pâle que d'habitude et l'on voyait, à ses +yeux rougis, qu'elle avait beaucoup pleuré. Le +notaire la fit entrer dans son bureau particulier, +s'excusa auprès de l'indien et s'enferma avec elle.</p> + +<p>--Mon cher notaire, commença-t-elle--et sa +main droite cherchait à comprimer les battements +de son coeur--mon cher notaire, il faut renoncer à +notre projet, notre doux projet....! Une force +majeure.... quelque chose d'inexplicable et de +terrible est survenu qui nous force à retirer notre +parole.... Léontine ne peut point vous épouser. +Mon cher notaire, soyez indulgent: soyez bon +comme toujours! Ce n'est point notre faute à +nous, non, je vous l'assure....</p> + +<p>Le notaire l'écoutait tout ébahi.</p> + +<p>--Quel est ce mystère? dit-il à la fin.... Ma +tête s'égare.... je deviens fou, ma foi! c'est à +devenir fou... l'Abénaqui arrive et me dit: Vous +ne vous marierez point. Le sioux le suit et me +conjugue le même verbe. Vous survenez et c'est +encore la même chanson... Vous me direz toujours +bien pourquoi je n'épouserai votre fille, et +pourquoi, dans ce cas-là, je ne vous ruinerais point, +et ne vous jetterais point sur le pavé.</p> + +<p>Il était en fureur, le notaire, et ne pesait plus +ses paroles....</p> + +<p>--Pourquoi! oh! pourquoi vous vengeriez-vous +ainsi? ce n'est pas notre faute, je vous l'ai +dit; nous sommes sous un talon de fer....</p> + +<p>--Et mon talon à moi, croyez vous que vous +ne le trouverez pas dur?</p> + +<p>--Ce ne sera toujours que la ruine, répondit +madame D'Aucheron, d'un air résigné....</p> + +<p>--Que la ruine! comme vous en prenez votre +parti, remarqua le notaire de plus en plus stupéfait..., +l'autre chose qui vous menace est donc +bien redoutable. Ce serait curieux cela, ajouta-t-il +avec ironie.</p> + +<p>Pendant que le notaire et madame D'Aucheron +échangeaient ainsi des prières contre des imprécations, +des supplications contre des moqueries, un +monsieur entra dans l'étude.</p> + +<p>--Le notaire est-il engagé? demanda-t-il à l'Indien.</p> + +<p>--Il y a une dame avec lui dans l'autre chambre, +là....</p> + +<p>Et il montrait du doigt la porte du petit bureau.</p> + +<p>--Ne le dérangeons pas, alors, fit le survenant.</p> + +<p>L'abénaqui pensait à part lui:</p> + +<p>--Ça va être drôle tout à l'heure.</p> + +<p>Au bout d'une vingtaine de minutes qui parurent +bien longues à celui qui attendait, la porte +du bureau s'ouvrit et madame D'Aucheron parut. +Elle était bouleversée et ses yeux avaient quelque +chose de vague, de hagard à faire peur.</p> + +<p>--Vous ici madame? fit le dernier arrivé.</p> + +<p>C'était monsieur D'Aucheron. Sa femme fit un +pas en arrière et ne répondit rien.</p> + +<p>--Vous avez voulu prendre les devants, madame, +continua D'Aucheron, mais vous n'arriverez +pas plus vite pour cela.... Elle vous a supplié, +sans doute, de renoncer à la main de notre fille? +demanda-t-il, en s'adressant au notaire, n'allez +pas l'écouter: elle divague.</p> + +<p>Le notaire poussa un soupir de soulagement +comme un homme qui revient du fond de l'eau. +L'abénaqui sourit en entendant D'Aucheron appeler +Léontine sa fille.</p> + +<p>--Il me semblait, répondit Vilbertin que tu ne +pouvais pas renoncer aux immenses avantages que +t'assure mon mariage.</p> + +<p>--Jamais! répliqua fermement D'Aucheron. +Est-ce que je me ruinerais pour les caprices d'une +femme, la mienne? Ce mariage aura lieu, je le +veux.... Mais j'oublie que nous sommes en présence +d'un étranger, remarqua-t-il en faisant allusion +à Sougraine, passons donc de l'autre côté; +nous allons, une fois pour toutes en finir avec cette +affaire....</p> + +<p>--Il paraît, répondit Vilbertin, que cet indien +n'est pas de trop. Il est du complot; le siou +aussi. Ils sont venus ici avant madame D'Aucheron +pour me sommer, s'il vous plaît, rien que +cela! de renoncer à mademoiselle Léontine.... +Dis-moi donc ce qu'ils ont à voir, ces individus-là, +dans nos projets.... Y comprends-tu quelque +chose?</p> + +<p>--Ces deux étrangers, ces deux sauvages sont +venus te dire de renoncer à la main de ma fille?</p> + +<p>--Comme j'ai l'honneur de te l'affirmer....</p> + +<p>--Quelle insolence! quelle....</p> + +<p>--Ce n'est pas cela, fit l'abénaqui, d'une +voix étrangement douce, c'est la nécessité.... +une affreuse nécessité....</p> + +<p>--Allez donc vous promener, avec vos nécessités, +cria D'Aucheron qui s'emportait...</p> + +<p>--C'est pour sauver la paix de ta maison, l'honneur +de ton nom, et plus que cela encore, continua +l'abénaqui.</p> + +<p>--Tu mens.</p> + +<p>--L'indien dit la vérité.... Tout cela pourrait +s'arranger pourtant, oui tout cela pourrait s'arranger, +et le mariage de monsieur Vilbertin aurait +lieu comme vous le désirez tous, si un homme +s'éloignait.</p> + +<p>--Comment cela? quel est cet homme? demanda +D'Aucheron.</p> + +<p>--C'est la Longue chevelure, répondit l'abénaqui. +Il nous tient tous sous son pied, et il nous +peut tous écraser comme des vers de terre.</p> + +<p>--Quant à moi, continua D'Aucheron, je ne +vois pas ce qu'il peut me faire....</p> + +<p>--L'indien le sait, lui, et c'est terrible, va!</p> + +<p>--Si le sioux disparaissait, demanda le notaire, +tout s'arrangerait? Il n'y aurait plus d'obstacles à +mon mariage?.... La paix de tout le monde +serait respectée?</p> + +<p>--Oui! s'écrièrent à la fois Sougraine et madame +D'Aucheron.</p> + +<p>--Comment peut-il se faire, demandait D'Aucheron, +qu'un homme qui ne nous connaît que +depuis quelques jours, qui a passé toute sa vie +loin de nous, qui est parfaitement étranger à nos +relations et à nos projets, devienne tout à coup +l'arbitre de nos destinées, nous oblige à faire ce +que nous ne voulons pas, et à nous désister de ce +que nous voudrions faire. Parlez donc, vous autres +qui connaissez ses motifs et qui vous montrez les +esclaves de ses volontés, parlez donc! Quand on +saura ce qu'il est, ce qu'il médite, ce qu'il ose on +pourra déjouer ses desseins. Rencontrons-le face à +face. Avons-nous peur d'engager la lutte? Encore +une fois, que peut-il nous faire? Nous n'avons +rien à cacher dans notre existence. Aurions-nous +quelque chose, que ce ne serait pas lui, cet +étranger, qui feuilletterait le livre de notre vie? +Vous a-t-il achetés avec ses diamants? Quel intérêt +a-t-il à empêcher le mariage de Léontine avec +M. Vilbertin?...</p> + +<p>Madame D'Aucheron écoutait la tête basse, +l'abénaqui paraissait distrait. Il cherchait à +oublier le danger dont il était menacé.</p> + +<p>La position que prenait D'Aucheron n'avait rien +de bien rassurant pour lui.</p> + +<p>--Voilà du singulier, ajouta D'Aucheron. Il +faudra toujours bien que j'aille au fond de ce +mystère.</p> + +<p>Il regardait sa femme avec une certaine cruauté. +Elle vit bien qu'il était résolu de découvrir le +secret qu'elle cachait avec tant de soin.</p> + +<p>--Si la Longue chevelure disparaissait, pensait-elle.... +Je n'aurais plus rien à craindre.</p> + +<br><br> + +<h3>XXVII</h3> +<br> + +<p> +Les élections générales approchaient. On entendait +une rumeur sourde et profonde comme le grondement +d'un orage encore lointain. On fourbissait +dans l'ombre des armes qui promettaient d'être +mortelles. Chaque parti faisait la revue de ses +forces et préparait les machines qui devaient détruire +le camp ennemi. Les futurs candidats se +montraient d'une politesse exquise envers tout le +monde, serraient avec effusion la main de l'ouvrier, +saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, +le bottier et le regrattier, libres et indépendants +électeurs, dont le vote pouvait faire pencher la +balance, et le regrattier, le bottier et le laitier, tous +gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent +besoin de plus petit que soi....</p> + +<p>L'un des plus actifs, des plus polis, des plus +affables, des plus populaciers, c'était M. Le Pêcheur. +Il entendait bien se faire réélire et garder +encore son portefeuille si doux à porter. Il +allait de maison en maison solliciter les suffrages. +On le recevait bien, mais on se disait à part soi:</p> + +<p>--L'on verra. Le scrutin a été donné pour +cacher son vote, on s'en servira, du scrutin....</p> + +<p>L'adversaire du jeune ministre serait probablement +l'employé qu'il avait destitué par économie +et remplacé par galanterie. Le peuple est naturellement +sensible, honnête, compatissant. Les actes +tyranniques ou injustes le révoltent. Il protège +les victimes et flagelle les bourreaux. Le peuple +inclinait vers monsieur Préchon, la victime. D'autant +plus que Préchon avait des capacités, n'était +pas sot du tout et se montrait bon chrétien. On a +beau dire, cela ne nuit pas aux choses temporelles +d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus +souvent qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé +M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans un mouvement de +colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui, +il ne tenait plus à se servir de cela pour +discréditer son adversaire. Et qu'importe l'origine +d'un homme, dans notre monde et dans notre +siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet +homme. Qu'il sorte d'un palais ou d'une chaumière, +qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou du +crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi +que Dieu lui-même le juge. L'humanité, longtemps +aveugle ou lâchement avilie, avait oublié +ce suprême jugement du Créateur et se prosternait +souvent devant un homme ignare ou méchant, +voluptueux ou sot, parce que l'un de ses aïeux +avait fait une belle action, son devoir probablement, +et rangeait du pied le nouveau venu plein +de sciences, de talents ou de vertus qui n'avait +point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, +une lumière plus pure éclaire les hommes, +un sentiment plus juste les anime, un motif plus +noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux +et dangereux de l'égalité qui passe sur la terre +pour raser les têtes qui s'élèvent... c'est la colère +de Jésus qui maudit et jette au feu les arbres +qui ne portent point de fruits.</p> + +<a name="p3" id="p3"></a> + +<br><br> + +<h2>TROISIÈME PARTIE</h2> + + + +<h2>LES ASSISES CRIMINELLES</h2> + +<br><br> + +<h3>I</h3> +<br> + +<p> +La chasse aux caribous n'est pas un frivole +amusement, certes! et chaque hiver on voit sortir +de nos murs, pour se diriger vers la chaîne des +Laurentides, plus d'un chasseur bien emmitouflé, le +fusil à l'épaule, l'imagination pleine de fantastiques +panaches qui dansent sur des têtes effarées. Les +neiges sont hautes, les chemins, durs, le froid, piquant, +et il est bon d'aspirer l'air vivifiant de nos +climats rigoureux. La glace, sous son éblouissant +et incorruptible manteau, tient dans une impuissance +absolue toutes les souillures du sol.</p> + +<p>Aux reflets du soleil les cristaux de la neige +étincellent comme une poussière de diamants, et +sur les plaines d'une blancheur éclatante se déroule +sans fin l'azur foncé d'un ciel pur...</p> + +<p>Le notaire Vilbertin et D'Aucheron, son ami, traversaient +la ville dans une carriole mollement rembourrée. +D'autres suivaient. C'étaient Dupotain, +Landau, Griflard, la Longue chevelure. Puis une +voiture remplie de provisions de toutes sortes fermait +le cortège. Ceux qui connaissaient la coutume +du notaire et son goût pour la chasse +n'eurent pas de peine à deviner qu'il s'en allait relancer +le caribou dans nos montagnes pittoresques.</p> + +<p>Le parti de chasseur descendit la côte d'Abraham, +traversa St. Sauveur et suivit le chemin de +la petite rivière. Il passa par Lorette, St. Augustin, +le Pont Rouge, entra dans la chaîne des Laurentides, +laissa derrière lui Ste Catherine, atteignit +et dépassa St. Raymond, au fond de sa charmante +vallée, sur les bords de la rivière Ste Anne....</p> + +<p>La dernière habitation disparut derrière un coteau +de neige, au bout des terrains à demi-défrichés, +et les chasseurs s'enfoncèrent dans la forêt sombre, +infinie, où les montagnes, les rochers, les lacs et les +vallons se succèdent toujours, toujours jusqu'aux +défrichements du lac St. Jean et, par de là, jusqu'à +la mer de glace. Les grands sapins, les pruches, les +épinettes avec leurs larges palmes vert sombre +couvertes de blancs flocons, ressemblaient à ces +vieux rois du nord que nous montrent les légendes +scandinaves--vieux rois drapés dans leurs manteaux +sombres garnis d'hermine, et couronnés de +chevelures d'argent. Les chasseurs marchaient à +la file et les raquettes laissaient sur la neige molle +une empreinte qu'on eût dit produite par le pied +d'un animal énorme ou le sillage d'un vaisseau +dans une mer d'écume. Sougraine conduisait la +marche. Il connaissait bien ces lieux qu'il avait +mille fois parcourus. La Longue chevelure, alerte +et souple comme un cerf, le suivait. Puis les +chasseurs de la ville, Vilbertin, D'Aucheron, +Landau, Dupotain, Griflard. Puis encore les +hommes de peine, ceux qui emmenaient le bagage +sur des traînes sauvages, ou le portaient sur leur +dos. Le soir, on dressait la tente, on allumait le +feu, on faisait des lits de sapins, sur lesquels on +étendaient de chaudes couvertes de laine, et, après +avoir bu un peu sec et mangé avec appétit, on +s'endormait profondément.</p> + +<p>On découvrit après quelques jours un superbe +<i>ravage</i>, et l'on but à la santé de l'animal complaisant +dont la piste allait être un guide sûr. La +marche dura plusieurs heures encore avant que +l'on pût apercevoir un superbe caribou.</p> + +<p>Il était couché sous un magnifique sapin, et +s'amusait à mordre les petites branches vertes qui +pendaient comme des guirlandes au-dessus de lui. +A l'approche de la caravane il dressa l'oreille et +tourna la tête. Il flaira le danger et son oeil doux +s'alluma subitement. Il se leva tremblant. Une +clameur fit retentir les bois; les chasseurs étaient +presque à portée du fusil. Alors, rapide comme +l'éclair, rejetant, son panache mobile afin de ne +point s'embarrasser dans les rameaux des arbres, +il s'élança à travers les couches mouvantes +de la neige. Une poursuite acharnée et sans +trêve commença. La Longue chevelure, avait +pris les devants. C'était lui, au reste, qui +devait tirer le premier. Vilbertin, l'on ne savait +pourquoi, avait demandé qu'il en fût ainsi. +Sougraine le suivait. Le caribou distança d'abord +ses ennemis, mais la fatigue le gagna peu à peu +dans cette course sans merci, sur ces neiges +molles et profondes....</p> + +<p>Les chasseurs s'aperçurent, aux traces irrégulières +qu'il laissait maintenant, que ses forces le +trahissaient, et qu'il faiblissait par instant pour +reprendre aussitôt courage. Eux-mêmes aussi se +sentaient gagner par la fatigue, et l'espoir seul d'un +prochain triomphe animait leur courage. Tout +à coup deux détonations retentirent; elles furent +suivies de deux gémissements. Puis la forêt sonore, +réveillée un instant comme en sursaut, retomba +dans son morne silence.</p> + +<p>Le caribou était tombé, mais non loin de lui, +quelques pas en arrière, celui qui l'avait blessé +gisait aussi grièvement atteint.</p> + +<p>Les chasseurs arrivèrent tour à tour en poussant +des cris de joie; mais à la vue de la Longue +chevelure affaissé sur la neige et couvert de sang, +leurs joyeuses clameurs se changèrent en lamentations.</p> + +<p>--Comment cet accident est-il arrivé demanda +l'un des chasseurs?</p> + +<p>--C'est ma carabine répondit Sougraine. L'indien +ne sait pas comment, par exemple. Il courait, il +courait.... il y a tant de petites branches.... +Tu sais.</p> + +<p>--On n'est jamais assez prudent à la chasse, +reprit, en forme de maxime, le gros notaire qui +arrivait tout essoufflé.</p> + +<p>Et il échangea avec Sougraine un regard mystérieux.</p> + +<p>La balle était entrée en plein corps un peu +au-dessus de la hanche. Le siou, malgré la douleur +que lui faisait éprouver sa blessure, n'avait +pas perdu connaissance. On le coucha bien +enveloppé dans de chaudes couvertures de laine, +sur des branches molles au-dessous d'un arbre +épais qui lui faisait un excellent abri, en attendant +la <i>traîne</i> aux provisions sur laquelle on le mettrait +pour le ramener aux plus prochaines habitations.</p> + +<p>Le caribou gisait à quelques pas plus loin. +Quand les chasseurs l'entourèrent il voulut se lever +pour fuir encore, mais sa tête retomba sur la neige +ensanglantée, et ses grands yeux doux s'arrêtèrent +sur eux pleins de larmes. Qui peut deviner +à quoi songe la bête, au moment où elle se +sent expirer sous les coups de l'homme? Ne +pouvant raisonner sa douleur, ni s'en expliquer +la cause, elle doit en souffrir davantage. L'homme, +parfois, domine par la force de sa volonté, les +souffrances qui le tuent. Sa pensée l'emporte +dans une région supérieure. L'esprit impose silence +à la matière.</p> + +<p>Le retour fut long et pénible. Sur une <i>traîne</i>, +la Longue chevelure, sur l'autre le caribou. Et +les hommes peinaient à tirer parmi les broussailles, +à travers les arbres de ces régions désertes, par +dessus les montagnes, ou à travers les vallons +les deux longues <i>traînes sauvages</i>.</p> + +<p>On laissa le malade à St. Raymond, dans la première +maison que l'on trouva. Puis on fit avertir +le médecin qui accourut aussitôt. Le médecin, +c'était Rodolphe Houde. Le notaire avait insisté +pour qu'on transportât le blessé à Québec, sous +prétexte qu'il y serait mieux soigné, mais les autres +furent d'avis qu'il ne supporterait pas un plus +long voyage et que ce serait très imprudent de +l'exposer à de nouvelles fatigues. Le notaire céda. +Il supplia Rodolphe de lui envoyer des nouvelles +chaque jour, si c'était possible. Il était bien chagrin, +le bon notaire, de ce qu'un pareil accident +fût arrivé dans une partie de plaisir commencée +sous d'aussi heureux auspices. Il croyait bien +que jamais il ne retournerait à la chasse. Cela +lui faisait prendre en aversion l'amusement le +plus cher de sa vie. La vie d'un homme, il faut +y songer, c'est d'un grand prix.</p> + +<br><br> +<h3>II</h3> +<br> + +<p> +La partie de chasse avait été organisée par le +notaire et Sougraine.</p> + +<p>Ils en parlèrent à la Longue chevelure qui n'y +vit qu'un agréable délassement. Il avait été entendu +qu'il aurait l'honneur de tirer le premier. Il passerait +devant, alors, et... l'on ne sait pas ce qui +pourrait arriver ensuite.</p> + +<p>Madame D'Aucheron fut mise au courant de +ces petits arrangements, bien inoffensifs en apparence, +et elle trouva que le notaire et Sougraine ne +manquaient pas d'imagination. Elle attendait +avec une impatience fébrile le retour de ses amis. +Comme elle semblait préoccupée plus que de +raison, Léontine, toute pétulante, toute joyeuse, +lui parlait de sa félicité prochaine, pour la distraire +un peu. Mais moins attendrie que les jours précédents, +cette femme rusée disait qu'il ne fallait pas +trop compter sur les promesses du bonheur; qu'il +n'y avait rien de changeant comme la fortune; +que souvent la félicité nous échappait au moment +où l'on en portait la coupe à ses lèvres. Ces paroles +jetaient du froid sur l'enthousiasme de la +jeune fille et faisaient renaître de vagues craintes +un moment oubliées. Elles produisaient l'effet du +brouillard glacé qui s'abat sur le frissonnement +amoureux des fleurs de la prairie, le soir d'une +chaude journée.</p> + +<p>Léontine reçut une lettre de mademoiselle Ida +Villor. Elle en dévora les pages charmantes. +Jamais sa bonne amie n'avait écrit avec autant +d'abandon. Elle lui parlait de Rodolphe, son cher +Rodolphe!... Comme il t'aime! disait-elle, et +comme tu seras heureuse avec lui! Il est bon, va! +Il a bien soin de nous.... La clientèle est belle.... +On vient de loin le chercher. Notre humble demeure, +près de l'église, s'ouvre à chaque instant +du jour et de la nuit. C'est un peu fatigant, +mais cela chasse l'ennuie.</p> + +<p>Madame Villor allait mieux. Le voyage ne +l'avait pas trop fatiguée. Elle articulait quelques +mots maintenant. Quand le printemps serait +revenu avec ses brises chargées de parfums, ses +chaudes buées, son éclatant soleil, ses chants +d'oiseaux, les murmures des feuilles, les tressaillements +nouveaux des champs et des forêts à +leur réveil, elle aussi sans doute se ranimerait tout-à-fait +et renaîtrait à la vie. Une bonne, une grande +nouvelle, pour terminer, ajoutait-elle. On veut +que je fasse l'école. J'aurais dit oui, déjà... s'il +ne me fallait pour cela négliger un peu, beaucoup +même, ma bonne mère et mon cher cousin. On +m'offre un joli salaire, et je n'aurai guère à me +déranger. Une petite promenade seulement. J'ai +bien envie de dire: oui. Si je me décide, tu me +verras tomber dans tes bras, car il faudra que j'aille +à la ville. Tu reviendras avec moi, c'est Rodolphe +qui le veut.</p> + +<p>Ces dernières paroles firent longtemps rêver mademoiselle +D'Aucheron. Elle ferait bien de se +livrer à l'enseignement, pensait-elle, et si j'étais là +je lui conseillerais de ne point se fermer une carrière +aussi intéressante pour soi-même qu'utile +pour les autres.</p> + +<p>Comme elle s'abandonnait à l'espoir de voir arriver +son amie, et de partir avec elle sans doute, +on vint lui dire qu'une jeune personne l'attendait +au salon. Elle accourut.</p> + +<p>--Ida!</p> + +<p>--Léontine!</p> + +<p>Les deux noms retentirent à la fois et les +deux amies s'embrassèrent dans une douce +étreinte.</p> + +<p>--J'achevais de lire ta lettre, dit Léontine; un +peu plus et tu la précédais.....</p> + +<p>--Nous n'avons pas le service de la malle tous +les jours, vois-tu, là-bas, dans nos forêts.....</p> + +<p>--Non, mais vous avez la paix, le calme, le +bonheur..... n'est-ce pas?</p> + +<p>--Tous les jours, ma bonne Léontine.... Viens +voir cela.</p> + +<p>Mademoiselle Villor fit une bonne provision de +livres de classe, alla prendre conseil du Surintendant +de l'Instruction publique, et se remit en route +pour St. Raymond. Léontine l'accompagnait.</p> + +<p>Madame D'Aucheron, qui ne détestait pas d'être +seule, vu la disposition d'esprit où elle se trouvait +et l'attente des nouvelles qui devaient venir, ne +fit aucune objection à son départ.</p> + +<p>Quand la voiture qui les emmenait fut sur le +monticule qui domine le village, Ida chercha des +yeux la maison de Rodolphe, et la montrant du +doigt à Léontine.</p> + +<p>--Là-bas, par de là l'église, sous les grands pins +noirs..... Vois-tu?</p> + +<p>Léontine ne voyait pas, des larmes voilaient ses +regards. On descendit la côte escarpée et on traversa +le village au grand trot du cheval. Une voisine +que mademoiselle Ida avait laissée avec sa +mère vint ouvrir en souriant.</p> + +<p>--Tout va bien ici puisque vous souriez, mademoiselle +Clémence, observa l'amie de Léontine.</p> + +<p>Clémence, c'était la voisine, une vieille fille qui +n'avait jamais aimé que les chats et jamais raconté +que des nouvelles vraies.</p> + +<p>--Oui, mademoiselle, tout va bien ici, mais ça +ne va pas bien partout.</p> + +<p>--Non? qu'y a-t-il donc?....</p> + +<p>--Entrez toujours; déshabillez-vous, mesdemoiselles, +vous devez être fatiguées, vous devez +avoir froid; on vous contera tout cela.</p> + +<p>Elle n'était pas pressée de dire la nouvelle parce +qu'elle ne craignait pas d'être devancée par d'autres. +Elle était seule avec la malade. Elle l'eût +racontée à la porte, au risque de contracter une +fluxion de poitrine, s'il se fût trouvé quelqu'un +dans la maison pour lui faire concurrence.</p> + +<p>Les jeunes filles embrassèrent la malade.</p> + +<p>--Où est Rodolphe? demanda Ida.</p> + +<p>A ce nom un doux tressaillement agita Léontine +et une vive rougeur parut sur ses joues +encore froides des baisers du vent.</p> + +<p>--Voilà la nouvelle, s'écria Clémence; chaque +chose arrive en son temps. On est venu le quérir +il y a dix minutes, à bride abattue, pour un sauvage +qui s'est fait tuer à la chasse.....</p> + +<p>Léontine pâlit tout à coup; une angoisse inexplicable +l'oppressait.</p> + +<p>--Quand je dis: tuer, reprit Clémence, ce n'est +pas tout à fait exact; mais blessé gravement.</p> + +<p>--Quel est le nom de ce sauvage? demanda +mademoiselle Ida.</p> + +<p>--Un drôle de nom, répondit Clémence qui ne +se hâtait plus.</p> + +<p>--Encore, quel est-il? insista Léontine, qui +faisait un effort pour se remettre.</p> + +<p>--La chevelure longue, je crois, ou quelque +chose comme ça....</p> + +<p>--La Longue chevelure! s'écria Léontine.... +est-il possible? mon Dieu!...</p> + +<p>--C'est cela, la Longue chevelure!.........</p> + +<p>Est-ce que vous le connaissez, mademoiselle? demanda +la voisine.</p> + +<p>--Depuis peu de temps seulement, mais je +l'estime beaucoup.... Il est si bon.... Si tu +veux, Ida, nous irons le voir?</p> + +<p>--Nous le ferons transporter ici, Léontine, et +nous le sauverons si c'est possible....</p> + +<p>Les jeunes filles attendirent avec une grande +impatience le retour du médecin. Il ne revint que +le soir. Elles veillaient en causant près du poêle +où la flamme bourdonnait gaiement. Quand le cheval +qui ramenait Rodolphe s'arrêta devant la porte, +couvert de frimas et secouant sa longue crinière +et ses grelots au son argentin, elles coururent +ouvrir.</p> + +<p>Il y eut un moment d'égoïste bonheur: le blessé +fut oublié pendant une minute. Que ceux qui n'ont +pas aimé jettent la première pierre.....</p> + +<p>Après les premiers épanchements on parla du +malheureux siou.</p> + +<p>--Il est en danger, remarqua Rodolphe, et j'ai +mandé un médecin de la ville en consultation... +Il n'y a cependant point de parties essentielles de +lésées, car la mort serait déjà survenue... Il y a +les complications à redouter... les inflammations.</p> + +<p>--Sais-tu, cousin, reprit Ida, que nous voudrions +l'avoir ici pour le soigner, Léontine et moi.</p> + +<p>--S'il est possible de l'amener, nous le ferons +de grand coeur. Je tiens à l'avoir sous mes yeux, +afin de suivre mieux les phases du mal.</p> + +<p>Ensuite Rodolphe raconta comment l'accident +était arrivé. Il n'y avait rien de bien surprenant +en cela. Les accidents de chasse sont si fréquents.</p> + +<p>Cependant une pensée amère, atroce peut-être, +entrait dans l'esprit de Léontine. Elle voulait +s'en débarrasser, la chasser comme un mauvais +rêve, comme un cauchemar, et elle revenait toujours, +comme l'onde que l'on repousse avec un +aviron.</p> + +<br><br> + +<h3>III</h3> +<br> + +<p> +Les chasseurs, Vilbertin en tête, rentrèrent dans +la ville, avec le caribou qu'ils avaient tué, étendu +sur un traîneau. La nouvelle de l'accident se répandit +vite. Ce fut toute une journée le sujet de +la conversation.</p> + +<p>--Il me semblait, disait le notaire, que je ne +pouvais pas être toujours heureux à la chasse; j'avais +comme un pressentiment de ce qui devait +arriver, et je crois que je ne serais point parti, si +les autres ne m'avaient entraîné...</p> + +<p>Il disait encore:</p> + +<p>--Un accident est vite arrivé. Nous venions +d'apercevoir le caribou. Ce fut un cri général. Le +sioux prit les devants, l'Abénaqui suivait en imprimant +à sa carabine un mouvement de va-et-vient +dangereux. Je le voyais bien et j'allais lui +dire de faire attention. Tout à coup. Vlan! Vlan! +deux détonations. Une branche probablement +avait fait partir la gâchette... C'est dommage, +la chasse promettait, et c'est si plaisant de courir +les bois en hiver!.... Pourtant, je crois bien +que je n'y retournerai plus... Après un malheur +comme celui-là... Si le pauvre diable pouvait +en revenir!</p> + +<p>Le soir il y eut réunion des chasseurs chez +D'Aucheron. On parla beaucoup de l'accident. +Madame D'Aucheron demanda discrètement au +notaire s'il pensait le sioux mortellement atteint. +Il répondit de même que les apparences le faisaient +croire. La malheureuse reprenait, comme +malgré elle, ses rêves de vanité, d'ambition de richesses, +de luxe.... et sa fille redevenait une +chose à exploiter......</p> + +<p>La Longue chevelure fut amené chez le docteur +Rodolphe. Il éprouva d'abord un mieux sensible +puis une rechute. Une fièvre brûlante s'empara +de lui. Il eut le délire.</p> + +<p>Léontine se tenait à son chevet, et quand Ida +revenait de sa classe, elle remplaçait son amie pour +lui permettre de se reposer un peu. Le soir, elles +veillaient toutes deux avec un dévouement d'enfants +pour un père bien-aimé. Tour à tour, avec +des linges imbibés d'eau froide, elles lavaient le +front et la tête du malade; elles mettaient de la +glace sur ses lèvres enflammées par la fièvre. Puis +elles priaient avec une ardente ferveur. Rien +n'était touchant comme de voir ces deux anges de +la terre disputer à la mort sa victime. Parfois la +mort vaincue s'éloignait et l'espérance rentrait +dans l'âme des jeunes filles. Le médecin luttait +aussi de toutes les forces de son énergie, de +toutes les ressources de la science..... La lutte +était étrange et belle.</p> + +<p>Là-bas, dans la ville, trois êtres misérables se +cherchaient comme les ombres cherchent les +ombres, sans bruit, sans amour, sans charité, pour +se communiquer les rumeurs saisies au vol. Ils +prenaient un suprême intérêt à la lutte qui se +livrait loin d'eux. Ce qu'ils pouvaient faire, +ils l'avaient essayé. Ils n'avaient plus qu'à suivre +d'un oeil inquiet les péripéties du combat. Les +voeux qu'ils formaient n'étaient point pour le +triomphe des anges et du jeune médecin, mais pour +le triomphe de la mort. Elle tardait bien cette +mort pourtant si vorace d'habitude.... elle tardait +bien à venir.</p> + +<p>Un jour, la rumeur apporta une nouvelle terrible +pour les trois conjurés... La Longue chevelure +avait le délire....Il allait mourir peut-être.... +Mais ce n'est pas cela qui les effrayait. +Dans sa folie il avait parlé; dans son délire il +avait jeté un nom en pâture à la curiosité du +monde, et plusieurs l'avaient entendu ce nom +qui réveillait un triste souvenir. Il avait parlé +de Sougraine.</p> + +<p>--Ne tire pas, Sougraine, avait-il dit, si je le +manque, tu l'attaqueras à ton tour.</p> + +<p>Il faisait évidemment allusion à la chasse. Il +avait dit encore:</p> + +<p>--La Langue muette, cache-toi bien, car si l'on +devine que tu es Sougraine, tu seras poursuivi +comme le caribou de la forêt par le chasseur implacable...</p> + +<p>Puis:</p> + +<p>--Elle est méconnaissable, cette malheureuse +Elmire, sous ses riches vêtements de dame.... Je +ne peux cependant pas les laisser périr dans les +flammes; il faut que je les sauve encore... Ils +me tueront ensuite, mais n'importe, j'aurai fait +mon devoir.</p> + +<p>Une nuit entre autres il ne cessa de parler.</p> + +<p>A ce nom de Sougraine une foule de pensées +assaillirent l'esprit d'Ida. Elle se souvint de +l'histoire lamentable racontée par le siou, le +soir du bal et de l'évanouissement de madame +D'Aucheron. Léontine, elle, avait des frémissements +de terreur. Elle entrevoyait la vérité +à travers le sombre tissu des événements, comme +à travers des ombres flottantes on aperçoit une +lumière encore vague... Elle avait peur de comprendre, +de voir trop nettement dans ces mystères +redoutables. Et pourtant quelque chose lui disait +qu'il y avait un mensonge dans ce qu'elle avait +entendu; qu'elle n'était pas l'enfant du crime, et +que sa délivrance et son salut sortiraient de la +ruine des siens. Elle aurait bien voulu épancher +ses craintes et ses frayeurs dans l'âme de son +amie, mais elle n'avait pas le droit de parler.</p> + +<p>Elle passa une partie de cette nuit en prière. +Ida, remarquant son extrême inquiétude et sa tristesse +amère, s'unissait à elle pour prier.</p> + +<br><br> + +<h3>IV</h3> +<br> + +<p> +Quelque temps après, l'Abénaqui, fort tranquille +en apparence, savourait un verre de whiskey en +songeant au blessé de St. Raymond, dans un des +nombreux estaminets de la basse ville. Il était +seul. Plusieurs jeunes gens entrèrent et, debout +près du comptoir, se firent verser à boire.</p> + +<p>--Savez-vous la nouvelle? demanda l'un +d'eux.</p> + +<p>--Non, quelle nouvelle?</p> + +<p>--Il paraît que Sougraine est revenu....</p> + +<p>--Quel Sougraine?</p> + +<p>--Un sauvage qui a tué sa femme et enlevé +une jeune fille, il y a vingt ans.</p> + +<p>--Et il est revenu? pourquoi?</p> + +<p>--Pour se faire pendre, je suppose....</p> + +<p>--Comment sais-tu cela?</p> + +<p>--C'est lui, parait-il, qui a, dans une partie +de chasse, envoyé une balle à ce beau siou, la +Longue chevelure.... sous prétexte de tuer un +caribou.</p> + +<p>--C'est assez singulier, cela. Est-il arrêté?</p> + +<p>--Je ne crois pas. On le cherche.</p> + +<p>Pendant ce dialogue Sougraine éprouva toute +les angoisses par lesquelles un homme peut passer. +Des sueurs froides lui coulaient des tempes sur +les joues et ses dents claquaient de frayeur.</p> + +<p>La fille qui servait au comptoir ouvrait la bouche +pour dire:</p> + +<p>--Je crois que c'est lui qui est assis là-bas, à +cette table, mais un sentiment de pitié l'arrêta.</p> + +<p>--Il y a vingt ans, pensa-t-elle.... Mon Dieu, +il doit avoir expié suffisamment sa faute.... +qu'il s'échappe s'il le peut.</p> + +<p>Les jeunes gens sortirent.</p> + +<p>Sougraine était trop inquiet pour demeurer +plus longtemps dans cet maison ouverte à la foule. +Il sentait bien qu'il ne lui restait qu'une chose à +faire, disparaître. Il lui en coûtait cependant de +laisser le notaire et madame D'Aucheron recueillir +seuls le fruit de la partie de chasse. Il +décida de se rendre chez Vilbertin pour avoir des +nouvelles. Il sortit, la tête basse, mais regardant +sournoisement autour de lui pour voir s'il n'y +avait rien de suspect. Il suivit les rues les plus +désertes. Il rencontra chemin faisant quelques agents +de police et, chaque fois, il sentit une +sueur perler sur son front, un frisson parcourir +tous ses membres. Il était tenté de courir à toutes +jambes, au risque de donner l'éveil. Il est si naturel +de se sauver quand on a peur. A la tombée +de la nuit il entra chez Vilbertin.</p> + +<p>Le notaire n'était pas, non plus, d'une gaieté +folle. Il voyait clairement maintenant sa coupable +sottise. Ses paupières se dessillaient et l'aveuglement +qui précède toujours un crime faisait place +aux lumières de la raison.... Avant la faute on ne +voit que les jouissances promises, après, l'on suppute +avec amertume ce qu'elles nous coûtent.</p> + +<p>En voyant entrer l'indien, il devint d'une +pâleur extrême et se prit à trembler.</p> + +<p>--Savez-vous, dit-il, d'une voix basse et profondément +émue, que le sioux a parlé et que votre +vrai nom est connu maintenant?</p> + +<p>--Les paroles d'un fou, cela ne compte guère, +répliqua l'indien.</p> + +<p>--La curiosité se réveille et l'on voudra savoir +ce qu'il y a de vrai dans ces révélations dues à la +fièvre: on vous fera arrêter, c'est sûr. Si vous +êtes Sougraine, vous n'échapperez point; ne vous +faites pas d'illusion.</p> + +<p>--Oh! non l'indien n'est pas Sougraine!</p> + +<p>--Alors vous n'avez rien à craindre, restez en +paix, attendez les événements.</p> + +<p>--Si l'indien s'éloigne, combien lui donneras-tu?</p> + +<p>--Mais si vous ne partez pas c'est la prison, +le pénitencier, l'échafaud, peut-être, qui vous +attend. Allez-vous jouer ainsi votre vie? Vous +pouvez fuir, il en est temps encore. Demain il +sera peut-être trop tard....</p> + +<p>--L'indien n'ira pas tout seul dans la prison, +au pénitencier, sur l'échaufaud....</p> + +<p>--Comment? fit le notaire effrayé, voudriez-vous +nous perdre? pourquoi? quel mal vous +avons-nous fait?</p> + +<p>--L'indien veut être en bonne compagnie. +Tout seul, il sera traité sans pitié; avec un gros +monsieur et une grosse dame, il sera entouré de +respect.</p> + +<p>--Sougraine, allez-vous en, je vous en conjure!...</p> + +<p>--Combien paies-tu?</p> + +<p>Le notaire, écrasé sous une pensée de scandale, +de trahison, d'ignominie et de pitié, crut être généreux +en offrant vingt-cinq dollars à l'indien.... +Sougraine éclata de rire, et ce rire moqueur fendit +l'âme de l'avare Vilbertin.</p> + +<p>--Quoi! pensa-t-il, ce n'est pas assez de se +voir exposé à la honte, à la mort, au gibet.... +il faut encore donner son argent....</p> + +<p>Il fit un effort suprême.</p> + +<p>--Cent dollars, offrit-il avec une angoisse profonde....</p> + +<p>L'indien rit encore. Il se sentait heureux de +faire à son tour l'office de bourreau.</p> + +<p>Vilbertin se ravisa.</p> + +<p>--Vous refusez, dit-il, soit, vous n'aurez rien. +Nous n'avons point peur de vous; nous sommes +deux pour contredire vos paroles mensongères. Les +juges comprendront bien que je n'avais aucun +intérêt à faire disparaître la Longue chevelure. Il +ne m'a jamais fait de mal, cet homme-là; je n'ai +rien à craindre de sa part. Il me connaît à peine. +C'est vous qui le craigniez avec raison, et qui désiriez +sa mort, puisqu'il savait votre nom et pouvait +vous livrer à la justice des hommes.</p> + +<p>Sougraine comprit que le notaire et madame +D'Aucheron pouvaient, en effet, fort bien se tirer +d'affaire, et que lui, leur instrument, il serait aisément +sacrifié. Il ne lui servirait de rien d'essayer +à les compromettre. Il aggraverait sa position, +voilà tout. On pourrait être indulgent pour une +faute vieille de vingt années, car on supposerait un +long repentir; mais un crime nouveau s'aggraverait +de toute la hideur des crimes précédents....</p> + +<p>Il reprit après quelques minutes.</p> + +<p>--On va s'enfuir, c'est bon, donne les cent +dollars.</p> + +<p>--Je serais bien fou de payer pour vous empêcher +d'être pris, lorsque vous pouvez fuir aisément +si vous le voulez. C'est votre affaire. Restez ou +partez, cela m'est égal.</p> + +<p>Sougraine suppliait à son tour.</p> + +<p>--L'indien est pauvre, disait-il, il aura besoin +de donner beaucoup d'argent pour se sauver loin; +il ne pourra pas travailler pour gagner son pain. +Il devra se tenir caché le jour, marcher la nuit... +donne les cent dollars et il part tout de suite. Tu +vas être heureux, toi, et tu vas épouser une belle +jeune fille que tu aimes beaucoup.</p> + +<p>Vilbertin s'attendrissait: il allait donner les +cent dollars.</p> + +<p>--Oh! si tu savais, continua Sougraine, si tu +savais de qui elle est l'enfant, cette jeune fille!... +On va te le dire puisque l'on s'enfuit pour ne +jamais revenir. Tu ne feras pas voir que tu le +sais... pas même à sa mère, madame D'Aucheron. +Madame D'Aucheron est sa mère. Et son père... +eh bien! son père, c'est moi!</p> + +<p>--Vous! Vous! Ah! vous me trompez, Sougraine, +s'écria le notaire, hors de lui. Ce n'est pas +possible! Ai-je bien entendu! Malédictions!!</p> + +<p>--Si l'indien te trompe, c'est qu'il aurait été +trompé lui-même. Madame D'Aucheron lui a dit +que Léontine est sa fille...</p> + +<p>--Comment madame D'Aucheron sait-elle cela? +Comment? Parlez, mais parlez donc!</p> + +<p>Et Vilbertin, suffoqué, frappait du pied, se tordait +les bras.</p> + +<p>--Voila le fond de l'affaire... on te racontera +tout, puisque l'on part pour ne plus revenir. Tu +n'en diras mot à personne... Tu vas comprendre +pourquoi l'indien avait de l'influence sur madame +D'Aucheron... comme tu as compris pourquoi la +Longue chevelure était son maître à lui l'indien. +Madame D'Aucheron, c'est Elmire Audet, la jeune +fille que j'avais enlevée...</p> + +<p>Le notaire faillit tomber à la renverse. Il se +passait la main sur le front comme pour en enlever +des nuages qui obscurcissaient ses idées.</p> + +<p>--Est-ce possible? murmurait-il, est-ce possible? +Maudite destinée! Enfer! démon!</p> + +<p>Tu comprends, on lui disait: fais ceci, fais cela +et elle faisait comme on lui disait. Donne notre fille +à monsieur le ministre, donne-la plutôt à monsieur +le notaire, ou à M. Rodolphe... sinon on te dénoncera... +et tu seras perdue.... Et la jeune fille +passait de l'un à l'autre. La peur du scandale.... +de la honte, c'est fort cela... Comprends-tu?</p> + +<p>--Le notaire marchait à grands pas dans son +étude, toujours la main sur son front:</p> + +<p>--C'est affreux, ce que vous m'avez révélé, +Sougraine, oui c'est affreux! Vous me tuez.... +Vous me tuez. Vous me volez mon bonheur... +O désespoir, ô malédiction! elle, votre fille? Ce +n'est pas vrai! Dites-moi que ce n'est pas vrai... +et je vous donne de l'or tant que vous en voudrez; +qu'ai-je besoin d'argent, moi, maintenant, puisque +je suis voué à la honte, à la douleur? puisqu'elle +ne sera jamais ma femme, elle, Léontine?... j'aurais +été si heureux! si heureux! Qu'êtes vous +venu faire ici, vous, après cette longue absence? +Troubler notre repos... ruiner nos espérances, +empoisonner notre vie...</p> + +<p>--L'Indien est venu chercher ses enfants, dit +Sougraine d'une voix, sombre, car il les aime +encore...</p> + +<p>--Vos enfants! vos enfants! c'est faux!... +vous ne les aimez point. Partez si vous les aimez +encore; ne troublez point leur repos, ne les couvrez +pas d'ignominie.... Croyez-vous qu'ils pourraient +vous aimer, eux?</p> + +<p>--Des enfants n'aiment-ils pas toujours leur +père?</p> + +<p>--Vous vous trompez... moi je suis votre fils... +et je vous hais...</p> + +<p>Sougraine recula épouvanté...</p> + +<p>--Mon fils? toi, mon fils?</p> + +<p>Sa voix tremblait, ses mains cherchaient un +appui...</p> + +<p>--Oui, je suis votre fils... répondit le notaire +d'une voix sombre.</p> + +<p>--Mon fils? tu es mon fils?... lequel! Louis +ou Adélard?</p> + +<p>--Adélard est mort il y a longtemps... Il est +bien heureux, lui!...</p> + +<p>Sougraine tomba à genoux:</p> + +<p>--Mon enfant, pardonne à ton père, supplia-t-il...</p> + +<p>Le notaire ne répondait rien, Sougraine demeurait +à genoux. Il répéta:</p> + +<p>--Pardonne à ton père, mon enfant...</p> + +<p>--Sauvez-vous avant qu'il soit trop tard, répliqua +Vilbertin en proie au désespoir, sauvez-vous.</p> + +<p>Sougraine ne bougeait pas. Il était toujours à +genoux. Le notaire reprit:</p> + +<p>Partez, vous dis-je; si vous êtes coupable nul +ne pourra vous sauver...</p> + +<p>--Sougraine est coupable d'avoir enlevé une +jeune fille et d'avoir abandonné ses enfants... +C'est un grand mal, il le sait bien, mais il n'a point +tué votre mère.....</p> + +<p>--Quoiqu'il en soit, vous ne pouvez pas demeurer +ici, vous le comprenez. Voici quelques +dollars, adieu...</p> + +<p>Sougraine, chassé par son fils, profita de la nuit +pour sortir de la ville. Le notaire se mit au lit, +mais son esprit exalté fut assailli par une volée +de pensées étranges. Dans son angoisse il s'accrochait +à des espérances incroyables. J'irai chez +la D'Aucheron, se disait-il, je saurai tout. Il faudra +bien qu'elle parle.</p> + +<br><br> + +<h3>V</h3> +<br> + +<p> +Le notaire Vilbertin était en effet l'un des +enfants de Sougraine, le petit lutin, comme l'appelait +son oncle Louis-Thomas qui le garda quelque +temps chez lui, après la fuite de l'abénaqui +avec Elmire Audet. Un notaire de la paroisse +voisine, nommé Vilbertin, l'ayant vu, lui trouva de +l'esprit, de l'intelligence, l'emmena chez lui, le fit +étudier, et lui donna son nom, son étude et +sa fille unique, sans autre condition que de pratiquer +consciencieusement et de rendre sa femme +heureuse. Peu de temps après l'obligeant notaire +mourait presque subitement. A son lit de mort +il appela son gendre et lui parla tout bas. Il lui +montra une lettre qu'il fit jeter à la poste par un +serviteur. C'était une lettre qu'il écrivait à madame +Villor. Le malheureux gendre pâlit et +se troubla mais ce ne fut pas long. Il fit de la +tête un signe affirmatif et laissa le beau-père mourir +en paix. Quelques semaines après sa femme +suivait son père dans la tombe en lui léguant tout +ce qu'elle possédait. Alors il partit, la laissant +dans le cimetière de sa paroisse natale auprès des +siens.</p> + +<p>Vilbertin se rendit chez madame D'Aucheron. +Une personne moins agitée, moins troublée qu'elle, +eut remarqué du premier coup d'oeil le bouleversement +du notaire.</p> + +<p>--Vous savez, madame, commença-t-il, qu'il +n'est question dans la Ville que de l'affaire Sougraine.</p> + +<p>Quelle affaire? demanda-t-elle en pâlissant.</p> + +<p>Une affaire madame, qui date de vingt-trois ans. +Vous vous en souvenez?</p> + +<p>Ce dernier mot était cruel et cruellement dit. +Madame D'Aucheron éprouva une torture au fond +du coeur.</p> + +<p>--J'ai vu Sougraine, hier soir, reprit le notaire, +et il m'a tout avoué. Il m'a dit qui vous êtes.</p> + +<p>--Moi? fit madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Oui, vous... Et je lui ai dit qui je suis, et +sa surprise a égalé la mienne. Vous êtes, vous, +Elmire Audet....</p> + +<p>Madame D'Aucheron, la tête basse, ne répondit +point.</p> + +<p>--Je suis venu vous demander si mademoiselle +Léontine est ma soeur.... Parlez, soyez +franche, dites, est-elle ma soeur?</p> + +<p>--Votre soeur?... je ne sais point.... je ne +comprends rien à ce que vous me demandez....</p> + +<p>--Vous allez comprendre. Je suis Louis, l'un +des enfants de Sougraine....</p> + +<p>--Vous? vous? Louis? le fils de Sougraine? +Est-ce possible?.... Et elle le regardait de ses +grands yeux bleus hagards....</p> + +<p>--Léontine est-elle ma soeur?</p> + +<p>Madame D'Aucheron se mit à rire....</p> + +<p>--Non je vous le jure, elle n'est pas votre soeur. +J'ai dit un mensonge à votre père pour sauver la +paix de ma maison.... Hélas! cela n'aura servi +à rien.</p> + +<p>--Dieu soit loué! s'écria le notaire.... tout +n'est pas perdu encore.</p> + +<p>Il s'abandonnait à une joie folle....</p> + +<p>--Vous avez un autre frère... je ne sais +point s'il vit.... je n'ai eu connaissance de rien, +et l'on ne m'a jamais rien dit....</p> + +<p>Le notaire revenait à son étude tout fier, tout +palpitant, tout à ses amours un instant compromises.</p> + +<p>--Dès que mon père sera loin, se disait-il, je +profiterai de mes avantages sur mes rivaux; je +serai, à mon tour, maître de ces gens-là... Il +m'est bien égal d'être appelé Sougraine ou Vilbertin. +On ne peut rien me faire à moi... Et +puis, je suis riche, on me respectera... en ma présence, +du moins. En arrière, on dira ce qu'on +voudra... Madame D'Aucheron, elle, ce n'est +pas la même chose.... Si elle tombe... elle +tombe dans la boue.... Une grande dame ne +se laisse pas traîner dans la fange comme cela. +Elle fera bien des sacrifices avant de consentir à +cette dégradation... J'aurai Léontine. O mon +amour, tu n'es pas perdu!... Quand je pense à +la peur que j'ai eue!... j'en frissonne encore... +Elle, ma soeur? Bah! ça n'avait pas de bon sens... +je le sentais bien... Vilbertin, tu vas te tirer +d'affaire. Que le diable emporte les autres... Chacun +pour soi... Les autres ne voudront peut-être +pas épouser une jeune fille élevée par Elmire +Audet, par Elmire Audet déchue, avilie, ridiculisée... +montrée au doigt... Moi je l'emmènerai +dans la solitude... je l'aurai à moi seul... Oh! +qu'elle soit un objet de honte pour tous si je ne +puis l'obtenir qu'à ce prix-là...</p> + +<br><br> + +<h3>VI</h3> +<br> + +<p> +Monsieur Le Pêcheur gardait rancune à Sougraine; +il se mit en frais de découvrir sa retraite, +et lança une meute de policiers sur ses traces.</p> + +<p>--Si je le pince, se promettait-il, il verra!... +je lui apprendrai à venir troubler mes amours.... +Mais comment pouvait-il avoir tant d'influence +sur madame D'Aucheron? se demandait-il?</p> + +<p>Et il cherchait. Il avait l'esprit inventif, de +l'audace dans la conception, de la curiosité dans +le caractère, et ne s'effrayait devant aucune supposition +quelqu'absurde qu'elle fut....</p> + +<p>--Si c'était cela! se dit-il, tout haut, en se frappant +le front comme un homme qui veut en faire +jaillir une étincelle... si c'était cela! car enfin, +il y a quelque chose, c'est sûr. Il faut voir.</p> + +<p>Quelques heures après il présentait ses hommages +à madame D'Aucheron. Léontine venait +d'arriver et les nouvelles qu'elle apportait étaient +des meilleures. La longue chevelure échappait à la +mort; la science et la charité chantaient leur +hymne de triomphe, et madame Villor commençait +à se lever, marchait sans le secours de personne. +La maison du médecin s'emplissait de +chants et de gaieté.</p> + +<p>--Vous savez sans doute, commença le jeune +ministre que notre <i>ami</i> la Langue muette était +un misérable enleveur de fille, un assassin, peut-être...</p> + +<p>--J'ai vu ce que les journaux en disent, répondit +madame D'Aucheron.</p> + +<p>--Comment avez-vous pu être trompée, vous +surtout, mesdames, qui avez un instinct si merveilleux?</p> + +<p>--Nous ne faisons cependant pas métier d'épier +les gens, répondit Léontine en souriant avec malice.</p> + +<p>--J'espère, au moins, que vous ne faites pas, +non plus, métier de protéger les scélérats en rupture +de ban, reprit le ministre.</p> + +<p>--Nous protégeons nos hôtes quelqu'ils soient, +dit madame D'Aucheron; mais nous nous efforçons +de recevoir des gens honnêtes seulement.</p> + +<p>--Ce serait drôle, continua le ministre, si nous +allions découvrir Elmire Audet, maintenant.... +Elle se cache sans doute quelque part... qui sait? +elle est peut-être une grande dame aujourd'hui... +une dame louée, aimée, admirée de tout le monde...</p> + +<p>Il pouvait parler, le ministre, on ne songeait +pas à l'interrompre, tant la surprise était grande +chez madame D'Aucheron et sa fille. Une même +pensée les atteignait au coeur:</p> + +<p>--Il sait tout; c'est fini...</p> + +<p>Il revenait encore ce tourbillon noir: la honte, +la peur, les terreurs, l'ignominie.... Et tout cela +dansait, glissait, s'agitait lugubrement, confusément +comme les cendres et les charbons d'un âtre immense +où passe un souffle de tempête. Le ministre +continuait toujours avec méchanceté:</p> + +<p>--Je crois que je sais où la prendre, cette jolie +femme aux yeux bleus; car elle avait les yeux +bleus, la jeune Elmire. Elle aura vieilli un peu. +Les femmes même les plus aimables sont soumises +à cette inéluctable loi; mais je parie qu'on pourra +la reconnaître encore. Il reste toujours quelque +chose des traits de la jeunesse sur les visages les +plus vieux. On soulève les rides et les teintes roses +des fraîches années apparaissent encore. Qu'est-ce +que je fais? parler de rides, c'est absurde. Elmire +n'a pas plus de 40 ans maintenant, l'âge de la +beauté parfaite, votre âge, madame, j'en ferais le +pari.... Voyons, dites, est-ce que je me trompe +beaucoup?</p> + +<p>--Vous êtes bien cruel, monsieur, dit Léontine +et vous n'avez pas la générosité d'un gentilhomme.</p> + +<p>Elle se leva pour sortir.</p> + +<p>--Je puis laisser échapper Sougraine, madame, +si vous le désirez, vous n'avez qu'à parler.</p> + +<p>--La clémence est une vertu divine, dit encore +mademoiselle D'Aucheron, debout, prête à s'éloigner.</p> + +<p>Madame D'Aucheron gardait le silence.</p> + +<p>--L'amour est une chose divine aussi, répondit +le ministre; je vous promets la clémence, +mademoiselle, si vous me donnez l'amour....</p> + +<p>--Jamais, monsieur; j'ai choisi mon époux.</p> + +<p>Elle quitta le salon. Sa mère resta seule avec +monsieur le Pêcheur.</p> + +<p>Le Pêcheur se leva à son tour. Il était très +froissé.</p> + +<p>--Je sais votre secret, madame, dit-il froidement: +j'avais deviné juste. Sougraine sera pris et +vous verrez ce qui s'en suivra.</p> + +<br><br> + +<h3>VII</h3> +<br> + +<p> +Quelques jours plus tard, un homme armé d'une +carabine, des raquettes aux pieds, errait à l'aventure +dans les bois que traverse la rivière Batiscan, +au-dessus de la paroisse de Notre-Dame-des-Anges. +Il paraissait accablé de tristesse autant +que de fatigue, et le soir, quand le silence envahissait +la forêt et que tout se confondait dans un +océan de ténèbres, il entrait dans une cabane de +bûcheron, abandonnée depuis longtemps, et là, s'endormait +sur un lit de branches. Il avait épuisé sa +provision de poudre et de plomb, et sa carabine, +fidèle amie des anciens jours, lui devenait inutile.</p> + +<p>Quelques jeunes gens qui venaient de couper +des billots vers le haut de la rivière, remarquèrent +des traces de raquettes et se dirent entre eux qu'il +devait y avoir un trappeur en ces endroits. Ils entrèrent +dans la cabane pour y passer la nuit, car il +se faisait tard, déjà. Ils ne furent pas surpris d'y +trouver un chasseur. C'est l'habitude de ceux +qui errent dans les bois, en hiver, de chercher un +refuge dans les chantiers.</p> + +<p>Sougraine,--car le chasseur c'était lui--réveillé +en sursaut par le bruit que firent en entrant +les bûcherons, s'élança vers la porte pour s'échapper.</p> + +<p>--Eh! l'ami, dit l'un des survenants, vous êtes +bien peureux... nous ne sommes pas des ours.</p> + +<p>--Un sauvage! remarqua quelqu'un de la +bande.</p> + +<p>--La chasse est elle bonne? demanda un autre.</p> + +<p>--La chasse ne paie guère encore, répondit +Sougraine: on a tendu des collets aujourd'hui; +on ne sait pas quelle chance on aura.</p> + +<p>--Y a-t-il longtemps que vous avez laissé les +habitations? Quelles nouvelles?</p> + +<p>--Oh! non, il n'y a pas longtemps....</p> + +<p>--D'où venez vous? de Lorette?</p> + +<p>--Oui, de Lorette.</p> + +<p>Il était content de faire croire cela. Le mensonge +était petit et les conséquences pouvaient en +être grandes.</p> + +<p>--Comme ça, vous n'avez pas de nouvelles de +Notre-Dame-des-Anges, fit un jeune homme. J'aurais +pourtant voulu savoir comment se portent ma +vieille mère et ma jeune blonde.... Mais je le +saurai demain.</p> + +<p>--Bah! la mère Audet est taillée pour vivre un +siècle, reprit le plus vieux de la bande, et la petite +Fradette, ta blonde, serait bien folle de ne pas +<i>fréquenter</i> un peu pour se consoler de ton absence.</p> + +<p>Au nom de la mère Audet, Sougraine eut un +frisson. C'était un des frères d'Elmire qu'il voyait +là, devant lui?...</p> + +<p>La causerie ne fut pas longue, et tous ces hommes +durs à la fatigue, rudes au travail, s'endormirent +d'un profond sommeil, dans leur hutte de bois +rond, sur des rameaux de sapin. Seul, Sougraine +fut longtemps avant de clore les paupières, tant +son esprit était cruellement tourmenté.</p> + +<p>Les hommes de chantier partirent dès le point +du jour. La première chose qu'ils apprirent en +arrivant à Notre-Dame-des-Anges fut le retour de +Sougraine.</p> + +<p>--Il est à Québec, assurait-on. Il a été reconnu. +Les gazettes annoncent une récompense de la part +du gouvernement à celui qui l'arrêtera.</p> + +<p>--Parions, s'écria Audet, que c'est lui que +nous avons rencontré, dans la <i>cabane à billots</i>, la +nuit dernière.... Je m'explique sa frayeur, maintenant.... +Si nous avions pu deviner!</p> + +<p>Comme une traînée de poudre, la nouvelle se +répandit dans la paroisse, que Sougraine se cachait +dans un chantier abandonné, sur le bord de la +rivière Batiscan, à quelques milles seulement dans +la forêt, et l'on organisa une expédition pour l'aller +surprendre.</p> + +<p>Sougraine prévit ce qui devait arriver. Vers le +soir il sortit de la cabane et, marchant avec une +grande précaution, il suivit le cours de la rivière +pendant quelques arpents. Il s'arrêta près d'un +amas de racines et de branches, reste d'un arbre +arraché du sol un jour de tempête, attendant en +ce lieu que les ombres fussent assez épaisses pour +lui permettre de fuir sans être aperçu. Il venait +de se réfugier en cet endroit, quand il entendit +des voix et un bruit de raquettes sur la neige +durcie. Quelques instants après il vit, dans la pénombre, +un groupe noir qui s'avançait sur le lit +gelé de la rivière. Les voix devenaient plus distinctes.</p> + +<p>--Il ne nous échappera pas, s'il est encore dans +la cabane, disait l'un de ceux qui approchaient.</p> + +<p>--Nous ferions mieux d'attendre, dit un autre; +il peut nous voir arriver.</p> + +<p>Et la troupe s'arrêta.</p> + +<p>--Nous n'allons pas rester ici, plantés comme +des piquets, au beau milieu de la neige, repartit +une voix.</p> + +<p>--Avec cela qu'il ne fait pas chaud. Nous +sommes exposés au vent comme des girouettes.</p> + +<p>--Il y a là, tout près, un tas de branches qui +feraient un excellent abri.</p> + +<p>Celui qui disait cela montrait, de la main, l'endroit +ou s'était réfugié l'abénaqui.</p> + +<p>La troupe se dirigea vers l'arbre tombé. Sougraine +ne pouvait pas fuir sans être vu. Les gens +s'étaient mis au pas de course, à qui arriverait le +premier.</p> + +<p>Un moment il perdit la tête, demeura immobile, +les yeux fixés sur ces hommes qui le traquaient, +comme le charmeur qui regarde le serpent +pour le désarmer. L'instinct de la conservation lui +revenant tout à coup, il ôta ses raquettes et se +fourra sous le tronc, passant à travers les branches +que la neige n'avait pas entièrement recouvertes.</p> + +<p>--On est mieux ici que sur la glace, observa +l'un des chasseurs d'hommes, en s'asseyant sur un +tronc d'arbre pourri.</p> + +<p>--Il y a des pistes, observa un autre. Notre +individu à du passer par ici.</p> + +<p>--Nous ne sommes pas loin du chantier, ajouta +un troisième.</p> + +<p>Le fugitif, blotti dans la neige, ramassé sur +lui-même, tremblant, retenant son haleine, éprouvait +des tourments qui lui semblaient longs comme +l'éternité. Il se demandait s'ils ne partiraient pas +bientôt; s'ils allaient passer la nuit là. Il devait +être nuit enfin. L'obscurité ne venait donc point, +ce soir-là, sous la forêt? Ses pieds s'engourdissaient. +Ils gelaient peut-être. S'il allait se geler +les pieds!... Oh! il mourrait là, dans sa cachette, +comme un fauve. On le trouverait au printemps. +Les ours le dévoreraient peut-être.... Ce serait +affreux, cette mort lente, dans le désert, sans une +prière, sans un prêtre,... Mourir sans confession, +sans recevoir le pardon de ses fautes... Mais, +non! il ne gelait point.... Ce n'était rien que de +l'engourdissement. Tout à l'heure il sortirait et +ses pieds seraient encore dispos et rapides... Ses +pieds! il ne les sentait plus. Il les remuait peut-être, +mais il n'en était pas sûr... Ses mains! l'une +était sous lui, plongée dans la neige froide, l'autre +se crispait sur un tronçon de branche.</p> + +<p>Et les hommes qui le traquaient riaient et discouraient +ensemble. Tout à coup un grognement +sourd et rauque sortit du fond de l'antre formé par +le pied de l'arbre affaissé sur ses énormes racines. +Sougraine frémit. Il leva quelque peu la tête et +crut voir, plus avant sous le tronc, deux yeux +ardents qui le regardaient fixement dans l'obscurité.</p> + +<p>Il voulut reculer sans faire crier la neige, sans +faire craquer une branche, car le moindre bruit +pouvait attirer l'attention des hommes ou exciter la +bête dont il profanait l'asile. Au premier mouvement +qu'il fit, un rameau sec cassa, et l'animal +gronda plus fort.</p> + +<p>Une sueur abondante et glacée coulait maintenant +sur ses membres, et des transes amères torturaient +son âme. Devant lui, un fauve cruel et +affamé, irrité d'être dérangé dans sa retraite, derrière, +des hommes qui le guettaient pour lui faire +expier une faute que le repentir avait sans doute +effacée depuis longtemps. Alternative épouvantable! +Les hommes sans pitié le conduiraient à +l'échafaud, la bête le dévorerait tout vif... Après +tout, s'il ne bougeait plus, s'il demeurait là, immobile +comme un cadavre, l'animal l'oublierait +peut-être, ou lui pardonnerait de l'avoir troublé +dans son repaire. Mais il ne pourrait pas rester +là longtemps: il y mourrait. Il fit un nouveau +mouvement de recul.</p> + +<p>--Avez-vous entendu? demanda quelqu'un de +la bande.</p> + +<p>--Oui, un grondement sourd qui sortait de là, +fit un autre, en montrant l'arbre arraché qui leur +servait d'abri.</p> + +<p>--Il se pourrait qu'un ours y fut caché. +Baptiste Lanouette en a tué un pas bien loin d'ici, +l'hiver dernier.</p> + +<p>Un nouveau grognement sortit du repaire et +tous s'éloignèrent subitement.</p> + +<p>--Sougraine aussi sortit de son gîte. L'ours +poussa un cri féroce mais n'osa pas le suivre. Ces +animaux-là ne marchent guère sur la neige molle. +Ils s'enferment l'automne dans un arbre creux ou +se cachent sous un tas de branches, d'où ils ne +sortent que le printemps pour se mettre en quête +de leur nourriture.</p> + +<p>Quand l'obscurité fut assez épaisse, Sougraine +prit le chemin des habitations, marchant d'abord +avec peine à cause de l'engourdissement de ses +pieds, et titubant comme un homme ivre. La +nuit était avancée quand il arriva aux premières +maisons. Tout reposait dans un calme profond, +seul le coeur troublé du malheureux fugitif s'agitait +convulsivement dans cette paix universelle.</p> + +<br><br> +<h3>VIII</h3> +<br> + +<p> +Un missionnaire de l'ouest venait d'arriver à +Québec. Il se nommait François-Xavier Blanchet, +était natif de l'une de nos jolies paroisses de la +rive sud. Il se consacrait aux missions des côtes +du Pacifique depuis sa jeunesse. Il pouvait avoir +cinquante ans. Il était grand, un peu courbé par +l'habitude des longues marches dans les montagnes, +plein de zèle pour le salut des hommes et doué +d'une énergie indomptable. Il avait pour devise: +<i>Quand on veut on peut</i>. Il fut vite au courant des +nouvelles qui défrayaient la ville depuis quelques +jours. On lui demanda s'il n'avait pas, par hasard, +rencontré Sougraine, autrefois, dans ses pérégrinations. +Il ne se souvenait pas de lui. Mais +quand on lui parla de la Longue chevelure, +il n'écouta plus avec la même indifférence. Il +avait beaucoup entendu parler de ce fier sioux que +les siens voulurent un jour mettre à mort. Il +savait sa vie aventureuse, ses actions chrétiennes, +sa condamnation à mort et sa délivrance par deux +vieillards convertis. Il exprima le désir de le voir.</p> + +<p>On lui dit qu'il était à St. Raymond. Il s'y +rendit avec l'abbé Pâquet, un ancien compagnon +de classe.</p> + +<p>La Longue chevelure éprouva une indicible joie +à la vue du missionnaire des Montagnes Rocheuses.</p> + +<p>--Mon père, commença-t-il, je n'ai guère l'air +d'un chasseur sioux mourant. Ce n'est pas ainsi +d'ordinaire que l'on meurt dans ma tribu... sur +un bon lit de duvet, dans une chambre bien +chaude, avec des amis dévoués qui prient.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>--Ce serait ridicule, n'est-ce pas, d'avoir échappé +à tant de dangers, pendant une vie d'aventures +comme la mienne, pour venir se faire tuer prosaïquement, +dans une partie de chasse.</p> + +<p>--Mais vous ne mourrez pas, vous êtes hors +de danger, m'assure-t-on. J'ai moi-même un peu +d'expérience en ces matières et je ne vois que +d'excellents symptômes répliqua le missionnaire.</p> + +<p>--En effet, je me trouve mieux...</p> + +<p>--Pensez-vous, continua le prêtre, que vous +étiez dans un moindre danger, il y a vingt ans, +quand le conseil de guerre des sioux vous avait +jugé et condamné?</p> + +<p>--C'est vrai, dit la Longue chevelure, et je ne +comprends pas comment j'ai été sauvé.</p> + +<p>--Je le sais moi. Un jour, deux vieillards +entrèrent dans ma cabane et se jetèrent à mes +genoux en pleurant. Je fus étonné, car ce n'est +que rarement que l'on voit pleurer des guerriers +sioux.</p> + +<p>--Quelles grandes douleurs remplissent-elles +donc le coeur des courageux guerriers de la plus +vaillante tribu? leur demandai-je avec douceur.</p> + +<p>--Les guerriers, dans leur ignorance, ont fait +bien du mal, me répondirent-ils; ils veulent connaître +ton Dieu et l'adorer.</p> + +<p>Ils me dirent que mon Dieu était bon puisqu'il +ordonnait de rendre aux pères infortunés les corps +de leurs fils; qu'il était juste, puisqu'il punissait +le mal et récompensait le bien; qu'il était miséricordieux +puisqu'il pardonnait tout à ceux qui l'imploraient +avec humilité. Ils me racontèrent plus +en détail la mort de leur deux fils, et comment +vous aviez chassé les corbeaux qui venaient se +repaître de leurs cadavres, en attendant qu'on put +leur donner la sépulture. C'est cette bonne action +qui les a touchés. Quand ils virent que vous +étiez voué à une mort cruelle, ils résolurent de +vous sauver. Ils étaient cependant dans un grand +embarras, ne sachant comment faire pour tromper +la vigilance des gardiens que l'on avait mis à la +porte de votre wigwam et le temps pressait, la nuit +arrivait, la dernière nuit que vous deviez passer +sur la terre. Ils pensèrent à gagner les sentinelles +par des promesses, mais si par malheur, l'une +d'elles résistait, elle donnerait l'éveil, et toute +chance de vous délivrer s'évanouissait alors. Ils +auraient pu mettre le trouble dans le camp, en répandant +une fausse rumeur d'attaque, mais on +vous aurait égorgé immédiatement; c'était l'ordre. +Tuer les sentinelles, voilà ce qu'ils allaient faire +dans leur reconnaissance extrême, ces pauvres +vieillards, et déjà leurs arcs tendus frémissaient +dans leurs mains, quand l'un d'eux, se souvenant +qu'il vous avait souvent vu prier le Seigneur, se +jeta à genoux en disant:</p> + +<p>--O grand Esprit qu'adore mon frère La Longue +chevelure, viens à notre secours.</p> + +<p>Alors, m'ont-ils tous deux assuré, une femme +vêtue de blanc leur est apparue et leur a dit +de la suivre. Dans leur étonnement ils ont laissé +tomber leurs arcs et leurs flèches. Cette femme, ils +la reconnurent bien, c'était la vôtre.</p> + +<p>--Tu n'es donc pas morte, lui demandèrent-ils... +tu n'as donc pas été tuée?...</p> + +<p>--Ce sont vos fils qui m'ont assassinée, répondit +la femme blanche, et elle se dirigea vers votre cabane.</p> + +<p>Ils la suivirent en priant le Dieu qu'ils ne connaissaient +pas encore. Les sentinelles dormaient. +Ils entrèrent, défirent vos liens et vous conduisirent +loin du campement, dans un endroit où +vous alliez prier souvent, sur un tapis de gazon, +au pied d'un rocher marqué d'une grande croix +rouge.</p> + +<p>--C'est l'endroit où mon père est mort, dit la +Longue chevelure, fort impressionné. Je croyais +avoir été le jouet d'un rêve étrange, pendant +cette nuit-là, continua-t-il et je pensais apprendre +un jour que ma délivrance n'avait rien eu que de +fort naturel. Je n'étais pas digne de cette mystérieuse +intervention de l'ange qui m'avait tant aimé +ici-bas.</p> + +<p>--N'oubliez jamais, dit le prêtre, combien le +seigneur s'est montré miséricordieux envers vous.</p> + +<br><br> +<h3>IX</h3> +<br> + +<p> +--Personne ici! fit avec un désappointement +singulier, le premier des limiers qui entra dans +la cabane où s'était d'abord réfugié Sougraine.</p> + +<p>--Il me semblait, dit un autre, qu'il n'attendrait +pas notre arrivée. Il sortira du bois ou il y +crèvera de faim avant le printemps.</p> + +<p>Ils reprirent le lendemain matin, tout décontenancés, +le chemin de leur village. En passant +près du repaire de l'ours, ils firent beaucoup de +bruit et imitèrent les aboiements des chiens. +L'ours, mécontent d'être troublé de nouveau dans +sa tranquille demeure, répondit par de longs grognements.</p> + +<p>--C'est ce que nous voulions savoir, dit alors +l'un de la bande. Au revoir, compère Martin. Tu +auras de nos nouvelles.</p> + +<p>Sougraine s'était réfugié dans une grange. Il se +blottit dans le foin, sur le fenil, et dormit en +attendant le jour, d'un sommeil agité. Il resta dans +sa cachette toute la journée du lendemain. La faim +le torturait. Il fallait pourtant manger. Il ne pouvait +pas se laisser mourir comme cela, autant valait +se livrer à la justice et courir une chance de salut.</p> + +<p>Le soir venu il sortit, se glissa le long de la +première maison et vit, par la fenêtre plusieurs +hommes assis autour du poêle. Ils fumaient en +causant. Des nuages de fumée bleue montaient +lentement sous le plafond noirci. Une femme et +deux jeune filles travaillaient près de la table, +éclairées par une petite lampe.</p> + +<p>Sougraine pensa:</p> + +<p>--Il y a plusieurs hommes ici, il ne doit pas y +en avoir chez les voisins.</p> + +<p>Il se dirigea vers la maison voisine, comme il y +arrivait il vit venir quelqu'un de son côté. C'était +un jeune garçon. Il paraissait tout petit dans +l'obscurité et courait vite. Sougraine se cacha près +d'une pile de bois. L'enfant entra sans frapper. +Il sortit au bout d'un instant, portant quelque +chose sous son bras. Sougraine eut envie de courir +après lui pour voir si n'était pas un pain. Il aurait +pu vivre quelques jours avec cela. Oui, mais quelle +imprudence! On devinerait bien que c'est lui... +et la chasse s'organiserait de nouveau. Il regarda +par la fenêtre et ne vit qu'une vieille femme qui +allait et venait dans l'unique pièce. Il entra.</p> + +<p>--Bonjour, monsieur, dit la vieille femme avec +cette bonne politesse qui ne se perd pas encore +dans nos campagnes...</p> + +<p>--Ma bonne mère, dit Sougraine, veux-tu me +donner un morceau de pain, pour l'amour du bon +Dieu...</p> + +<p>--Pour l'amour du bon Dieu on donne toujours, +répondit la vieille en se dirigeant vers la +huche.</p> + +<p>Elle prit du pain.</p> + +<p>--Si vous avez besoin de souper, dit-elle, bien +que je n'aie pas grand'chose, je puis toujours vous +offrir un morceau de lard. L'eau est chaude, je +pourrai aussi vous faire un peu de thé.</p> + +<p>--Tu es bien bonne, la mère, mais on est +pressé, répondit Sougraine, un peu de pain pour +manger en allant, cela va suffire...</p> + +<p>Cette grande hâte n'était pas naturelle. La +vieille eut un soupçon et se mit à fixer l'inconnu. +Elle savait que Sougraine était dans les environs.</p> + +<p>L'abénaqui s'agitait et regardait souvent du côté +de la porte...</p> + +<p>--Si c'était lui! pensa la vieille.</p> + +<p>Et elle se prit à trembler à son tour. Elle eut +peur...</p> + +<p>--Vous n'êtes pas d'ici? risqua-t-elle, de sa +voix cassée.</p> + +<p>--Non, répondit l'Indien, on n'est pas d'ici...</p> + +<p>--Allez-vous loin?</p> + +<p>--Oui, on va loin...</p> + +<p>Elle s'approchait avec son morceau de pain. +Sougraine avait envie de se reculer. Il sentait +comme un fer rouge le regard inquisiteur de +cette vieille femme. Elle s'avançait toujours +tenant un morceau de pain à la main. Soudain +elle s'écria, d'une voix terrible, pleine de colère et +de douleur...</p> + +<p>--Sougraine, qu'as-tu fait de ma fille?</p> + +<p>L'abénaqui, terrifié, ne songea pas même à fuir. +Il tomba à genoux.</p> + +<p>--Pardon, dit-il, pardon!</p> + +<p>La vieille femme était presque belle dans son +indignation...</p> + +<p>--Sougraine, tu m'as ravi mon enfant, ma fille +bien-aimée, mon Elmire que j'aimais tant!... tu +l'as déshonorée,... tu l'as perdue aux yeux de +Dieu et des hommes... Sougraine, je pleure +depuis plus de vingt ans, et c'est par ta faute!... +J'aurais été heureuse, moi, avec mon Elmire! +J'étais pauvre, mais nous autres, les pauvres, nous +nous contentons de peu... c'est bien le moins +qu'on nous laisse nos enfants! Tu ne sais pas +toutes les larmes que peut verser une mère à qui +l'on enlève sa fille chérie!... toutes les nuits +qu'elle passe dans les angoisses! toutes les malédictions +qu'elle appelle sur la tête du ravisseur! +Où est-elle, ma fille, Sougraine, dis, où est-elle?... +Elle est morte sans doute. Tu l'as peut-être tuée... +On dit que tu sais tuer les femmes, toi...</p> + +<p>Sougraine se leva subitement et d'un geste solennel....</p> + +<p>--Jamais, se récria-t-il, jamais l'indien n'a tué +sa femme.... c'est un mensonge....</p> + +<p>--Où est ma fille, continuait la vieille femme +Audet? Sougraine qu'as-tu fait de ma fille?...</p> + +<p>--Ta fille, elle est riche et heureuse....</p> + +<p>--Ah! tu me trompes.... tu ris de ma crédulité.... +C'est mal de se moquer d'une mère... +d'une vieille personne qui n'a plus d'espoir qu'en +la tombe!....</p> + +<p>--Je te le jure elle est riche... et heureuse... +Elle demeure à Québec, c'est une des grandes +dames de la ville....</p> + +<p>La vieille femme branla la tête en signe de +doute.... Sougraine reprit.</p> + +<p>--Ta fille Elmire s'appelle maintenant madame +D'Aucheron....</p> + +<p>--Madame D'Aucheron? s'écria la mère Audet, +en levant les mains au ciel... et presque défaillante, +madame D'Aucheron?... la mère de +mademoiselle Léontine?... de la bonne demoiselle +Léontine!</p> + +<p>--C'est elle-même, affirma Sougraine.</p> + +<p>L'infortunée vieille murmurait.</p> + +<p>--Madame D'Aucheron!... madame D'Aucheron!... +est-ce possible... non, ce n'est pas possible....</p> + +<p>Elle était accablée par une pensée amère.... +Madame D'Aucheron avait renié sa mère.... Oui, +elle l'avait reniée, puisqu'elle n'avait pas voulu la +reconnaître.... Oh! la nouvelle douleur était bien +plus aiguë que la première.... Une mère qui +perd sa fille, c'est affreux, mais une fille qui renie +sa mère... il n'y a point de mot pour exprimer cela.</p> + +<p>Tout à coup la vieille éclata en sanglots... +Sougraine fit un pas vers la porte. Il entendit du +bruit au dehors. Une pâleur affreuse couvrit sa +figure et il s'écria:</p> + +<p>--Malédiction! je suis perdu!...</p> + +<p>La mère Audet, oubliant sa douleur, oubliant +sa vengeance, lui montra un caveau sous l'escalier.</p> + +<p>--Cachez-vous, dit-elle, que Dieu me pardonne +mes offenses, comme je vous pardonne le mal que +vous m'avez fait.</p> + +<br><br> + +<h3>X</h3> +<br> + +<p> +Madame D'Aucheron avait vu, de nouveau, ses +beaux projets s'évanouir comme un songe, le laborieux +échafaudage de sa fortune et de son bonheur +s'écrouler comme un mur que le pic a sapé. Cette +fois, il lui semblait qu'elle resterait ensevelie sous +les décombres. Elle cherchait, pour sortir de l'horrible +position qu'elle s'était faite, une issue qu'elle +ne pouvait trouver, et ressemblait à l'oiseau captif +qui se heurte aux barreaux de sa cage avec +l'espoir toujours nouveau mais toujours inutile +d'en sortir. Dans ses efforts incessants elle perdait +les ressources de son imagination. Ce qui l'effrayait +surtout, c'était l'avenir. Un avenir tout prochain. +Elle regrettait de s'être laissée surprendre par le rusé +ministre. Il ne savait rien, d'abord: il ne pouvait +pas savoir. Il supposait tout au plus. Des suppositions, +ce ne sont point des preuves. Elle aurait dû +se moquer de lui hardiment, lui rire au nez. Maintenant +il était trop tard. La sottise était faite, +il fallait en porter la peine. Le supplier, ce beau +monsieur, cela ne servirait de rien. Il était froissé, +plus que cela, irrité. Quand on est ministre on ne +se laisse pas éconduire comme un mortel vulgaire. +Si cette entêtée de Léontine n'avait pas parlé +comme elle a fait. C'est elle, après tout qui +est à blâmer. La misérable! voilà donc comment +elle me récompense de mes soins et de mon +amour....</p> + +<p>Toutes ces idées et bien d'autres encore, trottaient +dans l'esprit de madame D'Aucheron.</p> + +<p>Depuis sa dernière visite à Vilbertin, et sa rencontre +dans l'étude au notaire, avec sa femme +et l'abénaqui, monsieur D'Aucheron éprouvait une +vague inquiétude. Il sentait qu'il se passait quelque +chose d'anormal dans son entourage, mais après +s'être mis inutilement l'esprit à la torture pour +deviner ce que cela pouvait bien être, il n'avait rien +trouvé. Il attendit stoïquement, se disant qu'on +est toujours averti assez tôt d'un malheur, et qu'il +ne faut pas aller au devant du courrier qui nous +apporte une mauvaise nouvelle.</p> + +<p>Il n'avait pas eu de peine de l'accident arrivé à +la Longue chevelure. Il était même arrivé fort à +propos, cet accident, puisque le malheureux siou +se trouvait comme une pierre d'achoppement dans +le sentier qu'il suivait avec ses amis, lui D'Aucheron. +La chasse allait donner plus qu'elle n'avait +promis.</p> + +<p>L'honorable monsieur Le Pêcheur avait lancé +des limiers à la poursuite de Sougraine. Il éprouvait +un certain plaisir à se venger de cet homme +qui avait tenté de l'exploiter; il savourait d'avance, +surtout, la satisfaction cruelle qu'il aurait de +voir mademoiselle D'Aucheron devenir la risée du +monde, car le monde impitoyable ne lui épargnerait +ni ses plaisanteries, ni ses sarcasmes, dès qu'il +saurait l'histoire de madame D'Aucheron, sa +protectrice, sa mère adoptive. Les deux, la mère +et la fille, seraient enveloppées dans la même réprobation. +Cela ne pouvait tarder. Sougraine n'échapperait +point. Et quand même il réussirait à +déjouer les recherches de la police et à passer à +l'étranger, l'ancienne coureuse d'aventures serait +bien obligée de parler. On la provoquerait; on la +taquinerait; on ferait revivre son passé dans les +chroniques scandaleuses.</p> + +<p>Il s'occupait aussi de son élection et disait partout, +pour exciter la curiosité des gens, qu'une +chose tout à fait surprenante, étrange, inouïe et +scandaleuse, serait bientôt connue publiquement; +qu'une famille haut placée, qui croyait sa considération +affermie sur le roc, s'apercevrait qu'elle +n'était assise que sur un sable mobile.... Le procès +de Sougraine ferait éclater la bombe. On verrait.... +Les gens gobaient la nouvelle, fouillaient dans les +familles, soupçonnaient les réputations les plus intactes, +sans rien trouver.</p> + +<p>Monsieur Duplessis, le brave professeur de +l'Ecole Normale, fut mis au courant de cette rumeur +méchante que le ministre avait lancée dans la +ville, qui volait de bouche en bouche, avec une +rapidité que le mal seul peut atteindre, et prenait +de jour en jour des proportions plus considérables. Il +n'était pas sot, le père Duplessis, et les agissements +singuliers de la famille D'Aucheron n'avaient pas +manqué de le surprendre. Toutefois il en avait cherché +vainement les motifs et avait fini par croire à +l'un de ces caprices inexplicables auxquels les +braves gens n'échappent pas toujours et dont +souvent ils souffrent plus que les autres. Les +paroles menaçantes du ministre furent un éclair. +Il entrevit la vérité. Elle émergeait d'un fond de +ténèbres. Le nom de Sougraine expliquait tout. +Il savait que l'indien était devenu un habitué de +la maison, mais un habitué que l'on cachait et +dont on semblait rougir.</p> + +<p>Il prenait vite une résolution et détestait les +tâtonnements. Dès que l'on a jugé bonne une +action, disait-il, il faut la faire. Le bien ne souffre +point de délai, et tous les instants de la vie doivent +être employés à bien faire.</p> + +<p>Il se rendit auprès de l'honorable M. Le Pêcheur +qui le reçut avec empressement, bien qu'il y eût, +sur la banquette placée à sa porte, plusieurs solliciteurs +déjà fatigués d'attendre.</p> + +<p>--Vous vous portez bien, j'espère, mon cher +professeur, dit le ministre en serrant les mains +loyales du vieillard.</p> + +<p>--Pas mal pour le temps et la saison, répondit +le père Duplessis...</p> + +<p>--C'est vrai que nous sommes en hiver; c'est +une rude saison.</p> + +<p>--Pour moi, je suis toujours en hiver et je ne +verrai plus de printemps. Cela vaut autant, après +tout, car j'ai fait mon tour, répondit le professeur...</p> + +<p>--Heureux ceux qui passent leur vie dans la +pratique du bien! reprit le ministre.</p> + +<p>--Quand ces hommes sont placés comme vous, +monsieur, ils sont doublement heureux, car leurs +actes ont un grand retentissement et leur influence +est immense.</p> + +<p>Le ministre baissa la tête.</p> + +<p>--Vous m'avez demandé mon appui dans votre +élection, monsieur le ministre, reprit le professeur, +et.... je viens vous le promettre à une +condition...</p> + +<p>--Laquelle? monsieur Duplessis, parlez; je +suis sûr que nous allons nous entendre....</p> + +<p>--Il circule une rumeur assez étonnante, continua +le père Duplessis. On dit qu'une réputation va +s'effondrer... qu'une famille opulente et respectée +est sur le point de se voir aux prises avec la misère +et le mépris.</p> + +<p>--C'est vrai, se hâta de répondre le ministre.</p> + +<p>--Pouvez-vous empêcher ce malheur?</p> + +<p>Le ministre réfléchit assez longtemps.</p> + +<p>--Peut-être, dit-il; cela dépendra de Sougraine. +S'il échappe, le secret reste mien et je +suis maître de la destinée de cette famille; s'il est +arrêté, je n'y puis plus rien, car il parlera, lui. Il +faudra qu'il dévoile tout...</p> + +<p>--Je venais vous dire que mon influence vous +serait acquise si vous pouviez éloigner le malheur +de cette maison...</p> + +<p>--Savez-vous donc, M. Duplessis, quelle est +cette maison que le déshonneur menace?</p> + +<p>--Je crois le savoir, monsieur le ministre. Dans +tous les cas, soit que je devine juste ou que je +fasse erreur, il y a, n'est-ce pas, des gens qui sont +menacés d'une horrible infortune, eh bien! sauvez +ces gens quels qu'ils soient, et comptez sur mon +appui dans votre élection.</p> + +<p>--Je vais donner des ordres secrets pour qu'on +favorise la fuite de Sougraine.</p> + +<p>--Faites ce qu'il vous plaira pourvu que ce ne +soit rien de mal.</p> + +<p>--Je serais si content d'avoir votre appui! +ajouta le ministre; cela m'assurerait le succès...</p> + +<p>Le père Duplessis se disposait à sortir quand +on entendit un bruit de voix dans les couloirs.</p> + +<p>--Il est pris!... Où est-il? L'avez-vous vu? +C'est M. Le Pêcheur qui va jubiler!... Une +foule de paroles, des questions, des réponses, des +affirmations, des doutes qui volaient, se croisaient, +s'éparpillaient. Le ministre pâlit tout à coup. Il +toucha le bouton de la sonnette électrique. Un +garçon de bureau parut.</p> + +<p>--Quel est ce bruit? demanda-t-il...</p> + +<p>--Sougraine est arrêté, monsieur le ministre, +répondit le messager radieux, croyant annoncer +une heureuse nouvelle à son chef.</p> + +<p>Le ministre fit une grimace significative dont le +messager fut tout ébahi. Il ne s'attendait pas à +cela. Il y aura toujours des surprises pour les +messagers des ministres, et jamais ces êtres pourtant +bien curieux et profonds observateurs souvent, +ne pourront comprendre tout à fait ceux qu'ils +sont destinés à servir.</p> + +<p>--Alors, fit le père Duplessis en se retirant, +il n'y a plus d'espoir?</p> + +<p>--Je vais essayer quand même, M. le professeur, +je vais essayer.</p> + +<p>Le ministre avait une idée. Un ministre qui a +la grâce d'état doit avoir au moins une idée de +temps à autre.</p> + +<p>--Nous ferons les élections avant les assises +criminelles, pensa-t-il; j'ai une chance de mater +le père, si je ne l'ai tout à fait pour moi. Je nourrirai +grassement ses espérances en lui promettant +tout ce qu'on peut promettre en pareille occasion.</p> + +<br><br> + +<h3>XI</h3> +<br> + +<p> +Sougraine venait de s'enfoncer dans la noire +cachette que la vieille femme lui avait désignée, +lorsque la porte s'ouvrit. C'était le garçon de la +mère Audet qui entrait. Il ne remarqua pas l'agitation +de sa mère, ni ses yeux mouillés de larmes, +ni ses soupirs étouffés. La pauvre vieille pleurait +si souvent.</p> + +<p>--Ce misérable Sougraine, dit-il, en ôtant son +<i>capot</i>, il nous a échappé. Il a été plus fin que +nous et n'est pas revenu à la cabane. N'importe, +il est bien guetté; il n'ira pas loin.</p> + +<p>Il vit du pain à terre. C'était le morceau que +dans sa surprise Sougraine avait laissé tomber.</p> + +<p>--Sapristi! la mère, le blé est donc bien abondant +cette année, qu'on laisse traîner le pain du +bon Dieu sur le plancher? dit-il avec une pointe +d'humeur.</p> + +<p>La vieille regarda, ne répondit rien et ramassa +le pain.</p> + +<p>--Nous allons tuer un ours, demain, reprit +Audet; il est caché sous un arrachis, au 9e portage, +un peu en deçà de la cabane où s'était réfugié +Sougraine.</p> + +<p>--Un ours? dit la vieille femme, l'avez-vous +vu?</p> + +<p>--Non, mais nous l'avons entendu grogner, +c'est tout comme.... Ce qui me fait de la peine, +c'est d'avoir manqué Sougraine. Le maudit! si je +savais où il se cache....</p> + +<p>Sougraine ne put s'empêcher de frissonner et le +tremblement nerveux de ses membres dérangea +quelque chose dans la collection de vieilleries +entassées au fond du caveau.</p> + +<p>--Des rats? fit Audet, allons! pataud! pataud!</p> + +<p>Il appelait son chien. Pataud, c'était un petit +<i>terrier</i>, allègre, vif, remuant qui ne répondait pas +du tout à son nom lourd et sonore. Pataud ne +vint point.</p> + +<p>--Où est donc le chien? demanda le garçon.</p> + +<p>--Le petit Bernier est venu le chercher il y a +un instant, pour le mettre, cette nuit, dans leur +laiterie, répondit la vieille en tremblant, il paraît +qu'il y a une belette qui dévore tout...</p> + +<p>Audet se mit à genoux et pria quelques minutes, +les bras appuyés sur sa chaise, le dos au poêle qui +chantait son monotone refrain. Il se coucha et la +vieille, ayant éteint la lampe fumeuse, se jeta à +genoux à son tour et pria longtemps. Ensuite elle +ouvrit la huche, reprit le morceau de pain et l'alla +donner à Sougraine.</p> + +<p>--Sauvez-vous, dit-elle.</p> + +<p>Elle lui ouvrit la porte tout doucement, tout +doucement. Il était profondément touché. Il +fouilla son gousset et tira un rouleau de billets de +banque.</p> + +<p>--Voici, dit-il, de l'argent qui vient de votre +fille, Sougraine vous le donne, il n'en veut plus, +que Dieu ait pitié de lui...</p> + +<p>La mère Audet repoussa la main, et les billets +tombèrent sur le plancher nu de la pauvre habitation.</p> + +<p>--Ta fille te doit bien cela, reprit Sougraine; +garde tout...</p> + +<p>Il sortit ému, épouvanté, et prit le chemin qui +longeait la rivière.</p> + +<p>La mère Audet se jeta sur son lit et s'endormit +en priant. Pendant son sommeil des larmes coulaient +lentement sur ses joues ridées...</p> + +<p>Sougraine s'enfuit en mangeant le pain que lui +avait donné la charité chrétienne, et, quand le jour +approcha, il monta sur un fenil pour y passer la +journée. Il était tombé une légère couche de neige, +qui recouvrait, comme un tapis d'une éclatante +blancheur, les maisons, les granges, les routes et les +champs. Maintenant, au ciel devenu clair, s'allumaient +d'étincelantes étoiles, et sur les forêts noires +bordant l'horizon, le disque de la lune à son premier +quartier brillait comme les cornes de feu de +quelqu'animal étrange noyé dans un océan d'azur. +L'indien ne songea point aux traces que ses pieds +avaient laissées sur la neige.</p> + +<p>Un petit garçon vint à la grange, de bon matin, +pour faire le <i>train</i>. Dans nos campagnes on charge +les enfants de cette importante fonction. Il arrive +que ceux-ci, faute d'expérience, donnent aux animaux +une nourriture insuffisante ou mal proportionnée, +négligent d'aérer les étables qui, le printemps +venu, se transforment en <i>infirmeries</i> ou +en musées de squelettes vivants. Ensuite, nos +braves cultivateurs sont étonnés de la <i>malechance</i> +qui les poursuit, et se demandent comment il se +fait qu'ils perdent tant d'animaux et que leur bétail +ne rapporte rien.</p> + +<p>Le petit garçon remarqua les pistes sur la neige. +Il dit en rentrant:</p> + +<p>--Il est venu quelqu'un à la grange cette nuit: +il y a des traces: un pied d'homme.</p> + +<p>Un voisin survint.</p> + +<p>--Savez-vous, demanda-t-il, que Sougraine a +été vu par ici? Vous vous souvenez de Sougraine +qui a enlevé la petite Audet, il y a bien vingt à +vingt-cinq ans de cela? On disait aussi qu'il avait +tué sa femme...</p> + +<p>--Est-ce bien vrai, il est par ici?</p> + +<p>--Rien de plus vrai. Pierre Audet, Léon Bernier, +le petit Noël à Jean, et deux ou trois autres +encore qui descendaient des chantiers ont couché +avec lui dans la cabane du neuvième portage. Il +ne savait pas alors que c'était lui. Ce n'est qu'en +arrivant au village qu'ils ont appris que le gouvernement +le faisait chercher. Ils sont remontés à +la cabane le lendemain soir, mais, bernique!</p> + +<p>--Le petit gars, qui vient de faire le train, a vu +des pistes d'homme dans la direction de la grange. +C'est un peu drôle; jamais il ne vient personne +rôder comme cela autour de nos bâtiments. Si +c'était lui?</p> + +<p>Ils sortirent, suivirent les traces en les examinant +attentivement....</p> + +<p>--Il est certainement venu quelqu'un, observa +Marcel L'Enseigne, le voisin.</p> + +<p>Il n'y avait pas de risque à l'affirmer.</p> + +<p>Et celui qui est entré dans la grange n'en est +pas sorti, continua-t-il, c'est encore certain. Envoyez +votre garçon chercher des gens; on va fouiller +la grange. Il est bon d'être plusieurs: ces +sauvages.... on ne sait pas....</p> + +<p>Ils en demandèrent deux, il en vint dix.</p> + +<p>Sougraine entendit venir tous ces hommes qui +le cherchaient; il se vit perdu. Il eut été content +de mourir tout à coup, et de n'offrir qu'un +cadavre à ces chiens de visages pâles qui le traquaient +comme une meute fait d'une bête fauve. +Peu de temps après il fut pris garrotté et conduit +à la maison au milieu des rires et des huées.</p> + +<br><br> +<h3>XII</h3> +<br> + +<p> +Les élections générales mettaient la Province en +feu. Les libéraux et les conservateurs s'acharnaient +les uns contre les autres, et s'obstinaient à +jeter entre eux un abîme tous les jours plus profond. +Les héros de l'éloquence populaire escaladaient +les hustings armés de lettres compromettantes, +de journaux humoristiques, de documents +de toutes sortes, et faisaient entendre à la foule +enthousiaste et préjugée, des paroles de salut ou +de ruine, de menace ou d'encouragement, selon +qu'ils étaient inspirés par les faveurs ministérielles +ou par les dépits de l'opposition. Les uns +glorifiaient le premier ministre et ses collègues. +Jamais hommes semblables ne nous avaient gouvernés. +Ils possédaient toutes les vertus, toutes +les qualités administratives, une finesse d'observation +surprenante, un flair étrange. Depuis leur +arrivée au pouvoir, la Province s'était enrichie, +des travaux de toutes sortes avaient fourni du pain +à l'ouvrier, l'économie était franchement à l'ordre +du jour. Pas de bouches inutiles. Peu d'employés, +mais des bons. Plus d'avances, de bonus, de gratifications +d'aucune sorte. Il fallait songer au peuple +qui paie, à l'ouvrier qui souffre.</p> + +<p>Les autres, d'une voix indignée, démolissaient +tout ce splendide échafaudage élevé à la gloire +des ministres, décrivaient, avec des larmes dans +la voix, les hontes et les lâchetés des escrocs politiques +qui escaladent le pouvoir afin de dépouiller +la Province et d'appeler leurs amis à la curée, +montraient, avec des airs effrayés, la profondeur du +gouffre que creusaient sous nos pieds les chevaliers +d'industrie et les spéculateurs véreux, suppliaient +le peuple d'ouvrir enfin les yeux, de +secouer sa torpeur, de chasser les infâmes qui déshonoraient +le pays et le poussaient à la ruine.</p> + +<p>Le peuple écoutait toujours, avec un égal intérêt, +ces diatribes échevelées et ces louanges stupides, +trouvait que tout cela ne manquait point +de bons sens, ni de vraisemblance; qu'il y avait +probablement du vrai, beaucoup de vrai, et finissait +par subir l'influence de quelque gros bonnets.</p> + +<p>Il est évident que l'excès de langage de nos +orateurs d'élection, de même que les articles pleins +d'exagérations qui s'impriment presque chaque +jour dans les journaux, ébranlent les convictions du +peuple et faussent son jugement. Les hommes +publics sont rarement aussi bons ou aussi méchants +qu'on le dit. On oublie, dans l'intérêt de +la cause que l'on embrasse, cette juste mesure qui +est le propre de l'homme fort et du lutteur chrétien. +Ceux qui gouvernent ne doivent pas faire +litière de leur prestige et de leur nom. S'ils +aiment la gloire et les distinctions, ils doivent tenir +à leur réputation qui survit aux jours du pouvoir.</p> + +<p>M. Le Pêcheur fut élu par une majorité de trois +voix. Une petite majorité, l'on est convenu d'appeler +cela une défaite morale. C'est un baume sur +les blessures du vaincu, mais un baume qui n'est +pas sans amertume. Il semble évident, en effet, +qu'on aurait pu trouver, en cherchant mieux, les +malheureuses voix qui manquent.</p> + +<p>On cria dans les rangs de l'opposition, dans les +réunions intimes et dans les assemblées publiques, +que la corruption la plus effrénée venait de faire +son oeuvre, et que l'argent du trésor avait coulé +à flots; que la liberté avait été étouffée sous les +monceaux d'or; qu'il faudrait une catastrophe pour +réveiller la conscience publique.... Une chose +certaine, c'est que le père Duplessis, tout à son idée +de charité, avait mis ses pauvres dans la balance. +Personne ne songeait à chercher là la raison du +triomphe de l'hon. ministre. Le vieux professeur +se donna garde de l'oublier, lui, et il écrivit un +petit mot à son noble obligé pour lui rappeler ses +engagements. Le Pêcheur jeta la note au panier.</p> + +<p>Serait-il convenable d'intervenir pour arrêter les +fins de la justice, raisonnait-il? N'y avait-il pas là +une question sociale de la plus haute importance? +Comment un homme honnête et intelligent comme +le père Duplessis n'avait-il pas songé à cela? Il +est vrai, d'un autre côté, que l'offense était ancienne, +douteuse même. Si l'abénaqui eût été seul +à jouir de l'impunité, passe encore... Mais cette +femme, madame D'Aucheron, volait sa haute +réputation et les hommages des honnêtes gens. +C'était une injustice envers la société de Québec. +On lui serait reconnaissant, à lui le ministre, s'il +remettait chacun à sa place, comme cela doit être. +Il était l'élu du peuple, il devait protéger le peuple +contre la supercherie et la fraude. On attendait +cela de son esprit impartial.</p> + +<p>Il répondit à monsieur Duplessis qu'il s'occupait +de l'affaire. C'était vrai, mais pas dans le sens que +le voulait le professeur. Il avait un dernier espoir, +c'est que mademoiselle D'Aucheron serait peut-être +éblouie par son nouveau triomphe et se montrerait +touchée enfin de la constance et de la force +de son attachement. Il se faisait illusion. La résolution +de Léontine était bien prise, maintenant, et +rien ne pourrait l'ébranler: Rodolphe, ou le couvent. +Rodolphe, dans son imagination exaltée, dans son +coeur naïf et débordant d'amour, elle le voyait tout +près, tout près... et le couvent paraissait là-bas, +à demi-perdu dans une buée vaporeuse.</p> + +<p>Madame D'Aucheron avait complètement perdu +la tête, et ne se sentait plus la force de prendre +une résolution. Elle était comme une épave ballottée +par les flots, au gré des vents et des courants. +Elle ne savait plus où était le salut; elle ne le +voyait nulle part. Menacée par le ministre qui +avait surpris ses secrets, par le notaire qui la jetterait +comme une vaurienne sur le pavé, par sa +fille qui reculait devant le sacrifice et parlait d'entrer +dans un couvent, par son mari qui se montrait +maintenant tout inquiet, tout troublé, tout désolé, +elle chancelait, s'affaissait. Elle eût voulu s'insurger +contre elle même, braver les menaces et se moquer +du monde. Elle se disait qu'il fallait désarmer ses +ennemis par l'audace, et ne pas se laisser désarçonner +comme cela du premier coup. A quoi lui servirait +de se laisser aller à la frayeur? ce n'est pas ce +qui la sauverait. Elle comptait les jours qui la séparaient +des assises, comme un condamné, les jours +qui lui restent à vivre. Elle regardait cette époque +fatale, comme on regarde avec terreur le nuage +plein d'éclairs et de tonnerre qui accourt de +l'horizon ténébreux.</p> + +<br><br> + +<h3>XIII</h3> +<br> + +<p> +En entrant chez lui, après sa dernière visite à +madame D'Aucheron, M. Le Pêcheur trouva une +lettre portant le timbre de St. Jean d'Iberville.</p> + +<p>--Tiens, fit-il, une lettre du père.</p> + +<p>Ce n'est point par l'écriture qu'il la reconnaissait; +le père Le Pêcheur ne savait pas écrire. Il +déchira le bout de l'enveloppe, déplia la mince +feuille de papier réglé et lut des yeux, en un moment, +les deux pages de fine écriture. C'était évidemment +la main de la maîtresse d'école.</p> + +<p>Le bonhomme Le Pêcheur suppliait le ministre +d'empêcher l'arrestation de Sougraine. Il ne savait +pas encore que le malheureux était pris. Il disait:</p> + +<p>--Tu es tout puissant, puisque tu es ministre, +interviens au plus vite, c'est moi qui t'en +conjure. Il faut que cet homme reste libre; il +faut qu'il s'éloigne, qu'il s'en aille, qu'on n'en entende +jamais parler.</p> + +<p>--Voilà qui est curieux, par exemple, se dit le +jeune ministre.... Est-ce un coup monté? On +dirait qu'il y a entente entre le père Le Pêcheur et +le père Duplessis. C'est tout de même singulier. Je +voudrais bien l'empêcher d'être pris, ce chenapan +de sauvage, mais il n'est plus temps. On pourrait +peut-être lui faire prendre la clef des champs... +Mais madame D'Aucheron aurait beau rire de moi. +Allons! que justice se fasse!</p> + +<p>Une foule considérable suivait la rue St. Louis +et s'engouffrait dans les ruelles qui conduisent +aux anciens hôpitaux militaires, métamorphosés +depuis plusieurs années en Palais de justice. +A l'extérieur, la bâtisse a le même aspect triste, +pauvre, désolé, avec sa couche d'enduit jaunâtre +qui donne aux pierres une certaine harmonie de +ton avec la rouille des vieilles ferrures; à l'intérieur, +des malades encore et encore des médecins. +Les malades d'une société qui se corrompt et les +médecins que demande la morale outragée.</p> + +<p>Un spectacle toujours nouveau attirait cette +foule curieuse: Un procès à sensation. Le +monde est tellement avide d'émotions qu'il serait +capable de pousser au crime afin du voir juger un +criminel. Si l'accusé n'a rien de remarquable, +s'il est peu retors, laid, gauche, mal fait, on +le verra condamner sans regret; s'il est beau, rusé, +ferme, de bonne mine, on le prend sous sa protection, +on fait des voeux pour son acquittement, et, s'il +est condamné, on crie à l'injustice. C'est comme au +théâtre. Ou ne songe pas qu'un malfaiteur est d'autant +plus à redouter qu'il a plus de qualités physiques +ou morales, et que ce n'est pas l'homme que +la justice veut atteindre mais le crime même. +L'homme s'est fait l'instrument du mal, il faut qu'il +devienne l'instrument de la réparation. Le mal doit +être honni, poursuivi, puni partout et toujours, sans +merci ni pitié, l'homme doit être un objet de commisération. +Attendrissons-nous sur le sort du coupable +mais applaudissons au châtiment du crime.</p> + +<p>Sougraine allait être amené à la barre des criminels. +La salle d'audience était remplie. Il y +avait des gens debout dans les passages, dans les +galeries, autour des sièges réservés aux avocats, +partout. Quand l'accusé parut précédé et suivi par +des hommes de la police, il se fit un long murmure +et toutes les têtes se tournèrent vers lui.</p> + +<p>Il regarda avec assurance cette foule curieuse +et menaçante et un sourire triste passa sur ses +lèvres pâles. Le juge, l'un des plus éminents du +pays, sa longue toge de soie noire sur les épaules +et son rabat blanc tombant sur la poitrine, entra +précédé de l'huissier audiencier. Le silence se +fit dans toute la salle. Les jurés furent appelés et +répondirent à leurs noms, en se levant. Les jurés +sont tenus de connaître leurs noms et même leurs +prénoms, mais rien de plus. Tant mieux s'ils sont +ignorants et simples; on les pétrit plus facilement. +Les natures timides sont recherchées. Les +revêches qui ont un cran de fermeté sont souvent +éloignées avec succès. Un beau système tout de +même. N'y touchons pas, l'Angleterre nous l'a +donné; c'est sacré. Honni soit qui mal y pense! +Vous êtes jugé par vos pairs. Mes pairs? des naïfs +qui souvent se laissent manipuler comme de la +cire et trompent les fins de la justice. Si vous +voulez pratiquer le système à la lettre, comme +vous prétendez qu'il le doit être, faites donc juger +l'accusé par ses compères... Le voleur par des +voleurs et l'assassin par des assassins. Voilà ce +qui s'appellerait suivre la lettre de la loi anglaise.</p> + +<p>En face du banc des juges, auprès d'une longue +table couverte de drap bleu foncé, s'étaient assis les +avocats chargés de conduire la cause: Le substitut +du Procureur Général, M. Dunbar, l'un des +plus éminents parmi les jurisconsultes anglais, M. +Guillaume Amyot, un orateur puissant, puis, M. +F. X. Lemieux, jeune encore, mais déjà célèbre +par son éloquence ardente et ses merveilleuses +ressources.</p> + +<p>Sougraine, désespéré, gémissait dans sa prison +et personne ne voulait ou n'osait entreprendre la +tâche ardue de le défendre. Il était pauvre et ne +pouvait récompenser le dévoûment de son avocat. +Il fallait donc que la charité, une grande charité, +vînt s'unir à de grands talents pour lui venir en +aide. C'est une chose terrible que d'être accusé +d'un crime qui entraîne la peine capitale, lorsque +l'on est innocent, et grand Dieu! quelle responsabilité +pèse sur la tête d'un homme de loi qui se +charge d'éclairer le tribunal et de faire triompher +la justice! Comme il doit être habile, perspicace +et prudent! comme il est bon qu'il sache bien +dire, exposer nettement et savamment! comme il +est important surtout qu'il soit honnête, car l'honnêteté +a des accents qui vont à l'âme et que ne +saurait trouver le mensonge.</p> + +<p>Quand on vit monsieur Lemieux prendre la défense +de Sougraine, on se dit que le prisonnier +serait sauvé s'il était possible qu'il le fût....</p> + +<p>Messieurs Stuart et Vallée--ce dernier, un +notaire fatigué de sa paisible profession qui s'était +fait avocat--tous deux remarquables aussi, +s'étaient joints à leur jeune confrère, pour l'assister.</p> + +<p>M. Dunbar avait préparé avec un soin tout particulier +l'acte d'accusation. Jamais son talent d'investigation, +son esprit logique, sa vertu farouche +ne s'étaient mieux affirmés. Il fit l'exposé de la +cause au milieu d'un religieux silence:</p> + +<p>--Il y a vingt trois ans, dit-il, une famille +du nom d'Audet vivait heureuse malgré son indigence, +au milieu de nos campagnes tranquilles, +dans l'une de nos bonnes et chrétiennes paroisses, +sur les bords de la rivière Batiscan. Le père, la +mère, les enfants étaient unis par des liens sacrés +que les années resserraient de plus en plus.</p> + +<p>Une jeune fille, surtout, une jolie enfant de +seize ans, faisait les délices de cet intérieur heureux. +Un jour elle disparut, et les recherches +pour la trouver furent vaines. Le deuil entra +dans l'humble maison et les pleurs coulèrent, +coulèrent sans jamais cesser. Aujourd'hui encore, +sous le même toit solitaire de la chaumière de +Notre-Dame-des-Anges, une vieille femme qui n'a +pas voulu être consolée, verse des larmes sur la +perte de sa fille chérie.</p> + +<p>Un indien était venu dresser sa tente au bord +de la rivière, non loin de la calme demeure des +Audet. Cet homme demi-sauvage avait une femme +et des enfants; mais il vit la jeune fille canadienne +et fut troublé jusqu'au fond de son âme. Il se +laissa bercer par des rêves de volupté, ne trouva +plus de charmes à la femme qu'il avait choisie +pour compagne, ne fut pas ému des angoisses qu'il +préparait à une mère pleine de sollicitude, et, dans +son fol amour, il abusa de la confiance naïve de +l'enfant, lui fit oublier ses devoirs et sa famille, et, +repliant sa tente il partit pour d'autres lieux. +Elmire Audet le suivait.</p> + +<p>Cependant la femme trahie était restée comme +une esclave auprès de l'homme infidèle. C'était +sans doute l'amour de ses enfants qui l'enchaînait +encore au malheureux. Les jours pour elle s'écoulaient +dans l'amertume. Quelquefois, lasse de +supporter tant de hontes et d'ignominies elle se +révoltait et alors des querelles sérieuses survenaient, +des injures et des coups s'échangeaient. +Une telle existence ne pouvait durer. Le mari ne +pouvait goûter tranquillement les délices de ses +illégitimes amours, et la vue continuelle de sa +femme ne laissait plus de repos à sa conscience. Il +croyait sans doute que si elle disparaissait, le +trouble de son âme disparaîtrait aussi, et qu'il +pourrait s'endormir dans une douce sécurité. +Etrange méprise des âmes coupables!</p> + +<p>Un soir, sur les bords du St. Laurent, au pied +des caps élevés de St. Jean Deschaillons, l'on entendit +des plaintes, des cris et des gémissements. +L'on savait que l'Indien s'était arrêté là depuis +quelques jours avec sa famille. On vit un canot +s'éloigner sur le fleuve profond. L'accusé--car +c'était lui--l'accusé toucha la rive nord avec ses +enfants. Sa femme ne les accompagnait point. +Plus tard, à quelques lieues en bas de Québec, on +trouva, sur le rivage, le cadavre d'une femme noyée. +Cette femme avait une corde autour du cou. Elle +avait donc été traînée à l'eau. On la reconnut, +c'était Clarisse Naptanne, la femme de Sougraine, +l'accusé.</p> + +<p>Les témoins vont corroborer ces paroles.</p> + +<p>Un long murmure roula sous les vieux lambris, +et les têtes se bercèrent comme la houle au jour +de grande brise. Chacun voulait voir ce don Juan +de la forêt.</p> + +<p>L'accusé se pencha sur la barre comme écrasé +sous le poids de ces regards scrutateurs.</p> + +<br><br> + +<h3>XIV</h3> +<br> + +<p> +Le coroner du district de Québec, à l'époque du +crime, était mort depuis longtemps. On retrouva +toute fois le procès verbal de l'enquête qui eut +lieu alors. Il y était dit qu'un nommé Turgeon, de +la paroisse de Beaumont, avait déclaré avoir trouvé +dans ses <i>pêches</i> le cadavre d'un homme ayant une +corde au cou. Que ce cadavre ayant été transporté +à Québec, on reconnut alors que c'était celui d'une +femme. On rit un peu de la naïveté ou de la +modestie extrême du brave pêcheur.</p> + +<p>Le verdict fut: "Trouvé mort."</p> + +<p>Verdict plein de sagesse et d'à propos auquel +personne ne trouva à redire; la critique cette fois, +fut désarmée.</p> + +<p>Après l'enquête, le corps fut enterré dans le +cimetière Belmont, près de Québec, et la description +en fut donnée par les journaux de la ville. La +semaine suivante, le curé de Notre-Dame-des-Anges +vint à Québec et dit qu'une personne était +disparue, l'automne précédent, de St. Jean Deschaillons. +On fit l'exhumation du cadavre. Il était +fort décomposé mais pas tout à fait méconnaissable. +Le curé affirma que c'était la femme de Sougraine, +un sauvage abénaqui.</p> + +<p>Alors on se mit à la poursuite de ce sauvage qui +était parti avec une jeune fille. Toutes les recherches +furent inutiles. Les deux fugitifs erraient +dans les prairies de l'Ouest.</p> + +<p>Turgeon, le pêcheur de Beaumont, qui avait +fait la lugubre trouvaille, vivait encore. Il fut +appelé comme témoin. Il se souvenait bien du +cadavre en question.</p> + +<p>L'abbé Lamontagne, le curé de Notre-Dame-des-Anges +se rendit aussi à l'appel de la cour.</p> + +<p>Il avait connu le prisonnier et sa femme, Clarisse +Naptanne, dite Bisson. Il furent ses paroissiens +autrefois. La femme Sougraine, plus âgée +que son mari, était grande et forte. Ils avaient +deux petits garçons, l'un âgé de dix à douze ans +et l'autre un peu plus jeune.</p> + +<p>Ils demeuraient à une lieue environ du presbytère +et habitaient une cabane d'écorce, sur les +bords de la rivière Batiscan. L'accord paraissait +régner dans le ménage.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>Au nombre de mes paroissiens était aussi une +jeune fille de seize ans, nommée Elmire Audet. +J'ai vu cette fille aller plusieurs fois chez l'accusé. +Celui-ci a quitté la paroisse avec sa famille vers +la fin d'octobre. Je n'ai jamais revu sa femme. +Lui, il est revenu en novembre. Il était seul. Je +lui ai demandé où étaient sa femme et ses enfants +et il m'a répondu qu'ils étaient aux Trois-Rivières. +Elmire Audet était alors dans la paroisse. Quelques +jours après elle n'y était plus.</p> + +<p>J'ai vu le corps de la défunte au cimetière Belmont, +et l'ai parfaitement reconnu. C'était bien la +femme du prisonnier. A la mâchoire inférieure il y +avait une dent qui faisait saillie. Les dents de la +mâchoire supérieure étaient noircies par l'usage du +tabac et usées par la pipe. La défunte fumait beaucoup. +Les cheveux étaient très noirs.</p> + +<p>Transquestionné par M. Lemieux le curé ajouta:</p> + +<p>--Un peu avant son départ Sougraine est venu +à confesse et a communié.</p> + +<p>Hermine Auger, un autre témoin, fut appelée.</p> + +<p>--Il y a vingt-trois ou vingt-quatre ans, dit-elle, +je demeurais chez monsieur Raymond Beaudet, à +St. Jean Deschaillons. Un soir du mois d'octobre, +j'étais au bord du cap et j'entendis du bruit sur +la grève. Un homme criait: Ma maudite, je vais te +tuer et te noyer! Une voix de femme répliquait en +pleurant: Laisse-moi donc, j'ai les pieds gelés, je +vais mourir. Elle disait aussi: je vais me noyer! +Un peu plus tard j'ai vu un canot qui s'en allait. +Il y avait un homme à l'arrière et quelque chose de +blanc au milieu.</p> + +<p>A une transquestion qui lui fut posée par M. +Lemieux, elle répondit:</p> + +<p>--Après le départ du canot, j'ai encore entendu +du bruit sur le rivage; c'était toujours la voix de +femme qui continuait ses lamentations.</p> + +<p>Alors comparut Metsalabanlé, le chef abénaqui +de Bécancour.</p> + +<p>--Je me nomme Joseph-Louis Metsalabanlé. +Je suis le chef des Abénaquis de Bécancour. Mon +nom signifie: un homme que l'on a renfermé par +surprise et qui réussit à s'échapper. L'accusé est +arrivé à Bécancour avec ses enfants, vers le commencement +de novembre de l'an 18... Il est venu +chez moi le lendemain de son arrivée. Il était +sous l'influence de la boisson. Je lui ai demandé +où était sa femme et il m'a répondu qu'il ne le +savait pas; qu'elle était comme folle lorsqu'il +l'avait laissée et qu'elle avait voulu faire chavirer +le canot dans la traversée. Il a ajouté qu'elle +était au désespoir et s'était peut-être jetée à l'eau.</p> + +<p>Pierre-Antoine Thomas, autre Abénaqui vint à +son tour:</p> + +<p>--Je demeure à Bécancour dit-il. Je connais le +prisonnier, et j'ai connu sa femme. Sougraine est +arrivé chez moi, un soir de l'automne de 18... avec +ses deux enfants. Un charretier les conduisait. Je +lui demandai où était sa femme et il me répondit +qu'elle était désertée par désespoir. Il me demanda +si je voulais prendre ses enfants en pension parce +qu'il allait <i>en chantier</i>. Il partit et je gardai les +enfants. Je le revis plus tard; il s'informa de sa +femme et de ce qu'on disait de lui. Je lui dis +qu'on le soupçonnait d'avoir tué sa femme. Il nia, +disant qu'il n'avait jamais pensé à cela. La première +fois qu'il est venu il n'avait pas l'air inquiet, +mais, la seconde fois, il était très abattu. Il partit le +matin au petit jour et s'enfonça dans la forêt. Il +revint le soir même, vers dix heures, mangea, alla +se coucher dans le grenier, puis partit encore de +grand matin, disant qu'on ne le reverrait probablement +pas de sitôt.</p> + +<p>Je lui dis que, puisqu'il n'était point coupable, +il ferait mieux de se livrer. Il me répondit qu'il +le ferait s'il n'était pas sûr d'être puni pour avoir +enlevé une jeune fille.</p> + +<p>Puis, il ajouta, répondant à M. Lemieux, que +l'accusé lui avait dit qu'il regrettait de s'être +amouraché de cette jeune fille et qu'il ne savait +pas où il avait eu la tête; que Sougraine vivait +en bon accord avec sa femme et était un bon sauvage; +qu'un des enfants lui avait dit alors que +la défunte, pendant la traversée, avait voulu faire +chavirer le canot.</p> + +<p>Desanges Denis, épouse de Léon Deveau, fit la +déposition suivante: Nous demeurons à cinq +arpents environ du fleuve. Sougraine est arrivé +chez nous, un matin, il y a bien vingt ans passés +de cela. Il est entré seul et nous a demandé de +prendre soin de ses enfants jusqu'au lundi. C'était +le samedi, je crois. Il dit qu'il voulait aller à la +recherche de sa femme qui l'avait laissé après +une querelle. Il a ajouté qu'elle était jalouse d'une +jeune fille. Il a dit aussi qu'il irait à Notre-Dame-des-Anges +chercher des pièges qu'il avait tendus. +Il fut absent une couple d'heures. Il est allé chercher +ses enfants et les a amenés chez nous. Ils +sont partis le dimanche. Il est revenu une quinzaine +de jours plus tard avec une jeune fille. Il +m'a dit que c'était sa femme. Ils sont arrivés le +soir, ont partagé le même lit et sont repartis le +lundi matin.</p> + +<p>Le témoin dit se rappeler bien tous ces détails, +parce que Sougraine ayant été soupçonné du +meurtre de sa femme, quelques mois plus tard, +elle dut alors raconter souvent ce qu'elle savait +touchant cet homme. Elle ne reconnaissait pas +l'accusé, cependant; il avait trop vieilli.</p> + +<p>L'huissier appela: Pierre Leroyer, de son nom +sauvage la Longue chevelure.</p> + +<p>Il se fit un profond murmure, et les curieux +qui remplissaient les couloirs se rangèrent pour +livrer passage au noble chasseur des Montagnes +Rocheuses. Lui, pâle, mal rétabli encore de sa +récente blessure, il s'avança lentement, le front +haut mais sans arrogance, vers le banc des témoins. +Un air de souffrance tempérait l'énergie de sa +figure et lui donnait un charme nouveau. On +savait comment il avait été blessé dans une +partie de chasse, quelles souffrances il avait endurées, +comme la mort était venue près de +l'emporter. Depuis quelques jours seulement il +pouvait sortir; la plaie était cicatrisée. C'est lui +qui dans un accès de fièvre, avait innocemment et +sans malice, trahi son frère l'Abénaqui, un sauvage +comme lui. Il le regrettait sans doute.... comme +l'on peut regretter une faute dont l'on n'est nullement +responsable. S'il n'eût point eu cette fièvre, +l'accusé serait encore libre et heureux. Voilà ce +que peut faire une parole même inconsciente. +Ah! si la partie de chasse n'avait pas eu lieu!... +Mais c'était le notaire, c'était Sougraine, c'était +madame D'Aucheron qui l'avaient imaginée, cette +malheureuse partie de chasse.... Ainsi souvent +les projets des méchants tournent contre eux.</p> + +<p>La Longue chevelure parlait bien. Sa voix nette +et ferme était l'écho d'une âme droite. On sentait +que cette âme n'avait rien à cacher, et que cette +parole n'avait rien à taire. On se plaisait à +l'entendre, cet homme demi-sauvage.</p> + +<p>Il raconta sa première rencontre avec l'accusé; +comment il le sauva lui et sa jeune amie des +flammes de la prairie, et les emmena dans son +wigwam, au milieu des montagnes. Il répéta les +questions qu'il leur adressa alors et les réponses +qu'ils lui firent. L'accusé lui avait affirmé que sa +femme était morte d'un hérésypèle, à St. Jean +Deschaillons, et qu'elle était enterrée dans le +cimetière de la paroisse; qu'il était marié avec +cette jeune fille et ne voulait point s'en séparer; +que cependant il avait fini par avouer que le +mariage n'avait pas été célébré encore et que la +jeune fille était sa maîtresse. Alors dit le témoin, +je lui défendis de vivre plus longtemps avec elle, +et je pris la résolution de renvoyer la jeune fille +dans son pays, dès qu'il se présenterait une occasion. +L'accusé se montra soumis. Des voyageurs +canadiens passèrent vers le même temps et je +leur confiai la jeune fille. Ma femme aussi partit +alors avec une jeune enfant....</p> + +<p>La voix du sioux trembla légèrement. On vit +qu'il faisait un effort pour refouler une émotion +profonde. Il s'interrompit un moment et baissa la +tête comme pour se recueillir. Il reprit ensuite.</p> + +<p>--Les malheurs qui suivirent ne regardent que +moi, ce n'est point le lieu de les répéter ici. Je +dus, pour échapper à la mort, fuir ma tribu. Je +n'avais plus qu'à pleurer sur ma femme indignement +massacrée par les sioux, et sur la perte de +mon enfant morte avec sa mère, sans doute. Je +m'éloignai de mes chères montagnes. Deux ans +après je rencontrai l'accusé à Los Angeles. Il +niait toujours avoir tué sa femme. Plus tard, je +gagnai les pays espagnols de l'Amérique du Sud. +Je cherchais les parents de ma mère. Je ne revis +plus Sougraine, jusqu'au jour où je le rencontrai +à l'auberge du Loup Garou, il y a quelques +semaines. Je ne le reconnus pas alors, mais +depuis j'ai pu constater son identité. Je le reconnais +bien maintenant.</p> + +<p>Les péripéties du procès n'étaient pas finies. +Les curieux en auraient pour leur temps perdu, +cette fois, et l'on en parlerait longtemps de l'affaire +Sougraine.</p> + +<p>L'audience avait été suspendue, mais la foule +était restée là, entassée dans la vaste pièce, aimant +mieux respirer l'air chaud et vicié qui la remplissait, +que de perdre un mot des témoignages. Au +reste, dans un tête à tête entre le prisonnier à la +barre et son défenseur, on avait surpris une parole +qui piquait la curiosité.</p> + +<p>--On va le faire venir... Il faut qu'il vienne, +avait dit l'avocat...</p> + +<p>--Quel peut être ce témoin? C'était la question +que chacun se faisait.</p> + +<p>A la reprise de l'audience, au milieu d'un calme +solennel, l'huissier appela:</p> + +<p>--Louis Vilbertin!</p> + +<p>Il y eut un désappointement. On comptait sur +un nom nouveau, inconnu, improbable... et c'était +le gros notaire que tout le monde connaissait.</p> + +<p>Il roula lentement vers ce qu'on appelle vulgairement +la boîte aux témoins. Il s'essuyait le +front avec son mouchoir. En marchant il pensait:</p> + +<p>--Qu'avait-il besoin de me déranger ainsi? +Est-ce que je vais le sauver? Et puis, c'est cruel +de me forcer à m'avouer publiquement son fils... +Il embrassa l'Evangile, comme il eût embrassé +n'importe quoi.</p> + +<p>--Votre nom est Louis Vilbertin? demanda +la greffier.</p> + +<p>--Mon vrai nom est Louis Sougraine, répondit +le notaire, d'une voix ferme, un peu irritée; je suis +le fils de l'accusé.</p> + +<p>Il bravait l'opinion.</p> + +<p>--Le fils de l'accusé! ce mot s'échappa de +toutes les bouches... Ce fut un murmure sourd +qui couvrit un instant la parole des avocats.</p> + +<p>--Nous demeurions, il y a vingt trois ans, à +Notre-Dame-des-Anges. La famille se composait +de mon père, de ma mère, de mon frère et de moi-même. +Nous sommes partis de là avant l'hiver, +en canot, suivant le cours de la rivière. Nous nous +rendîmes à Ste Anne, sur la grève, et de là à St. +Jean Deschaillons. Là, mon père et ma mère se +battirent. C'était le soir, sur le bord de l'eau. C'est +mon père qui commença la querelle. Il voulait +avoir son <i>capot</i> que ma mère avait mis sur ses +épaules pour se garantir du froid. Il battit la +défunte à coups de poings et d'aviron et la +jeta à terre dans les branches. Ma mère lui demandait +de ne pas la tuer et elle pleurait. La +querelle a bien duré une heure. Le prisonnier +lança aussi des pierres à ma mère. Elle paraissait +souffrir beaucoup. J'ai vu du sang sur elle.... +Nous sommes partis pour traverser le fleuve, +mon père, mon frère et moi.... ma mère est +demeurée sur la grève. Mon père ne voulut +pas la laisser embarquer. Il la menaça avec une +branche. Après notre départ elle est restée assise +sur le sable et elle pleurait. Dans la traversée mon +père nous a dit qu'il nous tuerait si nous rapportions +ce qu'il avait fait. Le temps était noir. +Le prisonnier nous a conduits à une maison où +nous avons couché. Puis nous avons gagné Bécancour. +Mon père nous a laissés chez mon oncle +Pierre-Antoine, et je n'ai jamais revu ma mère.</p> + +<p>Répondant ensuite à M. Lemieux, il continua:</p> + +<p>--En traversant la rivière ma mère a menacé +de faire verser le canot. Avant de partir de +Sainte Anne elle avait envoyé mon père acheter de +la boisson. Elle but du whisky avant d'embarquer +et aussi pendant la traversée, si je me rappelle +bien.... Il y a longtemps de cela. Elle but, je +crois, ce qui restait dans une première bouteille... +Peut-être un demiard... C'est l'idée qui m'est +restée. Cependant mon père avait bu plus qu'elle...</p> + +<p>Plusieurs dirent:</p> + +<p>--Le gros notaire ne tient pas à sauver son +père...</p> + +<p>Et d'autres:</p> + +<p>--On dirait qu'il veut être le fils d'un pendu...</p> + +<p>Le notaire, sous les questions pressées de M. +Lemieux, soufflait, haletait, s'épongeait... puis se +contredisait.</p> + +<p>--Mon père, avoua-t-il, pria la défunte de lui +hacher du tabac. C'était dans le canot, en traversant. +Elle consentit, se mit à la besogne, puis cessa +tout à coup.... La querelle commença alors....</p> + +<p>Ma mère voulut faire chavirer le canot, comme je +l'ai dit, et l'accusé la supplia d'avoir pitié de nous, +ses enfants... mon défunt frère et moi... Elle +donna un coup d'aviron à mon père... Rendus +sur la grève elle le frappa avec un couteau... +C'était pour se défendre... Ils se battaient. Mon +père n'avait pas de couteau, pas de bâton, non +plus.... Si je me souviens bien.... Mon père +alluma un feu sur la grève pour nous réchauffer +et préparer des aliments. Il demanda à ma +mère de venir manger avec nous...... Elle +refusa. La querelle était terminée. Lorsque nous +fûmes sur la grève de Batiscan, après avoir traversé +le fleuve, mon père fit un petit feu et nous +nous couchâmes tout au près... Mon père nous +avoua, à mon frère et à moi, qu'il avait du regret +d'avoir ainsi abandonné sa femme, seule, dans l'état +où elle se trouvait.... Il remonta alors dans le +canot.... et fut absent pendant quelques heures... +Nous crûmes qu'il allait la chercher.... Il revint +seul.... Il était triste... Il dit qu'il l'avait +trouvée morte et que dans la crainte d'être soupçonné +ou inquiété il l'avait traînée à la rivière...</p> + +<p>Vilbertin se retira. Il avait des sueurs aux +tempes et des rougeurs sur les joues. On entendit +comme un soupir de soulagement qui montait +de tous les coeurs. Les choses devaient s'être +passées ainsi. Il était raisonnable de le supposer.</p> + +<p>Un témoin, M. Léon Deveau, de Batiscan, vint +dire qu'il n'y avait pas de trace de feu sur la +grève où s'était arrêté le prisonnier, et laissa croire +que Vilbertin venait d'inventer une petite histoire +pour sauver son père. Il y eut un malaise soudain. +Mais le défenseur de l'accusé ne se tint pas +pour battu.</p> + +<p>--La grève est-elle large chez-vous? demanda-t-il +au témoin.</p> + +<p>--Oui, monsieur, répondit celui-ci, joliment +large.</p> + +<p>--Et la marée s'avance loin?</p> + +<p>--Oui monsieur, assez loin.</p> + +<p>--A-t-elle pu couvrir l'endroit où s'est arrêté +l'accusé, et faire disparaître ainsi toute trace de +feu?...</p> + +<p>--Certainement, reprit le témoin.</p> + +<p>--Alors, fit l'avocat triomphant, il n'est pas +étonnant que vous n'ayez vu nulle trace du feu +allumé par le prisonnier; c'est le contraire qui eût +été surprenant... Une mer passant sur un feu +sans l'éteindre...</p> + +<p>Un rire bruyant courut dans la vaste salle.</p> + +<br><br> + +<h3>XV</h3> +<br><br> + +<p> +Un homme qui n'avait pas été peu surpris en +voyant un huissier entrer chez lui, c'était monsieur +D'Aucheron. Il pensa d'abord que Vilbertin +le lâchait, comme on dit en termes d'affaires, et +que la dégringolade allait commencer. Après +tout, s'il fallait tomber, autant valait que ce fût +aujourd'hui que demain. La pensée d'un mal qui +vous menace est souvent plus amère que le mal +lui-même. L'imagination grossit le mauvais comme +le bon. C'est un verre qui nous montre souvent +les choses sous un faux aspect.</p> + +<p>--Un subpoena, monsieur D'Aucheron, avait +dit l'huissier en saluant avec la gravité que comporte +le métier.</p> + +<p>--Un subpoena? fit M. D'Aucheron, qui eut +envie d'éclater de rire, tant il avait eu peur.</p> + +<p>--Oui monsieur, pour madame.</p> + +<p>--Pour madame D'Aucheron? Mais, tonnerre! +au sujet de quelle affaire?</p> + +<p>--L'affaire Sougraine, monsieur D'Aucheron....</p> + +<p>--Hein! l'affaire Sougraine? voilà qui est drôle. +Où va-t-on chercher les témoins maintenant? +Qu'est-ce qu'elle connaît de cette affaire, ma +femme?</p> + +<p>Cependant le souvenir du mystère qu'il avait +essayé de débrouiller depuis quelque temps, mystère +où sa femme, le notaire et Sougraine paraissaient +se comprendre parfaitement, lui revint à +l'esprit. De grosses gouttes de sueurs perlaient +sur son front. Il comprit que tout allait éclater.</p> + +<p>L'Huissier s'était retiré; il se rendit à la chambre +de sa femme.</p> + +<p>--Madame, dit-il avec un accent grave et solennel, +lui tendant le papier légal d'une main qui s'efforçait +de ne point trembler, on vous appelle +comme témoin dans l'affaire Sougraine--une affaire +vieille de vingt trois ans--dites-moi donc, s'il +vous plaît, ce que vous connaissez de cette affaire.</p> + +<p>Madame D'Aucheron poussa un cri.</p> + +<p>--Témoin! moi, témoin! et elle s'affaissa sur sa +chaise.</p> + +<p>Léontine accourut.</p> + +<p>Implacable, M. D'Aucheron se tenait là, debout +devant elle. Il était résolu d'en finir.</p> + +<p>--Madame, dites-moi, je vous prie de quelle +façon vous avez été mêlée à l'affaire Sougraine?...</p> + +<p>Léontine à son tour jeta une clameur, mais +elle ne faiblit pas.</p> + +<p>--Pauvre mère, dit-elle, c'est donc fini; tout +est connu, et elle se prit à pleurer à chaudes +larmes....</p> + +<p>--Tout n'est pas connu, répliqua M. D'Aucheron, +mais j'ai le droit de tout savoir, et je veux +que l'on parle ici avant d'aller parler à la cour...</p> + +<p>Il passa le subpoena à Mademoiselle Léontine +qui lut à travers ses pleurs....</p> + +<p>--Pauvre mère! reprit-elle! pauvre mère! +comme elle va souffrir!....</p> + +<p>--Eh bien! mademoiselle, parlez donc, s'il vous +plaît, si votre mère ne veut ou ne peut pas le faire, +dit monsieur D'Aucheron, impatienté.</p> + +<p>--Mon père, dit-elle d'une voix pleine de douceur, +de prières et de larmes, ayez pitié de ma +malheureuse mère... soyez miséricordieux.</p> + +<p>D'Aucheron tremblait. Il voyait bien que tout +s'écroulait autour de lui, et que sa vie était à +jamais empoisonnée. Il n'osait plus parler. Il +écoutait maintenant, le front courbé, l'arrêt terrible +qui le condamnait à la honte et à la souffrance +pour le reste de ses jours.</p> + +<p>--Ma mère, votre femme... reprit Léontine +au milieu de ses sanglots... c'était....</p> + +<p>--C'était?</p> + +<p>--Elmire Audet!</p> + +<p>--Elmire Audet! s'écria monsieur D'Aucheron, +en se cachant le visage dans ses mains. Malheureux +que je suis!</p> + +<p>--Pitié! pardon! criait Léontine.</p> + +<p>--Malheureux que je suis! répétait toujours +D'Aucheron. Et il aurait voulu pleurer. La rage +et la douleur l'étouffaient.</p> + +<p>Il sortit marchant vite comme un homme pressé +d'arriver, et cependant il ne savait où il allait. +Ceux qui le rencontrèrent s'aperçurent qu'il n'était +pas comme de coutume et se détournèrent pour le +regarder. Il passa devant l'église du faubourg St. +Jean et lui qui se vantait de ne pas importuner le +Seigneur, et de ne jamais prendre la place des +autres, dans les églises, il s'en alla tomber à genoux +devant les saints tabernacles. C'est que +les grandes douleurs ramènent à Dieu, et que +les hommes profondément infortunés sentent bien +que le secours ne peut pas leur venir des hommes. +Il demeura longtemps, là, sur le parquet, la tête +baissée, les mains jointes, et criant vers Dieu.</p> + +<p>Le père Duplessis se trouvait à l'église; c'était +l'heure de sa visite au St. Sacrement.</p> + +<p>--Il devait en être ainsi, pensa-t-il. Le retour +à Dieu ou le suicide.</p> + +<p>Quand D'Aucheron sortit il le suivit.</p> + +<p>--Mon cher ami, commença-t-il, à quelque +chose malheur est bon. Vous perdez beaucoup +mais vous gagnez davantage. Au reste, songez-y +bien, il n'y a pas de quoi se jeter à la rivière, +s'il y a raison de se jeter dans les bras de Dieu.</p> + +<p>--Connaissiez-vous mon malheur? demanda +monsieur D'Aucheron.</p> + +<p>--Je le soupçonnais. Madame D'Aucheron +était mademoiselle Elmire Audet.</p> + +<p>--Hélas! qui l'aurait pensé?</p> + +<p>--Mademoiselle Elmire Audet, tout enfant, a +fait une faute mais elle s'est repentie; elle est +devenue une excellente femme. Ce n'est pas la +première fois que cela arrive, ce ne sera pas la +dernière non plus, hélas! soyez-en sûr.</p> + +<p>D'Aucheron s'était attendu à bien des mécomptes, +à des revers, à des insuccès, mais il ne +se doutait nullement que l'orage viendrait de ce +côté. Ce qui l'affligeait surtout, c'était de passer +sous la dent venimeuse de la médisance. Il se +sentait horriblement humilié. Il ne lui serait pas +possible de se relever de ce coup et il serait obligé +de s'en aller vivre ailleurs.</p> + +<br><br> + +<h3>XVI</h3> +<br> + +<p> +Plusieurs témoins furent appelés encore pour +prouver la culpabilité de l'accusé, mais aucun ne +put affirmer que ce ravisseur de jeunes filles fût +en effet le meurtrier de sa femme. Ils dirent, pour +la plupart, que des querelles s'élevaient souvent +entre Sougraine et sa femme et qu'ils proféraient +l'un contre l'autre des menaces de mort. Au reste, +après vingt-trois ans, les témoins se faisaient rares +et ne se souvenaient guère.</p> + +<p>Il y eut un mouvement extraordinaire dans la +salle, et un murmure d'étonnement passa sur la +foule quand l'huissier audiencier appela le nom de +madame D'Aucheron.</p> + +<p>Elle entra vêtue de noir et voilée. L'huissier +grossissant de plus en plus sa voix qu'il voulait +rendre terrible, criait en vain: silence! silence! +silence!</p> + +<p>Madame D'Aucheron prêta le serment d'usage.</p> + +<p>--Votre nom, madame, est Elmire Audet, +n'est-ce pas? demanda le greffier, qui voulait lui +éviter la honte de le dire elle-même.</p> + +<p>Elle répondit affirmativement, mais on ne l'entendit +pas dans la salle, tant la surprise était +grande.</p> + +<p>L'honorable M. Le Pêcheur vint alors s'asseoir +près de l'avocat de la couronne et parut suivre la +cause avec beaucoup d'intérêt. Les gens remarquèrent +avec surprise le plaisir qu'il paraissait +éprouver en voyant la souffrance du témoin. Plusieurs +s'en indignèrent. On fit raconter à madame +D'Aucheron ses amours avec l'abénaqui alors +qu'elle était jeune fille, sa fuite de la maison +paternelle, ses pérégrinations nombreuses. Elle +parlait bas et à chaque instant on la suppliait de +parler plus haut. Ce n'était pas assez de raconter +ses hontes, il fallait même les raconter à haute +voix. La pudeur n'avait plus le droit de jeter son +voile mystérieux sur ces confidences. Souvent la +pauvre femme hésitait. Elle balbutiait des aveux +qu'elle était tentée de cacher. Elle n'avait que +seize ans lorsqu'elle partit avec l'accusé. Elle le +connaissait depuis deux ans déjà....</p> + +<p>--J'avais eu alors, depuis un mois environ, des +relations avec le prisonnier, avoua-t-elle, et j'ignore +si sa femme le savait. Nous sommes partis secrètement. +Nous avons passé la première nuit dans +une grange, à St. Ubalde, et le lendemain, nous +étions à Batiscan. Il ne m'avoua la mort de sa +femme qu'au lac Mégantic. Chez M. Deveau, à +Batiscan, il me dit qu'elle était aux Trois-Rivières +avec ses enfants. Il avait dit la même chose +à ma mère. Nous traversâmes le fleuve en canot, +puis, nous nous acheminâmes, à pied, vers Richmond +où nous devions prendre le train. Il +affirmait que nous allions à la recherche de sa +femme... Dans la gare de Richmond j'entendis +des gens qui disaient qu'un sauvage enlevait une +jeune fille et qu'il fallait l'arrêter. Je prévins Sougraine +et il se cacha pendant quelques jours dans +le bois. Puis, quand il revint nous partîmes pour +nous rendre au lac Mégantic où nous passâmes +huit jours, chez un monsieur Beaulé. Il nous dit +alors que sa femme était morte...</p> + +<p>Il m'a parlé de la traversée du fleuve qu'il avait +faite avec sa famille. Il m'a dit que sa femme avait +voulu faire chavirer le canot et qu'il l'avait suppliée +de le laisser rendre à terre pour l'amour de ses +enfants. A terre, il prépara le souper et pria sa +femme de venir manger. Elle prit un aviron et le +lui brisa sur le dos. Elle était ivre. Il est ensuite +allé choisir du bois pour faire un aviron, après +avoir défendu à ses enfants qu'il avait placés sur +une grosse roche, de suivre leur mère quand même +elle irait les chercher. A son retour les enfants +lui dirent que leur mère avait voulu les +battre avec un bâton, puis qu'elle s'était éloignée +en disant qu'ils ne la reverraient jamais. C'est lui +qui m'a conté cela.</p> + +<p>Nous avons continué notre route vers les Etats-Unis.</p> + +<p>Transquestionnée par M. Lemieux, elle répondit:</p> + +<p>Pendant que nous étions au lac Mégantic, mon +père est venu avec un autre homme pour me chercher. +Il a donné la main à tout le monde, à Sougraine +comme aux autres. Il lui a demandé s'il +avait objection à me laisser partir, et l'accusé a +répondu que non. Lorsque mon père m'a demandé +de retourner chez nous, j'ai refusé en disant que +j'avais honte, que je serais montrée du doigt comme +une chienne....</p> + +<p>Il y eut un mouvement de surprise... Le mot +sonnait mal. On la regardait avec curiosité.</p> + +<p>Madame D'Aucheron paraissait horriblement +souffrir. Son regard avait quelque chose de vague +et de hagard qui faisait mal; sa parole, tantôt vive +et saccadée, tantôt hésitante et embarrassée décelait +un grand trouble intérieur. Il lui venait des rougeurs +de honte sur les joues et aussitôt après, des +pâleurs d'effroi.</p> + +<p>Le substitut du Procureur lui demanda si le +prisonnier ne lui avait jamais dit comment était +morte sa femme.</p> + +<p>Elle se leva vivement:</p> + +<p>--Oui, monsieur, répondit-elle, et sa voix était +vibrante, il m'a dit que cela lui ayant fait de la +peine de l'avoir quittée seule sur la grève, il +était allé la chercher pour l'emmener avec ses enfants, +mais qu'il la trouva morte étendue sur le +sable. Oui, je m'en souviens comme si c'était +d'hier... monsieur le juge.... Qu'alors il l'a +jetée à l'eau pour éviter les persécutions... Vous +comprenez? Il aurait été soupçonné... Le monde +est si méchant...</p> + +<p>--C'est en effet bien possible... murmura-t-on +de toute part, dans la salle.</p> + +<p>--C'est ce que tu m'as dit, Sougraine, n'est-ce +pas? continua le témoin, en se tournant vers le +prisonnier.</p> + +<p>--C'est bien, madame, observa le juge, mais +adressez-vous aux jurés, s'il vous plaît, non pas à +l'accusé.</p> + +<p>--Je ne mens pas, monsieur le juge. J'avais +oublié cela dans mon premier témoignage, parce +qu'on ne me demandait rien. La mémoire me +faisait défaut. Maintenant je vois tout comme si +j'y étais. Il y a pourtant longtemps de cela...</p> + +<p>Elle se mit à compter sur ses doigts....</p> + +<p>--Un, deux, trois, quatre, cinq--quatre fois +cinq font vingt, et trois, font vingt-trois... Mon +garçon aurait vingt-trois ans....</p> + +<p>--Elle est folle! madame D'Aucheron est folle +s'écria-t-on de toute part. Le juge la fit reconduire +chez elle. Un vague malaise s'appesantit sur l'assistance, +et chacun se sentit touché de cette douloureuse +destinée.</p> + +<p>L'honorable monsieur le Pêcheur pensait, lui:</p> + +<p>--Les voilà bien punis, les D'Aucheron, de leur +insolence à mon égard.</p> + +<br><br> + +<h3>XVII</h3> +<br> + +<p> +La défense n'ayant pas de témoins à faire entendre, +l'enquête fut déclarée close.</p> + +<p>M. Lemieux prit la parole, et, dans un long +et habile plaidoyer, il démolit pièce par pièce le +raisonnement subtil de l'avocat de la Couronne. +Il paraissait profondément ému; sa voix un peu +hésitante d'abord, comme un flot qui cherche à +rompre sa digue, prit peu à peu de la force et de +l'ampleur. La vague devenait torrent.... On +sentait des frémissements passer sur la foule +anxieuse.</p> + +<p>--Pourquoi, disait-il, pourquoi peindre sous +des couleurs si terribles l'infortuné que voici? Il +montrait Sougraine. Pourquoi lui prêter une +malice qu'il n'eut jamais et des intentions dont le +Seigneur seul peut connaître la droiture ou la perversité?... +Qu'il se soit fait aimer d'une jeune +fille, et que cette infortunée, dans son aveuglement +fatal, ait poussé la folie jusqu'à déserter le foyer +paternel et s'enfuir, avec lui, en pays étranger, +c'est possible, c'est vrai, mais cela ne prouve nullement +qu'il soit un assassin. On prétend que la +femme délaissée le gênait. On le prétend mais on +ne le prouve pas. C'est elle-même, cette femme +que l'on veut faire passer pour une victime touchante, +c'est elle-même qui pria la jeune Elmire +de venir demeurer sous la tente de son mari.</p> + +<p>Mais voyons donc ce qu'était la défunte elle-même, +voyons ce qu'elle faisait, ce qu'elle disait +et déduisons en les conséquences naturelles. La logique +n'est pas à dédaigner. Cette femme était +adonnée à l'ivrognerie, le plus odieux des vices et +celui qui mène le plus souvent à la mort tragique +et subite. Elle était grande, fortement constituée, +d'une humeur maussade et querelleuse. Elle ne +craignait pas de provoquer la colère de son mari +et savait se défendre de lui. Ne l'a-t-elle +pas frappé à coup d'aviron, pendant qu'ils traversaient +le fleuve dans leur canot. En se livrant à une +action aussi brutale, dans un pareil moment, au milieu +des flots prêts à les engloutir, n'exposait-elle +pas volontairement la vie de tous ceux qui se trouvaient +dans la frêle embarcation? Et ses enfants +n'étaient-ils pas là! De quel crime n'est pas +capable une mère qui expose de la sorte la vie de +ses enfants?...</p> + +<p>Mais la vie, elle s'en souciait bien, elle. C'est +la mort qu'elle appelait, la mort pour elle même et +pour les autres. Ne l'a-t-elle pas crié, dans sa rage +insensée. Je veux mourir, disait-elle, je veux me +noyer.</p> + +<p>Elle était ivre. Elle but encore cependant, et, +descendue sur le rivage, elle continua l'odieuse +orgie commencée pendant la traversée.</p> + +<p>Fatigué de ces menaces, de ces plaintes, de ces +clameurs qui montaient comme des imprécations +de l'enfer, et jetaient dans l'étonnement les habitants +des côtes voisines l'accusé se rembarqua +seul avec ses enfants. Il avait pardonné à sa femme +cependant, puisqu'il l'avait priée de venir partager +avec lui son modeste souper.</p> + +<p>La femme délaissée se livra, dans son désespoir, +à des fureurs nouvelles, redoubla ses gémissements +et ses blasphèmes, s'avança, chancelante, sur le +sable de la grève, et tomba d'épuisement sur le +sol glacé. Là, les émotions trop violentes, la colère, +la crainte, et surtout l'action des alcools, le froid +de l'atmosphère et l'humidité du sol, venaient de +lui porter un coup funeste. Le cerveau s'était +enflammé, peut-être, ou le coeur s'était paralysé. +La mort qu'elle avait invoquée tout à l'heure vint +tout à coup la chercher...</p> + +<p>Ce n'est pas du roman que je fais, messieurs, les +choses ont dû se passer ainsi. L'accusé, dont le +caractère est doux, éprouva bientôt des remords et +regretta d'avoir abandonné sa femme dans le triste +état d'ébriété ou il l'avait laissée. Et puis, il n'était +pas sans éprouver certaine crainte assez légitime.</p> + +<p>Si elle venait à mourir là bas, pensait-il, on +me soupçonnerait peut-être de l'avoir tuée. On +sait que j'ai débarqué sur cette rive et que j'en +suis reparti soudainement, le soir, sans elle. Les +apparences seraient contre moi. Le préjugé naîtrait +vite, et je serais peut-être condamné. Il est arrivé +que des innocents aient été ainsi trouvés coupables... +Je vais aller la chercher.</p> + +<p>Il partit seul dans son canot, et quand il atteignait +la rive sud, il régnait partout un silence lugubre. +Il appela, rien ne répondit à son appel.... +rien que les échos des rochers. Il marcha vers l'endroit +où il avait quitté la malheureuse créature. +Rien encore.</p> + +<p>Elle a peut-être essayé de se rendre aux maisons +de la côte, se dit-il, et il se dirigea vers +les hauteurs.</p> + +<p>Alors il l'aperçut couchée dans les broussailles. Il +crut qu'elle dormait et voulut l'éveiller. Elle ne se +réveilla pas. Elle dormait du sommeil qui n'a pas +de réveil ici bas. Il fut effrayé, anéanti.</p> + +<p>On va dire que je l'ai tuée.... que faire?</p> + +<p>Il était hors de lui, et ne pouvait rassembler ses +idées. Il aurait voulu réfléchir froidement, ne fût-ce +qu'une minute, et son trouble augmentait +toujours.</p> + +<p>La faire disparaître, c'est tout ce qu'il trouva +au milieu du tourbillon des pensées diverses qui +l'agitaient.</p> + +<p>Il détacha machinalement la corde qui lui ceignait les +reins, la passa en frémissant autour du +cou de la morte et, traînant le lourd fardeau, il se +dirigea vers le fleuve.</p> + +<p>C'est mal, pourtant ce que je fais-là, pensait-il, +mais il ne pouvait s'empêcher de marcher. Et +le cadavre suivait, glissant avec son bruit mat sur +la grève rocailleuse. Il l'attacha à l'arrière de son +canot et se mit à ramer avec ardeur, se hâtant +d'achever cette horrible tâche. Derrière le canot, +le cadavre roulait et creusait un sillage lugubre +qui s'effaçait bientôt. Au milieu du fleuve il +détacha la corde et la morte descendit lentement, +creusant la vague qui se referma bientôt sur elle +comme le couvercle d'un tombeau. Il reprit sa +rame. Alors une pensée, comme une lame aiguë, +traversa son esprit.</p> + +<p>--Ma ceinture!... Malheur!</p> + +<p>Il venait de comprendre les suites terribles que +pouvaient avoir cet oubli... Il était trop tard. Il +n'y avait plus qu'à attendre le hasard des événements, +la sagesse des hommes, ou la justice de +Dieu. Il fut longtemps plein de tristesse et puis, +afin d'éviter les dangers d'une accusation redoutable +dont il serait toujours difficile de se laver, il +s'en alla vers des régions lointaines.</p> + +<p>Il eut tort de ne pas avouer franchement les +causes de la mort de sa femme et les circonstances +dont elle fut environnée. La franchise est encore +la meilleure défense d'un accusé. Mais quand on +connaît le caractère timide et craintif du sauvage, +l'idée étrange qu'il se forme de nos tribunaux, son +horreur instinctif de la prison, son effroi de tous +ces apprêts solennels de la justice, on n'est pas +surpris de le voir se compromettre par des explications +inexactes...</p> + +<p>C'est là l'histoire vraie du crime de Sougraine, +et qui se déduit naturellement des témoignages +rendus.</p> + +<p>Un murmure approbateur accueillit les paroles +du jeune avocat.</p> + +<p>Alors M. Amyot se leva à son tour. On était +avide de voir comment il rétablirait l'accusation +et pourrait détruire l'effet produit par son habile +confrère. On le savait un redoutable jouteur aux +luttes de la parole. Il repassa, en les commentant +les témoignages que l'on venait d'entendre et +s'écria en terminant:</p> + +<p>--L'accusé voulait vivre avec la jeune fille +qu'il avait introduite sous sa tente, contre la morale +et la justice, mais la présence de l'épouse +légitime devenait un embarras, et il fallait qu'elle +disparût. En effet elle disparaît, et désormais le +bonheur coupable ne sera plus troublé. Elle disparaît, +mais Dieu qui se joue des projets des +hommes, veut qu'un jour, longtemps après le +crime, à trente lieues de l'endroit où pour la dernière +fois les accents plaintifs de la victime ont +été entendus, on trouva sur le rivage un cadavre +que la vague y avait apporté. Une corde est nouée +autour du cou bleuâtre de ce cadavre sans nom +qui vient l'on ne sait d'où..... ce cadavre c'est +celui de la femme de l'accusé, cette corde qui lui +serre le cou, c'est une corde qui servait de +ceinture à l'accusé. La dernière fois qu'ils ont été +vus, la victime et l'accusé, ils étaient ensemble. +Ils burent, s'injurièrent et se battirent odieusement.... +L'homme, le mari infidèle partit, mais il +revint seul, au milieu de la nuit... Que se passa-t-il +alors entre la femme délaissée et lui, dans les +ténèbres, sur les rivages déserts?... Ce cadavre +retrouvé avec une corde au cou trahit le secret +des ombres et révèle un crime qui demande un +châtiment!</p> + +<p>Sougraine écouta, la tête basse, cet appel à la +vengeance des hommes. Tout le monde le regardait +pour deviner ce qui se passait en lui.</p> + +<p>Le juge s'obstina à voir un crime où il n'y avait +peut-être qu'un accident, et son adresse porta +quelque peu le trouble dans l'esprit des jurés qui +se retirèrent pour délibérer. Ils passèrent la nuit +en discussion. Le lendemain, à l'ouverture de la +séance, ils dirent qu'ils s'accordaient et l'huissier +les introduisit dans leur tribune. Tous les yeux se +fixèrent sur eux avec une intensité brûlante. Il y +avait un serrement de coeur presque douloureux +dans cette foule anxieuse. On cherchait à deviner +sur la figure de ces hommes qui tenaient dans +leurs mains la vie de leur semblable, le jugement +solennel qui allait être rendu. L'accusé aussi regardait +ses juges, et son oeil mélancolique était suppliant +comme une prière. Il s'efforçait de ne point +trembler et pourtant un frisson courait de temps +en temps sur tout son corps. Les jurés furent +comptés et appelés par leur nom. Le silence devint +profond.</p> + +<p>--Le prisonnier à la barre est-il coupable ou +non coupable du crime dont il est accusé? fit la +voix solennelle du juge.</p> + +<br><br> +<h3>XVIII</h3> +<br> + +<p> +Madame D'Aucheron rentra chez elle en chantant. +Léontine qui attendait son retour à la +maison, se leva vivement et courut au devant +d'elle. Elle crut d'abord que tout avait tourné +pour le mieux, et que sa mère était véritablement +au comble de la joie. Elle reconnut bientôt son +erreur.</p> + +<p>La malheureuse femme fit quelques pas en +cadence, puis éclata de rire. Elle rit longtemps de +ce rire nerveux, hébété qui fait tant de mal à +entendre.</p> + +<p>Alors Léontine se mit à pleurer. Elle devinait +un nouveau malheur. La pauvre folle se regarda +dans une glace et, après avoir salué son image, se +mit à lui parler.</p> + +<p>--C'est toi qui es Elmire Audet, dit-elle; une +belle coureuse, en vérité, une belle fille, oui, qui +rougit de sa mère et ne veut pas la faire manger à +sa table. Tu seras punie, un jour, et c'est moi, +madame D'Aucheron, moi la riche, la belle madame +D'Aucheron, qui t'apprendrai à courir les bois... +Ne raisonne pas! Insolente, tu te moques de moi! +tu répètes mes paroles, comme un perroquet, tiens! +attrape!...</p> + +<p>Et, du revers de sa main, elle frappa d'un vigoureux +coup la glace qui tomba en éclats sur le tapis +soyeux.</p> + +<p>Léontine tout effrayée appela.</p> + +<p>Monsieur D'Aucheron qui se trouvait dans une +pièce retirée n'avait rien entendu. En entendant +la cri poussé par Léontine il se précipita vers le +salon. Sa femme ne le reconnut point. Elle regardait +sa main ensanglantée. Elle s'était blessée en +frappant la glace.</p> + +<p>--C'est vous, monsieur qui m'avez mordu, dit-elle, +et elle se précipita sur lui.</p> + +<p>Il voulut lui parler avec douceur pour la calmer. +Rien n'y fit: elle s'irritait de plus en plus +et vociférait des paroles incohérentes. Il tenta de +l'intimider et la poussa violemment sur un fauteuil. +Elle se releva comme une tigresse et, ne pouvant +l'atteindre parce qu'il se mettait à l'abri derrière +les meubles, elle déchira ses vêtements en lambeaux. +Alors, un sentiment de pudeur, le dernier +qui meurt chez la femme, lui revint tout à coup et +elle se cacha derrière une porte.</p> + +<p>La servante avait couru chercher du secours. +Des voisins arrivèrent. Ils triomphaient peut-être +au fond du coeur, mais ils paraissaient fort touchés +de ce qui se passait. Madame D'Aucheron fut +enfermée, les mains solidement liées, et des Soeurs +de Charité vinrent en prendre soin, en attendant +qu'on la conduisît à l'hospice des aliénés.</p> + +<br><br> + +<h3>XIX</h3> +<br> + +<p> +Les jurés avaient répondu "non coupable" et +Sougraine, mis en liberté, était sorti au milieu des +applaudissements de la foule. Le peuple, naturellement +honnête et droit, a toujours peur de voir +la justice humaine faire fausse route, et l'innocent +subir la peine due au coupable. Il veut que l'accusé +soit élargi lorsque le crime n'est pas irrévocablement +attesté.</p> + +<p>Sougraine fut pendant quelques jours comme +abasourdi par la commotion qu'il avait éprouvée.</p> + +<p>A la prostration succéda je ne sais quel réveil +joyeux, comme un rayon de soleil après l'orage. Il +est si bon de se sentir plein de vie après avoir vu +le fossoyeur chercher l'endroit où il creuserait +notre fosse! de n'avoir plus rien à redouter de +ceux-là mêmes qui pouvaient nous perdre d'une +seule parole! de dire que l'on a, comme les autres, +sa place au soleil, et que personne n'osera nous +déranger.</p> + +<p>Il reparut donc, le vieil abénaqui, heureux et +triomphant, dans nos rues encore pleines de rumeurs. +Tout la monde le regardait avec curiosité. +On se détournait pour le voir marcher de son pas +lent et mesuré, le corps légèrement penché en +avant, avec ce balancement léger commun à +l'homme des bois et à l'homme de la mer. Lui, il +élaborait un nouveau projet. Il voulait avoir sa +fille, mademoiselle Léontine, car il la croyait bien +son enfant. Il la donnerait ensuite à qui il voudrait. +Rien n'appelle le succès comme le succès. +Il venait d'échapper à l'échafaud, il ne devait pas +s'arrêter en si beau chemin; la fortune allait +devenir son esclave. Il se le promettait. La chance +grise comme la déveine, et fait faire les mêmes +folies.</p> + +<p>Le notaire paraissait d'une gaieté folle depuis +quelques jours. Il fredonnait, chantait presque +sans cesse dans son étude ordinairement si +calme. Il serrait la main à ses clients, leur racontait +des anecdotes pour les faire rire, les laissait +sortir sans les faire payer plus que de raison. +Et puis, par moments il s'arrêtait, la figure enflammée, +l'oeil ardent, la bouche entr'ouverte +voluptueusement. Il voyait quelque chose de +divin, que personne ne pouvait deviner. Une +forme svelte, gracieuse, pleine d'amoureuses provocations, +se balançait dans un rayon de lumière +devant lui, comme une feuille de rose sur le +souffle qu'elle parfume. Il voyait Léontine.</p> + +<p>Qui l'empêcherait d'être à lui, maintenant? La +Longue chevelure n'était plus à craindre; le jeune +ministre jouait le rôle d'un ennemi, presque d'un +persécuteur; le médecin Rodolphe ne serait pas +de force à lutter, le voulût-il; mais il n'oserait +pas, ce jeune homme sans fortune, affronter le +scandale et se marier avec une fille élevée par une +coureuse de sauvages. Il triomphait de cet effondrement +pitoyable de la famille D'Aucheron; il +allait édifier son bonheur, sur ces ruines qu'il avait +désirées.</p> + +<p>Il frémissait, et ses lèvres charnues jetaient des +souffles de feu...</p> + +<p>--Dès qu'ils apprirent le malheur qui était +venu fondre sur Léontine, leur amie, Rodolphe et +sa cousine se hâtèrent d'accourir. L'entrevue fut +des plus touchantes et des plus douloureuses. Les +deux jeunes fiancés, dans cette immense affliction, +ressentirent le besoin de se rapprocher davantage, +de s'unir plus intimement. Quand l'ouragan se déchaîne +sur la prairie, les petits oiseaux cherchent +un refuge dans l'arbre voisin et se serrent l'un +contre l'autre, sur la branche feuillue que le souffle +impétueux agite et dépouille.</p> + +<p>Vilbertin tout à sa passion, fit de nouvelles ouvertures +à son ami D'Aucheron. Mais celui-ci, +depuis qu'il s'était agenouillé dans l'église, sous +la main de Dieu qui le châtiait, ne voyait plus le +monde comme auparavant. Toute chose lui paraissait +vaine et rien ne le touchait plus. Il se reposait +dans l'indifférence, en attendant peut-être +qu'il se lançât avec une nouvelle ardeur dans une +autre direction.</p> + +<p>Il ne se souciait plus d'imposer ses volontés à +la jeune fille ni d'intervenir dans ses amours. +Vilbertin le menaça.</p> + +<p>--Tout m'est égal, maintenant, répondit D'Aucheron. +La ruine matérielle n'est rien à côté de +l'autre.</p> + +<p>Vilbertin ne lâcha point prise. Rien n'est tenace +comme un jeune amour dans un coeur vieux. Il +imagina un moyen qu'il crut irrésistible pour +obtenir la jeune fille et devenir le maître de ses +destinées. Il dit à Sougraine son père.</p> + +<p>--Mademoiselle Léontine est votre fille, n'est-ce +pas?</p> + +<p>--Je n'ai pas de preuves certaines, mais madame +D'Aucheron me l'a donné à entendre:</p> + +<p>--Vous allez la réclamer; je paierai les frais. +Adressez-vous aux tribunaux. Allez trouver +D'Aucheron d'abord, et demandez-lui d'être raisonnable. +S'il refuse pas de pitié. Je le ruine. Il +me doit tout ce qu'il possède. Quand il n'aura +plus d'argent, et en conséquence plus d'amis, il ne +sera plus en état de supporter les frais d'un procès +et sera condamné d'avance.</p> + +<p>Sougraine, sans se demander pourquoi, fit comme +le voulait le notaire, son fils.</p> + +<p>Mais il rencontra une résistance absolue de la +part de M. D'Aucheron.</p> + +<p>Alors il revendiqua publiquement mademoiselle +Léontine comme sa fille. Ce fut un nouvel appât +jeté à la curiosité publique. Les journaux promirent +à leurs lecteurs de les tenir au courant de +l'intéressant procès. On se disait cependant:</p> + +<p>--Comment cela se fait-il? madame D'Aucheron, +dans son témoignage, a parlé d'un garçon, +et non pas d'une fille.... Il est vrai que la folie +commençait....</p> + +<p>Mademoiselle Léontine était tombée dans une +profonde mélancolie. Elle n'osait plus sortir car la +honte de celle qui lui avait servi de mère retombait +sur sa tête. Elle songeait à mourir. Oh! la, +mort, comme elle est douce et bien venue parfois!.... +Elle songeait aussi à entrer au couvent. +Une autre mort. La mort au monde et à ses plaisirs.... +mais aussi à ses amertumes et à ses déceptions. +Elle rentrerait au couvent pour s'y enterrer +sous les voûtes saintes où l'on chante des +cantiques à la louange du Seigneur, où l'on prie +avec ferveur, où l'on pleure sans amertume. Il +n'était pas raisonnable qu'elle fît porter à un +homme aimé, le poids de ses chagrins et de ses +humiliations.... Non, cela serait un crime.... +Le procès lui avait révélé une chose étonnante, +mais qui la réjouissait un peu: Le notaire Vilbertin +était peut-être son frère.... Il ne la poursuivrait +plus de ses amoureuses instances....</p> + +<p>Elle fut effrayée de cette autre persécution qui +la trouvait sans défense. L'homme en qui elle +avait instinctivement placé une confiance absolue, +sans savoir trop pourquoi, la Longue chevelure, +paraissait lui-même sans espérance et sans ressources. +Les armes dont il comptait se servir pour +frapper les ennemis de sa jeune protégée, venaient +de se rompre dans ses mains, et la victoire lui +échappait. Le vieil instituteur et sa pieuse femme +conseillaient le couvent, comme le refuge naturel +des âmes aimantes que le monde persécute et que +le sauveur appelle à lui. D'Aucheron qui se trouvait +seul et sentait le besoin d'être aimé, soutenu, +encouragé, la suppliait de ne point l'abandonner. +Au milieu de ces cruelles perplexités, battue +comme une algue légère par la fureur des flots, la +jeune fille tournait souvent les yeux vers la +retraite de l'amour pur et des âmes chastes. Le +couvent lui envoyait des rayonnements mystiques +qui l'éblouissaient, des bouffées de parfums célestes +qui l'enivraient. Elle y devinait une paix complète, +inaltérable. C'était le port calme et sûr après +la tempête. Elle y verserait des larmes silencieuses +en songeant à celui qu'elle aime... qu'elle aimera +toujours... Dieu le permettrait, car il a aimé lui-même +jusqu'à la mort. Bien des âmes vont à Dieu +par la voie douloureuse; c'est la plus sûre. Elle +irait à lui par cette voie.</p> + +<p>Elle demanda son entrée chez les soeurs de la +Charité. Ses premières années s'étaient écoulées +dans cette maison; elle y avait puisé les germes +de ces douces vertus qui s'épanouirent ensuite au +milieu des plaisirs du monde. Son retour sous le +toit sacré fut salué avec joie. Ses adieux à Rodolphe +furent longs, pénibles, douloureux. Elle +faillit un instant faiblir dans sa décision devant les +vives instances du jeune homme.</p> + +<br><br> + +<h3>XX</h3> +<br> + +<p> +Cependant Sougraine faisait des recherches, +sérieuses pour prouver qu'il était le père de Léontine. +Il avait parfois des doutes dans la réussite, +mais comme le résultat du procès ne pouvait le +mettre dans une condition pire, il donnait tête +baissée dans l'aventure.</p> + +<p>Le notaire intenta une poursuite contre son +ex-ami D'Aucheron, et la fortune surfaite du brasseur +d'affaires s'écroula en un jour aux yeux du +public ébahi.</p> + +<p>Le Pêcheur se dit en apprenant cela:</p> + +<p>--Sapristi! je l'ai échappé belle...</p> + +<p>Le jour ne se faisait pas sur la légitimité des +prétentions de Sougraine, et Vilbertin commençait +à craindre qu'il ne fût plus possible de faire sortir +la jeune fille du couvent où elle venait de se réfugier. +Il entrait dans des fureurs subites à la pensée +de cette proie tant convoitée qui lui échappait. Son +mécontentement se manifestait de mille manières, +et les malheureux, qui avaient affaire à lui, se retiraient +fort rudoyés. Il se vengeait en multipliant +les ruines autour de lui. Il voulait que tout le +monde souffrît, et le métier de bourreau lui +révélait des délices qu'il ne soupçonnait pas auparavant.</p> + +<p>Cependant la jeune postulante fut amenée +devant la cour pour rendre témoignage de ce +qu'elle connaissait. Elle était plus belle encore +avec sa capeline blanche et sa robe de bure. Ses +yeux toujours baissés ne laissaient guère apercevoir +la rougeur que les pleurs avaient laissée +après la perte de son bonheur. Elle dut avouer +que madame D'Aucheron, un jour, avait fait comprendre +à Sougraine qu'elle, Léontine, était leur +fille à tous les deux.</p> + +<p>Après cet important témoignage, on crut que Sougraine +avait gagné sa cause.</p> + +<p>Un vieux prêtre d'une paroisse éloignée se présenta +alors devant le juge.</p> + +<p>--J'ai vu par les journaux, dit-il, que l'on serait +heureux d'avoir des renseignements sur un enfant +né l'on ne sait où, d'une fille nommée Elmire +Audet, il y a vingt trois ans. J'ai baptisé un enfant +dont la mère portait ce nom, et dont le père était +un indien du nom de Sougraine. Voici le registre.</p> + +<p>Il y eut un grand murmure de surprise dans le +palais d'audience.</p> + +<p>Le vieux prêtre fut assermenté comme témoin +et l'extrait de baptême fut alors lu comme suit:</p> + +<p>Nous soussigné prêtre, curé de la paroisse de +St. Jean d'Iberville avons ce jourd'hui, le 5 juillet +18... baptisé un enfant du sexe masculin, né le +même jour, d'une fille nommée Elmire Audet et +d'un père inconnu.</p> + +<p>Parrain, Jean-Louis Martel.</p> + +<p>Marraine, Jeanne-Marie Laliberté.</p> + +<p>Mais, M. le curé, observa le juge, vous saviez +le nom du père de l'enfant, puisque vous dites +que c'est Sougraine, et vous ne l'avez pas enregistré +cependant.</p> + +<p>--Je ne le savais que par ouï dire.... La +jeune fille perdit connaissance et devint folle. Elle +venait des Montagnes Rocheuses. Ceux qui se +trouvaient avec elle durent la laisser dans l'une de +nos charitables familles et continuer leur chemin. +Sa folie dura plusieurs mois. Quand elle fut +capable de se lever, elle ne se souvenait plus +de rien. Elle se rendit à Lowell, dans les Etats. +Son enfant est resté dans la maison où il est né. +L'excellent citoyen qui l'a élevé est ici, il rendra +témoignage si vous le désirez....</p> + +<p>Alors le curé s'étant retiré, un beau vieillard à +la barbe blanche, au sourire doux, se présenta. Il +embrassa l'Evangile avec respect, après l'avoir pris +de sa main tremblante.</p> + +<p>Il déclina son nom et dit:</p> + +<p>--J'ai élevé, en effet, un enfant étranger né dans +ma maison, comme M. le curé vient de le dire. C'était +un petit garçon. Il y a vingt-trois ans de cela. J'avais +dix autres enfants, mais n'importe! il lui fallait +une place au soleil, à cet enfant. Puisqu'il était +venu, il fallait voir pourquoi. Je l'ai fait instruire +un peu. Il a fait son chemin. Il a pris mon nom +qui n'est pas beau mais qu'on porte honnêtement. +Il s'appelle Jean-Baptiste-Oscar Le Pêcheur. L'honorable +Oscar Le Pêcheur, monsieur le juge...</p> + +<p>Il y eut un tel étonnement dans la salle d'audience +que, pendant dix minutes, toute procédure +fut interrompue. Cependant cet incident mettait +fin à la cause, et Sougraine, qui n'était pas le +moins étonné, se proposa d'aller sans délai renouveler +connaissance avec l'honorable ministre son +enfant.</p> + +<br><br> + +<h3>XXI</h3> +<br> + +<p> +Le père le Pêcheur s'était imposé une rude +tâche en venant rendre témoignage dans cette +affaire Sougraine-D'Aucheron. Il n'avait jamais, +avant ce jour-là, révélé à son fils le secret de sa +naissance. Il fallait éviter l'humiliation à ce déshérité. +Le jeune homme apprit de ses petits compagnons, +cependant, cette chose pénible que la charité +lui cachait avec soin. Les petits compagnons, dans +leurs colères d'un moment, sont d'implacables bourreaux. +Ils l'appelaient: bâtard. Il demanda à ses +parents ce que signifiait ce mot qu'on lui lançait, +comme une flèche acérée, pour le braver. Il ne le +sut pas d'abord. On lui donna des explications qui +n'expliquaient rien du tout. Cependant il finit par +le comprendre ce mot cruel, il finit par la savoir +cette chose humiliante... Mais il ne connut +jamais le nom des auteurs de ses jours. Il songeait +maintenant, depuis qu'il était devenu un +homme important, à retrouver sa mère, si elle +vivait encore. Il y mettait de la vanité. Il pensait +en souriant: Il faut qu'elle dise: ô felix +culpâ.... l'heureuse faute que j'ai faite....</p> + +<p>Le bonhomme Le Pêcheur avait suivi le procès +de Sougraine avec un intérêt que l'on comprend +aisément. Il s'était bien ému du triste sort de +madame D'Aucheron, mais il s'était réjoui de voir +que son fils adoptif n'aurait rien à souffrir des scandaleuses +révélations. Il resterait inconnu. Il n'en +était plus ainsi aujourd'hui; c'est l'enfant lui-même +qu'on voulait retrouver, et, en face d'une erreur +possible et d'une grande injustice en voie de s'accomplir, +le brave homme n'hésita plus. Il descendit +à Québec. Le jeune ministre fut enchanté mais +surpris de le voir. Le bonhomme ne voyageait plus +depuis des années. Il demeurait tranquille au coin +de son humble foyer, laissant rouler le monde d'ornière +en ornière.</p> + +<p>--Quel bon vent vous amène, père? avait dit +le ministre en serrant la main du vieillard.</p> + +<p>--Des choses sérieuses, mon enfant...</p> + +<p>--Quoi donc?.... Venez-vous chercher une +réponse à votre lettre de l'autre jour. En vérité +j'ai tant d'occupations que j'oublie mes devoirs +envers vous: Je vous prie de me pardonner...</p> + +<p>--Ce qui est fait est fait. Il faut affronter le +péril, maintenant, et marcher droit au but. Au +reste, tu n'es pas responsable de ta naissance, et +l'on juge un homme d'après son mérite, aujourd'hui, +non pas d'après la valeur de ceux qui l'ont +engendré.</p> + +<p>--Je parie que vous venez me révéler, sans +que je vous le demande, le secret que vous m'avez +toujours caché lorsque je vous ai interrogé.</p> + +<p>--C'est vrai, mon enfant, c'est vrai, fit le vieillard +tout tremblant.</p> + +<p>--Eh bien! parlez, je suis fort. Je puis tout +entendre sans broncher.</p> + +<p>--J'en doute, mon enfant... j'en doute.</p> + +<p>--Vraiment! vous m'effrayez, parlez vite. +J'aime mieux en finir tout de suite.</p> + +<p>--Eh bien! mon cher... ta mère... était... +Elmire Audet... et ton père, Sougraine l'indien.</p> + +<p>Le ministre bondit en jetant une clameur.</p> + +<p>--Si j'avais pu te voir plus tôt, ajouta le vieillard, +ce qui nous afflige maintenant ne serait peut-être +pas arrivé; mais il m'a été impossible de +sortir la semaine dernière. Je ne voulais pas faire +écrire. Des lettres, ça parle à tout le monde; il +n'y a qu'à les interroger. Puis, notre maîtresse +d'école est jeune; il faut respecter son ignorance... +son innocence, je veux dire.</p> + +<p>Le jeune ministre n'entendait guère les réflexions +du père Le Pêcheur. Il repassait dans +son esprit les incidents qui s'étaient produits +depuis quelques semaines, et regrettait la position +qu'il avait prise à l'égard de madame D'Aucheron. +Il s'était vengé de sa mère... Tout se +fût si bien arrangé, si mademoiselle Léontine n'eût +pas tant fait la difficile. Madame D'Aucheron +serait encore une femme respectée. Sougraine aurait +été facilement désintéressé, moyennant finances, +son prestige et sa fortune, à lui, n'auraient fait que +grandir; il aurait continué à recueillir les hommages +et les félicitations de tout le monde.... +Au lieu de cela, la folie d'une femme qu'il devait +reconnaître publiquement pour sa mère, la ruine +financière d'un homme auquel il devait tous les +égards, et, sur le front de son père, la tache indélébile +que laisse toujours une accusation capitale... Et +c'était à cause de Rodolphe Houde +que tout cela arrivait... Il se rencontre donc des +hommes qui nous apportent toutes sortes de calamités. +Si on les connaissait d'avance il faudrait +les écraser comme des vipères. Quand on les +devine ils nous ont mordu. Il sentait qu'il était +injuste envers Rodolphe, mais dans son irritation +il mettait un certain plaisir à déchirer l'innocence.</p> + +<p>Tout à coup il se prit à rire.</p> + +<p>--Mais tout n'est pas perdu, fit-il. Personne +encore ne sait le nom de mes parents, n'est-ce pas?</p> + +<p>--Je crois bien, en effet, que chez nous, personne, +excepté le curé, ne se souvient du nom de +ta mère.</p> + +<p>--Alors pourquoi parleriez-vous? que venez-vous +faire ici? retournez à la maison discrètement +et les choses vont s'arranger. Le monde ne s'en +portera pas plus mal parce qu'il ne saura ni le nom +de mon père ni celui de ma mère.</p> + +<p>--Ecoute, mon garçon, si tu étais seul en cause +on resterait muet. On comprend aisément qu'il ne +serait pas légitime de briser une existence comme +la tienne, de t'apporter, dans tous les cas, des déboires +et des humiliations pour satisfaire les caprices +d'un homme qui t'a mis sur la terre, comme +on jette une graine dans un champ étranger, sans +se soucier qu'elle germe ou périsse, mais il y a +une question de justice envers une autre personne: +Il ne faut pas que mademoiselle Léontine prenne ta +place et boive le calice que tu refuses de boire...</p> + +<p>--Bah! des scrupules... On sait qu'elle est +une enfant trouvée, elle... qu'importe le nom de +ses parents?</p> + +<p>--Le curé est venu; il saurait toujours bien +remplir son devoir, lui, si j'étais assez lâche pour +forfaire au mien.</p> + +<p>Le vieillard secouait ses longs cheveux blancs +et des rayons de vertu indignée illuminaient sa belle +figure.</p> + +<p>--Alors, vite, que cela finisse. Puisque le calice +ne peut s'éloigner de moi, je le boirai.</p> + +<p>Le jeune ministre passait vite d'un sentiment à +un autre. Il était mobile comme une vague, malin +comme un diable, capricieux comme un lutin. Il +se rendit chez D'Aucheron pendant que son père +adoptif se dirigeait vers le palais de justice. Il +prenait les devants. Il dit en riant, à tous ceux +qu'il rencontra, le secret qui lui faisait tant de +mal. Personne ne voulut le croire. Il était +anxieux de voir sa mère. Il regrettait bien +d'avoir été dur à son égard et de s'être réjoui de +son humiliation. La faute retombait sur sa tête. +Il est toujours mal de se réjouir des malheurs des +autres. On ne sait pas ce qui nous attend. S'il +avait su qu'elle était sa mère, il se serait mis +entre elle et la main brutale du destin. Le soufflet +n'eût pas été pour elle. Enfin, il était trop tard et +toutes les réflexions, tous les regrets, tous les reproches +ne serviraient de rien.</p> + +<p>Madame D'Aucheron le reconnut. Elle se portait +beaucoup mieux; la crise était passée et le +danger d'une folie irrémédiable s'éloignait de plus +en plus. Ceci avait lieu pendant le procès même, +le dernier jour, au moment où le père Pêcheur +rendait témoignage. Personne ne connaissait donc +encore le redoutable secret. Le jeune ministre +était un peu dans l'embarras. Il ne savait pas s'il +devait, par des phrases adroites, préparer madame +D'Aucheron à la grande surprise qui l'attendait, +ou se jeter dans ses bras en l'appelant sa mère. +Il la regardait fixement, doucement, et lui, toujours +froid, léger, badin, sceptique, il sentait des larmes +mouiller ses paupières... Une mère, voyez-vous, +ce n'est pas une femme comme une autre. Il y a +dans son amour quelque chose qui n'est pas de la +terre.</p> + +<p>--Vous pleurez, monsieur, dit madame D'Aucheron... +vous avez donc du chagrin, vous aussi?</p> + +<p>--C'est de joie, répondit le jeune ministre... +je ne suis plus orphelin... j'ai retrouvé ma mère...</p> + +<p>--Votre mère?... vous l'aviez perdue?...</p> + +<p>--Je l'ai retrouvée, s'écria-t-il, en enveloppant +de ses bras la pauvre femme tout étonnée, c'est +vous... c'est vous!... je suis l'enfant que vous +avez mis au monde en revenant des Montagnes +Rocheuses, à St. Jean d'Iberville, il y a vingt trois +ans!</p> + +<p>Madame D'Aucheron poussa un cri, puis fondit +en larmes...</p> + +<p>Monsieur D'Aucheron, qui entrait au même +instant, vit le jeune ministre et sa mère serrés l'un +contre l'autre dans un étroit embrassement... Il +ne savait rien encore. Le sang reflua vers son +coeur, il pâlit, la colère s'alluma dans son âme. +Il était armé.</p> + +<p>--Misérables! s'écria-t-il.</p> + +<p>Un éclair jaillit et le garçon d'Elmire Audet +roula sur les tapis soyeux, comme une fleur qui se +détache de sa tige.</p> + +<p>Madame D'Aucheron se leva tout effrayée, toute +désespérée. Elle était belle à voir dans sa douleur de +mère...</p> + +<p>--Mon enfant! s'écria-t-elle! mon fils!.... +Vous me l'avez tué!... Ah!... tuez-moi! tuez-moi, +je vous en prie!...</p> + +<p>Puis elle se jeta sur le corps ensanglanté du +jeune ministre, s'efforçant de le rappeler à la vie, +par les paroles les plus douces que les lèvres d'une +mère puissent prononcer...</p> + +<p>Il ne l'entendait plus; il était mort.</p> + +<p>D'Aucheron, terrifié, regardait debout, immobile, +le lamentable spectacle...</p> + +<p>Alors quelques amis se présentèrent. Le procès +venait de se terminer et ils accouraient annoncer +à D'Aucheron que M. Le Pêcheur était l'enfant +de sa femme. Ils s'arrêtèrent stupéfiés en face du +tableau sanglant que présentait le salon.... D'Aucheron +raconta ce qui venait de se passer. Madame +D'Aucheron criait toujours:</p> + +<p>--Mon enfant! mon fils!... ah! tuez-moi!...</p> + +<p>C'était vraiment une scène à fendre l'âme, et +tout le monde se mit à pleurer. On apprit dans la +ville la mort tragique de l'honorable M. Le Pêcheur +en même temps que le secret de sa naissance...</p> + +<br><br> + +<h3>XXII</h3> +<br> + +<p> +Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses +volées harmonieuses d'oiseaux voyageurs, le murmure +des eaux qui reprenaient leurs courses vagabondes, +les épanouissements des boutons sur les +branches, les effluves d'amour dans les airs ensoleillés. +La Longue chevelure songeait maintenant +à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait. +Il irait revoir encore l'humble tombeau de sa +femme dans les solitudes des Montagnes Rocheuses. +Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond +pour dire adieu à la maison hospitalière de +Rodolphe. Le jeune médecin se livrait à l'étude +avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour +de la science, le désir de savoir, la noble ambition +de protéger la vie de ses semblables le consolaient +un peu de l'amour perdu et du bonheur envolé. +Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et +le bien, comme d'autres le cherchent dans le mal +et l'oisiveté.</p> + +<p>Madame Villor sentait ses forces revenir. Le +printemps la ramenait comme il ramène tout. Un +soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage +de la parole. Ce furent des cris de joie dans +la famille. On remercia le Seigneur à genoux. La +Longue chevelure entra un instant après. Il +leva les mains au ciel et poussa une exclamation +de surprise en voyant la malade s'approcher et lui +souhaiter le bon jour.</p> + +<p>--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, +dit-elle; il est juste, et c'est vous, sans doute, que +sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là, je vais +vous parler de votre enfant.</p> + +<p>Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été +saisi de frayeur. C'était la joie et l'espérance.</p> + +<p>--Vous le savez, continua Madame Villor, je +suis la soeur de Léon Houde, l'un des voyageurs +que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut +blessé en défendant votre femme. Les sauvages +jetèrent votre petite fille dans un torrent et lui, +malgré leurs clameurs et leurs flèches, il se précipita +et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. +Il y avait une somme considérable dans les langes +de l'enfant; il confia cette somme à un notaire de +ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle fut +perdue. Mon frère mourut peu de temps après et +sa femme le suivit aussitôt dans la tombe. La +petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce fut +le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, +qui se chargea de la conduire à Québec et de la +mettre entre les mains des soeurs de la Charité. +C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la +porta chez les Soeurs, mais un de ses parents, un +homme de la plus haute respectabilité, m'a-t-il +assuré, alors, en toute franchise. Sachant la petite +dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et +de Dieu, je n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet +et,... je dois l'avouer, je ne m'en suis pas occupée +davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu +prévoir!...</p> + +<p>Elle s'arrêta suffoquée par les émotions.</p> + +<p>--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la +Longue chevelure, dans son transport, vais-je enfin +la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle +fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau +dont le nid a été détruit par la foudre!... Et moi +qui m'en allais désespéré!... Ah! mon âme a +manqué de confiance en Dieu....</p> + +<p>Madame Villor alla prendre, dans une petite +boîte en fer blanc verni, un papier qu'elle remit +au siou.</p> + +<p>--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous +le voir?</p> + +<p>Leroyer prit le papier d'une main tremblante et +se mit à lire:</p> + +<p>Madame,</p> + +<p>Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon +ami, c'est à vous que je demanderai pardon, +puisque cet homme et sa digne femme ne sont +plus. Je serai bref, car mes forces s'en vont. Je +vais mourir... je me meurs.... Les 5,000 dollars +de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme +je l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai +chargé mon gendre de tout remettre à l'enfant, si +on la trouvait, capital et intérêts. A l'enfant, ou +aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez +à ce que mes volontés dernières soient exécutées. +Mon gendre se nomme Louis Sougrain... que +Dieu me fasse miséricorde!...</p> + +<p>Il n'y avait pas de signature. Un oubli du +mourant.</p> + +<p>--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les +personnes.... Il faut que ce soit Sougraine, le +notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?...</p> + +<p>La Longue chevelure regarda madame Villor +d'une singulière façon.</p> + +<p>--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle, +si les volontés du mourant ont été accomplies. +L'héritier du notaire infidèle est parti pour les +Etats-Unis peu de temps après la mort de son +beau-père. Il a méprisé les prières du mourant. +Il a gardé l'argent sans doute....</p> + +<p>--Le notaire Vilbertin est riche, très riche, +observa Rodolphe....</p> + +<p>Madame Villor reprit:</p> + +<p>--Au moment où je me proposais de vous révéler +ce que vous venez d'entendre, j'ai reçu cet +autre billet. J'ai eu peur, car la première lettre +n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve. +La peur m'a causé le mal que vous savez, et dont +le Seigneur m'a enfin délivrée.</p> + +<p>Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante +que l'on a vue déjà. Elle venait de Vilbertin. +Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait +écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer +ses dernières volontés et lui demander pardon. +C'est cet écrit que le mourant lui avait montré. +Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin +qui laissa le pays immédiatement.</p> + +<p>--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, +Sougraine et Vilbertin ne sont qu'une seule et +même personne. Allons le voir. Le misérable, il +faudra bien qu'il parle.</p> + +<p>--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais +tout cela n'a rapport qu'à l'argent et m'intéresse +peu. C'est mon enfant que je veux retrouver.... +ma pauvre Estellina!</p> + +<br><br> +<h3>XXIII</h3> +<br> + +<p> +Le même jour une voiture s'arrêtait à la porte +de l'étude de maître Vilbertin. Le cheval était +essoufflé, chaud, enveloppé d'une buée de vapeur +tiède. Il avait dévoré le chemin. C'est que Rodolphe +et la Longue chevelure avaient hâte d'arriver. +Le notaire ouvrait la porte pour mettre +dehors son ex-ami D'Aucheron.</p> + +<p>--Va-t-en au diable! criait-il, et crève comme +un chien!</p> + +<p>D'Aucheron était ruiné. Il partit pour ne +jamais revenir. On dit qu'il est aujourd'hui dans +un ermitage, en pays étranger. Il aurait cherché +auprès de Dieu des consolations que le monde ne +sait point donner. Il ne fut pas mis en accusation +pour le meurtre de M. Le Pêcheur. L'erreur était +évidente....</p> + +<p>Disons tout de suite, puisque nous arrivons au +terme de notre récit, que madame D'Aucheron est +entrée, après le départ de son mari, chez les pénitentes +du Bon Pasteur. Elle est un modèle de +douceur et de soumission. Rien ne pourrait l'arracher +au refuge béni où la tempête l'a poussée.</p> + +<p>Pourquoi ces naufragés de la vertu trouvent-ils +un port où s'abriter, pendant que tant d'autres sont +engloutis tout à coup, dans les abîmes?... Secret +de Dieu. Pourtant la miséricorde du Ciel est +infinie et sa justice est éternelle.... Mais on ne +sait pas le secret des coeurs, les rayonnements +de la Foi dans l'ombre, la puissance de la prière. +Il se fait, en faveur de certaines âmes, un travail +mystérieux et puissant qui échappe à notre attention, +mais non pas à l'oeil de Dieu....</p> + +<p>Sougraine, effrayé des coups qui frappaient ses +enfants, effrayé de la solitude qui se faisait autour +de lui, pleurant ses fautes inutiles ou ses espérances +effondrées, prit sa carabine fidèle et s'enfonça +dans les forêts.</p> + +<p>Rodolphe et son compagnon entrèrent chez le +notaire Vilbertin. Le notaire ne leur offrit pas de +sièges. Il leur demanda rudement ce qu'ils désiraient.</p> + +<p>--Mon enfant! répondit brusquement le siou.</p> + +<p>--Je ne vous comprends pas, répliqua le notaire, +un peu décontenancé.</p> + +<p>--Vous êtes M. Louis Sougraine dit Vilbertin? +reprit l'indien.</p> + +<p>--Oui. Et vous, vous êtes la Longue chevelure +dit Leroyer?...</p> + +<p>--Et le père d'une petite fille dont vous détenez +la dot injustement et contre la volonté +sacrée d'un mourant.</p> + +<p>Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait +pas à cela. Pourtant il ramassa ses forces +et voulut lutter.</p> + +<p>--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure +et je vais vous faire rendre gorge. Si vous avez +oublié les recommandations de votre beau-père, je +vous en ferai souvenir....</p> + +<p>--Connaissez-vous le misérable qui a écrit ce +papier? demanda à son tour Rodolphe, en dépliant +le billet que l'on connaît déjà.</p> + +<p>--Non, répondit le notaire, je ne le connais pas.</p> + +<p>--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe, +on ne vous laissera pas en paix, et l'on +retracera bien le chemin que vous avez fait pour +dépister les recherches.</p> + +<p>--Votre beau-père vous connaissait sans doute, +car il a bien pris ses précautions.... repartit le +siou. Il a chargé quelqu'un de vous surveiller et +de vous forcer à faire la restitution qu'il ne pouvait +plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon +enfant, ajouta-t-il avec douceur; je n'ai nul besoin +de l'argent que vous avez reçu, je ne veux pas +qu'il en soit question, je suis riche, très-riche.</p> + +<p>Le notaire essaya de nier encore, mais devant +les promesses formelles de la Longue chevelure et +de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquiété au +sujet de l'argent s'il aidait à retrouver l'enfant; +devant l'espérance d'arracher encore quelque chose +à la reconnaissance du généreux indien, il consentit +à parler.</p> + +<p>--J'ai passé quelques mois aux Etats-Unis, +avoua-t-il, et je suis ensuite venu demeurer à +Québec. Je ne me suis jamais occupé de l'enfant... +je ne dis pas où elle est... je ne l'ai jamais vue...</p> + +<p>--O mon enfant! mon enfant! soupirait la +Longue chevelure... si je la trouve, je vous récompenserai +bien.</p> + +<p>La notaire était presque ému. Il pensait.</p> + +<p>--Comme cela tourne bien! Après tout, l'argent +console de l'amour quelquefois... Si je pouvais +l'oublier, elle, je serais encore heureux... +L'oublier! l'oublier!...</p> + +<p>Rodolphe dit:</p> + +<p>--Si nous allions voir le père Duplessis, c'est +un homme de bons conseils....</p> + +<p>--Je le veux bien, répondit Leroyer. Venez +avec nous, monsieur Vilbertin.</p> + +<p>Le père Duplessis était en tête à tête avec +Horace, un gai compagnon des âges passés qui ne +vieillit pas. Il fut enchanté de la visite, enchanté, +mais presque stupéfait. Ce qui l'étonnait, c'était +de voir ensemble Rodolphe et le notaire. Après +tout, se dit-il, <i>sage ennemi vaut mieux que fol +ami</i>.</p> + +<p>Le jeune docteur prit la parole et annonça la +guérison de sa tante, puis il exposa ce qu'elle avait +raconté au sujet de la petite fille de la Longue +chevelure. Il fut assez délicat pour ne pas faire +allusion à l'argent. Le notaire était tout surpris +d'une si haute indulgence; il n'en suait pas moins +à grosses gouttes, tant il avait peur.</p> + +<p>--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!... +est-ce que...? Ah! par exemple, ce serait bien +drôle....</p> + +<p>Et sa figure honnête s'illuminait des rayons de +l'espoir.</p> + +<p>La Longue chevelure éprouvait des tressaillements +indicibles et s'enivrait de ses paroles comme +d'une liqueur généreuse.</p> + +<p>--Le docteur Grenier, de Lotbinière, reprit le +vieillard, en regardant profondément dans le passé, +c'est à moi qu'il a confié une petite fille... oui +c'est à moi....</p> + +<p>--A vous? s'écrièrent les visiteurs au comble +de l'étonnement.</p> + +<p>--A moi-même, oui, il y a bien vingt et un ou +vingt-deux ans de cela.... Grenier, c'était mon +cousin. J'ai porté la petite, le même jour, chez les +Soeurs de la Charité.... Je n'ai seulement pas +demandé d'où elle venait.... Grenier l'apportait +c'était suffisant.... Il est bon d'être un peu +curieux parfois.... La curiosité n'est pas toujours +un défaut.</p> + +<p>De terribles émotions bouleversaient l'âme de la +Longue chevelure pendant ces paroles du vieux +professeur.</p> + +<p>--Allons vite à l'hospice de la charité, s'écria-t-il, +allons vite....</p> + +<p>--Sans doute qu'on y va courir, répliqua le +père Duplessis. Il faut la retrouver, la petite... il +le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon +carnet.... Tout y est, l'arrivée, le mois, le +jour.... On a fait les choses régulièrement.... Si +j'avais su.... Mais: "<i>avant de juger de tout il +faudrait tout connaître. Soyons tranquilles pourtant, +quand Dieu donne le mal il donne aussi +le remède</i>."</p> + +<p>Ils partirent tous quatre en voiture, le siou, +Rodolphe, le notaire et le père Duplessis. En +allant ils étaient d'une gaieté folle. Arrivés dans +le parloir du couvent, Duplessis, qui était bien +connu, demanda à voir la Supérieure. Elle s'empressa +d'accourir.</p> + +<p>--Il y a vingt et un ans, commença-t-il, on a +confié à la charité de votre maison, une petite fille +de quelques mois, pensez-vous qu'il soit possible +de la retrouver?</p> + +<p>--Je n'étais pas supérieure alors, répondit la +religieuse, en souriant, et je n'étais pas ici, même; +mais on peut retrouver cette enfant, je crois, si +elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication +qui nous aiderait à la reconnaître?</p> + +<p>--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est +la date précise de son entrée.</p> + +<p>--C'est quelque chose mais c'est peu, répliqua +la religieuse. On la retrouvera cependant si elle +peut être retrouvée, continua-t-elle; je vais ordonner +les recherches.</p> + +<p>Elle sortit.</p> + +<p>La Longue chevelure ne pouvait, la première +émotion passée, se défendre d'une vague et pénible +crainte. Si elle était morte, son enfant.... Si l'on +ne pouvait la retrouver?...</p> + +<p>La supérieure ne fut pas longtemps absente. On +entendit, dans les grands couloirs vides, ses pas +empressés. C'était comme des coups de marteau +dans le coeur du père infortuné. Elle revenait. La +porte s'ouvrit.</p> + +<p>--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle +m'apprendre?...</p> + +<p>La bonne religieuse souriait.</p> + +<p>--Elle sourit, pensèrent les quatre hommes, la +nouvelle est bonne; on va revoir la petite... qui +doit être grande.</p> + +<p>--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix +à peine intelligible à cause de l'émotion.</p> + +<p>--Elle est retrouvée, répondit la supérieure.</p> + +<p>--Retrouvée!</p> + +<p>Ce fut le cri qui s'échappa des quatre poitrines.</p> + +<p>La Longue chevelure leva les mains au ciel:</p> + +<p>--Mon Dieu, soyez béni! dit-il... soyez béni!... +béni!...</p> + +<p>Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le +notaire comptait ce que l'heureuse trouvaille pouvait +lui rapporter; Duplessis pensait, lui: <i>quand +Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde</i>.</p> + +<p>--Où est-elle? demanda la Longue chevelure, +où est-elle?....</p> + +<p>--Ici même, répondit la religieuse; elle nous +a laissées pendant longtemps, mais elle est revenue +au bercail.</p> + +<p>--Ici! répétèrent à la fois Leroyer, Duplessis, +Rodolphe et le notaire.</p> + +<p>--La voici! fit la supérieure en ouvrant la +porte.</p> + +<p>Léontine apparut.</p> + +<p>--Ma fille?... elle?... s'écria la Longue +chevelure en se précipitant les bras ouverts au +devant de la jeune postulante.</p> + +<p>Il la pressa longtemps sur son coeur débordant +d'ivresse.</p> + +<p>--Léontine! Léontine! disait Rodolphe, et il +était fou de surprise et de bonheur.</p> + +<p>--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si +j'avais su!... si j'avais su!...</p> + +<p>Le père Duplessis pensait: "<i>Ce ne sont pas les +grandes choses qui sont belles, ce sont les belles +choses qui sont grandes</i>."</p> + +<p>--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah! +comme je t'aime!... Il n'était pas vain cet instinct +qui me poussait à te protéger.... Ah! comme +je t'aime!...</p> + +<p>La jeune postulante, tenant ses bras enlacés autour +du cou de son père, pleurait, pleurait.</p> + +<p>--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin.</p> + +<p>--O mon enfant, répondit la Longue chevelure, +voici l'homme que tu ne quitteras plus, car il sera +ton époux.</p> + +<p>Il montrait Rodolphe.</p> + +<p>--Malédiction! hurla le notaire.</p> + +<p>Et il tomba sur le parquet comme une machine +qui se brise. L'apoplexie l'avait foudroyé.</p> +<br><br> + +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + + +<hr class="short"> +<br> + +<p><a href="#p0">Prologue.</a>--Les deux fugitifs.</p> + +<p><a href="#p1">Première partie.</a>--Un bal chez Madame +D'Aucheron.</p> + +<p><a href="#p2">Deuxième partie.</a>--La Langue muette et la +Longue chevelure.</p> + +<p><a href="#p3">Troisième partie.</a>--Les assises criminelles.</p> + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'affaire Sougraine, by Pamphile Lemay + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE SOUGRAINE *** + +***** This file should be named 24861-h.htm or 24861-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/4/8/6/24861/ + +Produced by Rénald Lévesque, Carlo Traverso, and the Online +Distributed Proofreading Canada Team at +http://www.pgdpcanada.net, and the BNQ (Bibliothèque +Nationale du Québec). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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